06.01.2026 à 18:25
Olivier Ertzscheid
L’affaire commence par une décision de nécropolitique prise par Christelle Morançais, la Trumpo-Thanato présidente de la région des Pays de la Loire et qui s’en va tronçonner avec jouissance et cynisme la presque totalité de tout ce qui fait lien et de tout ce qui sauve : culture, éducation, planning familial …
Décision brutale qui l’installe sur le trône des aspirant.e.s à une forme assumée de brutalisme en politique. Si Woody Allen l’avait connu il aurait probablement craint que l’écoute de Wagner ne lui donne envie d’envahir la Pologne.
Pour les avoir presque tous expérimentés, de manière constante et régulière (en « observation participante » dit-on dans le jargon des sciences), j’ai donc observé que chaque réseau social dispose de son espace propre, de sa topologie, de son rythme et de ses logiques de viralité qui sont à peu de choses près l’équivalent des rimes : ce qui se viralise est ce qui rappelle, ce qui fait écho, ce qui correspond et (se) répond, ce qui rend facile la mémorisation.
Mais cet espace, cet espace propre à chaque réseau, ce n’est pas seulement celui de ses codes de publication, pas seulement celui de ses logiques de viralité, pas seulement celui de la sociologie qui le compose (et de celles et ceux qui en sont exclus), pas uniquement de son identité structurelle fonctionnelle. Cet espace est également celui d’une affordance construite dans l’historicité de nos usages, et d’une métabolisation singulière de l’ensemble des interactions possibles, métabolisation dans laquelle le tout est bien plus que la somme de ses parties.
En plus de la question de l’affordance (capacité d’un objet à suggérer sa propre utilisation), on pourrait aussi rapprocher cela de la notion de « médiativité », un concept proposé par Philippe Marion et défini comme suit :
« la capacité propre de représenter […] qu’un média possède quasi ontologiquement », son « potentiel spécifique ». Selon Philippe Marion, chaque média possède « un ‘imaginaire spécifique’, sorte d’empreinte génétique qui influencerait plus ou moins les récits qu’il rencontre ou qu’il féconde ». L’auteur parle aussi de la « force d’inertie » propre à tout système d’expression, avec laquelle on ne peut faire autrement que de « négocier ». in Groensteen, Thierry. « Médiagénie et médiativité ». L’excellence de chaque art, Presses universitaires François-Rabelais, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pufr.29530.
Un « imaginaire spécifique« , une « sorte d’empreinte génétique » influençant plus ou moins les récits rencontrés, portés, « fécondés » (sinon féconds). Chacune et chacun d’entre vous a certainement déjà fait cette expérience. Chaque réseau dispose de cette empreinte mais il en est où elle apparaît plus forte, plus prégnante, peut-être d’ailleurs en partie parce qu’elle nous est plus étrangère, moins familière, et qu’à ce titre nous la remarquons d’emblée et davantage. LinkedIn est (pour moi) de ceux-là.
Et le rapport avec Christelle Morançais ? J’y viens.
Les médias sociaux sont des espaces et des places politiques. Et, particulièrement depuis que les conservatismes les plus chimiquement purs s’y déploient, particulièrement aussi depuis que le militantisme de droite et d’extrême droite en a fait son terreau fertile, il est vital de continuer d’y faire exister des contre-discours, des contre-récits, des « narratifs » qui proposent d’autres chemins, d’autres imaginaires. Longtemps Facebook fut l’un des réseaux les plus riches en densité pour ces luttes et joutes politiques, pour la détermination d’un espace social politique à investir et à occuper, à une échelle macroscopique (les printemps arabes, les gilets jaunes, etc.) comme à une échelle microscopique (chaque élection municipale par exemple) et interpersonnelle. Mais Facebook a beaucoup perdu en réseau social (interactions entre pairs) ce qu’il a gagné en média social nourri de contenus essentiellement générés, automatisés, publicitarisés. Même perte d’équilibre (et donc d’intérêt) du côté de X qui à l’époque de Twitter était encore fécond dans la possibilité qu’il offrait de disposer de visibilités non-nécessairement dépendantes d’un alignement idéologique avec celui de la plateforme et qui désormais se réduit à une sociologie et à des interactions tristement monochromes (et très conservatrices tendance je lève la main très haut avec le bras bien tendu mais c’est pas forcément un salut Nazi hein)
Et dans cet espace vacant, LinkedIn (depuis son rachat par Microsoft et pour différentes raisons que je vous épargne) a pris une place qu’il n’occupait pas totalement jusqu’ici. L’idée qu’il ne s’agissait pas simplement de s’y pignoler le Casual Friday ou d’y jouer l’effeuillage malaisant de la doudoune sans manche du conseil en coaching adossée au vieux slip du récit de vie de l’entrepreneur qui doute mais qui en vrai, te conseille de ne jamais douter de tes doutes, soit la version Wish de Descartes en bad trip et en fin de soirée BDE.
Et c’est là où cela devient (un peu) amusant et (un peu aussi) scientifiquement intéressant. Le moment où l’on pose cette question : que se passe-t-il si on installe dans la « forme« , dans la « sorte d’empreinte génétique« , dans l’affordance de LinkedIn, des mots, des récits, des interactions qui n’y ont usuellement aucune place ?
C’est ce que j’ai fait dans un premier temps et sans trop y réfléchir, suite aux décisions de Christelle Mange tes Morançais qui affectèrent et continuent d’affecter tout un tas de gens que j’aime bien et avec qui je travaille et aussi et surtout tout un tas d’étudiantes et d’étudiants que je forme (et que j’aime bien aussi). Je suis allé sur son compte LinkedIn, sous chacun de ses posts et au milieu de ses habituels commenflatteurs (soit des commentateurs qui ne font que flatter) et circonstanciels thuriféraires, porter la contradiction, dire mon ire. Parfois en mode essentiellement factuel mais le plus souvent pas en mode LinkedIn c’est à dire consensuel et poli, mais plutôt en mode T & TT : Troll and Trash Talk. Et très vite, très très vite, j’ai observé avec une relative fascination et une grande délectation, observé et « ressenti » le changement de forme du réseau. Je vous explique.
Normalement, les commentaires sous un post LinkedIn classique (récit de vie, conseil en entreprenariat, et autres billevesées) empruntent une arborescence essentiellement verticale et aux embranchements binairement linéaires.
Le post LinkedIn
_____|_ 1er commentaire « wouah c’est trop bien moi aussi j’aime les doudounes sans manche »
__________I_ 1ère réponse au commentaire par l’auteur du post : « Wouah merci d’aimer les doudounes sans manche et bon casual friday »
_____|_ 2ème commentaire « wouah c’est trop bien moi aussi j’aime échouer pour réussir »
__________I_ 1ère réponse au commentaire par l’auteur du post : « Wouah merci d’aimer échouer pour réussir et bon casual friday »
_____|_ 3ème commentaire « wouah c’est trop bien moi aussi je kiffe d’upgrader mon potentiel »
__________I_ 1ère réponse au commentaire par l’auteur du post : « Wouah merci de kiffer upgrader ton potentiel et bon casual friday »
_____|_ énième commentaire …
__________I_ 1ère réponse au énième commentaire par l’auteur du post : « Wouah merci (…) et bon casual friday »
Du vertical poli (au sens de politesse) mais aussi poli (au sens de lisse à force de fatuité génuflexitarienne). Car vous l’aurez peut-être noté mais dans l’affordance de LinkedIn, comme on s’adresse à des « postes » et à des fonctions sociales avant que de s’adresser à des individus, les échelles habituelles de courtoisie ou de simple politesse sont totalement indexées à la différence de position sociale entre les gens qui se parlent. Du coup chaque fois que quelqu’un écrit « merci » on entend le plus souvent très distinctement « merci mon maître » (et on a donc logiquement envie de gifler tout le monde)
Mais quand on change le récit de ces espaces, quand on y récite par effraction, sans même l’intention d’effrayer mais tout au contraire de seulement frayer avec d’autres que nous et que nos récits, ou quand on y entre en force brute, « Troll & Trash Talk », alors la forme du réseau, oui, elle change. Déjà parce que le centre de gravité se déplace. On fait « ratio » 

63 097 impressions pour mon commentaire et un taux d’engagement ma foi fort respectable.
J’ai ratio Christelle Morançais sur ce coup là 
C’est autour de notre effraction douce que se centre l’attention et que les habituels commenflatteurs (les commentateurs qui flattent) se muent en commenthaters (des commentateurs qui nous détestent). Bien sûr plus vous montez en niveau de trolling et plus la forme du réseau change rapidement et ostensiblement. Vous êtes soudain l’immense Patrick Dewaere dans le film « Coup de tête », pendant la scène du dîner. « Prenez donc un petit alcool, j’vous l’offre« . Chef d’oeuvre sans avoir à passer par les hors-d’oeuvre. La capture d’écran ci-dessus illustre ma maîtrise de l’art du trolling puisque les 63 000 impressions se sont essentiellement distribuées autour de gens qui ont cru soit que je légitimais la violence, soit que je voulais abolir la propriété privée. Si vous n’avez que ça à faire, allez faire un tour dans les commentaires de mon commentaire, et si – ce que je vous souhaite – vous n’avez pas que ça à faire, bah croyez-moi sur parole y’a du croquignolet.
Me voilà donc désormais au titre de ma bio LinkedIn, troll officiel de Christelle Morançais. Tadaaam.

L’intérêt de tout cela (indépendamment de ma propre catharsis) ?
Pendant longtemps sur le web encore jeune de l’après Google, on pratiquait le Google Bombing, forme collaborative aboutie de détournement algorithmique coordonné. Le trolling LinkedIn est certes moins universel et plus singulier mais tout aussi réjouissant. Par-delà l’anecdote il montre aussi que chaque espace numérique indépendamment de ses codes, peut devenir un rassemblement, et qu’il n’est de forme figée qui ne puisse se transformer, même légèrement, même temporairement.
Alors bien sûr le réseau comme le roseau de la fable, souvent plie et ne rompt jamais ou que très rarement. Il reprend toujours sa forme initiale et son intérêt à rétablir des verticalités fortes qui protègent des aristocraties discursives, qui, notamment sur LinkedIn sont essentiellement de petites oligarchies, ou comme le dirait le philosophe Pierre-Emmanuel Barré, « une bien belle collection de cuves à pisse. »
L’exercice a par ailleurs ses limites. Déjà parce que ça prend du temps, ensuite parce que pour qu’il réussisse pleinement il faut que d’autres qui sont un peu les mêmes que nous, nous rejoignent pour participer à ce changement de forme du réseau. Et enfin parce que globalement dans la volumétrie des échanges, la prime revient presque toujours à celui ou celle qui parle davantage qu’aux commentateurs sauf dans de rares et réjouissants cas de « ratio ».
Ce dont il faut aujourd’hui s’inquiéter, c’est certes de la coloration très à droite et conservatrice de l’essentiel des réseaux sociaux encore un peu discursifs (je place à part des biotopes comme Twitch ou Youtube qu’il est difficile d’analyser avec la même grille de lecture). Mais ce dont il faut surtout s’inquiéter, se préoccuper et donc s’occuper, c’est de l’absence d’une agora numérique publique au sein de laquelle l’ensemble des points de vue avaient une chance disons, raisonnable, de bénéficier de dynamiques de visibilité indépendamment d’une souscription financière, d’un alignement idéologique avec la plateforme ou d’une manière de surjouer les codes établis de viralité.
Vous me direz : « bah si y’a … le web. » Et je vous répondrais : « Certes, mais le rêve du web il a pris un sacré coup de pompe dans la tronche quand même. » À l’image de ce qui se joue dans les médias plus classiques ou traditionnels, les espaces numériques de discours ne fonctionnent désormais qu’en silos de viralités, en verticalités d’appartenance, en carottages sociologiques aussi denses qu’homogènes. Et la presque totale disparition du « lien » (hypertexte) dans ces espaces au profit de logiques presse-bouton autochtones rend extrêmement complexe la construction de ponts et de chemins traversants pourtant aujourd’hui plus que jamais nécessaires (nota bene : la logique de disparition du lien dont je parle fut initiée en 2010 avec la lancement du bouton Like de Facebook, souvenez-vous de l’alerte que je lançais alors …)
Alors en plus de continuer de bâtir ici avec constance et depuis 20 ans et un peu plus de 3000 articles, ces ponts à grands coups de liens, je vais aussi continuer au moins un temps d’aller occuper l’espace promotionnel de Christelle Morançais sur son réseau préféré. Les tronçonneuses à la Javier Milei dont elle rêve de faire programme sont bien moins tranchantes et efficaces lorsqu’elles tapent dans le sable. Alors soyons autant de grains de sable 

Eat The Rich. Miam 
05.01.2026 à 19:49
Olivier Ertzscheid
Il neige. Ou « il va neiger ». Mais surtout c’est certain demain ou cette nuit ou dans une heure à peine, il neige.
Le gars qui vous cause de ses 53 piges a grandi jusqu’à ses 17 ans dans un pays qu’on appelle les Pyrénées et où chaque hiver et plusieurs fois par semaine il fallait déblayer avec la pelle et le paternel (en vrai c’est surtout lui qui s’en chargeait) le chemin sous un mètre de neige qui menait à la départementale qui ensuite sur des routes et en lacets et en pente nous menait au collège puis au lycée. Il neigeait en hiver.
« Il neige. » Indépendamment de tout cela et de tout ce moi, la neige a toujours été un conversationnel ; un élément de nos conversations communes, parce que même à l’époque où elle n’était pas rare, même à l’époque où elle était attendue, elle advenait et survenait soudainement, nuitamment le plus souvent ou tôt le matin derrière les vitres de nos écoles et de nos yeux encore étourdis de sommeil. Elle arrivait et tout le paysage changeait. La neige est une mutation du paysage et de l’accroche de presque tous nos sens. L’une des rares mutations de la nature qu’il nous est donné d’observer en totalité. D’abord il n’y a pas de neige, et puis on voit la neige tomber, et puis la neige est tombée et tout le paysage est changé. Et l’enfant comme l’adulte n’est attentif qu’à ce changement, qu’à cette mutation en cours sous nos yeux, comme si l’on pouvait observer en accéléré la croissance d’un arbre. Ça y est, il a neigé. Et des jeux s’y agrégeaient dont on savourait chaque moment car on en savait aussi l’éphémère : après, très vite après, il n’y aurait plus de neige mais seulement de la boue. Après la neige, après le premier jour de la neige, il y aurait le 2ème jour, celui où les transports, où l’école, où le boulot, où la vie, où nos vies reprendraient leur cours. Entendez-bien cela : seul le premier jour de neige compte. Les premières heures même. Le reste ne vaut pas mieux qu’une vieille pluie sale. La neige est aujourd’hui encore et aujourd’hui bien plus qu’hier un conversationnel. Mais elle est aussi autre chose.
« Il neige. » La neige est un exceptionnel. Parce que le dérèglement climatique et la brutalisation de nos conditions d’existence et de vie qui l’accompagne. Parce qu’il ne neige ni aussi souvent ni aussi longtemps qu’avant. Et que cet exceptionnel complète et alimente le récit déjà ancien du conversationnel. « Il neige !!! »
« Il neige. » La neige est devenue un événementiel. Par seulement parce que le conversationnel s’est nourri d’exceptionnel et que donc à elle seule la neige « serait » un événement, mais pour au moins deux autres raisons.
La première raison c’est que l’éparpillement des canaux de diffusion de l’information (médias et réseaux sociaux en tête) ont décidé de « faire » événement de … cet événement. Ils ont événementialisé la neige et même mieux (ou pire …) ils ont réussi à événementialiser l’attente de la neige, à spectaculariser l’hypothèse de la neige, à médiatiser l’absence de neige, à faire conversation de la non-neige. Car depuis maintenant presque 8 heures que tous mes réseaux sociaux sont inondés de probabilités de neige, bah il ne neige pas. Imaginez alors ce qu’il adviendra quand il aura neigé. Quand la certitude de la neige sera devenue un paysage plus qu’un présage. Adviendra un nouveau cycle conversationnel faussement exceptionnel mais qui deviendra un événementiel nouveau. « Regardez, il a neigé. »
La seconde raison c’est que là où hier la seule mesure valable était celle de la hauteur de neige (en centimètres c’était l’amorce d’un décalage, d’un retard, alors qu’en mètres c’était la confirmation d’un blocage, d’une mise à l’arrêt), aujourd’hui les mesures ont été remplacées par des métriques d’alerte. Il y a tout une batterie de cartes et de régimes d’alertes, de vigilances, avec leurs codes couleurs, jaune, rouge, rouge vif, et le relai de ces métriques dans les matrices informationnelles qui à leur tour les conversationnalisent (« t’as vu ? on est en vigilance jaune« ), les exceptionnalisent (là où avant juste il neigeait là « t’as vu on est en vigilance jaune neige et verglas« ), qui les événementialisent (on sait comment sortir de la neige – on attend que ça fonde et on met des chaînes – mais personne ne sait vraiment quand la vigilance rouge deviendra vigilance jaune).
Que se raconte-t-il lorsque l’on ne dit plus autant ni plus simplement « il neige« ou « il va neiger » mais « nous sommes en vigilance orange neige et verglas » ? D’abord il y a de la vigilance, donc de l’inquiétude, là où il ne pourrait y avoir que … de la joie. Là où la neige n’appelle que l’observation contemplative, imaginative, ou la récréation active, il nous faudrait donc être en alerte, en vigilance. Il y a le code couleur. Orange, jaune ou rouge. Là où la neige est blanche. Il y a la qualification substantivée qui annule l’effet de la neige parce qu’elle oblige à la dissociation entre neige et verglas. Là où chacun vous dira que la neige et le verglas sont … des indissociables.
« Il va neiger. » Et l’attente est joyeuse. « Nous sommes en vigilance jaune neige et verglas. » Et l’angoisse est palpable. Une quiétude devient une inquiétude. Être en vigilance à chaque instant, à chaque présent, équivaut à une inattention au monde. On peut pas être chaque fois vigilant sans être contraint d’être inattentif à la construction de ce présent. La vigilance est une affaire et une responsabilité individuelle, qui ne nous est que « rappelée » ici, comme on rappelle à son devoir. La vigilance au présent n’est qu’une vigilance aux effets qui dépolitise la construction d’une attention aux causes.
En image ça donnerait un truc comme ça :

Nous quand on entend : « IL NEIGE. »

Nous quand on entend : « NOUS SOMMES EN VIGILANCE JAUNE ET VERGLAS. »
Demain il va neiger. Peut-être. Alors vous serez en retard au boulot. Alors vos réunions seront annulées ou basculées en visio. Alors vos cours et vos partiels seront décalés. Peut-être. Si demain il neige il n’y a qu’une chose à faire. Prenez des gants, et si vous n’en avez pas, n’en prenez pas. Ensuite balancez-vous des grandes boules de neige, si possible dans la figure, si possible pas trop tassées (c’est bien plus rigolo et efficace quand ça touche sa cible, ça explose bien mieux). Et puis trouvez un coin, un bout de champ, ou une rue en pente, et faites de vos culs vos luges.
Depuis ce matin
19.12.2025 à 08:55
Olivier Ertzscheid
J’avoue que je ne l’avais même pas vu venir, c’est un signalement des ami.e.s de Framasoft qui a attiré mon attention sur le fait que mon dernier article était le … trois millième de ce blog. Blog ouvert en 2005, à l’occasion de mon premier poste de Maître de Conférences à l’université de Nantes, plus précisément à l’IUT de La Roche-sur-Yon.
Vingt ans et trois mille articles. Hé bé. Je crois que j’ai l’âge (53 piges) de me retourner un peu sur ces vingt ans.
Vingt ans et trois mille articles. Et avant cela une thèse avec une directrice formidable, Jo Link-Pezet, qui la première fit tomber tant de barrières, des représentations, et d’impossibles. Et qui la première posa sur moi le regard qui autorise, celui qui dit « c’est bon, tu peux y aller, cet espace est pour toi, va y porter tes idées et va y construire ta légitimité, et n’oublie pas tes combats ». Et qui en même temps m’apprit à n’être jamais dupe de tout ce qui pouvait s’y jouer de futile, de superficiel, d’artificiel et de toxique. Après cette thèse et pendant mon post-doc, la création d’un tout premier blog francophone collaboratif de veille scientifique avec les copains et copines du réseau des Urfist : « Urfist Info ». Blog depuis hébergé sur la plateforme d’OpenEdition.
Vingt ans et trois mille articles. Et 5 ou 6 livres avec, à une merveilleuse incartade près (chez Publie.net), l’autre merveilleuse chance et fidélité d’avoir eu un certain Hervé Le Crosnier qui le premier me convainquit que tout cela c’était très bien mais qu’il fallait aussi faire des livres.
Vingt ans et trois mille articles. Qui me virent toujours questionner les questions du numérique et l’écologie cognitive et informationnelle qu’il construit (ou détruit).
Vingt ans et trois mille articles. Avec quelques menaces de procès et tentatives d’intimidation (l’affaire Anne Franck notamment).
Vingt ans et trois mille articles. Et quelques renoncements, renoncement à publier dans des revues scientifiques (depuis déjà presque 10 ans), renoncement à trouver un laboratoire de recherche ailleurs qu’à quatre heures de route ou de train parce que Nantes Université a décidé (il y a déjà 10 ans) que les sciences de l’information et de la communication ne faisaient pas partie de sa « stratégie », et a laissé cela aux écoles privées qui s’en sont repues. Alors faire autrement, mais ne jamais cesser de faire. Et de la place qui est la mienne, dire, c’est faire. Alors dire.
Vingt ans et trois mille articles. Et l’octroi d’un ISSN qui est une petite fierté mal placée et essentiellement imbécile mais une petite fierté tout de même.
Vingt ans et trois mille articles. Avec très vite un éloignement des formes éditoriales historiques du « blogging », c’est à dire de simples et cours signalements de ressources vues ailleurs pour aller vers des formats plus longs. Souvent très très longs. Très.
Vingt ans et trois mille articles. Avec essentiellement des analyses, souvent denses et longues, et avec toujours le souci de d’abord organiser moi-même mon champ, mon horizon, mes lectures, ma veille, mes questionnements, et mon terrain de recherches. Et la surprise constante et renouvelée de voir l’intérêt suscité chez d’autres, universitaires, journalistes, ou d’autres rien de tout cela, d’autres, tout simplement. Avoir acquis en 20 ans et trois mille articles la certitude (et les preuves) que les textes, que mes textes, circulent et se sédimentent aussi ailleurs que sur ce blog.
Vingt ans et trois mille articles. Avec aussi des coups de gueule et des gros mots. De la colère et de l’indignation. Du trop plein. Souvent les articles les plus lus, les plus vus, les plus commentés, les plus repris mais qui représentent si peu sur les trois mille publiés, peut-être à peine une petite cinquantaine, et encore.
Vingt ans et trois mille articles. Et 5 ou 6 ministres d’état insulté.e.s mais qui, entre nous soit dit, le méritaient bien 

Capture d’écran, autour de Novembre 2008 (via archive.org). Déjà énervé 
Vingt ans et trois mille articles. À construire « quelque chose ». Je confesse vingt ans après ne toujours pas savoir quoi précisément, pas vraiment une « oeuvre », pas vraiment une « présence », mais quelque chose entre les deux, en tout cas un lieu, une (safe) place, une adresse. Le vieux rêve du web.
Vingt ans et trois mille articles. Depuis l’origine sous licence Creative Commons et dont vous pouvez donc faire ce que vous voulez tant que vous me mentionnez comme auteur et n’en faites pas d’usage commercial.
Vingt ans et trois mille articles. Et au moins 4 époques du numérique traversées. Première époque. Celle où tenir un blog en étant universitaire vous ramenait mépris et quolibets. Celle où des mandarins (et pas mal de mandarines aussi) vous expliquaient que prendre ainsi la parole en ligne c’était … un suicide scientifique et d’une absence totale d’intérêt (si si je l’ai entendu j’vous jure). Deuxième époque. Celle des egotrips et classements Technorati ou Wikio des meilleurs blogueurs influents (où je figurais souvent dans un improbable top 50), de Loïc Le Meur en figure totémique de la caricature de l’entrepreneur numérique, et des invitations (que je refusais) dans divers cénacles ministériels et élyséens. C’était une époque épique (et nous n’avions déjà plus rien d’épique). Troisième époque. Celle de la normalisation, des communautés, des liens, des fils RSS et des agrégateurs, des « trackbacks », d’un écosystème vivant d’échanges du tout début et des premiers temps des réseaux sociaux avant qu’ils ne deviennent entièrement des « médias sociaux » et que tout cela ne se reconfigure entièrement. Quatrième époque. Celle aujourd’hui où si peu « tiennent » encore des blogs mais où tant d’autres vont vivre la connaissance en ligne et rendent possible son partage, sur Youtube, Instagram, Twitch, en podcast et partout finalement, dans des formes renouvelées, fécondes, stimulantes mais en lutte et en résistance contre l’écrasement de l’invisibilité et de la difficulté à donner à cela toute sa place.
Vingt ans et trois mille articles. And counting. Et des visites, et des pages « lues ». Ou en tout cas « vues ». Et 1 million (de pages vues, circa 2012). Et 2 millions (circa 2016). Et 3 millions (circa 2021). Et après j’ai arrêté de compter.
Vingt ans et trois mille articles. Cela fait 150 articles par an en moyenne. Presque un tous les trois jours. Une bonne douzaine par mois. Un vrai mi-temps en plus de tous les autres.
Vingt ans et trois mille articles. Et un déménagement. Un seul. Le nom de domaine reste le même (affordance.info) mais en Septembre 2022, changement de plateforme, et passage d’un croulant et en déshérance Typepad à un flambant WordPress porté et supporté par les copains et copines de l’indispensable association Framasoft. Merci à elles et eux.
Vingt ans et trois mille articles. Et puis surtout des rencontres, des échanges, numériques et à distance essentiellement mais tellement féconds, tellement inattendus (pour moi en tout cas). J’ai pu grâce à ce travail croiser, échanger, cheminer avant tant de gens précieux que jamais je n’aurais imaginé croiser et dont, surtout, jamais je n’aurais cru ou pu imaginer qu’ils puissent s’intéresser et apprécier ce que j’écrivais. Je ne vais pas vous les nommer toutes et tous mais hommage aux morts, et aux premiers et premières qui furent de ces rencontres, alors je pense souvent encore à Jean Véronis et à Louise Merzeau.
Vingt ans et trois mille articles. Et des cycles. L’impression de revivre des histoires déjà chroniquées, étudiées, racontées. Depuis plus de 20 ans que j’écris sur le numérique et ses enjeux, j’observe de plus en plus de récurrences. Par exemple les débats qui reviennent tous les 5 ans sur « faut-il interdire » (wikipédia, les réseaux sociaux, les écrans, l’IA …). Par exemple sur le rapport entrer le code et la loi (et comment on légifère ou pas à l’échelle internationale). Par exemple sur la question de l’anonymat en ligne. Par exemple sur le très à la mode techno-fascisme (en 2018 je décrivais un système de néo-fascisme documentaire). Par exemple sur la question, j’ai même envie de dire sur … « LA » question de la responsabilité algorithmique et l’éditorialisation (rappel : ce n’est jamais la faute des algorithmes pour la simple et bonne raison que les algorithmes sont toujours la décision de quelqu’un d’autre). Par exemple sur tout ce qui se passe aujourd’hui autour des sociétés et outils d’IA qui se nourrissent en prédation d’immenses corpus de textes sans jamais se soucier du droit d’auteur et de ce que ça change et va changer à l’échelle des industries culturelles : figurez-vous que c’est presqu’exactement la même chose que ce qui s’est passé il y a 20 ans avec l’arrivée de la numérisation des livres et le positionnement de Google sur ce marché ; bon là pour le coup l’histoire se répète d’une manière tellement troublante que je vais publier bientôt un article sur ce sujet 
Vingt ans et trois mille articles. C’est aussi un fichier texte (xml en fait) qui contient tout cela, et qui pèse son poids, un peu plus de 37 Mégas. Et qui est l’équivalent d’un livre de 13 047 pages. En 20 ans. Presque deux pages par jour. C’est beaucoup et si peu à la fois.
Vingt ans et trois mille articles. Une histoire commencée par ici : année 1, article 1.
Merci à toutes et tous pour l’intérêt porté. Merci surtout de vos lectures et de vos partages.
12.12.2025 à 17:13
Olivier Ertzscheid
[je préfère vous prévenir, va y avoir des gros mots #VousÊtesPrévenus]
Pourquoi à votre avis personne ne parle de la liquidation de l’université publique ?
Pourquoi à chaque fois qu’une sale conne comme Christelle Morançais raconte des tombereaux de merde sur la supposée « détestation » que les universités et universitaires auraient des patrons et de l’entreprise (« En France, une certaine doxa de gauche, dominante dans la presse et à l’Université, adore détester les patrons et les entreprises« ), pourquoi notre seule réponse c’est de l’inviter à venir voir sur place et à se sentir obligé de faire des déclarations d’amour aux patrons et aux entreprises ?
Pourquoi à chaque fois qu’une sale conne comme Laurence Garnier nous chie littéralement sur la gueule en racontant absolument n’importe quoi (« Entre le faible taux de réussite des étudiants, le gouffre financier que représentent les établissements et l’égarement idéologique de certains départements de recherche, la situation de l’université française est dramatique« ) pourquoi cela fait les gros titres des journaux (de droite) et la vérité, juste la vérité, jamais ?
Pourquoi semblons-nous si collectivement et singulièrement incapables, à chaque fois que nos fossoyeurs et fossoyeuses hurlent « oui mais c’est un coût énorme » (bah oui), de répondre autre chose que « oui mais c’est un investissement essentiel » (bah oui) ? Pourquoi ? Les universités sont plein de trucs mais bordel de merde de sa mère en tongs elles sont avant tout et par-dessus tout des lieux, des espaces de formation, de culture, de recherche indépendante, et donc d’émancipation. Et pour le reste, bouffez vos coûts et fumez vos investissements. La seule question qui tienne la route est la suivante : une société peut-elle se passer de tels lieux ? À chaque fois qu’on a répondu « oui » ou « chiche ! » ça s’est mal, très très très mal terminé.
En ce moment et dans l’attente du vote du budget de feu la start-up nation, toutes les universités sont de leur côté en train de présenter et de voter leurs budgets. Et cette année comme les précédentes mais cette année tout particulièrement, ça sent le sapin, et pas celui qu’on enguirlande et qu’on éclaire pour Noël. Alors nous sommes un certain nombre à alerter et à gueuler, depuis des années. Depuis de longues années. Des collectifs (comme Rogue ESR) font également le taff. Les syndicats de leur côté font ce qu’ils peuvent mais vu le nombre de syndiqués dans l’ESR bon bah voilà quoi.
Les universités sont traitées avec le champ lexical d’un patient en fin de vie et même une demi-molle de Patrick Sébastien suscite davantage de débat public et parlementaire.

Source : France Info.

Source : TF1.

Source : Le Parisien.

Source : Le Monde.
On gueule, on analyse, on explique. L’année dernière à la même époque déjà je vous expliquais (avec d’autres) pourquoi nos universités étaient en grand danger. Et le scénario que j’y décrivais et que tout le monde connaît, se met inexorablement en place. En Mars 2025 et à l’occasion de la journée Stand Up For Science je rappelais (avec d’autres) que « plus de 60 universités sur les 74 que compte l’hexagone sont en situation de faillite ou de quasi-faillite (elles étaient 15 en 2022, 30 en 2023, et donc 60 en 2024 à voter un budget initial en déficit). »
Cette année il est probable que plus aucune université française ne soit en situation de voter autre chose qu’un budget initial en déficit. Je vais le répéter et le réécrire. Cette année il est probable que plus aucune université française ne soit en situation de voter autre chose qu’un budget initial en déficit. Et en déficit massif. Alors que voulez-vous que je vous dise et raconte encore ? Rendez-vous l’année prochaine sur un paysage universitaire devenu pour l’essentiel un grand cimetière ?
S’il demeure assez improbable d’envisager la fermeture totale d’universités, il est désormais absolument certain que tout un tas de formations dans tout un tas de départements universitaires seront fermées (notamment en sciences humaines et sociales). Il est désormais tout aussi certain que d’ici un an ou deux nombre de sites et campus dits « délocalisés » vont être éparpillés façon puzzle. Et il est enfin absolument certain que le tabou des frais d’inscription va sauter (il a déjà sauté dans beaucoup d’universités pour les étudiants étrangers notamment extra-communautaires). C’est une véritable boucherie. Une boucherie à bas bruit mais une boucherie quand même. Qui masque en plus de tout cela d’immenses situations de souffrance au travail (car les personnels s’y épuisent et font tout ce qu’il est possible de faire au-delà du raisonnable). Ajoutez-y l’autre grand sujet de la situations d’extrême précarité de nombre de nos étudiantes et étudiants qui est traitée avec le même soin que la grande cause nationale des violences faites aux femmes. On attend d’ailleurs avec impatience la prochaine prise de parole de Brigitte Macron nous expliquant que ces petits cons d’étudiants et ces petites connes d’étudiantes n’ont qu’à se prendre un peu en main et arrêter de chouiner.
Et si tout cela ne vous donne pas envie de tout foutre en l’air, alors allez vous-même bien vous faire cuire le cul.
Mais entendez-bien ceci. Si vous acceptez (et si nous l’acceptons aussi), que demain vous deviez payer des frais d’inscriptions pour vos gosses qui soient autres que ceux actuels (moins de 200 euros par an en cycle licence), alors après demain vous serez aussi contraints d’accepter de payer plusieurs centaines d’euros pour leur prise en charge médicale. L’université n’est pas un hors-lieu, un hors-sol, une antichambre : elle est simplement une préfiguration. La préfiguration depuis maintenant plus de quinze ans d’un projet de mise à sac programmée, méthodique, chirurgicale, appliquée, la mise à sac d’un projet de société s’articulant autour du libre accès aux savoirs, aux connaissances et à la formation pour toutes et tous.
Tout ou presque y a été mis en charpie et en concurrence. Concurrence entre chercheurs, entre laboratoires, course à la publication, course aux financements (sur projets), multiplication des agences de certification de mon cul et autres hauts conseils à l’évaluation de ce qui en sort. Et tout à été fait en parallèle pour totalement libérer la seule vraie concurrence libre et non-faussée qui vaille pour les gouvernement qui se sont succédés : celle qui permet à n’importe quelle structure privée de délivrer un pseudo-équivalent au diplôme de n’importe quelle université publique en s’exonérant de toutes les responsabilités afférentes et tout en affichant des coûts d’inscription oscillant entre l’extorsion de fonds et l’escroquerie en bande organisée.
Sous couvert d’une loi et d’une stratégie dite « d’autonomie » conçue dès le départ pour avoir statistiquement autant de chance de donner des résultats satisfaisants que la pratique de l’auto-fellation, l’état s’est désengagé de presque tout, laissant aux universités la totalité des charges et leur en ajoutant chaque année de nouvelles (hier c’était le « GVT » et l’immobilier, aujourd’hui c’est la prise en charge de la mutuelle), tout en leur demandant de faire toujours mieux, de déposer toujours davantage de projets, et de faire tout cela (sinon c’est pas drôle) « à moyens constants » et surtout surtout d’être bien concurrentielles et en adéquation avec le marché de l’emploi et avec les idées du Medef et avec l’agenda politique de ma tata Jaquie et en silence siouplé.
Et je préfère vous prévenir tout de suite, ça ne sert absolument à rien d’accepter cela tout en continuant de se pignoler sur notre exception culturelle universitaire au regard de ce qui se passe aux USA et ailleurs, parce qu’à la fin de la pignolade qui sera brève, non seulement on ne pourra plus rien pour aider ou accueillir les collègues de ces pays où toutes les nécropolitiques sont déjà actives, mais surtout nous serons dans à peu près exactement le même état qu’eux, et bien plus vite qu’on ne le croit.
La totalité de la classe politique, à part quelques frémissements du côté très (très) à gauche, a totalement laissé tombé le sujet. Ils ont même arrêté de faire semblant de s’y intéresser. L’essentiel de la gauche semble au mieux s’en agacer légèrement et le plus souvent s’en foutre totalement. Sur la base de ce silence poli ou de ces agacements feutrés, il n’est pas très compliqué pour le centre, la droite et l’extrême-droite de bien se faire entendre en articulant avec leur bouche toutes les débilités et contre-vérités habituelles qui ne devraient avoir vocation qu’à sortir de leurs culs.
Faut dire que de notre côté et du côté des présidences universitaires qui se réveillent aujourd’hui avec les doigts qui puent, elles ont été promptes à oublier toutes les alertes envoyées concernant leur capacité à s’endormir avec le cul gui gratte. Elles ont fait à peu près tout ce qu’il ne fallait pas faire : créer d’immenses bateaux ivres en fusionnant différents et (déjà trop) grands établissements, tenter des PPPP (Putains de Partenariats Publics Privés) qui les ont éloigné d’un socle de valeurs hors lesquelles il est de plus en plus compliqué de s’affirmer comme garant d’une forme aboutie de service public, accepter docilement des réformes (notamment au niveau du cycle licence, notamment au niveau de la formation des professeurs) dont chacun voyait bien qu’elles ne poursuivaient que l’objectif de faire du chaos le mode de management le plus abouti possible. Elles ont été (les présidences d’université) si souvent à genoux quand si souvent nous les attendions debout devant l’ensemble des violences politiques et insitutionnelles qui leur étaient faites, que leurs bourreaux eux-mêmes se sont sentis autorisés à leur administrer double dose de pénitence. Elles ont cru et adhéré au mirage libéral, elles ont alimenté et construit le naufrage managérial, elles paient aujourd’hui la note et autant vous dire que du côté du ministère ils regardent ça et s’en délectent : c’est festival.
Et puis surtout, comme je l’écrivais plus haut, les universités ont été tellement abandonnées du discours, du soutien et du paysage public. Chaque parent est prêt à se mobiliser contre la fermeture d’une classe dans l’école de son enfant, chaque parent a déjà manifesté contre les classes surchargées. Mais quel parent est aujourd’hui prêt à se mobiliser contre la violence faite aux universités et aux étudiant.e.s qui les peuplent et qui sont aussi ses enfants ? Vous me direz que les universités accueillent des jeunes majeurs et que c’est à elles et eux de se mobiliser. Ils et elles l’ont fait. Mais là encore, ils et elles ont tellement pris de coups de taser et de lacrymos, ils et elles ont été tellement isolés quand ils et elles se sont mobilisés, et surtout ils et elles sont dans des situations de précarité et de fragilité (mentale, alimentaire, sociale) telles que malgré les grands discours, plus aucun universitaire sérieux ne peut s’étonner de la radicalité de certains et de la résignation de tous les autres. Car le projet libéral de mise à sac de l’université publique s’accompagne du même projet d’effondrement de toutes les aides et politiques publiques et sociales d’aide à la jeunesse. Sinon comment expliquer que chaque campus se soit aujourd’hui transformé en succursale des restos du coeur ? Sinon comment expliquer qu’il faille plus de 6 mois pour obtenir un rendez-vous psy quelque soit le niveau d’alerte et d’urgence ?
Rien. Rien de décent en démocratie dans la 6ème puissance économique mondiale ne peut justifier tout cela. Absolument rien. Sinon le projet d’une longue liste de sales cons et de sales connes de construire les conditions de cet inexorable effondrement.
[Mise à jour du soir] Et les prochaines « assises » promises en urgence par le dernier ministre en date (Philippe Baptise) n’y changeront rien. Ministre qui, rappelons-le, il y a quelques semaines encore se signalait par son extraordinaire acuité d’analyse indiquant notamment à propos de la situation financière des universités que bon ben « c’est pas Zola non plus » (sic). Et qui donc deux semaines plus tard, hashtag cohérence, décide de faire des grandes assises de la crise du financement des universités.
C’est marrant (non) parce que Zola, il écrivait déjà en 1867, dans Thérèse Raquin, le bilan du second quinquennat d’Emmanuel Macron : « Lorsque l’avenir est sans espoir, le présent prend une amertume ignoble. »