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10.06.2026 à 16:07

À la recherche de l’écoterrorisme : le cas Unabomber

Sean Fleming

Texte intégral (7764 mots)
Temps de lecture : 41 minutes

Ce texte est la traduction légèrement raccourcie de l’article « Searching for Ecoterrorism : The Crucial Case of the Unabomber » du chercheur en sciences politiques Sean Fleming, paru dans la revue American Political Science Review en 2024 (vol°118, n°4, pp. 1986–1999, Cambridge University Press).

La traduction a été réalisée par Ludmilla Pinot.

Une découverte majeure des recherches récentes sur la violence politique est que les activistes écologistes utilisent rarement, voire jamais, la violence létale. Même si les cas de sabotages réalisés au nom de la protection de l’environnement sont courants, il est difficile de trouver des exemples de meurtres commis pour les mêmes raisons. De nombreux spécialistes ont donc souligné que le terme « écoterrorisme » n’est pas adapté pour nommer ce qu’il conviendrait plus justement d’appeler « écosabotage ». Selon les définitions élargies du terrorisme utilisées par de nombreuses organisations chargées de faire respecter la loi, qui incluent toute « utilisation illégale de la force ou de la violence contre des personnes ou des biens » pour des « objectifs politiques ou sociaux », le sabotage motivé par des raisons écologistes relève du terrorisme. Cependant, certains opposent qu’il conviendrait de faire la distinction entre les violences contre les biens et celles contre les personnes. À leurs yeux, détruire des SUV n’est pas du terrorisme, pas plus que voler des SUV n’est du kidnapping.

Le débat sur l’écoterrorisme va pourtant au-delà d’une question de terminologie. Quelle que soit la définition du terrorisme, l’absence d’attaques meurtrières par des activistes écologistes est saisissante. Même en considérant le sabotage à motif politique comme du terrorisme, il est néanmoins remarquable que les activistes écologistes se limitent au « terrorisme » contre des biens. La montée en généralité de la non-létalité de leurs modes d’action – appelons-la « la Thèse de l’écologiste non-violent » – semble constituer l’une des généralisations les plus solides que les sciences politiques contemporaines ont à offrir. Les activistes écologistes ne tuent pas les gens.

Il n’existe que quelques contre-exemples à cette montée en généralité. Dans son enquête déterminante sur 11 562 faits illégaux associés aux mouvements écologistes et animalistes intervenus entre 1973 et 2010, Michael Loadenthal n’a identifié que quatre attaques meurtrières

Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté. Tandis que certains le voient comme un exemple type d’écoterroriste, d’autres considèrent que ses revendications environnementalistes étaient hypocrites et d’ordre uniquement rhétorique. Étant l’un des rares cas plausibles de terrorisme écologiste, l’affaire Unabomber est un « cas décisif » pour la Thèse de l’écologiste non-violent

De 1978 à 1995, Kaczynski a mené dans son pays une série d’attaques à la bombe au nom de la « nature sauvage », faisant trois morts et 23 blessés.

Pourtant, son lien avec l’écologisme est contesté.

Si Unabomber est écologiste, alors c’est un contre-exemple significatif de la montée en généralité selon laquelle ces activistes ne recourent pas à la violence létale. Un contre-exemple qui exige une explication. Si en revanche il n’est pas écologiste, alors la Thèse de l’écologiste non-violent est encore plus solide que ce que les travaux antérieurs le laissaient penser, puisque son principal contre-exemple est en fait illusoire. Le cas d’Unabomber est donc « décisif » pour mesurer la pertinence de la Thèse de l’écologiste non-violent. Si une généralisation qui comprend une exception se voit très solide, une généralisation qui n’en recense aucune représente le Graal en sciences sociales. Ainsi, Unabomber n’est pas seulement important comme cas de mise à l’épreuve des théories sur l’écoterrorisme, mais aussi, plus généralement, en tant que figure influente pour les mouvements politiques radicaux contemporains.

Son manifeste La Société industrielle et son avenir, un texte de 35 000 mots, a été publié conjointement dans le Washington Post et le New York Times en septembre 1995

Permis de conduire de Theodore J. Kaczynski en 1978. Wikimedia.

Cet article a pour objectif d’analyser la relation de Kaczynski à l’écologisme, et s’appuie sur des matériaux d’archive jusqu’ici inexploités, issus de la Joseph A. Labadie Collection (University of Michigan) et de la UNABOM Collection (Pennsylvania Western University). Il démontre que l’idéologie de Kaczynski diffère de l’écologisme tant dans son origine que dans sa structure, et bien que ses idées présentent des affinités avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, elles ne rentrent pas dans ces catégories. Pour autant, l’idéologie de Kaczynski n’est pas une forme idiosyncratique d’écologisme qui appartiendrait à une catégorie à part : presque aucune de ses idées n’est tirée de la pensée écologiste, et ses motivations étaient résolument anti-technologiques, davantage que pro-écologiques. Cependant, la Thèse de l’écologiste non-violent ne s’en sort pas indemne pour autant. Même si Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible, il amène à en identifier d’autres.

L’article est composé de cinq parties. La première décrit l’approche, la méthode et les matériaux d’archive utilisés. La seconde s’intéresse à l’affirmation courante selon laquelle Kaczynski n’aurait pas réellement agi au nom des idées qu’il défend dans son manifeste. Cette thèse, si elle se vérifiait, offrirait un raccourci vers la conclusion d’une absence de motivation écologiste à sa violence, cependant elle ne résiste pas à l’examen des faits. Les trois dernières parties évaluent les liens supposés de Kaczynski avec trois idéologies environnementalistes : l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite. Quant à la conclusion, elle réévalue la Thèse de l’écologiste non-violent à la lumière de l’affaire Unabomber et tire des conséquences plus larges pour l’étude des idéologies politiques et de la violence politique.

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Analyser rigoureusement l’idéologie

Dans mon étude des idéologies, j’adopte une double approche qui combine ce que le politiste Michael Freeden appelle une analyse « morphologique » avec une analyse « génétique » de leur origine intellectuelle

Pour éviter des redécoupages lexicaux, je commence avec une définition pratique de l’écologisme, volontairement trop large : l’écologisme est une famille d’idéologies dont la préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine. Cette définition comprend aussi bien des types anthropocentriques d’écologisme, préoccupés par la préservation des « ressources naturelles » pour le bénéfice des êtres humains, que des types d’écologisme écocentriques qui attribuent une valeur intrinsèque à la nature non humaine. Afin de poser des repères approximatifs, une idéologie peut donc être provisoirement considérée comme « écologiste » si sa préoccupation principale est l’écologie ou la nature non humaine.

Cependant, des analyses morphologiques et génétiques sont nécessaires pour se prononcer sur certains cas ambigus tels que celui d’Unabomber. Au lieu de simplement évaluer si l’idéologie de Kaczynski correspond à une définition arbitraire (et inévitablement contestable) de l’écologisme, il est plus constructif de comparer son idéologie à celles qui ont été largement reconnues comme écologistes, tant par leurs défenseurs que par d’autres.

Mon évaluation de la relation de Kaczynski avec l’écologisme se base donc sur des critères aussi bien morphologiques que génétiques : (1) la force ou la faiblesse des similitudes conceptuelles entre son idéologie et les idéologies écologistes auxquelles elle a été assimilée (c’est-à-dire l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite) ; et (2) la force ou la faiblesse des liens intellectuels et historiques de Kaczynski à la tradition écologiste (c’est-à-dire le fait que ses idées proviennent de sources écologistes ou pas).

Effet personnel de Theodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

Maladie mentale et duplicité

Selon le juriste Michael Mello, principal expert du cas Unabomber, « les preuves selon lesquelles Theodore Kaczynski souffrirait de schizophrénie paranoïde, ou de toute autre maladie mentale réelle et grave, sont étonnamment faibles. À moins de considérer que les idées anti-technologiques, la volonté de tuer pour elles, et un mode de vie reclus constituent une maladie mentale. »

« Rien dans ce manifeste ne s’apparente à l’œuvre d’un homme fou. Ses mots sont clairs, précis et calmes. Sa pensée est subtile et soigneusement développée, très loin de toute ressemblance avec les revendications violentes ou les thèses irrationnelles qu’une personne démente pourrait produire. […] Si c’est l’œuvre d’un homme fou, alors les écrits de bien des philosophes de la politique (Jean-Jacques Rousseau, Tom Paine, Karl Marx…) ne sont guère plus sains d’esprit. »

Après avoir longuement échangé avec lui, le juriste Michael Mello conclut que Kaczynski « n’était pas un poseur de bombes fou, c’était un poseur de bombes d’une inquiétante lucidité ».

L’objectif de Wilson n’était certainement pas de défendre les idées de Kaczynski, et ce n’est pas non plus mon intention. L’auteur Kirkpatrick Sale affirme que Kaczynski « n’a rien d’un écologiste » : « son intérêt envers la nature est entièrement utilitariste (comme ajouter un autre petit mécanisme à une bombe pour s’assurer qu’elle fonctionne) »Progress Versus Liberty (1972), anticipe nombre des idées clés de son manifeste mais ne mentionne jamais la nature)

Le problème avec le raisonnement de Chase, c’est que sa chronologie est incomplète. L’idée de nature sauvage (wild nature) apparaît dès les premiers écrits connus de Kaczynski, même avant Progress Versus Liberty. Dans une lettre de février 1969 adressée à la Wilderness Society, il prévient que l’utilisation grandissante de la nature pour les loisirs « va entraîner un besoin croissant d’intervention et de contrôle scientifique sur les espaces sauvages ». Au final, regrette-t-il, « ils ne seront pas du tout sauvages, puisque tous les aspects de ces espaces seront sous contrôle humain »wildness) figure dans l’essai de Kaczynski Progress Versus Wilderness (1979)wild nature) dans son manifeste de 1995 : « les aspects du fonctionnement de la Terre et de ses êtres vivants qui sont indépendants de l’intervention humaine et éloignés de toute interférence et contrôle humains »

La cabanne de Theodore Kaczynski entourée d’une clôture érigée par le FBI après son arrestation en 1996. Wikimedia.

Dans une note de son journal de janvier 1985, Kaczynski évoque brièvement Le Gang de la clef à molette : « L’attitude de M. Abbey est similaire à la mienne sous certains aspects, même si elle n’est pas identique »Progress Versus Wilderness : « les espaces sauvages offrent l’opportunité précieuse de faire l’expérience du sauvage »

Loin d’être une idée ajoutée après coup, le concept de nature sauvage apparaît dans les écrits de Kaczynski plus de 25 ans avant le manifeste d’Unabomber.

Lorsque Kaczynski écrit dans son journal qu’il rejette « le culte de la nature ou des espaces sauvages »wild nature) de Kaczynski, « sauvage » est le terme dominant : la liberté permise par un environnement est plus importante que le fait qu’il soit intact ou non. Dans une lettre de 2004, il défend que l’« on peut mieux faire l’expérience de la nature sauvage sur un terrain abandonné ou négligé (même s’il s’agit d’un terrain ravagé par l’exploitation forestière ou minière) que dans des espaces sauvages soigneusement préservés comme les parcs nationaux. » Alors que les visiteurs d’un parc national sont soumis à des règles et à une surveillance, les gens peuvent vivre librement sur des friches : « on peut ramasser des plantes comestibles, tuer de petits animaux pour se nourrir, cuisiner sur un feu en plein air, construire un abri avec des matériaux naturellement disponibles à l’endroit que l’on veut… bref, on peut se libérer de ses chaînes »

En résumé, l’argument selon lequel les passages « écologistes » du manifeste d’Unabomber sont uniquement rhétoriques ne tient pas face à un examen approfondi. Les écrits étudiés montrent que Kaczynski était sincèrement attaché à la « nature sauvage » – un concept qu’il a emprunté à Roderick Nash, un célèbre historien de l’environnement. Et les passages de son journal qui semblent contraires à l’écologisme font en fait écho à des thématiques issues de la littérature écologiste radicale.

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Écologie radicale

« L’écologie radicale » est une catégorie fourre-tout pour les activistes écologistes qui rejettent les visions anthropocentriques de la société moderne. Bien que leurs tactiques et positions philosophiques varient, ce qui unit les écologistes radicaux, c’est qu’ils défendent la valeur intrinsèque de la vie non humaine. Du temps de Kaczynski, le groupe écologiste radical le plus important était Earth First!, fondé en 1980 et dirigé par Dave Foreman, un ancien lobbyiste pour la Wilderness Society. Les activistes d’Earth First! étaient connus pour leur utilisation du « monkeywrenching »

Effets personnels de Theodore Kaczynski. Photo prise par le FBI en 1996. Wikimedia.

