La Voie de l'épée
Michel Goya est un auteur spécialisé dans l'histoire militaire et l'analyse des conflitsPublié le 11.01.2026 à 19:56
Trump avant Trump, la présidence McKinley
La
guerre à l’extérieur
Commençons
par l’international. En 1897, à son arrivée au pouvoir, le même William
McKinley n’est pas au départ un belliciste, mais il le devient sous la pression
du nationalisme montant, de la presse et des milieux d’affaires inquiets de la
concurrence impériale européenne et japonaise. C’est aussi un parfait exemple
de la théorie de l’économiste Gaston Imbert, selon laquelle les phases de
prospérité économique donnent aux États à la fois des ambitions internationales
et les moyens de les réaliser, principalement une marine de guerre moderne et
ses Marines dans le cas de McKinley, et, plus difficile à utiliser, une force
terrestre qui ne peut être constituée temporairement qu’en cas de guerre.
La
guerre contre l’Espagne en 1898 est la grande affaire de McKinley. L’opinion
publique, et donc le Congrès, sont alors chauffés à blanc contre l’Espagne à la
suite de reportages sur les exactions espagnoles contre la rébellion cubaine,
notamment le regroupement des populations dans des camps, mais aussi le
scandale de la lettre qu’Enrique Dupuy de Lôme, ambassadeur d’Espagne à
Washington, envoie à un ami de La Havane. De Lôme y décrit le président
McKinley comme faible, versatile et populiste. La lettre est interceptée par
les indépendantistes cubains et publiée ensuite par le New York Journal
de Hearst le 9 février 1898, archétype du yellow journalism
sensationnaliste du moment, suscitant l’indignation générale de l’opinion
publique et surtout de McKinley. Celui-ci saisit alors le prétexte de
l’explosion (accidentelle) du cuirassé américain Maine, en visite à La
Havane le 15 février, pour ordonner le blocus de Cuba et obtenir du Congrès une
déclaration de guerre à l’Espagne le 25 avril.
La
puissante marine américaine écrase les vieilles flottes espagnoles en mai à
Manille, aux Philippines encore espagnoles, puis en juillet à Cuba, en même
temps qu’un débarquement américain à Porto Rico. Entre-temps, un débarquement
plus important de troupes américaines à partir de Guantánamo finit par vaincre
également les forces espagnoles à Cuba. Au prix de 5 000 morts américains, la «
splendid little war », selon les mots du secrétaire d’État John Hay,
permet aux États-Unis de s’emparer de Porto Rico, mais aussi de Guam et des
Philippines, achetées 20 millions de dollars en 1899 à l’Espagne et annexées au
grand dam des indépendantistes locaux initialement alliés des Américains. Cette
annexion, sous la présidence McKinley, déclenche la première grande guerre de «
contre-insurrection » à laquelle les Américains sont confrontés. Cette guerre
terrible, qui s’achève officiellement en 1902 mais de fait en 1913, oblige les
Américains à déployer plus de 120 000 soldats sur place. Plus de 4 200 y
perdent la vie, ainsi que des centaines de milliers de Philippins.
C’est
également sous la présidence McKinley, en 1900, que, selon l’exemple texan, la
« République d’Hawaï », proclamée en 1894 après un coup d’État des colons
américains contre la reine Liliʻuokalani,
est annexée par les États-Unis. La même
année, les Américains, par
ailleurs très actifs dans la politique de la canonnière
pour « ouvrir » par la force la
Chine (traité de Wanghia, 1844) et le Japon (traité
de Kanagawa, 1854) à leur commerce, participent activement
au rétablissement de l’ordre
à Pékin au sein de
la coalition internationale.
Au
bout du compte, le prudent McKinley est devenu le POTUS qui a déclenché le plus
de guerres en seulement quatre ans, en profitant d’un rapport de forces
écrasant contre l’Espagne, la Chine ou les Philippines. Il étend l’imperium
américain en Amérique centrale, après la victoire sur le Mexique en 1848 et les
vaines tentatives en Haïti et en République dominicaine à la même époque, et
avant les multiples « guerres des bananes » qui vont suivre, mais il installe
surtout les États-Unis en Extrême-Orient.
