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C’est une première en France pour un commissaire enquêteur. Il a fait usage de la procédure réservée aux lanceurs d’alerte. Son objectif : « L’objet de toute cette démarche est d’obtenir que la procédure de dérogation à l’interdiction de destruction d’espèces protégées soit lancée par l’Etat pour obtenir des arrêtés préfectoraux complémentaires de prescriptions plus strictes ». La démarche de Gabriel Ullmann est soutenue par les JNE. Gabriel Ullmann, qui a présidé la commission d’enquête relative au parc éolien d’EDF Renouvelables dans les Chambaran (Isère), vient de saisir la préfète de l’Isère d’une alerte interne dans les termes suivants : « La Constitution vous confie la charge du respect des lois, il m’est donc apparu utile de lancer cette alerte auprès de vous, eu égard à l’importance des faits illégaux, récurrents, concernés. En tant que collaborateur externe et occasionnel, dans le cadre de mes fonctions de commissaire enquêteur, conformément à la loi du 21 mars 2022 visant à améliorer la protection des lanceurs d’alerte, par la présente je fais un signalement interne concernant des faits portant sur un préjudice de l’intérêt général, voire sur de possibles délits ». En effet, à l’occasion de son enquête publique, dans le cadre des impacts cumulés avec des installations existantes, il a pris connaissance des rapports de suivi de mortalité de trois parcs éoliens proches de celui projeté. A savoir : Il en déduit de nombreux éléments, dont les principaux sont les suivants. L’expertise Kerbiriou, ordonnée par le président du Tribunal administratif de Grenoble, a mis en évidence une très importante mortalité cumulée de chiroptères (de surcroît, pour les seules années où ont eu lieu des suivis). Jusqu’à plus d’un millier de spécimens de tués pour le seul parc de Montrigaud (page 35) : D’ailleurs, l’arrêté de refus de la préfète de la demande d’autorisation environnementale pour le projet dans les Chambaran se fonde sur ces suivis et sur cette expertise, pour la seule destruction de chauve-souris comme les Noctules : De même, la commune de Valherbasse, sur le territoire de laquelle se trouve le parc éolien dit de Montrigaud, a souligné, lors de son avis défavorable en date du 3 mars 2025, la mortalité importante due à ce parc : A cela s’ajoute la destruction constatée d’un rapace classée « en danger », à savoir un Busard Saint-Martin nicheur en 2023. Pour le parc éolien de Thivolet, la destruction des chiroptères est de l’ordre de 200 à 300 spécimens pour les années de suivis. Elle se cumule à celle des autres parcs situés à proximité, au détriment d’une bonne partie des mêmes populations de chiroptères (impacts cumulés). En ce qui concerne le parc éolien des Terres Blanches, si la mortalité des chiroptères apparaît moindre, compte tenu du milieu d’implantation, elle n’est pas négligeable, d’autant plus que les conditions de bridage des éoliennes se distinguent des autres parcs par un bridage de quelques heures seulement durant la nuit. Or, les activités principales des chiroptères ont été enregistrées en dehors de ces horaires. Pour autant, à la connaissance du commissaire enquêteur Gabriel Ullmann, le plan de bridage n’a pas été revu, tant en horaires qu’en vitesses de vent ni par l’exploitant, ni par un arrêté complémentaire. Comme l’ont mis en évidence de façon détaillée, tant l’expertise précitée que la commission d’enquête dans ses conclusions, les conditions actuelles de bridage, très insuffisantes, de ces éoliennes, ne sont pas de nature à améliorer la situation. De plus, ces trois parcs ne bénéficient d’aucune dérogation à l’interdiction de destruction d’espèces protégées. En conséquence, conclut-il, les risques de dommages sont non seulement irréversibles, mais continus tant qu’il n’est pas remédié à cette situation. En conséquence, pour Gabriel Ullmann : « Le présent signalement interne prend tout son sens, compte tenu qu’il vous est possible de remédier efficacement à ces violations, eu égard à vos pouvoirs en matière d’inspection et d’installations classées ». Le lanceur d’alerte a également fait des signalements externes à la préfète de la Drôme, à la préfète de la région AURA, ainsi qu’au procureur de la République chargé du pôle régional environnement afin de mettre chacun devant ses responsabilités. Les JNE, qui ont pour objet la diffusion des connaissances concernant le maintien des équilibres naturels, soutiennent cette démarche qui vise à une meilleure prise en compte de la faune sauvage dans la mise en oeuvre des installations éoliennes. Photo : Gabriel Ullmann © DR L’article Gabriel Ullmann, commissaire enquêteur : lanceur d’alerte pour la biodiversité est apparu en premier sur Journalistes Écrivains pour la Nature et l'Écologie. Texte intégral (1162 mots)
– le parc éolien dit de Montrigaud, sur la commune nouvelle de Valherbasse,
– celui de la forêt de Thivolet situé sur la commune de Montmiral,
– celui dit des Terres Blanches implanté sur Hauterives, Lens-Lestang, Le Grand-Serre (26) et Lentiol (38).
