Zoé Moreau
Canicules, incendies et sécheresse : face à un climat qui s’emballe, l’avenir des Français bascule Ce 8 juin 2026, Mathilde* a probablement pris l’une des décisions les plus radicales de sa vie : renoncer à sa fertilité. Atteinte d’un cancer du sein diagnostiqué trois mois plus tôt, cette jeune femme de 32 ans s’apprête à commencer une hormonothérapie susceptible de compromettre sérieusement ses chances d’avoir un enfant. Les soignant·es lui proposent de faire congeler ses ovocytes. Elle refuse. «Dans ma chambre d’hôpital, il faisait 35 ou 36 degrés. La fenêtre était recouverte d’une couverture de survie et je venais d’apprendre la réintroduction de pesticides interdits, raconte-t-elle à Vert. J’ai compris que les prochaines années allaient être un défi, et je me suis dit : à quoi bon faire un enfant dans ce monde ?» Aujourd’hui, il n’est plus possible de faire machine arrière, explique Mathilde. Si elle a dû choisir dans l’urgence, elle l’assure : «Je ne regrette pas mon choix». En mai, juin puis juillet, quatre canicules successives ont accablé la France hexagonale, et mis les corps, les esprits et la société tout entière à rude épreuve. Pour beaucoup de Français·es, l’été 2026 a fait du changement climatique une réalité brutale. Un «choc» qui, chez certain·es, a fait vaciller leur désir d’enfant – jusqu’au renoncement. Emma* fait partie de celles et ceux qui doutent encore. Les vagues de chaleur successives et la «dépression» dans laquelle elles l’ont plongée ont profondément ébranlé les certitudes de cette Iséroise de 31 ans. La canicule de juin «m’a fait entrer dans une spirale très noire», confie-t-elle. «Pour la première fois, j’ai eu un aperçu concret de l’avenir. Les oiseaux ne chantaient plus dehors, les tomates de mon potager ont arrêté de pousser, les pollinisateurs avaient disparu. J’étais en état de sidération totale», confie-t-elle. Est-il souhaitable de mettre au monde un enfant dans ces conditions ? «J’y pense tout le temps : si j’en fais, qu’est-ce qu’ils vont boire ? Qu’est-ce qu’ils vont manger ? Dans quel contexte vais-je les élever ? Je n’ai pas de réponse. Mais ça me travaille.» Quand Emma hésite encore, d’autres estiment avoir arrêté leur choix. À quelques centaines de kilomètres plus au nord, Émilie*, ingénieure agronome de 25 ans, l’affirme : «Je n’aurai pas d’enfant.» Avec son compagnon, elle vit sous les combles d’un immeuble mal isolé à Mantes-la-Ville, dans les Yvelines. Les trois vagues de chaleur de l’été ont transformé son appartement en étuve et achevé de dissiper les derniers doutes de la jeune femme. «Avant cet été, je réfléchissais déjà à faire une ligature des trompes [méthode de stérilisation définitive, NDLR], mais j’hésitais encore parce qu’une partie de moi voulait croire en l’avenir. Ça y est, j’ai perdu toute forme d’espoir», rapporte-t-elle. Dans deux ans, son implant contraceptif arrivera à son terme. Cette fois, elle le jure : «Il n’y aura pas de nouveau moyen de contraception réversible après.» Ne pas vouloir d’enfant dans «un monde qui brûle» n’est pas un phénomène nouveau. Les témoignages recueillis par Vert illustrent un constat déjà établi par les démographes : l’inquiétude face à l’avenir peut peser sur le nombre d’enfants désiré. En 2024, l’Institut national d’études démographiques (Ined) a interrogé 12 800 personnes vivant en France hexagonale. Dans une étude publiée en 2025, ses chercheur·ses constataient que les Françaises et Français souhaitaient moins d’enfants qu’auparavant, notamment en raison de leurs «craintes» pour le futur. «Les personnes très inquiètes pour l’avenir des générations