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la Maison commune de la décroissance

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07.08.2026 à 11:57

Introduction de la rencontre avec André Gorz – (f)estives 2026

Arthur Zarrouki

(135 mots)

Un retour en vidéo de l’introduction de la rencontre avec André Gorz de nos (f)estives 2026 : pourquoi s’intéresser à André Gorz ?

Entre point de méthode (savoir lire et discuter collectivement d’un texte), brève présentation de la décroissance et ce qui a conduit à choisir André Gorz pour notre rencontre :

  • Parce qu’il parle explicitement de décroissance
  • Parce qu’il ne réfléchit pas toujours dans un « style marxiste »
  • Parce que ses domaines de réflexion croisent les piliers politiques de la décroissance

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31.07.2026 à 18:12

Arthur Zarrouki

Arthur Zarrouki

(325 mots)

Militant décroissant, aspirant militant-chercheur.

Membre depuis 2025 de la Maison commune de la décroissance, et d’Atler Kapitae depuis 2024.

Avec une double casquette côté MCD, bénévole en premier lieu, et « salarié » depuis avril 2026, comme coordonnateur du plaidoyer et des partenariats.

Après plus d’une douzaine d’années dans l’industrie chimique (essentiellement en Recherche & Développement), il fut temps du grand bon en avant. Soyons honnête, tout autant pour contribuer plus positivement à la société que suivre ce qui m’anime.


Docteur en chimie de l’Université Claude Bernard Lyon 1 (2017)
Diplômé du master Degrowth: Ecology, Economics and Policy de l’Université de Barcelone (2026)


Mes compétences sont en construction (mais ne le sont-elles pas toujours ?)
Avec pour intérêt principal la décroissantologie et la philosophie politique.

Mes domaines d’interventions :

  • Définition générale de la décroissance
  • Corpus théorique (concepts, méthodes et thèses) de la MCD
  • Les freins à la décroissance
  • Agriculture et alimentation (en lien avec Alter Kapitae)
  • Chimie, en particulier des polymères (on ne sait jamais…)

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31.07.2026 à 15:33

Conférence sur le frein politique de Michel Lepesant – (f)estives 2026

Arthur Zarrouki

(303 mots)

S’il fallait ne choisir qu’un seul frein qui s’oppose à une transition décroissante pour passer d’une société de croissance que nous rejetons à une post-(dé)croissance que nous espérons, ce serait le frein politique.

📈 Parce qu’à la suite de Serge Latouche, nous pensons que la domination de la croissance économique ne peut pas s’expliquer par des raisons économiques…
Cette domination n’est possible que par la « colonisation des imaginaires » (nos valeurs, nos normes, nos héritages, nos attachements, nos récits, nos modes de vie…).

⁉ Mais quelle domination pour expliquer la colonisation de nos imaginaires ?
Là encore, nous pensons que la domination culturelle ne peut pas s’expliquer par des raisons culturelles…

💡 À la MCD, nous proposons une hypothèse politique :
➡ Cette emprise culturelle qui est la cause de l’emprise économique n’est que l’effet d’une domination politique, celle du régime politique de croissance !

Un retour en vidéo de la conférence sur le frein politique, par Michel Lepesant, dans le cadre du focus, sur les freins à la décroissance, des (f)estives de la décroissance 2026.


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30.07.2026 à 17:17

Les freins à la décroissance : un retour concluso-introductif

Arthur Zarrouki

Texte intégral (11305 mots)

1. Un petit échauffement

Lors des (f)estives de l’été 2025, un thème s’est naturellement imposé lors de la déclusion pour le focus de nos prochaines (f)estives, de cette année donc : celui des freins à la décroissance.

Contrairement à ce que certains se plaisent à penser, la décroissance n’est pas hégémonique, ni même mainstream.

Sa présence sporadique dans le débat public, notamment les médias, n’est pas une condition suffisante. Et à notre sens ni même une satisfaction, fût-elle mince, tant sa représentation est en général caricaturale, et au mieux réductrice (en particulier à sa dimension économique).

De même, prétendre que le combat culturel serait gagnant, que les idées de la croissance auraient un soutien majoritaire, ne serait-il pas naïf ? Dans quel monde faut-il vivre pour penser cela ? Pas le nôtre en tout cas. Plus encore, ne faudrait-il pas aussi y voir une inconséquence ? Celle d’entretenir l’idée qu’investir le champ des valeurs, ou en termes plus contemporains celui des imaginaires, serait suffisant ? Ne faudrait-il pas également s’intéresser à la forme ? Sans pour autant nier l’importance des valeurs, bien au contraire, nous pensons qu’il est primordial que ce soient les mêmes valeurs à chaque moment de la transition[1]. Pour critiquer quand on objecte à la croissance ; pour mobiliser quand on est sur une trajectoire de décroissance ; pour espérer quand on se projette en post-croissance.

D’autant plus que, si la décroissance semble être freinée, la croissance (avec son monde et son régime) semble quant à elle accélérer, sans égard pour les dégâts que sa traîne mortifère engendre, aussi bien sociaux qu’environnementaux, bref écologiques. N’est-ce pas d’ailleurs la pensée néoréactionnaire qui semble la plus à même d’imposer son hégémonie culturelle ?

Nous nous inscrivons dans les pas d’André Gorz[2], qui plaidait déjà en 1974, dans son article Leur écologie et la nôtre[3], pour une « écologie d’attaque » face à une « écologie de défense », qui serait quant à elle facilement récupérable par le capitalisme. L’histoire lui a malheureusement donné raison[4].

Nous pensons que c’est d’une décroissance d’attaque dont nous avons besoin. Pour ce faire, il nous semble prioritaire de s’attaquer aux freins à la décroissance plutôt qu’aux éventuels freins et obstacles que l’on pourrait imposer à la croissance. En particulier aux freins internes, que l’on s’impose nous-mêmes ; n’est-il pas d’ailleurs toujours plus méthodique et constructif de commencer par son autocritique ? 

Voilà pour l’introduction ; une autre, écrite en amont des (f)estives, vous offrira un autre éclairage : à consulter ici.



2. Autorisons-nous la route panoramique

Ou comment entrer dans un sujet, objet de la première demi-journée du focus.


a. La décroissance, qu’est-ce que c’est ?

Un des enjeux pour toute rencontre[5], plus encore lorsqu’elle aspire au travail intellectuel, est de ne pas tomber dans le piège de la tabula rasa. Nos rencontres s’inscrivent dans la continuité des travaux de la Maison commune de la décroissance (MCD), et avant elle pour n’en citer qu’un du Mouvement des objecteurs de croissance (MOC). Un autre écueil est l’illusion d’un socle partagé spontané, celui d’avoir la naïveté que tous les participants seraient au fait des travaux précédents de la MCD.