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Après les écrits d’Antoine Dubiau avec Écofascismes (2022) , de l’historien Stéphane François avec Les Verts Bruns (2022), ceux de Pierre Madelin avec La tentation écofasciste (2023) et de nombreux articles publiés sur le sujet dans Reporterre, Basta, Politis, entre autres, la journaliste italienne spécialiste de l’environnement, Francesca Santolini, publie en 2024 un livre de plus sur l’écofascisme : « Ecofascisti. Estrema destra e ambiante » dont la traduction française éditée par les Presses de la Cité est sortie en février 2026. Francesca nous rappelle dès le début que le créateur du mot « écologie » apparu en 1866, Ernst Haeckel, fut l’un « des plus grands idéologues allemands du nationalisme et du racisme » L’autrice retrace la manière dont les fascistes parviennent à amalgamer à la fois leurs idées racistes, xénophobes et identitaires avec certaines préoccupations environnementales, comment ils parviennent à récupérer des concepts écologiques pour mieux asseoir leur idéologie mortifère. Elle cite, entre autres, Brenton Tarrent, suprémaciste blanc de l’idéologie « white power » qui massacra 51 musulmans en 2019 en Nouvelle Zélande : « Il n’y a pas de conservation sans nature ni de nationalisme sans environnementalisme… L’environnement naturel de nos terre nous a façonnés comme nous l’avons façonné. Nous sommes issus de nos terres et notre propre culture a été façonnée par ces terres. Leur protection et leur préservation est tout aussi importante que la protection et la préservation de nos idéaux et de nos croyances ». Les notions de pureté, d’hygiénisme, de protection sont facilement intégrées pour justifier des sélections, le refus des mélanges, allant jusqu’à l’eugénisme. Ainsi, cette notion d’écofascisme ethno nationaliste qui voudrait laisser la place à un monde diversifié mais où chaque peuple devrait rester chez lui, sans possibilité de changer, bouger, rencontrer les autres, se mélanger… On fait alors supporter le poids de la destruction environnementale à une immigration qui serait devenue insupportable. L’écobordering consiste à tenter de démontrer l’importance de fermer les frontières pour sauver l’écologie, ce qui fait dire à Jordan Bardella : « la meilleure alliée de l’écologie, c’est la frontière ». Cet ouvrage fourmille d’informations peu connues du grand public, dont de nombreux noms d’auteurs ayant contribué au fil du temps à relier écologie et fascisme. Un thème, certes pas nouveau, mais dont le phénomène risque de s’amplifier avec la montée des extrêmes droites dans le monde. Ainsi, il est préférable d’être bien informé. Petit rappel : l’ornithologue et écrivain finlandais Pentti Linkola (1932 – 2020), a largement participé à l’intégration du concept de l’écologie profonde acceptable pour des mouvements d’extrême droite, en prônant l’arrêt de l’immigration, la guerre et la réduction drastique de la population, comme solutions pour sauver la planète. Il est aujourd’hui considéré comme un grand protecteur de la nature en Finlande. À méditer… . L’article Écofascistes – Quand l’extrême droite s’empare de l’écologie par Francesca Santolini est apparu en premier sur Journalistes Écrivains pour la Nature et l'Écologie. Texte intégral (627 mots)
Éditions Presses de la Cité, 186 pages, 18 € – www.lisez.com/editeurs/presses-de-la-cite
Contact tél.: 01 53 53 30 00
(Pierre Grillet)
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Fort de ses 200 000 sympathisants et 6 400 adhérents, Canopée est la plus grande association française dédiée à la protection des forêts. Parmi ses missions figure la production d’expertises avec des dossiers et des enquêtes rigoureuses sur des bases scientifiques. C’est le cas du dernier rapport sur l’observatoire des coupes rases en France métropolitaine sur la période entre mi-2018 et mi-2024. Le texte qui suit emprunte très largement les éléments présentés dans le rapport rédigé par Céline Lesot et Sylvain Angerand. par Jean-Claude Génot * Les coupes rases contribuent à l’érosion de la diversité biologique, au déstockage du carbone, à la dégradation des