Kaczynski est souvent considéré comme un écologiste radical. Les journalistes ont supposé pendant longtemps qu’il était inspiré ou encouragé par des groupes comme Earth First!. Deux éléments rendent ces affirmations plausibles. Premièrement, Kaczynski a lu des publications d’écologie radicale, y compris Earth First! Journal et Live Wild or Die – dont il a apparemment utilisé des informations pour sélectionner certaines des cibles de ses colis piégés. Deuxièmement, l’antithèse centrale du manifeste d’Unabomber – « la nature sauvage » en opposition à « la société industrielle » – était un élément dominant du discours de l’écologie radicale des années 80. Comme l’admet Kaczynksi, « les écologistes radicaux adoptent déjà une idéologie qui exalte la nature et s’oppose à la technologie », même s’il est à noter qu’il ne se considérait pas comme l’un des leurs

Il s’avère que Kaczynski n’a emprunté que très peu de ses idées aux écologistes radicaux. Il n’avait entendu parler ni d’Arne Naess ni de Georne Sessions, les pionniers intellectuels de l’écologie profonde, avant son arrestation

Comme je l’ai démontré, le concept de nature sauvage de Kaczynski comporte un réel lien intellectuel et historique avec l’écologisme. Cependant, le fait que l’idéal qu’il s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste (liberal). Parce que des ressemblances terminologiques cachent souvent des différences conceptuelles : « des mots identiques peuvent dissimuler des clivages conceptuels et comportementaux indépassables »

Le fait que l’idéal que Kaczynski s’était fixé était « la nature sauvage » ne fait pas de lui un écologiste, de même que sa défense de « la liberté » ne fait pas de lui un progressiste.

Les écologistes radicaux ont tendance à considérer la nature comme un équilibre harmonieux entre des organismes et des espèces. Comme l’observe le politiste Mathew Humphrey, « L’écologie scientifique est généralement mobilisée pour montrer l’intérêt de la symbiose et de la coopération mutuelle (les écologistes sont plus kropotkiniens que darwinistes) »

L’intérieur de l’habitation de Kaczynski lors de son arrestation en 1996. Photographie du FBI. Wikimedia.

La conception hyper-darwinienne de la nature chez Kaczynski aide à mieux comprendre pourquoi il était en désaccord avec les écologistes radicaux sur la question de la violence. Comme l’observe le spécialiste d’éthique environnementale Bron Taylor, les écologistes radicaux partagent « des sentiments religieux généraux – que la terre et toute vie sont sacrées – qui diminuent la possibilité que les activistes se livrent à la violence terroriste »New York Times, Kaczynski a lui-même reconnu que « les écologistes radicaux commettent des sabotages » mais, contrairement à lui, « leur très grande majorité est opposée à la violence envers les êtres humains »

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Comme l’écrit Taylor, il n’y a « pas de preuve que Kaczynski partageait le sentiment, si répandu dans les sous-cultures écologistes radicales, que la vie mérite le respect et que la terre est sacrée »

Dans l’ensemble, il y a peu de liens intellectuels ou de ressemblances conceptuelles entre l’idéologie de Kaczynski et l’écologie radicale. Bien que ces dernières partagent l’utilisation du terme « nature sauvage », des mots identiques peuvent cacher une différence conceptuelle majeure. De plus, le concept de nature sauvage de Kaczynski est intégré à un réseau de concepts différent. Aucun des trois concepts clés du manifeste d’Unabomber (« le processus de puissance », « activité de substitution », et « sur-socialisation ») ne proviennent de la pensée écologiste

Alors que les représentations kropotkiniennes de la nature ont fait naître chez les écologistes radicaux une éthique de la non-violence, la vision hyper-darwinienne de Kaczynski a servi à naturaliser et à justifier sa violence.

« Le processus de puissance » résume la vision de la nature humaine de Kaczynski : « un être humain a besoin d’objectifs dont la réalisation demande un effort, et il doit avoir un taux de succès raisonnable face à ces objectifs »

Effet personnel de Ted Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

Alors que les écologistes radicaux s’opposent aux technologies modernes pour des raisons écologiques, Kaczynski s’opposait aux technologies modernes avant tout pour des raisons évolutionnaires/psychologiques. Il a lui-même reconnu cette différence dès le début. Dans un premier temps, ne voyant pas d’autre endroit où il pourrait trouver des personnes radicales anti-tech, il a essayé d’en rencontrer dans des groupes écologistes. Kaczynski a correspondu avec Friends of the Earth durant les années 70 : « pas parce que je pense qu’une telle organisation serve à quelque chose », écrivait-il dans son journal, « mais parce qu’il pourrait y avoir une chance que je rencontre quelques personnes de cette organisation qui partagent mes idées anti-technologiques »seulement pour des problématiques écologiques ou liées aux espaces sauvages, on lutte de manière défensive […]. Pour lutter de manière offensive, il faut sortir de ce piège et attaquer les structures qui font tourner le système »

Par la suite, Kaczynski arrêta d’essayer de convertir les écologistes radicaux et commença plutôt à accentuer les différences entre son idéologie et la leur. Dans son livre de 2016, La Révolution anti-tech, il encourageait ses sympathisants à se forger une identité distincte : « S’il y a un mouvement duquel les organisations anti-tech doivent se séparer définitivement, c’est bien l’écologie radicale ; ainsi que l’anarcho-primitivisme » (Kaczynski 2016, 167). Bien qu’il puisse exister des raisons stratégiques pour qu’une organisation anti-tech travaille avec des groupes écologistes radicaux (« pour attirer des recrues », « pour propager les idées anti-tech », pour « l’entraînement et l’expérience, » ou « pour noyauter un groupe écologiste radical », comme ce que voulait faire Kaczynski avec Earth First!), les membres de l’organisation anti-tech « devront garder en tête que leur but, en travaillant avec des écologistes radicaux, est uniquement de faire gagner des avantages à l’anti-technologie »

Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs ont étiqueté Kaczynski comme écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques.

Même s’il est aisé de comprendre comment Kaczynksi a pu être pris pour un écologiste radical, cette perception tient plus d’une fabrication délibérée que d’une erreur honnête. Au milieu des années 90, les commentateurs politiques conservateurs l’ont étiqueté écologiste car c’était le moyen le plus facile de ternir l’image de leurs adversaires politiques. Après l’attentat au camion piégé de Timothy McVeigh, un extrémiste anti-gouvernement, à Oklahoma City en avril 1995, la gauche américaine accusa le Parti Républicain et la National Rifle AssociationLa Société industrielle et son avenir fut publié, la droite répliqua en accusant les écologistes des attaques d’Unabomber. Tony Snow, qui était alors présentateur de Fox News Sunday et avait écrit des discours de George H. W. Bush dans le passé, a comparé Kaczynski à Al Gore, alors Vice-Président : « ce qui est le plus renversant c’est combien [le manifeste] fait penser au livre d’Al Gore, Sauver la planète Terre »

Objets trouvés sur la propriété de Theodore Kaczynski dans le Montana. Photographie du FBI. Wikimedia.

Écologie libertaire

Dans ses communiqués liés aux attaques, Kaczynski se considérait comme un anarchiste, sans préfixe ni adjectif. Comme il l’expliquait dans sa lettre d’avril 1995 au New York Times, « Nous nous considérons anarchistes parce que nous voudrions, idéalement, décomposer toute la société en de toute petites unités, complètement autonomes »green anarchism) ou l’anarcho-primitivisme. En effet, certains écologistes libertaires ont d’abord reconnu en Unabomber l’un des leurs. John Zerzan, un anarcho-primitiviste influent basé à Eugene, en Oregon, est devenu l’un des plus fervents défenseurs de Kaczynski, ainsi qu’un de ses plus proches confidents

Placée dans la catégorie de l’anarchisme, la violence de Kaczynski est d’une certaine manière plus lisible. Bien que la plupart des anarchistes contemporains rejettent la violence, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe les anarchistes étaient connus pour assassiner des gens à la bombe. La série d’attaques d’Unabomber ressemble à un retour à la « propagande par le fait ». Comme l’écrit Taylor, « le mouvement anarchiste fournit un meilleur terreau pour les tactiques violentes que les mouvements qui s’identifient principalement à l’écologie radicale »

La flûte à bec de Ted Kaczynski trouvée dans son logement en 1996. Photographie du FBI. Wikimedia.

Les liens intellectuels entre Kaczynski et l’anarchisme sont donc encore plus faibles que ses liens avec l’écologie radicale. Il semble n’avoir lu aucun des auteurs majeurs de la tradition anarchiste, comme Pierre-Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine, Pierre Kropotkine, Rosa Luxemburg, Emma Goldman, Alfredo Bonanno ou Errico Malatesta. Kaczynski n’entendit parler de Zerzan qu’après son arrestationNew York Times : « Si nous avons décidé de nous qualifier anarchistes, ce n’est pas dans le but de nous associer avec un quelconque groupe ou mouvement anarchiste mais seulement parce qu’il nous semblait nécessaire de nous trouver une étiquette, et “anarchiste” était la seule qui semblait convenir »

Kaczynski partageait le mépris des anarchistes pour « les grandes organisations », telles que les États et les entreprises, ainsi que leur préférence pour une société en « petits groupes »

Quelle que soient les raisons de son identification à l’anarchisme, les liens de Kaczynski avec la tradition anarchiste sont ténus. Derrière des points de convergence généraux se cachent des différences fondamentales.

Premièrement, Kaczynski n’utilisait pas le vocabulaire conceptuel de l’anarchisme. Les termes clés du lexique anarchiste, tels qu’« entraide », « oppression », « domination », « exploitation » et « solidarité » sont étonnamment absents de ses écrits. Seul un de ses concepts clés trouve un équivalent approximatif dans le discours anarchiste : l’idée de « sur-socialisation » de Kaczynski, comme celle de « domestication » des anarcho-primitivistes, décrit un état dans lequel la nature humaine authentique aurait été socialement éliminée. Ses deux autres concepts clés – « processus de puissance » et « activité de substitution » – n’ont pas d’équivalent dans le vocabulaire anarchiste.

Deuxièmement, alors que l’égalité est au cœur de l’anarchisme, elle ne fait même pas partie des idées secondaires de Kaczynski. Les seules fois où il traite de questions d’inégalité ou d’injustice sociale dans son manifeste, c’est pour s’en moquer ou les catégoriser de « progressistes » et « réformistes »Green Anarchist a décrit sa théorie révolutionnaire de « désagréablement élitiste »

L’intérieur de l’habitation de Kaczynski lors de son arrestation en 1996. Photographie du FBI. Wikimedia.

Troisièmement, Kaczynski définissait son ennemi bien plus précisément que ne le font les écologistes libertaires. Son but était de détruire « le système industriel et technologique », au sens d’un assemblage interconnecté de machines et de techniques

Kaczynski s’est brouillé avec les écologistes libertaires principalement à cause d’un désaccord sur ces sujets « gauchistes ». « Si vous pensez que les droits des femmes, des personnes noires, des homosexuels, des animaux, etc., etc., etc., etc. sont plus importants que de se débarrasser du techno-système », critiquait Kaczynski à l’adresse de Zerzan, « alors je vous suggère de vous en tenir à ces questions et de laisser le problème de la technologie aux personnes qui le prennent au sérieux ». Zerzan rétorqua qu’« il doit toujours y avoir une critique fondamentale de toute forme de lecture qui réduirait tout à une seule problématique », en insistant sur le fait que « les oppressions et les problématiques sont liées les unes aux autres »Green Anarchist que les actions de Kaczynski « ne servent finalement à rien » car elles « proviennent d’une critique du pouvoir partielle »

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Même si Kaczynski était de toute évidence primitiviste, il n’a jamais été anarcho-primitivistevraiment pas voir La Société industrielle et son avenir associé à l’anarchisme. Quand je l’ai écrit, j’ai adopté une identité anarchiste car je pensais qu’il serait utile d’y mettre une étiquette politique connue. C’était une grosse, grosse erreur ! ». « À ce moment-là », ajoutait-il, Kaczynski ne connaissait « que peu de choses sur l’anarchisme en tant que mouvement politique »Fifth Estate, dénonça notamment « les propos fascistes » de Kaczynski à propos de la gauche et ses « écrits racistes et machistes », résumant un sentiment partagé dans le mouvement

Effet personnel de Ted Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

Écologie de droite

Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite, voire un véritable écofasciste. Il a eu une influence majeure sur l’extrême-droite, notamment sur ses courants « écolo ». Pentti Linkola, l’un des écofascistes les plus importants, a loué le « modèle de société alternativeplanifié et bien pensé » de Kaczynski

Une fois catégorisée dans l’écologie de droite, son utilisation de la violence létale ne semble plus exceptionnelle. « La seule chose qui est efficace, qui affaiblit et secoue l’ordre actuel voué à la destruction du monde, est l’extrême violence », a notoirement déclaré Linkola

Étant donné son aversion pour la gauche et son appel à un retour à la nature, on peut vraisemblablement considérer Kaczynski comme un écologiste de droite. Mais cette interprétation se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles.