Plutôt une immersion en douceur qu’une plongée en eaux profondes immédiate. Nous avons donc proposé dans un premier temps d’établir un socle commun, constitué de constats, concepts et méthodes issus de l’activité de la MCD. Une des conditions pour ce faire fut d’accepter la superficialité : non pas viser à une compréhension fine de l’ensemble des éléments discutés, mais à leur identification par tous.

En premier lieu, visionner ensemble deux présentations synthétiques de la décroissance, non issues de la MCD. Une de Dessine-moi l’éco (en lien avec Le Monde) datant de 2014 (ici) et une de 2023, de Timothée Parrique pour le média Les éclaireurs (). Quels propos souligner dans ces extraits ? Prenons-en deux par vidéos (dans l’ordre) :

  • La décroissance est paresseusement réduite à sa dimension économique, et lorsqu’on s’aventure dans le champ des valeurs (l’individualisme, par exemple) c’est souvent pour le ramener aussitôt à ses manifestations économiques (le partage de l’emploi pour éviter le chômage, par exemple).
  • Le changement culturel que demande la décroissance est au mieux mis sur un même pied d’égalité que les crises, les pénuries, et même ici l’extinction de l’espèce humaine. Profitons-en pour rappeler la citation « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme »[6].
  • La décroissance comporterait deux volets : un culturel (qui demande une décroyance, la décolonisation de l’imaginaire de Serge Latouche) et l’économique (qui est une décrue maîtrisée, planifiée démocratiquement, juste, conviviale et sans perte de qualité de vie). Et au vu des indicateurs écologiques, la seule alternative à une décroissance choisie serait un effondrement subi (et subit).
  • La décroissance pourrait s’appuyer sur deux pieds : celui des expérimentations et celui de la théorie, tous deux biens musclés, avec une préférence pour le premier.

Quels constats en tire la MCD ? Soyons synthétiques :

  • L’extension de la critique décroissante de la croissance est cruciale, et s’arrêter au volet culturel est insuffisant, il est essentiel de la porter jusqu’au volet politique : celui du régime politique de croissance.
    • Face à l’économie de la croissance, pour une décrue économique.
    • Face au monde de la croissance, pour la décolonisation de nos imaginaires.
    • Face au régime de croissance, pour la repolitisation de nos vies.
  • Évitons de rentrer en décroissance à reculons, comme une consolation face au regret de la finitude du monde (et donc l’impossibilité d’une croissance infinie). Mais à l’inverse, penser qu’une réelle entrée en décroissance est volontaire, fruit de la réalisation que la croissance pour la croissance est absurde. Et le serait tout autant, quand bien même le monde serait infini : quand bien même donc.  S’extraire du paradigme de la croissance est une émancipation, non une consolation. Notons également que le regret de la finitude du monde est un moteur important de l’effondrisme.
  • Le risque de penser que les expérimentations (ou alternatives concrètes) puissent être suffisantes, et ce faisant se limiter à la faisabilité, au détriment de la visibilité et de la crédibilité. Et ce faisant entretenir les vieilles fables de la militance de gauche : de la préfiguration puis de l’essaimage et ensuite de la bifurcation. Reprenons à notre compte le constat de l’Atelier Paysan : « La doxa d’un « changement positif en marche », d’une transition « inéluctablement en route » est tenace et nous étouffe de son apolitisme assourdissant. »
  • Et en creux, de considérer que la théorie est suffisamment avancée, qu’il ne serait plus nécessaire de creuser davantage. Notre retour de la conférence d’écologie politique Pollen[7] se penche en détail les manquements théoriques (concepts, méthodes et thèses), encore criants, de la décroissance, ici de la sphère universitaire. En particulier rappeler que oui, les mots sont importants. La décroissance n’est pas la post-croissance. La décroissance n’est pas l’écosocialisme.

b. La décroissance, combien de variations ?

Afin d’appuyer l’importance du volet théorique, deux études universitaires ont été rapidement évoquées : Exploring the degrowth movement: A survey of conceptualisations, strategies, and tactics[8] et Varieties of degrowth: an analysis of archetypes[9].

La première étude est issue d’un sondage réalisé auprès des participants de la conférence internationale sur la décroissance de 2023 (sise à Zagreb). Un public convaincu a priori donc. L’étude vise à identifier, via une analyse statistique des réponses[10], des clusters en termes de stratégies et tactiques de transformations. Une revue exhaustive de cette étude serait instructive[11]. Quatre groupes ont été proposés :

  • Utopisme systémique[12] (23 % des répondants) :
    • « Il prône la prise du pouvoir d’État afin de mettre en œuvre des politiques efficaces, en s’appuyant sur la résistance non violente et des tactiques anti-propriété ».
  • Anarchisme antagoniste (21 % des répondants) :
    • « Il prône une opposition à l’autorité et aux hiérarchies au profit d’une libération collective par la résistance non violente et des tactiques anti-propriété ».
  • Limitarisme écologique (29 % des répondants) :
    • « Il prône la régulation et le rationnement des ressources limitées afin de garantir l’égalité par le biais d’une planification non marchande, pilotée par l’État, et d’une résistance non violente ».
  • Pragmatisme environnemental (27 % des répondants) :
    • « Il prône la « post-croissance » en adaptant l’économisme à l’écologie par le biais du réformisme et des marchés, tout en évitant les tactiques d’action directe ».

Sans les commenter en détail, soulignons qu’ils représentent effectivement une grande variété de stratégies, et qu’il nous semble déceler un tropisme écosocialiste (il le faut pour associer l’utopisme et la prise du pouvoir d’État)[13], et que l’on pourrait même se demander s’il serait déraisonnable de penser que certains d’entre eux (en particulier le pragmatisme environnemental) pourraient ne pas être réellement décroissants. Cela dit, ce courant prônerait la post-croissance et non la décroissance[14]… La question apparaît d’autant plus pertinente lorsque, pour le volet tactique, nous constatons un vaste rejet de la résistance non violente et des actions contre la propriété. Aurions-nous une telle « décroissance » en France ?[15]

La seconde étude, dont l’un des auteurs, soulignons-le d’emblée, est partner[16] chez McKinsey. Là encore, il serait intéressant de faire une revue exhaustive de cette étude[17], afin de consolider ce qui est pour le moment plutôt du registre de l’intuition. Ne faudrait-il pas y voir une offensive à bas bruit contre la décroissance, visant à neutraliser son pouvoir subversif ? Nous ne pouvons que le penser en constatant que parmi les quatre variétés de décroissance identifiées, deux auraient pour objectif « une croissance progressive et plus durable ». Ne faudrait-il pas y voir une volonté de dénaturer la décroissance, en élargissant, aux forceps, ce qu’elle pourrait signifier ? Pour in fine conduire à ce que la définition juste de la croissance ne soit que l’extrémité d’un continuum ? Il faut toujours prendre au sérieux les offensives, fussent-elles grossières. Peut-être même plus encore.

