Zoé Moreau
Les canicules qui se succèdent en France métropolitaine depuis le mois de mai mettent les corps, les esprits et toute la société à rude épreuve. À Albi (Tarn), Pauline Paredes étouffe depuis des semaines dans son logement social du centre-ville – une «bouilloire», selon ses mots. À bout, elle confie à Vert : «D’ici l’été prochain, il faut que j’aie quitté cet appartement.» Les pics de températures à 40 voire 41 degrés Celsius (°C) mesurés dans la ville en juin et juillet ont eu raison de la jeune mère de 36 ans. «Nous vivons dans un bâtiment qui emmagasine la chaleur. Une fois qu’elle est entrée, c’est très difficile de la faire sortir. Avec mon bébé de 10 mois, on vit un enfer depuis le début de l’été, rapporte-t-elle. On dit souvent que, pour un enfant de cet âge-là, la température ne doit pas dépasser 26°C. Chez nous, elle peut grimper jusqu’à 32, voire 34°C.» Depuis plusieurs semaines, le coucher s’est transformé en un rituel épuisant. «La climatisation mobile que j’ai installée fait trop de bruit. Elle empêche mon fils de dormir, déplore Pauline Paredes. Alors, j’ai commencé à descendre au sous-sol de l’immeuble, le seul endroit où il parvient à trouver le sommeil. Tous les soirs, je l’y endors, puis je le remonte chez nous en espérant qu’il ne se réveille pas. Et sinon, je recommence, en boucle.» «Cet été a marqué un tournant, confie-t-elle encore. Quand on m’a présenté l’appartement l’an dernier, j’étais très heureuse d’y emménager parce que c’est un immeuble récent qui donne sur la belle cathédrale, dans un appartement refait à neuf, tout propre, avec deux chambres…» Mais après deux étés à suffoquer, elle veut partir : «Je viens de refaire une demande de logement social, raconte-t-elle. Ce n’est plus tenable.» À Paris, Aude* a, elle aussi, durement subi les canicules. «La température est montée jusqu’à 33°C : le carrelage et les robinets étaient chauds, tout l’intérieur était brûlant… Il était quasiment impossible d’échapper à la chaleur», raconte cette graphiste de 29 ans. Peu à peu, sa santé mentale vacille. «J’ai commencé à faire des crises d’angoisse et à me réveiller avec la boule au ventre. Je souffre d’éco-anxiété depuis longtemps, mais c’est devenu vingt fois pire. Plus les jours passaient, plus mon angoisse montait. J’ai fini par perdre l’appétit. J’ai même eu des idées très noires», confie Aude. Elle et Pauline en sont convaincues : leurs immeubles n’ont pas été conçus pour protéger leurs occupant·es des fortes températures. Isolation insuffisante, mauvaise ventilation, absence de volets… Près d’un Français sur trois juge d’ailleurs son logement insuffisamment isolé contre la chaleur, d’après une récente étude de la Fondation du logement. Parmi les plus vulnérables figurent les passoires énergétiques (classés F ou G au diagnostic de performance énergétique) : au 1er janvier 2025, la France en comptait encore 3,9 millions, selon le gouvernement. Pour Aude, ce début d’été 2026 «a vraiment été celui de la bascule. C’était la première fois que je vivais une telle catastrophe climatique. Même si, avec ma femme, nous adorons notre appartement, nous avons réalisé, pour la première fois de notre vie, que nous n’étions plus en sécurité chez nous.» Avant l’été, le couple envisageait déjà de quitter Paris d’ici 2 à 3 ans. «Mais après ce qu’on a traversé, on s’est dit qu’il allait falloir partir dès cette année», raconte-t-elle. Partir, oui, mais pour aller où ? Quels sont les territoires où il fera bon vivre dans les prochaines décennies sachant que l’Hexagone, d’après Météo France, pourrait connaître des pics de températures allant jusqu’à 50°C en 2050 ? Pour Aude et sa femme, le choix s’est arrêté sur la Bretagne. «Ce n’est pas une décision neutre. En plus de l’attachement que nous avons toutes les deux à cette région, on sait qu’il y fait plus frais», détaille Aude. Pour Sarah*, professeure des écoles – qui envisage elle aussi de déménager –, pas question d’habiter plus au sud que Paris. Cette jeune femme de 30 ans qui vit dans l’Aisne s’apprêtait, il y a quelques semaines encore, à acquérir une maison à Nurret-le-Ferron, dans l’Indre. «Elle était parfaite, l’environnement était vraiment super. Mais quand j’ai vu qu’il faisait 40°C en période de canicule là-bas, je me suis rétractée. Je me suis dit que je ne supporterais pas d’y vivre. Que si c’était pour