23.09.2026 à 15:48
Politiques sportives : comment lutter vraiment contre le décrochage des jeunes ?
23.09.2026 à 15:48
Politiques sportives : comment lutter vraiment contre le décrochage des jeunes ?

L’ESSENTIEL
Si de nombreux jeunes ont déjà pratiqué un sport, beaucoup décrochent à l’adolescence.
Les politiques sportives semblent en tenir compte et insistent de plus en plus sur la fidélisation des publics.
Mais les moyens qu’elles mobilisent répondent-ils bien à ce défi ?
Un nouveau vocabulaire s’installe dans les politiques sportives françaises. Les textes officiels parlent désormais de « décrochage », de « fidélisation » des publics et de pratique « durable » du sport, rejoignant les recherches qui ont mis en évidence le poids des abandons à l’adolescence.
Ce renouvellement lexical révèle un changement de regard. La réussite ne se mesurerait plus uniquement au nombre de jeunes conduits vers le sport, mais aussi à leur capacité à y rester engagés.
Ce déplacement semble annoncer le passage d’une politique de l’accès à différentes disciplines à une politique de la continuité des pratiques. Il a été explicitement repris par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, dans son rapport « La science dans la mêlée pour une nation sportive », où il remet en cause les stratégies principalement orientées vers la promotion du sport au profit de politiques centrées sur la prévention de son abandon.
Pourtant, les mesures restent en retrait des mots employés. Elles financent surtout des créneaux et des inscriptions, beaucoup moins la transformation de la vie sportive proposée dans les clubs. L’action publique commence à penser la fidélisation, tout en consacrant encore l’essentiel de ses moyens à l’entrée dans l’activité.
De nombreux adolescents ont déjà pratiqué un sport sans parvenir à s’inscrire dans la durée. Une grande partie d’entre eux ont déjà fréquenté un club ou exercé régulièrement une activité avant de l’abandonner. Dans une étude menée auprès de 1 149 adolescents, nous avons distingué les pratiquants réguliers, les anciens pratiquants et ceux qui ne s’étaient jamais engagés régulièrement. Ils représentaient respectivement 64,5 %, 28,1 % et seulement 4,6 % de l’échantillon. Sans les abandons, la participation aurait dépassé 90 %. Les écarts constatés entre les filles et les garçons, comme entre les milieux sociaux, tenaient largement à des dynamiques inégales de décrochage.
Attirer les jeunes vers le sport reste légitime. Comprendre pourquoi ils le quittent devient tout aussi nécessaire. C’est dans cette perspective que nous avons proposé la notion de « politique de rétention sportive ». Il ne s’agit pas de les retenir contre leur volonté, mais de réunir les conditions qui leur donnent envie de poursuivre le sport.
La pratique sportive durable ne désigne ni une activité intensive ni une présence sans interruption, mais un engagement qui consiste à conserver une place pour le sport dans l’existence en s’adaptant aux transformations du corps, aux contraintes scolaires, aux goûts et aux aspirations.
L’instruction ministérielle consacrée aux « deux heures de sport en plus au collège » rend cette inflexion particulièrement visible. Le dispositif s’adresse prioritairement aux élèves éloignés de la pratique et demande aux acteurs de parvenir à les « attirer et fidéliser ».
Le choix du verbe compte. L’inscription cesse d’être l’unique résultat attendu. La durée de l’engagement devient un critère de réussite. L’évaluation comparera d’ailleurs les effectifs du début et de la fin de l’année afin de repérer les « décrochages ».
Sans employer l’expression de « politique de rétention », le texte en reprend le principe. Il reconnaît aussi les limites de l’offre existante puisqu’il demande d’en proposer une autre, plus ludique et complémentaire du modèle compétitif traditionnel.
Le pass Sport participe du même déplacement lorsqu’il affiche l’ambition de soutenir « une pratique durable au sein des structures sportives ».
