Outside Dana Hilliot
Publié le 01.03.2026 à 22:49
Notes éparses sur les existences malajustées
(Prises au café un matin de février.)
Je préfère parler d’existences malajustées (qui traduit littéralement l’anglais maladjusted) plutôt que de personnalités borderline, ou d’états-limites, parce que ces concepts appartiennent au champ psychopathologique – et même si elles ne sont pas, ou ne devraient pas, être considérées, en psychanalyse notamment, comme des tableaux pathologiques, elles demeurent des déterminations problématiques, dans la mesure où elles renvoient implicitement à une norme, laquelle n’est pas thématisée ou interrogée comme telle. C’est une des grandes misères « épistémologiques » de la psychopathologie, particulièrement dans les catégories qu’elle établit dans les modèles cognitivistes, comportementalistes ou neuropsychiatriques, de demeurer absolument sourde et aveugle, et pour tout dire, d’occulter entièrement, la question de la norme à laquelle elle ne cesse de se référer sans jamais la décrire, en ne l’abordant que de manière « négative », par le biais de l’anomalie, de la déviance (et donc, ce faisant, elle « dépolitise » ces questions, se situant elle-même dans un champ « apolitique »).
La psychologie contemporaine repose en réalité sur un système de normes non thématisé, non élucidé, non conscient, que ce soit au niveau théorique, expérimental, mais trop souvent aussi dans les cabinets où sont reçu‧es les patient‧es, orienté‧es vers une « promesse de thérapie », hantés par le « désir thérapeutique » du psy, contre lequel Bion aussi bien que Lacan nous ont pourtant mis en garde, qui m’a toujours semblé problématique. Cette occultation de ce sur quoi la psychologie fait fond a pour conséquence que le travail du psychologue ou du psychiatre peut être décrit comme une entreprise de réadaptation, de réalignement, pour parler comme les féministes/queer, de remise sur le droit chemin, de « conformation » à l’idéal de la « bonne vie » que diffusent à bas bruit les (infra-)structures of feeling (Raymond Williams). L’internement, la mise hors circuit, l’association de la vie malajustée à un handicap, tout cela témoigne de l’échec de cette entreprise, tout en confirmant évidemment sa nécessité : moins on soigne plus il est urgent de soigner.
On parlait naguère, à raison, de la psychiatrie comme d’un levier de l’hygiénisme social : un outil politique qui vise à séparer le bon grain de l’ivraie, de manière à optimiser la « reproduction » du « style de vie » attendu, au sens féministe et marxiste. L’entreprise psychothérapeutique vise à individualiser autant que possible les cas problématiques, de manière à occulter autant qu’il est possible les structures sociales, économiques et politiques qui reproduisent la « sélection » des individus, leur exclusion, leur inclusion, et les violences continues et inaperçues des techniques de sélection. Ce faisant, elle collabore à cette reproduction, en fournissant des critères prétendus objectifs (ce qui prêterait à sourire si les conséquences étaient moins graves, quand on connaît le caractère purement empirique, et qui n’a de scientifique que la forme, des diagnostics et des traitements psychiatriques, et dont la seule réussite notable est de transformer les psychotiques les plus désespérés en légumes.). Elle contribue, comme les techniques de distribution du travail, la culture de la famille, la répétition des hommages rendus à la nation, à alimenter et renforcer les structures of feeling qui déterminent la norme et la déviance, la vie désirable et la vie défaillante, la bonne et la mauvaise santé. L’idéologie que présuppose et qu’incarne la psychopathologie prise au sens large, des ouvrages théoriques aux cabinets des praticiens, devient la toile de fond qui va de soi, qui ne fait quasiment plus l’objet d’analyses critiques (comme c’était le cas dans les années 60 et 70 par exemple : des courants philosophiques et politiques anti-psychiatriques, qui pour le plupart étaient nés de la psychiatrie elle-même, il ne reste plus que les théories complotistes vaseuses de quelques imbéciles illuminés). Le travail de sape qu’elle opère passe sans qu’on n’y prenne plus garde, demeure « unnoticed » pour reprendre ce mot qui revient souvent, et on comprend pourquoi, dans l’œuvre de la chercheuse féministe queer Sara Ahmed.
[aparté : comment s’étonner de ce qu’on peut lire dans ces « dossiers médicaux » volés par un hacker, et dont le contenu confidentiel a été en partie révélé, dont les notes prises par quelques médecins ou psychiatres, je cite verbatim : « « porteuse sida !!! !!!! », « serait homosexuelle d’après sa mère », « mère musulmane voilée », ou encore « catholique non pratiquante car ses 2 frères sont suicidés ». La question n’est pas tant de s’inquiéter de l’usage qui pourrait être fait, comme le dit la presse française dans sa stupidité habituelle, « à des fins discriminatoires », de ces commentaires « confidentiels » – de facto, la discrimination n’a pas besoin de ce genre d’informations pour s’accomplir chaque jour. Mais plutôt de réfléchir au fait que des soignants puissent non seulement écrire, mais aussi penser des choses pareilles. Il serait vraiment grand temps d’ouvrir les yeux sur la violence du champ médical, qu’on tend à considérer comme un domaine sacro-saint, par la nécessité qu’il y a à soigner les malades, qui serait peuplé quasiment exclusivement de personnes bienveillantes et d’une intelligence supérieure, à l’exception de quelques brebis galeuses, aux égarements bien déplorables mais somme toute passagers – la réalité est tout autre : la violence, ainsi que je le laissais entendre plus haut, est consubstantielle à la pratique thérapeutique dès lors qu’elle n’interroge pas les normes sur lesquelles elle repose. Si j’étais en charge d’une réforme de la médecine et de la psychiatrie, je commencerai par rendre obligatoire un enseignement poussé et continu, en philosophie des sciences, en épistémologie, en histoire de la médecine, en éthique et morale, enseignement qui serait parachevé par l’étude de livres politiques – notamment produits par des critiques féministes queer, anti-racistes, décoloniaux, etc.]
Il faut bien se faire à l’idée que tous les termes qui viennent à l’esprit pour nommer ces « malajustés » renvoient irrésistiblement à la norme, au système des normes, dont ils s’écartent (de leur plein gré ou pas). On peut légitimement s’agacer de ces définitions négatives, mais aussi considérer qu’assumer par exemple, pour parler de soi, de faire usage des « mots de l’ennemi » (borderline, queer, déviant, etc.), c’est assumer une différence qui n’a de sens que dans un contexte linguistique et expérientiel conflictuel, c’est dénoncer la violence des assignations normatives, habituellement passées sous silence comme « non pertinentes », et, in fine, se donner un lexique pour résister et lutter contre cette violence. (on lira cet argument chez Sara Ahmed dans son Manuel rabat-joie féministe.)
Tout se passe comme si on décrivait l’anomalie sans se soucier de l’état normal auquel renvoie forcément l’anomalie – état normal qui suppose une régularité, que l’anomalie est censée interrompre : on pourrait aussi qualifier les malajustés d’« irréguliers ».
Ou bien : « décalés », « non-adhérents » (ou n’adhérant pas tout à fait malgré leurs efforts, le problème étant justement qu’on doit, pour adhérer, produire un effort, là où, pour la plupart, l’adhésion est spontanée, va s’en dire, n’est même pas notée).
Le terme « borderline » présente un certain intérêt si l’on oubliait toutes ses connotations psychopathologiques, et qu’on l’entendait au sens littéral : la condition de celle ou celui qui se trouve en bordure de la ligne – reste à décrire cette ligne, description que la psychopathologie prend bien soin de ne jamais produire. Celle ou celui qui, avançant au bord de la ligne, se tient aussi au bord du vide.
On pourrait alors parler de « non-aligné » – en se référant au concept et aux expériences d’alignements (ou de re-alignements forcés) décrits dans la littérature féministe queer.
On se retrouve dans la même situation que celles et ceux qui acceptent l’idée de « queer », malgré ses origines stigmatisantes (ou les personnes de couleur avec le mot « niger ») – ce qui souligne et positive d’une certaine manière leur « étrangeté » – bien qu’au fond, là encore, il n’est d’étrange que ce qui étonne ou embarrasse la norme.
Peut-être devrait-on tout bonnement reconnaître que le monde tel qu’il se présente à nous, les non-alignés, n’est pas fait pour nous. Qu’il a été constitué et institué, pour l’homme blanc d’âge mûr multi-propriétaire (pour reprendre la formule du sénateur Howard en 1866 (« Everywhere mature manhood is the representative type of the human race. » disait-il. J’avais trouvé cette citation chez Saidiya Hartman, Scenes of subjection. Terror, Slavery, and Self-Making in Nineteenth-Century America.
Pensez à l’organisation des villes, des espaces de travail, la répartition des tâches, la distribution des services, des biens et des revenus, etc. On ira parmi bien d’autres exemples le livre de Leslie Kern, Feminist City. Claiming space in a man-made world, Verso 2020.
Le malajusté se trouve toujours menacé d’effondrement. Il s’effondre sans doute rarement, mais la menace subsiste. On pourrait appeler cet effondrement une décompensation au sens psychiatrique du terme. Ce qui n’est pas interrogé, comme toujours, c’est ce en quoi consiste l’état de compensation. En réalité, cet état « compensé » ressemble, ou tente à ressembler, à un état « normal » qu’on peut décrire comme un comportement général (une humeur, un état de l’âme tout autant que du corps, des expressions verbales et non-verbales), qui serait aligné sur les normes. La difficulté, pour les malajustés, c’est qu’ils ne décompensent que rarement de manière spectaculaire. Il s’agit plutôt d’une succession de micro-effondrements, à chaque fois que « le sol de la réalité se dérobe », quand l’arrière-plan se fêle et, du même coup devient conscient en tant qu’arrière-plan, et partant, problématique. On pourrait parler d’une succession de crises, d’une accumulation de dérèglements, plutôt que d’une catastrophe en bonne et due forme. C’est seulement quand le tableau de fond se fissure, qu’on prend conscience de son existence. Tant qu’il reste homogène, il demeure « unnoticed » comme dit Sara Ahmed, terme à mon avis crucial mais difficile à traduire en français (« non-remarqué », « non-noté », « non-relevé » – « ignoré » ne convient pas). Cet empire des normes, qui constitue le sol de la réalité, le tableau de fond ou l’arrière-plan non interrogé de l’existence sociale, se diffuse en réalité subrepticement à bas bruit, et on parle alors, comme Raymond Williams, de structure of feeling, voire d’infrastructure of feeling (voir par exemple le livre remarquable de Dominic Davies, The Broken Promise of Infrastructure, Lawrence Wishart, London 2023. (je pense aussi à la somme d’Alexander Kluge, Chroniques des sentiments, qui je crois illustre à sa manière « littéraire », et mieux encore « documente » les traces de ces structures of feeling). Le monde ou l’infra-monde des normes consiste en un ensemble d’attentes (ou de « comportements » (au sens large) attendus). C’est pourquoi ces (infra-)structures of feeling par lesquelles se diffusent des « ambiances générales », riches en incitations, mais aussi en dissuasions, sont essentiellement dynamiques.
Elles sont dynamiques, au sens où elles projettent continuellement des assignations à « comparaître » (paraître devant les autres), mais dissimulent en même temps leur dynamisme, en se faisant passer pour une (seconde) nature, un monde donné, statique, la réalité avec laquelle on ne peut faire autrement que de composer, à laquelle on n’a pas d’autre choix que s’adapter. Le fait, souligné maintes fois par les historiens des mœurs, que les normes évoluent, et par les ethnologues et sociologues, qu’elles ne valent que pour une culture ou un groupe donné, et pas forcément ailleurs, n’y change rien. L’évolution des normes, leur changement (en réalité continu lui aussi), constituent toujours une menace pour celles et ceux qui s’identifient comme les défenseurs de la norme (et les juges de la déviance). Ce pourquoi la plus flagrante traduction politique de la réalité normative, ce sont les politiques d’intégration et d’assimilation, c’est-à-dire la mise en place de techniques biopolitiques (et souvent nécropolitiques) de remise en ordre des valeurs, d’ajustement des comportements et des opinions, de rappel des normes en vigueur, et de nivellement, voire d’arasement (souvent violent), des différences, de stigmatisation de la déviance, de prévention et de réparation des défaillances. Le système éducatif me paraît, pris sous cet angle, être la première entreprise d’intégration et d’ajustement (de l’enfant sauvage, indiscipliné, potentiellement queer). Logiquement, toutes les institutions sociales et politiques s’inspirent d’une logique conservatrice et parfois (comme à notre époque où la menace d’une décadence est brandie de manière obsessionnelle), réactionnaire.
Ces structures of feeling normatives fabriquent de manière continue ce qu’on pourrait appeler la réalité, c’est-à-dire la toile de fond ou l’arrière-plan sur lequel se déploient les relations sociales. Les attentes qu’elles projettent en permanence ne sont pas perçues comme des attentes dans la mesure où elles sont satisfaites, où les gens se conforment et font ce qu’on attend d’eux. Elles deviennent problématisées comme des attentes quand les personnes échouent. Autrement dit, pour les personnes malajustées, la réalité devient une sorte d’épreuve plus ou moins permanente – dont elles ont pris conscience en échouant. Cette existence anxieuse ne s’apaise que dans la mesure où l’on est tout seul ou entre amis, avec des gens de confiance, et qu’on échappe, provisoirement, à ce régime de la répétition des attentes, qui sont éprouvées comme autant d’épreuves, de tests à passer (sans qu’ils aient été présentés comme tels), qui suscitent des états émotionnels d’inconfort, d’embarras, d’incompréhension, un sentiment d’injustice, la perte de confiance en soi et aux autres, et parfois le désespoir.
