CYBERNETRUC
Réflexions gratuites, éparses et irrégulières autour de nos imaginaires numériques et technologiques.
Publié le 13.10.2026 à 08:15
♟ Imaginaires de l’I.A. (2/2) – Jouer et débattre | Cybernétruc #25
On a abondamment évoqué dans le dernier opus de Cybernétruc les imaginaires de l’intelligence artificielle, ces représentations populaires, portées par la mythologie, la littérature, la pop-culture, voire par l’économie numérique et la technologie elles-mêmes. Ces représentations nombreuses, qui servent aussi bien à communiquer un idéal qu’à masquer les menaces réelles de la technologie sur notre quotidien.
Mais ces imaginaires peuvent également être une clé. Une clé pour ouvrir le dialogue sur les impacts réels qu’a une technologie comme l’I.A. et les différents systèmes algorithmiques sur notre quotidien. C’est dans cet esprit en tout cas qu’a été conçu le jeu des imaginaires de l’intelligence artificielle, conjointement avec les équipes de Café IA, au cours de l’année écoulée.
☝ Aparté. un petit mot peut-être, avant de démarrer, pour présenter Café IA, même si vous devez être nombreux par ici à connaître cette initiative. Café IA, c’est une démarche nationale d’intérêt public initiée en 2024 par le Conseil national du numérique et aujourd’hui hébergée par la DGE (Direction Générale des Entreprises) au Ministère de l’économie. Les Cafés IA sont des moments d’échange et d’acculturation des citoyens sur la thématique de l’intelligence artificielle. Débats, partages de connaissances, ateliers créatifs et matériels pédagogiques, Café IA regroupe un important ensemble de ressources destinées à faire comprendre au plus grand nombre les enjeux de cette technologie – au sens technique et politique – qui a envahi leur quotidien. Plus d’informations sur cafeia.org.
Un jeu des imaginaires de l’IA donc ? Ou plutôt, mécanique de médiation. Le plus simple est encore d’en faire une présentation rapide.
Jouer avec les imaginaires majoritaires
Un premier constat : les imaginaires majoritaires de l’intelligence artificielle sont principalement… cinématographiques. Popularisé par Hollywood, relayé par l’industrie de l’I.A. elle-même, les figures de Skynet – l’intelligence artificielle rebelle du Terminator 2 de James Cameron – ou de la Matrice (Matrix) ont défini notre vision même des outils robotiques et informatiques. Plus proche de nous, un film comme HER (Spike Jonze) a même inspiré Apple ou OpenAI dans le design de leurs interfaces graphiques ou sonores. Oui, lorsque l’on parle avec le plus grand nombre des craintes et des espoirs qu’ils associent à l’intelligence artificielle, ce sont ces visions hollywoodiennes qui reviennent en premier, plus que les récits pourtant fondateurs de la littérature (Isaac Asimov, Philip K. Dick et d’autres) ou les séries animées. La base du jeu des imaginaires de l’I.A., ce sont donc six représentations hollywoodiennes des robots et des interfaces intelligentes.
☝ Aparté. Oui, ces imaginaires sont forcément générationnels, et certains d’entre eux parlent plus difficilement aux jeunes actifs, aux étudiants et aux lycéens, c’est vrai. Mais ils restent une référence pour nombre de décideurs, en témoigne le syndrome Skynet que l’on évoquait dans la dernière lettre. Au point de devenir une réelle mythologie. Mais quelles sont les représentations actuelles de l’I.A. ? Sont-elles encore issues de culture hollywoodienne – j’inclus Netfllix dans la culture hollywoodienne - ou proviennent-elles plutôt des réseaux sociaux, des jeux vidéo ? Les commentaires de cette lettre sont ouverts pour y partager vos inspirations.
Sur un plateau de jeu, ces imaginaires symbolisent donc les visions dystopiques (Skynet, la Matrice), bienfaitrices (Wall-E, le gentil robot des studios Pixar, ou Baymax, le robot de soin des Nouveaux Héros) ou plus ambigües (les Réplicants de Blade Runner ou l’assistant Samantha de HER). Ils servent de base au dialogue qui va naître. Car il va bien s’agir d’échanger, de partager, de débattre, pendant quelques minutes, des impacts imaginés ou ressentis qu’à l’I.A. sur notre quotidien.
Un jeu pour initier le dialogue
Le jeu se complète de différents jetons – une soixantaine dans sa version actuelle, évoluant en permanence, chacun et libre d’imaginer et de concevoir ses propres artefacts – reprenant chacun un usage concret, actuel, de l’intelligence artificielle ou des algorithmes. Aux classiques I.A. génératives viennent se joindre des objets dit intelligents – la voiture autonome, le robot-aspirateur ou les drones militaires – mais également des algorithmes sociaux – Parcoursup, les algorithmes utilisés par les Caisses d’Allocation Familiale ou l’administration des impôts en France – ou encore des réseaux sociaux et des applications mobiles qui semblent inoffensives (sites de rencontre, application de calcul d’itinéraires, etc.).

Quel est votre ressenti face à ces applications, ces outils, ces artefacts ? Les pensez-vous neutres ou les imaginez-vous nous menant à la dystopie ? Ou au contraire, pensez-vous que ces plateformes et ces objets nous emmènent vers un avenir plus juste, serein et radieux ?
En plaçant l’un des jetons tiré au hasard sur la grille des imaginaires, vous pouvez simplement commencer le dialogue avec les autres participants. Peut-être rapprochez-vous les implants Neuralink de la vision cauchemardesque de la Matrice et d’une perte d’autonomie programmée de l’espèce humaine. Mais peut-être vos compagnons de jeu voient-ils dans cette technologie un bienfait, permettant de palier le handicap neurologique de certaines personnes.
Le débat est alors ouvert…
On se fait une partie ?
On l’a compris, le but du jeu est avant tout de dialoguer, de confronter les points de vue et de comprendre plus largement les implications de chaque technologie. Chacun, autour de la table, amenant au débat ses connaissances et surtout son expérience. Les premiers tests réalisés autour des derniers mois, notamment lors de l’édition 2025 de Numérique en Commun[s] ou avec les équipes de la CNIL et divers collectifs – techno-critiques ou techno-optimistes – accordent à cette mécanique un potentiel d’ouverture de dialogue assez impressionnant. Certaines séances prévues pour une heure se sont prolongées pendant toute une soirée, tout en restant extrêmement conviviales.
Le jeu des imaginaires de l’I.A. délie les langues, car chacun d’entre nous possède des retours d’expérience et peut apporter son témoignage quant à l’impact de l’intelligence artificielle sur son quotidien.

Et concrètement ?
Un kit d’animation du jeu devrait être mis à disposition des animateurs de la démarche Café IA (et de toutes les personnes intéressées par celui-ci) d’ici la fin de l’année. Un kit gratuit, contenant les règles du jeu et une version facilement imprimable de son plateau et de ses jetons, revu à la charte de Café IA. Les visuels partagés dans ce numéro étant issus d’un premier prototype du jeu.
En attendant cette mise à disposition, les expérimentations continuent – voire la section Prochaines interations ? ci-dessous. Alors, si vous-même souhaitez tester cette mécanique au sein de votre organisation, et recueillir la parole de vos équipes, de vos membres ou des citoyens, venez… on en parle !
☝ Aparté : Merci, forcément, aux équipes de Café IA (Hubert, Magali, Cécile, Jean, Louis et j’en oublie 🙏) pour ce travail commun autour des imaginaires et de l’intelligence artificielle. Ce n’est pas le dernier, quelques surprises peuvent encore arriver dans les mois à venir. Mais ce n’est pas le premier non plus : le Conseil National du Numérique, ancêtre des Cafés, avait intégré dès 2024 les Mikrodystopies à son kit d’animation citoyen.
Je vous laisse jouer ?
Publié le 29.09.2026 à 08:16
🤖 Imaginaires de l’I.A. (1/2) – Explorer la menace | Cybernétruc #24
La question d’une éventuelle révolte des intelligences artificielles, et de la menace que celles-ci constituent pour l’humanité – pas du point de vue de l’exploitation des ressources terrestres, mais bien dans le sens d’une menace directe, violente, mortelle – est revenue en une des actualités ces dernières semaines. Jacob Coxon, employé successif d’OpenAI et d’Anthropic, a quitté en grande pompe ses fonctions au sein de cette seconde entreprise, visiblement effrayé par la trajectoire des champions de l’I.A. qui disent voir approcher le stade au-delà duquel un modèle concevrait seul son successeur, hors de tout contrôle humain.
Cette démission, annoncée à grand renfort de communiqués de presse, a été suivie par une requête commune de Dario Amodei (Anthropic, justement), de Sam Altman (OpenAI) et d’Elon Musk à ralentir un temps les investissements dans le développement de l’I.A.. Le temps de reprendre le contrôle. De limiter les risques pour l’humanité.
Et sans doute de… redonner un peu de souffle au narratif de l’intelligence artificielle et de continuer à séduire marchés et investisseurs. La menace mortelle n’impliquant pas l’arrêt du modèle, bien entendu.
Des imaginaires pour masquer le réel
La domination de l’espèce humaine, voire son anéantissement, par un programme informatique devenu autonome, est un imaginaire fort du petit monde de l’I.A. Et ce n’est pas la première fois qu’il est invoqué par les grandes entreprises du secteur elles-mêmes.

On appelle ça le syndrome Skynet, du nom de l’intelligence artificielle déclenchant l’anéantissement de l’espèce humaine le 29 aout 1997 dans le film Terminator 2 de James Cameron, et il a fait la une de la presse grand public ou spécialisée à de nombreuses reprises, souvent assorti d’un discours prônant le ralentissement des développements et parfois des investissements de la part des grands acteurs de l’I.A.
Ce discours, de l’avis de nombreux experts du secteur, et surtout du côté de ses critiques, n’est de toute façon qu’une posture : il permet de justifier une baisse de performances (ou un ralentissement de celles-ci, pour rester dans le vocabulaire) auprès des marchés, et bien souvent de distraire une partie de l’opinion publique des impacts réels de la technologie. Tant que l’on parle de l’anéantissement de l’humanité, on ne parle pas de la spoliation des droits des auteurs et artistes, de l’impact des datacenters sur les réserves d’eaux ou de la situation des enfants qui travaillent dans les mines de terres rares en Afrique.
☝ Aparté : un autre collatéral du recours régulier au narratif de Terminator a également été évoqué par l’anglais Stuart Russel en 2022. Ramener les dangers de l’I.A., et notamment ceux liés aux armes autonomes, à Skynet, décale le débat à un futur hypothétique (le futur de Terminator). Ce recours fait croire, notamment au grand public, que le danger des armes autonomes tient de la science-fiction. Alors que ces armes autonomes existent déjà.
Bref, Skynet est une mythologie qui rend service à beaucoup de monde.
La pop-culture à la place des faits
Mais voilà, Skynet, comme tant d’autres images employées parler de l’intelligence artificielle, est avant tout un « imaginaire ».
Et l’on a déjà parlé à de nombreuses reprises des imaginaires dans Cybernétruc et dans quelques autres articles ici ou là. Notamment dans un article partagé en fin d’année dernière par l’Atelier des Futurs et qui revenait de façon détaillée sur ce que sont réellement les imaginaires individuels ou pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, collectifs : des récits communs qui nous aident parfois à appréhender une technologie ou une situation, et quelques fois la simplifient trop ou en masquent les effets.
Le monde de l’I.A. est peuplé de ces imaginaires.
C’est que l’invention d’une machine indépendante de l’être humain et entièrement à son service est un vieux fantasme. Un fantasme qui remonte au moins à la Grèce antique, à la Chine impériale, voire à quelques civilisations encore plus anciennes. Et des automates au service d’Héphaïstos à Frankenstein, du Golem à Skynet et des robots de R.U.R. au chatbot Samantha de HER, ils sont nombreux ces imaginaires collectifs issus de la pop-culture – on se permettra de qualifier de pop-culture la mythologie grecque comme les films hollywoodiens – à avoir influencé non seulement notre vision de l’intelligence artificielle, mais également la façon dont les grands groupes du secteur racontent leurs histoires et déploient leur marketing.
