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 Michel Lepesant

DÉCROISSANCES

Publié le 12.01.2026 à 05:20

Savoir s’arrêter et le faire : dernière « lettre du 12 »

Il serait incohérent de se prétendre décroissant sans, de temps en temps, pratiquer l’autolimitation. Voici donc la dernière « lettre du 12 » (qui aura existé depuis le 12 janvier 2020, 55 fois).

Je maintiens (pour le moment) l’existence de mon blog, sur lequel je continuerai de publier des retours d’intervention et des lectures. Je vais aussi le réorganiser pour ranger ses quelques 300 articles dans des catégories telles que « la nature existe », « réhabiter la politique », « effets du régime de croissance »…

​La lecture en résonance que je propose du livre d’entretiens de Bernard Lahire me semble une bonne occasion de finir sur une note forte. Car, quand je répète que c’est de théorie (et d’histoire) qu’a besoin la décroissance politique, on peut entendre une attention particulière dirigée vers la définition de concepts (des distinctions conceptuelles). Mais il n’y a pas de théorie sans méthodologie. Autrement dit, une théorie, ce sont des concepts (des conceptions) et des méthodes.

Or aujourd’hui, le régime politique de croissance se décline, méthodologiquement, en régime épistémique de croissance : son horizontalisme se manifeste dans le relativisme, dans une fiction neutraliste, et tout particulièrement dans une épistémologie constructiviste qui combine « profusion lexicale, délayage argumentatif, noyade sémantique » (page 194, du livre de B. Lahire) et évitement du potentiel falsificatoire du réel.

Voilà donc pour l’occasion d’arrêter.

Et si je dois proposer une raison, c’est le refus de participer au spectacle des followers, des influenceurs, de la com’, tout ce monde virtuel où chacun.e abuse de sa liberté pour vomir sa moindre opinion. Je n’ai pas retenu son nom, mais j’entendais, il y a quelques semaines, un influenceur suivi par plus d’1 million de personnes, qui annonçait qu’il arrêtait du jour au lendemain ses publications parce qu’il s’était rendu compte de la vanité et de l’abstraction de telles pseudo « relations ».

Ce qui m’a remis en mémoire une « brève » lue en octobre 1998 sur un dénommé Robert Shields qui avait arrêté, lui aussi du jour au lendemain, le récit minutieux de sa vie, dans une sorte de révélation sur une certaine vacuité propre à toute réflexivité :

« Robert Shields, de Dayton aux Etats-Unis, qui depuis vingt ans confiait à son journal intime les moindres détails de sa vie : « A 12 h 20, j’ai fait pipi ; à 12 h 25 j’ai lu le journal qui pesait une livre et 12,5 onces, etc. », ayant, un soir, noté : « A 11 heures, j’ai recopié les observations », puis ajouté : « A 11 h 01, j’ai écrit que j’étais en train de recopier les observations », vient de mettre un point final à l’exercice. »


Publié le 24.12.2025 à 07:41

Lire : Vers une science sociale du vivant, de Bernard Lahire

Bernard Lahire (2025), Vers une science sociale du vivant, La Découverte 1.

1. Une lecture en résonance

La lecture de ce livre d’entretiens (questions et avant-propos de Laure Flandrin et Francis Sanseigne) me semble indispensable pour plusieurs raisons préalables.

  • Il propose une « vision générale » (et pas un résumé) du précédent livre de Bernard Lahire, le volumineux Les structures fondamentales des sociétés humaines (2023, La découverte).
  • A la fin du volume, se trouve un texte inédit consacré à définir les propriétés du « vyvant » (traduction du néologisme anglais lyfe) : un terme inventé (par Stuart Barlett et Michael L. Wong en 2020 2) pour fournir une définition capable de s’appliquer à des formes de vie qui ne ressembleraient pas aux formes terrestres. Mais qui peut le plus peut un peu moins ; Lahire définit ainsi 5 piliers du vyvant – dissipation, autocatalyse, homéostasie, apprentissage et défense – qui valent pour toutes les formes terrestres de vie, autrement dit pour la vie naturelle comme pour la vie sociale (à condition de maintenir cette dernière distinction, même si la sociologie de Lahire présuppose de voir toute vie naturelle comme une vie sociale).
  • Ma principale cause de satisfaction à la lecture de ces deux derniers livres de B. Lahire est épistémologique :
    • C’est la même satisfaction que je retrouve en lisant Alain Testart ou Christophe Darmangeat, tout ce courant qui construit son travail de recherche par une méthodologie fondée sur un réalisme épistémologique. Pour l’écrire explicitement : en opposition au courant nominaliste-constructiviste porté par Bruno Latour ou Philippe Descola.
    • Une telle épistémologie repose sur un travail de classification définitionnelle, sur la recherche de lois et d’invariants, bref elle assume qu’il puisse exister un cadre général d’explication de la réalité (sociale, dans leur domaine), et pas simplement des collections de faits singuliers. Elle assume une rationalisation théorique du réel, dans une tradition que je ferais bien remonter à Gaston Bachelard.

