Raphaëlle Vivent
Cadeau phare des fêtes des mères et des pères, le parfum trône dans la salle de bains d’un·e Français·e sur deux. Selon une enquête Yougov de 2017, 73% des utilisateur·ices en appliquent quotidiennement. Un geste anodin ? Pas tout à fait. Comme de nombreux cosmétiques, les parfums peuvent contenir des perturbateurs endocriniens (PE) : des substances, naturelles ou synthétiques, qui dérèglent le fonctionnement hormonal des organismes vivants. Chez l’humain, ils sont associés à des troubles de la croissance, du développement sexuel ou neurologique, à des problèmes de reproduction, au diabète, à l’obésité et à certains cancers hormono-dépendants (sein, prostate, thyroïde). «Les perturbateurs endocriniens sont partout : alimentation, objets du quotidien, produits ménagers. Mais les cosmétiques sont une source importante de contamination, car on les applique directement sur la peau, parfois sans rinçage. Pour les parfums, il y a même une double entrée : par inhalation et par contact cutané», explique Mélanie Popoff, médecin experte en santé environnementale et autrice du livre Perturbateurs endocriniens, on arrête tout et on réfléchit ! (Rue de l’échiquier, 2023). S’ajoute la chronicité : le parfum s’applique souvent dès l’adolescence et jusqu’à la fin de la vie. Et, même à faibles doses, ces substances peuvent produire des effets néfastes. «Pour les perturbateurs endocriniens, ce n’est pas la dose qui fait le poison, mais la répétition», résume Brigitte Pfister, endocrinologue et membre de l’Association santé environnement France. Sur le marché européen, les ingrédients cosmétiques sont évalués par le Comité scientifique pour la sécurité des consommateurs (SCCS), dont les avis peuvent déboucher sur une décision de la Commission : restriction, interdiction ou statu quo. Plusieurs substances ont ainsi été retirées du marché ces dernières années, comme le lilial, longtemps utilisé pour son odeur de muguet et interdit en 2022 pour sa toxicité reproductive. Mais la procédure est lente, et plusieurs ingrédients de nos parfums restent suspectés d’être des PE, voire des reprotoxiques pouvant altérer la fertilité ou le développement de l’enfant à naître (avortement spontané, malformations, etc.). On les retrouve dans des flacons de toutes gammes : le prix n’est pas un gage de qualité. Vert a référencé les substances les plus problématiques que vous pouvez retrouver sur l’étiquette de votre parfum. Musc synthétique très utilisé en parfumerie, le galaxolide est néfaste pour la vie aquatique et fortement suspecté d’être reprotoxique et perturbateur endocrinien. Une étude de 2023 publiée dans Reproductive Toxicology a montré une baisse de la concentration et de la motilité des spermatozoïdes, ainsi qu’une chute de la testostérone chez des rats exposés. La France a saisi l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) en janvier 2025 pour le faire classer CMR (cancérogène, mutagène et reprotoxique) et perturbateur endocrinien – une décision qui pourrait conduire à son interdiction. En attendant, on le retrouve dans de nombreux grands parfums, en particulier masculins : CK One, de Calvin Klein ; Acqua di Giò (eau de toilette), de Giorgio Armani ; Scandal Intense, de Jean-Paul Gaultier ; Eros pour homme, de Versace ; Invictus Victory, de Paco Rabanne ; Terre d’Hermès ; L’Eau d’Issey pour homme, d’Issey Miyake ; mais aussi l’eau de parfum signature de Chloé. Côté gammes plus accessibles : certaines eaux parfumées de Roger & Gallet, des eaux de toilette de Panier des Sens ou l’eau de parfum Joalia d’Adopt sont aussi concernées. Filtre UV et photostabilisant, l’EHMC est utilisé en parfumerie pour empêcher la dégradation des molécules odorantes par les rayons solaires. Son rôle de perturbateur hormonal est aujourd’hui scientifiquement reconnu : une étude de