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L’actualité de l’écologie dans un format minimaliste - Dir. de publication : Juliette Quef

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15.08.2026 à 07:00

«Que ça nous arrive dessus, ici, je ne m’y attendais pas» : dans le Doubs, la vie suspendue d’une commune menacée par la pénurie d’eau

Esteban Grépinet

Texte intégral (1479 mots)
Depuis le 28 juillet, de l’eau potable est acheminée trois fois par semaine à Quingey pour éviter un risque de pénurie. © Esteban Grépinet/Vert

De mémoire de poisson, on avait rarement vu la Loue aussi asséchée. À Quingey (Doubs), commune traversée par cette rivière emblématique de Franche-Comté, le niveau de l’eau est au plus bas. Seuls quelques minces filets coulent encore au travers du grand barrage du village, autrefois blanc d’écume. L’eau s’est teintée du vert des algues, où se faufilent de petits alevins et quelques rares canoës raclant laborieusement le fond.

L’état de la rivière n’est que la partie visible de l’inquiétante sécheresse qui frappe le territoire : depuis le 28 juillet, Quingey doit se faire ravitailler en eau potable pour éviter le risque de pénurie. Faute de pluies suffisantes ces derniers mois, le niveau de la nappe phréatique où puise la commune atteint aujourd’hui à peine plus d’un mètre. «À partir de 80 centimètres, les drains ne pompent plus que de l’air, s’inquiète Marc Jacquot, premier adjoint à la maire de Quingey. Il n’y a plus assez d’eau dans la nappe.»

Du jamais vu dans le village

Face à cette situation que l’élu qualifie d’«affolante», la commune a décidé d’acheter de l’eau au syndicat voisin des eaux de la Haute-Loue. Trois fois par semaine, 120 mètres-cubes (m3) sont acheminés par camion-citerne pour remplir l’un des trois châteaux d’eau du village. «Nous ne sommes pas vraiment en pénurie, précise Marc Jacquot. Nous anticipons, nous ne voulons pas pomper, pomper, puis ne plus rien avoir.»

Ces ravitaillements «nous permettent de maintenir un minimum de sécurité sur tous les réservoirs», ajoute le Quingeois, qui n’avait jamais fait face à une telle situation depuis son élection en 2017. Pour l’instant, ce précieux complément permet d’assurer les besoins des 1 300 habitant·es de la commune ainsi que de la petite dizaine de villages voisins qui dépendent du réseau. Mais la situation reste sur un fil.

Autrefois couvert d’eau et d’écume, le barrage de Quingey laisse apparaître ses pierres avec la sécheresse. © Esteban Grépinet/Vert

«Ça part vite, souffle Nordine Benmira, qui travaille sur le secteur pour la Société d’aménagement urbain et rural (la Saur, qui gère l’eau et l’assainissement des collectivités locales en France). Vu qu’il fait chaud et que ce sont les vacances, il y a plus de tirage. Les gens prennent plus de douches.» Casque sur la tête, le professionnel fait descendre dans le réservoir un long tuyau bleu raccordé au camion-citerne.

L’opération dure une heure, le temps que la totalité du précieux liquide soit transvasée dans la cuve communale, où elle ira ensuite soulager le réseau. Puis, il faut repartir, enchaîner les aller-retours pour atteindre les 120m3 de la journée – pas plus, sous peine de fragiliser les communes où cette eau est achetée. «Même en 2022 [année de forte sécheresse, NDLR], cela ne nous était jamais arrivé», se remémore Nordine Benmira.

17 autres communes du Doubs sont actuellement ravitaillées par camion-citerne. © Esteban Grépinet/Vert

La situation est loin d’être un cas isolé cet été. La semaine du 3 août, 550 000 Français·es faisaient face à un approvisionnement sous tension, et 40 000 personnes avaient même des coupures d’eau au robinet, selon la ministre de la transition écologique, Monique Barbut. Dans le Doubs, 18 communes sont actuellement ravitaillées par camion-citerne, d’après les chiffres transmis à Vert par la préfecture.

