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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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26.08.2026 à 12:03

Tornade à Pomas : ce genre de phénomène devient-il plus fréquent et plus intense avec le réchauffement climatique ?

Mathilde Picard, Sophie Roland

Texte intégral (1116 mots)
Pomas (Aude), le 25 août 2026. La tornade qui a frappé le village a fait près de 50 blessé·es. © Idriss Bigou-Gilles/AFP

«Ce que nous voyons, c’est d’abord la nature qui prend le dessus», a commenté la journaliste Sonia Mabrouk, sur BFMTV lundi soir, face aux images de la tornade dans l’Aude. Figure emblématique des médias de Vincent Bolloré qui vient d’être recrutée chez BFM, elle répondait à son confrère Bruno Jeudy, qui affirmait que «l’année 2026 est celle où les Français prennent conscience de la crise climatique». «Il ne faut pas tout renvoyer à la politique ; la nature, quand elle se fâche, voilà ce que ça donne», a-t-elle répondu.

La tornade a frappé le village de Pomas et ses environs, dans l’Aude, le 24 août en fin d’après-midi, vers 17 heures. 48 blessé·es ont été pris·es en charge, aucun·e en urgence absolue, et 300 habitations ont été abimées sur les 496 que compte la commune, dont 102 entièrement détruites, d’après la préfecture.

Un évènement d’une telle intensité est-il aggravé par le réchauffement climatique ? Davide Faranda, climatologue et co-auteur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) est spécialiste des orages au sein desquels se développent les tornades. Selon lui, «il existe bien un lien indirect entre changement climatique et intensité des tornades».

«C’est un phénomène naturel, mais dire que c’est seulement la nature qui se fâche est trompeur, argue-t-il auprès de Vert. Le changement climatique modifie les conditions qui permettent à ces phénomènes de se produire, notamment en renforçant la chaleur et l’humidité disponibles pour les orages.» Plusieurs études récentes documentent «une évolution des environnements favorables aux phénomènes violents et suggèrent une intensification des orages producteurs de tornades», indique-t-il encore.

Des tornades pas plus fréquentes mais plus intenses

Les conditions atmosphériques actuelles étaient déjà propices à l’arrivée d’orages, ceux-ci ont alors été dopés par la chaleur emmagasinée dans les mers. «Ils prennent leur intensité dans la chaleur humide, or avec les températures très élevées des océans, il y a en ce moment une grande disponibilité de chaleur humide sur la mer Méditerranée et sur l’Atlantique», poursuit le chercheur.

Le changement climatique influe indirectement sur l’intensité de ce phénomène, pas sur sa fréquence. «Il n’y a pas plus de tornades, mais elles peuvent vivre plus longtemps et créer des dommages comme ce que l’on a vu lundi», appuie le spécialiste. Au-delà de ce phénomène général, il n’y a toutefois pas d’étude qui relie l’intensité de la tornade de Pomas au dérèglement climatique. Météo-France indique que se produisent en moyenne une dizaine de tornades par an en France, la plupart de faible intensité. Celles-ci ne durent pas plus de quelques minutes et restent localisées sur plusieurs centaines de mètres.

Cliquez sur la carte pour accéder aux prévisions de Météo-France par département. © Météo-France

Météo-France a classé ce mercredi 12 départements du nord-ouest en vigilance orange pour le risque d’orages. Dans la soirée, de fortes précipitations sont attendues, des grêlons «de taille moyenne à grosse», de nombreux éclairs et des rafales jusqu’à 100 kilomètres-heure. L’institut prévient qu’une grande majorité du pays devrait être concernée par une alerte jaune ou orange dans la journée de jeudi. Lorsque Météo-France prévoit un risque de tornade sur un territoire, le bulletin de l’agence, consultable ici, indique un «risque de phénomènes tourbillonnaires», comme ça a été le cas lundi.