sols et de la fertilité et à la perturbation et la pollution du cycle de l’eau. La surface annuelle de coupes rases détectée est d’environ 61 000 ha avec une méthode basée sur l’utilisation d’images satellites. Ce chiffre est cohérent avec l’évaluation de l’Institut national de l’information géographique et forestière. La surface moyenne des coupes rases est de 1,7 ha. Si elles sont modestes prises isolément, leur effet cumulatif à l’échelle d’un territoire peut être considérable. Les coupes rases sont proportionnellement plus fréquentes en forêt privée qu’en forêt publique, ce qui révèle les failles de l’encadrement actuel. Environ 60 % des coupes rases se concentrent dans les régions Nouvelle-Aquitaine, Bourgogne-Franche-Comté et Grand Est. La proportion de la forêt française soumise à une forte pression de coupes rases est de 16,6 %. Dix-huit pour cent des coupes rases ont une surface supérieure à 10 hectares. Plus les coupes rases sont grandes, plus elles ont des impacts environnementaux négatifs. Quarante pour cent des surfaces de coupes rases ont lieu dans des forêts anciennes, cela signifie qu’elles ont conservé un état boisé continu depuis le minimum forestier du milieu du XIXe siècle. Ces coupes provoquent une perturbation majeure au niveau des sols et peuvent induire des émissions significatives de carbone, en particulier en cas de travail du sol. De plus, plusieurs études montrent que ces émissions ne peuvent être compensées à court terme par la croissance des jeunes peuplements. La surface de forêts en coupes rases en zone de forte pente (supérieure à 30 %) s’élève à 17 957 ha. Bien que le taux de coupes rases dans ces zones (0,39 %) soit très inférieur à la moyenne nationale (2,1 %), les surfaces concernées restent non négligeables et posent des problèmes particuliers en matière de lutte contre l’érosion des sols et de risque de glissements de terrain. Le taux de coupes rases en zone Natura 2000 est de 1,37 %. Un taux plus faible que la moyenne nationale (2,1 %), mais qui reste assez élevé pour ces territoires où les enjeux de biodiversité sont très forts. La proportion des surfaces en coupes rases localisées dans les parcs naturels régionaux est de 25 %. Le taux de coupes rases (2,1 %) est identique à la moyenne nationale, ce qui indique l’absence de politiques forestières spécifiques à ces territoires pour encadrer les coupes rases. Enfin 11 à 16 millions de tonnes de CO2/an sont déstockées par les arbres et les sols du fait des coupes rases. Cet ordre de grandeur est comparable au déficit du puits de carbone aujourd’hui anticipé par le gouvernement, ce qui montre que la réduction des coupes rases constitue un levier politique majeur – et largement sous-utilisé – pour préserver le puits de carbone. Malgré l’absence de données de référence antérieures à la crise des scolytes, qui limite l’analyse des tendances de long terme, on observe à l’échelle nationale une baisse du nombre et de la surface des coupes rases depuis mi-2018. Cette évolution reste toutefois fragile et ne remet pas en cause des niveaux toujours élevés, marqués par de fortes disparités territoriales et une concentration particulièrement importante en Nouvelle-Aquitaine, en Bourgogne-Franche-Comté et dans le Grand Est. Cette analyse montre surtout que le cadre réglementaire est insuffisant, parfois même inexistant, pour éviter les coupes rases de grande surface pouvant résulter d’une accumulation de petites coupes rases, et pour prendre en compte les spécificités des enjeux écologiques (forêts anciennes, pentes fortes, ripisylves, sites Natura 2000, parc naturel régional). * Ecologue Photo : la coupe rase, l’échec de la sylviculture © J.C. Génot L’article Un rapport de Canopée sur les coupes rases en France est apparu en premier sur Journalistes Écrivains pour la Nature et l'Écologie. Texte intégral (886 mots)
