Anne-Claire Poirier
Alors que les inégalités se creusent dans plusieurs pays d’Europe, dont la France, l’ONG Oxfam rappelle dans un rapport publié ce mardi que «les plus grandes entreprises européennes ne sont pas de simples spectatrices», au contraire. Après avoir passé à la loupe les écarts de rémunération, la manière dont les bénéfices sont redistribués ou encore les montants investis dans la transformation écologique des 100 plus grandes entreprises européennes, Oxfam estime qu’elles constituent aujourd’hui «des viviers d’inégalités». Parmi les indicateurs clés, l’ONG relève qu’entre 2022 et 2024, ces multinationales ont versé, en moyenne, 70% de leurs bénéfices à leurs actionnaires. En 2024, ces sommes ont atteint 387,6 milliards d’euros, soit le double du budget de l’Union européenne pour 2026. Selon Oxfam, cela représente une augmentation des dividendes de 139% sur vingt ans, tandis que les salaires nominaux moyens ont augmenté de 69% sur la même période. Dans le même temps, l’ONG constate que l’écart entre la rémunération des PDG et celle des salarié·es s’est aussi creusé entre 2022 et 2024. En 2024, un·e dirigeant·e de ces entreprises a empoché en moyenne 6 millions d’euros, soit 78 fois plus qu’un·e de ses salarié·es, avec un record à 22 millions d’euros pour l’ex-PDG de Stellantis, Carlos Tavares. À noter que des entreprises françaises telles qu’EDF, SNCF ou Crédit mutuel s’illustrent par des écarts de rémunération beaucoup plus faibles, inférieurs à 10 pour 1. En 2024, les 100 plus grandes entreprises européennes ont émis la bagatelle de 10 001 millions de tonnes de CO2 équivalent (CO2e), soit près de 20% des émissions mondiales totales. Et 58 d’entre elles ont vu leurs émissions directes et indirectes (correspondant aux scopes 1, 2 et 3) augmenter entre 2022 et 2024. Pourtant, les investissements alloués à leur transformation écologique restent dérisoires. À peine la moitié d’entre elles ont d’ailleurs consenti à publier des données à ce sujet. Quand c’est le cas, les chiffres révèlent qu’elles ont versé en moyenne 32 fois plus à leurs actionnaires qu’elles n’ont investi dans la transition. Ce rapport atteint 838 fois plus chez le français Saint-Gobain, qui fabrique des matériaux de construction, et 108 fois plus chez le groupe de cosmétiques L’Oréal. À l’inverse, Oxfam souligne que les dépenses d’investissements «verts» d’EDF représentaient 23 fois les rendements versés aux actionnaires en 2024. Alexandre Poidatz, responsable des campagnes Climat et inégalités chez Oxfam, conclut : «Les inégalités ne sont donc pas inévitables : c’est un choix.» Texte intégral (579 mots)

Priorité aux actionnaires et aux PDG
Priorité au CO2
Mathilde Picard
Ces derniers jours, après un épisode caniculaire historique, une influence océanique a apporté des températures fraîches et un temps parfois pluvieux sur tout le territoire hexagonal. Alors que le mercure devrait rester bas jusqu’à jeudi, un anticyclone positionné au-dessus de l’Europe de l’Ouest inversera la tendance à partir de vendredi. De hautes pressions atmosphériques feront grimper le thermomètre jusqu’à 30 degrés Celsius (°C) samedi dans le sud et l’ouest du territoire. «Ce sont des températures un peu au-dessus des normales de saison, mais loin de ce qu’on a connu lors de l’épisode de fin mai, tant en termes de valeurs absolues que d’anomalies saisonnières», précise à Vert Adrien Warnan, prévisionniste à Météo-France. Du 21 au 29 mai, l’épisode caniculaire qui a frappé la France avait atteint des pics à 35°C, voire 39°C localement. Cette chaleur était exceptionnelle par sa précocité, sa durée et son intensité : les valeurs étaient bien au-dessus des normales. Sans équivalent, donc, avec la météo annoncée pour ce week-end. Les températures devraient rester entre 3 et 5°C au-dessus des normes de saison, et il est encore difficile de savoir si cette anomalie perdurera dans le temps. «Le risque que l’on atteigne de nouveau les 35°C la semaine prochaine existe bien, explique Adrien Warnan. Mais les probabilités ne sont pas assez fortes pour que l’on puisse l’assurer.» Les prévisions météorologiques reposent sur des modèles établis par les expert·es de Météo-France. Le tout est de savoir si l’anticyclone maintiendra des températures importantes sur l’Hexagone, voire créera un dôme de chaleur (une sorte de couvercle), ou s’il se rabattra sur les régions du sud de l’Europe. Le réchauffement climatique rend les vagues de chaleur plus probables et plus intenses. Mais, pour le moment, «les signaux qui indiqueraient le retour d’un épisode de chaleur s’allument puis se baissent plusieurs fois par jour», rapporte le spécialiste. «Quand nous avons trop d’oscillations, nous préférons rester prudents sur la prévision ; nous pouvons seulement annoncer le retour d’un temps estival», souligne-t-il. Ce qui est certain, c’est que le sud et l’ouest de l’Hexagone seront les plus touchés. Comme souvent lors des hausses de températures, la vague de chaleur qui s’approche vient de la péninsule ibérique et a plus de risques de se maintenir sur la partie sud du territoire. Le nord, lui, devrait être relativement épargné. Texte intégral (663 mots)


