Zoé Moreau
Canicules, incendies et sécheresse : face à un climat qui s’emballe, l’avenir des Français bascule Réaliser que son métier n’est pas compatible avec un monde en surchauffe, et démissionner du jour au lendemain, sans même avoir de plan B. C’est la décision qu’a prise Léon* le 27 juin dernier. Deux mois plus tôt, cet ingénieur de 29 ans avait décroché son premier CDI depuis sa sortie d’études chez le géant de l’aéronautique Airbus. «Avec les canicules de mai et juin et les incendies partout en France, j’ai décidé de mettre fin à ma période d’essai et de recommencer à chercher du travail», raconte-t-il à Vert. Lorsqu’il avait accepté cette offre, Léon arrivait au terme de ses droits au chômage. «Quand on vous propose un CDI plutôt bien payé, c’est difficile de refuser : il faut bien manger, expose-t-il. Mais ces événements climatiques m’ont rappelé l’urgence de la situation. Je me suis dit : “Ce n’est pas possible de travailler dans ce domaine, je me casse.”» Depuis, Léon a quitté Toulouse (Haute-Garonne) pour retourner vivre chez ses parents. «Désormais je cherche du travail dans la transition énergétique, raison pour laquelle j’avais voulu être ingénieur», raconte-t-il. Il a fait une croix, au moins provisoirement, sur la stabilité économique, mais assure ne pas regretter son choix. «Chez Airbus, le but final de mes missions me dérangeait. Certains secteurs polluent, mais restent indispensables pour répondre aux besoins essentiels. Là, on pourrait très bien vivre avec moins de vols.» Et d’asséner : «L’aviation sert principalement à une minorité aisée qui prend l’avion pour partir en vacances». Léon reconnaît toutefois : «J’ai aussi pu prendre cette décision parce que j’ai la chance d’avoir des parents pour m’accueillir. Sans ça, j’aurais peut-être fait autrement». Soline*, elle, ne peut pas se permettre de partir du jour au lendemain. Cette quarantenaire du Val-de-Marne exerce en tant qu’informaticienne pour un géant de la construction et se sent «en dissonance cognitive» avec les activités polluantes de son employeur. Sa réorientation sera plus progressive. «Je ne démissionnerai pas tout de suite, prévient-elle. J’ai un crédit à rembourser, une famille à nourrir… Je dois d’abord trouver autre chose. Mon objectif est de quitter mon poste d’ici 2027.» Lorsqu’elle a rejoint son entreprise, en 2023, Soline a pourtant voulu croire à sa transformation : «Je me suis dit qu’on avait besoin du bâtiment pour la transition, qu’il fallait que la bascule se fasse, et puis, elle affichait de vrais engagement écologiques !, assure-t-elle. Mais la réalité du terrain était tout autre. Au fur et à mesure des années, la direction a fait marche arrière sur le développement durable, a commencé à implémenter l’intelligence artificielle…» Les canicules et les incendies dévastateurs qui ont frappé la France cet été ont eu sur elle «un effet déclencheur». «J’envisageais déjà de démissionner, mais cela m’a confortée dans ma décision, rapporte-t-elle. Je me suis dit : “Si je ne pars pas maintenant, je ne partirai jamais.”» II y a quelques semaines, Soline s’est rapprochée d’un organisme pour réaliser un bilan de compétences. En parallèle, elle a commencé à chercher un nouvel emploi. Son projet : exercer un métier qui va «dans le sens soit de la transition écologique, soit de la préservation de la biodiversité. En tout cas, pas un emploi qui détruit le vivant et qui aggrave le réchauffement climatique», insiste-t-elle. Le malaise de Léon et Soline est loin d’être isolé. En 2023, 42% des 1 000 actifs interrogé·es par le cabinet de conseil CSA pour LinkedIn et l’Agence de la transition écologique (l’Ademe) disaient