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16.07.2026 à 15:44

Changement climatique et déchets en Algérie: les surprises de la Méditerranée

lsamuel

Texte intégral (2537 mots)

Depuis quelques années, les plages d’Alger sont envahies par des algues marines. L’origine de leur prolifération reste en débat.

par M’hamed Rebah

Aller à la plage, dans la banlieue d’Alger, par une belle journée d’été, ensoleillée, trouver la mer calme et ne pas se baigner avait une seule raison : la présence de méduses dans l’eau. Depuis quelques années, sur les mêmes plages algéroises, un autre obstacle s’est interposé entre le baigneur et la mer : la prolifération d’algues marines sur le rivage. Fin juin 2026, pendant plusieurs jours, ni méduses, ni algues, c’est la température excessivement glaciale de la mer, inhabituelle pour la saison, qui a empêché les estivants de se mettre à l’eau. De mémoire de riverains, la plage de La Poudrière, à Bologhine, dans la banlieue ouest d’Alger, n’a jamais connu, en été, une température de l’eau aussi basse, à un moment où, hors de l’eau, le thermomètre dépassait les 35 ° C.

Au nord de la Méditerranée, le même phénomène s’est produit. Les spécialistes l’ont expliqué par la « remontée d’eau » (upwelling), résumée en deux phrases : des vents puissants poussent l’eau chaude de surface vers le large ; celle-ci est remplacée par l’eau froide située en profondeur. A La Poudrière, après une courte période, l’eau a repris sa température « normale », comme si rien ne s’était passé, on ne sait d’ailleurs pas quelles traces la « remontée d’eau » a laissées sur l’écosystème marin en cet endroit. Il s’agissait d’une anomalie passagère, contraire à l’idée que l’on reçoit des sites spécialisés qui parlent plutôt d’une tendance au réchauffement de l’eau en mer Méditerranée, ce que les baigneurs ressentent sur les plages algéroises, sans grande inquiétude pour l’heure.

La source d’inquiétude demeure la prolifération des algues sur le rivage, gênant l’accès à l’eau, et quand elles s’effacent, c’est pour tapisser le fond, dégageant une odeur désagréable. Les hypothèses émises sur leur origine sont diverses et aussi convaincantes les unes que les autres, mais le mystère demeure entier. Le 1er juin, intervenant dans l’émission « L’invité du jour » sur la Chaîne 3 de la Radio algérienne, une experte en la matière, Mme Salem Chérif Yousra, chef de département Environnement et Aménagement à l’École nationale supérieure des sciences de la mer et de l’aménagement du territoire, a établi un lien entre la prolifération d’algues et la pollution marine issue des rejets domestiques. « On construit près de la mer, les rejets sont anarchiques », a-t-elle fait savoir. Au passage, elle relève qu’il n’y a pas de respect de la loi sur le littoral qui définit les limites à l’urbanisation. Elle avertit que les constructions « les pieds dans l’eau » risquent de faire disparaître les plages. Inévitablement, sont évoqués les déchets plastiques en Méditerranée, qui passe pour « la mer la plus polluée au monde », et leur transformation en micro-plastiques et nano-plastiques qui finissent par être ingérés avec le poisson que l’on mange.

Dès le début de l’entretien, Mme Salem Chérif Yousra a donné le ton : « en général, le littoral ne va pas tout le temps bien ». Ce sont ses premiers mots. Elle met cette situation, en grande partie, sur le compte des citoyens et leur comportement incivique durant toute l’année, à travers les rejets domestiques en mer et le non respect des lois qui concernent l’environnement, en particulier la loi sur le littoral. « La loi est claire, elle n’est pas respectée », insiste-t-elle. Elle parle de la loi sur le littoral promulguée en 2002, il y a 24 ans, dont on déplore, à ce jour encore, le non respect. Mme Salem Chérif Yousra confirme que l’écocitoyenneté est inexistante. « Malheureusement, ajoute-t-elle, les gens ne savent que ça se répercute sur eux, sur leur santé et sur leur bien-être».

Dans le domaine de l’environnement, le non respect de la loi est devenu une banalité. Le cas le plus choquant est le mépris affiché pour les dispositions sur la protection contre le bruit, pourtant considéré comme un risque sur la santé publique. Personne ne serait surpris d’apprendre qu’au milieu d’habitations, un concert assourdissant impose aux riverains des nuisances sonores insupportables jusqu’à 23 h 30 et parfois au-delà. Idem pour les activités de « sensibilisation » accompagnées, paradoxalement, d’une pollution sonore tout aussi insupportable prolongée jusqu’à minuit, produite, à titre d’exemple, par la diffusion sur écran d’une vidéo sur le numérique. Il s’agit d’un mépris non seulement pour la loi, mais également pour les citoyens riverains dont on attend en retour qu’ils aient un comportement civique respectueux des dispositions de la loi. Mme Salem Chérif Yousra n’a cessé de répéter que la solution aux problèmes d’environnement est simple : il faut respecter la loi et promouvoir l’éco-citoyenneté. Concernant le bruit, les dispositions juridiques sont claires. Y aura-t-il, un jour, une campagne de sensibilisation contre les nuisances sonores ?