Mousseur, castor et toilettes sèches

Depuis le 17 juillet, l’intégralité du département est placé en situation de «crise» – le niveau d’alerte maximal en cas de sécheresse. Le remplissage des piscines privées, le lavage des véhicules ou encore l’arrosage des pelouses et massifs fleuris est strictement interdit pour les particuliers, de même que celui des potagers entre 8 heures et 20 heures. «Je savais que le monde allait mal, mais que ça nous arrive dessus, ici, je ne m’y attendais pas», soupire Thierry Leibundgut, qui habite Quingey depuis une vingtaine d’années. Avec la sécheresse, le septuagénaire a arrêté de donner de l’eau à la quasi-totalité de ses plantes.

«Le seul moyen qu’on peut mettre en route maintenant, c’est de diminuer nos consommations d’eau.»

«Il faut qu’on se prépare, qu’on s’adapte, lance un peu plus loin Marc (il n’a pas souhaité donner son nom de famille), habitant du village voisin de Lavans-Quingey. Le seul moyen qu’on peut mettre en route maintenant, c’est de diminuer nos consommations d’eau.» Très soucieux de l’environnement, ce professeur de géologie à l’université et sa famille ont déjà installé des toilettes sèches ainsi qu’un mousseur sur leur douche (un embout qui permet de réduire considérablement le débit d’eau).

Mais ces efforts doivent aussi reposer sur les grosses structures les plus consommatrices d’eau. «Nous avons appelé plusieurs établissements pour leur dire de faire attention et d’économiser au maximum», explique Marc Jacquot. Le centre hospitalier a ainsi arrêté temporairement la balnéothérapie, dont la piscine est très gourmande en eau. La blanchisserie solidaire du village a également revu ses programmes pour économiser quelques mètres-cubes lors des lavages.

Faute de débit dans la Loue, la base nautique de Quingey a dû réduire plusieurs de ses parcours en canoë. © Esteban Grépinet/Vert

«Cette sécheresse permet de réfléchir collectivement à des solutions», témoigne Wilfried Androche, entouré de posters de la vallée de la Loue. Co-gérant du camping municipal des Promenades, ce dernier réfléchit à un système de récupération pour limiter la consommation d’eau des toilettes. À quelques mètres de là, au bord de la rivière, la base de canoës a arrêté de nettoyer ses bateaux avec de l’eau et limite les remplissages de bidons pour laver les gilets de sauvetage.

Alors que ces étés chauds et secs sont amenés à devenir de plus en plus fréquents avec le changement climatique, la commune réfléchit à des solutions de plus long terme. Une connexion directe par conduite avec le syndicat voisin est envisagée, pour acheminer de l’eau plus facilement en cas de nouveau coup dur. La mairie mise aussi sur les zones humides : «C’est important de garder ces espèces d’éponges, qui vont garder l’eau plus longtemps», martèle Marc Jacquot. Un espace a déjà été restauré en 2022, et un castor est même revenu.

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14.08.2026 à 17:42

Le Conseil constitutionnel valide l’essentiel de la loi d’urgence agricole, dont le retour controversé de l’acétamipride

Esteban Grépinet

Texte intégral (1001 mots)
La ministre de l’agriculture Annie Genevard a salué «une victoire pour nos agriculteurs. © Quentin de Groeve/AFP

Trois ans après leur interdiction définitive en France, des néonicotinoïdes sont tout proches de faire leur retour dans les champs. Le Conseil constitutionnel a validé ce vendredi la quasi-totalité des articles de la loi d’urgence agricole, dont le retour controversé de deux puissants pesticides.

Initié par le gouvernement en début d’année suite à une mobilisation des syndicats agricoles majoritaires (FNSEA et Jeunes agriculteurs), ce texte a ensuite été considérablement modifié par les parlementaires. Fin juin, la droite sénatoriale a notamment introduit un amendement réautorisant sous conditions l’acétamipride et le flupyradifurone, deux insecticides interdits en France depuis 2018 (avec des dérogations pour les betteraves jusqu’en 2023).