«Avec le réchauffement climatique, les effets d’une tornade ou d’un orage sont amplifiés en termes de risques car le territoire est déjà vulnérable», rappelle le climatologue au Centre national de recherche scientifique (CNRS) et co-auteur du Giec Christophe Cassou.

Les territoires touchés déjà vulnérables à cause du changement climatique

«Attribuer l’intensité d’un aléa au réchauffement climatique est important mais il ne faut pas s’arrêter là, insiste-t-il. Le réchauffement climatique accroît surtout la vulnérabilité des territoires parce qu’ils subissent aussi ses effets chroniques, au-delà des évènements extrêmes.»

L’Aude a vécu cet été une sécheresse historique et des chaleurs très élevées qui ont alimenté des incendies. Le chercheur relève : «On est dans un territoire déjà sinistré, tous ces risques liés au changement climatique s’additionnent pour les populations, il ne faut pas les regarder de manière isolée.»

Cette multiplication des risques a notamment de lourdes conséquences économiques. Le chercheur note par exemple que «les ressources financières pour réparer les calamités sont moindres car elles doivent être partagées entre les dégâts de la tornade, ceux du retrait-gonflement des argiles liés à la sécheresse et ceux des calamités agricoles…»

Selon lui, les propos de la journaliste Sonia Mabrouk «sont d’un autre siècle. Dire “la nature se fâche”, c’est cacher toutes les conséquences systémiques du changement climatique.»

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26.08.2026 à 10:30

«Groenland, échos arctiques» : une BD pour naviguer au cœur du réchauffement climatique

Coline Vigot

(441 mots)

Comment raconter le réchauffement climatique sans empiler les chiffres ni sombrer dans le catastrophisme ? Lauriane Miara relève le défi dans Groenland, échos arctiques (août 2026, Les Étages Éditions), une bande dessinée née d’une expédition scientifique menée en 2023 sur la côte ouest de l’île. Embarquée à bord du voilier de recherche Forel pour réaliser des dessins de vulgarisation à destination d’un public scolaire, l’illustratrice est rentrée avec une conviction : cette aventure méritait d’être racontée au plus grand nombre.

Résultat : un roman graphique aussi beau que percutant. Les aquarelles aux teintes douces, rehaussées d’encre de Chine, rendent presque palpables le silence, la lumière des glaciers et l’immensité des paysages arctiques.

«Groenland, échos arctiques», de Lauriane Miara, Les Étages Éditions, août 2026, 128 pages, 29 euros. © Les Étages Éditions

Mais le Groenland que raconte Lauriane Miara ne se résume pas à la fonte des glaces. Le regard de l’autrice se porte surtout sur celles et ceux qui y vivent. Au fil des pages, elle dépeint une société qui s’adapte à un environnement en mutation, tout en préservant un rapport spirituel au vivant. Ici, l’animal n’est ni une ressource à exploiter ni un être à protéger à tout prix : il est respecté pour ce qu’il apporte à la communauté. Cette conception, portée par la culture inuite, pousse les lecteur·ices à interroger leurs propres représentations.

La bédéaste n’occulte pas non plus l’histoire coloniale de l’île. Un habitant témoigne du traumatisme de la «danisation», cette politique d’assimilation imposée aux Groenlandais·es pendant des décennies. Une manière de rappeler que les populations les plus exposées aux bouleversements climatiques sont aussi les plus grandes victimes des rapports de domination.

«J’entends par échos arctiques les messages perceptibles émis par les milieux et les sociétés arctiques auxquels nous devrions tendre l’oreille», explique Lauriane Miara. C’est précisément ce que réussit ce livre : faire entendre ces voix, humaines autant que non humaines, sans jamais donner de leçon.

«Groenland, échos arctiques», de Lauriane Miara, Les Étages Éditions, août 2026, 128 pages, 29 euros.