Ces évolutions ne prouvent pas que les politiques publiques empruntent leurs notions aux recherches, qui ne sont pas explicitement citées. Elles attestent néanmoins que la question de l’abandon pénètre le discours institutionnel. Le jeune qui abandonne n’est plus seulement un non-pratiquant à reconquérir. Son départ devient un processus à comprendre et à prévenir.
Le renouvellement du vocabulaire précède celui des instruments. Les deux heures supplémentaires restent organisées hors des enseignements, sur la base du volontariat et selon les partenariats locaux. L’enveloppe nationale s’élève à deux millions d’euros, avec un financement indicatif pouvant atteindre 9 000 euros par établissement. L’ouverture à tous les collèges publics volontaires ne vaut donc pas généralisation effective.
Le pass Sport réduit un obstacle réel pour les familles modestes. Mais une aide de 50 euros agit au seuil du club. Elle ne change ni l’accueil, ni la place des débutants, ni les relations avec l’encadrement, ni le poids de la compétition. La porte s’ouvre sans que le retour du jeune soit assuré.
L’évaluation annoncée mesurera surtout l’évolution du nombre de participants. Elle comptabilisera les arrivées et les départs, sans véritablement éclairer les raisons de la persévérance ou de l’abandon. Or, compter les décrocheurs ne suffit pas à comprendre le décrochage.
Que l’on interroge les jeunes sur les raisons de leur abandon pour caractériser les mécanismes du drop-out ou sur ce qu’un club pourrait faire pour leur donner envie d’y rester le plus longtemps possible afin d’identifier les ressorts d’un engagement dans le temps (Geidne et Quennerstedt, 2021), trois aspects apparaissent essentiels.
Le premier est le rapport aux autres. La satisfaction d’être ensemble, le droit à l’erreur collective et le sentiment d’appartenance entretiennent l’envie de revenir. À l’inverse, la comparaison permanente, la sélection précoce et la concurrence peuvent transformer chaque séance en épreuve.
Le deuxième est le rapport à soi. Le sentiment de compétence, la perception des progrès et une image positive de son corps soutiennent l’engagement. À l’inverse, se sentir maladroit, inférieur ou continuellement exposé au jugement peut conduire à se retirer de l’activité.
Le troisième est le rapport aux contraintes rencontrées. Lorsqu’elles paraissent accessibles et porteuses de sens, elles donnent à l’effort une valeur et nourrissent l’envie de progresser. À l’inverse, des exigences jugées excessives, imposées ou sans signification personnelle peuvent alimenter le désengagement.
Empêcher que la pratique sportive produise son propre abandon suppose des modalités des pratiques modulables, ouvertes et inclusives, des passerelles entre disciplines, des formes de compétitions variées, des horaires compatibles avec la vie scolaire et la possibilité de revenir après une interruption. Les adolescents devraient aussi prendre part à l’élaboration des activités qui leur sont proposées.
L’évaluation devrait suivre les parcours, recueillir les motifs de départ et observer l’évolution du plaisir, de la confiance et du sentiment de compétence. Une politique de rétention ne maintient pas artificiellement des effectifs. Elle crée les conditions d’une participation à la fois désirable et possible.
Une pratique sportive durable ne se décrète pas. Elle se construit dans les raisons que chacun trouve d’y rester. Les mots de la rétention sont entrés dans le discours public. Reste à traduire cette ambition dans les clubs, les séances et le quotidien des pratiquants.
Maxime Travert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.09.2026 à 11:59

L’ESSENTIEL
La Marine nationale fête ses 400 ans en 2026.
Mais les bases de la Marine que nous connaissons n’ont-elles pas été posées avant la signature de l’édit de Saint-Germain par Richelieu en 1626 ?
Pour comprendre son histoire, il faut revenir sur la naissance, au XVIᵉ siècle, des marines du Levant et du Ponant.
En se fondant sur l’édit de Saint-Germain, signé en 1626 par le cardinal de Richelieu, l’année 2026 a été déclarée 400ᵉ anniversaire de la Marine française. Retenir cette date, n’est-ce pas faire l’impasse sur tout un pan de son histoire ?
