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16.05.2022 à 10:00

La vie comme exode

Nikolaj Schultz
Texte intégral (5827 mots)
Temps de lecture : 9 minutes

Vous plaisantez, M. Musk ! » Même le plus fervent moderniste a dû être quelque peu stupéfait en réalisant qu’une Tesla Roadster circulait désormais dans l’espace. « Mais bien sûr, c’est une blague ! » a-t-il répondu, apparemment surpris que l’on puisse penser autre chose. Il est vrai qu’une Tesla, vouée à orbiter autour du soleil une décennie durant, contemplait la planète Terre depuis l’espace, mais, à l’évidence, tout cela avait été conçu comme une plaisanterie. Quelle autre motivation pourrait-on trouver, demanda-t-il, que le simple fait d’être « idiot et fun »1Devin Coldewey, “Starman Has Gone Dark,” TechCrunch (February 7, 2018), https://techcrunch.com/2018/02/07/starman-has-gone-dark/. ?

Si les disciples de Musk n’étaient pas surpris, les sociologues étaient, eux, stupéfaits.  Au moment où les pauvres hères commençaient à admettre que les forêts et les insectes ne se trouvaient plus en dehors du monde social, l’univers vint s’écraser sur leurs têtes. Ils n’ont pas vraiment l’habitude de devoir renouveler leur boîte à outils conceptuelle pour prendre en compte un objet allant de Mercure à Mars. Mais Musk ne leur laissa pas d’autre choix que de se lancer dans une « astronomie méthodologique » : « Un milliardaire a balancé une voiture de sport à 100 000 $ dans l’espace pour son simple plaisir ? » Voici un cas de « consommation ostentatoire » selon Veblen2c’est-à-dire une consommation destinée soit à mettre en évidence son statut social ou son mode de vie, NDLR, mais ad astra3Sic itur ad astra : locution latine signifiant « C’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles », NDLR ! Oui, en effet, drôle d’époque pour les sociologues.  

Non seulement Carl Schmitt a-t-il entrevu ces échappées terrestres dans Dialogue on space4Carl Schmitt, Dialogue on Space, ed. Andreas Kalyvas and Federico Finchelstein, trans. Samuel Garrett Zeitlin (Cambridge: Polity Press, 2015), p. 81, lorsque son personnage, Mr. Altmann, souhaite à son interlocuteur moderniste, Mr. Mac-Future, qu’il soit capable de rester humain même sur Mars – destination évidente pour ceux qui adhèrent à une conception moderne de l’espace – mais ce fut également le cas de Carl Gustav Jung. Quelques semaines avant sa mort à Küsnacht, le psychanalyste a même averti que : « Tôt ou tard l’homme devrait retourner sur Terre et à la terre de laquelle il provient ; c’est-à-dire que l’homme devra retourner à lui-même. Les voyages spatiaux ne sont qu’une échappatoire, une manière de se fuir soi-même, car il est plus simple d’aller sur Mars ou sur la Lune que de pénétrer à l’intérieur de son propre être5Carl Gustav Jung, C. G. Jung Speaking: Interviews and Encounters, ed. William McGuire and R. F. C. Hull (Princeton, NJ: Princeton University Press, 1977), 468. »

En voilà un archétype ! Cependant, si Jung avait connu le « changement climatique anthropique » ou les « points de bascule planétaires », il aurait plutôt déclaré qu’aller sur Mars semble plus facile que d’être pénétré par son propre être. En revanche, c’est vraiment une description parfaite de l’évasion psycho-planétaire actuelle : écrasés sous le poids de l’Anthropocène, les quelques nantis ne voient d’autre choix que de fuir la Terre et d’abandonner l’idée de composer un monde commun. « L’Ange de l’Histoire ? »6 Walter Benjamin, “On the Concept of History,” in Walter Benjamin: Selected Writings, 4: 1938–1940, ed. Howard Eiland and Michael W. Jennings (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2006). Il nous suffira de lui donner des jet wings – c’est parti !

La mission ? L’exode. La destination ? Quitter la planète. Bien entendu, ce n’est pas la seule façon dont ces « quitteurs »/ « exiteurs » / « exilés » essaient d’échapper aux limites matérielles par la technique. Si vous pouvez acheter l’espace, vous pouvez sans doute aussi acheter le temps, et en bon spinozistes nous ne savons pas ce que peut un corps, n’est-ce pas ? D’où l’envie de consacrer quelques milliards de dollars supplémentaires à la recherche sur la longévité afin de vivre quelques siècles de plus que les misérables Terriens [Earthbounds]7Jessica Powell, “The Rich Will Outlive Us All”, Medium (January 3, 2018), https://medium.com/s/2069/what-happens-when-the-rich-live-decades-longer-than-the-restof-us-2dfec4a35b21.. Peu importe qu’il s’agisse du corps ou de la planète Terre, la même logique est à l’œuvre : « Ma foi, ces limites matérielles ne sont pas ma tasse de thé, donc je m’en échappe, et je laisse le reste derrière. » L’évasion du corps et de la planète, du temps et de l’espace – seulement pour une minorité. Telle est la définition de « la Vie comme Exode. »

Or, faire fi des gens ou des principes n’est pas vraiment le problème auquel sont confrontés ces techno-milliardaires, lorsqu’ils font passer de la théorie à la pratique le livre d’Alexandre Koyré, Du monde clos à l’univers infini8Alexandre Koyré, From the Closed World to the Infinite Universe (Baltimore, MD:John Hopkins University Press, 1957. C’est un prix qu’ils sont prêts à payer : il n’y a pas assez d’espace pour nous tous sur cette pauvre Terre si limitée, et ils acceptent donc pleinement de faire fi de l’idéal moderne du progrès pour tous. Après tout, deus ex machina ou partisans de la tech, n’avons-avons pas affaire aux élus de Dieu ? Le problème est plutôt que devenir martien pourrait prendre beaucoup de temps, en l’occurrence plus que l’allongement de la vie qu’il soit possible de s’offrir. Dieu semble même un peu hésitant à ce sujet en ce moment, car habiter Mars est technologiquement quasi-impossible – à moins, bien sûr, que vous ne soyez à l’aise avec l’idée de vivre dans une combinaison spatiale pour survivre à des températures moyennes de – 63°C et à une atmosphère irrespirable. « Y a-t-il de la vie sur Mars ? » Peut-être, mais pas une vie très sympathique.