C’est l’historien Peter Staudenmaier qui a développé l’interprétation la plus élaborée du lien de Kaczynski à l’écologie de droite

L’interprétation inscrivant Kaczynski dans l’écologie de droite se révèle fragile lorsqu’il s’agit de rendre compte de ses influences intellectuelles. Il n’y a aucune preuve qu’il ait lu, ou même eu connaissance, de Klages, Spengler ou Jünger. (Il connaissait Martin Heidegger, la principale figure de la droite proto-écologiste allemande, mais le détestait. Kaczynski aurait été furieux lorsque son frère, David, est « devenu un adepte » de Heidegger

Textes manuscrits de Ted Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

En réalité, il existe une multitude d’informations directes sur les lectures de Kaczynski sur une période de plus de 50 ans. Les archives ne montrent aucun lien clairement défini entre Kaczynski et la droite proto-écologiste allemande, et encore moins de filiation intellectuelle directe. Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration. Quant à sa conception rudimentaire de la nature humaine et de la liberté, Kaczynski l’a trouvée non pas dans la pensée politique conservatrice, mais dans la vulgarisation scientifique. Ses concepts de « processus de puissance » et d’« activités de substitution » découlent du zoologiste britannique Desmond Morris et du psychologue étasunien Martin Seligman, tandis que sa notion de « sur-socialisation » semble avoir été empruntée au biologiste français René Dubos

Sa critique de la technologie découle principalement du sociologue français Jacques Ellul, une personnalité reconnue à gauche, qui considérait Marx comme l’une de ses principales sources d’inspiration.

Pour ce qui est de rendre compte de la morphologie idéologique de Kaczynski, l’interprétation de l’écologie de droite n’est pas plus satisfaisante. Les écologistes de droite se tournent vers lui à cause d’affinités évidentes : le respect de la nature, l’opposition à la technologie moderne et le mépris pour la gauche. Cependant, il manque à l’idéologie de Kaczynski deux des éléments caractéristiques de l’écologie de droite. Tout d’abord – et c’est le plus important – Kaczynski rejetait les idées de suprématie raciale et de solidarité nationale qui sont au cœur de l’écologie de droite. Ce qui inquiétait [le philosophe allemand] Oswald Spengler à propos de la technologie moderne, c’était que les « races de couleur » ne l’utilisent pour renverser la domination « des races blanches », comme l’avait fait le Japon pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905

Kaczynski se moquait de ces peurs de domination étrangère, les qualifiant d’« hystériques » : « Nom d’un robot ! Le ciel va nous tomber sur la tête si les Japonais vendent plus de voitures que nous ! »

Intérieur de l’habitation de Ted Kaczinsky avec sa machine à écrire. Photo prise par le FBI en 1996. Wikimedia.

Deuxièmement, alors que le contrôle démographique est central dans l’écologie de droite, Kaczynski considérait que la surpopulation n’était qu’un problème secondaire, voire une source de distraction vis-à-vis du problème de la technologie. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’avertissement de Spengler à propos des « innombrables mains des races de couleur » a laissé place à des formes de néomalthusianisme plus subtilement racistes

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De plus, Kaczynski soulignait que le contrôle démographique et l’opposition à la technologie moderne n’allaient pas forcément de pair : « il n’y a aucune raison pour que la population ne puisse pas être réduite tout en conservant les technologies modernes. […] L’argument de la surpopulation a moins de chances d’amener les gens à rejeter la technologie qu’à rechercher des moyens plus efficaces de réduire la population mondiale »

Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé « L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme »limiter les divisions et les différences entre les groupes ethniques », et que « le métissage racial et culturel doit être encouragé »

Alarmé que de nombreux écologistes de droite l’aient érigé en icône, Kaczynski écrivit un essai intitulé “L’Écofascisme : Une branche aberrante du progressisme”.

La justice sociale était son illustration favorite de la manière dont les autres objectifs « dévient l’attention et l’énergie du but principal »

Effets personnels de Tedodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

L’idéologie de Kaczynski est avant tout anti-technologie

Quelle était donc la relation de Kaczynski à l’écologie ? L’hypothèse nulle, selon laquelle il n’y aurait pas de lien, ne tient pas face aux documents d’archive. Cependant, Kaczynski correspond difficilement aux trois étiquettes idéologiques écologistes qui lui sont généralement attribuées. Ses idées ne présentent que de faibles affinités morphologiques avec l’écologie radicale, l’écologie libertaire et l’écologie de droite, et elles n’ont que peu de connexions intellectuelles et historiques avec la tradition écologiste. Hormis l’unique exception de « nature sauvage », aucun de ses concepts fondamentaux, ni même secondaires, ne découlent d’influences écologistes. L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.

Si Kaczynski n’était pas écologiste, alors qu’était-il ? Bien que la résolution de cette question dépasse le cadre de cet article, j’ai déjà esquissé une réponse. Un des éléments caractéristiques de l’idéologie de Kaczynski est qu’elle est avant tout anti-technologique. Alors que de nombreux écologistes libertaires, écofascistes et écologistes radicaux prennent des positions anti-technologiques, ils le font en conséquence d’autres engagements idéologiques. Les écologistes libertaires pourraient être pro-technologie, s’ils pensaient que les nouvelles technologies avaient plus de chance de conduire à l’égalité et à une coexistence harmonieuse avec la nature, qu’à la surveillance, le contrôle social et la domination sur la nature. Les écofascistes pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait rester dans les mains de leur propre nation et être utilisée pour mettre à l’œuvre un contrôle sélectif de la population. Les écologistes radicaux pourraient être pro-technologie s’ils pensaient que la technologie pouvait résoudre le problème du changement climatique et aider à préserver ce qu’il reste d’espaces sauvages. D’ailleurs, certains libertaires, fascistes et écologistes sont pro-technologie. Alors qu’aucune modification de croyance n’aurait pu rendre Kaczynski favorable à la technologie ; cela aurait exigé un changement fondamental de sa vision du monde. « Il est concevable », admettait volontiers Kaczynski, « que nos problèmes environnementaux (par exemple) soient un jour résolus via une méthode d’ensemble rationnelle ». Il aurait cependant tout de même voulu détruire le système technologique, car la gestion rationnelle de l’environnement est fondamentalement incompatible avec « l’état sauvage » et « la liberté ». C’est ce qui, en résumé, distingue le radicalisme anti-technologique de Kaczynski de nombreuses formes d’écologie.

L’idéologie de Kaczynski pourrait être considérée comme une cousine éloignée de l’écologie car elle partage tout de même une certaine parenté intellectuelle avec elle, mais sa structure conceptuelle et ses motivations sont fondamentalement différentes.

Qu’en est-il de la Thèse de l’écologiste non-violent ? D’une part, Kaczynski n’est pas un contre-exemple crédible à la généralisation du fait que les écologistes ne recourent pas à la violence létale. Il convient mieux de le considérer comme un terroriste anti-technologique que comme un écoterroriste. D’un autre côté, Kaczynski met en lumière un autre type de contre-exemples apparents à la Thèse de l’écologiste non-violent : les écofascistes. On pourrait opposer que ceux-ci ne sont pas non plus de vrais contre-exemples. Comme l’observe Kiernan Christ, leurs motivations et modus operandi semblent plus « fascistes » qu’« éco » : « Au lieu d’attaquer des pipelines ou des barrages hydroélectriques, les “écofascistes” auto-déclarés comme Tarrant [le tireur de Christchurch] attaquent les mêmes types d’endroits et de personnes que les terroristes non-écologistes de droite »

Affiche du FBI proposant une récompense pour toute information permettant la capture d’Unabomber.

En tout état de cause, la Thèse de l’écologiste non-violent doit être nuancée avec précaution. Selon les éléments de preuve à disposition, la seule chose qui peut être énoncée en toute confiance est que de nombreux écologistes rejettent fermement l’usage de la violence contre les êtres humains. L’engagement envers une vision égalitaire et harmonieuse de la nature semble être le facteur déterminant. Comme le montre le cas d’Unabomber, toutes les idéologies centrées sur la nature ne sont pas intrinsèquement non-violentes, ni même forcément écologistes. L’interprétation darwinienne de la nature peut aisément être utilisée pour justifier et naturaliser la violence. De plus, comme l’illustre Pentti Linkola, même l’écologie profonde (deep ecology) peut être interprétée d’une façon qui légitime la violence

Bien que jusqu’à présent, les activistes écologistes aient été peu disposés à franchir la frontière entre l’écosabotage et l’écoterrorisme, il est possible, et même probable, que certains écologistes auront recours à la violence létale dans le futur. La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.

La question de savoir si l’éthique de non-violence restera la règle générale dans le mouvement écologiste dépendra de quelle vision de la nature – coopérative ou compétitive, kropotkinienne ou darwinienne – y prévaudra dans les années à venir.

Une chose importante que nous enseigne le cas d’Unabomber est que l’analyse contextuelle des idées – l’interprétation de textes dans un contexte historique – est nécessaire mais insuffisante. L’analyse contextuelle est toujours nécessaire car même les preuves les plus solides demandent à être interprétées. L’analyse contextuelle sans preuves tangibles relève cependant de la spéculation. Bien qu’interpréter une appartenance de Kaczynski à l’écologie radicale, l’écologie libertaire ou l’écologie de droite semble cohérent avec le texte de son manifeste et le contexte historique, aucune de ces catégorisations ne résiste à l’analyse des données d’archives. Les nombreuses affirmations concernant le lien de Kaczynski à l’écologie n’ont jamais été que des suppositions et des demi-vérités, souvent proclamées avec un excès de confiance, mais elles sont restées sans contradiction pendant deux décennies car les preuves scientifiques n’avaient pas été mises en lumière.

Le cas d’Unabomber amène à se demander combien d’autres affirmations fausses sur des écrivains – de Platon à Hobbes en passant par Arendt et bien d’autres – demeurent incontestées du fait que les preuves scientifiques n’ont pas été exhumées, ou n’existent plus.

La boîte aux lettres de Ted Kaczynski, dans le Montana. Photo prise par le FBI en 1996. Wikimedia.

Image principale : effets personnels de Tedodore Kaczynski lors d’une vente aux enchères en 2011. Wikimedia.

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08.06.2026 à 14:44

Colonialité toxique : dans les paysages radioactifs du Sahara

Hélène Claudot-Hawad

Texte intégral (3777 mots)
Temps de lecture : 13 minutes

À propos du livre de Samia Henni, Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara, paru en 2026 aux Éditions B42 dans la collection « Culture ».

“Au début des débuts,

c’était dans l’air.

Un, deux, trois,

l’espace et le temps se figèrent

et ensuite au fond de la terre

quatre, cinq, six, sept, huit.

À la neuvième explosion,

même le chaos et l’absolu silence

s’affaissèrent

sous la poussière et sous les fumées.

Alors les jeux manies atomiques

du CEA

chez nos frères polynésiens.

Et nous,

nous les Touaregs,

nous phéromone de Satan,

d’ici jusqu’au large du grand désert

nous nous dressons

infiniment debout

sur la hanche du vide.”

Hawad, Sahara. Visions atomiques

De 1960 à 1966, avant et après l’indépendance de l’Algérie, l’État français a expérimenté au Sahara dit algérien dix-sept bombes atomiques et autres essais chimiques. Ce sujet a longtemps été tabou en France, dans la presse, dans les discours politiques aussi bien que dans le cadre académique où enquêtes, témoignages, littérature et recherches sur ce thème ont été invisibilisés. Seul le réseau associatif et militant a soutenu les travaux abordant ce domaine – comme par exemple le livre de Raphaël Granvaud, Areva en Afrique, Une face cachée du nucléaire françaisLe rayonnement de la France

C’est le cas du nouveau livre de Samia Henni, Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara. Paru d’abord en anglais

Affiche suisse de l’exposition “Performing Colonial Toxicity” de Samia Henni.

« Saharanisme »

Faisant écho à cette question, Brahim El Guabli, professeur de pensée et littérature comparées à l’Université Johns Hopkins (USA), explore dans son dernier ouvrage, Desert Imaginations, la représentation des « déserts » à travers une variété de sources littéraires et historiques plurilingues (amazigh, arabe, français, anglais)terra nullius, inhabitée, improductive, inutile et menaçante. La fiction mondialisée d’un désert vide et sans vie a permis de légitimer des projets d’exploitation brutaux et destructifse siècle à aujourd’hui. Il fait de ces notions un outil conceptuel permettant d’approcher à plusieurs niveaux les usages et mésusages du désert, quelles que soient les parties du monde concernées. L’auteur distingue divers secteurs – spirituel, extractif, instrumental, sexuel – où s’exerce le saharanisme. En contrepoint de cette idéologie inhérente aux intérêts coloniaux, Brahim El Guabli montre le rapport intime que des écrivains et artistes autochtones manifestent dans leurs œuvres envers leur environnement, tangible et intangible, humain et non humain, une posture écologique sensible qu’il appelle ecocare ou encore éthique autochtone de la conscience environnementale. Cette attitude m’évoque une maxime touarègue Amaḍal amadal, « la terre est ce qui protège », mise en relation au Sahara avec la nécessité d’être nomade pour ne pas « peser sur le dos de la terre ». Comment une terre confisquée pour être mutilée, blessée, amputée, pourrait-elle continuer à protéger ses enfants ? Telle est la question que se posaient les Touaregs après les interventions violentes menées sur leur sol telles que les explosions atomiques, le creusement des puits de pétrole et des mines d’uranium, ou le réaménagement étrange de l’Afrique saharo-sahélienne en petits territoires enclos sur eux-mêmes, bardés de fils de fer barbelés

“Desert Imaginations – A History of Saharanism and Its Radical Consequences”, de Brahim El Guabli, éd. University of California Press, 2025.