Pour comprendre le concept même de Marine, il faut se pencher sur la naissance un siècle plus tôt des marines du Levant (la flotte circulant en Méditerranée) et du Ponant (vers la Manche et l’Atlantique). C’est ce qui permet d’éclairer le passage d’une force temporaire à une force d’État permanente en mer, répondant à des éléments plus complexes qu’un simple décret royal.
La Marine française, en tant qu’institution navale, apparaît ainsi dans les années 1520, lorsque s’institutionnalisent les marines du Ponant et du Levant, face aux défis du règne de François Ier (1515-1547). Ces enjeux, au cœur de mon projet de thèse et d’un dispositif de médiation scientifique interactif, « Les 5 sens ans de la Marine », restent méconnus.
Ils font directement écho aux débats de planification navale d’aujourd’hui – à savoir, comment construire, projeter, former, une marine dans un horizon profondément renouvelé, entre conflits de haute intensité, ouverture sur les océans et besoin de permanence ? L’omniprésence de l’urgence et la nécessité de préparer l’avenir sont des traits communs des années 1520 et 2020.
Il faut attendre le XVIᵉ siècle pour voir le terme « Marine » devenir le nom de référence pour la force de l’État en mer. Sur la période médiévale, il reste flou, désignant les navires naviguant en mer, comme l’ensemble des espèces y vivant.
Les forces navales qui étaient armées jusqu’alors étaient appelées soit « flottes », (classis en latin), soit armées de mer au bas Moyen Âge, ou « navires du roi » pour les armements royaux. Ces termes désignaient des regroupements de navires armés en guerre de manière temporaire.
La bascule sémantique et institutionnelle se fait sous le règne de François Ier. Depuis les années 1490, le littoral français est regroupé sous l’autorité royale en deux façades, le Levant pour la Méditerranée et le Ponant pour la zone Manche-Atlantique. Ces deux espaces servent de base pour l’établissement de Marine, deux administrations « sœurs » distinctes, chargées des opérations navales dans leur façade respective et pouvant dépasser les limites des anciennes juridictions féodales.
Au-delà de la création d’une administration spécifique, pour la première fois appelée « Marine », on observe dans le dispositif naval français toutes les caractéristiques d’une force armée navale en devenir. Trois éléments peuvent être considérés comme constitutifs :
la permanence à l’année d’une force navale ;
l’existence de bases et de ports relais à même d’accueillir et d’entretenir la flotte ;
la création d’un corps de professionnels en charge des différents aspects de la force.
Il y a d’autres éléments de rupture, qui marquent le passage d’une force maritime temporaire à une véritable Marine : la planification stratégique, la recherche d’une force efficace et un engagement fort en mer, que l’on retrouve dans l’évolution des forces navales françaises sous les règnes de François Ier puis d’Henri II (1547-1559).
La création, en 1517, d’un port permanent au Havre (aujourd’hui en Seine-Maritime) dans le but d’ouvrir une base où la flotte pourrait être armée et entretenue est un premier jalon essentiel. Ce projet va être accompagné de l’établissement et du renforcement de ports sur l’ensemble du littoral.
Le port de Brest (Finistère) voit sa vocation militaire confirmée avec son usage comme port de rassemblement et d’embarquement et la construction de magasins consacrés aux armements de navires sur place. Nantes (aujourd’hui en Loire-Atlantique) sert à partir des années 1540 de port de base à une escadre de galères. Dans différents ports, des magasins sont loués ou achetés pour pouvoir ravitailler les flottes lors des conflits, comme solution d’appoint. En Méditerranée, c’est Marseille qui demeure le cœur de la Marine du Levant, mais Toulon (actuel département du Var) devient également un port d’armement secondaire doté de magasins.
Ce maillage portuaire permet de maintenir des escadres de navires en position, prêts à être armés. On trouve des galères, dans le Levant à Marseille et à Toulon, ainsi qu’une escadre à Nantes. Ces navires demeurent l’arme offensive en mer, grâce à leur maniabilité et à leurs avantages lors des abordages (pont dégagé et fort contingent embarqué). D’autres sont stationnés de manière épisodique à Brest, alors que les principaux navires du roi sont stationnés au Havre de manière permanente. Ils forment l’ossature des flottes françaises, même si celles-ci dépendent encore fortement des réquisitions de navires privés.