re-déménager ailleurs dans 15 ans, ça n’était pas la peine», expose-t-elle. Axelle* et sa famille misent, elles, sur le nord des États-Unis ou le Canada. Voilà deux mois que cette Perpignanaise et ses trois enfants vivent «enfermés dans le noir» pour se protéger du soleil. «On oscille entre 34 et 38°C dans l’appartement, même hors canicule. Je suis en train de péter un câble, rapporte-t-elle. Avec toutes ces chaleurs et ce ras-le-bol, je me suis dit que c’était maintenant qu’il fallait partir. Je préfère encore supporter le froid et la neige tout l’hiver plutôt que de subir de nouveau des étés aussi chauds.» Sarah, Aude et Axelle se considèrent-elles comme des réfugiées climatiques ? Axelle hésite encore à reprendre le terme à son compte : «C’est un mot que je trouve triste, alors je ne l’emploie pas. Mais c’est bien ça. Au fond, je sais que j’en suis une.» Migrer pour échapper à la ville, au «tout-béton» : la tendance s’accélère depuis les années 2000. Joint par Vert, le géographe Guillaume Faburel, professeur à l’université Lyon-II (Rhône), estime qu’«environ 100 000 personnes quittent chaque année les territoires métropolitains pour rejoindre le périurbain et, de plus en plus, les campagnes». Selon lui, ce chiffre va progressivement doubler sous l’effet «des canicules, des incendies et de phénomènes environnementaux de plus en plus cataclysmiques». «Le Covid a représenté une sixième vague d’exode urbain, avec un nombre croissant de personnes décidant de quitter les villes pour gagner des endroits qu’elles estiment plus vivables sur le plan environnemental», poursuit le chercheur. L’été 2026 amorcera-t-il une septième vague ? «Il est encore trop tôt pour le dire : on ne peut pas le prévoir. Mais un cap a été franchi, juge-t-il. Dès lors que les corps sont directement affectés, le désir de partir peut se concrétiser.» Encore faut-il en avoir les moyens. Actuellement sans emploi ni ressources, Pauline Paredes se sent pour l’heure «prisonnière» de son logement. «Pour retrouver un appartement, c’est un enfer. À Albi, les seuls qui disposent d’une bonne isolations sont des Airbnb, expose-t-elle. Et puis, ici, j’ai tout mon réseau social et professionnel. Si je veux changer de région, je sais que j’aurai encore plus de difficultés à retrouver du travail». *Le prénom a été modifié. Texte intégral (1565 mots)

«Il faut partir dès cette année»
«Je préfère encore devoir supporter la neige»
Vers une nouvelle vague d’exode urbain ?
Mathilde Picard + AFP
Alors que la France connaît une nouvelle hausse du mercure sur l’ensemble du territoire au cœur de la quatrième canicule de l’été, le parc de réacteurs nucléaires d’EDF a atteint un niveau inédit d’indisponibilités liées à la sécheresse et aux fortes chaleurs. Dimanche après-midi, il a culminé à un taux de 5,6% de puissance manquante, selon des calculs de l’AFP réalisés à partir des données publiées depuis 2015 par EDF. Jamais autant de puissance nucléaire électrique n’avait fait défaut en France à cause des fortes chaleurs, de la hausse des températures des cours d’eau et de la baisse de leur débit. Dimanche, cinq réacteurs (Tricastin 1 et 4, Saint Alban 1 et 2, Bugey 3) ont dû adapter leur puissance et quatre réacteurs étaient à l’arrêt (Golfech 2, Chooz 1 et 2, Cattenom 1) et l’étaient toujours ce lundi. Déjà à la mi-juillet, EDF avait battu un record de nombre de réacteurs contraints de réduire ou d’arrêter leur production à cause de «contraintes environnementales» ou de «causes externes liées à l’environnement», selon les termes de la société de production d’électricité. Dans la soirée du 14 au 15 juillet, 9 unités au total avaient, là aussi, dû réduire leur puissance et trois avaient été contraintes de se mettre à l’arrêt complet (Chooz 2, Golfech 2, Bugey 3). La France compte 57 réacteurs nucléaires, assurant quelque 70% de sa production d’électricité. Tous sont installés au bord d’un fleuve ou de la mer pour permettre le refroidissement des installations. Or, en cas de sécheresse ou de canicule, la baisse du débit et la hausse de la température des cours d’eau peuvent contraindre EDF à réduire, voire arrêter, sa production pour préserver l’environnement. L’exploitant ne peut alors plus émettre d’effluents chimiques ou radioactifs, ni réchauffer davantage les rivières avec ses eaux de refroidissement (rejetées plus chaudes). Le Rhône, la