vouloir changer de métier ou se reconvertir afin d’exercer un emploi davantage lié à l’écologie. Cette proportion atteignait 52% chez les moins de 35 ans. «Depuis la crise du Covid, on observe un phénomène de démissions et de reconversions, notamment parmi les ingénieurs et, plus largement, les personnes qualifiées, urbaines et en milieu de carrière, sensibilisées aux enjeux écologiques, explique à Vert Mireille Bruyère, maîtresse de conférences en sciences économiques à l’université Toulouse-Jean-Jaurès. Elles décident de quitter les secteurs industriels qui concentrent une partie du problème écologique : la production d’avions, de voitures, de machines ou encore d’autoroutes.» L’été 2026 accélérera-t-il cette tendance ? «Il faudra voir, à la fin de 2026 et en 2027, si les canicules ont provoqué une accélération de ce flux. C’est possible, mais je ne peux pas encore vous le dire», tempère la chercheuse. Pour une autre catégorie de travailleur·ses, la reconversion ne répond pas seulement à une quête de sens : elle devient une nécessité physique. C’est le cas d’Ophélie Germain. À 26 ans, cette ouvrière viticole de Côte-d’Or raconte n’avoir jamais «autant subi la canicule». Celle qui travaille dans les vignes bourguignonnes a dû interrompre sa saison plus tôt que prévu en raison d’une «blessure de fatigue». «Je remets mes perspectives d’avenir en question, car j’ignore si je serai encore capable de travailler dans de telles conditions à l’avenir», confie-t-elle. Arthur* est encore plus définitif. À 33 ans, cet électricien installé à son compte à Bizanos, dans les Pyrénées-Atlantiques, a dû interrompre son activité tout l’été. «Nous, les ouvriers du bâtiment, on est vraiment exposés à la chaleur», insiste-t-il. «Mon métier est trop physique. Même sans bouger, c’est impossible de tenir sous cette chaleur.» «Une partie de mon travail implique de ramper dans des combles, qui peuvent monter à 45°C l’été. L’an dernier, j’avais déjà fait un malaise, après avoir tiré sur la corde. Il ne faisait “que” 32-33 degrés dehors, raconte-t-il. Cet année, j’ai à peine essayé de travailler que j’ai dû arrêter. J’ai vu que ce n’était pas possible. Mon métier est trop physique. Même sans bouger, c’est impossible de tenir sous cette chaleur.» Depuis un an, il envisage de «bifurquer». Les canicules successives des mois de mai, juin et juillet, ont fini de dissiper ses doutes. «J’en ai discuté hier avec ma compagne, je vais changer d’activité. À 40 ans, j’essaierai d’exercer un métier plus protégé, soit de bureau, soit en intégrant un service informatique pour une fonction publique», confie-t-il. Ces dernières années, les fortes chaleurs ont déjà tué au travail. Entre 2022 et 2025, 34 accidents du travail mortels «en lien possible avec la chaleur» ont été signalés à Santé publique France par la Direction générale du travail. La construction, les travaux et l’agriculture figurent parmi les secteurs les plus touchés. L’été 2026 en a offert une nouvelle illustration dramatique. Dans la Drôme, un ouvrier du bâtiment de 19 ans est mort d’hyperthermie dans la nuit du 26 au 27 mai, après avoir travaillé toute la journée sur un toit. Depuis le début des épisodes caniculaires de cette année, la Confédération générale du travail (CGT) affirme avoir recensé au moins 14 décès au travail liés aux fortes chaleurs. *Le prénom a été modifié. Texte intégral (1672 mots)

Désir d’enfants, déménagement, changement de carrière ou de vie… Vert a recueilli des centaines de témoignages de personnes dont l’avenir a été percuté par cet été infernal. Découvrez leur histoire dans notre série en quatre volets intitulée «2026, l’été de la bascule».
Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.«Si je ne pars pas maintenant, je ne partirai jamais»
Plus de quatre français sur dix souhaitent changer de métier
«À 40 ans, j’essaierai d’exercer un métier plus protégé»
Esteban Grépinet
Des prairies rases, jaunies, grillées par la sécheresse et les fortes chaleurs, parsemées de quelques arbres dont le feuillage tire sur le brun. Tel est le panorama qui se dresse tout autour de la ferme d’Anthony Cocagne à Molay, en Haute-Saône. «Cette première année, je vais m’en rappeler», souffle le jeune éleveur, 29 ans, qui a repris depuis le 1er janvier une exploitation en agriculture biologique de 130 vaches laitières. «Il a plu 40 millimètres début juin, et depuis on n’a plus d’eau, retrace-t-il. Tout est grillé, plus rien ne pousse.» Faute de pouvoir pâturer sur ces «paillassons», son troupeau est à l’étable, nourri depuis plus de deux mois avec de l’herbe séchée et des céréales habituellement gardées pour passer l’hiver. Si les éleveur·ses ont toujours un stock d’au moins un an d’avance, celui d’Anthony Cocagne s’amenuise à vue d’œil : les bottes de foin qui remplissent habituellement son hangar à cette période n’en occupent aujourd’hui que la moitié. «Cette année, ça va être compliqué d’arriver au printemps», craint-il en caressant ses animaux, dont le lait est vendu pour produire des fromages bios (brie, ortolan, emmental). D’autant que la sécheresse et les canicules à répétition ont impacté les cultures de l’année : moins de la moitié de ses 25 hectares de maïs sont exploitables, et seule deux coupes d’herbe ont pu être réalisées depuis le printemps, contre cinq pour une année normale. Son cas est loin d’être une exception : partout en France, le monde de l’élevage fait face à une situation catastrophique cet été. Un «phénomène historique» selon les principales fédérations d’éleveur·ses de ruminants (bovins, ovins, caprins), qui ont écrit au ministère de l’agriculture le 4 août : «Les effets cumulés de la sécheresse et des épisodes répétés de canicule ont littéralement grillé l’herbe qui était disponible, et ils ont amputé de façon exceptionnelle la pousse de juin et juillet», alertent-elles, appelant à des expertises de terrain et des indemnisations de la part de l’État. Au 10 août, au niveau national, la pousse des prairies permanentes était inférieure d’un tiers à celle observée en moyenne sur les trente dernières années, selon les données de l’Agreste, le service statistique du ministère de l’agriculture. «Le pâturage de jour a cessé presque partout et ne se poursuit plus que la nuit, lorsque les parcelles disposent encore d’un minimum d’herbe sur pied», constatait dès juillet l’Institut de l’élevage. De la Normandie à l’Auvergne en passant par l’Aquitaine, les éleveur·ses rentrent les animaux ou leurs apportent du fourrage dans les auges, ces «mangeoires» disposées dans les prairies. Dans les Pyrénées, plusieurs troupeaux redescendent déjà des estives, faute d’herbe suffisante. «Même sur le plateau ardéchois, à 1 200-1 300 mètres d’altitude, qui est réputé pour ses riches pâturages d’altitude, plusieurs collègues n’ont rien», s’inquiète Fanny Métrat, éleveuse de brebis dans les Cévennes ardéchoises. Sa ferme n’est «pas la plus en galère», notamment grâce à la présence de forêts qui offrent ombre et nourriture aux troupeaux. Chaleur et sécheresse ont aussi fortement impacté les autres cultures fourragères, récoltées pour fournir des nutriments aux animaux et les alimenter durant l’hiver. Au niveau national, les rendements du maïs grain comme du maïs fourrage (coupé en entier et fermenté) devraient chuter d’un tiers par rapport aux années précédentes, d’après l’Agreste. «La persistance de conditions sèches et très chaudes a grillé les pieds sur place et a fortement compromis la pollinisation», constate l’Institut de l’élevage. Sur les parcelles d’Anthony Cocagne, nombre de ses maïs lui arrivent à peine à l’épaule – ils atteignent normalement les trois mètres. Face à cette situation, le président du syndicat agricole majoritaire FNSEA, Arnaud Rousseau, a appelé à des «mesures urgentes» face «l’urgence climatique» lors d’un déplacement en Aveyron début août. Évoquant des pertes de «plus d’un milliard d’euros» pour l’élevage, le céréalier a demandé au gouvernement de mobiliser l’armée pour transporter les fourrages (comme lors de la sécheresse de 1976) et de développer le stockage d’eau. Depuis le début de l’été, la Coordination rurale (deuxième syndicat agricole, dont des membres sont proches de l’extrême droite) exhorte plus franchement à contourner les interdictions d’irrigation prises dans de nombreux départements, afin de «sauver les cultures qui peuvent encore l’être». La Confédération paysanne (troisième syndicat agricole, proche de la gauche et des écologistes) appelle quant à elle à privilégier l’agroécologie : diversification des fourrages, plantation de haies, développement de races rustiques plus résistantes… «Il ne faudra pas une deuxième année comme celle-là.» «Il va