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Michel LEPESANT
Conférencier, animateur de la Maison commune de la Décroissance

DÉCROISSANCES


▸ les 10 dernières parutions

01.04.2026 à 06:45

Ce que l’extrême-droite fait au monde

Michel Lepesant

Sur le site de La vie des idées, un excellent dossier constitué depuis plusieurs années sur ce que l’extrême-droite fait au monde. En particulier, vient de paraître une recension sur « la russification des esprits » que devraient lire et relire tous nos « amis » décroissants qui se prétendent pacifistes. Je serais d’ailleurs
Texte intégral (569 mots)

Sur le site de La vie des idées, un excellent dossier constitué depuis plusieurs années sur ce que l’extrême-droite fait au monde.

En particulier, vient de paraître une recension sur « la russification des esprits » que devraient lire et relire tous nos « amis » décroissants qui se prétendent pacifistes. Je serais d’ailleurs curieux de les écouter aujourd’hui à propos de l’agression israélo-américaine contre l’Iran. En sont-ils à refuser à l’Iran le droit (international) de se défendre comme ils accordaient à la Russie le droit d’attaquer l’Ukraine sous le prétexte de se défendre ?

Car de 2 choses l’une : soit refuser et à l’Ukraine et à l’Iran le droit de se défendre et valider les agressions israélo-américaines et russes, soit condamner sans ambigüité toutes les agressions et admettre que le véritable pacifisme est un refus inconditionnel d’un soi-disant droit d’attaquer (souvent au nom d’une fallacieuse « guerre préventive ») mais aussi la défense d’un droit inconditionnel de… se défendre.

  • Le dossier commence par un article de 2015 sur le mythe de la dédiabolisation du FN ; à relier en 2026 ! https://laviedesidees.fr/Le-mythe-de-la-dediabolisation-du-FN
  • Je rajoute juste à ce complet inventaire des ED dans le monde, un article paru en décembre 2016 sur l’israélisation du monde (occidental) : « Tombant dans le piège tendu par Al-Qaida et l’EI, l’Occident s’est mis à ressembler à Israël : une forteresse assiégée, cherchant des réponses sécuritaires à ses problèmes politiques. » https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/12/01/l-israelisation-du-monde-occidental_5041187_3232.html
    • « Si la droitisation extrême de la vie politique et de l’opinion israélienne a pu donner l’illusion, ces dernières années, d’un isolement croissant de l’État juif par rapport au reste du monde occidental, fatigué de l’impossible règlement du conflit israélo-palestinien, c’est, en réalité, le contraire qui s’est passé : c’est l’Occident qui a rejoint Israël, devenu le symptôme avant-coureur de ce qui l’attend ».
  • Tous ces articles peuvent être mis en perspective avec le succès actuel de la « pensée réactionnaire », dont la critique vient d’être parfaitement réussie par Arnaud Miranda : https://ladecroissance.xyz/2026/02/25/il-faut-lire-les-lumieres-sombres-darnaud-miranda/
  • On peut reculer la perspective en relisant les pages que G. Orwell consacre au pacifisme comme fascisme.
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05.02.2026 à 07:04

Retour de Die : intervention sur l’IA, le 1er février

Michel Lepesant

Voici un bref retour sur ma participation, dimanche dernier, à une conférence consacrée à l’IA, lors des journées de l’Écologie au quotidien, à Die (Drôme). Conférence partagée avec Juliette Duquesne et animée par Goni Zonon, conférence réussie pendant laquelle grâce à Juliette et Goni nous avons pu développer une critique
Texte intégral (3065 mots)

Voici un bref retour sur ma participation, dimanche dernier, à une conférence consacrée à l’IA, lors des journées de l’Écologie au quotidien, à Die (Drôme). Conférence partagée avec Juliette Duquesne et animée par Goni Zonon, conférence réussie pendant laquelle grâce à Juliette et Goni nous avons pu développer une critique robuste de l’IA, en sachant combiner informations et analyses, à destination d’une salle comble (et pourtant, c’était un dimanche matin).

Pour l’essentiel, mon intervention s’appuyait sur le gros travail de recherche que j’avais effectué à l’été 2025 (et que l’on peut lire ici).

« Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? » était le titre de la conférence. J’ai d’emblée fourni ma réponse : l’IA est aujourd’hui, avec la dédiabolisation de l’extrême-droite et la montée d’une xénophobie affichée (racisme, homophobie, antiwokisme primaire), l’une des 3 raisons d’être politiquement terrorisé. Et j’ai aussitôt ajouté qu’il fallait faire l’hypothèse que ces 3 terreurs étaient les 3 facettes d’un même déferlement politique antidémocratique dont il fallait terriblement s’inquiéter.

D’où l’intérêt de faire un rapprochement direct entre ce que l’IA fait à la technologie et ce que Trump fait au capitalisme : dans les deux cas, les masques et les apparences de démocratie tombent. Certes, on n’a pas attendu l’IA et Trump pour défendre résolument des positions technocritiques et anticapitalistes, mais leurs partisans pouvaient toujours se dissimuler derrière les apparences d’un bon usage (la commodité) et du droit. Aujourd’hui, L’IA comme Trump se montrent dans leur brutalité : la force sans le droit, l’utilité sans la socialité.

1. Aperçus du contenu de mon intervention

J’avais préparé un diaporama pour cette intervention mais je ne l’ai pas utilisé. Le voici néanmoins, avec sa présentation en vidéo (enregistrée à la maison en décembre 2025).

1.1 En vidéo

1.3 En diapos

1.3 En résumé

Voici le résumé que l’IA de PDF Creator m’a proposé : l’inquiétant, c’est que c’est assez bien fait.