Cela valait bien une petite exploration.
☝ Aparté : Ils sont nombreux les auteurs, et les ouvrages, à s’être penchés sur cette question des imaginaires de l’IA, et sur ses représentations à travers les âges. S’il fallait en retenir un, je choisirais certainement le AI Narratives: A History of Imaginative Thinking about Intelligence Machine de Stephen Cave, Kanta Dihal et Sarah Dillon, paru aux presses de l’Université d’Oxford. Une belle compilation d’articles sur la perception des machines à travers les âges, de l’antiquité aux artefacts modernes.
Trente siècles d’imaginaires
Voici donc la Frise des imaginaires de l’intelligence artificielle (imaginaires-ia.com) : une exploration numérique de ces imaginaires qui façonnent la représentation que nous avons de l’intelligence artificielle. Créée en collaboration avec les équipes de Café I.A., elle recense pour l’instant – son inventaire est en constante évolution – une soixantaine de représentations de l’I.A., ou de ce que l’on assimile à l’I.A. aujourd’hui, à travers les âges.
On y retrouve donc les automates antiques et les récits de créatures se révoltant contre son créateurs (le Golem, la créature du docteur Frankenstein et quelques autres), différentes lois et tests théoriques énoncés par différents auteurs de la science-fiction classique (les 3 lois de la robotique d’Isaac Asimov, le test de Voight-Kampff imaginé par Philip K. Dick ou le principe de la singularité énoncé par Vernor Vinge…) ou encore des représentations populaires des robots et de l’I.A. dans les livres, les films et les séries modernes (le HAL-9000 de Stanley Kubrick, le robot-taxi Johnny Cab de Total Recall, Wall-E ou le robot philosophe des romans de Becky Chambers).
Chacune de ces représentations fictionnelles de l’intelligence artificielle et des robots a, depuis la nuit des temps et de manière parfois involontaire, forgé la représentation que nous en avons aujourd’hui. L’invocation de Skynet par les analystes du secteur, l’utilisation de la voix de Scarlett Johansson (la voix de l’assistant vocal Samantha du film HER de Spike Jonze) dans les démonstrations de Meta ou le nom d’Optimus utilisé pour les robots humanoïdes développés par Tesla sont des preuves flagrantes de l’impact des œuvres de fiction sur l’industrie actuelle de la robotique et de l’I.A.
Cette industrie elle-même forge d’ailleurs ses propres imaginaires, tant le numérique est devenu lui-même une pop-culture. ELIZA, le premier chatbot est ainsi souvent invoqué en illustration de l’histoire et de la légitimité des agents conversationnel. Deep Blue et AlphaGo sont devenus eux aussi des légendes et des références invoqués par la culture I.A., pour vanter les bienfaits de cette technologie et, en même temps, l’inéluctabilité du progrès. C’est pourquoi ces applications concrètes de la technologie, des automates grecs au piano mécanique, du canard de Vaucanson à Grok font également partie de ces imaginaires.
☝ Aparté : Une remarque en passant : Oui, cette Frise des imaginaires a elle-même été développée avec l’aide d’un intelligence artificielle générative. Claude, pour ne pas la nommer. Un recours qui ne s’érige pas en exemple à suivre, mais qui est le reflet de mes pauvres compétences en code informatique au-delà du HTML basique.
Explorer pour mieux débattre.
Mais à quoi sert, dans ce monde technologique qui évolue si vite, d’exposer des sources et des imaginaires qui appartiennent au passé ? La réponse est triple, et n’est de toute façon qu’une petite goutte d’eau dans le grand débat que suscite l’intelligence artificielle aujourd’hui.
La première réponse, c’est celle d’une prise de conscience : ces débats qui nous occupent tant aujourd’hui n’ont rien de nouveau et sont déjà survenus – dans une dimension moindre il est vrai – par le passé. Oui, la question des menaces sur l’existence humaine, pour toute théorique qu’elle soit encore aujourd’hui, n’est pas nouvelle. On s’interrogeait déjà dans Frankenstein de la menace que représentait une créature artificielle pour l’existence humaine. Et l’on se demandait déjà au XVIIe siècle s’il était possible de reporter son amour sur un être synthétique. Comme l’aurait fait, selon la légende, René Descartes en créant un automate à l’effigie de sa fille Francine.
Seconde réponse : si ces imaginaires sont anciens, on l’a dit, ils sont aujourd’hui largement utilisés comme narratifs par l’industrie de l’I.A. Une industrie qui possède une dimension, un pouvoir, un impact – politique, environnemental, économique, personnel – que personne n’a eu auparavant. Connaître les imaginaires véhiculés par la science-fiction ou l’industrie hollywoodienne, c’est également être capable de mieux comprendre, analyser, et pourquoi pas démonter les mystifications de cette industrie et les écrans de fumée – le syndrome Skynet – qu’elle projette régulièrement à la face du grand public et des médias.
Enfin, troisième réponse, ces imaginaires sont également une clé de lecture de notre relation intime et quotidienne aux outils numériques. Et une manière d’ouvrir le débat, auprès du grand public, autour de cette technologie. Mais ça, on le verra dans une prochaine newsletter…
(petite musique de pleine de suspens, générique de fin, dans un style très… imaginaire hollywoodien.)
☝ Aparté : Une dernière remarque, la Frise des imaginaires de l’I.A. est une frise évolutive et ouverte. Alors, si vous pensez qu’une représentation – fictionnelle ou réelle – de l’I.A. et de ses technologies apparentées, y manque cruellement, n’hésitez pas à commenter cet article, ou à utiliser la fonction de suggestion présente sur le site (à côté de son titre).
Explorons ensemble ces imaginaires !
Je vous laisse gamberger là-dessus ?
Publié le 15.09.2026 à 08:16
🎾 Fiction Prospective : dérouler le fil du futur | Cybernétruc #23
La Fiction Prospective, qu’est-ce que c’est ?

La Fiction Prospective, c’est un exercice qui consiste à imaginer un ou des futur(s) sur la simple base d’une variation du présent. Il se rattache aux exercices plus complets de Design Fiction – dont on reparlera, c’est promis –, et exploite comme eux le fil d’un “Et si ?” pour projeter ces futurs, bâtir des hypothèses, susciter le débat.
Si ces bases restent les mêmes, c’est surtout dans le rendu que les deux exercices diffèrent. Là où le Design Fiction repose principalement sur la construction d’artefacts – des représentations concrètes et physiques permettant d’immerger les participants dans l’avenir – la fiction prospective compte sur le récit pour susciter la discussion.
En fiction prospective, on bâtit des scénarios et on construit des histoires, souvent e.a.ncrés dans le quotidien, comme autant de témoignages du futur.
Des exemples, histoire d’être plus concret ? Voici deux projets menés en collaboration avec le Laboratoire d’Innovation Numérique de la CNIL en 2022 et 2025 et qui illustrent parfaitement l’exercice.
Des hypothèses climatiques

Climatopie, tout d’abord, est une exploration croisée des thématiques de la protection de l’environnement et de l’usage des données numériques. Elle déroule le fil de trois hypothèses. Trois Et si ?.
Et si… demain notre vie était rythmée par les quotas d’émissions, de pollution, de données ?
Et si… demain l’impact environnemental devenait une donnée publique, pour les particuliers comme pour les entreprises ?
Et si… demain le monde numérique devait s’adapter à l’écroulement des ressources ?
À partir de ces hypothèses, l’imagination déroule quelques histoires : Que se passerait-il lors d’un entretien d’embauche si notre consommation-carbone devenait transparente (Le Profil de l’emploi) ? Que se passerait-il si vous deviez gérer un compte-carbone en parallèle de votre compte en banque classique (Payable en fumée) ? Ou encore, comment restaurer – à horizon plus lointain – un Internet que l’on aurait coupé un temps, afin de préserver l’environnement (Défragmentés) ?
Pas de plans ambitieux ici, ou de vision prospectiviste d’un business du futur. Les six nouvelles imaginées conjointement avec Julie Girardot (studio jigé) se penchent avant tout sur la métamorphose des moments du quotidien dans ces environnements mouvants. La nature même des récits oblige à se concentrer sur les réactions, les ressentis des protagonistes des fictions. C’est le quotidien qui intrigue, plus que les grands changements politiques ou sociétaux.
☝ aparté : on peut faire le parallèle avec d’autres méthodes d’écriture qui partent du quotidien, comme – forcément – les Mikrodystopies. On en reparlera forcément à l’occasion. On avait déjà parlé de la nécessité de remettre de l’humain, et donc du quotidien, dans la projection technologique il y a quelques mois de cela, ici-même.
Nos données après la mort
De la même façon, Post-Mortem, un second projet développé avec la CNIL, se penche sur les relations étroites entre données personnelles et décès, sous quatre angles distincts : la gestion de nos propres souvenirs, la persistance numérique des défunts, la tentation de la transcendance ou encore la transformation de nos données en patrimoine.
Là encore, l’exercice n’imagine ni des artefacts complexes, ni des modèles de société, mais interroge les bugs et les dérapages du quotidien, à la manière de microfictions, mais de façon plus construite et plus posée. On extrapole donc la défaillance de l’implant cérébral censé stocker notre mémoire familiale (Personality Split). On se projette dans une histoire d’appareil redonnant vie à une épouse décédée (Pour toujours auprès de vous). Ou l’on s’interroge sur la survie dans un environnement numérique… dont on aurait stoppé la maintenance (Server Error 506).
Quelle différence entre ces récits et de la science-fiction ? Sans doute une question d’ambition – la fiction prospective n’ayant pour but que de décrire des situations et pas forcément de narrer des histoires – mais également un souci accordé au réalisme et à la tangente – que l’on souhaite la plus minime possible – par rapport au quotidien actuel. La fiction prospective reste une projection courte, qui interroge le présent. Elle garde comme base notre quotidien technologique, climatique, sociétal. Ici, pas de vaisseaux spatiaux ou d’extra-terrestres, pas de pouvoirs surhumains ou de science du futur. La fiction prospective reste profondément amarrée à notre vie de tous les jours.
☝ aparté : les sources sont nombreuses pour creuser plus loin les différentes nuances de prospective, de projection, de fiction, de design. Quelques références au passage ? Le Near Future Laboratory de Julian Bleeker, Circa 2040, le studio de prospective de Noémie Aubron ou encore la d.school, pôle Innovation et Design de l’École National des Ponts et Chaussées.
Pour illustrer plus concrètement encore la démarche, peut-être pourrait-on se permettre un exercice.
Le futur du tennis
2026, alors qu’une première canicule de printemps frappe la France, les grands évènements sportifs suivent leur cours. Dans un Paris qui s’apprête à dépasser les 35° C, le tournoi de Roland Garros rassemble les plus grandes stars mondiales du tennis et les fans assidus de ce sport. Mais il faut bien avouer que certains matchs font peine à voir. Les abandons se multiplient et font assez naturellement se poser une question : peut-on encore, dans le futur climatique qui se dessine, envisager une telle densité de match, une telle intensité de jeu, lors d’un tournoi majeur.
Et si, finalement, il n’y avait désormais qu’un seul tournoi du Grand Chelem par an ? Et si le Grand Chelem – une victoire successive dans chacun des quatre tournois majeurs du circuit – n’était possible qu’une fois tous les quatre ans ? Quelles seraient les vertus de cette nouvelle organisation ?
Je vous laisse découvrir cette exploration, en version audio cette fois.
Un Chelem par an
D’un constat très actuel – l’impact de la chaleur sur les joueurs et la multiplication des canicules précoces –, on peut ainsi dérouler un fil de réflexion dense et découvrir les impacts concrets de ce type de scénario. Du Et si ? initial découle le questionnement de l’impact sur les joueurs, sur les spectateurs, mais également sur les retombées économiques et écologiques d’un tournoi.
Tout cela n’est bien entendu qu’esquissé, et sans trop de préoccupation de réalisme. Mais le nouveau format de tournoi proposé peut soulever des questions : une saison moins dense, n’est-ce pas plus d’occasions pour de nouveaux talents d’émerger ? N’est-ce pas des retombées économiques plus longues pour les villes hôtes, et peut-être une meilleure rentabilisation des infrastructures ? Ou, a minima, un impact-carbone moindre ?