synthèse de 2024 publiée dans Chemosphere documente ses effets cardiovasculaires, thyroïdiens, reproductifs et immunologiques. À Hawaï, il est interdit dans les cosmétiques en raison de son rôle dans le blanchiment des coraux. Au niveau européen, le SCCS reconnaît ces effets sur l’activité hormonale, mais juge l’ingrédient «sûr» jusqu’à 10% de concentration. L’EHMC, également jugé toxique par Que choisir ensemble (ex-UFC-Que Choisir), est présent dans de très nombreux parfums : L’Interdit, de Givenchy ; Nomade et Love Story, de Chloé ; Kenzo World ; For her et For him, de Narciso Rodriguez ; Mademoiselle, d’Azzaro ; Destin, de Balmain ; Baccarat Rouge 540, de Francis Kurkdjian ; Cloud et R.E.M., d’Ariana Grande ; Brut Original ; plusieurs eaux Panier des Sens (Élixir floral rose géranium, Pétale d’Iris) ; et plusieurs eaux de cologne Inès de La Fressange… Il s’agit d’autres filtres UV. Soupçonné depuis plus d’une décennie, le benzophénone-3 a été officiellement reconnu comme perturbateur endocrinien par l’ECHA en août 2025. Il dérègle les cycles hormonaux, réduit la concentration en spermatozoïdes et affecte le développement du fœtus. Son usage est restreint mais autorisé : maximum 0,5% en parfumerie. Le secteur semble toutefois l’avoir progressivement abandonné : Vert ne l’a retrouvé que dans un seul parfum : Nomade, de Chloé. Plus préoccupant encore, le benzophénone-1 a été jugé «non sûr» par le SCCS en avril 2025, pour son rôle de PE et pour son potentiel rôle génotoxique, capable d’endommager le matériel génétique d’une cellule. On le retrouve pourtant chez le fabricant d’eaux de Cologne Mont Saint-Michel. L’hydroxytoluène butylé, ou BHT, est utilisé en cosmétique pour ses propriétés anti-oxydantes. Il a remplacé le BHA dans de nombreuses compositions, ce dernier étant soupçonné d’être cancérogène par le Centre international de recherche contre le cancer (Circ). Problème, le BHT est fortement suspecté d’être un perturbateur endocrinien. Il est notamment accusé de stimuler l’œstrogène, hormone sexuelle féminine, et d’empêcher l’expression des hormones sexuelles masculines. Selon l’Anses, la substance a également des effets sur les glandes surrénales et sur la thyroïde. Au niveau européen, il est considéré comme perturbateur endocrinien potentiel, mais jugé comme «sûr» dans les cosmétiques, jusqu’à une concentration maximale de 0,8%. Vert en a retrouvé la trace dans plusieurs parfums : For Her, de Narciso Rodriguez ; L’Interdit, de Givenchy ; Mademoiselle, d’Azzaro ; L’eau d’Issey pour homme d’Issey Miyake ; Terre d’Hermès ; certaines eaux de cologne Inès de La Fressange ; et également l’Eau de Verger de la marque POP!. La mention «parfum» figure sur 100% des flacons. Pour cause : c’est elle qui désigne les substances odorantes – l’essence même du produit. Les marques en taisent la composition, au nom du secret commercial. Elles sont seulement tenues d’indiquer la présence de 26 allergènes parfumants au-delà d’un seuil (0,01% pour les produits cosmétiques qui se rincent, 0,001% pour ceux qu’on laisse sur sa peau). Toutefois, derrière ce simple mot peuvent se cacher des dizaines, voire des centaines de molécules, naturelles ou synthétiques. Parmi elles, les phtalates, des perturbateurs endocriniens, dont certains sont aussi toxiques pour la reproduction humaine. Deux études étasuniennes de référence menées par l’Environmental working group, en 2002 et 2010, ont montré que la majorité des parfums analysés en contenaient – sans aucune mention sur l’étiquette. Contacté par Vert parmi d’autres parfumeurs (qui ne nous ont pas répondu), Givenchy affirme que ses parfums font l’objet de reformulations régulières et que l’eau de parfum L’Interdit, actuellement produite dans ses ateliers, ne contient plus de BHT ni d’ethylhexyl methoxycinnamate. En revanche, en