À propos de Cédric Durand, Razmig Keucheyan, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024, 254 pages ; Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris, Amsterdam, 2025, 164 pages.
« Faut expliquer : tu vois, y’a le mauvais chasseur, il voit un truc qui bouge, il tire, il tire. Le bon chasseur, il voit un truc, il tire, mais… c’est un bon chasseur. »
Les Inconnus
À l’instar du bon et du mauvais chasseur, il y aurait, d’après Cédric Durand et Razmig Keucheyan, le bon et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, le bon et le mauvais marché, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Respectivement économiste et sociologue, les deux auteurs tentent, dans leurs derniers ouvrages, de proposer des voies de sortie de la crise environnementale contemporaine. Si ces textes – dont la lecture est aussi ennuyeuse que celle d’un programme politicien – ne passeront probablement pas à la postérité, ils ont l’intérêt de révéler les stratégies industrialistes et technologiques d’une frange non négligeable de ces universitaires se revendiquant politiquement de la gauche. Les analyses de Cédric Durand et Razmig Keucheyan offrent en effet une base programmatique à la France insoumise, et reflètent une position commune au sein d’une partie de la gauche marxiste, condamnée à la cogestion du désastre et donc à l’impuissance – d’où ces tentatives accélérationnistes et éco-modernistes qui ne cessent de revenir sur le devant de la scène, alors même qu’elles ont déjà amplement révélé qu’elles constituaient des impasses.
Dans Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique (La Découverte, 2024), Durand et Keucheyan analysent les limites des positionnements économistes actuels face à l’urgence climatique : ils espèrent ainsi paver la voie d’une stratégie politique permettant de sortir de l’ornière écocidaire dans laquelle nos sociétés s’enfoncent un peu plus chaque année. Dans Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (Amsterdam, 2025), Durand retranscrit trois conférences présentées par l’Institut La Boétie (think tank de La France insoumise), et qui, à partir d’une critique de la concentration monopoliste des GAFAM, visent à infléchir le numérique vers davantage d’égalité sociale et de justice environnementale.
Notre critique de ces deux textes s’organise en quatre temps : après avoir fait part de notre étonnement quant à la référence appuyée à certaines politiques de la Chine contemporaine, nous proposons une analyse critique de leur conception du numérique mondialisé. Dans une troisième partie, nous discutons des conséquences de leur méconnaissance de l’histoire industrielle, une ignorance dommageable car elle engendre une série de contresens sur la nature des processus en cours. Enfin, nous terminons par la mention de plusieurs travaux montrant à quel point leur insistance sur la décision en matière de politique technologique évacue les principaux enjeux environnementaux du monde industriel contemporain.
La Chine contemporaine, modèle écologique ou premier pays pollueur au monde ?
Ce qui étonne assez directement à la lecture de Durand et Keucheyan, c’est leur admiration pour la Chine d’aujourd’hui du point de vue politique et environnemental : la Chine aurait mis en place de nombreux leviers bénéfiques, dont on pourrait s’inspirer afin de « bifurquer » vers un monde meilleur. Si les auteurs en appellent à plusieurs reprises à un renouvellement des formes démocratiques contemporaines, notamment en matière d’écologie, ils semblent néanmoins avoir quelque appétence pour les régimes politiques forts, puisqu’ils revendiquent la constitution de cybersoviets (D118
À rebours des nombreux travaux dénonçant les ravages psychosociaux du crédit social chinois
Autre source d’inspiration théorique, Jack Ma (créateur du site internet marchand Alibaba.com et président d’Alibaba Group jusqu’en 2019) est longuement commenté au sujet de sa vision du big data et de la prédiction algorithmique, qui permettrait de devenir plus efficace que le marché lui-même en matière de planification et d’optimisation économique (D109-111). Partisan de la nationalisation étatique, Durand suggère que des représentants du gouvernement siègent dans les conseils d’administration des grandes entreprises du numérique, à l’instar de ce qui se fait en Chine : « Ce dispositif a été adopté par la Chine depuis quelques années : l’État chinois est actionnaire des grandes firmes, […] ce qui lui permet d’avoir un droit de regard sur toutes les décisions stratégiques et techniques des Big Tech » (D91, voir D151 aussi).