La notion de saharanisme parait très utile pour approcher au présent divers types de faits, des plus anodins aux plus dommageables, tous fondés sur une hiérarchisation implicite des savoirs. Par exemple, l’obsession – a priori bienveillante – des organismes de développement ou d’aide qui interviennent en pays nomade pour creuser des puits, comme si le problème en zone aride était l’eau et non la gestion de l’eau. Pourtant, le piétinement animal intense autour des points d’eau, comme le disent bien les intéressés, détruit tous les pâturages alentour. Avec la multiplication des puits, aucune des stratégies nomades pour régénérer la flore ou conserver les plantes fourragères résistant au vent et permettant d’étager la consommation des pâturages ne peut plus s’exercer. Mais rien n’arrête ces politiques sédentaires du territoire couplées à la restriction de la mobilité qui ont finalement conduit à l’incapacité croissante de faire face aux sécheresses – pire, elles les ont aggravées.

Au sujet des essais nucléaires français au Sahara, les approches des deux ouvrages cités se croisent et se complètent. Comment sortir du secret ? Comment rendre compte de la nuisance impalpable et occultée de ces explosions ? Comment documenter ce programme secret et ses lourdes conséquences, alors que la majorité des archives les concernant sont jusqu’à présent classées « secret-défense » ? Comment rendre audibles les voix des habitants sur la violence mortifère infligée à leurs vies et à leur terre par les gouvernements français et algérien qui ne les ont ni consultés ni avertis ?

Comment sortir du secret ? Comment rendre compte de la nuisance impalpable et occultée de ces explosions ? Comment rendre audibles les voix des habitants sur la violence mortifère infligée à leurs vies ?

Trouver des voies et des voix pour répondre à ces interrogations fait partie des objectifs clairement énoncés par Samia Henni. Contestant « l’obsession coloniale et néolibérale de la “nouveauté”, la volonté d’être “le premier” à dire ou faire quelque-chose » (p. 37), l’autrice met à la disposition de ses lecteurs et lectrices les informations et les sources dont elle dispose, c’est-à-dire une centaine de documents d’archives (photos, textes) et la reproduction des témoignages de victimes (travailleurs et population d’Algérie, vétérans français) pour servir de socle à de futures recherches.

Ce livre généreux et militant est fondé sur le partage des documents assemblés en étroite collaboration avec l’Observatoire des armements à Lyon. Il est destiné à « donner corps au silence des archives institutionnelles » et appelle à continuer le travail de mémoire et d’investigation permettant une autre narration des faits et un examen des responsabilités pour, à terme, exiger la décontamination des sites, l’ouverture totale des archives et la perspective de réparations.

Lire aussi | Comment et quoi “réparer” après le colonialisme nucléaire・Léna Silberzahn (2025)

Car ces déflagrations nucléaires, décidées depuis Paris et prolongées en 1962 par les Accords d’Evian avec le gouvernement provisoire d’Algérie, ont eu de multiples répercussions sur les corps, sur l’environnement, sur le bâti, sur les paysages, sur les sols. Le matériel contaminé a été enseveli dans l’urgence au départ du personnel français en 1967, puis déterré par les puissants vents sahariens.

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Temps et espace du désastre atomique

À partir de documents visuels et d’archives arrachées au secret, Samia Henni retrace les caractéristiques techniques et humaines des deux sites où les explosions ont été menées : d’un côté, Reggane, où furent lancées quatre bombes atmosphériques et de l’autre, In Ekker, émetteur de treize bombes souterraines, certaines échappant au confinement, et cinq expériences supplémentaires de dispersion atmosphérique de plutonium. Elle propose ensuite un corpus visuel composé d’extraits de documentaires et de reportages télévisés, et la reproduction de témoignages des victimes françaises.

Dans le procédé éditorial choisi, les images impactent efficacement le regard en anticipant le texte. Ainsi, au début de l’introduction, onze photos aux tons jaune-sépia nous plongent dans la matérialité du secret, avec en première page un panneau d’interdiction de prise de vue et de menaces de sanctions contre tout contrevenant, planté sur l’un des sites d’expérimentation. Les images suivantes élargissent la focale, de la localisation des sites à l’emplacement des zones de tirs, du croquis topographique des infrastructures à une manifestation à Accra au Ghana contre ces expériences. Jusqu’à la photo de la « gerboisite », un terme qui conceptualise la matière radioactive anthropogénique produite par les explosions atmosphériques baptisées Gerboises par le pouvoir colonial. Enfin, une image satellite captant les mouvements intercontinentaux de la poussière radioactive du Sahara met immédiatement en évidence la nécessité d’un changement d’échelle pour l’analyse de ces faits.

Image de la “gerboisite” tirée du livre de Samia Henni.

L’ouvrage restitue la situation géographique précise des deux sites d’expérimentation : Reggane dans la plaine de la Tanezrouft et In Ekker sur le mont Taourirt tan Afalla (littéralement en langue locale « Colline du haut » ou du « nord ») et aussi Taourirt tan Ataram (« Colline de l’ouest ») dans le massif de l’Ahaggar (nom utilisé dans l’ouvrage sous sa forme arabisée, Hoggar). Remarquons que les toponymes mentionnés sont tous amazighs. Ce qui donne une résonance particulière au choix de ces lieux situés à plus de 1000 km d’Alger et révèle une autre invisibilité qui n’est pas manifeste dans l’ouvrage, celle des habitants ancestraux de ces terres, les Imuhagh

Samia Henni situe son propos dans le cadre national de l’Algérie. Elle montre cependant que le temps et l’espace de la toxicité nucléaire ne sont pas à l’échelle de la géopolitique humaine. Des témoins évoquent la violence monstrueuse des explosions ressentie non seulement à proximité, à Tamanrasset, mais aussi à 600 km à l’est à Djanet et à plus de 1 000 kilomètres au sud-ouest à Gao (p. 42), ou encore au sud-est dans l’Aïr

Carte des routes caravanières tirée du livre d’Hélène Claudot-Hawad, “Touaregs”, Gallimard Découvertes, 2002 (p. 20).

La toxicité invisible, impérissable, inquantifiable, irréversible, circule et s’infiltre partout où la diffusent les vents du globe. Elle contamine non seulement les lieux décrétés vides et sans importance par les autorités coloniales puis postcoloniales – notamment les territoires nomades –, mais également les pays et les continents des décideurs de la mise à feu des bombes atomiques. Elle s’étend à la terre entière et restitue, au-delà de l’approche spatialement fragmentée des événements, la perception géographique nomade qui au Sahara relie directement l’Ahaggar (actuelle Algérie), l’Ajjer (entre l’Algérie et la Libye), l’Aïr (actuel Niger), la Tademekkat (entre le Mali et le Burkina Faso) et la Tagaraygarayt (actuel Niger).

Je rajouterai une information donnée par les Touaregs qui circulent entre l’Ahaggar et l’Aïr. Selon eux, l’abandon en 1967 des sites nucléaires français du côté algérien aurait été suivi par le transfert entre l’Ahaggar et l’Aïr d’une partie des anciens engins de chantier ainsi que du personnel pour mener des opérations de prospection à Madawela dans la vallée de Tin Marsoy. Cette partie du territoire touareg se trouvait rattachée depuis 1960 à l’État du Niger. Les nomades se souviennent des déplacements incessants et extrêmement dérangeants de camions énormes équipés de sondes qui sillonnaient les terres pastorales et creusaient le sol, faisant parfois jaillir de l’eau sans reboucher leurs forages en quittant les lieux.

Comme ce fut le cas du côté algérien dans les années 1950 en pleine période coloniale, les autorités françaises se sont accaparé des terres touarègues pour y creuser des mines, interdisant aux nomades d’y poursuivre leur vie.

Ces travaux de prospection terrestres mais aussi aériens ont abouti à la mise en œuvre de l’exploitation d’un immense gisement d’uranium à Arlit, à environ 15 kilomètres de Madawela, ce dernier site étant laissé inactif, mais gardé par l’armée nigérienne. Comme ce fut le cas du côté algérien dans les années 1950 en pleine période coloniale, deux décennies plus tard, dans un État indépendant, les autorités françaises s’accaparèrent brutalement des terres touarègues de l’Aïr pour créer les infrastructures géantes d’une première mine à ciel ouvert (Arlit), puis d’une mine souterraine (Akokan), et d’une ville qui compte à présent plus de 100 000 habitants, détruisant toutes les ressources pastorales locales et interdisant aux nomades de poursuivre leur vie sur leurs propres terres. C’est à cette période que les contrôles et les détentions arbitraires de civils touaregs s’intensifièrent au nord du Niger, au point de transformer le seul fait d’être enturbanné en délit menant automatiquement à l’arrestation et à la confiscation des marchandises pour les caravaniers.

Lire aussi | L’indépendance énergétique de la France avec l’uranium du Sahara・Hélène Claudot-Hawad (2022)

Ahaggar, 1980. Photographie Hélène Claudot-Hawad.

Des vies qui ne comptent pas ?

Comme l’écrit Samia Henni, après les explosions nucléaires des années 1960, les nomades, les oasiens et les citadins de la région de Reggane et de la vallée du Touat ont été directement affectés. Entre 1960 et 2008, la démographie chuta de moitié, passant de 40 000 à quelque 20 000 habitants (p. 93). La description détaillée des chantiers menés pour les opérations nucléaires et l’accueil du personnel à Reggane, Hamoudia et au point zéro des expérimentations – 82 000 m2 de bâtiments, 7000 m2 d’ouvrages souterrains, 100 km de routes, 3 centrales électriques, etc. (p. 96) – donne une idée du gigantisme de ces infrastructures (laboratoires, appareils de mesures, base avancée, ville nouvelle), au prix d’un labeur humain démesuré, diurne autant que nocturne. La recension des constructions techniques du second site dégage la même impression de démesure et de captation sans merci des terres (170 570 hectares) et des ressources locales. Non seulement l’eau et l’air de l’oued Amguel, mais la main d’œuvre autochtone, à laquelle s’ajoutaient sur le site la main d’œuvre importée d’autres régions de l’Ouest africain, ainsi que les militaires, appelés, techniciens et ingénieurs français, soit environ 9000 personnes sur le site au moment des explosions.

Dans les années 1960, les procédés de décontamination des corps humains et des engins au jet d’eau (p. 114) paraissent dérisoires, irresponsables et même cyniques dans la mesure où l’eau n’a vraisemblablement pas échappé à la pollution. Pas plus les multiples échecs du confinement des bombes dans les galeries souterraines que l’indépendance de l’Algérie en 1962 n’ont empêché la continuation des essais par la France qui a également poursuivi de 1964 à 1966 ses expériences de dispersion du plutonium (nom de code Pollen) en bafouant le Traité d’interdiction des essais nucléaires atmosphériques signé en 1963. Pire, les expériences biologiques conduites lors de la bombe Gerboise blanche auraient concerné non seulement des animaux (dont des cages et cadavres ont été retrouvés abandonnés sur le site), mais aussi des corps humains, morts ou vivants, ou des « cobayes humains » comme le formule Bruno Barillot dans son ouvrage, Essais nucléaires français : l’héritage empoisonné

Trace de l’explosion de “Gerboise bleue”.

Un travailleur local, interrogé trois décennies plus tard, rapporte qu’après les déflagrations, « la plupart des gens qui sont tombés malades sont ceux des campements qui habitent la montagne » (p. 156), autrement dit les habitants invisibilisés d’un désert décrété « vide » par les autorités françaises et algériennes. Le photographe et sociologue Bruno Hadjih a documenté le ravage sanitaire et létal (17 décès survenus immédiatement) des habitants du village de Mertoutek et la destruction durable de leur environnement après la bombe non maîtrisée de Béryl en 1962.

Le gouvernement français est resté inactif sans mener d’étude de suivi après l’explosion, pas plus qu’il n’a proposé de réparation. Par ailleurs, il n’a fourni aucun descriptif technique des décharges toxiques qu’il a laissées au Sahara et qui continuent d’affecter la santé des êtres vivants. Comme si finalement, tout cela n’avait jamais existé et n’avait eu aucune conséquence pour personne. Jusqu’à quand ?