C’est ici que les « exileurs » passent de la « planète B » au « plan B » et que l’évasion passe de la verticale à l’horizontale. Parce que si vous ne pouvez pas coloniser Mars, Mercure ou la Lune, vous voudrez peut-être vous assurer de posséder, sur cette planète, un luxueux refuge-bunker résistant aux aléas climatiques, aussi éloigné que possible de tous les problèmes du monde. Ces stratégies d’évasion exo-territoriale des ultra-riches sont bien documentées par les journalistes d’investigation : convaincus de l’arrivée prochaine de l’effondrement de la civilisation causé par une catastrophe environnementale, une guerre nucléaire ou des virus hors de contrôle, les techno-milliardaires et autres capital-risqueurs de la Silicon Valley ont commencé à planifier leur fuite en achetant dans le monde entier des propriétés à l’abri du chaos à venir9Voir par exemple Olivia Carville, “The Super Rich of Silicon Valley Have a Doomsday Escape Plan,” Bloomberg (September 5, 2018), https://www.bloomberg.com/ features/2018-rich-new-zealand-doomsday-preppers/ and Mark O’Connell, “Why Silicon Valley Billionaires are Prepping for the Apocalypse in New Zealand,” The Guardian (February 15, 2018), https://www.theguardian.com/news/2018/feb/15/why-siliconvalley- billionaires-are-prepping-for-the-apocalypse-in-new-zealand.. Vivant à l’époque du Misanthropocène, les techno-riches complotent littéralement pour nous planter à l’aube de l’apocalypse. Mais pour aller où ?

Loin, c’est certain, mais le sens du bout du monde dépend de votre boussole. Heureusement, les ultra-riches ont une boussole, elle s’appelle « capitalisme ». Et ils se souviennent donc d’un endroit si lointain qu’il n’y avait, par le passé, absolument aucune raison d’y faire des affaires : la Nouvelle-Zélande. Cette île, jugée inutile à l’époque coloniale en raison de son isolement, est devenue la destination d’évasion favorite des ultra-riches pour la même raison. Très éloignée, autosuffisante, relativement stable politiquement, avec de vastes terres inhabitées, gorgées d’eau propre, et qui ne devraient pas être beaucoup affectées par le changement climatique. Cachez votre argent au Panama et vous-même en Nouvelle-Zélande – un endroit à l’abri du déluge à venir10Sur les paradis fiscaux voir Nicholas Shaxson, Treasure Islands: Tax Havens and the Men Who Stole the World (London: Bodley Head, 2011) and John Urry, Offshoring (London: Polity Press, 2014)..

Tesla Roadster flottant dans l’espace. Crédit : Wikimedia.

C’est le lieu idéal pour la survie post-apocalyptique, comme les 1% le savent bien depuis longtemps. Comme dans un roman de Balzac, mais mis au goût du jour en matière de technologie, les riches prévoient de s’échapper en douceur à bord d’un Gulf Stream Jet (le fameux « parachute doré »), disparaissant ainsi du reste du monde, et du monde des autres. Bien sûr, il n’est pas facile de vivre sur la planète Exit. Vous devez faire venir la famille de votre pilote, vous assurer que vos gardes ne retournent pas leurs armes contre vous, et votre toast à l’avocat californien pourrait ne pas être biologique mais seulement hydroponique. Néanmoins, cela reste une option beaucoup plus aisée que de suivre le conseil de Donna Haraway d’habiter le trouble11Donna Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene. (Durham,NC: Duke University Press, 2016).. Selon Steve Hoffman, cofondateur milliardaire de Reddit, au moins une bonne « moitié » pensent de la sorte, a-t-il déclaré lorsqu’on lui a demandé d’estimer combien de milliardaires de la Silicon Valley ont acheté des biens immobiliers apocalyptiques dans le monde12Evan Osnos, “Doomsday Prep for the Super-Rich,” The New Yorker (January 30, 2017), https:// www.newyorker.com/magazine/2017/01/30/doomsday-prep-for-thesuper-rich..

Mais comment se fait-il que les techno-élites aient commencé à se préparer à nous abandonner comme des miettes sur une assiette ? Le manifeste techno-libertaire de James Dale Davidson et William Rees-Mogg, The Sovereign Individual : How to Survive and Thrive During the Collapse of the Welfare State (1997) nous offre un éclairage idéologique pour comprendre comment l’environnement technologique s’est métamorphosé d’un épicentre des idéaux modernes de progrès pour tous en une forteresse du techno-néolibéralisme pour une minorité de riches13James Dale Davidson and William Rees-Mogg, The Sovereign Individual: How to Survive and Thrive During the Collapse of the Welfare State (New York: Simon & Schuster, 1997). Une seconde édition a paru deux années plus tard sous le titre The Sovereign Individual: Mastering the Transition to the Information Age (New York: Simon & Schuster, 1999). Les pages citées se réfèrent à la seconde édition.. Cité par les techno-milliardaires comme leur principale source d’inspiration politique, ce livre, qui est très vite devenu fameux dans la Silicon Valley, offre un aperçu inégalable du projet d’évasion porté par quelques-uns et de la manière dont « [l]e développement technologique est devenu moins une histoire d’épanouissement collectif que de survie personnelle. »14 Douglas Rushkoff, “Survival of the Richest,” Medium (July 5, 2018), https://www.onezero.medium.com/survival-of-the-richest-9ef6cddd0cc1. Comme une sorte de mélange d’Atlas Shrugged (1957) d’Ayn Rand15philosophe et romancière conservatrice, cette américaine très influente promeut un capitalisme individualiste de tendance libertarienne, NDLR et de la philosophie politique du panarchisme de Paul Émile de Puydt16Ayn Rand, Atlas Shrugged (New York: New American Library, 1999) and Paul Émile de Puydt, “Panarchy,” trans. John Zube, April 1998, https://www.panarchy.org/depuydt/1860.eng.html. Le texte de De Puydt’s a été initialement publié en français dans Revue Trimestrielle (July 1860): 222–45., mis au goût du jour technologique, le livre de Davidson et Rees-Mogg décrit un avenir apocalyptique proche où les changements technologiques – en particulier les crypto-monnaies et les cyber-économies – mettront l’État-nation cupide en faillite économique, morale, politique et juridique.

Selon les auteurs de l’époque, dans l’ « ère de l’information » à venir, les démocraties disparaîtront et une « aristocratie de l’information » émergera17Davidson and Rees-Moog, 269.. Cette « élite cognitive »18Ibid., 17. – une techno-version des « vrais hommes de génie » d’Ayn Rand – sera libérée des contraintes et de l’oppression des gouvernements étatiques, et ses capitaux seront gardés en sécurité dans le cloud : « Une grande partie du commerce mondial va migrer vers le nouveau royaume du cyberespace, un endroit où les gouvernements n’auront pas plus de pouvoir qu’ils n’en ont sur les fonds marins ou les autres planètes. […] Le cyberespace est l’ultime juridiction offshore. Une économie sans impôts. Les Bermudes dans le ciel paré de diamants »19Ibid., 23–24..