Garonne ou la Gironde sont déjà en surchauffen et le prélèvement puis le rejet – à quelques degrés de plus – d’énormes quantités d’eau destinées à refroidir les réacteurs nucléaires risquerait de nuire à l’écosystème aquatique ou d’empêcher certains usages (l’eau potable ne peut pas être captée au-delà de 25°C, par exemple). EDF précise que les réacteurs peuvent fonctionner malgré des températures de cours d’eau élevées, sans risque pour la sûreté, les limites imposées par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) pour chaque site visant à «protéger la flore et la faune». Le groupe souligne aussi que «l’impact des phénomènes de sécheresse et de canicule sur la production nucléaire est très faible» et rappelle que la France reste largement exportatrice d’électricité vers l’Europe, «avec jusqu’à l’équivalent de plus d’une dizaine de réacteurs nucléaires au cours de la journée» de lundi, selon les données du gestionnaire du réseau de haute tension RTE. Dans un contexte d’aggravation du changement climatique, ces «indisponibilités climatiques» sont désormais récurrentes l’été. «Depuis 2015, c’est tous les ans», remarque même Thibault Laconde, fondateur de l’entreprise Callendar, spécialisée dans les risques climatiques. L’adaptation du parc nucléaire d’EDF devient donc un enjeu stratégique pour le groupe, appelé à piloter le chantier de la relance du nucléaire pour électrifier l’économie française. Sans ces mesures, l’effet des restrictions environnementales pourrait représenter 1,4% de la production nucléaire annuelle dès 2035, contre une moyenne de 0,3% aujourd’hui depuis 2000, selon l’électricien, qui compte investir 8,7 milliards d’euros d’ici à 2040 pour adapter ses installations. Autre conséquence du changement climatique : en réchauffant la température des océans, il est l’un des facteurs de la prolifération de bancs de méduses sur le littoral nord de la France en été. Un afflux massif de ces animaux dans les stations de pompage d’eau de mer de la centrale nucléaire de Gravelines (Nord) a contraint lundi EDF à ralentir ou arrêter quatre de ses réacteurs, portant à treize le nombre total d’infrastructures touchées. Les réacteurs n°2, 3 et 4 ont été arrêtés et la puissance de l’unité de production n°1 a été réduite à 50%, a annoncé le groupe sur son site. Seul le réacteur n°6 fonctionne actuellement à 100%, le n°5 étant en arrêt programmé pour maintenance, a précisé la société de production d’électricité. La plus grande centrale nucléaire d’Europe occidentale avait déjà été confrontée au même problème il y a un an. Texte intégral (1052 mots)

Restreindre la production pour éviter d’endommager les écosystèmes
Adapter le parc au changement climatique : un enjeu stratégique
Des méduses restreignent la puissance de la centrale de Gravelines
Samy Hage
Ce printemps, un petit événement a animé le monde de la tech : le premier câble transatlantique de fibre optique, le TAT-8, a été retiré des fonds marins. Méconnu, ce type d’infrastructure voit passer 99% des données internet mondiales, mais aussi les communications téléphoniques. Si l’opération a été largement saluée par la presse spécialisée, c’est qu’elle est peu courante. D’après l’un des rares chiffres sur le sujet, issu de l’industrie elle-même, plus de 3,5 millions de kilomètres de câbles sous-marins ont été posés depuis le milieu du 19ème siècle. Les deux tiers sont aujourd’hui inactifs et «la majorité est laissée sur place». Le TAT-8 ne fait d’ailleurs pas exception à la règle : seulement 45% du câble a en réalité pu être retiré. En l’absence de législation internationale sur le sujet, le retrait des câbles est d’abord un enjeu de rentabilité. L’activité de l’entreprise à l’origine de l’opération, Subsea Environmental Services, consiste à acheter des câbles hors service à ses propriétaires pour revendre les métaux qu’ils contiennent. Pour que cela reste intéressant, elle se limite aux eaux internationales, reconnaît son directeur John Theodoracopulos : «En dehors des zones internationales, il y a des réglementations que nous ne sommes pas en mesure de prendre en compte.» Pour rappel, les zones maritimes à plus de 370 kilomètres des côtes ne sont sous la juridiction d’aucun État : ce sont les eaux internationales. En clair, si Subsea Environmental Services veut opérer dans les eaux nationales d’un État, elle doit réaliser