Le bilan ici est volontairement positif. Des effets négatifs sont forcément inévitables, des travers que je vous laisse imaginer. Le but de la fiction prospective est d’ailleurs bien là : poser ces questions d’une manière créative et communicative. Provoquer le débat.
Alors ? Vous en pensez quoi de ce Roland-Garros du futur ?
Publié le 01.09.2026 à 08:16
🗺 Utopie (3/3) – Un chemin vers l'e.utopie | Cybernetruc #22

🙏 Dans ce troisième épisode de cette série d’articles dédiés à l’e.utopie, on va se poser la question du chemin. Comment parvient on à un monde meilleur ? Existe-t-il seulement un chemin. Et comme d’habitude, on va parcourir pour cela quelques œuvres, SF et autres, mais il est possible que l’on en dise un peu plus sur leurs intrigues que traditionnellement. Quelques divulgachages ? Le moins possible, sauf quand ceux-ci servent trop indispensablement la démonstration. Je m’en excuse par avance.
Mais c’est bien beau de se dire que le meilleur futur reste sans doute celui dans lequel l’humain est considéré, individuellement. Et de se dire que l’eutopie, par ce qu’elle dépeint de malheur individuel – de vie, pour tout dire – plutôt que de drames collectifs, constitue sans doute le plus enviable des avenirs. C’est bien beau… mais comment y arrive-t-on à ce futur ? Quel chemin doit-on emprunter ? Quel mode de transport ? Quelle voie détournée ?
Loin de se poser de la question de la mobilité idéale – même si l’on sait bien que c’est le vélo, Ploum nous en a convaincu – on va se poser la question de la transition vers notre futur rêvé, et de la façon dont la fiction la décrit parfois et la tait le plus souvent. Comment donc, ouvrir ce chemin ?
👴 Ministère Amer
Quand on pense transition vers un futur souhaitable, il y a UN livre qui vient tout de suite en tête. C’est Le Ministère du Futur de Kim Stanley Robinson.
Imaginé par l’écrivain américain en 2023, ce pavé de plus de 500 pages dans son édition française – à croire que tous les futurs positifs méritent de longues p.l.ages de description – décrit justement la transition menant d’un présent cauchemardesque – le chapitre inaugural mettant en scène une canicule mortifère en Inde en aura traumatisé plus d’un – à un futur plus souhaitable à coup non pas d’innovations technologiques mais d’audace politique. Le Ministère du Futur éponyme étant une organisation supra-gouvernementale chargée d’imaginer l’adaptation de la société, au niveau international, afin de rendre la présence de l’humanité encore possible sur Terre dans les siècles à venir. Large défi.
Difficile de ne pas divulgacher quelques pans de l’histoire une fois que l’on a dit cela. Comment gérer la transition d’un monde capitaliste en roue libre à une société qui met l’humain au cœur de ses préoccupations ? Sans tomber dans l’angélisme, Kim Stanley Robinson met sa fine compréhension politique du monde au service de son intrigue. Pour assurer cette transition, il faut beaucoup de bonne volonté, mais également pas mal de rouerie, un zeste de violence, un peu de cynisme, des talents de négociateurs hors-normes, quelques victimes collatérales – pour l’exemple –, du génie scientifique et une compréhension fine des intérêts de chacun. Et des moyens surtout, pas mal de moyens. Le Ministère du Futur réunit plus ou moins officiellement tout ces attributs.
Les lecteurs restent marqués par l’instant où l’on s’attaque à l’épineuse question du trafic aérien mondial. Je reste pour ma part émerveillé par quelques autres scènes ayant lieu à Davos – le Ministère du Futur lui-même est basé en Suisse – ou aux États-Unis, entre coups de mains spectaculaires et négociations ardues.
Seul regret, Kim Stanley Robinson ne résout jamais la question technologique. Si certains de ses scénarios tirent vers la décroissance, d’autres tiennent clairement du techno-solutionnisme pur, comme le marquage systématique des animaux sauvages afin de s’assurer de leur retour dans des corridors naturels protégés. L’idée est séduisante, mais je ne suis pas convaincu que la Terre compte suffisamment d’atomes de silicium pour envisager un marquage systématique des ours, des pumas, des chevreuils et des oiseaux partout sur la planète. Mais bon, Tout cela tient du détail.
😱 Catastrophes !
Le Ministère du Futur est une histoire parmi d’autres. Mais une histoire assez unique. Parce qu’ils ne sont pas si nombreux, les récits se disant Solarpunk qui montrent réellement la transition vers le meilleur des futurs. Nombre de ces nouvelles et de ces romans taisent respectueusement la façon dont la Terre est redevenue une contrée habitable et dont les hommes ont enfin pris conscience de leur capacité à vivre en harmonie ensemble et avec la nature qui les entoure.
Attention, pour la suite, on mélange un peu tout, les sobriétés voulues et subie, les belles et les mauvaises fins, en se concentrant surtout sur les transitions.
On sous-entend parfois qu’une catastrophe naturelle d’ampleur a fait son œuvre – ce qui rapproche le genre de quelques-uns des premiers récits catastrophistes comme La Mort de la Terre de Rosny l’Ainé. La cause peut même être surnaturelle ou extra-terrestre – on pense alors à l’apparition d’une planète dans le ciel terrestre dans le Visite de Li Cam ou dans le Carol et la fin du monde de Netflix, avec deux traitements différents, c’est vrai. Chez Ploum et son Bikepunk déjà cité, c’est un flash, une disparition soudaine de l’électricité sur Terre qui provoque la mutation. Une transformation positive semblable à cet exil des robots que Becky Chambers décrit dans ses Histoires de Moine et de Robot, mais qui rappelle quand même un peu le Ravage de René Barjavel.
Ailleurs encore, c’est un exil des milliardaires dans l’espace qui offre la liberté à une société plus juste de s’épanouir (Transmissions de Colin Vettier dans le premier volume C’était mieux demain de Copie Gauche), ou leur exil sous terre le temps que la planète ne se regénère (Les écumeurs du silence de Michel Jeury).
Ou, plus cauchemardesque peut-être, une perte d’appétit de l’espèce humaine (Demain les chiens de Clifford D. Simak).
Enfin bon, rien de bien folichon.

L’ensemble de ces fictions, quand elles sont positives, misent sur un sursaut au milieu du chaos. Une prise de conscience face à la catastrophe. Un réveil soudain de l’humanité. Une belle promesse qui fonctionne sans doute en fiction. Seulement voilà…
Les incendies qui ont touché la Gironde au mois de juillet 2026 ont été l’occasion de se poser la question de ce sursaut écologique : l’exposition à une catastrophe rend-elle vertueux ?
☝ aparté : la photo, signée Maximilien Lamy pour l’AFP, représentant des touristes installés sur leurs transats face aux incendies de Gironde en juillet a fait le tour du monde. Et Olivier Ertzscheid en livre une très belle analyse sur son blog. Une analyse qui rejoint bien des points de ce que l’on s’apprête à évoquer. Et dans la série belle photo, on complétera l’album avec la une de Paris-Match du 13 août 2026.
Malheureusement, comme l’anthropologue Élise Boutié le souligne : Il n’y a pas de conscience écologique qui se réveille au cœur des flammes ! Ce constat ressort d’une vaste étude qu’elle a réalisée suite aux grands incendies qui ont ravagé la côte Ouest des États-Unis, de l’état de Washington à la Californie, lors de l’été 2018. Et plus particulièrement la petite ville de Paradise (27.000 habitants), entièrement rasée lors de l’incendie de Camp Fire, le feu de forêt plus meurtrier de l’histoire des U.S.A.
La conclusion de cette étude parle d’elle-même :
Après l'incendie des voix se sont élevées afin de faire entendre d'autres rapports à l'environnement forestier, mais ces dernières reproduisent le système hiérarchique et concurrentielle qui est celui de l'ontologie moderne pour laquelle la Nature est une « question » dont les humains se saisissent, un objet qu'il leur appartient de « gérer » et de « réformer ». Tandis que la catastrophe a ouvert la voix à des possibilités jusque là inenvisagées et inenvisageables, la fenêtre ainsi ouverte s'est vite refermée en étant accaparée par des initiatives qui se sont définies en termes concurrentiels les unes avec les autres. Deux ans après l'incendie de nouvelles maisons ont été construites, parfois exactement les mêmes que celles qui furent détruites, laissant peu de place pour présager un changement paradigmatique sur le haut-plateau boisé de Paradise.
Crise climatique, crise politique – Élise Boutié (2024)
La catastrophe ne change pas la relation à la nature. Celle-ci se retrouve très vite réappropriée par l’homme qui cherche des coupables, cherche à en rationaliser à nouveau la gestion et cherche à réhabiter l’espace comme il le faisait auparavant.
La catastrophe ne change pas non plus les projections sociales : les habitants de Paradise restent prisonniers d’un monde dans lequel l’accès à un certain statut social est un idéal. La seule différence vient du fait qu’en perdant leur habitat, leurs biens, certains habitants ont également perdus leurs chaînes – entendre par là les crédits qui les aliénaient – et ont pu prendre un nouveau départ. Mais un nouveau départ dans la même course :
Alors que le nouvel ordre climatique impose un nouveau rapport au quotidien, l’espace projectif de celleux qui se sentent libéré.es par lui, demeurent empreint d’une idéologie de classe dans laquelle il est primordial d’appartenir à la classe moyenne. Si l’incendie peut permettre de refaire sa vie, lorsque cette opportunité est identifiée et vécue comme telle, elle est avant tout utilisée pour asseoir un statut social. L’intersectionnalité entre lutte des classes et luttes écologiques n’a pas eu lieu.
La maison brûle. Cultiver le déni du changement climatique après un mégafeu en Californie du nord – Elise Boutié (2024)
Mise en exergue par moi-même.
☝ aparté : tiens, on rapprocherait bien ces réflexions de la lettre 15marches du copain Stéphane Schultz du 5 août dernier. Il y parle de canicule et de feux, et de la façon dont on pourrait “inverser l’été”, basculer ses valeurs traditionnellement associées au confort et à la détente à un printemps ou même un hiver devenus finalement plus cléments. L’inversion, peut-être aussi un chemin vers l’e.utopie.
📜 Ma déclaration
Alors, que faire, si la catastrophe ne nous change pas ? On pourrait interroger deux autres fictions à la recherche de clés.
Upload est signé de l’autrice fictive Camilles Picard (2026), il a en réalité été créé sous la direction de Stéphane Crozat. Ce recueil est avant tout le résultat d’un exercice d’écriture collectif imaginant un monde Solarpunk dans la forêt de Compiègne. Pour expliquer cette émergence, Upload détaille rapidement l’histoire de sociétés libres, à taille plus humaine et inspirées de la Commune de Paris, naissant un peu partout sur le territoire français, en révolte contre un État central devenu autoritaire, et dont la survivance n’était plus possible.
Mais après une dizaine d’années de ce régime, des communautés alternatives se sont autonomisées dans l’ombre d’un pouvoir trop replié sur lui-même, dans les montagnes d’abord ou au fin fond des campagnes. Et puis, en 2042, Paris a fait sécession en déclarant la Commune de Paris libre et indépendante, très vite rejointe par Marseille, Brest, et Lille, puis Grenoble et Lyon, Montpellier, Bordeaux, Strasbourg…
Upload – Camilles Picard (2026)
L’envie de prendre en main, à une échelle plus locale, sa destinée. De sortir du modèle ultracapitaliste. Et de remettre, concrètement, la question écologique au cœur du quotidien.
Upload ne se pose pas la question d’une révolution globale, mais plutôt d’un retour communautaire en réponse à un pouvoir central devenu hégémonique. En cela, il se rapproche de quelques écrits révolutionnaires et d’héritage hippie – on repensera ici à La Parabole du Semeur d’Octavia Buttler – et de pas mal d’écrits Solarpunk. Il fait penser également aux communautés auto-gérés des Furtifs d’Alain Damasio et à quelques autres imaginaires de l’isolement et de la décroissance. Comme si la transition n’était finalement plus possible qu’à une échelle modeste.
