Médianes
Installé à Genève (Suisse), le Centre européen pour la recherche nucléaire (Cern) est un fleuron mondial de la science sur le fonctionnement de l’univers. On lui doit notamment la découverte, en 2012, d’une particule d’un nouveau genre, le boson de Higgs, qui a permis des avancées considérables dans la connaissance de l’infiniment petit. Alors qu’il exploite déjà l’accélérateur de particules le plus puissant du monde (le LHC), le Cern entend «rester à la pointe» en investissant dans une nouvelle machine aux besoins et aux dimensions dantesques. L’objectif est d’accélérer des faisceaux de particules à une vitesse toujours plus grande pour observer ce qu’il se passe lorsqu’ils entrent en collision. «Des projets de ce montant et de cette ampleur, on en a peu», confirme Marc Papinutti, le président de la Commission nationale du débat public (CNDP), en charge d’animer le débat côté français, du 2 juin au 2 octobre. Le chantier, s’il est confirmé ensuite par les 38 États membres et associés du Cern (d’ici 2028), sera l’un des plus importants d’Europe. Le futur collisionneur circulaire (FCC-ee, de son petit nom) devra être installé dans un tunnel en forme d’anneau de 90,7 kilomètres, ponctué de douze cavernes d’expérimentations. Le tout, 400 mètres sous le sol des départements de la Haute-Savoie et de l’Ain, en France, et du canton de Genève, en Suisse. En surface, douze puits et huit sites de 4 à 10 hectares chacun permettront d’accéder à l’immense infrastructure souterraine. La phase de construction, qui nécessitera d’excaver 6,3 millions de mètres cubes (soit le volume de trois pyramides de Kheops), s’étendrait sur neuf ans, de 2032 à 2041. La phase d’installation des équipements prendrait huit ans, de 2038 à 2046. Le tout pour un investissement estimé à 16 milliards d’euros. Et ce n’est que la première tranche, car le Cern envisage déjà de remplacer ce collisionneur par un autre encore plus puissant (FCC-hh) à compter de 2070, moyennant de nouveaux travaux et 19 milliards d’euros supplémentaires. Grâce à ces installations pharaoniques, les physicien·nes du CERN espèrent une meilleure compréhension de l’univers, du big bang et du comportement des particules élémentaires. Leurs recherches, dites fondamentales, ne visent aucune application concrète, contrairement à ce qu’on appelle la science appliquée. «Ce projet montre bien l’extraordinaire ambition de ces auteurs», reconnaît le docteur en chimie Jean-Bernard Billeter, membre du collectif d’opposant·es suisses Noé 21. «Mais faut-il s’en émerveiller ? La poursuite du savoir ne justifie pas tout», estime-t-il. Dans son livre Le Cern au mépris du Giec (Éditions d’en bas, 2025), il détaille les lourds impacts du projet, difficiles à justifier dans un contexte d’urgence climatique et environnementale. Dans sa présentation, le Cern lui-même écoque quelques-uns de ces impacts. Le FCC-ee en fonctionnement consommera en moyenne 1,3 térrawattheure (TWh) d’électricité par an, soit autant que 600 000 foyers français. Une consommation qui pourrait grimper à 2,4 TWh avec la deuxième génération de collisionneur (FCC-hh). Son raccordement au réseau électrique nécessitera la construction de quatre lignes à haute tension de 225 à 400 000 volts. Le refroidissement des machines du FCC-ee devrait nécessiter l’utilisation d’1,9 million de mètres cubes d’eau chaque année, soit autant que la consommation de 35 000 foyers français. L’eau sera prélevée dans le lac Léman, l’Arve et/ou le Rhône, trois écosystèmes déjà affectés par le réchauffement climatique. Le lac Léman se réchauffe et le débit du Rhône devrait baisser de 20% dès 2050, selon les scientifiques. Côté bilan carbone, le Cern concède lui-même qu’«aucune analyse complète du cycle de vie du FCC-ee n’existe» et encore moins du FCC-hh. Tout juste explique-t-il que la phase de construction devrait générer un million de tonnes de CO2 équivalent (CO2e) – avec une marge de réduction possible à 500 000 tonnes. La consommation énergétique du projet sur quinze ans devrait générer entre 300 et 500 000 tonnes de CO2e. En consolidant de nombreux autres paramètres, tels que la fabrication et l’installation des équipements ou l’utilisation massive de gaz fluorés au fort pouvoir réchauffant, l’opposant Jean-Bernard Billeter arrive à un bilan de plus d’un million de tonnes de CO2e générées chaque année, soit l’empreinte carbone d’environ 120 000 Français·es. «Ce sont des chiffres qu’on leur demande de corriger s’ils sont faux, mais ils ne veulent pas ou ne savent pas nous répondre», explique-t-il, jugeant d’ailleurs «scandaleux qu’ils ne fassent pas ce travail de chiffrage». Dans son livre, il écrit : «Alors que le