DÉCROISSANCES
Publié le 17.08.2026 à 18:31
J’ai relu : Écosocialisme, de Michael Löwy
Depuis 1 an, une discussion lancée par une interview de Jason Hickel existe au sein de la nébuleuse degrowth sur la question de la stratégie. La MCD compte y prendre sa part. L’un des enjeux de ces discussions porte sur l’écosocialisme, et ses relations avec la décroissance/degrowth. Pour donner une idée de la tonalité de l’itw, voici le chapeau : « Degrowth is a gateway into socialist thought for the 21st century » ; pour Jason Hickel, ce socialisme du 21ème siècle, c’est l’écosocialisme. Autrement dit, la décroissance ne serait pas le projet mais seulement la transition vers une destination qui serait l’écosocialisme, pour reprendre le titre de la préface que Timothée Parrique a écrite (en 2024) pour un livre d’entretiens avec Daniel Tanuro 1.
Ajoutons que cette offensive stratégique n’a pas commencé avec cette itw de Jason Hickel et que la question des « convergences » entre écosocialisme et décroissance nourrit déjà un corpus de prises de positions :
- Michael Löwy, Bengi Akbulut, Sabrina Fernandes et Giorgos Kallis, « For an ecosocialist degrowth », Monthly Review, Vol. 73, avril 2022. https://monthlyreview.org/articles/for-an-ecosocialist-degrowth/
- « Planned degrowth », Monthly Review, vol. 75, n° 3, juillet-août 2023. Lire en particulier les contributions de Michael Löwy et de John Bellamy Foster.
- Timothée Parrique (2024). Préface. La décroissance comme transition, l’écosocialisme comme destination. Écologie, luttes sociales et révolution (p.11-22). La Dispute. https://shs.cairn.info/ecologie-luttes-sociales-et-revolution–9782843033339-page-11
Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ?
- Comment ne pas cacher une interrogation immédiate : l’écosocialisme est-il au socialisme ce que la croissance verte ou le développement durable est à la croissance, c’est-à-dire une opération de greenwashing ?
- Interrogation historiquement et idéologiquement justifiée quand on sait à quel point le socialisme du 20ème siècle – que ce soit dans sa version soviétique ou dans sa version social-démocrate – a été particulièrement sourd à toutes les critiques écologistes dirigées contre le productivisme, l’industrialisme, le travaillisme, le technologisme…
- Interrogation redoublée à la lecture de tous ces ouvrages d’obédience marxiste qui viennent aujourd’hui nous expliquer que l’on peut trouver dans le corpus marxien de quoi fonder une écologie politique : dans cette lignée, le plus récent est celui du japonais Koheï Saito en faveur d’un « communisme de décroissance » (Moins !, La décroissance est une philosophie, 2020, trad. fr. en 2024, Seuil). Car, à qui peut bien s’adresser ce type d’ouvrage ? A un décroissant ? Mais pourquoi s’intéresser à « une nouvelle interprétation du Capital » fondée sur « une lecture minutieuse de notes manuscrites » quand la bibliothèque écologiste n’a pas attendu Marx pour consolider sa critique radicale 2. A un marxiste, mais lequel ? Celui qui s’est toujours contenté d’une vulgate qu’il récite comme un catéchisme ou bien l’exégète de bibliothèque qui réussira à dénicher à telle page des Grundisse de quoi confirmer que Marx était bien un précurseur de la décroissance ?
« Vouloir retrouver le sens du marxisme exclusivement dans ce que Marx a écrit, en passant sous silence ce que la doctrine est devenue dans l’histoire, c’est prétendre, en contradiction directe avec les idées centrales de cette doctrine, que l’histoire réelle ne compte pas, que la vérité d’une théorie est toujours et exclusivement « au-delà », et finalement remplacer la révolution par la révélation et la réflexion sur les faits par l’exégèse des textes. »
Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société.

Présentations écosocialistes de l’écosocialisme
▼ Le manifeste écrit par J.Kovel et M. Löwy en 2001
▼ Présentation de l’écosocialisme par Michael Löwy (2023)
Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ? Michael Löwy a publié en 2011 un ouvrage qui prétend justement fournir la réponse la plus directe. Il a d’autant plus de légitimité pour le faire qu’il est avec Joel Kovel le co-auteur du Manifeste écosocialiste international (2001).
A la sortie de ce livre de Michael Löwy, Fabrice Flipo avait publié (en janvier 2012) une recension qui permet de recadrer et de clarifier certaines facilités que M. Löwy s’accorde, en particulier quand, pour équilibrer le rouge et le vert, il en passe par un équilibre des critiques qu’il adresse aux uns comme aux autres : et, là, il faut reconnaître que les 2 plateaux de la balance ne sont pas faciles à équilibrer. Car, le socialisme du 21ème siècle doit en passer par une critique radicale du « socialisme réel » : et là les références ne manquent pas. Alors pour faire bon poids, Michael Löwy n’est pas toujours exempt de mauvaise foi dans les critiques qu’il adresse à la tradition écologiste : la recension de Fabrice Flipo rétablit la balance. https://www.contretemps.eu/quest-ce-que-l-ecosocialisme/
Présentation décroissante de l’écosocialisme
Notre présentation ne veut pas « rentrer dans les détails » (relever telle expression, telle incohérence entre une phrase et une autre, telle maladresse, telle mauvaise foi…), elle essaie de dézoomer le plus possible sans rentrer dans les variétés et autres variantes de l’écosocialisme. Car il s’agit d’appliquer à l’écosocialisme la même exigence méthodologique que pour la décroissance : « pas de variations sans invariant ».
D’autant que les débats existants entre décroissance et écosocialisme se font quand même à un haut degré de généralité. Du côté écosocialiste, dans les premiers débats, la décroissance est simplifiée à une critique de la croissance – et donc à l’objection de croissance. Aujourd’hui, les écosocialistes reprennent la définition mainstream de la décroissance telle que formulée par Timothée Parrique : une réduction économique de la production et de la consommation dans le cadre de valeurs démocratiques, écologiques et sociales.
La question est donc : quelles convergences et quelle(s) divergence(s) entre le noyau de l’écosocialisme et le noyau de la décroissance ? Pour la décroissance, nous prétendons à la MCD avoir largement entamé ce travail de conceptualisation, qui a abouti à dégager 4 piliers dans le noyau de la décroissance (la décroissance comme opposition politique à la croissance, l’éloge du limitisme, l’éloge de la vye sociale et l’éloge de l’abondance par le partage). Pour l’écosocialisme, ce travail n’a pas été formellement fait mais il faut reconnaître que les textes de Michael Löwy s’inscrivent toujours dans une intention idéologique d’unité conceptuelle.
Une convergence des critiques
Décroissance et écosocialisme partagent la plupart des critiques que l’on peut adresser au système dominant actuel, système avec lequel nous voulons explicitement rompre.

Cette convergence des critiques est une analyse convergente des crises. Non seulement nous partageons l’inventaire des crises – écologiques, sociales, démocratiques… – mais surtout nous partageons l’idée que ces crises sont « intrinsèquement liées et devraient être perçues comme les manifestations différentes des mêmes forces structurelles » (Manifeste de 2001).
Plus profondément, nous devons aussi valider que l’écosocialisme ne dirige pas cet inventaire des critiques seulement contre le système dominant mais qu’il procède d’un mea culpa dirigé contre le socialisme tel qu’il a historiquement existé. Autrement dit, à la critique du système est intrinsèquement associée une critique des critiques du système 3 : et ces critiques sont écologiques, et aussi sociales, et aussi politiques. Lisons Löwy :
- (p.26) « La question écologique est, à mon avis, le grand défi pour un renouveau de la pensée marxiste au XXIe siècle. Elle exige des marxistes une profonde révision critique de leur conception traditionnelle des « forces productives », ainsi qu’une rupture radicale avec l’idéologie du progrès linéaire, comme avec le paradigme technologique et économique de la civilisation industrielle moderne ». Dont acte.
- (p.31-32) « Qu’est-ce donc que l’écosocialisme ? Il s’agit d’un courant de pensée et d’action écologique qui fait sien les acquis fondamentaux du marxisme tout en le débarrassant de ses scories productivistes ». Dont acte, même si on ne peut pas s’empêcher de se demander si le productivisme mérite d’être minimisé en « scorie ».
- (Réseau écosocialiste brésilien, 2003) « Nous sommes des femmes et des hommes qui croient que l’écosocialisme est la réalisation du socialisme, libéré des errements bureaucratiques et centralisateurs du prétendu socialisme réel ». Dont acte.
→ Pour l’écosocialisme, cette convergence des crises justifie une convergence des luttes : « Le combat pour une nouvelle civilisation, à la fois plus humaine et plus respectueuse de la nature, passera par une mobilisation de l’ensemble des mouvements sociaux émancipateurs qu’il faut associer » (p.45). C’est évident mais reste à se demander si cette mobilisation, qui est nécessaire, est suffisante pour gagner le combat. Suffit-il de converger dans le contre sans converger pour des objectifs communs ?
Une convergence des objectifs
Décroissance et écosocialisme partagent beaucoup d’objectifs de ce que devrait être une société libérée des souffrances (exploitations, aliénations et dominations).
Comment ne pas se réjouir de lire – déclaration écosocialiste internationale de Belém, en 2008 – que « l’écosocialisme propose des transformations radicales dans :
- Le système énergétique, en remplaçant les carburants et les combustibles organiques basés sur le carbone par des sources d’énergies propres sous le contrôle de la communauté : vent, géothermie, marée-motricité, et surtout, énergie solaire.
- Le système de transport, en réduisant rigoureusement l’utilisation des camions et des voitures privés, les remplaçant par le transport public libre et efficace.
- Les modèles actuels de production, de consommation et de construction basés sur le gaspillage, sur l’obsolescence planifiée, la concurrence et la pollution seront remplacés par la production de biens recyclables et durables et le développement d’une architecture verte.
- La production alimentaire et la distribution, en défendant la souveraineté alimentaire locale dans la mesure du possible, en éliminant l’agrobusiness industriel pollueur, en créant des agro-écosystèmes soutenables et en travaillant activement à renouveler la fertilité du sol. »
Comment ne pas se satisfaire de lire que l’écosocialisme doit se saisir de la question alimentaire et de l’agriculture paysanne (p.69), de la question des ressources énergétiques renouvelables pour sortir des énergies fossiles et de la « fausse alternative » qu’est le nucléaire (p.70), de la question des transports, tant la voiture individuelle que le transport routier des marchandises (p.71), de la publicité (p.72)…
→ Reste à se demander si la réalisation de tous ces objectifs suffirait pour faire système et sortir vraiment d’un paradigme de la croissance dont les objectifs se parent toujours des termes de « progrès » et de « développement » ?
Une convergence des valeurs
Décroissance et socialisme partagent un fond commun de valeurs : « Socialisme et écologie se réclament tous les deux de valeurs qualitatives » (p.26) .C’est cette « éthique écosocialiste » que parcourt Michael Löwy dans son chapitre 5.
Le socialisme moderne est l’héritier de cette protestation sociale, de cette « économie morale ». Il entend fonder la production non plus sur les critères du marché et du capital… mais sur la satisfaction des besoins sociaux, le « bien commun », la justice sociale. Il s’agit de valeurs qualitatives, irréductibles à la quantification mercantile et monétaire ».
Michael Löwy, Écosocialisme, p.120
Quels sont les éléments d’une telle éthique écosocialiste ?