La stratégie de Temu (une plateforme de commerce en ligne, exploitée par la société chinoise PDD Holdings Inc., qui propose des produits à prix cassés, expédiés aux clients directement depuis les usines) est aussi convoquée comme moyen d’« établir une connexion permanente entre les besoins et la production, et d’orienter cette dernière selon des préférences et des choix collectifs qui ne se réduisent pas à de simples prix » (D120-121). Ce que Durand perçoit comme une vertu est depuis longtemps intégré au sein du marketing contemporain, les mécanismes les plus affûtés de la publicité contemporaine recourant au pair-à-pair (P2P) dont les recommandations commerciales sont bien plus efficaces que les messages publics impersonnels. Vantant à cet égard les mérites de la figure du prosumer (sic), contraction de producer (producteur) et consumer (consommateur), Durand et Keucheyan écrivent ainsi qu’« il ne s’agit plus là de sortir de l’échange marchand mais au contraire de rechercher les voies d’un engagement marchand approfondi » (DK174).
Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ?
Alors que de nombreux auteurs peu évoqués dans ces ouvrages dénoncent, depuis l’avènement du numérique, sa participation à un projet politique délétère
Mais la palme revient sans doute à cette assertion, commune aux deux auteurs qui voient dans la nation chinoise un modèle écologique : « La Chine est en avance sur ses objectifs de décarbonation » (DK152). Premier pays producteur de gaz à effet de serre (plus de 30 % des émissions mondiales), la Chine industrielle produit tous les trois ans, depuis 2003, autant de béton que les États-Unis au cours du XXe siècle
Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ? S’agit-il d’un soutien politique volontaire (à l’instar des communistes ayant longtemps défendu le régime stalinien ou de l’extrême droite contemporaine qui s’aligne invariablement sur la Russie de Poutine) ou d’un simple aveuglement idéologique ? Tous les projets de « décarbonation » issus de la pensée économique mainstream réduisent la crise écologique à un problème climatique, mesuré à partir des émissions de CO2, maintenant ainsi le réductionnisme économiciste largement à l’origine des ravages en cours. Dans tous les cas, il convient d’étudier plus avant la rhétorique des auteurs afin de voir comment s’enchâssent ces louanges à l’égard des politiques chinoises dans leur programme politique plus général.
Les effets de réseau du numérique
Durand rêve d’une Europe numérique forte : déplorant le « décrochage européen […] manifeste » (D33) en la matière, et vantant le besoin de « technologies souveraines » (D93), il plébiscite l’interventionnisme étatique en faveur de l’environnement et de la justice sociale : « le numérique lui-même doit faire l’objet d’une planification écologique consciente » (D129). La récente crise sanitaire mondiale est le seul exemple donné quant aux potentialités concrètes de redéploiement du numérique vers davantage d’écologie : « pendant la pandémie de Covid-19, l’Union européenne a négocié avec Netflix une baisse de la qualité des images diffusées par la plateforme pour permettre le développement du télétravail » (D129). Pour le reste, il faut se contenter de déclarations de bonnes intentions quant à « l’utilisation ciblée du numérique à des fins de planification écologique et de décroissance matérielle » (DK123), car imaginer se passer du numérique serait « illusoire » (D140) : « Il nous faudra donc discriminer dans les usages du numérique, développer des mesures de sobriété dans l’usage des outils innovants qui émergeront » (D142). Cette croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que l’agrégation d’ordinateurs et de réseaux que constitue le numérique aujourd’hui fait état d’une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci. Il convient donc de rappeler quelques généralités quant au numérique mondialisé.
➤ Lire aussi | Planification écologique : frein d’urgence ou administration de la catastrophe ?・Geneviève Azam (2023)
Un rapport de 2021 indique ainsi qu’en Europe la part d’utilisation des ressources fossiles serait de 62 % pour les terminaux, de 14 % pour les réseaux et de 24 % pour les centres de données – des chiffres relativement similaires aux évaluations en termes de toxicité environnementale ou de d’impact climatique du numérique
La croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que le numérique traduit une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci.
Les terminaux utilisateurs constituent la face émergée de l’iceberg : ordinateurs, téléphones, tablettes, objets connectés, etc. sont la dimension visible du numérique pour l’utilisateur. Un smartphone contient de très nombreux matériaux, notamment métalliques : nickel, plomb, étain, bismuth, or, argent, tungstène, platine, rhodium, béryllium, cuivre, phosphore, arsenic, gallium, germanium, silicium, zirconium, ruthénium, néodyme, fer, bore, samarium, cobalt, praséodyme, chlore, dysprosium, tantale, niobium, palladium
L’historien Christophe Lécuyer a ainsi montré combien la trajectoire environnementale de la « vallée du silicone » était délétère
Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine.