futures souhaitent en moyenne 0,11 enfant de moins que les autres», écrivaient les auteur·ices. Cet écart pourrait-il encore augmenter après cet été ? Pour le sociologue Milan Bouchet-Valat, co-auteur de l’étude, ce n’est pas à écarter : «De manière générale, on peut penser que les épisodes climatiques extrêmes tels que les canicules renforcent cet effet», explique-t-il à Vert. Subir ces canicules brutales à répétition, «c’est se rendre compte qu’on est dans un train lancé à pleine vitesse, qu’il y a un mur devant et que personne n’actionne le frein», résume Émilie. «Je ne veux pas avoir la responsabilité de mettre au monde une personne qui aura à vivre dans ce monde-là. Je ne veux pas d’un enfant qui connaîtra des étés à 50 degrés, la violence du système capitaliste, et qui verra que les responsables politiques n’écoutent rien, poursuit-elle. Je pense que cet enfant serait malheureux.» Son témoignage résonne avec ceux de Léa* et Thomas*. La première a 30 ans et vit à Orléans (Loiret). Le second travaille comme comptable près de Fontainebleau (Seine-et-Marne). Tous deux ont déjà un enfant. Et tous deux affirment que, si leur décision avait dû être prise après cet été, ils auraient peut-être renoncé à devenir parents. «Je regrette d’avoir fait un enfant dans ce monde, confie Thomas. J’aime ma fille, mais j’ai peur pour son avenir. Je suis désormais certain que je ne ferai pas de deuxième enfant. Si c’est pour qu’il naisse sur une planète en guerre et en feu, ce n’est pas la peine.» Léa abonde : «J’ai eu une grossesse formidable. J’ai un bébé formidable. Et j’adorerais en avoir un deuxième. Mais pourquoi mettre une personne supplémentaire sur cette Terre, alors que celle-ci ne va pas bien ? Ça fait déjà des mois que je me dis ça. L’été 2026 m’a confortée dans cette décision-là. À regret, je m’empêcherai d’avoir un autre enfant.» Nous avons posé cette même question à Emma, Thomas, Émilie et Léa : qu’est-ce qui pourrait encore vous faire changer d’avis ? «Une bonne grosse révolution», répond cette dernière. Il faudrait, énumère-t-elle, «qu’on plante davantage d’arbres, que la société soit vraiment écoutée, qu’on mette la santé, les personnes âgées et les enfants au cœur de nos priorités». Émilie aussi aurait besoin d’«un changement profond de système». «Emmanuel Macron appelle au réarmement démographique. Ça montre sa déconnexion profonde avec la réalité. Car c’est en partie de sa faute si je ne peux pas faire d’enfant», blâme-t-elle. Pour Emma, l’espoir d’un sursaut politique n’a pas totalement disparu. Son choix pourrait notamment dépendre du résultat de l’élection présidentielle de 2027. «Si c’est La France insoumise ou Les Écologistes au pouvoir, je pourrais revoir ma décision. C’est la seule chose à laquelle je me raccroche maintenant», confie-t-elle. Et d’asséner : «Si je prenais la décision définitive de ne pas faire d’enfant, ce serait vraiment par contrainte. Et je tiendrais pour responsable une partie de nos responsables politiques actuels. Ce sont eux qui ne prennent pas en compte les enjeux écologiques, qui continuent à spéculer et polluer sans limite, pendant que, nous, on remet en question notre avenir». *Le prénom a été modifié. Texte intégral (1654 mots)

Désir d’enfants, déménagement, changement de carrière ou de vie… Vert a recueilli des centaines de témoignages de personnes dont l’avenir a été percuté par cet été infernal. Découvrez leur histoire dans notre série en quatre volets intitulée «2026, l’été de la bascule».
Retrouvez tous les épisodes de notre série d’été en cliquant ici.«Si je fais des enfants, qu’est-ce qu’ils vont boire ?»