Ces deux études illustrent parfaitement, selon nous, l’importance cruciale du travail théorique (concepts, méthodes et thèses) que mène la Maison commune de la décroissance depuis de nombreuses années. Un projet politique peut-il être crédible s’il se satisfait de faire nombre au détriment du faire sens. Que penser du mariage de la carpe du lapin ?


c. La décroissance, pas de variations sans invariants

Évitons les faux procès. Il serait injuste de reprocher aux décroissants – qui s’opposent politiquement à la croissance, c’est-à-dire à la croissance pour la croissance – de s’opposer à toute croissance : il serait bête et méchant de s’opposer à la croissance des végétaux, ou encore des enfants[18]. Rappelons-le, quand nous critiquons la croissance c’est quand la croissance est pour la croissance.  Prenons l’exemple de notre défense de la vye sociale[19]. Nous ne défendons pas son essor sans fin, qui reviendrait à vouloir toujours plus de vye sociale. Ce serait retomber dans le piège de la croissance pour la croissance. Nous défendons plutôt, à terme, sa permanence, et à court terme une hausse qualitative, sa restauration même. La vye sociale n’a jamais disparu, il s’agit d’ailleurs de la plateforme sur laquelle la société repose[20]. En revanche notre société, en particulier de par son libéralisme (et toutes ses déclinaisons, néo-, hyper-…) sape la vye sociale, et ce faisant effrite ses propres bases, ou autrement dit ses conditions de possibilité[21]. Cette persistance, ou même résistance, de la vye sociale se manifeste tout particulièrement lors des catastrophes : l’entraide l’emporte et les comportements individualistes (délictueux ou non) sévèrement jugés.

De surcroît, il serait injuste de considérer qu’une critique politique de la variété, c’est-à-dire de la variété pour la variété, signifie une opposition systématique à toute variété. Ou en d’autres mots, voir ici une défense d’un dogmatisme, d’un catéchisme. Là encore, évitons les faux procès. En revanche, et c’est ici à nous de ne pas faire œuvre d’une pudeur de gazelle, il nous semble évident qu’un projet politique, et plus généralement une société, ne puisse exister sans un cadre commun. À la suite des réflexions épistémologiques d’Alain Testart[22] et de Bernard Lahire[23], nous considérons qu’il ne peut y avoir de variations sans invariants.

Questionner ce que seraient les invariants de la décroissance revient à poser un cadre, dans lequel devrait s’inscrire toute variantes de la décroissance. La tendance à l’adjectivation est aussi ancienne que vive. Et même pouvoir aller jusqu’à se féliciter de cette diversité, à partir du moment où toutes se revendiquent d’un même cadre commun, et ce faisant éviter toute contradiction fondamentale. Des divergences, oui, des contradictions quant aux fondements de ce qu’est la décroissance, non.

Peut-on raisonnablement espérer être crédible sans cohérence ? Notre est réponse est sans équivoque : non. Comme évoqué précédemment, certaines personnes[24] considèrent qu’il est possible de défendre des variantes de décroissance défendant « « une croissance progressive et plus durable ». Même si la ficelle est particulièrement grosse ici (et que l’on peut raisonnablement questionner leur intention), ne nous disculpons pas pour autant, nous décroissants. N’y aurait-il pas eu une paresse à définir ce qu’est la décroissance ?  Afin de s’assurer qu’elle puisse être crédible.

C’est à partir du constat que la nébuleuse décroissante avait négligé ce travail de crédibilité, au profit de la faisabilité et de la visibilité, qu’est née la Maison commune de la décroissance. Son objectif principal est le travail de définition du projet politique commun que se doit d’être la décroissance, et la MCD s’est donnée pour mission de réfléchir à ses conditions politiques de possibilités. Et ainsi, peut-être œuvrer à la mue de la nébuleuse décroissante en constellation ?

Pour ce faire, la MCD s’est attelée aux racines – concepts, méthodes et thèses – de la décroissance, conditions politiques de possibilité d’une décroissance politique, à même de contribuer à la repolitisation et à la coordination des déçus, critiques et opposants à la croissance, à son monde et à son régime.


d. La décroissance, quelques apports théoriques de la MCD

Voici ci-dessous les principaux concepts introduits lors de cette demi-journée introductive du focus.

  • La distinction rejet-trajet-projet (ici et )
    • Respectivement objection de croissance, décroissance et post-croissance. Il serait plus juste d’ailleurs de parler de post-décroissance[25].
  • Les 4 images de la décroissance (ici et là en vidéo) :
    • L’image du noyau (et ses rayons) de la décroissance (ici et là en vidéo) :
      • Quoi ? La définition (ici) : l’opposition politique à la croissance
      • Pour quoi ? Le fondement (ici) : la double autolimitation plancher-plafond
      • Vers quoi ? L’objectif (ici) : le soin de la vye sociale
      • Comment ? Le mobile (ici) : l’économie politique de l’abondance
    • L’image de l’iceberg (ici et là en vidéo) : l’extension de la critique décroissante de la croissance
    • L’image de l’arbre politique (ici et là en vidéo) : la politisation de la décroissance
    • L’image de la permapolitique (ici et là en vidéo) : la coordination de la décroissance

D’autres apports théoriques ont également été brièvement mentionnés lors de cette première demi-journée, notamment face à la question, vive, de l’urgence, ou encore celle de notre relation à l’histoire.

  • La distinction entre se préparer, provoquer et prédire (ici)
  • La contingence et le buisson (ici et )
  • La décroissantologie (ici)

Et enfin une conférence riche en théorie, de Michel Lepesant, sur le frein politique, qui a fait l’objet d’une demi-journée dédiée et dont le compte rendu est d’ores et déjà disponible.


e. La décroissance, s’inspirer de la néoréaction ?

Cette dernière réflexion s’appuie sur l’excellent livre d’Arnaud Miranda (Les lumières sombres – Comprendre la pensée néoréactionnaire, 2025, Gallimard – Le Grand Continent), dont une recension est à découvrir sur notre site.

