Mathilde Picard
Près de 5 000 hectares parcourus par le feu à l’Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales), 120 en Ardèche, 2 500 dans la Drôme. À peine l’été entamé, plus de 11 000 hectares ont déjà brûlé en France hexagonale. C’est deux fois plus que l’an dernier à la même période. «La saison des incendies démarre de plus en plus tôt et s’arrête de plus en plus tard», observe la géographe et chercheuse indépendante Pauline Vilain-Carlotti. Le dérèglement climatique a augmenté d’au moins vingt à trente jours par an la durée de la période des feux, selon une étude du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Les flammes se propagent aussi sur une plus large partie du territoire : on en recense de plus en plus au nord. Ce jeudi, 59 départements font face à un risque d’incendie «élevé» ou «très élevé», selon la Météo des forêts. Un record. Le manque de précipitations et l’assèchement de la végétation provoqués par la succession de pics de chaleur, ainsi que par une année particulièrement chaude, créent les conditions propices à cet embrasement. «On est arrivé à un point de rupture, souligne la chercheuse. D’autant plus que ce que l’on considère comme de l’exceptionnel, une anomalie climatique, est appelé à devenir la norme avec le changement climatique.» Ce dernier transforme la nature même des feux. «Ils sont devenus plus virulents depuis 2015, ils ont des comportements anormaux, décrit Sébastien Delavoux, représentant syndical CGT des Services départementaux d’incendies et de secours (Sdis). On n’en avait jamais vu des comme ça ; ce sont des évènements pour lesquels, même avec des moyens aériens et au sol, on n’arrive pas à faire baisser l’intensité.» Problème, «le nombre d’engins pour lutter contre les feux de forêts a diminué», déplore le professionnel. L’été à peine commencé, les soldat·es du feu sont mobilisé·es sur une vaste partie du territoire, si bien qu’il est difficile d’organiser la solidarité entre départements. Des renforts venus de Suède et de Chypre ont été appelés à Trévillach (Pyrénées-Orientales) en cette fin de semaine. Au-delà de la gestion de crise, il existe bien des plans de prévention des risques d’incendies de forêts (PPRIF), que les collectivités territoriales peuvent mettre en place pour protéger les habitations. Leur but : définir des espaces qui ne peuvent pas être construits pour limiter les dégâts – c’est le même principe pour les zones inondables. Mais ces plans sont sous-utilisés sur le territoire hexagonal. Sur les 7 000 communes les plus exposées, seules 286 en sont dotées. À titre de comparaison, il existe 11 000 plans de prévention pour le risque d’inondation. «C’est un impensé de l’urbanisme», souffle Pauline Vilain-Carlotti. Les solutions pour lutter contre les incendies sont nombreuses : entretien des pistes forestières utilisées par les pompier·es, installations de citernes, plantations d’essences plus humides ou interdictions de construire en périphérie, près de la végétation. «Toutes ces mesures ont un coût de plus en plus difficile à supporter dans un contexte de disette budgétaire et de diminution du fonds Vert», ce soutien financier de l’État à la transition écologique dans les collectivités territoriales, pointe Pauline Vilain-Carlotti. Il faudrait un véritable engagement des pouvoirs publics pour aider les collectivités territoriales.» Les gigantesques feux de Gironde de 2022 ont bien entrainé quelques mesures politiques de prévention : la mise en place d’obligations légales de débroussaillement (OLD) et d’une météo des forêts pour mieux communiquer sur les dangers. «Des avancées à la marge, déplore Arthur Guérin-Turcq, géographe et enseignant à Sorbonne Université. On manque d’une véritable planification à l’échelle régionale.» Sans compter que seulement 30% des OLD sont respectées, car il s’agit souvent de parcelles privées. «Il n’y a pas encore d’évolution des politiques, mais