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08.06.2026 à 14:44

Colonialité toxique : dans les paysages radioactifs du Sahara

Hélène Claudot-Hawad

Texte intégral (3777 mots)
Temps de lecture : 13 minutes

À propos du livre de Samia Henni, Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara, paru en 2026 aux Éditions B42 dans la collection « Culture ».

“Au début des débuts,

c’était dans l’air.

Un, deux, trois,

l’espace et le temps se figèrent

et ensuite au fond de la terre

quatre, cinq, six, sept, huit.

À la neuvième explosion,

même le chaos et l’absolu silence

s’affaissèrent

sous la poussière et sous les fumées.

Alors les jeux manies atomiques

du CEA

chez nos frères polynésiens.

Et nous,

nous les Touaregs,

nous phéromone de Satan,

d’ici jusqu’au large du grand désert

nous nous dressons

infiniment debout

sur la hanche du vide.”

Hawad, Sahara. Visions atomiques

De 1960 à 1966, avant et après l’indépendance de l’Algérie, l’État français a expérimenté au Sahara dit algérien dix-sept bombes atomiques et autres essais chimiques. Ce sujet a longtemps été tabou en France, dans la presse, dans les discours politiques aussi bien que dans le cadre académique où enquêtes, témoignages, littérature et recherches sur ce thème ont été invisibilisés. Seul le réseau associatif et militant a soutenu les travaux abordant ce domaine – comme par exemple le livre de Raphaël Granvaud, Areva en Afrique, Une face cachée du nucléaire françaisLe rayonnement de la France

C’est le cas du nouveau livre de Samia Henni, Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara. Paru d’abord en anglais

Affiche suisse de l’exposition “Performing Colonial Toxicity” de Samia Henni.

« Saharanisme »

Faisant écho à cette question, Brahim El Guabli, professeur de pensée et littérature comparées à l’Université Johns Hopkins (USA), explore dans son dernier ouvrage, Desert Imaginations, la représentation des « déserts » à travers une variété de sources littéraires et historiques plurilingues (amazigh, arabe, français, anglais)terra nullius, inhabitée, improductive, inutile et menaçante. La fiction mondialisée d’un désert vide et sans vie a permis de légitimer des projets d’exploitation brutaux et destructifse siècle à aujourd’hui. Il fait de ces notions un outil conceptuel permettant d’approcher à plusieurs niveaux les usages et mésusages du désert, quelles que soient les parties du monde concernées. L’auteur distingue divers secteurs – spirituel, extractif, instrumental, sexuel – où s’exerce le saharanisme. En contrepoint de cette idéologie inhérente aux intérêts coloniaux, Brahim El Guabli montre le rapport intime que des écrivains et artistes autochtones manifestent dans leurs œuvres envers leur environnement, tangible et intangible, humain et non humain, une posture écologique sensible qu’il appelle ecocare ou encore éthique autochtone de la conscience environnementale. Cette attitude m’évoque une maxime touarègue Amaḍal amadal, « la terre est ce qui protège », mise en relation au Sahara avec la nécessité d’être nomade pour ne pas « peser sur le dos de la terre ». Comment une terre confisquée pour être mutilée, blessée, amputée, pourrait-elle continuer à protéger ses enfants ? Telle est la question que se posaient les Touaregs après les interventions violentes menées sur leur sol telles que les explosions atomiques, le creusement des puits de pétrole et des mines d’uranium, ou le réaménagement étrange de l’Afrique saharo-sahélienne en petits territoires enclos sur eux-mêmes, bardés de fils de fer barbelés

“Desert Imaginations – A History of Saharanism and Its Radical Consequences”, de Brahim El Guabli, éd. University of California Press, 2025.

La notion de saharanisme parait très utile pour approcher au présent divers types de faits, des plus anodins aux plus dommageables, tous fondés sur une hiérarchisation implicite des savoirs. Par exemple, l’obsession – a priori bienveillante – des organismes de développement ou d’aide qui interviennent en pays nomade pour creuser des puits, comme si le problème en zone aride était l’eau et non la gestion de l’eau. Pourtant, le piétinement animal intense autour des points d’eau, comme le disent bien les intéressés, détruit tous les pâturages alentour. Avec la multiplication des puits, aucune des stratégies nomades pour régénérer la flore ou conserver les plantes fourragères résistant au vent et permettant d’étager la consommation des pâturages ne peut plus s’exercer. Mais rien n’arrête ces politiques sédentaires du territoire couplées à la restriction de la mobilité qui ont finalement conduit à l’incapacité croissante de faire face aux sécheresses – pire, elles les ont aggravées.

Au sujet des essais nucléaires français au Sahara, les approches des deux ouvrages cités se croisent et se complètent. Comment sortir du secret ? Comment rendre compte de la nuisance impalpable et occultée de ces explosions ? Comment documenter ce programme secret et ses lourdes conséquences, alors que la majorité des archives les concernant sont jusqu’à présent classées « secret-défense » ? Comment rendre audibles les voix des habitants sur la violence mortifère infligée à leurs vies et à leur terre par les gouvernements français et algérien qui ne les ont ni consultés ni avertis ?

Comment sortir du secret ? Comment rendre compte de la nuisance impalpable et occultée de ces explosions ? Comment rendre audibles les voix des habitants sur la violence mortifère infligée à leurs vies ?

Trouver des voies et des voix pour répondre à ces interrogations fait partie des objectifs clairement énoncés par Samia Henni. Contestant « l’obsession coloniale et néolibérale de la “nouveauté”, la volonté d’être “le premier” à dire ou faire quelque-chose » (p. 37), l’autrice met à la disposition de ses lecteurs et lectrices les informations et les sources dont elle dispose, c’est-à-dire une centaine de documents d’archives (photos, textes) et la reproduction des témoignages de victimes (travailleurs et population d’Algérie, vétérans français) pour servir de socle à de futures recherches.

