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Les Veuves, par Anya Berger
Anya Berger
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Les Veuves, par Anya Berger
Anya Berger et sa fille Katya, à Meyrin (Genève), en 1987.
Voilà encore une femme qui sort peu à peu de l'ombre d'un compagnon célèbre. Autant que son influence considérable sur l'œuvre de l'écrivain John Berger, dont elle a partagé la vie entre la fin des années 1950 et le début des années 1970, on commence à reconnaître la pensée et la valeur propres d'Anya Berger (1923-2018), critique, traductrice, militante de gauche, mais aussi féministe.
« Elle a joué un rôle très important auprès de mon père. Traductrice en anglais de Brecht, Trotsky ou Le Corbusier, elle était une grande figure intellectuelle, polyglotte, membre du Mouvement de libération des femmes. Née en Chine, mi-russe, mi-autrichienne, elle a aussi cotraduit avec lui nombre d'ouvrages, dont le Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire », racontait Katya Berger, sa fille, au quotidien suisse Le Courrier, en décembre 2024 [1].
Katya Berger a entrepris d'inventorier et de traduire les textes incisifs et saisissants que sa mère a laissés à sa mort. Ensemble, nous en avons déjà publié un sur ce blog, en 2023 : « Comment je me suis sortie de la merde », qui fera bientôt l'objet d'une parution aux éditions Art & Fiction. Un autre texte, « New Optic », vient de paraître dans la Paris Review, avec une présentation de la chercheuse et autrice féministe britannique Emily Foister : « The New Way of Seeing : In Anya Berger's Archives ».
Katya, Emily et moi espérons pouvoir publier bientôt, à la fois en anglais et en français, l'ensemble des textes d'Anya Berger, ainsi que sa correspondance, qui nous passionnent. En attendant, en voici déjà un autre, intitulé « Les Veuves ». Il évoque l'amitié du couple formé par Anya et John Berger avec l'écrivain autrichien Ernst Fischer et son épouse Louise (« Lou ») Fischer. Écrit en anglais, en 1975, il se déroule au moment où les deux femmes se retrouvent seules, après la mort d'Ernst Fischer et la rupture d'Anya et John Berger.
***
Durant toute la période où John et moi formions un couple, Ernst et Lou Fischer ont joué un rôle crucial dans notre vie, comme nous dans la leur. Les deux hommes étaient des écrivains engagés, qu'on pourrait définir comme des penseurs de la gauche ; nous autres femmes étions des personnes plutôt intelligentes et puissantes à part entière, qui avions totalement dédié nos talents à nos maris. Nous nous déclarions tous quatre libertaires, mais n'en pratiquions pas moins, à l'époque, une stricte monogamie.
Il existait entre nous des différences – Ernst et Lou étaient de vingt ans nos aînés ; nous avions des enfants, eux pas ; mes goûts étaient simples, mon apparence désinvolte faisait penser à un garçon manqué, tandis que Lou se présentait comme sophistiquée, féminine et tournée vers les plaisirs. Ernst dégageait une aura sage et olympienne, tandis que John pouvait paraître impulsif et quelque peu immature. Or chaque couple confirmait l'autre dans l'idée que sa vie était une réussite. Ernst et Lou nous traitaient comme leurs héritiers, quelque chose de plus que des enfants. Et la relation, dans ses meilleurs jours, était prodigieusement stimulante. Que de discussions passionnantes, pendant tant d'heures d'affilée ! Rétrospectivement, je pense qu'Ernst et moi étions en profonde sympathie l'un avec l'autre ; John et Lou flirtaient plutôt entre eux ; et Ernst plaçait en John des espoirs paternels, critiques, retenus et cependant romantiques. Presque chaque année, nous nous débrouillions pour passer du temps ensemble, tantôt à Vienne, tantôt à Genève, ou, les trois derniers étés, en Styrie [2], où les Fischer prenaient leurs vacances.
La dernière fois que j'avais vu Lou, c'était à la mort d'Ernst, en 1972. Il s'est effondré un soir après le dîner, et s'est éteint vers 22 heures, alors que Lou débattait encore à voix haute avec elle-même pour déterminer s'il serait mieux à l'hôpital ou avec elle à la maison. Elle a été dévastée par sa mort, elle pleurait sans arrêt, « Ernst, où es-tu parti, pourquoi es-tu parti ? », et, une fois que nous nous sommes mises au lit (j'ai dormi dans sa chambre à cette occasion), elle n'a cessé d'évoquer le suicide toute la nuit, cherchant par tous les moyens de l'aide pour se tuer. Même les calmants ne lui ont permis de s'endormir qu'au petit matin, deux heures à peine avant que les pompes funèbres ne viennent emporter le corps.
C'est pendant cette longue nuit qu'elle m'avait révélé son âge : 68 ans.
Lou est une femme menue, à la chair mate, ferme et légèrement potelée. Elle a des yeux vifs, un sourire adorable et des mains minuscules dont les ongles pointus sont toujours vernis. Elle n'a pas changé en trois ans, si ce n'est que ses cheveux, toujours impeccablement coiffés, ont blanchi.
Quasiment la première chose qu'elle m'a dite cette fois, trois ans plus tard, a été : « Tu sais quel âge j'ai ? J'aurai 70 ans à mon prochain anniversaire. »
Nous sommes allées manger une glace chez Demel, le tea-room le plus chic de Vienne, et après quelques préliminaires, elle a craché le morceau : elle a un homme. Ce fait la remplit d'une honte profonde et insurmontable. Elle dit qu'il est un crétin, ein Trottel. Il est professeur de linguistique comparée à l'Université Columbia, mais elle maintient qu'il est un idiot. Il ne voit rien à redire à l'état actuel du monde, il la taquine au sujet du communisme (elle est une militante communiste depuis toujours), il adore la vie à l'américaine, etc. « C'est une chute terrible pour moi, m'a-t-elle dit, j'ai honte de lui devant mes amis, je me déteste d'être incapable de vivre toute seule, et je m'en veux de n'être pas non plus capable de mettre fin à mes jours, je suis une méchante vieille femme, totalement dénuée de valeur. »
J'ai répliqué : « Lou, je trouve ça formidable. Que tu aies choisi de vivre. Que tu sois si séduisante et désirable. Que cet homme existe. »
Puis, pensant que cela la rassurerait, je lui ai confessé que, moi aussi, je m'étais trouvé un homme et que, aussi étonnant que cela puisse paraître, il était lui aussi professeur d'université.
Chez Demel, les tables sont rondes et de petites dimensions, disposées très près les unes des autres, de sorte qu'il est difficile de discuter sans se faire entendre.
« Tu COUCHES avec lui ? » a hurlé Lou.
« Oui », ai-je acquiescé aussi discrètement que possible.
« Nous y voilà. C'est la seule et unique chose dont mon idiot soit capable. Il est assez bon sur ce point, il l'était déjà il y a trente-cinq ans quand j'ai eu une liaison avec lui, et il l'est resté. Mais est-ce que ton homme à toi est aussi un imbécile ? »
Je me trouvais maintenant dans une situation que j'aurais dû anticiper. Si je répondais non, j'aurais l'impression de marquer des points contre elle, et c'était la dernière chose que je voulais. Mais en répondant oui, je mentirais.
« Lou, ma chérie, dis-je, tu es tellement sévère que tu le jugerais sans doute idiot. Personnellement, non, je ne trouve pas. »
« Comme tu as de la chance, dit-elle. Mais ce n'est que justice. Tu mérites un homme qui ne soit pas un idiot. Tu es courageuse, indépendante et bien organisée. N'étant rien de tout cela, je ne mérite qu'un crétin. »
Plus tard, après une visite au Kunsthistorisches Museum [3] suivie d'un déjeuner, nous avons sauté dans un taxi pour retourner chez elle, à Döbling.
L'homme a ouvert la porte, en y mettant pas mal de temps.
« Pourquoi tu te barricades de la sorte ? l'a-t-elle immédiatement invectivé. Pourquoi es-tu si lâche ? »
« Aah, Louchen [4], a-t-il proféré en exagérant son accent de Francfort, je ne suis que le gardien de tes trésors. »
C'était un homme d'environ 65 ans, alerte, portant une moustache hérissée.
« Allez, parle un peu russe avec Anya pendant que je me change, a dit Lou, mais fais attention à ne pas l'ennuyer. Ensuite nous prendrons le thé, et après nous voudrons rester seules, entre nous, d'accord ? »
« Mais certainement », a-t-il obéi, avant de s'exécuter sur le champ en m'adressant la parole dans un russe grammaticalement irréprochable, mais aux intonations germaniques. Au fil de l'après-midi, il s'exprima tout aussi couramment en français et en anglais, sans compter bien sûr son allemand natal. Il s'avéra qu'il connaissait également toutes les autres langues européennes, à l'exception du finnois et de l'albanais, mais aussi le turc, l'arabe, le sanskrit, l'urdu, le malais, et qu'il avait de solides bases en japonais. Sa spécialité couvrait cependant les républiques soviétiques d'Asie centrale, dont il maîtrisait à la perfection la vingtaine d'idiomes.
« Karl parle un russe incroyable », j'ai dit à Lou quand elle nous a rejoints.
« Oui, oui, a-t-elle répondu, c'est formidable de savoir parler plein de langues, mais à quoi cela peut-il bien servir si on n'a rien d'intéressant à dire ? »
« Rien d'intéressant ! s'est indigné l'homme. J'étais justement en train de raconter à Anya comment j'ai traversé l'Union soviétique en 1940 par le Transsibérien. C'est une histoire fascinante ! »
« Je sais, oui, je l'ai déjà entendue plusieurs fois », a rétorqué Lou.
« Eh bien, elle mérite d'être racontée une fois de plus. » Et il a poursuivi en allemand, enchaînant une splendide tournure de langage parlé après l'autre, pour composer des récits plutôt amusants en vérité, quoique aussi anodins qu'un enfant comptant les marguerites dans une prairie d'été.
« Il est capable de continuer comme ça pendant des heures, a dit Lou. Tu vois ce que je veux dire ? »
« Je suppose que tu as décrit à Anya quel reptile, quelle hyène réactionnaire je suis, s'est interrompu Karl. Certes, je ne me distingue guère comme un grand révolutionnaire, c'est tout à fait vrai… Je vois, mesdames, que vous avez rapporté de délicieux gâteaux de chez Demel. Je prépare le thé ? »
« Bonne idée, vas-y », a dit Lou.
Dès qu'il a tourné les talons, elle a bruyamment refermé la porte et s'est exclamée en me regardant : « Tu vois quel genre d'homme il est ? Il me mortifie. Je vais mourir de honte. Mais tu ne sais pas encore le pire, a-t-elle continué de sa voix naturellement retentissante. Il dit qu'il va divorcer de sa femme. Effectivement, elle est horrible, c'est une plaie – et je regrette de devoir ajouter qu'elle est russe, comme toi. Mais cela n'est pas de ma faute, n'est-ce pas ? »
« Sauf que, a-t-elle poursuivi en adoptant maintenant un ton assez lyrique, dans un sens, c'est peut-être bien un peu de ma faute. Autant te le dire. Quand nous avons eu notre liaison il y a trente-cinq ans, il avait déjà divorcé de sa femme de l'époque. Il avait l'intention de m'épouser, moi, mais évidemment il n'avait aucune chance, j'étais encore mariée à Hanns Eisler en ce temps-là (c'était avant que je rencontre Ernst), et je n'allais pas le quitter, lui, pour un pareil imbécile. Du coup, Karl s'est remarié et sa seconde femme s'est révélée être un véritable poison. Dans deux ans, il doit prendre sa retraite de Columbia, après quoi il prétend vouloir re-divorcer, m'épouser et vivre ici avec moi. Tu t'imagines ? C'est déjà pénible trois mois par an, pendant les vacances d'été ! »
« Nous voyageons ensemble, tu comprends. Nous sommes allés en Grèce, en Suisse et en Allemagne. Ça ne se passe pas trop mal en vacances, nous nous promenons – seule, je ne me déplacerais qu'en taxi – et marcher me fait du bien. Et puis c'est pratique chaque fois qu'on doit changer de train, je déteste les correspondances. Ah oui, et pour commander le vin au restaurant. »
Soudain, elle s'est mise à pleurer. « Du vivant d'Ernst, je m'occupais de tout, changer de train, commander le vin, remplir les déclarations d'impôts, tout cela ne me dérangeait pas le moins du monde. Mais maintenant… Oh, Anya. Cet imbécile m'aime. »
Nous nous sommes tenu les mains et j'ai dit : « Oui, Lou, je vois bien qu'il t'aime. »
Et voilà que Karl a surgi, un plateau chargé entre les mains. « Madame est servie », a-t-il annoncé.
Elle a immédiatement séché ses larmes. « Non, pas ici, a-t-elle dit, pose-le plutôt là-bas. »
***
Meyrin, juillet 1975
[1] Cécile Dalla Torre, « Katya Berger, ciel de traîne », Le Courrier, Genève, 26 décembre 2024.
[2] Land autrichien à la frontière de la Slovénie.
[3] Musée d'histoire de l'art de Vienne.
[4] Diminutif affectueux de « Lou ».
Publié le 10.07.2025 à 19:49
Un génocide anodin
Gaza, 1911. (Bibliothèque du Congrès)
À la douleur, l'horreur, l'impuissance, la colère que l'on éprouve en regardant se dérouler à distance, depuis vingt-et-un mois maintenant, le génocide des Palestinien·nes, il s'ajoute, pour celles et ceux qui vivent en Occident, un profond malaise. Ce malaise est dû au fait de vivre dans des pays qui ont toujours considéré Israël comme étant le bon, la victime – civilisé, éclairé, rationnel, humaniste, de bonne volonté, vulnérable –, et les Palestinien·nes comme les méchants – barbares, obscurantistes, menaçant·es, agressif·ves, haineux·ses, dangereux·ses.
Cette fiction, que l'universitaire palestinien Joseph Massad, dans un article récent [1], fait remonter à la guerre de 1967, a été maintenue envers et contre tout, à grand renfort de propagande. Elle a encore résisté à plus d'un an et demi de génocide, alors qu'on assistait à l'étalage d'une cruauté décomplexée, insoutenable, exercée par les soldat·es avec l'approbation enthousiaste d'une part non négligeable de la société israélienne ; alors que chaque jour charriait son lot d'images cauchemardesques d'hommes, de femmes et d'enfants déchiqueté·es, brûlé·es vif·ves, mutilé·es, le crâne explosé, pulvérisé·es par des drones, abattu·es par des snipers, écrasé·es vivant·es ou mort·es par des bulldozers, réduit·es à l'état de squelettes par une famine organisée... Un an et demi. C'est dire combien est puissante la foi occidentale dans l'innocence d'Israël et dans la culpabilité foncière des Palestinien·nes, dans l'idée que la mort est leur destin naturel.
Jusqu'à aujourd'hui, dans les secteurs les plus réactionnaires des sociétés occidentales, en particulier dans la classe politique et dans l'essentiel de l'espace médiatique, la fiction de la nature vertueuse d'Israël reste bien sûr intacte, inébranlable. On continue à entendre des discours décrivant avec aplomb l'exact inverse de ce que des millions de gens observent pourtant en direct. Quand Israël a attaqué l'Iran, le 13 juin, Emmanuel Macron a produit un communiqué pavlovien dans lequel il soutenait le « droit d'Israël à se défendre ». Le délire collectif auquel est en proie l'establishment israélien, et avec lui une bonne partie de sa population, ce mélange écœurant de victimisation systématique, de mensonge impudent, de déshumanisation haineuse des Palestinien·nes et d'invective dès qu'on lui oppose le plus timide rappel à la réalité, sert apparemment d'étalon du bien et de la vérité à nos médias et à nos politiques. C'est très rassurant.