des études d’impact et se plier à certaines règles environnementales. L’entreprise, l’une des rares spécialisées dans ce domaine, évite aussi les zones dans lesquelles les câbles s’emmêlent et où en retirer un pourrait abîmer les autres. Elle se concentre donc sur une petite partie du réseau hors service, celle qui combine facilité de démontage et absence de réglementation. Ces entreprises ne représentent donc pas une solution à grande échelle pour le démantèlement des câbles inactifs. D’autant plus que ce n’est pas en haute mer mais près du littoral que les fonds marins sont les plus riches, et donc les plus susceptibles d’être abîmés. C’est ce qu’a constaté le Parc marin de la Côte bleue (PMCB), dans les Bouches-du-Rhône. Le site se trouve en périphérie de Marseille, premier hub européen de trafic de données internet, avec 17 câbles actifs. En 2019, il a réalisé une expertise d’impact écologique inédite sur quatre câbles Orange hors service qui traversent le parc. Le PMCB a constaté plusieurs dégâts dans son périmètre. Certaines infrastructures qui ne sont plus attachées bougent quand la mer est agitée et écrasent les herbiers de posidonie, essentiels à l’écosystème marin. D’autres, dont la protection se détériore, libèrent des substances toxiques. «C’est dangereux pour les fonds marins, les bateaux et les baigneurs. La protection en plomb se défait et des morceaux de métal se désagrègent en zone baignable à deux mètres de profondeur», résume Benjamin Cadeville, auteur du rapport d’expertise. L’expert a contacté Orange pour exiger le retrait des câbles. La société de télécommunications a d’abord refusé, prétextant qu’ils ont été posés au temps où l’entreprise était publique et portait le nom de France Télécom. Si l’argument est discutable, Orange ayant hérité des câbles, le parc ne parvient pas à prouver sa responsabilité, raconte Benjamin Cadeville : «Dans le code de l’environnement, le propriétaire d’une infrastructure doit remettre en état le site quand elle est hors service. Mais, à l’époque, personne ne faisait attention, donc on n’a pas conservé les preuves.» Le parc a finalement obtenu le démantèlement des câbles dans l’enceinte du parc grâce à un accord à l’amiable avec Orange fin 2021. En revanche, tout n’a pas pu être retiré : «Par moment, il est plus dommageable de retirer un câble, car le naturel se mélange avec les déchets. Certaines parties sont trop enfoncées dans le sable, d’autres trop imbriquées avec les récifs», explique Benjamin Cadeville. Plus un câble reste longtemps dans l’eau, plus ce risque augmente.
Aujourd’hui, le PMCB doit surveiller l’état des câbles restants pour prévenir les nouvelles détériorations. Contactée, Orange ne souhaite pas commenter mais indique que sa politique «est de respecter les obligations légales tout en optimisant les opérations marines dans les zones concernées». Des situations similaires existent partout où il y a des câbles hors service en France. C’est seulement depuis 2011 que l’État impose à leurs propriétaires d’allouer, dès la mise à l’eau, un montant à leur démantèlement sur la partie dans les eaux françaises. Pour Clément Marquet, chercheur à l’École des mines de Paris spécialisé dans l’empreinte du numérique, cette évolution légale est cruciale mais arrive un peu tard : «Au début des années 2000, il y a eu une bulle spéculative autour d’internet : on a posé plus de câbles que nécessaire. Dès les années 2010, ils sont devenus obsolètes avec l’arrivée de nouveaux câbles plus puissants.» Ces infrastructures sont conçues pour tenir vingt-cinq ans mais, dans les faits, c’est beaucoup moins. On parle de «durée de vie économique», explique Clément Marquet. «Un câble peut fonctionner seulement sept à dix ans s’il est considéré comme obsolète», pointe le chercheur. C’est le cas des quatre câbles de la Côte bleue, qui n’auront duré qu’une dizaine d’années chacun ; ou encore du TAT-8. L’infrastructure transatlantique retirée au printemps était hors service depuis une panne en 2002, après quatorze ans d’activité. La réparation n’a pas été jugée assez rentable. En l’absence de régulation, la gestion des anciens câbles est encore pire en haute mer, déplore Clément Marquet : «Dans les eaux internationales, une pratique consiste à couper les câbles et à les laisser sur le côté.» Benjamin Cadeville abonde : «Quand ils veulent faire de la