Retour de l’acétamipride et du flupyradifurone validé, avec deux réserves

La loi d’urgence agricole votée par l’Assemblée nationale puis le Sénat en juillet, l’avis rendu ce 14 août par le Conseil constitutionnel clôt un long feuilleton législatif. L’été dernier, les «Sages» avaient partiellement censuré la loi dite «Duplomb» (du nom de son co-auteur, le sénateur Laurent Duplomb), empêchant notamment la réautorisation de plusieurs insecticides interdits (dont l’acétamipride). À la grande satisfaction de la gauche et de nombreuses organisations écologistes et paysannes, qui alertent sur les risques de ces produits pour l’environnement et la santé humaine (notre article).

Le retour de ces substances – notamment réclamé par la FNSEA, les Jeunes agriculteurs ou la Coordination rurale pour faire face à la «concurrence déloyale» des pays voisins, où elles restent autorisées – a cette fois été validé par l’institution. Tout en reconnaissant les «incidences sur la biodiversité» et les «risques pour la santé humaine» de ces pesticides, le Conseil constitutionnel mettent en avant un «motif d’intérêt général» : permettre «à certaines filières agricoles de faire face aux graves dangers qui menacent leurs cultures, afin de préserver leurs capacités de production et de les prémunir de distorsions de concurrence au niveau européen».

La loi permet des dérogations d’un an renouvelables deux fois pour l’utilisation de ces deux pesticides, sur avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Elles seront restreintes à quelques filières (noisettes pour l’acétamipride, betteraves sucrières, pommes et cerises pour le flupyradifurone) et conditionnée à l’existence d’une «menace grave compromettant la production» ainsi qu’à l’absence de «solutions alternatives».

Des garanties jugées cette fois suffisantes par le Conseil constitutionnel, qui soulève toutefois deux réserves. D’abord, l’Anses pourra «restreindre le champ d’application géographique des dérogations en fonction des circonstances locales et de la gravité de la menace pour chaque période concernée». Ensuite, le délai de deux mois laissés par les parlementaires à l’agence pour se prononcer pourrait être «insuffisant» : une absence de décision vaudra alors «refus de la dérogation». L’ONG Générations Futures s’est dit «déçue de cette décision» et annonce se préparer «à aller en justice dans le cas où ces dérogations seraient effectivement accordées après avis de l’Anses».

Deux articles censurés sur le fond

Le Conseil constitutionnel a également validé plusieurs articles controversés, qui «simplifient» le stockage de l’eau pour l’agriculture, l’exploitation des zones humides ou encore les tirs de loup. La ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a salué sur les réseaux sociaux «une victoire pour nos agriculteurs et les avancées qu’ils attendaient», promettant une mise en œuvre de la loi «au plus vite». «En réponse à la crise profonde que traverse l’agriculture française, cette loi apporte des solutions concrètes à nos agricultrices et à nos agriculteurs», a aussi réagi le premier ministre, Sébastien Lecornu.

Seuls deux articles sont censurés sur le fond. L’un transférait aux aménageurs la responsabilité des zones des non-traitement, ces «tampons» en bord de champs censés protéger les riverains des épandages de pesticides : il est considérée par les Sages comme une «atteinte disproportionnée» au droit de propriété. L’autre excluait les non-riverains des procédures d’information et de participation du public aux évaluations environnementales concernant les bâtiments d’élevage : une atteinte au «droit à l’information et à la participation en matière environnementale pour “toute personne”», pointe l’avis du Conseil constitutionnel.

Les «Sages» ont enfin supprimé plusieurs «cavaliers législatifs», trop éloignés du projet de loi initial, qui portaient sur la redevance pour pollutions diffuses, le curage des retenues d’eau, les travaux sur les haies ou encore la pisciculture.