Une image de la photographe palestinienne Fatma Hassouna, tuée à Gaza avec dix membres de sa famille dans un bombardement sur leur maison le 16 avril 2025, au lendemain de l'annonce de la sélection à Cannes du documentaire dont elle était la protagoniste, Put Your Soul on Your Hand and Walk.
Néanmoins, depuis quelques mois, l'image se fissure. Aujourd'hui, à moins d'avoir le cerveau dévoré par le racisme anti-Arabes et/ou matrixé par l'extrême droite (ce qui fait du monde, certes), personne ne peut plus ignorer la monstruosité de ce que commet Israël. Personne ne peut plus ignorer que la population gazaouie, en plus de subir un déluge ininterrompu de bombes et de balles, crève de faim et de soif alors que les vivres s'entassent dans les camions bloqués par Israël aux portes de l'enclave. (Il s'y ajoute l'interdiction de tous les produits d'hygiène, qui, combinée à la privation d'eau propre, représente une torture supplémentaire en raison des infections et des maladies de peau qu'elle provoque, sans parler de l'humiliation.)
Un pays structurellement raciste, enfermé dans une réalité parallèle, en proie à un fanatisme religieux délirant et à un expansionnisme terrifiant
Il devient vraiment très difficile de nier qu'il s'agit d'un génocide. Le mensonge apparaît au grand jour ; on commence à soupçonner l'affreuse vérité : le méchant, c'est celui qu'on avait pris pour le bon. Soudain, alors que tout était là, sous nos yeux, depuis le début, une partie de l'opinion occidentale qui auparavant se tenait à l'écart du sujet commence à voir l'intention génocidaire ; à voir les ministres d'extrême droite et les commentateur·ices de télévision israélien·nes qui jubilent des morts et des destructions à Gaza et en réclament davantage ; ou encore les dizaines de milliers de manifestant·es qui défilent dans Jérusalem en scandant « Mort aux Arabes » et « Que ton village brûle ». Un sondage sur l'ampleur du soutien de la population israélienne aux projets de déportation des Palestinien·nes, voire à leur élimination physique, a fait un peu de bruit [2]. Beaucoup comprennent que la plus grande menace pour la stabilité régionale et mondiale, ce n'est pas l'Iran (si odieux que soit son régime), mais bien Israël.
En fait de « grande démocratie », apparaît un pays structurellement raciste, enfermé dans une réalité parallèle, en proie à un fanatisme religieux délirant et à un expansionnisme terrifiant, conforté par des décennies de louanges occidentales et d'impunité. Un pays qui massacre, expulse et détruit à grande échelle dans toute la Palestine, bombarde toujours régulièrement le Liban (en violation du cessez-le-feu) et le Yémen, envahit des parties supplémentaires du territoire syrien (alors qu'il occupait déjà le Golan) et a donc attaqué l'Iran – au risque de provoquer un embrasement mondial – et assassiné des civil·es là aussi. Sans parler de ces « hunger games » bien réels, où, à Gaza, après que les terres agricoles ont été saccagées, les pêcheurs mitraillés, les boulangeries bombardées, des hommes, des femmes et des enfants qui essayent désespérément de récupérer un sac de farine pour nourrir leur famille se font abattre chaque jour par dizaines [3].
Dessin de Gérald Herrmann pour La Tribune de Genève, 7 juin 2025.
Comment réagir quand c'est votre allié, un pays auquel vous prêtiez toutes les vertus, qui se révèle dans sa réalité d'État génocidaire et de menace majeure pour la paix mondiale ? Un pays avec lequel il existe d'innombrables liens politiques, idéologiques, économiques, militaires, culturels ? C'est une révélation contrariante, c'est le moins qu'on puisse dire. Dès lors, on observe tout un éventail de réactions, qui visent toutes à ne surtout pas tirer les conséquences de cette nouvelle donne, à permettre que tout continue comme avant. Le soutien à Israël évoque un paquebot dont le pilote découvrirait soudain qu'il fait fausse route, mais qui serait trop énorme, trop massif pour changer de direction.
Thierry Brésillon : « Comment retourner le monde entier, inverser le sens de tous les mots, plutôt que de voir Israël tel qu'il est »
Puisque la réalité est inadmissible, c'est elle qui doit plier. Partageant sur Facebook, le 22 juin dernier, un article consacré aux contre-vérités flagrantes entendues un matin (parmi d'autres) sur France Culture [4], le journaliste Thierry Brésillon concluait : « Comment retourner le monde entier, inverser le sens de tous les mots, plutôt que de voir Israël tel qu'il est. » On ne saurait mieux dire.
« Votre haine d'Israël vous aveugle », m'a dit quelqu'un sur un réseau social quand j'ai applaudi la « Flottille de la liberté ». Vous voulez vraiment qu'on parle de haine et d'aveuglement ?
Et quand la réalité devient trop envahissante pour pouvoir être complètement ignorée, apparaît ce terrible oxymore : le génocide anodin. Dans la presse, le mot « génocide » reste confiné à quelques interviews ou tribunes publiées dans les pages « Idées », ou à quelques reportages qui rendent fidèlement compte de ce qui se joue. On continue par ailleurs à publier imperturbablement d'autres articles qui parlent, par exemple, d'« antisémitisme à l'université », alors que tout le monde sait qu'il s'agit d'un nom de code calomnieux pour les manifestations de soutien à la Palestine. On continue en particulier à parler d'« incident antisémite » à Sciences Po Paris, alors qu'il s'agissait d'une altercation politique [5] et que tout le monde le sait très bien. L'édifice idéologique et culturel organisé autour du prestige d'Israël doit absolument rester en place, intouché.
On devine au passage les conflits à bas bruit et les rapports de forces qui agitent les rédactions, en fonction des niveaux de courage et des sensibilités sur le sujet, mais souvent aussi, semble-t-il, d'un clivage entre la hiérarchie et la base. Quand une centaine de journalistes de La Provence veulent clamer leur solidarité avec leurs confrères et consœurs de Gaza, iels doivent le faire dans les pages de Politis, leur propre journal ayant refusé de leur donner la parole. Et il y a des surprises. Le 24 juin, le « Journal Junior » d'Arte proposait un reportage sur « la faim comme arme de guerre », d'une honnêteté et d'une clarté que l'on chercherait en vain dans le reste du paysage audiovisuel. « Dans l'URSS du temps de Staline, nombre de scénaristes, écrivains et cinéastes étaient planqués dans les studios de production de dessins animés, films pour enfants et documentaires animaliers, parce que la censure y était moins attentive qu'ailleurs », rappelait à cette occasion (sur Facebook, le 28 juin) la metteuse en scène et traductrice Irène Bonnaud.
On a aussi assisté à une opération pour sauver le magistère moral de quelques personnalités médiatiques, relais zélés, depuis des années, sous couvert d'« humanisme », de tous les éléments de langage israéliens. Ces personnalités entretiennent la fiction – plus insupportable que jamais – de deux peuples sur un pied d'égalité, qui seraient autant l'un que l'autre victimes de la situation. Elles dissimulent la réalité de la brutale entreprise coloniale qu'est Israël, de l'oppression, de la spoliation et, maintenant, de l'élimination des Palestinien·nes [6].
Alors qu'on les avait présentées comme des partisanes de la « paix », qu'on leur avait attribué une aura de sages, elles se sont compromises, durant un an et demi, dans le soutien de fait à un génocide en distribuant à tort et à travers les accusations d'antisémitisme pour mieux étouffer les indignations qui s'exprimaient [7]. Il aura suffi qu'elles articulent du bout des lèvres quelques vagues commentaires comme quoi ce qui se passait à Gaza allait un peu trop loin – et ce, au nom de leur « amour d'Israël » – pour susciter une effervescence médiatique célébrant leur lucidité, leur courage et leur grandeur d'âme, tandis qu'elles reprenaient aussitôt placidement leur propagande.
La mansuétude exprimée par beaucoup d'observateur·ices pour cette mascarade d'une « prise de conscience » vous enseigne tout ce qu'il y a à savoir sur la valeur accordée aux vies palestiniennes (si vous ne l'aviez pas encore compris, à l'heure où le massacre quotidien de plusieurs dizaines de personnes à Gaza ne mérite même plus une mention dans nos journaux radiophoniques ou télévisés). « Mieux vaut tard que jamais », ai-je beaucoup lu.
La temporalité n'est pas exactement anodine dans un génocide. En fait, elle est tout
Eh bien oui. On ne va tout de même pas faire sa mauvaise tête et se formaliser pour les quelques dizaines de milliers de personnes [8] tuées au cours de ces longs mois où ces personnalités ont défendu sans faillir l'État massacreur, n'est-ce pas ? Gaza est presque entièrement rasée, la machine à tuer est inarrêtable, l'expulsion massive se prépare, on nous annonce l'établissement d'un camp de concentration, la mécanique du génocide est probablement impossible à enrayer, elle a gagné la Cisjordanie, mais allez, soyez beaux joueurs, quoi ! On a besoin de toutes les bonnes volontés ! Et ne soyez pas mesquin·e, ne venez pas nous parler des courageux·euses lanceur·euses d'alerte – comme Aymeric Caron ou Blanche Gardin – que nos résistant·es de la vingt-cinquième heure ont copieusement insulté·es, et qui subissent les représailles professionnelles (pour Gardin), les invectives dans la rue, les coups de fil anonymes, les menaces de mort !
« Mieux vaut tard que jamais », sérieusement ?
La temporalité n'est pas exactement anodine dans un génocide. En fait, elle est tout. « L'histoire est pleine de gens qui veulent être dans le vrai rétrospectivement, disait le journaliste Jeremy Scahill dans le podcast The Listening Post le 31 mai [9]. Mais le courage, c'est de prendre position en temps réel. » « Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça », comme le dit si bien le titre du magistral livre d'Omar El-Akkad (qui sera traduit en français l'hiver prochain chez Mémoire d'Encrier à Montréal).
Le génocide est une politique du fait accompli. L'essentiel, pour les génocidaires, est que l'indignation se manifeste trop tard. Eux-mêmes pourront alors éventuellement faire acte de contrition. Ainsi, ils gagneront sur tous les tableaux : ils seront célébrés pour leur noblesse morale et leur capacité d'autocritique, tout en étant débarrassés du peuple gêneur et en pouvant occuper tranquillement les terres volées à leurs victimes.
« En réalité, le dégoût face à l'abjection semble cohabiter avec le soulagement de voir qu'un “problème” majeur d'Israël est en passe d'être – enfin – réglé, fut-ce de la pire des manières, écrivait Akram Belkaïd le 9 mai. Interrogez un wasp américain à propos du génocide amérindien. Il adoptera une mine contrite, dira toute sa compassion, puis il finira par lâcher que c'est ainsi, que l'histoire est violente, que le passé est le passé, que cela ne fera pas revenir Geronimo, que Kevin Costner a tout de même fait un film émouvant, et la discussion passera alors à autre chose de plus convivial. Parlera-t-on ainsi des Gazaouis en 2048 ? Entendra-t-on ce genre de phrase – “Oui, que voulez-vous, c'est l'histoire, mais savez-vous qu'on trouve de la bonne maqlouba [10] à Tel Aviv ?” [11] »
Un génocide implique de mettre en œuvre une « stratégie du choc ». Les génocidaires misent sur la sidération, l'intimidation, la tétanie momentanée de l'opinion. Le but est de décimer le plus possible le groupe honni avant que le monde ait repris ses esprits. D'où la pornographisation de l'attaque du 7 octobre, l'ajout d'un déluge de détails macabres fabriqués de toute pièce, ajoutés aux exactions réelles, pour s'assurer de décourager toute indignation, toute contestation face à ce que l'armée israélienne a commencé à faire à Gaza dès le 7 octobre.
Un pan entier de notre vie publique est devenu un gigantesque appel au sang, une gigantesque démonstration de complicité – ouverte ou hypocrite – avec le pire
L'armée israélienne ment comme elle respire, toutes les personnes qui suivent la situation avec attention le savent depuis longtemps. Elle ment impudemment, grossièrement. (Rappelons qu'elle a par exemple essayé de nous faire prendre un bête calendrier en arabe affiché au mur, au sous-sol d'un hôpital de Gaza, pour un planning de tours de garde de membres du Hamas surveillant des otages.) Elle ment y compris contre l'évidence ; on peut même dire qu'elle nous prend pour des imbéciles – et, après tout, pourquoi se gênerait-elle, puisque la grande majorité des journalistes et des dirigeants occidentaux relayent ses énormités sans sourciller ? « Cela devrait être un sérieux avertissement pour les journalistes et les gouvernements : quand il s'agit d'Israël, vous ne pouvez en aucun cas croire la première version de ce qu'ils disent. Reagan disait : “Faites confiance, et ensuite vérifiez.” Avec Israël, il faut partir du principe qu'ils mentent, et ensuite vérifier », disait encore Jeremy Scahill dans The Listening Post.
Dès lors, on mesure le rôle qu'ont joué certain·es journalistes occidentaux en accréditant, sans aucune vérification possible, les détails tous plus effroyables les uns que les autres que cette armée leur donnait sur les victimes du 7 octobre – certains mensonges, comme ceux concernant les « bébés décapités », dont Joe Biden lui-même a prétendu avoir vu des photos, continuent d'ailleurs à circuler même après avoir été officiellement démentis. Iels ont été des facilitateur·ices du génocide, iels ont contribué à épouvanter l'opinion française au point de rendre impossible toute défense des Palestinien·nes – puisque, alors qu'on nous rappelle immanquablement, à la moindre formule jugée un peu trop globalisante, que « pas tous·tes les Israélien·nes », etc., tous·tes les Palestinien·nes sont amalgamé·es aux combattants du Hamas, conformément à la logique raciste empruntée à la société israélienne. Il y a des confrères et consœurs que je considérais comme plutôt sympathiques, relativement proches de moi, et qui, aujourd'hui, me font horreur. Pour moi, iels ont du sang sur les mains.
D'une manière générale, ces vingt et un derniers mois auront été une leçon cuisante. Tant de personnes ont révélé un visage effrayant, alors que je croyais naïvement que nous faisions partie du même monde. Certains jours, on se croirait vraiment dans le clip de Thriller de Michael Jackson. Un pan entier de notre vie publique est devenu un gigantesque appel au sang, une gigantesque démonstration de complicité – ouverte ou hypocrite – avec le pire. Il y a là une progression qui était probablement inéluctable : de prétendu·es « intellectuel·les » que l'on savait réactionnaires, racistes, etc., mais qui bénéficiaient pourtant de toutes les indulgences dans leur milieu, défendent désormais un génocide sur toutes les antennes. L'horreur des images vues chaque jour, de corps calcinés, mutilés, est redoublée par l'horreur de l'approbation qui se manifeste autour de nous. De cela aussi, nous ne nous remettrons jamais.
Et quand l'invocation permanente du 7 octobre a commencé à se révéler moins efficace, quand elle n'a plus été en mesure de couvrir l'abomination sans limite de ce qui était infligé à la population gazaouie, l'attaque contre l'Iran a permis de créer un nouveau choc, d'échapper par la fuite en avant au risque de remontrances (on n'ose même pas parler de sanctions) et de renouveler la chape d'impunité entourant le génocide des Palestinien·nes.