Ce livre généreux et militant est fondé sur le partage des documents assemblés en étroite collaboration avec l’Observatoire des armements à Lyon. Il est destiné à « donner corps au silence des archives institutionnelles » et appelle à continuer le travail de mémoire et d’investigation permettant une autre narration des faits et un examen des responsabilités pour, à terme, exiger la décontamination des sites, l’ouverture totale des archives et la perspective de réparations.

Lire aussi | Comment et quoi “réparer” après le colonialisme nucléaire・Léna Silberzahn (2025)

Car ces déflagrations nucléaires, décidées depuis Paris et prolongées en 1962 par les Accords d’Evian avec le gouvernement provisoire d’Algérie, ont eu de multiples répercussions sur les corps, sur l’environnement, sur le bâti, sur les paysages, sur les sols. Le matériel contaminé a été enseveli dans l’urgence au départ du personnel français en 1967, puis déterré par les puissants vents sahariens.

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Temps et espace du désastre atomique

À partir de documents visuels et d’archives arrachées au secret, Samia Henni retrace les caractéristiques techniques et humaines des deux sites où les explosions ont été menées : d’un côté, Reggane, où furent lancées quatre bombes atmosphériques et de l’autre, In Ekker, émetteur de treize bombes souterraines, certaines échappant au confinement, et cinq expériences supplémentaires de dispersion atmosphérique de plutonium. Elle propose ensuite un corpus visuel composé d’extraits de documentaires et de reportages télévisés, et la reproduction de témoignages des victimes françaises.

Dans le procédé éditorial choisi, les images impactent efficacement le regard en anticipant le texte. Ainsi, au début de l’introduction, onze photos aux tons jaune-sépia nous plongent dans la matérialité du secret, avec en première page un panneau d’interdiction de prise de vue et de menaces de sanctions contre tout contrevenant, planté sur l’un des sites d’expérimentation. Les images suivantes élargissent la focale, de la localisation des sites à l’emplacement des zones de tirs, du croquis topographique des infrastructures à une manifestation à Accra au Ghana contre ces expériences. Jusqu’à la photo de la « gerboisite », un terme qui conceptualise la matière radioactive anthropogénique produite par les explosions atmosphériques baptisées Gerboises par le pouvoir colonial. Enfin, une image satellite captant les mouvements intercontinentaux de la poussière radioactive du Sahara met immédiatement en évidence la nécessité d’un changement d’échelle pour l’analyse de ces faits.

Image de la “gerboisite” tirée du livre de Samia Henni.

L’ouvrage restitue la situation géographique précise des deux sites d’expérimentation : Reggane dans la plaine de la Tanezrouft et In Ekker sur le mont Taourirt tan Afalla (littéralement en langue locale « Colline du haut » ou du « nord ») et aussi Taourirt tan Ataram (« Colline de l’ouest ») dans le massif de l’Ahaggar (nom utilisé dans l’ouvrage sous sa forme arabisée, Hoggar). Remarquons que les toponymes mentionnés sont tous amazighs. Ce qui donne une résonance particulière au choix de ces lieux situés à plus de 1000 km d’Alger et révèle une autre invisibilité qui n’est pas manifeste dans l’ouvrage, celle des habitants ancestraux de ces terres, les Imuhagh

Samia Henni situe son propos dans le cadre national de l’Algérie. Elle montre cependant que le temps et l’espace de la toxicité nucléaire ne sont pas à l’échelle de la géopolitique humaine. Des témoins évoquent la violence monstrueuse des explosions ressentie non seulement à proximité, à Tamanrasset, mais aussi à 600 km à l’est à Djanet et à plus de 1 000 kilomètres au sud-ouest à Gao (p. 42), ou encore au sud-est dans l’Aïr

Carte des routes caravanières tirée du livre d’Hélène Claudot-Hawad, “Touaregs”, Gallimard Découvertes, 2002 (p. 20).

La toxicité invisible, impérissable, inquantifiable, irréversible, circule et s’infiltre partout où la diffusent les vents du globe. Elle contamine non seulement les lieux décrétés vides et sans importance par les autorités coloniales puis postcoloniales – notamment les territoires nomades –, mais également les pays et les continents des décideurs de la mise à feu des bombes atomiques. Elle s’étend à la terre entière et restitue, au-delà de l’approche spatialement fragmentée des événements, la perception géographique nomade qui au Sahara relie directement l’Ahaggar (actuelle Algérie), l’Ajjer (entre l’Algérie et la Libye), l’Aïr (actuel Niger), la Tademekkat (entre le Mali et le Burkina Faso) et la Tagaraygarayt (actuel Niger).

Je rajouterai une information donnée par les Touaregs qui circulent entre l’Ahaggar et l’Aïr. Selon eux, l’abandon en 1967 des sites nucléaires français du côté algérien aurait été suivi par le transfert entre l’Ahaggar et l’Aïr d’une partie des anciens engins de chantier ainsi que du personnel pour mener des opérations de prospection à Madawela dans la vallée de Tin Marsoy. Cette partie du territoire touareg se trouvait rattachée depuis 1960 à l’État du Niger. Les nomades se souviennent des déplacements incessants et extrêmement dérangeants de camions énormes équipés de sondes qui sillonnaient les terres pastorales et creusaient le sol, faisant parfois jaillir de l’eau sans reboucher leurs forages en quittant les lieux.

Comme ce fut le cas du côté algérien dans les années 1950 en pleine période coloniale, les autorités françaises se sont accaparé des terres touarègues pour y creuser des mines, interdisant aux nomades d’y poursuivre leur vie.