Quand Bernard Lahire affirme que les sciences sociales ont besoin d’un « cadre paradigmatique partagé » (p.30), d’une « théorie-cadre » (p.31), je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi ce dont la décroissance a besoin si elle veut assumer tous ses enjeux politiques, et ne pas se contenter – comme c’est le cas aujourd’hui – d’une diversité désorganisée.

Des années de pratique dans les alternatives, la lecture roborative du livre de l’Atelier Paysan et celle d’un article Fitzpatrick, Cosme et Parrique (2022, « Exploring degrowth policy proposals, A systematic mapping with thematic synthesis », Journal of Cleaner Production, n° 365) qui faisait l’inventaire de toutes les propositions décroissantes m’ont convaincu que la question de la politisation de la décroissance reposée du point de vue de sa zone radicale était aujourd’hui l’étape incontournable si l’on veut conserver quelques espérances dans un renversement du régime de croissance au lieu de placer sous le terme de décroissance un agrégat de propositions dont la faisabilité, la désirabilité et l’acceptabilité sont très discutables. Car aujourd’hui, on doit reprendre le jugement très sévère porté par ce remarquable article qui tire un bilan hypercritique de leur inventaire : s’il y a bien profusion des propositions, il faut juger qu’elles sont « imprécises » (allusives, mal conçues), peu « pertinentes » (les propositions les plus impactantes sont repoussées à la périphérie de l’agenda au profit de propositions populaires mais accessoires), « négligentes » (des conditions de possibilité de leur faisabilité), diverses plus par « agglutination » que par vue d’ensemble, et surtout « le programme actuel de décroissance est plus proche d’une liste disparate d’ingrédients que d’une recette bien organisée ». Autrement dit, il y a actuellement un brouillard — qui est causé par une mauvaise priorité accordée au faire nombre sur le faire sens — et il constitue un obstacle à la visibilité et à la crédibilité de la décroissance. Le tragique c’est qu’une « décroissance mainstream », souvent anglophone et un peu médiatisée, n’affronte pas réellement ce péril de la dépolitisation, n’en voit pas vraiment l’urgence et peut même prétendre l’affronter alors qu’elle ne fait que céder – et quelquefois elle le renforce – au régime neutralitaire de la croissance.

https://decroissances.ouvaton.org/2025/07/30/la-decroissance-solution-politique/#42_Decroissance_radicale_et_decroissance_mainstream

Autrement dit, je lis toutes les proclamations épistémologiques de B. Lahire en résonance avec cette image de la décroissance politique comme d’un arbre : où les propositions hétérogènes des activistes comme celles des chercheurs décroissants en sont les branches. Mais chacun sait qu’un arbre ne peut pas se réduire à ses branches, aussi fécondes soient-elles. C’est pourquoi je vois le Commun politique comme le tronc de cet arbre. Quant aux racines, j’y trouve les fondations théoriques (distinctions conceptuelles et méthodologies).

Pourquoi, en tant que décroissant, un tel intérêt pour cette dimension épistémologique ? Parce que, si je me réfère à cette image d’un arbre, il me semble décisif – et urgent – d’enraciner nos analyses et nos propositions politiques dans une rationalité qui hérite plus du réalisme que du nominalisme. Je ne me contente pas de faire un parallèle entre sciences sociales et décroissance, j’affirme que ces 2 domaines procèdent d’un même type de rationalité : celle dans laquelle la déclaration « j’ai raison » ne signifie pas « fin de la discussion » mais, tout au contraire, « discutons-en ». Dans une telle rationalité dialogique, le dernier mot est donné à la réalité : sinon, c’est la chute dans le nominalisme et le relativisme.