À ces navires de guerre sous la direction d’officiers royaux s’ajoute un corps de professionnels désormais attachés aux deux marines. Jacques Cartier et son successeur au Canada, Roberval, sont ainsi capitaines de la Marine du Ponant. On trouve des marins, officiers et experts de Marines. Des spécialistes étrangers (cartographes portugais, capitaines italiens) sont recrutés. On voit se mettre en place un corps d’officiers payé de manière trimestrielle par les trésoriers de la Marine et formant des gentilhommes sur un système de parrainage.
Ce nouvel appareil naval, ou plus exactement ces forces navales renouvelées, vont jouer un rôle essentiel dans la diplomatie française. Les voyages vers l’Amérique de Cartier et de Roberval s’inscrivent dans le projet politique de François Ier. Les navires vont opérer conjointement, de la Méditerranée jusqu’au nord de l’Écosse, et, en 1545, une vaste opération est menée contre l’Angleterre, qui, malgré l’échec tactique de la campagne, démontre une capacité de projection importante.
En parallèle, le roi et ses officiers cherchent à se doter d’outils efficaces, une véritable réflexion est menée tant sur la tactique et l’armement des flottes que sur les navires eux-mêmes. Un projet de navire de guerre « parfait » est mené au Havre avec la construction d’un navire de plusieurs centaines de tonneaux visant à répondre à tous les besoins, mais, trop lourd pour sortir du port, il n’est resté qu’un projet raté (La Grande Françoise).
Cependant d’autres constructions spécialisées, notamment de galions et de galères, vont s’enchaîner, accompagnées par une réflexion menée par les officiers de marine eux-mêmes, telle celle de Jean de Clamorgan qui écrivit un manuel de construction navale, malheureusement perdu.
Ainsi, les marines du Levant et du Ponant ont formé non seulement les premières marines de France, mais elles avaient en elles le germe de marine professionnelle. En perdure aujourd’hui encore une forme de bicéphalie, avec les « marines » de Brest et de Toulon.
Les guerres de Religion et le délitement de l’État au cours de la deuxième moitié du XVIᵉ siècle auront raison de cette dynamique, qui restait structurellement faible. Et il faut attendre Colbert pour que ces deux marines soient supplantées par une seule marine unifiée.
Kentigwern Jaouen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.09.2026 à 14:51
Ces présidents de la République devenus chanoines d’honneur du Latran
L'ESSENTIEL
Une tradition remontant à la monarchie confère aux présidents de la République française le titre honorifique de chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran, à Rome.
Depuis 1957, la participation à une cérémonie dans cet illustre lieu de culte romain caractérise les présidences ancrées à droite.
Ce marqueur méconnu de notre vie politique questionne le rapport des chefs de l’État à la laïcité.
Le président de la République française qui doit être élu en 2027 se rendra-t-il en voyage officiel à Rome au cours de son mandat pour y rencontrer le pape et participer à une cérémonie en tant que chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran ? S’il est de droite (ou d’extrême droite), c’est probable.
En effet, presque tous les présidents de la Vᵉ République rattachés à cette tendance politique ont fait ce choix, lequel fut d’abord fait en 1957 par le dernier président de la IVᵉ République René Coty, lui aussi de droite. Quant à leurs homologues positionnés à gauche, ils se sont gardés d’en faire autant.
Ainsi, une tradition à la fois diplomatique et politique vieille de soixante-dix ans s’est établie dans notre République. Son histoire demeure peu éclairée à ce jour. Seules ses origines sous la IVᵉ République (1947-1958) ont été explorées en profondeur.
Notre recherche en cours porte sur sa mise en œuvre depuis 1959, sous la Vᵉ République donc. Elle permet d’illustrer par un nouvel exemple la proximité de la droite française avec le catholicisme.
