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24.04.2026 à 15:57

Une usine à saumons envisagée en Gironde  : au nom de la souveraineté alimentaire, vraiment ?

lsamuel

Texte intégral (2819 mots)

Situé au Verdon-sur-Mer, à l’embouchure de l’estuaire de la Gironde, le projet d’usine à saumons Pure Salmon prévoit de produire 2,5 millions de poissons par an. Malgré l’opposition de la majorité des 20 000 personnes qui se sont exprimées lors de l’enquête publique, ainsi que de nombreux scientifiques et d’organismes comme le Conseil scientifique de l’Estuaire de la Gironde ou la Mission régionale d’autorité environnementale,  la commission d’enquête a rendu un avis favorable. Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, habituellement très discrète, s’est déclarée  «à titre personnel » hostile au projet. La décision est maintenant entre les mains du préfet.

par Pierre Grillet

Savoir utiliser les bons mots et concepts et les détourner de leurs sens premiers est décidément un exercice de plus en plus répandu dans le monde du business agroalimentaire pour qui la communication prime sur tout le reste. C’est le cas pour l’agroécologie mise à toutes les sauces et c’est aussi le cas pour la souveraineté alimentaire, devenue l’argument suprême pour faire accepter les fermes usines de nos jours. Un argument repris en boucle par les ministres successifs de l’Agriculture et les syndicats les plus productivistes pour justifier les projets les plus fous.

En 2020, lors de la nomination de Julien Denormandie au ministère, la FNSEA exigeait que la « souveraineté alimentaire » soit « une priorité d’action, un enjeu stratégique ». Le projet d’usine à saumons dans le Médoc en Gironde n’y échappe pas. En 2024, Marc Fesneau alors ministre, estimait à propos de ce projet : « il est positif de voir des entreprises françaises et étrangères investir pour améliorer la souveraineté alimentaire. La volonté d’investisseurs étrangers de s’installer en Gironde témoigne également de l’attractivité du territoire français et de son offre en matière de débouchés et de savoir-faire ». Fin 2025, l’actuelle ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, annonçait, depuis Rungis, le lancement des « conférences de la souveraineté alimentaire », dont l’objectif principal est encore une fois d’encourager le productivisme pour satisfaire l’agro-industrie.

C’est quoi la vraie définition de la souveraineté alimentaire ?

La définition de ce concept a été présentée par la Via Campesina (syndicat international de paysans) lors du Sommet de l’alimentation de 1996 à Rome organisé par l’ONU. Le site de la Confédération paysanne la présente ainsi : « La souveraineté alimentaire désigne le DROIT des populations, de leurs Etats ou Unions à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis à vis des pays tiers. Elle est entre autres indissociable de la démocratie alimentaire ». Via Campesina précise dans le développement de cette définition : « Le droit des paysan(e)s à produire des aliments et le droit des consommateurs à pouvoir décider ce qu’ils veulent consommer et qui et comment le produit ». Il s’agit bien comme le rappelle la Confédération paysanne de « la capacité d’une société à choisir son agriculture et non une course pour produire et exporter plus ».

Ainsi, le passage en force de la loi Duplomb, mais également les passages en force pour faire accepter des méga-fermes avec leurs pratiques industrielles nocives, la quasi imposition d’une loi d’urgence d’orientation et de souveraineté agricoles sont emblématiques du piétinement par ce gouvernement de l’essence même de ce que devrait être une véritable souveraineté alimentaire pour, au contraire, favoriser une agriculture productiviste, gaspilleuse et nocive pour l’ensemble du vivant.

C’est quoi le projet de Pure Salmon en Gironde ?