Au « fond de la mer ou sur les autres planètes » ? Si cela vous paraît familier, c’est parce que Carl Schmitt, dans ses dialogues sur le pouvoir et l’espace dont il était question précédemment20édités en anglais sous le titre, Dialogues on Power and Space, Polity Press, Cambridge, 2015, n’avait pas seulement un, mais deux interlocuteurs modernistes dépourvus de spatialité : d’une part, M. MacFuture, que nous rencontrons en route pour Mars, et d’autre part, M. Neumeyer qui, lui, se dirigeait tout droit vers le sombre fond océanique ! Or, c’est explicitement là que les élites technologiques envisagent de résider : sur d’autres planètes, sur des bases marines flottantes ou dans le cyberespace. Libres de toute limite ou contrainte matérielle, délocalisés, vivant dans un non-espace – loin des mortels « cyberpauvres »21 Ibid., 18. laissés derrière, dans leur finitude corporelle sur une Terre limitée : « Les plus brillants, les plus performants et les plus ambitieux d’entre eux émergeront en tant que véritables Individus Souverains. […] Au plus haut niveau de productivité, ces Individus Souverains seront en concurrence et interagiront d’une manière qui fera écho aux relations entre les dieux dans la mythologie grecque. L’insaisissable Mont Olympe du prochain millénaire se situera dans le cyberespace – un royaume sans existence physique qui verra néanmoins naître ce qui promet d’être la plus grande économie mondiale d’ici la deuxième décennie du nouveau millénaire »22Ibid..

Il s’agit d’une philosophie politique fondée sur l’idée d’un royaume d’activité économique sans existence matérielle, où les « bénéfices iront à l’ « élite cognitive », qui agira de plus en plus en dehors des frontières politiques »23Ibid., 17. et « jouira d’une sorte d’ « immunité diplomatique » contre la plupart des malheurs politiques qui tourmenteront alors les mortels dans la plupart des espaces-temps »24Cette citation et la suivante se trouvent à ibid., 20.. Dans « le même environnement physique que le citoyen ordinaire assujetti, mais dans un royaume politiquement différent ». Du moins, presque dans le même environnement physique, puisqu’ils devront vivre à une certaine distance de l’apocalypse. Mais d’où, alors ? La réponse n’est pas surprenante : « Les régions faiblement peuplées au climat tempéré et disposant d’une grande quantité de terres arables par habitant, comme la Nouvelle-Zélande et l’Argentine, bénéficieront également d’un avantage comparatif »25Ibid., 247..

Voilà vraiment quelque chose que nous n’avons jamais vu auparavant. Si les néolibéraux ont peut-être désintégré la société en atomes, ils n’ont jamais osé dire que ce n’était pas pour le plus grand bien. Pourtant, c’est l’abandon de cet idéal qui se retrouve dans cette idéologie de survie face à l’apocalypse et auquel les techno-milliardaires adhèrent : une philosophie politique de l’évasion, une idéologie explicitement focalisée sur un petit nombre d’élus laissant le reste derrière eux. L’exode planétaire a commencé à voir le jour dans les années 1990 à partir d’un manifeste techno-libertaire qui sacrifiait la solidarité sur l’autel d’un petit nombre d’élites extraterritoriales. Maintenant, nous le savons : les ultra-riches nous laissent derrière eux, et cela fait un certain temps qu’ils l’ont prévu. Face à une autre déesse grecque, Gaïa, ces dieux olympiens autoproclamés n’ont eu qu’à accélérer leurs plans de fuite. C’est la meilleure preuve que nous ayons de l’hypothèse selon laquelle les ultra-riches font sécession – ils le disent eux-mêmes.

Traduit de l’anglais par Pierre de Jouvancourt. Texte initialement paru sous le titre « Life as Exodus » dans B. Latour & P. Weibel (dir.), Critical Zones: The Science and Politics of Landing on Earth. MIT Press, Cambridge, MA, 2020, pp. 284-287.

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1 Devin Coldewey, “Starman Has Gone Dark,” TechCrunch (February 7, 2018), https://techcrunch.com/2018/02/07/starman-has-gone-dark/.
2 c’est-à-dire une consommation destinée soit à mettre en évidence son statut social ou son mode de vie, NDLR
3 Sic itur ad astra : locution latine signifiant « C’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles », NDLR
4 Carl Schmitt, Dialogue on Space, ed. Andreas Kalyvas and Federico Finchelstein, trans. Samuel Garrett Zeitlin (Cambridge: Polity Press, 2015), p. 81
5 Carl Gustav Jung, C. G. Jung Speaking: Interviews and Encounters, ed. William McGuire and R. F. C. Hull (Princeton, NJ: Princeton University Press, 1977), 468
6 Walter Benjamin, “On the Concept of History,” in Walter Benjamin: Selected Writings, 4: 1938–1940, ed. Howard Eiland and Michael W. Jennings (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2006).
7 Jessica Powell, “The Rich Will Outlive Us All”, Medium (January 3, 2018), https://medium.com/s/2069/what-happens-when-the-rich-live-decades-longer-than-the-restof-us-2dfec4a35b21.
8 Alexandre Koyré, From the Closed World to the Infinite Universe (Baltimore, MD:John Hopkins University Press, 1957
9 Voir par exemple Olivia Carville, “The Super Rich of Silicon Valley Have a Doomsday Escape Plan,” Bloomberg (September 5, 2018), https://www.bloomberg.com/ features/2018-rich-new-zealand-doomsday-preppers/ and Mark O’Connell, “Why Silicon Valley Billionaires are Prepping for the Apocalypse in New Zealand,” The Guardian (February 15, 2018), https://www.theguardian.com/news/2018/feb/15/why-siliconvalley- billionaires-are-prepping-for-the-apocalypse-in-new-zealand.
10 Sur les paradis fiscaux voir Nicholas Shaxson, Treasure Islands: Tax Havens and the Men Who Stole the World (London: Bodley Head, 2011) and John Urry, Offshoring (London: Polity Press, 2014).
11 Donna Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene. (Durham,NC: Duke University Press, 2016).
12 Evan Osnos, “Doomsday Prep for the Super-Rich,” The New Yorker (January 30, 2017), https:// www.newyorker.com/magazine/2017/01/30/doomsday-prep-for-thesuper-rich.
13 James Dale Davidson and William Rees-Mogg, The Sovereign Individual: How to Survive and Thrive During the Collapse of the Welfare State (New York: Simon & Schuster, 1997). Une seconde édition a paru deux années plus tard sous le titre The Sovereign Individual: Mastering the Transition to the Information Age (New York: Simon & Schuster, 1999). Les pages citées se réfèrent à la seconde édition.
14 Douglas Rushkoff, “Survival of the Richest,” Medium (July 5, 2018), https://www.onezero.medium.com/survival-of-the-richest-9ef6cddd0cc1.
15 philosophe et romancière conservatrice, cette américaine très influente promeut un capitalisme individualiste de tendance libertarienne, NDLR
16 Ayn Rand, Atlas Shrugged (New York: New American Library, 1999) and Paul Émile de Puydt, “Panarchy,” trans. John Zube, April 1998, https://www.panarchy.org/depuydt/1860.eng.html. Le texte de De Puydt’s a été initialement publié en français dans Revue Trimestrielle (July 1860): 222–45.
17 Davidson and Rees-Moog, 269.
18 Ibid., 17.
19 Ibid., 23–24.
20 édités en anglais sous le titre, Dialogues on Power and Space, Polity Press, Cambridge, 2015
21 Ibid., 18.
22 Ibid.
23 Ibid., 17.
24 Cette citation et la suivante se trouvent à ibid., 20.
25 Ibid., 247.