Au fondement de l’électronique réside la matérialité des puces : logiques pour les calculs, mémoires pour le stockage de données, analogiques pour numériser des signaux comme le son ou la lumière, capteurs divers, etc. La fabrication de ces dispositifs à semi-conducteurs est un procédé complexe – et qui ne cesse de se complexifier davantage – utilisant le plus couramment du silicium (extrait du quartz, puis transformé en silicium métal, avant d’être raffiné en polysilicium, soit environ 2933 kWh d’électricité pour produire 1 kilogramme de plaque de silicium à graverwafer) recouvrent notamment la photolithographie (qui inscrit le masque à graver), la passivation et l’oxydation thermique (création d’un film protecteur par projection d’un agent oxydant à haute température), le dopage (ajout d’impuretés en petites quantités afin de modifier la conductivité), la métallisation (revêtement de la surface avec un métal afin de créer un chemin de retour pour le courant électrique) et la gravure (étape critique qui consiste à retirer une ou plusieurs couches de matériaux à la surface du wafer).
Chacune de ces étapes doit être maîtrisée et contrôlée, c’est-à-dire réalisée dans un environnement hermétique et exempt de toute micropoussière, que l’on appelle conséquemment « salle blanche ». Produire une micropuce électronique consommerait ainsi 32 litres d’eau, soit 20 000 litres pour un ordinateurpackaging) peut impliquer le franchissement de plus de 70 frontières pour un déplacement supérieur à 40 000 kilomètres
Si quelques rumeurs justifiant l’augmentation du prix des ordinateurs et téléphones suite à la pandémie de Covid-19 ont circulé au sujet des entreprises de microélectronique, l’historien Chris Miller parle sans ambages de la « guerre des semi-conducteurs » comme de l’enjeu stratégique mondial
Dans la fabrication des puces, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.
Par ailleurs, loin de se limiter à des rachats entre grandes firmes, la concurrence capitaliste liée aux micropuces engendre de véritables conflits, et de nombreux morts. Le sociologue Fabien Lebrun a étudié le cas du Congo (RDC) où, depuis les années 1990, l’explosion mondiale de la production de biens électroniques a déclenché une guerre des métaux technologiques qui n’a fait que gagner en intensité depuissmartphones, cobalt pour les batteries « vertes ») constitue le dernier avatar : économie militarisée, criminalité institutionnalisée, pillage généralisé, travail forcé, viol comme arme de guerre, destruction des forêts et anéantissement de la biodiversité comptent parmi les fléaux qui prospèrent dans le sillage de la « dématérialisation » numérique
➤ Lire aussi | Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo・Celia Izoard (2025)
Les infrastructures de transport font voyager les données dans les deux sens entre le fournisseur d’accès contacté depuis un terminal et le fournisseur de contenu. Ces informations peuvent emprunter plusieurs voies pour arriver à bon port (d’où d’ailleurs la robustesse du réseau des réseaux) : communication interne à un même fournisseur d’accès, réseaux de diffusion de contenu (CDN, pour Content Delivery Network), peering privé, points d’échange internet (IXP, Internet eXchange Point) et transporteurs de transit. Les CDN n’existaient pas au début de l’internet commercial, mais aujourd’hui, presque tous les acteurs marchands les emploient d’une manière ou d’une autre pour le contenu régulièrement sollicité. Le plus grand fournisseur tiers de services CDN aux États-Unis est Akamai, avec des revenus de 2,7 milliards de dollars en 2018
Si les satellites sont souvent présentés comme un symbole de la communication du futur, 99 % des données numériques transitent à la surface du globe via des câbles souterrains et sous-marins
L’aspect technique de ces explications ne doit pas nous égarer quant à la prétendue dématérialisation : sur Terre, les dix millions d’antennes-relais (2G à 5G), le milliard de box DSL/fibre, les deux cents millions d’équipements autres (routeurs, bornes WiFi, etc.), le million de kilomètre de câbles sous-marins et la centaine de millions de serveurs dédiés accaparent tant de matières et d’énergie qu’ils constituent l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité
Le cloud (qui ne peut être réduit aux GAFAM, comme le croit Durand, D75) est enfin constitué par les infrastructures de stockage de données réparties sur le globe dans un peu moins d’une dizaine de milliers de data centers. Un data center, ou centre de données, est l’infrastructure industrielle permettant d’héberger plusieurs milliers de serveurs informatiques en un même sitestreaming, sites commerciaux, jeux vidéo et finance consomment beaucoup de puissance de calcul et de bande passante), la sécurité énergétique et physique (groupes électrogènes dotés de cuves de fioul de plusieurs hectolitres, sas biométriques, vigiles, etc.), et la maintenance de l’ensemble de ces activités (ce qui nécessite une main d’œuvre en permanence sur site afin de pallier les défaillances récurrentes des systèmes
Le numérique accapare tant de matières et d’énergie qu’il constitue l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité.