Des températures encore imprévisibles
Constance Derouin
Quatre ans après son invasion par la Russie, l’Ukraine fait face à un enjeu colossal : dans les territoires sinistrés par les combats, des millions de tonnes de décombres s’entassent. Selon le programme des Nations unies pour le développement, «les débris sont devenus l’un des obstacles principaux à la reconstruction et au retour des habitants». Dans un pays où recycler reste un défi, une coalition d’ONG s’est mise en tête d’utiliser les gravats pour rebâtir les immeubles bombardés. À Kharkiv, à 30 kilomètres du front, les drones et tirs d’artillerie pleuvent quotidiennement : environ 30% des bâtiments ont été détruits ou endommagés. La ville comptait 1 400 000 habitant·es avant 2022 – sa population actuelle est difficile à estimer à cause des afflux réguliers de réfugié·es des villages voisins. Dans le quartier de Saltivka, les immeubles s’étendent à perte de vue… quand ils sont encore debout. Kostyantyn Korotych, directeur adjoint en charge du logement à la mairie de Kharkiv, supervise la démolition des bâtiments les plus endommagés par les frappes russes. Parmi eux, un Brejnevki des années 1970 (du nom de Léonid Brejnev, alors premier secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique), immeuble typique de l’architecture locale. On ne distingue plus que ses fondations et quelques débris qui ont échappé à la pelleteuse. Au milieu des morceaux de béton, une photo de classe abîmée, la trousse d’une écolière et des fragments de carrelage. Les gravats ont été transportés hors de Saltivka, à Dergatchi, ville en périphérie de Kharkiv. Pour s’y rendre, direction le nord et la frontière avec la Russie. Plus on s’en approche, plus la route est parsemée d’éclats d’artillerie. Le pick-up serpente entre les herses et les checkpoints militaires, dissimulés sous des filets kaki. On quitte la route principale pour une piste cabossée, empruntée par une file de camions-bennes. 350 poids lourds y convoient chaque jour, déversant les gravats des bâtiments de Kharkiv démolis par les bombardements. 200 000 tonnes de décombres s’étendent déjà sur ce terrain de 20 hectares. Au milieu des morceaux de béton armé, on retrouve les mêmes fragments de carrelage qu’à Saltivka. Et, toujours, des effets personnels. Au pied de chaque monticule, des pancartes affichent les numéros et noms des rues où ces débris ont été ramassés. Ivanna Nazarenko, de l’entreprise communale de gestion des déchets de Kharkiv, précise : «Lorsque nous serons en capacité de les recycler pour en faire de nouveaux matériaux, nous aimerions utiliser ces débris pour reconstruire au même endroit les immeubles détruits. Ça compte pour les gens.» Recycler les décombres semble à des années-lumière du contexte actuel de gestion des déchets et des pratiques de recyclage en Ukraine. Anna Ackermann, coordinatrice de la coalition Build Ukraine back better (qui permet de coordonner l’action des multiples ONG engagées dans la reconstruction du pays), déplore : «Aujourd’hui, et c’était déjà le cas avant 2022, nous n’avons aucun système de recyclage fonctionnel en Ukraine ; c’est un très gros problème.» Selon la Banque mondiale, seulement 3 à 8% des déchets sont recyclés dans le pays. Plutôt que de dissimuler les stigmates de la guerre, la société municipale de recyclage avance donc à contre-courant, et désire s’appuyer