America
Great
Expansionniste
à l’extérieur, McKinley est protectionniste à l’intérieur, au moins au début de
son mandat. Il faut bien comprendre que le contexte économique international,
en phase kondratievienne dépressive, est alors très tendu entre la première
vague industrielle (acier, chemin de fer, télégraphie, machines à vapeur) qui
arrive à maturité et la suivante (électricité, chimie, pétrole, automobile) qui
débute. Les sources de richesse ont également évolué, passant du commerce
maritime, seul moyen de porter des charges pondéreuses, et des ports, aux
centres de production intérieurs près du charbon, reliés par le chemin de fer.
La Grande Dépression qui a accompagné ces mutations a fait des ravages. La
panique de 1893 a par exemple provoqué la faillite de plus de 15 000
entreprises et de 500 banques.
Les
États-Unis s’en sortent pourtant mieux que les pays européens de cette
situation grâce au potentiel immense de leur territoire, mis en valeur par une
émigration d’autant plus massive que la situation est justement difficile en
Europe. Pour autant, dans ce monde qui est passé de l’ouverture de la première
mondialisation sur le thème du « tous gagnants » à une compétition féroce pour
les ressources et les marchés, McKinley se veut protecteur. Il fait des
États-Unis une « nation de tarifs douaniers », selon Trump, qui avoue même
qu’il s’agit là de ses mots préférés, et ce afin surtout de sécuriser le
développement de l’industrie américaine.
En
fait, il se contente de soutenir le Tariff Act de 1890, voté donc avant
sa présidence, contre les contestations européennes, et soutient donc, comme
les Européens à la même époque, la conquête territoriale comme manière de
s’assurer des marchés captifs. Il est devenu par la suite beaucoup plus accommodant
sur les tarifs douaniers après avoir constaté leurs effets négatifs économiques
et diplomatiques. McKinley est resté ferme, en revanche, dans la défense de
l’or comme base de la monnaie américaine, et cela a contribué à la stabilité
financière.
Au
bout du compte, McKinley a surtout bénéficié de fondamentaux économiques
d’autant plus favorables aux États-Unis que les pays européens étaient en
difficulté, et qui continuent de jouer à plein lorsque la tendance économique
internationale devient plus favorable au début du XXe siècle. C’est sous la
présidence McKinley que les États-Unis deviennent la première puissance
économique mondiale dans une ambiance très « America Great Again »
après l’effondrement du milieu du siècle.
Point
de détail : c’est sous McKinley que l’Alaska se développe, et d’autant plus
vite qu’il n’y avait presque rien, à l’occasion de la ruée vers l’or. C’est ce
qui lui a valu l’honneur d’y voir son nom attribué par des prospecteurs au
sommet le plus élevé d’Amérique du Nord jusqu’en 2015, puis à nouveau en 2025
grâce à Donald Trump, après un retour de dix ans au nom autochtone de Denali.
La
violence à l’intérieur
Pour
autant, si la fin du XIXe siècle est prospère aux États-Unis, c’est
aussi, selon la théorie de Peter Turchin, une époque de désagrégation sociale
du fait de la combinaison d’une croissance des inégalités sociales supérieure à
celle de l’économie, d’une surproduction d’élites par rapport aux postes de
pouvoir et d’un monopole étatique de l’emploi de la force mal établi. Tout cela
débouche sur plusieurs formes de violence qui se conjuguent parfois.
La
première est purement raciale, en particulier dans le Sud du pays, avec
l’installation du régime ségrégationniste Jim Crow et plus d’une centaine de
lynchages de Noirs chaque année. En 1899, à Sam Hose (Géorgie), un ouvrier noir
est torturé, mutilé et brûlé vif devant une foule de plusieurs milliers de
personnes. Des morceaux de son corps sont vendus comme souvenirs. McKinley
condamne ces pratiques, mais n’engage aucune politique fédérale ferme pour les
combattre. Les guerres indiennes ne sont pas non plus très anciennes, avec la
traque de Geronimo en 1886 et le massacre de Wounded Knee en 1890.
La
seconde est sociale, avec le poids considérable des grandes compagnies
industrielles dans la société et la vie politique, pratiquant un capitalisme
dur face à une classe ouvrière d’origine largement immigrée et à une
immigration nouvelle, venue désormais souvent de l’Europe de l’Est et du Sud,
mal considérée. Cette émigration presque exponentielle, pratiquement un million
de personnes chaque année sous la présidence McKinley, commence à inquiéter
certains immigrés plus anciens et installés, anglo-saxons ou venus d’Europe du
Nord.