La « marginalisation » de la loi, quand il s’agit de protection de l’environnement, se reflète dans la gestion des déchets ménagers. Dans les cités d’habitations où le ramassage des ordures est irrégulier, et l’incivisme la règle de conduite, les bacs débordent et les ordures finissent parfois éparpillées sur le sol, avec les effets sur l’esthétique des lieux et le cadre de vie dont la qualité se détériore, en plus de l’impact sur la santé et sur le moral des gens. Qui s’en soucie ?

Oued El Harrach, de retour

Dans ce contexte, on se remet à parler, comme avant, de l’Oued El Harrach, qui porte le nom de la commune d’Alger qu’il traverse avant l’embouchure. La cause : les relents qui s’en échappent et qui rappellent l’odeur nauséabonde qui a longtemps fait sa mauvaise réputation. L’architecte Ben Amara Elhabib, dans Le Quotidien d’Oran du 22 janvier 2026, décrit cet oued tel qu’il est : « Sans être un égout au sens technique du terme, il s’apparente, pour de nombreux riverains, à un égout à ciel ouvert, tant la pollution, les odeurs persistantes et l’absence de vie aquatique sont manifestes ». Il confirme que « dans des secteurs comme Gué de Constantine, Oued Smar et plusieurs zones industrielles de l’est de la capitale, le cours d’eau reçoit depuis des décennies des rejets domestiques et industriels insuffisamment traités ».

Même impression chez le journaliste Mohammed Iouanoughene qui a écrit en août 2025 : « l’Oued El Harrach, qui traverse l’est d’Alger avant de se jeter dans la baie, est depuis des décennies le reflet du rapport ambivalent de la capitale à son environnement. Transformé avec le temps en canal à ciel ouvert pour les eaux usées industrielles et domestiques, le fleuve a accumulé une pollution massive : métaux lourds, hydrocarbures, bactéries pathogènes, déchets en tous genres. Malgré de vastes travaux lancés depuis 2012, la réalité reste préoccupante, notamment à El Harrach et à son embouchure, où l’eau demeure noire, nauséabonde et impropre à tout usage récréatif ». Il rappelle que « jusqu’au milieu du XXe siècle, l’Oued El Harrach restait relativement propre : on y pratiquait l’irrigation, la pêche et la baignade, et l’on y trouvait moulins hydrauliques et faune aquatique abondante ». (https://www.algerie-dz.com › forums › algerie › 881659).

Dans son édition du 19 août 2025, El Watan a publié l’avis de Karim Ouamane, expert en environnement et en économie circulaire, ancien directeur général de l’Agence nationale des déchets (AND), sur l’état de Oued El Harrach. Il commence par rappeler que « les pouvoirs publics ont lancé au début des années 2010 un projet d’aménagement colossal. Cependant, cette approche a révélé ses insuffisances. En se concentrant sur l’aménagement physique et le traitement en aval, elle n’a pas été assez radicale sur le problème à la source. Malgré un cadre réglementaire en place, le contrôle des rejets industriels s’est avéré lacunaire, permettant la persistance de déversements illicites ». Le constat de Karim Ouamane est « sans appel : des eaux toujours polluées et un écosystème qui survit plus qu’il ne vit ». Pour y remédier, la même solution qu’il y a des dizaines d’années est avancée : « il est indispensable d’obliger toutes les unités industrielles polluantes à se doter de stations de prétraitement de leurs effluents ».

Le constat de la dégradation de l’état écologique de Oued El Harrah avait été fait dès les premières années après l’indépendance. Le 26 juin 1965, on pouvait lire dans le quotidien El Moudjahid (dont c’était les premiers numéros) : « pour la santé des riverains, les eaux d’Oued El Harrach doivent être rapidement épurées ». Quelques mois après, le 2 décembre 1965, le même journal parle d’une « tentative d’épuration des eaux de Oued El Harrach ». Le 9 novembre 1971, El Moudjahid publie un article sur « l’assainissement de Oued El Harrach ». Dans le livre L’écologie oubliée (Editions Marinoor, Algérie, 1999), qui traite des « problèmes d’environnement en Algérie à la veille de l’an 2000 », on peut noter ce qu’était Oued El Harrach avant la construction, au début des années 1950, de l’usine de papier de Baba Ali, appelée à l’époque Cellunaf. L’oued était propre, les enfants y nageaient et les adultes pêchaient le poisson. C’est après qu’il est devenu un « oued égout » dont la proximité se devinait à son odeur pestilentielle.

Les projets d’aménagement (toujours qualifiés d’« ambitieux ») n’ont pas manqué pour Oued El Harrach. Le plus connu, lancé en 1991, devait sauver l’oued au plan écologique. Une station d’épuration a été installée en 1989 à Baraki pour contribuer à l’assainissement de l’oued. Elle a été mise à l’arrêt en 1995 à la suite d’un acte terroriste de sabotage. Le projet a repris en 1997, puis a été retardé pour des raisons sécuritaires et financières et, en 2004, il a été réactivé. A l’époque, le ministre en charge du dossier croyait pouvoir annoncer triomphalement que « d’ici quelque temps, Alger ne versera plus d’eaux usées à la mer ».

En 2012, Oued El Harrach était présenté par une étude du ministère chargé de l’environnement, comme « une menace avérée pour la population algéroise, constituant un lieu de concentration de microbes et de microorganismes nuisibles, ainsi que de substances dangereuses pour la santé ; représentant ainsi une menace pour la baie d’Alger ». Autant dire, une plaie environnementale pour la capitale, comme l’était la décharge de Oued Smar.