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26.08.2026 à 06:00

Après un été caniculaire, ces Français s’engagent pour l’écologie : «J’ai compris que l’action battait l’anxiété»

Mathilde Picard

Texte intégral (2065 mots)
«Je veux montrer que je participe et ne plus me terrer chez moi», affirme Yasmine, 29 ans. © Aurore Chapon

Désir d’enfants, déménagement, changement de carrière ou de vie… Vert a recueilli des centaines de témoignages de personnes dont l’avenir a été percuté par cet été infernal. Découvrez leur histoire dans notre série en quatre volets intitulée «2026, l’été de la bascule» en cliquant ici.

Aux mois de juin, de juillet et d’août, le mercure a dépassé les 40 degrés Celsius (°C) à Nantes (Loire-Atlantique) à plusieurs reprises. Ébranlée par cette chaleur historique, Yasmine*, 29 ans, qui vient d’emménager dans une nouvelle maison, a vécu cet été caniculaire comme un tournant politique. «Je viens d’une famille qui n’a jamais été engagée, explique-t-elle. À la première canicule de mai, je suis restée dans la sidération ; à la deuxième, j’ai compris que ce n’était plus possible : j’ai cherché une association près de chez moi.»

Elle s’inscrit alors au sein de Repousse, une organisation qui plante des arbres dans des endroits stratégiques et sensibilise sur leur rôle pour la biodiversité et la santé. «J’avais besoin de faire quelque chose de tangible près de chez moi, de voir le résultat de mes actions, détaille-t-elle. J’ai compris que l’action battait l’anxiété.» Elle se renseigne également sur les moyens d’aider la faune et la flore et installe des coupelles d’eau dans son jardin pour permettre aux insectes et aux oiseaux de se rafraîchir.

En 2025, un·e Français·e sur quatre était moyennement ou fortement écoanxieux·se, d’après un rapport de l’Agence de la transition écologique (Ademe). Or, selon une étude scientifique étasunienne, l’activisme environnemental collectif pourrait atténuer les liens entre écoanxiété et symptômes dépressifs. Des effets bénéfiques que constate la psychothérapeute Charline Schmerber. «Beaucoup de personnes parmi mes patients écoanxieux rejoignent des associations, militent ou ont besoin de mettre les mains dans la terre», rapportait-elle au micro de France inter, le 5 août dernier.

Un revirement politique et les élections en ligne de mire

«Je me suis mise à suivre les actualités des élus La France insoumise de mon territoire pour aller à des manifestations et des meetings à la rentrée, raconte Yasmine. Comme je suis seule avec mes réflexions, je me suis dit que je pourrais y rencontrer des gens qui partagent mes valeurs pour m’aider à m’engager. Je veux montrer que je participe et ne plus me terrer chez moi.»

Comme elle, nombre de Français·es témoignent à Vert d’une prise de conscience après la brutalité des quatre canicules successives et d’une envie d’agir davantage contre les causes du réchauffement climatique. Selon une étude de l’université de Yale publiée en 2023, les personnes qui manifestent de la détresse climatique sont plus enclines à s’engager et à parler de ce sujet autour d’elles.

«J’ai senti la crise climatique dans ma chair, ça m’a retourné, confie Valentine*, 35 ans. Avant, je voyais ça comme une menace lointaine, car je viens d’une famille de droite et j’étais moi-même de droite.» Elle l’assure : «À l’élection présidentielle, je ne ferai pas le même choix que ce que j’aurais voté avant la canicule.»

Cet été, la médecin gériatre est devenue mère pour la deuxième fois. «Cette saison où les enfants passent normalement la journée dehors a été très compliquée : on est restés enfermés tous les jours alors qu’on vit en Normandie», raconte-t-elle. Au quotidien, elle travaille avec des patient·es qui ne comprennent pas pourquoi elles et ils sont constamment épuisé·es.