L’auteur conclut que l’intelligence artificielle (IA) représente un danger majeur pour la société, tant sur le plan technologique, économique, écologique, social que politique. ​ Il met en avant plusieurs points clés :

  1. L’IA comme totalitarisme : L’auteur considère que l’IA exerce une emprise omniprésente sur nos vies, nous guide, nous contrôle, nous envahit et ignore les critiques. ​ Elle transforme la société en une « société de l’IA », où la technologie domine et dépolitise les individus. ​
  2. Les risques multiples de l’IA : L’IA engendre des coûts économiques et écologiques irréversibles, sape la confiance humaine, et menace la démocratie en favorisant des idéologies libertariennes et technologiques qui dépolitisent la société. ​
  3. Appel à un moratoire : L’auteur plaide pour un moratoire sur les recherches en IA, voire sur l’ensemble de la recherche de l’industrie technoscientifique. ​ Il estime que les avancées technologiques ont dépassé les seuils de précaution, augmentant l’incertitude et les risques apocalyptiques. ​ Il propose de rediriger les budgets vers l’évaluation des effets des découvertes passées et la réparation des dégâts causés. ​
  4. Critique du progrès technologique : L’auteur remet en question l’idée que le progrès technologique est toujours bénéfique. ​ Il souligne que l’IA, en automatisant et en standardisant, dégrade les conditions de travail, favorise la dépendance et le conformisme, et menace l’intelligence humaine. ​

En somme, l’auteur appelle à une prise de conscience collective et à une résistance volontaire face à l’emprise croissante de l’IA, en mettant en avant des valeurs de décroissance, de précaution et de démocratie.

2. Quelques réponses à quelques questions posées

Sur les limites de l’IA

Juliette Duquesne a bien insisté sur les limites de l’IA : sociales (sur l’emploi, sur les relations, sur les modes de vie), écologiques (énergie, réchauffement, eau), et démocratiques (une IA plus imposée que choisie, une liquidation des modes de décision et de contrôle).

Je rajoute juste que, quand on aborde la question des limites d’un point de vue décroissant, il est souvent pertinent de le faire en apportant 2 cadres analytiques :

  1. C’est de tester chaque limite par une expérience de pensée, celle du quand bien même : même si telle ou telle limite n’existait pas, est-ce que ce serait suffisant pour valider une proposition. Par exemple, à propos de la 5G (ou du nucléaire, ou…), même s’il n’y avait aucun coût écologique et même si toutes les décisions étaient sous contrôle démocratique, est-ce que le déploiement de la 5G est désirable ? Même si les richesses pouvaient être infinies, est-ce que ce serait suffisant pour justifier des inégalités ? Même si la planète disposait de ressources infinies, est-ce que ce serait suffisant pour justifier une croissance pour la croissance ?
  2. Là où les libéraux pensent la limite comme ce qui doit être dépassé, ce qui doit être franchi, ce dont il faut s’affranchir (la liberté d’un point de vue libéral est l’absence de limite et la limite est vue comme limitation de la liberté), les décroissant.e.s pensent dans le cadre d’une double limitation, plancher / plafond. Du coup, la liberté n’est pas le franchissement d’une limite, mais son exercice dans un cadre commun délimité : car en deçà comme au-delà des limites, la vie est au sens strict, « hors du commun ». Le commun, c’est dans les limites.

Sur l’utilité d’une technique dans un monde technologique

Attention à ne pas se tromper de critique adressée à la technologie ; attention à ne pas se laisser embarquer dans un débat tronqué.

Si on distingue grossièrement entre la technique (système des moyens en vue de leur utilité) et la technologie (système des pratiques, les médiations et leurs usages, accompagnées de leur justification théorique, c’est le discours qui accompagne la technique : en tant que mode d’emploi, la technologie fournit aussi un mode de vie. « Si ça marche, c’est que c’est bien »), alors il faut faire attention à ne pas réduire la discussion sur telle ou telle technique aux questions de l’usage de l’utilité :

  • Avec Juliette Duquesne, il a été bien clair que le problème vient de l’outil, pas (seulement) de son mauvais usage : c’est l’IA en tant que telle qui doit être critiquée. Et cela se fait en critiquant même les (soi-disant) bons usages.
  • Parce que, si un mode d’emploi est un mode de vie, alors toute technique est enveloppée d’un « halo technique » (Gilbert Simondon) et par les interactions systémiques, ce halo fait système, il fait « monde » : l’aéroport et son monde, la voiture est son monde, l’écran et son monde, le portable et son monde… On peut d’ailleurs supposer que ces mondes sont connectés.
  • Il n’y aucune surprise que dans le monde du portable, le portable soit utile ; dans le monde de l’IA, l’IA est utile… Ce sont là des tautologies et il ne faut pas les prendre pour des justifications.
  • Mais le biais de l’utilité n’est pas la question du sens : quelle est l’utilité de l’utilité ?
  • D’autant que la question de l’utilité n’est jamais traitée que du point de vue des conséquences, des effets : comme si la question du sens pouvait se réduire à celle de la direction, vers l’infini et au-delà… Cette marche en avant des effets et des conséquences – quand une technique pose un problème, les technosolutionnistes se rassurent en affirmant que tout problème technique trouvera une solution technique dont les problèmes seront à leur tour résolus techniquement… – c’est ce « progrès » que l’on n’arrête pas, comme cette croissance pour la croissance qui ne devrait jamais s’arrêter.
  • Poser la question du sens de la technique, c’est au moins passer à la recherche (remontante, abductive) des causes, dans une démarche plus préventive que curative.

Sur la fuite transhumaniste

Il y a quelques années, lors de nos (f)estives 2018 (rencontres organisées par la MCD), nous avions invité Philippe Gruca qui avait parfaitement posé l’équation : quand la société n’est plus de taille humaine, quand il y a disproportion entre la société et l’humain, alors il ne reste que deux directions, totalement opposées et divergentes : soit on augmente l’homme, soit en diminue la société.

D’un côté, le transhumanisme, de l’autre, la décroissance.

J’ai précisé que l’on pouvait se représenter les rapports entre la technologie et la société avec une image de vases communicants : tout gain de technicité se paie au prix d’une perte de socialité ; et inversement. Il ne faut pas se laisser leurrer : les fameux « réseaux sociaux » sont d’abord des réseaux techniques et ils ne peuvent prétendre relier des gens qu’à condition que les modes de production et de consommation les aient, au préalable, isolés et séparés.