boutique, on trouve toujours la version de L’Interdit avec de l’ethylhexyl et du BHT. La Febea, syndicat professionnel des fabricants de produits cosmétiques, rappelle que les produits vendus en Europe sont encadrés par le règlement (CE) n°1223/2009, «l’un des cadres réglementaires les plus stricts au monde». Elle ajoute que les substances sont toutes évaluées par des expert·es indépendant·es et soumises à des restrictions précises «en tenant compte à la fois des propriétés des substances et de l’exposition réelle des consommateurs». Plusieurs ONG, comme Générations futures, estiment toutefois que la législation ne protège pas suffisamment les utilisateur·ices et qu’il faudrait totalement interdire les perturbateurs endocriniens avérés, présumés et suspectés dans les biens de consommation. EDC-Free Europe et WECF rappellent de leur côté qu’il n’existe pas de seuil sûr pour un PE, en particulier pendant les fenêtres critiques du développement (grossesse, puberté). «L’autre grand problème des perturbateurs endocriniens, c’est l’effet cocktail : seul, certains n’ont pas de conséquences ; mais ça peut être le cas quand ils sont mélangés avec d’autres. Cet effet est encore mal évalué et mal pris en compte par la réglementation», explique Mélanie Popoff. Que faire en tant que consommateur·ice ? Comme pour l’alimentation ou les produits ménagers, analyser la composition reste la première étape. Des applications comme Yuka, INCI Beauty ou Quel Produit (Que choisir ensemble) facilitent la lecture des étiquettes. Toutefois, comme les compositions évoluent fréquemment, Vert recommande de vérifier la liste d’ingrédients directement sur l’emballage. Certaines périodes de la vie réclament une vigilance accrue. «Les deux mois précédant la conception, la grossesse et les 1 000 premiers jours de l’enfant sont les plus critiques. Mais l’enfance et l’adolescence restent également des fenêtres sensibles, cruciales pour l’activité hormonale. Pour les bébés et les jeunes enfants, c’est zéro parfum, et le moins de produits cosmétiques possible», insiste Mélanie Popoff, la médecin experte en santé environnementale. Vigilance aussi pour les personnes atteintes de maladies hormonales (endométriose, SOPK…) ou de cancers hormono-dépendants. «De manière plus générale, il serait bon de réduire notre usage des parfums. Le propre n’est pas censé sentir quoi que ce soit, rappelle l’endocrinologue Brigitte Pfister. Mais, pour celles et ceux qui ne peuvent pas s’en passer, il existe l’option des cosmétiques bio.» Les labels Cosmos organic ou Nature & progrès excluent les ingrédients pétrochimiques et les OGM, éliminant ainsi la grande majorité des PE synthétiques. Sans pour autant offrir de garantie absolue : certaines huiles essentielles (lavande, arbre à thé, anis, fenouil, houblon, sauge sclarée…) contiennent des composés qui peuvent perturber l’activité hormonale, mais leurs effets sont beaucoup plus faibles que ceux des PE de synthèse. Au-delà du geste individuel, la réponse est avant tout politique. Les associations réclament davantage de transparence aux industriels et davantage de contrôle aux législateur·ices. Or, au niveau européen, le vent ne souffle pas dans cette direction : avec le texte Omnibus VI, la Commission européenne entend faciliter et prolonger l’utilisation, dans les cosmétiques, de substances cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques. Texte intégral (2563 mots)

Des ingrédients dans le viseur
Hexaméthylindanopyran (galaxolide) : l’ennemi de la vie aquatique
Ethylhexyl Methoxycinnamate (EHMC) : un perturbateur hormonal qui fait aussi du mal aux coraux
Benzophénones-1 et -3 : des ingrédients néfastes progressivement abandonnés
BHT, un anti-oxydant qui fait l’objet de soupçons
«Parfum» : la mention floue qui cache tout
Vous reprendrez bien un effet cocktail ?