«Je ne me préoccupais pas de la politique, se souvient la jeune femme. Mais, cet été, je me suis mise à consulter tous les programmes pour savoir ce que les candidats prévoyaient pour l’environnement, la société, les femmes…» Pendant les journées brûlantes, elle délaisse la plage trop exposée et se plonge dans des lectures, des podcasts, s’abonne à des médias indépendants, dont Vert. «Je voulais m’intéresser aux causes du changement climatique et je suis tombée sur des critiques du capitalisme ainsi que sur les analyses de l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, abonde-t-elle. Je fais partie de la bourgeoisie, je ne remettais pas en cause ce système puisqu’il me protégeait, mais maintenant je me suis renseignée.»

«Je pense qu’il faut se tourner vers le sabotage»

L’annonce de la candidature de Marine Le Pen à l’élection présidentielle s’est additionnée aux canicules et a renforcé son angoisse. La jeune mère s’indigne : «Je me suis dit que, démocratiquement, on avait abandonné quelque chose. Pour l’instant, je reste dans la phase où je m’informe, où je discute avec mon entourage, où j’essaye de convaincre mon compagnon de ne pas voter blanc l’année prochaine. Je verrai ensuite où diriger ma colère.»

Sacha, 33 ans, est architecte dans le Bas-Rhin. «Avec ma femme, nous avons beaucoup souffert de la sécheresse car nous vivons sous les combles. Mais nous savons que d’autres étaient bien plus en détresse, affirme-t-il. Le discours de Yann Barthès nous a sidérés et radicalisés : depuis cet été, on est beaucoup plus engagés, on se tourne davantage vers les médias indépendants plutôt que généralistes.» Le 25 juin, l’animateur de l’émission Quotidien, sur TMC, avait déclaré que l’ensemble des Français·es étaient «logés à la même enseigne» face à la chaleur, du milliardaire Bernard Arnault aux citoyen·nes ordinaires.

Même parmi les personnes déjà sensibilisées au réchauffement climatique et à la vulnérabilité de l’environnement, cet été a marqué une bascule. Sylvie*, 62 ans, témoigne d’une volonté de s’engager de manière plus collective. «J’aimerais faire des actions plus radicales mais je suis vieille maintenant», souffle-t-elle. Cette ancienne professeure retraitée habite dans la Sarthe et cherche désespérément une association près de chez elle : «C’est dommage, la Ligue pour la protection des oiseaux n’est pas très active dans mon coin et les manifestations sont souvent à Paris. C’est compliqué quand on vit à la campagne.»

Astrid* aussi aimerait en faire plus : «Je pense qu’il faut se tourner vers le sabotage. Nos pétitions, comme celle contre la loi Duplomb, ne sont pas respectées ; on n’est pas écouté. Il faut empêcher les bidons de pesticides de sortir des usines ou même couper la climatisation à certains plateaux de télévision, par exemple.»

«On a beau être écolo au maximum en tant qu’individu, ça ne fera pas grand-chose tant qu’on n’aura pas essayé de changer ce système.»

La Normande peine toutefois à franchir le cap. «J’ai des enfants, donc je ne peux pas prendre trop de risques légaux ; il nous faudrait un accompagnement juridique pour faire ces actions», plaide-t-elle. Il lui est difficile de trouver des soutiens dans son quotidien. Alors, un jour, dans la fraîcheur d’une salle de cinéma climatisée, sa colère explose. «Avec mes enfants, nous sommes allés voir La Bataille de Gaulle et, à la fin de la séance, je me suis levée et j’ai harangué la salle, exhortant à une nouvelle forme de résistance contre les industries fossiles et le réchauffement climatique», s’amuse-t-elle.

Additionner des actions collectives à plus grande échelle à son engagement individuel, c’est aussi la bascule qu’a vécue Laura* cet été. Traiteuse végétarienne en Loire-Atlantique, elle est consciente des enjeux environnementaux depuis de nombreuses années. Après les canicules, elle a «voulu passer un cran au-dessus». «Je n’en pouvais plus d’être dans la sidération, je me suis dit que c’était maintenant ou jamais», lance-t-elle.