on constate l’émergence d’une conscience collective chez les habitants qui ont connu les feux», note Pauline Vilain-Carlotti. Dans le quartier de l’Estaque, au nord de Marseille, le puissant incendie de 2025 a conduit les riverain·es à se constituer en association pour mieux se préparer à l’avenir. «C’est important de créer du collectif pour répondre à ce danger car, pour l’instant, le risque est traité de manière individuelle par rapport aux autres aléas comme les inondations», souligne l’experte. C’est le seul risque qui n’est pas dédommagé dans le cadre du régime CatNat, instauré en 1982. Celui-ci impose aux compagnies d’assurance d’indemniser leurs client·es à la suite de catastrophes naturelles. Face au manque de préparation à l’échelle nationale, certaines communes prennent des initiatives pour protéger leurs habitant·es. À Bizanet, près de Narbonne (Aude), l’incendie du massif des Corbières en 2025 a marqué les esprits. L’équipe réélue aux dernières municipales (sans étiquette) a donc décidé de salarier un berger comme employé municipal pour s’assurer qu’il organise une pâture tout autour du village. Son travail de débroussaillage offre une zone tampon autour des habitations, laquelle ne s’embrasera pas aux premières étincelles. «C’est dommage, ce genre d’initiatives locales est très peu soutenu par la sphère publique, déplore Arthur Guérin-Turcq. On aurait besoin de plans d’aménagements à l’échelle des massifs pour réaliser des coupures de combustibles [des couloirs sans végétation, NDLR] comme autour des bourgs à Bizanet, mais aussi à l’intérieur des forêts.» À Embres-et-Castelmaure ou à Coustouge (Aude), les riverain·es s’organisent, faute de moyens publics, pour débroussailler collectivement les abords de leur village. «Auparavant, les pâturages et la vigne faisaient office de coupe-feu, explique Arthur Guérin-Turcq. Il faudrait un plan de soutien à ces filières pour qu’elles puissent se maintenir sur le territoire et retrouver leur rôle face aux incendies.» Sur le pourtour méditerranéen, comme dans les alentours de Corte (Haute-Corse), des sapeur·ses forestier·ères mettent le feu à la montagne de manière préventive et dirigée. Ce défrichement a lieu en hiver afin de réduire la présence de combustibles en été (végétation sèche, bois morts, branchages…). Cette pratique, aussi appelée écobuage «est assez efficace, mais pas toujours bien acceptée par la population attachée à la forêt. Il faut bien sûr adapter les mesures aux cultures forestières locales», précise Arthur Guérin-Turcq. Dans les monocultures de pins des Landes, cette pratique n’est pas adaptée aux immenses exploitations. Au sud de la Gironde, la filière bois a pris quelques mesures comme la plantation de haies de feuillus parmi les résineux. «Rendre la forêt plus humide permet de réduire la vitesse de la propagation d’un feu, précise le géographe. Mais ces aménagements restent marginaux et il serait bienvenu d’entamer un vrai dialogue avec les entreprises du secteur.» Accepteraient-elles de réaliser des tranchées sans arbres dans leurs massifs en échange de compensations ? Encore faudrait-il pouvoir financer ce dédommagement. Le vote du budget 2027 à la fin de l’année dira si des investissements seront engagés pour aménager le territoire autrement et mieux prévenir les incendies. Texte intégral (1554 mots)

Le changement climatique souffle sur les braises
Des investissements nécessaires pour limiter les dégâts
Soutenir le pastoralisme, comme à Bizanet
Repenser notre rapport au feu, comme à Corte
Vert
(160 mots)
Vert est partenaire du festival de musique indépendant et durable Cabaret Vert, qui se tiendra du 20 au 23 août à Charleville-Mézières (Ardennes). Nous avons le plaisir de vous faire gagner 5 x deux pass de trois jours pour le festival, pour que vous puissiez danser sur une programmation super variée : Deftones, Feu! Chatterton, Disiz, Perceval… (toutes les informations ici).