Dans
une ambiance qui évoque Le Talon de fer de Jack London (1910), les
grandes compagnies disposent de leurs propres milices, jusqu’à 10 000 hommes
armés pour l’US Steel et les compagnies minières, et sont largement soutenues
par l’État fédéral ou les États eux-mêmes, qui n’hésitent pas à engager l’armée
et surtout la Garde nationale pour les soutenir. Les grandes grèves provoquent
presque systématiquement des morts et de nombreux blessés. La Cour suprême de
l’époque McKinley se distingue par son grand conservatisme et son soutien aux
grandes sociétés.
Il
existe enfin une violence purement politique, anarchiste et révolutionnaire, en
partie liée à la précédente mais plutôt issue de l’élite contestataire, et qui
se matérialise par des assassinats comme justement celui de McKinley, tué le 6
septembre 1901 au début de son second mandat.
En
résumé, William McKinley a présidé des États-Unis en pleine expansion
économique, sans que l’on sache vraiment le poids relatif de ses décisions –
sur lesquelles il est souvent revenu – par rapport aux grandes tendances du
moment. Il a présidé une société violente, sans possibilité réelle, ni sans
doute volonté, de la réguler. Son action a surtout été tangible à l’étranger,
avec une politique impérialiste que l’on qualifierait aujourd’hui de
décomplexée, marquée par l’acquisition de territoires pour la première fois
hors du territoire continental nord-américain et la création de territoires «
non incorporés » (Philippines, Porto Rico, Guam), autrement dit des colonies
dont les habitants ne sont pas pleinement citoyens.
Les États-Unis de l’époque sont devenus la première puissance mondiale, mais ne représentent plus depuis longtemps le modèle de société vertueuse qu’ils prétendaient être.
Publié le 06.01.2026 à 10:54
Les Trumpettes de la renommée, épisode 2 : Tous à Zanzibar
Pas
de maracas à Caracas
Dans
l’épisode précédent, il était question de la mise en place de l’armada
américaine dans les Caraïbes : une énorme (et coûteuse) machine à donner des
coups, c’est-à-dire des frappes aériennes et des raids héliportés, mais rien —
en clair, des brigades de l’US Army — qui autorise des opérations de conquête
et de contrôle du terrain.
En
même temps, l’administration Trump a pris soin de constituer l’architecture
juridique encadrant son action. Il n’y est jamais question de droit
international ni de fariboles comme les défunts mandats du Conseil de sécurité,
mais seulement de contraintes légales américaines. Le président des États-Unis
(POTUS) n’a normalement pas le droit de lancer une guerre de sa propre
initiative, sauf, comme en 1989-1990 au Panama, pour protéger des citoyens
américains immédiatement menacés, ou encore dans le cadre des Authorization
for Use of Military Force (AUMF) du Congrès de 2001 et 2002, autorisant
sans limite de temps et d’espace la lutte contre Al-Qaïda et les groupes
affiliés.
Tout
cela ne collait pas bien avec l’intention d’en finir avec le sultan indocile et
tyrannique Nicolás Maduro au Venezuela. Qu’à cela ne tienne : si la guerre
était difficile à déclarer, il y avait toujours la possibilité de lancer une
mission de police — l’autre emploi légitime de la force légitime — en accusant
Maduro et son régime d’organiser le trafic de cocaïne et même de fentanyl. On a
donc mis en avant un très flou Cartel de los Soles, qui associerait
plusieurs dignitaires du régime à de véritables réseaux de trafic comme celui
du Tren de Aragua, piloté depuis la prison de Tocorón, ou encore ceux de
Sinaloa et des Zetas au Mexique. Le département de la Justice, via une cour
fédérale à New York, a ainsi directement inculpé en 2020 Nicolás Maduro de
narcotrafic, avec plusieurs membres de sa famille.
Le
problème est que l’action de police comprend tout de même de fortes contraintes
dans l’emploi de la force. À la guerre, on utilise la force contre des gens
pour ce qu’ils sont : des combattants ennemis. Dans une mission de police, on
l’utilise pour ce qu’ils font — des crimes et délits — afin de les remettre à
la justice. En clair, des policiers ne flinguent pas a priori des
criminels, sauf pour leur autodéfense. C’est embêtant. Qu’à cela ne tienne : il
suffit de qualifier les cibles de « terroristes » pour, avec une interprétation
très extensive, jouer la carte des AUMF contre Al-Qaïda et ses affiliés, de
plus en plus éloignés du jihadisme mais de plus en plus proches des États-Unis.