En tant que consommateur, on peut agir
Sophie Roland
Bol de lait, céréales croustillantes et promesses d’énergie : les marques rivalisent d’arguments pour s’inviter au petit-déjeuner des Français·es. Mais derrière les mascottes souriantes et les emballages attrayants se cache un contaminant invisible. Fin mars, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a de nouveau alerté sur l’exposition des Français·es au cadmium, un métal lourd toxique pour les reins, les os et la reproduction. En mai, la rédaction de Vert s’est fait tester, et les résultats ont montré que nous étions toutes et tous contaminé·es, à des degrés divers. L’alimentation représente jusqu’à 98% de l’exposition au cadmium dans la population hors fumeur·ses. Parmi les aliments qui nous exposent le plus : les céréales du petit-déjeuner. En France, plus d’un enfant sur deux en mange dès le matin. Des produits pourtant pointés du doigt parce qu’ultra-transformés et trop sucrés. Alors, qu’en est-il de leur teneur en cadmium ? Vert a mené l’enquête et a fait ses propres analyses. Nous avons choisi de tester cinq marques de céréales parmi les plus consommées en France. Les boîtes achetées le 22 avril 2026 dans un supermarché parisien ont été envoyées dans un laboratoire indépendant, spécialisé dans l’analyse des contaminants. Deux semaines plus tard, les résultats sont tombés : du cadmium a été détecté dans tous nos échantillons ! Le plus contaminé est la star du petit-déjeuner des enfants : Chocapic, de Nestlé, avec 0,037 milligramme de cadmium par kilogramme (mg/kg) de céréales. Soit déjà près d’un cinquième de la dose tolérable quotidienne pour un enfant de 20 kilos. Un niveau de contamination plus de deux fois supérieur à celui des Spécial K (Kellogg’s), qui affichent une teneur de 0,016 mg/kg de céréales, mais aussi à celui des Trésor (Kellogg’s) ou des Country Crisp (Jordans) : 0,015 mg/kg. En avril dernier, une enquête de 60 millions de consommateurs avait déjà détecté du cadmium dans 12 échantillons de flocons d’avoine, mais à des niveaux plus faibles que ceux observés dans certaines céréales transformées que nous avons analysées. Comment expliquer alors la teneur en cadmium des célèbres Chocapic ? Pour Pierre Souvet, président de l’Association santé environnement France (ASEF), le cacao explique probablement une partie de ce résultat : «Le chocolat est fortement contaminé par le cadmium car ce métal est naturellement présent dans les sols où le cacao est cultivé.» Le blé peut également contribuer à cette contamination. Celui des Chocapic est d’origine française, comme l’indique le paquet. Or, en France, les engrais phosphatés utilisés en agriculture sont une source importante d’apport de cadmium dans les sols. Notre pays bénéficie d’une dérogation jusqu’à 90 milligrammes de cadmium par kilogramme (mg/kg) d’anhydride phosphorique (P2O5) dans les engrais. Bien plus que la réglementation européenne, qui limite la concentration à 60 mg/kg de P2O5. Surprise en deuxième position de notre classement : le muesli bio de Bjorg. Un résultat contre-intuitif car l’agriculture biologique interdit les engrais phosphatés de synthèse, riches en cadmium, contrairement à l’agriculture conventionnelle. Selon l’étude Baranski parue en 2014, les niveaux de contamination en cadmium des produits bio sont 48% inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle. Une explication possible est l’héritage des contaminations passées. Comme le rappelait à Vert Thibault Sterckeman, ingénieur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) : «Le problème avec le bio, c’est qu’il risque d’hériter de parcelles conventionnelles qui ont des sols contaminés. Si les pesticides disparaissent progressivement, le cadmium est un élément minéral : il ne se dégrade pas.» Où est cultivé l’avoine de la marque Bjorg ? Comme sur la plupart des produits, le paquet n’indique pas l’origine géographique des ingrédients. Interrogée par Vert sur ce point, Hélène Dordoigne, la directrice de la communication d’Ecotone, propriétaire de Bjorg, nous a précisé que «les flocons d’avoine bio proviennent de plusieurs pays européens. Nous avons engagé des discussions avec nos fournisseurs et partenaires producteurs afin de mieux comprendre les facteurs d’influence et potentiels leviers. Notre objectif est bien entendu de limiter au maximum l’exposition des consommateurs.» Même si les cinq produits analysés contiennent des résidus de cadmium, tous respectent la réglementation européenne. Le seuil maximal autorisé pour ce type de produit est fixé à 0,1 mg/kg. Les valeurs mesurées par Vert restent donc toutes conformes à la loi. C’est ce que nous ont répondu toutes les marques lorsque nous les avons contactées pour réagir à nos résultats : «Les Chocapic peuvent être consommées sans danger et les résultats de nos tests indiquent des niveaux de cadmium nettement inférieurs à ceux actuellement autorisés par la réglementation européenne», indique à Vert Owen Bethell, directeur des affaires institutionnelles de Nestlé. «Le résultat mentionné de 0,033 mg/kg est très inférieur au seuil réglementaire applicable de 0,1 mg/kg et confirme la conformité du produit analysé», nous précise le service de communication de Bjorg. Même réponse chez Kellogg’s : «Le groupe a mis en place une méthode de travail avec ses fournisseurs visant à sourcer ses matières premières en limitant, autant que possible, les résidus de cadmium. C’est la raison pour laquelle tous nos produits respectent les plafonds prévus par la réglementation européenne et les législations nationales.» Enfin, la marque