De la même façon qu’il faut s’attaquer au régime politique de croissance, il faut aussi s’attaquer au régime épistémique de croissance 3 : car les 2 reposent sur un même relativisme, sur le même « refus d’un cadre théorique partagé pour appréhender la réalité » (p.29), qu’elle soit sociale ou politique.

Ce refus du refus de la théorie est à l’origine de ce blog : « C’est de théorie et d’histoire, c’est-à-dire d’un corpus idéologique animé non pas par l’intransigeance mais par la cohérence conceptuelle, dont manque terriblement la politique ». On trouve sur Palim-Psao, le site consacré à la critique de la valeur-dissociation, de quoi nourrir politiquement ce refus du refus de la théorie. Par exemple, dans la dénonciation de celui que Robert Kurz nomme « le petit connard de gauche » : « Tous les petits connards de gauche ont en commun le fait d’honnir d’une certaine manière toute élaboration théorique originale et cohérente. Certes, ils veulent en profiter comme d’une marchandise, mais en aucun cas payer pour cela, pas même au prix d’un effort conceptuel. Leur sport favori consiste à mépriser mesquinement les théoricien∙ne∙s en tant que producteur∙rice∙s individuel∙le∙s, et à les taxer d’« entrepreneurs de la théorie », tout en voulant ériger leur propre raisonnement incontinent en standard général de la réflexion critique »4.

2. Pour un réalisme méthodologique

« C’est surtout la méthode qui compte » (page 184) ose écrire B. Lahire.