Si on veut réellement être fidèle au mot d'ordre « Plus jamais ça », il faut déjouer la « stratégie du choc » et dénoncer un génocide dès qu'il prend forme, au moment où l'intimidation fonctionne à bloc, où la machine de propagande est mobilisée à son maximum. Et si, à l'inverse, durant ces premiers mois, voire ces premières années, on travaille à alimenter la propagande, à renforcer la stratégie du choc, alors on porte une responsabilité que rien ne pourra jamais effacer.
Le besoin acharné de pouvoir se raccrocher à une image positive d'Israël
Par ailleurs, en concédant du bout des lèvres que ce n'est pas formidable de massacrer des enfants, il ne s'agissait pas de réclamer la justice, mais de sauver l'image et le projet d'Israël. D'où les tentatives que l'on observe depuis quelque temps de charger au maximum Benyamin Netanyahou, de faire croire à l'opinion occidentale que le problème, c'est lui et uniquement lui – comme s'il commettait un génocide tout seul.
Pour cela, on nous ressort de la naphtaline les inoxydables « sionistes de gauche ». L'ancien premier ministre Ehud Barak, par exemple, auteur de la formule raciste comparant Israël à une « villa dans la jungle », qu'on tente de faire passer pour un vieux sage, alors qu'il porte une responsabilité écrasante dans le sabotage du processus d'Oslo [12]. Mais aussi l'ancien ambassadeur en France Elie Barnavi, qui clame que « Netanyahou est l'une des incarnations du Diable ». Un peu dur à entendre pour qui se souvient que Barnavi a été ambassadeur alors qu'un autre boucher, Ariel Sharon, était premier ministre, et qu'il a défendu pied à pied la répression de la deuxième Intifada sur toutes les antennes françaises.
Quand on rappelle ces éléments, cependant, on s'attire les mêmes reproches que quand on refuse d'absoudre de leur complicité celles et ceux qui ont si longtemps cautionné le génocide (et qui, en réalité, continuent à le faire). Même mépris ouvert pour les vies palestiniennes, même besoin acharné de pouvoir se raccrocher à une image positive d'Israël, quitte à gober les pires manipulations et à remettre une pièce dans la machine à produire des écrans de fumée, parce qu'apparemment on n'a pas encore assez bien vu à quels désastres cela mène.
Vouloir rappeler comment on en est arrivé là – à l'attaque du 7 octobre, puis au génocide –, et refuser de dédouaner celles et ceux qui ont permis ce pourrissement de la situation, serait faire preuve d'une mentalité mesquine et policière : c'est ce qui ressort des reproches qui nous sont adressés, à nous, les empêcheur·euses d'admirer Israël en rond. Cette époque demande décidément d'avoir les nerfs solides.
Faire en sorte que les Israélien·nes restent les sujets centraux, voire uniques, de l'histoire proche-orientale
Il faut absolument préserver le récit héroïque qu'on se raconte depuis si longtemps, et donc faire en sorte que les Israélien·nes restent les sujets centraux, voire uniques, de l'histoire proche-orientale. En effet, renoncer à cette centralité impliquerait d'écouter ce qu'ont à dire des Arabes (je ne parle pas des quelques fayot·es dont l'intelligentsia parisienne raffole, et qui l'accompagnent fidèlement dans son extrême-droitisation), de les croire, de leur faire confiance ; et cela, dans un monde occidental qui considère visiblement comme un progrès civilisationnel majeur d'avoir remplacé la déshumanisation des juif·ves par la déshumanisation des Arabes et des musulman·es, on comprendra bien que ce n'est pas du tout possible. Après tout, nous ne sommes encore qu'au XXIe siècle ; n'allons pas trop vite, s'il vous plaît.
Ces derniers temps, plusieurs Palestinien·nes de la diaspora ont dit leur exaspération de ne se voir donner la parole que si iels étaient flanqué·es d'un·e « Israélien·ne sympathique » ; de n'être jamais vraiment cru·es ni pris·es au sérieux : Muzna Shihabi, ancienne conseillère de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), sous le titre « L'effacement poli des voix palestiniennes » ; la poétesse Carol Sansour (sur Facebook, en anglais) ; l'écrivain Jadd Hilal, sous le titre « Un Palestinien dans les médias français ».
Cette impossibilité d'exister comme sujet dans les récits occidentaux, le poète Mahmoud Darwich s'en était déjà agacé dans Une mémoire pour l'oubli, en… 1987. Quelques années plus tard, cela lui avait valu de se faire chapitrer, au cours d'un entretien, par sa consœur israélienne Helit Yeshurun, qui l'avait interrogé à ce sujet :
– Dans “Une mémoire pour l'oubli”, vous dites : “Je ne me suis pas réjoui des manifestations à Tel-Aviv [pour protester contre l'invasion israélienne du Liban, en 1982]. Elles ne nous laissaient plus aucun rôle – ce sont eux qui font les bourreaux et les victimes […] Les vainqueurs avaient peur de perdre leur identité de victimes. […] C'est à notre place qu'ils criaient, à notre place qu'ils pleuraient […].” D'où vient votre colère contre ces Israéliens qui ont manifesté pendant la guerre du Liban ? Le cliché bourreau-victime vous est-il indispensable [sic] ?
Mahmoud Darwich : (…) Qui était l'agresseur ? Les Israéliens. Qui manifestait ? Les Israéliens. Toute l'affaire restait une affaire israélienne. Rafoul [Rafael Eytan, chef d'état-major] et Sharon [Ariel Sharon, alors ministre de la défense] étaient les agresseurs. Et qui s'opposait à eux ? Israël. Les Israéliens ont attaqué – ils sont les héros ; les Israéliens ont manifesté – ils sont les bons. Il y a parmi eux des fous, des imbéciles, des va-t-en-guerre, mais la société israélienne est saine. Tout le jeu, toute l'histoire, se déroulait sur le terrain israélien. Et moi, où étais-je dans tout cela ? J'étais hors de la scène. […] Donner une image si jolie d'Israël ne m'intéressait pas. Je le dis très ouvertement. […] Je craignais que ces manifestations, bonnes et positives en elles-mêmes, ne ramènent les caméras en terrain israélien en nous laissant dans l'ombre. Je ne voulais blesser personne, mais il m'importait de montrer le paradoxe. […] Je voulais dire que la victime n'avait pas où manifester, car d'autres manifestaient pour elle. Tout le bien venait de là-bas, effaçant le mal qui en venait aussi. […] J'étais tellement humilié que je ne voulais pas voir de lumière en provenance de cet endroit-là.
H. Y. : Ces Israéliens-là dérangeaient votre stéréotype de l'Israélien.
M. D. : Je n'ai pas de stéréotype d'Israélien. Cela m'embêtait de les délivrer de leur problème de conscience. Je voulais dire que je n'existais pas – ni en tant que victime, ni en tant que révolté, ni en tant que voix [13]. »
Zohran Mamdani : « Je crois au droit d'Israël à exister en tant qu'État où tout le monde a des droits égaux »
Désormais, il ne peut plus être question de céder là-dessus. Puisqu'on est impuissant·e à empêcher le génocide, on doit au moins cela aux innombrables Palestinien·nes arraché·es à la vie jour après jour : ne pas laisser le mythe sioniste de l'héroïsme israélien et de la nature fondamentalement pure d'Israël se perpétuer encore après cet immense crime. Ne pas continuer à laisser croire à cette quadrature du cercle qu'est un État « juif et démocratique ».
On va le répéter autant qu'il le faudra : soit Israël est un État juif, et alors il est intrinsèquement raciste, voire génocidaire envers la population musulmane et chrétienne présente depuis des siècles sur le territoire qu'il occupe ; soit il est un État démocratique, et alors il ne peut pas être un État exclusivement juif [14].
Interrogé, lors du débat de la primaire démocrate pour l'élection à la mairie de New York, sur le « droit d'Israël à exister », Zohran Mamdani a eu cette réponse exemplaire : « Je crois au droit d'Israël à exister en tant qu'État où tout le monde a des droits égaux. » Il a ajouté : « Je crois que tous les États devraient être des États garantissant l'égalité des droits. » Il est stupéfiant qu'une telle réponse soit jugée scandaleuse.
Elle n'a toutefois pas été jugée scandaleuse par tout le monde, puisque Zohran Mamdani a triomphalement remporté la primaire démocrate. Sa dénonciation claire du génocide des Palestinien·nes a contribué à séduire les New-Yorkais·es, et, parmi eux, des dizaines de milliers d'électeur·ices juif·ves qui ont cessé de soutenir (ou n'ont jamais soutenu) Israël [15].
Voir émerger des personnalités aussi charismatiques que Mamdani, ou que Mahmoud Khalil, le jeune diplômé de Columbia ressorti de sa prison encore plus déterminé qu'il n'y était entré [16] ; ou être témoin du courage magnifique de Rima Hassan, Greta Thunberg et de leurs camarades de la « Flottille de la liberté » [17], comme de celui des marcheur·euses algérien·nes, tunisien·nes et européen·nes qui, en juin, ont bravé la police égyptienne pour tenter d'accéder à Gaza : c'est ce qui sauve du désespoir total quand on fait partie des spectateur·ices impuissant·es de ce génocide.
Ezra Nahmad : « La Palestine devient nœud et point de ralliement global de l'opinion publique démocratique, antiraciste et anticoloniale »
Face à un monde politique et médiatique massivement acquis au projet colonial israélien et à sa propagande, et en dépit d'une répression implacable, la révolte et la colère s'expriment partout. Ce sont les dockers de Fos-sur-Mer qui refusent d'embarquer des conteneurs remplis de composants militaires à destination d'Israël. Une pasteure britannique de 83 ans arrêtée par la police à Londres pour avoir clamé son soutien au groupe Palestine Action, interdit par le gouvernement de Keir Starmer. Ou l'album de Bob Vylan qui fait son retour dans le classement des meilleures ventes au Royaume-Uni après l'incident causé par le groupe au festival de Glastonbury, où il a maudit l'armée israélienne sur scène, alors que le concert était retransmis en direct à la télévision, ce qui lui a valu d'être lâché par son manager et déprogrammé un peu partout [18]… « La Palestine est une bataille pour l'âme du monde », comme le dit l'acteur irlandais Liam Cunningham, qui a soutenu la « Flottille de la liberté ».
Dans un article consacré au groupe irlandais Kneecap, qui défend avec feu la cause palestinienne, le journaliste Ezra Nahmad résume très bien : « Au cours de la dernière décennie, Israël est devenu un point de convergence pour l'extrême droite mondiale. Il est perçu par celle-ci comme le fer de lance de la croisade civilisationnelle contre la supposée “barbarie” arabe ou musulmane. L'adhésion à Israël s'accompagne souvent, pour les droites radicales, d'un programme autoritaire – destruction des acquis démocratiques, contrôle des médias, suppression du pluralisme.
Inversement, la Palestine devient nœud et point de ralliement global de l'opinion publique démocratique, antiraciste et anticoloniale. Ce qui se passe au Proche-Orient marque dorénavant une ligne de faille géostratégique et militaire et nourrit en même temps un front culturel lui aussi planétaire. Les millions de jeunes qui rejoignent les manifestations pour Gaza ou la Palestine, partout dans le monde, dans les métropoles, mais aussi dans des petites villes et des banlieues éloignées, témoignent de cette nouvelle géographie culturelle du monde contemporain [19]. »
Tout cela donne un sentiment étrange, celui d'une polarisation devenue si extrême que les partisan·es d'Israël et les défenseur·euses des Palestinien·nes vivent non seulement dans des récits et des réalités radicalement différentes, mais aussi dans des temporalités différentes. Les second·es ont tiré les leçons des événements des vingt et un derniers mois. Iels ont définitivement ouvert les yeux sur la nature d'Israël, mais aussi des États-Unis ; iels voient à l'œuvre le colonialisme et l'impérialisme à leur paroxysme. Iels sont en train d'ébaucher un nouveau monde – que les électeur·ices new-yorkais·es de Mamdani incarnent parfaitement –, pendant que les premier·ères s'enfoncent dans leurs mensonges, leur suprémacisme, leur haine, leur racisme.
Le drame, évidemment, c'est que ce sont les premier·ères qui sont au pouvoir ; raison pour laquelle le génocide continue. Iels dominent au niveau mondial grâce à Trump ; iels ont conquis ou s'apprêtent à conquérir à peu près tous les pays d'Occident.
Alonso Gurmendi : « Le monde commence à tourner le dos au paradigme colonialiste et orientaliste qui l'a façonné jusqu'à aujourd'hui »
Il y a quelques jours, l'universitaire péruvien Alonso Gurmendi, historien des relations internationales, était interviewé sur YouTube par le journaliste britannique Owen Jones – une autre figure à laquelle se raccrocher, tant il fournit un travail remarquable depuis un an et demi. Gurmendi proposait cette analyse :
« Avec ce génocide, le monde commence à tourner le dos au paradigme colonialiste et orientaliste qui l'a façonné jusqu'à aujourd'hui. La tragédie, c'est que cet énorme bouleversement dans la façon dont le monde fonctionne, dans l'ordre du monde, se paie du sang des Palestinien·nes. C'est quelque chose que nous ne pouvons pas laisser les gens ignorer ou oublier. Nous devons être dans les rues, nous devons en parler, attirer l'attention dessus, parce que ce n'est pas un prix acceptable. »
Et on conclura avec lui : « En définitive, la politique ou le droit international ne vont sauver ni le monde, ni les Palestinien·nes. Ce que nous faisons, ce dont nous parlons : c'est cela qui va provoquer le changement. S'il devient politiquement impossible de soutenir un projet colonialiste au Proche-Orient, alors les choses changeront. Et seule l'action collective peut y parvenir. La solution viendra de nos conversations, de nos discussions, de nos manifestations, de nos pieds, de nos corps [20]. »
[1] Joseph Massad, « The more Israel kills, the more the West portrays it as a victim », Middle East Eye, 15 juin 2025.
[2] Tamir Sorek, « En Israël, comment les appels à l'élimination des Palestiniens ne sont plus tabous », Yaani, 30 mai 2025.
[3] Pour prendre la mesure de l'atrocité, il faut lire cette chronique de Rami Abou Jammous : « Obeida est mort. Il avait dix-huit ans », Orient XXI, 17 juin 2025.
[4] Pierre Prier, « Sur France Culture, “la capitulation de l'intelligence devant les passions” », Orient XXI, 20 juin 2025.
[5] Cf. Pauline Perrenot, « Palestine et mobilisations étudiantes : calomnies médiatiques en série », Acrimed, 30 mai 2024.
[6] Aujourd'hui encore, alors que la dystopie s'approfondit chaque jour, il est possible de publier dans la presse française des appels qui brouillent la réalité d'un génocide colonial en maniant le chantage à l'insensibilité, et en nous invitant à « tenir deux compassions dans un même cœur ». C'est tout à fait fascinant.
[7] Cf. Clément Garcia, « Blanche Gardin vent debout contre les accusations d'antisémitisme de Delphine Horvilleur », L'Humanité, 13 mars 2025.
[8] Le bilan réel dépasse vraisemblablement de beaucoup le décompte officiel de 57 000 tué·es à ce jour, qui ne prend pas en compte toutes les personnes restées sous les décombres, ni toutes celles qui sont mortes de leurs blessures ou de maladie, faute de soins, ou encore de malnutrition et de famine.