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La Région Grand Est a récemment cofinancé la création d’un îlot de sénescence dans la forêt d’une commune du Parc naturel régional des Vosges du Nord. L’occasion pour ceux qui ne sont pas familiers avec le langage forestier de savoir ce qu’est un îlot de sénescence, qui les a mis en place, quand, où et pourquoi l’îlot de sénescence est l’arbre qui cache la forêt commerciale… par Jean-Claude Génot (*) La définition d’un îlot de sénescence (ILS) est apparue dans une note de service de l’ONF datée du 17 décembre 2009 dont l’objet est « Îlots de vieux bois » concernant les forêts domaniales. L’ILS est un « petit peuplement laissé en évolution libre sans intervention culturale et conservé jusqu’à son terme physique, c’est-à-dire jusqu’à l’effondrement des arbres. Les îlots de sénescence sont composés d’arbres de faible valeur économique et qui présentent une valeur biologique particulière (gros bois à cavité, vieux bois sénescents…). Les îlots de sénescence sont donc préférentiellement recrutés dans des peuplements de qualité technologique moyenne à médiocre, des peuplements peu accessibles, des séries boisées d’intérêt écologique… Pour des raisons de sécurité et de responsabilité, ils sont choisis hors des lieux fréquentés par le public. ». Ils sont accompagnés d’îlots de vieillissement qui, contrairement aux ILS, continuent de faire l’objet d’une exploitation du bois : « petit peuplement ayant dépassé les critères optimaux d’exploitabilité économique et qui bénéficie d’un cycle sylvicole prolongé pouvant aller jusqu’au double de ceux-ci. L’îlot de vieillissement peut faire l’objet d’interventions sylvicoles, les arbres du peuplement principal conservant leur fonction de production. » Les îlots de vieillissement (ILV) ne servent donc qu’à garder des arbres d’un diamètre supérieur (sans précision aucune) mais qui seront coupés. Avec les réserves biologiques intégrales et les arbres d’intérêt biologiques (arbres morts et arbres vivants avec des cavités par exemple), les ILS et les ILV constituent une trame de vieux bois en forêt domaniale. Si en milieu agricole une trame verte, composée de haies, de bosquets et d’alignements d’arbres, semble évidente pour tout un chacun, pourquoi une trame de vieux bois en milieu forestier continu ? Tout simplement parce que les forêts domaniales sont sommées de produire plus depuis le Grenelle de l’environnement en 2008, c’est-à-dire couper plus de bois afin de répondre aux besoins croissants de l’industrie. Les forêts domaniales font l’objet d’une sylviculture qualifiée de « dynamique » qui vise à diminuer les âges d’exploitabilité, donc les diamètres en faisant des éclaircies fortes dans les jeunes peuplements et tout au long du cycle pour que les arbres soient récoltables plus rapidement. Signalons que la baisse de la productivité biologique, due aux fortes sécheresses, vient quelque peu contrarier cette stratégie. Cette gestion sylvicole mène donc à un rajeunissement des forêts et à une décapitalisation des gros arbres (diamètre supérieur à 70 cm). En complément de ces coupes dans des parcelles programmées pour cela dans l’aménagement forestier, l’ONF effectue des coupes linéaires le long des chemins et des routes forestières (1 arbre sur 3, voire 1 sur 2 quel que soit le diamètre), officiellement pour protéger les routes et les chemins de l’humidité, mais en réalité pour faire du volume, par exemple du bois énergie, en plus des coupes comptabilisées. Cela avait d’ailleurs fait réagir un syndicat forestier pour qui ces coupes échappent à l’aménagement et ne font pas partie des coupes accidentelles. Ces volumes de bois récoltés le long des chemins ne sont pas négligeables compte tenu du vaste réseau de chemins et de routes dans les massifs forestiers du massif Vosgien (jusqu’à 4 à 5 km par km2 dans les Vosges du Nord). Outre le fait que ce dégagement des routes et chemins les fragilisent lors des pluies torrentielles avec une érosion dans les pentes, ces voies constituent des coupures pour la faune et en augmentant ainsi leur emprise cela créé une fragmentation plus importante dans les canopées. Finalement, si l’ONF a créé une trame de vieux bois, c’est bien parce que ces derniers allaient manquer partout ailleurs du fait de la sylviculture « dynamique ». A l’époque du lancement de cette sylviculture, un ingénieur de l’ONF m’avait