Jordans nous précise qu’«au sujet du cadmium, Jordans veille à ce que ses fournisseurs contrôlent régulièrement la conformité de ses ingrédients. Comme vous l’avez constaté, les taux sont largement inférieurs aux limites légales.» Pour les fabricants, si le seuil est respecté, on peut circuler, il n’y aurait rien à voir… Le 1er avril dernier, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, avait relativisé la dangerosité de la contamination au cadmium par l’alimentation lors d’une séance de questions à l’Assemblée nationale, affirmant que «99,5% des produits contrôlés sont conformes à la règlementation». Pour les médecins spécialistes du sujet, la question se pose différement. Le problème n’est pas un bol isolé, c’est l’accumulation au quotidien. «Cette norme ne garantit pas une protection suffisante pour notre santé. À force de manger de nombreux aliments contenant du cadmium, même à faible dose, on peut finir par dépasser la dose globale acceptable», réagit le cardiologue Pierre Souvet. Prenons l’exemple d’un·e enfant de 6 ans qui pèse 20 kilos. Selon le calcul réalisé par le cardiologue à partir de nos résultats d’analyse, elle ou il est très exposé : «Une teneur de 0,037 mg/kg par kilogramme de céréales dans le Chocapic, ça signifie qu’un enfant consommant une portion de 30 grammes le matin absorbe 1,1 microgramme de cadmium dès le petit-déjeuner, soit 16% de la dose journalière tolérable.» C’est sans compter tout ce qu’elle ou il mangera le midi, au goûter et au dîner. Entre les céréales du petit-déjeuner, le pain, les biscuits ou les pâtes, les Français·es mangent du blé à presque tous les repas (hors allergie au gluten). C’est surtout ça le problème. Et pour les enfants en particulier. Selon Camille Dorioz, directeur des campagnes à Foodwatch France : «C’est une faible dose que vous mangez trois fois ou quatre fois par jour. Du coup, le problème est la cumulation de cette dose tous les jours de l’année. Cette surcontamination des Français est très bien décrite par l’Anses.» Dès lors, comment limiter son exposition et alléger son bol en cadmium ? Pour les médecins de l’Association santé environnement France (ASEF), la meilleure stratégie pour limiter son exposition reste de diversifier son alimentation. Pour aider les parents à réduire leur exposition et celle de leurs enfants, elles et ils ont même publié un kit cadmium. «À titre individuel, la priorité est de réduire les plus gros contributeurs de cadmium. Il faut manger moins de céréales au petit-déjeuner, prendre un petit morceau de pain, l’accompagner d’une compote, d’un fruit et d’un yaourt. On ne sera pas à zéro de cadmium, mais c’est mieux. Pareil pour le goûter, il ne faut pas qu’il y ait systématiquement des biscuits ou un bol de céréales», explique Pierre Souvet, l’un des co-auteurs du kit. «Varier son alimentation, c’est aussi varier ses contaminants, résume Camille Dorioz, de Foodwatch France. Peut-être que ces céréales pourraient devenir le petit-déjeuner du week-end et non plus un produit du quotidien.» Aucune marque n’est plus fautive qu’une autre : la contamination touche l’ensemble de la filière. Pour les médecins, l’une des solutions pourrait être de mettre la pression sur les fabricants : «On pourrait afficher la valeur du cadmium sur les aliments, un peu comme un Nutriscore du cadmium, explique Pierre Souvet. Cela éclairerait le choix des consommateurs et pousserait les fabricants à faire plus d’efforts pour réduire la teneur en cadmium de leurs produits, même s’ils respectent déjà les valeurs réglementaires.» Pour son association comme pour l’ONG Foodwatch, la vraie solution passe par une réduction de la présence de cadmium dans les engrais phosphatés : «Il faut couper la source pour réduire la contamination globale de l’alimentation. On ne peut pas supprimer le cadmium des sols, il est là. Mais on peut arrêter d’en ajouter», explique Camille Dorioz. C’est le sens de la proposition de loi votée mercredi à l’Assemblée nationale, contre l’avis du gouvernement et après sept ans d’inertie politique, comme l’a révélé Vert dans son enquête. Défendue par les député·es Benoît Biteau (Les Écologistes) et Clémentine Autain (L’Après), elle vise à réduire la teneur en cadmium des engrais phosphatés à 40 milligrammes de cadmium par kilogramme d’anhydride phosphorique dès 2027. Puis à 20 mg/kg de P2O5 pour 2030, comme le préconise l’Anses dans son dernier rapport. Mais la bataille n’est pas finie. Le passage du texte au Sénat s’annonce compliqué et le gouvernement continue de défendre un décret moins ambitieux. Il veut attendre 2038 pour abaisser la teneur à 20 mg/kg de P2O5 dans les engrais. Selon Foodwatch, réduire la teneur en phosphate des engrais est une étape clé, mais insuffisante : «Sommes-nous prêts à faire une transition agricole plus agroécologique qui nous permettra de réduire l’usage des engrais ? C’est vraiment une question de volonté politique et de l’ensemble du système de production ; il s’agit de lever les verrous bien installés par un certain nombre d’acteurs qui en profitent depuis vingt ans.» Voilà le type d’enquêtes que nous allons mener avec la nouvelle équipe que nous sommes en train de créer : révéler les pollutions qui nous menacent et mettre en lumière les solutions pour rester en bonne santé. Tout ce travail coûte cher, car il demande du temps, des déplacements, des analyses sur le terrain et en laboratoire et des vérifications juridiques. Texte intégral (2671 mots)

Des résidus de cadmium dans tous les paquets testés

Toutes les marques respectent la norme, mais nous protège-t-elle vraiment ?