[9] « The sudden surge of genocide critique in the West », The Listening Post, 31 mai 2025.
[10] Plat traditionnel palestinien.
[11] Akram Belkaïd, « Gaza : quand Tartuffe s'indigne », Lignes quotidiennes, 9 mai 2025.
[12] Voir par exemple cet article de Ran HaCohen en 2007 : « Méfions-nous de Barak ».
[13] Entretien traduit de l'hébreu par Simone Bitton et publié dans la Revue d'études palestiniennes (n° 9, automne 1996), puis repris dans le recueil La Palestine comme métaphore. Entretiens, Actes Sud, « Sindbad », Arles, 1997.
[14] Lire à ce sujet Frédéric Lordon, « Le sionisme et son destin », Les blogs du Diplo, 19 juin 2025.
[15] « Zohran Mamdani's Victory Challenges the Pro-Palestinian Taboo in U.S. », AJ+, 27 juin 2025.
[16] Je recommande ces deux très beaux textes de Steven W. Thrasher sur le site Lit Hub : « Mahmoud Khalil, Zohran Mamdani, and the Politics of Vulnerability », 23 juin 2025 ; « Zohran Mamdani and Brad Lander Have Shown Us a Way Forward », 26 juin 2025.
[17] Cf. Soumaya Benaissa et Denis Robert, « Flottille : résister face à la déchéance des médias, la complicité de la France, et l'impunité d'Israël », Blast, 12 juin 2025.
[18] Voir la vidéo d'Owen Jones sur l'affaire : « Outrage Over Chants Instead of Genocide : Bobby Vylan Furore Is sick », YouTube, 1er juillet 2025.
[19] Ezra Nahmad, « Kneecap, au nom de la Palestine », Orient XXI, 9 juillet 2025.
[20] Owen Jones, « Why Israel Will Lose - w./ Alonso Gurmendi Dunkelberg », 27 juin 2025.
Publié le 09.11.2024 à 13:16
La danse de la dystopie et de l'utopie
Kirsten Raymonde (Mackenzie Davis) et la Symphonie itinérante - « Station Eleven », photo Ian Watson / HBO Max
« Pour les quinze ans de sa fille, Younès avait annoncé à l'hôpital qu'il suspendait ses activités pour six mois. Ça n'avait pas posé problème : la pénurie de soignant-es était depuis longtemps terminée. Avec la mise en place de la semaine de trois jours et la revalorisation des salaires offerts aux métiers essentiels, le secteur du soin était devenu attractif et Younès avait pu être remplacé ; et puis, les fonctions syndicales qu'il avait occupées dans sa jeunesse lui avaient permis de cumuler tellement de points de temps libre qu'il aurait pu partir trois ans s'il l'avait voulu. Ainsi, après plusieurs mois de préparation ayant surtout consisté à rafistoler du matériel de seconde main (tente, sacs de couchage, matelas et vêtements légers), père et fille avaient quitté Nantes à vélo et rejoint Kiev en quelques semaines. »
Après un premier volume sur le même modèle l'année dernière, les éditions La Mer Salée ont demandé à des auteurs-ices d'imaginer comment, dans vingt ans, le monde pourrait avoir changé pour le meilleur, et publient le résultat sous le titre « Les Utopiennes – Bienvenue en 2044 ». Parmi les textes qui m'ont le plus touchée, celui de Camille Teste, intitulé « Le Temps libéré », dont est extrait le paragraphe ci-dessus [1]. J'ai failli fondre en larmes en le lisant, ce qui est sans doute un bon indice de mon niveau de désespoir politique.
« L'espoir radical est un ingrédient fragile ; souvenez-vous, nos imaginaires projettent, autorisent, créent la réalité : ils alimentent notre sentiment d'impuissance, nos peurs, ou bien nourrissent notre joie et notre détermination »
L'éditorial de la revue propose une ligne de conduite qui me paraît d'une justesse absolue, même si je ne me sens pas du tout capable de l'adopter (un jour, peut-être, la sagesse viendra) : « Gardez-vous d'alimenter les pires scénarios même si c'est pour les dénoncer ; pas une once de publicité. Préservez votre lumière. L'espoir radical est un ingrédient fragile ; souvenez-vous, nos imaginaires projettent, autorisent, créent la réalité : ils alimentent notre sentiment d'impuissance, nos peurs, ou bien nourrissent notre joie et notre détermination. Si difficile que soit notre époque, ne lâchez rien : réjouissez-vous. »
En fin de volume, un manifeste intitulé « Avis de mobilisation générale – Rejoignez le camp de l'espoir radical » enfonce le clou : « Affronter l'obscurité, en parler, la fait gonfler, l'impose comme l'imaginaire référent, jetant son ombre sur les autres. Alors, lumiluttons, défendons l'option lumineuse, avec la même vigueur, la même légitimité qui anime nos indignations. »
Que s'est-il passé entre 2024 et 2044 ? Dans son texte, Camille Teste ne dit à aucun moment comment ce monde pacifié qu'elle décrit est devenu réalité ; et, à vrai dire, peu importe : on prend. La contribution de Juliette Quef, intitulée « Chora, là où naît l'information libre », imagine qu'une révolution s'est produite à la suite d'un soulèvement des cols blancs, « gangrenés par la perte de sens, l'écoanxiété et l'accélération du monde » – une hypothèse intéressante.
Mais je l'avoue : avec la catastrophe mondiale que représente la seconde élection de Donald Trump aux États-Unis mardi dernier [2], j'ai encore plus de mal à imaginer qu'un changement de société puisse advenir – s'il doit advenir – autrement que sur les ruines d'un monde capitaliste qui sera allé au bout de sa logique, jusqu'à la combustion, avec toute la violence que cela implique ; autrement que par cet « effondrement », lent ou rapide, qui suscite tant de fantasmes depuis quelques années. Il faut à tout prix continuer à travailler à un avenir qui verrait la fin de la malédiction capitaliste et suprémaciste en nous épargnant une déflagration générale, mais il devient vraiment difficile de ne pas lorgner du côté des scénarios les plus sombres.
Plusieurs séries télévisées récentes ont mis en scène cet effondrement qui nous hante, à commencer par celle de Canal Plus qui porte précisément ce titre. Je pense aussi à Revolution (2012), moins connue en France, efficace quoique un rien kitsch et bourrine. Mais celle qui m'a touchée au cœur, c'est Station Eleven.
Je l'ai vue à sa sortie, en 2021, et elle m'a impressionnée au point d'éclipser dans mon esprit le roman de l'autrice canadienne Emily St. John Mandel dont elle est tirée, et que j'avais pourtant adoré. Je l'aime encore plus après l'avoir regardée une nouvelle fois, ces dernières semaines, en compagnie de quelqu'un à qui j'avais envie de la montrer (et à qui cet article est dédié). Cette fois, elle m'est clairement apparue comme un chef-d'œuvre. S'il fallait lister les séries qu'on aime pour des raisons sans doute très personnelles, en dehors des grands classiques dont tout le monde, ou presque, reconnaît le génie (The Wire, Mad Men, etc.), Station Eleven trônerait au sommet de mon panthéon, à égalité avec The Marvelous Mrs. Maisel. Dans Numerama, Marcus Dupont-Besnard parlait d'ailleurs de cette adaptation comme d'un « joyau d'une beauté saisissante à tout point de vue », et estimait qu'elle n'avait « pas eu la mise en avant qu'elle méritait » [3].
« Station Eleven est un radeau de sauvetage »
La série met en scène un monde où, en deux semaines, une pandémie de grippe foudroyante tue 99% de l'humanité. Elle fait des allers-retours constants entre l'avant – les jours qui ont précédé ou suivi la catastrophe – et l'après – le monde dans lequel les survivant-es ont recréé un semblant de société, vingt ans plus tard. Tout au long de ses dix épisodes, elle orchestre un ballet de personnages complexes, inoubliables, qui échappent à tous les stéréotypes. Certains succomberont à la grippe, tandis que d'autres s'en sortiront et seront amenés à se recroiser, habités par le souvenir de leurs morts – qu'ils ont parfois en commun.
Entre la dystopie et l'utopie, Station Eleven ne choisit pas. La série est terrifiante à beaucoup d'égards, mais elle n'est jamais désespérante ; parce que, ici, il y a un après. Un après qui n'est ni idéal ni cauchemardesque. Il est, simplement, avec ses beautés autant qu'avec ses aspects sombres. La vie se réorganise, cahin-caha, dans les ruines de la civilisation capitaliste : un aéroport perdu au milieu de nulle part devient le lieu de résidence définitif de passager-ères qui y étaient en transit ; une grande surface est transformée en maternité...
« Tout n'est pas rose dans ce futur de bric et de broc, écrivait le critique de Télérama Pierre Langlais en 2022. Il y a des menaces, des peurs, le souvenir traumatique de la pandémie ; mais Station Eleven cherche la lumière, le côté “positif” de ces lendemains de tragédie. » Il concluait : « Faut-il vraiment s'infliger Station Eleven en plein Covid ? Plus que jamais, oui ! » [4] Et Marcus Dupont-Besnard confirmait : « Dystopique ? Déprimant ? Station Eleven n'est certes pas un bonbon feel good, mais elle ne répond en rien à de tels qualificatifs démoralisants. Tout au contraire, Station Eleven est un radeau de sauvetage. »
Jeevan Chaudhary (Himesh Patel) et Kirsten Raymonde (Matilda Lawler)
Les survivant-es de la grippe sont évidemment changé-es à jamais ; elles et ils deviennent autres, et l'un des mérites de la série comme du roman est de montrer l'amplitude inouïe que peut prendre une destinée humaine, les ressources que nous sommes capables de mobiliser, au point de faire tenir plusieurs vies en une. La façon dont passé et présent résonnent, se répondent, se juxtaposent, s'entremêlent plus qu'ils ne se succèdent, tant dans la biographie intime d'une personne que dans les relations qu'elle entretient avec d'autres, est ici magnifiquement rendue.
Comme si l'imaginaire dans lequel baignent les êtres humains les engloutissait, les englobait entièrement
Âgée de huit ans lorsque la pandémie éclate, Kirsten Raymonde (interprétée par deux incroyables actrices, Matilda Lawler et Mackenzie Davis), devenue une jeune femme, rejoint la Symphonie itinérante, une caravane d'acteurs qui joue Shakespeare en se déplaçant en cercle (ce que ses membres appellent « la roue ») dans la région du lac Michigan.
Sans rien éluder des difficultés matérielles que rencontrent les survivant-es, ni de la violence qui éclate inévitablement entre eux, Station Eleven se distingue aussi des autres scénarios post-apocalyptiques par la place essentielle que l'imaginaire conserve pour ses protagonistes. Emily St. John Mandel dit avoir pensé, en écrivant son roman, à ces mots entendus dans Star Trek – Voyager : « Parce que survivre ne suffit pas [5]. » Ainsi, la série s'ouvre sur une représentation du Roi Lear dans le monde d'avant, dans un théâtre de Chicago, et se clôt sur une (extraordinaire) représentation de Hamlet dans le monde d'après.
Une bande dessinée éditée à compte d'autrice, à quelques exemplaires seulement, quelques jours avant l'arrivée de la grippe, devient une sorte d'évangile dans le monde d'après, suscitant chez ses lecteurs-ices une fascination qui peut aller, chez certain-es, jusqu'à une forme d'intégrisme. Elle est signée d'une femme nommée Miranda Carroll (Danielle Deadwyler), qui y a travaillé fiévreusement durant des années, et ce très beau personnage – double d'Emily St. John Mandel elle-même – illustre bien la portée que peut avoir une œuvre d'art lorsqu'elle procède d'une nécessité viscérale. (L'évangile du nouveau monde est donc l'œuvre d'une femme noire, même si la série est bien trop fine – contrairement à moi – pour insister lourdement sur ce symbole.)
Miranda Carroll (Danielle Deadwyler)
Cette bande dessinée s'intitule… Station Eleven. Il n'est pas innocent que le titre du roman comme de la série soit celui d'une fiction qui circule parmi ses personnages. Comme si l'imaginaire dans lequel baignent les êtres humains les engloutissait, les englobait entièrement ; comme s'il était plus vrai, plus décisif que leur réalité même. Un écho aux mots célèbres de Shakespeare dans La Tempête : « Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les songes, et nos petites vies sont cernées de sommeil. »
Ces deux caractéristiques de l'existence des survivant-es – un quotidien haletant, dangereux, où les dures nécessités de la subsistance occupent une place conséquente ; et, en même temps, une capacité intacte à se livrer à la rêverie – se retrouvent dans la structure même de la série. Station Eleven est une production pleine de suspense et de surprises, brillamment scénarisée. Mais, avec ses images ensorcelantes et ses dialogues ciselés, elle peut aussi apparaître comme un très long poème, tant visuel que littéraire (il faut d'ailleurs absolument la voir en version originale pour ne rien perdre de la sublime déclamation des acteurs-ices). À ce titre, de même qu'on peut vouloir lire et relire de la poésie juste pour le plaisir de l'enchantement, pour les effets qu'elle produit sur notre système, cette série me semble pouvoir supporter des visionnages infinis.
[1] Camille Teste anime le podcast Encore Heureux, auquel j'ai eu le plaisir de participer il y a quelques semaines ; elle est l'autrice de Politiser le bien-être.
[2] Même si je suis de celles et ceux qui considèrent que Kamala Harris a fait une campagne à la fois paresseuse et odieuse et qu'elle ne méritait pas de gagner. Cf. par exemple Adam Johnson, « Democrats Chose to Back a Genocide and Turn Right Over Defeating Trump », In These Times, 6 novembre 2024.
[3] Marcus Dupont-Besnard, « Regardez Station Eleven, le joyau dont vous avez aussi besoin si vous aimez The Last of Us », Numerama, 4 février 2023.
[4] Pierrick Allain et Pierre Langlais, « Sérierama : Station Eleven, et si le monde d'après n'était pas un cauchemar ? », Télérama, 13 octobre 2022.
[5] Cité par Sonia Sarfati, « Emily St. John Mandel : viser les étoiles, toucher le cœur », La Presse, 23 août 2016.
Les Utopiennes - Bienvenue en 2044, La Mer Salée, Rezé, octobre 2024.
Sur le sujet du temps libéré, lire absolument les deux romans d'Hadrien Klent Paresse pour tous et La vie est à nous (Le Tripode, Paris, 2021 et 2023).
Emily St. John Mandel, Station Eleven [2014], traduit de l'anglais (Canada) par Gerard De Cherge, Rivages Poche, 2016.
Station Eleven, minisérie créée par Patrick Somerville et réalisée par Hiro Murai, HBO Max, 2021.
Publié le 14.10.2024 à 19:53
Le génocide invisible
Sliman Mansour, 2021.
« Tu es restée bien silencieuse le 7 octobre. » Quelques semaines après l'attaque du Hamas contre des soldats et des civils israéliens, il y a un an, une de mes connaissances racontait sur Facebook avoir reçu ce message d'une amie. Je n'ai pas échappé non plus à ce flicage de l'expression de la sympathie pour les victimes israéliennes, la mienne ayant été jugée trop tardive. Horrifiée, je l'étais ; mais j'étais aussi tétanisée, et désespérée.