Lorsque René Coty accède à l’Élysée, en 1954, il est l’un des chefs de la droite modérée, de tendance libérale. Sur le plan religieux, c’est un catholique convaincu et reconnu comme tel, mais peu observant. Avant lui, aucun président ne s’est rendu en voyage officiel au Vatican pour y rencontrer un pape. Aussi, lorsqu’il décide de faire ce voyage, son entourage craint une exploitation politique de l’évènement. De fait, la visite qu’il rend à Pie XII est contestée par les organisations qui se présentent comme les gardiennes de la laïcité.
Le Canard enchaîné raille le « révérend président Coty »… habillé en « queue de Pie ». En comparaison, la cérémonie à laquelle participe Coty à la basilique Saint-Jean-de-Latran en tant que chanoine d’honneur passe relativement inaperçue, étant donné qu’elle ne revêt pas de dimension politique. Toutefois, cette cérémonie, qui se déroule le 14 mai 1957, est hautement symbolique. Un programme mêlant liturgie catholique, histoire de la célèbre basilique pontificale et échanges protocolaires a été soigneusement organisé pour accueillir le président Coty. Ce dernier en garde un souvenir si ému que, le 8 janvier 1959, il réserve aux chanoines du Latran sa dernière lettre rédigée à l’Élysée afin de les remercier de leur accueil « affectueux ». Le jour même, Charles de Gaulle commence sa présidence.
Le nouvel occupant de l’Élysée est lui aussi un catholique de droite. Mettant à profit un voyage officiel en Italie, il rend une visite privée au nouveau pape, Jean XXIII. Le lendemain (28 juin 1959), il est reçu au Latran en tant que chanoine d’honneur. La cérémonie suit le modèle mis au point deux ans plus tôt, y compris la station devant la statue du roi Henri IV, ou encore l’échange de discours et de cadeaux.
Ainsi, en deux ans, une nouvelle tradition prend forme. Un ancien lieu de mémoire de la monarchie sort de l’oubli et devient susceptible d’être investi par les présidents de la République française. Notons qu’avec le passage à la Vᵉ République, le sens de la cérémonie au Latran se modifie puisque, selon la nouvelle Constitution, les pouvoirs du président sont bien plus étendus que sous la précédente. Le geste de l’homme qui est désormais le chef de la diplomatie acquiert donc une portée nouvelle.
Le gaulliste Georges Pompidou succède à Charles de Gaulle en 1969. Comme lui, c’est un catholique pratiquant. Tout semble le disposer à gagner la Rome pontificale au cours de son mandat, mais il ne le fait pas. Pourquoi ?
L’explication principale se trouve, selon nous, dans le contexte ecclésial français : il s’agit de la détérioration des relations de l’épiscopat avec le pouvoir gaulliste. Par souci de fidélité au concile Vatican II (1962-1965), mais aussi sous l’effet d’un glissement vers la gauche de la jeune génération de clercs, une fraction de l’épiscopat prend ses distances avec le régime. Plusieurs évêques désapprouvent publiquement la politique économique et militaire (force de frappe nucléaire, ventes d’armes) conduite. Désormais, certains prélats fuient la proximité avec les représentants du pouvoir.
Ainsi, le cardinal Marty expose son peu d’attrait pour les cérémonies officielles au côté des élus et des personnalités diplomatiques ou militaires. Il déclare qu’il faut « trouver un autre style » (« Le cardinal Marty s’explique », Informations catholiques internationales, 1971). Ainsi, l’archevêque de Paris et président de la Conférence des évêques de France cesse d’assister au défilé des forces militaires du 14-Juillet au côté du président de la République et des représentants des grands corps de l’État.
Les positionnements de la figure de proue du clergé français ont le don d’irriter de plus en plus parmi les responsables gaullistes. L’air du temps régnant dans le clergé français ne dispose donc pas le président Pompidou à se mettre en scène en tant que chanoine d’honneur d’une basilique romaine.