Le Cartel de los Soles, le Tren de Aragua et Sinaloa ont donc été
inscrits très récemment sur la liste des organisations terroristes pour devenir
ainsi des groupes « narcoterroristes ». Cela ne veut évidemment rien dire, mais
l’essentiel est que cela autorise à user contre eux, comme cela arrange, de la
légitimité de la mission de police et de la violence des méthodes de guerre,
non plus clandestinement comme dans le film Sicario, mais à ciel ouvert
et même mises en spectacle. L’opération Southern Spear est ainsi une
opération mixte police-guerre, un mélange des genres qui autorise tout, y
compris sur le territoire national, si l’on n’y prend pas garde.
On
avait les moyens et on avait le cadre, avec cet impératif d’aller relativement
vite quand le simple fonctionnement de la force déployée coûte plusieurs
millions de dollars de l’heure, et cette contrainte de ne donner que des coups
sans envisager, pour l’instant, des opérations de conquête. Les coups ont
d’abord porté sur les embarcations de trafiquants, allégrement pulvérisées —
soit de fait autant d’exécutions extrajudiciaires qui n’émouvaient pas grand
monde mais, au bout du compte, ne servaient pas à grand-chose. On est passé
ensuite à la traque des pétroliers fantômes assurant le commerce illicite de
l’or noir, une action dont les effets ne pouvaient survenir qu’à long terme. On
ne comprenait pas très bien, en fait, la stratégie américaine, ni même s’il y
en avait une.
Et
puis tout s’est éclairé ce week-end avec, d’abord, la capture de Nicolás Maduro
par un raid héliporté. Ce raid, en soi, n’est pas une surprise, puisqu’il
faisait partie des deux modes d’action possibles et qu’il a par ailleurs
souvent été pratiqué dans le passé par les forces américaines, surtout contre
des groupes armés. La vraie nouveauté est que Donald Trump, jusque-là aussi
prudent en actes militaires que matamore en paroles, a accepté le principe de
cette opération risquée. Il l’avait déjà fait en 2019 en autorisant le raid
d’élimination d’al-Baghdadi à Idlib, en Syrie, mais cette fois les choses
paraissaient beaucoup plus difficiles, avec un assaut en plein cœur de Caracas.
Un échec comme celui de l’opération Eagle Claw en avril 1980 en Iran,
sous Jimmy Carter, aurait été désastreux, mais les Américains ont fait
d’énormes progrès depuis et bénéficiaient sans doute de complicités internes
qui ont grandement facilité l’opération. Le raid a donc été un succès éclatant,
montrant déjà au monde que Trump — surnommé TACO (Trump Always Chickens Out)
— pouvait en fait prendre des risques, ce qui contribue grandement à sa
crédibilité.
Exit
donc Nicolás Maduro, envoyé dans la foulée dans la sphère judiciaire, dont il
ne sortira jamais, sauf à bénéficier de la même grâce présidentielle que Juan
Orlando Hernández, ancien président du Honduras et narcotrafiquant notoire
récemment libéré. Place à Zanzibar, avec le pétrole lourd en plus.
Mission
accomplie
Dans
son briefing de victoire post-opération, Donald Trump a proclamé urbi et
orbi sa victoire et menacé un certain nombre de pays de subir une foudre
identique, un peu à la manière de George W. Bush le 1er mai 2003 sur le
porte-avions Abraham Lincoln, sur fond de bannière « Mission accomplie
».
Une
première différence, cependant : Bush avait réellement effectué un changement
de régime en Irak, ou plus exactement une disparition de régime suivie de celle
de tous les instruments de sécurité, avec les conséquences que l’on sait. Il y
avait au moins l’intention réelle de mettre fin à un régime despotique et
d’instaurer une démocratie. La démocratie, en revanche, n’est pas le truc de
Donald Trump, contrairement au pétrole. Le premier terme est pratiquement
absent de son discours de victoire, le second y est prononcé 23 fois.
