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17.04.2026 à 07:05

Résistance

Michel Lepesant

Texte intégral (2569 mots)

Au moment où on semble assister, impuissant, à la disparition du droit et son emplacement par « le droit du plus fort », il est bon de se souvenir que J-J Rousseau qualifiait ce soi-disant droit de « galimatias inexplicable » ( Du contrat social, I, 3, 1762). Jugement toujours d’actualité, à l’heure où les médias mainstream arrivent de moins en moins à dissimuler leur fascination pour la brutalisation généralisée du díler maximo. Mais reste toujours cette question : pourquoi la force, si elle est vraiment si forte, doit-elle se donner les apparences d’être un « droit » ?

1- La résistance est un droit

Selon l’article 2 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (DDHC) du 26 août 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». Ce droit de résistance est garanti par la Constitution, puisque la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen fait partie du bloc de constitutionnalité et possède donc une valeur constitutionnelle. En réaffirmant, dans sa décision de janvier 1982, la valeur constitutionnelle des principes et droits proclamés en 1789, le Conseil constitutionnel reconnaît aussi la valeur constitutionnelle du droit de résistance à l’oppression prévu par l’article 2 de la DDHC.

2- La pente illibérale du libéralisme

Comment, pourtant, ne pas constater que ce droit est aujourd’hui malmené ?

  • La dernière menace en date est le projet de loi porté par la députée Caroline Yadan (EPR), qui sous le prétexte de lutter contre l’antisémitisme, revenait en réalité à rabattre toute critique contre le sionisme comme antisémitisme. La pétition contre ce projet de loi a recueilli 707 957 signataires. Cette pétition a été classée par la commission des Lois lors de sa réunion du 15 avril 2026. Affaire à suivre.
  • On sait comme l’expression « écoterrorisme » lancée par G. Darmanin en 2022 relève d’une tentative pour criminaliser certaines formes de mobilisation écologiste. Dans la foulée, ce ministre de l’intérieur a tenté en juin 2023 de dissoudre le collectif des Soulèvements de la Terre. Dissolution annulée en novembre 2023 par le Conseil d’État qui rappelle qu’« une mesure de dissolution porte une atteinte grave à la liberté d’association, principe fondamental reconnu par les lois de la République. Elle ne peut donc être mise en œuvre que pour éviter des troubles graves à l’ordre public » ; et qui ajoute qu’« aucune provocation à la violence contre les personnes ne peut être imputée aux Soulèvements de la Terre ».
  • Si on reste sur le champ de la contestation agricole, il suffit de constater les connivences entre l’État et le lobby agro-industriel (FNSEA, CNJA, et en « idiots utiles » la Coordination Rurale).
    • On peut rappeler les menaces de mort proférées par des militants de la Coordination rurale contre les opposants au barrage de Caussade [Tarn-et-Garonne] ou les dégradations de biens appartenant à des écologistes en Bretagne.
    • On peut surtout souligner l’existence de la fameuse cellule Déméter, créée en 2019, par une convention de partenariat entre le ministre de l’Intérieur et deux syndicats agricoles productivistes, la FNSEA et le CNJA1. Aujourd’hui, une action est menée contre cette cellule par l’association L214 devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) 2.
  • « C’est nous, l’institution, qui fixons le niveau de violence de départ. Plus la nôtre est haute, plus celle des manifestants l’est aussi », reconnaît un ancien haut responsable des forces du maintien de l’ordre, cité par Laurent Bonelli, Le Monde diplomatique, janvier 2019, p.13.

Toute la question démocratique revient alors à se demander s’il s’agit d’une « dérive » illibérale de certains libéraux ou bien d’une « pente » illibérale du libéralisme ?

3- La force du droit, ou l’inévitable puissance de l’apparence

Je voudrais aujourd’hui relire une pensée de Pascal (B298-L103) dont le titre est : Justice, force. Chacun voit bien de quoi il s’agit.

1ère distinction : d’un côté, la justice qui est affaire de volonté ; de l’autre, la force qui est contrainte.  

