Directeur de la stratégie numérique de la ville d’Échirolles
Un blog furtif
Publié le 22.02.2026 à 23:30
Sources ouvertes et décentralisation : deux axes stratégiques pour l’Europe
Publié le 29.12.2025 à 14:35
Publié le 05.09.2025 à 10:38
Service public et logiciels libres : le verre à moitié plein
Publié le 21.04.2025 à 13:24
Indépendance des organisations politiques et syndicales en France
Publié le 30.03.2025 à 23:16
L’université d’Utrecht aux Pays-Bas, appelle à une transition vers l’autonomie numérique
Publié le 30.12.2024 à 01:45
Publié le 22.02.2026 à 23:30
Sources ouvertes et décentralisation : deux axes stratégiques pour l’Europe
Les sources ouvertes et la décentralisation constituent deux axes stratégiques complémentaires pour l’Europe afin de renforcer son autonomie technologique tout en favorisant une souveraineté numérique ouverte et collaborative. Les logiciels libres, le principe de fédération tel qu’illustré par ActivityPub et le Fediverse, ainsi que les approches décentralisées permettent d’atteindre cette autonomie sans céder au souverainisme isolationniste, en misant sur la transparence, l’interopérabilité et la coopération transfrontalière.
Une autonomie pragmatique par l’open source et la décentralisation
Les logiciels libres représentent une opportunité stratégique pour l’Europe en lui permettant d’échapper à la dépendance envers des fournisseurs étrangers pour ses infrastructures critiques. Leur code accessible autorise les États et organisations à développer, modifier et maintenir des versions souveraines, limitant les vulnérabilités liées à des décisions unilatérales ou à des interruptions de service. La transparence du code facilite les audits indépendants, garantissant une conformité aux normes européennes comme le RGPD et une détection proactive des failles de sécurité, tout en favorisant une cybersécurité mutualisée au niveau continental.
Cette approche collaborative stimule l’innovation décentralisée, permettant aux développeurs européens de réutiliser et d’améliorer des briques logicielles existantes sans barrières propriétaires. En hébergeant localement ces solutions, l’Europe assure le contrôle de ses données sensibles sous juridiction européenne, évitant les transferts vers des clouds extra-continentaux, en alignement avec les politiques nationales promouvant l’open source dans les administrations publiques.
Une autonomie sans autarcie grâce à l’ouverture collaborative
Les logiciels libres incarnent une autonomie pragmatique où l’accès libre au code confère un contrôle technique sans sombrer dans l’autarcie. Contrairement au souverainisme protectionniste, qui érige des barrières, l’open source repose sur des licences permissives autorisant la modification et la redistribution mondiale, évitant la dépendance à des fournisseurs propriétaires tout en maintenant une porosité constructive avec l’écosystème global. La transparence permet des adaptations locales et une résilience technique – par exemple, via la réutilisabilité de briques logicielles – tout en prévenant les risques de « kill switch » (cf. ce qui s’est produit à la Cour Pénale Internationale) imposés par des géants extra-européens, sans exclure les contributions externes.
L’open source excelle dans la coopération par sa nature collaborative : communautés de développeurs, administrations et entreprises partagent innovations via des dépôts publics comme GitLab. En Europe, cela se traduit par des initiatives mutualisées comme l’European Open-Source Digital Ecosystem, où les États membres co-investissent dans des infrastructures communes, stimulant l’innovation décentralisée sans cloisonnement national. Au niveau mondial, il intègre des contributions diverses dans une gouvernance communautaire décentralisée, permettant à l’Europe d’influencer les standards via le W3C ou la Linux Foundation, renforçant sa position par la force du réseau plutôt que par exclusion.