Élu président de la République en 1974, Valéry Giscard d’Estaing renoue avec Coty et de Gaulle en participant lui aussi à une cérémonie dans la basilique Saint-Jean-de-Latran, le 26 octobre 1978.
Après le septennat de ce catholique appartenant à la droite libérale, le socialiste François Mitterrand est élu en 1981. Aussitôt, il reçoit la lettre traditionnelle adressée au nouveau président par les chanoines de Saint-Jean-de-Latran pour le féliciter et pour l’inviter. François Mitterrand y répond en exprimant sa gratitude pour la messe annuelle célébrée à l’intention de la France et en soulignant qu’il est très honoré d’être chanoine honoraire du chapitre de Saint-Jean-de-Latran. Toutefois, il ne se rend pas au Latran au cours de ses deux septennats (1981-1995). François Mitterrand se contente d’une visite privée à Jean-Paul II en 1982 d’une part, et de rencontres à l’occasion des voyages du pape en France d’autre part.
La droite gaulliste revient à l’Élysée en 1995 avec Jacques Chirac. Dès le 20 janvier 1996, le nouveau président se rend en visite officielle au Vatican pour rencontrer le pape Jean-Paul II et au Latran pour y prendre possession de sa stalle de chanoine d’honneur. Son successeur, Nicolas Sarkozy, issu de la même famille politique, fait de même le 20 décembre 2007. À cette occasion, il prononce un discours controversé valorisant le christianisme et appelant l’avènement d’une « laïcité positive ». Pour la première fois, le passage présidentiel par le Latran devient un évènement politique.
En 2012, une nouvelle alternance se produit : le socialiste François Hollande succède à Nicolas Sarkozy. Comme les autres occupants de l’Élysée, il est félicité par le chapitre du Latran et invité à prendre possession de sa stalle de chanoine d’honneur dans les jours qui suivent son élection. Cependant, comme François Mitterrand, il ne se rend pas au Latran.
Emmanuel Macron, quant à lui, accepte l’invitation et participe à une cérémonie à Saint-Jean-de-Latran, le 26 juin 2018. Ce faisant, l’homme qui venait d’être élu en brouillant les repères partisans habituels complète son profil politique droitier.
En fin de compte, il ressort de l’histoire des IVᵉ et Vᵉ Républiques qu’aucun socialiste ayant accédé à la présidence de la République depuis 1947 (Vincent Auriol, François Mitterrand, François Hollande) ne s’est rendu au Latran pour y prendre solennellement possession de sa stalle de chanoine d’honneur. Ce non-déplacement des présidents élus par la gauche met en relief l’attitude opposée des présidents de droite, Pompidou mis à part.
Cela suggère deux choses concernant les présidents de droite. D’une part, sur un plan personnel, ils sont plus intégrés à l’Église catholique, même si tous ne sont pas des pratiquants réguliers. D’autre part, sur un plan politique, ils sont davantage soucieux de donner des gages à l’opinion catholique française. L’affichage de leur identité catholique sous les ors et les marbres du Latran assoit leur popularité auprès de leur électorat. Inversement, un président élu par la gauche qui poserait pour les photographes en tant que chanoine d’honneur entouré d’ecclésiastiques romains aurait plus à perdre qu’à gagner.
En guise de mise en perspective, soulignons que la cérémonie du Latran tourne le dos à l’héritage laïque de la IIIᵉ République. À cet égard, rappelons que lorsque l’archevêque de Paris invita Clemenceau à participer au Te Deum chanté à Notre-Dame de Paris pour la célébration de la victoire de 1918 : le président du Conseil refusa l’invitation pour lui-même comme pour les membres de son gouvernement. En outre, dans son communiqué, il dissuada implicitement d’y assister aussi bien le président de la République Raymond Poincaré que le président de la Chambre des députés Paul Deschanel. Selon Clemenceau, la séparation des Églises et de l’État imposait aux autorités républicaines de s’abstenir de participer ès qualités à une cérémonie religieuse.
Jean-Pierre Moisset ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.