Eva Thiébaud
«Ce qui se passe ici, c’est grâce à vous ! Votre mobilisation vous rend impossibles à ignorer !» En jean et veste coupe-vent noire, à la tribune, Russett Perry, sénatrice démocrate de l’État de Virginie, défend un projet de loi de moratoire qu’elle vient de déposer. Il fait beau et frais en ce samedi 17 octobre, le soleil fait jouer ses rayons dans les feuilles des arbres du parc où applaudissent une petite centaine de militant·es. Car au-delà de ce sage rassemblement, au-delà des alignements de maisons propres et colorées qui l’accueillent, Leesburg, située en grande banlieue de Washington D.C., est le théâtre d’un envahissement qui inquiète ses habitant·es. Celui de centres de données gigantesques aux consommations électriques massives, suivis de leur cortège d’infrastructures d’alimentation géantes. Ces data centers pullulent avec le développement de l’intelligence artificielle (IA) générative, particulièrement énergivore. Pour mieux évaluer les impacts sanitaires et environnementaux de ces constructions, Russett Perry et les associations organisatrices de l’événement demandent une pause dans l’État de Virginie. Un moratoire, à l’image de ceux décidés en juillet dans l’État de New York, ou en août au Texas. Sauf que la Virginie est bien plus concernée par le développement débridé de centres de données qu’aucun autre État américain. Dans le comté de Loudoun, dont l’idyllique Leesburg est le chef-lieu, le long de larges routes rectilignes reliant entre elles les banlieues cossues de la capitale, se situe l’allée des centres de données (Data center alley), le hub historique de la donnée. Là où, attirés par la proximité de Washington D.C., des incitations fiscales, une électricité abondante et l’accès à des câbles internet sous-marins reliant l’Amérique du Nord à l’Europe, les data centers se sont développés dès les années 1990. Et là où, après la mise en ligne fin 2022 de l’agent conversationnel ChatGPT, ces infrastructures se sont mises à bourgeonner à une cadence inégalée. Au premier semestre 2026, la Virginie concentrait environ 400 de ces bâtiments pour une puissance cumulée ayant doublé au cours de la seule année 2025, atteignant 12,3 gigawatts (GW) – pour mémoire, un réacteur nucléaire dispose d’une puissance de l’ordre d’un GW. «C’est totalement inédit et ça menace toutes nos ressources.» Julie Bolthouse, directrice de l’aménagement du territoire au sein du Conseil environnemental du Piedmont (Piedmont environmental council), une association régionale, a pris le relais à la tribune. Figure de proue du mouvement, la jeune femme, en polaire grise et lunettes sur le nez, énumère les sujets mis à mal par la construction extensive de centres de données : qualité de l’air, fiabilité du réseau électrique, coût de l’énergie, eau… «Tout cela pour quoi ?, reprend-elle. Soi-disant pour nos téléphones, soi-disant pour la sécurité nationale. Pourquoi faisons-nous tout cela ? Pour que quelques-uns puissent gagner de l’argent à court terme.» La manifestation fait partie d’une série de «marches pour un moratoire» organisées à travers toute la Virginie en ce mois d’octobre. Elle rassemble ce jour-là des militant·es du Projet climat Loudoun (Loudoun Climate project), de la Fondation foncière de Virginie (Land trust of Virginia) et de Bloquons la liaison nord de la vallée (Block Valley Link North), une toute récente association de voisin·es inquiet·es de la construction d’une immense ligne à haute tension. «En mai, je ne savais rien des data centers. J’ai dû m’informer, ça se passe littéralement dans mon jardin», confie Ashley Warmeling, co-présidente de ce nouveau collectif. Dans l’assistance, un jeune homme avec une casquette verte porte une pancarte «Pas de centres de données, pas de rois» («No data centers, no kings»), en référence aux rassemblements anti-Donald Trump qui ont lieu partout aux États-Unis le même jour. Si les manifestant·es de Leesburg semblent tous pencher côté démocrate, l’opposition aux centres de données transcende en réalité les lignes partisanes et peut impliquer des républicains. «On attend une délégation du Tea Party [un mouvement contestataire d’extrême droite, NDLR] lors de l’une des prochaines marches», confirme, au-dessus de sa table pleine de tracts et d’affiches, Ting Waymouth, la coordinatrice du Réseau d’action climatique de Chesapeake (Chesapeake climate action network). La convergence tient à plusieurs facteurs qui vont du coût de l’électricité aux risques que font peser les centres de données sur la santé des riverain·es. «Mais les questions de propriété privée parlent aussi beaucoup aux électeurs républicains», nous confie Julie Bolthouse après l’événement. Les destructions massives d’emploi, voire la fin de l’humanité, promises par l’intelligence artificielle (IA), n’enthousiasment pas non plus les administré·es virginien·nes, quel que soit leur bord politique. Ces craintes ont ainsi propulsé les data centers dans le jeu des élections législatives de mi-mandat – en août, 40% des campagnes électorales embrassaient sérieusement le sujet, selon le Washington Post. Le 3 novembre prochain, les électeur·ices voteront essentiellement pour renouveler la Chambre des représentants et une partie du Sénat : une élection test pour la politique du président Donald Trump, dont la popularité est au plus bas – la guerre qu’il a initiée en Iran ayant provoqué une hausse inégalée des prix du carburant. Mais si les démocrates se prêtent à rêver de remporter les deux chambres, les décisions de suspension de data centers ne se joueront de toute façon pas au niveau fédéral, mais bel et bien au niveau local ou au niveau des États. Où les projets de moratoires ne rencontrent pas toujours l’approbation générale. «Il y a un conflit au sein même des démocrates sur la question des data centers, analyse Julie Bolthouse. Mais celles et ceux qui sont élus au niveau local ne peuvent pas ignorer leurs administrés.» Le dynamisme de certains mouvements citoyens a ainsi permis d’empêcher l’implantation de projets, comme celui de la «Prince William Digital Gateway», une zone technologique de 850 hectares qui devait voir le jour en Virginie. Ces blocages restent toutefois ponctuels face à la tendance générale. «Les obstacles au développement s’accroissent, mais la valeur d’une implantation en Virginie augmente également, notent les analystes de Cushman & Wakefield dans une note. La trajectoire du marché n’a pas changé, pointant vers une expansion continue mais plus cadrée.» Le soleil baisse sur le parc et les militant·es commencent à ranger leurs tracts. «Ce qui est aussi important, c’est que ces centres de données s’accompagnent d’infrastructures secondaires, comme des centrales à gaz, des pipelines, des lignes haute tension», insiste Ting Waymouth. Des infrastructures massives et polluantes, qui, si la bulle de l’IA venait à se dégonfler, pourraient se révéler superflues. «Nous laissant autour du cou, ici, en Virginie, un fardeau d’actifs inutilisables», soupire Julie Bolthouse. Les militant·es se dispersent. Rendez-vous demain, à la prochaine marche. Texte intégral (1877 mots)