- Éthique sociale ≠ éthique des comportements individuels
- Éthique égalitaire
- Éthique de solidarité
- Éthique démocratique
- Éthique radicale
- Éthique responsable (Hans Jonas)
→ Reste à rappeler qu’il ne suffit pas de partager des valeurs pour réussir une transformation écologique et sociale : parce que si les valeurs peuvent critiquer, si elles peuvent motiver, elles ne peuvent néanmoins mobiliser qu’à condition de s’ouvrir à un horizon d’espérance. Michael Löwy conclut son chapitre sur l’éthique écosocialiste en consacrant quelques paragraphes à une discussion entre Principe Responsabilité (Hans Jonas) et Principe Espérance (Ernst Bloch), malheureusement, pour forcer leur accord, il simplifie l’un et caricature l’autre. Reste donc posée la question de la transformation en tant que stratégie.
Quelle divergence fondamentale ?
Les convergences entre décroissance et écosocialisme sont nombreuses. On pourrait facilement les résumer en disant tout simplement que ces deux mouvances sont de gauche.
Mais on ne peut pas réduire les relations entre décroissance et écosocialisme aux seules convergences pour en déduire que la décroissance mène à l’écosocialisme, ou que l’écosocialisme a intégré véritablement l’apport de la décroissance à la question de la transformation écologique, démocratique et sociale.
Reste à aborder vraiment la question de la transformation sous l’angle du comment : et c’est là qu’il y a une nette divergence entre décroissance et écosocialisme. Comment la formuler le plus directement possible ? C’est que l’écosocialisme enferme la question de la stratégie dans la confusion entre stratégie et scénario et se facilite cette question du scénario en continuant – dans la lignée d’un marxisme pour lequel le matérialisme historique est un déterminisme – de l’aborder en la réduisant au levier de la contradiction.
- Certes il ne faut pas refermer la question stratégique sur celle du scénario, mais alors il faut en assumer la conséquence politique : c’est que la question stratégique demeure ouverte. Ce qui veut dire clairement que si les transformations désirées ne sont ni inéluctables, ni inévitables, ni nécessaires, alors elles sont contingentes. Il se peut qu’elles n’adviennent jamais et que jamais nos objectifs ne soient atteints. C’est pourquoi il est décisif de répéter une distinction forte entre espoir et espérance, entre la croyance que le changement va arriver et le désir qu’il arrive. C’est pourquoi il est décisif de savoir distinguer entre provoquer, prédire et préparer. Faute de telles attentions sémantiques, il ne faut pas s’étonner si même les plus critiques à l’encontre du « système » en viennent soit à désespérer, soit à abandonner tout horizon d’espérance pour se réfugier dans l’activisme relocalisé. C’est pourquoi il est décisif de diffuser nos critiques à partir de ce qu’à la MCD nous appelons la zone 5 de la permapolitique, pour éviter de céder non seulement à « l’amnésie environnementale » mais aussi à ce que l’on devrait étudier comme amnésie sociale (l’oubli progressif du communisme de base, de la common decency, de l’économie morale de la subsistance…) et comme amnésie démocratique (l’oubli progressif de 2 siècles de victoires émancipatrices tant formelles que matérielles, sous les assauts répétés de backlash en tout genre…).
- Certes l’écosocialisme se veut une rupture avec un matérialisme historique qui voyait dans le développement des forces productrices le moteur révolutionnaire du socialisme comme transition du capitalisme au communisme. Michael Löwy est parfaitement clair sur ce point : le marxisme doit remplacer « le schéma mécaniste de production qui l’entrave, par l’idée, bien plus féconde, que les forces productives sont effectivement des forces destructrices » (p.38). On pourrait multiplier les citations par lesquelles Michael Löwy cesse de « considérer l’appareil productif comme neutre » et au contraire affirme qu’il est « en contradiction avec les exigences de sauvegarde de l’environnement et de santé de la force de travail » (p.39-40 ; p.100).
→ Mais, cependant, toutefois… l’écosocialisme en ajoutant, voire en substituant, une seconde contradiction (verte) à une première contradiction (rouge) continue de penser la transition, la transformation, la redirection… sous la forme d’une contradiction inéluctable du capitalisme et de l’écosocialisme comme (ré)solution de cette contradiction. Autrement dit, qu’il soit rouge ou vert, l’écosocialisme maintient son schéma stratégique dans un même cadre : celui de la contradiction qui ne peut pas ne pas aboutir à l’effondrement du système critiqué.
Analytiquement, on pourrait distinguer entre la mécanique de la contradiction et la critique d’un système par ses contradictions internes mais en réalité il s’agit des 2 faces d’un même argument : l’argument de la nécessité 4 qui est au coeur de la critique fonctionnaliste, cette critique d’un système parce qu’il ne fonctionne pas, parce qu’il échoue (« Le changement climatique montre que le capitalisme est au bout du rouleau » affirme ainsi La perspective écosocialiste, Cancún, 2010) ou qu’il ne peut pas ne pas finir par échouer. Chacun peut facilement mesurer le grand écart stratégique entre critiquer un système parce qu’il échoue et le critiquer parce qu’il réussit.
- L’écosocialisme critique le capitalisme parce qu’il est une catastrophe écologique : tel est d’ailleurs le sous-titre du livre de Michael Löwy : « L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste ». Quand le socialisme productiviste critiquait le capitalisme pour sa « première contradiction » entre forces et rapports de production, l’écosocialisme critique le capitalisme pour la « seconde contradiction », celle entre forces productives et conditions de production (p.28). Contradiction rouge dans un cas, contradiction verte dans l’autre cas, mais critique fonctionnaliste dans les 2 cas.
- Dès la préface, Michael Löwy appelle à « une composition politique qui rassemblerait tous ceux qui savent qu’une planète et une humanité vivables sont contradictoires avec le capitalisme et le productivisme » (p.17). Stratégiquement, les décroissants peuvent-ils rejoindre cette « composition politique » sans dénoncer le déterminisme qui sous-tend la critique fonctionnaliste ?
- C’est exactement en se posant cette question que les décroissants lisent André Gorz quand il écrit qu’on ne peut « pas fonder la politique sur la nécessité » et que l’écologie se fourvoierait à se fonder sur l’expertocratie plutôt que sur l’autolimitation.
- Sur ce dernier point, on ne peut que s’étonner que Michael Löwy voie en Gorz un précurseur de l’écosocialisme. En particulier, quand il rejette « l’autolimitation » (p.122) en faisant semblant de croire qu’il ne s’agit là que d’un « comportement individuel » alors que pour Gorz l’autolimitation se joue dans l’autonomie et l’autogestion.
- Dans une note (p.27) Michael Löwy mentionne sans réticence un certain Julius Dickmann qui, dès 1933, voyait dans le socialisme une nécessité imposée « par le rétrécissement du réservoir des ressources naturelles ».
- « L’augmentation exponentielle des agressions contre l’environnement et la menace grandissante d’une rupture de l’équilibre écologique détermine un scénario-catastrophe » (p.29). « Détermine un scénario-catastrophe » : dont acte.
- « La rationalité bornée du marché capitaliste, avec son calcul immédiatiste des pertes et des profits, est intrinsèquement contradictoire avec une rationalité écologique » (p.35).
- Et même quand Michael Löwy croit déceler chez Marx une « vraie problématique écologique », c’est sous l’angle d’une « critique radicale des catastrophes résultant du productivisme capitaliste » (p.87).
Il ne s’agit pas par ces rappels de refuser à l’écosocialisme une conscience écologiste. Il s’agit néanmoins de ne pas se laisser duper par le degré de volontarisme politique dont cette conscience dispose : les écosocialistes consentent à prendre en considération les questions écologiques mais c’est à reculons, à regret, faute de mieux, comme moindre mal.
C’est là toute la différence entre une décroissance subie et une décroissance choisie, entre une décroissance consentie et une décroissance délibérée, entre l’argument de la nécessité (dont les variantes sont le marxisme scientifique, la collapsologie, l’expertocratie écologique…) et l’argument du « même si » ou du « quand bien même ».
Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès ».
Paul Ariès, Décroissance ou barbarie (2005), Golias, p.31. Cité par Serge Latouche en exergue du chapitre 6 du Pari de la décroissance (2006), Pluriel.
Avant de conclure : pourquoi est-ce là une divergence forte, pourquoi confondre la question de la stratégie (cadrer les mobilisations) avec celle du scénario (prophétiser les résultats des mobilisations) est regrettable, pourquoi préférer l’argument de la nécessité à celui du « même si » constitue-t-il peut-être une faute politique ? Parce que ces confusions « mépolitisent » la stratégie. Car s’il y a une leçon stratégique à tirer des échecs du socialisme réel, la voici : cadrer une mobilisation, ce n’est pas la diriger ni même lui indiquer les pistes (on peut penser aux « alternatives concrètes », aux « luttes »…), c’est juste commencer un inventaire de ce qu’il ne faut pas faire ; et cette modestie socratique vaut avant tout au moment d’autocritiquer nos propres mobilisations, nos échecs.
Il s’agit là d’un double renversement : au lieu de critiquer le système pour ses échecs, on le critique pour ses réussites. Au lieu de croire que nos mobilisations passées n’ont encore jamais réussi à renverser le système par faute de nombre (d’où les appels incessants à l’unitude, « tous ensemble, tous ensemble »), on tire les leçons idéologiques de nos échecs historiques.
En conclusion : plutôt une alliance qu’une camaraderie
A l’occasion de nos travaux pour proposer une Fresque de la décroissance, nous nous sommes aperçus que l’on pouvait déterminer les types de rapports entre organisations en croisant deux entrées : 1/ vis-à-vis du « système », intention de continuité ou intention de rupture ; 2/ cette attitude est-elle délibérée (idéalisme du Bien) ou consentie (réalisme du moindre mal) ?
Nous avons ainsi repéré 4 types de rapports (de sens, plutôt que de rapports de force) : les « ennemis », les « adversaires », les « alliés » et les « camarades ».

Écosocialistes et décroissants sont des « alliés » grâce aux convergences de critiques, d’objectifs et de valeurs. Mais ils ne sont pas des « camarades » à cause d’une divergence stratégique 5.
Du point de vue de cette différence, difficile de se réjouir en lisant les écrits récents de Michael Löwy dans lesquels il en vient à défendre une « décroissance écosocialiste » :
- Comme s’il suffisait de changer l’emballage pour changer sur le fond.
- Changement d’emballage qui se fait en réduisant la décroissance au domaine physicaliste de la double matérialité (économique et écologique) sans laisser entendre que la croissance pour la croissance étend son emprise sur tout le spectre du paradigme de croissance : bien sûr l’économie mais aussi le monde de la croissance et le régime de croissance.
- Changement d’emballage qui escamote la difficulté politique explicitement posée par la décroissance stricto sensu : on fait comment pour repasser sous les plafonds des insoutenabilités (écologique, sociale, démocratique) quand ils sont tellement dépassés que leur irréversibilité est ancrée dans les modes de vie les plus ordinaires ? Question que la confusion entre stratégie et scénario permet malheureusement d’invisibiliser.
- Changement d’emballage quand Michael Löwy ressuscite le poison de la décroissance sélective, celui de la fausse distinction entre « croissance » et « développement » 6, lire la 6ème de ses thèses dans son article cité plus haut de la Monthly Review de l’été 2023. Car si le « bon » développement en vient à justifier une croissance pour la croissance, pas question de le défendre même s’il s’agit de « productions such as organic food, public means of transport, and carbon neutral housing« .