Un site d’abattage industriel, au Verdon-sur-Mer, à l’embouchure de l’estuaire de la Gironde, au sein du parc naturel régional du Médoc et à proximité immédiate du parc naturel marin Estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis. Une production intensive à terre de 10 000 tonnes de saumons par an (2,5 millions de poissons), répartie dans 44 cuves ainsi qu’un site d’abattage et de transformation. La société porteuse, Saumons du Médoc – Pure Salmon, défend « un enjeu de souveraineté alimentaire » qui correspondrait aux objectifs affichés par le gouvernement dans le cadre de son Plan aquacultures d’avenir (99 % du saumon consommé en France est importé). Elle affirme que sa « technologie est éprouvée » et garantit « un impact maîtrisé sur la biodiversité ». Ainsi, la commission d’enquête publique qui a rendu son rapport en mars dernier, reprenant et validant largement dans ses conclusions les arguments exposés par la société Pure Salmon, précise que l’entreprise s’engage « pour la préservation de la biodiversité, un axe central du projet s’appuyant sur une stratégie d’évitement des impacts, une alimentation durable et une surveillance biologique rigoureuse du milieu ».

Selon le rapport de la commission d’enquête (p. 25), le projet est financé par un fonds d’investissement singapourien (8F Asset Management) spécialisé dans l’aquaculture pour un coût évalué à 280 millions d’euros, auquel il faut rajouter environ 100 millions d’euros pour couvrir les frais d’exploitation avant revenus. Celui-ci recueille plusieurs fonds d’investissement souverains (États) dont le fonds émirati d’Abou Dhabi, des fonds de pension américains et européens, une grande compagnie d’assurance (curieusement non citée dans l’enquête publique) et des géants de l’industrie agroalimentaire comme Louis Dreyfus Company (une multinationale), avec l’entreprise néerlandaise à vocation mondiale de nutrition animale, Nutreco au sein du groupe d’investissement mondial privé SHV. Là encore, oser parler de souveraineté alimentaire est particulièrement déplacé.

Le projet prévoit la construction d’une unité d’élevage (écloserie et grossissement) et de transformation (découpe de saumon cru et saumon fumé) utilisant une technologie de systèmes d’aquaculture en circuit fermé RAS (1). L’eau (élevage et transformation) proviendra de forages dans la nappe plio-quaternaire. Les rejets se feront dans l’estuaire après traitement. Enfin, ses responsables promettent, sans aucune garantie, la création de 250 emplois dont une partie des recrutements serait assurée localement, ce qui ne déplaît pas à certains élus locaux.

Un projet pourtant fortement contesté

Outre l’aberration d’une prétendue « souveraineté alimentaire », devenue une véritable tarte à la crème de l’industrie agroalimentaire et nos gouvernants, un tel projet d’élevage intensif soulève de multiples questions sur le plan environnemental. Si l’eau nécessaire sera puisée quotidiennement dans la nappe saumâtre locale (6500 m3 par jour), une eau impropre à la consommation, Éric Bentz, membre du collectif Estuaire 2050, s’alarme « d’un pompage trop important de cette eau qui risque d’abîmer la nappe d’eau potable qui alimente une grande partie de la région bordelaise ». Une crainte confirmée par des scientifiques. Une étude du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières), curieusement absente lors de l’enquête publique, évoque le pompage de l’eau de la nappe du plio-quaternaire qui pourrait avoir une influence plus grande que celle décrite par Pure Salmon sur la nappe sous-jacente qui, au-delà du Verdon (cette nappe sous-jacente est déjà salée au Verdon), alimente en grande partie la région bordelaise en eau potable.

Plus de 20 000 personnes se sont exprimées, dont une forte majorité opposée au projet lors de l’enquête publique, avec de nombreux avis scientifiques. Le Conseil scientifique de l’Estuaire de la Gironde, dans sa conclusion lors de son rapport remis à l’enquête publique, précise : « le Conseil scientifique ne peut se satisfaire des imprécisions et manques qui, en dépit d’affirmations rassurantes parsemant les documents sur les risques naturels et internes, sur les besoins en eau, en énergie, sur les rejets, associés au projet, nécessitent des justifications construites et étayées ». Enfin, les inévitables rejets dans le milieu naturel d’un tel élevage pourraient induire des impacts potentiels négatifs sur la production conchylicole, qui constitue localement une filière économique importante.