prévenu de ses conséquences prévisibles, à savoir la décapitalisation des gros bois dans les forêts. Mais cela n’a jamais été dit au public que l’on rassure en parlant de gestion durable. L’ONF est au carrefour d’injonctions contradictoires (produire plus de bois et protéger mieux la biodiversité) et cet établissement illustre parfaitement le manque de cohérence des politiques publiques entre économie et écologie. L’ONF semble incapable d’adopter une sylviculture compatible avec de très gros arbres et du bois mort partout, préférant les cantonner dans des îlots de faibles dimensions. Mais ces ILS ont-ils été bien choisis pour être à la hauteur des enjeux, à savoir éviter l’extinction des espèces liées aux stades âgés de la forêt ? Tout d’abord, ces ILS doivent posséder des arbres de « faible valeur économique » et « des peuplements de qualité technologique moyenne à médiocre », « peu accessibles », « hors des lieux fréquentés par le public », avec « des limites claires et non ambigües » et évidemment éviter les « peuplements d’essences exotiques » et « les zones à fort risque de chablis » (1) et enfin se concentrer sur des lieux « déjà composés de vieux arbres ». Ces préalables réduisent nettement le champ des possibles, surtout dans des massifs dominés par des peuplements jeunes et d’âge moyen. En éliminant d’emblée les arbres à haute valeur économique sur des stations riches, on se prive de certains individus qui mériteraient amplement de figurer dans ces îlots. La densité du réseau des sentiers de randonnée, comme c’est le cas dans les Vosges, réduit les endroits réellement hors des lieux fréquentés par le public. Quand les parcelles font entre 10 et 20 ha et sont homogènes, l’ILS de 2 à 3 ha ne possède pas forcément des limites claires, ce qui implique un marquage sur le périmètre de l’îlot. Pour la taille des ILS, l’ONF indique une fourchette entre 0,5 et 5 ha, la surface de 3 ha est considérée comme l’optimum. L’instruction ONF du 27 décembre 2018 indique que les ILS ne doivent pas dépasser 1 % des forêts domaniales d’une direction territoriale (2), et encore les réserves biologiques intégrales sont comptabilisées dans ce pourcentage à hauteur de 500 ha par réserve. Signalons que ces ILS peuvent atteindre 3 % dans des sites Natura 2000 mais avec un accompagnement financier… Normalement, l’Union Européenne n’a jamais souhaité que les fonds européens soient destinés aux forêts appartenant à un Etat membre, donc un financement est possible en forêt communale mais pas en forêt domaniale. Les ILV sont fixés à 2 %, mais contrairement aux ILS, il ne s’agit pas d’un sacrifice économique car une coupe aura lieu, mais elle sera différée. Dans les Vosges du Nord, la plupart des ILV sont créés dans des peuplements de chênes qui se bonifient avec l’âge, c’est tout bénéfice pour l’ONF et si un dépérissement survient les arbres sont vite exploités. Ces ILS consacrés aux stades âgés de la forêt qui cumule 25 à 30 % de la diversité biologique, c’est un peu le « 1 % naturel » accordé aux naturalistes comme il existe le « 1 % culturel » pour les artistes. Plus sérieusement, personne n’a jamais démontré que cela suffisait pour empêcher le déclin de la nature en forêt. De plus, 1 % pour l’écologie et 99 % pour l’économie, ce n’est pas vraiment équitable. Dès le départ, des chercheurs en écologie forestière avaient pourtant proposé 3 %. Laurent Larrieu, spécialiste des dendro micro-habitats (cavités de pics, cavités naturelles, fentes, décollement d’écorce, etc.) estime qu’on trouve tous les types de micro-habitats à partir de 20 ha de forêt non exploitée dans le cas de la hêtraie-sapinière (3). D’autres scientifiques proposent pour les hêtraies européennes de mettre 6 à 10 % des forêts hors exploitation pour avoir suffisamment de bois mort avec des zones minimales de 2 ha (4). Pour les coléoptères saproxyliques, la plus grande diversité et abondance des espèces est obtenue avec 12 à 20 % de réserves dans un massif géré (5). Bref, le 1 % d’ILS de l’ONF est clairement insuffisant. Qui plus est pour les forêts de plus de 300 ha, ce chiffre doit être atteint au terme de