J’avance à travers les entrailles de la fournaise

Je les entends

sécheresse de leur cœur

Et ils me roulent dans le nuage

champignon nuée

brouhaha atomique

Et ils aboient

Toi, tu n’existes pas,

tu n’as jamais existé

Hawad, Irradiés

L’investigation sans fin

Au final, on comprend à quel point le projet nécessaire de « documenter le paysage radioactif dans le Sahara » comme le propose Samia Henni est un programme collaboratif à long terme. La constitution de « contre-archives » dans ce domaine est une tâche ardue et ouverte qui appelle à d’autres enquêtes pour sortir le désert de l’oubli. Par exemple, comment faire résonner la mémoire et le présent de ceux qui sont effacés de la carte ? Quelles constellations d’expériences et de géographies peuvent être retracées en dehors des cadres restrictifs de la cartographie coloniale ? Comment mettre en dialogue les expériences vécues par les habitants des différents territoires sacrifiés lors des mises à feu nucléaires réalisées par la France, mais aussi par les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne et la Chine entre 1945 et 1980 ? Quels sont les formes de survie et de résistance qui ont émergé face à la catastrophe ? Comment faire entendre la voix des écrivains et des artistes qui mobilisent un imaginaire créatif capable de submerger le saharanisme, alors même qu’eux et leurs peuples subissent jusqu’à aujourd’hui la confiscation, la dévastation et la pollution nucléaire ou minière de leurs terres ? Le « Saharanisme expérimental » va en effet de pair avec le « Saharanisme extractif » pour reprendre les concepts de Brahim El Guabli. Quelles relations établir entre d’un côté la manne minérale concentrée au Sahara central sur les territoires nomades (pétrole et gaz en Algérie et Libye, uranium, charbon, or au Niger, or au Mali) et, de l’autre côté, la répression brutale qui touche leurs habitants, privés de leurs droits fonciers, jusqu’à nier et éradiquer leur nom, leur langue, leur mode de vie, leur société et leur histoire ? Le travail d’investigation à venir est immense, il réservera probablement des surprises, autant que l’étude des conséquences, impensées et impensables, de la radioactivité.

Lire aussi | La bombe, ses femmes et ses enfants・Naïké Desquesnes (2025)

Image principale : la piste du Tanezrouft en 1990, Wikimedia.

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04.06.2026 à 14:49

Les esprits furieux : cartographie de l’extrême-droite étasunienne

Sébastien Broca

Texte intégral (5893 mots)
Temps de lecture : 21 minutes Etats-Unis, Extrême droite, Luttes, Politique, Violence

À propos du livre de Laura K. Field, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right, Princeton University Press, 2025.

Paru aux États-Unis en novembre 2025, Furious Minds : The Making of the MAGA New Right est consacré à la « Nouvelle Droite ». Selon l’autrice, Laura K. Field, il faut entendre par là le « groupe dynamique d’intellectuels et de militants qui ont constitué le cerveau et le bras armé de la nouvelle politique populiste du Parti républicain » (p. 2). L’objectif de l’ouvrage est de cartographier et de comprendre les courants idéologiques qui irriguent le trumpisme, ainsi que la manière dont ils ont gagné en influence entre 2016 et 2025.

C’est donc un livre qui porte sur des intellectuels et non sur des hommes politiques, sur les théories sous-jacentes aux deux administrations Trump plus que sur les mesures mises en œuvre. La conviction de L. Field est que ces idées méritent qu’on s’y attarde. Elle en offre une analyse généreuse, au sens d’un effort sincère et approfondi pour les comprendre, par-delà la répulsion politique qu’elles suscitent, y compris chez elle. Elle donne toujours une chance aux pensées étudiées et leur reconnaît même parfois certains mérites. Ce positionnement intellectuel, dont la rigueur analytique n’exclut pas l’engagement critique, tient en partie au parcours de l’autrice, qui a un temps fréquenté certains cercles conservateurs nord-américains. Parmi les nombreuses publications récentes sur les idéologies d’extrême-droite, l’ouvrage possède de ce fait une vraie singularité. Il représente une contribution intellectuelle de premier ordre, qui offre l’analyse la plus complète à ce jour des courants idéologiques de la Nouvelle Droite états-unienne. Furious Minds mérite donc d’être lu et discuté, y compris dans des milieux écologistes bien éloignés de ceux décrits dans l’ouvrage. Tout projet se réclamant de l’écologie politique ne peut, me semble-t-il, ignorer les dynamiques intellectuelles à l’œuvre chez ses adversaires politiques.

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Différences et répétitions

Laura K. Field déploie une approche qui relève pour l’essentiel de la théorie politique, du fait de sa formation dans cette discipline. Elle s’attarde sur les idées, leur histoire et la cohérence ou l’incohérence des argumentations qu’elles soutiennent. Néanmoins, son propos possède aussi – ce qui est plus rare – une certaine qualité sociologique, intimement liée à sa trajectoire personnelle. L’autrice a suivi sa formation universitaire dans les cercles néo-straussiens à l’Université de l’Alberta au Canada puis, en doctorat, à l’Université du Texas à Austin. L’ouvrage débute ainsi par le récit d’une anecdote survenue en 2010. Alors qu’elle est doctorante, Laura K. Field se trouve confrontée au sexisme, au racisme et à la vulgarité réactionnaire de certains conservateurs, lorsqu’au dîner d’une école d’été à laquelle elle participe, son voisin de table lui indique sans détour avoir envie de « baiser » Michelle Obama. Elle fait de cette scène le point de départ de son ouvrage, en même temps qu’un moment de rupture biographique : le début de son éloignement du monde intellectuel qui a enfanté la Nouvelle Droite.

Sa familiarité avec ce milieu contribue à donner à l’ouvrage une épaisseur et une vérité qui font défaut à nombre d’approches critiques des pensées d’extrême-droite. Bien qu’il soit dans Furious Minds essentiellement question d’idées et de théories, celles-ci sont sans cesse rattachées aux lieux où elles s’élaborent (des universités comme Harvard ou Notre Dame, des think tanks comme le Claremont Institute ou la Heritage Foundation) et aux espaces où elles se diffusent, comme la National Conservatism Conference. Elles sont aussi éclairées par la reconstitution des trajectoires sociales de leurs auteurs et par l’observation, parfois un brin caustique, de l’ethos de ces intellectuels, souvent caractérisés par leur élitisme, leur misogynie et leur déconnexion vis-à-vis des conditions d’existence réelles d’une majorité de leurs compatriotes.

L’ouvrage dépasse en outre le présentisme, qui affecte bon nombre d’analyses du trumpisme, en replaçant celui-ci dans l’histoire du conservatisme et du Parti républicain. L. Field souligne ainsi que tout n’est pas original, loin de là, dans le positionnement intellectuel de la Nouvelle Droite et dans les dynamiques qui ont contribué à son essor. Elle rappelle que le racisme, l’antisémitisme et le refus du pluralisme ont une longue histoire au sein de la société américaine. Elle souligne aussi que depuis la première moitié du XXe siècle, le conservatisme états-unien repose sur une association entre traditionalisme, isolationnisme en matière de politique extérieure et méfiance envers l’État fédéral au nom du « small government ». Ces principes n’ont toutefois cessé d’être mis à l’épreuve et tempérés par l’exercice du pouvoir, ce qui explique l’émergence cyclique de mouvements radicaux reprochant à l’establishment républicain ses compromissions. Des figures comme Barry Goldwater dans les années 1960, Newt Gingrich dans les années 1990, de même que des mouvements grassroots comme le Tea Party à la fin des années 2010, incarnent cette récurrence des contestations internes. Celles-ci ont chaque fois pour effet de déplacer le Parti républicain vers la droite, voire l’extrême-droite.

La Nouvelle Droite a réussi à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan.

L’ascension de la Nouvelle Droite depuis dix ans relève d’une telle dynamique, au sens où elle s’appuie en partie sur des motifs récurrents de mécontentement parmi les fractions les plus réactionnaires du Parti républicain : le refus du multiculturalisme, le rejet des élites de la côte Est et de l’administration fédérale. Elle est néanmoins singulière, notamment en raison de la place qu’y tiennent les modes de diffusion numériques et le masculinisme. Comme le rappelle L. Field, la Nouvelle Droite a en outre réussi, davantage que tous les mouvements précédents de contestation interne, à ce que la majorité du Parti républicain rompe, du moins en paroles, avec le néolibéralisme qui dominait depuis les années Reagan. L. Field montre ainsi que les politiques, parfois d’apparence erratique, mises en œuvre par l’administration de Donald Trump ont quelques soubassements intellectuels. Lorsque le secrétaire au commerce Howard Lutnick déclare, à Davos en janvier 2026, que « la mondialisation n’a pas servi l’Occident et les États-Unis d’Amérique »

L’assaut du Capitole américain en 2021. Wikimedia.

La diversité de la Nouvelle Droite

Laura K. Field divise la Nouvelle Droite en trois groupes : les « Claremonters », les post-libéraux et les nationaux-conservateurs. Les premiers, liés au Claremont Institute en Californie, idéalisent l’Amérique des fondateurs. Les deuxièmes défendent une conception anti-moderne et d’inspiration catholique du « bien commun ». Les troisièmes exaltent le mythe d’une nation américaine homogène. L’autrice distingue aussi un quatrième ensemble, dont le statut est un peu différent des autres et les contours plus nébuleux : la droite dure (« Hard Right »). Cette mouvance néo-fasciste, composée d’agitateurs d’extrême-droite souvent actifs en ligne et qui déploient une rhétorique violente, misogyne et raciste, est susceptible de nourrir et de radicaliser les trois groupes mentionnés précédemment.

Les « Claremonters »

L’histoire des « Claremonters » est indissociable de l’influence durable exercée par la pensée de Léo Strauss dans les milieux intellectuels conservateurs aux États-Unis. Une figure centrale de cette histoire est celle d’un élève de Strauss, Harry V. Jaffa qui, après avoir écrit des discours pour B. Goldwater dans les années 1960, inspira la création en 1979, par quatre de ses étudiants, d’un think tank conservateur : le Claremont Institute. Situé dans le comté de Los Angeles, ce dernier s’est imposé au fil du temps comme le point de ralliement des « straussiens de la côte Ouest », dont la singularité est d’envisager les États-Unis comme fondés sur des bases pré-modernes, essentiellement la Bible et la philosophie grecque antique. L’idéalisation de la création des États-Unis (« the American founding ») s’accompagne chez eux d’une dénonciation du relativisme et d’une déploration du « déclin moral » engendré par la modernité – un déclin dont les symptômes seraient aussi bien la pornographie que l’homosexualité ou la consommation de drogues. Il en découle un projet profondément réactionnaire : celui de retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.

Ces quelques éléments, rappelés dans le chapitre 2, permettent de comprendre l’engagement passionné et souvent violent des « Claremonters » dans les guerres culturelles des dix années écoulées. Après l’élection de D. Trump en 2016, le Claremont Institute a pris un virage explicitement politique. Il a « déclaré la guerre au multiculturalisme » et à « l’État administratif » (p. 51), des objectifs qu’il a poursuivis en plaçant les siens à des postes importants à Washington. Michael Anton en est un exemple emblématique. Recruté par Steven Bannon en 2017 sur les conseils de Peter Thiel en tant que directeur de la communication stratégique du United States National Security Council, il s’était fait connaître un an plus tôt, alors qu’il travaillait encore pour la société de gestion d’actifs BlackRock, grâce à un essai (« The Flight 93 Election »), où il comparait l’élection de D. Trump à la révolte des passagers d’un avion qui aurait été détourné par des terroristes…

Le projet des « Claremonters » est profondément réactionnaire : retrouver la pureté morale des origines, en remettant en cause les conquêtes du New Deal et du mouvement des droits civiques.

L. Field accorde une grande importance à ce texte, qu’elle présente comme la première véritable légitimation intellectuelle du trumpisme. Elle décrit M. Anton comme un « dandy », lecteur de Machiavel, féru de culture classique et grand admirateur de Harry V. Jaffa. Elle montre surtout qu’il est un pamphlétaire anti-féministe et anti-immigration, ayant fait siennes les théories conspirationnistes du « Grand Remplacement » (p. 69). Si son expérience au sein de la première administration Trump fut de courte durée (à peine plus d’un an), il a été nommé directeur de la planification politique dans la nouvelle équipe du président Républicain et a notamment participé à l’élaboration de la stratégie de sécurité nationale publiée en décembre 2025. Au-delà de M. Anton ce sont, comme le souligne L. Field, plus de trente anciens lauréats des bourses délivrés par le Claremont Institute, qui ont intégré la seconde administration Trump au début de l’année 2025.

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Les post-libéraux

Les post-libéraux représentent une deuxième branche, influencée par les courants catholiques traditionalistes et désireuse de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société. Ce courant compte en son sein ceux qui sont probablement les penseurs les plus sophistiqués de la Nouvelle Droite américaine, notamment les universitaires Patrick Deneen et Adrian Vermeule.