- In fine, comment ne pas s’interroger sur les OPA dont est capable un certain socialisme du 21ème siècle sur l’écologie et la décroissance : après l’écosocialisme, c’est maintenant au tour de la décroissance. Question que les décroissants de la MCD doivent se poser quand ils en viennent à défendre un socialisme (sinon un communisme) de l’autolimitation, de la vye sociale et de la dépense.
*
Car si nous reprenons les 4 piliers de ce que nous avons repéré comme noyau de la décroissance, cette divergence stratégique se répercute sur chacun d’entre eux :
- L’opposition à la croissance, ce n’est pas exactement la même chose que l’opposition au capitalisme. Car il y a dans le paradigme de croissance une injonction anthropologique d’une toute autre emprise qu’une injonction à la seule croissance économique. Différence invisibilisée dès que l’on réduit la croissance au seul domaine économique ; différence manifeste dès que le paradigme de croissance intègre une économie, un monde et un régime politique.
- Le rapport aux limites n’est pas le même dans le cas de l’écosocialisme et dans celui de la décroissance. La décroissance repose sur un Éloge des limites (Giorgos Kallis) : ce n’est pas tant la nature qui est limitée que nos désirs que nous ne savons pas autolimiter, doublement autolimiter entre plancher et plafond.
- Quoi qu’ils en écrivent, on voit bien que les écosocialistes continuent de placer « en dernière instance » sinon les rapports de production (quitte à les verdir en les dénonçant comme des rapports de destruction) mais des « forces de destruction » autrement dit ils continuent de placer la sphère de la production économique (les forces productives et les conditions de production) en infrastructure. Du coup, le moyen préférentiel pour réaliser les objectifs écosocialistes reste la planification (démocratique).
- Pour une critique de l’écosocialisme quant à une naïveté morale pour déterminer les besoins pour les planifier démocratiquement (au lieu de confier la tâche à l’autoreproduction d’une société par elle-même : https://www.palim-psao.fr/2025/02/critique-de-l-ecosocialisme-a-propos-du-marxisme-traditionnel-de-michael-lowy-par-sandrine-aumercier.html.
- La planification, fut-elle démocratique, échappe-t-elle à la domination de l’expertocratie (et donc à la bureaucratie) ?
- Et si ce n’est pas la sphère de la production économique qui est l’infrastructure en dernière instance, quelle est alors la « plateforme » (Françoise d’Eaubonne, Christine Delphy) ? C’est la sphère de la reproduction sociale. Et continuer de placer l’économie en infrastructure (par exemple en réduisant la décroissance à la question économique) participe de l’invisibilisation et de l’inaudibilisation de la sphère de la reproduction sociale qui, elle, remet l’économie (de subsistance) à sa place.
- Et nous pouvons aller encore plus loin quand nous faisons remarquer que cette sphère de la reproduction sociale est la sphère des interdépendances sociales, et que cette sphère ne doit pas se réduire à la sphère humaine mais qu’elle doit s’étendre à tout le règne animal et végétal : à la sphère du « vyvant ».
- La divergence sur les moyens de réaliser nos objectifs se révèle ainsi entraîner une interrogation sur l’objectif : et si la fin ultime était juste la conservation, la protection et l’entretien des conditions de possibilité de toute vye sociale ?
- Nous partageons intrinsèquement avec les écosocialistes une éthique de l’égalité. Mais jusqu’où la décroissance peut-elle pousser un égalitarisme radical ? La piste qui nous semble aujourd’hui la plus prometteuse est celle de la dépense. A condition de rompre avec une économie politique de la rareté (c’est parce qu’il n’y en aurait pas assez qu’il faudrait partager), pourquoi ne pas espérer une économie politique de l’abondance ? « Suivant la thèse de l’autolimitation, au contraire, il n’y en aura assez pour chacun que lorsque nous nous limiterons nous-mêmes à la part qui nous revient. Sans limites, il n’y en aura jamais assez. Et sans partage, il y aura toujours des personnes qui en auront moins et qui auront le sentiment de ne pas en avoir assez « (Giorgos Kallis, Éloge des limites, p.157). Autrement dit, une économie politique de la dépense pourrait s’envisager en 2 volets : une fois les besoins de grande nécessité garantis à toutes et tous à égalité, une fois la part servile garantissant à toutes et tous une tranquillité dans leurs modes de vie, reste posée la question des surplus qui va alors s’agir de dépenser – de ne pas économiser – collectivement quand aujourd’hui ils sont privatisées au profit d’une minorité de privilégiés.
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Bref, si l’entrée en décroissance signifie une « sortie de l’économie », nous avons du mal à croire que l’écosocialisme pourrait apporter le projet dont la décroissance serait le trajet, à croire que la décroissance serait une porte d’entrée vers l’écosocialisme (J. Hickel, T. Parrique). Pour autant, nous ne prétendons pas vraiment savoir ce que serait une post-décroissance : bien évidemment un post-capitalisme, mais pas seulement. Nous nous sentons plus assurés si nous nous limitons à indiquer d’ores et déjà ce que la post-décroissance ne devrait pas être, à la lumière des leçons tirées des échecs passés.
_____________________Les notes et références
- Cukier, A., Tanuro, D. et Garrisi, M. (2024). Écologie, luttes sociales et révolution. La Dispute. https://shs.cairn.info/ecologie-luttes-sociales-et-revolution–9782843033339?
- S’il faut recommander 2 livres : celui de Rachel Carson, (1962) et celui de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis (2017).
- Michel Lepesant, Introduction à L’antiproductivisme, un défi pour la gauche, 2013, Parangon
- Michel Dias, « Un idéalisme politique », Entropia, n°1, automne 2006, Parangon, p.58-59
- Il y aura potentiellement une autre divergence à creuser, celle de la dialectique à pratiquer entre continuité et rupture. Dialectique que nous pourrions mettre sous le patronage de Günther Anders quand il écrivait qu’il ne s’agissait plus de transformer le monde mais de le conserver ← à suivre.
- Sur cette confusion, lire le chapitre 3 de D. Bayon, F. Flipo et F. Schneider, La décroissance, 10 questions pour comprendre et en débattre, 2010, La découverte
Publié le 22.06.2026 à 08:30
J’ai lu : Pour une décroissance prospère, de Gabriel Malek
Gabriel Malek, Pour une décroissance prospère (2025), Payot.
En France, la MCD n’est pas la seule association dont l’objet est explicitement et directement la décroissance, il y aussi Alter Kapitae (AK) dont le fondateur, Gabriel Malek, a publié à la fin de l’an dernier (2025) Pour une décroissance prospère, ouvrage dont le titre reprend la thématique générale d’AK.
La lecture que je vais en proposer doit naviguer entre 2 écueils que tout conférencier connaît bien quand, à la fin de son intervention, la parole est donnée à la salle. Il y a d’abord la prise de parole du frustré de ne pas avoir été à la place de l’invité et qui abuse de la bienveillance du passeur de micro pour dire ce que, lui, aurait dit et qui, à la fin, n’aboutit à aucune question. Il y a aussi l’intervention flatteuse de celui qui propose un inventaire des passages qui lui ont particulièrement plu avant de reconnaître qu’il n’a pas, lui non plus, vraiment de question à poser. Si donc questionnements il va y avoir de ma part, ce sera de façon critique mais sans frustration ni flatterie.

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Disons d’emblée pourquoi il me semble que défendre une décroissance prospère tient de l’évidence. Pour au moins 2 raisons que Gabriel Malek ne manque pas de mettre en avant :
- Étymologiquement, la prospérité provient du latin prosperus qui signifie « conforme ou favorable aux espérances, aux attentes » (p.14). La prospérité et l’espérance partagent donc la même racine, spere, celle de l’espoir et de l’attente. En pastichant les catégories de Reinhart Kosseleck de « champ d’expérience » et « d’horizon d’attente », je crois que toute inscription de la décroissance dans une temporalité et une historicité qui l’intercalent entre le monde de la croissance (que nous rejetons) et le monde de la post-croissance (que nous espérons) doit rétrospectivement tirer les leçons du passé et prospectivement viser un horizon d’espérance. Pas de décroissance sans espérance.
- Je n’ignore pas que le terme d’espérance a une résonance spirituelle (c’est l’une des 3 vertus théologales du christianisme). Or, précisément, c’est cette dimension spirituelle – et non matérielle – par laquelle Gabriel Malek justifie le choix de ce terme de prospérité car, en face du consumérisme comme religion (avec ses temples, ses saints, ses rites, ses fêtes, son catéchisme, ses paradis fiscaux, ses idoles…) « une soif de spiritualité persiste » (p.229). Pas de décroissance sans spiritualité.
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Ce livre, qui est préfacé par Bernard Friot, est composé de 3 parties :
- « Il faut d’abord sortir de la confusion qui lie croissance et prospérité, enracinement et identité, science et progrès. Ensuite, nous tâcherons de comprendre, à travers une utopie pragmatique, en quoi la décroissance prospère n’est pas un oxymore, mais une voie vers un avenir désirable. Enfin, après avoir éclairé les promesses de cette prospérité-là, nous poserons les premières pierres du chemin émancipateur capable d’y mener » (p.17).
- « Après avoir démontré en quoi la croissance ne peut plus nous apporter la prospérité, et avoir détaillé comment la décroissance est en capacité de nous assurer un avenir désirable, il nous reste à faire le plus dur : tracer la voie qui mène du monde actuel à l’utopie pragmatique souhaitée « (p.156).
Je ne sais pas quoi penser de la préface de Bernard Friot. Certes, elle remplit ses obligations bienséantes mais non sans quelque retenue. Bernard Friot ne cache pas son scepticisme : sur la fiscalité, sur les alliances préconisées par Gabriel Malek, sur l’éloge de la jouissance… Et quand il fait reproche de ne pas avoir assez insisté sur « la mutation du travail », cela semble exagéré quand on comptabilise le nombre de fois où cette thématique du travail est régulièrement traitée tout au long de l’ouvrage (pp.43, 53, 92, 108, 126). Il ne cache surtout pas son scepticisme ni vis à vis de la décroissance – dont il ne valide explicitement aucun trait constitutif – ni vis à vis de la prospérité – dont la seule occurrence dans la préface concerne les… profits.
Bernard Friot conclut sa préface en présentant le livre comme « un inventaire passionnant des déjà-là de cet enracinement ». Implicitement, il ne semble pas faire crédit à la décroissance de pouvoir être le paradigme adéquat pour penser la globalité politique des transformations à espérer.
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Contre quoi décroître ?
Gabriel Malek consacre sa première partie à faire un inventaire des constats dirigés contre la croissance et les modalités de sa version de la prospérité. Cet inventaire est un classique de l’objection de croissance car il permet d’ouvrir le plus grand possible la famille de celles et ceux qui depuis 1972 – année de publication du rapport Meadows – crient « halte à la croissance ».
Si la croissance verte est une « chimère » (p.65), si le tunnel carbone est un « enfer » (p.68), si la transition énergétique est un « mirage » (p.71), si le technosolutionnisme est une « fuite » (p.75), c’est parce que la croissance est contre l’intérêt général (p.32), contre le citoyen (p.35), contre le lien social (p.40), contre le travail (pp.43,53), contre la justice sociale (p.49), contre les imaginaires (p.57), contre la planète (p.62).
Dont acte : l’objection de croissance est bien une contre-croissance. Pourquoi décroître ? Pour contrer la croissance.
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Vers quoi décroître ?
C’est dans la seconde partie que se trouve la plus grande originalité de ce livre car Gabriel Malek nous y propose une vision de ce qu’aurait pu être Verdelune, petite ville imaginaire de 43 000 habitants, entre Saint-Émilion et Coutras, qui se serait épanouie à partir des années 1990, lors de la période d’une imaginaire « heureuse bio-régionalisation » (p.89).