Même les petites structures de quelques centaines de mètres carrés sont soumises à de véritables contraintes industrielles d’optimisation, là où les plus grands centres de la planète sont de véritables usines à données : le China Telecom-Inner Mongolia Information Park dispose d’une capacité totale de 100 000 baies, soit 1,2 million de serveurs répartis sur 1 kilomètre carré et alimentés à 150 MW, pour un coût total évalué à 3 milliards de dollars. Comme le résume un consultant de la filière : « il n’y a pas de bâtiment qui, au mètre carré, coûte plus cher qu’un centre de données de haut niveau
Le cloud est une prolifération d’usines
Récapitulant l’histoire de la concentration industrielle des machines informatiques, l’historien Nathan Ensmenger énonce cette vérité simple mais trop méconnue : le cloud est une usine (« the cloud is a factory
Quand bien même ces énergies prétendument renouvelables ne dépendraient pas d’énergies carbonées pour la production de leurs infrastructures, on peine à imaginer comment le fait de recouvrir des déserts de panneaux solaires et des océans d’éoliennes pourrait être une solution face aux atteintes environnementales contemporaines. On saisit alors à quel point le déploiement du numérique implique une réorganisation colossale du monde afin de rendre à chaque instant disponibles les données requises : l’empreinte écologique d’internet est gigantesque, et elle ne fait que croître. Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière. Alors que s’accroît la longueur des chaînes industrielles grâce au numérique, l’empreinte géographique de celui-ci s’accentue ; et à mesure que l’emprise territoriale du numérique augmente, la capacité d’optimisation qu’il offre grandit ; ad infinitum.
Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière.
Avant l’explosion de l’industrie du data center liée au développement des intelligences artificielles génératives, une controverse existait quant au fait que l’amélioration de l’efficacité énergétique des machines puisse endiguer la croissance de l’impact environnemental liée au développement des centres de données
Quoi qu’il en soit, à l’heure des investissements massifs dans les technologies de l’intelligence artificielle, ces débats des années 2010 paraissent presque lunaires : « Amazon, Microsoft, Google et Meta (Facebook, Instagram) [investissent] en 2024 […] 200 milliards de dollars (187 milliards d’euros) en nouvelles infrastructures, soit 45 % de plus qu’en 2023 et 180 % par rapport à 2019
Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique.
On comprend à quel point les volontés de faire « bifurquer le numérique » vers davantage de sobriété sont naïves et irréalistes : d’après Durand, « les data centers d’aujourd’hui regorgent d’informations ultra-précises couvrant un spectre immense d’activités et d’objets humains et non humains. Il y a là, potentiellement, une infrastructure informationnelle inouïe pouvant être mise au service de la bifurcation » (D121). Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique. Véritable pensée magique du numérique, ces incantations sont aussi absurdes que si l’on entendait maintenir les infrastructures autoroutières, minières et pétrolifères de la civilisation automobile pour ne laisser circuler que les ambulances. Ce qui n’empêche pas Durand et Keucheyan de claironner qu’« un autre numérique est possible » (DK115), et de déplorer la « perte de contrôle sur nos existences, accaparées et contrôlées par le numérique » (D51), puisque d’après eux, ce sont les méchants GAFAM qui s’accaparent aujourd’hui indûment les bénéfices d’une industrie qui jadis profitait à tout le monde. Et l’on saisit alors qu’ils ne connaissent pas mieux les dynamiques historiques de l’industrialisation que celles du numérique.
