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🖋 Marc ENDEWELD
Journaliste et écrivain

The Big Picture


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23.06.2025 à 21:09

L'Azerbaïdjan à l'assaut de Benalla

Marc Endeweld

Texte intégral (8723 mots)

Cette histoire empoisonne la vie du président Macron depuis plusieurs mois. On y trouve tous les ingrédients d’un bon feuilleton d’espionnage : un pays, l’Azerbaïdjan, sous l’influence de différentes puissances (Russie, Turquie, Israël) et dirigé d’une main de fer par Ilham Aliyev, un contrat de plusieurs millions d’euros avec Farkhad Akhmedov, un oligarque russo-azerbaïdjanais, mais aussi l'un des plus grands yachts du monde, le Luna, qui a appartenu par le passé à un autre oligarque, le russo-israélien Roman Abramovitch, et enfin l’Élysée, qui fait l’objet d’une intense campagne de déstabilisation.

Et parmi les personnages centraux de cette histoire, on retrouve surtout Alexandre Benalla, l’ex-chargé de mission de l’Élysée, qui a été l’un des plus proches collaborateurs du président de la République, avant d’être viré pour avoir joué les gros bras sous uniforme policier lors du 1er mai 2018 à la place de la Contrescarpe de Paris.

Est-ce justement la date anniversaire du 1er mai qui a inspiré l’Azerbaïdjan ? Dans la guerre hybride que mène depuis deux ans ce petit État pétrolier du Caucase contre la France comme je l’avais relaté dans un précédent article, tous les coups sont permis. C’est ainsi que Bakou actionne fin avril la grosse Grosse Bertha contre l’Élysée en soufflant sur les braises de l’affaire Benalla, au moment même où le président français tente de survivre diplomatiquement entre Poutine, Trump et Netanyahou, dans un monde, il faut bien le dire, de plus en plus incertain.

Une dépêche azerbaïdjanaise suscite l’inquiétude de l’Élysée

Le 28 avril 2025, l’agence de presse azerbaïdjanaise (l’APA), bras armé médiatique du président Ilham Aliyev, l’homme fort du pays, a en effet publié une dépêche, diffusée notamment en Français, affirmant qu’Interpol, l’organisation internationale de la police criminelle qui regroupe 196 États, a délivré une notice rouge à l’encontre d’Alexandre Benalla, ce que la presse francophone appelle habituellement un « mandat d’arrêt international ». Un coup de tonnerre. Dans le viseur des autorités azerbaïdjanaises ? Un contrat qu’Alexandre Benalla a signé avec Farkhad Akhmedov le 15 novembre 2018, quelques semaines après son départ de l’Élysée.

« Après une longue procédure, le Secrétariat général d’Interpol a inscrit le citoyen français Alexandre Benalla sur la liste internationale des personnes recherchées avec une notice rouge en avril 2025, jugeant la recherche justifiée et a notifié tous les États membres en conséquence », assure alors l’agence de presse azerbaïdjanaise, qui ajoute que cette inscription de l’ancien chargé de mission de l’Élysée sur la liste internationale des personnes recherchées date de courant avril et fait suite à une demande de l’Azerbaïdjan.

Très vite, cette dépêche azerbaïdjanaise fait le tour de cercles initiés à Paris, ceux du grand commerce international et de la communauté du renseignement au sens large, via des messageries « sécurisées ». De très rares comptes sur X postent l’article en question, et les tweets ne provoquent aucun reprise ni aucun buzz. Bref rien ne filtre, mais l’inquiétude gagne immédiatement les hautes sphères du pouvoir.

Où est donc Alexandre Benalla ? Est-il à l’étranger, lui qui vit en partie entre Paris et Genève ? D’autant que l’agence de presse d’Azerbaïdjan écrit une phrase pour le moins ambigüe : « Une « notice rouge » entraîne la détention de la personne dans le pays où elle est trouvée et son extradition vers le pays requérant. Il est notoire qu’A. Benalla fait actuellement l'objet d'une procédure d'extradition dans un pays tiers ». L’inquiétude redouble : et si Alexandre Benalla avait-il déjà été arrêté ?

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No comment d’Interpol, silence de l’Azerbaïdjan

Lorsque je prends connaissance de cette dépêche quelques heures après sa publication, je contacte les services d’Interpol sur l’existence d’une telle notice rouge délivrée à l’encontre d’Alexandre Benalla. Le mercredi 30 avril, le bureau de presse me répond par ces mots : « Lorsqu’un service de police de l’un des 196 pays membres d’INTERPOL communique au Secrétariat général, à Lyon, des informations sur une arrestation, une enquête ou des malfaiteurs en fuite, ces informations demeurent la propriété de ce pays membre. INTERPOL ne fait donc aucun commentaire sur des affaires ou des individus particuliers, sauf circonstances spéciales et s’il y a été autorisé par le pays membre concerné. Pour ce qui est de votre question concernant cette personne/affaire, nous vous conseillons de contacter les autorités des pays concernés. » No comment donc.