Une concentration inédite

«Ça se passe littéralement dans mon jardin»

Un sujet au centre des débats des élections de mi-mandat
Centrales à gaz, pipelines et lignes à haute tension
Esteban Grépinet
Voilà une nouvelle qui ne manque pas de piquant. La commune de Castellar, au nord de Menton (Alpes-Maritimes), a annoncé samedi la découverte d’un porc-épic à crête. L’observation de cette espèce – filmée fin septembre grâce à un piège photographique – est une «première absolue en France», vante la mairie sur ses réseaux sociaux. Présent dans le sud de l’Italie depuis des siècles, ce gros mammifère – une vingtaine de kilogrammes ! – s’est progressivement rapproché de la frontière française ces dernières décennies. «Il s’agit de la première observation certaine en France, confirme Lucas Benaiche, naturaliste indépendant basé dans le sud du pays. On se doutait qu’il arriverait dans ce secteur, car c’est la zone de passage géographique la plus simple pour l’espèce ; mais on ne savait pas où ni quand.» Reconnaissable à ses longs piquants blancs, le porc-épic à crête est un rongeur originaire d’Afrique du Nord et subsaharienne. Sa présence sur le continent européen ne date pas d’hier : «Si les sources bibliographiques mentionnent depuis plusieurs décennies une introduction ancienne par les Romains durant l’Antiquité, certaines sources évoquaient une introduction plus tardive au Moyen-Âge», expliquait Lucas Benaiche le 12 octobre, dans un post publié sur LinkedIn. Longtemps confiné au sud de l’Italie, Hystrix cristata a passé la chaîne de montagne des Apennins à partir des années 1970, s’étendant dans toute la plaine du Pô, de Venise à Milan. La population la plus proche de la frontière française proviendrait cependant d’une deuxième introduction humaine de l’espèce, effectuée depuis la région de Rome. De manière anecdotique, un piquant de l’animal avait été retrouvé échoué sur une plage corse ce printemps. Faute d’études sur le sujet, la dynamique de l’espèce demeure difficile à expliquer. L’effet de la hausse globale des températures sur son expansion reste forcément une hypothèse, souligne Lucas Benaiche : «Son passage des Apennins concorde avec le moment où l’on commence à observer les effets du changement climatique, avec des hivers moins rudes et des ressources alimentaires qui évoluent.» L’établissement d’une véritable population dans le sud-est de la France pourrait prendre plusieurs années – l’animal observé à Castellar étant probablement un individu isolé. «Principalement nocturne, ce mammifère se réfugie en journée dans des terriers ou des cavités. Son régime alimentaire est essentiellement végétarien : il consomme des racines, des tubercules, des écorces et des fruits tombés au sol», documente le site spécialisé Faune France. «À une époque où les nouvelles concernant l’érosion de la biodiversité sont souvent alarmantes, cette arrivée spontanée constitue une excellente nouvelle», salue la mairie de Castellar. Si l’espèce n’est pas connue pour être invasive, les conséquences de son arrivée en France sur les écosystèmes restent encore à étudier. Texte intégral (705 mots)

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