Petit
problème : il n’est pas envisagé de conquête. Comment imaginer dès lors mettre
à bas toute l’architecture complexe de sécurité mise en place par le régime, de
l’armée nationale bolivarienne aux colectivos surveillant les quartiers,
en passant par la Garde nationale, la milice bolivarienne, la police et ses
forces spéciales, les services secrets (SEBIN) ou le renseignement militaire
(DGIM), sans parler des groupes armés colombiens comme l’ELN ou les dissidents
des FARC ? On pouvait imaginer appuyer par ses avions une rébellion armée,
comme en Libye en 2011, mais visiblement cela n’intéresse pas Trump, trop
compliqué sans doute.
Tant
pis pour la révolution et place au Zanzibar, ce que l’on pouvait finalement
deviner simplement en voyant les forces américaines déployées, et ce que
confirmait Donald Trump en menaçant Delcy Rodríguez, nouvelle présidente
proclamée à Caracas, de subir le même sort, voire pire, que Maduro, si elle ne
se soumettait pas. Pas question de changement de régime, mais d’un arrangement
avec le régime. L’attitude des dirigeants chavistes dans les jours à venir est
dès lors à regarder de près.
S’ils se soumettent, après peut-être avoir trahi Maduro, et acceptent notamment de privatiser la société nationale Petróleos
de Venezuela, S.A. (PDVSA) et d’accorder — ou de restituer, dans le langage
trumpien — les parts de marché aux sociétés américaines, on sera dans du pur
Zanzibar et dans le retour aux guerres des bananes, le pétrole et les métaux
précieux remplaçant les fruits tropicaux. Il faudra des années d’investissement
dans une ambiance assez volatile et dangereuse, mais l’essentiel, dans la
politique prédatrice et mercantiliste de Donald Trump, sera que les richesses
soient dans le coffre américain et non chinois. Pour le coup, contrairement à
l’Irak en mai 2003, la mission sera réellement, cyniquement accomplie et l’on
pourra passer à autre chose.
Le
deuxième scénario, à l’iranienne, est que le système chaviste ne cède pas,
malgré le blocus, les frappes et les éliminations. Que faire dans ce cas ?
Augmenter les doses de raids et de frappes ? Après plusieurs milliards de
dollars de munitions dépensés en vain, il faudra bien choisir entre arrêter
piteusement ou passer à une très impopulaire opération de conquête et de
contrôle.
Le
troisième scénario, pas complètement incompatible avec les deux autres, est le
basculement du pays dans une guerre civile, entre factions politiques locales,
avec en plus les ingérences des cartels et groupes armés extérieurs, et sans
doute une rébellion démocratique. Il faudra là encore choisir entre la
non-intervention — adieu donc les perspectives trumpiennes de gloire et
d’argent — et un appui au camp qui apportera le plus de garanties aux
Américains, sous forme de coups portés à ses opposants ou, là encore, d’une
intervention au sol, peut-être avec l’armée fantôme ou des sociétés privées.
Teasing
de la saison suivante : l’axe de la revanche
Comme
l’administration Bush fin 2001, qui pensait à l’Irak bien avant d’en avoir
terminé en Afghanistan, un Donald Trump en pleine hubris évoque déjà les
prochaines campagnes de remodelage de « l’hémisphère ouest ». Ce n’est plus «
l’axe du mal » de l’époque, mais peut-être « l’axe de la revanche », mâtiné de
bonnes affaires — y compris les petites, comme celles consistant à parier sur
le site Polymarkets sur la capture de Maduro quelques heures avant les faits —
avec une nouvelle liste de pays comme la Colombie, Cuba ou le Mexique, mais
peut-être aussi le Nicaragua, voire le Groenland. Peu importe, en fait, puisque
tout est apparemment possible avec la nouvelle doctrine Don-Roe, avec Don comme
Donald ou Don Corleone, et la méthode police-guerre des coups et des captures.
À suivre.
Publié le 05.01.2026 à 14:41
Les trumpettes de la renommée
Un
art trumpien de la guerre
La
première guerre a lieu, officiellement depuis janvier 2024, contre les Houthis
au Yémen, afin de rétablir la liberté de navigation en mer Rouge et dans le
golfe d’Aden. Malgré plus de 2 000
munitions lancées sur les Houthis, elle est toujours en
cours. La seconde, fragmentée et assez limitée,
a eu lieu contre l’Iran, d’abord en protégeant
les emprises américaines en Irak contre les tirs des
groupes Hashd al-Shaabi, puis en protégeant le ciel
lors des deux phases de la guerre entre Israël et l’Iran,
puis en frappant directement des cibles nucléaires iraniennes avec l’opération Midnight
Hammer du 21 juin dernier. Les effets ont été plus décisifs contre les
Iraniens que contre les Houthis, mais probablement temporaires.