Échouer à satisfaire cette attente, c’est devenir suspect pour tous les autres, pour le social. L’impression d’avoir dit quelque chose de trop, de ne pas en avoir assez fait, d’avoir souri de manière inappropriée, soupiré à contre-temps, de s’être comporté d’une manière un peu décalée, inadéquate, être toujours un peu en retard ou un peu en avance, rarement dans le bon tempo. C’est pourquoi je préfère parler de « feelings ». Ce léger décalage, par sa répétition, entraîne pourtant des conséquences parfois spectaculaires, de véritables bouleversements. Et quand le malajusté se plaint des reproches qu’on lui fait de n’être pas ajusté, on le renvoie à la norme. On lui dit qu’il fait tout un plat de quelque chose d’anodin, qu’il n’y a pas lieu de se mettre dans cet état. « Ce n’est rien, tout le monde vit des choses pareilles après tout ! » (minimiser la douleur ressentie par l’autre, en la relativisant, en l’universalisant, permet de ranger les plaintes des racisés, des femmes, des queer, des malajustés, dans le tiroir des sujets capricieux, des racisés susceptibles, de l’hystérie féminine, des garçons efféminés, des sensibilités excessives, ou des mauvaises volontés, des willfull subjects, pour reprendre le titre d’une étude de Sara Ahmed – au fond, si vous n’adhérez pas et vous en plaignez, c’est parce que vous êtes ou bien de mauvais citoyens, ou bien des personnes malades, et parfois, alternativement ou en même temps, les deux.)
La vie sociale du mal ajusté ressemble à une course d’orientation (et une course d’obstacles). C’est comme s’il fallait faire des efforts pour d’abord découvrir les balises, sans lesquels le bon chemin demeure invisible, étudier la carte sociale pour espérer s’orienter correctement. Pour la plupart des gens, au contraire, cette géographie est acquise, tout est déjà connu, les chemins ont déjà été empruntés (« the more a path is used, the more a path is used », rappelle Sara Ahmed dans What’s the use?), les pensées déjà pensées. La réalité, c’est-à-dire l’ordre du symbolique (je renvoie ici incidemment à Lacan, sans avoir le temps de développer), ne signifie pas autre chose que : le monde est fait pour certains et pas pour d’autres. Il a été fabriqué, a été disposé, pour les uns et pas pour d’autres. Même si le mouvement est parfois scandé de frictions, ponctuées d’étapes et d’épreuves, ces frictions, ces étapes et ces épreuves, le diplôme, le travail, le mariage, la maison, la retraite, etc., demeurent parfaitement normaux, c’est-à-dire « attendus ». L’amour du travail, de la famille et de la nation (la patrie), régulent l’empire des normes auquel chacun est appelé à adhérer. Et, il faut bien l’admettre, la plupart y adhèrent sans sourciller (ou, sans vraiment sourciller) : s’il est exagéré de parler d’une réelle unanimité (concernant des questions qu’on ne pose que rarement), s’impose tout de même un large consensus, lequel se manifeste pas tant dans les opinions que dans les actes et les biographies (tout semble conspirer, semble-t-il parfois, de manière silencieuse, à la confirmation de ces « états de fait »). L’adhésion est tenue pour acquise, et n’est que rarement requise – excepté si vous êtes un migrant aux portes du pays que vous souhaitez traverser, ou un allocataire du RSA ou un demandeur d’emploi etc. La plupart du temps, elle se diffuse sous la forme de micro-situations sociales, ce pourquoi on les appelle des structures of feeling : on ne vous demande jamais d’adhérer explicitement au capitalisme, comme s’il s’agissait de voter pour une idéologie, mais tout conspire en silence à ce que vous n’ayez d’autre choix que d’y adhérer, par vos actes, vos sentiments, vos comportements. Ainsi, l’existence, pour la plupart, au sein de la réalité, s’avère relativement fluide. Elle ne pose guère de questions sur la réalité à elle-même. Une question serait un arrêt, une interruption, une menace.
Il faut imaginer qu’au contraire, pour le malajusté, ce même espace social n’a rien de fluide, mais qu’il est en permanence interrompu, comme un déplacement scandé par des « checkpoints ». De facto, ces déplacements interrompus par des passages aux checkpoints constitue pour bien des gens sur cette planète un élément de la vie quotidienne. Un checkpoint est une interruption de la mobilité : il suscite un arrêt. On se demande si l’on est autorisé à entrer à tel ou tel endroit, si l’on est censé passer par telle ou telle voie. Un checkpoint est un test, une épreuve (à laquelle, si vous échouez, peut avoir des conséquences dramatiques) pour certains, mais une interface qui facilite la vie ou fluidifie le déplacement pour d’autres. Une simple porte peut devenir un checkpoint, un restaurant dans lequel vous n’entrerez jamais, un terrain de golf où vous n’êtes pas le bienvenu, un quartier réservé, un sens interdit ou une voie obligatoire. Elle peut au contraire ouvrir un monde de plaisirs réservés à quelques privilégiés. L’aménagement urbain peut être décrit comme une géographie d’apartheid plus ou moins implicite. Entre les quartiers gentrifiés et les cités de misère, un tri s’opère parmi les populations (selon des critères socio-économiques et, bien souvent, raciaux). Les frontières s’élèvent, matérialisées par des murs, tout autant que des remparts immatériels, invisibles, abstraits (aux effets pas moins concrets). Pour celles et ceux qui mènent une vie fluide et sécurisée, celles et ceux pour qui ce monde est fait, ces frontières sont non remarquées, parce que non remarquables : ils peuvent aller où bon leur semble, sans subir aucun arrêt. Ils notent à peine l’existence de la frontière, puisqu’elles ne les arrêtent pas – une frontière n’existe que pour celles et ceux qu’elles arrêtent (ce sont les mêmes qui affirment que les sociétés contemporaines sont post-raciales, post-féministes, post-queer, qu’il n’y a donc plus vraiment lieu de se plaindre, et qu’il faut au contraire saluer les efforts qui ont été accomplis pour dépasser le racisme, le sexisme ou l’homophobie, etc.)
La forteresse européenne déploie une immense frontière, à la fois concrète et abstraite (idéologique) censée sécuriser l’existence supposément menacée des Européens (c’est-à-dire de la whiteness, de la blancheur et de ses privilèges) et déplace la violence sur laquelle se fonde leur sécurité et leur prospérité. Toute cette violence est cachée, externalisée, elle ne doit pas être visible. On la confine dans des camps de rétention (parfois situés au cœur même des villes, à deux pas de chez vous), et on l’externalise dans les pays limitrophes, et même de plus en plus lointains. Tout est fait pour occulter le fait que la norme repose sur la violence. Que la norme est un verbe, et pas un état de fait – le résultat d’un travail, d’une volonté, une « normalisation ». Et que ce verbe appartient au registre de la violence. (il est évidemment contre-intuitif d’associer l’adjectif « normal » à la violence, ce que j’essaie de faire ici).
Ces géographies circulent forcément avant tout dans le langage, et donc dans les pensées, notamment sous la forme de références qui sont comme des panneaux d’orientation. C’est le fameux indicateur de chemin de fer qui peut paraître absolument incompréhensible pour tous les gens qui ne connaissent pas les codes. Le malajusté a parfois le sentiment de n’avoir jamais les bonnes références. Ou bien les références qui sont les siennes sont inconnues de la plupart des gens. Il ne sait pas ce qu’il faut penser en telle ou telle occasion. Il ne sait pas ce qu’il faut « en » penser. Une référence peut être un programme télévisé que vous n’avez pas vu, une personnalité dont tout le monde parle, un événement qui fait la Une des journaux. Elle s’institue comme norme, comme point d’intérêt autour duquel gravite la conversation, dans le cercle familial, dans l’entreprise, au café avec des amis, dans la cour d’école. Des choses dont on est censé se moquer, qu’on est censé admirer, dont on est censé s’indigner. Si vous ne manifestez pas l’état émotionnel attendu, les problèmes commencent. L’inverse peut être vrai. Ce qui retient votre attention ne retient l’attention de personne. Ne semble pas remarquable pour les autres, tout à fait banal, anecdotique, anodin, pas digne d’être relevé. Vous pouvez vous sentir ridicule de vous intéresser à ce qui n’intéresse personne. Vous pour être ridiculisé pour ne pas être « au courant » des sujets de conversation à la mode. Ce qui vous rend suspect, c’est de faire tout un plat, prendre au sérieux, considérer comme significatif ou porteur d’une signification plus profonde, une chose qui laisse tous les autres indifférents. C’est évidemment une expérience que connaissent bien les féministes, les queers, les racisés et les pauvres, quand elles et ils sont confronté‧es à des sociétés qui les ostracisent (souvent de manière subtile, par cette sorte d’indifférence polie qui vous atteint bien plus profondément qu’un rejet explicite).
Une référence est un point d’orientation. (elle peut être un point d’exclamation, quand on la clame haut et fort comme une évidence, ce qui évite d’ailleurs de « s’y référer » réellement (en lisant par exemple le texte auquel on fait référence, comme si faire référence permettait de faire l’économie de la peine de consulter la référence), mais, pour les personnes malajustées, elle est souvent un point d’interrogation, un point de départ pour la pensée). En tant que référence, par exemple une parole qui fait autorité, quand donc elle est posée comme norme, elle prétend instituer un point de rassemblement à partir duquel s’orienter correctement, un chemin à suivre, une invitation à se conformer. C’est autour d’elle, en l’adoubant, qu’on apprend à suivre le bon chemin, le chemin conformiste, consensuel. Il faut connaître les bons sujets, les sujets de réflexion, ce qui compte, ce dont tout le monde parle, ce qui permet de se situer dans le flux des opinions les plus courantes et d’adopter ainsi une des opinions autorisées (se situer dans l’opinion plutôt que s’orienter dans la pensée). Ne rien en penser, ne pas s’intéresser, devient d’emblée suspect. On dit : « Il ou elle plane, il vient de la planète Mars ». Planer, en grec ancien, c’est errer, à la fois être perdu et avancer tout de même (car on n’a guère d’autre choix) et être dans l’erreur. Il semble découvrir ce que tout le monde sait. Puisqu’il s’étonne de ce dont personne ne s’étonne.
Ce que j’essaie de faire ici, comme ailleurs, c’est d’attirer l’attention sur des aspects non remarqués, unnoticed, de la vie quotidienne sous le ciel sinistre du capitalisme. Ce que Lauren Berlant appelle la « normal national culture » ou bell hooks « the white supremacist capitalist patriarchy ».
Voici quelques scènes typiques où se manifestent cet inconfort et cet embarras caractéristiques des existences malajustées.
La prise de parole en réunion quand, d’une voix peu assurée, vous proposez quelque chose, une idée, dans le cadre d’un projet, et qu’il semble à ce moment-là que personne ne vous écoute. C’est comme si vous n’aviez absolument rien dit. Il y a peut-être un sourire, un sourire gêné, un froncement de sourcils qui s’étonne que vous ayez pris la parole, un soupir qui s’échappe d’une bouche exaspérée. On passe immédiatement à autre chose, sans même avoir fait une seule remarque, excepté qu’on vous a éventuellement remercié poliment. Ce que vous avez dit semble n’avoir produit aucun effet, excepté cet embarras qui ne vous a pas échappé (et que tous, autour de la table, ont déjà oublié). Puis, dans les minutes qui viennent, un peu plus tard dans la réunion, une autre personne dit exactement la même chose que ce que vous aviez dit auparavant. A eu la même idée (à croire qu’elle l’a reprise de vous!) À ce moment-là, tout le monde l’écoute et la félicite pour la pertinence de ses propos. Et une discussion s’ensuit, dans laquelle tout le monde s’engouffre avec enthousiasme. Et vous vous retrouvez seul, désarmé, désorienté, comme si votre parole n’avait pas la moindre autorité, comme si vous ne pouviez absolument pas faire référence ou être un point à partir duquel on aurait pu discuter. Le problème ne vient pas de ce que vous avez dit, mais de ce que vous êtes, et ce que vous êtes se déduit peut-être de la manière dont vous l’avez dit, le ton de votre voix, le visage que vous composiez à ce moment-là, ou bien ce qu’on croit deviner de vous à cause des vêtements que vous portez, de votre nouvelle coiffure, de la maladresse dont vous avez fait preuve hier devant la machine à café en remplissant une tasse, et sans doute d’une multitude d’indices de la sorte, qui se sont imprimés de manière inconsciente dans l’esprit de vos collègues mais ne laissent que guère de doute sur les aspects « problématiques » de votre personnalité (on s’inquiète : « êtes-vous réellement fait pour « travailler en équipe » ? »). Et si jamais vous vous en plaignez, vous passez pour quelqu’un d’envieux de l’intérêt suscité par l’autre, quelqu’un qui manque assurément de confiance et de reconnaissance. Le mieux alors serait d’aller consulter un psy pour réparer votre problème.