Gabriel Malek traite dans cette partie tout une série de propositions politiques sur : la participation citoyenne (p.96), l’héritage (p.109), l’État (p.112), la propriété (p.116), les coopératives (pp.124, 178), le travail (p.126), le partage des tâches ingrates (p.131), le donut de K. Raworth (p.141), la jouissance (p.147), la paresse (p.150).
L’apport de cette partie ne consiste pas dans la nouveauté de ces propositions (Dont l’inventaire quasi complet a été dressé par l’article de N.Fitzpatrick et alii. sur la cartographie systématique des propositions politiques de décroissance.) mais dans la façon dont Gabriel Malek organise ce nouvel inventaire :
- Il dresse une série de 5 « grands principes » de la décroissance comme « enracinement » : municipaliser, partager, arbitrer, protéger, jouir. Ce qui est intéressant, c’est de ranger avec des principes plutôt qu’avec des valeurs. Car, dans cette deuxième partie, même s’il s’agit d’espérer et de rêver, c’est de faisabilité et de désirabilité dont la décroissance a besoin.
- Chaque grand principe est enraciné dans un lieu : la maison commune délibérative (p.95), le marché de la sécurité sociale de l’alimentation (p.105), la bourse populaire des utilités sociales (p.117), le bureau des filières locales et de sûreté écologique (p.133), l’office des plaisances (p.145). Ce que je retiens ici c’est la fécondité de l’idée de lieu : car la transformation ne peut avoir lieu que dans des lieux. Le « lieu » est une matrice de transformation décroissante (Ce n’est pas la seule : j’y rajoute la double autolimitation plancher-plafond ainsi que la notion de « part » 1).
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Comment décroître ?
Dans cette troisième partie consacrée aux trajectoires de décroissance pour aller vers la post-croissance, Gabriel Malek propose un nouvel inventaire construit autour des 3 stratégies pensées par Erik Olin Wright : stratégies de rupture, stratégies symbiotiques, stratégies interstitielles.
« Renverser le capitalisme et mettre en place une décroissance prospère exige de combiner ces trois approches. La rupture permet d’engager le rapport de force nécessaire avec le système, la symbiose permet de préparer la bifurcation des structures existantes, et l’interstitiel est un moyen d’inventer des exemples fonctionnels du monde à venir, et de faire tache d’huile suite à des réussites concrètes dans les territoires » (p.158).
- Affronter le capitalisme pour en sortir suppose de repenser : une classe sociale écologique (p.164), le démantèlement (p.165), le transnational (p.171), le protectionnisme (p.174), les luttes antiracistes, antivalidistes et féministes (p.184).
- Réformer pour transformer en profondeur suppose de reconsidérer : la dette publique (p.194), les médias (p.196), l’opposition à la publicité et à l’obsolescence programmée (p.200), la planification (p.202), la comptabilité (p.205), des caisses de redirection écologique (p.209).
- Construire ici et maintenant les alternatives : en s’appuyant sur ce que Bernard Friot désigne comme les « déjà-là » (p.214) et en privilégiant la forme organisationnelle de la coopérative (p.216).
Les stratégies interstitielles – celle des alternatives concrètes, des expérimentations minoritaires – reposent sur la séquence : prise de conscience → alternative concrète préfigurative → exemplarité → essaimage → masse critique → bifurcation/basculement. J’ai déjà eu plusieurs fois (Chapitre 10 de Politique(s) de la décroissance, contribution à une revue québécoise) l’occasion de publier mes réticences vis à vis de cette stratégie qui multiplie selon moi les faiblesses (confusion stratégie/scénario, délais, exemplarité et prophétie…). J’ajoute 2 remarques :
- Sur le « déjà-là » que Gabriel Malek reprend de Bernard Friot. En fait, je ne sais pas s’il faut y voir le verre à moitié-plein ou à moitié-vide. Soit, la première moitié du chemin a déjà été accompli, et il suffit de continuer. Soit, on en est resté à la moitié du chemin et si on s’est arrêté là c’est pour des raisons qui empêchent de continuer.
- Sur les valeurs qui doivent animer nos alternatives : il me semble primordial que ce soient les mêmes valeurs à chaque moment de la transition. Pour critiquer quand on objecte à la croissance ; pour mobiliser quand on est sur une trajectoire de décroissance ; pour espérer quand on se projette en post-croissance. Ce sont ces valeurs qui relient tout le chemin ; ni les (éventuels) succès, ni les échecs.
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Est venu le moment de la critique amicale parce que constructive, et inversement. C’est donc à mon tour de proposer 2 relevés de questionnements : le premier plutôt sur les contenus, le second plutôt sur la méthode. Je ne cache pas que ces 2 inventaires reposent sur une même interrogation : qu’est-ce que la saison 1 de la MCD qui était consacrée à un approfondissement que je m’amuse à qualifier de « décroissantologique » pourrait apporter à la proposition de « décroissance prospère » ?
A la MCD, nous avons la naïveté de croire que cette dernière question est sensée. Et c’est pourquoi nous proposons de visionner la décroissance à l’aide de l’image d’un arbre. Ce que j’appelle « décroissantologie » fait référence aux racines (conceptuelles et méthodologiques) d’un arbre dont le tronc est la décroissance politique – dont la décroissance prospère est une déclinaison – et les branches sont les propositions universitaires et les alternatives concrètes. Finalement, notre naïveté, c’est de croire que ce sont les racines qui font la robustesse du tronc et la fécondité des fruits.
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Je commence par un examen de quelques contenus qui mériteraient selon moi quelques précisions et donc des discussions, et qui devraient m’amener à le justifier en me tournant vers des critiques de méthode.
Je n’ai pu m’empêcher de relever quelques approximations dans les références, ce qui pourrait apparaître comme une mauvaise manière d’érudition mais qui soulève pourtant des enjeux politiques décisifs pour une conception politique de la décroissance :
- Je ne crois pas que l’on puisse réduire l’utilitarisme, ni celui de J. Bentham ni celui de J.-S. Mill, à une intention de « recentrer l’existence sur la satisfaction des besoins individuels » (p.22). Pourquoi, parce que, chez ces auteurs fondateurs de l’utilitarisme, il s’agit précisément de s’opposer et au libéralisme et à l’individualisme. Car le principe d’utilité ne consiste pas tant à agréger des bonheurs individuels qu’à les faire passer après le bien-être collectif ; autrement dit, l’utilitarisme est une théorie politique normative « qui exclut que le comportement individuel soit entièrement déterminé par la maximisation de l’utilité » (Philippe Van Parijs, Qu’est-ce qu’une société juste ? (1991), Seuil, p.33.).
- Quand aujourd’hui la définition de la décroissance validée par Timothée Parrique inclut la considération du bien-être pour distinguer entre les 2 paradigmes de la croissance et de la décroissance (sinon de ce qu’on appelle wellbeing economy2), on ne peut que relire avec intérêt les controverses au sein de l’utilitarisme – qui sont les individus dont on prend en compte les utilités, l’utilité mesurée est-elle totale ou moyenne, quelle est la nature, hédoniste ou préférentielle, des utilités – si on veut éviter de subir le reproche formulé par Yves-Marie Abraham : « Quant au motif principal de ce renoncement, il s’avère être le même que celui par lequel on justifie généralement la croissance : le bien-être. Sur le plan idéologique, cette conception de la décroissance n’entre donc pas en contradiction avec l’idéal utilitariste et individualiste sur lequel repose actuellement notre monde » (« LA DÉCROISSANCE : SOUMISSION DURABLE OU ÉMANCIPATION ?, Les amanites, n°1, https://www.revuelesamanites.com/articles/la-decroissance-soumission-durable-ou-emancipation« ).
- La référence (pp.25, 98) à la définition par Aristote de l’homme comme zôon politikon me semble un peu forcée ; en tout cas, si je prends en considération ce qu’en écrivait Hannah Arendt : « Il n’est pas indifférent que la référence à Aristote soit fondée sur un malentendu très ancien, même s’il est post-classique. Aristote, pour lequel le mot politikon était essentiellement un adjectif qualifiant l’organisation de la polis, et non pas une désignation quelconque de la communauté de vie humaine, n’a en fait nullement voulu dire que tous les hommes étaient politiques ni qu’il y avait du politique, c’est-à-dire une polis, partout où vivaient les hommes… Il voulait simplement dire qu’il y a une particularité en l’homme qui consiste en ce qu’il peut vivre dans une polis et que l’organisation de cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine… ainsi la politique au sens d’Aristote… n’est donc nullement une évidence et ne se trouve pas partout où les hommes vivent ensemble » (Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? (1995), Seuil, pp.74-75).
- Attention donc à ne pas faire de « la forme la plus haute de la communauté humaine » la forme la plus courante, la plus spontanée, de la vie ensemble. Autrement dit, rien ne garantit que la participation à la vie politique de la communauté soit un objectif faisable pour tous ces membres. Il se peut même qu’une participation permanente à la vie politique ne soit pas désirable. Je me suis toujours souvenu de la mise en garde de Geneviève Decrop, formulée dès le n°1 de la revue Entropia : » On doit pouvoir entrer et sortir de la politique, et donc s’y faire représenter. Une démocratie directe, une démocratie où chacun est sommé de participer, où il ne peut se faire représenter par d’autres serait un enfer » (Geneviève Decrop, « Redonner ses chances à l’utopie », dans le n°1 de la revue Entropia (automne 2006), Parangon, p.89, https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article109.).
- Pour s’informer sur le biorégionalisme évoqué à propos d’une étude de l’Institut Momentum (pp.99-100), je me permets de renvoyer au petit livre de Mathias Rollot & Martin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biorégion ? (2021), Wildproject, qui non seulement s’appuie sur des études de cas mais se conclut excellemment par une « bibliothèque biorégionaliste » anglophone, italophone et francophone.
- En particulier, il me semble que les décroissant.e.s devraient accorder une attention particulière à la notion de « réhabitation », en la rapprochant des réflexions sur l’héritage, les communs négatifs et les « ruines du capitalisme » (Anna L. Tsing). Car ce n’est pas d’un « claquement de doigts » (Alexandre Monnin) que l’on va pouvoir prendre ses désirs pour des réalités.
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Là où j’ai eu le plus d’inconfort, ce n’est pas dans la suite des inventaires qui réussissent à donner l’impression d’un « faire nombre », mais c’est au début du livre quand Gabriel Malek analyse ce qu’il entend par « prospérité » et par « décroissance ».
Bien sûr qu’il est décisif de présenter la décroissance comme faisable et désirable. Mais cela est-il suffisant si l’on recherche une « hégémonie culturelle » (p.222) ?
Jusqu’à quel point la décroissance doit-elle faire passer sa visibilité avant sa crédibilité ? Comment ne pas remarquer que, pour chacune des stratégies envisagées dans la troisième partie, Gabriel Malek ne manque jamais d’insister sur la mise en forme de nos imaginaires, de nos narratifs :
- « Tout en gardant notre radicalité, nous devons soigner notre communication pour rallier à notre cause les populations des territoires concernés par les ravages environnementaux. Il faut sortir d’une approche de pureté militante d’entre-soi, qui pollue parfois la réflexion et risque de nous perdre finalement dans une approche individualiste. La question n’est pas de savoir qui sera l’individu le plus vertueux. Ce qui compte c’est convaincre le plus grand nombre que la décroissance est une voie heureuse. Pour ce faire, il faut parfois accepter de lisser un peu notre discours et s’intéresser aux besoins de la population, sans jamais reculer sur nos principes « (p.170).