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13.05.2022 à 16:21

Microcosmos, 4 milliards d’années de symbiose terrestre

Lynn Margulis &nbsp&middot&nbsp Dorian Sagan
Texte intégral (5601 mots)
Temps de lecture : 13 minutes

Ce texte est l’introduction d’un recueil à paraître aux éditions Wildproject : Lynn Margulis, Dorian Sagan, Microcosmos : 4 milliards d’années de symbiose terrestre, Marseille, Wildproject, 2022.

Quand nous observons la vie sur Terre, il est aisé de croire que nous y régnons en maîtres. Influencés par la conscience, par notre société et nos inventions techniques, nous sommes convaincus d’être la forme de vie la plus avancée de cette planète. Même l’immense obscurité de l’univers observable ne nous rend pas plus humbles. Nous voyons l’espace comme un no man’s land à pénétrer et à conquérir, tout comme nous croyons avoir conquis la Terre.

La vie sur Terre fut traditionnellement étudiée comme un prologue aux humains : des formes de vie « inférieures » dépourvues d’intelligence nous ont précédés, et nous nous tenons maintenant au point culminant de l’évolution. De fait, nous nous estimons si semblables à des dieux que nous pensons parfois prendre en main l’évolution en manipulant l’ADN, grand ressort de la vie, selon nos desseins. Nous étudions le microcosme – le monde multimillénaire des micro-organismes – pour découvrir les mécanismes secrets de la vie afin de mieux en prendre le contrôle, et peut-être même de « perfectionner » ce que nous sommes, ainsi que les autres êtres vivants sur Terre.

Mais au cours des trois dernières décennies, une révolution s’est accomplie dans les sciences de la vie. Les témoignages fossiles de vie microbienne primitive, le décodage de l’ADN, et les découvertes sur la composition de nos propres cellules ont fait voler en éclats les idées reçues quant aux origines de la vie et aux dynamiques de l’évolution sur Terre.

D’abord, tout ceci a montré à quel point il est absurde de considérer les humains comme spéciaux, à part, suprêmes. Le microscope a progressivement dévoilé l’étendue du microcosme, et nous offre dorénavant un stupéfiant aperçu de notre véritable place dans la nature. Il apparaît maintenant que les microbes – également appelés micro-organismes, germes, insectes, protozoaires ou bactéries, selon le contexte – sont non seulement les éléments constitutifs de la vie, mais habitent, et sont indispensables à toute structure vivante actuellement connue sur Terre. De la paramécie à la race humaine, toutes les formes de vie sont des agrégats méticuleusement organisés et élaborés de formes de vie microbiennes en évolution. Loin d’être restés en bas d’une quelconque « échelle » évolutionnaire, les micro-organismes nous entourent et nous composent. Ayant survécu sans discontinuité depuis le commencement de la vie, tous les organismes contemporains sont évolués de façon égale.

Ce constat montre nettement la vanité et la présomption de toute tentative de mesurer l’évolution par une progression linéaire qui irait du plus simple – prétendument inférieur – jusqu’au plus complexe (l’humanité étant la forme absolue, la plus « élevée » au sommet de la hiérarchie). Comme nous le verrons, les organismes les plus simples et les plus anciens sont non seulement les ancêtres et le substrat actuel de l’ensemble des êtres vivants sur Terre, mais ils sont aussi prêts à s’étendre et à se modifier les uns les autres au cas où nous, organismes « les plus élevés », aurions la bêtise de nous annihiler.

Deuxièmement, la vision de l’évolution comme une sanglante et permanente compétition entre individus et espèces – distorsion fréquente de la notion darwinienne de « survie du plus apte » – se dissout au profit d’une vision nouvelle de coopération continuelle, d’interaction forte et de dépendance mutuelle entre les formes de vie. La vie n’a pas conquis la planète par la force et le combat, elle y a tressé son réseau. Les formes de vie se sont multipliées et complexifiées en en cooptant d’autres, et non en se contentant de les tuer.

Parce que le microcosme échappe à l’œil nu, nous avons tendance à minimiser sa signification. Pourtant, des trois milliards et demi d’années où la vie a existé sur Terre, l’histoire entière de l’humanité, des cavernes aux gratte-ciel, ne représente même pas 1 %. Non seulement la vie a pris naissance sur la Terre très tôt dans l’histoire de la planète, mais pendant les deux premiers milliards d’années, celle-ci fut habitée uniquement par des micro-organismes bactériens.