Une histoire industrielle méconnue
D’après les dires de Durand lui-même (D19), son concept phare de technoféodalisme (qui vise à épingler l’hégémonie prédatrice des firmes monopolistiques étasuniennes du numériqueStar Trek que Durand va chercher le concept de cyber-éco-communisme (quand la conscience numérique globale de l’humanité subordonnerait enfin l’économique au politique), revendiquant ainsi cette abondance technologique débridée qui percole l’ensemble des épisodes de la série. L’inspiration conceptuelle en dehors du champ académique n’est pas un problème en soi, mais que les notions centrales d’une critique qui se veut anticapitaliste soient directement issues de la culture de masse produite par l’industrie du divertissement a de quoi laisser perplexe.
On ne peut reprocher à un auteur d’avoir tout lu – une tâche impossible en l’état de la science numérique mondialisée. Mais il aurait néanmoins pu être judicieux, dans le cadre de livres programmatiques traitant de numérique, de capitalisme industriel et d’environnement, d’aller regarder quelques travaux d’histoire des technologies, de sociologie de l’industrie, de philosophie des techniques, d’économie de la subsistance, d’histoire de l’environnement, de critique de la valeur, d’écologie politique ou même de STS consacrés aux liens entre industrie, numérique et pollution.
Cette cécité par rapport aux travaux récents conduit à une série de contresens ou de fausses ruptures historiques. Durand perçoit ainsi la prédation des Big Tech sur des infrastructures et productions mutualisées comme une nouveauté radicale propre au technoféodalisme numérique (D73), là où en réalité l’histoire de l’industrialisation regorge, depuis deux siècles au moins, de ce type d’accaparement. Ainsi le déploiement du chemin de fer indien est-il entièrement préempté par des firmes britanniques : les bénéfices revenaient aux compagnies anglaises mais la main-d’œuvre était fournie par le gouvernement indien, qui devait par ailleurs garantir le remboursement des capitaux anglais en cas d’échec du projet (i.e. 95 000 000 £ investies entre 1845 et 1875 pour installer plus de 8 000 km de lignes
L’économiste Marianna Mazzucato montre que les fonds publics sont à l’origine du développement des plus grands succès de la firme Apple (iPod, iPhone et iPad), et que cette situation est la norme et non l’exception : le même type de soutien appuie le développement des nanotechnologies, des biotechnologies, des énergies renouvelables industrielles, des firmes pharmaceutiques, etc.
La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale.
De la même manière, Durand perçoit une situation inédite et spécifique au technoféodalisme des Big Tech dans la monétisation des rapports de dépendance à certaines productions (D155). La quasi-totalité de l’histoire des macro-systèmes techniques expose pourtant ces mêmes dynamiques à l’œuvre, et ce dès les débuts de la construction des grands réseaux technologiques (gaz, électricité, téléphone, etc.smartphone tenu dans la main, le plat surgelé sorti du congélateur, etc.), faculté qui est en réalité conditionnée par d’immenses chaînes de traitement en amont et en aval, et dont le point réticulaire auquel on se branche a incessamment besoin pour continuer à exister. La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale. Historiquement, cette dépendance est la source de nombreuses résistances face au développement de ces réseaux technologiques. Dès les débuts du XIXe siècle, les promoteurs français de l’éclairage au gaz sont ainsi confrontés aux réticences des élites mondaines, voyant d’un mauvais œil cette subordination des foyers à l’industrie qui remet en cause la hiérarchie sociale : le « père de famille [se verrait soumis] au pouvoir d’un industriel, ou pire, d’un quelconque employé qui peut à tout moment couper l’alimentation au gaz
Mais ces controverses passées constitueraient un obstacle théorique et politique pour les auteurs, qui préfèrent vanter ce bon vieux temps du capitalisme à l’ancienne, vicieusement perverti par d’avides Big Tech : pour Durand, « le capitalisme industriel était un jeu à somme positive » (D50), car il s’agissait alors de produire des richesses matérielles le moins cher possible, donc potentiellement accessibles à tout le monde. On ne peut qu’inviter les auteurs à découvrir les travaux (en vérité bien trop nombreux pour être longuement cités ici) d’histoire de la colonisationmaterial flow analysis), qui ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde. Un collectif historien montre qu’entre 1830 et 2015, la France se comporte « comme un parasite », important massivement des matières premières pour alimenter son métabolisme industriel : sa consommation de ressources est multipliée par neuf sur la période
Les études de flux matériel ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde.