place pour un nouveau câble, ils poussent les anciens afin de dégager la route : c’est l’équivalent de tasser une poubelle.» Il n’existe pas d’étude indépendante sur l’impact écologique de la fin de vie des câbles en haute mer. À peine existe-t-il une liste de recommandations pour retirer les câbles sans abîmer les fonds marins, fournie par une organisation qui regroupe des acteurs du secteur. Une liste non contraignante : «Rien n’impose le retrait des câbles dans une zone maritime située au-delà des eaux territoriales», rappelle le texte. L’obsolescence de ces infrastructures a aussi des conséquences en termes de consommation de ressources naturelles, comme le montre l’association Le Nuage était sous nos pieds, qui alerte sur l’empreinte écologique du numérique. «À chaque nouveau câble, il y a des études environnementales ; mais elles ne prennent pas en compte l’extractivisme : ils n’existent pas sans l’extraction de métaux lourds», explique un membre de l’association qui a souhaité rester anonyme. «La question qu’il faut se poser, c’est : “De combien de câbles avons-nous besoin, et pourquoi ?”», développe l’un de ses camarades, qui n’a pas non plus donné son nom. L’association rappelle la réalité concrète du numérique, loin de l’image véhiculée par les géants du secteur, qui parlent volontiers d’un internet «dématérialisé» ou «dans les nuages» – le fameux cloud. En outre, les câbles finissent de plus en plus souvent leur course dans les datacenters qui pullulent avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA). Un développement massif qui pose question en termes de consommation en eau et en électricité. Clément Marquet souligne que le déploiement des câbles sous-marins «est indispensable à l’explosion de l’IA», elle-même «très inquiétante en termes de captation de ressources». Texte intégral (1702 mots)

Du plomb en zone baignable
Des câbles censés durer vingt-cinq ans… hors service au bout de dix
Les eaux internationales, ce far west
Cécile Massin
«Bienvenue à bord !» lance Baptiste Vannier en sautant, le pas léger, dans son bateau amarré au port de Cherbourg-en-Cotentin (Manche). Sur le ponton, rien ne distingue a priori sa vedette de pêche des autres navires, et pourtant. Fièrement paré de ses liserés bleus, ce bateau a été acquis par le pêcheur normand de 28 ans grâce au soutien de Mer de liens. Une première. Créée en décembre 2025 par l’association Pleine mer, cette société de pêche citoyenne et solidaire a été pensée comme le pendant maritime de la foncière agricole Terre de liens. Alors que la première achète des terres grâce à l’épargne citoyenne pour permettre à des paysan·nes de s’installer en agriculture biologique, la seconde veut acheter des bateaux pour permettre aux artisan·nes qui veulent pratiquer une pêche durable de lancer leur activité. Un fonctionnement inédit dans le secteur. «Un jeune marin-pêcheur qui veut s’installer doit acheter un bateau, mais aussi acquérir les droits pour pêcher telle ou telle espèce», débute Augustin Malliart, installé à Brest (Finistère) et codirecteur de Mer de liens. «C’est justement là que ça se corse», poursuit le professionnel. De fait, les licences sont souvent difficiles à obtenir, car déjà attribuées à d’autres pêcheur·ses. Dans le même temps, à l’échelle de l’Union européenne, les quotas de pêche sont répartis entre navires en fonction des quantités de poissons pêchées précédemment. Résultat ? Plus un navire a pêché, plus il obtiendra de quotas. «Les bateaux sont ensuite revendus en fonction des quantités pêchées antérieurement, et donc de leur quotas, ce qui alimente la spéculation et fait grimper le coût de certains bateaux, qui deviennent tout bonnement inaccessibles aux jeunes pêcheurs», regrette le codirecteur de Mer de liens. Face à cette répartition, qui défavorise les artisan·nes au profit des acteurs industriels sans prendre en compte l’impact environnemental des méthodes de pêche (notre article), «c’est là qu’on intervient», sourit Augustin Malliart. Concrètement, Mer de liens se propose d’acheter des bateaux puis de les revendre aux pêcheur·ses artisan·nes. Pour cela, elle joue également le rôle de banque en leur accordant des prêts à taux très bas (1%). «Ça permet de leur rendre accessibles des bateaux qui ne l’auraient jamais été autrement», s’enthousiasme le professionnel. Ces emprunts sont rendus