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14.08.2026 à 11:17

«On peut parler de tropicalisation de certaines zones, comme la Méditerranée» : les canicules marines mettent les océans à rude épreuve

Mathilde Picard

Texte intégral (2169 mots)
De nombreuses espèces de poissons modifient leur aire de répartition sous l’effet des changements climatiques, comme le poisson-lapin. © GRID-Arendal/Flickr

Au début du mois d’août, la mer Méditerranée atteignait 30 degrés Celsius (°C) sur certaines portions du littoral, soit trois à quatre degrés de plus que les normales de saison. La fréquence des vagues de chaleur marine a doublé depuis les années 1980, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

Pour comprendre les conséquences de ce réchauffement des océans, Vert s’est entretenu avec Sabrina Speich, professeure au département de géosciences de l’École normale supérieure de Paris et chercheuse au Laboratoire de météorologie dynamique.

Comment surviennent les canicules marines ?

Les canicules marines, comme celles continentales, s’expliquent par un rayonnement solaire plus important en raison de la saison (en été, les journées sont plus longues) et de la présence d’anticyclones. Ces conditions météorologiques diminuent la couverture nuageuse et rendent le rayonnement plus efficace. Dans ces configurations, il y a aussi moins de vent, dont le mouvement est semblable à celui d’une cuillère qui mélange l’eau en surface des océans et celle en profondeur. Quand il y a du vent, la mer se réchauffe moins car l’eau plus fraîche des profondeurs marines vient se mélanger avec celle de la surface. Au contraire, en l’absence de vent, le réchauffement de l’eau en surface est plus important.

Si les conditions météorologiques propices aux canicules marines existaient auparavant, elles surviennent maintenant dans un climat bien plus chaud qu’à la période pré-industrielle. Les anticyclones sont plus intenses, selon de premières données. Celui qui s’est installé cette semaine au-dessus de la France, de l’Espagne et d’une partie de l’Europe reste de manière plus permanente, par exemple. Des recherches sont toujours en cours pour quantifier ces changements de vents et de couverture nuageuse et pour enquêter sur leurs causes.

Sabrina Speich est professeure d’océanographie à l’École normale supérieure de Paris. © Photo Novak

Ce qui est sûr, c’est que dans ce contexte, les évènements caniculaires sont devenus exceptionnels, au sens où l’on atteint des températures qu’on n’avait jamais connues auparavant parce qu’on part déjà d’un état plus chaud du système planétaire.

On parle de canicule marine quand la température de l’eau dépasse, pendant au moins cinq jours d’affilée, les valeurs les plus chaudes habituellement relevées à cet endroit et à cette période de l’année, c’est-à-dire celles qui ne se produisent normalement qu’une année sur dix. Ce n’est donc pas un seuil absolu : 18 °C peuvent constituer une canicule marine en Bretagne au printemps, alors que 25 °C restent une température ordinaire en Méditerranée en août. Sous l’effet du changement climatique, elles sont plus intenses, plus fréquentes et plus longues.

Sans compter que la fin d’une canicule à terre n’est pas synonyme de la fin d’une vague de chaleur océanique. L’eau maintient la chaleur bien plus longtemps que l’air. Il faut lui retirer beaucoup d’énergie pour qu’elle perde 1°C. Résultat : à moins qu’il n’y ait de grandes tempêtes qui mélangent l’eau grâce au vent, les canicules marines se maintiennent sur de longues durées.

Quel est l’impact des canicules marines sur les espèces qui vivent dans l’océan ?

Depuis que nous observons le réchauffement progressif de l’océan sous l’effet du dérèglement climatique, nous constatons que les espèces marines, quand elles le peuvent, migrent. Elles quittent les régions où elles habitaient pour se déplacer en suivant les températures qui leurs sont adaptées. Autour du Groenland par exemple, sur le pourtour de l’Arctique, on peut trouver des espèces qui vivaient beaucoup plus au sud.

«Les coquillages et les huîtres cultivés ne peuvent pas se déplacer. Ils ont moins d’oxygène quand l’eau est chaude, ce qui peut entraîner leur mort.»