En fait, les bactéries et leur évolution sont si cruciales que la division fondamentale entre les formes de vie sur Terre ne réside pas entre les plantes et les animaux, comme on le croit communément, mais entre les procaryotes – les organismes composés de cellules sans noyau, c’est-à-dire les bactéries – et les eucaryotes – toutes les autres formes vivantes1Les eucaryotes comprennent les règnes bien connus des animaux et des végétaux, et ceux moins connus des champignons et des protoctistes. Le terme non officiel de protistes se réfère aux microbes, souvent unicellulaires, membres du règne Protoctistae. Ils comprennent les amibes, les ciliés, les parasites malariens (et en général les protozoaires), les diatomées, les algues marines (et les algues en général), les myxomycètes et les moisissures aquatiques, les parasites plasmodiaux des plantes et bien d’autres organismes méconnus non inclus dans les autres règnes. Les biologistes estiment qu’il existe aujourd’hui près de 200000 espèces de protoctistes, groupées en cinq phylums. Les trois autres règnes eucaryotes, dans l’ordre de leur évolution, sont : Animalia (animaux : qui se développent à partir d’un embryon se formant après la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule), Fungi (moisissures, champignons, levures, rouilles, etc. qui se développent à partir de spores) ; et Plantae (mousses, hépatiques, fougères et plantes portant des cônes ou des fleurs qui se développent à partir d’embryons entourés d’un tissu maternel). Le cinquième règne du vivant, et celui qui a évolué le premier, est le règne Prokaryota, composé entièrement de bactéries (procaryotes). (Les différents noms attribués aux bactéries – monères, procaryotes, eubactéries, etc. – viennent des différentes disciplines scientifiques qui les ont étudiées. L’histoire naturelle, la botanique, la microbiologie, la médecine, l’agriculture et la zoologie ont conservé des traditions extrêmement diverses pour identifier, nommer et classer les microbes.) Le terme microbe n’a pas de spécification particulière en taxonomie ou dans l’évolution, il équivaut à « micro-organisme », et désigne essentiellement un organisme qui n’est visible qu’au microscope. Tous les procaryotes et de nombreux organismes eucaryotes, comme les protistes et certains champignons, sont aussi des microbes en ce sens qu’ils ne sont pas visibles à l’œil nu. Comme « microbe » et « micro-organisme » sont des termes synonymes, nous préfèrerons dans ce livre le terme de microbe, qui a une connotation plus biologique et moins médicale..

Au cours de leurs deux premiers milliards d’années sur Terre, les procaryotes ont constamment transformé la surface et l’atmosphère de la planète. Ils ont inventé et miniaturisé tous les systèmes chimiques essentiels de la vie, un résultat dont l’humanité est encore loin. Cette forme ancienne et élevée de biotechnologie a conduit au développement de fermentation, de la photosynthèse, de la respiration oxygénée, et au retrait de l’azote contenu dans l’air. Elle a également provoqué des crises mondiales, famines, pollutions et extinctions, bien avant l’aube de formes de vie plus volumineuses.

Ces événements stupéfiants, survenus tôt dans l’histoire de la vie, se sont produits via l’interaction d’au moins trois dynamiques évolutionnaires récemment découvertes. La première est la remarquable faculté d’orchestration dont dispose l’ADN. Identifié en 1944 par Oswald T. Avery, Colin MacLeod et Maclyn McCarty comme la substance servant à transmettre l’hérédité, le code de l’ADN fut déchiffré dans les années 1960 après que James Watson et Francis Crick eurent révélé sa méthode de réplication en 1953. Gouvernée par l’ADN, la cellule vivante peut fabriquer une copie d’elle-même, tromper la mort, et maintenir son identité en se reproduisant. De surcroît, puisqu’elle est sujette à la mutation, qui bricole l’identité au hasard, la cellule a le potentiel de survivre au changement.

Un second moteur de l’évolution consiste en une sorte de génie génétique naturel. La bactériologie a depuis longtemps accumulé des preuves de ce phénomène. Depuis quelque cinquante ans, les bactériologistes ont observé chez les procaryotes des transferts rapides et routiniers de différents matériaux génétiques d’un individu à un autre. Chaque bactérie, à n’importe quel moment, dispose de gènes accessoires, provenant de lignées parfois très éloignées, qui remplissent des fonctions que son propre ADN ne peut pas satisfaire. Certains de ces matériaux génétiques se recombinent aux gènes de la cellule native ; d’autres sont à nouveau transmis. Dans certains cas, ils peuvent aussi s’introduire rapidement dans l’appareil génétique de cellules eucaryotes (comme les nôtres).

Ces échanges constituent le répertoire classique des procaryotes. Cependant, même aujourd’hui, de nombreux bactériologistes ne saisissent pas pleinement leur signification : du fait de ce mécanisme, toutes les bactéries du monde ont accès à un capital génétique unique, et à travers celui-ci, elles peuvent bénéficier des mécanismes d’adaptation de tout le règne bactérien. Le rythme des recombinaisons est bien supérieur à celui des mutations : il faudrait des millions d’années aux organismes eucaryotes pour s’ajuster à un changement à l’échelle mondiale auquel les bactéries peuvent s’accommoder en quelques années. En s’adaptant constamment et rapidement aux conditions de l’environnement, les organismes du microcosme soutiennent l’ensemble des êtres vivants par leur réseau mondial d’échanges qui, en fin de compte, affecte tout animal et toute plante vivant sur Terre. Les êtres humains commencent tout juste à apprendre ces techniques de génie génétique, par lesquelles ils fabriquent des substances biochimiques en introduisant des gènes étrangers dans des cellules en cours de reproduction. Mais les procaryotes se servent de ces techniques « nouvelles » depuis des milliards d’années. Le superorganisme mondial que forment les bactéries par leur communication et leur coopération a ainsi rendu la planète fertile et habitable pour des formes de vie plus grandes.

Malgré leur grande portée, les mutations et les transferts génétiques bactériens ne rendent pas compte à eux seuls de l’évolution de toutes les formes de vie peuplant aujourd’hui la Terre. Une des découvertes les plus stimulantes de la microbiologie moderne, qui provient de l’observation des mitochondries – ces minuscules inclusions enveloppées dans une membrane qui se retrouvent pareillement dans les cellules des animaux, des plantes, des champignons et des protistes –, suggère l’existence d’une troisième voie de changement. Bien qu’elles se trouvent à l’extérieur du noyau des cellules d’aujourd’hui, les mitochondries possèdent leurs propres gènes composés d’ADN. À la différence des cellules dans lesquelles elles résident, les mitochondries se reproduisent par simple division, et elles se reproduisent à d’autres moments que le reste de la cellule. Sans les mitochondries, la cellule nucléée – et, par voie de conséquence, la plante ou l’animal – ne peut pas utiliser l’oxygène, et ne peut donc pas vivre.