Le premier a fait paraître en 2018 un ouvrage qui a eu un retentissement important aux États-Unis : Why Liberalism FailedNotre monde saturé de carbone est la gueule de bois d’une fête de 150 ans au cours de laquelle, jusqu’à la toute fin, nous avons cru avoir réalisé le rêve de nous libérer des contraintes de la nature. Nous entretenons toujours cette vision incohérente selon laquelle la science pourrait nous affranchir des limites, tout en résolvant les problèmes qui découlent de ce projet lui-même »

Influencés par les courants catholiques traditionalistes, les post-libéraux sont désireux de donner à l’État un rôle central pour préserver la moralité de la société.

Pertinente – bien que guère originale – cette critique débouche chez P. Deneen sur des réponses ancrées dans un mélange de républicanisme et de catholicisme traditionaliste. Le philosophe exalte ainsi l’auto-gouvernement de communautés locales, solidement arrimées à des lieux, des croyances et des traditions. Dans cette vision, « le local est considéré comme lié à – voire comme l’expression de – l’universel, l’éternel, le divin et le sublime »Regime Change : Toward a Postliberal Future (2023) – un populisme économique dirigé contre ce qu’il nomme la « laptop class », soit une élite cosmopolite de travailleurs cognitifs manipulant des abstractions et détachés de tout véritable ancrage dans le monde

Le juriste constitutionnaliste de Harvard Adrian Vermeule représente la deuxième grande figure du post-libéralisme. Depuis sa conversion au catholicisme en 2016, il se revendique d’un courant minoritaire, l’intégralisme, qui « rejette la séparation entre l’Église et l’État prônée par le libéralisme et soutient que l’État devrait être soumis aux normes catholiques ou placé sous l’autorité spirituelle de l’Église »constitutionnalisme du bien commun », une approche dont la description passablement abstraite tend à voiler la violence intrinsèque. Dans une veine inspirée notamment par la pensée de Carl Schmitt, A. Vermeule souhaite que le pouvoir exécutif et administratif soit affranchi des garde-fous prévus par le libéralisme politique, voire par la Constitution américaine elle-même. La mission de l’État devrait selon lui être de défendre le « bien commun », défini de manière assez vague comme « l’épanouissement d’une communauté politique bien ordonnée » (cité p. 237) ; une communauté où la religion occuperait une place centrale et où la liberté deviendrait une « valeur secondaire » (p. 239)sa propre conception monolithique et hiérarchique de ce qui est vrai et important » (p. 244). Comme le souligne L. Field, ce projet a connu un certain succès : A. Vermeule « est devenu une sorte de figure culte au sein des hautes sphères de la Nouvelle Droite catholique — avec les portraits dans les magazines, les conférences et les tables rondes qui accompagnent une telle renommée » (p. 240).

Les Nationaux-Conservateurs

Le troisième groupe identifié par L. Field s’est constitué autour de la National Conservatism Conference (NatCon), organisée par la Fondation Edmund Burke et le Conservative Partnership Institute. Elle réunit chaque année depuis 2019 des figures importantes de droite et d’extrême-droite, devant un public presque exclusivement blanc et masculin. La première édition, à Washington, fut ouverte par une intervention de l’entrepreneur Peter Thiel, qui avait participé au financement de l’événement. Au fil des ans, la conférence a accueilli plusieurs hommes politiques importants (Viktor Orbán, Ted Cruz, Marco Rubio, J. D. Vance), ainsi que de nombreux intellectuels de la Nouvelle Droite, comme Michael Anton et Patrick Deneen.

La personnalité centrale de ce troisième courant est Yoram Hazony, qui dirige la NatCon depuis ses débuts. Cet intellectuel israélo-américain prône un nationalisme rigide, qui exalte l’homogénéité culturelle, linguistique et religieuse. Il défend la souveraineté des État-nations et dénigre toutes les entités politiques supra-nationales : l’Union européenne par exemple. Au fil des ans, Y. Hazony et la NatCon ont influencé des institutions conservatrices plus traditionnelles, comme la Heritage Foundation. Cette dernière, créée en 1973 et qui joua un rôle important sous la présidence de Ronald Reagan, est à l’origine du fameux « Projet 2025 », en général considéré comme la feuille de route du second mandat de D. Trump. Selon L. Field, la NatCon a eu un rôle prépondérant dans la cristallisation de ce programme, dans la montée du nationalisme chrétien et la légitimation des politiques anti-immigration.

Library of Congress, Unsplash.

La droite dure

Le quatrième courant identifié par L. Field, la droite dure (« Hard Right »), constitue une nébuleuse plus qu’un mouvement structuré. Il regroupe essentiellement des agitateurs d’extrême-droite, dont la réputation s’est construite sur le Web, bien loin des normes du débat académique. Parmi ces influenceurs néo-fascistes, deux des plus célèbres sont Curtis Yarvin (qui a longtemps écrit sous le pseudonyme Mencius Moldbug) et Costin Alamariu, plus connu en tant que Bronze Age Pervert.

Curtis Yarvin est un informaticien et blogueur. Ses idées provocatrices circulent dans certains cercles néo-réactionnaires liés à la Silicon Valley depuis la fin des années 2000. Une importance nouvelle, et sans aucun doute excessiveagissant du nationalisme blanc et du racisme, Yarvin a un jour déclaré, dans une phrase restée célèbre, qu’il n’y était pas tout à fait allergique” », p. 136), mais aussi leur nullité : « le style de Yarvin est lamentable et ses raisonnements sont pires encore ; on vient pour ses théories du complot provocatrices […], on reste pour ses non-sens et son bricolage pseudo-historique bâclé. Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin » (p. 135).

“Il n’y a sans doute rien de plus déprimant, au sein de la Nouvelle Droite, que l’ascension de Curtis Yarvin. Son style est lamentable et ses raisonnements sont pires encore.”

Laura K. Field

Costin Alamariu, dit Bronze Age Pervert (BAP), détient quant à lui un doctorat en philosophie politique de l’Université de Yale, obtenu en 2015. Sa renommée dans les cercles réactionnaires ne lui vient cependant pas de là, mais de l’ouvrage Bronze Age Mindset (auto-publié sur Amazon peu après qu’il eut renoncé à une carrière académique) et de ses saillies sur Twitter/X et dans des podcasts d’extrême-droite. Le style de BAP combine en effet une expression peu soucieuse de rectitude grammaticale et orthographique, un nietzchéisme grossier et un humour corrosif, mis au service d’une misogynie et d’un racisme décomplexés. Comme le synthétise L. Field, « son but dans la vie semble être d’inciter les jeunes hommes blancs à développer leur force physique et militaire, d’affaiblir ou de détruire tous les autres, en particulier les femmes, et d’être lui-même vénéré comme un dieu pour avoir le courage d’exprimer tout cela ouvertement » (p. 138). De quoi C. Yarvin et BAP sont-ils les symptômes ? Sans doute, si l’on en croit L. Field, de la « normalisation de l’extrémisme violent » (p. 144) et de la séduction que cette violence exerce sur de nombreux jeunes hommes, aux États-Unis comme ailleurs.

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L’influence de la Nouvelle Droite

L’ouvrage de L. Field offre donc une cartographie précise des différents courants intellectuels de la Nouvelle Droite états-unienne. Ceux-ci partagent un rejet viscéral du libéralisme politique, en tant qu’engagement en faveur du pluralisme démocratique et en tant qu’acceptation d’une société multi-culturelle, au sein de laquelle cohabitent différentes conceptions de la vie bonne. Ce point est souligné à de nombreuses reprises par l’autrice, dont la critique de la Nouvelle Droite consiste pour l’essentiel en un plaidoyer pour la pertinence intacte du libéralisme politique. L. Fields souligne néanmoins que l’émergence de la Nouvelle Droite doit aussi être vue comme l’expression « des échecs réels de la politique et de l’économie libérales modernes, de la culture libérale moderne et du monde universitaire néolibéral aux mains des entreprises » (p. 25). Elle demeure néanmoins fidèle à une forme d’engagement philosophique en faveur du libéralisme, en tant que condition d’une société libre, dont chaque membre est susceptible de rechercher les formes singulières d’une vie heureuse, accomplie et dotée de sens. « Certains d’entre vous regretteront leur libéralisme lorsqu’il aura disparu » (p. 319) lance-t-elle ainsi aux intellectuels de la Nouvelle Droite. Là n’est toutefois pas, me semble-t-il, la contribution la plus originale du livre.

Celui-ci vaut avant tout par son analyse serrée des divers courants de la Nouvelle Droite, qui se révèlent bien plus hétérogènes que ce que suggère la focalisation médiatique sur une poignée de figures comme Curtis Yarvin. Sur de nombreux sujets, il n’existe en fait aucune cohérence idéologique et programmatique au sein de la Nouvelle Droite. Certains défendent la déconcentration du pouvoir politique et le small government, d’autres prônent le renforcement de l’exécutif fédéral. Certains défendent un populisme économique censé améliorer les conditions de vie des classes populaires, d’autres affichent un libertarianisme économique voué à renforcer les privilèges des oligarchies industrielles et financières. Certains sont ouvertement racistes et masculinistes, d’autres tentent de maintenir un vernis de respectabilité. Certains prônent une accélération technologique débridée dont l’horizon est l’émergence d’une post-humanité, d’autres développent une pensée des limites inspirée par le catholicisme et critiquent pour cette raison le déploiement tous azimuts de l’IA et le pouvoir de la Silicon Valley… Bref, la Nouvelle Droite est loin d’avoir forgé un corpus idéologique unifié, une incohérence qui renvoie aussi à la diversité des acteurs sociaux ayant soutenu D. Trump. À l’issue de la lecture de l’ouvrage, il apparaît que l’unité de ces courants est en fait essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités (raciales, sexuelles, de genre, etc.) et les élites opposées au trumpisme

L’unité de ces courants est essentiellement négative, liée à un rejet commun du libéralisme, du progressisme et, surtout, de celles et ceux qui les incarnent symboliquement : les minorités et les élites opposées au trumpisme.

Les tensions internes à la Nouvelle Droite se cristallisent en la personne du vice-président J. D. Vance, intellectuellement plus structuré que D. Trump, mais écartelé entre ces divers courants et leurs clientèles électorales respectives. Souvent présenté comme proche des post-libéraux du fait de sa conversion au catholicisme et de sa relation personnelle avec Patrick Deneen et Rod Dreher, il entretient en fait des liens avec toutes les composantes de la Nouvelle Droite. L. Field résume sa position singulière et acrobatique en quelques phrases limpides :

Vance, qui a publié son ouvrage autobiographique “Hillbilly Elegy” en juin 2016, s’est converti au catholicisme en 2019 (l’année où il s’est rallié au trumpisme) et était idéologiquement très proche des penseurs post-libéraux comme Deneen et Vermeule. […] Peter Thiel était son mentor et son financeur, et il s’est ouvertement déclaré partisan de Viktor Orbán. Mais contrairement à Deneen et Vermeule, et plus proche en cela de Thiel, Vance n’a jamais pris ses distances avec les positions les plus radicales et imprudentes de la Nouvelle Droite. Il a assisté aux conférences NatCon. Il a prononcé des discours lors d’événements organisés par le Claremont Institute. Il est apparu dans des podcasts de niche tels que Jack Murphy Live et The American Moment dans lesquels, sur tous les sujets, il a tenu des propos alignés sur les positions de la droite dure […]. (p. 313)

L’une des questions auxquelles l’ouvrage ne répond pas est celle de savoir dans quelle mesure cette incohérence idéologique « importe dans le tumulte de la politique réelle » (p. 16). L. Field ne tranche pas véritablement la question de l’influence des idées étudiées sur les politiques effectivement mises en place. À la lecture de quelques passages du livre – notamment ceux consacrés aux penseurs post-libéraux comme P. Deneen – on est frappé par le contraste entre certaines propositions (la défense des catégories populaires, l’attention aux limites naturelles, le respect des pouvoirs locaux) et la réalité des décisions aujourd’hui prises à Washington. Comme le soulignait récemment la politiste Marlène Laruelle, « certaines des personnalités intellectuelles dont parle Laura [Field] sont […] mal à l’aise face aux politiques de l’administration »

Dans leur majorité, ces intellectuels ont néanmoins « le sentiment qu’un moment décisif est à portée de main, et qu’il ne faut pas laisser passer cette fenêtre d’opportunité pour transformer les États-Unis de l’intérieur »think tanks, ont été gagnés par un nationalisme de plus en plus radical et intolérant. Elle souligne à ce titre que l’édition 2022 de la conférence NatCon, tenue à Miami, a représenté un tournant, « un moment décisif de capitulation de l’establishment du Parti républicain traditionnel face à la Nouvelle Droite, voire à la droite dure » (p. 210). Le président de la Heritage Foundation, Kevin Roberts, y tint un véritable discours d’allégeance : « Je ne viens pas pour inviter les nationaux-conservateurs à rejoindre notre mouvement conservateur, mais pour reconnaître qu’en vérité la Heritage Foundation fait déjà partie de votre mouvement » (cité p. 211). L. Field relève en outre, bien que de manière plus rapide, combien les jeunes cadres du trumpisme sont désormais imprégnés des discours ouvertement violents, racistes, antisémites et misogynes d’influenceurs comme Bronze Age Pervert et Nick Fuentes.