De manière beaucoup plus subtile et sournoise, se déploie tout un monde autour des abréviations, des acronymes, des termes techniques, du jargon. Vous ne les comprenez pas du premier coup. Quand les explications arrivent, elles paraissent encore énigmatiques. Il m’est arrivé, au moment même où je demandais une explication qu’on me reproche de ne pas l’avoir demandée avant, et de me congédier sans avoir rien expliqué du tout. Si vous osez relever le caractère absurde, pire encore, vous moquer, de cette manie jargonneuse, de cette technicité comique, on vous en fait le reproche. Quand j’enseignais dans un lycée agricole, j’avais donné un cours, dont l’intitulé m’échappe et qu’on se contentait de désigner par un acronyme abscons. Il s’est passé plusieurs mois avant que je finisse par comprendre, à force d’interroger les uns et les autres, que ce que je proposais à mes élèves n’avait absolument rien à voir avec ce qu’on m’attendait de moi. J’avais bien noté que les étudiants me regardaient d’un drôle d’air, et mes collègues tout autant, mais personne ne s’était avisé de m’informer de quoi que ce soit, comme s’il était agréable et satisfaisant de me laisser persister dans l’erreur. Vous connaissez peut-être cette impression d’être toujours « à côté de la plaque ». Jamais aligné. De fait, pour aggraver mon cas, je prenais soin de fréquenter le moins possible la salle des professeurs (où, j’imagine, les informations étaient distillées) et ne mettait jamais les pieds à la cantine (où se diffusait sans doute cette structure of feelings imprégnant les corps et les esprits des enseignants). Je les évitais en raison de l’inconfort que je ressentais en présence du groupe formé par mes collègues. Ce faisant, je m’excluais moi-même, condamné à me perdre dans un cercle vicieux aux conséquences désastreuses (pour ma santé mentale).
Je me souviens d’une autre cantine, à l’usine dans laquelle j’avais travaillé brièvement quand j’étais jeune. À la pause de midi, entrant dans cette vaste cantine, je ne savais où m’asseoir. Je m’étais installé à côté d’un homme solitaire, un petit homme barbu, au regard triste. Il s’agissait du délégué de la CGT, qui était en quelque sorte banni, exclu, à côté duquel on ne s’asseyait pas, et, m’a-t-il expliqué, qu’on allait voir uniquement quand on avait des raisons de se plaindre à la direction et qui, le reste du temps était exclu de la société de ses collègues de travail. J’étais à vrai dire une catastrophe sur la chaîne de production, à cause d’une maladresse insigne, due à mon absence totale d’intérêt pour ce travail, ce qui avait fini par devenir suspect. Personne ne m’adressait jamais la parole durant les rares pauses dans la journée et encore moins à la cantine. Les rares et brèves pauses devenaient encore plus insupportables que les heures de travail à la chaîne, et j’avais juste envie de disparaître à ces moments-là.
Tout se passe alors comme si la réalité devenait une sorte de test, chaque tâche l’occasion d’une mise à l’épreuve. Il s’agit toujours au fond de cela. La pédagogie, y compris dans les écoles, consiste chez bien des enseignants (parfois bien intentionnés), en une succession d’épreuves supposées évaluer ce que l’enfant sait déjà, ce qu’il est déjà censé savoir. Alors qu’on ne lui a encore rien appris, qu’on n’a pas sérieusement fait l’effort de lui apprendre quoi que ce soit. On se demande alors à quoi sert exactement l’école, quand on voit se multiplier les exercices d’évaluation, en quoi consistent bien des exercices sanctionnés par une « note », ces épreuves censées tester l’avancée de l’enfant dans le domaine du savoir.
L’usage du jargon permet d’asseoir le pouvoir de ceux qui maîtrisent le jargon. Dans tout groupe, il manifeste, incarne même, l’appartenance, institue un entre-soi. Il ressemble à un culte fétiche de l’abréviation ou du terme technique. C’est quelque chose qui m’a frappé quand je fréquentais les associations de psychologues et de psychanalystes. Les discours finissaient par ressembler à une accumulation indigeste de signifiants dont la valeur devenait quasiment religieuse, déclamé comme des mantras, et dont tout le monde semblait avoir oublié la signification originelle. Il semble que l’effet recherché soit, en partie, celui de ne (surtout) pas vouloir expliciter les significations de cette expression, mais bien plutôt de sidérer son auditoire, ou le rassurer, ou l’hypnotiser. Utiliser dans un énoncé des mots comme « objet petit a », « inconscient », « identification projective » ou « jouissance » indique à celui qui l’entend qu’on fait partie d’un certain groupe réputé pour savoir ce qu’on veut dire quand on utilise ce genre de mots. C’est un signe de reconnaissance, un petit drapeau qu’on agite, un sociolecte. Si on s’efforce de saisir « dans la situation où il est produit » (une situation où l’on jargonne) sur le versant du sens, alors la description devient extrêmement floue. C’est là tout un savoir autour duquel on se rassemble. Des pensées déjà pensées et non pas des pensées pensantes qui circulent à même les peaux, les esprits, les yeux, les oreilles des participants. Ils valent pour l’effet qu’ils produisent. Nous sommes ensemble dans la mesure où nous éprouvons les mêmes sentiments envers ce jargon. Les mots agissent alors comme des prières, des invocations de rassemblement, d’unification, comme si l’on partageait un même secret, une même langue ésotérique. L’important n’est pas le sens véhiculé, mais l’effet que ça fait, l’effet que produit le bruit du jargon, qui diffuse comme ces flacons de parfum d’intérieur une certaine ambiance au sein de laquelle certains évoluent à leur guise, à leur aise, éprouvent dans la familiarité d’une langue partagée, commune, le plaisir d’être en sécurité au sein du groupe. Le jargon produit une reconnaissance, fabrique un « nous ». Sa force vient qu’il rassemble autant qu’il exclut. Le club, le clan, le groupe, depuis la cour de récréation, jusqu’au bureau des réunions d’entreprise, la machine à café, la salle des profs, le vestiaire du gymnase, le café-concert, la boîte, le dancing, tous ces lieux de rassemblement constituent des groupes précisément parce qu’ils produisent des ambiances de consensus, de conformisme. Même les groupes réputés « subversifs », les communautés « alternatives », finissent aussi par être baignés dans leur propre ambiance conformiste, c’est-à-dire projettent des attentes de comportements corrects, attendus, satisfaisants.
C’est pourquoi on peut parler de la structure fétiche de la réalité. C’est dans la mesure où la structure n’est pas aperçue comme telle, et pas aperçue du tout, qu’elle atteint son efficacité maximale, et qu’elle devient une fondation, ce sur quoi tout le reste repose. C’est ainsi qu’elle va de soi. Aller de soi, c’est n’avoir pas besoin d’un autre pour aller. Elle se tient en quelque sorte d’une manière autonome. Elle s’auto-justifie, s’auto-légitime. Elle est tenue pour acquise. Elle est d’emblée acquise et n’est donc pas « à apprendre ». On est censé déjà savoir. Autrement dit, elle est le point de départ à partir duquel on peut commencer à exister. Elle devient naturelle, comme une seconde nature, et s’éprouve (paradoxalement en ne s’éprouvant pas, ou alors dans le confort et la satisfaction de la « familiarité », de l’alignement rassurant) « universelle ». Elle diffuse un sentiment d’unanimité, de consensus, de partage. C’est une valeur éminemment sociale. Ce sur quoi tout le monde, à quelques anomaliques près, à quelques exceptions près, tombe d’accord.
S’y trouver mal à l’aise, inconfortable, ressentir ce sentiment d’étrangeté là où tout semble aller de soi, Unheimlich, disait Freud, c’est échouer au test de la réalité. Quand, autre remarque de Freud, le sol de la réalité se dérobe. C’est aussi poser problème aux autres. C’est devenir l’exception. Or, comme on le sait, l’exception confirme la règle.
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Publié le 19.02.2026 à 16:50
La ville mélancolique (année 2026)
Cette ville me plaît parce qu’elle est en proie à la plus grande mélancolie. Les élus font ce qu’ils peuvent pour lutter contre cette mélancolie. Les vitrines délavées des échoppes closes depuis des décennies. Les bâtiments que plus personne n’ose habiter, qui s’effondrent parfois, encombrant la chaussée d’un tas de pierres se désolidarisant du mur auquel, bon an mal an, elles étaient attachées. Les fenêtres aux volets de bois pourri, les portes rongées par l’humidité, qui n’ouvrent plus que sur les ténèbres. Certaines ruelles semblent tout à fait désertées, excepté par les animaux secrets qui s’y terrent. En explorant les bâtiments désaffectés, on découvre parfois un matelas troué, des vêtements en lambeaux, quelques bouteilles vides, des mégots dispersés sur un carrelage brisé. Même ces refuges de fortune, il semble qu’aucun vagabond ne les a hantés depuis des lustres.
Il n’empêche, il y a tout de même de la vie, et j’aime arpenter ces rues, croisant les vivants aussi bien que les morts.
Je vois la ville en partie à travers le regard des anciens qui se souviennent d’une époque où, dans les ruelles, la vie était intense, tous ces cafés ouverts, désormais fermés. Ils entretiennent, ces anciens, ma propre mélancolie, comme s’il en était besoin. À l’émerveillement dont parfois je leur témoigne devant cette ville si étrange, ils opposent la nostalgie de ce qui fut naguère, bien avant que j’arrive ici.
Tandis qu’une partie de la population s’enfonce dans le grand âge et la nostalgie, les élus tentent de sauver la ville de sa propre perte, comme s’il s’agissait de maintenir à flot un navire à la coque percée de toutes parts, ou de consolider une montagne qui s’effondre inexorablement. Une lutte continuelle contre la ruine et donc, la mélancolie – mais c’est oublier, comme nous l’ont appris Adorno ou Sebald, que la modernité n’est rien d’autre qu’une entreprise de destruction, ce pourquoi l’esprit qui lui convient le mieux au fond, quoiqu’on s’en défende, c’est la mélancolie.
Les gens vieillissent, et les vieux, dont j’approche, n’ont plus que leur propriété, qu’ils défendent, et leurs souvenirs, qu’ils opposent au présent. La vie d’autrefois hante la vie d’aujourd’hui. Quand j’invoque les plaisirs de la ville, on me rappelle ce qu’elle a été, ce qui fut et ne reviendra pas, avec ce sentiment confus mais insistant que ce qui fut a été corrompu, qu’il doit se trouver des coupables – des élus dispendieux, l’esprit oublieux du présent, les étrangers. Ils tentent en quelque sorte de modérer, voire de dissuader, mon attachement naissant à cette ville. N’en a-t-il pas toujours été ainsi ? Nous idéalisons nos plus jeunes années en les confrontant non pas tant avec le présent, qu’avec celui-là même qu’on est devenu, vieillard impuissant, dont les archives sont encombrées de rêves déçus, de possibilités avortées, de corps cabossés, de cœurs en ruine, et d’une inexorable litanie de décès. C’est exactement là où se loge, au fond, la mélancolie. La ville perdue, la ville en train d’être perdue, la ville qui ne reviendra pas. Cette ville cabossée, usée, agrippée comme elle peut sur ce morceau de rocher susceptible de s’effondrer à la prochaine tempête, se prête assurément à la mélancolie. Ce pourquoi sans doute je m’y sens bien, car il n’est pas ici envisageable de croire sérieusement en des jours meilleurs. On ne s’y fait pas d’illusion, et même les prétendants au fauteuil de maire se contentent de promesses modestes.
Ce n’est pas pour rien que je travaille actuellement sur l’attachement et que ce travail m’entraîne à réfléchir au deuil et à la mélancolie. Ce n’est pas pour rien que je relis encore une fois les livres de G.W. Sebald. J’arrive à cet endroit de ma vie où je ne suis plus attaché à grand-chose. Un chien. Quelques souvenirs. L’écriture. Quelques patient‧es. En écrivant La Montée des Eaux, le livre qui me hante depuis maintenant plus d’un an, je me donne une chance de vivre encore quelque chose d’autre. Je m’accorde un semblant d’avenir. Toutefois, rien n’est clair, tout est confus.
Cette année 2026 sera une année de deuil. Je m’y prépare, à ma façon, en m’enfonçant doucement dans la mélancolie. Il y aura des deuils à faire, des proches, ma chienne peut-être, et rien ne m’assure que demain, je pourrais encore vivre ici – et Dieu sait où j’irais alors. La précarité vous condamne à cela, accumuler les deuils, et j’aperçois confusément, qu’à un certain point, la seule manière d’y survivre sans sombrer dans la démence, c’est de plonger dans la mélancolie. Vous faites les deuils qui doivent être faits – on n’a guère le choix – mais ce qui reste de tous ces deuils, de ces objets perdus, c’est juste une tristesse diffuse, l’écume qui imprègne le sable après que les vagues se soient retirées, l’une après l’autre. Un sentiment mélancolique, qui n’est pas véritablement attaché à un objet plus qu’à un autre. Un sentiment diffus à l’arrière-plan, la tonalité mineure d’un quatuor à cordes.
Ce n’est pas que j’ai abandonné l’espoir de commencer une vie nouvelle, de repartir pour un dernier tour, une dernière fois. À mon âge, c’est forcément la dernière fois. Je n’ai pas abandonné l’espoir de tomber amoureux et d’être aimé en retour. Il me reste quelque chose à donner, comme me confiait un ami cher alors que nous parlions d’amour. J’irai là où l’amour m’appelle, comme j’ai toujours fait. Je ne sais où.