possibles grâce au modèle de l’actionnariat solidaire. Pour le bateau de Baptiste Vannier, la levée de fonds citoyenne lancée par Mer de liens a ainsi permis de récolter pas moins de 75 000 euros (sur les 200 000 espérés) auprès de particuliers, mais aussi de personnalités comme la navigatrice Isabelle Autissier, la journaliste Inès Léraud ou encore le professeur en écologie marine Didier Gascuel. «Les épargnants s’engagent à laisser leur argent au moins cinq ans, ce qui nous permet d’acheter des bateaux et de faire fonctionner la structure», précise Augustin Malliart. «J’ai été attiré par la souplesse de remboursement, mais aussi par la mise à disposition de leur réseau de poissonniers, restaurateurs et grossistes désireux de favoriser la pêche artisanale.» Le bateau et les droits de pêche associés progressivement achetés par le pêcheur, Mer de liens reste ensuite propriétaire à 20% de la toute nouvelle société, «ce qui nous permet de ne pas jouer uniquement le rôle de banque, mais aussi d’être pleinement investi dans le projet en aidant le pêcheur à structurer son projet, à trouver les bons partenaires pour valoriser et commercialiser ses produits…», insiste Augustin Malliart. Autant d’aspects qui ont séduit Baptiste Vannier, qui aspirait depuis longtemps à se lancer à son compte. «J’ai été attiré par la souplesse de remboursement, mais aussi par la mise à disposition de leur réseau de poissonniers, restaurateurs et grossistes désireux de favoriser la pêche artisanale, précise le pêcheur. C’est un vrai atout dans ce milieu où avoir les bons contacts est primordial», ajoute-t-il, concentré à décoller de la coque du bateau le nom donné par l’ancien propriétaire pour y apposer le sien – Paua – en grandes lettres noires. Avant de rejoindre Mer de liens, le pêcheur a signé une charte «pour une pêche plus durable» établie par le comité scientifique de l’association et via laquelle il s’est engagé, entre autres, à diversifier les espèces ciblées, réduire son empreinte sur les fonds marins, respecter les quotas et la réglementation ou encore optimiser la consommation de carburant. Des pratiques respectueuses des fonds marins que Baptiste Vannier dit avoir toujours respectées, «mais c’est bien qu’elle soient écrites noir sur blanc», sourit le pêcheur. «Ces principes pourraient sembler logiques, mais dans les faits ils ne sont pas forcément respectés et les contrôles restent peu fréquents, le rejoint Augustin Malliart. C’est pour ça qu’on insiste autant dessus». Fort de ces valeurs communes, Baptiste Vannier espère débuter dès septembre une activité de pêche à la ligne, au filet et au casier. Il pense même relancer une activité – pour le moment inexistante en Normandie – de pêche en plongée de coquilles Saint-Jacques. «La plongée, ça a toujours été mon dada, sourit-il. J’aime les sensations que ça procure, mais aussi le fait qu’avec cette technique, on prélève les coquillages à la main un par un et que les quantités sont donc faibles et restent gérables.» Pour Baptiste Vannier, protéger les fonds marins passe par des méthodes de pêche durables, mais aussi par la valorisation des produits en circuits courts et le respect de la disponibilité des ressources halieutiques. «La pêche en plongée a un impact quasi-nul, abonde Augustin Malliart. C’est pour ça qu’on y est très favorable.» De là à faire de Mer de liens un outil de lutte contre l’hégémonie de la géants de la pêche ? «Ce serait un peu irréaliste de le prétendre, confesse-t-il. L’ambition, c’est plutôt de nous rendre utile pour des projets qui auraient du mal à se concrétiser sans notre aide.» Alors que, d’après l’association Pleine mer, près d’un tiers des navires de moins de 12 mètres ont disparu en 25 ans et que le nombre de pêcheur·ses artisan·nes s’amenuise, Mer de liens espère accompagner trois à quatre projets par an. La société de pêche s’apprête d’ailleurs à lancer une nouvelle levée de fonds à la rentrée avec, dans le viseur, l’installation de deux jeunes marins-pêcheurs bretons à partir de 2027. «Ce qu’on veut, c’est montrer qu’il y a d’autres modèles possibles», conclut Augustin Malliart, sans se faire d’illusions sur le rapport de force actuel. Texte intégral (1618 mots)


75 000 euros récoltés grâce à l’épargne citoyenne

Contrebalancer l’hégémonie de la pêche industrielle

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