Une pancarte QAnon représentant Jésus coiffé d’une casquette « Make America Great Again » au Capitole en 2021. Wikimedia.

Cela suffit-il pour affirmer, comme l’a fait l’autrice dans un entretien récemment accordé au journal Le Monde, que les différents protagonistes de son ouvrage représentent « la coalition d’intellectuels qui a porté [Donald Trump] au pouvoir »think tanks conservateurs et de la jeunesse de droite suffit à expliquer l’élection de D. Trump en 2024. C’est là négliger un ensemble beaucoup plus vaste de coordonnées économiques, politiques, culturelles et institutionnelles, qui ont construit l’environnement social au sein duquel la Nouvelle Droite a pu prospérer : la désindustrialisation des États-Unis, la rivalité avec la Chine, le poids politique des grandes entreprises, l’influence des plateformes numériques, la médiocrité du système éducatif américain, l’importance de la religion et du protestantisme évangélique, les particularités du système électoral, la faillite du Parti démocrate, le charisme personnel de D. Trump et bien d’autres choses encore. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage Furious Minds fournit une pièce importante du puzzle.

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L’idéalisme comme stratégie politique

Un dernier apport important de Furious Minds tient à la mise en évidence d’une caractéristique transversale aux différents courants de la Nouvelle Droite : l’importance accordée aux idées dans la lutte politique. L. Field nomme cette posture intellectuelle « Ideas First ». Elle en donne la description suivante : « L’approche “Ideas First” est typique du monde intellectuel conservateur et se retrouve dans des slogans fréquents à droite comme “la politique est en aval de la culture” ou “les idées ont des conséquences”, ainsi que dans la prolifération d’institutions de formation idéologique, qui initient les jeunes conservateurs aux discours et aux traditions de droite » (p. 20). À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, Furious Minds montre ainsi que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important et fructueux du champ intellectuel.

Il est possible de pousser l’argument de L. Field un cran plus loin, un peu au-delà de ce qui est explicitement écrit dans l’ouvrage, en soulignant le lien étroit qui unit le positionnement théorique de la Nouvelle Droite et son positionnement politique. Sur le premier point, les intellectuels étudiés dans l’ouvrage partagent une forme d’idéalisme philosophique, au sens de la conviction selon laquelle ce sont les idées qui mènent le monde et expliquent la plupart des transformations sociales. Cette approche se prolonge au plan stratégique dans ce qu’on peut nommer un « gramscisme de droite », soit le parti-pris en vertu duquel la lutte politique doit d’abord être conduite sur le terrain des idées et des valeurs, afin de transformer les représentations sociales dominantes dans un sens réactionnaire

À rebours de ce que suggère l’anti-intellectualisme de D. Trump, “Furious Minds” montre que les succès de la droite et de l’extrême-droite états-uniennes sont liés à un investissement important du champ intellectuel.

Du point de vue des partisans de D. Trump, cette stratégie a apporté de nombreux bénéfices. L’approche « Ideas First » a tout d’abord produit un effet d’occultation, en reléguant au second plan tout ce qui dans le passé ou la réalité contemporaine vient contredire leurs récits : depuis l’histoire des inégalités raciales aux États-Unis jusqu’au réchauffement climatique, en passant par les violences sexistes et sexuelles. Si le peu d’égards de D. Trump pour la vérité est devenu proverbial, Furious Minds montre que de nombreux intellectuels de droite et d’extrême-droite font preuve d’un semblable désintérêt pour l’exactitude factuelle. Pour ces penseurs, « les abstractions intellectuelles occultent trop souvent les vérités simples du monde réel — par exemple, le fait de savoir qui a remporté quelle élection, qui a envahi quel pays et quand, ou encore quel groupe social est victime d’abus et d’oppression » (p. 21).

L’approche « Ideas First » a également permis à la Nouvelle Droite de présenter de manière fallacieuse ses ennemis politiques. C’est comme cela qu’il faut comprendre la créativité terminologique dont font preuve les essayistes d’extrême-droite pour désigner leurs cibles intellectuelles : le « wokisme », la « théorie du genre », la « critical race theory », la « CathéLong »

L. Field ne dit pas vraiment comment sortir de cette situation. Si elle n’hésite pas à caractériser certaines des pensées étudiées dans son ouvrage comme « fascistes » ou « néo-fascistes », elle se réfère peu à ce précédent historique pour éclairer le contexte actuel. Elle n’évoque pas non plus les diverses luttes sociales et écologistes qui représentent autant de résistances en acte à la Nouvelle Droite états-unienne. De celle-ci, elle offre en revanche l’analyse la plus complète et précise à ce jour. C’est déjà considérable.

Image principale : AmericaFest 2025, Wikimedia.

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01.06.2026 à 22:04

Peut-on relocaliser l’Empire ?

Celia Izoard

Texte intégral (4513 mots)
Temps de lecture : 14 minutes

Ce texte a été écrit par la journaliste et philosophe Celia Izoard comme préface à Anatomie d’une puce, un ouvrage coordonné par le collectif STopMicro et paru en mai 2026 aux éditions du Monde à l’envers. Le livre, dont vous retrouverez le sommaire au bas de cette page, est issu du colloque international « Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation », qui s’est tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, suivi le lendemain par une manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et STMicroelectronics.


La voyez-vous, la borne de validation des cartes de transport ? Cʼest le gros rectangle gris dʼenviron un mètre cinquante de haut que vous passez à lʼentrée du métro. Il y a quelques jours, quand je suis descendue dans une station à Toulouse, des technicien·nes avaient ouvert ces bornes pour la maintenance. On voyait ce qui est dʼordinaire invisible : lʼintérieur. Au milieu de fils de toutes les couleurs, jʼai vu des plaques en époxy vert dʼune quarantaine de centimètres de long. Sur ces cartes électroniques se déploie une sorte de ville à lʼaméricaine : des alignements de points argentés, des lumières rouges, des tours cylindriques, des blocs rectangulaires. Certains de ces rectangles, noirs, entourés de petits traits argentés perpendiculaires, ressemblent à des entrepôts logistiques miniatures avec leurs alignements de camions : voici les puces électroniques, appelées aussi semi-conducteurs ou encore circuits intégrés.

Jʼai rencontré Hubert Cros, concepteur de systèmes électroniques pour des entreprises du Sud-Ouest. Il mʼa raconté que dans une borne comme celle-ci, on utilise quelques dizaines de puces. On en trouve près de 160 dans un téléphone, environ 3 500 dans une voiture hybride. Leur puissance de calcul varie considérablement. Une puce de la borne de validation peut contenir jusquʼà 10 000 transistors, mais celles que lʼon trouve dans les serveurs des data centers (utilisées par exemple pour les calculs en « intelligence artificielle ») contiennent autour de 100 milliards de transistors : dix millions de fois plus.

Toujours est-il que cette simple borne destinée à lire une carte de transport, ouvrir la barrière et émettre un bip positif ou un bop négatif selon la validité de la carte, cet objet que lʼon peine aujourdʼhui à qualifier de « high tech », nécessite déjà près dʼun million de composants électroniques à lui seul. À lʼintérieur de cet objet inutile, aux finalités marchandes et bureaucratiques, on pourrait retrouver des traces du monde entier : des dizaines de minéraux extraits et raffinés dans des endroits différents, des acides et des solvants venus de partout, des sites de montage et dʼassemblage éclatés sur plusieurs continents. À lʼimage de ces bornes, depuis une quarantaine dʼannées, la vie dans les pays riches est irriguée par des puces électroniques omniprésentes et invisibles. Dans une brochure dʼinformation pour le grand public, lʼassociation européenne des entreprises de semi-conducteurs (esia) se plaît à rappeler que les semi-conducteurs sont indispensables « aux soins médicaux critiques », « aux infrastructures dʼeau », « à lʼagriculture durable qui nourrit le monde »

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Il y a des technologies emblématiques de certaines formes politiques. Le métier à tisser mécanique, par exemple, cristallise le capitalisme industriel anglais du 19siècle : le coton produit en Inde, les usines textiles de Manchester alimentées au charbon, les cotonnades vendues aux marchands dʼesclaves africain·es. La puce de silicium, elle, est un pur produit de lʼhégémonie néolibérale des puissances occidentales des années 2000. Produire un tel objet nécessite dʼavoir amassé des quantités inouïes de capitaux excédentaires (grâce aux réformes néolibérales) et dʼêtre le bénéficiaire ultime de chaînes dʼapprovisionnement dʼune complexité prodigieuse, réparties sur des dizaines de pays. Au fond, la puce est la quintessence du « mode de vie impérial » tel que les sociologues allemands Brand et Wissen lʼont défini : un quotidien où les objets les plus ordinaires sont des produits hypermondialisés reposant sur des relations de pouvoir asymétriques.

Décoration de la tour Perret, à Grenoble, lors du week-end de mobilisation des 28,29 et 30 mars 2025.

Cʼest la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes dʼapprovisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale nʼavait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour « la fin de lʼhistoire », si le monde nʼavait pas été cet espace de libre-échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à lʼidée de personne de numériser les activités humaines. Il paraît inconcevable de rendre une société entière dépendante, pour sa survie, dʼun objet qui repose sur lʼactivité de dizaines de mines aux quatre coins du monde, franchissant 80 frontières différentes avant dʼatteindre le stade du produit final. En dʼautres termes : le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

Le vent tourne, lʼempire occidental se lézarde et se fragmente. Depuis quelques années, la planète nʼest plus cette base logistique commode, aménagée par les politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international pour achalander les multinationales occidentales. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, ne peut plus être considérée comme un sous-traitant de lʼélectronique. Elle a construit des monopoles sur les métaux critiques et pourrait envahir Taïwan, où la majorité des puces électroniques du monde sont fabriquées. Lʼhégémonie est terminée, il y a plusieurs empires en concurrence pour les ressources et les marchés. Converties au capitalisme, les classes dirigeantes des brics+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie et Éthiopie) veulent des métaux, des semi-conducteurs, etc. pour produire peu ou prou les mêmes objets : des voitures, des avions, des armes, des satellites, des téléphones, des écrans et le reste de lʼinfrastructure numérique.

En Europe, aux États-Unis, les entreprises exigent de leurs États quʼils les aident à garantir leur approvisionnement en matières premières et en composants. Quʼils ouvrent des mines et des usines, quʼils réindustrialisent les territoires dont ces mêmes entreprises ont déménagé il y a vingt ans pour augmenter leurs profits. En 2022, le gouvernement fédéral des États-Unis a voté un « Chips Act » pour subventionner la production de puces électroniques dans le pays. En 2023, les député·es européen·nes votent à leur tour lʼEuropean Chips Act, une réplique de cette loi visant à produire sur le continent 20 % de la demande européenne de semi-conducteurs. À Crolles, près de Grenoble, lʼÉtat a promis 2,9 milliards dʼeuros pour subventionner lʼagrandissement de lʼusine stmicroelectronics, un groupe franco-italien dont le siège est en Suisse.

Lire aussi | Ouvrir un front contre la numérisation du monde・Collectif STopMicro (2025)

Mais peut-on seulement rapatrier ces chaînes dʼapprovisionnement mondiales ? Au sein de la classe politique, personne ne semble se poser cette question, pourtant cruciale : est-il possible de produire des puces électroniques dans un seul pays, ne serait-ce que sur un seul continent ? Pas plus quʼon ne se demande sérieusement si on peut produire des batteries électriques, des armes et des satellites à partir dʼun seul continent. Est-ce de lʼignorance, du cynisme ? Tout le monde semble avoir oublié que lʼindustrialisme est fondé sur lʼimpérialisme – sur les « échanges », comme disent les manuels scolaires. Lʼindustrie automobile française sʼest construite avec du caoutchouc et du cuivre congolais, du plomb et du cobalt maghrébins, du nickel kanak, du pétrole moyen-oriental, etc. Les chaînes dʼapprovisionnement de stmicroelectronics aujourdʼhui sont mille fois plus longues, imbriquées et complexes que celles de lʼentreprise Renault dans les années soixante. Le fait que stmicro, à Crolles, ait plus de 6 600 fournisseurs directs

Que ce soit à droite, à gauche ou chez les écologistes, tout le monde applaudit ces investissements de « souveraineté technologique » quʼon appelle même « relocalisations ».

Nous voici à Grenoble, où toute une industrie de lʼélectricité et de lʼélectronique est installée de longue date pour bénéficier de lʼeau des montagnes. Les entreprises de semi-conducteurs implantées depuis les années 1990 ont régulièrement augmenté leurs prélèvements dʼeau, si bien quʼen une décennie, la consommation de stmicro a presque doublé. Et ce alors même que les épisodes de sécheresse se multiplient et sʼaggravent. Après lʼété 2022, un été caniculaire, le collectif STopMicro est entré en scène en déposant des caisses et des caisses de bouteilles devant Eaux de Grenoble Alpes, la régie chargée du service de lʼeau dans lʼagglomération. 336 litres exactement, autant que les entreprises stmicroelectronics et Soitec en consommeront à chaque seconde après leur agrandissement. À eux deux, ces sites engloutiront autant dʼeau quʼune ville de 400 000 habitant·es et autant dʼélectricité quʼune ville de 230 000 habitant·es.