Dans cette ville maintenant, que j’habite depuis juste un an, je suis comme en suspens. Cette ville en douce perdition, que j’aime tant, me paraît être le bon endroit pour vivre ce passage d’une vie à une autre. Parfois, j’aimerais m’en tenir là, en finir : c’est bien assez. Mais une autre partie de moi s’efforce doucement d’espérer tout de même une suite, quelques chapitres supplémentaires.
L’histoire me pèse. Il règne une ambiance d’années 30 en Europe. Sinistre, angoissante. On sait d’un savoir certain que les temps qui viennent seront pires encore. On se dit que ce serait bien de trouver un refuge. De penser à sauver sa peau. J’allais dire : « le temps que ça passe ». Y’aura-t-il un après ? Une guerre se termine éventuellement, quoique, à bien y réfléchir, les guerres ne se terminent jamais vraiment. Mais la catastrophe climatique sidère inexorablement le futur. Ces temps passés et ceux d’aujourd’hui sont déjà depuis longtemps les temps de la fin. Le capitalisme est l’histoire de la ruine et de la destruction. Il n’en finira pas tant qu’il n’aura pas extrait tout ce qui peut être extrait du sol, des océans et des corps humains et non-humains, tant qu’il n’aura pas laissé les mondes exsangues, inhabitables, désaffectés. Peut-on faire le deuil d’une montagne, d’une rivière, d’une espèce animale, d’un peuple et d’une culture ? Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que cela signifie. Les personnages des livres de Sebald, qui, souvent, se sont, leur vie durant, efforcés de faire le deuil, sont emportés à la fin par de violents accès de mélancolie et se suicident. C’est peut-être ce que nous ferons, quand tout cela sera devenu trop insupportable, qu’on ne pourra plus se bercer de promesses de bonheur illusoires. Ou bien on s’entre-tuera, ce qui revient au même.
Toutes ces questions, je les aborde au fond, je ne m’en rends compte que maintenant, dans La Montée des eaux. Que je me sois lancé dans l’écriture de ce livre, que j’imagine évidemment, comme à chaque fois, être le dernier, et donc un testament, tombe sous le sens. De manière paradoxale, je le porte pourtant depuis longtemps. J’ai rempli bien des cahiers d’une écriture illisible, comme si, tout en écrivant, je voulais ne pas être lu, y compris par moi-même, comme si j’avais peur de me lire – et tous ces cahiers, comme toujours, sont allés rejoindre la cohorte des cahiers jetés, déchirés, détruits.
Comme si j’avais anticipé, il y a quelques années, la situation dans laquelle j’allais me trouver plus tard. Cette période d’hésitation, d’oscillation, cette période de deuils, et la tentation de noyer le peu qui reste d’espérance dans les eaux paisibles et consolatrices de la mélancolie. Il est significatif qu’à l’issue du livre, je ne sais pas bien quel sera le destin du personnage principal. Parfois, il me vient l’idée d’écrire une histoire d’amour, ce que je n’ai jamais fait. Mais parfois, il me vient l’idée d’écrire l’histoire des derniers jours précédant un suicide. Mais n’est-ce pas exactement le choix qui se présente, là, maintenant, à moi, dans cette ville incertaine : espérer vivre encore un peu, ou m’abandonner à la mort ?
Il arrive un moment où l’accumulation des deuils épuise. Vous laisse exsangue. Peut-être conservez-vous toutefois quelques objets dont vous répugnez à faire le deuil. Comme des balises dans votre histoire, des symboles de votre personnalité, des attachements vitaux – sans lesquels vous seriez perdus, effacés, sans histoire. Si l’on est plus attaché à rien on risque de disparaître. Je pense à cette expression, « se raccrocher aux branches » – n’est-ce pas ce que je fais, ce que beaucoup font ?
J’ai appris le décès récent d’un homme que je n’ai fait que croiser en arrivant ici, alors qu’il s’en allait. Il avait occupé l’appartement dans lequel je vis aujourd’hui. Il avait décidé de partir pour la Réunion. Les jours précédents son voyage, il avait tout vendu. Je l’ai rencontré une dernière fois alors qu’il gravissait d’un pas léger la rue qui monte jusqu’à la gare. Il allait à pied, avec pour seules possessions un sac à dos rempli des affaires qu’il avait jugées bon d’emporter avec lui. Disait vaguement, peut-être pour me rassurer, qu’il avait connu des gens là-bas, qui se souviendraient peut-être de lui. Un an plus tard, jour pour jour, m’a appris le propriétaire de l’immeuble où il avait vécu, où je vis aujourd’hui, il s’est noyé dans l’océan. Il m’a légué sa collection de coquillages, glanés sur toutes les plages du monde, qu’il avait pris soin de me décrire un par un. J’ai quasiment tout oublié de ses descriptions, mais je me souviens que certains venaient de plages de Nouvelle-Zélande, d’autres de Norvège et d’autres encore du Japon. Il les avait rangés dans des boîtes en fer décorées de réclames vintage. Comme s’il me léguait son attachement à ces coquillages et sa collection de boîtes : les jeter, comme il avait jeté tout le reste, lui aurait fait de la peine, m’a-t-il confié. Il m’a en quelque sorte légué sa mélancolie. Et, de son côté, a fait le deuil de ses vies d’avant en embrassant une vie nouvelle. Qui n’aura duré que quatre saisons. Je ne sais pourquoi, mais cette disparition, cette noyade, des circonstances desquelles, m’a confié le propriétaire, on n’a rien voulu lui dire, me touche, tout autant que l’existence de cet homme, dont je ne sais que peu de choses, comme si sa manière extraordinaire d’arpenter le monde, et sa fin tragique, disait quelque chose d’essentiel sur nos vies à tous, aussi misérables et banales soient-elles.
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Publié le 15.02.2026 à 23:06
J’aime rencontrer les personnes qui n’ont pas eu d’enfants. Entre elles et moi, d’emblée, s’instaure une sorte de complicité, on se reconnaît. Comme si nous partagions un certain savoir, alors que, paradoxalement, ce savoir est fondé sur une ignorance. Nous partageons une expérience, pour ainsi dire, négative, celle de ne pas avoir vécu cette vie avec des enfants, ce que nous n’avons pas fait, ce que nous n’avons pas. Vous êtes assis à la table avec tous ces autres parents, et tous ces enfants qui jouent dans le jardin : mais vous n’êtes pas parent. Connaissez-vous cette expérience ? Quand tous se mettent à parler de leur progéniture, et que soudain, un convive s’avise de votre présence, et que vous devenez celle ou celui qui n’a pas d’enfant. The only one in the room. (troublant aussi si vous êtes en couple, encore plus intrigant si ce couple dure depuis longtemps, et qu’il est hétéro). Un malaise s’installe. Une certaine attente plane, ce qu’on attend de vous, des personnes qui ont atteint ou dépassé l’âge auquel on peut s’attendre à ce qu’une famille ait été fondée, que des enfants « à vous » jouent dans le jardin et se mêlent aux autres enfants. (que vous soyez venus avec votre chien ne compte pas).
Se pourrait-il que nous ayons refusé de « faire » des enfants ?
Il arrive un âge, où, quand on apprend que vous n’avez pas eu d’enfants, un certain regard se tourne vers vous. Des pensées viennent immédiatement se coller à vous. On se demande pourquoi, comment se fait-il ? Peut-être souffre-t-il ou souffre-t-elle d’un défaut physiologique, d’un dysfonctionnement des organes ? Peut-être il/elle ne peut « tout simplement » pas faire un enfant. Ce qui excuse d’une certaine manière : peut-être a-t-on essayé, essayé encore, mais cela n’a pas marché. Ce n’est pas de votre faute. On vous pardonne et on vous plaint pour cette tare – vous voilà devenu en quelque sorte invalide. Une invalidité reproductrice (mais, s’inquiète-t-on sans le dire, ce défaut affecte-t-il aussi votre sexualité ? Baisez-vous normalement, vous qui ne pouvez faire des enfants?)
Oui bien peut-être êtes-vous gay ? Ou lesbienne ? (j’en reparlerai)
Ou bien alors, et ce n’est pas du tout la même histoire, vous vous êtes volontairement, délibérément, abstenu de faire des enfants. Vous avez refusé. Ne serait-ce pas une manifestation d’égoïsme ? Ne seriez-vous pas coupable d’égoïsme, d’avoir préféré mener votre vie pour vous tout‧e seul‧e sans assumer la charge d’une descendance, d’un autre être vivant que vous-même (que vous ayez pris soin d’autres vivants, des compagnes et des compagnons, humain‧e‧s ou non-humain‧e‧s ne compte pas vraiment).
En refusant d’avoir un enfant, vous refusez aussi de participer à ce projet commun, cet idéal de la famille hétéro-patriarcale, et plus fondamentalement encore, de prendre soin du corps social, d’œuvrer pour son bien, c’est-à-dire, notre bien à tous, car, si tout le monde se comportait comme vous, si plus personne ne faisait d’enfants, mais si tous suivaient votre exemple, alors il n’y aurait plus d’avenir pour la nation.
On voit pourquoi les questions démographiques sont immanquablement hantées d’affects d’angoisse. On peut parler de fébrilité démographique, de nervosité démographique. Les États-Nations européens, et bien d’autres régions du monde, tremblent en envisageant l’apparemment inexorable vieillissement de leur population. On craint le moment où il n’y aura plus assez d’enfants pour s’occuper de leurs vieux parents et grands-parents. Raison pour lesquels on accable la jeunesse pour sa supposée fainéantise, soit dit en passant. Ce sont les vieux qui s’inquiètent, pour eux-mêmes et la qualité de leur vie d’abord, il faut bien l’admettre. Les générations futures, ils s’en foutent en réalité : sinon, il y a longtemps que tous les vieux militeraient pour la décroissance et la fin du capitalisme, ou encore défendraient avec ardeur le principe d’hospitalité envers les étrangers désireux de s’installer en Europe. Mais ces personnes en âge de procréer, qui refusent de procréer, ce sont les pires. Surtout, remarquez-le, s’ils sont blancs de peau (l’angoisse démographique est toujours associée au racisme, et au suprématisme racial. Sinon, il y a belle lurette qu’on aurait mis à bas la forteresse européenne, ou que je Japon, pour prendre un exemple radical, favoriserait l’immigration).
Refuser de participer à la reproduction, c’est refuser de participer à la nation, c’est-à-dire de contribuer au bien soit disant général, d’apporter au corps de la nation (et au capital) les futurs travailleurs, les futurs citoyens, les futures mères et les futurs pères, et ainsi de suite, qui assureront sa continuité. Vous êtes devenu non seulement une offense à la nation, mais une menace.
Avoir un enfant, c’est faire l’expérience soi-disant de la responsabilité la plus grande. Autrement dit, participer à l’éducation du citoyen du futur. L’ambition pédagogique, éducative, se mélange aux fantasmes biologiques et à la préoccupation démographique, ce qui rend ce mélange hasardeux éminemment politique (et même biopolitique, pour parler comme les Foucaldiens). Faire un enfant est un acte politique.
On souscrit à un programme qui se présente rarement comme programme. On y adhère, qu’on le veuille ou non. On fait un enfant alors qu’on sait, à moins d’être un pur imbécile, ou un optimiste invétéré, ce qui revient au même, que son avenir sera terrifiant (surtout s’il naît pauvre et/ou racisé). Mais il faut le faire, et tant pis pour lui.
Ne pas en faire, refuser d’en faire, c’est faire preuve d’irresponsabilité. Ou, d’un « excès de liberté » (comme tous les gouvernants, de droit ou de gauche, ne manquent de déplorer, quand ils sont au pouvoir, un « excès de démocratie » – quand les oppositions se font plus vigoureuses et plus insistantes). Refuser de se laisser former par la pédagogie nationale. Refuser la « vie bonne ».
Le sans enfants est coupable de rappeler que le programme idéologique de la reproduction (que les marxistes et les féministes ont dévoilé il y a bien longtemps) est un programme politique, et non pas une (seconde) nature. Qu’on peut donc l’interroger. Lui résister. Le décrire. C’est parce qu’il y en a qui refusent que le programme devient visible.
Évidemment, me rétorquera-t-on, mais il y a tout de même du désir. Bien sûr qu’il y a un désir d’enfants, parfois, souvent, pas toujours. Ce n’est pas pour autant qu’on doive céder toujours à ce désir quand il apparaît. La plupart des femmes sans enfant que j’ai rencontrées ont éprouvé, à un moment ou à un autre, parfois brièvement, ce désir-là. L’idée les a traversées. Une idée peut traverser un corps sans s’y arrêter. Était-ce une idée, une pensée, un désir, un besoin, ou bien quelque chose de purement biologique, c’est très difficile de savoir. D’où vient ce « désir d’enfant » soudain : vous traverse-t-il l’esprit, ou émane-t-il du ventre ? Et est-il toujours l’objet d’un choix ? Mais peut-on réellement distinguer ce qui viendrait du ventre ou de l’esprit ? Désiré-je un enfant parce que j’éprouve quelque chose dans mon ventre, ou parce que j’ai vu tout autour de moi les gens faire des enfants, à commencer, logiquement par mes parents, et donc, parce que c’est ce qu’on est censé faire (pour accéder à la vie bonne, complète, nourrir des promesses de bonheur) ? Je doute qu’on puisse jamais réellement opérer ici une distinction claire – pour la raison qu’il n’est pas de pensée sans affect, ou d’affect sans pensée.