Petit-déjeuner sans céréales : le kit de solutions des médecins

Une vraie réglementation sur les engrais : réduire à la source
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Mathilde Picard
Pascal Meyvaert est médecin généraliste à Gerstheim (Bas-Rhin) et coordinateur du groupe de travail santé environnementale de la Conférence nationale des unions régionales des professionnels de santé (CN URPS-ML). Ces médecins libéraux ont envoyé une lettre ouverte au gouvernement lundi 1er juin pour demander des mesures contre la pollution chimique de l’eau. Coauteur, Pascal Meyvaert revient pour Vert sur les raisons de cette alerte et sur les conséquences de la contamination de ses patient·es. Cette lettre s’inscrit dans la continuité de celle sur la contamination au cadmium envoyée en juin 2025 à l’occasion de la journée mondiale de l’environnement. Depuis, nous sommes très loin d’avoir vu les choses évoluer dans le bon sens. Interpeller aujourd’hui sur la qualité de l’eau potable permet de faire ce rappel : nous retrouvons des polluants, entre autres issus de l’agriculture, dans notre alimentation aussi bien que dans notre eau. Nous demandons aux pouvoirs publics de sortir de l’inaction. J’ai le sentiment que les politiques et les médias se concentrent sur ce que peuvent faire les consommateurs. C’est bien si les citoyens ont un comportement vertueux, mais ce n’est pas ça le plus efficace pour protéger la santé humaine. Agir individuellement a des conséquences très modestes par rapport aux décisions politiques, nationales voire européennes, sur notre alimentation et notre accès à l’eau potable. Nous, médecins, insistons sur la prévention primaire : il faut tout faire pour que la population soit moins exposée aux polluants agricoles, que ce soit des pesticides ou des engrais. Pour cela, il faut mettre en avant l’agriculture biologique et la subventionner massivement pour encourager les producteurs à délaisser les pratiques conventionnelles. Nous constatons bien la différence de prix entre les deux, mais elle s’explique par les larges subventions accordées à l’agriculture conventionnelle. Tous les organes sont concernés, c’est ça qui est inquiétant. C’était déjà le cas avec la contamination au cadmium, et c’est la même chose pour les PFAS [ces polluants persistants et toxiques, NDLR], les pesticides et les microplastiques. Les études scientifiques sont de plus en plus nombreuses et solides, publiées dans des revues internationales reconnues. Tous les mois, des articles montrent des corrélations entre ces produits et des pathologies. Ces deux dernières années, des publications dans des revues internationales ont fait le lien entre une exposition à ces polluants et le cancer du foie ; les troubles neurologiques ; ceux du neurodéveloppement ; des perturbations hormonales ; des troubles de la fécondité… Des liens ont aussi été établis avec le diabète, les problèmes cardiovasculaires, l’insuffisance rénale… Cette exposition influence de nombreuses pathologies car les polluants se déposent dans les organes à des doses qui paraissent souvent insignifiantes mais qui suffisent à provoquer un phénomène inflammatoire ou oxydatif. Ces deux mécanismes perturbent le bon fonctionnement de nos organes jusqu’à parfois leur faire développer des pathologies cancéreuses. L’état des connaissances sur l’impact des microplastiques est moins avancé que le reste, mais les premières publications sont déjà inquiétantes. Nous incitons à ne pas utiliser les bouteilles en plastique et, de manière générale, à limiter le contact de notre eau et de nos aliments avec les contenants en polymère. Il y a une flambée des maladies chroniques, nous le constatons dans nos cabinets. Or ces pathologies nécessitent de consacrer davantage de temps avec le patient, dans un contexte de difficulté d’accès aux soins. Traiter à la source l’émergence de maladies chroniques qui pourraient être évitées, c’est aussi libérer du temps aux médecins qui en manquent. En plus, ces maladies chroniques se retrouvent de plus en plus tôt : des enfants et adolescents développent des troubles du neurodéveloppement (spectre autistique, troubles du comportement). Les enfants sont également touchés