La population de la région est probablement inquiète de voir disparaître ses ressources en eau, comme la plupart dʼentre nous. Mais il y a un mur qui lʼempêche de contester cet accaparement, cʼest le consensus politique sur la « relocalisation ». Il faut bien produire des puces. Il vaut mieux les produire ici quʼailleurs.

De fait, si vous avez écouté sur France Inter lʼinterview de Jean-Marc Chéry, pdg de stmicroelectronics, vous devriez être convaincu·e que cette consommation dʼeau va au moins servir à produire des puces « made in France

Table-ronde sur l’extractivisme aux Amériques, avec Marc Fafard et Azul Blaseotto, lors du colloque international des 28 et 29 mars 2025 à Grenoble.

Cʼétait le premier enjeu du colloque des 28 et 29 mars 2025 quʼont organisé le collectif STopMicro et les Soulèvements de la terre : expliquer en quoi les usines de stmicroelectronics à Crolles et de Soitec à Bernin ne sont qu’une étape d’une chaîne industrielle extrêmement coûteuse et complexe. Elle commence avec lʼextraction de quartz dans les rares gisements de quartz de haute pureté qui existent sur la planète. Les étapes de métallurgie nécessaires à la purification de ce minerai de silice durent ensuite plusieurs semaines. D’abord transformé « en silicium métal par addition de carbone issu de charbon ou de bois dans des hauts-fourneaux très énergivoreswafers en anglais). » Ce nʼest quʼà ce stade quʼinterviennent les usines grenobloises, qui reçoivent ces galettes et y gravent des milliards de transistors et circuits miniatures par photolithographie (dans lʼesprit dʼune photo argentique mais en autrement plus complexe). À lʼissue de ces centaines dʼétapes qui durent plusieurs mois dans les salles blanches de lʼIsère, ce qui sort du site de stmicroelectronics à Crolles nʼest pas encore une puce comme objet séparé. Cʼest dans dʼautres usines dites « osat » ou « back-end », souvent situées en Asie, que les puces sont individuellement découpées, testées et préparées de façon à pouvoir être intégrées à des circuits électroniques. Malgré sa consommation colossale dʼeau et dʼélectricité, la production qui est réalisée dans les Alpes nʼest quʼune étape parmi des dizaines dʼautres, réparties sur toute la planète.

Une fois établi que la construction ou lʼagrandissement dʼune usine de semi-conducteurs ne peut pas changer la nature mondialisée de lʼélectronique, le deuxième enjeu de ce colloque était de déplier le mille-feuille de dominations que contient ce minuscule objet. En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales. Cʼest, par exemple, lʼétat de guerre permanent de lʼest de la République démocratique du Congo dont nous parlent David Maenda Kithoko et Fabien Lebrun. Cette région du Kivu où sont exploités de nombreuses mines artisanales de tantale et dʼétain (utilisés dans les condensateurs et les brasures des cartes électroniques) sʼest embrasée aux premières heures de la révolution informatique. Les manœuvres des grandes puissances pour bénéficier de cette économie de guerre ont alimenté jusquʼà aujourdʼhui le recrutement dʼenfants pour la guerre et pour les mines, les viols, les massacres et la déforestation. Parallèlement, lʼexpansion des marchés des batteries pour les voitures, les data centers et les appareils numériques ont déclenché une ruée sur les gisements de lithium dans les Andes, notamment au nord de l’Argentine, où des dizaines de communautés autochtones résistent à leur déracinement. Cʼest ce que nous racontent Roger Moreau depuis Salinas Grandes et Azul Blaseotto, venue de Buenos Aires.

En tant que technologies impériales, les semi-conducteurs sont des microcosmes. À travers les milliers dʼétapes et de substances qui les font exister, ils offrent un instantané mondial des ravages de lʼindustrie, des dynamiques coloniales et néocoloniales.

Que voit-on dʼautre dans ces puces de cristal ? On peut voir sʼy refléter les mouvements mécaniques et répétitifs des ouvriers et ouvrières de lʼélectronique en Chine et en Inde, racontées par Agnès Crépet, qui étudie cette industrie depuis dix ans au sein de lʼentreprise Fairphone. Ou encore y voir scintiller les eaux cristallines des lacs des communautés innus et inuits de lʼextrême nord du Québec, et imaginer la colère des habitant·es du port de Sept-Îles face à un projet dʼextraction de terres rares dans des gisements radioactifs. Marc Fafard a traversé lʼAtlantique pour venir raconter lʼéternel retour de ces entreprises minières dans la région. Elles comptent cette fois extraire du gallium, le métal dont sont faites les nouvelles générations de puces électroniques, dont les performances continuent à doubler tous les deux ans, conformément à la loi de Moore que les puissances économiques font implacablement respecter dans le monde.

Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・David Maenda Kithoko, Gloria Menayame (2025)

À partir de tous ces récits, on comprend aisément que plus on laisse les entreprises disséminer des cartes électroniques dans tout ce qui nous entoure, plus augmentent les accaparements et lʼintoxication – à Crolles, à Salinas Grandes, à Sept-Îles et ailleurs – mais aussi le risque de plus en plus évident de guerre des ressources entre puissances économiques rivales. C’est pour mettre la main sur des gisements de terres rares et autres minerais indispensables au numérique que l’administration Trump menace d’occuper le Groenland. C’est pour se procurer le pétrole nécessaire à la course à l’ia et à l’armement qu’elle attaque le Venezuela. Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources. Ce sont les taux de croissance de ce secteur qui nous enferment chaque jour un peu plus dans ce tunnel « hyperloop » au bout duquel il y a la guerre. En retour, cet horizon de l’affrontement inéluctable renforce encore la croissance du numérique, devenu le système nerveux de technologies militaires contemporaines.

Dans ce monde dominé par l’industrie du numérique, du fait des usages et des objets qu’elle impose, chaque puissance économique aurait besoin d’au moins deux continents pour s’approvisionner en ressources.

Aussi, qu’elle soit prônée par la Chine, les États-Unis ou l’Europe, « la souveraineté technologique » ne désigne pas une quête d’autosubsistance qui aurait pour corollaire de laisser le reste du monde en paix, une forme d’autosuffisance technique et matérielle. La « souveraineté » désigne en réalité le renforcement impérial et la course à l’armement. Le troisième enjeu de ce colloque et de la manifʼaction qui a suivi est donc devant nous, et pour longtemps. Plutôt que de croire les contes pour enfants de « lʼindustrie relocalisée », nous devons faire cesser la mise sous dépendance généralisée que crée chaque nouveau service numérisé : lʼécole des écrans, la e-médecine, les cerveaux perfusés par ia, et ainsi de suite. Ces entreprises en apparence toutes-puissantes ont des vulnérabilités : le risque de désaffection, la révolte des usager·es contre la colonisation de la vie par ces technologies pourrait en être une, si des événements aussi riches et festifs que ceux de Grenoble se multipliaient. Dans une perspective plus réaliste, lʼautre vulnérabilité évidente de ce secteur est précisément ce que le travail du collectif STopMicro a contribué à mettre en lumière : la fragilité croissante de ses chaînes dʼapprovisionnement à mesure que le contexte géopolitique se fait plus volatile. Elles pourraient être déstabilisées par la multiplicité des conflits et des résistances quʼelles ont déclenchées, depuis les mines jusquʼaux data centers, si la solidarité internationale parvenait à les amplifier et à les relier comme autant de maillons.

Manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et stmicroelectronics, 30 mars 2025.

Celia Izoard est journaliste et philosophe, spécialiste des nouvelles technologies au travers de leurs impacts sociaux et écologiques. Elle est l’autrice de Merci de changer de métier. Lettre aux humains qui robotisent le monde (Éditions de la Dernière lettre, 2020), co-autrice de La machine est ton seigneur et ton maître (Agone, 2015). Elle a traduit et postfacé Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell (Agone, 2021). Son dernier livre, La ruée minière au xxie siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Seuil, 2024) a reçu le « coup de cœur du jury » du Prix du livre d’écologie politique 2024.


Anatomie d’une puce

Partie 1 : Dans le ventre d’une puce

1 — Combien de tours du monde faut-il pour fabriquer une puce « made in France » ? (collectif STopMicro)

D’où viennent les matériaux utilisés par stmicroelectronics et Soitec ? Le collectif STopMicro a enquêté pour retracer les liens internationaux des entreprises iséroises.

2 — Voyage au cœur des usines dʼassemblage de puces électroniques (collectif STopMicro)

Après leur gravure dans les salles blanches du Grésivaudan, les puces iséroises partent dans dʼautres usines à lʼautre bout du monde pour les phases de découpe, dʼassemblage et de test. Partons pour un voyage dans ces pays où lʼindustrie électronique délocalise les tâches subalternes de la fabrication.

3 — Un téléphone propre, ça nʼexiste pas (Agnès Crépet)

Devant la complexité de la division internationale du travail et du capitalisme mondialisé, est-il encore possible de retracer les chemins empruntés par les matières premières et les composants ? Fairphone s’y attelle depuis des années, pour tâcher de créer une filière « propre ». Discussion avec Agnès Crépet de Fairphone et du Mouton Numérique.

Partie 2 : Très brève relation de la destruction du monde

4 — Le Québec est une terre qui a été colonisée pour ses minéraux (Marc Fafard)

Les terres rares sont essentielles à lʼindustrie de la microélectronique et à la production de semi-conducteurs, c’est pourquoi la France a signé, en octobre 2023, un accord de coopération bilatéral avec le Canada, puis une « déclaration d’intention » avec le Québec sur « les métaux critiques indispensables à la transition énergétique et numérique ». Marc Fafard, activiste canadien membre du collectif Sept-Îles sans uranium, raconte ce qu’est lʼextraction de terres rares au Québec et notamment ses impacts environnementaux et sociaux pour les populations autochtones du Canada.

5 — Lʼhistoire minière est étroitement liée à lʼhistoire de la colonisation (Azul Blaseotto, Marc Fafard et Roger Moreau)

Avec l’explosion de la production des batteries électriques en Europe, la « transition énergétique » cache trop souvent des dommages sociaux et environnementaux. Loin du mythe de la dématérialisation du numérique, l’extraction et l’exploitation de terres rares et du lithium aux Amériques démontre au contraire la réalité et la brutalité de ce système. De la dépossession d’une population locale de ses ressources aux logiques colonialistes de ces industries minières, Azul Blaseotto (autrice de Vidas de Litio, Argentine), Marc Fafard (Sept-Iles Sans Uranium, Canada) et Roger Moreau (militant contre l’extraction du lithium, Jujuy, Argentine) nous font part des différentes stratégies pour lutter contre ce système.

6 — Le Congo : une terre de pillage généralisé par les grandes puissances européennes (Fabien Lebrun et David Maenda Kithoko)

L’explosion de la production de biens électroniques est le moteur d’une guerre des métaux technologiques au Congo (RDC). La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation : de la traite négrière à la terreur coloniale du roi belge Léopold II jusqu’aux minerais de sang actuels (dont le coltan, essentiel aux smartphones, et le cobalt, pour la transition énergétique). Discussion avec Fabien Lebrun, auteur de Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté et David Maenda Kithoko de l’association Génération Lumière.

7 — Histoire dʼune vallée minière en France (Nicolas Rouillé)

Dans son ouvrage L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière, Nicolas Rouillé explore lʼhistoire de la mine de Salsigne, située dans lʼAude, qui fut à une époque la plus grande mine dʼor dʼEurope Occidentale, et la première mine dʼarsenic au monde. Exploitée pendant près dʼun siècle, ce site a fermé ses portes en 2004. À travers une série de témoignages recueillis entre 2020 et 2023, lʼauteur donne la parole aux habitants et habitantes de la vallée de lʼOrbiel. Ces récits mettent en lumière lʼimpact environnemental et sanitaire laissé par des décennies dʼactivité minière, ainsi que les préoccupations liées aux projets de relance de lʼactivité extractive.

8 — LʼEurope autonome en extraction de lithium et en fabrication de Tesla ? (Tesla Stoppen!, Stop Mines 03 et Minas não, sim à Vida)

Dans un contexte géopolitique tendu, les pays de l’Union européenne se sont lancés dans l’ouverture de mines de métaux critiques et d’usines. L’idée est simple : relocaliser l’industrie électronique au nom d’une prétendue « souveraineté industrielle ». Pour autant ces projets ne favorisent pas l’autonomie des territoires et accroissent au contraire une dépendance à un système capitaliste écocidaire. Discussion avec des opposant·es à l’usine Tesla en Allemagne, Stop Mines 03 (collectif luttant contre le projet d’une mine de lithium dans l’Allier) et Minas não, sim à Vida (collectif luttant contre des projets de mine au Portugal)

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