Concernant les hommes, au sens de mâle, je doute qu’on puisse parler d’un désir qui vienne du ventre. On ne parle jamais, pour ainsi dire, d’un désir biologique d’enfant. L’affaire est d’emblée plus abstraite. Le désir d’enfant chez un homme s’inscrit dans un désir de reproduction : laisser une part de soi dans le futur. La paternité est un roman (banal et sans grand intérêt) d’anticipation. Laisser une trace dans le futur. Faire circuler un nom, une ressemblance, un héritier, une héritière. J’ai raconté dans Un Débarras cette expérience d’avoir été considéré comme un géniteur. Une pure machine spermatique et reproductive. Un outil de reproduction destiné à assurer la lignée. J’ai refusé, je suis parti sans demander mon reste, terrifié. Un‧e être humain‧e peut être réduit à un organe reproducteur. Ne l’oublions jamais. Des générations de femmes l’ont vécu et le vivent encore.
Les délibérément sans-enfants font preuve de mauvaise volonté. D’obstination (car il en faut, parfois, pour ne pas céder). Ce pourquoi ils tendent de manière irrésistible vers le queer. Ou du moins, c’est à quelque chose de ce « genre » qu’on les assimile. Parce qu’ils n’ont pas d’enfants, parce que leur sexualité n’est pas dirigée vers la procréation, alors on les soupçonne d’être d’abord et avant tout à la recherche de plaisir. Ils font passer leur sexualité avant leur devoir de reproduction. Ce soupçon pèse toujours sur les queer, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels ou trans, etc. Ne pas avoir d’enfant, quand on pourrait en avoir, demeure une sorte d’énigme et renvoie à la volonté, et la mauvaise volonté (je pense fort ici au livre de Sara Ahmed, Wilfull Subjects). C’est d’autant plus frappant que chez les queer justement, les homosexuels notamment, il y a cette tentation et ces projets parfois militants d’avoir accès au mariage, de pouvoir fonder une famille, d’élever des enfants. Et beaucoup de couples queer s’alignent sur ces projets. Ce faisant, ils s’alignent et ils réparent en quelque sorte la déviance initiale, ils corrigent un défaut, ils espèrent faire oublier par ce biais la voie déviante qu’ils ont choisie d’emprunter. La sexualité est effacée en quelque sorte, du moins en apparence, il faut le dire vite, par le fait de souscrire au projet général hétéropatriarcal de la famille, ou ce qui en tient lieu. En dépit de quoi, malgré tous ces efforts, le soupçon pèsera toujours. Est-ce que réellement, deux femmes ou deux hommes peuvent élever un enfant ? Est-ce que réellement, le mariage est une institution qui leur convient ? Cette discipline à laquelle ils/elles s’astreignent, discipline-t-elle réellement, efficacement, leur désir avide, sauvage et irrépressible ?

by Allyson Shwed and Therese Shechter
First published at The Nib on November 20th, 2017
Pour ceux qui n’ont pas d’enfant, et qui ne se marient pas, et qui ne fonde pas une famille, le soupçon est évidemment permanent, quel que soit le choix d’objet sexuel, quel que soit leur désir. Ils ont choisi une autre voie. À celles et ceux qui se trouvent dans l’incapacité physiologique de faire un enfant, on peut accorder au moins le bénéfice du deuil, si je puis me permettre cette boutade. Ou de souffrir à jamais la mélancolie de vivre sans enfant, si ce deuil n’a pas pris fin. Mais celles et ceux qui refusent, ne font pas ce deuil, ne souffrent pas de mélancolie (à cet endroit du moins) : c’est cette absence de tristesse et de souffrance qu’on leur reproche au fond. La joie qu’on soupçonne – ou bien qu’on leur envie ? (ce qui ne les empêche pas d’être aussi des rabat-joie : car, leur refus d’enfant rappelle aussi peut-être qu’il y a des raisons, présentes et surtout futures, de considérer que faire des enfants dans le monde tel qu’il est, et le monde que nous, les vivants, leur léguons, n’est pas l’idée la plus lumineuse. On leur en veut peut-être d’annoncer, sans mot dire, par ce qu’ils ne font pas, une mauvaise nouvelle. Celui qui annonce la mauvaise nouvelle devient la mauvaise nouvelle, le mauvais objet).
C’est un mouvement carrément militant dans les pays anglo-saxons notamment, qui a ses racines dans les revendications de la deuxième vague féministe des années 70.
Quelques liens :
Et beaucoup d’autres.
NB : je ne milite ici pour rien. Les sites ci-dessus qui promettent le bonheur à celles et ceux qui refusent d’avoir des enfants, m’amusent (et disent parfois des choses intéressantes et bien senties), mais au fond, ils ne sont que des instanciations supplémentaires des promesses de bonheur par lesquelles nous sommes accablés. Ces situations où vous êtes « le seul » dans la pièce, autour de la table (pour reprendre une scène récurrente dans l’œuvre de Sara Ahmed), le seul dans votre cas, ce pourquoi vous devenez « un cas », n’ont suscité, au pire, qu’un peu d’embarras – beaucoup moins d’embarras sans doute que celles et ceux que ça embarrasse de savoir que vous n’avez pas d’enfants. J’ai l’habitude d’être un peu différent, inconfortable, incasable. J’ai mené ma vie de manière à l’être, ou à décevoir les attentes, ce qui revient au même. Ce qui m’intéresse ici, c’est juste de tirer quelques fils à partir d’une expérience que je connais bien, n’ayant pas d’enfant, par refus d’en avoir (et croyez-moi, ce n’est pas le désir des autres qui a manqué à ce sujet !), et de les mettre à profit pour démonter nos machineries communes, tout ce qui va de soi, est tenu pour acquis, nos irrésistibles tendances normatives etc.
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Publié le 14.02.2026 à 15:21
L’astronaute est envoyée dans l’espace, propulsée au loin, comme les promesses de bonheur du capitalisme sont toujours retardées, repoussées, propulsées au loin, dans le futur. L’espace, ici, est l’équivalent spatial du futur. Ça ruisselle dans les étoiles. Plus loin est propulsée la promesse de bonheur du capitalisme, plus elle est sublime, plus elle est oublieuse du présent, plus elle occulte le réel, ses aspérités, sa violence, ses frictions. (et pour le coup, le rêve que l’astronaute nous enjoint de partager est vraiment un rêve hors-sol)
Cette jeune femme est envoyée dans l’espace, et c’est une parcelle du corps national qui vient incarner le corps total de la nation, dans une transmutation iconique et charnelle. Notez comment déjà on se délecte de son intimité exposée. Car rien ne sera caché. Elle nous doit ce dévoilement quotidien, le témoignage de cette vie embarrassée, et pour cette raison, héroïque. La souffrance des héros appartient à tout le monde, car c’est pour nous tous qu’ils souffrent.
Son corps appartient à toute la nation, car il n’est pas commode d’habiter l’habitacle confiné d’une capsule de fusée, ou de supporter l’état d’apesanteur de la Station Spatiale Internationale. A fortiori, de s’arranger avec la proximité des corps diplomatiques, géostratégiques, d’un Russe et de deux Américains, des hommes (comment baise-t-on en apesanteur ? Ces corps sont-ils tenus à l’abstinence ? Les astronautes doivent-ils se plier à l’ascétisme ? Doivent-ils être exemplaires et vertueux ? – il y aurait bien des choses à dire de la sexualité dans l’espace, comment les programmes spatiaux s’alignent sur d’autres programmes de vertu : l’astronaute doit être un citoyen modèle, il doit alimenter « les fantasmes conventionnels de la bonne vie », et là je pense au grand livre de Laurent Berlant, sur la discipline de la sexualité dans l’amérique contemporaine, The Queen of America Goes to Washington City: Essays on Sex and Citizenship. Duke University Press, 1997)
Qu’on soit néanmoins rassurés (car on entend déjà quelques reproches). Elle n’y va pas pour faire du tourisme. Elle va mener des « expériences » (des « expérimentations », aussi. Mais au fond, une expérience, la vie dans l’espace, vécue au nom de tous les siens, à « notre » place : on n’est pas loin de l’idée du sacrifice). Mot magique, ici, que « l’expérience ». On n’a aucune idée de ce dont il s’agit, mais tout est justifié par le fétiche de l’expérience. L’astronaute s’engage à contribuer au bien général, à prendre soin du corps national et de son âme, et de son intelligence « collective ». En réalité, par son travail, elle accumule aussi, et surtout, les richesses d’un capital, dont la dimension « collective » n’est au mieux qu’un fantasme. D’ailleurs, à peine installée, elle travaille déjà, rendant hommage à l’éthique du travail (il ne faudrait pas creuser bien loin pour retrouver dans le récit de l’envoi dans l’espace de notre corps astronaute les scansions habituelles de la famille, du travail et de la nation). Il ne faudrait pas qu’on puisse penser que tout cet argent dépensé (envoyer une astronaute dans l’espace coûte un brin), le soit pour des motifs purement symboliques. Bien qu’évidemment ce soit en partie le cas.
« Osons rêver grand ensemble », lance depuis l’espace notre astronaute, un message adressé à l’humanité, et plus spécifiquement à ses compatriotes. Un rêve de grandeur nationale. Le MAGA (Make America Great Again) revisité à la sauce française. Énième déclinaison du rituel monumental nationaliste. Notez que les Jeux Olympiques se déroulent au même moment, qui ponctuent chaque jour le fil des actualités des annonces de médailles rapportées par ces parcelles de corps athlétiques, qui sont notre corps : le corps athlétique de tous les français et de toutes les françaises.
Le corps national se trouve ainsi réassemblé rituellement lors des fêtes, des commémorations, des drames. La cathédrale de Paris détruite et sa résurrection. Les grands travaux qui sont toujours aussi des travaux de destruction et de restauration. Tout monument est aussi un mausolée. Son modèle ultime, est le Panthéon, où sont enterrés les grands hommes et quelques grandes femmes. Une destination de ruine et d’éternité mêlées, et la mort qui vient sanctionner la reconnaissance.
Ces grandes messes rituelles sont profondément antipolitiques. Elles sont faites pour empêcher tout débat, occulter toute contradiction, et notamment la contradiction à l’adhésion à la nation. Pour ne pas penser. Communier dans la foi n’est pas penser. Elles sont vouées à produire du consensus, c’est-à-dire à éteindre la contestation et les critiques. Que signifie la conquête de l’espace à l’heure où les mondes sont en train de sombrer sous l’effet du changement climatique, l’irrésistible montée du fascisme, la multiplication des guerres, la violence accrue du capitalisme global. On espère que tout cela pourra être oublié le temps d’un voyage dans l’espace ou d’une médaille aux jeux olympiques.
Que signifie cet « ensemble » qui doit rêver grand ? Qui le compose ? À qui s’adresse cette injonction à rêver grand, partager ce fantasme de grandeur. Quid de celle ou celui qui refuse d’y adhérer, le rabat-joie, le killjoys dont Sara Ahmed nous a appris la grammaire. Mérite-t-il/elle encore de faire partie de la nation, d’être membre du corps national ? Comme si un organe refusait d’être attaché au corps dont il fait soi-disant partie. C’est comme si, écrivant ce texte en rabat-joie, je me coupais moi-même du corps de la nation. Cet ensemble est-il autre chose qu’un agrégat artificiel ? Cette fusion espérée des corps, des âmes, l’effacement des singularités, la suspension des différences et des inégalités, le grand nivellement qui accompagne le grand remplacement dans un imaginaire commun.
Il s’agit de produire un affect, une adhésion, de l’amour, des sentiments. Il n’y a pas d’adhésion sans affect. Projeté dans l’espace, la communion nationale des âmes et des corps révèle ce qu’elle est, une construction imaginaire. Un fantasme tiré de l’idéologie du progrès, de la conquête, de l’empire. Cette réconciliation est espérée. Elle est profondément et absurdement optimiste. Nous sommes censés être attachés par un cordon à ce que l’astronaute incarne, la suivre au jour le jour, en direct. Être suspendu à son souffle : tout le reste est suspendu – mis entre parenthèse. Le temps s’arrête.
Elle est là pour produire un certain effet, une sidération. Pour un temps tout se tait, les angoisses, les reproches, les luttes, les critiques, alors que nous nous orientons d’un élan commun avec affection et fascination vers le ciel où travaille cette héroïne qui est une partie de nous, de chacun et chacune, une part de nos rêves.
Rappelons-nous toujours que ces adhésions affectives nationales peuvent aussi, et dans le même temps, se traduire en pogroms, en purifications ethniques, en génocides, en systèmes d’apartheid, en forteresses raciales. La nation ne se nourrit pas seulement des exploits de ses corps d’élite, des athlètes, des astronautes, des entrepreneurs. Pas non plus seulement des sublimités spirituelles du ciel, du fait des cathédrales et des étoiles, des images qui scintillent sur la canopée de l’utopie capitaliste. Mais aussi des soldats, des miliciens, des policiers, des tortionnaires. Sous le ciel immaculé sur lequel se projette l’optimisme national, un sol s’étend sur lequel s’étalent des mares de sang, des fosses communes et des corps sans sépulture.
« Ensemble ».
Je ne rêve plus aujourd’hui avec vous comme je rêvais quand j’étais enfant, émerveillé par ce que j’imaginais de l’espace. Ce qu’elle occulte, la conquête spatiale, c’est la machinerie techno-capitaliste. Des types comme Elon Musk, Jeff Bezos, les délires de supers milliardaires suprématistes blancs, libertariens, grands rêveurs de l’espace devant l’éternel. Vous associeriez-vous à leurs rêves ?
