Maître de conférences en sciences de l'information, Olivier Ertzscheid suit les évolutions du web en temps réel.
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Publié le 28.05.2026 à 10:02
Entre la lame et la flamme. Chronique d’un « record »
Publié le 20.05.2026 à 18:27
Le cauchemar de Lessig. If « Code Is Law », what da fuck is « Vibe Coding » ?
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Entre la lame et la flamme. Chronique d’un « record »
« Record ». « Record ». « Record ». « Record ». « Record ». Des mots il y en a d’autres. Mais celui-là est le plus chaud, le plus saillant, le plus repris. Nous en franchissons. Nous en battons. Nous en dépassons de précédents. Des records. De chaleur donc. Et donc comment dire autre chose de « record ».
D’autres mots s’alignent derrière : « jamais vu« , « historique« , « inédit » … Mais toujours celui-là qui revient : « record. » Alors on y va au record, au rapport. Dire et redire le record de chaleur pour ,ne pas dire le record de souffrance, le record d’épuisement, le record de sensation d’étouffement, le record d’irrespirabilité, le record de malaises, etc.
Dire et répéter sans cesse ce « record » c’est installer narrativement une dimension qui est celle du sport, du dépassement, de la médaille, bref, des valeurs presque toujours associées à quelque chose de positif dans notre imaginaire. Alors dire sans cesse ces records, est-ce franchir une limite ou s’affranchir des dernières supportables restantes ?
Dire et répéter sans cesse ce record c’est aussi marquer le moment d’un souvenir, s’inscrire donc dans une histoire, un record c’est un témoignage. Record nous dit le dictionnaire de l’académie c’est : « Emprunté de l’anglais record, ‘procès verbal, témoignage consigné’, déverbal de to record, ‘enregistrer’, lui-même emprunté du français recorder. » Alors on enregistre. La hausse des températures, les images de plage, de glaces, d’eau, d’espaces et de lieux et ressources qui aujourd’hui sont enregistrés comme ceux qui rafraîchissent, mais que l’on enregistre aussi comme ceux qui seront demain impraticables, inaccessibles, épuisés.
Et puis il y a les autres records, les autres enregistrements, les autres mémoires collectives qui se construisent et se fixent.
J’enregistre. Il faut aller à l’école, en cours. Il faut passer des examens, des épreuves. Bacheliers professionnels à l’épreuve d’un baccalauréat que le ministre ne voit aucune raison de décaler, de déplacer, d’aménager. Pourtant il n’y a pas si longtemps on avait déplacé, décalé, aménagé le brevet des collèges mais là ce sont des bacheliers professionnels. Alors il faut les habituer à la peine. Il faut les tordre.
Plus rien n’est adapté. Voilà des décennies que nous avons construit (et construisons encore contre toute logique) des bâtiments faits pour dire que nous aspirions à la chaleur : larges fenêtres, baies vitrées immenses, orientations plein sud. Let The Sun Shine In. Laissons entrer le soleil.
Et nous avons des villes entières, des gares, des lotissements, des écoles, des collèges, des lycées, des immeubles tout entiers tournés vers le soleil qui désormais écrase.
Parmi les images les plus fortes d’une littérature qui m’accompagne, il y a celle du tout début du roman de Kim Stanley Robinson, « Le ministère du futur« , la description d’une humanité écrasée d’une chaleur insoutenable, qui à la nuit se réfugie en quête de fraîcheur dans un lac lui-même déjà trop chaud mais pourtant seul supportable, et d’une partie de cette humanité qui y crève littéralement, et du narrateur qui s’y réveille à peine vivant au milieu de cadavres. Ce roman est une vraie claque. D’autres sciences et d’autres fictions bien sûr racontent l’inexorable qui vient.
Nous avons maintenant juste besoin de politique. Et des formes les plus abouties de radicalité, de redirection écologique, de de planification, appelez cela comme vous voulez mais puisqu’il est déjà trop tard, non pas tant pour nous que pour nos gosses, il faudra de la politique, et de la dure.
Il y a cette certitude sourde que deux choses ne nous sauverons pas : l’innovation et l’adaptation. Oui nous innoverons et oui certains trouveront encore à s’adapter, bien sûr qu’il le faudra. Mais ni l’innovation ni l’adaptation ne nous sauverons si nous considérons qu’elles deux seules peuvent encore nous sauver.