Mais le changement de température est plus rapide lors des canicules marines. Deux ou trois degrés supplémentaires, c’est énorme pour une espèce. En Méditerranée, on observe donc une surmortalité massive d’organismes fixés sous la surface de l’eau. Elle affecte les coraux rouges, les éponges ou encore les gorgones. Ces épisodes ne sont pas nouveaux : la Méditerranée en a connu en 1999, en 2003, puis de façon répétée entre 2015 et 2019. En 2024 et 2025, l’Ifremer [l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, NDLR] a même constaté une surmortalité de poissons et d’invertébrés aux abords de l’Espagne, de l’Italie et de la Grèce.

Les canicules marines frappent aussi les secteurs de l’aquaculture. Les coquillages et les huîtres cultivés ne peuvent pas se déplacer. Ils ont moins d’oxygène quand l’eau est chaude, ce qui peut entraîner leur mort. Le réchauffement de leur environnement peut également déclencher des épidémies et des virus qui n’apparaissent qu’à partir de certains seuils de températures.

Tous les ans, les températures sont plus hautes. On peut même parler de tropicalisation de certaines zones comme la Méditerranée. Là-bas, des espèces venues de la mer Rouge par le canal de Suez se sont installées dans le bassin oriental et progressent aujourd’hui vers l’ouest et vers le nord. Poissons-lapins, poissons-globes, poissons-flûtes, algues exotiques : ils migrent parce que les températures proches de nos côtes leur sont favorables.

Avec le réchauffement des eaux, plusieurs espèces de barracudas (ici la bécune à bec jaune) remontent vers les nord-ouest de la mer Méditerranée. © Marte Terry L./Flickr

Le front d’invasion se situe pour l’instant autour de la Sicile et de la Tunisie, mais il avance : le poisson-lion, déjà signalé en Sicile, pourrait atteindre la Côte d’Azur d’ici 2030. D’autres espèces arrivent par d’autres voies, comme le barracuda, qui a étendu son aire de répartition depuis l’Atlantique et le sud du bassin. Les nouvelles espèces risquent alors de prendre la place de celles qui vivent moins bien les températures actuelles. Le poisson-lapin, par exemple, est un herbivore vorace qui peut entrer en compétition avec des espèces locales.

Les canicules marines sont-elles plus intenses en Méditerranée que dans l’océan Atlantique ?

L’océan Atlantique n’atteint pas aussi rapidement les 30 ou 31°C que la Méditerranée. Toutefois, dès le début de cet été 2026, le golfe de Gascogne et la mer Celtique [au sud de l’Irlande, NDLR] ont aussi été touchés par les canicules marines. Habituellement, il y a davantage de vent dans ces zones, donc elles sont plus épargnées. Ce n’est plus le cas depuis 2023. Depuis cette date, chaque année, ces zones ont connu des canicules marines l’été.

Les espèces marines ne vivent pas non plus les canicules marines de la même façon selon les milieux. La Méditerranée est un espace relativement clos, ce qui rend les déplacements des poissons difficiles pour fuir la chaleur. Dans l’Atlantique, ils peuvent davantage se déplacer, même si cette solution n’est pas aussi simple car l’équilibre grâce auquel ils se sont développés est très délicat à retrouver.

Les poissons se trouvent au sommet de chaîne alimentaire dans les écosystèmes. Ils ont besoin de zooplancton et de phytoplancton [des animaux microscopiques qui fabriquent leur nourriture grâce à l’énergie solaire pour le premier, et des algues microscopiques pour le deuxième, NDLR]. Or, pour avoir du phytoplancton, il faut que l’environnement bénéficie d’éléments nutritifs, c’est-à-dire des sels nutritifs remontés des profondeurs par les courants marins. Les poissons ne peuvent donc fuir que là où il y a ces courants marins. Et puis, il ne faut pas que l’eau soit trop acide non plus…

Au-delà de leur impact sur la biodiversité, les canicules marines réduisent-elles la capacité des océans à absorber les gaz à effet de serre ?