Disons-le d’emblée, cela ne signifie absolument pas qu’il faudrait s’en inspirer sur le fond, si ce n’est constater a posteriori que ce que nous défendons s’inscrit parfaitement en opposition, en miroir, à ce qu’ils proposent. Mais s’en servir pour rappeler l’importance cruciale d’établir ce commun propre à chaque projet politique. D’ailleurs, il est intéressant de noter que ce consensus se serait fait plutôt naturellement, alors que ce n’est absolument pas le cas pour la décroissance. N’avons-nous pas pourtant le commun bien plus à cœur qu’eux ? Et comment surmonter ce frein de la variété ? Nous pensons qu’un manifeste pourrait être un bon premier pas, et avons à ce titre contacté nos camarades québécois (Polémos[27]) et français (Alter Kapitae[28]). Les discussions sont en cours, nous espérons qu’elles aboutiront. Le faire seul aurait moins de sens et de portée : ce projet de manifeste décroissant nous semble absolument essentiel.

Sans plus attendre, et vu qu’il se dit qu’une image vaut mille mots, prenons-en acte !



3. Quels repères pour les freins ?

L’objectif initial de ce focus était double. En premier lieu l’identification des freins à la décroissance, et en deuxième lieu tenter de proposer une matrice d’analyse, afin d’y faire face au mieux.

Et là encore, afin de ne pas partir les bras vides, une première proposition, volontairement luxuriante, voire invasive, a été proposée. Il est toujours plus facile d’élaguer que de faire pousser ; et l’exemple stimule la réflexion. Et notre expérience nous permet de savoir d’avance que la simplicité a du bon, et que toute matrice complexe ne peut qu’être mort-née.

Il nous est vite apparu, et nous nous aventurons déjà dans la conclusion, que le sujet de l’identification des freins était déjà suffisamment vaste pour nous occuper pleinement pendant les trois journées du focus. Et a posteriori de réaliser qu’un tel travail, méthodique et complexe, peut difficilement se réaliser au sein d’un groupe nombreux et divers. Ne jetons donc pas dès maintenant bébé avec l’eau du bain, la classification des freins pourrait mûrir, et partageons donc tout de même notre proposition (presque) initiale. Et retenons les critères qui ont semblé les plus prometteurs :

  • La localisation : interne ou externe (en lien avec l’image du noyau et ses rayons)
  • L’enjeu : faisabilité, visibilité ou crédibilité (en lien avec l’image de l’arbre politique)
  • Le volet : économique, culturel ou politique (en avec l’image de l’iceberg)
  • L’acteur : ennemi, adversaire, allié ou camarade (en lien avec l’image de la permapolitique)


4. Encore faut-il les identifier !

Comment décrire le plus simplement nos rencontres ? Un moment où la recherche-réflexion menée par la MCD se nourrit de la réflexion collective. Et une opportunité de rencontres, entre nous et avec, nous l’espérons toujours, le nous en devenir.

La recherche des freins est donc bien évidemment orientée, à partir des travaux et intérêts de la MCD. L’objet n’est par exemple absolument pas d’identifier les projets néfastes qu’il faudrait empêcher ou les ruines, matérielles ou institutionnelles, qu’il faudrait démanteler. Et pourtant, il serait légitime de les considérer comme des freins. Prenons un exemple, bien évidemment que l’existence des multinationales est un frein à la décroissance, en revanche il nous semble plus intéressant de s’intéresser à ce qui fait qu’elles existent, ou autrement dit ce qui permet qu’elles soient encore tolérées, voire acceptées. En tant que MCD, notre intérêt porte donc sur les freins amonts.

À titre d’exemple, quant au régime de croissance, de nombreux éléments que l’on peut qualifier de freins ou d’effets (individualisme, neutralisme…) font l’objet du travail de la MCD depuis de nombreuses années. Ils ont d’ailleurs, avec d’autres freins, été le sujet de la matinée sur le(s) frein(s) politique(s). Pour rappel, un compte rendu est disponible en ligne.


a. Une première exploration d’ensemble

Allons-y, identifions. Une première étape à partir de l’excellent article La décroissance, soumission durable ou émancipation d’Yves-Marie Abraham[29], publié dans le premier numéro d’une « revue de changement social radical », Les Amanites. Publication à l’été 2026 d’ailleurs, quelle chance pour nous, tant le contenu est aligné avec l’objet de notre focus. Un compte rendu dédié à ce moment est disponible. Nous avons l’intention de proposer au site des Amanites, sinon à Polémos qui est le site des camarades québécois, une réponse en forme de soutien à ce texte qui nous a enthousiasmés pour une forte raison : c’est un texte en faveur d’une décroissance politique, qui sait parfaitement garder ses distances avec les effondristes.


b. Une revisite du livre de la MCD

Il nous a semblé intéressant de relire notre livre La décroissance et ses déclinaisons (2022, Utopia) à l’aulne de la question des freins. En particulier sa première partie dont a été fait un arpentage. Un résumé (avec un glossaire) est disponible, mais nous vous invitons à lire le livre !

▼Une courte présentation du livre de la MCD (et son glossaire)

La première partie de notre livre visait à cartographier et répondre aux idées reçues sur la décroissance, classées en deux catégories : les clichés (les idées reçues qui viennent des critiques de la décroissance) et les malentendus (les idées reçues qui viennent des partisans de la décroissance).

Ses idées reçues incarnent des freins, provenant de l’extérieur (les clichés) et de l’intérieur (les malentendus) du mouvement décroissant. L’objectif initial était de travailler sur la classification des freins à partir du travail déjà effectué, mais il est vite apparu que l’on se contenterait de l’identification de freins. Les plans sont, paraît-il, faits pour être changés. Et c’est en forgeant qu’on devient forgeron (ou pour les latinistes, fabricando fit faber).