falloir prioriser l’eau pour abreuver les troupeaux, irriguer les maraîchers, les arboriculteurs, mais pas pour faire des cultures d’exportation», prône Fanny Métrat, porte-parole de la Confédération paysanne. Cette dernière pointe aussi du doigt les méthaniseurs, des infrastructures qui produisent du gaz et alimentées, en partie, par des cultures fourragères : «C’est une hérésie qu’il y ait une concurrence entre alimentation humaine et production énergie, surtout en période de crise.» Du côté du gouvernement, des instructions ont été délivrées aux préfectures pour autoriser la fauche et le pâturage des jachères, ces parcelles de végétation favorable à la biodiversité et obligatoires pour obtenir des aides européennes. La ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a annoncé un vaste plan d’aides pour l’agriculture (élevage, mais aussi maraichage, grandes cultures…), qui doit être détaillé fin août. En attendant, la solidarité s’organise comme elle peut, avec des convois ou des bourses d’échanges de fourrages. L’opération est plus complexe en bio, car la nourriture du bétail doit aussi être cultivée en agriculture biologique. «On a un groupe où chacun met des annonces, explique Anthony Cocagne, qui est aussi membre des Jeunes agriculteurs (syndicat allié à la FNSEA). Je préfère anticiper pour ne pas me retrouver coincé, la perte économique va être énorme si je ne complète pas dès aujourd’hui.» Pour sécuriser ses stocks, l’éleveur a réussi à trouver 50 tonnes de céréales et 80 tonnes de foin, achetées à des fermes voisines. Une dérogation exceptionnelle a aussi été mise en place pour permettre aux éleveur·ses bios d’acheter des fourrages conventionnels, mais il espère ne pas avoir à y recourir. Désormais, il attend le retour de la pluie, une éventuelle repousse des prairies, et des jours meilleurs pour sa ferme : «Il ne faudra pas une deuxième année comme celle-là.» Texte intégral (1748 mots)

«Le pâturage de jour a cessé presque partout»


Armée, jachères et méthaniseurs

Vert + AFP
On savait les personnes âgées plus exposées aux conséquences d’un monde qui se réchauffe, mais cette nouvelle étude montre que les projections étaient jusque là sous-estimées. Le changement climatique va, lors des prochaines décennies, soumettre les plus de 60 ans à une hausse des températures encore plus dangereuse que prévu, avance mardi une étude
publiée dans la revue scientifique Lancet Planetary Health. Les résultats de ces modélisations, réalisées par des chercheur·ses américain·es de l’université de Stanford, prennent une actualité particulière alors que l’Europe et l’Amérique du Nord vivent un été exceptionnellement chaud. La France, notamment, a été l’un des pays les plus frappés par des chaleurs anormales avec plusieurs canicules, dont l’une d’une ampleur sans précédent fin juin pour une surmortalité estimée à plus de 6 000 décès. Les chercheur·ses de Stanford ont cherché à établir à quel point le réchauffement climatique
allait exposer les personnes âgées à des niveaux intolérables de températures d’ici à 2100.
Ce champ de recherche est déjà bien couvert. Mais, préviennent les scientifiques, les
précédentes études semblent avoir nettement sous-estimé les risques encourus par les
personnes âgées, car elles se basaient sur des connaissances en partie obsolètes. En cause, un indicateur crucial : la température humide. Comme son nom l’indique, il prend
non seulement en compte le degré de chaleur lui-même, mais aussi celui d’humidité, car la
même température est nettement plus dangereuse quand elle est associée à un temps plus
humide. Or, les risques liés à un niveau donné de température humide ont, pendant longtemps, été mesurés sur des personnes jeunes et en bonne santé. Des recherches plus récentes,
impliquant des personnes plus âgées, montrent que les dangers pour ces dernières avaient
été sous-estimés. En intégrant ces nouvelles connaissances, puis en les croisant avec des modélisations
prenant en compte le vieillissement attendu de la population mondiale au cours des
prochaines décennies, les auteurs ont conclu qu’une «chaleur intolérable frappera beaucoup
plus de gens qu’estimé auparavant, à une échelle bien supérieure et pendant des durées plus
longues». À titre d’exemple, si d’ici 2100 le monde se réchauffe de 1,5 degrés Celsius par rapport à l’époque pré-industrielle, 22% des personnes de plus de 60 ans seront alors exposées chaque année à une chaleur dangereuse pendant plus d’un mois, selon ces modélisations, dont les résultats restent dépendants de divers choix méthodologiques. Les auteurs soulignent que les pays les plus à risques sont ceux où de larges pans de la
population n’ont pas les moyens de se protéger de la chaleur. Ils appellent à la fois à des
mesures pour faciliter l’accès à des outils comme la climatisation, et à réduire les émissions
de gaz à effet de serre. Texte intégral (664 mots)

La température humide, un indicateur clé
22% des plus de 60 ans exposées à une chaleur dangereuse pendant plus d’un mois par an en 2100 ?