  1. Sans méthode de classement (sinon de classification), on confond logique cumulative et accumulation. Aujourd’hui, il ne faut pas nier qu’il y ait accumulation de recherches, de résultats, d’initiatives, et cela tant d’un point de vue militant qu’universitaire. Mais cette accumulation se fait souvent au nom d’un refus (horizontaliste) de classification. Et quand il y a tentative de classification, elle se fait de façon systématique (positivement, tout item trouve sa place dans une case) mais pas systémique (les conflictualités, les frottements, les contradictions, les incompatibilités sont négligées, sinon niées, et surtout, au nom d’une conception neutralitaire et positiviste de la recherche, toute approche normative est rejetée).
    • Règne alors un « état de désorganisation générale » (page 69) qui non seulement n’est jamais problématisé mais qui, très souvent, est revendiqué au nom d’une conception naïve de l’hétérognéité.
    • De façon démagogique, toute tentative pour fournir un « cadre paradigmatique partagé » (page 30), une « théorie-cadre » (page 31), un « cadre général » (page 67), un « cadre unificateur » (page 188) est dénoncée au nom d’une méthodologie de l’absence de méthodologie (je ne suis pas sûr que ses défenseurs aient jamais lu Paul Feyerabend, mais on peut penser qu’ils seraient enthousiasmés à la lecture de son anarchisme méthodologique).
    • C’est contre ce refus de principe de tout cadre que je propose de le penser à partir de l’image d’un noyau et de ses rayons : ce qui permet à la fois de conserver la diversité mais sans se priver du commun.
  2. Ces errements méthodologiques sont particulièrement prégnants dès qu’il s’agit de penser le particulier, le singulier, le général et l’universel. L’individualisme méthodologique consiste à voir dans l’individu « l’atome premier du social » (page 154), et à ne pas voir dans le particulier un cas possible d’un cadre général (pages 124, 127, 129).
    • Cette conception monadique du particulier (« sans portes ni fenêtres », suivant la formule de G. Leibniz) résulte d’un « fétichisme du terrain » (page 139) qui est souvent une variante d’un rejet de la théorie (parce que la théorie suppose des conceptualisations et des méthodes).
    • Contre un tel refus, il me semble particulièrement fécond de reconsidérer le traitement que nous devons accorder au particulier, et surtout la façon dont, méthodologiquement, nous pourrions à la fois refuser un horizontalisme qui soumettrait tous les faits à une équivalence normative préjugée (comme si les faits pouvaient « dire » quelque chose alors qu’on ne les fait « parler » qu’à partir de cadre normatifs préalables) et un verticalisme descendant qui plaquerait toute interprétation sur un schéma préalable.
    • C’est cette intention qui me fait accorder une place méthodologique forte à ce que C.S. Peirce a nommé « abduction« , c’est-à-dire la méthode pour traiter un cas particulier comme un « effet » à partir duquel il faut remonter (bottom-up) pour faire l’hypothèse d’une « cause ». Cette cause est alors un cadre général sans être une généralisation d’un cas particulier (comme le serait une induction).
  3. Il ne faut pas cacher la dimension polémique de ces questions méthodologiques : c’est contre la même domination d’un relativisme, d’un constructivisme, d’un nominalisme que j’entends la résonance entre ce qu’écrit B. Lahire sur la situation actuelle des sciences sociales et le diagnostic que je porte sur la situation théorique de la mouvance décroissante. S’il fallait trouver un point central pour cette résonance, ce serait la question des variations et des invariants. Dans l’approche relativiste, tout cas particulier est une variation mais sans qu’il y ait besoin de le référer à un cas général, un invariant dont il ne serait qu’un cas possible. Dans l’autre approche, celle d’un réalisme épistémologique, il ne peut pas y avoir de variations sans invariant : « qu’est-ce que serait une variation qui ne serait pas rapportée à un axe qui, lui, ne varie pas ? […] La singularité ne se perçoit que dans la comparaison systématiques avec d’autres modalités du même invariant » (page 56).
    • C’est pour penser l’articulation entre (axes) invariants et variations que je propose ce que j’appelle une cartographie systémique des propositions de la décroissance. Si la décroissance est un trajet, alors ce trajet est un faisceau (bundle) de trajectoires, et la définition de ces trajectoires permettrait de repérer toute proposition décroissante en lui attribuant des coordonnées (de temps, de territoire, de politisation de rapports à la technique ou aux institutions… C’est ainsi que, tout en ménageant la susceptibilité horizontaliste « de ne surtout pas paraître en surplomb » (page 155), on pourrait remplacer une vision hétérogène de l’ensemble de ces propositions par une ambition (politique) de… coordination.
    • Il faut assumer une opposition méthodologique forte entre nominalisme d’un côté et réalisme épistémologique de l’autre.
      • B. Lahire ne manque de nommer tous ces « auteurs qui ne disent en substance à peu près rien, mais qui le disent tellement bien » (page 27). Sont visés, par exemple, Edgar Morin (« cet auteur… est actuellement scientifiquement disqualifié et associé à une réflexion métaphorique attrape-tout sur la complexité humaine » – page 80), Bruno Latour et Philippe Descola dont le constructivisme culturel radical aboutit à un irréalisme séducteur , comme si le langage, qui accompagne certes toutes activités humaines, en était leur cause. Non seulement, il faut affirmer que la nature existe (A. Malm, F. Flipo..), mais il faut oser méthodologiquement « affronter la brutalité du réel » (page 175).
      • Le réel n’est pas construit mais il est re-construit, il est re-présenté. La théorie est un système de représentations (d’énoncés en particulier). Autrement dit, on ne choisit pas le réel, et c’est pourquoi il peut réfuter un énoncé théorique (une hypothèse, une prédiction) mais on peut choisir la façon de se le représenter. Alors que si on suit le nominalisme constructiviste, on en vient à croire que la réalité peut être produite par nos catégories de pensée, ce qui revient priver la réalité de tout potentiel réfutatoire (G. Bachelard, La philosophie du non, 1940) et donc à s’enfermer dans une pseudo-science plus littéraire que rationnelle où la valorisation de la variation se fait au prix d’une dévaluation des invariants. C’est la porte ouverte aux critiques hyperscientistes qui reprochent, à tort, à la science de n’être jamais assez absolue, qui confondent le doute et le soupçon, qui entretiennent un brouillard antirationnel dans lequel les moindres tentatives de poser une distinction, de proposer une méthode, sont ridiculisées au nom d’un relativisme (d’opinion) et d’un neutralisme (de jugement) qui caractérise le régime épistémique de croissance.

3. Deux exemples d’errements méthodologiques : récession et pluriversalisme

Je voudrais finir ce survol méthodologique basé sur la lecture de B. Lahire en résonance par 2 exemples de ce que peut donner, quand il s’agit de décroissance, la négligence théorique : ceux de la récession et du pluriversalisme.