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Zoé Moreau
Des scientifiques qui ont le sens du timing. Alors que l’Hexagone traverse depuis fin mai une succession d’épisodes de chaleur intense, le Haut Conseil pour le climat (HCC) publie ce jeudi son huitième rapport sur les politiques climatiques. Créé en 2018, cet organisme indépendant composé de douze expert·es évalue chaque année l’action publique sur le climat et formule des recommandations auxquelles le gouvernement doit répondre dans les six mois. Plus sévère que les éditions précédentes, ce nouveau rapport appelle l’exécutif à faire «face à ses responsabilités». L’année 2025 a encore une fois été marquée par une aggravation des impacts du réchauffement climatique, sur le territoire et dans le monde entier. Elle a été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale, juste derrière 2023 et 2024 (notre article), avec des températures en hausse de 1,47 degré Celsius (°C) par rapport à la période préindustrielle (deuxième moitié du 19ème siècle), selon Copernicus. Cela rend le dépassement du seuil de 1,5°C «inévitable» dans les prochaines années, soit l’objectif que s’étaient fixés les États signataires de l’Accord de Paris pour le climat (2015). En France, 2025 a été la quatrième année la plus chaude enregistrée depuis 1900 (+2,4°C), derrière 2022, 2023 et 2020, avec un jour sur deux au-dessus des normales de saison (moyenne 1991-2020). Plus de 5 700 décès sont attribuables à la chaleur sur l’ensemble de l’été 2025, contre 3 700 l’année précédente, selon Santé publique France. Des inondations très graves ont dévasté la Bretagne début janvier, la Nouvelle-Aquitaine en avril, ou encore le Sud-Est de l’Hexagone en septembre. Et des incendies hors normes ont ravagé le territoire, avec plus de 30 000 hectares calcinés, dont 11 000 dans l’Aude au mois d’août dernier. À l’origine de la multiplication de ces événements climatiques extrêmes : les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. En 2025, le rythme de réduction a encore ralenti. D’après une estimation du Citepa, l’organisme chargé de mesurer les émissions pour la France, la baisse a été de 2,1% l’an passé, contre 3% en 2024 et 6,7% en 2023. «Le rythme doit s’accélérer», presse le Haut Conseil pour le climat. Il va même «devoir au moins doubler ces prochaines années pour atteindre en moyenne plus de 4% par an en 2026, 2027 et 2028». C’est l’objectif que la France s’est fixé dans son projet de troisième stratégie nationale bas carbone (SNBC 3). Cette trajectoire apparaît d’autant plus difficile à atteindre qu’en 2025 la baisse a été portée, pour moitié, par une baisse d’activité dans l’industrie et l’élevage – et non par une transformation structurelle de ces deux secteurs. Ainsi, «il n’est pas acquis que la dynamique se poursuive en 2026», pointe le HCC. Du côté des transports, des efforts ont été réalisés, mais la baisse reste «en deçà du rythme nécessaire». Quant aux émissions liées à la production d’énergie, elles ont même augmenté. Pour Diane Strauss, directrice de l’ONG Transport & Environment et membre du HCC, «les leviers de réduction des émissions ont été mobilisés de manière très inégale». Les progrès reposent principalement sur des «innovations technologiques», tandis que «la sobriété, dans les transports, le bâtiment ou l’alimentation, reste largement sous-exploitée». Cette année, comme l’an passé, tous les secteurs ont respecté leur «budget carbone», c’est-à-dire leur limite sectorielle d’émissions de gaz à effet de serre. Mais c’est uniquement parce que la SNBC 3 a assoupli les objectifs. Réduire les émissions ne suffira pas. Le réchauffement est déjà à l’œuvre et ses conséquences s’intensifient. Selon le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (Pnacc), le nombre de jours de vagues de chaleur pourrait être multiplié par cinq d’ici à 2050, et par dix d’ici à la fin du siècle. Il n’est donc plus seulement question de limiter le réchauffement climatique : il faut aussi s’y adapter. «Nos infrastructures, notre aménagement du territoire, nos activités économiques, nos pratiques socioculturelles ont été dimensionnées dans un climat qui n’existe plus», insiste Valérie Masson-Delmotte, climatologue et membre du Haut Conseil pour le climat. Pour l’heure, les mesures d’adaptation restent «insuffisantes», juge le HCC. «Nous l’avons vu très récemment avec les logements devenus des bouilloires thermiques, avec un système de santé sous tension, avec un bâti scolaire et universitaire inadapté, avec le manque de lieux de fraîcheur […]. Ça pose clairement le problème de la prise en charge des populations fragiles», abonde la sociologue et membre du HCC, Sophie Dubuisson-Quellier. Les financements sont encore «sous-dimensionnés», estime encore le HCC. En 