Un an après, en 2013, Oued El Harrach a les honneurs de la presse sur fond de promesses qu’il allait perdre sa mauvaise réputation d’oued égout et redevenir ce qu’il était avant. Selon la version officielle, le nouveau projet d’aménagement devait être achevé en 2016. Il paraît que les carpes et les anguilles n’attendaient que ça pour revenir et on pourrait se baigner dans l’oued. Pour cela, il fallait doubler les capacités de traitement de la station d’épuration de Baraki, et réaliser à Baba Ali et Oued Smar, deux autres stations d’épuration des eaux usées provenant des usines implantées dans les zones industrielles d’Oued Smar, Baba Ali, El Harrach et Eucalyptus.

En 2022, le projet d’assainissement et de réhabilitation de l’oued n’était pas encore terminé. Dans El Moudjahid du 14 juin 2023, on pouvait apprendre que sur 107 entreprises industrielles recensées à proximité de l’oued dans sa partie territoriale appartenant à la wilaya de Blida, seules 11 étaient dotées de systèmes conçus pour l’élimination des déchets liquides polluants. Des campagnes de sensibilisation ont été menées vers des patrons d’entreprises industrielles pour les inciter à procéder à l’élimination des déchets liquides, sous peine de mises en demeure. Une commission nationale était chargée de superviser les mesures destinées à limiter les risques provoqués par les déchets industriels inertes déversés dans Oued el Harrach.

Depuis 2023, la gestion de l’Oued El Harrach a été confiée à l’établissement ECOLOH (établissement public chargé de la gestion de l’oued et de ses zones environnantes). Le but : préserver la propreté et la beauté de l’oued. De son côté, le ministère de l’Environnement et de la Qualité de la vie intensifie les opérations de contrôle sur le terrain au niveau des unités industrielles implantées sur les berges de l’oued. C’est la ministre, Kaouter Krikou, qui l’a fait savoir lors d’une séance plénière du Conseil de la nation, en novembre 2025. Elle a rappelé aux sénateurs que ces unités industrielles sont tenues de se doter de stations de traitement des rejets destinés à être déversés dans le milieu naturel, c’est-à-dire oued El Harrach. Son département, en coordination avec les secteurs de l’hydraulique et des collectivités locales, s’emploie à renforcer les mesures visant à éliminer définitivement les sources de pollution dans le cadre du projet d’aménagement d’Oued El-Harrach, a insisté la ministre. On en est là.

Cet article a été publié dans La Nouvelle République (Alger) du mardi 14 juillet 2026.

Photo : la plage El Kettani, à Bab El Oued, le 14 juillet 2026, où toutes les conditions étaient bonnes pour la baignade © M’hamed Rebah

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16.07.2026 à 14:55

Bourse du journalisme environnemental (appel aux candidatures)

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Texte intégral (762 mots)

Face au besoin d’informer sur l’urgence écologique et devant les contraintes économiques que rencontrent les journalistes, l’association des Journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie (JNE), en partenariat avec l’Université Paris Dauphine – PSL et la Fondation Madeleine abritée par la Fondation Dauphine, lance la troisième édition de la Bourse du journalisme environnemental.

Deux bourses d’un montant de 2000 euros chacune et une bourse d’un montant de 1000 euros seront attribuées à des journalistes pigistes afin de les aider à financer leurs frais de reportage.

Règlement du concours

Qui peut participer ?

Tout journaliste pigiste. Une attention particulière sera apportée aux jeunes journalistes pour lesquels un coup de pouce peut être particulièrement bienvenu. Cette bourse ne pourra être attribuée qu’une seule fois par personne.

Oeuvres concernées

Tout reportage en France ou à l’étranger, destiné à paraître dans un média français reconnu, portant sur un thème lié à l’écologie : protection de la nature, agriculture et alimentation, partage de l’eau, changement climatique… Le reportage devra être effectué avant le 30 juin 2027, sauf cas exceptionnel.

Membres du jury

Le jury sera constitué de trois représentants des JNE et deux représentants des écoles de journalisme.

Candidatures

Les candidatures doivent être envoyées par mail à l’adresse bourse@jne-asso.net au plus tard le 2 septembre 2026 à 23 h 59.
Les candidats devront envoyer à l’association l’article paru ou le lien de diffusion vers le reportage réalisé suite à l’obtention de la bourse. De leur côté, les JNE s’engagent à mettre en valeur ce reportage sur leur site internet et les réseaux sociaux.

Le dossier doit comprendre :

le formulaire d’inscription, complété lisiblement, signé par le candidat à télécharger ici, comprenant :
– une proposition comportant un titre de travail, une motivation, un aperçu de la mise en oeuvre;
– un synopsis détaillé avec la liste des personnes interviewées et des angles choisis;
– un budget;
– un CV et deux exemples de travail (articles, émissions de télévision, de radio, podcast…).

Attribution des bourses

Deux bourses de 2000 euros et une bourse de 1000 euros seront attribuées sous forme de dotation.

La sélection des propositions par le jury se fera durant le mois de septembre sur l’étude des critères suivants :
– l’originalité du sujet,
– la prise en compte des enjeux écologiques et l’application des principes de la Charte pour un journalisme à hauteur de l’urgence écologique dans le choix du traitement du sujet,
– l’application des recommandations pour le traitement des questions scientifiques du Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) dans le choix des sources (https://cdjm.org/files/recommandations/recommandation_science.pdf),
– la faisabilité pratique et financière du reportage,
– l’impression générale de la proposition (connaissance du sujet, motivation, cv, qualité de l’argumentation).