Une inquiétude déjà mesurée par les démographes
«Je regrette d’avoir fait un enfant dans ce monde»
«Il faudrait un changement profond de système»
Mathilde Picard + AFP
C’est «une usine qui va menacer la ressource en eau alors que le territoire subit déjà un stress hydrique», dénonce la porte-parole de l’ONG Seastemik, Esther Dufaure, auprès de France 3. L’implantation d’une mégaferme à saumons en Gironde, d’une ampleur inédite en France avec jusqu’à 10 000 tonnes produites par an, a été autorisée le 3 août par l’État «dans un cadre environnemental strict» alors que des habitant·es, des ONG et des parlementaires s’opposent à son installation. Ce projet de 280 millions d’euros porté par la filiale française de la société Pure Salmon, financée par un fonds d’investissement singapourien, «présente un grand intérêt économique et industriel pour le territoire», a justifié mardi la préfète de la Gironde, Sophie Brocas. Cette usine terrestre d’élevage de saumons, en circuit fermé, doit être construite sur 14 hectares au Verdon-sur-Mer, au bout de l’estuaire de la Gironde, à partir de 2027. Une décision qui provoque la colère des associations. La ferme à saumons aurait besoin de prélèvements d’eau très importants, jusqu’à 6 500 m3 par jour pour ce projet. Un chiffre qui interloque, d’autant plus dans le contexte actuel de sécheresse qui a participé à alimenter les incendies historiques subis par le département. Dès 2025, 27 ONG ont dénoncé, dans un Appel pour l’océan, un projet «complètement démesuré» qui menacerait l’écosystème du «plus grand et plus sauvage estuaire» d’Europe, avec des rejets de boues au détriment de la pêche et de la culture de coquillages. Les professionnel·les s’inquiètent des risques pour leurs ressources. «Il y aura forcément un déséquilibre environnemental», s’indigne Philippe Morandeau, éleveur d’huîtres sur l’île d’Oléron au micro de France 3. Alors que la pisciculture marine française ne représentait en 2024 que 5 807 tonnes de poissons, toutes espèces confondues, d’après les chiffres officiels, le projet girondin et ses 10 000 tonnes de saumons par an deviendra le plus important de toute l’Union européenne, selon Pure Salmon. Toutefois, des productions atteignent 12 000 t/an en Norvège, précise l’entreprise. Pour la préfète, l’installation de la mégaferme «répond à plusieurs enjeux d’intérêt général : la reconversion d’une friche industrialo-portuaire à la pointe du Médoc, la création de 250 emplois directs et la production sur le territoire national du poisson le plus consommé par les Français, et actuellement importé à 99%.» L’autorisation environnementale «est assortie de prescriptions environnementales particulièrement exigeantes qui encadreront aussi bien la phase de travaux que l’exploitation de l’installation» et feront l’objet d’un «contrôle permanent», tente de rassurer la représentante de l’État. Elle cite notamment «la protection des ressources en eau et des milieux aquatiques», «la qualité des rejets aqueux dans le milieu naturel», «la préservation de la biodiversité et des espèces protégées» ou encore «la gestion des odeurs et limitation des émissions lumineuses». Jugeant les risques environnementaux trop importants, plusieurs centaines d’opposant·es ont manifesté en janvier dernier et en décembre 2025 sur le lieu d’implantation. Et l’enquête publique a enregistré plus de 20 000 contributions, défavorables dans leur quasi-totalité. Durant celle-ci, la commission locale de l’eau, le Bureau des ressources géogologiques et minières (BRGM) et le conseil scientifique de l’estuaire de la Gironde, également opposés au projet, avaient pointé un déficit d’information derrière les «affirmations rassurantes». Alors que le projet est situé dans un espace naturel protégé, la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) a déploré le manque de quantification précise des rejets d’azote et de phosphore dans les eaux. Malgré cette importante mobilisation, la commission d’enquête publique a rendu un avis favorable en mars, comme le Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (Coderst) il y a un mois. Une proposition de loi soutenue par une centaine de député·es allant de La France insoumise (LFI) aux Républicains réclame un moratoire de dix ans sur ces fermes-usines de saumons. Déposée en mars 2025, elle n’a pas encore été examinée à l’Assemblée nationale. La société Pure Salmon assure que sa «technologie éprouvée» garantit «un impact maîtrisé sur la biodiversité». La méthode utilisée est fondée sur un système de recirculation d’eau, «RAS» (pour recirculating aquaculture systems). Cela signifie que l’eau est toujours en mouvement, filtrée, traitée et réutilisée. Elle est «adoptée par de plus en plus de pays producteurs de poissons et reconnue comme étant la plus vertueuse quant aux volumes d’eaux nécessaires au fonctionnement de ce type d’installation», assure la préfecture. «De l’enfumage», balaient les opposant·es, qui annoncent qu’une dizaine d’ONG dont Seastemik et L214 vont déposer prochainement un recours contentieux devant la Cour administrative d’appel de Bordeaux. Si les principes de l’aquaculture en recirculation «sont aujourd’hui bien établis», des projets de cette taille constituent «un changement d’échelle» avec encore peu de «références opérationnelles» dans le monde, pointait l’Ifremer dans une note publiée en mars. «Pure Salmon reconnaît les capacités sensorielles des poissons dans son dossier technique mais prévoit des densités très élevées (60 à 70 kg/m3) incompatibles avec les besoins du saumon atlantique, une espèce migratrice vivant en milieu ouvert», souligne l’association de lutte pour le bien-être animal L214. Selon celle-ci, «chaque individu aura seulement l’équivalent d’une demi baignoire». Pure Salmon, de son côté défend ses bonnes intentions, affirmant que «le bien-être animal est au cœur du projet» et que l’approvisionnement de la ferme obéit à des «normes strictes», assurant aux saumons une alimentation «responsable et traçable». Le projet divise également au sein du gouvernement. La ministre de la transition écologique, Monique Barbut, s’y était opposée «à titre personnel» lors d’une audition au Sénat en avril. «Il n’y a aucune raison qu’il ne se fasse pas», avait répondu son collègue de l’industrie, Sébastien Martin, lors d’un déplacement en juin en Gironde. Texte intégral (1473 mots)

Emplois, encadrements des rejets : la préfète tente de se justifier
Experts et associations soulignent les risques environnementaux
La technologie ne résout pas tout
Esteban Grépinet
Chevreuils fuyant les flammes, oisillons asphyxiés, tortues brûlées… La faune sauvage souffre face aux incendies qui ravagent la France cet été. Les feux de forêt, comme ceux de Gironde, ont probablement causé la mort de dizaines de milliers d’animaux, même si un bilan exhaustif reste difficile à estimer. Devant ce désastre écologique, les appels à interdire la chasse dans les zones sinistrées se multiplient. La pétition «Pas de fusil sur les cendres» lancée sur la plateforme Change.org par Bruno Valentin, un gérant de refuge pour animaux dans le Cantal, a recueilli à ce jour plus de 380 000 signatures. Le texte appelle notamment à un «moratoire immédiat de la chasse dans nos forêts incendiées» ainsi qu’à la mise en place d’un «périmètre de protection autour des zones brûlées pour permettre aux animaux de trouver refuge dans les parcelles épargnées sans être traqués». Des pétitions similaires ont été déposées sur le site de l’Assemblée nationale, mais sont moins suivies pour le moment. Dans leur sillage, cinq associations de défense des animaux ont envoyé ce mardi une lettre à la ministre de la transition écologique, Monique Barbut, lui demandant de suspendre les activités de chasse dans les territoires marqués par des incendies, mais aussi plus largement par la sécheresse ou la canicule. «Il est de votre responsabilité, Madame la Ministre, de faire primer l’intérêt de la nature sur celui d’un loisir, et de décréter sans délai ce moratoire», implore le texte, que Vert a pu consulter. «On fait comme si le changement climatique n’existait pas, alors qu’il faudrait adapter les dates de chasse en fonction des conditions climatiques» Les associations ciblent notamment la chasse d’été, autorisée sous conditions pour quelques animaux (chevreuil, sanglier, renard), et appellent à reporter l’ouverture générale de la chasse (qui commence généralement début septembre) «tant que les conditions écologiques restent critiques». «On fait comme si le changement climatique n’existait pas, alors qu’il faudrait adapter les dates de chasse en fonction des conditions climatiques», précise auprès de Vert Richard Holding, de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). Face aux critiques, le président de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), Willy Schraen, a dénoncé fin