réchauffement climatique déstabilise la biosphère, le Cern accepte l’idée d’émettre dans l’atmosphère des millions de tonnes de gaz à effet de serre pour des recherches sans application directe qui répondent à une curiosité certes légitime mais sans caractère d’urgence.» Dans ce contexte, faut-il vraiment investir «des dizaines de milliards d’euros pour quelques milliers de physiciens qui ont choisi d’ignorer les alertes de leurs collègues du Giec», le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, s’interroge-t-il. Dans la communauté scientifique, Jean-Bernard Billeter est loin d’être le seul à exprimer son malaise. «Plusieurs chercheur.se.s (y compris de la communauté des particules nucléaires) dénoncent ce projet du Cern», témoignait récemment sur Linkedin une ancienne directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Brigitte Pépin-Donat. Dans une tribune parue en février 2025 dans Libération, un collectif de près de 400 scientifiques appelait à «renoncer». «Un projet aussi colossal n’aura jamais un impact faible, en termes d’émissions de GES [gaz à effet de serre, NDLR], de consommation énergétique, d’artificialisation des sols, de quantité de matière excavée», écrivaient-elles et ils. Surtout, «la préemption par le Cern des ressources matérielles et énergétiques, de l’environnement et de l’économie, est-elle encore justifiable quand la décarbonation énergétique est à la peine, que de larges pans de la recherche directement en prise avec l’urgence écologique – en particulier, dans les sciences humaines et sociales – sont ignorés et que le projet lui-même va contribuer à la destruction du vivant ?», interrogeait la tribune. Fin 2025, dans l’émission La Terre au carré, sur France inter, le physicien au CNRS François Graner estimait : «Je pense franchement que si les scientifiques annoncent : “On pourrait le faire mais on va y renoncer volontairement”, ce serait un très beau message et qui serait très moderne.» Texte intégral (1437 mots)

Quinze ans de travaux, des dizaines de milliards d’euros

«Faut-il s’en émerveiller ?»
«Ils ont choisi d’ignorer les alertes du Giec»
«Il faut renoncer»
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«Les conditions liées à El Niño vont jeter de l’huile sur le feu d’un monde en réchauffement», alerte le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, António Guterres. Dans une vidéo, il réagit au communiqué de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) publié ce mardi, qui informe du très probable retour du phénomène climatique à partir du mois de juin. L’évènement a 80% de risques de survenir, s’accordent les scientifiques, et pourrait même se prolonger jusqu’au mois de novembre. El Niño est une anomalie océanique naturelle et cyclique qui revient tous les deux à sept ans. Il est causé, entre autres, par une augmentation des températures des eaux de surface de l’océan Pacifique équatorial. Or, depuis la fin du mois d’avril et encore à la mi-mai, cette température s’approchait des seuils qui déterminent la venue d’El Niño, selon les observations de différentes plateformes de l’OMM. Le phénomène provoque un réchauffement global de l’atmosphère et peut avoir des effets plus localisés. Selon les épisodes, il est connu pour engendrer de très fortes précipitations et inondations en Amérique du Sud, des sécheresses en Amérique centrale ou encore pour amoindrir les moussons en Asie du Sud-Est. La hausse des températures de l’océan peut également favoriser la survenue d’ouragans plus intenses dans le centre et l’est du Pacifique. Tous ces dérèglements climatiques poseront des «risques pour l’agriculture, la santé humaine, les écosystèmes et les systèmes énergétiques», souligne la secrétaire générale de l’OMM, Céleste Saulo. Mais «il n’y a pas deux épisodes identiques», précise-t-elle. Il reste des incertitudes sur la puissance du phénomène cette année. Les scientifiques se préparent à un évènement potentiellement intense. «Le dernier épisode El Niño, en 2023-2024, a été l’un des cinq plus intenses jamais enregistrés et a contribué aux températures mondiales record observées en 2024», rappelle Céleste Saulo. Des températures au-dessus de la moyenne sont prévues un peu partout sur la planète de juin à août. «Le monde doit considérer ce phénomène comme l’alerte climatique urgente qu’il est», insiste António Guterres. Avec le réchauffement climatique, «les impacts seront encore plus violents, s’étendront encore plus loin et franchiront les frontières à une vitesse dévastatrice». Ce phénomène climatique survient alors que «le climat de la Terre est plus déséquilibré que jamais dans l’Histoire observée», soulignait déjà l’OMM en mars dernier. Les scientifiques ont mis en lumière la multitude de records déjà battus depuis le début de l’année 2026. Ils et elles rappellent qu’El Niño est un évènement climatique qui survient puis disparaît alors que le changement climatique provoqué par les activités humaines a une influence bien plus importante et continue sur le réchauffement global. António Guterres appuie : «La seule réponse efficace est une action climatique à la hauteur de la crise : mettre fin à la dépendance aux combustibles fossiles, accélérer la transition vers les énergies renouvelables, protéger les plus vulnérables.» Texte intégral (715 mots)