Tétanisée, parce que je voyais combien le choc provoqué par le massacre du Hamas était immédiatement instrumentalisé, y compris par une surenchère d'allégations mensongères – « bébés décapités », « femme enceinte éventrée », « bébé placé dans un four » –, afin de mieux exciter la soif de vengeance. Il a été utilisé pour justifier les bombardements sur Gaza, qui ont commencé dès le 7 octobre, puis ce qui n'allait pas tarder à devenir le génocide du peuple palestinien. Israël a « transformé le traumatisme en arme de guerre », comme Naomi Klein vient de le décrire dans un article époustouflant [1].
Et désespérée, parce que je comprenais brusquement une chose : la justice pour les Palestiniens, que ne cessaient d'attendre – sans doute naïvement – toutes les personnes qui, comme moi, suivent avec attention la situation en Israël-Palestine depuis trente ans ou plus, cette justice ne viendrait jamais.
Les bombardements sur Gaza et la décimation de familles entières, en particulier en 2008-2009 et en 2014 ; la répression de la Grande marche du retour, en 2018, au cours de laquelle les snipers israéliens, en plus de tuer 223 manifestants, ont pulvérisé des rotules à la chaîne ; le meurtre d'Ahmad Erekat, en 2020, et tant d'autres exécutions sommaires ; l'assassinat de la journaliste Shireen Abu-Akleh, en mai 2022, puis l'attaque de son convoi funéraire par la police israélienne, qui a presque renversé son cercueil (Abu-Akleh était chrétienne) [2] ; Nora Sub Laban expulsée de sa maison de famille à Jérusalem, en juillet 2023, après des années de bataille judiciaire, et l'emménagement immédiat de colons qui ont jeté les meubles dans la rue et accroché des drapeaux israéliens aux fenêtres : rien de tout cela – pour ne citer que quelques faits marquants – n'avait ému l'opinion ou la classe politique.
Absente au cours des années précédentes, l'émotion du grand public a déferlé comme une vague le 7 octobre, puis elle a aussitôt reflué, alors que la descente aux enfers définitive des Palestiniens commençait.
Que l'humanité et la sacralité de la vie ne soient accordées, sur un même territoire, qu'à une partie de la population est un scandale qui n'en finit plus de me bouleverser. Le découpage minutieux par lequel les médias et les dirigeants occidentaux distinguent les victimes dignes d'être pleurées de celles qui ne méritent pas une seconde d'attention me fait penser à ces vieilles photos de l'URSS sur lesquelles la censure effaçait soigneusement les contours des dignitaires tombés en disgrâce.
C'est d'autant plus révoltant que cela brouille totalement la réalité du rapport de forces. On en vient à avoir l'impression que ce ne sont pas les Palestiniens qui sont sous la botte, opprimés, dépossédés, expulsés et tués depuis des décennies, mais les Israéliens. Une amie qui a fait ses études en Allemagne me racontait qu'une autre étudiante lui avait un jour dit très sérieusement : « Tout de même, les Palestiniens ont envahi Israël. » D'où, aussi, les comparaisons aberrantes entre Israël et l'Ukraine – alors qu'Israël est dans le rôle de la Russie (à cette différence près que la Palestine, territoire occupé et morcelé, n'est pas un État souverain comme l'Ukraine).
Un soldat israélien vérifie les papiers d'agriculteurs palestiniens dans un champ près du checkpoint d'Al-Hamra, en Cisjordanie, le 28 janvier 2020. Photo : Jaafar Ashtiyeh/AFP via Getty Images
Depuis un an, celles et ceux qui continuent de suivre la situation en Palestine, essentiellement à travers les journalistes palestiniens présents sur les réseaux sociaux, voient tous les jours des images qui leur retournent l'estomac. Tous les jours, tous les jours, tous les jours : les immeubles pulvérisés ; les enfants blessés allongés sur le sol d'un hôpital ; les corps vivants ou morts coincés sous les décombres ; les blessés dont les bras ou les jambes pendent, presque détachés du reste de leur corps ; les cadavres alignés dans des linceuls, les proches hagards de douleur ; les cohortes d'estropiés [3] ; la jubilation mauvaise des soldats israéliens pillant et saccageant les intérieurs de familles déplacées ou tuées ; les enfants agonisants, squelettiques, en raison du blocus sur la nourriture et l'eau annoncé par le ministre de la défense israélien Yoav Gallant dès le 9 octobre 2023. Je reste aussi hantée par les images, vues à deux reprises, d'enfants au visage intact, mais à la boîte crânienne explosée, béante, complètement vide. Et enfin, ce matin, les images insoutenables de Palestiniens prisonniers des flammes après le bombardement d'abris de fortune installés dans la cour de l'hôpital Al-Aqsa.
Au cours de l'année écoulée, Israël a commis à Gaza l'équivalent d'un massacre du 7 octobre chaque semaine
En octobre, le journaliste Wael Al-Dahdouh apprenait en direct, pendant qu'il travaillait, la mort de sa femme et de deux de ses enfants (en décembre, il a vu son cameraman, Samer Abu Daqqa, mourir à ses côtés, puis, en janvier, il a perdu un autre fils, Hamza Al-Dahdouh, également journaliste). En novembre, il y a eu la vieille femme tuée par un sniper alors qu'elle tenait la main de son petit-fils, le petit Taim Abd Al-Aati, qui agitait un drapeau blanc. Ce même mois, les cadavres décomposés des bébés prématurés de l'hôpital Al-Nasr, que le personnel a été forcé d'abandonner dans leurs couveuses par l'armée israélienne.
En janvier, le meurtre de Hind Rajab, six ans, qui a vu les siens mourir autour d'elle quand leur voiture a été prise pour cible par un char, et qui a supplié les secours de venir la sauver avant d'être à son tour tuée, de même que deux ambulanciers qui tentaient de l'atteindre. (En avril, les étudiants de l'université Columbia à New York, qui occupaient leur campus, ont renommé le Hamilton Hall « Hind's Hall » en son honneur ; c'est également le titre que le rappeur américain Macklemore a donné à sa chanson en soutien au mouvement étudiant pour la Palestine.)
En février, le corps de Sidra Hassouna, petite fille de sept ans, accroché au mur sur lequel il avait été projeté par la déflagration. Le « massacre de la farine », quand l'armée israélienne a ouvert le feu sur les Palestiniens affamés par le blocus qui se pressaient autour d'un convoi d'aide alimentaire, tuant au moins 118 d'entre eux. À l'hôpital Nasser, un prisonnier, Jamal Abu Al-Ola, envoyé par les soldats, les mains liées, pour dire aux patients et au personnel d'évacuer, puis abattu sous les yeux de sa mère. En mars, Razan Muneer Arafat, onze ans, dans un fauteuil roulant, pleurant à chaudes larmes ses jambes perdues.
En mai, le cadavre sans tête d'Ahmad Al-Najar, dix-huit mois, décapité quand l'armée israélienne a bombardé des tentes de personnes déplacées à Rafah, faisant quarante-cinq victimes, la plupart brûlées vives. En juin, le massacre de Nuseirat, lorsque des soldats israéliens ont tué plus de 270 civils palestiniens pour libérer quatre otages – une opération fêtée comme un « grand succès » dans les chancelleries et les médias occidentaux.
En juillet, Muhammed Bhar, jeune homme atteint du syndrome de Down, déchiqueté par un chien de l'armée ; les soldats l'ont laissé agoniser, en empêchant ses proches de lui porter secours. En août, le journaliste Ismail Al-Ghoul, dans sa voiture visée par un tir de drone, vêtu de son gilet « presse », la tête arrachée – tué avec son cameraman Rami Al-Rifi, ce qui portait alors à 165 le nombre de journalistes tués à Gaza en moins d'un an. En septembre, un fœtus sanguinolent tiré des décombres d'un immeuble. Un père embrassant le pied arraché de sa petite fille – tout ce qu'il restait de son corps. Un soldat rigolard fumant une cigarette tandis qu'une mosquée brûle dans son dos. Une effarante accumulation de crimes de guerre, qu'Al-Jazeera a tenté de répertorier dans un documentaire récent [4].
Au cours de l'année écoulée, selon les calculs de Joseph Confavreux dans un article de Mediapart, Israël a commis à Gaza l'équivalent d'un massacre du 7 octobre chaque semaine [5]. Et pourtant… Rien de tout cela ne semble s'être imprimé dans les esprits des gens autour de nous – pas plus que tout ce qui a précédé ne s'y était imprimé. Pour tout le monde, seul existe le massacre du 7 octobre en Israël.
Cette insensibilité explique la grossièreté de ces intervieweurs occidentaux qui reçoivent des Palestiniens endeuillés, ayant perdu plusieurs membres de leur famille (parfois des dizaines), et qui leur lancent d'un seul souffle : « Toutes mes condoléances, est-ce que vous condamnez le meurtre de civils par le Hamas ? » Un sommet d'obscénité a été atteint ce 7 octobre avec l'interview sur BFMTV du journaliste Rami Abou Jamous, qui témoigne chaque semaine sur Orient XXI de l'enfer qu'est devenu Gaza. Il n'a été interrogé que sur le Hamas et le 7 octobre [6]. On parle d'un homme épuisé et traumatisé, dont – pour ne citer qu'un exemple – la belle-sœur a été grièvement blessée par un quadricoptère (un petit drone) qui l'a poursuivie jusque sous sa tente de déplacée [7].
Arwa Mahdawi : « Les mêmes personnes qui nous sommaient de désavouer la violence salivent sur notre mort et célèbrent le meurtre à une échelle inimaginable »
Au fil des mois, déjà, on avait pu mesurer l'ampleur du « deux poids, deux mesures ». Les massacres, les viols [8] : au vu de l'indignation générale soulevée, à juste titre, quand des Israélien·nes en ont été victimes, on avait pu en déduire, naïvement, que ces crimes étaient condamnables en eux-mêmes. Mais l'indifférence, voire l'approbation, rencontrées quand des Palestinien·nes en sont victimes à leur tour nous force à en déduire que ce qui est réellement terrifiant, ce n'est pas d'être violé·e, décapité·e, massacré·e : c'est de l'être par des Arabes. Les mêmes personnes qui s'étranglaient d'indignation à l'idée que le Hamas se soit attaqué à des civils reprennent sans sourciller la rhétorique raciste des « boucliers humains » ou des « victimes collatérales » concernant les morts palestiniens.
Des témoignages de viols au moyen de barres de métal brûlantes et d'autres objets émanent de la prison israélienne de Sde Teiman - information enterrée tout à la fin d'un article du New York Times [9]. Pourtant, quand, fin juillet, dix soldats ont été arrêtés pour avoir violé en réunion un prisonnier – lequel a été hospitalisé –, viol dont la vidéo a fuité, des manifestants d'extrême droite, parmi lesquels des ministres, ont pris d'assaut la prison pour les faire libérer. Le ministre Itamar Ben-Gvir a clamé que tout était permis, même le viol, face à l'ennemi palestinien. Son collègue Bezalel Smotrich a exigé une enquête, non pas sur le viol lui-même, mais sur la fuite de la vidéo. Les soldats ont finalement été libérés, et l'un d'eux a été invité sur les plateaux de télévision pour se défendre [10].
L'idée selon laquelle les crimes du 7 octobre justifient une vengeance aveugle, cruelle, sans limite, sur toute une population (soit exactement ce qui était condamnable dans l'attaque du 7 octobre elle-même), a normalisé les discours sanguinaires, voire génocidaires. La Une jubilante du New York Post après l'attaque des bipeurs au Liban, alors que cette attaque a fait des milliers de victimes civiles, qui ont eu des bras, des yeux arrachés, au point que les hôpitaux libanais ont été débordés par l'afflux des blessés, l'illustre bien. De même que la décomplexion des appels au meurtre sur les plateaux de télévision français. « Qu'ils crèvent tous. Israël fait le travail de l'humanité ici », a par exemple osé déclarer Louis Sarkozy sur LCI le 26 septembre.
« Nous, Palestiniens, n'avons pas le droit d'ouvrir nos bouches sans que quelqu'un nous demande de dénoncer la violence et de condamner le Hamas. Puis on nous ordonne de la fermer et de rester silencieux tandis que les mêmes personnes qui nous sommaient de désavouer la violence salivent sur notre mort et célèbrent le meurtre à une échelle inimaginable », écrit la journaliste palestinienne-américaine Arwa Mahdawi [11].
Lina Mounzer : « Nos quartiers ne sont pas des endroits où nous avons joué, grandi, élevé des enfants et rendu visite à des amis : ce sont des “bastions” »
Une analyse de la presse américaine publiée par le média indépendant The Intercept en janvier dernier a montré que des termes chargés d'émotion, comme « massacre » ou « horrible », étaient réservés aux victimes israéliennes [12]. On observe le même phénomène dans la presse française, par exemple avec ce titre du Monde : « 7 octobre 2023 : une journée atroce, une année tragique » (5 octobre 2024 ; c'est moi qui souligne). L'atrocité, ce sont les crimes du Hamas, et eux seuls ; ce qui a suivi est simplement « tragique » – autrement dit : ce n'est réellement la faute de personne. L'analyse de The Intercept mettait aussi en lumière la façon dont les journaux américains multiplient les contorsions pour éviter de nommer le perpétrateur israélien, ce qui produit des titres en forme de haïkus étranges, dont l'insurpassable et énigmatique « Lives ended in Gaza » – « Des vies ont pris fin à Gaza » –, dans le New York Times (2 mars 2024).
Ancienne responsable du bureau du New York Times à Jérusalem, Jodi Rudoren assume ce choix lexical : « Il y a eu un massacre le 7 octobre. Des atrocités ont été commises. Elles étaient barbares. La réponse a été… intense [sic], elle a impliqué beaucoup de mort, de destruction et de déplacement, mais je ne suis pas sûre que “massacre”, “atrocités” et “barbare” soient des termes appropriés, en tout cas pas pour la guerre dans son ensemble (…). Vous parlez de deux choses très différentes, qui nécessitent des adjectifs différents [13]. » Je l'avoue, ces mots, et la décontraction avec laquelle ils sont prononcés, me donnent envie de hurler. Le post du dessinateur libanais Mazen Kerbaj (ci-dessous) traduit, je crois, l'état d'esprit de beaucoup.
Mazen Kerbaj, Instagram, 2 octobre 2024.
Dans un article brillant, l'autrice libanaise Lina Mounzer a parfaitement décrit le désespoir que l'on peut ressentir devant ces yeux qu'aucune souffrance palestinienne ou libanaise ne semble assez grande pour dessiller. « Nos quartiers ne sont pas des endroits où nous avons joué, grandi, élevé des enfants et rendu visite à des amis : ce sont des “bastions”, écrit-elle. Les corps de nos hommes ne sont pas les poitrines bien-aimées contre lesquelles nous nous appuyons, ni les mains que nous tenions ou par lesquelles nous étions tenus, ni les bras forts qui nous portaient, ni les lèvres douces qui nous embrassaient pour nous souhaiter une bonne nuit. Ce sont des “suspects”, des “militants”, des “terroristes”, et leur mort est toujours justifiable parce qu'ils sont des hommes et nos hommes sont mauvais, et c'est comme ça que ça a toujours été, c'est comme ça que nous avons toujours été pour eux. »
Elle observe : « L'Occident cherche à préserver l'image de sa propre humanité en effaçant complètement la nôtre. Comment peuvent-ils être coupables de meurtre si ceux qu'ils tuent ne sont que des “terroristes” ou des “animaux humains” ? En fait, non seulement ils ne sont pas coupables de meurtre, mais ils sont des héros qui nettoient le monde. Je ne sais pas quel langage il est possible d'employer avec des gens qui ne vous verront jamais comme un être humain. Qui entendront toujours un animal braire lorsque vous parlez. » [14]
Le soutien massif à Israël dans un paysage politique et médiatique français qui penche de plus en plus nettement vers l'extrême droite – une évolution très loin de se cantonner aux médias Bolloré – n'a guère de quoi étonner. Nous avons globalement quitté la normalité (si relative qu'elle ait pu être) : il faut rappeler que, depuis quelques mois, nous ne vivons plus en démocratie. Cela implique de s'exposer à quelques désagréments quand on a la mauvaise idée de vouloir plaider la cause des Palestiniens. Dernier cas en date : celui de Yannis Arab, doctorant en histoire et auteur de plusieurs ouvrages sur la Palestine, arrêté et perquisitionné par la gendarmerie le 8 octobre pour « apologie du terrorisme ».