La Commission locale de l’eau (CLE) du Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE Nappes profondes de Gironde) avait rendu en 2025 un constat de non-compatibilité : « compte tenu de la localisation du projet dans la zone à risque fort de salinisation de l’éocène, la CLE juge le projet Pure Salmon au Verdon-sur-Mer incompatible en l’état avec le SAGE des nappes profondes de la Gironde. »

La Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) a relevé de nombreuses insuffisances de l’étude d’impact produite par le porteur de projet, en soulignant que les résultats de l’expertise du BRGM étaient « déterminants pour mesurer les incidences potentielles du projet sur la ressource en eau » et exprime des réserves sur le projet. Un tel projet risque d’entraîner des impacts négatifs importants sur la biodiversité en raison des nombreuses zones naturelles répertoriées comme sensibles dans l’environnement immédiat de l’usine : plusieurs sites Natura 2000 et zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff), un parc naturel marin, un parc naturel régional et deux cours d’eaux classés dans le code de l’environnement entourent la commune du Verdon… Enfin, ce projet bénéficie du label « site industriel clé en main », ce qui signifie pour le porteur de projet que « sa labélisation clé en main  permet à Pure Salmon de réaliser son projet sans procéder à de nouveaux inventaires ». Ainsi, celui-ci s’appuie sur la base de données environnementales du site datant d’avant… 2015 !

Malgré tout, la commission d’enquête publique a donné un avis favorable au projet, ce qui fait dire à certaines ONG : « Le constat, c’est que la science est mise au ban… Les avis scientifiques ont été complètement minimisés » lors de l’enquête publique.

Vers quel avenir ?

La décision est aujourd’hui entre les mains du Préfet. Suite aux conclusions positives des commissaires enquêteurs, un événement inattendu s’est produit : la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, habituellement très discrète, déclare devant la Commission sénatoriale de l’aménagement du territoire et du développement durable au sujet de ce projet : « À titre personnel, je ne suis pas favorable… Ce n’est pas un projet d’aquaculture. C’est un projet industriel qui n’est pas construit sur des fondements, qui pour moi, tiennent la route…Mais c’est une position personnelle ». Cette prise de position tranche avec le silence assourdissant de cette ministre face à toutes les déconstructions actuelles autour de l’écologie. Néanmoins, elle reste très prudente au point d’insister sur le caractère « personnel » d’une telle réflexion, ce que l’on ressent non seulement au travers de ses propres mots, mais aussi de son comportement lors de cet exercice. Pour l’heure, les opposants, d’abord déçus par les conclusions de la commission d’enquête publique puis favorablement surpris par la position de la ministre, contestent la légitimité des conclusions de la commission d’enquête publique et appellent à de nouvelles manifestations. Benoît Biteau, député écologiste de Charente-Maritime et agriculteur, avait auparavant déposé le mardi 18 mars 2025, avec 27 ONG et 103 députés signataires de partis de gauche et de droite, une proposition de loi transpartisane, pour obtenir un moratoire de 10 ans sur ces usines terrestres de saumons présentées par les signataires comme une « aberration sociale et environnementale ».

Reprendre en main nos productions, notre consommation et notre pouvoir de participer aux décisions, un vrai défi lié à la souveraineté alimentaire ?