par davantage de cancers, de leucémies, de lymphomes [cancers du système immunitaire, NDLR]. Et les plus jeunes auront des taux de contamination aux produits chimiques sans doute encore plus élevés que nous lorsqu’ils seront adultes, à cause de l’effet d’accumulation. Depuis quelques années, nous observons aussi dans nos cabinets une hausse phénoménale de cas de cancers du pancréas. Il y a vingt-cinq ans, nous en avions très peu. Nous parlions souvent d’un cas dans une carrière de médecin généraliste, contre presque un cas par an aujourd’hui. Certes, il n’y a pas encore de relation de cause à effet établie entre l’exposition au cadmium et le cancer du pancréas, mais on ne va pas attendre dix ans que cela soit prouvé ; l’état des connaissances est suffisant pour faire appliquer le principe de précaution. De manière générale, nous constatons une surmortalité à cause des polluants chimiques. Il faut chercher les causes de ces pathologies hors de la responsabilité individuelle. Nous sommes encore une minorité à prendre en compte l’impact de l’environnement sur la santé. Il y a du progrès dans la formation des professionnels, mais un gros travail de sensibilisation est encore nécessaire. Il faudrait intégrer davantage la variante environnementale dans les pratiques médicales. Le système de santé occidental est très orienté sur le curatif, alors que la prévention primaire est cruciale. Malheureusement, on attend trop souvent que le citoyen devienne un patient au lieu de tout faire pour éviter qu’il ne tombe malade. C’est aussi pour ça qu’on a voulu parler d’une seule voix, avec mes collègues : une meilleure réglementation nationale et européenne, c’est ce qui serait le plus efficace pour endiguer la hausse de ces maladies. Texte intégral (1279 mots)

Un an après la lettre ouverte sur la contamination au cadmium adressée au gouvernement, pourquoi ce nouveau courrier sur la pollution chimique de l’eau ?
Quels sont les effets avérés de ces polluants sur la santé ?
La contamination de vos patients a-t-elle changé votre quotidien de médecin ?
Le corps médical est-il sensible aux enjeux de santé environnementale ou votre positionnement reste-t-il minoritaire ?
Lilou Hiver
Après s’être installé en novembre au quatrième étage du BHV Paris, grand magasin symbole du luxe à la française, le géant de l’ultra-fast fashion Shein tente une nouvelle fois de faire oublier son impact socio-environnemental néfaste. Le 22 mai dernier, la firme a acquis pour 100 millions de dollars (environ 85 millions d’euros) la marque étasunienne Everlane, devenue une référence dans le secteur de la mode dite durable. Avec comme ligne directrice «la transparence radicale», l’enseigne rend publique depuis sa création en 2010 la décomposition des coûts de ses vêtements, la liste des usines avec lesquelles elle travaille et favorise le recyclage de matériaux. «Shein cherche à verdir son image et à paraître plus respectable pour qu’on oublie qu’elle est ce qu’il y a de pire dans la mode», analyse Pauline Debrabandere, responsable du plaidoyer de l’association de lutte contre les déchets Zero waste France. Avec plus 7 000 nouvelles références par jour, elle est la marque de vêtements qui pollue le plus au monde. Entre 2021 et 2023, l’entreprise a multiplié par deux ses émissions de gaz à effet de serre (GES), détrônant les pionniers de la mode jetable comme H&M ou Zara. Pour le cofondateur d’Everlane, Michael Preysman, ce rachat est «à l’antithèse totale de ce que nous défendons», dénonce-t-il dans le New York Times. L’actionnaire majoritaire d’Everlane, la société de capital-investissement L Catterton, associée au leader mondial du luxe LVMH, justifie cette décision par une dette conséquente, après l’emprunt de 90 millions de dollars (environ 78 millions d’euros) en 2022. Ce rachat s’apparente à du greenwashing – un procédé marketing pour qu’une marque apparaisse plus respectueuse de l’environnement qu’elle ne l’est vraiment. Dans la même idée, Zara a annoncé en mars dernier collaborer avec le créateur de haute couture John Galliano pour deux ans. Quant à H&M, la marque suédoise a lancé début mai une collection avec Stella McCartney, connue pour son engagement