☝ aparté : hasard des lectures et des trouvailles, il fait penser également au monde décrit par Jacques Prévert dans ses Lettres des îles Baladar en 1952. Une île poétique qui chasse la dictature et le capitalisme, la remplace par l’amitié et le bon temps. Prévert, oui, le premier des Solarpunk.
Mais peut-être peut-on revenir au Eutopia de Camille Leboulanger (2022). Dans ce contexte, il est intéressant à plus d’un titre. On a déjà abondamment parlé de cette merveille dans le Cybernétruc précédent. L’univers d’Eutopia pourrait être, à date, la définition rêvée de l’eutopie. Et son émergence un modèle du genre également : la déclaration d’Antonia – “il n’y a de propriété que d’usage, etc.” –, qui cadre le monde dans lequel évoluent les protagonistes du livre, émane en fait… des habitants d’un camp de réfugiés originel qui, laissés pour compte par le reste du monde, ont décidé de créer leurs propres règles idéales. Une société voulue par une minorité qui devient, petit à petit, un modèle :
Qui étaient les gens d’Antonia ? Des prisonniers. Antonia était un camp où le pouvoir des États avait entassé, au nom des frontières – donc au nom de la propriété –, des centaines puis des milliers de personnes. Ce qu’aucun des dirigeants propriétaristes n’aurait pu prévoir, c’est que ce camp, cette prison à ciel ouvert, encadrée par des montagnes et du fil barbelé, gardée nuit et jour, deviendrait un village puis une ville. On y avait mis les Antoniens pour les oublier et c’est ce qui se passa. À la faveur de spasmes économiques et environnementaux, le pouvoir qui les avait enfermés les oublia pour de bon. Les Antoniens se retrouvèrent alors dans une situation intensément paradoxale : enfermés mais libres. Plus personne ne se souciait de leurs faits et gestes tant qu’ils ou elles ne sortaient pas, laissant la décomposition des structures propriétaristes s’accomplir.
Eutopia – Camille Leboulanger (2023)
Pas de révolution – au sens de violence –, ici. Mais une évidence qui s’étale progressivement. Pose des questions, rencontre des résistances, mais convainc, inspire, s’étend. Une histoire qui fait penser à une histoire de toilettes sèches.

Cette histoire-là, c’est celle d’un collège des Hautes-Pyrénées qui, en 2024, décide d’adopter un système de toilettes collectives sèches. On pourrait crier à la révolution, mais en fait, cette utopie hygiénique se passe sans aucun heurt. Les élèves eux-mêmes témoignent :
Ce sont des toilettes normales avec un trou au fond. C’est bizarre au début, mais finalement cela ne change rien pour nous.
Nora, collégienne de 3e interviewée par Reporterre
Comme Eutopia, les toilettes sèches sont une révolution qui s’oublie. Pas de cris d’orfraie de la part des autorités, des parents ou d’éventuels détracteurs. Pas de cris de victoire non plus de la part de la direction du collège ou de militants écologiques. Ce ne sont… que des toilettes. Comme le résume un utilisateur du réseau Mastodon en réaction à cet article : “C’est exactement à ça que ça ressemble le futur écologique. Des changements d’infrastructures et l’indifférence six mois plus tard…”
La révolution ne sera pas télévisée, ni diffusée sur les réseaux sociaux. Elle sera oubliée. En tout cas, c’est tout ce qu’on lui souhaite.
📚 Besoin de fiction
Il semblerait donc qu’à force d’exploration, on ait trouvé un cadre, une définition puis un chemin, doux, vers l’e.utopie. Mais on a peut-être oublié dans tout cela de répondre à une question : Est-ce que cela sert réellement d’écrire ces récits positifs, d’ouvrir, imaginairement, nos esprits vers des mondes meilleurs ?
🪧 aparté : on s’était déjà posé la question, quelque part, en évoquant la possibilité de narrer d’autres histoires et en explorant l’opposition entre la structure traditionnel du récit et la théorie de la Fiction-Panier d’Ursula K. Le Guinn. C’était il y a pas mal de temps, mais on y pense toujours.
Après tout, aucun livre, aussi réussi soit-il, ne propose de recette miracle vers Le Meilleur des mondes (pardon !). Et les plus belles transitions vers les matins qui chantent semblent plutôt extraites de la vraie vie. Elle sentent à plein nez la véritable Commune de Paris et quelques autres expériences d’auto-gestion et de libération communautaire piochées dans l’histoire récente. Poussées parfois un cran plus loin, mais tout de même.
Alors, si ces exemples sont finalement déjà là, devant nous, pourquoi pensons-nous encore avoir besoin de fictions pour nous guider ? Il y a peut-être deux raisons à cela… La première est portée par l’autrice Li-Cam dans une interview accordée au magazine Socialter il y a quelques semaines :
J’ai lu les rapports du GIEC et j’ai une petite passion pour les graphiques (rires). Mais qui a le temps de lire 1 000 pages ? Même les résumés – très bien faits par ailleurs – ne sont probablement pas lus par la plupart des politiques… Les récits peuvent aider à comprendre ce qui se passe, y compris des données ou des faits compliqués, comme ces rapports scientifiques. Paradoxalement, cela peut sembler étrange, mais j’ai constaté que les gens croient plus facilement la fiction que la science, que les idées pénètrent plus facilement les esprits. C’est bien simple, une belle histoire a une plus grande capacité à nous inspirer que la plus argumentée des études scientifiques.
Li-Cam
Cette inspiration, c’est le principe même du Solarpunk – exprimé notamment dans son manifeste rédigé en 2014 par le chercheur américain Adam Flynn, et accessoirement cité dans Upload : Solarpunk is about finding ways to make life more wonderful for us right now, and also for the generations that follow us.
Certains parlent de l’utilité de ces récits en invoquant la nécessité d’une imagination civique, qui aide à formaliser des futurs désirables : We define civic imagination as the capacity to imagine alternatives to current cultural, social, political, or economic conditions; one cannot change the world unless one can imagine what a better world might look like. (Civic Imagination Project). Ce que d’autres appellent encore de l’acuponcture culturelle :
L’acuponcture culturelle consiste à trouver l’énergie psychologique dans la culture et mobiliser cette énergie pour créer quelque chose de plus sain dans le monde. Dans l’acuponcture culturelle, les histoires sont la pièce maîtresse ; ce sont les histoires qui résonnent. Les histoires sont ce qui peut accroître notre imagination civique et nous permettre une certaine forme de transformation.
Les Fans – Mélanie Bourdaa citant Andrew Slack (2021)
Mais pour autant, une belle histoire pourrait-elle réellement suffire à changer le monde ? Sans doute pas. On finira donc en citant Corinne Morel-Darleux qu’on a souvent mis en avant dans ces lignes et que l’on invoquera encore. Forcément. L’autrice de souligner dans une chronique pour le magazine belge Imagine en 2024 :
L’espoir parfois démesuré placé dans ces nouveaux récits vient je crois du fait qu’on continue à chercher un truc qui n’existe pas et n’existera jamais : une baguette magique.
Et d’argumenter que les nouveaux récits, les nouveaux imaginaires, doivent s’accompagner de concret : de résistance face aux mauvais futurs, et d’alternatives – des actions préfiguratives – montrant ce qu’il est possible de vivre autrement.
La route vers l’e.utopie est belle. Mais plus encore que de se raconter, elle a besoin de se concrétiser.
Je vous laisse gamberger là-dessus ?
Publié le 05.02.2025 à 06:48
🌳 Utopie (2/3) – À la recherche de la véritable utopie | Cybernétruc #21
Cybernétruc explore nos imaginaires technologiques et numériques. À chaque édition, on divague, on digresse et peut-être même fait-on réfléchir, autour de nos cultures digitales. Vous êtes désormais 350 à lire cette aventure écrite irrégulière. Bonne lecture !
Dans le dernier Cybernétruc, il y a quelques mois déjà, on commençait à se demander ce qui constituait une utopie : la notion temporelle ? la présence d’humain ? l’effacement de la technologie ? Oui. Et non. Enfin, ça semblait un peu plus compliqué que ça. Alors aujourd’hui, on se penche sur des définitions plus raisonnées et plus critiques de l’utopie, avec quelques exemples qui nous font bien plaisir, ici ou là. Bon voyage !
💭 Bulle
C’est en 1977 que sort le troisième volume des Légendes d’aujourd’hui signé Pierre Christin – qui nous a quitté en 2024 – et Enki Bilal : La Ville qui n’existait pas. Résolument a.e.ncrée dans son époque – la crise industrielle qui touche la France depuis le milieu des années 1970 – l’album raconte une utopie : la construction d’une ville idéale.

On peut tenter un résumé grossier de cette histoire emblématique de la bande dessinée française des années 70 – les années Métal Hurlant, Futuropolis et (À Suivre) : À la mort de son père, grand patron d’un empire industriel en crise, une jeune femme décide de réorienter la fortune familiale pour le bien-être des habitants de la petite ville de Jadencourt, berceau du groupe. Son projet, c’est la construction d’une ville idéale, une ville autonome, coupée du monde, sous-cloche, dans laquelle les habitants n’ont plus de contraintes, mais n’ont plus, non plus, de projets ou d’envies. Une ville utopique qui n’est peut-être pas la solution aux malheurs provoqués par le monde et l’industrie, ni la réponse aux aspirations des hommes.
La ville qui n’existait pas est la troisième histoire imaginée par le duo Christin et Bilal à poser finalement deux questions simples : Peut-on sortir du monde ? et Est-ce réellement une solution ?
Le second volume des Légendes d’aujourd’hui – Le Vaisseau de pierre, sorti l’année précédente – faisait appel au fantastique et semblait répondre par un oui à ces deux questions. Il y avait espoir, dans cette histoire, que les villageois bretons qui fuyaient un lourd projet d’investissement touristico-immobilier puissent refaire communauté à l’autre bout de la terre – je vous laisse découvrir comment – et démarrer une nouvelle histoire loin de l’emprise du capitalisme et des hommes d’affaires. Fuir. Recréer un communauté à taille humaine. Deux des conditions, semble-t-il, de l’utopie. On va y revenir.
🔄 Aparté. Au passage, la relecture de La Ville… m’a d’ailleurs fait comprendre ce qui me gênait, finalement, dans La Parabole du Semeur d’Octavia E. Buttler : le fait qu’elle soit, elle aussi, l’histoire d’une fuite et d’un isolement du monde. Justifié par son horreur, soit. Mais une fuite, tout de même. Promis, on y revient.
Dans La ville qui n’existait pas, l’espoir semble lui avoir disparu. L’échappatoire que devait être la ville idéale – ville qui n’a d’ailleurs pas de nom, puisque… qu’elle n’existe pas – ne semble pas fonctionner. Si certains des anciens habitants de Jadencourt se satisfont du lieu, les personnages – difficile de parler de héros – que le lecteur suit depuis le début l’album fuient le dôme de verre recouvrant symboliquement la ville nouvelle. L’utopie a un prix : « Bah, avoue l’un des protagonistes en quittant la ville, je supporte plus tout ça. On a obtenu des avantages formidables […] mais la fête permanente c’est pas comme je croyais… Tout le monde fait semblant que ça marche au poil, et tout le monde se fait chier, cloîtré sous ce foutu dôme. »
Cette ville qui n’existe pas reste, sur la case finale de l’album, un endroit en dehors, isolé du monde. Un rêve ?
🔄 Aparté. Pour mieux comprendre la non-existence de cette ville, un détail de lecture qui ne m’a sauté à l’œil que récemment, après des dizaines de lectures de l’album : dans les codes de son dessin, ce qui relève du rêve est représenté dans des cases à coins arrondis. La case finale de l’album, représentant la ville sous globe est justement dessinée avec des coins… arrondis. Alors que ses représentations précédentes étaient faites dans des cases à coins carrés, fermement a.e.ncrées dans la réalité.
Le héro – l'homme sans nom – et le lecteur quittant cette ville qui n'existe pas, celle-ci cesse donc, cette fois définitivement, d'appartenir au monde. Elle n'est plus qu'un rêve. Une illusion. Comme toute utopie. Jusque dans la forme même du récit. Rhoooôô !