Pour ma part, j'y suis résignée. Ce que peuvent penser de moi des gens qui défendent un génocide m'est complètement indifférent. Ma seule préoccupation est désormais de ne pas décevoir ou trahir celles et ceux – chrétien·nes, juif·ves, musulman·es, athées ou croyant·es – dont je partage la sensibilité sur ce sujet. Comme l'écrit encore Lina Mounzer, le niveau de violence mis en œuvre par Israël dès octobre 2023 était « si bouleversant qu'il a immédiatement divisé le monde en deux : entre ceux qui savaient ce qui se passait et ceux qui le niaient ».
Les anglophones ont un acronyme pour cela : PEP, ou « progressive except for Palestine » – « progressiste, sauf sur la Palestine »
Ce qui est réellement douloureux, cependant, c'est de se heurter aux mêmes préjugés, au même hermétisme, chez des journalistes et des personnalités de gauche, dont on se sent politiquement proche, que l'on estime, avec qui l'on est par ailleurs d'accord sur à peu près tout. Les anglophones ont un acronyme pour cela : PEP, ou « progressive except for Palestine » – « progressiste, sauf sur la Palestine ».
Ainsi, dans une interview à Télérama, en avril, à l'occasion de la publication de son livre sur le choc du 7 octobre, l'avocat Arié Alimi expédiait en quatre lignes la question des agissements de l'armée israélienne à Gaza : « Soyons clairs, je suis aussi révolté par une forme d'insensibilité à ce qui est en train de se passer à Gaza ; par le fait qu'aujourd'hui, il y a un risque plausible de génocide – et de plus en plus de traces laissent penser qu'un jour cette qualification sera retenue [15]. » Pardon, mais si on pense sincèrement qu'un génocide risque de se dérouler, cela ne justifierait-il pas d'en faire son sujet principal ?
De même, plus récemment, dans sa critique du livre remarquable de Didier Fassin, Une étrange défaite, qu'elle disqualifie d'un « Bof », Valérie Lehoux reproche à l'auteur d'user de procédés malhonnêtes pour « mieux affirmer que le drame gazaoui est un génocide – il est tout à fait possible que la justice le reconnaisse un jour comme tel – qu'il est honteux de ne pas arrêter ». Elle aussi admet donc l'hypothèse d'un génocide… mais, à nouveau, entre tirets, sans en tirer aucune conséquence [16]. Un génocide est donc moins grave qu'un massacre ?
La conviction profonde selon laquelle il est moins grave de s'en prendre à des colonisés qu'à des colons
Autre exemple, qui me semble révélateur des hésitations d'une gauche par ailleurs impeccable sur tant de sujets. Dans l'article de Joseph Confavreux déjà cité plus haut, et par ailleurs excellent, quelques lignes me font sursauter : « Certes, d'un point de vue anthropologique, le théâtre de la cruauté déployé par le Hamas durant les massacres d'octobre dernier n'est pas similaire, terme à terme, avec les actes commis par l'armée israélienne depuis un an. »
Je me frotte les yeux. Si la mutilation de dix enfants par jour en moyenne, les parents tués devant leurs enfants et inversement, l'agonie durant des heures ou des jours sous les décombres d'un immeuble (des milliers de cadavres y sont ensevelis), les enfants visés à la tête par des snipers [17], les civils désarmés poursuivis et pulvérisés par des tirs de drone, le fait de priver toute une population d'eau et de nourriture (mais aussi de produits d'hygiène, de sorte que les maladies de peau se propagent), de diffuser ses crimes de guerre sur TikTok avec des musiques entraînantes, ne relèvent pas également d'un « théâtre de la cruauté », et cette fois à l'échelle de tout un peuple, j'aimerais vraiment savoir comment il faut les qualifier.
Quelques jours après la parution de l'article, ce passage a été modifié. On lit désormais : « Les façons de mettre à mort, les projets plus larges dans lesquels les meurtres s'inscrivent, l'intentionnalité de tuer des civils, la volonté d'effrayer et/ou d'éliminer une population sont aussi à prendre en compte. Tout ne se mesure pas avec le décompte macabre des cadavres. » J'avoue que j'y perds mon latin. Faut-il en déduire que l'armée israélienne n'a pas de « projet plus large » ? Qu'elle n'a pas de volonté de « tuer des civils » ou « d'effrayer et/ou d'éliminer une population » ? Que tous ces crimes relèvent d'une touchante maladresse ?
Difficile de ne pas déceler ici la conviction profonde selon laquelle il est moins grave de s'en prendre à des colonisés qu'à des colons. Cela me rappelle ce que m'avait raconté il y a quelques mois l'une de mes amies, qui est algérienne et qui enseigne dans une université américaine. Alors qu'elle évoquait le cas d'un colon violemment battu lors d'une révolte au XIXe siècle en Algérie, ses étudiants s'étaient mis à pousser des exclamations horrifiées. Exaspérée, elle leur avait lancé : « Mais enfin, je viens de vous parler d'enfumades et d'autres atrocités, et vous n'avez pas bronché ! »
Une incapacité à renoncer à l'image vertueuse d'Israël
L'indulgence irréelle manifestée envers l'armée israélienne procède aussi, je crois, d'une réticence persistante à renoncer à l'image d'Israël comme un État vertueux, peuplé de gens cultivés, progressistes, démocrates, humanistes, en refusant de voir que ces Israéliens, s'ils existent bien, sont aujourd'hui une toute petite minorité, dans un pays que des décennies de racisme institutionnalisé et d'impunité internationale ont mené au fanatisme, avant que le 7 octobre le radicalise encore davantage.
Ainsi, beaucoup de gens veulent croire que les manifestations parfois massives contre le gouvernement Netanyahou qui se déroulent en Israël ces temps-ci concernent aussi les crimes commis à Gaza, alors que ce n'est pas le cas. « Netanyahou est peut-être méprisé par la moitié de la population, mais sa guerre contre Gaza ne l'est pas, et, selon des sondages récents, une majorité substantielle d'Israéliens pensent que sa riposte est appropriée, voire qu'elle n'est pas allée assez loin », écrivait Adam Shatz en juin [18].
Partout s'exprime cette « obsession de la symétrie » que Joss Dray et Denis Sieffert pointaient déjà il y a plus de vingt ans [19]. Si on dit un peu de mal des Israéliens, alors on s'empresse d'en dire aussi des Palestiniens pour faire bonne mesure ; si on dit un peu de bien des Palestiniens, alors on s'empresse d'en dire aussi des Israéliens. On ne manque pas de souligner qu'un deuil est toujours une tragédie, qu'une vie vaut une vie, que chaque vie est précieuse, que « les chiffres ne disent pas tout », en renvoyant à leur supposée mesquinerie ceux qui pointent la folle disproportion du bilan des victimes entre le camp de l'occupé et celui de l'occupant.
Est-il vraiment si difficile d'appeler à l'arrêt des massacres, au lieu d'aligner des propos creux sur « la valeur de chaque vie », « l'empathie » ou « la paix » ?
Oui, bien sûr, sur le plan intime et privé, c'est vrai : un deuil est toujours une tragédie. Mais on ne devrait pas se servir de cette vérité pour occulter une réalité politique. Cette réalité n'est pas celle de « deux peuples qui se déchirent depuis très longtemps pour une même terre sans qu'on y comprenne grand-chose », comme on l'entend si souvent, mais celle d'un État qui pratique le nettoyage ethnique et le massacre depuis sa création, qui occupe un autre peuple militairement et qui s'emploie actuellement à le rayer de la surface de la Terre sans rencontrer aucun frein.
À l'heure où j'écris, le massacre continue imperturbablement à Gaza ; la Cisjordanie est elle aussi à feu et à sang ; le tourbillon de souffrances infligées à la Palestine s'étend au Liban ; Israël bombarde Beyrouth, rase des villages entiers au Sud-Liban, attaque les casques bleus de l'ONU. Est-il vraiment si difficile d'appeler à l'arrêt de tout cela, au lieu d'aligner des propos creux sur « la valeur de chaque vie », « l'empathie » ou « la paix » ? Comme le rappelait Rob Grams, rédacteur en chef adjoint de la revue Frustration, sur X, l'empathie pour les otages israéliens est « tout à fait présente, médiatique, officielle. Celle pour les Palestiniens est criminalisée ». Est-il si difficile de le souligner ? « Pourquoi Gaza a-t-elle disparu derrière des sophismes, des approximations, des murmures désolés ? », interroge à raison l'écrivain palestinien Karim Kattan.
« Mourir en un seul morceau est devenu un luxe à Gaza »
Même si l'on s'en tient au plan intime et privé, ces déclarations bien-pensantes négligent une autre différence de taille. Les Israéliens qui ont perdu un proche l'année dernière ont la possibilité de vivre leur deuil, qui est respecté et partagé dans tout l'Occident et au-delà. (Même les soldats d'une armée génocidaire sont honorés dans les médias occidentaux comme des héros.) Les Palestiniens, traumatisés par des deuils multiples, obligés d'assurer quotidiennement leur survie, n'en ont pas les moyens. Certains n'ont pas de corps à pleurer : leurs proches ont disparu dans une prison, ou sont restés ensevelis sous les décombres de leur immeuble. Parfois, ils sont contraints de rassembler leurs restes dans des sacs en plastique. (Cette année, on a aussi vu, en mars, le garçon qui transportait dans son sac à dos le corps de son petit frère.)
Parmi les enfants rencontrés à Gaza par la journaliste et écrivaine Susan Abulhawa (toujours dans le documentaire d'Al-Jazeera), certains lui ont confié qu'ils voulaient mourir, mais qu'ils espéraient seulement rester entiers. « Mourir en un seul morceau est devenu un luxe à Gaza », confirme Mariam Mohammed Al Khateeb [20]. Le 25 septembre, l'armée israélienne – qui a par ailleurs ravagé plusieurs cimetières, à Gaza mais aussi au Liban – a envoyé à Gaza un camion contenant des dizaines de corps, sans aucun document permettant de les identifier. Les proclamations vertueuses sur la valeur égale des vies, auxquelles je n'ai rien à redire, me semblent un peu vaines si on ne commence pas par dénoncer cette situation.
L'Orient vu comme un espace abstrait, insignifiant, appropriable ; comme une annexe de la scène européenne
L'image bienveillante d'Israël que conservent beaucoup de gens à gauche procède pour une large part du fait qu'ils transposent telle quelle la réalité de l'oppression historique subie par les juifs en Europe dans le contexte du Proche-Orient [21]. Par là, ils reproduisent à leur insu la désinvolture du rapport colonial à une terre étrangère, l'habitude de la traiter comme un espace abstrait, insignifiant, appropriable ; comme une annexe de la scène européenne.
C'est cette désinvolture qu'Edward Saïd, dans L'Orientalisme, mettait en exergue chez Lamartine lors de son voyage en Orient, entrepris en 1833. L'écrivain français envisageait ce voyage comme un « grand acte de [s]a vie intérieure » : il s'agissait de projeter des fantasmes, plutôt que de rencontrer une autre réalité. Saïd observe : « Ses pages sur la pensée arabe, sur laquelle il disserte avec une confiance suprême, ne laissent paraître aucune gêne quant à son ignorance totale de la langue. »
Le voyageur s'enthousiasme : « Cette terre arabe est la terre des prodiges, tout y germe, et tout homme crédule ou fanatique peut y devenir prophète à son tour. » Il traite l'Orient comme une « province personnelle », selon les mots de Saïd, qui résume plus loin : « La Palestine était considérée – par Lamartine et par les premiers sionistes – comme un désert vide qui attendait de fleurir ; les habitants qu'il pouvait avoir n'étaient, pensait-on, que des nomades sans importance, sans véritable droit sur la terre et, par conséquent, sans réalité culturelle ou nationale. »
Après avoir toujours clamé que la Palestine n'existait pas, certains colons israéliens affirment aujourd'hui que « le Liban n'existe pas » et rêvent d'y implanter des colonies. L'automne dernier, peu après le 7 octobre, j'ai encore été effarée par la façon dont des gens pouvaient discuter, sur X, du pays arabe où il conviendrait d'expulser les Palestiniens. Il ne leur venait pas à l'idée, visiblement, que les Palestiniens étaient chez eux sur leur terre. Cela me donnait une furieuse envie d'envoyer mes interlocuteurs vivre sous une tente dans une banlieue de Turin ou de Copenhague – au hasard ; après tout, tous ces gens sont des Européens, ce sont plus ou moins les mêmes, non ?
Croire qu'on peut réparer l'écrasement d'un peuple en cautionnant l'écrasement d'un autre
Ainsi, en espérant réparer l'écrasement d'un peuple, nos amis de gauche pro-israéliens cautionnent, sans même s'en apercevoir, l'écrasement d'un autre. Dans un livre saisissant, l'universitaire américain d'origine palestinienne Saree Makdisi souligne ce fait qui dit tout : depuis le Mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem, dédié aux victimes de la Shoah, on aperçoit les ruines du village palestinien de Deir Yassin, théâtre d'un massacre en avril 1948, lors de la fondation de l'État d'Israël, qui vit l'expulsion de quelque 750 000 Palestiniens [22] – la Nakba, ou « catastrophe », toujours en cours, aujourd'hui plus que jamais.
« Si des juifs avaient simplement voulu vivre en Palestine, cela n'aurait pas été un problème, écrivait soixante-dix ans après, en 2018, la juriste palestinienne-américaine Noura Erakat. En fait, juifs, musulmans et chrétiens avaient coexisté pendant des siècles dans tout le Moyen-Orient. Mais les sionistes voulaient la souveraineté sur une terre où d'autres gens vivaient. Leur ambition requérait non seulement la dépossession et le déplacement des Palestiniens en 1948, mais aussi leur exil forcé, leur effacement juridique et le déni qu'ils aient jamais existé [23]. »
Comme le remarque Saree Makdisi, les innombrables élus démocrates américains qui clament leur attachement à un État « juif et démocratique » oublient – ou feignent d'oublier – la contradiction contenue dans cette formule : soit Israël est un État juif, qui, pour se maintenir comme tel, doit opprimer, expulser, tuer, et dans ce cas il n'a rien de démocratique ; soit il est réellement démocratique, et alors il doit accorder les mêmes droits et les mêmes libertés aux populations musulmanes et chrétiennes présentes sur son sol.
La forêt plantée pour dissimuler les ruines du village palestinien de Saffourieh, détruit en 1948 lors de la Nakba. Photo : Jason Bechtel, Interface Peace-Builders, 2010
Si la vision vertueuse d'Israël persiste à gauche, c'est aussi en raison des stratégies de relations publiques mises en œuvre par cet État afin de dissimuler son racisme structurel, que détaille Saree Makdisi dans son livre. Il raconte notamment comment, dès 1948, sous l'égide du Fonds national juif (FNJ), Israël a planté des arbres afin de recouvrir les ruines des villages palestiniens détruits – stratégie qui continue aujourd'hui avec les villages bédouins dans le Néguev.