2025, le budget de Ma prime rénov’, principal dispositif d’aide à la rénovation énergétique des logements, a été réduit de moitié. Même constat pour le leasing social pour l’achat d’un véhicule électrique, lui aussi revu à la baisse. En plus d’augmenter les budgets, le HCC appelle à «prioriser» les mesures d’adaptation, en ciblant d’abord les populations les plus vulnérables. «Il faut augmenter la disponibilité et l’accessibilité générale de lieux publics frais, rafraîchis, végétalisés, ventilés, de points de baignade surveillés, accessibles gratuitement en cas de forte chaleur», insiste Valérie Masson-Delmotte. Il faut, à l’inverse, limiter la «maladaptation» de certains secteurs, qui favorisent encore trop les «réponses technologiques qui traitent certains impacts tout en aggravant ou en reportant les risques sur d’autres acteurs», explique Valérie Masson-Delmotte. Cela concerne l’agriculture, qui «massifie ses capacités d’irrigation» ces dernières années, via la création de retenues d’eau artificielles (les fameuses mégabassines). Il s’agit là d’«un exemple parfait de maladaptation qui risque d’augmenter les tensions sur l’eau en été», estime Paul Leadley, professeur d’écologie à l’université Paris-Saclay et membre du HCC. Au niveau politique, le rapport pointe un «affaiblissement des dispositifs liés à l’action climatique en 2025 et 2026». Certes, quelques avancées sont saluées, comme le Pacte énergie-climat ou le plan d’électrification. Mais elles sont éclipsées, selon les expert·es, par une série de menaces : assouplissement des règles sur la gestion de l’eau dans la loi d’urgence agricole, de l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) ou projet de réforme de l’Ademe (abandonné pour l’instant). Ces évolutions constituent, selon Sophie Dubuisson-Quellier, «des alertes sérieuses» et risquent de retarder la mise en œuvre des politiques climatiques. Pour «faire face aux défis des prochaines années», le Haut Conseil pour le climat formule 82 recommandations à l’attention du gouvernement. Parmi elles, on peut citer le «renforcement du cadre réglementaire en santé au travail» pour les travailleur·es exposé·es à la chaleur, la modernisation du réseau ferroviaire ou encore l’organisation «sans délai de la sobriété hydrique en agriculture». Jean-François Soussana, président du HCC, résume : «Il est impératif de sortir des énergies fossiles tout en protégeant la population, les territoires et l’économie. Cela nécessite un changement d’échelle des politiques d’atténuation et d’adaptation.» Texte intégral (1848 mots)


Les émissions de gaz à effet de serre continuent de baisser, mais trop lentement
Des mesures d’adaptation jugées «insuffisantes»
Un nécessaire «changement d’échelle»
Valentin Baudin
Depuis sa terrasse, Dominique Laurent-Crippa domine le vallon du Marinier, quartier paisible du nord de Marseille (Bouches-du-Rhône). Au loin, la mer complète ce paysage de carte postale. En cette chaude première journée de juillet, le vent souffle en rafales. La femme de 64 ans au teint bronzé n’est pas tranquille : «Quand il y a du vent, je suis en état de vigilance», décrit-elle. Des pins aux cimes calcinées bordent sa maison. L’un d’eux tangue de gauche à droite en grinçant. Les brises d’Éole balayent ses cheveux foncés et ramènent inlassablement la retraitée à l’incendie du 8 juillet 2025. Le mistral soufflait fort ce jour-là, quand les flammes ont ravagé 750 hectares entre les Pennes-Mirabeau (Bouches-du-Rhône) et le quartier de l’Estaque, au nord de la cité phocéenne. Dominique Laurent-Crippa a eu peur d’y rester. La fumée jaunâtre, dense, qui coupe la respiration, a avalé le vallon du Marinier. Sa maison a été entourée par les flammes, son jardin englouti par la chaleur ardente. Le lendemain, il ne restait plus qu’un tapis de cendres et les squelettes de chaises et de tables brûlées. «On aurait dit Pompéi», se remémore-t-elle. Sa maison a été épargnée. Mais, depuis un an, des réminiscences de cet événement lui reviennent quotidiennement. Une fois la catastrophe passée, les victimes se retrouvent, du jour au lendemain, assaillies par un flot d’angoisses et de questions. Jusqu’à 60% des adultes pourraient souffrir de stress post-traumatique six mois après un feu de forêt, selon une étude publiée en 2024 dans The Lancet, revue scientifique médicale britannique de référence. Dominique Laurent-Crippa redouble désormais d’attention : quand quelqu’un fume dehors, elle regarde si la pelouse est sèche ; elle débroussaille ses haies à la main, pour ne pas utiliser de machines… «C’est de l’anxiété», souligne la mère de famille, installée à l’Estaque en 1991. L’approche d’un nouvel été sec et chaud ravive les craintes de tout un quartier marqué par le passage des flammes. Depuis le début