L’innovation ne nous sauvera pas. Elle ne fera que retarder certains pans d’un inéluctable dont la capacité mortifère est d’ores et déjà irréductible.
Notre capacité d’adaptation ne nous sauvera plus. Nous ne pourrons pas, nous ne pourrons plus (nous ne le pouvons presque déjà plus), ni à l’échelle de nos corps ni à l’échelle de nos lieux, de nos corporéités et de nos habitabilités, nous ne pourrons pas nous adapter davantage, ni en creusant plus bas sous terre, ni en avançant plus loin ou plus profond dans l’océan, ni en montant plus haut dans nos villes comme dans nos géographies ou dans nos conquêtes de l’espace.
Nous sommes depuis déjà trop longtemps entrés dans un cycle où les innovations et les adaptations effondrent les cohésions, les sociabilités, les cohabitations qu’elles soient de voisinage ou de destin. Entre ceux qui ont la clim et ceux qui ne l’ont pas. Entre ceux qui vivent là et ceux qui vivent ailleurs. Entre ceux qui peuvent financer leur adaptation et ceux qui ne le peuvent pas.
C’est à la fois enthousiasmant et désespérant mais il ne nous reste plus que du politique pour nous sauver la peau et que nos gosses et les gosses de nos gosses ne soient pas les accablés nomades de nos errances ou les assignés à résidence punitive de nos tardives repentances.
D’un record, l’autre. C’est désormais la seule et l’unique question, dont toutes les autres dépendent : nous visons dans un monde dont la géographie, l’espace, l’habitat, la circulation, ne sont plus du tout adaptés au climat que nous traversons et traverserons. Alors nous attendons. Nous attendons la lame, celle qui viendra de l’océan. Nous attendons la flamme, celle qui viendra de nos forêts. Entre la lame et la flamme. Juste du politique.
Publié le 20.05.2026 à 18:27
Le cauchemar de Lessig. If « Code Is Law », what da fuck is « Vibe Coding » ?
Rapidement quelques réflexions construites en préparant mon intervention lors d’une journée autour de l’IAG organisée par l’APDEN de Poitiers. Merci à toute l’équipe pour l’invitation et l’organisation.
Ecrire du code.
Arthur Mensch est Le PDG de Mistral AI, entreprise spécialisée dans l’IA et « licorne » française. Il vient d’être auditionné par l’assemblée nationale. Si vous vous intéressez au sujet, l’entretien est assez intéressant même s’il faut très souvent faire la part de ce qui relève de la réalité de cette firme (et qui peut être étendu à d’autres semblables) et la dimension très prégnante de l’opportunité de lobbying qui lui est ainsi offerte (mais c’est le jeu, il fait son taff, et il le fait plutôt très bien).
Deux séquences, ou plus exactement deux phrases m’ont beaucoup frappé dans cette intervention de presque une heure trente.
« Aujourd’hui les ingénieurs chez Mistral n’écrivent plus de ligne de code. » Je répète et souligne : « Aujourd’hui les ingénieurs chez Mistral n’écrivent plus de ligne de code. »
Et il poursuit : « Aujourd’hui vous n’êtes plus un artisan, vous êtes un manager, donc vous demandez à des agents (IA) d’écrire le code pour vous. Vous donnez les spécifications ; vous êtes un donneur d’ordre. » (la séquence est accessible à partir de 1h 8 min et 41 sec.
Et là quand j’entends ça j’ai plein de questions.
Première question : est-ce que c’est vrai ? Alors disons oui et non. Pour en avoir échangé avec des collègues informaticien.ne.s dont certain.e.s ont également travaillé dans ces grands groupes (Google et Facebook), disons que oui c’est vrai il existe des ingénieurs / développeurs qui n’écrivent plus de ligne de code, mais il existe aussi toujours quand même qui codent les agents IA qui à leur tour vont coder à la place d’autres ingénieurs et/ou développeurs. Il y a d’ailleurs une expression dédiée, on appelle cela du « Vibe Coding » qui consiste à créer du code informatique (par des initiés ou des non-initiés) en utilisant du langage naturel grâce à l’IA.
Deuxième question : est-ce que c’est grave ? Je n’ai pas la réponse à court terme mais à moyen terme j’ai l’absolue certitude que cela l’est. Et que cela l’est éminemment.