Les spéculations qui suivirent cette découverte conduisirent les biologistes à un scénario étonnant : les descendants des bactéries qui nageaient dans les mers primitives et respiraient de l’oxygène il y a 3 milliards d’années existent aujourd’hui dans nos corps sous la forme de mitochondries. À une époque reculée, les bactéries se combinèrent avec d’autres micro-organismes. Elles s’installèrent à l’intérieur, fournissant de l’énergie tirée de l’oxygène et s’occupant d’éliminer les déchets, en échange du gîte et du couvert. Les organismes qui avaient fusionné évoluèrent vers des formes de vie plus complexes qui respirèrent l’oxygène. Là réside donc un mécanisme évolutionnaire plus soudain que la mutation : une alliance symbiotique qui devient permanente. En créant des organismes qui ne sont pas simplement la somme de leurs parties, mais quelque chose de plus proche de la somme de toutes les combinaisons possibles de ces parties, de telles alliances entraînent les êtres en développement vers des domaines encore inexplorés. La symbiose, la fusion des organismes en de nouveaux êtres collectifs, s’avère être un puissant facteur de changement sur Terre2Pour une discussion générale sur les catégories et les propriétés principales du vivant, voir L. Margulis et D. Sagan, What is Life?, New York, Simon & Schuster, 1995. Pour un traitement plus technique des taxinomies, voir L. Margulis et K.V. Schwartz, Five Kingdoms, New York, W.H. Freeman, 1997. Certains biologistes ne croient toujours pas à l’origine symbiotique des mitochondries, des chloroplastes et d’autres organites eucaryotes. Cependant, ils représentent de plus en plus une minorité. On peut espérer que le poids des preuves présentées dans ce livre convaincra les biologistes – et tous les autres – de la nécessité de voir la vie comme un phénomène symbiotique. Pour un compte-rendu spécialisé des débuts de l’évolution, voir Lynn Margulis, Symbiosis in Cell Evolution, San Francisco, W. H. Freeman, 1981. En français, voir L. Margulis et D. Sagan, « L’origine des cellules eucaryotes », La Recherche, no  163, février 1985..

Si nous nous examinons comme le produit de milliards d’années de symbiose, la preuve de notre ascendance multimicrobienne devient incontournable. Nos corps contiennent une véritable histoire de la vie sur la Terre. Nos cellules maintiennent un environnement riche en carbone et en hydrogène, comme celui de la planète au début de la vie. Elles vivent dans un milieu composé d’eau et de sels exactement comme les mers primitives. Nous sommes devenus ce que nous sommes par la réunion de partenaires bactériens dans un environnement aqueux. Bien que les moteurs de l’évolution, l’ADN, le transfert de gènes et la symbiose, n’aient été découverts que près d’un siècle après sa mort en 1882, Darwin avait eu la perspicacité d’écrire : « Nous ne pouvons sonder la complexité merveilleuse d’un être organisé, complexité qui est loin d’être diminuée par notre hypothèse. Il faut considérer chaque être vivant comme un microcosme – un petit univers, composé d’une foule d’organismes aptes à se reproduire par eux-mêmes, d’une petitesse inconcevable, et aussi nombreux que les étoiles du firmament3Charles Darwin, De la variation des animaux et des plantes sous l’action de la domestication, vol. 2, Paris, C. Reinwald, 1868 (trad. J.-J. Moulinié), p. 431..  » L’étrange nature de ce petit univers constitue tout le sujet du présent livre.

La structure détaillée de nos cellules trahit les secrets de leurs ancêtres. Les images au microscope électronique des cellules nerveuses de tous les animaux révèlent de nombreux et manifestes « microtubules ». Les cils mobiles des cellules qui tapissent la gorge et le fouet des spermatozoïdes humains présentent le même arrangement peu courant de microtubules, semblable à un cadran téléphonique, et que l’on retrouve dans les cils des ciliés, un groupe prospère de microbes comprenant plus de 8000 espèces différentes. Ces mêmes microtubules apparaissent dans toutes les cellules des plantes, des animaux et des champignons chaque fois que les cellules se divisent. Les microtubules des cellules en cours de division sont constitués de protéines identiques à celles que l’on trouve dans les cellules du cerveau ; ces protéines sont excessivement semblables à certaines de celles rencontrées dans des bactéries très rapides qui ont une forme de tire-bouchon. Pourquoi ? Cela reste une énigme.

Ces exemples, et quelques autres, de reliques vivantes de ce qui fut autrefois des individus séparés, que les chercheurs ont détectés chez une grande variété d’espèces, renforcent de plus en plus la certitude que tous les organismes observables ont évolué par symbiose, c’est-à-dire par groupement conduisant à l’interdépendance physique et au partage permanent des cellules et des corps. Bien que, comme nous le verrons, certains détails de l’origine bactérienne des mitochondries, des microtubules et d’autres parties de la cellule soient difficiles à expliquer, il existe un large consensus parmi les scientifiques ayant étudié les modes de vie du microcosme, quant à la façon dont l’évolution fonctionne par symbiose.

Le processus symbiotique ne connaît pas d’interruption. Nous, organismes du macrocosme, continuons d’interagir avec le microcosme et de dépendre de lui, tout comme nous dépendons les uns des autres. Les plantes de certaines familles (comme celle des légumineuses, qui inclut les pois, les haricots et leurs parents comme le trèfle et la vesce) ne peuvent pas vivre dans un sol pauvre en azote sans les bactéries fixatrices d’azote qui vivent dans les nodules de leurs racines, et le macrocosme ne pourrait pas vivre sans l’azote que rejettent ces plantes. Ni les vaches ni les termites ne sont capables de digérer la cellulose de l’herbe et du bois sans les communautés de microbes qui habitent dans leurs intestins. 10 % de notre masse corporelle sèche est composée de bactéries, dont certaines, qui ne sont pourtant pas congénitales, sont indispensables à notre survie. Une telle coexistence n’est pas une bizarrerie de la nature : c’est l’étoffe même de l’évolution. Sous son effet, les micro-organismes qui fabriquent la vitamine B12 dans nos intestins pourraient bien faire partie intégrante de nos propres cellules d’ici quelques millions d’années. Un agrégat de cellules spécialisées peut devenir un organe. L’union de bactéries autrefois mortelles avec des amibes, créant avec le temps une nouvelle espèce d’amibe, a été observée en laboratoire.

Cette révolution dans l’étude du microcosme porte à notre regard une perspective époustouflante. Il n’est pas absurde de postuler que la conscience même qui nous permet d’explorer les accomplissements de nos cellules naquit peut-être de la concertation de millions de microbes qui mirent leurs facultés en commun et évoluèrent pour devenir le cerveau humain. Cette conscience nous conduit aujourd’hui à bricoler avec l’ADN, et nous commençons à puiser dans les ressources offertes par le procédé très ancien du transfert de gènes. Notre capacité à fabriquer de nouvelles formes de vie peut être vue comme une nouvelle façon, pour la mémoire organique (c’est-à-dire le souvenir et l’activation du passé dans le présent), de gagner en intensité. La vie a créé une boucle auto-référentielle géante, dans laquelle les changements de l’ADN ont conduit à l’émergence de la conscience qui, à son tour, nous permet de changer l’ADN. Notre curiosité, notre soif de connaître, notre enthousiasme à partir dans l’espace, à nous disséminer, nos sondes parties vers d’autres planètes et au-delà représentent une des stratégies les plus avancées d’expansion de la vie, qui débuta dans le microcosme il y a quelque 3,5 milliards d’années. Nous ne sommes que le reflet d’une tendance très ancienne.