Avec
les opérations du premier mandat — frappes limitées contre la Syrie et l’Iran,
et acceptation de la défaite en Afghanistan — on voit se dessiner un art
trumpien de la guerre, ne rechignant absolument pas à l’emploi de la force
pourvu que ce soit sans risque. Répugnant à toute opération de conquête et de
contrôle, qui implique une action dans les zones de morts terrestres et donc
l’acceptation de pertes, au profit de quelques raids clandestins et surtout de
spectaculaires frappes à distance, la Trump War est faite de coups
médiatisés, car l’effet perçu est aussi important pour lui que l’effet réel.
C’est coûteux financièrement — les seules munitions lancées sur les Houthis ont
coûté environ 5 milliards de dollars et Midnight Hammer a coûté 200
millions de dollars en une nuit — avec l’effet certain d’affaiblir l’ennemi et
de calmer ses ardeurs, mais sans être forcément définitifs.
Notons
qu’aucune de ces opérations n’a été approuvée préalablement par le Congrès.
Donald Trump s’appuie sur sa qualité de Commander in Chief (article II
de la Constitution), agissant pour protéger les forces américaines et la
liberté de navigation, et en vertu des Authorization for Use of Military
Force (AUMF) du Congrès de 2001 et 2002. Ces AUMF, sans limite de temps,
autorisent le président des États-Unis à utiliser la force contre Al-Qaïda et
les groupes affiliés partout dans le monde dans le premier cas, et à protéger
les intérêts américains en Irak dans le second. Cette base et la pratique qui a
suivi pendant vingt ans donnent de fait une très grande liberté au président
des États-Unis, qui se contente de notifier a posteriori le Congrès et de
l’informer des opérations afin d’éviter la violation formelle de la War
Powers Resolution de 1973. On aurait ainsi pu se demander sérieusement sur
quelle base juridique se fondait l’opération Midnight Hammer contre
l’Iran (légitime défense ? protection ? lutte contre
Al-Qaïda ou l’État islamique ?), tout comme l’élimination
de Qassem Soleimani en 2020, mais les débats ont tourné
court.
Nous
voilà maintenant dans les eaux des Caraïbes, avec la première application de la
nouvelle doctrine Monroe, que l’on ne manquera bientôt d’appeler « doctrine Trump »,
de reprise en main de la zone d’influence « naturelle »
des États-Unis, du Groenland à
la Terre de Feu. La méthode est originale puisqu’il
s’agit d’abord d’y
déployer une armada à
40 milliards de dollars, avec le groupe aéronaval le plus
puissant du monde, un groupe amphibie et son corps d’assaut
aéroterrestre des Marines (MEU), une
escadre de six bâtiments de surface et deux sous-marins d’attaque avec, entre
autres, une capacité de frappe de 250 missiles Tomahawk. Porto Rico a été
transformé en porte-avions terrestre avec une force de frappe aérienne de 15 F‑35
A et B, trois Poseidon, six drones Reaper, des tankers, de la guerre
électronique, des transporteurs lourds ou légers, plus deux « bomb wings »
de B‑52H et B‑1B disponibles en Louisiane et au Texas. Bien entendu, les forces
spéciales sont également
là en nombre, y compris sur le territoire
vénézuélien, représentant cependant, avec la MEU, les seuls moyens d’action au
sol.
Ce
sont des moyens gigantesques que peu de nations pourraient réunir, même en
déployant la totalité de leurs forces armées, et tout cela pour quoi faire ? On ne le sait
pas trop, sinon exercer une pression stratégique à
destination du Venezuela, afin de dissuader le régime de Nicolás
Maduro de toute « aventure » et de montrer
au reste du monde qui est le patron dans la région.
Tropical
Sicario
À
un million de dollars par heure de fonctionnement, cela fait cependant un peu
cher la démonstration de force. Autant que cela serve à quelque chose, comme
par exemple détruire systématiquement toutes les embarcations de narcotrafic
qui passent dans la zone d’action de cette opération baptisée Lance du Sud
(Southern Spear), et non Bouclier du Sud. À ce jour, 23 de ces
petits bateaux ont été détruits, provoquant la mort de 87 personnes et deux
prisonniers, renvoyés chez eux par la suite.