Troisième question : est-ce que c’est une bonne nouvelle ? Pour répondre, je vous propose de transposer la situation du PDG d’une boite d’IA expliquant que ses ingénieurs n’écrivent plus de ligne de code pour … coder, à la situation, par exemple, d’un ou d’une responsable de formation, d’un ou d’une enseignante, qui dirait : « je n’ai plus aucun étudiant / élève qui ait besoin de comprendre les concepts et notions que je manipule pour leur transmettre un savoir et qu’ils soient en capacité d’en produire de nouveaux à leur tour. Et là c’est, convenez-en, tout à fait vertigineux. Alors oui bien sûr, comparaison n’est pas raison, les ingénieurs d’Arthur Mensch ne sont pas les élèves ou étudiants dans nos classes et nos amphis, et oui bien sûr le code est un langage mais on pourrait philosopher quelques heures (en relisant Saussure, Chomsky, Wittgenstein et quelques autres) sur le fait qu’il est ou non une langue. Mais vous voyez l’idée.
Quatrième question. Si l’on s’accorde sur le fait que le code est une langue ou à tout le moins un langage, quand vous n’écrivez ou ne parlez plus une langue, au bout de combien de temps cessez-vous de la comprendre et de la maîtriser ? Arthur Mensch le dit lui-même, il est de cette génération « d’artisans du code » (il a 33 ans), il a appris cet artisanat et il dit aussi que cela lui a plu. Mais une autre génération arrive, qui n’aura plus la nécessité d’apprendre, ou d’apprendre autant. Alors que feront-ils ? Et s’ils n’écrivent plus une ligne de code mais doivent continuer de fabriquer des applications, alors que feront-ils … sans code ? Autre vertige.
Alors oui je sais, entre ce que dit Arthur Mensch, et le contexte et la place depuis lesquels il dit cela, il y a tout de même une série de nuances à apporter. Pour autant, dans le champ scientifique qui est le mien (les sciences de l’information et de la communication), il nous appartient précisément de prendre des énoncés pour ce qu’ils disent dans l’instant, autant que pour ce qu’ils installent aussi en terme de narration sociale plus ou moins implicite. Et Arthur Mensch « incarnant » et portant le discours technophile, accélérationniste et dérégulateur autour de l’IA, ce qu’il dit (même si cela n’est que 2 minutes dans une vidéo d’une heure trente) est en soi un énoncé particulièrement performatif auprès de celles et ceux qui l’écoutent. Et ce que dit Arthur Mensch c’est que « aujourd’hui les ingénieurs chez Mistral n’écrivent plus de ligne de code. » Comprenez et entendez que donc tous les ingénieurs dans toutes les entreprises d’IA qui sont ou se rêvent en futures licornes, n’écrivent et n’écriront plus une ligne de code ou en tout cas n’ont et n’auront plus vocation à le faire. Juste du Vibe Coding.
Le cauchemar de Lessig.
« Code Is Law. » (traduit en français par Framasoft). « Le code c’est la loi. » C’est un livre (paru en 1999, « Code And Other Laws of Cyberspace« ) et un article (paru en 2000). C’est l’un des textes fondateurs de la culture numérique. Publié au début des années 2000, absolument fondamental et totalement visionnaire, Lawrence Lessig (professeur de droit, spécialiste de propriété intellectuelle, inventeur des licences Creative Commons, etc.), Lawrence Lessig y explique notamment que le code est un régulateur, que le code décide et que le code :
« définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule. »
Et il poursuit en expliquant que :
Des gens choisissent la manière dont le code effectue tout cela. Des gens écrivent ce code. Dès lors le choix n’est pas de savoir si les gens pourront choisir la manière de réguler le cyberespace. D’autres gens – les codeurs – le feront. Le seul choix est de savoir si nous jouerons collectivement un rôle dans leurs choix – et si nous pourrons alors déterminer la manière dont ces valeurs se régulent – ou si nous autoriserons collectivement ces codeurs à décider de ces valeurs à notre place.
D’où ma dernière question : if « Code Is Law », then what da fuck is Vibe Coding ?