Le même jour, je prends contact avec l’ambassadrice d’Azerbaïdjan, Leyla Abdullayeva, qui ne me retourne aucune réponse. Je sollicite aussi une figure de la communauté azerbaïdjanaise à Paris et je questionne le ministère des affaires étrangères à Bakou. Silence radio. Guère étonnant alors que des négociations secrètes sont toujours en cours entre la France et l’Azerbaïdjan, comme on le verra plus loin, pour aplanir les différents diplomatiques de ces dernières années (la France a soutenu l’Arménie en guerre il y a encore peu avec l’Azerbaïdjan), mais aussi pour essayer de régler la situation de plusieurs Français actuellement en prison à Bakou ou assigné à résidence.

Le vendredi 2 mai, j’interroge ainsi le conseiller communication de l’Élysée, Jonathan Guémas, qui m’assure dans un premier temps qu’il va se renseigner auprès de la cellule diplomatique et du directeur de cabinet, avant de me dire plusieurs jours après qu’il revient bredouille. Même la communication de l’Élysée n’est pas informée de ce dossier ultra-sensible. Dans le reste de l’appareil d’État, y compris au sein de services chargés de veiller aux ingérences étrangères, on préfère ouvrir les parapluies à la simple évocation du nom de l’ancien chargé de mission de l’Élysée. Je tente également de joindre l’avocate d’Alexandre Benalla à Paris, Jacqueline Laffont. Là aussi, silence. Enfin, quand j’arrive à contacter directement Alexandre Benalla, il me répond qu’il ne souhaite faire aucun commentaire.

Compte X suspendu et les mystérieux EDL « du château »

Est-ce une coïncidence ? Dans les heures qui suivent mes questions, le compte X d’Alexandre Benalla est soudainement fermé, et le restera durant plusieurs semaines – l’ancien chargé de mission de l’Élysée semble alors s’imposer une diète numérique après un dernier message datant du 20 mars. Trois mois plus tard, comme si de rien n’était, Alexandre Benalla signe son retour numérique le 18 juin en soutenant sur X l’esclandre de Rachida Dati contre le journaliste Patrick Cohen sur le plateau de l’émission C à vous (France 5).

Début mai, l’ambiance n’est manifestement plus au show. Quelques heures avant mes différentes prises de contacts officiels, une source qui suit de près l’affaire me transmet des EDL de crise (Éléments de langage) au sujet de la dépêche azerbaïdjanaise, et me signale au passage que ces éléments de langage proviennent de l’« entourage du château ». Étrange car de son côté, Guémas, le conseiller com’ de l’Élysée, n’est pas au courant.

Cette note anonyme est là pour insinuer le doute – sans pour autant le faire officiellement ce qui permet de maintenir le silence sur cette affaire – sur la véracité des informations délivrées par l’agence de presse azerbaïdjanaise qui, rappelons le, est d’abord une institution d’État dans un pays détenu par une main de fer par Ilham Aliyev : « Les récentes affirmations des médias azerbaïdjanais (…) concernant l’émission d’une notice rouge par Interpol à l’encontre d’Alexandre Benalla, ancien collaborateur de l’Élysée, soulèvent des interrogations quant à leurs motivations. Ces informations, non confirmées par des sources indépendantes et absentes de la base publique d’Interpol, suggèrent une possible opération de communication orchestrée par les autorités azerbaïdjanaises ».

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Quand le parquet azerbaïdjanais réclame le dossier Benalla

Qu’il y ait une opération de Bakou contre Paris, c’est une évidence. Reste que cette note anonyme ajoute à la confusion. En effet, elle n’infirme pas clairement les affirmations azerbaïdjanaises. Par ailleurs, contrairement à ce qu’elle affirme, une notice rouge n’apparaît pas nécessairement dans la base publique d’Interpol comme l’organisme international basé à Lyon me l’a rappelé dans sa réponse officielle. Et pour cause : dans de nombreux dossiers, pour laisser les services de police du monde entier agir le plus efficacement, la notion de surprise est essentielle.

Au final, après plusieurs jours de vérifications auprès de différentes sources, j’ai réussi à confirmer certains éléments, et à en infirmer d’autres.

D’abord, Alexandre Benalla n’a pas été arrêté dans un « pays tiers » comme le sous-entend la dépêche de l’agence de presse azerbaïdjanaise qui va jusqu’à affirmer que ce dernier fait alors l’objet d’une procédure d’extradition. Selon plusieurs sources, l’ancien chargé de mission de l’Élysée passe toujours une bonne partie de son temps entre Paris et Genève. Ainsi, quelques jours après la publication de la dépêche, le 5 mai, Alexandre Benalla a été vu à Paris. Et lors de la semaine du 19 mai, il s’est déplacé de Genève vers la Centrafrique en vol privé, via Casablanca au Maroc, selon l’une de ses connaissances. Et le 26 mai, il était de nouveau à Paris.