La fédération comme modèle décentralisé d’interopérabilité
Le principe de fédération, illustré par le protocole ActivityPub et le Fediverse, complète l’open source en décentralisant le contrôle des données et des services, favorisant l’interopérabilité et atténuant la dépendance à un fournisseur unique. Cette architecture distribuée répartit les services sur de multiples instances indépendantes, limitant les risques de défaillance ou de décision unilatérale d’un acteur centralisé et garantissant une continuité de service. Les acteurs locaux reprennent ainsi le contrôle des données et des règles de modération, tandis que les utilisateurs sélectionnent des instances conformes aux réglementations locales comme le RGPD.
ActivityPub standardise les échanges entre serveurs, autorisant la publication sur une plateforme tout en assurant sa visibilité sur d’autres, sans confinement propriétaire. Chaque instance applique ses propres règles de modération tout en restant connectée au réseau global, conférant aux communautés une responsabilité locale dans un cadre participatif élargi. La fédération confère une résilience accrue, les instances restantes relayant contenus et interactions en cas de disparition d’une entité, réduisant la dépendance à une structure unique.
L’efficacité d’un tel positionnement stratégique doit prendre appui sur un financement public durable, une coordination transfrontalière des projets ambitieux et une priorisation dans les marchés publics et privés sous peine, pour l’open source et la fédération, de demeurer marginaux face aux géants propriétaires. Cette résolution passe par une gouvernance européenne renforcée, intégrant l’open source dans des programmes comme les feuilles de route thématiques sur le cloud ouvert, pour structurer un écosystème résilient contre la domination américaine et chinoise.
L’infrastructure, socle indispensable d’une autonomie effective
Les infrastructures réseau souveraines émergent comme un pilier indispensable pour concrétiser l’autonomie technologique européenne. Des réseaux physiques et virtuels contrôlés par des opérateurs européens, tels que des câbles sous-marins transcontinentaux ou des backbones IP résilients, devraient garantir une connectivité indépendante des géants américains comme Google ou Amazon. Cette maîtrise des flux de données éviterait les points de strangulation géopolitiques et permettraient une latence optimisée pour les services critiques. Sans ces fondations matérielles, les logiciels libres et les architectures fédérées restent tributaires d’infrastructures étrangères, compromettant la résilience globale.
L’hébergement souverain constitue l’autre condition sine qua non, en assurant que les données européennes soient stockées et traitées sous juridiction continentale. Des data centers labellisés « cloud de confiance » (SecNumCloud, en France) offrent une alternative aux hyperscalers extra-européens, respectant scrupuleusement le RGPD et les exigences de souveraineté sectorielle (santé, défense). Cette localisation physique renforce la protection contre les réquisitions légales étrangères et facilite les audits de conformité, tout en stimulant l’économie locale via des acteurs comme OVHcloud ou Scaleway. L’interconnexion de ces hébergements avec des réseaux fédérés amplifierait l’effet multiplicateur et permettrait de tendre vers un objectif devenu nécessaire : rendre l’Europe autonome sans isolationnisme.
Image d’illustration : photo de Brian Wangenheim sur Unsplash
Publié le 29.12.2025 à 14:35
Le passage au libre permet de disposer d’une informatique efficace, stable, rapide, sûre et économique. Et ce n’est pas une vue de l’esprit : à Échirolles, nous l’avons fait en un mandat (6 ans, donc).
Quelques réalisations :
Côté réseau : nos propres adresses IP, nos routeurs BGP, un cœur de réseau refait à neuf.
Côté infrastructure : du Single Sign-On (LemonLDAP-ng), un passage de VMWare à Proxmox pour la virtualisation des serveurs (et une infrastructure doublée), une VOIP et des interphones libérés.
Côté environnement : une réduction drastique de la consommation électrique et des achats de matériel.
Côté sécurité : un PFSense, des Vlans revus, des DMZ différenciées par usage, des données protégées, hébergées sur nos serveurs.
Côté bureautique : des outils libres, robustes et auto-hébergés. Un passage à Linux qui nous a protégé du scandale écologique Windows 11.
Côté formation : 39 sessions de formation aux outils numériques.
