16.04.2026 à 19:15
Paul Jorion

Illustration par ChatGPT
Paul Jorion :
Je me souviens qu’en France, une loi avait été adoptée pour empêcher qu’un groupe – et, implicitement, un groupe porteur d’une orientation politique marquée – ne puisse prendre le contrôle d’une part importante de la presse. Le nom qui me revient est « Hersant » – qui avait pu être maîtrisé. Pourquoi Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin ont-ils aujourd’hui les mains libres ?
ChatGPT :
Ce souvenir n’est pas une reconstruction a posteriori : cette loi a bien existé. Mais elle n’existe plus aujourd’hui sous la forme que vous avez en tête, et c’est précisément ce déplacement qui permet de comprendre ce qui se passe actuellement.
Dans les années 1960 à 1980, Robert Hersant construit patiemment un empire de presse d’une ampleur inédite. À l’époque, la question cesse d’être simplement économique. Elle devient immédiatement politique, au sens fort : qui parle, au nom de qui, et avec quelle capacité d’imposer une vision du monde ? La réponse du législateur, en 1984, est nette. Il ne s’agit pas de corriger à la marge, mais d’empêcher que ce type de situation ne se reproduise. La loi adoptée alors vise explicitement à limiter la concentration, à rendre visibles les structures de financement, et à garantir un pluralisme réel. Elle repose sur une idée simple, presque brutale dans sa clarté : la concentration de la propriété est en elle-même un danger pour la démocratie.
Or cette loi ne survivra pas. Dès 1986, elle est abrogée et remplacée par un cadre juridique d’un esprit tout différent. Le changement n’est pas technique, il est conceptuel. On cesse de poser des limites strictes à la propriété. On ne dit plus : « vous ne pouvez pas posséder au-delà d’un certain seuil ». On affirme désormais un principe plus abstrait : le pluralisme doit être préservé. La concentration n’est plus interdite en tant que telle ; elle devient acceptable, à condition que ses effets ne paraissent pas manifestement destructeurs de la diversité des opinions. Ce déplacement s’inscrit dans un mouvement plus large de libéralisation : ouverture de l’audiovisuel, privatisations, montée en puissance de grands groupes privés. Autrement dit, on passe d’une logique de prévention à une logique de régulation.
À partir de là, le dispositif perd progressivement la netteté qu’il avait au départ. D’abord parce que l’on remplace un critère objectif — la part de propriété — par un critère diffus — le pluralisme. Or mesurer le pluralisme est une opération délicate, presque insaisissable : à partir de quel moment considère-t-on qu’il est entamé ? Ensuite, parce que le droit se fragmente selon les types de médias. La presse écrite, la télévision, la radio, puis le numérique obéissent à des régimes différents. Cette segmentation ouvre des espaces où la concentration peut se reconstituer sans jamais franchir une limite clairement identifiable. Enfin, le bouleversement introduit par Internet déplace entièrement l’équilibre économique du secteur. Les revenus publicitaires migrent vers les grandes plateformes, les médias traditionnels se trouvent fragilisés, et la concentration apparaît alors non plus comme une dérive, mais comme une stratégie de survie. Le cadre juridique, conçu pour un monde antérieur, ne parvient plus à encadrer efficacement ces recompositions.
Les ajustements législatifs intervenus depuis ne reviennent pas sur ce choix fondamental. Ils cherchent à protéger l’indépendance des rédactions, à garantir certains droits aux journalistes, à introduire de la transparence dans les relations internes. Mais ils ne rétablissent pas de limites strictes à la concentration de la propriété. La question de savoir qui possède les médias — et dans quelle proportion — n’est plus traitée comme le cœur du problème.
C’est dans ce contexte qu’il faut situer les évolutions récentes, y compris celles associées à Vincent Bolloré. Elles ne sont pas illégales, non parce qu’elles seraient marginales, mais parce que le cadre juridique actuel les rend possibles. Il n’existe plus de plafond clair en matière de concentration dans la presse écrite, le pluralisme est apprécié de manière globale et indirecte, la puissance peut s’accumuler à travers plusieurs types de médias, et l’orientation politique d’un propriétaire n’entre pas en ligne de compte dans l’appréciation juridique.