  • L’antienne répétée ad nauseam, que la décroissance n’est pas une récession (ça vaut pour Hickel, Parrique et alii.) :
    • quand je cherche à définir un terme, une façon simple de le faire est de le classer à l’aide des catégories de « genre » et « espèce ». Ainsi un lit est une espèce de meuble parce que « meuble » est le genre dans lequel on vient ranger des espèces. Tous les lits sont des meubles mais tous les meubles ne sont pas des lits.
    • le sophisme consiste à dire que la récession est subie alors que la décroissance serait choisie.
    • mais ce qui fait qu’une récession est une récession n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit choisie ou subie, c’est juste le constat de la baisse du PIB sur 2 trimestres consécutifs
    • Je n’aime pas le rouge, donc une voiture rouge n’est pas une voiture ??? Mais, ce qui fait qu’une voiture est une voiture n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit rouge ou non.
    • un bureau et un lit sont des espèces de « meuble ». Un bureau est un meuble dont la fonction principale est de travailler alors qu’un lit est un meuble dont la fonction principale est de dormir. Je n’aime pas dormir, donc… un lit n’est pas un meuble.
    • https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/24/la-decroissance-sera-certes-une-recession-mais-elle-ne-sera-pas-une-depression_6095899_3232.html
    • la seule façon non contradictoire de dire que la décroissance n’est pas une récession, ce serait de présenter un modèle où la réduction du PIB se ferait en moins de 6 mois !
  • La référence au pluriversalisme vs l’universalisme est utilisée (en particulier dans le débat qui se déroule en ce moment sur la stratégie et la décroissance, débat initié par l’itw cet été de Jason Hickel) comme justification pseudo-tolérante de l’hétérogénéité comme richesse :
    • De la même façon qu’il y a deux façons de définir le « commun » – soit le plus petit dénominateur commun et, dans ce cas, on réduit souvent la décroissance à une diminution (économique) de la production et de la consommation, soit un noyau partagé par une décroissance considérée comme un mouvement politique cohérent – il y a deux façons de définir le pluriversalisme comme critique d’un universalisme typique de la modernité occidentale.
    • Dans un cas, ce qu’on rejette dans l’universalisme, c’est l’ambition de penser « en se mettant à la place de tout autre être humain » et alors le pluriversalisme revient à une défense de la pluralité pour la pluralité, de l’hétérogénéité pour l’hétérogénéité et c’est la porte ouverte à une parcellisation de la démocratie, à une concession faite au régime de croissance comme régime politique de division, d’individualisation et in fine de dépolitisation.
    • Dans un autre cas, ce qu’on rejette dans l’universalisme, c’est sa confusion avec l’unicité, comme s’il ne pouvait y avoir qu’un seul universalisme ; alors qu’en réalité, nombreuses existent les cultures qui historiquement ont pensé en se mettant à la place de tout être humain, mieux, de tout être vivant, humain comme non-humain et, dans ce cas, l’universalisme peut s’appeler, en variant suivant les dates et lieux de naissance, « Droits de l’humain », « Buen Vivir », « Sumak Kawsay », « Ubuntu », « Swaraj »…

Bref, toute récession n’est pas de la décroissance (et surtout pas une « décroissance naturelle » comme vient de l’affirmer Ph. Aghion) mais la décroissance est bien une espèce de récession (et sa différence spécifique, c’est qu’elle est choisie en vue d’un projet, celui de sortir de la croissance pour atteindre un état stationnaire, celui de la post-croissance ; alors que l’on peut nommer « dépression » une récession subie qui se prolongerait au-delà de 2 trimestres consécutifs).

Bref, le pluriversalisme n’est pas un relativisme mais une pluralité d’universalismes.