La consommation de saumon a été fortement encouragée et promue par les industriels, pour être multipliée par trois au niveau mondial au cours des quarante dernières années. La France est aujourd’hui le 4ᵉ plus grand consommateur de saumon au monde et le premier en Europe. Pour les industriels du saumon, la souveraineté alimentaire serait assurée si on parvient à produire en France le saumon que nous consommons. Encore un beau détournement du concept alors que les citoyens n’auront aucun pouvoir de décision sur des fermes usines gérées par des fonds d’investissement et des multinationales dont l’unique objectif sera de réaliser des profits. Soit on consomme des saumons sauvages et on participe à la surpêche au détriment de l’espèce, soit on consomme des saumons d’élevage supposés d’origine locale et on encourage le développement d’installations coûteuses énergétiquement, polluantes, produisant un poisson de manière industrielle avec tous les risques possibles sur la santé, sans parler de la spéculation financière inhérente. Et puis, est-il acceptable de transformer ces poissons extraordinaires capables d’effectuer des migrations impressionnantes en animaux captifs élevés dans des cuves fermées et surpeuplées uniquement pour notre plaisir et le profit de quelques-uns ? Une véritable souveraineté alimentaire devrait permettre aux citoyens de choisir, en connaissance de cause, ce qu’ils veulent consommer et comment ces productions doivent être assurées. La véritable question ne serait-elle pas celle-ci : si nous mangions moins – voire plus du tout – de saumon ? Mais le principal problème est ailleurs : si nous avons une responsabilité individuelle en tant que consommateurs, c’est bien la recherche de profits toujours plus élevés par des intérêts privés et au détriment de la communauté biotique qui est en cause. Le système capitaliste qui ne cesse d’encourager ce type d’initiatives est bien le premier responsable d’une telle situation.

Remerciements à Anne-Sophie Novel, Maÿlis Durand-Lasserve et Marie-Do Couturier pour leur relecture.

(1) L’élevage terrestre prévu repose sur des systèmes RAS (Recirculating Aquaculture Systems), où l’eau des bassins est filtrée, traitée, puis en partie réutilisée. Selon Louis Laratte dans son article publié sur le site de La relève et la Peste : « Sur le plan marketing, cela permet de promettre une consommation d’eau réduite et de faire miroiter l’utilisation d’une eau prétendument pure. Dans les faits, cette technologie génère surtout des quantités massives de déchets. FranceAgriMer indique que pour une production de 10 000 tonnes de saumons, les rejets atteindraient plusieurs milliers de tonnes de boues et de nutriments (azote et phosphore) par an ».

Illustration du haut : l’usine de saumons (image de synthèse réalisée par Pure Salmon) projetée en bordure de la Gironde. Comment peut-on envisager de réduire à l’état de captif et dans des cuves surpeuplées avec des conditions sanitaires pas toujours maitrisées, un poisson capable de parcourir plus de 3000 km dans l’Atlantique pour se retrouver un jour dans nos rivières de Bretagne, de Gironde, du bassin de l’Adour et bien d’autres, le plus souvent la rivière qui l’a vu naître quelques années auparavant, franchir des cascades et de nombreux obstacles pour se reproduire ? Comment est-il possible de concevoir un tel asservissement uniquement pour produire une nourriture qui ne nous est même pas nécessaire ? Certes, il fait face à de multiples obstacles naturels sur sa route, notamment en raison de la prédation, mais ceux-ci sont partie intégrante de son parcours de vie sauvage.

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13.04.2026 à 12:12

Les p’tits Renards par Claire Lecœuvre (JNE). Dessins : Chloé du Colombier

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(285 mots)

Voilà un nouveau titre pour cette jolie collection « Éveil nature » destinée aux enfants dès 2 ans. Notre consœur Claire Lecœuvre et sa complice, l’illustratrice Chloé du Colombier, présentent le renard. Tout le monde le connaît mais on rencontre plus souvent sa trace, « une patte allongée, quatre doigt avec des griffes » que l’animal lui-même. Voilà une bonne raison de le présenter aux enfants.

Les autrices racontent avec des mots simples, de jolis dessins et une base scientifique solide, le comportement et l’écologie de ce canidé sauvage différent de ses cousins loup et chien. Au fil des pages, le voilà qui mulotte ! Gourmand, il mange aussi des fruits. Il marque son territoire, « un petit pipi par-ci, un petit frottement par-là. » Son pelage change au fil des saisons. Enfin, plusieurs pages sont consacrées à la rencontre des futurs parents puis la naissance et l’éducation des renardeaux. Normal, les bébés animaux fascinent toujours les petits humains et c’est une étape fondamentale pour l’espèce !