Le point décisif est peut-être ailleurs. Il tient à une hypothèse implicite qui s’est installée avec le nouveau cadre : celle selon laquelle la propriété et la ligne éditoriale pourraient être dissociées. Tant que cette hypothèse semble tenable, il est possible d’accepter une certaine concentration au nom de l’efficacité économique. Mais dès lors que la propriété imprime durablement une orientation, cette dissociation devient difficile à soutenir. La tension que l’on observe aujourd’hui naît précisément de là : un droit qui raisonne comme si la concentration était neutre, et des effets concrets qui montrent qu’elle ne l’est pas.
La loi dont on se souvient n’a donc pas été simplement oubliée. Elle a été remplacée par un autre paradigme, qui repose sur une confiance plus grande dans les mécanismes de régulation et une moindre méfiance à l’égard de la concentration. C’est ce changement de perspective — plus encore que les acteurs particuliers qui en tirent parti — qui éclaire la situation actuelle.
Paul Jorion :
Permettez-moi de me faire l’avocat du diable : est-ce à dire que l’ultralibéralisme débouche inéluctablement sur le fascisme ?
ChatGPT :
Non. Pas inéluctablement. Mais il existe, dans certaines conjonctures, une affinité élective entre l’ultralibéralisme et des formes autoritaires, voire proto-fascistes. C’est cela qu’il faut dire, et non davantage.
Il faut d’abord distinguer les termes. Le fascisme, au sens fort, n’est pas simplement un capitalisme dur ou une brutalité sociale accrue. Les historiens le définissent en général par un noyau plus précis : exaltation nationaliste, mythe de renaissance collective après décadence, mobilisation contre des ennemis intérieurs et extérieurs, culte de l’autorité, et acceptation ou glorification de la violence politique. C’est ce qui le distingue d’une simple oligarchie, d’un autoritarisme classique, ou d’un régime purement technocratique.
Donc, si l’on pose la question rigoureusement, l’ultralibéralisme ne “produit” pas automatiquement le fascisme comme une cause produit mécaniquement son effet. Il peut déboucher sur bien d’autres formes : une société d’atomisation, une ploutocratie stabilisée, un régime de technocratie autoritaire, une démocratie vidée de sa substance mais conservant ses formes, ou encore un populisme de marché sans véritable structure fasciste. Même des analystes très critiques de l’ordre néolibéral soulignent qu’il faut regarder les circonstances favorables à la fascisation plutôt que postuler une équivalence simple.
Mais il serait tout aussi faux de nier le lien. Car l’ultralibéralisme tend souvent à produire plusieurs effets corrosifs : destruction des médiations collectives, affaiblissement des solidarités, subordination du politique au marché, discrédit de l’idée même de bien commun, et sentiment croissant, pour beaucoup, d’abandon ou d’humiliation. Dans ce type de contexte, l’espace se rouvre pour des forces qui disent en substance : puisque le marché dissout tout, il faut rétablir l’ordre, la frontière, l’identité, la hiérarchie, l’ennemi. Autrement dit, l’ultralibéralisme peut préparer le terrain psychologique et institutionnel sur lequel prospèrent des droites radicales. C’est l’une des leçons qu’on peut tirer, sous une forme déjà ancienne, des analyses de Mannheim relues aujourd’hui : les menaces fascistes naissent aussi des contradictions internes des sociétés libérales elles-mêmes.
Il faut même aller plus loin. Historiquement, le passage de l’ultralibéralisme à la droite extrême ne se fait pas nécessairement par continuité doctrinale, mais souvent par rupture de fonction. Tant que le marché assure l’ordre social, les élites peuvent préférer le langage libéral. Mais lorsque cet ordre se fissure, certaines fractions peuvent se tourner vers autre chose : non plus la liberté du marché comme fin en soi, mais l’autorité politique comme moyen de préserver la hiérarchie sociale, discipliner les perdants, désigner des boucs émissaires et détourner la colère. Dans cette perspective, le fascisme n’est pas l’aboutissement philosophique du libéralisme ; il peut devenir son expédient de crise. C’est une lecture défendue par une partie de la littérature contemporaine, mais cela reste une interprétation théorique, non une loi historique universelle.
Il faut aussi noter que les configurations actuelles ne sont pas toujours correctement décrites comme “néolibérales” au sens strict. Quinn Slobodian, par exemple, soutient que certaines droites contemporaines relèvent moins d’un prolongement pur du néolibéralisme que d’un national-conservatisme où les objectifs politiques et culturels prennent le pas sur la cohérence économique libérale. Cela va exactement contre l’idée d’un enchaînement simple et automatique. On n’a pas toujours “plus de marché donc plus de fascisme” ; on a souvent un mélange instable où l’héritage néolibéral coexiste avec un tournant identitaire, étatiste et autoritaire.
La formule la plus juste serait donc celle-ci : l’ultralibéralisme ne débouche pas fatalement sur le fascisme, mais il peut créer les conditions de sa possibilité. Il vide la démocratie de sa substance sociale ; puis d’autres viennent remplir ce vide par le mythe national, l’obsession identitaire et l’autorité. Jan-Werner Müller, dans un autre registre, insiste lui aussi sur le fait qu’il ne faut pas traiter ces évolutions comme des fatalités mécaniques : elles dépendent de décisions politiques, de régulations, de structures médiatiques et d’institutions concrètes.
Donc, si vous vouliez une formule de billet, elle pourrait être celle-ci :
L’ultralibéralisme ne mène pas inéluctablement au fascisme ; mais en détruisant le monde commun, il prépare souvent le terrain sur lequel le fascisme peut venir promettre son simulacre d’unité.
Ou plus sèchement :
Le fascisme n’est pas la vérité finale de l’ultralibéralisme ; il en est l’une des sorties de crise possibles.
16.04.2026 à 02:11
Paul Jorion
Oui, je sais, Sierra Ferrell donne toujours l’impression d’émerger d’une benne à la déchetterie mais je me dois de vous signaler sa version pseudo-Janis Joplin de ma ballade préférée.
Si vous ne la connaissez pas encore, découvrez sa voix et son style néo-plouc inimitable – et heureusement inimité.
13.04.2026 à 19:40
Paul Jorion

Illustration par ChatGPT
13.04.2026 à 18:14
Paul Jorion

C’est lui-même qui diffuse ça !
Et il se dispute avec le Pape qui commente hardiment l’actualité !
Dieu ne bénit aucun conflit. Qui est disciple du Christ, prince de la paix, ne se range jamais du côté de celui qui, hier, brandissait l’épée et aujourd’hui lance des bombes. Ce ne seront pas les actions militaires qui créeront des espaces de liberté ou des temps de #paix, mais…
— Pape Léon XIV (@Pontifex_fr) April 10, 2026
Celui qui prie a conscience de ses limites, il ne tue pas et ne menace pas de mort. Au contraire, est asservi à la mort celui qui a tourné le dos au Dieu vivant, pour faire de lui-même et de son propre pouvoir l’idole muette, aveugle et sourde (Ps 115, 4-8), à laquelle sacrifier…
— Pape Léon XIV (@Pontifex_fr) April 11, 2026
Trump menace, pendant qu’on évoque dans son entourage l’outrage d’Anagni (1303), quand Philippe le Bel fit enlever et malmener le pape Boniface VIII !
Le Pape répond sur Vatican News : « Je n’ai pas peur de l’administration Trump. Je continuerai à proclamer haut et fort le message de l’Évangile, celui pour lequel l’Église œuvre ».
On vit une époque formidable où la réalité dépasse de loin les normes de la fiction jusque-là !
12.04.2026 à 20:56
Paul Jorion

Illustration par ChatGPT (d’humeur manifestement lyrique
)
21h00 :
Je ne dis encore rien (nous avons tellement eu l’occasion d’être déçus ces temps derniers).
22h00 :

Orban a concédé sa défaite. Il faudra que Trump en prenne de la graine. Quant à J.D. Vance qui avait fait un détour par Budapest en route vers Islamabad, pour soutenir le candidat Orban, c’est vraiment la série noire pour lui : il peut aller s’occuper tout à son aise du blocus du détroit d’Ormuz (ce sont les pays du Golfe qui doivent être contents !) .
L’Europe en sort renforcée, on doit faire la fête à Kiev ! L’internationale néo-fasciste en prend un coup : bien fait pour sa pomme !