🌳 Utopie

Cest qu’une utopie est, par définition, un lieu qui n’existe pas, Wikipedia nous rappelant les origines du terme : mot forgé par l'écrivain anglais Thomas More, titre de son livre L'Utopie, du grec οὐ-τόπος / ou-tópos, « en aucun lieu ». De l’origine littéraire et imaginaire du terme, l’encyclopédie en ligne complète encore :
L’utopie […] est une représentation d'une société idéale, opposée aux sociétés réelles imparfaites. C'est un genre d'apologue qui se traduit, dans les écrits, par un régime politique idéal (qui gouvernerait parfaitement les hommes), une société parfaite (sans injustice […]) ou encore une communauté d'individus vivant heureux et en harmonie, souvent écrites pour dénoncer les injustices et dérives de leurs temps.
Wikipedia - Utopie
Pas étonnant donc que la ville imaginée, décrite, construite par Pierre Christin et Enki Bilal soit une ville qui n’existe pas : elle est une utopie, une fable. Pas un mode d’emploi. Mais est-elle pour autant une dénonciation – comme le veut la définition de la Wikipedia – des injustices et des dérives qui sévissent après les crash pétroliers des années 70 et l’écroulement des 30 Glorieuses ?
En 1985, la chercheuse québécoise Catherine Saouter-Caya publie dans la revue Canadian Woman Studies un article intitulé Pour ou contre l’utopie : la réponse des protagonistes de la B.D. utopique. Elle y décortique plusieurs titres de la bande dessinée francophone utopique parus les années précédentes, dont La ville qui n’existait pas et Le vaisseau de pierre de Christin et Bilal, et La balade du bout du monde de Makyo et Laurent Vicomte. Trois récits utopiques mettant en scène une vision fantasmée de la société, confrontée chaque fois au monde réel.
La critique du genre y est acerbe. Parlant de La Ville…, l’article conclut sont analyse de ce récit d’un :
[…] l’utopie est la mise en route d’un projet radicalement autre mais illusoire. L’utopie n’est qu’une théorie. Quand elle est concrétisée, le modèle social qu’elle produit n’est pas plus satisfaisant que le système originellement contesté.
Bilan que ne nient pas certains des protagonistes de l’histoire en quittant la cité dans les dernières pages de l’album. Catherine Saouter-Caya va plus loin encore en assimilant l’utopie présentée dans ses albums à une fuite, et donc à un projet voué à l’échec :
Le contexte sociohistorique dans lequel s’élabore chacun des projets n’a que peu de poids. Il est évoqué pour justifier les motifs de la réalisation utopique mais il n’intervient pas comme un protagoniste détenant un pouvoir et qui devrait avoir, en toute logique, une action spectaculaire pour s’opposer à la subversion. C’est que, du dire des auteurs, l’utopie n’est pas subversive. Elle est une fuite, un abandon du terrain de lutte, au sens propre comme au sens figuré.
Et d’aller même plus loin, concluant dans son article qu’en refusant le caractère subversif que l’utopie, en tant que genre littéraire, contient potentiellement, les auteurs refusent les moyens de chercher une alternative. La ville qui n’existe pas, par son portrait finalement assez fidèle d’une ville industrielle du nord de la France en crise, est peut-être une dénonciation du monde actuel et de la misère qu’il provoque. En proposant la fuite comme seule issue – et l’échec de cette fuite, l’isolement du monde – elle n’est finalement qu’un aveu d’impuissance, qu’un constat amer. Ni un combat, ni un espoir. Et de fait, l’utopie dessinée par Christin et Bilal perd doucement – toujours d’après Catherine Saouter-Caya – sa dimension politique. Voire de sa dimension utopique.
Il est vrai qu’en cette période d’alors, de crise capitaliste, de bandes dessinées sombres à-la-Métal-Hurlant et de préhistoire du Cyberpunk, la contre-utopie – on ne dit pas encore, ou alors très peu dystopie – a le vent en poupe. Et ce, malgré son caractère foncièrement statique, sinon même réactionnaire que souligne, toujours, Catherine Saouter Caya. La ville… date d’une époque où la SF se teinte doucement d’un noir qui culminera avec le Blade Runner de Ridley Scott, après une période blanche, pas forcément plus utopique, qui était celle du 2001, l’Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick et du THX-1138 de Georges Lucas. Les SF rouges et vertes viendront plus tard.
🔄 Aparté. Oui, on a toujours en tête d’étudier, quelque part, les couleurs de l’intelligence artificielle et la façon dont les palettes de robots et autres assistants personnels influent sur notre perception de ces outils. C’est primaire – comme les couleurs – mais ça pourrait s’avérer terriblement intéressant.
Mais je m’égare. Revenons à l’utopie.
✨ Utopie ?
En fait, il faudrait avoir sous la main une définition renouvelée de l’utopie pour s’y retrouver. Depuis l’invention du continent rêvé d’Utopia par Thomas Moore, la question de cette définition occupe pas mal de monde : Est-elle réellement un mode d’emploi pour soigner les malheurs du monde ? Est-elle la description d’un monde seulement souhaitable ? Envisageable ? Réalisable ? De toute évidence, non.
Les travaux de l’écrivain roumain Corin Braga peuvent sans doute nous éclairer. Revenant sur la succession d’analyses et de définitions des utopies – utopies au sens cette fois de “lieux imaginaires”, souhaitables ou non – partagées au fil du temps, il propose une grille de lecture assez claire de celles-ci sous quatre terminologies : Utopie, Eutopie, Dystopie et Anti-Utopie :
Utopie : “Virtuel positif impossible”, construction utopique “fantastique”, métaphysique, qui fait le saut dans l’incroyable, dans l’extraordinaire.
Eutopie : “Virtuel positif possible”, construction utopiste “réaliste”, mimétique, qui donne la sensation de vraisemblance et de plausibilité.
Dystopie : “Virtuel négatif possible”, une cité, un royaume certes négatif, mais possible dans les limites de la vraisemblance.
Anti-utopie : “Virtuel négatif impossible”, une fiction qui donne une impression absurde et cauchemardesque, sans cesser d’être pour cela tout aussi inquiétante.
Voilà qui éclaire peut-être la lecture qu’a Catherine Saouter Cava de cette ville qui n’existe pas. Qui en permet peut-être même deux lectures :
Pour les anciens habitants de Jadencourt, pour ceux en tout cas qui décident à la fin de l’album de quitter la ville sous cloche, celle-ci est une utopie, une expérience de pensée fantastique, métaphysique. Une ville qui, pour eux, n’existe pas/plus. Ils n’y reviendront jamais. Ce qui explique, bien entendu, la forme de cette case finale de l’album, arrondie.
Pour le lecteur de l’album, La ville qui n’existait pas devient elle une anti-utopie : un monde de fiction dont le déroulé devient, dans les pages finales, absurde et cauchemardesque tant il manque d’humanité, tant il ne prend plus en compte ce qu’est finalement la nature humaine.
En extrapolant et pour en revenir à ce que l’on évoquait dans la lettre précédente : la différence entre l’utopie et l’eutopie - puisque c’est l’axe qui nous intéresse - pourrait simplement être la négation, ou le gommage, de la nature humaine : un univers de fiction serait utopique si les humains qui le peuplent ne souffraient d’aucun défaut et d’aucun conflit, eutopique si les travers de l’homme – ses vices, sa colère, ses conflits en somme – restent présents même si l’environnement dans lequel il évolue tend vers le meilleur.
L’essayiste américain Jeremy Rifkin, dont les écrits sont certes critiquables, écrivait dans sa Nouvelle Société du Coût Marginal Zéro en 2014 quelque chose qui s’approchait de cette idée : une société utopique n’est pas souhaitable, car elle nie la nature, l’empathie humaine.
On n'a aucun besoin d'empathie au paradis, et elle n'a pas sa place en Utopie, car dans ces espaces d'outre-monde il n'y a ni douleurs ni souffrances, ni fragilités ni échecs, seulement la perfection et l'immortalité. Vivre parmi nos semblables dans une civilisation empathique, c'est nous aider les uns les autres et, à travers notre compassion, reconnaître la réalité de notre existence temporaire en célébrant mutuellement nos luttes pour s'épanouir dans un monde imparfait. Qui peut douter un seul instant que nos moments les plus heureux soient toujours, sans l'ombre d'un doute, les plus empathiques ?
Jeremy Rifkin – La Nouvelle Société du Coût Marginal Zéro (2014)
Ce dont nous aurions besoin ne sont donc pas des utopies, mais des eutopies. Car elles ne nient pas notre nature humaine. Ce qui tombe extrêmement bien.
🔄 Aparté. Pour en finir avec Braga, celui-ci précise au passage que le mot “Utopie” reste de toutes façons un terme générique désignant un lieu qui n’existe pas – ce non lieu, u-topia, dont parlait la définition de la Wikipedia – et qu’une dystopie est avant tout une utopie négative. Histoire d’embrouiller un peu plus les choses.
🌍 Eutopie !
Revenons donc à la fiction.
Difficile, arrivé à ce stade, de ne pas parle d’Eutopia, le roman de Camille Leboulanger paru en 2022 et dont à propos duquel la sphère SF française ne tarit pas d’éloges. Difficile également de résumer ce pavé de 600 pages dont la lecture passe tout de même comme une lettre – au tarif livre et brochure – à la Poste.
Faisons simple : Eutopia relate la vie d’Umo, né sur notre Terre dans un futur lointain, des années après la “Déclaration d’Antonia” :
Selon la Déclaration d’Antonia, il n’y a de propriété que d’usage. Chaque être humain est libre et maître en son travail ; le sol, l’air, l’eau, les animaux et les plantes ne sont pas des ressources. Et le monde est un bon endroit où vivre, si tant est qu’on se donne la possibilité de le construire ensemble. (texte provenant du site de l’éditeur, Argyll)
Je n’entrerai pas ici dans la description détaillée de ce monde eutopique. Vous y gagnerez bien plus à le découvrir par vous même. Mais la grande force de cette histoire, contrairement à certains récits utopiques – parmi lesquels certains récits solarpunk dont j’ai déjà parlé ici ou là – est qu’elle ne laisse de côté ni le comment de cette transition vers un monde idéal – chuuut! je ne spoile pas, mais on reviendra sans doute sur ce sujet dans le troisième épisode de cette lettre –, ni la réelle nature humaine de ses personnages. Ceux-ci souffrent, sont en colère, frustrés parfois et vivent eux aussi d’importants combats intérieurs, à l’instar de Gob niant le monde idyllique dans lequel chacun semble vivre :
Comme leur vie devait être simple ! Comme ce devait être bon, le malheur ! Comme cela devait être rassurant d'avoir quelque chose contre quoi lutter, se battre, quelque chose d'autre que des sourires compréhensifs et l'assurance toujours renouvelée que j'étais libre de tout, à l'exception de la seule chose qui comptait à mes yeux !
Camille Leboulanger – Eutopia (2022)
Car elle est nécessaire, cette colère, elles sont nécessaires ces frustrations, pour finalement construire une eutopie dans laquelle l’on peut réellement se projeter. Porter un récit et porter une envie. Elle est le reflet, dans la fiction, de notre propre humanité.
Mais une colère, ce n’est pas forcément un conflit – sinon intérieur –, et ce n’est surtout pas un ennemi. On retouche ici à plusieurs choses que l’on a, encore une fois, évoqué ici-même : la fiction-panier d’Ursula K. Le Guin, ou la tendresse du regard de Jacques Tati. Loin de l’apologie des discours dystopique et de son combat permanent contre le pouvoir et son injustice, le monde rêvé de l’eutopie est peut-être celui où se révèle le plus l’humanité de tous les personnages, ennemis supposés compris, et où cette révélation arase, efface les conflits. Comme ce feu d’artifice involontaire à la fin du Reine de plastique, Reine de cœur de Dean Whitlock publié dans le n°86 de la revue Galaxies SF, dans lequel les autres, les méchants, les envahisseurs se révèlent finalement être eux aussi des humains, comme nous.
« Merci ! dit-elle. Merci ! C’était si joli ! Tous les autres nous ont hurlé dessus et jeté des cailloux. »
La femme qui avait crié rattrapa sa fille – c’était sa fille, Lucie le savait à la manière dont elle avait crié – et, posant la main sur son épaule, ajouta d’une toute petite voix effrayée « C’est vrai. Vous êtes les seuls à nous avoir accueillis avec un feu d’artifice plutôt qu’avec des coups de feu. »
😢 Malheurs ?