Kamala Harris en 2017 : « Quand je me suis rendue en Israël pour la première fois, j'ai vu que l'ingéniosité israélienne avait réellement fait fleurir le désert »
Le paysage naturel palestinien, avec ses oliviers, ses figuiers de barbarie et ses citronniers, a été éradiqué à coup d'herbicides et remplacé par des monocultures de conifères qui donnent à certains lieux des allures de paysage alpin. Depuis 1967, environ 800 000 oliviers ont été déracinés sur les territoires occupés cette année-là (ces derniers temps, cependant, la tendance est à l'appropriation plutôt qu'à la destruction) [24]. Et quand un hôte de marque arrive dans le pays, on l'invite à planter un arbre : un geste pacifiste, écologiste, humaniste, dont personne ne songerait à questionner l'innocence.
C'est peu dire que cette stratégie de séduction fonctionne. En 2017, lors d'une conférence de l'American Israel Public Affairs Committee (Aipac), Kamala Harris déclarait : « Ayant grandi dans la baie de San Francisco, je me souviens avec tendresse de ces boîtes du Fonds national juif que nous utilisions pour collecter les dons afin de planter des arbres pour Israël. Des années plus tard, quand je me suis rendue en Israël pour la première fois, j'ai vu les fruits de ces efforts, et que l'ingéniosité israélienne a réellement fait fleurir le désert. »
Le livre de Saree Makdisi vient de paraître, mais il a été écrit avant le 7 octobre 2023. Dans sa conclusion, l'auteur observe que, « à l'époque des Trump, Bolsonaro, Duterte, Modi et cie », les autorités israéliennes semblent estimer qu'elles peuvent abandonner leurs campagnes de communication destinées à se concilier le public occidental progressiste, et assumer désormais ouvertement leur racisme. Ce que confirment les bonnes relations entre Netanyahou et Trump – qui, durant son mandat, fit déplacer l'ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, un geste hautement symbolique.
De fait, en persistant dans leur soutien à Israël, Joe Biden et Kamala Harris ignorent le tournant pro-palestinien de plus en plus marqué qui s'opère dans l'électorat démocrate, tandis que la droite, et en particulier la droite évangélique, violemment islamophobe (et antisémite !), s'affirme, elle, comme fanatiquement pro-israélienne. Il est dommage, alors, que tant de progressistes français s'accrochent encore à leur sympathie pour Israël. Sympathie qui est d'ailleurs le pire service à rendre y compris à Israël lui-même, enfermé dans une spirale sans issue de haine et de folie destructrice.
« Nous avons découvert l'étendue de notre déshumanisation, à tel point qu'il n'est plus possible de fonctionner dans le monde de la même façon »
Cela ne m'amuse pas particulièrement de critiquer mes amis politiques. Mais je le fais parce que je crois que nous avons besoin de serrer les rangs. Le génocide en Palestine opère aussi comme une scène sur laquelle se joue, par procuration, le passage à l'acte d'un racisme anti-Arabes qui travaille à peu près toutes les sociétés occidentales. Avec l'afflux de doubles nationaux dans l'armée israélienne, la Palestine semble être devenue le stand de tir de tous les islamophobes de la Terre. En soutenant le carnage (ce génocide est américain au moins autant qu'israélien), les dirigeants occidentaux envoient aussi un clair message d'abandon, pour ne pas dire plus, à leurs citoyens d'origine arabe.
« Le niveau de traumatisme créé chez les Palestiniens-Américains par la normalisation du meurtre de leurs proches a laissé une communauté en lambeaux », écrit le journaliste Azad Essa [25]. « C'est comme être dans une relation abusive avec le monde », témoigne Nada al-Hanooti, qui vit à Dearborn, la ville américaine (dans le Michigan) où cette communauté est le plus présente [26]. Lina Mounzer lui fait écho : « Demandez à n'importe quel·le Arabe quelle prise de conscience a été la plus douloureuse cette année, et il ou elle vous répondra : nous avons découvert l'étendue de notre déshumanisation, à tel point qu'il n'est plus possible de fonctionner dans le monde de la même façon [27]. »
La hantise de beaucoup – et notamment de Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens – semble être que la violence déchaînée, en plus de détruire la Palestine, ne s'arrête ni aux limites de ce territoire, ni à celles des communautés arabes. La légitimation d'un tel degré de barbarie devrait inquiéter tout le monde. Et rend d'autant plus urgente une clarification des positions de la gauche.
[1] Naomi Klein, « How Israel has made trauma a weapon of war », The Guardian, 5 octobre 2024.
[2] Forensic Architecture et Al-Haq, « Mort de Shireen Abu Akleh : comment l'armée israélienne a sciemment exécuté une journaliste », Mediapart, 22 septembre 2022.
[3] Cf. Kaoutar Harchi, « Israël-Palestine : handicaper est une politique coloniale », L'Humanité, 3 septembre 2024.
[4] « Investigating war crimes in Gaza », Al Jazeera English, 3 octobre 2024.
[5] Joseph Confavreux, « Crimes israéliens, complicité occidentale », Mediapart, 30 septembre 2024.
[6] Cf. Daniel Schneidermann, « BFM : Victime palestinienne, accusez-vous ! », Arrêt sur images, 10 octobre 2024.
[7] Rami Abou Jamous, « “Apparemment, on n'a pas le droit de rêver ici” », Orient XXI.info, 29 août 2024. Le 12 octobre 2024, au prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, trois trophées ont été décernés à Rami Abou Jamous – une première en trente-et-une éditions.
[8] Sur la question des violences sexuelles commises le 7 octobre, lire l'enquête publiée en avril par le quotidien israélien Haaretz : Liza Rozovsky, « 15 Witnesses, Three Confessions, a Pattern of Naked Dead Bodies. All the Evidence of Hamas Rape on October 7 », Haaretz, 18 avril 2024.
[9] « Inside the Base Where Israel Has Detained Thousands of Gazans », The New York Times, 6 juin 2024.
[10] Cf. Simon Speakman Cordall, « 'Everything is legitimate' : Israeli leaders defend soldiers accused of rape », Al-Jazeera, 9 août 2024.
[11] Arwa Mahdawi, « As a Palestinian living in the US, I have lost friends, job opportunities – and my faith in humanity », The Guardian, 6 octobre 2024.
[12] Article traduit ici : Adam Johnson et Othman Ali, « La couverture de la guerre de Gaza par le New York Times et d'autres grands journaux a fortement favorisé Israël, selon une analyse », Agence Médias Palestine, 9 janvier 2024.
[13] « Inside Western media's reporting on Gaza », « The Listening Post », Al-Jazeera English, 5 octobre 2024.
[14] Lina Mounzer, « A Year of War Without End », The Markaz Review, 4 octobre 2024.
[15] Valérie Lehoux, « L'avocat Arié Alimi : “Je sais que l'antisémitisme existe à gauche, mais le savoir n'a rien à voir avec l'éprouver” », Télérama, 7 avril 2024.
[16] Valérie Lehoux, « “Une étrange défaite, consentement à l'écrasement de Gaza”, essai peu convaincant de Didier Fassin », Télérama, 5 septembre 2024.
[17] Chris McGreal, « Une guerre pas comme les autres : des médecins affirment que des enfants ont été pris pour cible par des snipers israéliens à Gaza », The Guardian via Agence Médias Palestine, 2 avril 2024.
[18] Adam Shatz, « Israël dans l'abîme de Gaza », Orient XXI, 24 juin 2024.
[19] Joss Dray et Denis Sieffert, La Guerre israélienne de l'information. Désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo-palestinien, La Découverte, « Sur le vif », Paris, 2002.
[20] Mariam Mohammed Al Khateeb, « The luxury of death », We Are Not Numbers, 10 juin 2024.
[21] Qualifier le massacre du 7 octobre en Israël de massacre antisémite, ou de pogrom, relève de la même logique. À ce sujet, lire le texte de Tsedek !, « 7 octobre : un massacre antisémite ? », 12 février 2024.
[22] Saree Makdisi, Tolerance Is a Wasteland : Palestine and the Culture of Denial, University of California Press, 2024.
[23] Noura Erakat, « Palestinians have no choice but to continue the struggle », The Washington Post, 16 mai 2018.
[24] Cf. également l'article d'Aïda Delpuech, « En Israël, l'arbre est aussi un outil colonial », Le Monde diplomatique, octobre 2024 ; et Rob Goyanes, « The Ecological War on Gaza », Jewish Currents, 9 septembre 2019.
[25] Azad Essa, « 'I call my brother knowing he won't pick up' : The anguish felt by Palestinian Americans over Gaza », Middle East Eye, 5 octobre 2024.
[26] Yasmine El-Sabawi, « 'Unlike anything' : A year of collective grief for Palestinians in the West over Gaza », Middle East Eye, 7 octobre 2024.
[27] Lina Mounzer, « A Year of War Without End », art. cit.
Publié le 25.06.2024 à 09:48
L'éléphant dans la pièce
Jérôme Gilles / NurPhoto via AFP
« L'antisémitisme de gauche connaît une résurgence incontestable et il est instrumentalisé pour décrédibiliser le Nouveau Front populaire » : quelle consternation – et quelle déception, aussi –, à la lecture de cette tribune de l'avocat Arié Alimi et de l'historien Vincent Lemire, qui soutiennent le Nouveau Front populaire comme la corde soutient le pendu, en entérinant l'idée qu'il serait réellement antisémite [1].
Encore plus désastreux : une autre tribune, signée par une cinquantaine d'intellectuels et d'universitaires (dont l'historienne féministe Michelle Perrot, hélas), prétend qu'« une partie de la gauche radicale a disséminé un antisémitisme virulent et subverti les valeurs qu'elle prétend défendre [2] ».
Accablement total, aussi, devant cet éditorial du Monde intitulé « L'antisémitisme de droite ou de gauche, un même poison » [3], qui renvoie dos à dos les forces progressistes de ce pays et un parti cofondé par un ancien Waffen-SS.
Difficile de le dire mieux que Caroline De Haas dans l'émission spéciale de Mediapart, le 11 juin dernier : « Il ne faut pas qu'on se mente : la gauche n'est pas parfaite. Sur l'antisémitisme, ce n'est pas parfait ; sur le racisme, ce n'est pas parfait ; sur les violences sexistes et sexuelles, ce n'est pas parfait du tout. Mais, très sincèrement, moi, le 8 juillet au matin, je préfère batailler avec Jean-Luc Mélenchon, ou avec François Ruffin, ou avec Clémentine Autain, qui seront au gouvernement, pour leur dire “faites mieux”, plutôt que de batailler avec l'extrême droite. (…) Je préfère ne pas lâcher Clémentine Autain [présente avec elle sur le plateau] que m'approcher de Jordan Bardella. » Un appel à la raison malheureusement bien peu entendu, ce que nous risquons tous de payer d'un prix incalculable.
Que le feu roulant des accusations d'antisémitisme vienne des médias Bolloré, ce n'est pas étonnant, puisque le programme économique de lutte contre les inégalités du Nouveau Front populaire, si raisonnable soit-il, et le soutien à la Palestine d'une partie de ses composantes, ne peuvent que révulser le milliardaire et ses laquais. Au Royaume-Uni, il y a quelques années, le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn avait subi le même traitement pour les mêmes raisons et avait dû démissionner [4]. Mais que d'autres médias, ou des personnalités censées être progressistes, aient l'irresponsabilité de s'y joindre, c'est désespérant.
Enfermez le génocide des Palestiniens dans la boîte de l'« électoralisme », et voilà que l'énormité de l'événement, sa monstruosité, son poids dans la conscience du monde, disparaissent comme par magie
Si La France insoumise (LFI) subit une telle campagne de diffamation, c'est donc parce qu'elle dénonce avec constance, depuis des mois, le génocide qui se déroule en Palestine. Parler d'« antisémitisme » ou de « haine des juifs » pour cette raison ne traduit qu'une chose : le mépris abyssal pour la vie des Palestiniens, dont l'extermination – une population soumise à une famine organisée et bombardée avec une régularité impitoyable, des lignées familiales entières rayées de la surface de la Terre [5] – est apparemment un non-événement absolu. Sous un abord vertueux, les accusations d'antisémitisme ne sont ici que le paravent d'un racisme anti-Arabes inouï, racisme qui s'exprime autant de manière inconsciente, par la condescendance et la paresse intellectuelle, que par une revendication active.
S'élever contre un génocide perpétré sous nos yeux avec la complicité (idéologique, politique, militaire [6]) de la France : on aurait pu penser que c'était là un devoir absolu, une question d'honneur. Au lieu de cela, même des commentateurs de bonne foi parlent d'une démarche « électoraliste » ou « communautariste » de la part de LFI. Enfermez le génocide des Palestiniens dans la boîte de l'« électoralisme », et voilà que l'énormité de l'événement, sa monstruosité, son poids dans la conscience du monde, disparaissent comme par magie.
Pour nos éditorialistes, l'annihilation d'un peuple arabe ne saurait évidemment émouvoir que d'autres Arabes ; si on est d'extraction plus digne, on est censé s'en moquer (heureusement, les inlassables manifestations qui se déroulent dans le monde entier, jusqu'en Corée du Sud, attestent que ce n'est en rien le cas). Au passage, cela démontre l'efficacité des catégories mentales créées par vingt ans de matraquage islamophobe, ainsi que leur évolution de plus en plus délirante : désormais, « communautariste » [7] en est venu à signifier « qui considère les Arabes comme des êtres humains ». Certains reprochent même à LFI une « obsession » pour Gaza : être « obsédé » par le meurtre de quelques dizaines de milliers de sauvages, quelle drôle d'idée, en effet.
Suhail Nassar (sur Instagram), Gaza, mai 2024
Si des individus veulent prendre prétexte des événements en Palestine pour exprimer leur violence et leur haine, ils n'ont pas besoin de LFI
Imputer à la LFI la responsabilité du viol, accompagné de paroles antisémites en lien avec la situation en Palestine, d'une fillette de douze ans à Courbevoie [8] le 15 juin, comme l'ont fait les macronistes, est d'une mauvaise foi totale. Si des individus veulent prendre prétexte des événements en Palestine pour exprimer leur violence et leur haine, ils n'ont pas besoin de LFI. Les images sont partout ; elles inondent les réseaux sociaux. On l'a beaucoup dit : ce génocide est le premier à être diffusé en direct à la fois par ses victimes – les journalistes palestiniens, au péril de leur vie – et par ses bourreaux – les soldats israéliens qui filment leurs crimes [9] et en font des vidéos rigolardes.
Gaza transformée en paysage lunaire, rendue inhabitable pour au moins une génération [10] ; les carnages quotidiens, les blessés que les secours tentent (parfois en vain) de dégager des décombres de leur immeuble, les cohortes d'amputés, les civils marchant paisiblement sur un chemin et pulvérisés par un drone, les personnes déplacées brûlées vives par les bombardements sur leurs tentes, les enfants au crâne fracassé ou mourant de malnutrition, la grand-mère visée par un sniper alors qu'elle marchait en tenant la main de son petit-fils, les prisonniers amaigris et hagards après leur libération, les 274 civils massacrés pour libérer quatre otages israéliens [11] : tout cela, le monde entier le voit.