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Éditions du Ricochet, 32 pages, 10,50 € – www.editionsduricochet.com
Contact presse : Audrey Sauser et Léane Devis. Tél.: 01 45 34 12 62 – contact@editionsduricochet.com
(Danièle Boone)
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13.04.2026 à 11:06

D’un pôle à l’autre. Rencontres en terre et mer aux confins des rivages sauvages par Rémy Marion – préface de Gilles Boeuf

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(473 mots)

« Après quelques quarante années de pérégrinations, j’essaye de témoigner en apportant des faits, des images, de partager les émotions de mes rencontres » écrit Rémy Marion page 132. Mission accomplie pour ce livre. De l’Arctique à l’Antarctique en passant par l’île Béring, le Svalbard, le Labrador ou les Falkland, le réalisateur, photographe et conférencier nous guide dans ces mondes inconnus pour la plupart d’entre nous. L’ours polaire qui l’a toujours fasciné occupe une part importante de ces récits. Il a pu filmer ou photographier des comportements incroyables comme cette rencontre entre un ours polaire et un grizzly. On savait qu’elles avaient lieu puisque des oursons sont nés de leur accouplement. On comprend sa jubilation lorsqu’il écrit « Nous ne sommes que deux au monde a voir capturé ces images ».

Rémy Marion n’oublie pas sa Normandie natale – il est né à Honfleur – et l’estuaire de la Seine. « J’ai toujours aimé parcourir l’estran à marée basse. » est d’ailleurs la première phrase de son livre. C’est là, sans doute, en fouillant la laisse de mer que sa vocation est née. Il possède toujours son herbier d’algues constitué à treize ans.

En arpentant les pôles, il est, de fait, observateur du changement climatique. Il témoigne de la fragilité mais aussi de la résilience de ces confins du monde. « L’art, la science, la philosophie doivent être des guides pour les prises de décision, pas uniquement des cosmétiques pour masquer l’inaction. » Il peste aussi contre une certaine forme d’écotourismes qui « s’apparente à une nouvelle forme de consommation, une nouvelle colonisation de la nature plutôt qu’à une véritable passion. »

La lecture de ce livre est très agréable : l’écriture est belle, poétique et précise à la fois, accompagnée d’extraits de carnets d’expéditions et le texte est ponctué de magnifiques photographies en noir et blanc réalisées par Rémy Marion.

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Éditions Salamandre, 192 pages, 19,90 € – www.salamandre.net
Contact presse : Emmanuel Amar. Tél.: 06 18 06 42 71 – amar.emmanuel@sfr.fr
(Danièle Boone)
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13.04.2026 à 10:07

La forêt « taguée »

lsamuel

Texte intégral (1621 mots)

Les forêts sont soumises à une exploitation industrielle. Dans ce contexte, l’usage par les forestiers publics de bombes de peinture pour diverses tâches achève de considérer l’arbre comme un objet, un matériau inerte, une ressource, mais plus comme un organisme vivant.

par Jean-Claude Génot *

François Terrasson (lire ici le dossier consacré à la rencontre organisée par les JNE à l’occasion du 20e anniversaire de la mort de ce grand naturaliste membre de notre association) aimait à dire qu’une forêt est perçue comme telle si elle ne présente pas la marque apparente de l’ordre humain. Qu’aurait-il dit en voyant l’usage abusif de la peinture dans la gestion forestière ? La bombe de peinture est apparue dans les années 80 et a commencé à remplacer le marteau de martelage avec lequel le forestier désigne les arbres à couper en entaillant l’écorce sur les deux côtés du tronc (et sur la souche quand l’exploitation ne se fait pas en régie par l’ONF). L’usage du marteau a provoqué de nombreux troubles musculo-squelettiques parmi les forestiers.

Arbre « bio » à conserver © JC Génot

Du coup, la bombe de peinture est apparue comme un soulagement et un gain de temps puisqu’il suffit de faire un simple trait de peinture sur le tronc. Toutefois, la peinture contient des composés organiques volatils aux effets potentiels indésirables (irritation des yeux, du nez, de la gorge et de la peau, maux de tête, vertiges, toux, etc.) et cela bien que les forestiers l’utilisent en plein air. Comme toujours avec un nouvel outil, on règle des problèmes, mais on en crée d’autres.