Cette croissance est progressive, mais s’accélère grandement dans la deuxième moitié du XXe siècle, quand le pays devient importe plus qu’il n’exporte de matières premières. La biomasse composait 98 % des ressources mobilisées sur la péninsule ibérique en 1860, une part qui se réduit à 16 % en 2010 – cette disparité provenant massivement de l’augmentation du recours aux ressources fossiles non renouvelables. Cette tendance est générale et concerne en premier lieu les États-Unis et l’Europe
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Sans mettre en avant de tels éléments, il est ainsi plus simple pour Durand et Keucheyan de prétendre qu’« au cours des XIXe et XXe siècle, le progrès technique était volontiers perçu comme un facilitateur d’utopie ou de projets plus sérieux pour dépasser les dominations » (D96-97) et que « l’écologie s’inscrit dans la grande épopée du progrès » (DK75), alors même que l’idéologie du progrès a été épinglée à plusieurs reprises comme faisant précisément partie d’un discours lénifiant visant à faire taire les nombreuses contestations de l’industrialisatione siècle et permet de naturaliser la fable progressiste en l’adossant aux grandes étapes censées avoir mené au monde tel qu’on le connaît. L’institutionnalisation de l’innovation-panacée arrimant cette grande fresque du progrès est le fruit de stratégies délibérées mises en œuvre par les protagonistes au cœur de la production industrielle, bénéficiaires des rapports de force qui s’y sont cristallisésprogrès.
S’il est bien évidemment souhaitable d’élaborer des trajectoires d’émancipation et d’amélioration des conditions de vie collectives, revendiquer naïvement le progrès comme évidence politique sans avoir aucune conscience de ces débats passés revient à rejouer, volontairement ou non, ces rapports de force et à se positionner linguistiquement et politiquement du côté de l’exploitation. Poursuivant ces analyses sociocentrées, les deux auteurs abordent la question des besoins, dont Keucheyan a fait son cheval de bataille. Pourtant conscients du fait que le capitalisme crée des besoins factices, leur liste préfigurant le « gouvernement par les besoins » égrène les différents articles du mode de vie urbain contemporain : « un réfrigérateur pour conserver [les aliments]. Une surface de 30 m² pour deux est un minimum, auquel s’ajoutent 10 m² par personne. Avoir accès à l’électricité : le logement doit être éclairé, disposer d’un système de chauffage et/ou de climatisation selon les régions […] Un téléphone par personne paraît indispensable aujourd’hui, mais un ordinateur et une télévision par foyer suffisent » (DK73).
Toutes les sociétés humaines, quels que soient leurs environnements et techniques disponibles, ont invariablement considéré que leur mode de vie était le bon. Vouloir universaliser le mode de vie industriel contemporain est ainsi doublement problématique : d’une part, cela revient à imposer une vision industrialiste et eurocentrée du « bon mode de vie », même si les auteurs s’en défendent en invoquant « l’apport de la délibération démocratique » (DK78) ; d’autre part, cela ne permet aucunement de garantir une trajectoire sociotechnique mettant réellement fin aux ravages du capitalisme industriel (ergoter sur le nombre d’écrans par foyer, des technologies que les auteurs entendent déployer « à l’échelle de l’espèce humaine » [DK75], ne risque pas d’infléchir grandement les courbes d’émission de gaz à effet de serre dans les prochaines années). En son point limite, un tel positionnement n’est finalement aucunement incompatible avec les propos de George Bush père, qui déclarait en 1992 au Sommet de la Terre de Rio que « le mode de vie américain n’est pas négociable ».
On imagine aisément les deux auteurs s’offusquer d’une telle association. Pourtant, force est de constater que leur propos est profondément accélérationniste : « le capitalisme n’assurera pas la transition énergétique de manière suffisamment rapide » (DK22). Reprenant à leur compte la notion de transition, véritable fiction historique faisant croire à l’existence de basculements entre régimes énergétiques au cours de l’industrialisation, Durand et Keucheyan refusent visiblement de percevoir l’œuvre idéologique derrière la notion. Alors que le pétrole a augmenté la consommation de charbon, que le nucléaire a accru l’extraction pétrolifère, que l’éolien a fait croître la consommation électrique, etc.in fine la dégradation des écosystèmes : aucune énergie miracle ne nous sauvera. À l’heure actuelle, les multinationales de l’énergie sont d’ailleurs en train de se repositionner afin de pérenniser au mieux la croissance énergétique capitaliste, en s’arrimant sur la décarbonation (et ce qu’elle soit une réalité ou un pur alibi
Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.