Loin de la valorisation, à outrance donc, du conflit, on penserait finalement que ce qui fait la différence entre une belle et une moins belle histoire, mais surtout entre un futur enviable ou non, c’est justement le confliet, le malheur. En tout cas, le dosage de ce malheur : trop grand, il devient dystopique, cauchemardesque et ne réclame que des héros ; absent, il devient utopique, et sinon absurde au moins un peu effrayant tant il nie notre nature profonde, notre humanité ; à taille humaine, il devient finalement normal, rassurant, enviable, projetable.

On s’est posé il y a longtemps de ce que pouvait être une sorte de Normalpunk, loin des conurbs de William Gibson, une sorte de cyberpunk de la ville nouvelle française, la dystopies d’un Bussy-Saint-Georges, un Serris ou d’un Villeneuve d’Ascq. C’est peut-être, à beaucoup de bémols près, ce paysage là qui englobe le mieux l’eutopie, le futur enviable. Ni la ville connectée rêvée, ni le retour à la communauté de Christin, Bilal et Octavia E. Butler. Seulement, la taille humaine.
Et puis, comme le disait Léon Tolstoï en incipit de son Anna Karénine, un histoire tient au malheur – ou à tout le moins à l’humanité – que l’on y met : Toutes les familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa façon.
Reste seulement à savoir en quoi, avec cet équilibre de souhaitable, de malheur et d’humain, cette eutopie que l’on à envie d’écrire et de lire, serait utile. Mais ça, ça sera pour une prochaine fois.
Je vous laisse gamberger là-dessus ?
Publié le 10.10.2024 à 07:43
👩🚀 Utopie (1/3) – La place de l’humain | Cybernetruc #20
Cybernétruc explore nos imaginaires technologiques et numériques. À chaque édition, on divague, on digresse et peut-être fait-on réfléchir, autour de nos cultures digitales. Vous êtes désormais 340 à lire cette aventure écrite. Bonne lecture !
Et une fois n’est pas coutume, même si les explorations de Cybernétruc sont toujours ouvertes, on va assumer cette fois d’entamer une réflexion en trois actes autour de l’utopie, des projections du futur et de la façon dont se mettent en scène les imaginaires “positifs”. Sujet qu’on effleure déjà depuis quelques numéros par ici. Premier épisode de cette série dessinant les contours de l’Utopie donc. C’est parti !
Cela commence cette fois par une campagne de publicité, et cela dérive comme souvent vers des imaginaires : ceux de la ville, ceux de la nostalgie – ou en tout cas qu’on présente comme tel –, ceux de la technologie bien entendu et ceux de la fiction. Et cela revient sur cette question centrale. Cruciale. Quel équilibre faut-il pour créer, réellement, un futur positif ?
📰 Humanité
C’est l’agence de communication Josiane qui a conçu la campagne publicitaire de rentrée du journal l’Humanité, réinterprétant à sa façon le bon vieux slogan du titre : On aura toujours besoin de l’Humanité.
Les créations inspirées par ce slogan sont au nombre de quatre. Leur design – même si l’agence se défend de les avoir confiées à des humains – est clairement inspiré de l’esthétique molle des intelligences artificielles génératives, quelque part entre la couverture d’un Fleuve-Noir Anticipation (seconde édition) et la pochette d’un album de rock progressif britannique des années 70. Une esthétique IA assez plate et banale dans le monde actuel de la création.
Une première création présente un astronaute, en belle combinaison de la NASA, posant sur le sol rouge de Mars un drapeau orné du slogan “Égalité sur Mars”. Derrière lui se dresse une armée d’autres cosmonautes, qu’on imagine eux aussi mobilisés dans la lutte sociale, combattant la domination d’un capitalisme martien implacable et insensible. Certaines choses ne changent pas. Another planet, same fight. La création est accompagnée de ce slogan : Où la lutte sociale ira, on ira !
Les autres créations de la campagne, destinée à l’affichage et aux supports digitaux, sont du même acabit. Un homme politique en costume – oui, un homme bien entendu – semble débattre avec un robot lors de l’élection présidentielle de 2089 : Où la politique ira, on ira ! Un sommet mondial, la COP 126, se déroule dans une station spatiale agrémentée d’écrans holographiques, loin au-dessus de la Terre : Où l’écologie ira, on ira ! Enfin, une petite fille, dans les ruines d’un pays en guerre, offre à un gigantesque robot une fleur dans une pose qui n’est pas sans rappeler l’iconique photo de Marc Riboud : Où le combat pour la paix ira, on ira !
Au-delà de nous mettre en tête, au choix, une chanson de Joe Dassin ou une de Jean-Jacques Goldman, ces créations mettent également en branle quelques réflexions sur les imaginaires qu’elles mobilisent.
⚔ Progrès
La première question, c’est celle du combat.
On a abordé ce sujet, déjà, dans Cybernétruc : ne peut-on promettre une – bonne – histoire QUE si l’on promet un combat ? Est-il nécessaire de se projeter dans l’opposition, l’altérité, pour faire rêver les gens ? Nos imaginaires ne peuvent-ils être QUE guerriers et chasseurs ?
On ne va pas redétailler les thèses et les idées d’Ursula K. Le Guinn, même si on en a très envie. Dans le contexte de cette campagne, la question est de toutes façons légèrement biaisée. Biaisée par l’annonceur même de ces créations : l’Humanité. Un journal de combat, si l’on peut le désigner ainsi. Ce que promet l’Humanité, c’est de faire entendre la voix des pauvres, des opprimés, des sans-voix justement, face à un monde de plus en plus capitaliste, pollué, violent… Et de continuer à faire entendre cette voix aussi longtemps que cela s’avèrera nécessaire. : même en 2089, même lors de la Cop 126, même sur Mars.
Pour exprimer cette promesse de combat, il est bien entendu indispensable de dépeindre un environnement violent, oppressant, auquel on s’oppose et dans lequel ce combat reste nécessaire. Vital même.
Seulement, voilà.
La promesse de combat portée par ces affiches semble être… un aveu de défaite.
S’il est toujours besoin de l’Humanité pour porter ses combats face aux robots et aux exploitants de la planète Mars, c’est peut-être que… les combats précédents n’ont pas tous été gagnés. Non, l’égalité, même une fois Mars conquise, ne sera pas acquise. Oui, il sera toujours nécessaire en 2121 – année de la COP 126 si mes calculs sont bons – de se réunir pour agir à la préservation de la Terre. Oui, la guerre existera toujours, même quand les robots auront apparence humaine et autonomie. On aura toujours besoin de l’Humanité, car l’humanité elle-même aura finalement fait peu de progrès.
Enfin, peu de progrès… Dans la vision partagée par Josiane, la technologie est partout : des robots se présentent à l’élection présidentielle, l’humain à conquis Mars et les sommets politiques ont lieu dans l’espace. La pente technophile, et surtout terriblement prédatrice sur le plan écologique, que nous suivons aujourd’hui, nous la suivrons a priori encore dans les 100 ans à venir ! Et ce malgré les cris d’alarme quant aux émissions de CO₂ et malgré les alertes quant à la consommation d’eau et d’électricité des datacenters que pousse le journal l‘Humanité lui-même, aujourd’hui même.
Nous voilà loin. Très loin, des lendemains qui chantent.
🏙 Espoir
Ce que l’on peut reprocher à la campagne imaginée par l’agence Josiane, c’est justement… son manque d’imagination. En mettant en scène colonisation spatiale et guerre robotisée, cette campagne surfe sur des imaginaires majoritaires. Ceux portés à la fois par la science-fiction depuis bientôt une centaine d’années – et emprunts d’une certaine nostalgie, comme on l’évoquait ici-même il y a quelques mois – et promus par les visionnaires de la Silicon Valley. Des imaginaires technophiles qui semblent inéluctables. Des imaginaires qu’elle, enfin que le journal l’Humanité combat me direz-vous ? Oui, si on revient à cette position de la fiction qui veut que l’on n’existe finalement pas quand on n’a ni ennemi à combattre, ni Everest à gravir.
Il y a quelques semaines, les copains de l’agence d’urbanisme dixit.net, et notamment Camille Tabart, mettaient en avant dans leur lettre hebdomadaire un ouvrage signé Sonia Lavadinho, Pascal Le Brun-Cordier et Yves Winkin : La Ville Relationnelle (édition Apogée), décrivant sept trajectoires possibles du milieu urbain, “fondées sur la qualité de la relation à soi-même, aux autres et aux Vivants”. Des imaginaires du milieu urbain parmi lesquels la ville comestible que dixit.net a choisi de mettre en avant :
Il s’agit de transformer nos villes en lieux de production, non seulement pour subvenir aux besoins des citoyens et renforcer l’autonomie urbaine, mais surtout pour recréer des liens essentiels : avec la nature, avec les autres, et avec soi-même.
En effet, créer des fermes urbaines, des jardins potagers, des vergers ou encore des haies nourricières, favorise les rencontres, discussions et autres échanges entre les consommateurs et les producteurs, mais aussi entre voisins. C’est aussi l’occasion pour les citadins de développer un nouveau rapport avec la nature, qui soit plus régulier mais aussi plus sensible. Jardiner est une activité qui fait appel à nos sens : observer les plants grandir, toucher la terre, sentir l’odeur de la menthe, ou encore gouter les tomates fraichement cueillies. Ce rapport sensible est un moyen de se reconnecter à soi-même, de prendre le temps d’être dans l’instant présent.
Camille Tabart - La ville comestible (lettre dixit.net du 11 sept. 2024)
Un imaginaire positif ?
Oui. Les travaux des urbanistes, tels que ceux relayés par La Ville Relationnelle flirtent en fait avec la prospective, cette science qui choisit parmi les scénarios un futur possible et souhaitable. Tout l’enjeu de l’exercice étant là : décrire le souhaitable. Et bien souvent, par opposition aux visions cauchemardesque vendues par la majorité de la science-fiction – et par la campagne de l’Humanité – ce souhaitable rime avec humain. Camille Tabart l’évoque à demi-mots : la ville comestible quelle commente favorise les rencontres, elle permet de se retrouver ensemble autour d’un repas lors d’un moment de convivialité : en famille, entre amis, entre voisins. On est loin du fantasme technologique, on assiste au retour – mais a-t-il jamais disparu – du fantasme humain.
🚲 Hu-lot
Actualité personnelle oblige, on ressortirait volontiers, et ferait des parallèles avec, d’autres imaginaires forts. Dont certains bien français, tels ceux de la ville de Jacques Tati.
La vie, c'est très drôle, si on prend le temps de regarder.
Jacques Tati
On se trompe souvent en qualifiant les créations du réalisateur de Mon Oncle de nostalgiques et jouant sur l’antagonisme entre un monde passé, artisanal et un monde futur, plus technologique. Aimer Tati, ce serait regretter les années cinquante et renoncer au progrès.
La question soulevée par des films comme Playtime ou Trafic n’est pourtant pas là, elle est avant tout sur la place que laisse à l’humain – à sa créativité, son humour, sa capacité à l’improvisation… et surtout son contact – cette technologie. Si Jacques Tati joue sur un antagonisme, c’est celui qui existe entre un monde dans lequel se nouent naturellement les relations humaines – avec sa logeuse ou le voisin – et un monde où celles-ci n’existent plus car chacun est devant son poste de télévision. À sa façon, quand il décrit la société moderne, Tati dépeint le monde du silence. Un monde sans dialogue – celui de Playtime.
Il ne renonce pas pour autant à la technologie, il dénonce simplement son dogme et la façon dont elle cherche à enserrer et contraindre l’humain – à l’isoler et à le faire taire aussi –, préférant à cette contrainte le moment où au contraire, l’humain se joue des codes imposés par les objets, comme il retourne un canapé pour en faire une couche plus confortable.
Le monde Tati est un monde où l’homme / la femme / l’enfant prévaut sur l’objet. Simplement.