Comme premier réflexe, elle change de banque pour éviter que son argent ne soit réinvesti dans les énergies fossiles. Pour aller plus loin, elle s’inscrit à une réunion d’informations d’un groupe local d’un parti politique de gauche pour s’organiser en vue de l’élection présidentielle. «Le miracle ne viendra pas d’en haut, assure-t-elle. Mais on fait partie d’un système, donc on a beau être écolo au maximum en tant qu’individu, ça ne fera pas grand-chose tant qu’on n’aura pas essayé de changer ce système.»

La solidarité comme réflexe

Un constat auquel souscrit Leslie*, habitante d’Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis : «La crise qu’on a traversée cet été m’a remotivée politiquement. On ne peut pas se laisser précipiter dans la catastrophe, j’ai perdu plusieurs proches durant ces canicules, chacune de ces morts est inadmissible.»

Elle vit dans un HLM, «une véritable bouilloire thermique, la température montait à largement plus de 30°C dans les logements», décrit-elle. Au cœur de la deuxième canicule, elle achète des couvertures de survie et les distribue à ses voisin·es. Alors qu’une dame âgée atteinte d’un cancer multiplie les malaises quelques étages plus bas, elle finit par lui offrir une chambre d’hôtel pour quelques jours. Elle décide également d’en payer une pour l’un de ses amis handicapé et elle-même. Dans la foulée, elle contacte l’Office public de l’habitat d’Aubervilliers pour exiger des mesures compensatoires en urgence et la pose de volets dans les prochains mois.

«La solidarité donne de l’espoir et c’est vital, appuie Leslie. J’attends les manifestations prévues à la rentrée avec impatience. Dans les moments de crise, quand l’État est incapable de gérer, on se rend compte qu’on peut s’organiser collectivement. J’espère que ça débouchera sur une envie de lutter sur le plus long terme.»

*Ces personnes ont souhaité être anonymisées.

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25.08.2026 à 11:29

«Où irons-nous ?» : pour sauver le canal de Panama face à la sécheresse, 38 villages bientôt engloutis par un lac artificiel géant

Marie-Aimée Copleutre

Texte intégral (1976 mots)
Une manifestation des communautés paysannes dans la ville de Colón, l’une des embouchures du canal de Panama, contre le projet de barrage sur le fleuve Río Indio, en juillet 2026. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

Encore un soir où les bananes plantains et les haricots rouges se dégustent à la lumière d’un feu de bois, au bord du grand fleuve Río Indio, le chant des criquets en toile de fond. En ce début de mois d’août, le générateur de la maison de Maricel a lâché à cause des fortes pluies tropicales. Il n’y aura pas d’électricité jusqu’au lendemain matin.

Dans le petit village de Limón de Chagres, au cœur de la forêt panaméenne, l’eau courante et l’électricité ne sont pas tous les jours garanties. Cette communauté rurale isolée vit de la culture de haricots, de maïs et de la vente de quelques produits à base de lait de vache.

«De l’autosubsistance, loin du bruit, avec nos traditions», présente Maricel Sanchez, porte-parole de son village et mère de deux petites filles. Pourtant, cette vie calme au bord du fleuve Río Indio va «bientôt disparaître, engloutie par les eaux d’un projet de réservoir», regrette-t-elle, assise devant sa petite maison construite il y a dix ans par son mari.

Limón de Chagres, avec ses 62 maisons en bois, sa petite église coloniale, son cimetière, son centre de santé et son école, sera le premier village inondé en 2028 par la construction d’un lac artificiel appelé «réservoir du Río Indio». Au total, il submergera 4 600 hectares de terre et 38 villages à l’est du Panama.