Mais pour Durand et Keucheyan, le problème reste celui des temporalités de l’innovation : la « restructuration [des économies réelles] est difficile : elle demande du temps pour permettre aux effets de l’innovation technologique de se diffuser ou à l’évolution des comportements de se déployer » (DK25). Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation
N’étant visiblement pas à une contradiction près, Durand cite l’historien David Noble, à propos de son livre séminal Forces of Production
Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques.
La palme de l’ignorance en matière d’histoire industrielle revient probablement à ce mépris celé des populations contemporaines des débuts de l’industrialisation, qui n’auraient pas compris que les infrastructures manufacturières pouvaient polluer. D’après Durand, notre situation est bien différente, puisqu’aujourd’hui « la destruction de la planète perdure, mais en connaissance de cause » (D99). Jadis, nul n’aurait envisagé que l’industrie puisse polluer, alors qu’aujourd’hui, nous sommes bien plus éclairés. En réalité, nos ancêtres n’étaient aucunement aveugles aux ravages de l’industrialisation, une naïveté qui paraît absurde dès qu’on prend le temps de lire la presse du XIXe siècle, qui décrit parfois très précisément le détail des destructions en cours
La constitutivité technique contre le décisionnisme
L’ensemble du propos de Durand et Keucheyan est infusé d’une métaphysique instrumentaliste, qui ne voit dans les techniques qu’un moyen pouvant être utilisé à diverses fins – la seule question devenant alors celle de la décision : que faire de ces merveilleuses techniques ? Alors que la philosophie, l’histoire et la sociologie des dernières décennies ont totalement invalidé cette mythologie de la neutralité de la technique, les deux auteurs ne voient dans les dispositifs industriels contemporains qu’un outil que l’on pourrait aisément plier à notre volonté politique : « Si nous le décidons, production et consommation peuvent […] être subordonnées à la reproduction des écosystèmes et à la préservation des grands équilibres de la biosphère » (DK141). Cette banalité résume tout leur propos, et témoigne du fait qu’ils n’ont au fond pas grand-chose d’autre à dire. Durand fait mine de s’interroger à ce propos : « un outil si puissant de connaissance et de contrôle utilisé dans le seul objectif de générer du profit ne pourrait-il pas être détourné à d’autres fins ? » (D97). Et les deux compères de se lamenter : « La raison principale de cet échec [des actions écologiques entreprises au cours du dernier demi-siècle] tient au caractère second de la question environnementale par rapport aux objectifs de croissance économique » (DK18). Écrire deux livres pour aboutir à l’idée que le problème environnemental contemporain se résumerait à une question de volonté politique paraît quelque peu dérisoire quand on connaît la littérature qui a tenté d’attaquer sérieusement ces questions, et dont nous n’offrons ici que quelques morceaux choisis.
Le sociologue François Dedieu montre ainsi, au sujet des pesticides, que c’est l’organisation globale des activités et professions rattachées à la bonne gestion des normes sanitaires qui interdit toute opposition réelle au déploiement des intrants produits par l’industrie chimiquein fine de la complexité des formes d’organisation contemporaine du travail, dissolvant toute responsabilité dans des chaînes de causalité trop distendues pour être efficaces. Le problème n’est pas la connaissance, mais l’impuissance.