Que faudrait-il faire, dès lors, pour empêcher les amalgames antisémites ? Imposer un black-out total sur ces atrocités afin qu'elles se poursuivent tranquillement à huis clos – dans la lignée de ce que fait déjà le gouvernement israélien en interdisant l'accès des journalistes internationaux à Gaza ? Cette voie est totalitaire. Mais ce n'est probablement pas ce détail qui arrêtera nos gouvernements, si le génocide doit se poursuivre. Aux États-Unis, la classe politique rêve ouvertement d'interdire TikTok, réseau sur lequel le soutien aux Palestiniens est le plus massif (sur Facebook et Instagram, la censure de Meta [12] veille). Un pas que le gouvernement français, lui, a déjà franchi en mai en Nouvelle-Calédonie, dans un autre contexte colonial.
Il y a quelques mois, incrédule devant la surenchère dans l'horreur apparemment infinie des crimes perpétrés jour après jour à Gaza, j'avoue avoir pensé que le soutien occidental ne pouvait pas durer, que c'était intenable, que politiciens et journalistes allaient forcément ouvrir les yeux, reconnaître leur erreur, faire marche arrière. Puis j'ai compris ma naïveté. Nos dirigeants et leurs relais médiatiques ne lâcheront jamais le gouvernement israélien. Ils ont choisi le jusqu'au-boutisme dans leur complicité, quelles qu'en soient les conséquences, quitte à nous entraîner dans un désastre généralisé. Et cela implique une répression sans faille de toute opposition.
Le journaliste Murtaza Hussain l'observait en mai dans un article pour The Intercept : longtemps, dans les cercles diplomatiques américains, on disait que le monde arabe ne pouvait pas avoir la démocratie parce que ce serait mauvais pour Israël ; désormais, les États-Unis non plus ne peuvent pas l'avoir [13]. En témoigne le traitement réservé aux étudiants qui se sont mobilisés pour un cessez-le-feu à Gaza – matraqués, tabassés, diffamés, inscrits sur des listes noires par certains employeurs – et, plus largement, à toutes les personnes qui s'indignent de l'oppression des Palestiniens, et qui perdent souvent leur emploi. Le recul des libertés est déjà bel et bien là. Le soutien à Israël fait office d'accélérateur de la fascisation qui travaillait de longue date les sociétés américaine et européennes. Toujours est-il que, pour l'instant, en attendant des mesures plus drastiques pour nous en empêcher, nous voyons.
Ce ne sont pas ceux qui dénoncent les crimes israéliens qui alimentent l'antisémitisme : ce sont ceux qui les couvrent et les justifient
Les amalgames antisémites ou racistes sont toujours de la faute de celles et ceux qui les pratiquent. Il n'est pas question d'exonérer les deux jeunes violeurs de Courbevoie de la responsabilité de leurs actes – ce que feraient presque, pourtant, les commentateurs si prompts à accuser LFI. Mais il est certain que la guerre à Gaza souffle sur les braises de l'antisémitisme [14], créant un contexte très dangereux.
Cependant, ce ne sont pas ceux qui dénoncent les crimes israéliens qui alimentent l'antisémitisme : ce sont ceux qui les couvrent et les justifient. Ce sont eux qui s'acharnent à maintenir à tout prix l'équivalence entre Israéliens et juifs, et vice-versa. « Quand on entend des membres du gouvernement, des membres de la majorité présidentielle, de la droite dite républicaine, parler toute la journée d'antisémitisme, ce qu'ils font, c'est qu'ils mettent en permanence les juifs au milieu de l'espace de discussion. Et c'est quelque chose qui finit par être fragilisant », disait la productrice Judith Lou Lévy sur le plateau de Mediapart le 18 juin. De même, assimiler l'antisionisme à de l'antisémitisme, afin d'interdire la dénonciation de la politique israélienne, c'est faire coïncider à toute force sionisme et judaïsme, à rebours de l'histoire et encore plus du présent.
« Je suis plus âgée que l'État d'Israël. Le judaïsme est possible au-delà du sionisme. » / « Les juifs disent stop au génocide des Palestiniens. » Université Northwestern (Illinois), avril 2024 ; Jewish Voice for Peace
Car cette équivalence est éminemment contestable. Des organisations juives de seize pays viennent de réaffirmer leur « attachement à la justice pour les Palestiniens ». Désormais, le soutien des Américains juifs à Israël paraît bien entamé : nombre d'entre eux ont organisé des mobilisations spectaculaires pour un cessez-le-feu, ou ont participé aux campements de solidarité avec Gaza dans les universités [15]. Le journaliste Aaron Gell juge très probable que, aux États-Unis, la désolidarisation ait atteint un point de non-retour [16]. En 2013, déjà, une étude du Pew Research Center [17] affirmait que, dans le pays, le soutien à Israël était proportionnellement plus fort chez les protestants évangéliques que chez les juifs. De même, en France, ce soutien s'exprime dans tout le spectre politique et médiatique : il est déterminé par le fanatisme colonial et le racisme anti-Arabes, et non par la confession.
Les soutiens d'Israël ont absolument besoin d'insister sur la prétendue dimension religieuse. Car, sans elle, l'écrasement des Palestiniens apparaît dans toute sa nudité insupportable
De très nombreux Palestiniens le répètent : c'est une situation coloniale, pas un conflit religieux. Sarah Katz, qui est française et juive, a vécu deux ans à Gaza sans entendre ne serait-ce qu'une remarque douteuse. Le poète et auteur Remi Kanazi le disait encore récemment sur X : « Les Palestiniens ne résistent pas parce que les Israéliens sont juifs. Les Palestiniens résistent parce que les Israéliens sont des colons, et que l'État institutionnalise l'occupation militaire, l'apartheid et le nettoyage ethnique. La question, c'est la colonisation de peuplement, pas la religion de ceux qui la mènent. » (On parle ici de la résistance de la société civile, on ne parle pas du Hamas.)
Cela devrait tomber sous le sens. Mais les soutiens d'Israël – sans même parler du gouvernement israélien lui-même – ont absolument besoin d'insister sur la supposée dimension religieuse. Car, sans elle, la prétention de cet État à l'innocence s'écroule. Sans elle, l'écrasement des Palestiniens apparaît dans toute sa nudité insupportable.
« Le point de fascination de la bourgeoisie occidentale, c'est l'image d'Israël comme figure de la domination dans l'innocence. (…) Dominer sans porter la souillure du Mal est le fantasme absolu du dominant. Car “dominer en étant innocent est normalement un impossible. Or Israël réalise cet impossible et en offre le modèle aux bourgeoisies occidentales” », écrivait Frédéric Lordon en avril, citant une conversation avec l'écrivaine Sandra Lucbert [18].
Cette revendication d'innocence repose sur une essentialisation des juifs pas moins raciste que l'habituelle diabolisation antisémite : ils ne seraient pas, comme les autres êtres humains, capables de toute la gamme du bien et du mal, susceptibles d'être autant victimes que bourreaux (ou ni l'un ni l'autre, fort heureusement), mais ils seraient toujours innocents, quoi qu'ils fassent.
Selon ce postulat aberrant, parce qu'ils ont été, au cours de leur histoire, victimes du plus grand des crimes, ils seraient toujours des victimes, indépendamment de tout contexte réel, et seraient constitutivement incapables de commettre le mal. Cette conviction est si forte que les images venues de Palestine depuis des décennies ont été impuissantes à l'ébranler, alors même qu'elles ne cessaient de démontrer son inanité (prévisible).
Cela explique les épisodes orwelliens auxquels nous assistons, par exemple quand, en octobre dernier, au début du bain de sang à Gaza, des défenseurs américains des Palestiniens ont manifesté devant une usine d'armement israélienne dans le New Hampshire : sur X, une sénatrice de cet État a dénoncé cette action comme antisémite. S'ils sont israéliens, les marchands d'armes sont des agneaux sans défense.
Naomi Klein : « Le sionisme est une fausse idole qui a trahi toutes les valeurs juives »
Ainsi, l'insistance sur la religion de l'occupant israélien autorise la prolongation infinie de crimes qui, sans cela, auraient été stoppés depuis longtemps ; et, de surcroît, elle expose et met en danger les juifs du monde entier, en menaçant sans cesse d'activer l'antisémitisme présent dans les sociétés occidentales.
On m'objectera peut-être que de nombreux juifs ont un attachement religieux sincère et de bonne foi à Israël, en plus, bien souvent, de liens familiaux et affectifs avec ce pays. Et c'est vrai. Mais rien ne pourra leur épargner le dilemme qu'ils vont devoir affronter tôt ou tard (et je parle ici de leur âme et conscience ; il n'est pas question de prétendre qu'il y aurait une obligation de prise de position publique).
L'État d'Israël a échoué à réaliser son projet, c'est-à-dire à devenir un refuge sûr pour les juifs. À partir du moment où il a estimé que cette sécurité impliquait de dominer et de spolier un autre peuple, sans même parler de la corruption morale que génère une telle entreprise, il devait s'assurer que la porte du cachot était bien fermée, et que les opprimés étaient bien privés de toute possibilité de vengeance. Malgré tous les efforts investis en ce sens, avec la construction du mur de séparation en Cisjordanie, de la clôture militarisée de Gaza et du Dôme de fer (qui arrête la plupart des roquettes lancées depuis l'enclave), le 7 octobre a démontré que c'était impossible. (D'où le mot d'ordre génocidaire « Finissez-les » qui circule actuellement en Israël et aux États-Unis.)
En outre, cet État est devenu indéfendable sous sa forme actuelle. On ne peut désormais plus le soutenir sans assumer d'adhérer à un projet colonialiste, raciste et génocidaire. « Le sionisme est une fausse idole qui a trahi toutes les valeurs juives », déclarait l'essayiste canadienne Naomi Klein dans un discours intitulé « Nous avons besoin d'un exode du sionisme », prononcé dans les rues de New York en avril dernier [19]. La légitimité de la présence juive en Palestine est incontestable. La dépossession et le massacre des habitants d'autres confessions – musulmans et chrétiens –, la destruction de la société palestinienne, sont injustifiables.
Aimé Césaire : « Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis »
Ces lignes saisissantes d'Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme, 1950) ont beaucoup circulé ces derniers mois : « Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un œil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et “interrogés”, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent. »
Commettre un génocide, ou le justifier, ou l'accepter, implique toujours de déshumaniser la victime afin de faire apparaître son meurtre comme une broutille, voire comme un service rendu à l'humanité. Ce fut le cas lors de la Shoah – La Zone d'intérêt, le puissant film de Jonathan Glazer, l'a encore rappelé récemment. Quand les sociétés qui ont été autrices ou complices du génocide prennent conscience de l'humanité des victimes, quand cette éclipse de la morale prend fin, le réveil est terrible. Ce réveil adviendra-t-il un jour pour les Palestiniens ? Pour le moment, la période est si noire, le racisme si banalisé en Occident, qu'on a du mal à l'imaginer.
« Votre silence sera étudié par vos petits-enfants ». Manifestation en Californie pour un cessez-le-feu à Gaza, date et auteur inconnus
Un clivage radical traverse les sociétés occidentales : d'un côté, ceux dont la tranquillité n'est en rien troublée par ce crime ; de l'autre, ceux qui ont retenu les leçons de l'histoire et qui, horrifiés, se mobilisent pour Gaza. « Votre silence sera étudié par vos petits-enfants », clament leurs pancartes. Une lucidité partagée par ceux qui, en France, ces dernières semaines, ont manifesté contre l'extrême droite avec le slogan « L'histoire nous regarde ».
Il faut se rendre à l'évidence : en dépit des efforts de ces manifestants, la promesse de l'après-seconde guerre mondiale, « Plus jamais ça », est une nouvelle fois trahie. Nous recommençons ; nous sommes en train de recommencer, à la fois en cautionnant un nouveau génocide et, très probablement, en portant l'extrême droite au pouvoir. Nos sociétés sont toujours incapables d'enrayer ces engrenages. C'est un échec collectif terrible.
L'« ensauvagement » dont parlait Césaire nous menace aujourd'hui. Concentrez-vous sur le seul danger réel. Ne vous laissez pas avoir par les calomnies contre LFI : votez pour le Nouveau Front populaire. Il est minuit moins une.
[1] « Arié Alimi et Vincent Lemire : “L'antisémitisme de gauche connaît une résurgence incontestable et il est instrumentalisé pour décrédibiliser le Nouveau Front populaire” », Le Monde, 20 juin 2024.
[2] « “Une partie de la gauche radicale a disséminé un antisémitisme virulent et subverti les valeurs qu'elle prétend défendre” », Le Monde, 21 juin 2024.
[3] « L'antisémitisme de droite ou de gauche, un même poison », Le Monde, 22 juin 2024.
[4] Cf. Daniel Finn, « Antisémitisme, l'arme fatale », Le Monde diplomatique, juin 2019.
[5] « Les bombardements à Gaza ont décimé des familles palestiniennes entières », Associated Press, 17 juin 2024.
[6] « En pleine guerre à Gaza, la France équipe des drones armés israéliens », Disclose, 17 juin 2024.
[7] Cf. Sylvie Tissot, « Qui a peur du communautarisme ? Réflexions critiques sur une rhétorique réactionnaire », Les mots sont importants, 28 octobre 2019.
[8] Rémi Dupré, « Trois adolescents de 12 à 13 ans mis en examen à Courbevoie, accusés de viol et de violences antisémites », Le Monde, 19 juin 2024 ; Robin D'Angelo et Thibaud Métais, « Après l'affaire du viol à Courbevoie, le camp présidentiel s'en prend à Jean-Luc Mélenchon : “Chacun doit se souvenir des mots qui ont été prononcés” », Le Monde, 20 juin 2024.
[9] « Israeli soldiers post distressing content out of Gaza », CNN, 20 février 2024.
[10] « Gaza conflict has caused major environmental damage, UN says », The New Arab, 18 juin 2024.
[11] Shrouq Aila, « Inside the Nuseirat Massacre : This Is the Carnage I Saw During Israel's Hostage Rescue », The Intercept, 10 juin 2024.
[12] « Meta : censure de contenus pro-palestiniens », Human Rights Watch, 21 décembre 2023.
[13] Murtaza Hussain, « They Used to Say Arabs Can't Have Democracy Because It'd Be Bad for Israel. Now the U.S. Can't Have It Either », The Intercept, 8 mai 2024.
[14] Elle souffle aussi sur les braises du racisme anti-Arabes. En plus de gonfler les voiles de tous les partis d'extrême droite islamophobes d'Occident, la situation au Proche-Orient encourage les passages à l'acte individuels. Après le meurtre d'un petit garçon près de Chicago en octobre, puis les tirs sur trois étudiants dans le Vermont en novembre, en mai, une femme a essayé de noyer les deux enfants d'un couple américain d'origine palestinienne dans une piscine au Texas.
[15] Cf. Sarah Emily Baum, « Jewish Students Are Bringing Their Faith to University Pro-Palestine Protests », Teen Vogue, 26 avril 2024.
[16] Aaron Gell, « Has Zionism Lost the Argument ? », The New Republic, 3 mars 2024.
[17] Michael Lipka, « More white evangelicals than American Jews say God gave Israel to the Jewish people », Pew Research Center, 3 octobre 2013.
[18] Frédéric Lordon, « La fin de l'innocence », La pompe à phynance, Les blogs du Diplo, 15 avril 2024.
[19] Naomi Klein, « We need an exodus from Zionism », The Guardian, 24 avril 2024, traduit sur le site de l'Union juive française pour la paix (UJFP).