Ces travaux de prospection terrestres mais aussi aériens ont abouti à la mise en œuvre de l’exploitation d’un immense gisement d’uranium à Arlit, à environ 15 kilomètres de Madawela, ce dernier site étant laissé inactif, mais gardé par l’armée nigérienne. Comme ce fut le cas du côté algérien dans les années 1950 en pleine période coloniale, deux décennies plus tard, dans un État indépendant, les autorités françaises s’accaparèrent brutalement des terres touarègues de l’Aïr pour créer les infrastructures géantes d’une première mine à ciel ouvert (Arlit), puis d’une mine souterraine (Akokan), et d’une ville qui compte à présent plus de 100 000 habitants, détruisant toutes les ressources pastorales locales et interdisant aux nomades de poursuivre leur vie sur leurs propres terres. C’est à cette période que les contrôles et les détentions arbitraires de civils touaregs s’intensifièrent au nord du Niger, au point de transformer le seul fait d’être enturbanné en délit menant automatiquement à l’arrestation et à la confiscation des marchandises pour les caravaniers.

Lire aussi | L’indépendance énergétique de la France avec l’uranium du Sahara・Hélène Claudot-Hawad (2022)

Ahaggar, 1980. Photographie Hélène Claudot-Hawad.

Des vies qui ne comptent pas ?

Comme l’écrit Samia Henni, après les explosions nucléaires des années 1960, les nomades, les oasiens et les citadins de la région de Reggane et de la vallée du Touat ont été directement affectés. Entre 1960 et 2008, la démographie chuta de moitié, passant de 40 000 à quelque 20 000 habitants (p. 93). La description détaillée des chantiers menés pour les opérations nucléaires et l’accueil du personnel à Reggane, Hamoudia et au point zéro des expérimentations – 82 000 m2 de bâtiments, 7000 m2 d’ouvrages souterrains, 100 km de routes, 3 centrales électriques, etc. (p. 96) – donne une idée du gigantisme de ces infrastructures (laboratoires, appareils de mesures, base avancée, ville nouvelle), au prix d’un labeur humain démesuré, diurne autant que nocturne. La recension des constructions techniques du second site dégage la même impression de démesure et de captation sans merci des terres (170 570 hectares) et des ressources locales. Non seulement l’eau et l’air de l’oued Amguel, mais la main d’œuvre autochtone, à laquelle s’ajoutaient sur le site la main d’œuvre importée d’autres régions de l’Ouest africain, ainsi que les militaires, appelés, techniciens et ingénieurs français, soit environ 9000 personnes sur le site au moment des explosions.

Dans les années 1960, les procédés de décontamination des corps humains et des engins au jet d’eau (p. 114) paraissent dérisoires, irresponsables et même cyniques dans la mesure où l’eau n’a vraisemblablement pas échappé à la pollution. Pas plus les multiples échecs du confinement des bombes dans les galeries souterraines que l’indépendance de l’Algérie en 1962 n’ont empêché la continuation des essais par la France qui a également poursuivi de 1964 à 1966 ses expériences de dispersion du plutonium (nom de code Pollen) en bafouant le Traité d’interdiction des essais nucléaires atmosphériques signé en 1963. Pire, les expériences biologiques conduites lors de la bombe Gerboise blanche auraient concerné non seulement des animaux (dont des cages et cadavres ont été retrouvés abandonnés sur le site), mais aussi des corps humains, morts ou vivants, ou des « cobayes humains » comme le formule Bruno Barillot dans son ouvrage, Essais nucléaires français : l’héritage empoisonné

Trace de l’explosion de “Gerboise bleue”.

Un travailleur local, interrogé trois décennies plus tard, rapporte qu’après les déflagrations, « la plupart des gens qui sont tombés malades sont ceux des campements qui habitent la montagne » (p. 156), autrement dit les habitants invisibilisés d’un désert décrété « vide » par les autorités françaises et algériennes. Le photographe et sociologue Bruno Hadjih a documenté le ravage sanitaire et létal (17 décès survenus immédiatement) des habitants du village de Mertoutek et la destruction durable de leur environnement après la bombe non maîtrisée de Béryl en 1962.

Le gouvernement français est resté inactif sans mener d’étude de suivi après l’explosion, pas plus qu’il n’a proposé de réparation. Par ailleurs, il n’a fourni aucun descriptif technique des décharges toxiques qu’il a laissées au Sahara et qui continuent d’affecter la santé des êtres vivants. Comme si finalement, tout cela n’avait jamais existé et n’avait eu aucune conséquence pour personne. Jusqu’à quand ?

J’avance à travers les entrailles de la fournaise

Je les entends

sécheresse de leur cœur

Et ils me roulent dans le nuage

champignon nuée

brouhaha atomique

Et ils aboient

Toi, tu n’existes pas,

tu n’as jamais existé

Hawad, Irradiés

L’investigation sans fin

Au final, on comprend à quel point le projet nécessaire de « documenter le paysage radioactif dans le Sahara » comme le propose Samia Henni est un programme collaboratif à long terme. La constitution de « contre-archives » dans ce domaine est une tâche ardue et ouverte qui appelle à d’autres enquêtes pour sortir le désert de l’oubli. Par exemple, comment faire résonner la mémoire et le présent de ceux qui sont effacés de la carte ? Quelles constellations d’expériences et de géographies peuvent être retracées en dehors des cadres restrictifs de la cartographie coloniale ? Comment mettre en dialogue les expériences vécues par les habitants des différents territoires sacrifiés lors des mises à feu nucléaires réalisées par la France, mais aussi par les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne et la Chine entre 1945 et 1980 ? Quels sont les formes de survie et de résistance qui ont émergé face à la catastrophe ? Comment faire entendre la voix des écrivains et des artistes qui mobilisent un imaginaire créatif capable de submerger le saharanisme, alors même qu’eux et leurs peuples subissent jusqu’à aujourd’hui la confiscation, la dévastation et la pollution nucléaire ou minière de leurs terres ? Le « Saharanisme expérimental » va en effet de pair avec le « Saharanisme extractif » pour reprendre les concepts de Brahim El Guabli. Quelles relations établir entre d’un côté la manne minérale concentrée au Sahara central sur les territoires nomades (pétrole et gaz en Algérie et Libye, uranium, charbon, or au Niger, or au Mali) et, de l’autre côté, la répression brutale qui touche leurs habitants, privés de leurs droits fonciers, jusqu’à nier et éradiquer leur nom, leur langue, leur mode de vie, leur société et leur histoire ? Le travail d’investigation à venir est immense, il réservera probablement des surprises, autant que l’étude des conséquences, impensées et impensables, de la radioactivité.