La remise officielle des bourses se fera le 13 octobre 2026 en fin d’après-midi à l’université Paris Dauphine – PSL.

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14.07.2026 à 17:05

Un projet de parc naturel régional en Gâtine poitevine qui peine à mobiliser la population

lsamuel

Texte intégral (2991 mots)

Les parcs naturels régionaux portent en eux ce beau slogan : « une autre vie s’invente ici… ». En ces temps de canicule, de sécheresse, d’inégalités de plus en plus marquées, de confrontations radicales autour des usages de l’eau, de la notion de territoires, de pratiques agricoles obsolètes et de régression environnementale jamais égalée…, l’idée d’une « autre vie » inventée devrait s’avérer séduisante et mobilisatrice. Pourtant, la très faible participation du public à la toute récente enquête publique concernant le projet de charte du futur PNR de Gâtine poitevine qui s’est tenue du 20 avril au 26 mai 2026 pose question : pourquoi si peu d’intérêt ?

par Pierre Grillet (*)

Des chartes élaborées avec une très faible participation directe des populations concernées

La charte, élément clé d’un PNR qui doit guider ses actions pour une durée de 15 années, est soumise à enquête publique obligatoire avant sa finalisation, ce qui constitue le seul réel moment où l’ensemble du public est invité à exprimer son avis, à l’exception de quelques réunions locales rarement attractives au moment de son élaboration. Or, il s’avère que globalement, la participation citoyenne y est particulièrement faible : 249 contributions lors de la révision de la charte du PNR du Vexin en 2024 (ce parc concerne directement plus de 100 000 habitants), 222 contributions pour le PNR des Pyrénées ariégeoises (qui concerne directement 46 000 habitants), 151 contributions pour le PNR du Pilat en 2025 qui concerne plus de 52 000 habitants. Lors de l’enquête pour la révision de la Charte du Parc Naturel Régional de Loire-Anjou-Touraine qui compte 226 000 habitants, le rapport mentionne la présence de moins de 30 personnes venues dans les mairies consulter les dossiers…

Certes, cette très faible participation correspond grosso modo à la plupart des enquêtes publiques (à l’exclusion des projets très sensibles). Néanmoins, elle montre que l’effet PNR ne motive que très peu ses habitant.es lorsque ceux-ci et celles-ci sont appelé.es à s’exprimer. D’autre part, le contenu de ces chartes présenté lors de ces enquêtes a été auparavant particulièrement travaillé par les élus et de nombreux techniciens professionnels et bénévoles, bien souvent avec l’aide de bureaux d’études spécialisés, pour prendre soin d’y inclure tous les mots et concepts à connotation positive : on y parle de « résilience » (un mot à la mode qui apparaît plus de 15 fois dans le projet de charte du PNR de Gâtine sans que sa signification réelle soit précisée), « sobriété », « innovation », « expérimentation », « agriculture durable », « développement durable », « transition », il faut « préserver », « partager », « valoriser », « mobiliser »…

Le contenu recouvre une multitude de chapitres, sous chapitres, d’objectifs à différents niveaux et à ce stade, il est très compliqué pour une personne qui découvre le projet d’être en mesure d’y apporter des commentaires judicieux. Certains viennent consulter les dossiers (au PNR du Pilat, ce sont 2000 personnes qui ont lu les documents dans les mairies, pour seulement 7%  d’entre elles qui y ont déposé un avis), mais surtout on fait confiance car on ne se sent pas compétent pour nourrir les réflexions. Sans doute, également, existe-t-il une forme d’indifférence ? Lorsque des consultations directes sont menées auprès des habitants d’un PNR sous forme de questionnaires appelant des réponses simples et rapides, elles se heurtent également, dans la grande majorité des cas, à une participation très faible.

Quelques exemples l’illustrent : le bilan citoyen du PNR des Préalpes d’Azur (31 000 habitants concernés) n’a recueilli que 207 réponses ; le questionnaire distribué à 43 900 exemplaires lors de la révision de la charte du PNR des Monts d’Ardèche n’en a obtenu que 266 ; quant au PNR des Vosges du Nord, son enquête en ligne de 2022 sur la notoriété du parc n’a mobilisé qu’1 % de la population concernée. Ce constat invite à la réflexion, d’autant que certains de ces parcs existent depuis 15, 25, 30 ans, voire plus d’un demi-siècle. En 2021-2022, les habitants de Gâtine deux-sévrienne concernés par le projet de PNR en construction depuis 2016 sur leur territoire ont été interrogés. Ce questionnement faisait suite au diagnostic du territoire réalisé et censé « être partagé par les acteurs et habitants de ce territoire » : sur environ 66 000 personnes concernées, le bureau d’études n’a reçu que 626 réponses, 1 % seulement. Le journaliste insiste dans son commentaire : « c’est moins que le nombre d’élus municipaux dans les communes de Gâtine. Certains élus locaux n’ont donc même pas répondu au questionnaire ». De quoi s’interroger lorsque la coordination du projet affiche sa satisfaction au sujet de ces 1 % de réponses : « C’est bien pour un questionnaire assez technique… un chiffre honorable si on le compare aux autres projets de PNR sur la France entière ». De tels propos rapportés par la presse locale laissent rêveur. Plutôt que de réfléchir sur les raisons d’un tel échec, on préfère se réjouir d’être le meilleur parmi les pires.