Leur revisite a permis de confirmer la pertinence des freins identifiés à la lecture d’Yves-Marie Abraham. Fort heureusement d’ailleurs, l’inverse aurait été quelque peu problématique… Et avec tout de même quelques ajouts, en voilà certains :

  • Frein de la perfection : pourquoi la décroissance (ou plus généralement toute proposition alternative) devrait être parfaite avant d’être crédible. Ou en d’autres mots, faudrait-il attendre une solution parfaite à tous les problèmes rencontrés avant que la décroissance puisse être considérée ? Cela apparaît d’autant plus problématique lorsque les faillites de notre société croissanciste (et capitaliste, productiviste, industrialiste…) sont manifestes. Ses thuriféraires ne manquent jamais de les oublier, l’indulgence à géométrie variable est particulièrement facile.
  • Frein de l’exemplarité : ou comment vouloir faire taire quelqu’un et étouffer dans l’œuf toute velléité de changement radical. Sois parfait dans ta vie, et que tous tes actes et choix soient absolument alignés avec ce que tu proposes. Terrible dispositif de dépolitisation, violent du reste. Comme s’il était possible de vivre hors du monde, et sauf preuve du contraire, il n’en existe pas un autre. Pour être plus explicite, il n’est pas contradictoire d’avoir un portable, dans le monde du portable (faire autrement n’est certes pas impossible mais particulièrement difficile), et de souhaiter un monde sans portable, et à ce moment-là de s’en séparer avec satisfaction.
  • Frein des cavernes : la caricature est souvent de mise, pourquoi se fatiguer avec la nuance ? Critiquer la technologisation du monde, et voilà que vous défendriez un retour au Paléolithique ! Critiquer la richesse, et voilà que vous défendriez la misère ! Critiquer la modernité, et vous voilà réactionnaire ! Les exemples ne manquent pas. Ce frein est particulièrement insidieux, car au-delà du rejet que cela susciter chez les non convaincus, il conduit souvent le partisan à l’autocensure, en particulier à ne pas oser affirmer que certains retours en arrière sont effectivement défendus. Qui a déjà fait de la randonnée sait que progresser demande parfois de rebrousser chemin.
  • Frein de l’autre : et des graves conséquences auquel conduit le fait d’oublier que l’autre c’est nous ! En politique, comme dans la vie quotidienne d’ailleurs, il est vital de savoir de se décentrer[30], pour permettre la rencontre, pour oser espérer la discussion, et pour œuvrer pour l’intérêt général[31]. Un exemple typique est la question démographique. Ou comment les malthusiens de tout poil, pour certains avec une ambition humaniste, en viennent à prôner des mesures inhumaines : n’y aurait-il finalement pas du bon aussi dans la stérilisation (forcée) ? La pente est d’autant plus glissante que l’on n’est pas directement concerné par la question (ici dans les pays occidentaux). Encore une fois, se décentrer, ou à la suite de John Rawls : savoir juger sous un voile d’ignorance[32].

Permettons-nous de conclure avec un écart, un sujet qui n’a pas été discuté lors des (f)estives. Tout en étant bien évidemment présent, implicitement : qu’est-ce que la discussion ? Quelles sont les conditions pour que discussion il puisse y avoir ?

Effectuons donc un bref survol de la discussion[33]. Elle n’est pas aisée, il s’agit d’une capacité qui se travaille, plus encore lorsque l’opinionisme règne. La discussion n’est pas le débat, où chaque participant se contente de partager ses arguments (et souvent de seulement les réciter, voire de les ânonner). Elle consiste à aller au fond des choses, en discuter avec bienveillance, voire dans un esprit de camaraderie (qui demande de la confiance, de l’honnêteté et le courage des discussions difficiles). En d’autres mots, un processus partagé de découverte, une aventure parmi les idées.

Il nous semble donc toujours important, en particulier lors du travail militant, et plus encore lorsque plusieurs organisations sont impliquées, de veiller à la mise en place d’un cadre le plus propice possible à la discussion. Il s’agit d’une question de méthode. Inspirons-nous de ce que John Dewey nomme « vertus épistémiques »[34] :

  • Ouverture d’esprit (open-mindedness) : comme disposition aux suggestions nouvelles contre une clôture trop rapide de la discussion ;
  • Concentration (whole-heartedness, single-mindedness) comme disposition au maintien de la coordination de ses phases contre la dispersion de l’expérience, et comme détermination à la suivre jusqu’au bout pour voir où elle mène ;
  • Responsabilité comme disposition à accepter les conséquences de la discussion malgré le caractère éventuellement déplaisant du résultat d’un point de vue personnel.

c. Que disent les contempteurs et les partisans de la décroissance

L’idée de ce double atelier était de poursuivre l’identification des freins, et idéalement leur classification. Et ce à partir d’une étude critique de discours contemporains (pour l’essentiel) sur la décroissance, soit la défendant soit la critiquant. En vidéos (ici pour les partisans de la décroissance et là pour ses contempteurs) et en écrits. Respectivement le premier chapitre du livre Plaidoyer pour une décroissance heureuse[35],[36], et un article du Point, publié en juin 2025, de Thomas Lepeltier : Timothée Parrique, l’illusionniste de la décroissance.Titre aussi vache que le contenu est de mauvaise foi, mais particulièrement pour pointer les freins, et les manquements de la décroissance.

Là encore l’identification de freins déjà rencontrés, mais également des variations et des nouveaux, partageons-en quelques-uns :