juillet dans La Dépêche du Midi une proposition «ridicule» et «idéologique d’écolos qui n’y connaissent rien». «On ne va pas aller tirer sur des populations d’animaux s’ils ont été mis à mal par les incendies, on sait juger par nous-mêmes», argue-t-il. La FNC prône une discussion «au cas par cas avec les préfets concernés […] au sein de chaque territoire communal». Juridiquement, ces derniers peuvent suspendre la chasse sur dix jours renouvelables «en cas de calamité» qui serait «susceptible de provoquer ou de favoriser la destruction du gibier». Plusieurs fédérations départementales se sont déjà prononcées pour des interruptions de chasse dans les zones incendiées, comme dans les Pyrénées-Orientales ou dans le massif du Bois Noir (Hautes-Alpes). «Ce ne sont pas aux chasseurs de décider, nous demandons à ce que l’État se responsabilise et reprenne le pouvoir pour protéger la faune sauvage», tance Richard Holding. Interrogés par l’AFP, les services du Premier ministre, Sébastien Lecornu, ont évoqué des adaptations des calendriers de chasse «au cas par cas, territoire par territoire», et «en lien étroit avec les fédérations départementales des chasseurs». Texte intégral (859 mots)

Des adaptations «au cas par cas»
Amélie David
«Malheureusement, la majorité des légumes d’été que nous avons plantés n’ont pas réussi à pousser. Peut-être à cause de la pollution laissée dans l’air par toutes les armes utilisées…», s’inquiète Laurita Jarjour. Son message vocal arrive sur notre téléphone alors qu’une visioconférence avec plusieurs habitant·es du sud du Liban se déroule, ce lundi 20 juillet, dans les bureaux de l’Œuvre d’Orient, une organisation caritative chrétienne, à Beyrouth, la capitale. Cette habitante de Rmeich, village frontalier d’Israël, devait accueillir une dizaine de journalistes quelques heures plus tôt, lors d’un convoi humanitaire organisé par cette ONG française. Celui-ci devait rejoindre son village ainsi que ceux de Debel et Aïn Ebel, trois localités chrétiennes enclavées où vivent environ 7 000 personnes. Ces communes se trouvent dans la zone tampon instaurée par Israël le long de la frontière. Il s’agit d’une bande de territoire qui couvre plus de 600 kilomètres carrés dans le sud du Liban et où l’armée israélienne poursuit ses opérations militaires. «C’est important de venir les voir, de leur apporter de l’aide humanitaire et d’être à leurs côtés pour qu’ils puissent tenir», explique Vincent Gelot, directeur de l’Œuvre d’Orient au Liban. Les combats ont diminué d’intensité depuis le cessez-le-feu du 17 avril puis la signature, le 19 juin, d’un accord-cadre entre Beyrouth et Tel Aviv, que le Hezbollah (parti chiite libanais doté d’une puissante milice) refuse. Malgré tout, les frappes israéliennes et les destructions systématiques d’habitations, de terres agricoles et d’infrastructures qui se poursuivent rendent la vie quotidienne difficile et compromettent le retour de centaines de milliers de déplacé·es. Pour l’heure, la milice chiite n’a pas riposté. Dans son dernier bilan publié, le ministère libanais de la santé recensait au moins 4 332 mort·es et 16 568 blessé·es depuis la reprise de la guerre, le 2 mars. Pour prendre part au convoi, les autorisations nécessaires avaient été obtenues auprès du mécanisme de coordination, un dispositif de contrôle de la cessation des hostilités dirigé par les États-Unis, la France et la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul). Mis en place pour superviser la sécurité au Sud-Liban, il associe les parties libanaises et israéliennes à travers un comité international. Les déplacements dans cette zone nécessitent une organisation au préalable entre toutes les parties et il faut transmettre quarante-huit heures à l’avance l’identité des passager·es, les plaques d’immatriculation et l’itinéraire. Toutes les autorisations avaient été obtenues par les organisateur·ices du convoi. Mais, après plus de deux heures de route depuis Beyrouth, les voitures ont été stoppées à un barrage de l’armée israélienne en zone occupée. Là-bas, les drapeaux bleu et blanc flanqués de l’étoile de David remplacent ceux, rouge et blanc ornés d’un cèdre, du Liban. «Faites demi-tour, vous n’avez pas l’autorisation de passer !», ordonne un soldat posté dans une maison éventrée par les bombardements, aujourd’hui transformée en position militaire. Autour de nous, les stigmates de la guerre sont omniprésents. Les bâtiments