13 500 habitants affectés

Ce mégaprojet chiffré à environ 1,3 milliard d’euros doit permettre au canal de Panama d’affronter la multiplication des sécheresses due au réchauffement climatique. Faute de précipitations, les deux lacs artificiels Gatún et Alhajuela, qui alimentent les écluses du canal, ne suffisent plus. En 2016, 2019 et 2023, le manque d’eau a contraint les autorités à réduire le nombre de passages de navires et à limiter leur chargement.

Un scénario qui se répétera en septembre 2026 à cause du phénomène climatique El Niño. Cette anomalie climatique naturelle réchauffe l’atmosphère et modifie le régime des pluies. Les autorités ont déjà annoncé réduire le nombre de passages de navires de 36 à 32 par jour à partir du 15 septembre prochain.

Une fois construit, ce troisième lac artificiel sécurisera cette route maritime où circulent 5% des marchandises mondiales et permettra au canal d’accueillir dix navires supplémentaires par jour.

Août 2026, Panama. Au bord du fleuve Río Indio, dans la communauté de Limón de Charges, l’un des villages qui sera inondé par le projet de lac artificiel. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

Pour maintenir l’activité de ce haut-lieu du commerce international, qui rapporte environ 2,6 milliards d’euros par an à l’État panaméen, les autorités prévoient un barrage sur le Río Indio. Le fleuve parcourt l’est du pays sur 98 kilomètres avant de se jeter dans la mer des Caraïbes. Son bassin versant, ce territoire sur lequel toutes les eaux de pluie convergent vers le fleuve, abrite près de 15 000 habitant·es, qui vivent de pêche et d’agriculture.

L’Autorité du canal de Panama (ACP), l’agence gouvernementale responsable de la gestion du couloir maritime, assure que 2 500 habitant·es seront déplacé·es. Un chiffre contesté par les communautés paysannes qui s’opposent au projet, selon qui au moins 13 500 Panaméen·nes seront affecté·es.

«Les autorités du Panama ne prennent pas en compte les milliers de Panaméens qui vivent en aval du fleuve. Ils sont également en danger. Le jour où il pleuvra beaucoup, que le réservoir débordera, il faudra évidemment ouvrir les vannes et ils seront inondés», décrypte Alfonso Waterman, membre de la Coordination paysanne pour la vie contre les barrages, le principal mouvement d’opposition au lac artificiel.

Partir… pour aller où ?

Le déplacement est au cœur des inquiétudes. «Quand partirons-nous ? Où irons-nous ? Qui construira nos nouvelles maisons ? Et de quoi vivrons-nous une fois nos terres perdues ?» Des questions auxquelles les autorités ne répondent pas encore. Chapeau de paille et visage tanné par le soleil, Francisco Pérez, 68 ans, est assis sur le banc de l’église de Limón de Chagres. Ce dimanche 2 août, il vient discuter des terres promises par l’Autorité du canal en échange du déplacement.

Août 2026, Panama. Maricel Sanchez, porte-parole de la communauté de Limón de Charges, devant sa maison qui sera inondée par le projet de lac artificiel du Río Indio. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

«Elles ne seront pas aussi productives que celles près du fleuve», explique cet agriculteur aux mains calleuses. Les communautés n’ont aucune confiance dans le projet. «Ils veulent que nous leur donnions nos terres, mais qu’allons-nous recevoir en échange ?, s’insurge Elizabeth Delgado, une habitante qui coud des vêtements pour le village sur une machine Singer à pédale des années 1950. Nous n’avons jamais eu d’aide de l’État. Pour ma fille, cette année, j’ai dû acheter moi-même une chaise en bois pour qu’elle étudie, car il n’y en avait plus dans l’école.»

Moquette au sol, fauteuils moelleux et larges bureaux : c’est dans un tout autre décor que s’exprime Karina Vergara, la responsable socioenvironnementale du projet Río Indio pour l’ACP : «Nous entendons les inquiétudes, mais les habitants seront seulement déplacés à deux ou trois kilomètres, où les terres restent fertiles.»