Vagues de chaleur, sécheresses et inondations
La seule réponse efficace : «Une action climatique à la hauteur de la crise»
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Ce mardi, les député·es doivent examiner la proposition de loi de Benoît Biteau (Les Écologistes) et Clémentine Autain (L’Après) «visant à protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium». Un débat très attendu par les chercheur·ses et les médecins, mais aussi par les proches de victimes du cancer du pancréas. À 25 ans, Alexandre Roussel est l’auteur d’une pétition déposée début mai sur le site de l’Assemblée nationale qui a récolté près de 9 000 signatures pour demander au gouvernement d’agir contre la contamination des Français·es au cadmium. En décembre dernier, sa mère est décédée d’un cancer du pancréas foudroyant. Chercheur au sein de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), un think thank spécialisé dans les relations internationales, il travaille sur des questions liées à l’approvisionnement en énergie et matières premières critiques. Habitué à fouiller dans les rapports scientifiques, il s’est plongé dans celui de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) sur le cadmium, publié en février 2026. Il découvre alors que le métal lourd «s’accumule en particulier dans le pancréas et est suspecté de jouer un rôle dans l’accroissement majeur et extrêmement préoccupant de l’incidence du cancer du pancréas». J’ai perdu ma mère d’un cancer du pancréas fulgurant le 6 décembre dernier, elle est décédée trois mois après le diagnostic final. Nous n’avons rien pu faire, elle a fait trois chimiothérapies mais la maladie progressait trop vite. Il y a eu le temps du deuil, puis, fin mars, la publication du rapport de l’Anses sur le cadmium. Grâce aux différents médias que nous consultons avec ma famille, nous avons découvert cette pollution et, surtout, qu’une de ses conséquences est la hausse du cancer du pancréas. Nous nous sommes alors mis à lire beaucoup d’articles sur le sujet, tout ce qui existait à ce propos. Les scientifiques étaient déjà au courant, mais le rapport a permis de remettre le couvert. Nous avons appris que ce cancer a été multiplié par quatre sur les trente dernières années en France, une progression deux à trois fois plus rapide que dans les autres pays européens. «Nous avons choisi de nous emparer du sujet pour honorer la mémoire de ma mère.» La hausse fulgurante des cas de cancers du pancréas peut se comprendre par l’utilisation de pesticides, mais pas seulement. Une autre piste est la contamination généralisée de la population au cadmium. Le lien avec le cancer du pancréas est moins bien documenté que pour d’autres pathologiques telles que les problèmes rénaux, cardiovasculaires ou encore son effet sur l’ostéoporose. Mais, comme plein d’autres sujets environnementaux, à l’image du chlordécone ou d’autres polluants, la question est de savoir combien d’années vont prendre les études pour apporter des preuves solides. Est-ce qu’on doit attendre ce moment avant de parler du sujet ? Bien sûr, nous ne saurons jamais à 100% ce qui a causé le cancer dont ma mère est décédée, mais, statistiquement, il y a de nombreuses personnes qui meurent à cause du cadmium en France. Le cancer du pancréas, c’est 90% de mortalité, c’est un des cancers les plus mortels. Et le nombre de cas explose ! Avec mon père et mon frère, nous avons choisi de nous emparer du sujet pour honorer la mémoire de ma mère. Quand tu regardes ta mère mourir, décliner toutes les semaines, tu te sens complètement impuissant. Se mobiliser permet de faire quelque chose par rapport à cette situation que nous avons subie. Avant de lancer cette pétition, nous avons regardé les démarches qui existaient déjà liées au cadmium, nous ne voulions pas concurrencer les autres, mais la nôtre permet de montrer le lien qui existe entre cancer et cadmium. Nous nous sommes inspirés de la pétition contre la loi Duplomb pour écrire la nôtre. Quand nous allions aux rendez-vous avec les médecins, oncologues et