Lire aussi | La bombe, ses femmes et ses enfants・Naïké Desquesnes (2025)

Image principale : la piste du Tanezrouft en 1990, Wikimedia.

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04.06.2026 à 14:49

Les esprits furieux : cartographie de l’extrême-droite étasunienne

Sébastien Broca

Texte intégral (5893 mots)
Temps de lecture : 21 minutes Etats-Unis, Extrême droite, Luttes, Politique, Violence

À propos du livre de Laura K. Field, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right, Princeton University Press, 2025.

Paru aux États-Unis en novembre 2025, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right est consacré à la « Nouvelle Droite ». Selon l’autrice, Laura K. Field, il faut entendre par là le « groupe dynamique d’intellectuels et de militants qui ont constitué le cerveau et le bras armé de la nouvelle politique populiste du Parti républicain » (p. 2). L’objectif de l’ouvrage est de cartographier et de comprendre les courants idéologiques qui irriguent le trumpisme, ainsi que la manière dont ils ont gagné en influence entre 2016 et 2025.

C’est donc un livre qui porte sur des intellectuels et non sur des hommes politiques, sur les théories sous-jacentes aux deux administrations Trump plus que sur les mesures mises en œuvre. La conviction de L. Field est que ces idées méritent qu’on s’y attarde. Elle en offre une analyse généreuse, au sens d’un effort sincère et approfondi pour les comprendre, par-delà la répulsion politique qu’elles suscitent, y compris chez elle. Elle donne toujours une chance aux pensées étudiées et leur reconnaît même parfois certains mérites. Ce positionnement intellectuel, dont la rigueur analytique n’exclut pas l’engagement critique, tient en partie au parcours de l’autrice, qui a un temps fréquenté certains cercles conservateurs nord-américains. Parmi les nombreuses publications récentes sur les idéologies d’extrême-droite, l’ouvrage possède de ce fait une vraie singularité. Il représente une contribution intellectuelle de premier ordre, qui offre l’analyse la plus complète à ce jour des courants idéologiques de la Nouvelle Droite états-unienne. Furious Minds mérite donc d’être lu et discuté, y compris dans des milieux écologistes bien éloignés de ceux décrits dans l’ouvrage. Tout projet se réclamant de l’écologie politique ne peut, me semble-t-il, ignorer les dynamiques intellectuelles à l’œuvre chez ses adversaires politiques.

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Différences et répétitions

Laura K. Field déploie une approche qui relève pour l’essentiel de la théorie politique, du fait de sa formation dans cette discipline. Elle s’attarde sur les idées, leur histoire et la cohérence ou l’incohérence des argumentations qu’elles soutiennent. Néanmoins, son propos possède aussi – ce qui est plus rare – une certaine qualité sociologique, intimement liée à sa trajectoire personnelle. L’autrice a suivi sa formation universitaire dans les cercles néo-straussiens à l’Université de l’Alberta au Canada puis, en doctorat, à l’Université du Texas à Austin. L’ouvrage débute ainsi par le récit d’une anecdote survenue en 2010. Alors qu’elle est doctorante, Laura K. Field se trouve confrontée au sexisme, au racisme et à la vulgarité réactionnaire de certains conservateurs, lorsqu’au dîner d’une école d’été à laquelle elle participe, son voisin de table lui indique sans détour avoir envie de « baiser » Michelle Obama. Elle fait de cette scène le point de départ de son ouvrage, en même temps qu’un moment de rupture biographique : le début de son éloignement du monde intellectuel qui a enfanté la Nouvelle Droite.

Sa familiarité avec ce milieu contribue à donner à l’ouvrage une épaisseur et une vérité qui font défaut à nombre d’approches critiques des pensées d’extrême-droite. Bien qu’il soit dans Furious Minds essentiellement question d’idées et de théories, celles-ci sont sans cesse rattachées aux lieux où elles s’élaborent (des universités comme Harvard ou Notre Dame, des think tanks comme le Claremont Institute ou la Heritage Foundation) et aux espaces où elles se diffusent, comme la National Conservatism Conference. Elles sont aussi éclairées par la reconstitution des trajectoires sociales de leurs auteurs et par l’observation, parfois un brin caustique, de l’ethos de ces intellectuels, souvent caractérisés par leur élitisme, leur misogynie et leur déconnexion vis-à-vis des conditions d’existence réelles d’une majorité de leurs compatriotes.

L’ouvrage dépasse en outre le présentisme, qui affecte bon nombre d’analyses du trumpisme, en replaçant celui-ci dans l’histoire du conservatisme et du Parti républicain. L. Field souligne ainsi que tout n’est pas original, loin de là, dans le positionnement intellectuel de la Nouvelle Droite et dans les dynamiques qui ont contribué à son essor. Elle rappelle que le racisme, l’antisémitisme et le refus du pluralisme ont une longue histoire au sein de la société américaine. Elle souligne aussi que depuis la première moitié du XXe siècle, le conservatisme états-unien repose sur une association entre traditionalisme, isolationnisme en matière de politique extérieure et méfiance envers l’État fédéral au nom du « small government ». Ces principes n’ont toutefois cessé d’être mis à l’épreuve et tempérés par l’exercice du pouvoir, ce qui explique l’émergence cyclique de mouvements radicaux reprochant à l’establishment républicain ses compromissions. Des figures comme Barry Goldwater dans les années 1960, Newt Gingrich dans les années 1990, de même que des mouvements grassroots comme le Tea Party à la fin des années 2010, incarnent cette récurrence des contestations internes. Celles-ci ont chaque fois pour effet de déplacer le Parti républicain vers la droite, voire l’extrême-droite.