Pour autant, l’Azerbaïdjan a bien multiplié les démarches ces derniers mois à l’encontre d’Alexandre Benalla. C’est ainsi que le parquet général d’Azerbaïdjan a demandé en septembre dernier à la justice française d’accéder au fameux dossier des contrats russes, révélé par Médiapart en décembre 2018 et février 2019, et qui a amené le PNF (Parquet National Financier) à ouvrir dans la foulée une enquête préliminaire. Cette dernière a été confiée aux policiers de la Brigade de répression de la délinquance économique (BRDE). La justice française n’a pas donné suite à cette demande azerbaïdjanaise, selon nos informations.

À la même période, l’Azerbaïdjan a également demandé aux autorités suisses des informations personnelles sur Alexandre Benalla, notamment l’adresse de son domicile dans les environs de Genève, histoire de faire monter la pression sur l’ancien chargé de mission de l’Élysée en laissant planer l’idée d’une prochaine demande d’extradition. Là aussi, la Suisse n’a pas donné suite. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? C’est alors que l’Azerbaïdjan a déposé une demande auprès d’Interpol, dans les semaines précédant la fin avril, réclamant la délivrance d’une notice rouge à l’encontre d’Alexandre Benalla. Avant cette démarche auprès d’Interpol, l’Azerbaïdjan avait en fait convoqué à plusieurs reprises l’intéressé pour qu’il s’explique devant la justice. Ce dernier ne s’est jamais présenté.

Interpol a t-il délivré une notice rouge contre Alexandre Benalla ?

Qu’est devenue cette demande ? Selon nos informations, le secrétariat général d’Interpol a bien enregistré la demande de l’Azerbaïdjan à l’encontre de l’ancien chargé de mission de l’Élysée et a procédé à l’étude du dossier.

Rappelons que si Interpol est rattaché à l’ONU, son fonctionnement ne s’apparente nullement à une instance diplomatique. Cette agence de coopération policière, basée à Lyon, est avant tout technique. Si Interpol veille – via son secrétariat général chargé de l’étude des demandes de notices et une commission de contrôle – que les États autoritaires n’abusent pas de mandats de recherche contre des opposants politiques, le dossier d’Alexandre Benalla relève du droit commun. De fait, selon plusieurs interlocuteurs – policiers, gendarmes, experts –, il ne fait aucun doute qu’Interpol ne peut s’opposer à une telle demande si les procédures habituelles sont suivies à la lettre. Libre aux États ensuite de transcrire ou non la notice rouge dans leurs propres fichiers nationaux de recherche.

En principe, ce n’est qu’une fois diffusée aux polices du monde entier qu’une notice rouge peut faire l’objet d’un appel individuel (toutefois, une notice rouge ne peut faire l’objet d’une réclamation officielle d’un État comme dans une instance diplomatique). Interrogé, un avocat spécialiste des procédures d’appel auprès d’Interpol me certifie qu’un appel individuel lors de son examen ne permet pas de suspendre une notice. Un autre interlocuteur qui a l’habitude de travailler avec l’institution internationale de coopération policière m’assure pour autant que tout « dépend de la nature “sensible” de l’appel ». Dit autrement : suspendre une notice, c’est à la tête du client.

Justement, trois sources de haut niveau – une policière, une autre de renseignement, enfin, un contact étranger en lien avec Interpol – m’ont toutes fait état d’un même scénario : suite à la sollicitation de l’Azerbaïdjan, le secrétariat général d’Interpol aurait bien décidé d’émettre une notice rouge contre Alexandre Benalla avant que des pressions françaises amènent l’institution à renoncer à procéder à sa diffusion : « En principe, émission d’une notice rouge vaut diffusion, mais dans le cadre de ce dossier particulier, il y a eu un contre-ordre venant de très haut empêchant sa diffusion », m’assure ainsi la source de renseignement. Ce lundi 23 juin, une source interne à l’organisation policière internationale m’assure qu’après avoir été active début mai, la notice rouge concernant Alexandre Benalla n’est aujourd’hui plus active.

D’autres interlocuteurs me rappellent que le président d’Interpol, l’émirati Ahmed Nasser al-Raisi fait l’objet d’une enquête judiciaire en France pour « complicité de torture » suite au dépôt de plainte de deux ressortissants britanniques. « Un moyen de pression ? », se demandent ces sources. Pourtant, dans les faits, ce président d’Interpol n’a aucun poids dans l’institution, et n’a aucune influence sur les décisions prises par le Secrétaire général, qui est actuellement le commissaire brésilien Valdecy Urquiza, ancien directeur de la Coopération internationale au sein de la Police fédérale brésilienne.

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Des négociations secrètes pour libérer des Français à Bakou

Une chose est sûre, ce dossier Benalla se retrouve depuis des mois au cœur de la bataille diplomatique entre la France et l’Azerbaïdjan. « À travers Benalla, les Azerbaïdjanais tapent en fait sur Macron. Le président Aliyev fait une fixette sur son homologue français, il en fait une affaire personnelle », assure une source diplomatique. Les renseignements français n’hésitent pas à évoquer la main de Moscou dans ce dossier, comme je l’avais précédemment relaté. Mais d’autres acteurs étrangers pourraient jouer un rôle.