La science, « l’intérêt scientifique », forcément indiscutable, est censé mettre un terme à toute critique, il justifie (tout et n’importe quoi, à commencer par l’extraction, l’exploitation, la destruction), et même prétend même excuser cette entreprise démente. Une excuse est une performance, la science peut être aussi une performance. N’ayant d’autre fin que perpétuer le mantra du progrès « irrésistible » de l’intelligence humaine, projetant dans un horizon inaccessible le moment d’une compréhension exhaustive, enfin complète. La vocation démiurgique de l’humanité (tu parles ! L’intérêt des capitalistes plutôt oui, et quant aux bienfaits de la science, demandez-vous qui d’abord en tire avantage et profit : pour 90% des habitants de cette planète, envoyer une astronaute dans l’espace ne changera strictement rien à leur existence présente et future). Peu importe que ladite humanité sombre chaque jour un peu plus dans la plus crasse stupidité, que celles et ceux qui la gouvernent ressemblent le plus souvent à des psychopathes pervers délirants et criminels. On progresse. C’est irrésistible.
Combien coûte un voyage spatial ? Et en amont les travaux des chercheurs et des chercheuses qui alimentent cette machinerie scientifique et militaire ? Et dans quel but ? Il y a là un système iconique, une entreprise de sidérations fétichistes, nourri par un rêve sinistre (les milliardaires qui voudraient refonder dans l’espace une humanité nouvelle, riche de leur patrimoine génétique exclusif : on leur laisse la planète qu’ils voudront, pourvu qu’ils foutent le camp). Dans le même temps où cette fusée décolle et s’en va s’arrimer sur la station spatiale internationale, transférant ces astronautes comme autant de signifiants dans le système symbolique de la nation, de la patrie, dans le même temps, regardez autour de vous : considérez la misère et la violence.
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Publié le 13.02.2026 à 21:42
Quelque chose commence. Une relation semble s’installer dans la durée, insister pour continuer. On se voit, on se revoit, on s’écrit. Il y a comme un élan qui porte à répondre, faire écho, rebondir.
Mais, brusquement, la relation est interrompue. Pour une raison ou pour une autre, un message demeure sans réponse, on ne se revoit plus. Cette interruption peut créer une frustration, et parfois même une souffrance.
Je peux ici puiser dans mes archives personnelles.
Une jeune femme rencontrée durant une nuit à un festival de rock à Saint-Malo. Nous avions parlé, nous avions dansé, et, sans même avoir eu besoin de le dire, sans se concerter (bien que les corps, eux, se concertaient fort bien), nous partions quelque part, en toute hâte, impatients, à la recherche d’un coin tranquille pour accueillir nos ébats. Mais, alors que nous allions sur le chemin, à l’écart de la foule des festivaliers, nous tenant par la main, une présence derrière nous. Et ce lien naissant fut très littéralement brisé. Une autre main venue trancher le lien entre nos mains (comme fait parfois l’enfant qui tranche d’un coup sec les mains enlacées de ses parents). Toutes les promesses portées par ce lien alors s’effondraient, comme un rappel à l’ordre, au devoir, à la loyauté. « Qu’allais-tu imaginer ? » avons-nous entendu.
J’ai raconté dans un petit livre, Alpestres, comment, d’une frustration intense, la relation interrompue avec Hélène, la femme avec laquelle, des soirs durant, je jouais au tennis de table – mais il y avait là aussi un autre, à qui elle avait promis –, naquit une toute autre histoire, un départ, comme si je devais absolument, pour supporter la douleur, remplacer cet avenir déçu, l’effacer illico par une autre vie. Je partais par dépit, j’allais dans les Alpes. J’oubliais Hélène sur les sentiers de montagne que j’allais arpenter durant tout un été.
Une conversation est interrompue. On se dit qu’on se reverra peut-être, mais on ne se revoit pas.
Je pense à ces rencontres de promenade, où, sans y penser, il s’avère qu’on fait un bout de chemin ensemble, on se parle tout du long, on dit des choses qu’on aurait jamais pensé dire à un inconnu, des choses si intimes parfois qu’on est étonné de les avoir confiées. Et quand la promenade est terminée, on se dit au revoir et à bientôt peut-être. C’est peut-être parce qu’on est, à ce moment-là libre de tout attachement, délié, détaché, parce qu’on ne se connaît pas encore, qu’on ne se connaît pas déjà, que ces conversations impromptues nous semblent tellement fluides. On se reconnaît parce qu’on ne se connaît pas. Parce qu’il n’est pas question de s’attacher l’un à l’autre. Il faudrait pour cela se revoir. Mais c’est comme une parenthèse dans l’existence, un moment suspendu, comme si l’on prenait, à deux, la liberté d’un recul sur le cours normal des choses. La rencontre elle-même, à bien y songer, est déjà une interruption. Un sentier buissonnier. Se revoir serait ajouter quelque chose de lourd, de compliqué (ainsi prévenait une femme rencontrée par hasard : « je préfère qu’on n’aille pas plus loin ». Allez plus loin, dans la promenade, dans la conversation, expliquait-elle, deviendrait trop compliqué. Il y a comme une limite, un seuil au-delà duquel on devine qu’une certaine angoisse pourrait émerger – peut-être déjà la crainte de perdre quelque chose dans le futur).
Tant de conversations interrompues, tant de possibilités avortées. Je pense à ces correspondances qui, subitement, s’arrêtent, sans qu’on sache bien pourquoi (on se relit, un peu fébrile : « ai-je dit un mot de trop ? », « ai-je compliqué les choses ? »)
Toutes ces conversations interrompues, s’accumulant, forment comme une constellation de futurs antérieurs. Autant de points à partir desquels pourraient (auraient pu) se déployer des perspectives, des récits, des histoires, des vies entières. Des bouleversements peut-être, des catastrophes. Ils sont maintenant, quand on y repense, teintés de regrets, de nostalgie parfois. La tonalité mélancolique de ces existences inachevées, de ces possibilités à jamais condamnées à n’être que cela, des possibilités, des promesses non tenues. On pourrait décrire le temps qui passe, la durée qui nous est échue, de manière pointilliste, en portant sur une ligne des points d’interruptions – qui auraient pu être des points de rupture, à partir desquels l’existence aurait pu bifurquer, dévier de la ligne droite. Les rencontres inattendues, même interrompues, sont autant de possibilités queer, que nous n’avons pas toujours saisies ou pu saisir.
Quelque chose nous a rappelé à l’ordre. Quelque chose a condamné le point de départ dans le temps à demeurer là où il est, dans le passé. Chacune de ces interruptions fait violence, au nom de la loyauté au cours de l’existence, ou à l’existence en cours. Accepter la rencontre, la prolonger, explorer ses possibilités, c’est courir le risque de bouleverser l’existence en cours. Ces rencontres inattendues, inattendues dans la mesure où tout était organisé pour que rien n’arrive jamais, constituent autant de menaces. Quelque chose commence, et ce quelque chose qui commence vient interrompre une vie déjà vécue, déjà constituée. Un futur écrit en partie à l’avance. Et c’est la raison pour laquelle ce point est rejeté en tant que commencement. Au nom de la continuation de la vie d’avant, de ce qui était déjà engagé.
Les choses auraient pu être autrement. Bien sûr qu’elles auraient pu être autrement. Ce qui s’est effectivement réalisé ne confirme rien. Une réalisation, l’actualisation d’une possibilité, est aussi l’effacement et l’exclusion d’autres possibilités. On relègue en permanence des possibles à l’arrière-plan, ou dans l’imaginaire, le fantasme, le rêve, autant de déclinaisons du non-être, de la frustration, du regret, de la déception. On vieillit, la source du désir se tarit, les rencontres se font rares. Vient le temps du regret, parfois du remords. Le regret porte à la fois des possibilités positives et négatives. Je regrette mon mariage pour tout ce qu’il a engendré en termes de douleur, de souffrance, tout ce qu’il a interdit, tout ce qu’il a interrompu. Je regrette la conversation interrompue, ce qui aurait pu être si elle n’avait pas été interrompue, le futur qu’elle rendait possible. Je regrette que cela ne soit pas arrivé. Je regrette que cela soit arrivé. On devine ici ce que le regret a d’ambivalent, flottant quelque part entre l’être et le non-être, comme la promesse, comme la menace. Ces instances ambivalentes qui constituent, « en réalité », tout bien pesé, le cœur de nos existences désirantes.
L’interruption comme si le temps s’arrêtait, les choses se figeaient. Interrompre la conversation impromptue, la rencontre inattendue, peut être une manière de sécuriser l’existence qu’on est censée mener, à laquelle on est réputé être attaché. Interrompre comme « repousser une menace » (une tentation).
Je pense à cette chanson de Death cab for cutie, Your heart is an empty room : And all you see / Is where else you could be when you’re at home / And out on the street / Are so many possibilities to not be alone.
Quand j’étais jeune homme, je dévorais la ville et ses rues porteuses de tant de promesses, de rencontres, de possibilités. Puis vint le temps où je m’efforçais de m’aligner sur quelque chose comme une vie bonne, dont le cours, canalisé par des normes édictées par d’autres, rassure, au moins provisoirement, celles et ceux qui se sentent perdus, incertains, flottants. (Cette tentative d’alignement fut couronné d’un échec flagrant que je raconte dans Un Débarras, après quoi, j’appris à vivre, et à préférer vivre, dans l’incertitude.)
Reprenons. La relation est interrompue. Les questions demeureront sans réponse. On n’en saura pas plus point et on devra vivre avec ces possibilités avortées (ce qui, somme toute, est notre destin à tous), faire le deuil de quelque chose qui n’a pas été. La rencontre est suivie de points de suspension qui se succèdent sur la ligne, mélancoliquement. La mélancolie ne se réduit pas au sentiment qui accompagne la perte d’un objet auquel on a été attaché, auprès duquel on a vécu. Elle peut être liée à l’anticipation de la perte, c’est-à-dire à un évènement qui ne s’est pas encore produit (on peut être mélancolique tout en étant encore à proximité de l’objet qu’on aime, parce qu’on imagine déjà qu’il sera perdu un jour : toutes les personnes qui partagent leur vie avec un animal familier connaissent ce sentiment). Mais aussi à quelque chose qui n’a pas été (dans le futur), à ce qui aurait pu arriver si la relation n’avait pas été interrompue. Étranges entrelacements des temporalités. Nos existences sont tissées de non-être, bien plus que d’être (thème que j’ai exploré dans mon livre, Moldanau).
Des points de bifurcation possibles sur une ligne. Comme un jeu, dont l’avantage est de n’avoir pas de conséquence, ou peu d’incidence.
Quoique. Un mot peut-être, un mot de trop, inattendu, pourrait avoir une incidence. J’ai été adorablement surpris en lisant chez Sarah Ahmed cette référence à Lucrèce. Le clinamen. Cette légère déviation dans le choc des atomes, qu’elle conçoit comme le point d’où s’origine une possibilité queer. Un regard, un frémissement, un mot de trop, une interruption.
Le mot de trop peut être le mot « trop ». Ainsi, comparez ces deux expressions.
« Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. »
« Il y a trop longtemps que nous ne nous sommes vus. »
Trop est ici déjà une confidence, un aparté, une invitation à la complicité, une incise qui peut vouloir dire « vous m’avez déjà manqué ». Il attache à la parole un affect. En psychanalyse, on est attentif à ce mot de trop, qui est comme un aveu, ouvre sur une autre perspective, qui interrompt le cours des récits désaffectés.
Parfois, on croise quelqu’un, et on s’arrête. On ne sait pas bien pourquoi, aujourd’hui, on s’arrête. On entame la conversation. On en vient à se promener ensemble, pour le seul plaisir de continuer à se parler.
Et parfois, on passe son chemin. On se contente de saluer poliment. Alors, la conversation n’a même pas eu lieu. Pas un mot. Pas un mot de trop.
L’âge venant, je me sens plus apaisé avec ces interruptions. Je ne m’interroge plus fébrilement comme avant, concernant les motifs, les erreurs possiblement commises. Je ne le prends pas personnellement. L’effet sans doute de vingt ans de travail comme psychanalyste. J’ai appris à faire ces petits deuils des analyses interrompues, ces patient.es qui ne reviennent pas. Je ne compte plus celles et ceux qui, m’ayant rendu visite, m’ont fait faux bond un jour, et ne sont plus jamais revenus, se contentant parfois de signifier leur congé d’un message lapidaire, parfois aucun. Je leur laisse le dernier mot. Peut-être, en couchant ces remarques aujourd’hui, je cherche à avoir le dernier mot, une manière de conclure toutes les conversations interrompues, en une seule fois et une bonne fois pour toutes.
La mort est l’interruption définitive. Si les interruptions nous laissent dans un état mélancolique, c’est qu’elles sont de la mort une approximation, et que la mort constitue l’horizon qui hante les méancoliques. Souvent, il y a ce regret de celles et ceux qui sont encore de ce monde et qui regrettent de n’avoir pas entendu le dernier mot du défunt, une dernière confidence, une conclusion qui donnerait peut-être la part de vérité dont on croit manquer, dont on manque, qui fournirait le sens de la vie, l’élucidation des énigmes qui pèsent sur nos existences – espoir forcément déçu : il faudra se contenter d’une part de vérité, laquelle est toujours négociable, sujette à révision, laquelle n’aura que peu de poids rapporté à la part d’ombre qui demeure (ce qui n’a pas été, ce qui aurait pu être, ce qui ne sera jamais, ou jamais plus).