Une enquête publique pour le projet de charte du futur PNR de Gâtine en Deux-Sèvres qui ne fait pas exception

Rappelons ces mots du commissaire enquêteur dans ses conclusions : « L’enquête publique est un temps fort de l’information du public. En favorisant la discussion sur le projet, elle lui permet de participer à l’élaboration de la décision devenue ainsi de meilleure qualité et plus légitime ». Pourtant, celui-ci précise à la suite que « cette enquête a fait l’objet d’une participation assez faible du public ».

Trente-sept journées, 13 lieux d’enquête ouverts au public, 14 permanences réalisées par le commissaire enquêteur afin d’y rencontrer les citoyens. Il était possible également d’envoyer ses commentaires par voie électronique. Quarante-et-une personnes ont été reçues lors de ces permanences et « un total de 97 contributions ont été enregistrées par 84 contributeurs différents. Cela représente 143 observations » pour « 98 % des contributeurs favorables au projet ». Selon le rapport du commissaire enquêteur : « Ce sont les thématiques de la ressource en eau, des énergies, de l’agriculture, de la biodiversité et des paysages ainsi que les haies qui ont comptabilisé le plus de contributions ».

Impossible ici de tout passer en revue, les rapports sont facilement consultables, mais une remarque de la part des porteurs du projet de PNR concernant la ressource en eau et reformulée par le commissaire enquêteur dans ses conclusions interpelle : « il est nécessaire de poursuivre et soutenir les actions déjà engagées par les acteurs de la protection des milieux aquatiques et de la production d’eau potable ». Sans rentrer dans le détail, on peut se demander ce que le PNR pourra et voudra faire concrètement dans ce domaine alors que deux sénateurs de droite très influents en Gâtine et qui, s’exprimant dans l’enquête publique, apportent leur entier soutien au projet de PNR (1), ont voté tout en la durcissant encore la loi d’orientation agricole avec le fameux principe de « non régression agricole », le retour de pesticides interdits, où les zones humides sont considérées comme des freins à l’agriculture et pour le doublement des capacités de stockage d’eau (mégabassines) d’ici 2035 ! Ce qui fait dire à la journaliste Lucie Delaporte dans Médiapart : « sous couvert de « souveraineté agricole », c’est bien la suppression coordonnée des garde-fous environnementaux et sanitaires que les sénateurs et sénatrices ont voulu acter. » Ils ont voté également pour l’affaiblissement de la politique de la protection des captages d’eau potable (2), alors que le PNR ne cesse de rappeler dans l’enquête publique qu’il sera primordial de « créer des Zones de Protection des Aires d’Alimentation de Captages (ZPAAC) permettant la mise en place d’actions pour restaurer la qualité de l’eau (plantations de haies, création de noues) au sein des Aires d’Alimentation de Captages ». Sans oublier que le chef du projet PNR est un élu adhérant à la FNSEA et d’une tendance politique très proche de ces sénateurs.

Dominique Julien-Labruyère, cofondateur du PNR de la Haute Vallée de Chevreuse (créé il y a 40 ans), personnalité de droite, titrait ainsi une tribune publiée en mai 2024 : « Les parcs naturels régionaux sont administrés sans tenir compte de la participation citoyenne ». Pourtant, les porteurs du projet de PNR en Gâtine répondent au commissaire enquêteur concernant l’implication des citoyens dans l’écriture de la charte : « le PNR est un outil d’animation permanent qui ne peut fonctionner qu’avec le territoire, ses acteurs et ses habitants ». Là encore, on peut se demander si une telle réponse correspond à une réelle volonté de leur part. Pour le moment et depuis que les réflexions ont été amorcées (il y a une dizaine d’années), il ne semble pas que ce soit le cas.

« Une autre vie s’invente ici » : une réalité ou un simple slogan parmi tant d’autres ?

On peut sérieusement questionner la pertinence d’un tel slogan, notamment en raison des nombreux exemples que nous pouvons rencontrer dans des PNR existants depuis plus de 50 ans pour certains. Le recul est là et permet de disposer d’une vision intéressante sur cette « autre vie » proposée par chaque PNR. En 2015, Yann Hélary, alors président du PNR du Marais poitevin, qui venait de retrouver sons label, mentionnait en conclusion de son éditorial pour un rapport synthétique faisant le point d’une année d’activité : « Ce document en atteste : une autre vie s’invente ici… ». Onze années plus tard, on est toujours en attente…

La plupart des actions conduites par les parcs relèvent de mesures mises en place à l’échelon national, voire européen. Que ces PNR soient des relais plus importants qu’ailleurs en raison de leurs moyens et des compétences techniques réunies au sein de leurs équipes, c’est très certainement vrai. Mais on serait en droit d’attendre de vraies expériences induites par des PNR pour faire tache d’huile sur l’ensemble du territoire. À titre d’exemple, il serait envisageable d’instaurer sur des territoires labellisés PNR des chambres d’agriculture alternatives ouvertes aux agriculteurs comme aux consommateurs et qui auraient en charge les orientations agricoles au niveau du territoire concerné ainsi qu’une véritable réflexion sur la souveraineté alimentaire.