👫 Hu-main
Tout ça pour dire que l’on se trompe peut-être en opposant à l’imaginaire technologique celui des amish. L’opposé de l’imaginaire technologique, ne serait-ce pas simplement l’imaginaire humain ?
C’est peut-être sur cette seule lecture que l’on peut finalement distinguer les futurs enviables des futurs dystopiques. La question n’étant pas tant de faire de cet imaginaire humain un imaginaire de combat, mais plutôt un imaginaire de la convivialité.
J’appelle conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil.
Ivan Illich - La Convivialité (1973)
Reprendre en main les outils, reprendre la main face à la technologie. C’est peut-être ce qu’il manque à la campagne de promotion de l’Humanité dont on parlait en début de newsletter : de la convivialité, de… l’humanité. Rares sont les humains dans ces représentations, plus rares encore les relations humaines. C’est ce qu’il manque – à raison – dans ces univers Cyberpunk qui dénoncent le futur : de la convivialité. Leur propos étant bien entendu l’effacement de l’humain derrière la technologie et le capitalisme. Et le combat pour remettre l’humain au cœur du monde.
🔄 Aparté. On pensera à Matrix, oui.
Mais on se souviendra surtout du happy-end du Ready Player One de Steven Spielberg : ici, la victoire n’est pas dans la destruction de l’OASIS, mais la reprise de contrôle de l’être humain sur cet environnement virtuel. Le pouvoir qu’il se donne de mettre entre parenthèse cette réalité alternative un ou deux jours par semaine. De chercher un équilibre entre relations humaines et technologiques. Oui, oui, on va y revenir.
Cette convivialité, c’est étrangement ce qu’il manque, parfois, aux univers et aux imaginaires solarpunk et low tech, surtout quand ceux-ci restent attachés à l’expérience techn.olog.ique seule. Car oui, un futur, même décroissant et responsable, peut rester désincarné et oublier de remettre l’humain et la convivialité au cœur de l’expérience qu’il prome(u)t. Et pourtant…
Intégrer l’humain, c’est ce que font les architectes et les photographes quand ils présentent un projet ou documentent un bâtiment : l’humain magnifie, l’humain projette, l’humain partage et propage l’expérience. Tout le monde commence à le comprendre, l’humain est bien le cœur de la représentation d’un imaginaire désirable :
D’ailleurs, nos couvertures faisaient le pari de ne montrer que des photos d’objets techniques afin de rompre avec la logique de la “personnalité en couverture” façon magazine de mode. Mais cela donnait parfois une impression de nature morte. Tout ceci manquait un peu d’âme, de cœur, vous ne trouviez pas ? Nous avons donc opté pour des couvertures plus vivantes…
Jacques Tibéri - Low Tech Journal n°14 (juillet 2024)
⛺ Effacement
Remettre de l’humain ? OK, d’accord ! Mais quid alors de la technologie ? Parce que si promettre un monde sans humain est assez… déprimant, promettre un monde sans technologie est pour le moins… nostalgique.
Marrant comme quand on dit aux gens qu'un effondrement pourrait nous empêcher de conserver un Internet rapide et permanent, ils imaginent toujours un retour à l'âge des cavernes.
En 1990, on n'avait pas d'Internet rapide et permanent et ce n'était pas l'âge des cavernes, même pas le Moyen Âge.
Stéphane Bortzmeyer sur Mastodon (04/10/2024)
Gommer entièrement la technologie des représentations du futur présente en fait deux problèmes. C’est d’abord effacer un peu trop simplement la réalité actuelle – comme l’explique Stéphane Bortzmeyer, il ne s’agit pas de retourner au Moyen-Âge ou à l’âge des cavernes. Il est aujourd’hui peu probable que l’humanité revienne, à courte échéance, à l’âge d’avant l’électricité. D’une part, les connaissances restent… Et d’autre parts, si l’effondrement est vraiment, vraiment global et violent, eh bien… l’électricité sera sans doute le cadet de nos soucis et tout ce petit discours sur l’utopie n’aura de toutes façons plus aucun intérêt.
🔄 Aparté. Tiens, il faudrait peut-être faire un Cybernétruc autour de la thématique de l’électricité à l’occasion, entre les vues satellites de la Caroline après le passage de l’ouragan Helene et les demandes de réouverture de la centrale de Three Miles Island par Microsoft pour alimenter ses datacenters et son intelligence artificielle. Mmmh, ça se réfléchit.
Mais gommer la technologie, c’est surtout servir un imaginaire lui aussi nostalgique. Un imaginaire qui n’est ni une projection dans l’avenir, ni réellement un retour en arrière, mais plutôt une version figée d’un présent fantasmé. Presque la définition d’une utopie. Et c’est ce que je vous propose d’explorer dans le prochain opus de Cybernétruc.
En attendant, je vous laisse gamberger sur tout ça ?
Publié le 10.09.2024 à 07:50
🌎 Cyberculture | Cybernetruc #19
Cybernetruc explore nos imaginaires technologiques et numériques. À chaque édition, on divague, on digresse et peut-être fait-on réfléchir, autour de nos cultures digitales. Vous êtes désormais plus de trois cents trente – wahoo! –à lire cette aventure écrite. Bonne lecture !
Cela débute, comme souvent, par une lecture. Et cela se prolonge, comme toujours, avec une tonne de questions. La question, notamment, de ce qu’est devenue la cyberculture et derrière tout cela, celle de la place de la technologie dans notre vie, dans la fiction et dans l’espèce de projection mixte qu’est aujourd’hui le monde digital.
🚑 Accident
Mais, oui. Cela débute par une lecture. En 1973, J.G. Ballard [📄], auteur de science-fiction et d’anticipation britannique, publie Crash [📖]. Un roman qui fait scandale et qui va en même temps devenir fondateur pour toute une génération d’artistes et d’écrivains.
Crash, pour faire rapide, c’est l’histoire d’individus qui, dans la société mécanisée des sixties et seventies, fantasment et fétichisent l’automobile… et les accidents de la route. Mais attention, il ne s’agit pas tant pour eux d’observer les tragédies qui ont lieu sur les rampes d’accès aux voies rapides, il s’agit également d’y prendre part. L’accident n’est pas qu’un fantasme, c’est un acte sexuel à part entière. Voire l’acte sexuel ultime, final, définitif. La mort dans une collision, un orgasme absolu. L’automobile devient alors une extension – sensuelle, sexuelle, mais cérébrale aussi – de soi-même. Son acier, ses plastiques, ses cuirs et ses matières synthétiques, une autre part de son propre corps, ou du corps de l’autre.
Crash est étrange, à la fois terriblement fascinant et malaisant. Hypnotisant et gênant. La légende [📄] veut que l’un des éditeurs auquel son manuscrit a été envoyé ait émis ce jugement définitif sur J.G. Ballard : “This author is beyond psychiatric help. Do Not Publish!”. Le livre sortira tout de même, et connaîtra un important succès. Il fera – on y reviendra sans doute – l’objet d’une adaptation par David Cronenberg [🎥] en 1996.
🔄 Aparté. Dès 1970, J.G. Ballard évoque déjà son roman à venir dans un court-métrage réalisé par Harley Cokeliss et intitulé… Crash! [🎥] Le roman est alors en gestation. Ballard y résume à la fois la passion, la relation ambigüe qui nous lie à l’automobile et l’effet de la société de consommation sur la psyché humaine, la façon dont cette société des biens fictionnalise en quelques sorte nos vies : “It seems to me that we have to regard everything in the world around us as fictional, as if we were living in an enormous novel.” Le court-métrage est alors diffusé par la BBC.
Crash est pourtant incroyablement juste. Non pas dans sa façon de transposer le fantasme sexuel dans le monde automobile – enfin, pas pour tout le monde j’espère 😓 – mais dans sa façon de faire de l’objet automobile le centre de la vie de ses héros : de transformer un objet – aussi banal et mécanique soit-il – en une obsession, un fétiche ultime, le prisme de lecture unique d’une vie.
D’opérer, quelque part, une fusion entre l’homme et la machine.
🔄 Aparté. Sans grand rapport, si ce n’est la concordance temporelle de mes lectures, on pensera quand même un peu à Georges Perec [📄] – il faut penser plus souvent à Georges Perec – et à la façon dont les objets deviennent, non pas un fétiche, mais le centre d’une vie dans son premier roman Les Choses – Une histoire des années soixante [📖].
On ne parle pas ici de fétichisme – en tout cas pas au même sens que chez J.G. Ballard – si ce n’est à la limite de fétichisme lié à la consommation. On parle de représentation. Ce qui, finalement, ne rentre pas si mal dans le propos. Au passage, existe-t-il quelque part une oeuvre faisant explicitement le lien entre consommation (pas argent, pas richesse, consommation) et sexualité ? Je m’interroge.
🤖 Cyberpunk
Le fusion de l’homme et de la machine donc.
Les auteurs du mouvement cyberpunk [📄] – si l’on peut parler de mouvement – n’ont jamais caché l’influence qu’a eu J.G. Ballard sur leur univers. L’auteur britannique fait d’ailleurs partie des références citées par l’un des fondateurs du genre : Bruce Sterling. Ils n’ont jamais caché non plus leur fascination pour cette question de la fusion de l’homme et de la machine. Crash fait clairement partie des lectures fondatrices du groupe.
Le cyberpunk est un rêve – ou un cauchemar, bienvenue à tous les points de vue – d’extension de l’humain par la machine, et un imaginaire construit autour de l’ensemble des dérives que l’omniprésence de la technologie peut engendrer : existence de robots conscients, domination de la société par l’industrie technologique, urbanisation galopante et disparition de la nature, fichage et dictature technologique, etc. “Toute ressemblance…”
En cela, le cyberpunk se pose à la fois comme un héritier de la science-fiction classique – comprendre celle d’avant Philip K. Dick, Bruce Sterling et William Gibson – et comme miroir d’une époque touchée par la crise économique et les réponses politiques, parfois violentes, à celle-ci. Le cyber- du cyberpunk, c’est cet héritage fictionnel et technologique, le -punk, c’est le terreau social de l’époque qui l’a vu naître.
Il manque encore une troisième composante pour réellement définir le cyberpunk : c’est le psychédélisme et la culture californienne des sixties. Alors que souvent, la science-fiction classique s’attachait à décrire avant tout les extensions du corps – les voyages dans l’espace qui sont la grande thématique de la SF des années 50 sont avant tout une expansion de la capacité de déplacement et d’exploration de l’espèce humaine, et pas un changement de sa psychologie – le cyberpunk va explorer comment la technologie peut augmenter, altérer, modifier l’intelligence et l’esprit humain. La thématique n’est pas entièrement nouvelle, mais elle prend une dimension alors inédite dans le sillage d’auteurs comme Philip K. Dick [📄] et dans la façon dont des icônes de la contre-culture des années 60 – Timothy Leary, Stewart Brand [📖] et pas mal des derniers représentant de la Beat generation, surtout William S. Burroughs – vont s’approprier la culture technologique.
🔄 Aparté. Le hors-série L’histoire du cyberpunk [📖] des éditions Pix’n Love, écrit par Raphaël Lucas, et paru en 2020 résume très bien les liens qui unissent à la fin des années 70 / début des années 80 les quelques auteurs cyberpunk débutants et ce qui reste alors des communautés Beat et psychédélique. Si le livre est avant tout orienté autour de l’histoire des jeux vidéos – sortie en 2020 de Cyberpunk 2077 oblige – il reste une très bonne introduction à l’histoire du mouvement.
Avec le cyberpunk, les expériences menées avec le LSD et d’autres psychotropes – difficile de ne pas citer ici Aldous Huxley et son trip à la mescaline dans les Portes de la Perception [📖], tant son influence est forte dans la culture californienne, voire occidentale – cèdent la place à un rêve de conscience humaine augmentée par la machine. Philip K. Dick navigue encore entre l’addiction – A Scanner Darkly [📖] – et l’intervention clinique et forcément technologique – Total Recall [📖] et l’implantation de souvenirs. William S. Burroughs explore lui les voies de la manipulation technologique (électronique) dès 1970, imaginant des expériences de manipulation de la voix ou de diffusion de bandes sonores à grande échelle.