Naguère, les écrivains conservaient parfois leurs correspondances, en prenaient soin – songeant à cet avenir où les rendre publiques aurait un intérêt, et ne léserait personne. De certains ou certaines, on n’a plus que cela, des correspondances. Les destinataires eux, parfois, n’existent dans la littérature qu’en vertu des réponses envoyées aux grandes plumes. Réponses qui furent conservées. Je pense à l’infinité des lettres perdues, toutes ces conversations perdues dans les limbes. Il m’arrive parfois d’extraire d’une correspondance un message qui, je pense, mérite de l’être. Pas plus tard que ce matin, ce message extraordinaire d’un ami cher, qui m’apprend tant de choses, sur lui, sur moi-même, et sur nous tous au fond. Dans sa lettre, il me dit qu’il a retrouvé la trace d’une de nos anciennes correspondances interrompues, et qu’il s’est rendu compte qu’il avait laissé mon dernier message sans réponse. Il se dit incapable d’expliquer pourquoi. J’ai relancé notre conversation deux années plus tard, parce que j’ai pensé à lui en relisant (une fois de plus) La Connaissance de la douleur, de Carlo Émilio Gadda, ce grand livre cruel et mélancolique, et inachevé, car interrompu, interrompu par la guerre en 1941.
(merci à Thomas, aka le Flegmatic, pour la référence à Brassens !)
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Publié le 08.02.2026 à 21:26

Martin de la Soudière vient de nous quitter.
Une mémoire vivante des hauts-pays… des hivers mais pas seulement.
Le premier livre que j’ai lu de lui, c’était Cueillir la montagne. A travers landes, pâtures et sous-bois (qu’il avait écrit avec le philosophe de la nature et naturaliste Raphaël Larrère). Puis son très poétique, l’Hiver, à la recherche d’une saison morte.
Je l’ai rencontré peu après la publication de son livre sur les villages de Margeride pendant la deuxième guerre mondiale (comment les villageois avaient caché des enfants juifs, mais aussi les massacres de la terrible colonne de l’armée allemande, lors de la bataille du Mont Mouchet. Lire : Jours de guerre au village, 1939-195O. Années noires, années vertes en Auvergne et Margeride.) C’était lors d’une rencontre qui avait été organisée à la salle des fêtes de Ruynes avec les habitants qu’il avait interviewés pour son ouvrage. Soirée extrêmement touchante. Martin était un vrai ethnologue de terrain, les gens l’aimaient vraiment. Ils se confiaient facilement à lui.
Il avait un vrai talent pour faire parler même les plus timides.
Je l’ai vérifié lors d’une conférence que j’avais organisée dans le cadre des animations que je proposais l’hiver à Valuéjols et au foyer du Ché. Le thème portait sur le déneigement en montagne. Et c’était génial parce qu’on avait réussi à faire venir les gars qui déneigeaient sur le plateau, les anciens comme les plus jeunes, + les dameurs des domaines nordiques. Je crois que la soirée a duré facilement plus de deux heures. Tout le monde avait sa petite histoire. C’était chouette. Il m’a beaucoup inspiré dans sa manière d’aller chercher les gens, de les faire parler, et j’ai essayé de l’imiter dans mes propres conférences et enquêtes locales.
On l’avait hébergé dans notre chalet à Valu ce soir-là et il avait beaucoup parlé avec Delphine qui était fasciné par le destin de son frère, Vincent de la Soudière, un écrivain méconnu qui s’est suicidé jeune, et a laissé un journal assez fascinant (par contre, Martin n’aimait pas trop les chiens
)
Bizarrement, c’était quand même un gars de la bourgeoisie urbaine. Il aimait venir en Lozère ou Cantal, y amenait ses étudiants parfois, était à l’aise sur ces terrains rudes, mais n’y demeurait que le temps de ses enquêtes : je dis cela, parce que ce fut un point de discorde entre nous (quand je lu ai donné lire mon propre livre sur le Cantal, qu’il n’a pas aimé – nous n’avions pas la même vision de la ruralité contemporaine, et surtout pas les mêmes archives – les miennes étaient plus récentes sans doute, et surtout je vivais ici, pas lui, j’avais donc une vision peut-être moins « nostalgique », et plus pessimiste, moins romantique, plus « décevante »)
On a correspondu de temps en temps. Et on s’est revu, avec Delphine, une dernière fois à Clermont : on était assis aux jardins Lecoq avant une conférence qu’il devait donner à la librairie des volcans. Et là, il se promenait un peu avant de prendre la parole. On a mangé vite fait ensemble, et assisté à son intervention, je ne sais plus très bien de quel ouvrage il était question, mais il tenait encore la forme intellectuellement, même s’il était fatigué physiquement.
Pour moi, Martin de la Soudière est intimement lié au Cantal, et surtout à ma passion pour l’hiver, qu’il a nourrie en partie par ses récits et méditations. Et puis, c’était avant tout un ethnologue-poète, ou bien un poète-ethnologue, avec ce talent incroyable pour entrer en relation avec les gens du pays, et une qualité d’écriture qui renvoie sans doute à une autre époque, où le style comptait, où « l’académisme » se mariait aisément avec la littérature.
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Publié le 03.02.2026 à 22:15
Les irresponsables et les somnambules
Ce qui se passe aux États-Unis sous l’administration de Trump, la mise en place de politiques délibérées* de ségrégation raciale, d’apartheid et de purification ethnique des populations américaines, préfigure ce qui va se passer en Europe dans les mois et les années à venir. À moins d’habiter sur une île déserte, privé de toute source d’informations, ou bien d’être perfusé aux antidépresseurs, aux anxiolytiques et aux techniques de pensée positive, je vois mal comment on peut croire qu’on échappera, de ce côté-ci de l’Atlantique, à ce destin funeste. Qu’on prenne soin de soi, c’est une chose, mais pour imaginer sérieusement un avenir meilleur, épargné par le fascisme et la catastrophe climatique, il faut ou bien être installé dans le confort de la certitude bourgeoise et espérer, non sans cynisme, passer entre les gouttes (et s’apprêter à émigrer en Nouvelle-Zélande si les choses tournent mal), ou bien faire preuve d’un optimisme qui confine à la stupidité – et qui pourrait bien s’avérer, a posteriori, criminel (ou bien considérer le fascisme comme un « avenir désirable »).
(*Je parle de politiques « délibérément » racistes et suprématistes, dans le cas du trumpisme, pour les distinguer des politiques antérieures, qui reposaient déjà bien entendu sur un racisme structurel, un apartheid économique de fait, et des politiques d’immigration pas moins brutales, mais, tout cela se réalisant « à bas bruit », noyé sous la couverture moelleuse des valeurs démocratiques, des promesses de bonheur partagées de l’american way of life, de la société prétendue « post-raciale »).
On ne peut pas faire comme si on ne savait pas.
Hermann Broch, publiait en 1932, Les Somnambules, puis, après la catastrophe du nazisme, en 1950, Les Irresponsables, qui annonçaient pour le premier, et pour le second, en faisait le bilan rétrospectif, la catastrophe nazie, en dénonçant la responsabilité des masses et des classes bourgeoises. À cette dénonciation, on pouvait toujours rétorquer que les populations ne pouvaient pas savoir, n’étaient pas capables d’imaginer, dans les années 30, ce à quoi allait conduire l’adhésion au parti nazi, ou la passivité devant l’ascension d’Hitler. De fait, les gouvernements étrangers ont semblé l’ignorer tout autant en signant les accords de Munich en 1938. On peut discuter tant et plus, et il n’est pas inutile de le faire, il existe une énorme littérature à ce sujet, de la gradation des responsabilités dans l’ascension des régimes fascistes et totalitaires en Europe.
Mais aujourd’hui, il en va tout autrement. On ne saurait se réfugier derrière le voile de l’ignorance. Ce qui aggrave notre cas pour ainsi dire, c’est qu’aux États-Unis aussi bien qu’en Europe, ou encore en Amérique Latine, les régimes fascistes menacent de s’installer, pour ceux qui ne sont pas déjà installés, par des voies démocratiques – et non pas suite à un coup d’État ou un détournement « de force » des institutions.
Autrement dit, les électeurs et les électrices ont porté ces gens-là, ou bien s’apprêtent à les porter, au pouvoir, en connaissance de cause. Le programme de Trump suscitait, au moins dans ses grandes lignes, à commencer par la purification ethnique des populations américaines, l’adhésion d’une part suffisamment grande de l’électorat. Et quant à ses opposants démocrates, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils ont fait preuve à tout le moins de naïveté, ou bien d’un optimisme confinant à la stupidité, en imaginant que Trump ne « ferait pas ce qu’il avait promis qu’il ferait ».
Il en va de même chez nous, en France, pour, au bas mot, les trois quarts de la classe politique française : ils ne pourront prétendre après coup, dans quelques années, qu’ils ne savaient pas. Tous, ils savent, qu’ils s’engagent explicitement dans cette voie criminelle, ou qu’ils se résignent à la considérer comme inévitable et espèrent passer entre les gouttes quand les choses tourneront mal, tout en continuant à mener à bien leurs petites affaires, comme l’ont fait bien des « commerçants » durant les périodes les plus sombres de l’Histoire, car le commerce et la bourgeoisie, comme chacun sait, sont toujours tentés par l’idée que « ce n’est qu’un sale moment à passer », juste un peu de « mauvaise conscience » de plus à supporter – on n’est pas à une culpabilité près, n’est-ce pas ?
Et l’immense majorité des électeurs et des électrices des partis de droite ou d’extrême droite savent. Qu’ils soient ou non ignorants de l’Histoire. Ils n’ont pas besoin d’en savoir plus qu’il n’en faut pour adhérer, consciemment, au projet de purification ethnique, d’instauration (mieux vaudrait parler de renforcement) d’un régime d’apartheid, de « rétablissement » d’un ordre militaire et policier (là aussi, il se renforce en réalité, plus qu’il n’est rétabli). Rapporter la responsabilité de la montée du fascisme au bourrage de crâne des médias racistes et xénophobes ne suffit pas à comprendre ce qui s’est passé dans l’opinion publique ces vingt dernières années en France. L’extrême droite n’a pas attendu Bolloré et consorts pour imposer son agenda dans la vie politique. Et, que je sache, la forteresse raciale européenne n’a pas été édifiée par des partis d’extrême droite, mais bien plutôt par l’alliance des socio-démocrates et des conservateurs, unis sous la bannière néolibérale. Ce qui arrive aujourd’hui ne vient pas de nulle part. Combien d’entre nous n’avons cessé d’alerter, et ce depuis plus de trente ans, sur l’orientation réactionnaire du néolibéralisme, les « structures of feeling » persistantes qui promeuvent les trois piliers de la reproduction des violences et des inégalités : la famille, le travail et la nation, et les conséquences qu’il fallait en attendre. « Qui aurait pu prédire ? », demandait sans sourciller le président Macron, en parlant du réchauffement climatique, envoyant d’une seule interrogation stupide d’innombrables prédictions dans les limbes, comme si elles n’avaient jamais été publiées.
Et pourtant. Nous y sommes. Et nombre d’entre nous s’en inquiétait depuis des décennies.
C’est d’autant plus inacceptable que dans une très vaste partie du monde, la liberté d’expression signifie l’emprisonnement, ou pire, que la démocratie, ou bien n’existe pas, ou bien n’est qu’une farce. Comment peut-on gâcher des biens aussi précieux et fragiles que la liberté d’expression et la démocratie ? Ceux qui chez nous portent au pouvoir des adversaires de la démocratie par des voies démocratiques n’espèrent qu’une chose : être du côté des privilégiés du Léviathan quand il accédera au pouvoir – comment attendre d’eux autre chose qu’une collaboration puisqu’ils collaborent déjà en l’adoubant ?
La démocratie ne protège en rien les sociétés du fascisme. Elle est ce que les gouvernants, avec le soutien de nombre d’électeurs et d’électrices en font. Elle est toujours réputée « excessive » par ceux qui accèdent au pouvoir par sa grâce. Mais on n’a pas protégé la démocratie. On l’a sacrifiée au business international, quand les opportunités du marché incitaient à passer sous silence les atrocités des dirigeants autoritaires ou fascisants avec lesquels on fricotait, quand on ne leur déroulait pas le tapis rouge. On l’a sacrifiée en suivant, sans même hausser les sourcils, l’agenda rance et raciste imposé par les partis d’extrême droite. On l’a sacrifiée au nom de la sécurité en fantasmant sur les menaces terroristes à géométrie variable. On l’a sacrifiée en expulsant du débat public les questions économiques fondamentales, en individualisant les inégalités (la condition des pauvres n’est qu’une affaire de défaut de bonne volonté), en glorifiant le travail, la famille et la nation, les valeurs que tous tiennent pour allant de soi, même à gauche !)
Tous ceux-là, qui désirent l’ordre et le rétablissement d’une suprématie blanche (laquelle n’a en réalité jamais cessé d’incarner la norme, le critère de la citoyenneté, d’orienter les politiques publiques, la distribution de biens et des maux, des privilèges et des humiliations), n’auront pas à craindre le jugement de l’histoire, laquelle ne juge pas – ce sont les femmes et les hommes qui jugeront, s’ils en ont encore le loisir dans un futur d’après le futur.