Sur ce dossier ultra-sensible, l’Élysée est en tout cas en mode forteresse assiégée. Au sein de l’État, les acteurs traditionnels comme le Quai d’Orsay ou une bonne partie des services sont quasiment débranchés, écartés du règlement du conflit avec l’Azerbaïdjan. Au « château », rue du Faubourg Saint-Honoré, c’est en fait le conseiller Paul Soler, officiellement « envoyé spécial pour la Libye », qui a été discrètement mandaté par le président pour gérer l’affaire avec Bakou et mener des négociations secrètes. « C’est l’envoyé spécial de Macron en Azerbaïdjan », me signale un initié du pouvoir.

Au fil des ans, « monsieur Paul », dont le nom était apparu dans la presse au moment de l’affaire Benalla, est devenu pour Emmanuel Macron un véritable couteau suisse à l’international, son émissaire personnel envoyé aux quatre coins du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, notamment aux Émirats. Concernant l’affaire azerbaïdjanaise, Paul Soler a fait appel à certains de ses contacts israéliens pour l’aider dans ses négociations secrètes. Et à la tête de l’État, seules deux autres personnes suivent le dossier pour le président : Nicolas Lerner, patron de la DGSE et son ancien camarade de promo de l’ENA, et Patrice Faure, le directeur de cabinet de l’Élysée.

Une rencontre furtive entre Macron et Aliyev

Au-delà du cas Benalla, l’Azerbaïdjan a d’autres moyens de pression sur la France. Bakou détient ainsi depuis janvier 2024 un Français, Martin Ryan, accusé d’espionnage. En procès depuis le début de l’année, ce dernier encourt quinze ans de prison. En septembre 2024, un autre Français, le street-artiste Théo Hugo Clerc, était condamné à trois ans de prison pour avoir réalisé un simple graffiti dans le métro de Bakou. Dans le cadre des négociations secrètes menées par Paul Soler, ce dernier a finalement été gracié et libéré le 26 mai dernier par le président Aliyev.

Un signe d’apaisement ? Dix jours plus tôt, Emmanuel Macron et Ilham Aliyev s’étaient croisés lors du sommet de la Communauté politique européenne à Tirani en Albanie où 47 chefs d’État européens se réunissaient. Bien évidemment, cette rencontre a immédiatement été commentée par l’agence de presse azerbaïdjanaise qui en a même publié une photo :

Par contre, en France, l’Élysée ne communique pas sur cette furtive rencontre. Car dans ce dossier Akhmedov, l’Azerbaïdjan n’a pas uniquement Alexandre Benalla dans le viseur. Cette affaire devient carrément impossible pour Paris lorsqu’à l’été 2024, le franco-marocain Anass Derraz, un quarantenaire cadre de la SAUR établi à Dubaï, l’une des multinationales de l’eau française, se retrouve assigné à résidence par les autorités azerbaïdjanaises alors qu’il est de passage à Bakou. Car comme Alexandre Benalla, Anass Derraz est mis en cause par les Azerbaïdjanais dans le dossier du contrat avec Farkhad Akhmedov. « En fait, Derraz est littéralement pris en otage par Bakou car ils cherchent à faire venir Benalla en Azerbaïdjan. Ils l’ont arrêté pour faire pression sur Alexandre… », explique un proche du dossier.

Aujourd’hui, cela fait bientôt un an qu’Anass Derraz essaye de repartir d’Azerbaïdjan. Or, la semaine dernière, on apprenait par l’AFP que son procès pour « corruption » avait débuté à Bakou : « M. Benalla est présenté par les médias azerbaïdjanais comme une connaissance de M. Derraz. Anass Derraz réfute formellement ces accusations. Face aux juges (…) l’intéressé, placé en résidence surveillé depuis l’été 2024, s’est plaint de ne pas avoir accès à une traduction française des débats, ce qui a entraîné le report de l’audience au 19 juin ». Ce 19 juin, après quelques échanges le matin, cette fois-ci avec la présence d’un traducteur, le procès a encore été repoussé jusqu’au 5 juillet.

En coulisses, les négociations via des canaux parallèles se poursuivent. Car les Azerbaïdjanais aimeraient également récupérer deux de leurs ressortissants aujourd’hui emprisonnés en France.

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Un contrat de 6,14 millions $ dans le viseur de Bakou

De fait, depuis plusieurs mois, la presse à Bakou affirme que la justice azerbaïdjanaise – en réalité, le Service de sécurité de l’État, le contre-espionnage azerbaïdjanais – enquête sur l’un des volets les plus sensibles de l’affaire Benalla, dit des « contrats russes ». Dans le viseur : un contrat de consultance qu’Alexandre Benalla et Anass Derraz ont signé le 15 novembre 2018 avec le milliardaire russo-azerbaïdjanais Farkhad Akhmedov1, longtemps investi en Russie dans le secteur du pétrole et du gaz (sa fortune personnelle est estimée à 1,6 milliard de dollars par Forbes).