De même, chaque PNR pourrait envisager d’organiser de véritables universités populaires ouvertes, permettant de replacer la parole des habitant-es au cœur de la démarche, les écouter et les prendre en compte pleinement. Pourquoi ne pas envisager de donner priorité dans les systèmes de production à la propriété d’usage plutôt qu’à la propriété lucrative, ce qui permettrait par exemple d’envisager des installations paysannes sans besoin d’endettement lourd au départ ?

Il ne s’agit même pas de vraies inventions puisque tous ces exemples ont déjà été mis en place auparavant sur d’autres territoires et fonctionnent bien comme au Pays Basque pour les chambres alternatives, ou encore au Larzac, bien avant que ce site soit intégré dans un PNR, pour la propriété d’usage des bâtiments et terres agricoles, l’un des rares endroits où France où le nombre de paysans n’est pas en diminution… Il est sans doute préférable qu’un territoire soit en PNR plutôt que rien. Mais ce label est encore inséré au sein d’un cadre institutionnel trop étroit qui ne lui permet que difficilement d’en sortir. Un cadre d’autant plus contraignant que la structure PNR est trop soumise au bon vouloir politique régional dont dépend une grande partie de ses financements. La Fédération des parcs régionaux affiche comme partenaires : Vinci, Enedis, Engie, Véolia, la FNSEA, ainsi qu’Amaury sport (organisateurs du Tour de France et du rallye raid automobile Dakar). Tous ces organismes qui se proclament, tout comme les PNR, champions du développement durable, veulent-ils réellement des changements qui viseraient à inventer une autre vie ? Le doute est fortement permis.

La plupart des parcs naturels régionaux (PNR) abritent des milieux dominés par une agriculture encore diversifiée, avec de petites fermes à base de polyculture-élevage dans un paysage plutôt bocager, en plaine comme en moyenne montagne. Pour tous ces PNR, l’enjeu lié au maintien et au renforcement d’une activité agricole respectueuse et partenaire du vivant, respectueuse de la nature, des milieux bocagers, fait partie à juste titre de l’affichage de leurs priorités d’action. Ces aspirations figurent dans le projet de charte pour la Gâtine. Mais, sans remettre en cause les motivations et compétences des équipes, les résultats de PNR déjà anciens dans ce domaine sont loin d’être à la hauteur des attentes (3). Ils prouvent aussi que l’existence du label PNR n’est nullement un gage de pérennité pour des milieux fortement influencés par des orientations et des pressions agricoles.

Le futur parc naturel régional de Gâtine sera-t-il réellement l’occasion d’initiatives alternatives, d’une remise en cause de l’orientation globale agricole actuelle afin d’améliorer les conditions de vie des paysans et d’enrayer la chute actuelle du nombre de fermes, d’une véritable prise en compte des bocages dans toute leur complexité, des difficultés sociales (autres qu’agricoles) bien présentes sur ce territoire, de mettre en place des actions destinées à former les habitants et les écouter, ou sera-t-il une simple coquille vide destinée en premier lieu à valoriser quelques élus locaux et promouvoir une sorte d’écotourisme à l’instar de nombreux autres parcs ?

La très faible participation du public au sondage réalisé sur le projet de parc de Gâtine en 2021, puis lors de l’enquête publique en 2026 devrait être prise en compte prioritairement par les porteurs du projet. Il est impératif que l’ensemble de la population concernée soit étroitement associée aux démarches ainsi qu’aux prises de décision futures.

A lire sur ce lien, notre article très complet sur la Gâtine poitevine et son bocage.

(*) Relecture Marie-Do Couturier

(1) Les deux sénateurs sont Gilbert Favreau qui « soutient avec conviction la démarche engagée par le Grand conseil du PNR de Gâtine poitevine » et Philippe Mouiller qui affirme « la pertinence de l’outil Parc Naturel pour ce territoire ». Presqu’en même temps, ils votaient la loi d’orientation agricole !
(2) La droite sénatoriale a adopté, entre autres, le principe que ne seraient pas prises en compte les pollutions causées par des produits désormais interdits, dans les mesures pour protéger les captages.
(3) L’analyse « bilan-évaluation de la charte 2008-2023 » du PNR Normandie-Maine, créé dès 1975, dont le territoire est à dominante rurale, fait ressortir des éléments instructifs concernant la participation du PNR à la mesure 20 de l’axe 2 de sa charte : « inciter et participer au maintien du bocage ». On peut y lire en conclusion de la synthèse générale : « Malgré les nombreuses actions engagées par le Parc et ses partenaires, tant sur la préservation et la replantation du bocage que sur la sensibilisation aux services rendus, le maintien de cette unité paysagère reste complexe. La disparition des linéaires de haies reste chaque année importante malgré le resserrement des cadres règlementaires. L’évolution des pratiques agricoles … participe fortement à cette disparition du bocage ». La charte (2010- 2025) du Parc naturel régional du Perche (PNR créé en 1998) indique que « le système traditionnel de polyculture élevage bovin qui a façonné le paysage bocager du Perche régresse surtout ces dernières décennies au profit des cultures ; les surfaces en prairie ainsi que leurs éléments paysagers associés représentaient 43% de la surface agricole du parc (SAU) en 1988 contre 33% en 2000… ». Douze années après sa création, ce PNR n’avait pas enrayé ces régressions (la charte en question date de 2010). Le bilan dressé pour le PNR de Brière (l’un des premiers créés en France) par un ancien membre de son conseil scientifique, Didier Montfort, est accablant : « destruction du bocage qui continue encore et encore, drainage agricole, destruction des prairies humides et des prairies naturelles… ».