1er croisement : la justice par elle-même n’a pas de moyens ; la force par elle-même n’a pas de justification.

2ème croisement : la justice et la force sont faibles dans l’ordre du dire.

3ème croisement : il faut les mettre ensemble dans l’ordre du faire.

2ème distinction : entre le dire et le faire.

[Objection implicite : mise en garde contre une fausse symétrie, un pseudo équilibre]

3ème distinction : dans l’ordre du dire, la force a l’apparence de la justice alors que la justice « est sujette à dispute ». 

Conclusion : « on a fait que ce qui est fort fut juste ». Ce qui est (souvent mal) interprété comme une « victoire » de la force et une faiblesse de la justice devant la force.

« Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

—-

La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.

Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

Explication : Pascal écrit « on a fait » et n’écrit pas « on a dit que ce qui est fort fut juste ». Autrement dit, il est abusif d’interpréter cette conclusion comme une victoire de la force, comme si Pascal avait écrit : puisque c’est la force qui, de fait, gagne, alors on dit que la force est juste ; que ce qui est juste, c’est ce que dit la force (« la raison du plus fort »).

« On a fait » renvoie à une contrainte : c’est la force qui se voit contrainte de se montrer juste.

Autrement dit : entre l’idéalisme de la justice et le cynisme de la force, la victoire revient à la justice. La justice est plus forte que la force. C’est ce qui fait que même les régimes les plus autoritaires organisent des élections, fût-ce pour les truquer, ils ne peuvent se passer de l’apparence de la justice ; alors que – renversement de l’asymétrie – la justice ne peut pas se donner l’apparence de la force.

Dans la réalité, les apparences de l’idéal sont plus réelles que celles du réalisme. Dans l’instant, cette vérité peut être brouillée, mais à la longue, elle est imparable. A la longue, l’injustice de la force ne peut pas gagner contre la force de la justice.

4- Conséquences sémantiques

Pascal insiste sur la différence entre l’ordre du dire et l’ordre du faire ; c’est parce qu’une partie de l’action politique se juge sur le choix des termes employés pour la décrire, et donc pour la juger.

Que veut dire « résister » ?

  1. Question qui intéresse directement toute personne impliquée dans la décroissance radicale. Je propose de repérer la résistance à l’intérieur d’un continuum qui commencerait par la critique pour se finir par le renversement.
    • Critiquer ← Résister → Renverser
    • C’est ainsi que l’opposition politique à la croissance débute par l’objection de croissance et vise à renverser le régime politique de croissance.
  2. Quels rapports entre résistance et terrorisme ?
    • Peut être qualifiée de « terroriste » toute action visant à provoquer un effet de terreur.
    • Politiquement (et historiquement), quel est l’antonyme de « résistance » ? C’est « collaboration ».
    • On sait comment tout pouvoir en dérive est tenté de faire passer la résistance pour du « terrorisme ».
    • Toute résistance est-elle terroriste ? Non, pourquoi ? Parce qu’une résistance est un droit légitime, un droit de l’homme et du citoyen. Cette réponse négative devrait faire l’unanimité de tous les démocrates.
    • Tout terrorisme est-il une résistance ? On voit bien là que la réponse dépend directement du côté où on se trouve. Pour l’occupant allemand, tout résistant était un terroriste. Mais du point de vue de la résistance, leurs actions ne visaient pas la terreur mais la libération.
    • Y a-t-il des actes de résistance qui sont aussi des actes terroristes ? Malheureusement, oui. Faut-il les condamner ? Oui, sans ambiguïté.
    • Y a-t-il des actes de terrorisme qui sont aussi des actes de résistance ? Un mauvais moyen peut-il être au service d’une bonne finalité sans la trahir ? Si oui, alors, cela alors laisse croire qu’une (bonne) fin peut justifier un (mauvais) moyen.
    • Pour autant, un mouvement de résistance perd-il définitivement toute sa légitimité à l’instant où un acte terroriste est commis en son nom ? C’est tout l’enjeu entre Les mains sales (1948) de J-P Sartre et Les justes (1949) d’A. Camus. C’est une question…