sont endommagés, les vergers brûlés, les oliviers abandonnés. Les fruits, que personne n’a pu récolter, pourrissent sous un soleil de plomb. Les équipes de l’Œuvre d’Orient organisent régulièrement des convois depuis le début de la guerre en octobre 2023 pour rejoindre les villages enclavés. Si plusieurs ont pu arriver sans encombre, d’autres ont été bloqués pendant plusieurs heures et même pris dans les combats entre l’armée israélienne et le Hezbollah. Après quelques minutes, notre convoi fait demi-tour. «Heureusement, ils ne nous ont pas tiré dessus !», souffle notre chauffeur. Les organisateur·ices tentent durant plusieurs heures d’obtenir le feu vert de l’armée israélienne pour continuer la route. En vain. Près de cinq heures d’attente plus tard, c’est un non définitif. «La présence de la presse [Libération, Le Monde, La Croix, The National, RFI…, NDLR] aurait été l’une des raisons principales du refus de pouvoir accéder à ces villages», avance Vincent Gelot, qui a pourtant réussi à mener des convois accompagnés de journalistes par le passé. De retour à Beyrouth, les organisateur·ices improvisent une visioconférence avec les habitant·es d’Ain Ebel, où 340 familles vivent toujours et dépendent grandement des convois humanitaires. À travers leurs témoignages se dessine le quotidien d’une population qui vit depuis des mois pratiquement coupée du reste du Liban. «Ici, la ressource agricole principale est la culture des olives mais, depuis 2023, il n’y a aucune récolte. Les agriculteurs ont perdu trois saisons car ils ne peuvent plus accéder à leur terrain et entretenir leurs oliveraies», déplore le maire d’Ain Ebel, Ayoub Kheirch, face à la caméra. Comme Laurita Jarjour à Rmeich, l’édile s’inquiète de la pollution de l’air, du sol et de l’eau. «Le risque est là. Nous n’avons pas pu effectuer de tests, malheureusement», ajoute-t-il. «Nous sommes très attachés à notre terre. Nous ne voulons pas la quitter.» Cette crainte est étayée par un récent rapport du ministère libanais de l’environnement et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS-Liban), qui met en évidence une contamination importante des sols dans le sud du pays et dans la Békaa, région à l’est du pays. Les scientifiques y relèvent notamment des concentrations élevées de phosphore ainsi que la présence de métaux lourds dans les particules en suspension, conséquences directes des bombardements et de la destruction des infrastructures. Alors que la visioconférence se poursuit, d’autres messages font vibrer notre téléphone. Ce sont ceux d’un autre habitant de Rmeich : Amin Haddad. L’apiculteur décrit un quotidien morose où les résident·es se sentent enfermé·es dans «une grande prison à ciel ouvert» et où travailler est devenu difficile. «Nous attendons toute l’année pour la récolte du miel, mais maintenant nous ne pouvons plus la vendre… Et tout le matériel est devenu au moins deux fois plus cher pour arriver jusqu’ici, dépeint-il. Nous comptons donc sur nos abeilles, mais nous en avons perdu la moitié.» La visioconférence touche à sa fin. Malgré la difficulté de la situation, Sandy Diab, membre du conseil municipal d’Ain Ebel, rappelle : «Nous sommes très attachés à notre terre. Nous ne voulons pas la quitter.» Depuis Rmeich, grâce à une connexion internet sommaire, Laurita Jarjour continue de témoigner de son quotidien. Sur place, pris·es en étau entre les combats, les habitant·es ont dû réapprendre à s’organiser pour maintenir la vie dans leur village, malgré la mort tout autour. «Ce qui nous a un peu sauvés, ce sont les légumes et les fruits de base : les concombres, les tomates, la menthe, ainsi que quelques arbres fruitiers plantés auparavant. Mais les cultures d’été se sont fanées et ont jauni chez beaucoup de gens», détaille Laurita Jarjour, dont la fatigue s’entend dans la voix. Au fil des messages vocaux, elle avoue que sa volonté de rester s’est fissurée au fil des mois. L’isolement, les difficultés à se nourrir et la peur permanente ont fini par ébranler ses certitudes : «Si je pouvais partir, je partirais, même si j’aime vivre sur ma terre. Mais aujourd’hui, ce n’est plus une simple guerre, c’est une guerre psychologique, c’est une guerre contre notre existence.» Texte intégral (1818 mots)

«Faites demi-tour !»
Privés de terrain et inquiets de la pollution
🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds
🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène