Je laisse traîner ici mes notes. Notes pour mes prochains livres ou mes prochains spectacles, fiches de lecture, de visionnage de films ou de série et quelques exutoires, coups de gueule et coups de hache.
Publié le 22.08.2026 à 14:00
Vous prendrez bien quelques hurlements énervés ?
Publié le 13.08.2026 à 10:01
Le Bateau-usine et les entrepôts Amazon, 1929-2026
Publié le 06.08.2026 à 11:12
Publié le 04.08.2026 à 11:45
Publié le 03.08.2026 à 10:43
Publié le 23.07.2026 à 10:10
Publié le 22.08.2026 à 14:00
Vous prendrez bien quelques hurlements énervés ?
Je ne fais que passer pour porter à votre connaissance l’existence de ce groupe sur lequel je viens de tomber par hasard, Dummy Toys, du punk chinois féministe qui débouche foutrement les oreilles.
Bonne écoute !
Publié le 13.08.2026 à 10:01
Le Bateau-usine et les entrepôts Amazon, 1929-2026
Je n’étais pas sortie aussi physiquement épuisée par une lecture depuis La Scierie, chef d’œuvre anonyme de la littérature du travail qui fait transpirer et donne des courbatures, mais dans Le Bateau-usine, en plus du travail incroyablement difficile, il faut encore ajouter les maltraitances physiques du capitalisme qui flirte avec l’esclavagisme.
Le Bateau-Usine de Kobayashi Takiji est un court mais intense roman publié pour la première fois au Japon en 1929 dont le but est à la fois de dénoncer le capitalisme qui use les corps ouvriers littéralement jusqu’à la mort et de démontrer que le remède est dans le collectif.
« On y fera face tous ensemble – ce sera le moment où jamais de se serrer les coudes, et s’ils veulent nous arrêter, il faudra qu’ils nous arrêtent tous, sans exception ! C’est précisément ce qui nous sauvera ! ».
Kobayashi Takiji rédige ce long tract politique sous forme de roman (à moins que ça ne soit l’inverse) en se basant sur une multiplication de grèves entamées sur des bateaux-usines quelques années auparavant et dont la presse japonaise s’est bien abstenue de parler. Les conditions de travail et de survie à bord qu’il décrit sont incroyablement difficiles, quoi que très croyables en réalité quand on sait comme le capitalisme traite ceux qui produisent sa richesse. En 1933, Kobayashi Takiji est arrêté, torturé et assassiné par la police : le Japon a de loin préféré le fascisme au communisme et il ne semble pas, donc, que les travailleurs se soient massivement serrés les coudes pour l’éviter.
Le récit pourtant vieux de près d’un siècle m’a semblé parfaitement contemporain et je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec un fait divers édifiant survenu en avril 2026 dans un entrepôt Amazon de l’Oregon : un ouvrier est tombé raide mort, la direction a décrété qu’il fallait continuer de travailler et les salariés s’y sont pliés. Certes il n’y a plus de coups de gourdin dans les nouvelles usines, mais la maltraitance passe par des casques et des chronomètres et les ouvriers ne font pas face tous ensemble. Peut-être que s’ils avaient lu Le Bateau-usine, ils auraient pu s’écrier « s’ils veulent nous virer, il faudra qu’ils nous virent tous ! ». Ou alors l’individualisme est désormais tellement exacerbé que rien ne peut plus empêcher une direction de faire plier tout le monde en donnant simplement l’ordre de tourner le dos et de continuer à trimer comme si de rien n’était. Dans le doute, je pense qu’il est indispensable de mettre Le Bateau-usine dans toutes les mains : s’il n’a pas changé le cours de l’histoire du Japon, peut-être peut-on encore tenter quelque chose pour qu’au moins Kobayashi Takiji ne soit pas mort pour rien.
Publié le 06.08.2026 à 11:12
Il y a longtemps que je n’avais pas eu une telle bonne surprise à la découverte d’un roman et de son auteur, et quel que soit l’angle sous lequel on les aborde, il apparaît fondamental de les remettre en lumière. Jugez plutôt.
Le roman en question pour commencer. Le Vaisseau des morts, c’est l’histoire d’un honnête marin qui un jour descend passer une soirée à terre et constate au matin que le navire sur lequel il travaillait est reparti en mer sans lui alors que ses papiers d’identité sont restés à bord. Le voilà donc sans papier, apatride, mort au monde. D’abord il va errer à travers l’Europe, se heurtant aux frontières, à la stupidité administrative qui en découle et aux flics qui ne manquent jamais de pourrir la vie de ceux qui ne sont pas bien dans les clous, puis il va découvrir comment le capitalisme ne manque pas de faire du profit sur le compte des sans-papiers qu’il crée, en les exploitant à bord de corbillards, des bateaux en fin de vie qui finissent volontairement naufragés pour que les armateurs touchent les assurances. Si la première partie du roman est sarcastique et drôle la seconde est épuisante. L’ensemble est d’une pertinence tristement d’actualité, un siècle après son écriture et à l’heure où l’on fait des personnes sans papier les boucs émissaires de tous les maux et les exploités ultimes du capitalisme exacerbé.
Il faut aussi parler de l’auteur, « B. Traven », avec des guillemets parce que si on lui connaît un très grand nombre de pseudonymes, eh bien on ne sait pas quelle était son identité officielle. Il est né en Allemagne, mort au Mexique, de cela on est certain. Anarchiste tendance socialiste, condamné à mort en Allemagne pour avoir voulu tenter de mettre en place un régime socialiste en Bavière, ses écrits figuraient sur la liste de ceux que les nazis jetaient au feu, c’est dire s’il faut les lire. L’errance sans papier qu’il décrit dans Le Vaisseau des morts, il l’a vécue lui-même. Son parcours l’a mené jusqu’au Chiapas où il deviendra un fervent défenseur des populations locales et où ses cendres furent dispersées à sa demande. Ce qui est fou, c’est qu’il était au début des années 1930 un auteur très connu, traduit en douze langues, une de ses œuvres – Le Trésor de ma Sierra Madre – a été adaptée de son vivant par John Huston et pourtant, je n’ai pas l’impression qu’aujourd’hui il soit encore si connu. Il faut dire que le qualificatif qui lui convient sans doute le mieux est celui d’auteur prolétaire, et la culture contemporaine préfère de très loin le nombrilisme bourgeois. Encore une raison de lire B. Traven. Si de son vivant, on trouvait Le Vaisseau des morts chez Flammarion, il faut aujourd’hui aller le chercher chez les libertaires de Libertalia – qu’on remercie d’avoir réédité cet ouvrage en 2024 – et ce glissement ne dit pas rien du monde.
J’insiste sur un dernier point : c’est très accessible, facile à lire, à la portée de tout le monde. Et ce livre vieux d’un siècle est ce que j’ai lu de plus pertinent pour parler de notre époque depuis un bail. Vraiment vraiment : lisez-le !
Publié le 04.08.2026 à 11:45
Il y a quelques jours, en me levant, j’ai cru un instant qu’enfin, le ciel était couvert. Ça n’a duré que le temps que je chausse mes lunettes et constate que cette illusion n’était due qu’à un nombre délirant de trainées d’avions. Car voilà, c’est l’été, et aussi apocalyptique soit-il, rien n’empêche des millions de crétins de participer activement à aggraver le problème climatique.
En 2025, la France a accueilli 102 millions de touristes internationaux. 102 millions. Pour 69 millions d’habitants. On mène la vie dure aux quelques dizaines de milliers de gens qui essaient de venir survivre chez nous, qui pourraient participer à ramener la moyenne d’âge du pays à un chiffre moins cacochymique, qui sont en capacité de participer activement à faire un paquet de trucs indispensables, comme produire de la nourriture, isoler des logements ou soigner des gens – tout en chouinant que la démographie vieillissante mettrait à mal le système de retraite – mais on laisse 102 millions d’abrutis venir occuper des logements saisonniers qui, dès lors, ne profitent plus aux autochtones et, pire que tout, chier dans notre eau.
Parce que si l’agriculture française est problématique à bien des égards à commencer par l’irrigation intempestive, au moins a-t-elle cette utilité de nourrir un grand nombre de gens. Les touristes chient dans notre eau, produisent des déchets, polluent l’atmosphère pour rien de constructif en retour dans un monde en plein effondrement, bordel.
Faisons un calcul à la grosse louche. La consommation d’eau moyenne, en France, est de 145 litres par jour et par personne. On va faire semblant que les touristes ne sont pas trop Américains avec leurs 250 litres quotidiens. Si chaque touriste ne passe qu’une journée dans le pays, nous voilà avec une consommation totale de 14, 79 milliards de litres d’eau. Pour une seule journée par touriste. C’est vertigineux.
Évidemment, le calcul est foireux puisque nos 145 litres quotidiens calculés par la statistique publique incluent l’eau dans laquelle chient ces parasites.
On n’a plus le temps de s’amuser à chipoter. Le tourisme est un problème majeur à tous égards, et l’eau est devenue la première préoccupation que nous devrions tous avoir. Il faut impérativement l’économiser sans attendre qu’elle ne coule plus au robinet, et l’un des moyens de l’économiser rapidement tout en limitant les rejets de gaz réchauffant l’atmosphère, c’est de clouer au sol ces foutus avions plein de touristes. Oui les ultra-riches polluent beaucoup plus en proportion, mais 102 millions d’inconséquents volants rien que pour la France, ça n’a absolument rien de négligeable.
Cessez de venir chier dans notre eau, et n’allez pas non plus chier dans celle des autres.
Publié le 03.08.2026 à 10:43
Quoi que la présence d’une sécheresse sans précédent n’a sans doute échappé à personne, ses conséquences directes ne me semblent pas être vraiment mesurées par tout le monde comme il le faudrait, en particulier pour la plus fondamentale des questions : que va-t-on manger dans les mois qui viennent ?
Je lis, j’entends « y’a qu’à arrêter le maïs », parfois accompagné de ses corolaires « y’a qu’à faire pousser du sorgho » et « y’a qu’à arrêter de manger de la viande. » Vu de ma campagne et des réalités agricoles beaucoup plus tangibles et exemptes de « ya qu’à », la réalité est évidemment infiniment plus compliquée, et on vit tous ici avec une boule au ventre qui n’est pas prête de disparaitre et dont on se demande s’il elle ne sera pas bientôt aggravée par les crampes de la faim. Parce que le fait est que du maïs, il n’y en a pas, ou alors si peu et avec une si faible valeur nutritive que personne ne sait avec quoi il va nourrir ses bêtes. Personnellement, n’ayant qu’une vache, j’ai pu assurer la fourniture en foin pour cet hiver, mais ça tient du miracle de la solidarité de voisinage, et actuellement, je la nourris d’orties et des pommes qui tombent sans être mûres sous l’effet de la sécheresse. Dans les élevages, la chaleur fait chuter la production de lait, provoque des avortement chez les vaches et peu retiennent l’insémination, promesse d’une nouvelle chute de production dans l’année qui vient. Pendant ce temps-là, le prix du lait ne cesse pas pour autant de baisser. Et évidemment, personne ne sait où on va trouver du fourrage ni à quel prix. Ceux qui prêchent pour la disparition des élevages vont être contents : on va envoyer les vaches à l’abattoir par paquets de cent. Pendant ce temps-là, les Saoudiens captent le fourrage mondial à prix d’or pour leurs usines de presque 100 000 têtes climatisés et les élevages industriels de l’est de l’Europe n’ont pas trop l’air de souffrir, contrairement aux bêtes qui s’y trouvent. Et évidemment, vos fromages préférés au lait d’usine allemande ou polonaise, ça n’a pas le goût du terroir.
Fun fact : des agriculteurs voisins expérimentent depuis plusieurs années le sorgho et vous savez quoi ? Ben ça ne marche pas du tout, ça ne peut pour l’instant absolument pas remplacer le maïs à court terme, il va falloir, si on veut aller par là, quelques améliorations génétiques.
La succession de coups de chaud fait aussi des carnages dans les élevages de volailles mais de ce côté, pas d’inquiétude : la génération dont on nous dit qu’elle comprend mieux les enjeux climatiques devrait sans trop de souci pouvoir continuer à se gaver de poulets polonais et ukrainiens dans les fast-food à la mode.
Ne vivant pas dans une zone d’élevage porcin, je ne sais pas trop ce qu’il s’y passe, mais les cochons n’appréciant pas plus les canicules que nous, je doute que tout s’y passe bien. Et puis comme pour les autres animaux : je ne sais pas du tout avec quoi on va les nourrir dans les mois qui viennent.
Tout va mal également du côté des céréales. Les moissons ont dû se faire beaucoup trop tôt, les rendements sont pourris, la qualité aussi, beaucoup de céréales prévues pour la consommation humaine ont été déclassées et redirigées vers la consommation animale – l’orge brassicole, en particulier, sauvera peut-être quelques élevages. Et le capitalisme n’étant pas à une ironie prêt : le prix d’achat des céréales aux producteurs se casse la gueule. Comme pour le lait : moins de production moins bien payée vont finir d’achever les agriculteurs.
Les fruits, légumes et légumineuses ne se portent pas mieux, évidemment.
Je regarde l’agriculture agoniser, les agriculteurs jeter l’éponge, ceux qui restent se radicaliser pour industrialiser toujours plus, et le reste de la société refuser de regarder la souffrance de ceux qui crèvent en silence en leur assénant des y’a qu’abracadabra qui participent à radicaliser plus encore ceux qui n’ont pas encore opté pour la corde. Les terres les moins rentables pour les industriels vont devenir des friches, et ça crame bien, les friches.
L’agriculture française est en phase terminale et le Mercosur ne remplira nos supermarchés que le temps que les autres agricultures se cassent la gueule à leur tour – l’Amérique du sud est en pleine canicule d’hiver, ça va aller vite.
Il va faire faim.
Et ça continue quand même de se chipoter sur les petites phrases des uns et des autres parce que la radicalité, c’est le mal. Mouarf.
Publié le 23.07.2026 à 10:10
« Oh ben ça alors ! « , m’exclamai-je en refermant ce court roman qui ne va pas du tout là où on aurait pu s’y attendre.
C’est que l’histoire démarrait tout à fait tragiquement : un jeune homme qui a eu le visage entièrement brûlé alors qu’il était soldat appelé en Tchétchénie vient de terminer un contrat de travail et s’apprête à passer plusieurs semaines à boire en remplissant son frigo, son panier à linge sale et tout ce qui peut être rempli de bouteilles de vodka. Alors forcément, entre le titre et l’introduction, on s’attend à une descente aux enfers éthyliques. Mais ça n’est absolument pas de cette soif dont il s’agira mais bien d’une soif de vie.
En outre, le « oh ben ça alors » provient également du fait qu’il semble improbable de pouvoir raconter autant de choses en seulement 120 pages. Vraiment, j’ignore par quel sorte de génie Guelassimov arrive à ranger là dedans une sale guerre et ses traumatismes, autant d’humanité, de camaraderie, de conflits familiaux et autres sujets sociaux dans un récit construit d’un seul tenant et avec des sauts temporels sans transition aucune, mais le fait est que c’est exactement ce qu’il fait.
La Soif est donc un excellent petit roman à découvrir, presque « feel good », dans la version russe donc sans guimauve de l’expression, qui donne envie de le recommander et d’aller fouiller la bibliographie de son auteur.