  • Frein du tous : À savoir l’entretien du mythe démobilisateur selon lequel pour qu’un projet politique puisse advenir il serait nécessaire qu’il soit accepté par l’ensemble de la population (ou la majorité dans sa version minimaliste). Acceptabilité qui rime souvent avec désirabilité, et qui conduit à délaisser les champs du faisable et du tolérable. Nous n’acceptons pas ce monde, et pourtant nous le tolérons, autrement il n’existerait déjà plus.
    • Précisons, accepter ce monde revient à adhérer à ce monde, plus ou moins bien évidemment. Tolérer ce monde revient à supporter ce monde, sans y adhérer. Et cette distinction acceptable ou tolérable peut bien évidemment être étendue à chaque élément de ce monde : une politique publique (par exemple la réforme des retraites), une norme culturelle (par exemple le travail (salarié)), et même dans nos relations interpersonnelles (par exemple avec un voisin). Nous nous permettons d’insister car cette distinction n’est pas triviale, et elle nous apparaît très importante[37],[38]. Clarifions plus encore, en assumant manichéisme et caricature, en continuant avec deux de ces exemples :
      • Une réforme des retraites injustes, contre laquelle nous nous mobilisons en masse. S’il se trouve (et là toute ressemblance avec la réalité serait bien évidemment fortuite) qu’elle est votée et appliquée, que ferions-nous ? Continuerions tout de même la lutte, sans s’arrêter et sans attendre un revirement politique, car elle serait intolérable ? Ou à l’inverse, tout en continuant à la considérer comme inacceptable, n’accepterions-nous pas de la subir, de la supporter ? La réalité semble démontrer que nous la tolérons… Nous y compris.
      • Que faire face à un voisin bruyant[39] ? Il existe des seuils d’acceptation et de tolérance. La soirée a été bruyante, mais ce n’est qu’une fois l’an, pour son anniversaire qui plus est. Engendrer un tel désagrément à ses voisins m’apparaît acceptable. En revanche, si les soirées venaient à se multiplier, peut-être que l’agacement guetterait, et qu’au-delà d’un certain seuil le comportement de mon voisin ne serait plus acceptable car excessif (ce n’est pas correct de se comporter ainsi) mais suffisamment tolérable pour ne pas être prêt à le vouloir expulsé. Mais au-delà d’un certain seuil, celui de tolérance, ne serions-nous pas prêts à œuvrer (sans répit) à son expulsion ?
    • Considérer qu’il est plus important pour un projet politique d’être tolérable qu’acceptable revient donc à dire que nous ne leur demanderons pas plus que ce que nous faisons déjà, celui de tolérer un monde qu’ils n’accepteront peut-être pas.
  • Frein de la naturalisation : ou comment couper court à toute discussion. C’est dans la nature, et puis c’est tout, voire et c’est très bien ainsi. Écoutons Jean-Marc Jancovici : « personne n’accepte qu’on nous vende moins, c’est biologique, ça c’est pareil… », tout un programme de dépolitisation. Laissons la biologie aux biologistes, et il ne me semble pas qu’ils aient identifié un facteur biologique du « toujours plus ». De même, laissons l’anthropologie aux anthropologues, et écoutons les caractères « archaïques » de l’humanité qu’ils découvrent, plutôt que de les inventer. Un poil plus sérieux, non ?
  • Frein de la retenue : qui fait écho, en partie et entre autres, au frein des cavernes. Face à une critique, d’autant plus lorsqu’elle est radicale, il est courant de s’atteler en premier lieu à atténuer la crainte qu’elle pourrait (légitimement ou non) susciter. En particulier face aux caricatures, mais ne faudrait-il pas à l’inverse démarrer en insistant sur la dimension radicale de la proposition ? En d’autres mots, rester dans le champ des causes, et ne pas se laisser entraîner dans le champ des effets, à ne désarmer que dans un second temps. Quitte à oser nous-mêmes oser un peu plus la caricature ? Faut-il n’être que sérieux face à des clowns ? 
  • Frein du progrès : et là encore il fait écho au frein des cavernes, sans se superposer exactement pour autant. En avant, marche, et le chemin plus court est la ligne droite. Et l’histoire de l’humanité ne serait-elle pas avant toute chose la marche du progrès ? Demanderait-on à Prométhée de rendre le feu ? Peut-être l’aurait-on pu s’il n’avait pas souffert… Quelle idée d’avoir un foie ?
  • Frein de la connerie : et arrêtons-nous là avant d’y succomber à notre tour. L’humanité serait-elle capable de se saborder cognitivement ? Ce serait effectivement particulièrement embêtant…

Des freins, nous n’en manquons pas, je pense que cela est maintenant clairement établi.



5. Puis y faire face…

L’intérêt de la classification était double, mieux les identifier pour mieux les comprendre, et peut-être aider ainsi à les hiérarchiser. Non pas dans l’absolu, ce serait difficile, si tant est que cela soit possible. Et puis ce serait probablement inepte. En revanche, la question devient intéressante lorsqu’elle est située, par exemple suivant que l’on soit militant ou sympathisant décroissant.  

Prenons un exemple, en tant que militant décroissant, nous semble-t-il plus facile de surmonter le frein de l’apolitisme ou le frein de l’industrialisme ? En d’autres mots, nous semble-t-il plus facile de discuter avec un militant écologiste techniciste (au hasard, un shifter[40]) ou un militant communiste progressiste (au hasard, un membre de la PaduTeam[41]) ? Aucune réponse ne s’est imposée, et c’est très bien ainsi. N’invisibilisons pas la dimension personnelle du militantisme, nous n’avons pas la même sensibilité, la même histoire ou les mêmes intérêts.

De proche en proche, se dessine quelque chose, non pas la matrice d’analyse attendue initialement, mais une autre tout aussi prometteuse, un outil pour faire face à ces freins. En particulier dans les discussions militantes, ou plus généralement pour le plaidoyer de la décroissance. Là encore, un travail à continuer.

Sans s’attaquer aux freins, il serait déraisonnable de prétendre œuvrer à un changement. En revanche, n’oublions pas qu’il est possible de le faire de multiples manières. Nos images de l’arbre politique et de la permapolitique l’illustrent parfaitement.

Qu’entendre par s’y attaquer alors ? Rechercher des leviers ? Effectivement cela semble être une bonne description. Non sans risque, car l’aborder ainsi peut conduire à un tropisme pour l’action au détriment de la réflexion[42]. La pente est glissante.

En effet, par leviers n’entendons-nous tous pas essentiellement la possibilité d’une transformation de l’extérieur ? Faire bras de levier, appliquer une force pour faire pivoter un obstacle qui serait sur ce chemin ? À l’inverse, a minima du point de vue de la MCD, nous pensons qu’il est prioritaire de se pencher sur nos obstacles intérieurs. L’autocritique est importante. Non pas individuellement mais collectivement, en tant que décroissants. Afin de faire face à tous ces dispositifs qui nous empêchent, et soyons honnêtes, auxquels nous nous soumettons parfois volontairement[43]. Après ce préambule, le terme leviers peut tout à fait nous convenir.

Le risque de privilégier l’action à la réflexion, de ne considérer que les leviers comme outils de transformation de l’extérieur, n’arrive pas seul. À vouloir transformer ici et maintenant, agir et donc attendre des résultats, la crise d’espoir est vite arrivée. Préférons-lui la cure d’espérance. Il est important de faire attention à ne pas confondre l’espoir (la croyance dans la réussite) et l’espérance (le désir de la réussite), car celui qui y va en étant porté par ses espoirs ne tarde jamais, devant les échecs répétés, à désespérer de la résistance alors que celui qui est porté par l’espérance trouve dans la valeur de ses résistances les forces de sa mobilisation durable.

Ne faudrait-il pas considérer qu’identifier est déjà agir ? Que connaître est déjà combattre ? En particulier pour les freins internes, où cela semble même indispensable, mais aussi pour les freins externes. Nous pensons que oui.

D’autant plus pour l’action de la MCD, qui se situe en zone 5 de la permapolitique[44], que l’on pourrait qualifier pour la décroissance de zone de décroissantologie[45]. Construite sur le principe de la permaculture, il existe cinq zones (de la plus fréquentée à la moins fréquentée) de nature différente (et sans hiérarchie, à chacun selon son engagement, ses intérêts), et toutes essentielles. Quitte à caricaturer, de la réalité du quotidien (Zone 1) à la radicalité idéologique (Zone 5). Nous n’avons pas la naïveté de penser que l’absolue cohérence recherchée en zone 5 pourrait un jour réellement voir le jour. En revanche, nous avons la certitude qu’elle est indispensable, telle l’étoile polaire, pour ne pas se perdre en chemin. Un horizon d’espérance.