Il participera également activement au développement de la Dreamachine [📄] de Brion Gysin et Ian Sommerville, un dispositif lumineux, mécanique et psychédélique agissant directement sur les influx nerveux parvenant au cerveau. Une extension de la conscience par la machine en quelques sortes.
🔄 Aparté. On pourrait qualifier Burroughs, après la lecture de sa Révolution électronique [📖], de pionnier des hackers tant certaines des idées qu’il partage paraissent modernes. Elles préfigurent en tout cas, et inspirent sans doute, le hacking moderne et low-tech tel que Geoffrey Dorne [💻] peut le documenter aujourd’hui dans son ouvrage Hacker Protester [📖].
Eh puis. Il y a Timothy Leary…
👨💻 Homme du futur
Timothy Leary [📄] est sans doute LA figure incontournable de la contre-culture américaine. Né en 1920, professeur à Berkeley puis conférencier à Harvard dans les années 1950, Leary découvre les drogues hallucinogènes au début des sixties et c’est peu dire qu’elles vont changer sa vie.
Il devient, dans les années 60, le principal promoteur du LSD aux États-Unis, aidant à la diffusion de cette drogue dans les milieux étudiants par diverses publications – son fameux Turn on, tune in, drop out [📄] – et expérimentations tant que celle-ci était légale. Puis soutenant ouvertement son trafic quand la loi américaine interdira l’acide fin 1966. L’aventure de Leary devient alors judiciaire, ponctuée d’arrestations et d’évasions plus ou moins rocambolesques, d’un exil forcé en Algérie sous la protection des Black Panthers et d’une nouvelle arrestation en Suisse en 1972.
🔄 Aparté. Parce que vous n’avez pas encore assez de chose à lire pour occuper cette rentrée, on ajoutera le Orange Sunshine - The Brotherhood of Eternal Love and Its Quest to Spread Peace, Love, and Acid to the World [📖] de Nicholas Schou à votre pile de lecture, l’histoire stupéfiante – hihi! – de la secte qui contribua le plus, entre autre sous l’influence de Timothy Leary, à la diffusion massive de drogues (LSD, hashish, marijuana…) sur le territoire américain au tournant des années 70.
Timothy Leary collaborera alors avec la justice américaine et poursuivra ensuite une vie d’auteur et de gourou du psychédélisme jusqu’à sa mort en 1996. Il se penche à la fin de sa vie sur le sujet de la cyberculture, persuadé comme beaucoup d’autres que les Autoroutes de l’information qui deviennent alors populaires sont les héritières logiques de la contre-culture californienne à laquelle il a tant contribué.
On en revient alors logiquement à cette idée de fusion de humain et de la machine : fusion non plus seulement des corps, mais de l’esprit. Dans un article paru dans CREEM en 1993 [📖], Timothy Leary résume ce fantasme, cette extension du cerveau humain qu'il voit à la fois comme une contre-culture et un achèvement de l'évolution humaine. Et traduisant sa propre histoire en une sorte de prophétie, il dessine un portrait des quatre générations successives de la contre-culture qui doivent révolutionner le genre humain :
Les beatniks des années 50 et du début des sixties, qui utilisent poésie, jazz et drogues pour s'isoler du quotidien et commencent à explorer le psychédélisme et la transcendance, s'affirmant clairement en opposition au pouvoir et aux institutions en place.
Les hippies des années 60, adeptes des psychotropes et de l'amour-libre mais réticents à l'usage de la technologie. Ils explorent eux aussi l'extension des capacités du cerveau et l'évasion et assument “la nature chaotique de l'univers”.
Les cyberpunk (actuels pour Leary, au moment de l’écriture de son article), mélancoliques et en colère contre la société. Ce sont les premiers à assumer l'usage, voire le détournement, de la technologie électronique. Usagers des drogues dures et submergés de signaux, ils sont la première génération à expérimenter l'extension de la conscience par la technologie.
Enfin, ce que Leary appelle la “Nouvelle Race” qu’il voit apparaître dans les années 1990 avec la popularisation des ordinateurs personnels et des réseaux connectés. Clairement individualistes, ils sont les premiers à vouloir redessiner la société à l'aune de la technologie : ce sont les premiers techno-optimistes, semblables finalement à certains de ceux que nous croisons aujourd'hui.
On laissera de côté – encore que – la nature profondément évolutionniste du discours de Timothy Leary. Mais on comprendra aisément comment, à la fois par sa personnalité et ses écrits, il a influencé profondément la culture californienne de la Silicon Valley : la volonté d’une élite technophile de voir naître aujourd’hui un homme augmenté et sa foi en la technologie comme seul salut de l’espèce humaine – que l’on parle d’immortalité, de cryogénie, d’implants cérébraux ou de conquête de Mars – vient aussi, en partie, de cette synthèse entre psychédélisme et innovation.
Et si Leary n’en est sans doute pas l’unique instigateur, il est par son aura et la synthèse exposée plus haut l’un des catalyseurs de cette pensée.
🔄 Aparté. Pour certains, le fantasme de la Nouvelle Race s’est éteint naturellement avec les déconvenues de la bulle des dot-coms à l’orée des années 2000 [📄]. La fin de l’euphorie pour les Autoroutes de l’information, la faillite de Boo.com et le retrait massif des investisseurs du secteur des technologies connectés à partir de 2001-2002 auraient eu la peau des fantasmes de changement du monde par la technologie. On peut quand même se demander si quelques cendres de ce rêve ne sont pas restées chaudes et n’ont pas été ravivées – sous une forme sans doute encore plus capitalistique – par le Web 2.0, puis par Elon Musk et quelques autres. Il y a multitude de lectures sur ce sujet.
Pour la petite histoire, parmi les écrits tardifs de Leary autour de la culture électronique, on trouve également quelques apologies du cybersexe – un L’érotisme numérique paru dans Hustler en 1985 notamment – qui font l’éloge de la fusion de l’esprit et de la technologie jusque dans la libido et l’acte sexuel. Et on repensera forcément à J.G. Ballard et ses dérives érotiques automobiles. Vous voyez, tout se recoupe !
🤖 Cyberculture
Quoi qu’il en soit, la chronologie des “races” de Timothy Leary montre une chose : une antinomie marquée entre les générations.
La posture de J.G. Ballard dans Crash! et son “we [are] living in an enormous novel” sont sans ambiguïté. L’auteur britannique déplore la place prise par la technologie dans l’imaginaire humain, dans la vraie vie et critique la société industrielle et publicitaire [📄] qui s’étend un peu partout à la charnière des années 70. Le mouvement Cyberpunk n’est pas plus ambigu : lire William Gibson ou Neal Stephenson, ce n’est pas plonger dans la promesse d’une société meilleure. Derrière les exploits du hacker – de l’homme hybride intégré, fusionnant avec la technologie, vanté par Leary – il y a la peinture d’une société dystopique et la soumission d’une population entière à une dictature technologique froide. Les univers visuels que Ridley Scott mettra en place pour son Blade Runner [🎥] en 1982, s’ils ne sont pas du goût de tous les auteurs et instigateurs du mouvement, sont sans ambigüités sur le futur sombre que la technologie nous réserve.
Si le héro cyberpunk fusionne avec la technologie, ce n’est pas par choix : c’est parce que c’est le seul moyen de s’affranchir – paradoxalement – de sa domination.
Dans la généalogie de Leary, on pourrait considérer la vague hippie, même si elle est de très courte durée, comme un intermède positif entre deux autres vagues de critiques de la société – entre la posture cynique des Beats et celle clairement rebelle du cyberpunk. Les hippies croient en une société meilleure, portée par le psychédélisme, l’amour, les drogues. Beats et cyberpunk ne croient eux pas en une société meilleure.
La cyberculture qui émerge du terreau cyberpunk au tournant des années 1990, c’est à dire l’ensemble des fantasmes portés principalement par le développement du réseau Internet et des outils numériques – on parle alors déjà de réalité virtuelle, de bibliothèque universelle, voire de connectivité permanente – est la réponse positive au cyberpunk. La version numérique du monde hippie, portée d’ailleurs par de nombreuses personnes issues de la culture hippie.
En consultant les livres de l’époque, et surtout ceux destinés au grand public, on se rend bien compte que les critiques, ou les craintes, à l’égard de ce nouvel environnement qui n’est pas encore digital – il est alors cyber- – sont bien maigres. Prennent le dessus les opportunités liées au partage d’information et à la connectivité permanente, et surtout le fait que chacun puisse devenir un citoyen agissant d’une sorte de démocratie numérique, à part égale de tous les autres. C’est un gigantesque espoir qui plane alors :
« [L’Internet] ouvre ainsi la perspective d’une appartenance réelle à la planète bleue comme le chemin de fer a renforcé la possibilité d’une appartenance nationale. Appartenance ni défensive, ni offensive, mais plutôt garante de la constitution de cette machine perpétuelle qui pourrait enfin porter le beau nom d’humanité. Au total, aucune fatalité autre que celle du changement n’attend le citoyen du cyberespace. Et les directions adoptées dépendent seulement de chacun d’entre eux, car ce citoyen ne peut être passif.
Naïveté ? Idéalisme ? Universalisme déplacé ? Cosmopolitisme dangereux ? Bien sûr ! Tout cela est pire encore ! Il faudra penser la différence différemment, certes. Et réitérer sans cesse la prééminence nécessaire de la communication pas rapport à l’information. Ainsi pourra-t-on souligner à quel point devise de la Internet Society est juste : “Internet is its own revolution”, proclame-t-elle, ce que l’on pourrait traduire par "l’Internet, c’est la révolution dans la révolution". »
Dans ce La planète cyber [📖], signé Jean-Claude Guédon et sorti en 1996 pour soutenir la première Nuit Cyber de Canal+, on vante alors la révolution technologique en cours. La rapprochant même de la révolution du chemin de fer qui a transformé l’Europe au XIXe siècle. Alors que les trains, et les moyens de transport rapides d’une manière générale, ont diminué la perception des distances et élargi les horizons au cours de la révolution industrielle, le Net tel qu’il s’imagine alors va simplement abolir l’espace et rendre n’importe quelle connaissance, personne, endroit du globe, instantanément joignable. Le cyber- est alors la promesse de l’ubiquité et de la proximité universelle.
🔄 Aparté. Jean-Claude Guédon appuie cette réflexion sur un autre livre que je vous conseille : L’Invention de la Vitesse de Christophe Studeny qui revient justement sur ce qu’a apporté aux communautés européennes la révolution des transports aux XVIIIe et XIXe siècles.
Dans ce paysage idyllique, les inquiétudes – si elles demeurent – restent un héritage de la génération cyberpunk, comme les mondes connectés et instables de Neal Stephenson – L’Âge de Diamant [📖], mais surtout Le Samouraï Virtuel [📖] – ou, encore, la connexion gênante, voire malsaine, dépeinte par David Cronenberg dans eXistenZ [🎥].
👩🚀 Et après ?
Timothy Leary meurt en 1996. Il n’aura ni pu assister à l’avènement de sa Nouvelle Race, ni prédire les générations qui lui succèdent, même si on peut imaginer qu’il voyait dans celle-ci l’aboutissement ultime de l’évolution humaine.
On pourrait toutefois émettre l’hypothèse que les successions de générations ne se sont pas arrêtés là : aux réalistes et aux quelques pragmatiques qui ont affronté l’effondrement de la bulle Internet à la charnière des années 2000, aurait très vite succédé une autre génération de techno-béats – portée par le Web 2.0 et surtout les approches capitalistes de la Silicon Valley – portant haut le flambeau de la technologie et la croyance en homme nouveau, hyper-connecté et augmenté. Une génération promouvant le Metavers et les implants cérébraux et pas totalement dissonante avec certains des écrits de Timothy Leary. La prolongation de cette Nouvelle Race, peut-être seulement un peu plus… radicale. Et puis ? Et puis l’émergence, à nouveau, d’une génération techno-critique. Voire volontiers utopiste, qui en répétition des mouvements hippie et cyberpunk et portée par l’urgence de la crise climatique prône un recul face aux abus du tout-technologie.
Comme si tout cela avait un air de déjà-vu ?
Je vous laisse gamberger là-dessus ?





