gastroentérologues, aucun n’a mentionné le cadmium parmi les causes potentielles de son cancer. On nous a dit qu’une des causes pouvait être l’exposition aux pesticides, parce que mes parents habitent dans un petit village à côté de Toulouse, en zone agricole. Et en effet, il y a pas mal de cultures de céréales tout autour, l’endroit est entouré de champs. Est-ce que le corps médical s’est dit que l’exposition au cadmium avait un rôle minoritaire par rapport à celui des pesticides ? Est-ce qu’il n’est pas au courant de ses conséquences ou attend-t-il un plus fort niveau de preuves pour en parler ? A priori, c’est une cause environnementale qui explique qu’une personne aussi jeune – ma mère avait 58 ans – et relativement en bonne santé, sans comorbidités, soit touchée d’un cancer du pancréas. «Notre contamination devient beaucoup plus palpable.» Dans la famille, nous nous sommes fait tester pour savoir si nous étions contaminés, ça a coûté environ 50 euros par personne. Mon échantillon était trop dilué, donc je vais y retourner. Mon frère attend ses résultats et mon père, lui, avait un taux très bas. Peut-être parce qu’il déteste les féculents, il mangeait des choses très différentes de ma mère. On sait que 98% de la contamination au cadmium vient de notre alimentation, en raison, entre autres, de l’usage d’engrais phosphatés qui contiennent une quantité importante de ce métal. Ma mère ne mangeait pas beaucoup de viande mais beaucoup de céréales cultivées avec ces engrais. Elle achetait plutôt des produits biologiques, mais ça ne protège pas de tout. Et c’est une femme. On sait que les carences peuvent contribuer à la fixation du cadmium dans l’organisme (notre article). Même si j’étais déjà sensibilisé aux thématiques environnementales, je redoute aujourd’hui d’autant plus les conséquences des polluants après un tel évènement. Notre contamination devient beaucoup plus palpable. On se croit tous un peu intouchable : tu te dis que tu fais gaffe, que tu as une bonne hygiène de vie… Et finalement le cancer te tombe dessus. Personne n’est intouchable. On réduit la quantité de céréales, on varie son alimentation… Mais ces gestes, c’est pour se protéger du cadmium, et il faudrait aussi faire attention aux PFAS ! Comment se protéger de tout le reste ? On fait comme on peut. La proposition de loi déposée par les députés Benoît Biteau et Clémentine Autain est inscrite cette semaine au programme de l’Assemblée. D’ici mercredi, nous aimerions que le public se saisisse du sujet. La pétition peut avoir le rôle d’un compteur de l’intérêt des gens pour cette lutte. Nous espérons que ce texte permettra de réduire les seuils autorisés de teneur en cadmium dans les engrais phosphatés de manière drastique, car la France est à la traîne. Il faudrait diminuer cette quantité autorisée pour qu’elle ne dépasse pas 20 milligrammes par kilo (mg/kg), contre 90 mg/kg actuellement, selon l’Anses. «On se demande vraiment ce qui retient le gouvernement d’agir.» J’ai l’impression que la lutte contre la contamination au cadmium remet moins en cause en profondeur le modèle agricole. C’est un combat gagnable qui permettrait de redonner un peu d’espoir aux gens. Après notre pétition, nous avons reçu des dizaines et des dizaines de retours de personnes concernées par la mort de proches de maladies liées à cette pollution. Nous nous sommes unis avec d’autres jeunes qui ont perdu des parents et nous avons publié une tribune. Nous irons également manifester devant l’Assemblée nationale ce mardi. Nous savons qu’il y a déjà eu des lettres ouvertes de médecins, mais nous voulons aussi donner la parole aux jeunes qui ont été impactés par les conséquences très probables de cette contamination. L’idée est de faire du bruit pour que la proposition de loi soit votée. C’est important de parler de l’inaction politique sur le sujet. Le cadmium est classé cancérogène depuis 1993. On se demande vraiment ce qui retient le gouvernement d’agir. Peut-être la peur d’une fronde agricole ? Je comprends bien qu’on ait des liens diplomatiques historiques avec le Maroc, que c’est pour cette raison qu’on s’approvisionne chez eux en engrais phosphatés. Mais en Tunisie aussi ils ont du cadmium naturellement présent en grande quantité dans leur sol, et ils ont mis en place des procédés de décadmiation avant d’exporter leurs fertilisants. On connaît déjà les techniques pour le faire. Le coût n’a pas l’air astronomique : cela représente deux euros supplémentaires par hectare et par an, alors pourquoi ne pas s’y astreindre ? Texte intégral (2061 mots)

Pourquoi avez-vous lancé une pétition pour demander une meilleure protection des Français·es face au cadmium ?
