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Think tank informel et citoyen francophone à visée internationale


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02.03.2026 à 05:00

Indonésie : l’association Kalaweit transforme les dons en forêts communales

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Kalaweit, fondée en 1997, est une association qui se bat pour préserver la biodiversité en Indonésie. Outre son combat pour les gibbons et autres animaux sauvages, Kalaweit s’est lancée dans la protection des forêts. Elle a aujourd’hui pour ambition d’agrandir l’une de ses réserves sur l’île de Bornéo. Temps indicatif de lecture : environ 5 […]

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Texte intégral (1895 mots)

Kalaweit, fondée en 1997, est une association qui se bat pour préserver la biodiversité en Indonésie. Outre son combat pour les gibbons et autres animaux sauvages, Kalaweit s’est lancée dans la protection des forêts. Elle a aujourd’hui pour ambition d’agrandir l’une de ses réserves sur l’île de Bornéo.

Temps indicatif de lecture : environ 5 minutes

Depuis bientôt trente ans l’association Kalaweit, menée par le français Chanee, œuvre à protéger la faune et la flore des forêts indonésiennes. Un combat qui a commencé par la sauvegarde des gibbons, puis des animaux sauvages en général. Face à la destruction de leur habitat et au braconnage, Kalaweit a construit des sanctuaires. Puis, l’association a étendu ses actions à la protection des écosystèmes abritant ces espèces endémiques.

Face au développement effréné de la production d’huile de palme et à l’extraction croissante de nickel, d’or et de charbon, la forêt indonésienne suffoque. C’est pourquoi, depuis treize ans, Kalaweit aide les populations locales à la protéger en créant des réserves.

Logo Kalaweit

Un objectif : la création du Grand Dulan

Située sur l’île de Bornéo, la réserve de Dulan a été créée en 2019 dans une forêt alors menacée de destruction. Les 2 144 hectares du site ont alors été sécurisés en indemnisant les propriétaires fonciers locaux, évitant ainsi que les entreprises ne s’en emparent.

« L’achat de terres correspond à un dédommagement, explique Constance Cluset, responsable Kalaweit en France. En échange, nous en assurons la protection et la préservation de sa biodiversité. Les zones sécurisées par Kalaweit deviennent ensuite des forêts communales appartenant aux communautés locales. Déclarées au niveau du cadastre, elles ne peuvent alors plus être revendues. Il est interdit d’y chasser ou d’y couper du bois. Kalaweit s’engage de son côté à en assurer la gestion. » 

Aujourd’hui, Kalaweit souhaite connecter la réserve Dulan à plusieurs poches de forêts reliées entre elles par un corridor écologique et créer ainsi le Grand Dulan. Les plantations de palmiers à huile et des concessions minières de charbon menacent en effet les lieux. Constance Cluset précise :

« Il y a urgence. D’ici 2 ans, 3 à 4 000 hectares de forêt pourraient être détruits… Notre objectif pour 2026 est d’acquérir 1 000 hectares supplémentaires. Et dans les années qui suivent, doubler la surface actuelle pour atteindre 6 à 7 000 hectares. » 

Ces terres, si prisées par les entreprises, abritent en effet une faune incroyable : une centaine d’orangs-outans, mais également des gibbons à barbe blanche, macaques à longue queue et à queue de cochon, nasiques, tarsiers, langurs, ours malais, panthères nébuleuses, chats sauvages, cerfs sambars, civettes, aigles, etc.

En faisant l’acquisition de ces poches de forêts connectées les unes aux autres, Kalaweit participerait à la préservation d’espèces endémiques parfois en « danger critique d’extinction », comme c’est le cas de l’orang-outan. L’association assurerait plus globalement le maintien d’une biodiversité riche, ainsi que l’identité culturelle des six villages installés sur ces terres.

L'orang outan, menacé d'extinction, est victime de la destruction de son habitat en Indonésie ©Kalaweit
L’orang outan, menacé d’extinction, est victime de la destruction de son habitat en Indonésie ©Kalaweit

Une protection qui a un coût…

Pour Constance Cluset, le nerf de la guerre reste l’argent : « Sur place, nous avons rencontré les villages concernés. Tous sont intéressés pour qu’on sauve leur forêt. Il n’y a pas de résistance de ce côté-là et nous sommes tous prêts à travailler ensemble. Mais pour cela… nous devons trouver l’argent ! » 

Or, sauver des forêts est un investissement. Le seul objectif de l’année 2026, à savoir l’achat de mille hectares, représente un coût de 1,2 millions d’euros. L’association démarche donc la sphère privée comme publique, multipliant les appels aux dons.

Le forêt de Dulan se situe sur l'île de Bornéo ©Kalaweit
Le forêt de Dulan se situe sur l’île de Bornéo ©Kalaweit

Constance Cluset plébiscite la reconnaissance et le soutien dont bénéficie Kalaweit sur place : « Nous sommes en contact direct avec le Ministre des forêts de Jakarta, qui est proche des associations locales et est même venu à Kalaweit. Localement, cela nous apporte force et crédibilité auprès des villages. Depuis treize ans que nous protégeons les forêts, nous connaissons le terrain et les conditions, tout comme les habitants nous connaissent. Ils ont également compris l’importance protection des forêts, notamment face à des catastrophes climatiques comme les inondations à Sumatra en décembre dernier. »

« Les habitants comme le gouvernement constatent que la déforestation a un coût, humain comme financier… » 

Depuis sa mise en place, le programme d’achat de poches de forêt est un succès. L’association n’a pas vu pointer de volonté de retour en arrière, ou de problème avec les villageois. « Notre seule limite, ce sont les fonds ! », regrette-t-elle.

Comment aider ?

Malgré l’ampleur de la tache, il n’y a pas de petit don. Sur le site officiel de Kalaweit, il est possible de choisir la destination de son don, comme par exemple celui de protéger la forêt. Alors, l’intégralité de la somme versée ira à l’achat d’hectares en Indonésie.

Il y a urgence pour tenter de préserver des poches de forêt de la destruction ©Kalaweit
Il y a urgence pour tenter de préserver des poches de forêt de la destruction ©Kalaweit

Deux types de dons sont disponibles : le don mensuel, à partir de 5€, qui permet de recevoir régulièrement par mail des vidéos d’animaux de la forêt indonésienne, réalisés à partir de caméra cachées. Devenir donateur mensuel chez Kalaweit fait du donateur un officiel « Gardien de la forêt » !

Le don unique est également possible et offre un certificat. Dans les deux cas, les sommes versées sont défiscalisées. Pour sauver les êtres humains, les animaux et la forêt d’Indonésie… chaque geste compte !