Le « Vibe Coding », un monde dans lequel les entreprises les plus puissantes en IA n’auraient que des ingénieurs et des développeurs n’écrivant plus de ligne de code, ce monde c’est le cauchemar de Lawrence Lessig et notre cauchemar à toutes et tous. Car si les codeurs eux-mêmes sont à distance du langage ou de la langue par laquelle ils installent des valeurs dans le code, s’ils ne parlent ou n’entendent plus cette langue et s’ils se réduisent à des fonctions de « managers d’agents IA – faussement – autonomes », alors comment elles et eux en première ligne, et surtout comment nous toutes et tous en première cible, comment serons-nous encore capables de jouer collectivement un rôle dans la circulation et l’établissement de ces valeurs, de ces agendas politiques, économiques, idéologiques, que le code véhicule et qui n’ont jamais été aussi puissants et déterminants, et dans le même temps jamais à ce point été inféodés à des intérêts presqu’uniquement marchands, mafieux et singuliers ?
Si le code se passe de développeurs autres que des agents non-humains, alors la question de la maîtrise des valeurs que le code véhicule devient une non-question, un inquestionnable.
« Un algorithme c’est la décision de quelqu’un d’autre » me faisait l’honneur d’écrire Antonio Casilli dans la préface à l’un de mes tout premiers ouvrages. Et ce quelqu’un n’était pas extrêmement compliqué à trouver, à isoler, et à questionner. Mais un algorithme « vibe codé » c’est la décision de … qui ?
« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde » écrivait Wittgenstein.
L’intelligence c’est de l’énergie (et la connerie c’est de l’énergie moins chère).
Arthur Mensch dit aussi plein d’autres trucs qui installent des narratifs extrêmement clairs et puissants dans leur fonction d’agenda. Par exemple à plusieurs reprises il répète qu’il faut réfléchir ou considérer l’intelligence comme on réfléchit à l’énergie, à l’électricité. Alors bien sûr il parle de l’intelligence artificielle. Mais il ne dit pas « intelligence artificielle », il dit juste « intelligence ». Et ce n’est pas « juste » une omission ou un raccourci. C’est l’endroit d’où il parle, celui d’où il est situé, c’est l’énoncé de son futur probable et de son futur désiré, d’un futur qui répond à « son » agenda propre. Un mode dans lequel en effet l’intelligence se capte, se stocke, se transmet et se calcule comme l’énergie, comme l’électricité. D’ailleurs et c’est aussi extrêmement frappant, à plusieurs reprises et sur plusieurs questions, il commence toujours par répondre en nombre de kilowatts ou de mégawatts. C’est son unité de mesure, son mètre étalon et ce sur presque l’ensemble des questions qui lui sont posées et adressées. Tout se calcule en kilowatts ou mégawatts. Tout est là. Toutes les réponses sont là. Un mètre étalon. Qui est aussi son plus grand talon d’Achille (à lui et à l’ensemble de l’industrie extractiviste de l’IA).
Publié le 10.05.2026 à 14:44
Et si notre terre était notre langue ?
Et si les IA conversationnelles étaient nos vaisseaux ?
Et si nous étions des astronautes sociaux ?
L’Overview Effect ou « effet de vue d’ensemble » c’est « un choc cognitif, une prise de conscience dont témoignent certains astronautes lors d’un vol spatial qui se produit lorsque ceux-ci observent la Terre depuis l’orbite terrestre ou la Lune. Cet effet se produit par la mise en perspective directe de la situation de la Terre dans l’espace : la planète est perçue comme une sphère fragile, un point bleu pâle « suspendu dans le vide », protégé par une fine atmosphère. »
Copie d’écran du compte Instagram de Sophie Adenot, en plein Overview Effect.L’Overview Effect conduit donc à prendre conscience de la fragilité d’un écosystème en l’observant d’un point, d’une position qui ne nous est ni naturelle ni facilement accessible et qui introduit une grande distance impliquant un renversement de perspective.
Et bien – me semble-t-il en tout cas – c’est très caractéristique de ce qu’ont produit les premiers systèmes d’IA conversationnels, ces artefacts génératifs. Et de ce qu’ils continuent de produire actuellement. En même temps que ces « agencements machiniques informationnels » ont déplacé la question du langage, ces IA conversationnelles et leur insincères maïeutiques nous ont mis dans une situation d’observation tout sauf naturelle de processus discursifs en temps réel qu’ils effectuent, processus discursifs pour autant (essentiellement) crédibles et « satisfaisants » (en tout cas satisfaisants aux principaux codes d’un échange conversationnel entre deux êtres humains).