En tant que décroissantologues militants, notre premier objectif ne serait-il pas tant de la rendre possible que d’œuvrer à ne pas la rendre impossible ? C’est-à-dire d’assurer que les décroissants dans toutes les autres zones aient les outils (que sont les concepts, les méthodes et les thèses qu’offre la théorie) pour œuvrer à la transformation de notre société ? Et pour ce faire, il est aussi important de savoir se situer, dans son action bien sûr (dans quelle zone suis-je ?), mais aussi dans quelle continuité je m’inscris (ici la décroissance). Ce qui demande l’existence d’un cadre clair, commun. Nous n’en sommes pas là. Et donc, sans attendre, nous nous attaquons à ce frein, celui de la variété, avec le projet du manifeste décroissant, déjà mentionné. 

Et puis, voilà, là aussi sans attendre, je m’arrête ici[46]. Il est temps.




[1] La question des valeurs est d’ailleurs largement abordée dans la Fresque de la décroissance que la Maison commune de la décroissance développe depuis plus d’un an maintenant. Ces (f)estives ont d’ailleurs été l’opportunité d’y réfléchir collectivement, avec différentes modalités.

[2] La (R)encontre de nos (f)estives 2026 portait sur les apports d’André Gorz à la décroissance. Un compte rendu est accessible en ligne sur notre site : https://ladecroissance.xyz/2026/07/20/apports-gorz-decroissance-politique/.

[3] Ce texte, paru en avril 1974 dans le mensuel écologiste Le Sauvage, a été publié en 1975 aux éditions Galilée, sous le nom de Michel Bosquet, en introduction du recueil Écologie et politique. Il est accessible gratuitement sur le site du Monde diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027.

[4] Nous vous invitons à lire la recension par Michel Lepesant du livre Pourquoi l’écologie perd toujours (2024, Seuil) de Clément Sénéchal : https://ladecroissance.xyz/2024/10/31/pourquoi-lecologie-perd-toujours/

[5] La MCD est d’ailleurs particulièrement vigilante quant à la qualité de ses rencontres, et à ce titre propose des méthodes de partage et de discussion : https://ladecroissance.xyz/2018/06/02/methodes-des-festives/

[6] Dont la paternité n’est pas clairement établie, a priori l’un de ces deux philosophes : Slavoj Žižek ou Fredric Jameson.

[7] Figure notamment dans ce retour un inventaire non exhaustif des apports théoriques de la Maison commune de la décroissance.

[8]Fitzpatrick, N., Eversberg, D., Schmelzer, M. Exploring the degrowth movement: A survey of conceptualisations, strategies, and tactics. Energy Research & Social Science. (2025). Volume 124. https://doi.org/10.1016/j.erss.2025.104045.

[9] Kirchherr, J., Jansen, D. & Hartley, K. Varieties of degrowth: an analysis of archetypes. J. Ind. Ecol. (2026). https://doi.org/10.1007/s44498-026-00115-y.

[10] Via une analyse en composantes principales (ACP en français, PCA pour principal component analysis en anglais). À découvrir sur Wikipedia pour les plus curieux : https://fr.wikipedia.org/wiki/Analyse_en_composantes_principales

[11] Comprenez-le comme un appel à contribution.

[12] L’ensemble des traductions sont les nôtres.

[13] Voire même un sacré tropisme écosocialiste si l’on fait l’effort d’un regard historique, en particulier la différence entre le socialisme utopique (https://fr.wikipedia.org/wiki/Socialisme_utopique) et le socialisme scientifique (https://fr.wikipedia.org/wiki/Socialisme_scientifique), l’écosocialisme s’inscrivant bien plus dans les pas du second. 

[14]Nous vous invitions à nouveau à consulter notre retour de la conférence d’écologie politique Pollen, où la question lexicale est largement abordée, notamment entre degrowth et post-growth d’une part, et entre décroissance et degrowth d’autre part.

[15] Il peut être intéressant de lire le communiqué d’Atler Kapitae actant sa non-participation à l’édition 2026 (finalement annulée) de Décroissance, le festival (à consulter ici). 

[16] Partenaire en français, le plus haut niveau hiérarchique dans les cabinets de conseil, ce qu’on appellerait dans un cabinet d’avocats un associé.

[17] Là encore, comprenez-le comme un appel à contribution.

[18] La distinction conceptuelle sur les types de croissance – présentée dans le premier chapitre de Plaidoyer pour une décroissance heureuse (2023, PUF) de Kallis, Paulson, D’Alisa et Demaria – est particulièrement intéressante. Plus précisément, ils distinguent trois types dans les rythmes de croissance : la croissance cyclique, perpétuelle et composée. Sans rentrer dans les détails, nous défendons ici la croissance cyclique, qui est entre autres celle de la croissance biologique. La croissance perpétuelle et la croissance composée sont des inventions humaines, particulièrement récentes du reste.

[19] Quelques articles de notre site pour approfondir ce concept : Objectif (désirable) : la vye sociale (https://ladecroissance.xyz/obectif-desirable-vye-sociale/), La vie sociale (https://ladecroissance.xyz/2019/09/10/vie-sociale/), La décroissance comme plaidoyer pour la vie sociale (https://ladecroissance.xyz/2022/10/09/la-decroissance-comme-plaidoyer-pour-la-vie-sociale/) et Où a lieu la vie sociale (https://ladecroissance.xyz/2022/10/15/ou-a-lieu-la-vie-sociale/).

[20] Et là est un apport important de l’écoféminisme, notamment via le concept de reproduction sociale et ses extensions.

[21] Le concept de vye sociale se recoupe d’ailleurs avec ceux du communisme de base (baseline communism) de David Graeber ou de la décence commune (common decency) de Georges Orwell.

[22] Alain Testart, Principes de sociologie générale, 2021, CNRS Éditions.

[23] Vous pouvez commencer à découvrir ses travaux via la recension de son livre Vers une science sociale du vivant (2025, La découverte) de Michel Lepesant sur son blog : https://decroissances.ouvaton.org/2025/12/24/lire-vers-une-science-sociale-du-vivant-de-bernard-lahire/

[24] Kirchherr, J., Jansen, D. & Hartley, K. Varieties of degrowth: an analysis of archetypes. J. Ind. Ecol. (2026). https://doi.org/10.1007/s44498-026-00115-y.