- « Réussir à bâtir un modèle économique post-capitaliste est possible avec le bon discours appuyé par une pression militante » (p.208).
- « La voie menant à la décroissance nécessite aussi la construction du récit collectif que les gens se racontent pour avancer avec confiance dans l’avenir » (p.221). « Mettre en avant des histoires concrètes d’humains qui ont su sauter le pas vers une vie plus sobre et heureuse est une superbe manière de communiquer » (p.225).
Il me semble qu’il faudrait faire politiquement davantage attention à ce dispositif dépolitisant typique du régime de croissance qui consiste à mener une croisade contre « l’idéologie » en général en ayant l’habileté de ne pas s’y opposer frontalement mais en proposant de substituer à l’idéologie la mise en récit, la narration, le fameux storytelling des publicitaires. Ce dispositif de substitution repose sur une attaque généralisée contre la rationalité ; plus exactement, il s’agit de n’utiliser la raison qu’en la réduisant à la seule rationalité instrumentale et de faire passer tout autre usage – éthique et morale – pour du blabla inefficace. Qui, dans une de nos assemblées entre décroissants, n’a pas entendu l’animateur demander à l’intervenant de faire « plus court », pour éviter d’imposer un « tunnel ». Le pire, c’est quand l’intervenant renonce de lui-même à sa longue démonstration pour, devenant un communiquant, la remplacer par une punchline !
Onofrio Romano dans sa Critique du régime de croissance (2025, Liber) montre qu’il s’agit là d’une offensive contre tout ce qui est de l’ordre du legein, c’est-à-dire de ce qui est de l’ordre d’un discours (logos) dans lequel le « meilleur argument » l’emporte. Là aussi, dans nos assemblées, prétendre « avoir raison » est immédiatement cloué au pilori de l’arrogance et du top down professoral. Contre une telle prétention à partager un raisonnement, l’horizontalisme propre au régime de croissance réussit ainsi à saper toute possibilité de faire changer d’avis à l’aide d’un raisonnement juste et de faits scientifiquement validés. Au nom de cet horizontalisme, le meilleur raisonnement est mis au même niveau qu’une opinion (doxa) ou qu’une émotion (pathos).
Comment donc ne pas se demander si l’attention porté aux émotions (pp.224,226) ne participe pas d’une ruse anesthésiante conforme au dispositif de neutralisation de la politique quand il s’agit de dévaluer tout ce qui est de l’ordre du legein ?
- Car, même en valorisant ce qui relève de l’empathie et de la sympathie, comment ne pas se demander si le partage de ce qui se passe dans mon esprit avec les autres esprits relève davantage de ma singularité (mes sensations, mes désirs, mes souvenirs, mes imaginations…) ou de mon universalité (la raison, cette faculté commune à tous les humain.e.s) ? N’est-il pas plus facile de partager un raisonnement qu’une émotion ?
- Il faudrait en particulier faire attention au rôle que les libéraux – depuis David Hume – font jouer à la sympathie quand il s’agit de penser les relations. Cela peut sembler un détour rhétorique mais quand on valide le rapprochement qu’Hannah Arendt opère entre le jugement esthétique et le jugement politique, alors on peut s’apercevoir que là où les libéraux voient dans la beauté un jugement reposant sur la sympathie, Hannah Arendt y voit un sens commun (le sensus communis chez Kant).
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Gabriel Malek a tout à fait raison d’opposer 2 conceptions de la prospérité et c’est tout le sens de sa première partie : il faut opposer une conception « matérialiste » et une conception « métaphysique » (p.14).
Gabriel Malek entend proposer « avec la décroissance une vision de la prospérité qui va au-delà d’une accumulation matérielle en intégrant l’épanouissement humain, enraciné et ouvert, fondé sur des relations de solidarité et un refus de toute forme de domination. Elle propose une liberté collective, liée à un équilibre avec la nature et à un respect des limites écologiques, essentiels pour le bonheur et la soutenabilité » (p.23).
Mais dans ce cas, il faut s’y tenir le plus possible, jusque dans certaines conséquences. Car la conception matérialiste de la prospérité n’est pas seulement quantitative. Ou plutôt, elle n’est quantitative que parce qu’elle est matérialiste. Or qui dit matérialisme – qu’il soit physicaliste ou historique – dit déterminisme, et qui dit déterminisme dit nécessité. Autrement dit, pour défendre une conception métaphysique, ou spirituelle, de la prospérité, il faut la défendre jusqu’au bout, en faisant très attention à ne jamais tomber dans le déterminisme d’une décroissance nécessaire, ou inéluctable, ou inévitable.
- Peut-on dans ce cas évoquer un « impératif écologique » (p.15) et présenter les frontières planétaires comme des « limites indépassables » (p.62), sans ne faire aucune mention de l’incontournable Éloge des limites (2019, PUF, 2022) de Giorgos Kallis : ce n’est pas la nature qui est finie, ce sont nos désirs qui ne savent pas s’autolimiter.
- N’est-ce pas manquer de quelque prudence et d’explications supplémentaires que de citer Simone Weil quand elle ramène la réalité à la nécessité (p.15) quand tout le reste du livre ne cessera de répéter que l’enracinement qu’elle prône n’est pas un enfermement mais une ouverture aux possibles (et donc pas à la nécessité). C’est d’ailleurs pour éviter cette dérive que Geneviève Pruvost défend plutôt la notion « d’ancrage » (Geneviève Pruvost, Quotidien politique (2021), La découverte, p.7.).
- Cette question d’une décroissance qui se prétend nécessaire est peut-être le péril le plus grave qui menace une décroissance qui assume sa politisation. Dans une intervention que j’ai faite récemment sur Serge Latouche, j’ai découvert à quel point se situait là le véritable Pari de la décroissance. À quel point il est difficile pour une décroissance politique de respecter l’interdit énoncé clairement par André Gorz dans son Éloge du suffisant : on ne fonde pas une politique sur la nécessité (On peut aussi se référer à un autre article du n°1 d’Entropia, celui de Michel Dias, qui fournit une critique très robuste de ce qu’il appelle « l’argument de la nécessité ».).
- C’est pourquoi tout décroissant doit être le plus au clair possible pour quoi il est décroissant et non pas simplement contre quoi il résiste.
- C’est ce que j’appelle depuis des années « l’argument du quand bien même » et que les premiers théoriciens français de la décroissance – Serge Latouche, Vincent Cheynet, Paul Ariès – ont toujours su sans vraiment le mettre systématiquement en première ligne de leurs plaidoyers : « Nous ne sommes pas des objecteurs de croissance faute de mieux ou par dépit, parce qu’il ne serait plus possible de continuer comme avant. Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès », Paul Ariès, Décroissance ou barbarie (2005), Golias, p.31.
J’en viens à la définition de la décroissance utilisée tout au long de l’ouvrage. C’est là qu’il me semble que l’apport théorique apporté par la MCD fait le plus défaut :
- Je reconnais que je vois mal comment on peut définir la décroissance sans tenir compte que la décroissance est l’antonyme de la croissance. Quelle est donc cette croissance dont la décroissance est l’antonyme ?
- Le livre multiplie les rapprochements entre la croissance et l’utilitarisme (x2), et le libéralisme (x12), et le néolibéralisme (x31), et le capitalisme (x140), et la marchandisation (x19) ; ce sont des notions qui croisent l’économie (x133) et la théorie de la justice (x60).
- Que peut-on reprocher à l’économie de la croissance ? Plutôt que de dénoncer « la quête infinie de
- croissance du monde capitaliste contemporain » (p.11), ne faudrait-il pas critiquer cette croissance non pas en tant que négation de la finitude mais en tant que finalité absurde ? Autrement dit, je ne critique pas la croissance en tant que telle – parce que dans ce cas-là, on dit quoi des végétaux… – mais je critique la croissance quand elle prétend être à elle-même sa propre fin. Je ne critique donc pas la croissance, mais la croissance pour la croissance.
- Ce que je reproche à l’économie de la croissance, c’est d’être un projet pour la société. Du coup, je dois faire attention à ce qu’on ne puisse pas retourner la critique à la décroissance : je ne dois pas décroître pour décroître. Autrement dit, il est maladroit de présenter la décroissance comme un « projet ». S’il faut nommer un projet, alors autant reprendre le terme de « post-croissance ». Quant à la décroissance, elle n’est stricto sensu que le passage du monde actuel au monde espéré. En tant que « trajet », la décroissance est le nom commun à un faisceau de trajectoires. Pas plus, pas moins.
- C’est pourquoi quand on fait attention à critiquer la croissance non en tant que telle mais quand elle est à elle-même sa propre finalité alors on évite de tomber dans le piège de la décroissance sélective, qui n’est en réalité que l’autre face de la croissance sélective. J’en déduis qu’il vaudrait mieux toujours éviter de cultiver l’ambigüité de défendre la diminution de tel ou tel secteur, et la croissance de tel autre, fut-ce « la santé ou l’agriculture bio » (p.122). Parce que ni la santé ni l’agriculture bio ne devraient être des fins en soi, et cela ne devrait-il pas être évident dans une défense de la prospérité au sens spirituel ? Ces secteurs vitaux sont des conditions de possibilité d’une vie sensée, mais pas des finalités.
- La croissance n’est pas qu’une économie, c’est aussi un monde, c’est aussi une politique. La conséquence est forte pour la décroissance : qui ne peut pas se résumer à une décrue (de la production et de la consommation, de l’extraction à l’excrétion) mais qui doit étendre son domaine de la critique : à une décolonisation, à une repolitisation pour renverser le régime politique de croissance.
- Quand on parle de « la croissance et son monde », il faut alors admettre que ce monde de la croissance, ce n’est pas que le monde de l’économie qui phagocyte la société, c’est aussi le monde de la technologie. Quand Serge Latouche dénonce L’occidentalisation du monde (1989, La découverte), il dénonce autant son économisation que sa technologisation.
- Tant qu’à être technocritique, comment ne pas admettre que le monde de la croissance, c’est exactement le même monde que celui des jeux vidéos (pp.90, 147, 227), que celui du smartphone (p.183), que celui de l’aviation (p.201) ?
- Si je reprends la distinction proposée par Matthias Schmelzer (Matthias Schmelzer, « Origins of the Growth Paradigm », publié en 2018 dans The Annual Review of Environment and Resources, page 294.) entre esprit de croissance (une forme de politique axée sur la poursuite de la croissance économique) et paradigme de croissance (une vision du monde institutionnalisée dans des systèmes sociaux qui proclame que la croissance économique est nécessaire, bonne et impérative), on pourrait distinguer entre l’esprit de la décroissance (une politique économique) et le paradigme de la décroissance (une vision du monde dont les valeurs d’espérance sont le repos, la rencontre et la tranquillité).
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Je finis cette discussion avec le livre de Gabriel Malek par des considérations de méthode que je me pose quand je me demande à qui ce livre « pour la décroissance prospère » s’adresse-t-il ?
J’ai commencé cette discussion en marquant mon accord pour une décroissance prospère parce que je vois dans cette expression qui adjective la décroissance, une évidence. Si je cherche un antonyme à la prospérité, je trouve la misère. Comme je ne connais aucun partisan de la décroissance qui plaide pour une décroissance misérable – à condition évidemment de reprendre la distinction de Majid Rahnema entre pauvreté et misère – alors pour moi l’expression de « décroissance prospère » est un pléonasme.