trois aménagements forestiers (un aménagement forestier a une durée de 20 ans ; les ILS et les ILV y sont comptabilisés et cartographiés) : soit 60 ans ! Venons-en enfin à cet ILS créé dans la forêt communale de Lichtenberg (Bas-Rhin) par le biais d’un programme européen Life Biodiv’Est piloté par la Région Grand Est. La Région s’est fixé un objectif de 200 ha d’ILS d’ici 2030, pour un territoire qui dispose de 1,95 millions d’ha de forêt. Cet objectif est plus que modeste. L’ILS de Lichtenberg a une superficie de 23 ha et représente 10 % de la forêt communale. Il a fait l’objet d’une compensation financière s’élevant à 93 400 €, avec des aides européennes et de la Région auxquels se sont ajoutés des financements par des fondations. Le Parc naturel régional des Vosges du Nord a contracté une Obligation Réelle Environnementale avec la commune pour une période de 99 ans. Cette dernière intégrera cet ILS lors de la révision de l’aménagement forestier de sa forêt. La somme peut paraître importante, mais si on tient compte d’une base moyenne de 151 €/ha/an, évaluée par des experts forestiers pour les Vosges du Nord, sur 99 ans cela représenterait 344 000 €, soit près de 4 fois la somme versée à la commune. Toutefois, la forêt communale de Lichtenberg est une des forêts les plus mitraillées des Vosges du Nord, suite aux combats de la Seconde Guerre mondiale, ce qui réduit la valeur des arbres, mais dans le même temps c’est un argument en faveur de l’abandon de certaines parcelles. De plus, les parcelles retenues n’ont pas une bonne accessibilité. La forêt communale de Lichtenberg est composée de 63 % de résineux et 88 % de jeunes peuplements, elle est donc très artificielle en composition et en structure. A cela s’ajoute une forte pression des cervidés sur la végétation. L’ILS est composé de deux parcelles entières entourées de forêts, sauf la partie sud qui donne sur une vallée en friche plus ou moins boisée. Il est situé sur un versant exposé au nord-ouest qui convient normalement à la hêtraie-chênaie, mais il est dominé par le pin sylvestre, issu de plantations. Les hêtres sont jeunes, branchus et parfois tortueux et semblent avoir poussé de façon spontanée en accompagnement de la plantation de pin. Cet îlot est donc relativement jeune, composé d’arbres de diamètre moyen (entre 30 et 45 cm de diamètre). Le peuplement est relativement dense et s’explique sans doute par le manque de desserte pour exploiter les bois. En dehors du pin et du hêtre, d’autres espèces plus dispersées sont présentes comme l’épicéa, le chêne et le charme. Il y a un peu de bois mort sur pied et au sol : épicéas atteints par les scolytes, bouleaux et pins. Il y a quelques gros hêtres en bas de pente. Cet ILS n’a clairement pas été choisi dans un peuplement mature et ne dispose pas de nombreux micro-habitats compte tenu de l’absence de très gros hêtres, espèce qui en fournit le plus dans les forêts des Vosges du Nord. A ce jour, cet îlot de sénescence est le plus grand en forêt communale et domaniale des Vosges du Nord. Toutefois, il existe deux zones en évolution naturelle (classée hors sylviculture dans l’aménagement forestier) de 36 et 38 ha dans la forêt du Fleckenstein, propriété de la Région, située elle aussi dans les Vosges du Nord. Malgré l’instruction de l’ONF, il y a des freins à la création des ILS, ce que les forestiers nomment des contraintes. La première est la sécurité, souvent invoquée pour reléguer un ILS dans un lieu moins exposé au public, mais moins pertinent quant à sa composition. La sécurité est un mot « épouvantail », agité par tous ceux pour qui une forêt doit être exploitée et entretenue. Si cet argument perdure malgré les initiatives en faveur de la libre évolution des forêts, c’est parce que le droit ne considère pas la forêt comme un milieu naturel vivant qui peut potentiellement être dangereux, rendant ceux qui la fréquentent pleinement responsables en cas de chute de branches ou d’arbres. Pour l’instant, cet argument sur la sécurité milite plutôt pour des ILS moins nombreux mais plus grands, de la taille de parcelles entières, plus faciles à délimiter