Il est facile de critiquer, il est difficile de réguler

L’une des dernières questions a critiqué la facilité avec laquelle nos interventions avaient dressé un tableau hypercritique de l’IA, en affirmant qu’il serait plus réaliste de se demander comment réguler l’IA : bref, qu’il fallait passer des discours aux actes, de l’idéalisme au réalisme.

  1. Je rappelle tout d’abord que ces rencontres de l’écologie au quotidien se sont déroulées sous la bannière de « se relier, rêver, résister ». Alors oui, nous avons rêvé ; et c’est là toute la différence entre le rêve et le cauchemar : agir sans réfléchir, c’est le cauchemar ; réfléchir avant d’agir, c’est le rêve.
  2. En tant que décroissant radical, c’est-à-dire critique d’un paradigme de la croissance qui est fondamentalement un régime politique, je défends l’idée que le régime politique de croissance réussit à étendre son emprise précisément en plaçant systématiquement toute critique sous le boisseau d’une injonction permanente à agir. C’est ce que le compagnon de la MCD, le sociologue italien Onofrio Romano, décrit comme la domination du teukein sur le legein. Cette injonction du faire, c’est exactement la justification des partisans de l’IA et de toute technologie en général : ça marche. Comme si la vérité ou la justice pouvait se réduire à la seule valeur de l’efficacité !
  3. Une façon simple de défendre la critique comme condition préalable à toute action, c’est de voir qu’avant d’agir,il ne faut pas se demander ce qui doit être fait mais plutôt ce qui ne doit pas être fait. Penser avant d’agir, c’est délimiter un cadre hors duquel on est hors jeu ; mais à l’intérieur d’un cadre commun, chaque liberté individuelle peut interagir avec une autre liberté individuelle.
  4. C’est pour repérer les limites d’un tel reproche que je propose de faire une analogie entre la permaculture et les zones de politisation : au nom d’une permapolitique. De la même façon qu’en permaculture, c’est en zone 5 qu’est préservée la part sauvage de la nature (Virginie Maris) parce qu’en l’absence d’une telle zone, on en vient à oublier ce que la « nature » peut signifier en tant qu’altérité, alors, en politique, situer la critique en zone 5 – la zone de la critique radicale – c’est permettre précisément de continuer à disposer d’un point de vue qui permet de mesurer ce que le réalisme comporte de collaboration : alors qu’il s’agit de… résister.

Et la décroissance ?

Je tiens à exprimer, in fine, l’absence lors de ces rencontres de plusieurs interventions qui auraient porté explicitement sur la décroissance.

Car les échanges lors de cette conférence ont, encore une fois, montré que c’est bien d’un paradigme général dont nous avons besoin si on veut faire converger les analyses et les initiatives.

  • Ce paradigme général consiste premièrement à juger les faits non pas à partir d’un point de vue particulier – ce qui revient à relativiser, et donc à euphémiser – mais à partir d’un point de vue général.
  • Ce point de vue général, qui a été pour la première fois défendu par George Bataille, dès l’entre-deux-guerres du siècle précédent, permet un renversement de perspective : car, si l’on part du particulier, alors c’est la rareté qui semble la condition matérielle déterminante de l’économie et dans ce cas, la croissance apparaît comme la promesse d’une fourniture infinie de moyens au service des buts individuels. Mais si, au contraire, on part d’un point de vue général, alors c’est l’abondance de l’énergie venue du système solaire qui pose le problème de sa dissipation : et ce problème, une fois les besoins de base assurés, est celui de la destination du surplus de cette énergie.
    • Bataille signalait déjà qu’il n’y avait alors que 3 pistes pour dissiper cet excès d’énergie : la guerre, la croissance et ce qu’il appelait la dépense. Comment aujourd’hui, ne pas voir dans la montée généralisée de la guerre la réponse à l’essoufflement mondial de la croissance ?
    • Quant à cette dépense, aujourd’hui le régime politique dominant consiste à la privatiser au profit de quelques-uns. Renverser un tel régime politique, ce serait proposer une dépense de ces surplus au profit du Commun. Alors qu’aujourd’hui, c’est le binôme austérité collective / luxe privé qui domine, la décroissance pourrait consister à renverser ce binôme en sobriété personnelle / dépense commune.

A condition d’assumer cette portée générale d’une décroissance comme opposition politique à la croissance, il me semble que c’est bien aujourd’hui la décroissance qui peut assumer une telle ambition : et c’est le sens de mon engagement dans la Maison commune de la décroissance : https://ladecroissance.xyz/.

  • Car il ne suffit pas d’objecter à la croissance et de désirer un monde post-croissance pour poser la question politique difficile : quelles trajectoires pour décroître qui seraient acceptables à celles et ceux qui aujourd’hui ne désirent pas décroître ? c’est une question démocratique.
  • S’opposer à la croissance, ce n’est pas seulement s’opposer à la croissance économique (extraction, production, consommation, déchets), c’est sortir du monde de la croissance (les valeurs, normes, modes de vie, héritages, imaginaires, récits) qui justifie la domination économique. Mais ce monde de la croissance n’a pu imposer son emprise socioculturelle que parce que la croissance est aussi un régime politique, de domination, d’exploitation et d’aliénation.
  • S’opposer à la croissance, ce n’est donc pas seulement réduire son empreinte écologique, c’est aussi décoloniser son imaginaire, c’est aussi renverser un régime politique.
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26.01.2026 à 05:51

Décroissance : présentations synthétiques

Michel Lepesant

Des amis m’ont récemment placé dans une situation bien inconfortable : ils m’ont invité à venir parler de décroissance (et d’IA), mais, en même temps, je me suis vu imposer un cadre si horizontaliste d’intervention que le hiatus entre le fond et la forme de ce que j’avais prévu de
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Des amis m’ont récemment placé dans une situation bien inconfortable : ils m’ont invité à venir parler de décroissance (et d’IA), mais, en même temps, je me suis vu imposer un cadre si horizontaliste d’intervention que le hiatus entre le fond et la forme de ce que j’avais prévu de faire devenait un gouffre.