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14.07.2026 à 16:23

La Gâtine deux-sévrienne et son bocage, futur parc naturel régional ?

lsamuel

Texte intégral (2006 mots)

À quelques dizaines de kilomètres du Marais poitevin, vers le nord-est, au milieu du département des Deux-Sèvres et aux confins du massif armoricain, on peut découvrir un pays appelée « Gâtine ».

par Pierre Grillet *

En 1805, Etienne Dupin, préfet des Deux-Sèvres, décrivait ainsi les habitants de cette Gâtine : « Cette contrée ainsi que toute la Gâtine présente un nombre prodigieux de jambes ulcérées, de sourds et d’épileptiques. Les ajoncs qui la recouvrent piquent les jambes des jeunes gens qui, en été et en hiver, ne portent au travail que de larges pantalons de toile sans bas. L’humidité du sol entretient ces plaies et la malveillance les envenime à dessin pour faire réformer le conscrit. ». Ce préfet voyait dans les habitants du bocage, non seulement des gens qu’il qualifiait de « rabougris », une population méprisable qu’il fallait coloniser, mais aussi « des réfractaires prêts à tout pour éviter la conscription » (1).

En 1926, Robert Bobin décrivait ainsi le paysage de cette Gâtine : « Lorsque, du haut du Terrier de Saint-Martin-du-Fouilloux (le point culminant des Deux-Sèvres à 272 mètres d’altitude…), on embrasse l’ensemble de la Gâtine, on la sent vivre, avec ses pâturages clos de haies, ses troupeaux de vaches parthenaises, ses vergers, ses champs ; on sent que la région se suffit à elle-même, et, lorsque, par la pensée, on la revoit telle qu’elle était il y a un demi-siècle, avec ses immenses landes de genêts et d’ajoncs, on ne peut s’empêcher d’admirer le travail opiniâtre du paysan gâtineau qui a fait de son pays, pauvre et inculte, une contrée aujourd’hui riche par endroits et toujours en voie de progrès » (2). On pourrait rajouter à cette description la présence de très nombreuses sources, rivières et prairies humides.

Un tel ensemble bocager ainsi décrit par Bobin a succédé à des paysages auparavant plus ouverts et parsemés de landes. Il a progressivement été mis en place à partir du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle. En Gâtine deux-sévrienne, on retrouve de nombreuses traces d’enbocagement au XVIe siècle. Parallèlement, cette mise en place de réseaux de haies s’est réalisée alors que la vaine pâture (3), un droit d’usage en commun de la terre, disparaissait (abolition de la vaine pâture par la loi en 1889, mais cette pratique avait déjà été considérablement réduite aux XVII et XVIIIe siècles).

Le bocage gâtinais (comme tous les bocages) est donc une construction humaine partagée avec l’ensemble du vivant. Le bocage est culturel et inclut les humains comme les non-humains. Ces paysages sont composés de multiples habitats qui s’imbriquent les uns dans les autres, loin de cette image simpliste de parcelles agricoles entourées de haies. Ils constituent de véritables complexes d’écosystèmes parfaitement intégrés à des pratiques agricoles non industrielles mais essentielles : « Les différentes composantes paysagères du bocage, telles que les parcelles agricoles et les zones non cultivées comme les arbres isolés, les haies, les talus, les fossés, les boisements et bosquets, les landes, les mares, les étangs, le réseau hydrographique et le réseau de chemins confèrent à ce paysage des fonctions agronomiques, écologiques, culturelles et esthétiques » (4). François Terrasson (NDLR : membre historique des JNE) soulignait ainsi ce lien : « la chance du bocage, c’est qu’il s’agit d’une occupation marquée du territoire qui, au lieu de dire à la Nature : ôte-toi de là que je m’y mette, lui a simplement dit : pousse-toi un peu que je m’y mette » (5). Nous pourrions dire : « fais-moi un peu de place pour vivre ensemble ». Terrasson précisait au sujet du bocage : « c’est une image du monde. Celle d’une humanité qui saurait modifier sans foutre en l’air ».

Nous pourrions aussi évoquer les bocages comme des « middle landscapes », c’est-à-dire des paysages intermédiaires, ni totalement sauvages, ni totalement artificialisés. Un concept cher au philosophe John Baird Callicott (6) … Pour le spécialiste technique des bocages, Jacky Aubineau, un homme du bocage deux sévrien, ces paysages sont un excellent compromis entre les besoins humains et non-humains (7). Pour les gens de bocage, les haies ne représentent pas que des rangées d’arbres bordant des parcelles agricoles. Elles sont peuplées d’êtres fantastiques qu’il est possible de rencontrer de nuit à l’endroit même où on peut franchir ces barrières arborées (8). Des liens forts ont été noués entre ces habitants et leur milieu, avec le reste du vivant comme avec des objets, liens que, pour nombre d’entre nous, il est beaucoup plus simple d’ignorer, voire de discréditer.