Depuis la première bactérie jusqu’à aujourd’hui, des myriades d’organismes formés symbiotiquement ont vécu et sont morts. Mais le dénominateur commun microbien reste inchangé dans son essence. Notre ADN dérive, à travers une séquence ininterrompue, des mêmes molécules que les plus anciennes cellules qui se formèrent sur les bords des premiers océans, chauds et peu profonds. Nos corps, comme ceux de toute vie, préservent l’environnement de la Terre primitive. Nous coexistons avec les microbes d’aujourd’hui et abritons les restes des autres, symbiotiquement intégrés à l’intérieur de nos cellules. Ainsi le microcosme vit en nous, et nous en lui.

Certains lecteurs trouveront que cette notion est déroutante et dérangeante. Outre qu’elle dégonfle la baudruche de notre présomptueuse supériorité sur le reste de la nature, cette vision défie nos idées d’individualité, d’unicité et d’indépendance. Elle viole même notre conception de nous-mêmes comme des êtres distincts, séparés du reste de la nature. Penser que nous-mêmes et notre environnement sommes une mosaïque de vie microscopique en pleine évolution peut donner le sentiment d’une dépossession de nous-mêmes, d’une dissolution, voire d’une annihilation. Les conclusions philosophiques auxquelles nous parviendrons plus loin sont encore plus perturbantes : la possibilité que des organismes sans intelligence exercent un contrôle cybernétique sur la surface de la Terre remet en question le caractère prétendument unique de la conscience et de l’intelligence humaines.

Paradoxalement, en magnifiant le microcosme pour trouver nos origines, nous pouvons pleinement mesurer le triomphe, tout autant que l’insignifiance de l’individu. La plus petite unité de vie – une cellule bactérienne isolée – est un monument de réseaux et de processus sans rival dans l’univers tel que nous le connaissons. Chaque individu qui grandit, double de volume, puis se reproduit constitue un exemple de réussite. Cependant, de la même manière que le succès d’un individu est immergé dans celui de son espèce, celui de l’espèce est immergé dans le réseau global de la vie – succès d’un tout autre ordre de grandeur.

Il est tentant, même pour des scientifiques, de se laisser exalter par les cas exceptionnels. Des disciples de Darwin aux ingénieurs généticiens d’aujourd’hui, la science a vulgarisé l’idée que les humains représentent le barreau le plus élevé de l’ « échelle » de l’évolution et que la technologie nous a fait quitter le cadre de l’évolution. Certains savants éminents et exigeants, comme Francis Crick dans son livre La vie vient de l’espace, ont écrit que la vie en général et la conscience humaine en particulier sont si miraculeuses qu’elles n’ont pas pu être d’origine terrestre, mais ont dû naître ailleurs dans l’univers4Francis Crick, La vie vient de l’espace, Paris, Hachette, 1982 (trad. René Bernex).. D’autres pensent encore que les humains sont les enfants d’une « intelligence supérieure », d’un patriarche divin.

Ce livre a été écrit pour montrer que ces points de vue sous-estiment la Terre et la nature. Rien ne prouve que les êtres humains soient les régisseurs suprêmes de la vie sur Terre, ni les descendants d’une source extraterrestre super intelligente. Mais les preuves existent qu’ils sont des recombinaisons de puissantes communautés bactériennes qui ont une histoire vieille de plusieurs milliards d’années. Nous faisons partie d’un réseau dense qui remonte à la prise de possession de la Terre par les bactéries. Les pouvoirs de notre intelligence et de notre technologie ne nous appartiennent pas en propre, ils appartiennent à toute la vie. Comme l’évolution laisse rarement de côté des attributs qui s’avèrent utiles, il est vraisemblable que nos pouvoirs, qui dérivent du microcosme, perdureront dans le microcosme. L’intelligence et la technologie, que l’humanité a couvées, sont en réalité la propriété du microcosme. Dans l’avenir, elles pourraient bien survivre à notre espèce sous des formes qui défient notre imagination limitée.

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Notes
1 Les eucaryotes comprennent les règnes bien connus des animaux et des végétaux, et ceux moins connus des champignons et des protoctistes. Le terme non officiel de protistes se réfère aux microbes, souvent unicellulaires, membres du règne Protoctistae. Ils comprennent les amibes, les ciliés, les parasites malariens (et en général les protozoaires), les diatomées, les algues marines (et les algues en général), les myxomycètes et les moisissures aquatiques, les parasites plasmodiaux des plantes et bien d’autres organismes méconnus non inclus dans les autres règnes. Les biologistes estiment qu’il existe aujourd’hui près de 200000 espèces de protoctistes, groupées en cinq phylums. Les trois autres règnes eucaryotes, dans l’ordre de leur évolution, sont : Animalia (animaux : qui se développent à partir d’un embryon se formant après la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule), Fungi (moisissures, champignons, levures, rouilles, etc. qui se développent à partir de spores) ; et Plantae (mousses, hépatiques, fougères et plantes portant des cônes ou des fleurs qui se développent à partir d’embryons entourés d’un tissu maternel). Le cinquième règne du vivant, et celui qui a évolué le premier, est le règne Prokaryota, composé entièrement de bactéries (procaryotes). (Les différents noms attribués aux bactéries – monères, procaryotes, eubactéries, etc. – viennent des différentes disciplines scientifiques qui les ont étudiées. L’histoire naturelle, la botanique, la microbiologie, la médecine, l’agriculture et la zoologie ont conservé des traditions extrêmement diverses pour identifier, nommer et classer les microbes.) Le terme microbe n’a pas de spécification particulière en taxonomie ou dans l’évolution, il équivaut à « micro-organisme », et désigne essentiellement un organisme qui n’est visible qu’au microscope. Tous les procaryotes et de nombreux organismes eucaryotes, comme les protistes et certains champignons, sont aussi des microbes en ce sens qu’ils ne sont pas visibles à l’œil nu. Comme « microbe » et « micro-organisme » sont des termes synonymes, nous préfèrerons dans ce livre le terme de microbe, qui a une connotation plus biologique et moins médicale.
2 Pour une discussion générale sur les catégories et les propriétés principales du vivant, voir L. Margulis et D. Sagan, What is Life?, New York, Simon & Schuster, 1995. Pour un traitement plus technique des taxinomies, voir L. Margulis et K.V. Schwartz, Five Kingdoms, New York, W.H. Freeman, 1997. Certains biologistes ne croient toujours pas à l’origine symbiotique des mitochondries, des chloroplastes et d’autres organites eucaryotes. Cependant, ils représentent de plus en plus une minorité. On peut espérer que le poids des preuves présentées dans ce livre convaincra les biologistes – et tous les autres – de la nécessité de voir la vie comme un phénomène symbiotique. Pour un compte-rendu spécialisé des débuts de l’évolution, voir Lynn Margulis, Symbiosis in Cell Evolution, San Francisco, W. H. Freeman, 1981. En français, voir L. Margulis et D. Sagan, « L’origine des cellules eucaryotes », La Recherche, no  163, février 1985.
3 Charles Darwin, De la variation des animaux et des plantes sous l’action de la domestication, vol. 2, Paris, C. Reinwald, 1868 (trad. J.-J. Moulinié), p. 431.
4 Francis Crick, La vie vient de l’espace, Paris, Hachette, 1982 (trad. René Bernex).