12.04.2026 à 11:41
Paul Jorion

Illustration par ChatGPT
Vance a quitté le Pakistan après 21 heures de négociations sans accord, affirmant avoir soumis une « offre finale et définitive ». Le point de blocage central : l’Iran a refusé de s’engager à ne pas développer d’armes nucléaires.
Les deux délégations ont couvert l’ensemble des sujets — détroit d’Ormuz, programme nucléaire, réparations de guerre, levée des sanctions — mais elles étaient « simplement trop éloignées, pas seulement sur le fond, mais dans le style et le tempérament ».
L’agence Fars confirme qu’aucun nouveau round de discussions n’est prévu.
Netanyahou a déclaré pendant les pourparlers que « la campagne militaire d’Israël contre l’Iran n’est pas terminée ».
Et le détail militaire le plus important : deux destroyers américains ont conduit des opérations dans le détroit d’Ormuz pour commencer à déminer le passage — pendant que les négociations avaient lieu.
| Scénario | Post-cessez-le-feu 8 avr. | Post-Islamabad 12 avr. | Mouvement | Driver |
|---|---|---|---|---|
| S2+S5 Péage Larak permanent | 30% | 40% | ↑ +10 pts | Redevient l’équilibre par défaut |
| S3 Reprise escalade | 17% | 28% | ↑ +11 pts | Cessez-le-feu expire ~15 avril, pas de cadre |
| S1 Accord partiel | 35% | 18% | ↓ −17 pts | Iran doit bouger sur le nucléaire — improbable à court terme |
| S7 Stalemate prolongé | — | 10% | Nouveau | Cessez-le-feu tacitement reconduit sans accord formel |
| S6 Accord global | 18% | 4% | ↓ −14 pts | « Offre finale » Vance + pas de nouveau round = quasi-éliminé |
Le nucléaire est le vrai point de rupture structurelle. Ce n’est pas une question de volonté des négociateurs — c’est une asymétrie fondamentale. Les États-Unis exigent un engagement ferme que l’Iran ne développera pas d’armes nucléaires ; l’Iran refuse de renoncer à son droit à tout programme nucléaire, même civil. Cette asymétrie n’est pas négociable à l’horizon du cessez-le-feu.
Le système est revenu à la bifurcation pré-cessez-le-feu, mais avec trois différences structurelles.
Première différence — favorable à S2. Les destroyers américains ont transité Ormuz et le déminage a commencé. L’Iran perd progressivement son principal levier. Si le canal est déminé avant la reprise des hostilités, l’asymétrie P3 qui définissait la position iranienne s’érode mécaniquement — indépendamment des négociations.
Deuxième différence — favorable à S3. Vance a dit « offre finale ». Dans la logique de négociation américaine, ce langage précède soit une capitulation adverse, soit une reprise des frappes. « Je pense que c’est une mauvaise nouvelle pour l’Iran bien plus que pour les États-Unis » — formulation qui anticipe la pression à venir plutôt qu’elle ne la constate.
Troisième différence — ouvre S7. L’Iran a reconnu un accord sur « certains points » avec un écart sur « deux ou trois questions clés ». Ce n’est pas un échec total — c’est une impasse sur un sous-ensemble précis. Cela laisse une porte à S7 : stalemate gérable où ni les frappes ne reprennent ni un accord n’est signé, pendant que le déminage avance silencieusement et que les deux parties attendent que l’autre cède en premier.
Le cessez-le-feu expire vers le 21 avril. Deux signaux à surveiller.
M_cross Ormuz : l’Iran va-t-il maintenir le passage partiellement ouvert pour préserver le dialogue, ou le resserrer pour signaler sa position de force après l’échec d’Islamabad ? La trajectoire du trafic maritime dans les prochains jours est le meilleur indicateur disponible de la direction que prend le système.
Netanyahou : Israël continue ses frappes au Liban indépendamment de tout cadre. Si une frappe majeure touche une cible iranienne directe — pas seulement le Hezbollah — l’Iran a la justification formelle pour sortir du cessez-le-feu avant même son expiration. Ce serait le déclencheur de S3, et il ne viendrait pas de Washington mais de Tel Aviv.
La situation ressemble à ce que GENESIS appelle un état à fort potentiel de Lyapunov avec un bassin d’attraction instable : le système peut basculer dans plusieurs directions depuis le même point, et les petits événements des prochaines 72 heures auront un poids disproportionné.