sur cette ressource immédiate. Un petit miracle entoure ces Brejnevki désormais réduits en gravats : ils ne contiennent pas d’amiante (un matériau utilisé dans la construction jusqu’à la fin des années 1990, puis interdit en raison de sa dangerosité pour la santé). «On n’a pas ce problème avec les immeubles collectifs soviétiques, souligne Ivanna Nazarenko. En URSS, l’amiante était surtout présente dans les maisons individuelles.» Cela permet la réutilisation de ces décombres dans la fabrication de nouveaux matériaux. Ces immeubles en série présentent aussi les mêmes caractéristiques de construction, ce qui a permis à la municipalité d’établir le profil type de chacun d’entre eux : le taux de recyclabilité de l’immeuble démoli à Saltivka est de 70,9%. «Lorsque la guerre sera finie, beaucoup de gens reviendront à Kharkiv, et il manquera des logements. Ces débris seront une nouvelle ressource en matériaux», espère Ivanna Nazarenko. Car l’heure n’est pas encore à la reconstruction : les bombardements trop fréquents endommageraient les nouveaux bâtiments et rendraient ce chantier interminable. D’ici là, le béton concassé de Saltivka est déjà utilisé de manière informelle par la municipalité pour le remblai des routes de la région de Kharkiv. Les bombardements y ont créé des cratères ; et le froid a formé des nids-de-poule, aggravés par le passage des convois militaires. À Kyiv, capitale ukrainienne, ces amas de gravats font aussi remuer les méninges. L’ONG Rethink, déjà engagée dans l’économie circulaire avant l’invasion russe de 2022, consacre désormais ses recherches au secteur de la reconstruction. Natalie Fadeeva, cheffe de projet, justifie ce virage : «Le secteur du bâtiment est responsable de 40% des émissions de CO2 [à l’échelle mondiale, NDLR] et, en Ukraine, la quantité de décombres est un réel enjeu, alors l’innovation pourrait être un moyen de remédier à ces deux problèmes.» Le 10 avril dernier, Rethink a lancé la production pilote de pavés fabriqués à partir de gravats de la région de Kyiv. À Borodianka ou à Dmytrivka, des communes en périphérie de la capitale, le passage des troupes russes a laissé des plaies béantes dans les quartiers résidentiels. Un premier projet de recherche, financé par le Royaume-Uni et en partenariat avec plusieurs universités britanniques, a déjà permis de produire des poudres de béton recyclé sans amiante, après cuisson à haute température. Les premiers pavés recyclés produits à partir de ces poudres ont une autre finalité : «L’idée, c’est aussi montrer aux municipalités, entreprises et pouvoirs publics que fabriquer des pavés à partir des décombres, c’est possible», insiste Natalie Fadeeva. Un travail de sensibilisation est nécessaire : «Les architectes sont réticents à utiliser des matériaux recyclés. En Ukraine, ce n’est pas une pratique répandue.» Rethink testera plusieurs types de combinaisons chimiques afin de générer un matériau qui pourrait ensuite être commercialisable. Avant l’automne, ces pavés devraient être utilisés pour la construction de premiers chemins piétons. Avec l’espoir de généraliser l’utilisation de ces nouveaux matériaux une fois un cadre légal posé. L’ONG a le regard tourné vers l’avenir : «Nous devons uniformiser nos lois et pratiques en matière de construction durable, en vue d’une éventuelle accession à l’Union européenne.» Texte intégral (1616 mots)