Vous pouvez retrouver association Kalaweit sur les réseaux sociaux : Facebook, Instagram, YouTube et son site internet.

Marie Waclaw


Photo de couverture : ©Kalaweit

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27.02.2026 à 09:23

Sécu, climat et contre-loi : les 10 bonnes nouvelles de la semaine

Mauricette Baelen

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine.  1. Bruxelles adopte une résolution sur la Sécurité sociale de l’alimentation Le Parlement bruxellois a adopté à 60 % une résolution, non contraignante, en faveur d’une Sécurité sociale de l’alimentation, demandant une étude nationale […]

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Texte intégral (889 mots)

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine. 

1. Bruxelles adopte une résolution sur la Sécurité sociale de l’alimentation

Le Parlement bruxellois a adopté à 60 % une résolution, non contraignante, en faveur d’une Sécurité sociale de l’alimentation, demandant une étude nationale et un soutien public aux projets existants. (La Relève et la Peste)

2. Climat : des communes misent sur l’adaptation locale

Un rapport d’Oxfam recense 24 mesures déjà mises en œuvre par des villes françaises pour faire face au dérèglement climatique (végétalisation, rénovation thermique, désimperméabilisation, ORE). Malgré ces initiatives, les communes manquent de financements face à des besoins estimés à 1,5 milliard d’euros par an. (La Relève et la Peste)

3. Agriculture : le collectif Nourrir propose sa contre-loi

Au Salon de l’agriculture, le collectif Nourrir a présenté une proposition de loi pour protéger les revenus paysans (interdiction des ventes à perte), développer le bio en grande distribution, renforcer la protection de l’eau et interdire certains additifs nocifs. (Vert)

4. Parlement européen : une résolution reconnaît les femmes trans

Le Parlement européen a adopté une résolution non contraignante reconnaissant les femmes trans comme des femmes et affirmant leur inclusion dans les politiques d’égalité de genre. Les conservateurs et l’extrême droite ont voté contre. (Politis)

5. Yangtsé : la biodiversité repart après l’interdiction de pêche

Depuis l’interdiction totale de pêche en 2021, la biodiversité du fleuve Yangtsé se rétablit : la biomasse de poissons a plus que doublé en trois ans et des espèces rares, comme le marsouin aptère, réapparaissent, selon une étude publiée dans Science.(CNRS)

6. États-Unis : des ONG attaquent l’abrogation d’un texte climatique

Une coalition d’associations environnementales poursuit l’administration Trump après l’abrogation du « constat de mise en danger » de 2009, fondement juridique des régulations fédérales sur les gaz à effet de serre. Elles jugent la décision illégale et annoncent une bataille judiciaire pouvant aller jusqu’à la Cour suprême. (Le Monde)

7. PFAS : 1 400 riverains poursuivent 3M en Belgique

Quelque 1 400 habitants près de l’usine 3M de Zwijndrecht accusent le groupe de les avoir exposés aux PFAS et réclament 20 000 euros chacun. L’affaire fait suite à la découverte, en 2021, de fortes contaminations des sols, de l’eau et du sang des riverains. (Reporterre)

8. Afrique du Sud : des cornes de rhinocéros rendues radioactives contre le braconnage

Une université sud-africaine injecte des isotopes radioactifs inoffensifs dans les cornes de rhinocéros pour les rendre détectables aux frontières. L’objectif est de lutter contre le trafic, alors qu’environ 500 rhinocéros sont braconnés chaque année dans le pays.(L’actualité)

9. Norvège : fin des poulets à croissance rapide d’ici 2027

L’industrie avicole norvégienne abandonnera d’ici 2027 les races de poulets à croissance rapide, accusées de graves problèmes de bien-être, au profit de souches plus lentes. Le pays élève environ 70 millions de poulets par an et deviendrait le premier à généraliser ces races dites « à meilleur bien-être ». (The Canary)

10. Canicules : la végétalisation réduit la mortalité à Paris

Une étude de l’Inserm montre que les arrondissements parisiens les plus végétalisés enregistrent moins de décès lors des fortes chaleurs. L’effet des espaces verts apparaît plus déterminant que le niveau socio-économique, avec un rôle clé de l’âge des habitants et du bâti ancien. (ID, l’Info Durable)

Image de couverture – Adrian Siaril – Unsplash

– Mauricette Baelen

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27.02.2026 à 09:03

Ynsect, LFI et crues : les 10 infos de la semaine

Mauricette Baelen

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine.  1. Un cordon sanitaire contre LFI après la mort de Quentin Deranque Après la mort de Quentin Deranque, tué par des militants antifascistes liés à la Jeune Garde, droite, RN et macronistes appellent à un […]

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Texte intégral (903 mots)

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine. 

1. Un cordon sanitaire contre LFI après la mort de Quentin Deranque

Après la mort de Quentin Deranque, tué par des militants antifascistes liés à la Jeune Garde, droite, RN et macronistes appellent à un cordon sanitaire contre LFI. Aurore Bergé parle de parti « anti-France » ; le RN veut retourner le front républicain avant les municipales de 2026. (L’Humanité)

2. Ynsect : un ex-salarié réclame la transparence sur la faillite

À Amiens, Hadrien Godard, ancien salarié d’Ynsect, demande en justice la transmission de documents comptables pour comprendre la faillite de la start-up, qui aurait levé plus de 600 millions d’euros depuis 2011, dont des fonds publics. Avec d’autres ex-employés, il veut vérifier si leur licenciement est lié à une faute de gestion. (L’Humanité)

3. Municipales à Paris : Knafo éclipse le RN et crispe l’extrême droite

À Paris, pour les municipales, Sarah Knafo (Reconquête) domine largement l’espace médiatique face au candidat RN Thierry Mariani, grâce à une campagne très financée, axée sur les réseaux et les polémiques, ce qui agace l’état-major lepéniste qui ne fait pas de la capitale une priorité stratégique. (StreetPress)

4. États-Unis : la Cour suprême annule une partie des droits de douane de Trump

La Cour suprême a invalidé les hausses décidées via l’IEEPA, jugeant son usage abusif. Les droits moyens passent de 16,9 % à 9,1 %, mais d’autres taxes restent en vigueur ; Trump annonce déjà une nouvelle taxe mondiale de 15 %. (Alternatives Économiques)

5. Nouvelle-Calédonie : le Sénat adopte une révision contestée

Le Sénat a adopté le projet de révision constitutionnelle issu de l’accord Bougival-Élysée-Oudinot, malgré l’opposition d’élus calédoniens indépendantistes et non indépendantistes. Le texte est attendu à l’Assemblée nationale, où son rejet est envisagé.(Mediapart)

6. Crues : un manque d’adaptation face aux événements extrêmes

Après 40 jours de pluie consécutifs, d’importantes inondations ont touché l’ouest de la France. Une partie des dégâts aurait pu être évitée avec une meilleure anticipation et adaptation aux risques climatiques. (Mediapart)

7. Pesticides : une loi sur l’eau potable bloquée à l’Assemblée

Une proposition des Écologistes visant à interdire d’ici 2030 les pesticides autour des captages d’eau les plus sensibles a été retirée après l’obstruction du RN et de LR, qui ont déposé plus de 600 amendements. Le texte intervenait alors que 17 millions de Français ont consommé en 2023 une eau non conforme. (La Relève et la Peste)

8. Loups : le quota d’abattage relevé à 21%

Un arrêté autorise en 2026 l’abattage de 227 loups (21% de l’effectif estimé), avec des règles assouplies pour les tirs. Les ONG dénoncent un risque de déclin de l’espèce, tandis que les syndicats agricoles jugent la mesure insuffisante face à la hausse des attaques. (Vert)

9. Gironde : feu vert pour une raffinerie Seveso en zone inondable

La commission d’enquête publique a donné un avis favorable au projet Emme, raffinerie de cobalt et nickel classée Seveso seuil haut, malgré 85 % d’avis défavorables. L’usine doit être implantée en zone inondable près de l’estuaire de la Gironde, rendue constructible après son classement en « intérêt national majeur ». (Reporterre)

10. Fin de vie : l’Assemblée adopte l’aide à mourir

Les députés ont adopté par 299 voix contre 226 une proposition de loi instaurant une aide à mourir, réservée aux majeurs atteints d’une maladie grave et incurable en phase avancée, capables d’exprimer leur volonté. Un texte sur le développement des soins palliatifs a aussi été voté à l’unanimité ; le Sénat doit examiner la loi en avril. (franceinfo)

Image de couverture – Chris Gallagher – Unsplash

– Mauricette Baelen

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27.02.2026 à 05:00

Comment se construisent les trajectoires néofascistes

Elena Meilune

Après notre analyse des coulisses qui entourent la mort de Quentin Deranque, nous examinons les mécanismes qui rendent possibles ces trajectoires néofascistes. Car son décès ne peut être compris sans interroger le système qui a conduit à ce drame. Les engagements néofascistes émergent dans des cadres sociaux, médiatiques et politiques précis, qui orientent les colères et […]

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Texte intégral (3618 mots)

Après notre analyse des coulisses qui entourent la mort de Quentin Deranque, nous examinons les mécanismes qui rendent possibles ces trajectoires néofascistes. Car son décès ne peut être compris sans interroger le système qui a conduit à ce drame. Les engagements néofascistes émergent dans des cadres sociaux, médiatiques et politiques précis, qui orientent les colères et structurent les appartenances. Comprendre ces dynamiques, c’est refuser que d’autres suivent le même chemin. Édito.

[Temps de lecture : ~ 12 min]

Toute la vie nous sommes façonné·es par ce qui nous entoure, et encore plus à 23 ans. Les mouvements d’extrême droite le savent : ils exploitent la peur, la colère et le besoin d’appartenance, recrutent méthodiquement et transforment des jeunes en instruments d’une cause qui les dépasse.

Personne ne naît fasciste. On le devient lorsque des environnements sociaux orientent des colères diffuses en hostilité dirigée contre des boucs émissaires plutôt que vers les mécanismes qui produisent les crises sociales. Ce basculement s’inscrit dans un contexte marqué par des décennies de politiques néolibérales, par un paysage politico-médiatique où la hiérarchisation des êtres humains se banalise, et par un espace numérique qui amplifie les affects plus vite que l’analyse.

Décennies néolibérales : une société fracturée

Depuis les années 1980, les politiques économiques dominantes ont réorganisé la société au bénéfice des détenteurs de capital : dérégulation, privatisations, flexibilisation du travail, affaiblissement des protections collectives. Présentées comme techniques ou inévitables, ces décisions ont en réalité surtout permis une accumulation toujours plus forte des richesses entre les mains d’une minorité.

En France, les 5 % les plus riches détiennent environ un tiers du patrimoine total, tandis que les 10 % les plus aisés en concentrent près de la moitié. Dans le même temps, des territoires entiers ont vu disparaître services publics, soins, transports et commerces, au nom de la rationalisation budgétaire et de la rentabilité.

La jeunesse en paie le prix fort : précarité, chômage, accès au logement entravé… L’horizon se rétrécit. Quand l’État social recule et que les protections s’effritent, la colère — réelle et légitime — cherche un responsable. C’est alors qu’on lui fournit des boucs émissaires pour détourner l’attention des causes structurelles.

Historiquement, du colonialisme à la division racialisée du travail, le développement capitaliste s’est largement appuyé sur des hiérarchies raciales pour justifier l’exploitation et diviser les classes populaires.

Boucs émissaires et mensonges efficaces

Si l’extrême droite progresse, c’est en grande partie parce qu’elle capte cette frustration sociale. Elle substitue à la complexité des crises un récit unifié : celui d’une menace identitaire omniprésente, formulée tour à tour comme « immigration », « islamisation » ou « grand remplacement ». Ces récits ne résistent pas à l’examen des faits, mais leur force politique tient précisément à leur capacité à transformer des crises multifactorielles en récits simplistes.

Ils réduisent des phénomènes complexes et structurels — mondialisation, concentration des richesses, rapports de domination, mutations économiques, crises géopolitiques — en conflits identitaires, en désignant des groupes minoritaires (migrants, musulmans, minorités, militants de gauche) comme responsables de crises dont les causes sont d’abord économiques et politiques.

Et c’est un mécanisme qui fonctionne. Le slogan émotionnel circule plus vite qu’une analyse systémique. Démonter une intox demande du temps et des données ; la produire exige peu d’effort. La loi de Brandolini l’illustre : réfuter un mensonge coûte bien plus d’énergie que le diffuser.

Ce déséquilibre favorise des récits simplificateurs qui offrent une cohérence apparente et un ennemi identifiable, donnant l’illusion d’une maîtrise dans un monde instable.

Sortir de la haine : 5 préjugés infondés sur l’immigration

La normalisation médiatique

Ce terreau ne prospérerait pas sans un écosystème médiatique favorable. Depuis une décennie, des figures issues ou proches de l’extrême droite occupent un espace croissant dans l’audiovisuel. Immigration, insécurité, identité nationale structurent l’agenda public.

Comme nous en parlions dans un autre article, la « fenêtre d’Overton » — l’éventail des idées jugées acceptables — se déplace : des positions autrefois marginales deviennent discutables, puis banalisées. Un glissement s’opère lorsqu’on place sur le même plan des propositions fondées sur l’égalité des droits et des discours qui essentialisent ou stigmatisent des populations entières. Au nom du pluralisme, la discrimination est parfois traitée comme une opinion.

Or, en droit français, l’incitation à la haine, à la violence où à la discrimination constituent des infractions. Confondre pluralisme et diffusion de propos illégaux brouille les repères « démocratiques ». La répétition engendre l’habitude ; l’habitude prépare la banalisation. En Belgique francophone, il existe un cordon sanitaire médiatique qui consiste à ne pas offrir la parole en direct à l’extrême droite. 

Les réseaux sociaux : accélérateur idéologique

Toutes ces dynamiques se propagent à grande vitesse sur les plateformes numériques, où les contenus émotionnels et polarisants se diffusent bien plus vite que les analyses nuancées. Les algorithmes privilégient l’engagement (colère, indignation, peur) et favorisent mécaniquement les messages clivants.

Le rôle des réseaux sociaux dans l’amplification des contenus haineux lorsqu’ils génèrent de fortes interactions est central. Dans cet environnement, les discours identitaires ou complotistes bénéficient d’un avantage net : ils simplifient, désignent un ennemi, offrent un récit mobilisateur. L’algorithme amplifie ce qui divise. Le résultat est une polarisation accrue et la formation de bulles où les croyances se renforcent sans contradiction.

Recrutement ciblé et culture numérique

L’extrême droite contemporaine a intégré les codes de la culture numérique. Le recrutement s’appuie notamment sur des mèmes viraux, des vidéos courtes et des canaux privés sur Discord ou Telegram, en complément des réunions physiques. Certains forums et serveurs liés aux jeux en ligne peuvent devenir des espaces de socialisation politique diffuse, où circulent des récits simplistes.

Des influenceurs identitaires – comme Papacito, Thaïs d’Escufon ou Alice Cordier – diffusent une vision réactionnaire du monde à travers des contenus adaptés aux 18-25 ans. Et dans certains espaces de la « manosphere », notamment les milieux dits « incels », des frustrations affectives peuvent être réinterprétées à travers des discours misogynes, parfois articulés à des imaginaires nationalistes et racistes. L’isolement devient alors un facteur de vulnérabilité propice à ces dynamiques de radicalisation violentes et organisées.

Jeunesse, virilisme et illusion d’appartenance

La vulnérabilité de certains jeunes tient moins à une simple précarité matérielle qu’à une quête de sens et d’identité, particulièrement forte dans les périodes de transition ou de fragilisation personnelle. L’isolement et le manque de reconnaissance rendent attractif le cadre structurant offert par les groupes extrémistes : appartenance, discipline, sentiment d’utilité et cohérence idéologique.

L’adhérence aux idées radicales d’extrême droite apparaît ainsi comme un processus social, nourri par les dynamiques de groupe, la loyauté et l’alignement progressif sur une vision du monde simplifiée.

À cela s’ajoute une dimension viriliste : sports de combat, mise en scène du corps, valorisation de la force et déni de sa vulnérabilité. La violence devient rite d’initiation et preuve d’appartenance. Dans ce cadre, refuser des soins, minimiser une blessure ou vouloir « remettre ça » après une altercation violente relèvent d’une démonstration de toute puissance et d’inconscience. Le corps devient infaillible, support d’adhésion idéologique.

Classe politique : calcul et lâcheté

La progression de l’extrême droite ne relève pas seulement de dynamiques de rue ou de bulles numériques. Elle s’inscrit aussi dans des choix politiques opérés au sommet de l’État comme dans les exécutifs locaux.

La « dédiabolisation » du RN

Depuis plus d’une décennie, le Rassemblement national poursuit une stratégie de normalisation : discours lissé, références les plus explicites gommées, mise en scène d’une respectabilité institutionnelle. Cette stratégie a été facilitée par l’évolution du reste du champ politique. Des alliances ou soutiens indirects prennent place entre élus Les Républicains et RN, tandis que des thèmes auparavant marginaux portés par l’extrême droite ont progressivement envahi le débat parlementaire et gouvernemental. En parallèle, on assiste à la diabolisation graduelle et calculée du principal parti d’opposition. Dominique de Villepin, figure pourtant de la droite républicaine, écrivait ainsi le 19 février :

« À FORCE DE CONCENTRER LES COUPS SUR LFI (…) ON CRÉE UN CORRIDOR DE RESPECTABILITÉ POUR LE RN. ON LUI OFFRE CE DONT IL A TOUJOURS RÊVÉ : L’APPARENCE DE LA NORMALITÉ, LE PRIVILÈGE D’ÊTRE LA RÉPONSE AU DÉSORDRE QU’IL PROSPÈRE À ENTRETENIR. »

Lois sécuritaires, durcissement des politiques migratoires, centralité des enjeux identitaires : le centre de gravité politique s’est déplacé. On note une porosité croissante entre électorats LR et RN. Et ce n’est pas surprenant. Plus des thèmes d’extrême droite sont repris par des partis de gouvernement, plus ils apparaissent légitimes. La frontière autrefois nette devient zone grise grâce à une dédiabolisation qui repose sur des calculs stratégiques et une banalisation progressive.

Depuis 2017, la Macronie a progressivement déroulé le tapis rouge au RN avec l’installation durable de cadres sécuritaires et identitaires dans le débat public. La loi « sécurité globale », la loi « contre le séparatisme » ou encore le durcissement successif des politiques migratoires ont entériné une centralité de l’ordre, du contrôle et de la suspicion comme réponse aux crises sociales.

En adoptant une stratégie consistant à se présenter comme unique rempart face aux « extrêmes », tout en concentrant l’offensive politique contre la gauche radicale, le pouvoir a participé à structurer un face-à-face qui a renforcé la position du Rassemblement national comme opposition légitime et institutionnelle.

D’autre part, la violence institutionnelle – mère de toutes les autres, selon Helder Câmara – produit une justice complaisante envers les violences néofascistes, qui ciblent souvent des personnes, organisant notamment des guet-apens. Contrairement aux actes matériels antifascistes sévèrement punis, les agressions d’extrême droite bénéficient souvent d’une impunité structurelle.

Une vague brune mondiale

La situation française s’inscrit dans une dynamique internationale. En Italie, Giorgia Meloni incarne l’arrivée au pouvoir d’une droite issue d’une tradition post-fasciste. En Allemagne, l’Alternative für Deutschland progresse de manière inquiétante.

Aux États-Unis, l’administration Trump a servi de vecteur à une répression migratoire extrêmement dure incarnée par l’ICE, dont l’expansion des détentions, les milliers de déportations et des décès en centres de rétention ont illustré jusqu’où un État peut instrumentaliser la violence bureaucratique pour stigmatiser et exclure des populations entières, au point que des personnes qui ne sont même pas concernées par ces politiques migratoires en paient le prix de leur vie.

Malgré des contextes différents, un schéma commun se dessine : désignation de minorités comme menace existentielle, amplification médiatique au nom de l’audience, puis banalisation progressive d’idées autrefois marginales. À cela s’ajoute une stratégie d’érosion institutionnelle graduelle : remise en cause de contre-pouvoirs, instrumentalisation du droit, durcissement sécuritaire présenté comme réponse à un chaos qu’on contribue soi-même à alimenter.

L’illusion du « vote protestataire »

Le vote d’extrême droite est souvent réduit à un simple réflexe protestataire des classes populaires frappées par la précarité. Cette lecture est partielle. En réalité, l’électorat est socialement composite : aux côtés des employés et ouvriers figurent les indépendants, les catégories intermédiaires et les retraités. Il ne s’agit pas d’un vote exclusivement « des perdants », mais d’une coalition hétérogène structurée par des logiques identitaires autant que sociales.

Par ailleurs, l’examen des votes parlementaires met en évidence un décalage entre discours et actions : les positions adoptées convergent rarement avec la défense des catégories les plus précaires, malgré un récit centré sur le pouvoir d’achat et la protection. Loin d’être un vote protestataire, le vote RN est ainsi avant tout un vote raciste.

L’antifascisme aujourd’hui

L’antifascisme désigne historiquement une posture de défense des principes démocratiques face à des mouvements qui les contestent. Les groupes antifascistes ne sont pas apparus par goût de l’affrontement. Ils se sont constitués face à des violences réelles pour protéger minorités, militants et syndicats. Les réduire à une posture agressive tout en minimisant les violences d’extrême droite revient à inverser causes et conséquences.

Être antifasciste relève d’un principe politique élémentaire : défendre l’égalité des droits et refuser la hiérarchisation des êtres humains selon leur origine, leur religion, leur genre ou leur orientation sexuelle. Dans cette perspective, l’antifascisme ne vise pas à interdire le débat, mais à tracer une limite claire là où commencent les appels à la haine et la légitimation de la violence politique.

L’histoire rappelle une évidence : la Résistance française s’est constituée face à un régime fasciste ; aux États-Unis, des mouvements antifascistes et antiracistes ont affronté le Ku Klux Klan et la ségrégation. Ces luttes répondaient à des violences concrètes.

L’antifascisme s’inscrit dans une tradition de défense des libertés. Qualifier les antifascistes de « nouveaux fascistes » relève d’une inversion des rôles qui en dit long sur brouillage actuel des repères. Selon Naomi Shulman :

« Les gens gentils ont fait les meilleurs nazis. Ma mère a grandi à leurs côtés. Ils s’entendaient bien, refusaient de faire des vagues, détournaient le regard quand les choses tournaient mal et se concentraient sur des choses plus heureuses que la « politique ». Des gens adorables qui tournaient la tête lorsque leurs voisins étaient emmenés. Vous savez qui n’étaient pas des gens gentils ? Les résistants. »

Résister

Si la normalisation est progressive, la réponse ne peut être seulement émotionnelle : elle doit être organisée. Le paysage médiatique joue un rôle central dans la banalisation. Soutenir des médias indépendants, capables d’enquêter sans dépendre de logiques d’audience ou d’intérêts propriétaires, constitue un acte concret. À l’inverse, refuser les mises en scène médiatiques qui placent sur le même plan l’égalité des droits et des discours discriminatoires.

La lutte contre les idéologies de haine ne se joue pas uniquement sur les plateaux. Elle passe par l’éducation populaire, la compréhension des mécanismes de désinformation et la formation à l’esprit critique. Des guides pédagogiques, comme celui d’Amnesty International destiné notamment aux adolescent·es, offrent des outils concrets pour comprendre et contrer les discours toxiques en ligne. Le contre-discours en ligne est décisif : signaler les contenus haineux, produire des analyses accessibles, occuper l’espace numérique laissé aux récits simplificateurs.

Aussi, soutenir les associations qui défendent les victimes de racisme, de violences sexistes ou de discriminations transforme l’indignation en action.

Enfin, préserver la mémoire. Elle empêche la réécriture des faits et l’inversion des responsabilités. Résister ne signifie pas vivre dans l’affrontement permanent ; cela signifie refuser que l’habituation à l’inacceptable devienne la norme. Car ce que Hannah Arendt appelait la « banalité du mal » commence lorsque l’inacceptable cesse d’être interrogé et s’installe dans l’ordinaire.

Elena Meilune


Photo de couverture : défilé néonazi du 9 mai 2025 – capture d’écran vidéo CLPRESS

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26.02.2026 à 05:00

En finir avec les caricatures sur le Venezuela – Volet 3 : Maduro, le deuxième mandat

Simon Verdiere

Après une remise à plat de la période Chavez, puis la description d’un premier mandat de Nicolàs Maduro pour le moins troublé, nous poursuivons l’enquête dans ce troisième volet où Maduro voit le Venezuela plongé dans le chaos aussi bien économique que social, à l’aube de nouvelles présidentielles. De plus en plus bousculé par les […]

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Après une remise à plat de la période Chavez, puis la description d’un premier mandat de Nicolàs Maduro pour le moins troublé, nous poursuivons l’enquête dans ce troisième volet où Maduro voit le Venezuela plongé dans le chaos aussi bien économique que social, à l’aube de nouvelles présidentielles.

De plus en plus bousculé par les États-Unis et ses mesures coercitives, ainsi que par une opposition putschiste, la nation a été forcée de se réinventer dans son rapport à l’autonomie et dans son approche démocratique. Récit d’une période de bouleversements intenses.

Nouvelle victoire présidentielle

Après cinq ans de chaos, Nicolàs Maduro se présente à nouveau aux présidentielles en 2018 dans un contexte économique désastreux mêlant récession et inflation incontrôlable. Effondrement du cours du pétrole, mesures étasuniennes et climat insurrectionnel rendent la situation pratiquement ingérable.

Beaucoup se disent alors que l’opposition a toutes ses chances de remporter la mise tant la crise est profonde. Pour autant, les observateurs les plus avisés avaient noté qu’en 2017, quelques mois avant le vote, le peuple avait déjà redonné toute sa confiance aux Chavistes.

Les urnes avaient, en effet, désigné 18 gouverneurs sur 23 aux élections locales avec un taux de participation passé de 54 % en 2012 à 61 % cette fois-ci. Sans doute due à « l’incohérence des dirigeants de droite », analyse Maurice Lemoine. Mêmes résultats aux municipales de 2017, où le PSUV remporte « 305 des 355 » scrutins.

Chapeaux aux couleurs du Parti Socialiste Unifié du Venezuela, le parti Chaviste – Luis Carlos Diaz

Focalisation médiatique sur l’opposition d’extrême droite

Le MUD (Mesa de la Unidad Democrática), principale alliance d’opposition qui regroupe des mouvements allant du centre à l’extrême droite et moteur essentiel de l’insurrection permanente, a bien conscience qu’une deuxième déconvenue aux présidentielles pourrait être très préjudiciable. Interdite de participer à l’élection en tant que coalition après avoir violé les règles institutionnelles, elle voit alors trois de ses composantes majeures appeler au boycott du scrutin.

Évidemment, en Occident, tous les médias affirment que Nicolàs Maduro n’a plus aucun concurrent. De quoi susciter des regrets pour Maurice Lemoine, qui note que, quand ils s’attardent sur les adversaires du chavisme au Venezuela, la presse occidentale « ne s’intéressent qu’à l’extrême droite ». Il observe même que tous les autres ne sont presque « pas légitime à leurs yeux », souvent décrit comme des soutiens voilés de Maduro, ce qui est « absolument faux ».

« il n’y a pas une opposition au Venezuela, il y en a plusieurs, de la droite modérée à la droite radicale »

Cette droite extrême appelle en outre à un « bombardement du pays et aux sanctions économiques contre son propre peuple. » Ce courant-là « pose un vrai problème » et « n’est pas dans un rapport démocratique normal », déplore l’ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique. Pourtant, « il n’y a pas une opposition au Venezuela, il y en a plusieurs, de la droite modérée à la droite radicale ».

Maduro réélu après un boycott partiel

De fait, certains partis d’opposition se sont bien présentés au scrutin. Mais l’appel au boycott de nombreux politiciens de droite et d’extrême droite entraîne une large chute de la participation qui passe de près de 80 % en 2013 à seulement 45 %. De nouvelles billes pour les médias internationaux pour dépeindre le Venezuela comme un régime autoritaire.

Et dans ce contexte où la récession économique est permanente, en raison d’un effondrement des cours du pétrole et des mesures étasuniennes, Nicolàs Maduro l’emporte pourtant avec 68 % des voix, loin devant son principal adversaire de centre droit, Henri Falcon. Malgré les cris de protestation de Washington et de l’opposition la plus radicalisée, le même Henri Falcon déclare bien à l’époque que « la victoire du chef de l’État le 20 mai 2018 constitue un fait politique et, en conséquence, Maduro est un président légitime ».

Des affiches pour Henri Falcon, principal rival de Maduro, lors de la campagne présidentielle de 2018 – Noonlcarus

Qui veut la peau de Maduro ?

La pilule ne passe décidément pas au sein des extrêmes droites vénézuélienne et étasunienne (incarnée par Donald Trump). Avant et après l’élection, Nicolàs Maduro déjoue plusieurs tentatives de coups d’État et d’assassinats (dont une attaque au drone). Trump garantit alors que « toutes les options sont sur la table, y compris les plus fortes. Et vous savez ce que j’entends par fortes », prémisses de l’enlèvement qui aura finalement lieu huit ans plus tard.

Dans ce contexte, les violences se multiplient entre une opposition aux méthodes guerrières et une police submergée, sous tension. Et dans cette période, de terribles accusations de répression vont s’abattre sur le gouvernement Maduro au sein des médias occidentaux. Certaines ONG évoqueront même des crimes contre l’humanité. Pour autant, Mr Mondialisation démontrera dans le quatrième volet de cette enquête que la situation était beaucoup plus complexe et nuancée que rapportée par la presse.

Juan Guaido, le soldat américain

Toujours est-il, que face à cette situation, la scène internationale, et notamment les États-Unis, s’est trouvé une égérie. Élevé en véritable icône de « la résistance contre l’oppression » en occident, le président de l’Assemblée nationale, Juan Guaido, fait les gros titres. Début 2019, il s’autoproclame président du Venezuela en lieu et place de Nicolàs Maduro, sur aucune base légale.

Unes de journaux espagnol au moment de l’autoproclamation de Juan Guaido

Sans grande surprise, les États-Unis et une bonne partie de leurs vassaux — dont la France — reconnaissent pourtant cette mascarade qui durera des années. Juan Guaido sera même reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron en 2020. La « communauté internationale » (en réalité seulement 34 pays sur 197) réclame alors de nouvelles élections. À mesure des années, on comprend très vite que les scrutins vénézuéliens n’auront de valeur pour l’occident que lorsque les chavistes les auront perdues.

Pour autant, comme l’explique Maurice Lemoine, Juan Guaido reste « impuissant en interne, privé de tout pouvoir effectif, en l’absence de soutien de l’armée et des corps constitués ». Il ajoute : « dans les faits, il a été “nommé” par la Maison-Blanche pour servir de pivot dans la poursuite de la déstabilisation du Venezuela ». Pour asseoir cette communication, les USA annoncent même livrer une « aide humanitaire » au peuple vénézuélien alors qu’ils étaient eux-mêmes responsables d’un blocus économique contre le pays.

Des millions d’exilés

Reste que dans ce contexte effroyable, entre violences et étouffement commercial, la qualité de vie au Venezuela s’est inévitablement effondrée. Et près de cinq millions de citoyens ont fini par quitter le pays pendant cette période. « 99 % de ces migrants sont partis pour des raisons économiques, et non pas politiques », assure Romain Migus, journaliste et fondateur du site les 2 rives.

« il ne s’agit pas d’un qualificatif adéquat »

Pourtant, il n’est pas rare de voir des témoignages d’immigrés vénézuéliens sur les réseaux sociaux dénoncer « une dictature » ou un « régime autoritaire ». Pour Romain Migus, qui a longtemps vécu sur place et qui s’y rend encore régulièrement, « il ne s’agit pas d’un qualificatif adéquat ».

Des critiques légitimes à nuancer

Il concède cependant que le pouvoir a pu « se raidir », après avoir été confronté pendant des années à « une insurrection permanente, y compris armée ». Pour lui, « après avoir appelé au dialogue très longtemps, le gouvernement a arrêté d’accepter des choses qui pouvaient l’être dans le passé ». Et pourtant, on parle ici, selon lui de « graves insubordinations qui seraient punies dans n’importe quel autre pays. »

Maurice Lemoine confirme qu’il y a « des critiques légitimes à faire sur le Venezuela. Et les opposants de droite sont en droit de critiquer Maduro ». Selon lui, il convient cependant de « donner une image un peu plus nuancée que la propagande ahurissante que l’on a sur les chaînes prétendument d’informations ».

« Le Venezuela n’est pas une dictature »

Pour Romain Migus, il n’y a même aucun doute « le Venezuela n’est pas une dictature ». Il ajoute « si vous ne faites pas partie de cette insurrection armée, il n’y a aucun problème pour participer au jeu démocratique ». Il rappelle par ailleurs que « le Venezuela a des médias d’opposition, un grand secteur du patronat d’opposition, des députés, des gouverneurs, et des maires d’opposition. »

Il certifie également qu’il n’y a « pas de prisonniers politiques au Venezuela », même si certains individus impliqués en politique sont aujourd’hui détenus. « Mais tous ont commis des délits », explique-t-il. Ce fut par exemple le cas de Leopoldo Lopez, l’un des leaders de l’opposition, qui avait déjà participé au coup d’État de 2002, et qui fut incarcéré pour avoir déclenché les « guarimbas » de 2014, à l’origine de plusieurs morts.

Et si les organisations internationales se sont émues du sort de celui qui a finalement été libéré (avant de s’exiler à Miami), moins se sont en revanche recueillies sur le destin funeste du juge assassiné qui l’avait fait condamner.

De nouveaux dispositifs démocratiques

Pour un pays décrit comme une dictature par beaucoup, le Venezuela pourrait réserver bien des surprises, puisqu’il dispose d’une démocratie participative majeure. C’est notamment le cas dans les conseils communaux, avec des communes autogérées qui concernent 14 millions de Vénézuéliens.

Avant de mourir, Hugo Chávez insistait, énormément sur l’importance des communes. « Maduro va mettre en œuvre ce modèle de développement », explique Maurice Lemoine, auteur d’un reportage sur le sujet. « C’est le fondement de la philosophie chaviste, où, à l’échelle locale, on ne délègue pas sa souveraineté à un représentant qui peut trahir. »

« Il y a au Venezuela 49 000 communes et conseils communaux, c’est-à-dire des autogouvernements populaires dans les quartiers, dans les campagnes avec un système horizontal », poursuit-il. « Une fois que la population a décidé quatre fois par an, le projet prioritaire pour le quartier, ou pour la ville, le gouvernement le finance. »

Maurice Lemoine ironise : « c’est le référendum d’initiative populaire que l’on n’est pas fichu de faire en France ! » Dans la même veine, le référendum révocatoire qui permet au peuple de renvoyer n’importe quel élu à mi-mandat, mis en place dès 2000, a aussi été un dispositif vanté par de nombreux observateurs mondiaux. Le journaliste note toutefois que le contexte du pays représente « un boulet » pour tout processus démocratique tant il a une influence sur l’opinion.

Le Venezuela face au Covid-19

En 2020, ainsi que le reste de la planète, le Venezuela est frappé par l’épidémie de Covid-19, mais il parvient à plutôt bien gérer cette crise avec « seulement » 5820 morts, surtout en comparaison d’autres états sud-américains qui se retrouvent décimés, comme le Brésil, deuxième pays le plus touché au monde.

C’est dans cette période qu’ont lieu de nouvelles élections législatives, à nouveau boycottées par une partie de l’opposition, dont les suiveurs de Juan Guaido, qui le considèrent toujours comme président légitime alors que celui-ci n’a pourtant aucun pouvoir réel. La pandémie et cet appel entraînent près de 70 % d’abstention, ce qui permet aux Chavistes de reprendre très largement le contrôle de l’Assemblée. Il faut aussi ajouter qu’en 2021, le socialisme vénézuélien remporte encore les régionales et les municipales, bien que ses adversaires avaient cette fois-ci accepté de participer.

Pourtant, dans une situation ubuesque, les députés d’opposition sortant de la précédente Assemblée continuent à siéger en parallèle, toujours sans pouvoir effectif et réélisant Juan Guaido président par intérim, avant de finir par le renverser en 2023. Face à cet échec cuisant, et ayant perdu la confiance des siens, celui-ci s’exilera d’ailleurs aux États-Unis quelques mois plus tard.

Reconstruction

Toujours étouffé par les mesures américaines, le Venezuela va néanmoins profiter de cette période pour se réinventer. À la fin de cette crise, la nation commence à « se reconstruire progressivement, et notamment son agriculture. Depuis près d’un siècle, le pays ne produisait plus sa propre nourriture ; désormais, il produit 90 % de ce que les gens mangent », assure Romain Migus.

« le Venezuela a recommencé à se bâtir sur les fondations de son agriculture abandonnée il y a plus de cent ans ».

Et même si « l’économie dépend encore beaucoup du pétrole », le reporter souligne qu’il y a cependant un « cercle vertueux qui s’est créé ». Il ajoute : « le Venezuela a recommencé à se bâtir sur les fondations de son agriculture abandonnée il y a plus de cent ans ». À l’aube de ce renouveau, se profilent alors de nouvelles élections présidentielles en 2024, où Nicolàs Maduro sera candidat pour la troisième fois.

→ Enquête à suivre dans le troisième volet, à partir du jeudi 5 mars 2026.

Simon Verdière


Photo de couverture : Donald Trump, Nicolàs Maduro et Juan Guaido – Montage Mr Mondialisation

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25.02.2026 à 05:00

Loi Yadan : la critique d’Israël bientôt pénalisée en France ?

Mr Mondialisation

Déposée par Caroline Yadan, députée Renaissance et secrétaire du groupe d’amitié France–Israël, la proposition de loi visant à lutter contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme », suscite une vive controverse. Si son objectif affiché — et légitime — de lutte contre la haine antisémite ne fait guère débat, plusieurs juristes et organisations juives alertent […]

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Texte intégral (1865 mots)

Déposée par Caroline Yadan, députée Renaissance et secrétaire du groupe d’amitié France–Israël, la proposition de loi visant à lutter contre les « formes renouvelées de l’antisémitisme », suscite une vive controverse. Si son objectif affiché — et légitime — de lutte contre la haine antisémite ne fait guère débat, plusieurs juristes et organisations juives alertent sur ses effets potentiels.

Le texte pourrait-il restreindre la critique politique, notamment lorsqu’elle vise l’État d’Israël ? Le débat, désormais porté à l’Assemblée nationale, pose une question simple : où se situe la frontière entre lutte contre l’antisémitisme et pénalisation de certaines formes d’antisionisme ?

Loi Yadan : Un texte aux limites floues

La proposition de loi entend renforcer la répression de certaines expressions considérées antisémites. Elle s’appuie notamment sur la définition de l’IHRA. Il s’agit d’une alliance intergouvernementale dédiée à la mémoire et à l’éducation sur la Shoah. Or, certains spécialistes s’inquiètent des dérives potentielles auxquelles pourrait conduire le texte.

Un collectif d’universitaires et de juristes a publié une tribune dans Le Monde dénonçant le texte de loi : selon eux, il confond volontairement antisionisme et antisémitisme. Ce qui risque de censurer les discours critiques envers l’État d’Israël et d’introduire un flou juridique dangereux pour la liberté de débat.

Parallèlement, Pierre Tartakowsky, président d’honneur de la Ligue des Droits de l’homme, dénonce une potentielle censure pure et simple de la critique de l’État d’Israël. Et le collectif juif décolonial Tsedek ! et l’Union juive française pour la paix (UJFP) demandent, dans un communiqué, le rejete de ce texte.

La liberté d’expression protégée par le droit européen

La liberté d’expression bénéficie d’une forte protection en droit européen. La Cour européenne des droits de l’homme indique, selon, l’arrêt Handyside c. Royaume-Uni, 1976, que :

« La liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent. »

Autrement dit, la critique politique — même virulente — est protégée tant qu’elle ne constitue pas une incitation à la haine ou à la violence. C’est ici que se situe la ligne de fracture : Si la loi introduit une confusion entre critique d’un État et haine d’un peuple, elle pourrait créer un effet dissuasif majeur sur le débat public.

Dans un communiqué critique, le Syndicat des Avocats de France estime que la proposition de loi brouille la frontière de la légalité et porte atteinte à la liberté d’expression.

La Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. Wikimedia.

Quid de la liberté académique ?

La proposition de loi s’inscrit également dans un contexte plus large : l’adoption récente au Sénat d’un texte relatif à la lutte contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur, appelé à être examiné à l’Assemblée nationale. Cette initiative prévoit notamment la mise en place de formations obligatoires sur l’antisémitisme tout au long du parcours universitaire, un renforcement des dispositifs de signalement et un durcissement des procédures disciplinaires.

La question soulevée dépasse ainsi la seule liberté d’expression au sens classique pour toucher à la liberté académique. Les universités bénéficient en droit français et européen d’une protection particulière garantissant la libre discussion scientifique et politique. Un cadre juridique jugé imprécis pourrait entraîner une forme d’autocensure : conférences, séminaires ou travaux portant sur le sionisme, le colonialisme ou la politique israélienne pourraient être évités par crainte de poursuites ou de sanctions disciplinaires.

Gaza : crimes et liberté d’expression 

Le contexte est central. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté et qualifié certaines actions israéliennes à Gaza de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Ces ONG dénoncent un déchaînement de violence commis en toute impunité en réponse aux attaques du 7 octobre 2023.

Une procédure pour génocide est d’ailleurs actuellement examinée par la Cour internationale de Justice. Elle a déjà ordonné des mesures provisoires, sans toutefois statuer sur le fond.

Dans ce cadre, rendre juridiquement risquée la critique d’un État accusé de violations graves du droit international soulèverait une question démocratique fondamentale : Peut-on pénaliser le débat sur des accusations examinées par des juridictions internationales ? La lutte contre l’antisémitisme peut-elle justifier une restriction du pluralisme politique ?

Le Palais de la Paix, siège de la Cour internationale de Justice à La Haye (Pays-Bas). Wikimedia.

Faut-il craindre la loi Yadan ? 

La proposition de loi portée par Caroline Yadan s’inscrit dans la volonté de répondre à une recrudescence bien réelle des actes antisémites. Toutefois, une démocratie se doit de protéger ses citoyennes et citoyens contre la haine sans pour autant restreindre la liberté de débattre de politiques étatiques qui font l’objet d’accusations internationales relatives à des pratiques assimilées à des crimes de guerre, à des crimes contre l’humanité ou à des situations d’apartheid. Cela pourrait, de facto, contribuer à réduire au silence la dénonciation de ces faits allégués et, partant, entraver les efforts visant à les faire cesser.

Enfin, dans leur communiqué, Tsedek ! et l’UJFP critiquent la centralité accordée à la définition opérationnelle de l’antisémitisme adoptée par l’IHRA. Pour ces organisations, l’assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme pourrait entretenir une confusion dangereuse : en identifiant le sionisme — projet politique — à la judéité — identité religieuse ou culturelle plurielle — elle risquerait de renforcer l’assignation des Juifs à l’État d’Israël, contribuant ainsi à une forme d’essentialisation que la lutte contre l’antisémitisme devrait précisément déconstruire.

En arrière-plan du débat se trouve donc une question plus large : celle de la redéfinition contemporaine de l’antisémitisme. Certains chercheurs évoquent l’émergence d’un « nouvel antisémitisme » qui se manifesterait notamment à travers certaines formes d’hostilité à l’État d’Israël. D’autres contestent cette grille d’analyse, estimant qu’elle tend à déplacer l’attention des formes historiquement structurantes de l’antisémitisme — issues notamment de l’extrême-droite et des nationalismes — vers les mouvements anticolonialistes ou pro-palestiniens. Ce désaccord intellectuel nourrit aujourd’hui une controverse juridique et politique majeure.

Par ailleurs, la polémique entourant le texte s’est inscrite dans un climat de tensions accrues autour des prises de position relatives au conflit israélo-palestinien. En 2024, Caroline Yadan avait notamment mis en cause publiquement Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, l’accusant de complaisance envers le terrorisme — des accusations contestées par l’intéressée et par plusieurs observateurs, qui dénonçaient une présentation déformée de ses propos.

Cet épisode illustre la forte polarisation du débat public sur la qualification juridique des actions israéliennes à Gaza et sur la légitimité des critiques formulées à l’encontre du gouvernement israélien. Il met également en lumière la sensibilité extrême du sujet, où les accusations d’antisémitisme, d’apologie du terrorisme ou de désinformation circulent dans un climat de défiance généralisée.

Florian Doare


Photo de couverture : Caroline Yadan. Wikimedia.

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