Lors du parcours de soin de votre mère, les médecins ont-il mentionné le potentiel rôle du cadmium ?
Qu’attendez-vous de la proposition de loi «visant à protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium» présentée à l’Assemblée ce mercredi ?
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C’est un visage connu de la télévision. Depuis plus de trente ans, Mac Lesggy apparait sur nos écrans avec son émission de vulgarisation scientifique «E=M6», sur M6, ou dans les pubs de la marque de brosses à dents Oral-B. Mais, ces dernières années, l’animateur télé s’est surtout fait remarquer à cause de ses sorties qui font bondir les scientifiques. Dernier exemple en date : le 7 mai, sur RMC. Alors qu’il était invité à l’occasion de la sortie de son livre Toutes les vérités scientifiques sont bonnes à dire, le vulgarisateur a estimé qu’«il n’y a aucun bénéfice pour la santé à consommer des aliments bio». «C’est faux, assure Laurence Huc, toxicologue en santé humaine et directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae). Plus les années passent et plus on a de preuves qui montrent que les personnes qui mangent plus de bio ont moins de risques de développer des maladies métaboliques et certains types de cancers.» Pour comprendre qui est Mac Lesggy et pourquoi ses sorties font réagir, Vert a contacté plusieurs scientifiques qui ont eu des échanges avec lui, ou qui le connaissent personnellement. Puis, Vert l’a contacté directement. Après plusieurs relances, il nous a répondu, sèchement : «Êtes-vous journalistes ou procureurs ? Je doute fort qu’avec de telles méthodes, vous écriviez sur moi un article un tant soit peu objectif.» Tout en laissant la porte ouverte à une rencontre dans le même message. Mac Lesggy nous accueille avec une poignée de main cordiale, dans les bureaux de sa société Link production, en banlieue parisienne, ce mardi 26 mai. Installé dans une salle de réunion, il pose ses conditions. D’abord, il impose de filmer l’entretien avec son iPad. Ensuite, il refuse tout échange tant qu’il n’aura pas lu tous les arguments qu’il a préparés à l’écrit, en réponse à notre première salve de questions adressée par mail. «Je suis quelqu’un d’assez méthodique», justifie-t-il. En 1991, Mac Lesggy est encore Olivier Lesgourgues (son vrai nom), ingénieur agronome de formation. Pour ses débuts à la télévision, il se choisit un pseudo : «Lesggy» comme diminutif de son nom de famille. Passionné d’Écosse, il y accole «Mac», «comme dans McAddams, McIntosh, McDonalds», avait-il expliqué à Europe 1 en 2016. Trente ans plus tard, il s’invite toujours dans le salon des Français·es pour parler de science avec l’émission «E=M6», le dimanche soir sur M6. «Il se présente comme vulgarisateur scientifique, mais un certain nombre de chercheurs se sont insurgés contre la rigueur de son propos, note Eva Morel, secrétaire générale de l’association anti-désinformation climatique Quota climat. Il est assez réputé pour dire des choses problématiques sur les questions environnementales.» Quota climat a déjà épinglé l’animateur pour des propos jugés trompeurs, sur le glyphosate, l’extraction pétrolière ou sur le bio. «Il n’existe aucune preuve robuste permettant d’affirmer que manger bio protège la santé», maintient Mac Lesggy, qui s’appuie notamment sur l’Institut national du cancer (l’INCa). L’institut écrivait en 2021 que «les preuves ne sont pas suffisantes pour conclure avec certitude que manger bio réduit le risque de cancers». S’il est vrai que le nombre de travaux scientifiques reste encore trop faible pour l’établir incontestablement, de multiples études convergent vers une diminution des risques de certains cancers, de surpoids et d’obésité avec le bio, comme l’expliquait le journal Le Monde en 2024. Le positionnement de Mac Lesggy «est complètement dépassé et ne tient pas compte des données scientifiques», résume l’écologue Sébastien Barot, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Pour sa collègue toxicologue, Laurence Huc, l’animateur passe sous silence le fait que