Car tout l’apport de mon « travail » sur la décroissance depuis des années consiste à refuser cette disjonction du fond et de la forme, car elle revient toujours au final à neutraliser le fond (radical) au seul profit d’une forme (horizontaliste) où le brouillard du régime de croissance continue se diffuser. Cet horizontalisme peut prendre le prétexte de donner la parole aux citoyens, mais en réalité il revient à mettre à plat toute différence entre des recherches approfondies et la moindre opinion d’un auditeur présent, aux dépens de la radicalité dont la critique a pourtant impérativement besoin.Pour prendre en considération une réelle radicalité, il faut précisément sortir de ce que j’appelle la « décroissance mainstream« , c’est-à-dire une décroissance qui en reste à la surface des phénomènes et qui ne voit dans la croissance que ses dimensions économiques et écologiques, mais jamais sa dimension politique. C’est l’objet de la courte présentation de la décroissance qui suit.

Un autre ami, enseignant à la fac de Montpellier me signalait que le jeudi 25 septembre avait lieu une conférence sur décroissance et IA. Il ne pouvait y aller ; moi non plus. Dommage. Mais je sais exactement à partir de quel cadre je serais allé écouter cette conférence : de quelle décroissance va-t-il s’agir ? Ou plus exactement, va-t-il s’agir de s’opposer à l’économie de la croissance, au monde de la croissance ou aussi au régime politique de croissance ?

Car si l’on oublie de radicaliser la critique contre la croissance jusqu’à se baigner dans le « milieu » politique du régime de croissance, alors on peut en venir à une IA décroissante-compatible ; soit parce qu’elle serait sobre ; soit, parce que la balance utilité sociale / coût écologique pourrait se révéler profitable. Mais dans cette balance, a-t-on tenu compte des enjeux démocratiques ? Ou pour le dire autrement : quand on jauge l’IA sur ces impacts, de quels impacts s’agit-il ? Économiques, écologiques, sociaux, politiques ?

Deux définitions de la décroissance (en 9 minutes)

1. Le fil conducteur

  1. Démocratie, décroissance et IA : un enjeu, une solution, un problème.
  2. 1ère définition de la décroissance : un faisceau de trajectoires (de rupture).
  3. Le hic : aujourd’hui, ces trajectoires ne font pas faisceau mais sont seulement un agrégat apolitique.
  4. 2ème définition de la décroissance : l’opposition politique à la croissance (redéfinie comme économie, comme monde et comme régime).
  5. Tableau récapitulatif (les périls, les oppressions, les espérances).

2. En résumé

Comment poursuivre ? Comme d’habitude (business as usual) ? Non, parce que les plafonds de soutenabilité écologique sont dépassés. Mais alors comment atteindre le projet de post-croissance ? Pas de façon subie (l’effondrement, la collapsologie) mais en faisant le choix politique de la décroissance = qui est un faisceau de trajectoires de rupture. Le « hic », c’est qu’aujourd’hui ces trajectoires ne forment qu’un agrégat apolitique. D’où le défi de construire politiquement de la cohérence : c’est la décroissance comme opposition politique à la croissance. Et comme la croissance, c’est une économie, un monde et un régime politique, alors la décroissance c’est une décrue économique, une décolonisation des imaginaires et un renversement politique.

3. Une vidéo-diapos

4. Les quatre diapos clés

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12.01.2026 à 05:20

Savoir s’arrêter et le faire : dernière « lettre du 12 »

Michel Lepesant

Il serait incohérent de se prétendre décroissant sans, de temps en temps, pratiquer l’autolimitation. Voici donc la dernière « lettre du 12 » (qui aura existé depuis le 12 janvier 2020, 55 fois). Je maintiens (pour le moment) l’existence de mon blog, sur lequel je continuerai de publier des retours d’intervention et
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Il serait incohérent de se prétendre décroissant sans, de temps en temps, pratiquer l’autolimitation. Voici donc la dernière « lettre du 12 » (qui aura existé depuis le 12 janvier 2020, 55 fois).

Je maintiens (pour le moment) l’existence de mon blog, sur lequel je continuerai de publier des retours d’intervention et des lectures. Je vais aussi le réorganiser pour ranger ses quelques 300 articles dans des catégories telles que « la nature existe », « réhabiter la politique », « effets du régime de croissance »…

​La lecture en résonance que je propose du livre d’entretiens de Bernard Lahire me semble une bonne occasion de finir sur une note forte. Car, quand je répète que c’est de théorie (et d’histoire) qu’a besoin la décroissance politique, on peut entendre une attention particulière dirigée vers la définition de concepts (des distinctions conceptuelles). Mais il n’y a pas de théorie sans méthodologie. Autrement dit, une théorie, ce sont des concepts (des conceptions) et des méthodes.

Or aujourd’hui, le régime politique de croissance se décline, méthodologiquement, en régime épistémique de croissance : son horizontalisme se manifeste dans le relativisme, dans une fiction neutraliste, et tout particulièrement dans une épistémologie constructiviste qui combine « profusion lexicale, délayage argumentatif, noyade sémantique » (page 194, du livre de B. Lahire) et évitement du potentiel falsificatoire du réel.

Voilà donc pour l’occasion d’arrêter.

Et si je dois proposer une raison, c’est le refus de participer au spectacle des followers, des influenceurs, de la com’, tout ce monde virtuel où chacun.e abuse de sa liberté pour vomir sa moindre opinion. Je n’ai pas retenu son nom, mais j’entendais, il y a quelques semaines, un influenceur suivi par plus d’1 million de personnes, qui annonçait qu’il arrêtait du jour au lendemain ses publications parce qu’il s’était rendu compte de la vanité et de l’abstraction de telles pseudo « relations ».