de l’été 2026, plus de 11 000 hectares ont été ravagés en France : deux fois plus que l’an dernier à la même période. «Les effets des feux de forêt sur la santé mentale peuvent perdurer à long terme s’ils ne sont pas pris en charge, détaille l’étude publiée dans The Lancet. La réadaptation doit se poursuivre pendant des années, en associant un accompagnement psychosocial à la reconstruction physique.» Les conséquences du stress post-traumatique sont nombreuses : troubles du sommeil, stratégies d’évitement des sites touchés par le feu, réactivation des événements par des bruits ou des odeurs… «Ce sont des symptômes très envahissants au quotidien, qui augmentent le niveau d’anxiété», rappelle Marion Dubois, psychiatre coordonnatrice de la Cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP), installée à l’Estaque dans la foulée de l’incendie pendant quinze jours. Dominique Laurent-Crippa en sait quelque chose : retraitée depuis trois ans, elle est une ancienne infirmière psychologue. Depuis décembre, elle a deux rendez-vous par mois chez une psychologue du quartier dont la clientèle a bondi depuis les incendies. À l’Estaque, de nombreuses victimes restent traumatisées par les événements. Dans le vallon du Marinier, au milieu des pins noircis, des bâtisses sont plantées là, dénuées de vie, toujours en ruine un an après l’incendie. Sur les 91 habitations touchées, 51 ont été entièrement détruites, selon la préfecture des Bouches-du-Rhône. Les démarches administratives virent au cauchemar. Relogement, assurances, travaux… «De nombreux sinistrés témoignent aujourd’hui d’un profond épuisement moral, d’un sentiment d’abandon et d’une forte insécurité matérielle, déplore l’Association des victimes de l’incendie du 8 juillet 2025 à Marseille, créée en décembre dernier. Beaucoup vivent depuis des mois dans une absence totale de visibilité, avec des impacts importants sur leur santé mentale.» Les questions tourbillonnent dans leur esprit. Faut-il tout reconstruire ou déménager ? Combien de temps prendra l’indemnisation ? Mathilde Favier, présidente de l’association, venait de s’installer quand sa maison a été transformée en un tas de ruines et de cendres. Elle n’avait même pas fini de sortir la décoration des cartons. Dans les premiers mois qui ont suivi, Mathilde Favier pensait pouvoir de nouveau habiter dans sa maison d’ici l’été 2026. «On trouvait ça long mais faisable… Or on en est très loin», souffle-t-elle. Les travaux n’ont toujours pas démarré, son indemnisation finale se fait attendre. Malgré la fatigue et l’usure liées à ces démarches, elle continue de se battre auprès des assurances. Valérie Bournet, quant à elle, s’est résignée et a accepté son indemnisation malgré le manque à gagner. «Pour préserver ma santé mentale, glisse d’emblée la comédienne de 60 ans. Sinon, on est comme un hamster en cage : on nous fait croire qu’on avance alors que c’est faux.» Il y a un an, la mère de famille, mèches blondes sur le devant et tresses de chaque côté, a vécu la double peine : sa maison a été totalement détruite par les flammes et le lieu où sa compagnie – Agence de voyage imaginaire – s’est installée en 2012 a été touché. L’ancienne fabrique de 750 mètres carrés, située près des voies de chemin de fer, a rouvert mi-juin. Valérie Bournet prend un café sur une mezzanine dont le plancher est parti en fumée, entourée par les cigales qui chantent à tue-tête et le son métallique des trains de marchandises. Les murs noircis portent encore les traces de l’incendie. Sa maison, située à quelques minutes en voiture, est toujours un champ de ruines. «Le traumatisme ne sera pas guéri tant qu’elle ne sera pas rebâtie», indique-t-elle. Ces «blessures invisibles», comme les a nommées sa psychologue, Valérie Bournet les porte seule. Elle raconte son errance : l’impression d’être exilée de sa propre vie, l’insécurité de ne plus avoir de toit du jour au lendemain, ces vagues de souffrance intérieure que les autres ne voient plus… «C’est la perte de tout l’écosystème que l’on s’est construit», souffle la soixantenaire. Un Canadair passe au-dessus de nos têtes. Elle se fige, demande si un incendie s’est déclaré dans la région. Dans son jardin, de rares plants de tomates ont survécu aux flammes. Arborant un large sourire, Valérie Bournet croit en la résilience de la nature. Sa lente reconstruction, à elle, passera par l’écriture d’une pièce de théâtre, qu’elle espère voir aboutir en 2028. «Une quête initiatique», définit-elle, pour se réapproprier son histoire, comprendre les causes et les ravages de ce maudit incendie. Texte intégral (1701 mots)


«Des symptômes très envahissants au quotidien»

Usure, fatigue et sentiment d’abandon

Blessures invisibles et exil
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