Le phénomène y participe, effectivement. L’océan stocke du carbone en profondeur, là où il n’est plus du tout en contact avec l’atmosphère. Il est donc davantage capable d’absorber du dioxyde de carbone (CO2) si l’eau transportée en profondeur est froide et si le courant l’emmène bien profond. Dans le golfe de Gascogne, par exemple, quand il y a du vent, le CO2 est poussé vers les fonds marins. Sans vent, le CO2 reste en surface.

En fonction de comment évoluent les courants marins qui mélangent les eaux de surface et de profondeur, si le réchauffement des océans se poursuit, on pourrait observer une stratification accrue, avec moins de brassage d’eaux aux températures différentes. L’océan pourrait alors stocker moins de CO2, mais ce sont des questions qui restent ouvertes.

Pour l’instant, l’océan absorbe de plus en plus de CO2 en quantité absolue, parce que la concentration dans l’atmosphère continue d’augmenter. Mais la part des émissions qu’il capte, de l’ordre du quart, ne progresse pas. C’est cette efficacité-là qui pourrait se dégrader si la stratification s’accentue.

Quelles politiques sont nécessaires pour lutter contre ce phénomène ?

Que ce soit aux États-Unis, en France ou dans le reste de l’Europe, les budgets de la recherche publique sont sous forte contrainte. Or, pour mieux connaître les océans et améliorer les prévisions météorologiques, nous avons besoin de pouvoir financer des observations, des missions en navires océanographiques, des stations en mer et des bouées pour faire des mesures. Aujourd’hui, à cause de ce manque d’observations, nous connaissons encore peu de choses sur l’évolution des courants océaniques, par exemple.

«C’est une non-assistance à des populations en danger.»

Ensuite, les scientifiques sont clairs depuis des années : il faut arrêter d’émettre du CO2 et des gaz à effet de serre. Il est nécessaire de mener une transition énergétique et agricole ainsi que d’enrayer la déforestation, car les forêts aussi stockent du carbone. Les gouvernements doivent embrasser cette transition et cette diminution drastique des émissions.

Ceux qui nous gouvernent sont trop dans la communication et le marketing, ils ne prennent pas leur responsabilité. C’est une non-assistance à des populations en danger. On parle souvent du changement climatique comme d’un phénomène progressif, mais ce sont les évènements extrêmes, tels que ces canicules, qui frappent la société et le vivant.

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14.08.2026 à 06:00

«C’est une ville de demain pensée hier» : La Grande-Motte, station balnéaire modèle face au réchauffement climatique ?

Agathe Beaudouin

Texte intégral (1939 mots)
Créée par l’architecte Jean Balladur à partir de 1963, La Grande-Motte se démarque par ses pyramides de béton sortant de terre entre mer et étangs. © Agathe Beaudouin/Vert

La Grande-Motte, sur les bords de la Méditerranée, transformée en une immense forêt tropicale, où ses célèbres pyramides de béton sont englouties dans une végétation luxuriante. Ces images, diffusées dans un documentaire de France Télévisions au début de l’année 2026, ont suscité de nombreuses réactions sur le littoral méditerranéen. Inspiré des travaux de 43 spécialistes du climat, le film imagine le visage de quelques grands paysages de France d’ici à 2100, dont celui de la fameuse station balnéaire, où la montée des eaux et la chaleur auraient fait naître une vaste forêt lacustre. Unique en France !

À La Grande-Motte, site touristique emblématique situé près de Montpellier (Hérault), personne ne balaie cette perspective d’un revers de la main. Ici, l’érosion du trait de côte est devenue un sujet permanent. Les projections du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) évoquent une élévation du niveau de la mer de 30 à 60 centimètres d’ici 2100 (dans un scénario de forte réduction des émissions de gaz à effet de serre), engendrant un recul progressif de nombreuses plages méditerranéennes, dont celles de La Grande-Motte. «Nous sommes tous concernés et nous y travaillons au quotidien», assure le directeur de la station balnéaire, Jérôme Arnaud.