Si l’action terroriste peut être une dérive de toute résistance, à quel moment peut-on juger qu’un groupe de résistance devient un « groupe terroriste » ? C’est une question qu’il faut poser pour le Hamas. Mais, dans ce cas, c’est une question qu’il faut aussi poser pour l’État d’Israël, dont les politiques de colonisation, de négation du droit des palestiniens à disposer d’un État, d’usage sans retenue de la violence militaire contre des civils (à Gaza, en Cisjordanie, au Liban) sont une constante de ses gouvernements depuis sa création, création qui s’est d’emblée inscrite dans un négationnisme assumé selon la fameuse formule : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » 3. D’autant qu’aujourd’hui c’est bien une extrême-droite suprémaciste et théocratique qui gouverne Israël ; et encore une fois, demandons-nous : pente ou dérive 4 ?

Question taguée, dans la nuit du mercredi 15 au jeudi 16 novembre 2023, sur la façade du musée de la Résistance et de la Déportation à Lyon 7e.
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Notes et références
  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/17/l-ecoterrorisme-une-arme-politique-pour-discrediter-la-radicalite-ecologiste_6173782_3232.html
  2. https://www.pollinis.org/publications/120-associations-et-personnalites-demandent-la-dissolution-de-la-cellule-demeter/
  3. https://k-larevue.com/une-terre-sans-peuple-pour-un-peuple-sans-terre/
  4. https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/12/01/l-israelisation-du-monde-occidental_5041187_3232.html

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07.04.2026 à 18:26

Le pouvoir aux mains des psychopathes

Rédaction

(438 mots)

Au moment où on se demande ce qu’attend la communauté internationale pour engager des poursuites contre le président des USA (et sa cour, nationale et internationale) pour crimes (répétés) de guerre, on peut aussi se demander comment il se fait qu’un tel psychopathe soit à la tête de l’impérialisme le plus puissant de la planète ?

Si on lit le livre d’Arnaud Miranda, on comprend aussi que, pour les psychopathes néoréactionnaires, c’est l’Entreprise qui est la forme la plus efficace de l’État. C’est donc sans surprise que celui qui se présente comme « le roi du deal » ait atteint aujourd’hui le tête d’un État.

C’est dans le très bon livre de Kate Pickett et Richard Wilkinson, Pour vivre heureux, vivons égaux ! (2019, Les Liens qui Libèrent) que l’on trouve la référence à un article sur les « personnes dérangées au travail », au chapitre 6 qui est intitulé « La folie des grandeurs ».

« Est-il vrai que l’on trouver davantage de psychopathes aux postes de direction qu’aux échelons inférieurs des entreprises ? Les psychologues britanniques Belinda Board et Katarina Fritzon ont comparé les traits de personnalité de 39 hauts dirigeants (uniquement des hommes) à un échantillon de 768 patients de l’hôpital psychiatrique de Broadmoor, un établissement de haute sécurité. Tous les patients de Broadmoor avaient été officiellement diagnostiqués comme malades mentaux ou psychopathes, et avaient été soit condamnés pour des crimes graves, soit jugés inaptes à subir leur procès. L’étude a révélé que les hommes d’affaires présentaient des scores plus élevés que les malades internés à Broadmoor, relativement à plusieurs caractéristiques négatives, dont celles relevant des troubles de la personnalité histrionique (charme superficiel, duplicité, égocentrisme, tendance à la manipulation), des troubles de la personnalité narcissique (surestimation de soi, absence d’empathie, exploitation de ses semblables, indépendance) et des troubles compulsifs (rigidité, obstination, penchants dictatoriaux ».

Kate Pickett et Richard Wilkinson, Pour vivre heureux, vivons égaux ! (2019, Les Liens qui Libèrent), p.119

Autrement dit, même si le pouvoir ne rendait pas fou, ce sont déjà les fous qui sont au pouvoir.

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