Voir des machines parler était déjà étonnant mais fut longtemps cantonné au seul imaginaire de science-fiction ; puis parler à des machines (via les interfaces vocales du World Wide Voice) devînt une forme de routine mais demeurait, quelque part, toujours une forme d’étonnement ; aujourd’hui, voir des machines avoir avec nous des conversations rationnelles en temps réel, produit un effet de décalage qui fait que c’est « notre » intelligence, « notre » capacité dialogique et rationnelle qui est vue comme immensément fragile et qui, par contraste, donne à ces machines et à ces artefacts, dans l’interaction que nous avons avec elles, une place différente de ce qu’elle devrait être. Un renversement de perspective.
Nous sommes dans la position de l’astronaute qui observe non pas la terre mais la capacité de langage et d’intellection (et parfois aussi d’imagination), et qui l’observe pour la première fois depuis la médiation artificielle et artefactuelle qu’en propose l’IA générative. Et si la distance de la terre à la station spatiale qui permet de l’observer est considérable et se mesure en kilomètres (autour de 400 pour être précis), la distance entre notre « engagement langagier » et l’écho conversationnel médié par les IA est tout aussi vertigineuse à ceci près qu’elle ne se mesure plus en kilomètres mais plutôt en dépliant l’ensemble des règles algorithmiques, corpus d’entraînement, processus de « fine-tuning » mais aussi infrastructures techniques (data centers) et autres opérations qui permettent aux machines de faire à la fois illusion de langage et leurre de conversation.
Soit la langue est fragile, soit c’est nous qui le sommes.
Et si la langue est aux machines …
Cette position tout sauf naturelle (au même titre que celle de l’astronaute Sophie Adenot ci-dessus) nous conduit, en partie au moins, à regarder et à mieux mesurer et prendre en compte toute la fragilité du langage et des interactions humaines qu’il permet et conditionne. Mais cette situation d’observation inédite produit également deux effets différents : certains cherchent à protéger ou à sanctuariser la nature ou à tout le moins la fonction du langage, et à ne pas entièrement et systématiquement les soumettre aux systèmes techno-politiques qui produisent et façonnent ces IA ; d’autres au contraire font de cette fragilité évidente l’occasion d’un renoncement sur l’autel de l’efficience ou de la rationalité économique, prétextant se démultiplier via des IA agentiques qui sont le Taylorisme d’une langue véhicule. Et puis bien sûr il y a les enjeux même de l’écriture et de la création, que décrit un récent et admirable texte de Gregory Chatonsky sur AOC : « Ce qui (me) permet d’écrire est ce qui (vous) empêche de lire. »
Dans les deux types de réaction possible à cet Overview Effect de l’IA sur le langage, certains initialement en garderont donc surtout un sentiment accru de connexion avec une entité non-humaine, là où d’autres n’y verront que l’instanciation de formes toujours plus abouties d’isolement et de solitude. Tout comme la littérature scientifique autour de l’Overview Effect (qui date des premiers vols à haute altitude dans les années 1950), documentait aussi bien « l’appréciation et la perception de la beauté, une émotion inattendue, voire bouleversante, et un sentiment accru de connexion avec les autres » (Wikipedia) qu’un effet paradoxal de « rupture » ; les aviateurs traversaient en effet un phénomène décrit comme un sentiment de séparation physique de la terre occasionnant des réactions individuelles allant qui pouvait soit les plonger dans un sentiment « d’exaltation ou du sentiment de se sentir plus proche de Dieu » tout comme à des formes élevées d’anxiété, de peur ou de solitude (Wikipedia). Ce phénomène dit de « break-off » cessa d’être étudié en tant que tel au début des années 1970.
Dans l’histoire des technologies numériques, qu’il s’agisse du Cloud, des réseaux sociaux, ou désormais de l’IA, les effets de proximité sont presque toujours paradoxaux et ne font que masquer une distance de plus en plus grande. Le « Cloud Computing » permet une disponibilité immédiate de documents qui n’ont jamais été stockés physiquement aussi loin de nous ; les réseaux sociaux ont historiquement fait proximité (puis promiscuité) avec des individus géographiquement toujours plus éloignés. Sans toujours le mesurer ou l’éprouver, nous avons donc déjà traversé d’autres « Overview Effects » : celui de l’éloignement et d’une distension de nos mémoires documentaires, celui de l’éloignement et d’une distension de nos relations sociales, et désormais donc, celui de l’éloignement et d’une distension là encore paradoxale de notre rapport au langage.