manger bio permet de protéger la biodiversité, les agriculteur·ices et les riverain·es des parcelles agricoles de l’exposition aux pesticides. «Ça fait partie des procédés d’invisibilisation et de production de doute de ce genre de personnage, estime-t-elle. Mac Lesggy est un imposteur qui se fait passer pour un scientifique. C’est tout simplement un marchand de doutes bien canonisé sur nos écrans télé.» En 2021, une émission d’«E=M6» sur l’agriculture – regardée par près d’1,8 million de téléspectateur·ices – déclenche la bronca des scientifiques pour sa «vision simpliste et trompeuse» des enjeux environnementaux. Près d’une trentaine de chercheur·ses publient une tribune dans Le Monde pour dénoncer ces «émissions télévisées qui présentent toutes les caractéristiques des dispositifs de fabrique de l’ignorance». «De telles insinuations, totalement dénuées du moindre début de preuve factuelle, font peine à entendre dans la bouche de ces scientifiques, balaye Mac Lesggy. Ça fait 35 ans que je fais ce métier. Il y a encore des scientifiques qui me parlent en France, même beaucoup. Vous croyez vraiment que si j’étais un imposteur je serais toujours là ?» Pour lui, «les scientifiques sont des citoyens comme les autres» avec «leurs idées, leurs biais, leurs présupposés. C’est tout à fait normal qu’il y ait des débats et qu’ils ne soient pas tous d’accord avec moi.» Pour l’agroclimatologue Serge Zaka, que Mac Lesggy présente comme un «ami», l’animateur télé «a des connaissances scientifiques mais, à la différence des chercheurs, il ne produit pas d’études ou de rapports». «C’est un vulgarisateur. Nous, [en tant que scientifiques], on a sûrement une vision beaucoup plus large», estime-t-il. Pour Eva Morel, ces sorties – comme l’épisode récent sur le bio – créent du doute et ralentissent l’action pour légiférer sur ces sujets. Elle n’est pas la seule à le penser. En octobre 2023, la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte avait recadré Mac Lesggy sur X-Twitter après une publication où il estimait que le réchauffement climatique était «inarrêtable à court ou moyen terme». Ce narratif «est identifié comme l’un des discours d’inaction, en décalage avec l’état des connaissances», avait tranché l’ancienne co-présidente du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) au terme de l’échange. Quand on lui cite cette séquence, Mac Lesggy dit d’abord ne pas se rappeler précisément de ses propos. Il dit aussi n’avoir jamais compris la réaction de la paléoclimatologue et son «tweet un peu irréfléchi», feignant de s’interroger : «J’aimerais bien poser la question à Valérie Masson-Delmotte, mais comment est-ce qu’elle a pu, c’est mon expression, écrire une bêtise pareille.» «D’ailleurs elle ne s’est pas trop expliquée», avance-t-il. Valérie Masson-Delmotte avait à l’époque accompagné son message d’une étude pour détailler les récits qui participent à retarder l’action contre le dérèglement climatique. Ce n’est pas la première fois que Mac Lesggy se fait rattraper par la patrouille. Toujours sur X, en 2021, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) avait réagi après une publication dans laquelle il écrivait qu’il n’y avait «aucune preuve que le réchauffement climatique amplifie les épisodes cévenoles», ces précipitations abondantes et violentes. Cette fois, Mac Lesggy s’était excusé et avait corrigé. «On l’a souvent décrit comme un climatosceptique, note Serge Zaka. Mais il ne l’est pas, pour en avoir beaucoup discuté avec lui.» Dans son livre, Mac Lesggy reconnaît l’existence d’un réchauffement climatique causé par les activités humaines. «Ce n’est pas sur le constat qu’on est en désaccord, poursuit l’agroclimatologue, mais sur les solutions. Il est beaucoup plus orienté sur le technosolutionnisme que la communauté scientifique.» C’est-à-dire la croyance selon laquelle la technologie résoudra les problèmes causés par la crise climatique. Un terme que le vulgarisateur dit ne pas comprendre : «Honnêtement, je n’en ai pas idée. Donc je vais botter en touche.» Le chercheur