Or ce n’est pas sous cet angle que tout le livre est articulé ; tout au contraire. Car son fil directeur est de montrer « en quoi la décroissance prospère n’est pas un oxymore » (p.17). Mais qui juge ainsi sinon un adversaire, sinon un ennemi de la décroissance ?
Ainsi Nicolas Bouzou publiait-il dans l’Express du 3 mai 2020 un article intitulé « Misère de la décroissance » (Auquel Jérôme Vautrin a répondu point par point sur le site de la MCD.).
Je ne suis pas en train d’écrire que les livres sur la décroissance doivent être seulement destinés à ses partisans et sur ce point Gabriel Malek a parfaitement raison de dénoncer le risque de l’entre-soi (p.170). Les livres sur la décroissance doivent s’adresser autant aux partisans qu’aux adversaires.
Mais qu’est-ce qui différencie un partisan de la décroissance d’un adversaire ?
- Pour son partisan, la décroissance est désirable comme trajet vers un horizon où ses valeurs seront pratiquées. Et si, de surcroît, sans être un militant, il est quelque peu engagé dans une alternative concrète ou dans un geste de simplicité volontaire, la décroissance lui apparaît comme faisable. Au contraire, c’est la croissance qui semble désirable pour les « croissancistes ». Et quant à la faisabilité d’un tel monde de croissance, c’est le monde dans lequel nous vivons tou.te.s.
- Cela ne veut pas dire que pour le partisan de la croissance les crises n’existent pas et n’ont pas d’effets. Mais soit il y voit le moteur d’un dynamisme en faveur de l’innovation permanente, soit il affronte les effets en s’y adaptant.
C’est dans ces termes que je pose le hiatus qui court tout au long de ce livre :
- Gabriel Malek ne cesse de dire qu’il veut présenter une décroissance à la fois faisable et désirable pour que les adversaires de la décroissance prospère cessent d’y voir un oxymore.
- Autrement dit, quand il s’adresse à ceux qui ne jugent pas la décroissance désirable, il leur oppose des arguments de désirabilité.
- Ce qui me semble doublement irénique : d’une part, parce que d’expérience, les conflits de valeurs ne peuvent pas se trancher, parce que même « le meilleur argument » (J. Habermas) ne l’est que dans un contexte partagé de méta-valeurs de ce que c’est que discuter. D’autre part, parce qu’il existe un régime politique de croissance dont le principal dispositif de dépolitisation consiste à neutraliser tout conflit en ramenant les valeurs à des opinions qui doivent être traitées de façon équivalente.
Mais alors comment s’adresser aux adversaires de la décroissance si, en tant que décroissant, je dois me priver des arguments qui, moi, me convainquent parce que je juge déjà la décroissance comme faisable et désirable ? D’autant que si j’en reste à ce type d’arguments, on peut faire confiance aux adversaires et ennemis de la décroissance pour pratiquer de leur côté une stratégie interstitielle pour se glisser dans la moindre faille de notre plaidoyer.
- C’est pour cela que je propose de distinguer entre le faisable, le désirable et le tolérable. Tolérer, ce n’est pas accepter, c’est même exactement le contraire : je tolère ce que je n’accepte pas, ce avec quoi je suis en désaccord, ce qui ne m’est pas agréable.
- Pour ceux qui doutent qu’une telle attitude est impossible, il suffit de leur faire remarquer que les objecteurs de croissance, quelles que soient leurs stratégies, pratiquent de facto une tolérance envers un monde qu’ils jugent radicalement désagréable.
- Un argument tolérable va donc s’inscrire dans le registre de celui avec qui j’ai un désaccord pour lui montrer une contradiction interne.
- Par exemple, si j’ai face à moi un partisan de la prospérité matérialiste alors que je défends une conception spirituelle de la prospérité, je ne vais pas à mon tour adopter un point de vue matérialiste – erreur de stratégie que commettent pourtant tous ces défenseurs de la décroissance au nom de contraintes matérialiste, qu’elles soient économiques, démographiques, ou physiques (énergie, et matière) -, mais je vais montrer que ses jugements matérialistes reposent sur des conceptions tout aussi métaphysiques que les miennes. Par miracle, il se peut même que nous les partagions. Sinon, à moins de lui montrer la dissonance existentielle entre ses pratiques, ses discours et sa structuration éthique, il y a toutes les chances pour que nos échanges fassent… plouf..
- Une autre distinction qui peut permettre une véritable discussion est celle entre ce qui essentiel à la décroissance et ce qui relève plus de la discussion : c’est pour cela qu’à la MCD, nous proposons de distinguer entre un noyau idéologique de la décroissance et des rayons de controverse qui peuvent même être diamétralement opposés.
C’est à cause de ce hiatus de méthode qu’il me semble que ce livre penche du côté des solutions et des effets plutôt que du côté des problèmes et des causes.
C’est là une différence de méthode et de conception de ce qu’est le pragmatisme. Mon pragmatisme est philosophique et il assume de se revendiquer de ses précurseurs qui sont Charles S. Peirce (pour la défense de la méthode abductive, celle qui permet de remonter des effets aux causes) et John Dewey (pour la défense des « problèmes » que l’on va affronter par la méthode de « l’enquête »). Ma conviction est que c’est plutôt du côté des problèmes et des causes que je trouverais des arguments tolérables : ce qui fait qu’en procédant ainsi je m’adresserai autant aux partisans qu’aux adversaires de la décroissance. Ne céder ni aux difficultés de la crédibilité ni aux facilitations de la visibilité. Je sais, en tirant les leçons mon champ d’expérience, que jamais aucun « faire nombre » n’a provoqué un « faire sens ». Et même si je ne suis pas certain que, dans mon horizon d’attente, le « faire sens » entraînera le « faire nombre », sans y croire, je le désire : c’est toute la différence entre les chimères de l’espoir et la puissance de l’espérance.
_____________________Les notes et références
Publié le 05.06.2026 à 16:22
Politique, dépolitisation, repolitisation
Suffit-il de se proclamer « politique » ou même « radicalement politique » pour l’être ? Et inversement, quand une association se déclare « apolitique » ou qu’on le lui reproche, que veut-on dire et surtout peut-elle vraiment l’être ? C’est pour répondre à ces interrogations que la MCD place au cœur de ce qu’elle nomme sa saison 2 une réflexion sur ce que veut dire « politique ». Et, de façon plus interne : pour donner une visibilité politique à la saison 1, qui a été plutôt consacrée à la crédibilité idéologique.
- Si la saison 1 regrettait l’écart qui existait entre la profusion des propositions qui pouvaient se revendiquer de la décroissance (plus de 500 propositions qui constituent un agrégat impolitique plutôt qu’un faisceau de trajectoires politiques) et la radicalité du socle conceptuel et méthodologique produit par la MCD, l’image d’un « arbre de la décroissance » permet de se représenter comment relier la profusion des branches à la cohérence des racines : par un tronc commun. La saison 2 affirme que ce tronc commun est politique.
- On peut formuler autrement le passage d’une saison à l’autre si on regarde du côté de la définition de la décroissance. Définition1 : la décroissance est un trajet (entre objection à la croissance et projection vers la post-croissance), un faisceau de trajectoires. Définition 2 : la décroissance est l’opposition politique à la croissance. Et dès que le préfixe « dé » est assumé, la réflexion peut se tourner vers l’essentiel et se demander ce qu’est cette « croissance » à laquelle il faut s’opposer. Si la croissance est une économie, un monde et un régime politique alors la décroissance est une décrue, une décolonisation et un renversement de régime politique.
Pas question pour autant de prétendre faire le tour de tout ce que « politique » peut vouloir dire. Se contenter donc de quelques fragments, façon puzzle. Quiconque en a déjà fait sait que l’on commence en faisant des tas. Je vais donc commencer en faisant 3 tas : que peut-on entendre par « politique », en quoi le régime politique de croissance est-il un dispositif politique de dépolitisation, où et comment repolitiser ?
1. Ce que « politique » peut signifier ?
Par politique, de façon très générale, j’entends tout ce qu’un groupe envisage pour organiser son organisation :
« La politique est l’art d’unir les hommes de sorte à établir, cultiver et conserver entre eux la vie sociale ».
Johannes Althusius, La politique méthodiquement ordonnée et illustrée par des exemples sacrés et profanes (1603), traduction, introduction et lexique par Gaëlle Demelemestre, Genève, Droz, 2023, I, 1, p. 133.
Démocratiquement, cet art devrait avoir pour finalité l’auto-institution de la société. Mais, en réalité, cette finalité circulaire qui devrait être un cercle vertueux peut se révéler être un cercle vicieux dans lequel l’action politique perd son horizon pour devenir un moyen au service de sa seule survie. On peut penser que cela est dû à l’attraction politique pour le pouvoir : ceux qui mènent une action politique se retrouvent à la tête d’une organisation dont les moyens peuvent être détournés de la « cause » pour être mis au service du seul maintien au pouvoir. C’est ainsi que le scénario marxiste-léniniste d’un État prolétarien ayant comme fin en vue la disparition de l’État n’a abouti historiquement qu’à l’installation d’un pouvoir totalitaire.
« Y a-t-il encore en définitive dans le champ politique des fins en fonction desquelles nous pourrions nous orienter en toute confiance ? Et, à supposer qu’il y en ait, leurs critères ne sont-ils pas impuissants et par conséquent utopiques, en sorte que chaque entreprise politique, une fois qu’elle a été mise en mouvement, ne se soucie plus des fins ni des critères, mais suit un cours interne que rien d’extérieur ne peut arrêter ? »
Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? (1993), trad. fr. au Seuil (1995), p.180.
Interrogations plus facilement compréhensibles si on valide qu’en politique « il faut distinguer entre le but, la fin et le sens ».
« Le sens d’une chose, contrairement à son but, réside en elle-même, et le sens d’une activité ne peut persister qu’aussi longtemps que cette activité dure… En ce qui concerne le but d’une chose, c’est précisément l’inverse ; il ne commence à devenir réel que lorsque l’activité qui l’a produit est parvenue à son terme… En ce qui concerne les fins en fonction desquelles nous nous orientons, elles établissent des critères en fonction desquels tout ce qui s’accomplira devra être jugé. »
Ibid., pp.177-178.

Autrement dit, dans le lexique d’Hannah Arendt, cela revient à constater que le sens d’une action politique en vient (souvent ou toujours ?) à se débarrasser de ses fins. Cela est-il vrai d’une activité politique en particulier ou bien de toute politique en tant qu’action (qu’Hannah Arendt prend soin de ne confondre ni avec le travail, ni avec l’œuvre) ?
Il me semble que cette distinction entre le sens et la fin de la politique est plus féconde que la traditionnelle – mais floue – distinction entre le et la politique 1 (tout simplement parce que le politique ne peut que préparer la politique, qu’ils ne sont que les 2 faces d’une même activité politique, et qu’ils ne sont séparés et séparables que par abstraction précisément de cette activité politique comme lieu de résolution par arbitrages des problèmes rencontrés dans le réel des interdépendances).
C’est à partir de cette distinction entre le sens et la fin que l’on peut remonter à ce qu’Hannah Arendt écrivait dans un autre fragment de ce texte : quand elle distinguait entre la politique comme « relation entre dominants et dominés » (p.46) et la politique comme « domaine du monde dans lequel les hommes pénètrent tout d’abord en tant qu’acteurs et octroient aux affaires humaines une durabilité à venir qu’elles ne pourraient pas obtenir autrement » (p.47).
Ce qui nous amène à nous demander s’il n’y a pas dans tout projet politique une faille – un risque de faillite – que l’on peut formuler comme dérive de la fin en sens, qui fait que le pouvoir qui ne devrait que mettre à disposition des moyens passe à disposition d’une nouvelle domination ? D’où vient cette faille ?