Ce qui m’a remis en mémoire une « brève » lue en octobre 1998 sur un dénommé Robert Shields qui avait arrêté, lui aussi du jour au lendemain, le récit minutieux de sa vie, dans une sorte de révélation sur une certaine vacuité propre à toute réflexivité :

« Robert Shields, de Dayton aux Etats-Unis, qui depuis vingt ans confiait à son journal intime les moindres détails de sa vie : « A 12 h 20, j’ai fait pipi ; à 12 h 25 j’ai lu le journal qui pesait une livre et 12,5 onces, etc. », ayant, un soir, noté : « A 11 heures, j’ai recopié les observations », puis ajouté : « A 11 h 01, j’ai écrit que j’étais en train de recopier les observations », vient de mettre un point final à l’exercice. »

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24.12.2025 à 07:41

Lire : Vers une science sociale du vivant, de Bernard Lahire

Michel Lepesant

Ce livre ne parle pas de décroissance mais de sociologie en faisant de la vie sociale non pas le propre de l'humain mais du vivant. Le propre de l'humain, c'est la culture. Son intérêt pour la décroissance est son effort méthodologique, explicitement dirigé contre les dérives du nominalisme et du relativisme, au nom d'un "réalisme épistémologique" qui est en résonance avec la méthodologie dont a besoin une décroissance radicale.
Texte intégral (4096 mots)

Bernard Lahire (2025), Vers une science sociale du vivant, La Découverte 1.

1. Une lecture en résonance

La lecture de ce livre d’entretiens (questions et avant-propos de Laure Flandrin et Francis Sanseigne) me semble indispensable pour plusieurs raisons préalables.

  • Il propose une « vision générale » (et pas un résumé) du précédent livre de Bernard Lahire, le volumineux Les structures fondamentales des sociétés humaines (2023, La découverte).
  • A la fin du volume, se trouve un texte inédit consacré à définir les propriétés du « vyvant » (traduction du néologisme anglais lyfe) : un terme inventé (par Stuart Barlett et Michael L. Wong en 2020 2) pour fournir une définition capable de s’appliquer à des formes de vie qui ne ressembleraient pas aux formes terrestres. Mais qui peut le plus peut un peu moins ; Lahire définit ainsi 5 piliers du vyvant – dissipation, autocatalyse, homéostasie, apprentissage et défense – qui valent pour toutes les formes terrestres de vie, autrement dit pour la vie naturelle comme pour la vie sociale (à condition de maintenir cette dernière distinction, même si la sociologie de Lahire présuppose de voir toute vie naturelle comme une vie sociale).
  • Ma principale cause de satisfaction à la lecture de ces deux derniers livres de B. Lahire est épistémologique :
    • C’est la même satisfaction que je retrouve en lisant Alain Testart ou Christophe Darmangeat, tout ce courant qui construit son travail de recherche par une méthodologie fondée sur un réalisme épistémologique. Pour l’écrire explicitement : en opposition au courant nominaliste-constructiviste porté par Bruno Latour ou Philippe Descola.
    • Une telle épistémologie repose sur un travail de classification définitionnelle, sur la recherche de lois et d’invariants, bref elle assume qu’il puisse exister un cadre général d’explication de la réalité (sociale, dans leur domaine), et pas simplement des collections de faits singuliers. Elle assume une rationalisation théorique du réel, dans une tradition que je ferais bien remonter à Gaston Bachelard.

Quand Bernard Lahire affirme que les sciences sociales ont besoin d’un « cadre paradigmatique partagé » (p.30), d’une « théorie-cadre » (p.31), je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi ce dont la décroissance a besoin si elle veut assumer tous ses enjeux politiques, et ne pas se contenter – comme c’est le cas aujourd’hui – d’une diversité désorganisée.

Des années de pratique dans les alternatives, la lecture roborative du livre de l’Atelier Paysan et celle d’un article Fitzpatrick, Cosme et Parrique (2022, « Exploring degrowth policy proposals, A systematic mapping with thematic synthesis », Journal of Cleaner Production, n° 365) qui faisait l’inventaire de toutes les propositions décroissantes m’ont convaincu que la question de la politisation de la décroissance reposée du point de vue de sa zone radicale était aujourd’hui l’étape incontournable si l’on veut conserver quelques espérances dans un renversement du régime de croissance au lieu de placer sous le terme de décroissance un agrégat de propositions dont la faisabilité, la désirabilité et l’acceptabilité sont très discutables. Car aujourd’hui, on doit reprendre le jugement très sévère porté par ce remarquable article qui tire un bilan hypercritique de leur inventaire : s’il y a bien profusion des propositions, il faut juger qu’elles sont « imprécises » (allusives, mal conçues), peu « pertinentes » (les propositions les plus impactantes sont repoussées à la périphérie de l’agenda au profit de propositions populaires mais accessoires), « négligentes » (des conditions de possibilité de leur faisabilité), diverses plus par « agglutination » que par vue d’ensemble, et surtout « le programme actuel de décroissance est plus proche d’une liste disparate d’ingrédients que d’une recette bien organisée ». Autrement dit, il y a actuellement un brouillard — qui est causé par une mauvaise priorité accordée au faire nombre sur le faire sens — et il constitue un obstacle à la visibilité et à la crédibilité de la décroissance. Le tragique c’est qu’une « décroissance mainstream », souvent anglophone et un peu médiatisée, n’affronte pas réellement ce péril de la dépolitisation, n’en voit pas vraiment l’urgence et peut même prétendre l’affronter alors qu’elle ne fait que céder – et quelquefois elle le renforce – au régime neutralitaire de la croissance.

https://decroissances.ouvaton.org/2025/07/30/la-decroissance-solution-politique/#42_Decroissance_radicale_et_decroissance_mainstream

Autrement dit, je lis toutes les proclamations épistémologiques de B. Lahire en résonance avec cette image de la décroissance politique comme d’un arbre : où les propositions hétérogènes des activistes comme celles des chercheurs décroissants en sont les branches. Mais chacun sait qu’un arbre ne peut pas se réduire à ses branches, aussi fécondes soient-elles. C’est pourquoi je vois le Commun politique comme le tronc de cet arbre. Quant aux racines, j’y trouve les fondations théoriques (distinctions conceptuelles et méthodologies).

Pourquoi, en tant que décroissant, un tel intérêt pour cette dimension épistémologique ? Parce que, si je me réfère à cette image d’un arbre, il me semble décisif – et urgent – d’enraciner nos analyses et nos propositions politiques dans une rationalité qui hérite plus du réalisme que du nominalisme. Je ne me contente pas de faire un parallèle entre sciences sociales et décroissance, j’affirme que ces 2 domaines procèdent d’un même type de rationalité : celle dans laquelle la déclaration « j’ai raison » ne signifie pas « fin de la discussion » mais, tout au contraire, « discutons-en ». Dans une telle rationalité dialogique, le dernier mot est donné à la réalité : sinon, c’est la chute dans le nominalisme et le relativisme.

De la même façon qu’il faut s’attaquer au régime politique de croissance, il faut aussi s’attaquer au régime épistémique de croissance 3 : car les 2 reposent sur un même relativisme, sur le même « refus d’un cadre théorique partagé pour appréhender la réalité » (p.29), qu’elle soit sociale ou politique.

Ce refus du refus de la théorie est à l’origine de ce blog : « C’est de théorie et d’histoire, c’est-à-dire d’un corpus idéologique animé non pas par l’intransigeance mais par la cohérence conceptuelle, dont manque terriblement la politique ». On trouve sur Palim-Psao, le site consacré à la critique de la valeur-dissociation, de quoi nourrir politiquement ce refus du refus de la théorie. Par exemple, dans la dénonciation de celui que Robert Kurz nomme « le petit connard de gauche » : « Tous les petits connards de gauche ont en commun le fait d’honnir d’une certaine manière toute élaboration théorique originale et cohérente. Certes, ils veulent en profiter comme d’une marchandise, mais en aucun cas payer pour cela, pas même au prix d’un effort conceptuel. Leur sport favori consiste à mépriser mesquinement les théoricien∙ne∙s en tant que producteur∙rice∙s individuel∙le∙s, et à les taxer d’« entrepreneurs de la théorie », tout en voulant ériger leur propre raisonnement incontinent en standard général de la réflexion critique »4.

2. Pour un réalisme méthodologique

« C’est surtout la méthode qui compte » (page 184) ose écrire B. Lahire.

  1. Sans méthode de classement (sinon de classification), on confond logique cumulative et accumulation. Aujourd’hui, il ne faut pas nier qu’il y ait accumulation de recherches, de résultats, d’initiatives, et cela tant d’un point de vue militant qu’universitaire. Mais cette accumulation se fait souvent au nom d’un refus (horizontaliste) de classification. Et quand il y a tentative de classification, elle se fait de façon systématique (positivement, tout item trouve sa place dans une case) mais pas systémique (les conflictualités, les frottements, les contradictions, les incompatibilités sont négligées, sinon niées, et surtout, au nom d’une conception neutralitaire et positiviste de la recherche, toute approche normative est rejetée).
    • Règne alors un « état de désorganisation générale » (page 69) qui non seulement n’est jamais problématisé mais qui, très souvent, est revendiqué au nom d’une conception naïve de l’hétérognéité.
    • De façon démagogique, toute tentative pour fournir un « cadre paradigmatique partagé » (page 30), une « théorie-cadre » (page 31), un « cadre général » (page 67), un « cadre unificateur » (page 188) est dénoncée au nom d’une méthodologie de l’absence de méthodologie (je ne suis pas sûr que ses défenseurs aient jamais lu Paul Feyerabend, mais on peut penser qu’ils seraient enthousiasmés à la lecture de son anarchisme méthodologique).
    • C’est contre ce refus de principe de tout cadre que je propose de le penser à partir de l’image d’un noyau et de ses rayons : ce qui permet à la fois de conserver la diversité mais sans se priver du commun.
  2. Ces errements méthodologiques sont particulièrement prégnants dès qu’il s’agit de penser le particulier, le singulier, le général et l’universel. L’individualisme méthodologique consiste à voir dans l’individu « l’atome premier du social » (page 154), et à ne pas voir dans le particulier un cas possible d’un cadre général (pages 124, 127, 129).
    • Cette conception monadique du particulier (« sans portes ni fenêtres », suivant la formule de G. Leibniz) résulte d’un « fétichisme du terrain » (page 139) qui est souvent une variante d’un rejet de la théorie (parce que la théorie suppose des conceptualisations et des méthodes).
    • Contre un tel refus, il me semble particulièrement fécond de reconsidérer le traitement que nous devons accorder au particulier, et surtout la façon dont, méthodologiquement, nous pourrions à la fois refuser un horizontalisme qui soumettrait tous les faits à une équivalence normative préjugée (comme si les faits pouvaient « dire » quelque chose alors qu’on ne les fait « parler » qu’à partir de cadre normatifs préalables) et un verticalisme descendant qui plaquerait toute interprétation sur un schéma préalable.
    • C’est cette intention qui me fait accorder une place méthodologique forte à ce que C.S. Peirce a nommé « abduction« , c’est-à-dire la méthode pour traiter un cas particulier comme un « effet » à partir duquel il faut remonter (bottom-up) pour faire l’hypothèse d’une « cause ». Cette cause est alors un cadre général sans être une généralisation d’un cas particulier (comme le serait une induction).
  3. Il ne faut pas cacher la dimension polémique de ces questions méthodologiques : c’est contre la même domination d’un relativisme, d’un constructivisme, d’un nominalisme que j’entends la résonance entre ce qu’écrit B. Lahire sur la situation actuelle des sciences sociales et le diagnostic que je porte sur la situation théorique de la mouvance décroissante. S’il fallait trouver un point central pour cette résonance, ce serait la question des variations et des invariants. Dans l’approche relativiste, tout cas particulier est une variation mais sans qu’il y ait besoin de le référer à un cas général, un invariant dont il ne serait qu’un cas possible. Dans l’autre approche, celle d’un réalisme épistémologique, il ne peut pas y avoir de variations sans invariant : « qu’est-ce que serait une variation qui ne serait pas rapportée à un axe qui, lui, ne varie pas ? […] La singularité ne se perçoit que dans la comparaison systématiques avec d’autres modalités du même invariant » (page 56).
    • C’est pour penser l’articulation entre (axes) invariants et variations que je propose ce que j’appelle une cartographie systémique des propositions de la décroissance. Si la décroissance est un trajet, alors ce trajet est un faisceau (bundle) de trajectoires, et la définition de ces trajectoires permettrait de repérer toute proposition décroissante en lui attribuant des coordonnées (de temps, de territoire, de politisation de rapports à la technique ou aux institutions… C’est ainsi que, tout en ménageant la susceptibilité horizontaliste « de ne surtout pas paraître en surplomb » (page 155), on pourrait remplacer une vision hétérogène de l’ensemble de ces propositions par une ambition (politique) de… coordination.
    • Il faut assumer une opposition méthodologique forte entre nominalisme d’un côté et réalisme épistémologique de l’autre.
      • B. Lahire ne manque de nommer tous ces « auteurs qui ne disent en substance à peu près rien, mais qui le disent tellement bien » (page 27). Sont visés, par exemple, Edgar Morin (« cet auteur… est actuellement scientifiquement disqualifié et associé à une réflexion métaphorique attrape-tout sur la complexité humaine » – page 80), Bruno Latour et Philippe Descola dont le constructivisme culturel radical aboutit à un irréalisme séducteur , comme si le langage, qui accompagne certes toutes activités humaines, en était leur cause. Non seulement, il faut affirmer que la nature existe (A. Malm, F. Flipo..), mais il faut oser méthodologiquement « affronter la brutalité du réel » (page 175).
      • Le réel n’est pas construit mais il est re-construit, il est re-présenté. La théorie est un système de représentations (d’énoncés en particulier). Autrement dit, on ne choisit pas le réel, et c’est pourquoi il peut réfuter un énoncé théorique (une hypothèse, une prédiction) mais on peut choisir la façon de se le représenter. Alors que si on suit le nominalisme constructiviste, on en vient à croire que la réalité peut être produite par nos catégories de pensée, ce qui revient priver la réalité de tout potentiel réfutatoire (G. Bachelard, La philosophie du non, 1940) et donc à s’enfermer dans une pseudo-science plus littéraire que rationnelle où la valorisation de la variation se fait au prix d’une dévaluation des invariants. C’est la porte ouverte aux critiques hyperscientistes qui reprochent, à tort, à la science de n’être jamais assez absolue, qui confondent le doute et le soupçon, qui entretiennent un brouillard antirationnel dans lequel les moindres tentatives de poser une distinction, de proposer une méthode, sont ridiculisées au nom d’un relativisme (d’opinion) et d’un neutralisme (de jugement) qui caractérise le régime épistémique de croissance.