Ce contrat d’un montant de 6,14 millions de dollars avait pour objectif d’obtenir la levée de l’immobilisation du Luna, un magnifique yacht appartenant à Farkhad Akhmedov qui s’était retrouvé placé sous séquestre aux Émirats arabes unis2 dans le cadre d’une procédure de divorce aux multiples rebondissements entre le milliardaire russo-azerbaïdjanais et son ex-femme.

La lettre confidentielle IOL écrivait en octobre dernier qu’« aucune preuve n'a été obtenue par Intelligence Online étayant les allégations de collusion entre l'ex-employé de l'Élysée et Anass Derraz dans le cadre de ce contrat ». Reste que Benalla et Derraz ont bien co-signé ce contrat de 6,14 millions de dollars comme les policiers français de la Brigade de répression de la délinquance économique (BRDE) l’ont notifié après quatre ans d’enquête dans un rapport de synthèse datant du 14 février 2023 que j’ai pu consulter.

« L’exécution de ce contrat, auquel se trouvait rattaché un second contrat (…) devait valoir aux intéressés de percevoir, en cumul, 6 140 000 dollars US, somme inéquitablement répartie entre eux, sachant que tandis que Monsieur Benalla devait percevoir 3 690 000 millions de dollars US, son acolyte devait se contenter de 2 450 000 dollars US », précisent ainsi les policiers de la BRDE dans leur rapport. Il était prévu un acompte de 400 000 dollars pour Alexandre Benalla et de 200 000 dollars pour Anass Derraz.

Face aux Azerbaïdjanais, ce dernier explique avoir bien travaillé à Dubaï contre cette rémunération, et qu’il s’agit nullement d’un « pot-de-vin », alors qu’il est accusé à Bakou d’en avoir reçu un. J’ai contacté l’avocate française d’Anass Derraz qui m’a répondu qu’elle ne s’occupait plus du dossier et m’a renvoyé vers la famille, qui est régulièrement reçue par l’Élysée. Les proches de ce cadre de la SAUR essayent tant bien que mal de faire valoir ses droits et ses intérêts, tant à Paris qu’à Bakou, dans un dossier aux multiples implications, notamment géopolitiques et présidentielles.

En tout cas, sur l’existence de ce contrat lié à la situation du Luna, la presse azerbaïdjanaise dit donc vrai depuis des mois même si elle a par ailleurs multiplié les allégations invérifiables ou mensongères au sujet de Derraz. En février dernier, un site azerbaïdjanais avait dévoilé une copie intégrale de ce contrat, signé comme suit :

Quand Anass Derraz prend ses distances avec Benalla

Dans le dossier français, Anass Derraz s’est retrouvé mis en garde-à-vue, les 7 et 8 décembre 2021 par les policiers de la BRDE, « en tant qu’associé à Monsieur Benalla au contrat de consultance dressé le 15 novembre 2018 pour le compte de l’oligarque Farkhad Akhmedov ». Face aux policiers français, le jeune quarantenaire apporte alors de nombreux éléments de contexte et des souvenirs qui ne jouent pas en la faveur de l’ex-chargé de mission d’Emmanuel Macron : « M. Benalla avait évoqué qu’il voulait travailler dans le domaine de la sécurité, en capitalisant sur sa soit-disant prestigieuse expérience à l’Élysée…», se rappelle-t-il.

En dépit de cette co-signature du contrat, Anass Derraz, qui vit depuis une dizaine d’années à Dubaï, assure qu’il n’est pas un ami d’Alexandre Benalla. Face aux enquêteurs français, Anass Derraz tient déjà à prendre ses distances avec l’ancien chargé de mission de l’Élysée et explique avoir travaillé (et bien travaillé) en parallèle : « Monsieur Benalla était clairement connu de la famille Akhmedov de par son ancienne qualité de conseiller au palais présidentiel (…) moi j’étais tout petit dans ce dispositif (…) Je ne sais pas ce qu’il a vendu à M. Akhmedov pour sa part de rémunération. Rétrospectivement, dès lors que nos misions étaient totalement distinctes, j’aurais dû signer un contrat séparé (…) ma mission était sans rapport avec celle de Monsieur Benalla, car je n’étais pas impacté par ce qu’il faisait. Je faisais ma mission dans mon couloir avec des parties prenantes sans que l’intervention de M. Benalla ne soit visible : par “parties prenantes”, j’entends Timur [le fils d’Arkhad Akhmedov, ndlr], la société qui gère le yacht, les autorités portuaires, les grandes familles émiraties, les avocats locaux dont l’avocat Tamimi et d’autres (…) j’avais six ou sept réunions par week-end sur le même sujet, j’étais au quotidien en contact avec les avocats et Timur… Selon moi, M. Benalla n’a pas opéré auprès des autorités locales pour répondre aux attentes de notre client commun puisque je ne l’ai pas vu à Dubaï et je n’ai pas relevé d’actions qu’il aurait pu mener sur place… ». L’avocat Tamimi est l’un des plus grands avocats de Dubaï qu’Anass Derraz a donc sollicité sur le dossier Farkhad Akhmedov pour essayer de suspendre le placement sous séquestre du Luna.