_____________________
Les notes et références
  1. Pour une recension de ce livre : Julien Terzaghi, « Bernard Lahire, Vers une science sociale du vivant », Lectures [En ligne], URL : http://journals.openedition.org/lectures/68533
  2. « We seek to reframe the definition of life in a more expansive way while recognizing the need to signify the specific kind of life that earthly forms represent. Thus, we have come up with a new term—lyfe. Henceforth, we will refer to life (as we know it) and lyfe (as it could be, in the most general sense) », https://www.mdpi.com/2075-1729/10/4/42
  3. Pour une description de ce régime épistémique de croissance : Michel Lepesant, « Portrait du décroissant en militant-chercheur », Mondes en décroissance [En ligne], 1 | 2023, URL : http://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=218
  4. https://www.palim-psao.fr/2025/12/le-petit-connard-de-gauche-une-contribution-a-la-typologie-des-fans-sans-leader-par-robert-kurz.html

Publié le 19.11.2025 à 07:52

Les modalités de la décroissance et la liberté

Que penser quand l’argument principal aujourd’hui encore répété par la décroissance mainstream n’est en fait qu’un slogan ? Qu’il résonne dans le vide, ou bien qu’il est la preuve affichée d’une victoire culturelle ?

A moins de vivre dans les nanocosmes de l’entre-soi, comment ne pas pencher plutôt – et malheureusement – pour la première option, et constater que, dans le débat grand public, la décroissance est aux abonnés absents.

Alors, si tel est le cas, il n’y a pas grand risque à oser s’en prendre au plus fameux slogan de la décroissance mainstream : « une croissance infinie dans un monde fini est impossible ».

Soyons logique : si la croissance sans fin est impossible, alors cela revient à penser, à croire et à dire que la « décroissance est nécessaire ».

Et voilà le hic :

  • Ce qui est nécessaire n’est pas politique. Peut-être, tout simplement, parce que la justice et la liberté, qui sont les affaires de la politique, sont affaires de débats et combats, i.e. d’oppositions. Et quand il y a nécessité, ce qui dépend de nous, ce n’est pas cette nécessité, mais seulement nos façons d’y faire face et de faire avec.
  • D’autant que si l’on ne réduit pas la critique de la croissance à celle de sa domination économique, mais qu’on l’étend à sa domination sur nos modes socioculturels de vie, alors on en arrive à supposer que cette domination est en dernière instance politique, et qu’elle résulte d’un régime politique de croissance.

Les modalités du « nécessaire » et de l’impossible » ne sont donc pas les bonnes pour penser et fonder nos critiques contre « la croissance pour la croissance ». Dans la même « famille » de modalités se trouvent aussi le « possible » et le « contingent »… Ah oui, « d’autres mondes sont possibles »…

Mais alors, quelles modalités permettraient d’assumer l’enjeu fondamentalement politique de la décroissance ?

L’objectif de cette lettre est de rediriger la critique de la croissance vers ce qu’on appelle (savamment) les modalités « déontiques » : l’obligation, l’interdiction, la permission et l’option. Ce sont des façons de faire, ou de ne pas faire. Ainsi, l’interdiction est l’obligation de ne pas faire ; l’option est la permission de ne pas faire…

S’ouvrent alors deux grands chantiers conceptuels :

  1. Lire les inventaires de propositions alternatives pour changer le monde et tenter de catégoriser toutes ces propositions ; lesquelles sont des obligations (mais alors quelles sanctions leur associer), lesquelles sont des interdictions, lesquelles sont des options (mais alors quelles sont les autres options), lesquelles sont des permissions.
  2. Affronter la question politique fondamentale, celle de la liberté, et se demander par exemple laquelle de ces quatre modalités risque d’être liberticide ou au contraire émancipatrice…

Pour participer à ce deuxième chantier, je ferais juste remarquer que ce n’est pas l’interdiction qui est la plus liberticide mais la permission :

  • Car dans un monde de permissions, tout ce qui n’est pas permis risque d’être… interdit et c’est ainsi que le choix des options se réduit, et donc la liberté.
  • « – Papa, est-ce que je peux regarder TF1 ? – Non, je te l’interdis. – Mais alors qu’est-ce que je fais ? – Tu peux jouer, te balader, lire un livre, ranger ta chambre… A toi de choisir. » N’y a-t-il pas là de s’apercevoir que l’inter-dit c’est ce que nous nous disons entre nous.

Alors qu’allons-nous défendre ? Une écologie punitive ou permissive ? Une démocratie « militante » ou « libérale » ? Quelle responsabilité assumer sans un sens des devoirs vis-à-vis des autres, humains comme non-humains ? De la liberté sociale ou de la liberté individuelle, laquelle est la condition politique de l’autre ?

Bref, si la politique se discute avec les modalités déontiques, c’est parce qu’elle est affaire de volonté… et de volontarisme ?


 

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