200 000 tonnes de décombres


«Aucun système de recyclage fonctionnel»


L’accession à l’Union européenne en ligne de mire

Anne-Claire Poirier
Les investissements les plus polluants sont aussi les plus rentables, comme l’avait expliqué à Vert l’économiste Quentin Parrinello, de l’Observatoire international de la fiscalité. Les ultrariches ne s’y trompent pas. Les plus grandes banques non plus, relève – une fois encore – le bilan de 2025 du rapport Banking on climate chaos («miser sur le chaos climatique», en français), publié ce mardi par huit ONG, dont Oil change international et Reclaim finance. «Nombre de ces banques continuent d’investir leur argent – et le nôtre – dans le système énergétique fondé sur les combustibles fossiles, qui est devenu une source d’immense richesse pour une minorité, tout en constituant une source de vulnérabilité de plus en plus profonde pour l’ensemble de la population», écrivent ses auteur·ices. Dix ans après la signature de l’Accord de Paris fin 2015, par lequel 200 pays se sont engagés à lutter contre le réchauffement climatique, le rapport des huit ONG chiffre à près de 9 000 milliards de dollars (7 800 milliards d’euros) les sommes investies en dix ans dans les énergies fossiles par les 65 plus grandes banques du monde. Même si 26 d’entre elles ont (légèrement) réduit leurs investissements dans ce secteur en 2025, les autres ont misé encore plus, de sorte que les montants totaux investis ont grimpé de 8% par rapport à 2024, atteignant 906 milliards de dollars (785 milliards d’euros). Une douzaine de banques sont responsables à elles seules de 40% des investissements recensés. En particulier les banques étasuniennes qui trustent le classement avec de grands noms tels que JPMorgan Chase (n°1), Bank of America (n°2), Citigroup (n°5), Wells Fargo (n°6), Morgan Stanley (n°10) ou encore Goldman Sachs (n°11). Parmi ces 906 milliards de dollars, plus de la moitié ont été dédiés spécifiquement à l’expansion du secteur – c’est-à-dire au financement de nouveaux projets –, soit une hausse de 27% par rapport à 2024. «Le financement de l’expansion est particulièrement déterminant, car il verrouille pour des décennies des émissions de carbone futures, relève le rapport. Chaque dollar investi aujourd’hui dans de nouvelles capacités pétrolières, gazières ou charbonnières prolonge le système.» Surtout, «cette hausse est directement incompatible avec l’atteinte de la neutralité carbone en 2050 et la limitation du réchauffement climatique à 1,5°C» d’ici 2100, soit l’objectif de l’Accord de Paris, rappelle le rapport. L’Agence internationale de l’énergie a conclu dès 2021 que l’atteinte de ces objectifs nécessitait de mettre fin «dès maintenant» à tout nouveau projet d’énergie fossile. Même si la France a décidé (pour l’instant) de cesser d’exploiter les hydrocarbures de son sous-sol et a planifié la fin de leur utilisation d’ici à 2050, le pays n’est pas en reste sur le financement du secteur. Loin derrière les États-Unis, la Chine et le Canada, la France figure en très bonne place parmi les pays qui accueillent le plus de transactions financières liées aux énergies fossiles (devant les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite). Une situation liée notamment à quatre généreuses banques françaises – Société générale (n°29), Crédit agricole (n°30), BNP Paribas (n°33) et BPCE (n°36) – qui ont accordé la bagatelle de 39,5 milliards de dollars (34,2 milliards d’euros) de financements au secteur des énergies fossiles en 2025. Pour la première fois en 2025, la Banque postale n’a pas accordé un euro au secteur. Elle a annoncé dès 2021 sa volonté de sortir du pétrole, du gaz et du charbon d’ici à 2030 et d’atteindre la neutralité carbone en 2040. La plupart ont baissé leurs financements, à l’exception de la Société générale, qui a non seulement augmenté ses soutiens à la production pétrolière et gazière (+29%) mais aussi doublé ceux aux centrales à gaz et aux infrastructures de transport (pipelines). Société générale est également le premier soutien de l’entreprise pétrogazière TotalEnergies en 2025. Si la France figure en bonne place parmi les pays qui accueillent les plus grosses transactions financières, c’est aussi grâce à son champion tricolore, TotalEnergies. En 2025, l’entreprise s’est hissée au rang de cinquième plus emprunteuse du secteur, avec près de 17 milliards de dollars récoltés (14,7 milliards d’euros), soit près du double de 2024. Un bond lié au lancement de grands projets controversés, dont le méga-pipeline EACOP, en cours de construction à travers l’Ouganda et la Tanzanie. Texte intégral (1118 mots)

9 000 milliards de dollars investis depuis l’Accord de Paris

La France, paradis des financements fossiles

TotalEnergies, cinquième plus gros emprunteur
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