au CNRS et spécialiste des insectes, Philippe Grandcolas, auteur d’un livre sur la désinformation autour de la loi Duplomb, le qualifie de «rassuriste». «Ce sont des personnes qui expliquent que la situation n’est pas si dramatique, qu’on n’a pas besoin de faire autant d’efforts, et que les solutions technologiques prescrites, soit par les décideurs, soit par les grandes entreprises, soit par les agences réglementaires, sont largement suffisantes», développe l’écologue qui a déjà eu affaire à lui sur X-Twitter. Pour lui, Mac Lesggy n’est pas «en opposition frontale» à la science, mais exerce «une nouvelle forme de scepticisme scientifique» qui pousse à «l’immobilisme». L’intéressé dément : «Je n’ai jamais nié le dérèglement climatique, sa gravité, ni l’urgence de réduire les émissions.» Le présentateur de M6 adopte un ton bien différent entre les plateaux télés et les réseaux sociaux : «Parce que j’ai 63 ans, parce que je suis en fin de carrière, parce que je n’ai plus de pudeur ou de timidité à aborder ces sujets, je me suis dit : “Il est temps que, sur les réseaux sociaux, je donne aussi mon avis”. Toujours pour défendre la démarche scientifique.» Il explique aussi s’adresser à un public différent : «Sur E=M6, c’est la même démarche, mais je m’adresse à toute la famille et je vulgarise de manière plus positive. C’est une question de médium.» «Il est très taquin et attaque beaucoup. Il est dans une position de confrontation» sur Twitter-X, reconnait Serge Zaka. Plusieurs scientifiques interrogé·es par Vert dénoncent des attaques nominatives sur les réseaux au sujet de leurs travaux sur les enjeux environnementaux. «L’étape suivante des marchands de doute, c’est de dénigrer […]. Lui, volontairement ou non, il est pile dans cette attitude-là», avance Philippe Grandcolas. Une chercheuse, contactée par Vert et qui souhaite rester anonyme, dit avoir supprimé son compte après avoir été harcelée par Mac Lesggy sur les réseaux après une publication scientifique. Le climatologue Christophe Cassou raconte aussi avoir subi du harcèlement après «des échanges tendus» avec le vulgarisateur sur le réseau social. Mac Lesggy nie des attaques personnelles et «toute accusation de harcèlement», qu’il qualifie «d’attaques gratuites, sans fondement, sans exemple». «Je suis souvent attaqué sur mes propos, mais je ne suis pas en train de dire que je suis victime de campagnes de harcèlement ou que des scientifiques m’attaquent», tranche le présentateur. «J’ai attaqué des propos qui me semblaient peu scientifiques. Ça fait partie du débat public, estime-t-il. Qualifier de militant un chercheur ou un organisme qui intervient dans l’espace public avec une position normative, ce n’est pas une insulte.» Pour Christophe Cassou, directeur de recherche au CNRS et co-auteur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), «c’est un adepte de la stratégie de sape classique qui vise à présenter les scientifiques qui portent les faits qui dérangent son idéologie comme militants, afin de les disqualifier et les discréditer». Pour Sébastien Barot, chercheur à l’IRD, c’est une attitude fréquente contre celles et ceux qui travaillent sur les enjeux environnementaux : «On répond par des attaques personnelles plutôt que de répondre sur le fond.» Au terme d’une heure d’échange, Mac Lesggy nous raccompagne jusqu’à la porte de l’ascenseur. Il l’empêche plusieurs fois de se fermer, pour continuer la conversation. Avant de nous demander si Vert est «un journal militant», remettant en cause la qualité des interlocuteur·ices interrogé·es dans notre article : «Vous n’avez pas interviewé ce climatologue car vous vous êtes dit : “Lui, il a déjà fait une émission avec Mac, donc c’est pas intéressant”, insinue-t-il. Je vous taquine mais je n’aurais pas travaillé comme vous.» Texte intégral (2698 mots)

«Vous croyez vraiment que si j’étais un imposteur je serais toujours là ?»

«Tweet un peu irréfléchi»
«Il est temps que, sur les réseaux sociaux, je donne aussi mon avis»
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