De son côté, Alexandre Benalla a l’habitude de travailler avec les Émirats – par le passé, il s’est occupé de la sécurité de l’ambassade émirati à Paris – et connaît plusieurs protagonistes qui ont une connaissance fine de l’Azerbaïdjan. C’est ainsi que l’ancien chargé de mission de l’Élysée est devenu un proche d’Umaro Sissoco Embaló, le président de Guinée-Bissau qui entretient les meilleures relations avec son homologue azerbaïdjanais Ilham Aliyev. À l’origine, Benalla et Sissoco Embaló se sont rencontrés grâce à une connaissance commune, le franco-israélien Philippe Hababou Solomon (à lire à son sujet, cet article de Marianne), qui dispose aussi d’un passeport diplomatique de Guinée Bissau, et qui avait accompagné l’ex-chargé de mission dans une tournée africaine à l’automne 2018 peu de temps après son éviction de l’Élysée. Sur ce dossier azerbaïdjanais, un autre protagoniste s’est énormément activé ces derniers mois : Germain Djouhri, le fils du célèbre intermédiaire Alexandre Djouhri (l’un des prévenus du procès Libye / Sarkozy), qui a multiplié les prises de contacts auprès des autorités françaises depuis qu’Anass Derraz se retrouve assigné à résidence à Bakou.

L’affaire Benalla continue donc des années plus tard d’empoisonner l’Élysée, particulièrement sur les terrains diplomatiques et géopolitiques. Rappelons qu’à Paris, l’avocat chargé des intérêts de l’Azerbaïdjan n’est autre que maître Olivier Pardo, qui a également parmi ses clients le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ou la ministre de la Culture Rachida Dati, qui entretient depuis de nombreuses années les meilleures relations avec cet État du Caucase, au point d’intéresser la justice comme l’a révélé récemment l’Obs.

En réalité, si la justice française avait pu avancer plus rapidement, les responsabilités des uns et des autres auraient pu être clarifiées et la France aurait pu se retrouver davantage à l’abri d’éventuels chantages ou autres pressions venant d’intérêts étrangers. Et Anass Derraz aurait pu éviter d’être assigné à résidence et poursuivi à Bakou…

Les difficultés des policiers français sur le dossier Benalla

De leur côté, depuis 2019, malgré une succession de difficultés rencontrées3 , les policiers français enquêtent méticuleusement et patiemment pour le Parquet National Financier (PNF) sur cette affaire dite des contrats russes visant l’ancien chargé de mission de l’Élysée et initialement dévoilée par Mediapart. Selon les policiers, la justice émiratie n’a pas coopéré sur le dossier Luna / Akhmedov contrairement aux justices marocaines et britanniques4. Et dans leur rapport de février 2023, les enquêteurs de la BRDE accusent : « Nous pouvons légitimement présumer que […] M. Alexandre Benalla a pu jouer sinon abuser de son influence réelle ou supposée pour percevoir, directement ou non, des avantages et subsides de ces oligarques ».

Cette affaire est donc particulièrement sensible pour l’Élysée alors que les tensions géopolitiques se sont accentuées depuis les révélations de presse de 2018. À l’époque, le site Mediapart n’avait fait état dans leurs révélations initiales que d’un contrat de sécurité signé entre Alexandre Benalla et Farkhad Akhmedov, ainsi que d’autres contrats de sécurité signés entre des sociétés gérées de fait, selon les policiers de la BRDE, par l’ancien chargé de mission alors que ce dernier était encore en poste à l’Élysée avec Iskander Makhmudov, un autre oligarque russe d’origine ouzbèke. Je reviendrai en détail sur tous ces éléments dans un prochain article. Au final, 941 000 euros ont été effectivement versés à Alexandre Benalla, ses associés et prestataires.

Concernant le contrat Luna appartenant à Farkhad Akhmedov, l’ex-chargé de mission de l’Élysée a touché 353 000 euros (400 000 dollars) dès décembre 2018. Mais l’intéressé aurait bien aimé toucher l’ensemble des sommes promises dans le contrat, comme il le précise aux policiers français qui l’interrogent au cours de l’enquête : « Il devait y avoir un complément sous forme de “success fee” la réussite de la mission. Malheureusement, la médiatisation autour de monsieur Akhmedov notamment dans Mediapart a rendu caduc le versement du “success fee”. Ayant été exposé comme il l’a été, je ne me voyais en aucun cas faire un recours pour demander le solde de tout compte… » Quel gentleman !