 

Numéro de parcelle et limite © JC Génot

Aujourd’hui ,certaines Unités Territoriales (1) de l’ONF utilisent la peinture à 100 %. La forêt domaniale que je fréquente est bien dotée en signes divers et variés. Ainsi ce sont non seulement les arbres à couper qui sont identifiés par un trait rouge de chaque côté du tronc, mais aussi des arbres d’avenir (couleur chamois), des lots numérotés avec des flèches pour indiquer les zones destinées aux gens qui font du bois de chauffage. Parfois dans ces lots chaque arbre est numéroté à la peinture, des arbres en bord de chemin à couper désignés par un rond rouge, des pistes pour les débardeurs et des futurs cloisonnements pour les abatteuses, des tas de bois coupés avec des inscriptions comme chauffage, BIL (bois industriel long) ou danger pour éviter que des gens ne grimpent sur la pile de grumes, des limites de parcelles avec un trait large blanc et le numéro de parcelle sur un fond blanc, des limites de forêt domaniale ou de réserve intégrale avec deux traits larges blancs, des arbres « bios » désignés d’un triangle (rouge ou jaune), des îlots de sénescence avec un S blanc encadré parfois de deux traits de même couleur sur des arbres en périphérie, des îlots de vieillissement avec un V couleur chamois, sans oublier les emplacements pour la chasse avec un numéro ou un F comme fusil et parfois avec de la rubalise qui sont le fait des chasseurs.

Arbre d’avenir à faire fructifier © JC Génot

En général, les couleurs chaudes (rouge) indiquent les arbres à enlever tandis que les couleurs froides (blanc, vert, bleu) sont utilisées pour des marquages pérennes ou directionnels (cloisonnements indiquant des voies d’accès pour le débardage des grumes). Pour qui est observateur, impossible de marcher dans les forêts des Vosges du Nord sans voir ces « tags sylvicoles » qui soulignent que la forêt est bien une usine à bois, un terrain de chasse et un lieu de loisirs car il ne faut pas oublier le marquage des multiples sentiers pédestres et des parcours de VTT à l’aide de plaquettes métalliques fixées sur les arbres.

Indication d’un lot pour le bois de chauffage © JC Génot

Mais la peinture a un défaut, elle n’assure pas un marquage pérenne et s’efface avec les intempéries. Si ce n’est pas un problème pour les arbres à couper, c’est plus gênant pour ceux qui doivent être conservés ou pour des îlots de sénescence dont la délimitation est importante par rapport aux exploitations voisines. Avec l’usage de la peinture, les arbres à protéger ou arbres « bios » étaient désignés par une marque faite à l’aide d’une griffe, visible durant des décennies, surtout sur des écorces fines comme celle du hêtre, principale espèce recrutée pour les arbres « bios ». La manipulation d’une bombe de peinture est d’une telle facilité que l’on peut en user et en abuser dans la gestion quotidienne.

Poste de chasse © JC Génot

Même les activités de recherche génèrent des marquages à la peinture comme je l’ai vu faire dans une réserve intégrale chez nos voisins allemands. Que signifient toutes ces marques visibles sinon la preuve d’une appropriation technique de la forêt et de sa domestication ? Face à ces couleurs criardes de la modernité forestière, on excuserait presque les graffitis faits au couteau sur de nombreux arbres… Exit la poésie et la beauté des grands arbres et des sous-bois, priorité à la visibilité de l’exploitation « durable ». Comme le soulignait François Terrasson, l’homme se considère comme « l’aboutissement parfait de la création et doit donc prendre en charge la nature, en la transformant pour qu’elle soit marquée par lui » Il ne croyait pas si bien dire avec une forêt désormais marquée à la peinture…

* Ecologue

(1) Une unité territoriale regroupe 8 à 10 techniciens ou « gardes » forestiers ».

Photo du haut : arbre à couper © JC Génot

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