En
soi, l’emploi de moyens militaires — forces spéciales, clandestines, ou
sociétés privées — contre les cartels de trafiquants de drogue n’est pas
nouveau. Les Américains font du Sicario, pour reprendre le titre du film
de Denis Villeneuve, depuis de nombreuses années, mais ne l’avouaient pas pour
une raison très simple : tuer des gens
sans procès et hors légitime
défense est illégal
en temps de paix.
La
police et la guerre sont les deux emplois légitimes du monopole de l’emploi de
la force, mais ce sont deux emplois qui obéissent à des règles de droit
différentes. La principale différence est que, dans la police, on emploie la
force contre des gens pour ce qu’ils font ou tentent de faire — des crimes ou
délits — avec de fortes limitations, alors que, dans la guerre, on l’emploie
pour ce qu’ils sont — des combattants au service d’une entité politique ennemie
— et sans limitation tant que cela ne touche pas des civils. Les cartels
n’étant pas des groupes politiques comme le sont les organisations djihadistes
ou, à plus forte raison, des États, mais de purs criminels, leur traitement ne
peut normalement pas relever de la guerre. On peut décider de faire comme à la
guerre et de tuer leurs membres simplement pour ce qu’ils sont, mais cela
devient mécaniquement des exécutions extrajudiciaires. Il faut donc le faire
clandestinement, même si cela est déjà en contradiction avec les Executive
Orders successifs des présidents Ford, Carter et Reagan interdisant
l’assassinat par les services de l’État.
La
nouveauté est que non seulement l’administration Trump ne se cache pas de tuer
des narcotrafiquants, mais s’en vante même, justifiant cela par l’urgence de la
lutte contre le fléau de la drogue, en particulier les ravages du fentanyl (qui
vient plutôt du Mexique), qui tue plusieurs dizaines de milliers d’Américains
chaque année. Bien évidemment, tous les JAG (juges-avocats généraux, qui jugent
de la légalité des actions militaires) de la Terre se sont insurgés contre
cette pratique, en particulier celui du Commandement Sud en charge de
l’opération, estimant qu’il s’agissait là de pures exécutions extrajudiciaires
pouvant amener devant des tribunaux tous les chefs militaires qui y auraient
participé. Son chef, l’amiral Alvin Halsey, l’a approuvé tacitement en prenant
prématurément sa retraite peu de temps après le déclenchement de l’opération.
Méprisant
allègrement tous ces avis, l’administration Trump a quand même été obligée
d’aller au-delà de l’excuse de l’urgence, peu crédible, en arguant de la
légitime défense et surtout — et c’est cela qui est le plus inquiétant — en
considérant qu’il s’agissait là d’une guerre. Déclarer la guerre, c’est
désigner un ennemi politique sur lequel on va taper très fort. Là, l’ennemi
désigné est le Cartel de los Soles, opportunément inscrit en novembre
sur la liste des organisations terroristes étrangères (FTO), avec le Tren de
Aragua, également vénézuélien, et le Sinaloa, mexicain. La
qualification de « terroriste »
est assez boiteuse en soi — une
organisation ou un État n’est pas
terroriste mais pratique éventuellement le terrorisme pour
atteindre ses fins politiques — mais elle est
assez forte pour diaboliser la cible et assez floue pour l’appliquer
à qui l’on veut. On
considère donc apparemment à
Washington qu’il suffit de la coller à
n’importe quoi pour en faire
automatiquement un ennemi et donc agir contre lui dans le cadre des pratiques
et du droit de la guerre. Et voici donc des criminels qualifiés de combattants
irréguliers ennemis, à l’instar de djihadistes, et donc susceptibles d’être
abattus à vue. On ne mesure pas encore bien tout ce que cette dérive peut
engendrer.
Il
est possible, heureusement, de relier le Cartel de los Soles au pouvoir
à Caracas, les fameux soleils du cartel représentant les étoiles des généraux
corrompus de la glorieuse Garde nationale bolivarienne. Nicolás Maduro lui-même
a été inculpé pour trafic de drogue, « narco‑terrorisme »
et conspiration en mars 2020 par le ministère de la Justice
de la première administration Trump. On ne sait pas
trop quels sont les liens réels du pouvoir
avec le trafic de cocaïne, l’armée
vénézuélienne
ayant combattu activement le redoutable cartel Tren de Aragua, également
sur la liste des organisations narco‑terroristes ennemies des États-Unis, et
dont Donald Trump prétend que Maduro est le chef. Notons que la simple
accusation d’appartenir au Tren de Aragua suffit pour arrêter, détenir
et expulser des centaines de citoyens vénézuéliens, sans avoir à fournir de
preuve de cette affiliation. Encore un phénomène inédit.