La Nouvelle Droite a réussi à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan.

L’ascension de la Nouvelle Droite depuis dix ans relève d’une telle dynamique, au sens où elle s’appuie en partie sur des motifs récurrents de mécontentement parmi les fractions les plus réactionnaires du Parti républicain : le refus du multiculturalisme, le rejet des élites de la côte Est et de l’administration fédérale. Elle est néanmoins singulière, notamment en raison de la place qu’y tiennent les modes de diffusion numériques et le masculinisme. Comme le rappelle L. Field, la Nouvelle Droite a en outre réussi, davantage que tous les mouvements précédents de contestation interne, à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan. L. Field montre ainsi que les politiques, parfois d’apparence erratique, mises en œuvre par l’administration de Donald Trump ont quelques soubassements intellectuels. Lorsque le secrétaire au commerce Howard Lutnick déclare, à Davos en janvier 2026, que « la mondialisation n’a pas servi l’Occident et les États-Unis d’Amérique »

L’assaut du Capitole américain en 2021. Wikimedia.

La diversité de la Nouvelle Droite

Laura K. Field divise la Nouvelle Droite en trois groupes : les « Claremonters », les post-libéraux et les nationaux-conservateurs. Les premiers, liés au Claremont Institute en Californie, idéalisent l’Amérique des fondateurs. Les deuxièmes défendent une conception anti-moderne et d’inspiration catholique du « bien commun ». Les troisièmes exaltent le mythe d’une nation américaine homogène. L’autrice distingue aussi un quatrième ensemble, dont le statut est un peu différent des autres et les contours plus nébuleux : la droite dure (« Hard Right »). Cette mouvance néo-fasciste, composée d’agitateurs d’extrême-droite souvent actifs en ligne et qui déploient une rhétorique violente, misogyne et raciste, est susceptible de nourrir et de radicaliser les trois groupes mentionnés précédemment.

Les « Claremonters »

L’histoire des « Claremonters » est indissociable de l’influence durable exercée par la pensée de Léo Strauss dans les milieux intellectuels conservateurs aux États-Unis. Une figure centrale de cette histoire est celle d’un élève de Strauss, Harry V. Jaffa qui, après avoir écrit des discours pour B. Goldwater dans les années 1960, inspira la création en 1979, par quatre de ses étudiants, d’un think tank conservateur : le Claremont Institute. Situé dans le comté de Los Angeles, ce dernier s’est imposé au fil du temps comme le point de ralliement des « straussiens de la côte Ouest », dont la singularité est d’envisager les États-Unis comme fondés sur des bases pré-modernes, essentiellement la Bible et la philosophie grecque antique. L’idéalisation de la création des États-Unis (« the American founding ») s’accompagne chez eux d’une dénonciation du relativisme et d’une déploration du « déclin moral » engendré par la modernité – un déclin dont les symptômes seraient aussi bien la pornographie que l’homosexualité ou la consommation de drogues. Il en découle un projet profondément réactionnaire : celui de retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.

Ces quelques éléments, rappelés dans le chapitre 2, permettent de comprendre l’engagement passionné et souvent violent des « Claremonters » dans les guerres culturelles des dix années écoulées. Après l’élection de D. Trump en 2016, le Claremont Institute a pris un virage explicitement politique. Il a « déclaré la guerre au multiculturalisme » et à « l’État administratif » (p. 51), des objectifs qu’il a poursuivis en plaçant les siens à des postes importants à Washington. Michael Anton en est un exemple emblématique. Recruté par Steven Bannon en 2017 sur les conseils de Peter Thiel en tant que directeur de la communication stratégique du United States National Security Council, il s’était fait connaître un an plus tôt, alors qu’il travaillait encore pour la société de gestion d’actifs BlackRock, grâce à un essai (« The Flight 93 Election »), où il comparait l’élection de D. Trump à la révolte des passagers d’un avion qui aurait été détourné par des terroristes…

Le projet des « Claremonters » est profondément réactionnaire : retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.

L. Field accorde une grande importance à ce texte, qu’elle présente comme la première véritable légitimation intellectuelle du trumpisme. Elle décrit M. Anton comme un « dandy », lecteur de Machiavel, féru de culture classique et grand admirateur de Harry V. Jaffa. Elle montre surtout qu’il est un pamphlétaire anti-féministe et anti-immigration, ayant fait siennes les théories conspirationnistes du « Grand Remplacement » (p. 69). Si son expérience au sein de la première administration Trump fut de courte durée (à peine plus d’un an), il a été nommé directeur de la planification politique dans la nouvelle équipe du président Républicain et a notamment participé à l’élaboration de la stratégie de sécurité nationale publiée en décembre 2025. Au-delà de M. Anton ce sont, comme le souligne L. Field, plus de trente anciens lauréats des bourses délivrés par le Claremont Institute, qui ont intégré la seconde administration Trump au début de l’année 2025.

Lire aussi | La montée du fascisme de la fin des temps・Naomi Klein et Astra Taylor (2025)

Les post-libéraux

Les post-libéraux représentent une deuxième branche, influencée par les courants catholiques traditionalistes et désireuse de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société. Ce courant compte en son sein ceux qui sont probablement les penseurs les plus sophistiqués de la Nouvelle Droite américaine, notamment les universitaires Patrick Deneen et Adrian Vermeule.

Le premier a fait paraître en 2018 un ouvrage qui a eu un retentissement important aux États-Unis : Why Liberalism FailedNotre monde saturé de carbone est la gueule de bois d’une fête de 150 ans au cours de laquelle, jusqu’à la toute fin, nous avons cru avoir réalisé le rêve de nous libérer des contraintes de la nature. Nous entretenons toujours cette vision incohérente selon laquelle la science pourrait nous affranchir des limites, tout en résolvant les problèmes qui découlent de ce projet lui-même »

Influencés par les courants catholiques traditionalistes, les post-libéraux sont désireux de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société.

Pertinente – bien que guère originale – cette critique débouche chez P. Deneen sur des réponses ancrées dans un mélange de républicanisme et de catholicisme traditionaliste. Le philosophe exalte ainsi l’auto-gouvernement de communautés locales, solidement arrimées à des lieux, des croyances et des traditions. Dans cette vision, « le local est considéré comme lié à – voire comme l’expression de – l’universel, l’éternel, le divin et le sublime »Regime Change : Toward a Postliberal Future (2023) – un populisme économique dirigé contre ce qu’il nomme la « laptop class », soit une élite cosmopolite de travailleurs cognitifs manipulant des abstractions et détachés de tout véritable ancrage dans le monde

Le juriste constitutionnaliste de Harvard Adrian Vermeule représente la deuxième grande figure du post-libéralisme. Depuis sa conversion au catholicisme en 2016, il se revendique d’un courant minoritaire, l’intégralisme, qui « rejette la séparation entre l’Église et l’État prônée par le libéralisme et soutient que l’État devrait être soumis aux normes catholiques ou placé sous l’autorité spirituelle de l’Église »constitutionnalisme du bien commun », une approche dont la description passablement abstraite tend à voiler la violence intrinsèque. Dans une veine inspirée notamment par la pensée de Carl Schmitt, A. Vermeule souhaite que le pouvoir exécutif et administratif soit affranchi des garde-fous prévus par le libéralisme politique, voire par la Constitution américaine elle-même. La mission de l’État devrait selon lui être de défendre le « bien commun », défini de manière assez vague comme « l’épanouissement d’une communauté politique bien ordonnée » (cité p. 237) ; une communauté où la religion occuperait une place centrale et où la liberté deviendrait une « valeur secondaire » (p. 239)sa propre conception monolithique et hiérarchique de ce qui est vrai et important » (p. 244). Comme le souligne L. Field, ce projet a connu un certain succès : A. Vermeule « est devenu une sorte de figure culte au sein des hautes sphères de la Nouvelle Droite catholique — avec les portraits dans les magazines, les conférences et les tables rondes qui accompagnent une telle renommée » (p. 240).

Les Nationaux-Conservateurs

Le troisième groupe identifié par L. Field s’est constitué autour de la National Conservatism Conference (NatCon), organisée par la Fondation Edmund Burke et le Conservative Partnership Institute. Elle réunit chaque année depuis 2019 des figures importantes de droite et d’extrême-droite, devant un public presque exclusivement blanc et masculin. La première édition, à Washington, fut ouverte par une intervention de l’entrepreneur Peter Thiel, qui avait participé au financement de l’événement. Au fil des ans, la conférence a accueilli plusieurs hommes politiques importants (Viktor Orbán, Ted Cruz, Marco Rubio, J. D. Vance), ainsi que de nombreux intellectuels de la Nouvelle Droite, comme Michael Anton et Patrick Deneen.

La personnalité centrale de ce troisième courant est Yoram Hazony, qui dirige la NatCon depuis ses débuts. Cet intellectuel israélo-américain prône un nationalisme rigide, qui exalte l’homogénéité culturelle, linguistique et religieuse. Il défend la souveraineté des État-nations et dénigre toutes les entités politiques supra-nationales : l’Union européenne par exemple. Au fil des ans, Y. Hazony et la NatCon ont influencé des institutions conservatrices plus traditionnelles, comme la Heritage Foundation. Cette dernière, créée en 1973 et qui joua un rôle important sous la présidence de Ronald Reagan, est à l’origine du fameux « Projet 2025 », en général considéré comme la feuille de route du second mandat de D. Trump. Selon L. Field, la NatCon a eu un rôle prépondérant dans la cristallisation de ce programme, dans la montée du nationalisme chrétien et la légitimation des politiques anti-immigration.

Library of Congress, Unsplash.

La droite dure

Le quatrième courant identifié par L. Field, la droite dure (« Hard Right »), constitue une nébuleuse plus qu’un mouvement structuré. Il regroupe essentiellement des agitateurs d’extrême-droite, dont la réputation s’est construite sur le Web, bien loin des normes du débat académique. Parmi ces influenceurs néo-fascistes, deux des plus célèbres sont Curtis Yarvin (qui a longtemps écrit sous le pseudonyme Mencius Moldbug) et Costin Alamariu, plus connu en tant que Bronze Age Pervert.

Curtis Yarvin est un informaticien et blogueur. Ses idées provocatrices circulent dans certains cercles néo-réactionnaires liés à la Silicon Valley depuis la fin des années 2000. Une importance nouvelle, et sans aucun doute excessiveagissant du nationalisme blanc et du racisme, Yarvin a un jour déclaré, dans une phrase restée célèbre, qu’il n’y était pas tout à fait allergique” », p. 136), mais aussi leur nullité : « le style de Yarvin est lamentable et ses raisonnements sont pires encore ; on vient pour ses théories du complot provocatrices […], on reste pour ses non-sens et son bricolage pseudo-historique bâclé. Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin » (p. 135).

“Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin. Son style est lamentable et ses raisonnements sont pires encore.”

Laura K. Field

Costin Alamariu, dit Bronze Age Pervert (BAP), détient quant à lui un doctorat en philosophie politique de l’Université de Yale, obtenu en 2015. Sa renommée dans les cercles réactionnaires ne lui vient cependant pas de là, mais de l’ouvrage Bronze Age Mindset (auto-publié sur Amazon peu après qu’il eut renoncé à une carrière académique) et de ses saillies sur Twitter/X et dans des podcasts d’extrême-droite. Le style de BAP combine en effet une expression peu soucieuse de rectitude grammaticale et orthographique, un nietzchéisme grossier et un humour corrosif, mis au service d’une misogynie et d’un racisme décomplexés. Comme le synthétise L. Field, « son but dans la vie semble être d’inciter les jeunes hommes blancs à développer leur force physique et militaire, d’affaiblir ou de détruire tous les autres, en particulier les femmes, et d’être lui-même vénéré comme un dieu pour avoir le courage d’exprimer tout cela ouvertement » (p. 138). De quoi C. Yarvin et BAP sont-ils les symptômes ? Sans doute, si l’on en croit L. Field, de la « normalisation de l’extrémisme violent » (p. 144) et de la séduction que cette violence exerce sur de nombreux jeunes hommes, aux États-Unis comme ailleurs.

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L’influence de la Nouvelle Droite

L’ouvrage de L. Field offre donc une cartographie précise des différents courants intellectuels de la Nouvelle Droite états-unienne. Ceux-ci partagent un rejet viscéral du libéralisme politique, en tant qu’engagement en faveur du pluralisme démocratique et en tant qu’acceptation d’une société multi-culturelle, au sein de laquelle cohabitent différentes conceptions de la vie bonne. Ce point est souligné à de nombreuses reprises par l’autrice, dont la critique de la Nouvelle Droite consiste pour l’essentiel en un plaidoyer pour la pertinence intacte du libéralisme politique. L. Fields souligne néanmoins que l’émergence de la Nouvelle Droite doit aussi être vue comme l’expression « des échecs réels de la politique et de l’économie libérales modernes, de la culture libérale moderne et du monde universitaire néolibéral aux mains des entreprises » (p. 25). Elle demeure néanmoins fidèle à une forme d’engagement philosophique en faveur du libéralisme, en tant que condition d’une société libre, dont chaque membre est susceptible de rechercher les formes singulières d’une vie heureuse, accomplie et dotée de sens. « Certains d’entre vous regretteront leur libéralisme lorsqu’il aura disparu » (p. 319) lance-t-elle ainsi aux intellectuels de la Nouvelle Droite. Là n’est toutefois pas, me semble-t-il, la contribution la plus originale du livre.

Celui-ci vaut avant tout par son analyse serrée des divers courants de la Nouvelle Droite, qui se révèlent bien plus hétérogènes que ce que suggère la focalisation médiatique sur une poignée de figures comme Curtis Yarvin. Sur de nombreux sujets, il n’existe en fait aucune cohérence idéologique et programmatique au sein de la Nouvelle Droite. Certains défendent la déconcentration du pouvoir politique et le small government, d’autres prônent le renforcement de l’exécutif fédéral. Certains défendent un populisme économique censé améliorer les conditions de vie des classes populaires, d’autres affichent un libertarianisme économique voué à renforcer les privilèges des oligarchies industrielles et financières. Certains sont ouvertement racistes et masculinistes, d’autres tentent de maintenir un vernis de respectabilité. Certains prônent une accélération technologique débridée dont l’horizon est l’émergence d’une post-humanité, d’autres développent une pensée des limites inspirée par le catholicisme et critiquent pour cette raison le déploiement tous azimuts de l’IA et le pouvoir de la Silicon Valley… Bref, la Nouvelle Droite est loin d’avoir forgé un corpus idéologique unifié, une incohérence qui renvoie aussi à la diversité des acteurs sociaux ayant soutenu D. Trump. À l’issue de la lecture de l’ouvrage, il apparaît que l’unité de ces courants est en fait essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités (raciales, sexuelles, de genre, etc.) et les élites opposées au trumpisme

L’unité de ces courants est essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités et les élites opposées au trumpisme.

Les tensions internes à la Nouvelle Droite se cristallisent en la personne du vice-président J. D. Vance, intellectuellement plus structuré que D. Trump, mais écartelé entre ces divers courants et leurs clientèles électorales respectives. Souvent présenté comme proche des post-libéraux du fait de sa conversion au catholicisme et de sa relation personnelle avec Patrick Deneen et Rod Dreher, il entretient en fait des liens avec toutes les composantes de la Nouvelle Droite. L. Field résume sa position singulière et acrobatique en quelques phrases limpides :

Vance, qui a publié son ouvrage autobiographique “Hillbilly Elegy” en juin 2016, s’est converti au catholicisme en 2019 (l’année où il s’est rallié au trumpisme) et était idéologiquement très proche des penseurs post-libéraux comme Deneen et Vermeule. […] Peter Thiel était son mentor et son financeur, et il s’est ouvertement déclaré partisan de Viktor Orbán. Mais contrairement à Deneen et Vermeule, et plus proche en cela de Thiel, Vance n’a jamais pris ses distances avec les positions les plus radicales et imprudentes de la Nouvelle Droite. Il a assisté aux conférences NatCon. Il a prononcé des discours lors d’événements organisés par le Claremont Institute. Il est apparu dans des podcasts de niche tels que Jack Murphy Live et The American Moment dans lesquels, sur tous les sujets, il a tenu des propos alignés sur les positions de la droite dure […]. (p. 313)

L’une des questions auxquelles l’ouvrage ne répond pas est celle de savoir dans quelle mesure cette incohérence idéologique « importe dans le tumulte de la politique réelle » (p. 16). L. Field ne tranche pas véritablement la question de l’influence des idées étudiées sur les politiques effectivement mises en place. À la lecture de quelques passages du livre – notamment ceux consacrés aux penseurs post-libéraux comme P. Deneen – on est frappé par le contraste entre certaines propositions (la défense des catégories populaires, l’attention aux limites naturelles, le respect des pouvoirs locaux) et la réalité des décisions aujourd’hui prises à Washington. Comme le soulignait récemment la politiste Marlène Laruelle, « certaines des personnalités intellectuelles dont parle Laura [Field] sont […] mal à l’aise face aux politiques de l’administration »

Dans leur majorité, ces intellectuels ont néanmoins « le sentiment qu’un moment décisif est à portée de main, et qu’il ne faut pas laisser passer cette fenêtre d’opportunité pour transformer les États-Unis de l’intérieur »think tanks, ont été gagnés par un nationalisme de plus en plus radical et intolérant. Elle souligne à ce titre que l’édition 2022 de la conférence NatCon, tenue à Miami, a représenté un tournant, « un moment décisif de capitulation de l’establishment du Parti républicain traditionnel face à la Nouvelle Droite, voire à la droite dure » (p. 210). Le président de la Heritage Foundation, Kevin Roberts, y tint un véritable discours d’allégeance : « Je ne viens pas pour inviter les nationaux-conservateurs à rejoindre notre mouvement conservateur, mais pour reconnaître qu’en vérité la Heritage Foundation fait déjà partie de votre mouvement » (cité p. 211). L. Field relève en outre, bien que de manière plus rapide, combien les jeunes cadres du trumpisme sont désormais imprégnés des discours ouvertement violents, racistes, antisémites et misogynes d’influenceurs comme Bronze Age Pervert et Nick Fuentes.

Une pancarte QAnon représentant Jésus coiffé d’une casquette « Make America Great Again » au Capitole en 2021. Wikimedia.

Cela suffit-il pour affirmer, comme l’a fait l’autrice dans un entretien récemment accordé au journal Le Monde, que les différents protagonistes de son ouvrage représentent « la coalition d’intellectuels qui a porté [Donald Trump] au pouvoir »think tanks conservateurs et de la jeunesse de droite suffit à expliquer l’élection de D. Trump en 2024. C’est là négliger un ensemble beaucoup plus vaste de coordonnées économiques, politiques, culturelles et institutionnelles, qui ont construit l’environnement social au sein duquel la Nouvelle Droite a pu prospérer : la désindustrialisation des États-Unis, la rivalité avec la Chine, le poids politique des grandes entreprises, l’influence des plateformes numériques, la médiocrité du système éducatif américain, l’importance de la religion et du protestantisme évangélique, les particularités du système électoral, la faillite du Parti démocrate, le charisme personnel de D. Trump et bien d’autres choses encore. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage Furious Minds fournit une pièce importante du puzzle.

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L’idéalisme comme stratégie politique

Un dernier apport important de Furious Minds tient à la mise en évidence d’une caractéristique transversale aux différents courants de la Nouvelle Droite : l’importance accordée aux idées dans la lutte politique. L. Field nomme cette posture intellectuelle « Ideas First ». Elle en donne la description suivante : « L’approche “Ideas First” est typique du monde intellectuel conservateur et se retrouve dans des slogans fréquents à droite comme “la politique est en aval de la culture” ou “les idées ont des conséquences”, ainsi que dans la prolifération d’institutions de formation idéologique, qui initient les jeunes conservateurs aux discours et aux traditions de droite » (p. 20). À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, Furious Minds montre ainsi que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important et fructueux du champ intellectuel.

Il est possible de pousser l’argument de L. Field un cran plus loin, un peu au-delà de ce qui est explicitement écrit dans l’ouvrage, en soulignant le lien étroit qui unit le positionnement théorique de la Nouvelle Droite et son positionnement politique. Sur le premier point, les intellectuels étudiés dans l’ouvrage partagent une forme d’idéalisme philosophique, au sens de la conviction selon laquelle ce sont les idées qui mènent le monde et expliquent la plupart des transformations sociales. Cette approche se prolonge au plan stratégique dans ce qu’on peut nommer un « gramscisme de droite », soit le parti-pris en vertu duquel la lutte politique doit d’abord être conduite sur le terrain des idées et des valeurs, afin de transformer les représentations sociales dominantes dans un sens réactionnaire

À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, “Furious Minds” montre que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important du champ intellectuel.

Du point de vue des partisans de D. Trump, cette stratégie a apporté de nombreux bénéfices. L’approche « Ideas First » a tout d’abord produit un effet d’occultation, en reléguant au second plan tout ce qui dans le passé ou la réalité contemporaine vient contredire leurs récits : depuis l’histoire des inégalités raciales aux États-Unis jusqu’au réchauffement climatique, en passant par les violences sexistes et sexuelles. Si le peu d’égards de D. Trump pour la vérité est devenu proverbial, Furious Minds montre que de nombreux intellectuels de droite et d’extrême-droite font preuve d’un semblable désintérêt pour l’exactitude factuelle. Pour ces penseurs, « les abstractions intellectuelles occultent trop souvent les vérités simples du monde réel — par exemple, le fait de savoir qui a remporté quelle élection, qui a envahi quel pays et quand, ou encore quel groupe social est victime d’abus et d’oppression » (p. 21).

L’approche « Ideas First » a également permis à la Nouvelle Droite de présenter de manière fallacieuse ses ennemis politiques. C’est comme cela qu’il faut comprendre la créativité terminologique dont font preuve les essayistes d’extrême-droite pour désigner leurs cibles intellectuelles : le « wokisme », la « théorie du genre », la « critical race theory », la « CathéLong »

L. Field ne dit pas vraiment comment sortir de cette situation. Si elle n’hésite pas à caractériser certaines des pensées étudiées dans son ouvrage comme « fascistes » ou « néo-fascistes », elle se réfère peu à ce précédent historique pour éclairer le contexte actuel. Elle n’évoque pas non plus les diverses luttes sociales et écologistes qui représentent autant de résistances en acte à la Nouvelle Droite états-unienne. De celle-ci, elle offre en revanche l’analyse la plus complète et précise à ce jour. C’est déjà considérable.

Image principale : AmericaFest 2025, Wikimedia.

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