Nous sommes dans un monde parmi beaucoup d’autres mondes sur notre planète, comme le soulignent Arturo Escobar (9) en Colombie ainsi que le mouvement zapatiste au Mexique (10). Même au sein du monde des bocages, les similitudes bien réelles ne peuvent effacer des différences importantes existant d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre. C’est pourquoi il est toujours préférable de parler des bocages au pluriel. Cette diversité de mondes doit être préservée, ce qui n’empêche pas ces paysages et leurs habitants d’évoluer. Mais les bocages, tout comme leurs paysans, sont depuis quelques décennies fortement menacés par la recherche des profits à court terme portés par un monde capitaliste dont le rapport au vivant peut se résumer ainsi : on prend en compte, on considère ce qui peut nous aider à faire des profits, le reste qui, pour nous, ne sert à rien ou risque de nous concurrencer doit être réduit au maximum, voire détruit. Le nombre de paysans ne cesse de baisser en France et parmi eux, nombreux sont ceux qui exerçaient en bocage. Un très récent article de Médiapart nous le rappelle : « En quarante ans – en Deux-Sèvres – le nombre d’exploitations du département a fondu : il y en avait 15 000 en 1988, il en reste à peine plus de 4 000 aujourd’hui » (11).

Les bocages ne pourront se maintenir tout en évoluant que sous réserve du maintien d’une paysannerie pratiquant sur de petites échelles à la fois de l’élevage, du maraîchage et des cultures. Ils disparaîtront totalement si on ne remet pas en cause l’agriculture industrielle avec sa logique productiviste qui vise à favoriser un maillage agricole partagé par quelques grosses exploitations de plus en plus gourmandes en énergie. Rien à voir avec un quelconque passéisme. Bien au contraire, les paysans n’ont cessé d’inventer pour améliorer à la fois leurs conditions de vie, leurs outils de travail et leurs pratiques, avec un impact relativement réduit sur les sols et plus globalement leur espace de vie.

En ces moments de canicules répétées et bien que les arbres comme les plantes, les animaux et les humains soufrent partout sur le territoire, disposer d’espaces encore bocagers, donc arborés et bénéficier encore de quelques zones humides fonctionnelles est un atout considérable tant pour les humains que les non humains. Un atout qui peut freiner des effets délétères d’une sècheresse ou d’un épisode très chaud même s’il a aussi ses limites en période extrême et prolongée…

Le territoire de la Gâtine est menacé et fut pendant très longtemps peu considéré, voire méprisé. Un regain d’intérêt pour ces paysages au cours des dernières décennies a incité des naturalistes, élus locaux et associatifs à se réunir pour réfléchir autour d’un éventuel projet de parc naturel régional… Une telle configuration pourra-t-elle agir sur la principale cause de régression de ces paysages ? La démarche a commencé il y a une dizaine d’années, initiée par quelques écologistes locaux, issus du festival du film ornithologique de Ménigoute, vite soutenue par quelques élus. Elle est en 2026 sur le point de se concrétiser. L’une des étapes ultimes étant l’enquête d’utilité publique concernant le projet de charte du futur PNR qui a eu lieu du 20 avril au 26 mai 2026, dont le commissaire enquêteur vient de rendre ses conclusions favorables (lire ici notre article).

* Relecture Marie-Do Couturier

(1) Jordan Guerin-Morin. « En Gâtine, tous rabougris ? ». Le Courrier de l’Ouest. 6 février 2022.
(2) Robert Bobin . « La Gâtine de Parthenay ».  In : Annales de Géographie, t. 35, n°197, 1926. pp. 405-412.
(3) On entend par vaine pâture le droit qu’ont les habitants d’une commune de mener paître leurs bestiaux sur les terres incultes de leur territoire, ainsi que sur les autres fonds non clos, dépouillés de leurs récoltes après les premières et secondes herbes.
(4) Alexandre Boissinot, famille Braconnier, Sophie Morin & Pierre Grillet : Terres de bocage. Concilier Nature et Agriculture. Editions Ouest-France. 2014.
(5) François Terrasson, Un combat pour la nature. Editions Sang de la Terre, 2011.
(6) John Baird Callicott, né en 1941, est professeur à l’université de North Texas et a été président de la Société internationale d’éthique environnementale de 1994 à 2000. Continuateur de l’écologue, forestier et écrivain Aldo Leopold, il est considéré comme l’un des pères fondateurs de la pensée écologiste. Trois ouvrages sont disponibles en français : Genèse : la bible et l’écologie, Éthique de la terre et Pensées de la terre (Wildproject, 2009, 2010, 2011).
(7) Citation paraphrasée extraite de propos tenus par Jacky Aubineau dans le film Au rythme du bocage, de Marie Daniel, Aude-Moreau Gobart et Fabien Mazzocco (2013).
(8) Voir et écouter la conférence de Jean-Loïc le Quellec sur les haies : Brève improvisation sur les haies, le plessage et les sorcières : https://youtu.be/gfyHbN0yEIU?si=HppmMUNBzwoNZeFH
(9) Arturo Escobar, Sentir-Penser avec la terre (2014), Editions Seuil, 2018. Arturo Escobar, d’origine colombienne, est professeur d’anthropologie en Caroline du Nord.
(10) Voir à ce sujet la conférence de Jérôme Baschet & Anselm Jappe : https://www.youtube.com/watch?v=6xc5qBuNpkw
(11) Rémi Carayol. 9 juillet 2026. « Dans les Deux-Sèvres, « c’est comme si c’était le désert pour les agriculteurs ». Médiapart.

Photo : bocage en Gâtine deux-sévrienne © Pierre Grillet

 

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