et à sécuriser qu’une série de petits îlots distribués dans toute la forêt. Ensuite viennent les usagers de la forêt qui peuvent considérer les ILS comme gênants pour leur pratique. L’exploitation des arbres peut poser des problèmes en limite d’un ILS et on retombe là dans la question de la sécurité pour les bûcherons, mais leur métier comporte des risques et ils sont formés pour cela. Néanmoins, plus la limite d’un îlot est claire (chemin, piste ou limite de parcelle), moins il y a de risque. La chasse peut très bien s’exercer dans un ILS, mais il est souhaitable qu’il n’y ait aucun poste d’observation et d’agrainage dans le périmètre (il existe un tel cas dans une forêt communale des Vosges du Nord). Enfin la pratique de la randonnée peut être perturbée si un sentier est détourné (il existe divers cas de suppression ou de détournement de sentier balisé pour un site de nidification d’une espèce protégée ou pour une réserve intégrale). Idéalement le public devrait pouvoir se promener dans des ILS ou des réserves intégrales si ces sites étaient plus nombreux, sous réserve de régler la question de la sécurité, pour se familiariser avec des images de bois mort, de vieux arbres vivants et d’arbres sénescents. La cueillette (myrtilles, mures, champignons, châtaignes) peut très bien s’exercer en dehors des ILS tant ces derniers sont limités en surface et en nombre. Le dernier frein à la mise en place d’ILS, à savoir le changement climatique, peut être facilement débloqué car si un dépérissement survient dans un ILS, ce dernier génèrera alors du bois mort dont les forêts manquent cruellement, mais si l’ILS est bien choisi dans un peuplement mature avec une ambiance forestière suffisante pour préserver le sol de l’évapotranspiration en cas de sécheresse, alors l’ILS résistera mieux et aura une meilleure résilience. De plus, l’Académie des sciences rappelle qu’une forêt en libre évolution permet d’assurer le meilleur stockage de carbone. On ne peut pas terminer ce tour d’horizon des ILS sans évoquer les compensations financières. Dans les Vosges du Nord, avant le cas de la forêt communale de Lichtenberg, il y a eu d’autres exemples d’ILS financés, en compensation de la ligne à grande vitesse Paris-Strasbourg qui a détruit une partie de forêt, par un programme européen Life biocorridor entre les Vosges du Nord et la forêt du Palatinat. Dans ces deux cas, les ILS ont été installés dans des forêts communales, mais pour des périodes n’excédant pas celui des aménagements forestiers et avec des montants inférieurs à celui de Lichtenberg. Depuis 2023, le WWF France a lancé un fonds nature impact pour mettre en place diverses actions au profit de la nature en forêt dont des zones en libre évolution ou pleine naturalité que ce soit en forêt communale ou privée. Ces actions ont fait l’objet d’une Obligation Réelle Environnementale de 99 ans. Le financement est assuré par des mécènes (entreprises et donateurs) et ces fonds ne sont pas liés à une compensation du type crédits carbone. On pourrait se réjouir que des financements publics ou du mécénat permettent de protéger des forêts et cela sans verdir des entreprises dont les activités contribuent au changement climatique et/ou à la sixième extinction des espèces. Mais outre que cela restera modeste en termes de surface protégée, la protection contre paiement pose question. Payer un propriétaire de forêt pour qu’il ne l’exploite plus montre la prégnance de l’économie sur toute autre considération. Et si c’est la compensation qui détermine la décision de protéger, alors que se passera-t-il au terme de la durée du contrat ? Par ailleurs, il existe des personnes qui n’exploitent pas leur forêt ou en achètent pour les laisser évoluer librement. Tant qu’un propriétaire forestier (Etat, commune ou privé) ne mettra pas une partie de sa forêt en libre évolution de façon spontanée et réfléchie, c’est que nous continuerons à vivre dans une civilisation anti-nature qui ne voit la forêt que comme une ressource financière, qu’elle soit liée à la coupe de bois ou à une protection contre compensation. L’ILS est un leurre créé par l’ONF