Eitanite Bellaïche
Et si l’on pouvait commander quelques minutes de soleil en pleine nuit ? C’est la promesse de Reflect Orbital, une start-up californienne qui veut déployer dans l’espace des milliers de miroirs capables de renvoyer la lumière solaire vers des points précis de la Terre. Ce projet spectaculaire est notamment pensé pour prolonger la production des centrales photovoltaïques. Mais, pour les astronomes et les écologues, elle ressemble surtout à une expérience grandeur nature potentiellement dangereuse, dont personne ne connaît encore les conséquences. Dans un document publié le 6 août, quatre organisations environnementales américaines, menées par DarkSky international, appellent ainsi la Federal communications commission (FCC), agence indépendante du gouvernement des États-Unis qui réglemente les télécommunications, à revenir sur son feu vert accordé un mois plus tôt à l’entreprise pour lancer son premier satellite, Eärendil-1. Elles dénoncent un projet susceptible de perturber l’astronomie, les écosystèmes et jusqu’à la santé humaine. Fondée en 2021 et autoproclamée «The Sunlight Company» («La compagnie de la lumière du soleil», en français), Reflect Orbital voit grand. La start-up californienne envisage d’envoyer dans l’espace jusqu’à 50 000 réflecteurs d’ici 2035. Pour ce faire, la société envisage d’abord de mettre en orbite Eärendil-1 d’ici la fin de l’année. Elle devrait placer ce satellite de démonstration de 142 kilos à environ 600 kilomètres d’altitude. Sa pièce maîtresse est un miroir de 18 mètres carrés, constitué d’une membrane 28 fois plus fine qu’un cheveu. Repliée, elle tient dans un volume comparable à une boîte à chaussures. Une fois dans l’espace, quatre bras doivent la déployer comme un immense cerf-volant. Mais l’ouvrir ne sera que la moitié du défi. «Il faut surtout parvenir à maintenir la membrane parfaitement plate et stable. La moindre déformation peut modifier la manière dont la lumière du Soleil est réfléchie et donc la précision du faisceau reçu au sol», explique à Vert Tristan Semmelhack, cofondateur et directeur technique de Reflect Orbital. Lors de ce premier test, Eärendil-1 doit produire pendant cinq minutes un éclairement d’environ 0,1 lux sur une zone de cinq kilomètres de large, soit, selon l’entreprise, un niveau comparable à celui de la pleine Lune. L’idée n’est pas nouvelle. Dans les années 1990, la Russie avait tenté une expérience similaire avec le programme Znamya. Un grand miroir spatial devait éclairer les régions du pays plongées dans la nuit polaire. L’expérience n’avait fonctionné que quelques secondes. La lumière s’était révélée trop diffuse et le miroir difficile à stabiliser. Après un échec technique et faute de financement, le projet a été abandonné. «Depuis, beaucoup de choses ont changé. La situation économique et technologique actuelle en font une activité plus que viable», avance Tristan Semmelhack, qui évoque des coûts de lancement divisés par cent et d’importants progrès en science des matériaux. Les applications envisagées de la technologie de Reflect Orbital vont des chantiers nocturnes aux opérations de secours. Ben Nowack, cofondateur et PDG de l’entreprise, affirme auprès de Vert que les organismes de recherche et de sauvetage pourraient figurer parmi les premiers clients. Pour autant, la raison d’être de la start-up est de «prolonger la durée de production des centrales solaires, car c’est là que nous pouvons avoir le plus grand impact sur la transition énergétique mondiale et l’abandon des énergies fossiles», veut croire le dirigeant. C’est précisément cette ambition qui inquiète les astronomes. Dans une pétition publiée en mars, l’American astronomical society estime qu’Eärendil-1 pourrait avoir une luminosité optique jusqu’à quatre fois supérieure à celle de la pleine Lune, de quoi «masquer complètement le signal des objets astronomiques et saturer les détecteurs», ce qui menace d’entraîner la perte totale de l’image spatiale. Après une surexposition, certains équipements auraient besoin de temps avant de pouvoir reprendre leurs mesures. «Accroître la production d’énergie renouvelable ne peut se faire au prix d’un dérèglement des écosystèmes qui la rendent elle-même possible.» Les conséquences dépasseraient la seule contemplation des étoiles. Une observation perturbée