Dans leur étude des toxicités planétaires, les historiennes Soraya Boudia et Nathalie Jas discutent de cette impuissance de la science contemporaine (leur ouvrage est surtitré Powerless Science) : « Le constat dressé dans ce livre est très sévère : si la science joue un rôle déterminant dans la définition et la mise en évidence des effets sanitaires et environnementaux dangereux, si elle a parfois fourni des ressources aux mouvements de défense et contribué à l’adoption de nouveaux systèmes de régulation plus protecteurs, elle a aussi largement participé à invisibiliser et à pérenniser des situations problématiques. Elle l’a fait en leur conférant le sceau de l’objectivité, en produisant et favorisant certains résultats au détriment d’autres et en donnant aux politiques adoptées une apparence de décision raisonnée alors qu’il s’agissait en fait d’un renoncement. Ainsi, la science contribue à l’élaboration de systèmes de régulation produisant et diffusant l’ignorance, rationalisant et légitimant des politiques publiques qui naturalisent les asymétries entre ceux qui sont affectés par les contaminations et ceux qui en bénéficient, que ce soit financièrement ou en termes de confort de vie
Investiguant ces processus de normalisation, le sociologue Léo Magnin explique quant à lui que les haies, massivement détruites en France lors de la modernisation agricole après 1945, sont désormais plébiscitées en tant que réservoirs de biodiversité, et ce alors même que leur nombre ne cesse de diminuer. À la croisée de multiples normes (techniques, environnementales, politiques, économiques, etc.), les haies sont la cible de feux croisés dont le niveau d’intrication n’est maîtrisé par personne, et qui aboutissent à perpétuer les destructions écologiques : « Si l’environnement n’a jamais été aussi présent en tant que motif de préoccupation, on ne décèle cependant aucun sens de l’histoire vers l’écologie
Interrogeant les effets directs des stratégies d’optimisation énergétique et technologique, les ingénieurs prospectivistes Christopher Magee et Tessaleno Devezas ont suivi l’effet rebond de cinquante-sept innovations depuis les années 1930
Analyse pionnière des effets délétères de cette complexification technologique, l’article de l’historien Thomas P. Hughes publié en 1969 et consacré à la synthèse ammoniacalemomentum est pour Hughes la force inertielle, la persistance ontologique et l’élan déployés par un macro-système technique. Cette inertie macro-systémique mêle des facteurs matériels (infrastructures usinières), techniques (formation des personnels), socioculturels (pédagogie, traditions et habitudes), juridiques (institutionnalisation dans le droit), politiques (inscription dans les partis et pratiques de gouvernement à l’échelle d’un État), etc. Le momentum apparaît alors comme la direction vers laquelle le monde humain est orienté par un ensemble multifactoriel de trajectoires organisées autour d’un système technique
Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : un macro-système technique est porteur d’une force inertielle et d’un élan qui lui donne une certaine direction.
Dans leur ignorance totale des travaux consacrés à ces questions, la plus grande naïveté de Durand et Keucheyan consiste peut-être de continuer à penser que tout est affaire de volonté, et qu’il faut avant tout emporter la conviction afin que tout le monde se dresse face aux méchants pollueurs, alors que les structures techniques du monde préemptent très largement les choix possibles : si on désire conserver l’automobile, routes, autoroutes, constructeurs, extraction minière, énergies, firmes et conglomérats industriels viendront avec. En dehors des élites qui ont tout intérêt à rester aveugles aux trajectoires réellement engagées, de nombreuses personnes sont déjà convaincues que le mode de vie contemporain fondé sur l’exploitation industrielle du monde n’est pas nécessairement la panacée, ce qui ne change malheureusement pas grand-chose à la situation : le problème se situe très largement du côté des infrastructures matérielles de nos sociétés, et ce n’est pas une simple décision qui permettra de transformer data centers, télévisions, ordinateurs, automobiles, plats surgelés et bombes nucléaires en vecteurs d’émancipation du capitalisme industriel.
Durand et Keucheyan se disent défenseurs de la démocratie. Pourtant, leur proposition politique principale consiste à décider que le monde industriel contemporain soit mis au service de la justice sociale et de l’environnement. Les populations doivent-elles simplement se ranger « démocratiquement » à leur avis, car il en va de leur intérêt ? Forcément, peut-on croire en les lisant, puisqu’ils se disent tous deux « de gauche » donc bien intentionnés. Envisagent-ils plutôt un modèle politique davantage musclé, à l’instar des politiques chinoises qu’ils encensent, afin de pousser les masses à se ranger à leurs vues ? Peut-être, si l’on en juge par les éloges qu’ils adressent à plusieurs reprises à divers régimes autoritaires. Quelles que soient les réponses à ces questions, les perspectives politiques esquissées ne sont guère réjouissantes.
Comment faire pour sauver le monde ? Suivons les recommandations d’un économiste et d’un sociologue afin que l’ensemble des systèmes contemporains nous mène vers des cieux plus cléments. Car n’oublions pas qu’il y a le bon numérique et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, les bonnes et les mauvaises multinationales, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Après avoir lu plus de quatre cents pages, on comprend enfin que Cédric Durand et Razmig Keucheyan pensent très fort qu’un autre monde est possible, à condition de ne rien changer ou presque, si ce ne sont les rênes du pouvoir qu’il faudrait confier à Cédric Durand et Razmig Keucheyan.
Photo d’ouverture : Yaroslavl, Russia. Crédits : Valeriy Kryukov
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