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Sur l’affaire Benalla, vous pouvez également lire ces articles, notamment deux que j’avais écrits en septembre 2021 lors du premier procès :

Izzat Khatab, l’« ami » d’Hollande, Macron et Benalla, fait l’objet d’une plainte pour agression (16/09/2021, QG)

Les angles morts du procès Benalla (30/09/2021, QG)

"L'espion du président", protecteur de Benalla et toujours à l'Elysée (24/04/2019, Soazig Quéméner, Marianne)

Sur Paul Soler et son action en Libye dès 2016/2017 :

Libye, jeux troubles à l’Elysée Révélations sur des messages secrets (1-2) (6 avril 2023, Off Investigation)

(Re)voir le reportage d'enquête diffusé en juin 2019 dans “Envoyé Spécial” (France 2) :

1

Contacté à plusieurs reprises, l’avocat français de Farkhad Akhmedov n’a pas donné suite. Par contre, l’oligarque avait tenu à publier un droit de réponse à un article de Médiapart publié en février 2024 dans lequel il indiquait qu’il ne pouvait être considéré comme « un oligarque au parfum de soufre » ou un « proche de Vladimir Poutine », en ce « qu’il n’entretient aucun lien, personnel ou d’affaires, avec la Russie ou son gouvernement, et ce depuis son retour dans son pays d’origine, l’Azerbaïdjan, il y a plus de dix ans ». Et le droit de réponse ajoute : « Cette absence de proximité avec la Russie a d’ailleurs été reconnu par le Conseil de l’Union européenne, qui a retiré le nom de M. Farkhad Akhmedov de la liste des personnes sanctionnées le 15 septembre 2023 ». En mars 2023, une conversation téléphonique entre Farkhad Akhmedov et un producteur russe a été rendue publique par un média ukrainien : les deux hommes y critiquent très fortement Vladimir Poutine.

2

À l’origine, c’est en 2014 que Farkhad Akhmedov rachète ce yacht le Luna à Roman Abramovich, l’oligarque russe et israëlien et propriétaire du club de foot Chelsea FC. En octobre 2017, le Luna est saisi à Dubaï par décision d'un tribunal britannique et à la suite d'une collaboration entre le Royaume-Uni et Dubaï. Mais Farkhad Akhmedov entame alors une procédure auprès de la justice des Émirats arabes unis qui conclut, à l'inverse, que son ex-épouse n'a aucun droit sur ce yacht.

3

Dans leur rapport de synthèse du 13 février 2023, les policiers de la BRDE font état de leurs difficultés lors de l’interpellation d’Alexandre Benalla et de son épouse, le 14 décembre 2021 suivie d’une perquisition de leur domicile, qu’ils qualifient d’« infructueuse au possible ». Et de préciser : « tandis que tard la veille, le téléphone mobile de l’intéressé bornait en cet endroit - suivant la géolocalisation que nous avions entreprise pour nous assurer de sa présence… la visite des lieux ne nous permettait de relever aucun appareil connecté ». Les policiers laissent clairement entendre qu’Alexandre Benalla a été prévenu de leur perquisition.

Le 19 décembre 2022, ces derniers procèdent à une nouvelle interpellation d’Alexandre Benalla au sein du restaurant L’Élysée Saint Honoré dans le 8ème arrondissement de Paris. Mais si l’intéressé est cette fois-ci interpellé en possession de son smartphone, les policiers ont quand même fait choux blanc en ne pouvant accéder à son contenu : « son titulaire refusait, dès l’entame de cette reprises de la garde-à-vue, de nous communiquer les codes de décryptage seuls à même de nous permettre de poursuivre nos investigations techniques ».

Dès juillet 2018, les policiers avaient été confrontés à de nombreuses difficultés en enquêtant sur Alexandre Benalla. On se souvient de la rocambolesque perquisition à son domicile de l’époque, entre porte close et coffres-forts disparus… Sur ce dernier volet, la justice a discrètement ordonné un non-lieu fin juin 2024.

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Si, à l’origine, la justice émiratie n’a collaboré avec la justice française sur l’affaire Benalla et le dossier dit des « contrats russes » au cours de l’enquête policière française d’avant 2023, elle semble avoir collaboré avec l’Azerbaïdjan dans le cadre de la demande de notice rouge à l’encontre de l’ex-chargé de mission de l’Élysée. Une source m’indique qu’entre temps, les Émirats ont signé plusieurs conventions de coopération judiciaire, notamment la France.

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12.06.2025 à 12:40

Atos : « la bombe », le banquier et la justice

Marc Endeweld

Texte intégral (4332 mots)

In extremis, l’État et la direction d’Atos ont donc fini par s’entendre à la toute fin mai. Après des mois de négociation, le conseil d’administration du groupe informatique a finalement accepté l’offre ferme que l’État lui a remis un jour plus tôt – un total de 410 millions d’euros – pour le rachat de l’activité Advanced Computing, qui comprend principalement les stratégiques supercalculateurs, construits dans l’usine d’Angers, héritière du groupe informatique français Bull.