3. Deux exemples d’errements méthodologiques : récession et pluriversalisme

Je voudrais finir ce survol méthodologique basé sur la lecture de B. Lahire en résonance par 2 exemples de ce que peut donner, quand il s’agit de décroissance, la négligence théorique : ceux de la récession et du pluriversalisme.

  • L’antienne répétée ad nauseam, que la décroissance n’est pas une récession (ça vaut pour Hickel, Parrique et alii.) :
    • quand je cherche à définir un terme, une façon simple de le faire est de le classer à l’aide des catégories de « genre » et « espèce ». Ainsi un lit est une espèce de meuble parce que « meuble » est le genre dans lequel on vient ranger des espèces. Tous les lits sont des meubles mais tous les meubles ne sont pas des lits.
    • le sophisme consiste à dire que la récession est subie alors que la décroissance serait choisie.
    • mais ce qui fait qu’une récession est une récession n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit choisie ou subie, c’est juste le constat de la baisse du PIB sur 2 trimestres consécutifs
    • Je n’aime pas le rouge, donc une voiture rouge n’est pas une voiture ??? Mais, ce qui fait qu’une voiture est une voiture n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit rouge ou non.
    • un bureau et un lit sont des espèces de « meuble ». Un bureau est un meuble dont la fonction principale est de travailler alors qu’un lit est un meuble dont la fonction principale est de dormir. Je n’aime pas dormir, donc… un lit n’est pas un meuble.
    • https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/24/la-decroissance-sera-certes-une-recession-mais-elle-ne-sera-pas-une-depression_6095899_3232.html
    • la seule façon non contradictoire de dire que la décroissance n’est pas une récession, ce serait de présenter un modèle où la réduction du PIB se ferait en moins de 6 mois !
    • l’enjeu politique : à ne pas accepter de voir que la décroissance est une espèce de récession, on fait le jeu de toute une partie d’objecteurs de croissance qui ne sont pas près à voir dans la décroissance non pas un arrêt mais une réduction (du niveau de vie, du pouvoir d’achat). Pire, croire que la différence entre décroissance et récession est celle entre ce qui est choisi et ce qui est subi, c’est d’une naïveté confondante : d’abord parce que nous pouvons choisir démocratiquement de subir (c’est par exemple le cas pour l’impôt, qui est… imposé et qui peut, en même temps, être… consenti) et aussi parce, quand nous devrons choisir à partir de paramètres « objectifs », il ne sera pas toujours facile de faire la différence entre « renoncement » et « sacrifice ».
  • La référence au pluriversalisme vs l’universalisme est utilisée (en particulier dans le débat qui se déroule en ce moment sur la stratégie et la décroissance, débat initié par l’itw cet été de Jason Hickel) comme justification pseudo-tolérante de l’hétérogénéité comme richesse :
    • De la même façon qu’il y a deux façons de définir le « commun » – soit le plus petit dénominateur commun et, dans ce cas, on réduit souvent la décroissance à une diminution (économique) de la production et de la consommation, soit un noyau partagé par une décroissance considérée comme un mouvement politique cohérent – il y a deux façons de définir le pluriversalisme comme critique d’un universalisme typique de la modernité occidentale.
    • Dans un cas, ce qu’on rejette dans l’universalisme, c’est l’ambition de penser « en se mettant à la place de tout autre être humain » et alors le pluriversalisme revient à une défense de la pluralité pour la pluralité, de l’hétérogénéité pour l’hétérogénéité et c’est la porte ouverte à une parcellisation de la démocratie, à une concession faite au régime de croissance comme régime politique de division, d’individualisation et in fine de dépolitisation.
    • Dans un autre cas, ce qu’on rejette dans l’universalisme, c’est sa confusion avec l’unicité, comme s’il ne pouvait y avoir qu’un seul universalisme ; alors qu’en réalité, nombreuses existent les cultures qui historiquement ont pensé en se mettant à la place de tout être humain, mieux, de tout être vivant, humain comme non-humain et, dans ce cas, l’universalisme peut s’appeler, en variant suivant les dates et lieux de naissance, « Droits de l’humain », « Buen Vivir », « Sumak Kawsay », « Ubuntu », « Swaraj »…

Bref, toute récession n’est pas de la décroissance (et surtout pas une « décroissance naturelle » comme vient de l’affirmer Ph. Aghion) mais la décroissance est bien une espèce de récession (et sa différence spécifique, c’est qu’elle est choisie en vue d’un projet, celui de sortir de la croissance pour atteindre un état stationnaire, celui de la post-croissance ; alors que l’on peut nommer « dépression » une récession subie qui se prolongerait au-delà de 2 trimestres consécutifs).