La Grande-Motte, 9 000 habitants à l’année et qui voit affluer 100 000 touristes l’été, a engagé depuis plusieurs décennies des travaux et des aménagements pour limiter l’érosion du trait de côte. Des épis de mer ralentissent les courants, les dunes sont remodelées, les ganivelles – ces clôtures fabriquées avec des lattes en bois – retiennent le sable, tandis que, de La Grande-Motte à la commune voisine de Carnon, la route départementale qui longeait autrefois la mer a été déviée. Entre 2014 et 2015, près de deux kilomètres d’asphalte ont été supprimés.

Là où des milliers d’automobilistes roulaient, les dunes ont repris leurs droits pour permettre au cordon dunaire de se renforcer contre la montée des eaux. La commune participe aussi au programme national Adapto, qui expérimente une autre manière de protéger le littoral : laisser davantage de place aux dynamiques naturelles plutôt que multiplier les ouvrages de défense (tels que les épis de mer ou les digues).

«Le recul du trait de côte, nous sommes tous concernés et nous y travaillons au quotidien», témoigne Jérôme Arnaud, directeur de la station balnéaire. © Agathe Beaudouin/Vert

«La Grande-Motte en mangrove en 2100 ? Pourquoi pas, reprend Jérôme Arnaud. Mais pour le moment, nous nous concentrons sur l’habitabilité de la station pour les prochaines décennies. En s’inspirant de l’existant, en essayant aussi d’être anticipateurs.» La municipalité revendique un temps d’avance, qu’elle attribue aux choix urbanistiques de Jean Balladur, l’architecte qui a pensé La Grande-Motte. La ville s’est construite sur une langue de terre entre la Grande bleue et l’étang de l’Or dans le cadre de la Mission Racine, lancée dans les années 1960 pour développer le tourisme sur le littoral languedocien.

70% d’espaces verts dans la ville

Lorsque Jean Balladur imagine la ville, il surélève le terrain d’environ un mètre, multiplie les espaces piétons et plante des milliers d’arbres. Pour faire pousser cette végétation sur un sol salé, il fait également creuser l’étang du Ponant, une réserve d’eau douce qui permet aux racines des végétaux de se développer. Plus de soixante ans plus tard, plus de 36 000 arbres composent une canopée qui offre des îlots de fraicheur, et limite les effets des canicules, répétitives en cet été 2026.

Aujourd’hui, plus de 70% de la superficie de la ville reste occupé par des espaces verts. «C’est une ville de demain pensée hier», aime répéter Charles Perrot-Durand, directeur de cabinet du maire Stephan Rossignol (union de la droite), élu pour la première fois en 2002. Cette végétalisation reste un axe fort du mandat du premier magistrat, réélu en 2026, avec un plan de plantations d’espèces adaptées aux climats chauds de 2 000 arbres par an.

Entre La Grande-Motte et Carnon, la route a été déviée pour l’éloigner de la mer et permettre aux dunes de prendre l’espace. © Agathe Beaudouin/Vert

La Grande-Motte est aussi l’une des rares villes de l’Hexagone à avoir développé un système de thalassothermie, à partir de l’eau du port pompée, valorisée en climatisation ou en chaleur pour décarboner les bâtiments publics. Et a mis en place un dispositif de retraitement des eaux usées pour arroser les pelouses du golf, système qui sera prochainement élargi aux espaces verts et à l’aire de carénage, espace où les bateaux sont sortis de l’eau pour permettre de nettoyer leur coque.

La stratégie de l’équipe municipale vaut à La Grande-Motte d’avoir obtenu cette année le label Green Destinations (niveau Or), décerné aux destinations engagées dans un tourisme plus durable. «Nous sommes passés de la ‘’Grande Moche’’ à la ‘’Grande Mode’’, explique Jérôme Arnaud. Avant, les vacanciers ne venaient que pour la mer Méditerranée. Avant, personne ne parlait de mobilité douce, de végétalisation… Aujourd’hui, ils viennent autant pour profiter de la mer que pour l’expérience de vivre dans une ville verte adaptée aux canicules.»