environnemental. Pour ses créations, la styliste n’utilise par exemple que des matières «durables» et non animales. Dans l’imaginaire collectif, le haut de gamme «prône un savoir-faire artisanal», éloigné des méthodes de surproduction de la fast fashion, détaille Pauline Debrabandere. Pour faire partie du cercle fermé de la haute couture – une appellation juridiquement protégée –, les marques doivent notamment fabriquer les vêtements à la main dans des ateliers français. En plus de donner l’illusion d’un luxe accessible à toutes et tous, ces partenariats forgent l’idée que la fast fashion s’engagerait vers une production plus vertueuse. Même si, dans le cas d’H&M et de Stella McCartney, les produits contiennent en partie des matériaux recyclés, «cela ne représente qu’un petit pourcentage de leur collection et n’a pas de réel impact», note Éloise Moigno, fondatrice de SloWeAre, un label qui référence la mode responsable. Le modèle principal reste celui du jetable, avec des tonnes de vêtements fabriqués avec des matières de mauvaise qualité. Pour paraître plus «écoresponsables» aux yeux des consommateur·ices, certaines marques créent aussi des labels. C’est le cas de Primark avec son programme «Cares», lancé en 2021. Il prévoit que l’enseigne réduise ses émissions de dioxyde de carbone (CO2) de moitié sur toute la chaîne de valeur d’ici 2030 ; utilise pour certains produits du coton bio ou recyclé ; et réduise le plastique à usage unique d’ici 2027. Ces labels «maison» se fondent sur des «promesses floues dans un futur plus ou moins lointain, sans être vérifiées par une partie indépendante», constate Éloise Moigno. Les marques font des actions dites «vertes» qui, en réalité, ne leur coûtent quasiment rien. «Limiter le packaging plastique alors que les vêtements sont composés à 60-70% de polyester, et donc de dérivés du plastique, c’est risible», abonde-t-elle. D’autant qu’en 2024, selon Oxfam, 63% des enseignes de fast fashion ont reporté ou abandonné leurs engagements de compenser leurs émissions de CO2 pour atteindre zéro «net». D’après Pauline Debrabandere, de Zero waste France, «tant que le modèle économique de la surconsommation fonctionnera, les marques n’auront aucun intérêt à changer quoi que ce soit». C’est d’ailleurs à cause de son label «evoluSHEIN» que la plateforme asiatique a été condamnée à une amende d’un million d’euros par l’Autorité italienne de la concurrence en septembre dernier. Les régulateur·ices ont estimé que ses promesses de durabilité étaient «génériques, vagues et trompeuses». Pour l’autorité, les vêtements de cette gamme prétendument «écoconçue» ne peuvent pas être recyclés à cause du mélange des fibres. Certaines méthodes de greenwashing, plus traditionnelles, se sont tellement généralisées qu’on ne les remarque presque plus. Les étiquettes et campagnes de publicité aux couleurs verte ou beige, associées à la nature, sont monnaie courante. «Les marques jouent sur nos biais cognitifs pour se donner une apparence écologique», explique Éloise Moigno. D’autres mettent en avant des techniques compensatoires comme le fait de planter des arbres ou de faire des dons à des associations environnementales afin de contrebalancer les émissions de CO2. Sauf qu’elles incitent à continuer d’acheter et donc à polluer toujours plus. Plus récemment, des enseignes comme Kiabi ont aussi mis en place un rayon seconde main ou proposent de récupérer vos anciens vêtements. Pour les consommateur·ices, c’est perçu comme une action positive qui favorise le réemploi, mais «il existe des dérives, appuie Pauline Debrabandere. Les marques en profitent notamment pour placer leurs invendus dans ces rayons.» Même s’il n’existe pas d’étude qui évalue le succès de ces coups de communication, l’attrait des Français·es pour les vêtements de fast fashion ne faiblit pas. En 2025, selon Oxfam, 3,5 milliards de pièces ont été vendues, soit en moyenne 50 vêtements neufs par personne. À titre de comparaison, cette moyenne s’élevait à 42 vêtements en 2024. Texte intégral (1377 mots)

S’associer à l’artisanat de la haute couture
Des labels «faits maison»
Compensation, codes couleur et seconde main
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