Le
pouvoir est au bout du fusil
On
a peu de mal maintenant à déterminer l’avenir de l’étrange opération Southern
Spear. Il est clair que cette opération à un million de dollars de l’heure
lorsque rien ne se passe — et bien plus dès que l’on commence à s’activer et à
tirer — ne peut pas durer éternellement, d’autant plus que ses effets sont
faibles. La destruction à grand frais de quelques embarcations ne changera pas
grand-chose au fléau de la drogue, d’autant plus qu’en les médiatisant pour se
valoriser, on risque aussi les faux pas. Le général Tracqui, paix à son âme,
avait imaginé en 1993 le concept de « caporal stratégique »,
l’idée que, dans un
environnement médiatisé, la connerie d’un
seul caporal pouvait mettre dans l’embarras toute
une opération militaire. On connaît
aussi le « ministre tactique »,
qui se mêle de donner des ordres aux unités
au contact, avec le risque, là encore, de la
connerie, comme lorsqu’on apprend que Pete Hegseth a ordonné
une deuxième frappe pour tuer les survivants
impuissants d’une première frappe,
incontestable crime au sein d’un combat lui-même
très contestable. On commence à
comprendre pourquoi les combats contestables doivent rester clandestins.
Et
puis, les cibles ont une fâcheuse tendance à s’adapter. Que se passera-t-il
lorsque les go-fast ou les lanchas auront systématiquement des
innocents otages à bord ? Pourra-t-on
les réduire en miettes de la même
façon ? Que se passera-t-il surtout lorsque
les trafiquants utiliseront d’autres routes ? Le combat à
distance a les mêmes avantages et les mêmes
limites dans ce contexte que, par exemple, dans la lutte contre les Houthis : on peut
affaiblir l’adversaire en se félicitant
de ne pas avoir de pertes, mais jusqu’à ce qu’on
s’aperçoive que cela coûte
aussi des milliards de dollars sans obtenir de résultat décisif.
À cet égard, l’action des soldats clandestins sur le terrain, comme dans le
roman Danger immédiat de Tom Clancy (1989), est encore une fois sans
doute plus risquée mais sans doute plus efficace, sans être suffisante. Mais
peut-être que Southern Spear est avant tout une opération spectacle à
destination du public américain.
Si
la cible est en fait plutôt le régime de Nicolás Maduro, en espérant sa fin, on
ne voit pas très bien cette fois en quoi ces ronds dans l’eau de gros navires
et ces explosions de petites embarcations peuvent l’accélérer. Les Américains
imposent des sanctions économiques croissantes au Venezuela depuis 2015, en
particulier sur le commerce du pétrole depuis 2019. Ils s’attaquent maintenant
aux navires fantômes qui permettent au Venezuela de continuer ses exportations
discrètement. On espère peut-être que l’étranglement économique provoquera une
révolution. C’est un vœu pieux pour l’instant. Les sanctions économiques n’ont
jamais suffi, en soi, à provoquer une révolution.
Reste l’action militaire, mais là on bute sur le modèle trumpien de la guerre. Quand on n’a qu’un marteau comme outil, et qu’on ne veut pas utiliser autre chose, on ne voit que des clous. Si l’on peut modifier un comportement politique ennemi uniquement par une campagne aérienne, on ne sait pas comment mettre à bas un régime uniquement de cette façon. Le pouvoir est au bout du fusil, pour reprendre une formule célèbre, pas au bout des bombes guidées. Il faudra des hommes armés pour marcher sur le Palacio de Miraflores, si possible vénézuéliens. À défaut, Américains, comme lors de l’opération Just Cause en décembre 1989 à Panama City, pour mettre hors d’état de nuire le président Manuel Noriega, avec des chefs d’accusation assez proches de ceux à l’encontre de Nicolás Maduro, et laisser le déroulement démocratique bloqué du pays reprendre normalement. Il faudrait cependant prendre des risques humains, or pour l'instant Donald Trump ne prend pas beaucoup de risques.