Dans La condition de l’homme moderne (1958), Hannah Arendt associait à chacun des types de la vita activa une forme particulière de « faille » : la futilité pour le travail, l’utilitarité pour l’œuvre, la fragilité pour l’action.
Voilà donc pourquoi Althusius définissait la politique comme un « art » ; car ce n’est ni une science ni une technique mais une pratique toujours menacée par une fragilité intrinsèque.
Là encore, c’est Hannah Arendt qui explique pourquoi cette fragilité est intrinsèque à toute action politique : parce que la condition humaine de l’action politique est la pluralité. Si je peux travailler ou œuvrer tout seul, je ne peux pas agir tout seul : l’action (et la parole) se déroule toujours en compagnie d’autres hommes (pour, avec, contre, sans). La politique n’est pas une robinsonnade.
« La politique repose sur un fait : la pluralité humaine… Pour toute pensée scientifique, aussi bien en biologie qu’en psychologie, en philosophie qu’en théologie, seul l‘homme existe, de même qu’en zoologie il n’y a que le lion. Autrement dit, les lions au pluriel seraient une affaire qui n’intéresserait que les lions. »
« L‘homme est a-politique. La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à-l’homme. Il n’existe donc pas une substance véritablement politique. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation. »
Ibid. pp.41-42, fragment d’août 1950.
Autrement dit, dire que l’homme est a-politique, c’est dire que l’individu particulier l’est. On peut en déduire que l’individualisation des membres d’une société est un processus de dépolitisation ; idem si l’intérêt particulier passe avant l’intérêt général.
On peut ajouter une autre raison (que la pluralité) pour expliquer la fragilité de l’action politique : c’est que toute vie humaine n’est pas d’emblée une vie politique.
« Il n’est pas indifférent que la référence à Aristote soit fondée sur un malentendu très ancien, même s’il est post-classique. Aristote, pour lequel le mot politikon était essentiellement un adjectif qualifiant l’organisation de la polis, et non pas une désignation quelconque de la communauté de vie humaine, n’a en fait nullement voulu dire que tous les hommes étaient politiques ni qu’il y avait du politique, c’est-à-dire une polis, partout où vivaient les hommes… Il voulait simplement dire qu’il y a une particularité en l’homme qui consiste en ce qu’il peut vivre dans une polis et que l’organisation de cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine… ainsi la politique au sens d’Aristote… n’est donc nullement une évidence et ne se trouve pas partout où les hommes vivent ensemble ».
Ibid. pp.74-75.
Autrement dit, la forme la plus haute de la vie active est la vie politique, en tant qu’action comme en tant que parole. Et comme la politique prend naissance dans l’espace public, l’activité politique est interaction et interlocution. Dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt définit les activités politiques comme les « plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner [la] liberté ».
C’est à partir de ces catégories arendtiennes que nous pouvons maintenant moins nous étonner quand nous faisons le diagnostic que des propositions décroissantes peuvent être d’un « apolitisme assourdissant » (Atelier Paysan). Ni même qu’en tant que décroissants politiques, nous puissions juger que le régime de croissance est un dispositif politique de… dépolitisation.
Pourquoi ce dernier jugement n’est-il pas contradictoire ?
2. Politiques de dépolitisation
En faisant de la fragilité la « faille » de l’action politique, fragilité qui résulte de la pluralité comme condition (humaine) de toute action et parole, Hannah Arendt indique le lieu où les adversaires de la politique comme rapport d’auto-organisation de la société par elle-même tentent de la remplacer par la politique comme rapport de domination et de pouvoir. Dans le premier cas, la liberté caractérise une société alors que dans le second cas, il s’agit d’abord (sinon exclusivement) de liberté individuelle.
Dans les 2 cas, on va prétendre défendre la liberté mais dans un cas par la politisation, et dans l’autre par la dépolitisation. Commençons par donner des exemples de ce second cas.
- Dans l’idéologie néo-réactionnaire de Peter Thiel, la « sortie de la politique » est totalement assumée et revendiquée. Chacun devrait aller lire ce qu’il écrivait dès 2009 sous le titre « l’éducation d’un libertarien » 2.
- « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »
- « A notre époque, la grande tâche des libertaires est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes. »
- « Contrairement au monde de la politique, dans le monde de la technologie, les choix des individus peuvent encore être primordiaux. »
- « La politique consiste à s’immiscer dans la vie des autres sans leur consentement. »
- En France, si le but apparent de la réforme des retraites est budgétaire, en réalité il s’intègre dans une politique générale de fragilisation des conditions de travail. Car en repoussant l’âge pivot de départ à la retraite, la politique publique se décharge sur chaque individu pour qu’il arbitre seul entre la peine de travailler plus longtemps ou la peine de subir une décote. La dépolitisation consiste dans ce cas dans le transfert de la charge de la responsabilité : d’une politique publique à une décision individuelle.
- Si la dégradation des services publics est une politique explicite du néolibéralisme pour justifier des privatisations, le journaliste canadien Cory Doctorow a inventé le terme de « merdification » (enshittification) pour désigner le pourrissement systématique de la qualité des services fournis par les plateformes numériques (résultats sponsorisés, trackers, publicités impératives, discrimination par les prix).
- Onofrio Romano dans sa Critique du régime de croissance (2019, 2025 pour la trad.fr.) nomme « précarisation mobilisatrice » le paquet de réformes libérales qui depuis bientôt 50 ans, sous le prétexte idéologique d’une responsabilisation des individus, n’aboutit qu’à la croissance des inégalités.
- Voici quelques effets du régime politique de croissance comme de multiples facettes d’une politique de dépolitisation :
- Quel rapport entre la politique conçue comme rapports de pouvoir et l’individualisme ? Du côté de cette conception de la politique, chacun en connaît le leitmotiv : diviser pour régner. Et bien, plus la division croîtra, plus le pouvoir de ceux qui divisent s’accroîtra. Dans ce cas il s’agit de diviser encore et encore, jusqu’à ne plus pouvoir diviser parce qu’on est arrivé à l’indivisible : c’est l’individu. Individualiser les arbitrages politiques, c’est diviser pour régner.
- Cette individualisation est une intériorisation des contradictions. Là où les critiques classiques du capitalisme croyaient qu’il suffisait de dénoncer les contradictions du capitalisme, il faut voir que l’individualisation est en réalité un processus d’internalisation des contradictions. Le paradigme de croissance pourrait bien être contradictoire, peu importe finalement, tant qu’il existera des individus qui porteront sur leurs épaules ces contradictions. C’est pourquoi la critique de la croissance, si elle veut éviter d’être tronquée, doit intégrer cette composante anthropologique de la domination.
- Quel rapport entre la promotion de l’horizontalisme et celle de la technique (on vient de voir que pour Peter Thiel, « nous sommes engagés dans une course mortelle entre la politique et la technologie ») ? L’horizontalisme est cette forme du débat qui consiste à rendre équivalents tous les arguments au nom d’une liberté individuelle d’expression (free speech) qui doit échapper à tout cadre normatif comme scientifique. Mais alors, dans un débat, si « le meilleur argument » ne jouit d’aucun avantage, seules la réussite, l’efficacité et l’utilité pourront trancher ; or ce ne sont là que des critères… techniques. « Ça marche » l’emporte sur « c’est vrai » → la réalité l’emporte sur la vérité, et la virtualité l’emporte sur la réalité : voilà pourquoi le monde de l’IA est aussi le monde des infox et des « vérités alternatives ».
- Dans une politique de… dépolitisation, le monde du TINA est en même temps le monde des… « faits alternatifs ».
- Quel rapport entre individualisme et horizontalisme ? Si tout se vaut, alors l’horizontalisme est bien la mise à bas de tout ce qui permettrait de se repérer. Pour chacun, il ne reste plus alors qu’un seul point de repère : l’individu au centre de son égo-monde. Et cela on peut le constater non seulement chez les libertariens mais aussi chez les anarchistes individualistes (ceux pour qui une société n’est pas un « collectif » mais juste une « collection d’individus »).
- Dans le régime neutraliste de croissance (qui prétend rester « neutre » quant aux fins que chaque individu est censé avoir choisies en toute liberté), la question de la société bonne ne devrait plus se poser et elle devrait se réduire à celle de la société juste, celle de l’équité, de l’égalité des chances, celle de la compétition généralisée, celle de la loi du commerce (pour qui l’argent n’a pas d’odeur). C’est ainsi que la mise en avant d’une exigence de neutralité procède d’un dispositif de neutralisation : c’est dans un tel dispositif que la valeur bourgeoise du mérite prétend suffire pour justifier la neutralisation de toute revendication égalitaire.
- Quel rapport entre la politique conçue comme rapports de pouvoir et l’individualisme ? Du côté de cette conception de la politique, chacun en connaît le leitmotiv : diviser pour régner. Et bien, plus la division croîtra, plus le pouvoir de ceux qui divisent s’accroîtra. Dans ce cas il s’agit de diviser encore et encore, jusqu’à ne plus pouvoir diviser parce qu’on est arrivé à l’indivisible : c’est l’individu. Individualiser les arbitrages politiques, c’est diviser pour régner.
C’est pour s’opposer à ces politiques de fragilisation que la décroissance peut explicitement se ranger du côté de la repolitisation. En effet, si le régime politique de croissance est une politique de dépolitisation = individualisation = fragilisation alors, pour s’y opposer, il faut imaginer une politique de repolitisation explicitement en faveur de la solidarité. Car si la solidarité est du côté de la solidité, c’est parce que, de l’autre côté, des politiques de la « fragilarité » exploitent la fragilité de l’action politique.
3. Les cadres de la repolitisation
Par politique de repolitisation, il ne faut pas attendre un « programme clefs en main » de ce qu’il faut faire ; pour au moins 2 raisons :
- Si l’action politique est fragile, c’est parce que la politique comme rapports de pouvoir menace constamment la politique comme art du maintien de la vie sociale. C’est donc la domination qui menace la politique ; et comme la domination signifie toujours plus ou moins le pouvoir de faire faire, on peut en déduire que si l’on veut protéger l’action politique du risque de la domination alors la repolitisation doit éviter à tout prix de se présenter sous la forme d’un programme qui dirait comment il faut faire.
- Mais en même temps, comment l’action politique peut-elle se présenter comme une pratique si elle s’interdit de « faire faire » ? Pour sortir de ce défi, il suffit que l’action politique commence d’abord par mettre en avant ce qu’il ne faut pas faire.
- Ce savoir constitue un champ d’expérience qui s’est constitué au fur et à mesure de l’acquisition de leçons venant directement des expérimentations minoritaires préfiguratives.
- Comme il s’agit bien de résister à une politique générale dominante de dépolitisation, il convient d’admettre qu’une contre-politique de repolitisation se fera en terrain adverse, en terrain largement maltraité par la politique de la domination.
- Cette repolitisation peut s’inspirer de ce que les biorégionalistes nomment « rehabitation » : Réhabiter signifie « apprendre à vivre in situ au sein d’une aire qui a précédemment été perturbée et endommagée par l’exploitation » 3.
- Car la repolitisation n’est pas une remise à zéro, elle doit assumer un « héritage » 4.
- Mais en même temps, comment l’action politique peut-elle se présenter comme une pratique si elle s’interdit de « faire faire » ? Pour sortir de ce défi, il suffit que l’action politique commence d’abord par mettre en avant ce qu’il ne faut pas faire.