Côté partenaires : la création d’un événement (AlpOSS) et de deux réseaux (Alpes Numérique Libre et France Numérique Libre).
Côté inclusion : des médiateurs numériques qui interviennent partout sur le territoire (maisons des habitants, maison des associations, etc.)
Côté communication : un serveur Peertube, la diffusion en direct du conseil municipal avec 100% de logiciels libres, des écrans d’affichages municipaux libres, des kiosques en libre accès, l’équipement en visioconférence de salles de réunions.
Côté équipe : un niveau technique impressionnant, une équipe féminisée et inclusive.
…et j’en oublie forcément.
→ Le résultat, 5 après le lancement du schéma directeur « Échirolles Numérique Libre » ?
Moyennant une seule authentification, depuis la maison et sans VPN j’accède, via notre Intranet (un WordPress créé en interne et synchronisé avec notre serveur de fichiers), aux outils qui me permettent de travailler en transversalité… et ça prend 5 secondes.
Des coûts maîtrisés (2,5 millions d’économies en coûts de fonctionnement !).
Un seul incident de sécurité, réglé en une heure.
Plus aucune panne.
Ce mandat s’achève, et quand je regarde en arrière, je mesure l’extraordinaire travail réalisé par la Direction de la Stratégie et de la Culture Numérique de la ville d’Échirolles. Il reste du boulot, évidemment, mais bravo à toutes et tous : ce que vous avez accompli est impressionnant.
Et puis un grand merci à notre élu, Aurélien Farge, qui a initié cette révolution numérique et qui aura vaillamment porté ces projets tout au long du mandat. Un travail immense, là aussi !
Joyeuses fêtes !
Quelques ressources :
- le schéma directeur « Échirolles Numérique Libre (2021-2026) »
- présentation en conseil municipal du bilan 2025 de la stratégie numérique
- le bilan 2021-2025 en version PDF
Image d’illustration : Photo de Annie Spratt sur Unsplash
Publié le 05.09.2025 à 10:38
Service public et logiciels libres : le verre à moitié plein
On a tendance à beaucoup commenter les décisions de ministères qui font le choix de suites bureautiques propriétaires et se préoccupent peu de souveraineté pour leurs propres services. Pourtant, et même s’ils sont peu diserts sur le sujet, plusieurs services de l’État français ont fait le choix d’une mise en œuvre de logiciels libres, et certains depuis bien longtemps.
La Gendarmerie Nationale a fait le choix de la suite bureautique OpenOffice (la référence à l’époque) dès 2005, et entamé sa migration vers Ubuntu à partir de 2008. Même si les prises de paroles sur le sujet n’ont pas été nombreuses (en regard de l’importance du projet), cet exemple est probablement l’un des plus connus dans la communauté, pour le nombre impressionnant de postes clients migrés sous Linux (plus de 70 000).
Au Ministère de l’Intérieur, dans un contexte de rapprochement entre la Police Nationale et la Gendarmerie, on s’interroge. Dès 2012, une étude notable, réalisée par ITEMS International avait pour objectif d’identifier précisément les secteurs logiciels du ministère où l’usage des licences libres permettrait de réaliser des économies, ainsi que les conditions juridiques nécessaires pour y parvenir. Cette étude avait examiné les économies sur le coût global de possession (et pas seulement sur le coût des licences).
Depuis longtemps, la DGFiP (Direction générale des Finances publiques) a fait le choix d’une suite bureautique open source, avec l’adoption progressive de solutions comme OpenOffice puis LibreOffice sur les postes de travail de ses agents. Le groupe de travail MIMO (« Mutualisation Interministérielle pour une suite bureautique Office »), constitué en 2005, a piloté l’intégration d’OpenOffice puis de LibreOffice. Linux est utilisé sur la grande majorité des serveurs. Nextcloud (pour la partie cloud) et Collabora (pour l’édition collaborative) permettent le travail en transversalité. Jitsi et BigBlueButton (visioconférence) ou OpenProject (gestion de projet) sont également disponibles.