pourrait compliquer la détection d’astéroïdes proches de la Terre ou le suivi des débris spatiaux, sans compter les risques liés à l’intensité lumineuse et aux faisceaux traversant, entre deux clients, des territoires dont les habitant·es n’ont jamais demandé à être éclairé·es. «Ce projet aurait non seulement un impact désastreux sur la science astronomique, mais entraverait aussi le droit de chacun à profiter du ciel nocturne», dénonce Robert Massey, de la Royal astronomical society britannique. Les écologues redoutent eux aussi les conséquences d’un soleil artificiellement prolongé. «Une lumière intense apparaîtrait à des heures où les organismes n’en rencontrent naturellement jamais», souligne Kevin Gaston, professeur émérite à l’université d’Exeter. «Pour les espèces diurnes, cela pourrait perturber le sommeil et les rythmes biologiques. Quant aux espèces nocturnes, un tel éclairage modifierait les périodes d’activité, d’alimentation ou de prédation», prévient-il. Insectes pollinisateurs nocturnes et oiseaux migrateurs figurent parmi les espèces particulièrement sensibles à la lumière artificielle. Chez l’humain, l’exposition lumineuse nocturne menace également de perturber l’horloge biologique et la production de mélatonine, soit l’hormone produite par le cerveau en l’absence de lumière qui aide à s’endormir. Surnommée «l’hormone du sommeil», elle indique au corps que c’est la nuit et aide à régler l’horloge biologique. À grande échelle, alerte Kevin Gaston, ces dérèglements peuvent remonter toute la chaîne écologique et affecter jusqu’aux cycles du carbone et des nutriments : «Accroître la production d’énergie renouvelable ne peut se faire au prix d’un dérèglement des écosystèmes qui la rendent elle-même possible.» Pour Richard Green, astronome émérite à l’université d’Arizona, il existe une solution beaucoup plus simple pour produire plus d’énergie : «Construire davantage de centrales solaires au sol ou agrandir les installations existantes, sans avoir à déployer des miroirs géants en orbite » avance-t-il auprès de Vert. Reflect Orbital considère néanmoins que ses détracteurs caricaturent son projet. Ben Nowack assure que seule une infime partie de la population mondiale verra un jour ses faisceaux. Quelques centaines de clients suffiraient, selon lui, à rendre l’activité rentable. L’entreprise promet également des zones d’exclusion autour des observatoires et des habitats sensibles. La FCC, elle, estime dans son document d’autorisation que les conséquences astronomiques et environnementales ne relèvent pas directement de ses compétences et que le risque de dommage pour l’intérêt public est «extrêmement faible». C’est peut-être là que se trouve le véritable problème, car Eärendil-1, en plus d’être un satellite controversé, révèle un vide réglementaire. Aujourd’hui, aucune autorité américaine ne régit véritablement la luminosité des satellites, et Richard Green y voit le symptôme d’une politique américaine qui donne la priorité à l’innovation et à la compétitivité spatiale. «En contrepartie, les enjeux de long terme, tels les impacts environnementaux ou la préservation des écosystèmes, tendent à passer au second plan», analyse l’astronome. Reste alors l’échelon international. Le Comité des Nations unies pour l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique (Cupeea) débat bien de la protection du ciel nocturne, assure Marieta Valdivia Lefort, chargée de politique et de diversité au sein de la Royal astronomical society, mais aucun traité n’a été conçu pour encadrer précisément des constellations de miroirs. «Le traité de l’espace de 1967 pose des principes généraux de responsabilité et d’usage durable de l’espace, mais sans mécanisme contraignant qui permettrait de bloquer une autorisation nationale», précise l’experte en politique spatiale. Avant de conclure : «En pratique, une décision prise par la FCC ou par un autre régulateur peut donc avancer sans véritable veto international». Reflect Orbital pourrait donc avoir juridiquement le champ libre pour repenser la nuit. Texte intégral (1733 mots)

Un vieux rêve spatial remis au goût du jour
Astronomes et écologues tirent la sonnette d’alarme

Un vide réglementaire
🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds
🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène