Les citrons sont mûrs sur l’arbreOh, qui secoue l’arbre ?Après qu’il a été arrosé par la pluie,Il en remplira son gironComme tu es belle, nuit de la lune,Quand mon amour est apparuOh, qui secoue la lune ?Ses yeux sont le clair de luneLe citronnier fleuritIl ébranle les cœurs de pierreQuand ses fleurs sont apparues,J’ai senti son parfum
— Samir Saady, poète et parolier égyptien,
paroles reprises dans “Lemon” de Bachar et Yolla Khalifé
Étape 1. Ramyah – S’enraciner dans une terre d’exil
“Le peuple libanais, même enterré sous les décombres, se relèvera. Si vous coupez un arbre, il repoussera après la pluie ». Sur les hauteurs d’une petite ville au sud de Beyrouth, Zainab Issa observe les orangers qui entourent la maison où sa famille a trouvé refuge. Au loin, le bleu de la Méditerranée se confond avec celui du ciel. Rien, dans ce paysage paisible, ne laisse deviner que son village de Ramyah, à la frontière avec Israël, est aujourd’hui anéanti.
Au début de la guerre, avec sa sœur Ghoufran, sa mère Nayfi et le reste des membres de leur famille, elles ont fui les bombardements israéliens et vivent désormais loin des terres qu’elles cultivaient depuis des générations. Du tabac aux agrumes, leur quotidien était rythmé par les saisons, les récoltes et le travail des champs. « Nos origines sont enracinées au plus profond de la terre », affirme Zainab. Malgré leur sourire éclatant, les trois femmes n’ont rien oublié du drame qu’elles vivent depuis bientôt trois ans : celui du déracinement, celui de la destruction d’une vie, de la mort de leurs proches. « Pour nous, planter un citronnier, c’est une manière de résister. À travers l’agriculture », renchérit-elle.
Pour contrer l’incertitude du temps, elles opposent la certitude d’un acte. Revenir. Replanter. Reconstruire. Mais combien de temps cela prendra-t-il ? Comment sera-t-il organisé ? Tant de questions restent en suspens. « Il est possible que, si ce retour prend plus de temps qu’on ne l’espère, certains souvenirs se perdent ou s’estompent. Mais, espérons-le, ils et elles parviendront à transmettre ces traditions, ces savoirs, cet attachement et cet amour de la terre, ainsi que cette manière de s’y rapporter, d’une génération à l’autre », souhaite Munira Khayyat, anthropologue et autrice de A landscape of war, Ecologies of resistance and survivance in South Lebanon, par ailleurs hôte des trois femmes et de leurs familles en exil.
Mais le retour n’est pas seulement une affaire de mémoire. Encore faut-il retrouver une terre où revenir. Or, dans le sud du Liban, la guerre vise les conditions matérielles de cette réinstallation : les champs, les vergers, les infrastructures agricoles.
Depuis octobre 2023, les bombardements, les incendies provoqués par les munitions incendiaires et l’utilisation documentée de phosphore blanc affectent durablement les écosystèmes du Liban-Sud. Selon le ministère de l’Agriculture, plus de 56 000 hectares de terres agricoles ont été endommagés, dont 18 000 hectares d’oliveraies. Ici, les bombardements, dont certains au phosphore blanc, et plus récemment l’épandage de glyphosate ont brûlé la terre. Une toison jaunie remplacé l’herbe verte, les feuilles des arbres sont flétries, des bergers se plaignent d’avoir vu leurs animaux mourir à la suite des attaques israéliennes
Sur les 23 611 agriculteur·ices enregistré·es auprès du ministère de l’Agriculture dans le Liban-Sud et la vallée de la Bekaa, 77,9 % sont aujourd’hui déplacé·es. Les dommages s’élèvent à au moins un milliard de dollars.
Étape 2. Tyr – Cultiver et ensemencer, l’autre résistance
« Nous ne quitterons pas notre terre, nous ne quitterons pas l’endroit que nous aimons. Nous y restons, nous travaillons la terre et nous nourrissons les gens. Tout ce que nous pourrons faire pour les aider, nous continuerons à le faire », martèle Zainab Mahdi, agricultrice originaire de Naqoura, village à la frontière libano-palestinienne. Vêtue d’un foulard noir au motif de fleurs rouges, elle cueille des bouquets de lavande, de sauge et de romarin dans le soleil de midi, avant de nous les tendre avec un grand sourire.
À environ 70 kilomètres au sud de Beyrouth, la ville de Tyr a été intensément bombardée par l’armée israélienne. Les habitant·es qui y étaient resté·es, par contrainte ou par choix, étaient régulièrement menacé·es par Tsahal avec ses nombreux ordres d’évacuation forcés, destinés à vider les zones ciblées de toute âme qui vive. Pour Amnesty International, cette multiplication d’ordres d’évacuation forcés pourrait s’apparenter à un crime de guerre
Zainab et sa famille « vivent » dans une école de la municipalité de Tyr qui accueille des milliers de personnes déplacées. Depuis le début de la guerre, en octobre 2023, ces habitants du sud ont connu plusieurs vagues de déplacement. Fatigués de cette guerre psychologique, ils ont choisi de rester, malgré les bombardements et les menaces quotidiennes.
« Quand les hommes quittent le village pour se battre ou pour des raisons économiques, ce sont ces femmes qui maintiennent le village en vie. Alors que l’armée israélienne souhaite en faire une zone morte, le rôle des femmes y est essentiel. »
Munira Khayyat, anthropologue
Avec d’autres femmes de l’école/refuge, Zainab a redonné vie à un lopin de terre abandonné qui bordait les bâtiments scolaires. L’agricultrice y plante de nombreux fruits et légumes, qui permettent d’approvisionner la cuisine centrale, où des milliers de repas sont préparés chaque jour pour les personnes déplacées. « Cultiver la terre me permet de ne pas perdre la tête, de garder le moral. Eux [les hommes du Sud-Liban], ils se battent avec des armes pour la résistance. Ici, nous, nous battons avec la terre », lance-t-elle avec un brin de fierté dans la voix, en montrant le carré d’herbes aromatiques.
« Dans le sud, il est très important de reconnaître le travail accompli par les femmes, et pas seulement dans le domaine agricole. Quand les hommes quittent le village pour se battre ou pour des raisons économiques, ce sont ces femmes qui maintiennent le village en vie. Alors que l’armée israélienne souhaite en faire une zone morte, le rôle des femmes y est essentiel », explique l’anthropologue Munira Khayyat.
Zainab lutte depuis 2023 pour ne pas quitter sa région. D’abord, celle natale de Naqoura, bercée par la mer turquoise et des falaises d’un blanc éclatant, une ville détruite et où l’armée israélienne a des positions. De son jardin aux plantations abondantes et colorées, elle pouvait admirer le bleu de la mer, une tasse de café dans la main.
Lorsque nous la rencontrons à la fin du mois de mars, son jardin n’est plus là. Sa maison a disparu. Elle fait défiler les photos de sa vie d’avant sur son téléphone portable.
Après plus de deux ans de guerre, la tristesse et la douleur ne l’ont pas encore emporté sur sa douceur. « Vous voyez ici, c’était mon jardin avec mes fleurs… Et là, derrière, la mer », souffle-t-elle, un brin de nostalgie dans la voix. Pour elle, s’élever contre une puissance impérialiste et colonisatrice se résume aussi à cultiver la terre, sans produits chimiques, pour ne pas tout perdre et surtout, préparer le retour des habitants. Car oui, il y aura un retour, croit celle qui a perdu son frère, tué par l’armée israélienne alors qu’il entretenait le réseau d’eau dans les environs de Naqoura.
La détermination de Zainab Mahdi s’inscrit dans une histoire plus ancienne que celle de la guerre actuelle. Au Liban-Sud, l’expérience du déracinement traverse les générations et les frontières. Pour les réfugié·es palestinien·nes installé·es dans la région depuis 1948, l’attachement à la terre constitue depuis longtemps une manière de survivre à l’exil.
➤ Lire aussi | « La terre se souvient » : raconter l’écocide depuis le Sud-Liban ・Amélie David (2025)
Étape 3. Camp palestinien de Burj El-Chemali – D’une frontière à l’autre, un combat pour la survie
Dans le camp palestinien de Bourj El-Chemali, Zahya Merhi cultive aussi cette résistance. Palestinienne originaire de Safad (au nord de la Palestine historique), l’octogénaire sait ce que signifie d’être arrachée à sa terre. En 1948, elle avait six ans lorsqu’elle a dû fuir la Palestine lors de la Nakba [« catastrophe », en arabe, qui désigne le nettoyage ethnique de la Palestine historique lors de la création de l’État d’Israël]. La petite fille et sa famille quittent leur pays colonisé à pied pour aller au Liban – du côté de Khiam, ville entièrement rasée aujourd’hui par l’armée israélienne.
La famille subira plusieurs déplacements avant d’arriver dans ce camp de réfugié·es palestiniens près de Tyr, avec toujours cet espoir d’exercer son droit au retour
« J’ai 84 ans, et rien n’a changé : il y a toujours la guerre et les déplacements. Aujourd’hui, c’est le même scénario à Gaza. »
Zahya Merhi, habitante originaire de Palestine
Depuis lors, elle prend soin d’un petit jardin devant l’immeuble familial. Un olivier de plusieurs décennies borde le lopin de terre où poussent des tomates, des concombres et d’autres légumes. Zahya a élevé 12 enfants tout en prenant soin de la terre et en travaillant comme ouvrière agricole aux côtés de son mari, puis seule après son décès. Le bout de terre cultivée permet à la famille d’avoir quelques ressources vivrières. Mais pour l’octogénaire, il l’aide aussi à traverser les épreuves de la vie, surtout en zone de guerre. « Je ne peux pas aller en dehors du camp, donc jardiner est mon seul espace de respiration », explique-t-elle. C’est aussi un lieu de rassemblement : on fume la chicha, on discute, on mange… Un espace d’échanges, surtout, et de découverte pour les plus jeunes. Roula, l’une des plus jeunes petites filles, s’occupe avec attention des tomates du jardin.
Un bruit sourd retentit : c’est un bombardement dans un village des alentours. Chacun se fige un instant avant de reprendre la conversation naturellement, sous le bourdonnement omniprésent d’un drone israélien. Alors qu’une partie de ses enfants a fui le camp pour trouver refuge auprès de la famille dans un camp palestinien à Beyrouth, Zahya a décidé de rester malgré les doutes, malgré la peur, malgré les nombreuses menaces de Tsahal et ses bombardements. « Je mourrai ici », conclut-elle avec force.
Étape 4. Kfar Kila – « Quand nos oliviers ont été déracinés, nous avons pleuré »
Les portraits de combattants tombés en martyrs bordent l’étroite route qui mène à l’extérieur du camp. Ils sont tout aussi nombreux le long de la route côtière reliant le sud au nord, affichés hautement pour les honorer et rappeler au quidam ceux qui se battent pour la résistance armée – tout un narratif autour du combattant et du martyr, largement utilisé par les partis-milices Hezbollah et Amal. Mais quid de celles et ceux qui se battent sans arme, sans fracas ?
De la côte à la frontière sud-est, la terre ocre est marquée par le sang des victimes des guerres et de l’occupation. Les traces sont visibles partout : des vergers ont été incendiés, des centaines de milliers d’arbres fruitiers détruits, des systèmes d’irrigation endommagés et des terres rendues temporairement inaccessibles.
Au cœur de ce sud meurtri se trouve la ville de Nabatieh. En dehors de la zone tampon et de la « ligne jaune » instaurée par Israël en avril 2026 sur le modèle de Gaza, elle a été néanmoins largement bombardée. De nombreux immeubles résidentiels sont à terre, et une partie des souks historiques, déjà détruits en 2024, a été réduite en cendres. Une poussière grise et épaisse qui s’incruste dans la peau a recouvert la ville.
Près de la Husseiniyeh [complexe religieux et de bienfaisance chiite], au cœur de la ville, une pluie fine accentue le sentiment de désolation. Des ambulanciers de la ville déchargent des bonbonnes de gaz d’un camion et les distribuent aux personnes déplacées de force des villages environnants. Hoda Fawaz discute avec un groupe de femmes près du point de distribution. Elles portent toutes la couleur du deuil. La mère de famille a fui son village de Kfar Kila dès 2023, détruit à 90 % par l’armée israélienne. Elle énumère les ravages de la guerre, comme si elle les avait tristement appris par cœur : les maisons bombardées, la terre marquée par les chenilles des tanks, les oliviers déracinés ou brûlés, le phosphore blanc qui réduit tout en cendres. « Il n’y a plus aucune maison debout à Kfar Kila. Nous y sommes retournés, avant cette escalade, pour voir nos morts, pour nos oliviers… Quand nos oliviers ont été déracinés, nous avons pleuré », s’exclame-t-elle.
➤ Lire aussi | En Palestine, « l’huile qu’on attend un an, les soldats la jettent en un instant »・Forum palestinien d’agroécologie (2025)
Enfant du pays, elle a vécu de nombreuses tragédies – mais cette guerre lui semble d’une violence rare. « Tout ceci nous met au défi, mais nous avons, à l’intérieur, une forte détermination », affirme celle qui est aujourd’hui privée de son lien à la nature en raison de son déplacement. « Je suis une ‘fille de la terre’, j’y suis enracinée et j’y resterai attachée. »
En poursuivant vers l’est, les bâtiments bombardés continuent de défiler à travers la vitre du véhicule. Les nombreux débris jonchent l’asphalte inhospitalier. Combien de personnes ont perdu la vie dans ce bombardement ? Avaient-elles déjà fui ? Combien de temps faudra-t-il pour réparer la terre ? Les questions se bousculent, faisant presque oublier le bourdonnement du drone.
Malgré tout, les collines verdoyantes où se dressent des oliviers centenaires resplendissent. La route serpente pour franchir l’une d’entre elles, où les terres blanche et ocre se mêlent pour former un tableau apaisant dans le chaos. Sur un éperon rocheux se dresse le château de Beaufort (Qala’at ash-Shaqif en arabe), construit par les Croisés avant de devenir le lieu de batailles acharnées entre milices palestiniennes et l’armée israélienne lors de la guerre civile libanaise, de 1982 jusqu’en 2000. Libéré, restauré et ouvert à la visite, il est retombé sous contrôle de l’armée israélienne depuis début juin.
Combien de personnes ont perdu la vie dans ce bombardement ? Combien de temps faudra-t-il pour réparer la terre ? Les questions se bousculent, faisant presque oublier le bourdonnement du drone.
Étape 5. Deir Mimas et Kfarchouba – Des bombes à retardement
En contrebas de la citadelle se dessine une ribambelle de villages pris au piège dans la zone tampon décrétée unilatéralement par l’armée israélienne : un territoire de plus de 600 kilomètres carrés où plus d’une soixantaine de villages ont été entièrement détruits. Chiites, chrétiens ou encore sunnites, ils ne soutiennent pas tous la « résistance » du Hezbollah. Au contraire : certain·es refusent l’entrée à ses combattants, de crainte de se voir ciblés comme leurs voisins chiites. Grâce à cette position d’équilibriste, quelques habitant·es ont pu rester sur leurs terres.
C’est le cas à Deir Mimas, petit village à majorité chrétienne proche à la fois des positions israéliennes et de celles du Hezbollah. La localité paraît suspendue dans le temps. Quelques commerces seulement ont rouvert leurs portes.
Joseph Sleiman est l’un des prêtres du village. En temps de paix, il entretient plus de mille oliviers répartis sur sept hectares de terre. Aujourd’hui, une partie de ces parcelles lui est inaccessible. « Le problème, c’est que nous ne pouvons plus préparer les terres. Si un obus tombe sur les champs, ou si nous ne coupons pas les herbes sèches, tout peut brûler. Pour l’instant, la végétation est encore verte, mais dans quelques jours elle deviendra inflammable. »
En attendant de retrouver ses propres oliveraies, le père Joseph aide d’autres habitants à entretenir des terrains situés plus loin de la frontière. Mais même ces travaux de routine sont devenus risqués. « Tous les résidents prennent des risques lorsqu’ils vont débroussailler ou travailler les terres. Une seule balle peut déclencher un incendie et détruire des dizaines d’oliviers. Si cela continue, nous perdrons la récolte, alors même que cette année devait être bonne. »
Le téléphone du prêtre vibre. Sur un groupe WhatsApp d’habitant·es de la région, les nouvelles circulent rapidement. Il fait défiler les messages avant de relever la tête : « Apparemment, l’armée israélienne vient d’enlever des agriculteurs vers Kfarchouba ! »
La route qui relie Deir Mimas à cette localité voisine traverse des villages vides. Mais ici, dans cette localité à majorité sunnite, un peu plus de la moitié de la population a choisi de rester. La peur de voir leur village occupé ou détruit l’emporte souvent sur celle des bombardements.
Les trois travailleurs agricoles ont été arrêtés puis emmenés par l’armée israélienne alors qu’ils débroussaillaient les oliveraies d’un village voisin. « Ils sont allés travailler parce qu’ils ont des familles à nourrir. S’ils travaillent, ils mangent. S’ils ne travaillent pas, ils ne mangent pas », souffle Nahwand Chebli, mère d’Ahmad et Shawqi, enlevés avec leur cousin Ali Atyeh.
Alors que Kfarchouba a choisi de rester neutre et refuse, elle aussi, l’entrée aux combattants du Hezbollah, la stupeur règne face à cet enlèvement. « Nous ne voulons pas finir comme Kfar Kila ou Bint Jbeil, redoute le maire, alors que nous ne menaçons personne. Nous ne laissons pas les combattants transformer nos villages en champs de bataille. » Selon les autorités locales, l’armée israélienne est pourtant entrée à plusieurs reprises à Kfarchouba ces derniers mois. « Ils avaient déjà retenu un habitant pour l’interroger avant de le relâcher le soir même », raconte le maire.
Les destructions de terres agricoles, les restrictions d’accès aux champs, les déplacements forcés et les enlèvements participeraient d’une même logique de contrôle territorial.
Pour plusieurs chercheurs et organisations locales, ces arrestations ne peuvent être dissociées du reste. Les destructions de terres agricoles, les restrictions d’accès aux champs, les déplacements forcés et les enlèvements participeraient d’une même logique de contrôle territorial.
« Nous ne parlons pas de captures légales, mais d’enlèvements et de détentions arbitraires », affirme Hussein Chabbane, journaliste d’investigation et chercheur au sein de Legal Agenda. Selon ses recherches, au moins trente personnes enlevées sur le territoire libanais au cours des dernières années seraient toujours détenues en Israël. Parmi elles figurent des bergers, des pêcheurs et désormais des agriculteurs. « Ce n’est pas seulement une attaque contre les personnes. C’est aussi une attaque contre la terre et contre les gens de la terre », poursuit Bachar Abu Seifan, membre de l’Agrimovement.
Depuis 2023, cette association d’agroécologie distribue des semences, du matériel agricole et des paniers alimentaires pour les familles qui ont choisi de rester dans leurs villages. Avec d’autres organisations locales et la Défense civile libanaise, l’association a mis en place un vaste réseau de solidarité destiné à maintenir une présence humaine dans les campagnes du Sud. « Les Israéliens cherchent à chasser les gens de leurs terres. Ils les intimident lorsqu’ils travaillent dans leurs champs. Ils veulent créer un territoire sans habitants », estime l’activiste. « Et pour ce faire, Israël dévaste la terre, la brûle, et la ravage. »
Depuis le 19 mai, Nahwand Chebli est toujours sans nouvelles de ses fils et de son neveu. D’autres enlèvements ont depuis été signalés dans la région. À Kfarchouba, la colère se mêle à l’inquiétude. Pourtant, personne n’évoque le départ. Comme ailleurs dans le sud du Liban, les habitants continuent d’attendre : le retour des leurs, la prochaine récolte, un cessez-le-feu qui tienne, enfin.
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Étape finale. Beyrouth – Archiver la mémoire des femmes du sud
Salma Harb est morte. Cette habitante du Liban-Sud a été tuée par un drone israélien qui l’a prise en chasse alors qu’elle marchait le long d’une route de son village de Harouf, le 6 juin. Comme beaucoup d’autres habitantes du sud, elle avait choisi de rester malgré les bombardements et les ordres d’évacuation répétés. Comme Mona Khalil, tuée par un missile israélien qui a visé sa chambre à coucher dans la « Maison Orange », sa demeure familiale devenue centre de conservation pour les tortues maritimes à Mansouri, au sud de Tyr, le 19 juin. Ou encore Amal Khalil, tuée par un acharnement de missiles et de drones alors qu’elle couvrait pour le quotidien libanais arabophone antisioniste et anti-impérialiste Al-Akhbar les exactions israéliennes dans les environs de Tibnine, le 22 avril.
Ce 6 juin, en quelques heures, le visage de Salma Harb envahit les réseaux sociaux, accompagné de messages de colère et d’hommages.
Le même jour, à plusieurs dizaines de kilomètres de là, dans le quartier de Hamra à Beyrouth, une petite salle du café-librairie Barzakh se remplit lentement. Ici, les explosions paraissent lointaines. Pourtant, leurs conséquences sont partout visibles : dans les immeubles qui accueillent des familles déplacées du sud, dans les conversations qui reviennent sans cesse sur la guerre, dans l’inquiétude de celles et ceux qui attendent de rentrer chez eux.
Ce soir-là, deux autrices viennent présenter un ouvrage consacré aux femmes du Liban-Sud : Tout ce que nous portons – Une collection des histoires de vie des femmes du Liban-Sud. Au fil des pages se dessinent des trajectoires qui ressemblent à celles de Salma, de Zainab, de Zahya, de Hoda et de tant d’autres : refuser l’occupation, malgré la peur, créer un espace pour se réfugier quand tout s’effondre autour de vous, s’assurer que la vie peut se maintenir au milieu de la mort.
« Ces histoires, souvent dévalorisées, font partie de notre Histoire. Nous devons les préserver et les documenter », explique Francesca El Asmar, coautrice de l’ouvrage avec Assil Fares. Pour elles, l’objectif du livre est de rendre visibles les femmes du Liban-Sud comme des actrices centrales de l’histoire, de la mémoire et de la transmission. Trop souvent, leur travail quotidien de soin, d’éducation et de maintien de la vie collective reste invisible ou non-reconnu.
Au Liban-Sud, résister ne consiste pas seulement à survivre aux bombardements. C’est aussi préserver un lien avec la terre lorsque tout pousse à l’abandonner.
« Les femmes ne façonnent pas seulement l’histoire à travers des événements exceptionnels, mais aussi par leur travail quotidien, souvent invisibilisé : prendre soin des autres, transmettre des savoirs, maintenir la vie et les communautés. Pour nous, ces gestes constituent aussi une forme de résistance, résume Francesca El Asmar. Nous espérons étendre ces archives vivantes : c’est une question politique et un acte de résistance. »
Au Liban-Sud, résister ne consiste pas seulement à survivre aux bombardements. C’est aussi préserver un lien avec la terre lorsque tout pousse à l’abandonner. Continuer à planter un arbre dont on ne verra peut-être pas les fruits. Entretenir un jardin malgré l’exil. Transmettre le souvenir d’un village détruit. Préparer, envers et contre tout, le retour. Documenter et archiver. Tant que ces gestes subsistent, la guerre n’a pas totalement gagné.
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