Des associations locales montent au créneau

Mais les associations locales dénoncent le décalage entre les efforts d’adaptation affichés et certains projets d’aménagement. «Tout cela, c’est bien, mais ne suffira pas, estime Michel Renard, le président de l’association La Vigie citoyenne, qui revendique 400 adhérent·es. On sait que La Grande-Motte sera confrontée à la submersion marine, mais il n’y a toujours pas de vision à long terme.»

Ces dernières années, La Vigie citoyenne s’est particulièrement mobilisée contre le nouveau projet de Ville-Port porté par la municipalité, en dénonçant une ambition contraire à la loi Littoral et aux préconisations du Giec. Le dossier a finalement été revu à la baisse et envisage la construction de 240 logements (au lieu de 480).

Les prévisions du Giec annoncent une hausse du trait de côte d’au moins 30 centimètres d’ici 2100, d’un mètre pour le littoral méditerranéen. De quoi transformer la cité balnéaire en mangrove ? © Agathe Beaudouin/Vert

Michel Renard s’interroge aussi sur l’avenir des habitations dans les Pyramides, «en train de devenir des passoires thermiques et qui deviendront invivables car l’isolation n’est plus adaptée à ces fortes chaleurs». Dans une même dynamique, l’association Grande-Motte Environnement se bat depuis des années contre la mise en place de paillottes (restaurants de bords de mer) sur les plages, pourtant désormais reconnues sites remarquables.

De la sensibilisation des touristes

Le sujet s’invite dans la programmation des activités touristiques. Les visites proposant une sensibilisation aux milieux maritimes et marins, à la faune et flore locales ou aux effets de la montée des eaux connaissent depuis deux ans un succès croissant, explique-t-on à l’Office de tourisme. Aurélien Zorzi, guide nature, observe «une montée en puissance de ces balades», format familial de deux heures, «avec des touristes qui veulent en savoir plus sur les espaces naturels».

Aurélien Zorzi, guide nature, anime des sorties de découverte du littoral grand-mottois, pour sensibiliser les touristes à la compréhension de l’environnement. © Agathe Beaudouin/Vert

Ce matin de fin juillet, il accompagne une dizaine de personnes à travers les dunes. L’occasion de découvrir le tamaris – «l’unique végétal capable de pousser dans le sel» –, de sentir le fenouil sauvage, d’expliquer le fonctionnement des cigales «et pourquoi on ne les entend plus au-dessus de 40 degrés», ou encore de dévoiler le seul bassin de réhabilitation en France pour les tortues marines blessés.

Il pourrait aussi évoquer le sort de l’herbier de posidonie, indispensable à l’équilibre du littoral, mais qui disparait inexorablement des fonds marins, et pour lequel une campagne de préservation est lancée dans le golfe du Lion, dont la ville se porte en leader. «Il y a de plus en plus un engouement sur ces sujets. La préservation de l’environnement ne peut se faire que si les touristes, et plus largement le public, se reconnectent à cette nature», témoigne le guide.

À l’autre bout de la station balnéaire, alors que le thermomètre dépasse les 38 degrés Celcius, les voitures affluent du côté de la plage du Grand Travers. Trouver une place de stationnement n’est pas une mission aisée. «On a beaucoup grogné quand ils ont dévié la route, reconnaît Évelyne Pajaud, une Montpelliéraine, fidèle des plages grand-mottoises. Mais, au final, tout le monde s’adapte. Le changement climatique, la montée des eaux, ce sont des sujets dont les habitants sont conscients. Pour venir ici, sur la route, vous avez d’un côté les étangs et de l’autre la mer. Parfois, je me dis qu’un jour tout cela se rejoindra

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