Bref, le pluriversalisme n’est pas un relativisme mais une pluralité d’universalismes.

_____________________
Les notes et références
  1. Pour une recension de ce livre : Julien Terzaghi, « Bernard Lahire, Vers une science sociale du vivant », Lectures [En ligne], URL : http://journals.openedition.org/lectures/68533
  2. « We seek to reframe the definition of life in a more expansive way while recognizing the need to signify the specific kind of life that earthly forms represent. Thus, we have come up with a new term—lyfe. Henceforth, we will refer to life (as we know it) and lyfe (as it could be, in the most general sense) », https://www.mdpi.com/2075-1729/10/4/42
  3. Pour une description de ce régime épistémique de croissance : Michel Lepesant, « Portrait du décroissant en militant-chercheur », Mondes en décroissance [En ligne], 1 | 2023, URL : http://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=218
  4. https://www.palim-psao.fr/2025/12/le-petit-connard-de-gauche-une-contribution-a-la-typologie-des-fans-sans-leader-par-robert-kurz.html
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19.11.2025 à 07:52

Les modalités de la décroissance et la liberté

Michel Lepesant

Que penser quand l’argument principal aujourd’hui encore répété par la décroissance mainstream n’est en fait qu’un slogan ? Qu’il résonne dans le vide, ou bien qu’il est la preuve affichée d’une victoire culturelle ? A moins de vivre dans les nanocosmes de l’entre-soi, comment ne pas pencher plutôt – et malheureusement
Texte intégral (756 mots)

Que penser quand l’argument principal aujourd’hui encore répété par la décroissance mainstream n’est en fait qu’un slogan ? Qu’il résonne dans le vide, ou bien qu’il est la preuve affichée d’une victoire culturelle ?

A moins de vivre dans les nanocosmes de l’entre-soi, comment ne pas pencher plutôt – et malheureusement – pour la première option, et constater que, dans le débat grand public, la décroissance est aux abonnés absents.

Alors, si tel est le cas, il n’y a pas grand risque à oser s’en prendre au plus fameux slogan de la décroissance mainstream : « une croissance infinie dans un monde fini est impossible ».

Soyons logique : si la croissance sans fin est impossible, alors cela revient à penser, à croire et à dire que la « décroissance est nécessaire ».

Et voilà le hic :

  • Ce qui est nécessaire n’est pas politique. Peut-être, tout simplement, parce que la justice et la liberté, qui sont les affaires de la politique, sont affaires de débats et combats, i.e. d’oppositions. Et quand il y a nécessité, ce qui dépend de nous, ce n’est pas cette nécessité, mais seulement nos façons d’y faire face et de faire avec.
  • D’autant que si l’on ne réduit pas la critique de la croissance à celle de sa domination économique, mais qu’on l’étend à sa domination sur nos modes socioculturels de vie, alors on en arrive à supposer que cette domination est en dernière instance politique, et qu’elle résulte d’un régime politique de croissance.

Les modalités du « nécessaire » et de l’impossible » ne sont donc pas les bonnes pour penser et fonder nos critiques contre « la croissance pour la croissance ». Dans la même « famille » de modalités se trouvent aussi le « possible » et le « contingent »… Ah oui, « d’autres mondes sont possibles »…

Mais alors, quelles modalités permettraient d’assumer l’enjeu fondamentalement politique de la décroissance ?

L’objectif de cette lettre est de rediriger la critique de la croissance vers ce qu’on appelle (savamment) les modalités « déontiques » : l’obligation, l’interdiction, la permission et l’option. Ce sont des façons de faire, ou de ne pas faire. Ainsi, l’interdiction est l’obligation de ne pas faire ; l’option est la permission de ne pas faire…

S’ouvrent alors deux grands chantiers conceptuels :

  1. Lire les inventaires de propositions alternatives pour changer le monde et tenter de catégoriser toutes ces propositions ; lesquelles sont des obligations (mais alors quelles sanctions leur associer), lesquelles sont des interdictions, lesquelles sont des options (mais alors quelles sont les autres options), lesquelles sont des permissions.
  2. Affronter la question politique fondamentale, celle de la liberté, et se demander par exemple laquelle de ces quatre modalités risque d’être liberticide ou au contraire émancipatrice…

Pour participer à ce deuxième chantier, je ferais juste remarquer que ce n’est pas l’interdiction qui est la plus liberticide mais la permission :

  • Car dans un monde de permissions, tout ce qui n’est pas permis risque d’être… interdit et c’est ainsi que le choix des options se réduit, et donc la liberté.
  • « – Papa, est-ce que je peux regarder TF1 ? – Non, je te l’interdis. – Mais alors qu’est-ce que je fais ? – Tu peux jouer, te balader, lire un livre, ranger ta chambre… A toi de choisir. » N’y a-t-il pas là de s’apercevoir que l’inter-dit c’est ce que nous nous disons entre nous.

Alors qu’allons-nous défendre ? Une écologie punitive ou permissive ? Une démocratie « militante » ou « libérale » ? Quelle responsabilité assumer sans un sens des devoirs vis-à-vis des autres, humains comme non-humains ? De la liberté sociale ou de la liberté individuelle, laquelle est la condition politique de l’autre ?

Bref, si la politique se discute avec les modalités déontiques, c’est parce qu’elle est affaire de volonté… et de volontarisme ?

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