[25] Là encore nous vous renvoyons vers le retour de la conférence d’écologie politique Pollen.

[26] Ce tableau à le mérite de la clarté, en revanche il ne nous échappe qu’il pourrait induire la fausse idée d’une stricte dichotomie entre continuité et rupture, plaçant à tort la décroissance dans une rupture systématique. Ce n’est pas le cas, la décroissance n’est ni une révolution permanente, ni adepte de la tabula rasa. Nous travaillons à approfondir le dualisme rupture et continuité.

[27] https://polemos-decroissance.org/

[28] https://www.alterkapitae.com/

[29] Membre fondateur de Polémos.

[30] Cette question est notamment abordée dans notre fresque de la décroissance (en développement).

[31] La MCD s’intéresse également à la distinction bien commun – intérêt général (https://ladecroissance.xyz/2025/10/09/bien-commun-et-interet-general/)

[32] « Je pose que les partenaires sont situés derrière un voile d’ignorance. Ils ne savent pas comment les différentes possibilités affecteront leur propre cas particulier et ils sont obligés de juger les principes sur la seule base de considérations générales. Je pose ensuite que les partenaires ignorent certains types de faits particuliers. Tout d’abord, personne ne connaît sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social ; personne ne connaît non plus ce qui lui échoit dans la répartition des atouts naturels et des capacités… Chacun ignore sa propre conception du bien, les particularités de son projet rationnel de vie, ou même les traits particuliers de sa psychologie comme son aversion pour le risque ou sa propension à l’optimisme ou au pessimisme… On tient pour acquise leur connaissance générale de la société humaine. » John Rawls, Théorie de la justice (1971), Seuil, 1987, §24, pp.168-169

[33] Nous vous renvoyons à nouveau vers les méthodes des (f)estives. Qui pourrait mériter une mise à jour, il est vrai.

[34] Stéphane Madelrieux, La philosophie de John Dewey (2016), Vrin, p.153.

[35] Giorgos Kallis, Susan Paulson, Giacomo D’Alia et Federico Demaria. Plaidoyer pour une décroissance heureuse (2023), PUF

[36] Soulignons que le titre anglais est The Case for Degrowth. Le choix de qualifier d’heureuse la décroissance semble donc être le choix de l’éditeur (et/ou du traducteur) et non des auteurs. Il serait intéressant de vérifier si dans le texte original (en anglais) il est fait mention (dans le corps de texte) d’une quelconque happy degrowth ou autres.

[37] Cette distinction est notamment centrale pour percevoir toute l’importance de la crédibilité d’un projet politique. Pour reprendre sur la réforme des retraites, je ne l’accepte pas, mais la tolère. Une question se pose, ne la tolèrerais-je pas notamment car elle m’apparaît cohérente, crédible dans le monde tel qu’il est (capitaliste, néolibéral…) ? Autrement dit, pourrais-je la tolérer si elle m’apparaissait incohérente avec le monde tel qu’il est ?

[38] La MCD ne fait d’ailleurs que depuis peu une distinction claire entre acceptable et tolérable quant au mobile de la décroissance.

[39] Le masculin n’est pas fortuit, comme vous le verrez avec la suite de l’exemple, car les gros cons sont essentiellement des hommes.

[40] Les shifters sont les membres de l’association The Shifters, « engagée pour la décarbonation de la société » et créée par Jean-Marc Jancovici. Elle est intimement liée au laboratoire d’idées The Shift Project, « le think tank de la décarbonation de l’économie », dont la mission est « d’éclairer et influencer le débat sur les défits climat-énergie », dont Jean-Marc Jancovici est le Président et un des co-fondateurs.

[41] PaduTeam est une chaîne YouTube et un collectif militant francophone ancré à gauche, qui se réclame du marxisme et du communisme. Elle propose des analyses de l’actualité, des décryptages politiques et des formats de type réaction avec une approche pédagogique et documenté.

[42] Ou en mots plus savants, la domination du teukein surle legein. Pour en savoir plus, découvrez la Rencontre avec Onofrio Romano de nos (f)estives 2025 : https://ladecroissance.xyz/2025/09/10/la-rencontre-avec-onofrio-romano-mardi-et-mercredi/.

[43] Reproduisons-ici la conclusion du retour sur le texte d’Yves-Marie Abraham (https://ladecroissance.xyz/2026/07/25/freins-de-la-soumission/) par Michel Lepesant :

« Quand on voit le nombre de ces freins, on peut hésiter entre 2 réactions :

  • Soit le découragement devant toute cette attention qu’il faudrait continuellement mobiliser si l’on ne veut pas céder à la facilité apparente d’une « soumission durable », sous les coups de butoirs permanents de tous les dispositifs pour imposer du « temps de cerveau disponibles » aux sirènes du monde de la croissance
  • Soit la prise de conscience qu’une « émancipation véritable » ne consiste pas tant à trouver les « leviers » qui contrecarreraient ces freins qu’à, plus simplement, ne voir dans ces « freins » que les murs d’une prison dont la solidité ne tient en réalité qu’à notre collaboration. C’est en sens qu’une soumission durable est une soumission volontaire (E. de la Boétie), qui est plus consentie que délibérée ; mais alors, opposons-lui une émancipation volontaire, qui sera plus volontaire que consentie, fondée non pas sur la présence de leviers mais sur l’absence de notre soumission aux freins. »

[44] Pour découvrir en détail le concept, l’article de présentation fait très bien le travail : https://ladecroissance.xyz/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/

[45] Le concept en est à ses balbutiements, des premières pistes dans cet article : https://decroissances.ouvaton.org/2026/05/30/retour-de-paris-19-20-21-mai-lecons-strategiques/.

[46] Nous concluons habituellement notre focus avec un débat mouvant, et nous n’avons pas manqué à la tradition pour cette édition. Parfois la mayonnaise prend, parfois non. Disons que les débats, non pas inintéressants, ne nous pas réellement permis (a minima l’auteur de ces lignes) d’avancer quant à la question des freins. Et la faute est nôtre, a minima celle d’avoir voulu couvrir un grand nombre de sujets, et peut-être celle d’avoir voulu trop s’adapter au souhait populaire, au détriment de la cohérence programmatique. Non sans enseignement, cela dit, et le contraste entre le débat mouvant des éditions 2025 et 2026, que l’auteur de ces lignes a eu l’opportunité de mener, l’établit clairement. Il semble bien plus raisonnable de se cantonner à un sujet spécifique, et de procéder en escalier : en descente. Voilà un méta-retour, qui, lui, a le mérite d’être concis.

 

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