Ils comptent bien passer entre les gouttes comme sont passés entre les gouttes, quand il a fallu faire un bilan, après 1945, les innombrables adhérents au nazisme et aux fascismes des années 30. Les littérateurs et littératrices allemand‧es, Elfriede Jelinek, Ingeborg Bachmann, Thomas Bernhard, Wolfgang Hildescheimer, Fassbinder et tant d’autres les désignèrent rageusement, ceux qui n’avaient au fond jamais cessé d’être nazis, bien après qu’Hitler se soit fait sauter le caisson dans son bunker. Toutes celles et ceux qui n’eurent jamais de compte à rendre, celles et ceux qui obéirent avec zèle ou et plièrent l’échine en espérant s’en tirer à bon compte. Il y en aura d’autres, il y en a toujours d’autres.
Il ne s’agit pas tant d’ignorance que d’attachement : un attachement au mode de vie occidental, à la promesse de bonheur que dispensent ces idéologies que bell hooks appelait « the white supremacist capitalist patriarchy » ou Laurent Berlant, la « normal national culture ». Il y aurait trop à perdre, et personne, ou quasiment personne, n’est prêt à lâcher quoi que ce soit de son confort personnel, personne n’est disposé à abandonner ses rêves de famille heureuse, de propriété, de retraite dorée. Quand bien même tout porte à croire que pour la plupart, ces rêves seront déçus.
La plupart font ce qu’ils ont à faire, ce qu’on leur a dit de faire, ce à quoi ils n’ont jamais vraiment cessé de croire, ce à quoi ils ont toujours adhéré au nom de leur intérêt propre, incarnant ainsi avec zèle l’idéal anthropologique néolibéral. Travailler pour devenir propriétaire, faire fructifier sa fortune et enrichir les actionnaires. Voilà quelles sont les priorités. Reproduire le système d’exploitation, d’extraction et de domination. Prendre soin des autres, prendre soin des plus vulnérables, des étrangers, des moins fortunés, de ceux qui n’ont pas eu la chance de naître au bon endroit et au bon moment, ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau, le bon genre, la bonne sexualité, ce n’est pas, ça n’a jamais été la priorité. On ne lâchera rien. Et surtout pas pour celles et pour ceux qui n’en valent pas la peine, qui, au contraire, embarrassent, empêchent, entraînent notre communauté chérie vers le fond, nous appauvrissent. Qu’ils se contentent d’être satisfaits qu’on les exploite, qu’on siphonne leur vitalité, afin de conforter notre prospérité.
Nous ne sommes pas seulement dépendants du capitalisme, comme si nous étions passifs dans cette histoire. Non. Nous sommes le capitalisme, nous l’incarnons, en tant que producteurs, consommateurs, et a fortiori quand on s’enrichit au passage. Nous sommes attachés affectivement au système d’exploitation et d’extraction généralisés. Parce que nous ne voulons pas que notre style de vie soit transformé au nom de la justice sociale ou climatique (combien d’entre vous prennent au sérieux l’idée d’un revenu minimum universel inconditionné déconnecté de l’obligation au travail ? Combien prennent au sérieux le projet d’une économie décroissante ?). Et c’est parce que nous pensons que ce style de vie est menacé, que les valeurs de la civilisation blanche européenne ou américaine « déclinent », que certains sont prêts, pour les sécuriser, à embrasser les délires d’un leader fasciste, à sacrifier la démocratie sur l’autel de l’intérêt individuel, de la promesse d’un futur qui ne concerne que soi-même, quand bien même elle se réaliserait au détriment de tous les autres.
Quant à celles et ceux qui persistent à ne pas croire à ces futurs funestes, qu’ils soient politiques ou climatiques, à force de faire l’autruche, ils finiront peut-être par pondre un œuf. Il y a un moment où l’optimisme pourrait devenir criminel, où les techniques de développement personnel, ces entreprises d’alignement cérébrales et comportementales néolibérales, relèvent de la collaboration pure et simple, où les pensées positives et leurs promesses de bonheur ne sont plus seulement niaises, mais produisent des hordes de somnambules et d’irresponsables, pour parler comme Hermann Broch.
(Note pour les partis de gauche : cessez par pitié d’essentialiser un peuple qui n’existe plus sous la forme où vous prétendez le défendre, que dans votre imaginaire désolé et périmé. Il y a longtemps qu’une bonne part de ce peuple que vous brandissez comme un étendard n’a plus rien à faire des valeurs de gauche – auxquelles vous ne croyez guère vous-même soit-dit en passant. Ce peuple que vous prétendez connaître, bien qu’il ne vous reconnaisse plus, et parfois même vous haïsse, vous tient pour la plus grande menace, il se pourrait qu’il arrive un soir à vos portes pour vous lyncher.)



(au fait, j’écoutais France Info ce soir et je me suis demandé si la station avait été rachetée par Bolloré ? C’est fou comment cette radio est devenue de droite.)
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Publié le 25.01.2026 à 22:30
« Peut-on passer directement à la scène où il se tire une balle dans le bunker ? »
(l’inscription sur le panneau brandi par une manifestante anti-Trump aux États-Unis)
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Publié le 01.01.2026 à 11:25
Conversations de rue (la vie quotidienne juste avant le fascisme)
Après qu’une dame âgée nous ait gratifié d’une délicieuse scénette au cours de laquelle elle envoyait au diable sa belle-mère (encore plus âgée qu’elle) dont elle doit s’occuper pour les fêtes, la boulangère, tout à l’heure, en aparté, pendant que je passe commande d’un café et d’un pain au chocolat :
: « Ah… Dire tout haut ce que l’on pense tout bas ».
On devine que la boulangère aimerait bien pouvoir en faire autant – car elle en pense des choses, « tout bas ». Je lui réponds qu’avec l’âge, oui, on ne s’embarrasse plus de tant de scrupules. Je l’observe aussi chez moi du reste (je vieillis, voyez-vous !). La langue publique se délie dans la mesure où l’on se fiche un peu de l’effet qu’on produit. Une détente narcissique probablement. « Je vous le dis comme je le pense et si ça ne vous plaît pas, c’est pareil. » Comme si l’écart entre les pensées et la parole diminuait, la censure se relâchait : on ne se sent plus tenu de ménager son public. Il faut, pour se donner ainsi en spectacle sur la petite scène de la vie quotidienne, une dose suffisante de confiance en soi, une disposition à ne pas être affecté plus que de raison par l’autre, les froncements de sourcils, les rictus de désapprobation, les ricanements, les marques d’embarras – quand on vous fait savoir qu’on a un peu honte pour vous !
Certes, parler, c’est toujours dire quelque chose de soi. Une toute petite partie de soi dans la conversation de rue. Ce qu’on lâche alors, quand on dit ce qu’on pense, parce que, saisi dans l’instant d’un bref échange, relève plutôt de la caricature : vous devenez un personnage, haut en couleur, comme cette dame qui râlait sur les devoirs familiaux du nouvel an. En rouspétant de la sorte, avec humour et verve, ne brisait-elle pas le consensus qui conduisait ce matin-là tous les clients à faire la queue à la boulangerie pour se ravitailler en vue du réveillon. Ne se posait-elle pas en rabat-joie (killjoy) en instillant un récit contraire dans le cluster de promesses de bonheur attaché au nouvel an ?
Je comprends qu’on ait besoin de se protéger, de sécuriser une part de soi, même une toute petite partie, une part de mystère, négocier ses interventions, les distribuer chichement, préférer garder le silence, se cacher, dissuader la relation, éviter la parole. De peur d’être mal compris, jugé « de travers ». Ce faisant, en ne disant rien, dans cette disposition de non-attention aux scénettes de la vie quotidienne, qui laisse entendre que vous avez d’autres préoccupations en tête, si importantes et si sérieuses qu’elles ne toléreraient pas d’être perturbées par « ce qui arrive là maintenant », qui laisse indifférent – comme s’il ne se passait rien –, vous demeurez à l’écart du monde, dans un retrait qui peut témoigner d’un sentiment d’ennui, de condescendance, ou de désaffection.
Très peu pour moi. J’ai toujours été incapable de résister aux scénettes impromptues du social. Mieux encore, je les suscite, je les joue parfois, et j’aime faire vivre les conversations inattendues. Ce plaisir m’est venu je crois dans les cafés de ma jeunesse, quand j’allais au lycée du centre-ville, passant plus de temps dans les arrières salles des cafés que dans les salles de cours. Ce goût des autres. Ce goût de la parole vive. Je prenais note de tout cela sur d’innombrables carnets, constituant des archives. Pas étonnant que je sois devenu écrivain et psychanalyste.
Dans ces conversations, il n’est pas tant question du « soi » ou du « moi ». Livrer quelque chose dans une conversation, quelques mots, un sourire, une remarque acerbe, une main compatissante sur l’épaule, n’est pas abandonner quelque chose. C’est faire vivre le social. Donner du grain à moudre. Susciter un mouvement. Le social crève de ces retranchements. Ces forteresses narcissiques ou identitaires derrière lesquelles on s’abrite. La crainte de n’être pas compris. Le malentendu. Quelle importance ! « Le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant ». La formule de Lacan, aussi péremptoire et déceptive qu’elle paraît, devrait au contraire nous libérer des espérances d’être saisi dans la vérité (et le moi n’est après tout que la somme des représentations qu’on se fait de soi à un instant donné – il est une production de l’imaginaire – commode, il faut l’admettre, mais qui ne dit pas tout – Dieu merci ! Il en reste, et ce reste est ce qui importe n’est-ce pas ? Ce qui reste à vivre, à penser, à explorer, ce qu’on découvre de soi qu’on avait ignoré. Et, il faut de l’autre pour se découvrir et s’explorer).
Et voilà tout. C’est parce qu’on attend trop de la relation que le narcissique, enferré dans ses retranchements, échoue. Même dans la conversation quotidienne.
Bientôt, il sera peut-être trop tard, et vous devrez apprendre à négocier, distribuer, avec prudence, vos contributions aux conversations de rue et vos engagements dans le monde. Dans une société fasciste où tout le monde surveille tout le monde, on commence par se surveiller soi-même. Les angoisses narcissiques passent au second plan, la méfiance est de mise, et pour de bonnes raisons. Toute relation devient intensément politique. Surtout dans la mesure où vous êtes orienté « de travers ». Si vous refusez d’abonder dans les promesses de bonheur du futur fasciste, si vous rechignez à manifester votre adhésion à la haine obligatoire. Et bien entendu, si vous êtes perçu comme queer, que vous assumez de refuser les voies alignées, le revendiquez, que vous êtes considéré comme une menace ou tout bonnement persécuté. Parce que le caractère queer vous a été assigné. Il est peut-être déjà grand temps de dépasser les douleurs des blessures narcissiques (que je prends néanmoins très au sérieux, croyez-moi), dans la mesure où, dans quelques années, et déjà maintenant, l’étau se resserre sur la parole vive et les conversations de rue n’auront plus ce caractère fructueux, vivant qu’elles ont aujourd’hui. Elles seront hantées par des nuages d’angoisse – il faudra dire non pas ce qu’on pense, mais ce qu’on est censé penser, manifester son adhésion aux valeurs de la famille, du travail et de la nation. Et donc, apprendre à se taire. Mais cette fois, pour de bonnes raisons.
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Publié le 28.12.2025 à 13:19
Il y a quelques temps que je n’avais pas publié un message sur ce blog.
Pas que les sujets manquent, et les notes et les brouillons qui s’accumulent, au gré des lectures et des nouvelles du monde. Mais je prends le temps qu’il me faut pour laisser digérer tout cela, je prends ce temps sur le temps qui reste, et ce temps qui reste (à vivre, à penser), nul ne sait quelle est son amplitude.
J’avais beaucoup aimé le premier album de la chanteuse britannique Celeste, Not Your Muse (2020) et surtout la chanson qu’elle avait écrite pour une série télévisée (sans grand intérêt), This is who I am.
Son deuxième album devrait sortir dans les semaines qui viennent, mais déjà, une première chanson a été publiée, Woman of faces, et je suis tombé à genoux en l’écoutant. Il faut lire et écouter le texte, d’emblée un classique, qui fera sens pour toutes les féministes, quelle que soit la partie du monde dans laquelle elles vivent. La musique et le chant, somptueux, lyriques, tragiques, portent très haut dans les sphères cette musicienne.
She is a woman of all faces
Works so hard just to be replaced with
Who really cares what she’s made of?
A funny thing to just be
To be a woman, she must face it
Pick a style in style and display it
Who really knows the woman of faces?
Not you, not you, not me
Don’t be surprised when she hurts you in time
When she spits on the rhyme of yesterday’s life
It’s a very fine line between her world and mine
And she ruses a life, but that’s fine
Oh, what a day And what a mess
I’ve made Warm skin a stave
Oh, darling, what a hand to take
And this hand to mouth, day to day
Seems to take its weight and toll and weigh on mine
I see it all form And I just get in the way
Who really knows a woman of faces?
Not you, not you, not me
Don’t be surprised when she hurts you in time
When she spits on the rhyme of yesterday’s life
It’s a very fine line between her world and mine
And she ruses a life, but that’s fine
And it’s hard to see, it’s hard to see
You being anybody but yourself
And it’s hard to see, and it’s hard to see
You be anybody but yourself
And it’s hard to be, and it’s hard to be
To be anybody but yourself
And it’s hard to reach, and it’s hard to be
And it’s hard to see
She is a woman of all faces Not you, not me
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