350 millions d’euros pour aider les familles déplacées

Face aux critiques, elle assure que les communautés recevront des terres équivalentes à celles qu’elles possèdent ou une compensation financière. «350 millions d’euros sont consacrés à l’accompagnement des familles déplacées», précise-t-elle. Elle affirme par ailleurs que plus de 70% des familles appelées à quitter leurs terres ont accepté le projet.

Août 2026, Panama. Ces terres seront inondées par le projet de lac artificiel du Río Indio. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

Un chiffre de nouveau contesté par la Coordination paysanne pour la vie contre les barrages. «C’est faux. L’Autorité du canal arrive dans les communautés, organise des réunions et peut payer les participants pour qu’ils se taisent, lance Iris Gallardo Bethancourt, enseignante et coordinatrice du mouvement. Ils entrent dans les maisons de personnes âgées, peu instruites, pour les tromper. Mais comme beaucoup ne se sont pas laissées faire, les autorités ont choisi de les ignorer.»

Les conséquences ne s’arrêtent pas aux familles déplacées : les dégâts environnementaux pourraient être considérables.

Pumas, jaguars, tapirs en danger

«L’ensemble de la biodiversité autour du Rio Indio est en danger», tonne Lilian González, directrice de l’ONG panaméenne Ciam (Centre pour la défense de l’environnement). Cette militante alerte sur les conséquences du projet : une partie du futur lac s’étendra dans le «couloir biologique mésoaméricain», une vaste zone de forêts qui traverse l’Amérique centrale et abrite des milliers d’espèces. «Plus de 237 espèces d’oiseaux, 35 reptiles et 49 mammifères seront en danger», détaille-t-elle. Parmi celles-ci, des félins tels que le puma, le jaguar et l’ocelot… Ou encore le tapir de Baird, le plus grand mammifère d’Amérique centrale, qui peut mesurer jusqu’à 2,50 mètres et peser 300 kilos.

Sur cet aspect, l’ACP reste vague. Elle finalise encore son étude d’impact environnemental, attendue pour décembre 2026. Pour l’instant, elle prévoit de reboiser une surface deux fois plus grande que celle qui sera submergée et s’engage à restaurer des zones pour maintenir les couloirs de passage des animaux, fragmentés par le lac artificiel.

Des manifestations paysannes ignorées

Face au projet, les communautés paysannes tentent de se faire entendre. Depuis plus d’un an et demi, elles manifestent régulièrement : rassemblements sous fumigènes dans le quartier d’affaires de Panama City, défilé de centaines de pirogues sur le Río Indio ou marches à cheval.

Mais la mobilisation reste largement ignorée par les grands médias panaméens et par le gouvernement. «Il y a une sorte d’omerta. Les élites économiques, politiques, médiatiques ou intellectuelles ne s’engagent pas sur le sujet», analyse Raisa Banfield, ancienne vice-maire de Panama City, aujourd’hui directrice de Fundación Panamá Sostenible (PASOS), une organisation environnementale panaméenne.

L’un des membres d’une communauté paysanne affectée par l’inondation, devant le canal de Panama, dans la ville de Colón, en août 2026. © Marie-Aimée Copleutre/Vert

Elle souligne les importants enjeux économiques liés au canal : «Nous parlons d’une voie maritime qui a généré plus de 4,9 milliards d’euros de revenus l’année dernière. C’est tout un écosystème de fonds d’investissement, de compagnies maritimes et d’opérateurs portuaires internationaux qui ont intérêt à ce que ce projet se réalise.»

L’enjeu dépasse largement les frontières du Panama. La rivalité des États-Unis et de la Chine autour de cette route stratégique le place au cœur des convoitises. Notamment celles des trois principaux armateurs du canal : l’Italo-suisse MSC, le Danois Maersk et le Français CMA CGM.

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