Voilà pourquoi, aussi, la question des heuristiques de preuve, celle de savoir comment à l’échelle d’une société nous serons – ou non – encore capables de définir la valeur de vérité d’un énoncé ou d’un fait et que cette valeur soit partagée parce que démontrable, documentable, voilà pourquoi la question des heuristiques de preuve est devenue aussi essentielle : non pas seulement par l’industrialisation de la production du faux, non pas uniquement par la vitesse même à laquelle ce faux est créé et se diffuse mais parce que nous sommes placés à une distance lointaine, inédite, comme en « décrochage » de notre capacité à faire langage. Parce que pour filer cette métaphore au moins visuelle de l’Overview Effect, c’est un autre type de vaisseau que l’ISS qui nous mène à si grande distance d’un biotope (la langue) qui nous est habituellement si proche et qui à mesure qu’elle se rapproche des machines semble aussi comme proportionnellement s’éloigner de nous. Les IA, ou plus précisément leur cadre de déploiement technique (les LLM) et infrastructurel (Data Centers et processeurs), sont un vaisseau comme un vecteur de mise à distance, d’éloignement de ce qui fait la langue.
Nous arrivons aujourd’hui à un moment charnière dans lequel nous verrons si la massification de l’usage des IA (pour autant qu’elle continue d’augmenter de manière constante et ne soit pas soumise à divers aléas d’un modèle économique pour l’instant reposant sur la dynamique d’un gigantisme de l’épuisement – toujours plus de ressources et de consommation), nous verrons, disais-je, si la massification de l’usage des IA nous emmène plutôt vers la conscientisation de la fragilité de la langue ou s’il faut plutôt se résoudre, après sa marchandisation dans un capitalisme linguistique (Frédéric Kaplan), à sa presque totale servicialisation dans un cadre où ce que l’on appelait la novlangue et le néo-parler, seront l’essentiel de la langue collective circulante quand d’autres régimes discursifs et linguistiques, jusqu’ici principalement vecteurs de socialisations affectives fines, seront de plus en plus cantonnés aux seuls échanges entre humains et machines.
Je ne crois pas trop à l’avènement à moyen terme d’une société du silence qu’extrapole par exemple un éditorial du WSJ reposant sur un article scientifique qui montre que nous utilisons en moyenne chaque année, 300 mots de moins par jour. Un recul de la parole qui touche toutes les classes d’âge et que les chercheurs comptabilisent en indiquant que notre volume de parole a diminué de 28% en moins de 15 ans.
Je crois par contre que depuis l’avènement des médiations numériques, l’inflation de paroles et de discours directement monétisables d’une part (capitalisme linguistique), et en parallèle et d’autre part, l’artificialisation soutenue de formes discursives indigentes au seul renfort d’une nécessité d’interaction rendant la langue soluble dans sa fonction phatique, je crois que oui, tout cela fait qu’encore une fois la question du langage s’est déplacée et qu’elle continue de le faire toujours davantage, les IA conversationnelles augmentant la distance entre elle et nous à des échelles stratosphériques jusqu’ici jamais atteintes.
One More Thing.
Dans une interview au magazine Usbek & Rika à propos de son dernier livre, la question était posée à Nicholas Carr de savoir quelle serait sa première décision s’il était nommé à la tête d’un puissant ministère de la technologie et du numérique par un gouvernement éclairé. Et il répondait ceci : « Détruire tous les centres de données. »
Or que sont ces centres de données fondamentalement dans la perspective qui nous occupe ? Ce sont des centres d’accumulation de paroles et de discours ; de paroles et de discours retenus, en permanence recalculés, archivés non pas par vertu de conservation mais par nécessité de manipulation. Détruire tous les centres de données pourrait alors, en effet, redonner une chance à la parole d’exister, et que chaque occasion nouvelle de discourir soit aussi une occasion nouvelle de découvrir. Ce qui fût un temps l’essentiel de l’intérêt de ce que nous appelions le Web.