Dépendante du même ministère, La DGDDI (Direction générale des Douanes et Droits indirects) a adopté une suite bureautique libre depuis 2006. Elle participe activement au socle interministériel de logiciels libres (SILL), qui préconise une grande diversité de logiciels ouverts pour différents usages administratifs.
À l’Éducation Nationale, on note une orientation de plus en plus nette dans la mise en œuvre de logiciels libres dans les établissements scolaires même si des contrats récents, signés avec Microsoft, on beaucoup fait parler d’eux. Les déclaration de la Direction du Numérique pour l’Éducation (DNE) sur le sujet ont été nombreuses, et montrent une prise en compte progressive des enjeux de souveraineté numérique. Une forge logicielle existe depuis plusieurs années, qui favorise l’émergence de solutions open source, pour et par les enseignants. Enfin un portail d’applications, disponible ici, permet à l’ensemble des personnels de bénéficier de solutions libres.
Le Ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt (MAAF) mène depuis plus de 10 ans une stratégie technique intégrant un large usage des logiciels libres. Dès 2008, il a adopté la suite bureautique OpenOffice (puis LibreOffice) pour ses postes de travail et généralisé l’usage du format ouvert ODF (OpenDocument). Le ministère utilise également des logiciels libres pour ses systèmes d’infrastructure, tels que Red Hat pour les systèmes d’exploitation serveurs, ainsi que des outils de gestion électronique de documents (Nuxeo), de workflow (BonitaSoft) et de supervision (Nagios). Par ailleurs, le ministère met à disposition sous licence libre CeCill des composants logiciels dans le domaine de l’information géographique.
Plusieurs préfectures ont aussi fait le choix de solutions libres. On peut citer la préfecture des Landes, assistée par l’ALPI (Agence Landaise pour l’Informatique), celle de l’Isère (qui utilise LibreOffice depuis plus de 10 ans), de l’Aube (suite bureautique et gestion électorale), etc.
Dans les collectivités territoriales, la dynamique autour de solutions libres, ouvertes et souveraines, s’organise. Le collectif France Numérique Libre réunit plus de 300 acteurs de cette transition partout en France (et pas seulement sur le territoire métropolitain), et permet l’émergence d’un véritable réseau autour de ces problématiques.
Au niveau européen, la position du service public dans la mise en œuvre des logiciels libres est reconnue. Un pôle d’expertise dédié aux logiciels libres a été créé à l’intérieur de la DINUM (Direction Interministérielle du Numérique) pour animer et structurer cet écosystème dans le secteur public, y compris avec les collectivités territoriales. Le gouvernement français encourage l’ouverture des codes sources et développe des outils libres pour renforcer la transformation numérique du service public, tout en mettant l’accent sur la mutualisation des compétences et la durabilité des solutions libres.
la France fait figure d’exemple dans l’usage du logiciel libre et l’ouverture des codes. La majorité des États membres de l’Union Européenne ont des politiques formelles sur l’open source, notamment dans le cadre des marchés publics, mais ces politiques sont souvent hétérogènes et parfois infructueuses faute d’ancrage culturel solide dans les administrations et de directives précises. La France, en revanche, bénéficie d’une tradition forte de promotion des logiciels libres dans le secteur public, soutenue par des mesures légales et stratégiques datant des années 2000 et renforcées progressivement (circulaire de 2012, Loi pour une République Numérique de 2016).
L’évolution de la situation géopolitique internationale est à l’origine d’une prise de conscience (récente, mais réelle) des problématiques de souveraineté numérique. Plusieurs responsable politiques se sont exprimés sur ces sujets ces derniers mois dans le cadre, par exemple, de l’enquête sénatoriale sur la commande publique. Les choses pourraient changer plus vite et de façon plus massive mais, dans ce contexte particulier, il me semblait intéressant, pour une fois, de mettre en avant les progrès réalisés dans le domaine.
Image d’illustration : Manu Schwendener sur Unsplash