pour faire diversion par rapport à l’industrialisation des forêts publiques, vocation clairement affichée dans le programme national de la forêt et du bois 2016-2026 : « Adapter les sylvicultures pour mieux répondre aux besoins des marchés ». L’îlot de sénescence est le vieil arbre qui cache la forêt rajeunie ! Ce rajeunissement passe par la décapitalisation des gros arbres, ce qui est présenté habilement sous l’expression « dynamiser la gestion forestière ». Le rajeunissement et l’artificialisation des forêts françaises est tel que le ministère de la Transition Écologique et de la Cohésion des Territoires a lancé la rédaction d’un Plan National d’Action sur les Vieux Bois et les forêts subnaturelles, ou ce qu’il en reste. Enfin, l’ILS est un os à ronger pour les protecteurs de la nature qui, pendant qu’ils discutent de leur taille, de leur nombre et de leur composition, ne se focalisent pas sur la gestion des 99 % de la matrice forestière. Au lieu du 1 % d’ILS dans une forêt rajeunie sur 99 % de la surface, les forêts publiques devraient avoir 10 à 15 % (voire plus selon les cas) d’ILS de taille moyenne (10 à 20 ha) et augmenter le degré de naturalité sur le reste, c’est-à-dire allonger les durées de régénération et de récolte pour favoriser un couvert permanent, adopter des diamètres d’exploitabilité pour avoir des gros et très gros bois (plus de 70 cm de diamètre) supports d’une économie à haute valeur ajoutée, augmenter les peuplements en futaie irrégulière mélangée et renoncer aux espèces allochtones. Ces mesures sylvicoles sont une meilleure garantie de résistance et de résilience face au dérèglement climatique que le rajeunissement des forêts. Protéger les stades âgés dans une forêt soumise aux pressions d’une société avide de bois pose deux questions. La première est de savoir s’il est mieux de protéger plusieurs îlots de petite taille qu’un seul site de grande taille, en clair choisir entre l’archipel et le site unique. Il s’agit là d’une question de fond de la biologie de la conservation. La réponse dépend des espèces visées par la protection, mais aussi du contexte forestier dans lequel se trouve la zone protégée. La seconde question est de savoir quelle gestion sylvicole est pratiquée en dehors des zones de sénescence. Si elle va dans le sens de la naturalité, alors à surface égale, l’option de l’archipel peut se défendre face au site unique. Si elle vise à rajeunir et artificialiser la forêt par des coupes rases et des plantations mono-spécifiques, le site unique est la seule option pour éviter les aléas liés à la gestion en périphérie. Mais dans tous les cas, si on vise à protéger les processus dynamiques et tous les stades de la sylvigenèse, seul le site unique de l’ordre de plusieurs milliers d’ha permet d’atteindre cet objectif. * Ecologue (1) Ensemble d’arbres déracinés accidentellement (le plus souvent par des vents violents) et jonchant le sol (source : Wikipedia). Photo du haut : ilot de sénescence en bordure d’un sentier très fréquenté dans les Vosges du Nord © J.C. Génot L’article Un îlot de sénescence : combien ça coûte ? est apparu en premier sur Journalistes Écrivains pour la Nature et l'Écologie. Texte intégral (4771 mots)






(2) L’ONF possède 6 directions territoriales : Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté, Centre Ouest-Aquitaine, Grand-Est, Seine-Nord et Midi-Méditerranée
(3) Laurent Larrieu, Alain Cabanettes, Antoine Brin, Christophe Bouget & Marc Deconchat. 2014. Tree microhabitats at the stand scale in montane beech–fir forests: practical information for taxa conservation in forestry. Eur. J. Forest Res. 133 : 355–367. DOI 10.1007/s10342-013-0767-1
(4) Oliver Jakoby, Christine Rademacher & Volker Grimm. 2010. Modelling dead wood islands in European beech forests : how much and how reliably would they provide dead wood? Eur. J. Forest Res. 129 : 659–668. DOI 10.1007/s10342-010-0366-3
(5) C. Bouget & G. Parmain. 2015. Effects of landscape design of forest reserves on Saproxylic beetle diversity. Conservation Biology 00 : 1-11. DOI: 10.1111/cobi.12572
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