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12.05.2022 à 10:20

Pour des reprises de savoirs, appel à des chantiers Pluri·versités

Reprises de savoirs
Texte intégral (1766 mots)
Temps de lecture : 3 minutes

Venus d’horizons divers, nous sommes des étudiant.e.s, chercheuses et chercheurs, enseignant.e.s refusant l’hégémonie de savoirs excluants et souvent destructeurs, des déserteurs de l’Éducation Nationale et de la Re- cherche, des militant.e.s de l’éducation populaire, des activistes engagé.e.s dans des lieux et des expériences visant à la reprise d’une autonomie politique et matérielle.

Nous nous sommes rencontré.e.s depuis plusieurs années et de manière informelle autour d’expériences d’écoles de la Terre en divers lieux, sur des zones à défendre, au sein de luttes pour les communs, autour de l’appel pour les Soulèvements de la Terre, lors des enquêtes et rencontres Reprises de terre, dans des cantines populaires.

Ce qui nous lie, c’est la défense, la récupération et le soin des milieux de vie, la pluralité des mondes terrestres, menacés par une machinerie guerrière qui s’attaque au vivant sous toutes ses formes, humaines et autres qu’humaines. Comment se projeter dans un monde secoué par le chaos climatique, l’effondrement du vivant, la précarité sociale, l’autoritarisme et la guerre ? Comment vivre ensemble et apprendre de nos expériences présentes et passées, ici et ailleurs? Comment « faire école » pour s’inscrire dans la durée ?

Les institutions de transmission et de production des savoirs, Éducation Nationale, Université fondent leur légitimité sur la production de « savoirs experts », uniformisés, sélectifs, qui subordonnent de plus en plus les connaissances à l’agenda industriel, à l’efficacité, aux logiques productivistes et concurrentielles, à l’adaptation aux chocs écologiques et sociaux. Elles sont déconnectés des nécessités et connaissances vitales auxquelles nous confrontent les chocs écologiques et la désolation sociale.

D’un autre côté, des expériences et lieux multiples, ancrés dans des territoires, mettent en lumière des savoirs marginalisés, déniés, souvent méprisés. Ce sont des lieux de recherche, d’enquête, de réflexions, de création, qui réévaluent les savoir-habitants, les savoirs sensibles, les savoirs de subsistance, des savoirs terrestres ancrés dans les manières d’habiter et de faire société, attentifs à dépasser les dominations qui excluent, humilient et minent nos mondes communs.

Voilà pourquoi nous appelons à investir cet été des chantiers collectifs un peu partout en France. Ils se tiendront dans des lieux déjà existants, qu’il s’agit aussi de renforcer et relier, des lieux en construction ou à inventer. Ils se dérouleront dans le cadre d’une vie collective et autogérée, attentive au soin des personnes, des lieux, des groupes. Soucieux de la pluralité des savoirs et des manières de les transmettre, inspirés d’expériences et réflexions passées et présentes, ils mêleront, en les décloisonnant, des temps forts de travaux manuels collectifs, des temps de partages de savoirs plus théoriques, des temps de création et de fête. Ils seront une ébauche pour l’invention de Pluri·versités de la Terre.

Pour en savoir plus :

-> le premier appel lancé début 2022, plus détaillé

-> le site avec les dates et les info sur tous les chantiers-pluriversités de cet été


Cet appel à reprises de savoirs est publié, et c’est un heureux hasard, deux jours après l’appel à déserter à déserter et à rejoindre les alternatives et les luttes socio-écologiques des étudiant·es d’AgroParisTech lors de leur cérémonie de diplôme.

Les premiers chantiers pluri·versités, été 2022


13 au 17 juin 2022
Sentir penser une recherche-action-création
Ferme de Combreux, Tournan en Brie,  Seine-et-Marne  


13-17 juillet 2022
Creuser une mare à grenouille contre la métropole: participer à la renaturation du sol artificialisé d’une friche urbaine.
Terrain de BMX, Quartier Libre des Lentillères, Côte d’or


13-18 juillet 2022
Entremêler savoirs & pratiques naturalistes aux approches sensibles pour lutter contre les projets délétères et les logiques de compensation
Ecole des Tritons, Zad Nddl, Loire Atlantique


16-30 juillet 2022 
Trois chantiers dans le Tarn: « Après le béton, l’autogestion l’autonomie et la désertion » / « Ruine associative » / « Voûtes catalanes »


24-30 juillet 2022 
Savoir/faire avec la nature, explorations écoféministes
Saint-Martin-de-Fugères en Haute-Loire


30 juillet-22 août
Alterfixe : camp autogéré sur l’installation paysanne dans le bocage Ornais
pitan


15-30 août
Écologie politique d’une vanne à moulin 
La quincaillerie (21150 Venarey-les-Laumes) & FRICHE


18-25 août
Sciences et techniques post-pétroles
Collectif en Mayenne de 3 familles néo-insallées


20-28 aout 2022
Le luxe communal / déserter l’art extractiviste
Ateliers de la désertion, zad de Notre-Dame-des-Landes, Loire-Atlantique


Fin août ou septembre (date et lieu à préciser)
Nourrir-penser nos luttes


Septembre (dates en précision)
Jardin aériens. Autonomie alimentaire et internationalisme : construire, semer, se préparer 
L’Aeri, lieu cosmopolite d’entraide et de rencontre (Montreuil 93) et La cantine syrienne, collectif auto-organisé d’exilé.e.s syrien.ne.s et de militant.e.s internationalistes.


01- 09 octobre
Énergie, pouvoir & autonomie (chantier énergie 3ème édition)
La grange de Montabot (50334)

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