- Plutôt que de programmation, une politique de repolitisation doit viser à rétablir ses conditions de possibilité ; en laissant à d’autres le soin de cette programmation. Pourquoi ? Pour renverser les politiques de dépolitisation qui tendent à diviser en individualisant pour rendre impossible la politique comme art pour unir les hommes, il faut proposer d’en expliciter le cadre préalable. Autrement dit, il s’agit de commencer par fournir un effort paradigmatique, et non pas un effort programmatique : quand celui-ci vise à « faire nombre », celui-là vise à « faire sens ».
- Pourquoi cette priorité ? Parce que l’une des leçons les plus générales que l’on peut tirer de nos expériences d’alternatives concrètes c’est que si l’on fait passer le faire nombre avant le faire sens alors ce sont les 2 objectifs qui in fine sont sacrifiés. Au contraire, si rien ne garantit que le faire sens provoquera le faire nombre, c’en est une condition de possibilité. Alors, c’est la voie qu’il faut suivre, sans garantie de succès…
3.1 Les domaines de la politisation / repolitisation
Dans quels champs politiques peut se dérouler ce champ d’expérience ? Dans des champs dans lesquels les « problèmes » seront résolus par des « arbitrages ». Je propose d’en repérer facilement 3 :
- Celui des dispositifs démocratiques de politisation : représentation, participation, contrôle, délibération. Je renvoie ici plus particulièrement aux travaux de Jane Mansbridge.
- Celui des institutions démocratiques. S’il faut renvoyer à une référence, il me semble que le plaidoyer de Frédéric Lordon pour les institutions est incontournable 5.
- Celui d’un idéal d’ordre politique global. Le seul type de référence que je vois se situe en face, dans le camp des néolibéraux et des néoréactionnaires, car eux n’ont aucune réticence à placer leurs propositions les plus concrètes dans un cadre réellement global, celui d’un ordre mondial. Mais rien ne nous interdit de contester point par point leur vision du monde.
- Pour eux, il existe des hiérarchies naturelles + la violence est une composante inexpugnable des sociétés humaines + une détestation de la démocratie + la revendication d’un droit à l’exit (le citoyen doit laisser place au client et l’État n’est qu’un service), un optimisme technosolutionniste.
- Alors, pour nous : Aucune différence ne peut justifier une hiérarchie + l’entraide est une composante inexpugnable de toute vie sociale + toute proposition politique ne doit être qu’une variante de la démocratie + revendication d’un droit à la voice : tout citoyen doit disposer d’un droit réel à la défense de l’intérêt public + refus technocritique opposé à toute fuite transhumaniste. Certes, nos sociétés modernes ne sont plus à taille humaine : il ne s’agit pas alors d’augmenter l’humain mais de faire décroître (la taille de) nos sociétés.
Rien que ce survol général des champs de la repolitisation permet de repérer où le bât blesse : c’est que trop souvent, « de notre côté », nous n’avons investi au mieux qu’une politisation tronquée (réduite aux dispositifs de délibération, de contrôle mais critique sur les dispositifs de participation et de représentation, et affichant souvent une forme de mépris sinon de rejet pour les institutions et la visée d’une ordre mondial) alors que, « de l’autre côté », leur dépolitisation ciblée (contre les dispositifs démocratiques) s’articule à une politisation renforcée dans les 2 autres champs (celui des institutions et d’une vision politique mondiale). Autrement dit, là où nous prétendons être forts, ils nous attaquent en sapant les bases politiques de toute vie démocratique, et là où ils installent les cadres de leur domination, nous les leur abandonnons au nom d’un rejet naïf de toute verticalité : comme si on ne pouvait opposer au top down de l’organisation qu’un horizontalisme compatible avec la forme du régime de croissance, en négligeant la voie verticale ascendante du bottom up.
3.2 Les 5 zones de la permapolitique
Comment faire de la politique si on veut l’inscrire dans une démarche de repolitisation qui se réfléchit explicitement contre des politiques de dépolitisation ?
Je propose de localiser 5 zones de repolitisation en faisant une analogie avec la permaculture. https://decroissances.ouvaton.org/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/

Par rapport à une première présentation assez complète de cette analogie, je rajoute 3 précisions :
- Les 5 zones sont des degrés de fréquentation mais pour autant il serait fallacieux d’y voir 5 degrés de politisation.
- Surtout chaque zone connaît son gradient d’hésitation ; même la zone 5 oscille dans la pratique entre une radicalité comme cohérence et une radicalité comme intransigeance.
- Ce zonage permapolitique permet de répondre à la question posée au début : quand une association se déclare « apolitique » ou qu’on le lui reproche, que veut-on dire et surtout peut-elle vraiment l’être ?
- Je vois mal comment une association même autoproclamée « apolitique » pourrait s’abstraire de l’une des 3 premières zones. Et si elle le proclame néanmoins, alors on doit pouvoir lui reprocher un déficit de réflexivité politique ainsi qu’une conception tronquée de ce que « politique » veut dire (consistant à réduire la politique au partidaire, au partisan, à l’élection). Qu’une association prétende ne pas vouloir « prendre parti », c’est bien différent que de se raconter ne pas « faire partie » d’une société. On peut aller jusqu’à ajouter que, tout comme la prétention à échapper à une idéologie est une…idéologie, la prétention à l’apolitisme est une prise de position… politique.
- Mais au nom de quoi peut-on reprocher à une association son apolitisme ? Question que l’on peut reformuler : à partir de quelle zone peut-on le reprocher ? Question qui contient la réponse : puisque la question est dirigée vers des associations des 3 premières zones, c’est que la question est posée à partir soit de la zone 4, soit de la zone 5.
- C’est à partir de la zone 4 que l’Atelier Paysan (au chapitre 5 de son Reprendre la terre aux machines, 20216) ou Clément Sénéchal (Pourquoi l’écologie perd toujours, 20247) portent ce genre de critique.
- Critiques tout à fait pertinentes mais insuffisantes car, in fine, elles en reviennent à la conception tronquée de la politique réduite au rapport de forces, au risque d’écarter la fragilité intrinsèque de la politique. Conflictualité absolument nécessaire mais insuffisante, pourquoi ? Parce qu’en reprenant la rhétorique de la rupture contre les stratégies symbiotiques ou interstitielles (selon les catégories d’Erik Olin Wright), ils en viennent à oublier qu’elles ont été historiquement proposées pour échapper aux impasses politiques (démocratiques) des stratégies de rupture. Dit autrement : revenir au grand soir pour combler les impasses des petits matins, c’est oublier que l’intention des petits matins était de ne pas désespérer du changement.
- Je ne crois même pas que ce soit en mixant ces stratégies 8 que l’on évite le piège de la confusion entre stratégie et scénario, et donc la confusion entre prévoir, provoquer et préparer.
- C’est donc à partir de la zone 5 que nous nous autorisons à pointer les impasses des critiques émises de la zone 4.
Certes, chacun.e peut préférer telle ou telle zone suivant son engagement, ses disponibilités ; pas question de hiérarchiser. Pour autant, seule la zone 5 permet de révéler la politisation des autres zones.
Je rajoute une comparaison : celle avec la couleur de mon polo qui déteint légèrement à chaque lavage. Je ne peux visualiser cette déteinte qu’à condition d’avoir conservé un deuxième polo que je n’ai jamais exposé au soleil ni au lavage; mais si je le compare à celui que j’utilise, la différence va sauter aux yeux. Et plus j’aurais usé un polo, plus la perte de couleur sera évidente. La zone 5 de la permapolitique, c’est ce polo qui a gardé sa couleur.
C’est en ridiculisant comme « utopique », ou comme « extrémiste », ou comme « idéaliste » cette zone 5, que les dispositifs politiques de dépolitisation installent leur emprise, en opacifiant toute possibilité de comparaison avec une radicalité politique. Attention donc dans les 4 zones les plus fréquentées de ne pas tomber dans un anti-intellectualisme de convention qui, en croyant assurer l’efficacité du « pratico-pratique », ne fait en réalité que saper la condition d’une repolitisation de rupture.
4. Pour conclure
Tels pourraient être les cadres politiques à l’intérieur desquels chacun.e suivant ses choix pourrait inscrire sa trajectoire politique de décroissance. Le pari de ces cadres c’est que chaque trajet même le plus personnel ne pourrait que s’harmoniser avec d’autres projets tout aussi personnels pour tresser un faisceau de trajectoires décroissantes, sans chercher l’hégémonie mais sans pour autant tomber dans le relativisme que toute trajectoire se vaut : c’est pour cela que le jugement a besoin de critères pour :
- distinguer entre le faisable, le désirable et le tolérable (± l’acceptable),
- ne pas prendre ses choix stratégiques pour des scénarios,
- préparer la rupture (la révolution) sans jamais se raconter qu’il s’agit de la provoquer ou de la prédire,
- ne jamais céder à l’injonction du faire nombre avant d’avoir garanti la solid(ar)ité du faire sens,
- ne jamais se prendre pour l’élite d’une avant-garde (de l’insurrection qui vient), pour un virtuose (de l’alternative) ou pour un saint (de la pureté).
Si la croissance est un non-sens (« une croissance qu’elle soit infinie ou non, dans un monde qu’il soit fini ou non, est absurde »), la décroissance ne sera du bon sens que s’il s’agit d’un sens commun.
La dépolitisation, c’est la perte du sens commun comme sens politique par excellence.
*
Mais y a-t-il une raison pour qu’une politique de repolitisation soit une politique seulement portée par la critique décroissante ? Après tout, les cadres de la repolitisation sont-ils exclusivement ceux de la décroissance ?
Pour répondre, il me semble qu’il suffit de rappeler qu’une politique de repolitisation est en opposition à une politique de dépolitisation dont les traits principaux ont été repérés dans la deuxième partie.
A contrario, on peut en déduire les traits d’une politique de repolitisation :
- Seule une philosophie politique relationnelle peut facilement valider l’analyse d’Hannah Arendt, celle qui caractérise l’action politique par sa pluralité (c’est sa condition humaine) et sa fragilité (c’est sa faille).
- La politique est plus un art qu’une science (ou une technique) ; ses arbitrages supposent une sensibilité qui s’oppose à l’expertise anesthésiée et anesthésiante, ainsi qu’une ouverture à l’imagination pour résoudre les problèmes rencontrés par l’enquête.
- La liberté politique est démocratique.
- Les positions politiques d’une repolitisation sont anti-individualistes, technocritiques, conscientes que les dispositifs de l’horizontalisme et du neutralisme ne caractérisent pas n’importe quel régime politique mais plutôt le régime politique… de croissance.
Les notes et références
- Ce qui ne me semble pas contredire ce que j’écrivais au premier chapitre de mon Politique(s) de la décroissance, 2012.
- https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian/
- Berg Peter, Dasmann Raymond, Rollot Mathias, « Réhabiter la Californie », EcoRev’, 2019/1 (n° 47), p. 73-84. https://www.cairn.info/revue-ecorev-2019-1-page-73.htm
- Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, Héritage et fermeture, Une écologie du démantèlement (2021), éditions divergences. https://decroissances.ouvaton.org/2022/05/29/jai-lu-heritage-et-fermeture-une-ecologie-du-demantelement/
- https://decroissances.ouvaton.org/2021/01/10/jai-lu-vivre-sans-de-frederic-lordon/
- https://decroissances.ouvaton.org/2022/07/02/il-faut-lire-reprendre-la-terre-aux-machines-par-latelier-paysan-2/
- https://decroissances.ouvaton.org/2024/10/31/pourquoi-lecologie-perd-toujours/
- C’est la piste suivie par Jérôme Baschet, entre autres.