La semaine dernière, les communiqués officiels se sont ainsi félicités des engagements tenus de l’État au nom de la « souveraineté numérique » et de la « souveraineté industrielle ». Quelques jours plus tôt, le ministre de l’Économie, Éric Lombard, interrogé à l’Assemblée Nationale, se félicitait que l’État puisse décider de « nationaliser » – attention le grand mot – des entreprises ou, la nuance est importante, des parties d’entreprises…

Première incongruité, c’est l’Agence des participations de l’État (APE) de Bercy qui s’y colle et qui va donc signer dans les prochains jours une promesse d’achat, et non la Banque Publique d’Investissement (BPI), qui a préféré botter en touche. Le montage financier prévoit 300 millions d’euros de paiement initial, complétés par 110 millions d’euros de compléments de prix conditionnés aux performances 2025 et 2026.

L’APE à la rescousse ou l’État voiture-balai

Or, l’APE, rattachée à la puissante administration du Trésor, n’a développé ces dernières années ni doctrine industrielle ni stratégie dans le domaine. Les hauts fonctionnaires de l’APE considèrent qu’ils sont d’abord là pour maximiser les dividendes de l’État, non pour avoir une stratégie industrielle globale. Élément important, l’APE est dirigée depuis 2022 par Alexis Zajdenweber, un très proche d’Alexis Kohler. Cet ancien du Trésor fut durant cinq ans (de 2017 à 2022) le conseiller économie, finances, industrie d’Emmanuel Macron à l’Élysée.

Depuis sa nomination à son poste, le ministre de l’Industrie, Marc Ferracci, à l’origine économiste et témoin de mariage d’Emmanuel Macron (et par ailleurs le plus gros patrimoine du gouvernement avec 22,9 millions d’euros net), est resté totalement muet sur Atos. Il n’est pas le seul.

Matignon également est totalement aphone sur ce dossier, alors même que François Bayrou est l’ancien « haut commissaire au Plan ». Pour un précédent article, j’avais contacté Ferracci qui ne s’était même pas donné la peine de me répondre (je l’avais pourtant rencontré par le passé, et notamment pour mon livre l’Ambigu Monsieur Macron, qu’il avait qualifié par SMS lors de sa sortie de « good job »). De même, j’avais également sollicité Matignon à plusieurs reprises sur le dossier Atos. J’attends toujours une réponse malgré les promesses de mes interlocuteurs.

Alors que le gouvernement ne cesse de dire ces dernières semaines que les caisses sont vides, l’État va donc débourser 410 millions d’euros et les donner à un groupe exsangue, contrôlé principalement par ses créanciers. Un groupe qui a annoncé à l’automne dernier vouloir procéder à 2500 licenciements au cours des deux ans à venir. Surtout, quelle est la logique de nationaliser une activité – celle des supercalculateurs essentiels pour le maintien de la dissuasion nucléaire – qui n’est pas viable économiquement si elle ne s’adosse pas à d’autres activités dans le cadre d’un groupe ? Ce n’est pas l’État stratège, c’est l’État voiture-balai.

Tous ces points, seule la CGT les a relevés la semaine dernière, comme l’a écrit L’Humanité dans un article intitulé « une trahison de plus ». « Pour nous, c’est une trahison de plus de la part des dirigeants. On attendait une nationalisation il y a deux ans, on n’a pas été écouté et aujourd’hui, l’entreprise est vendue à la découpe », se désespère Pascal Besson, délégué central CGT chez Atos France, qui ajoute : « On ne sait pas encore comment cela va être géré. Mais l’Agence des participations de l’État n’est pas un industriel, donc il faudra qu’ils aillent chercher des compétences ailleurs. »

Les gouvernements successifs ont refusé toute nationalisation mais n’ont jamais cherché ni à susciter, ni à un soutenir, un quelconque projet industriel qui aurait pu mettre en cause ce qui était alors le grand dessein des précédentes directions d’Atos, c’est-à-dire la scission du groupe en deux, un projet, pour ne pas dire un bricolage financier et spéculatif, soutenu à l’origine et imaginé par McKinsey et Rothschild, deux principaux conseils de l’entreprise, comme je l’avais décrit dès février 2023 (Le fiasco du projet de découpage d’Atos).

Depuis cette scission entre les activités activités d’infogérance (Tech Foundations) et les activités plus stratégiques (Eviden) a été abandonnée par Philippe Salle, le nouveau PDG d’Atos. Durant quatre ans, ce projet a pourtant coûté (notamment en conseils divers) près de 1 milliard d’euros à l’entreprise au bord de la faillite. Or, avant que le dossier ne prenne un tour politique à partir de l’été 2023, c’était officiellement le laisser faire qui prévalait du côté de l’exécutif. La BPI a par ailleurs toujours refusé d’entrer dans le capital d’Atos.

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20 ans de travail avec la DAM sur la dissuasion nucléaire

Ce silence semble aujourd’hui coupable alors que les supercalculateurs, principale activité industrielle d’Atos, sont cruciaux dans le cadre de la dissuasion nucléaire française. En effet, depuis l’arrêt des essais nucléaires décidé par Jacques Chirac en 1996, la France est passée aux simulations numériques combinées aux expérimentations laser et au calcul haute performance pour maintenir la crédibilité de la dissuasion française, un exercice difficile comme je le rappelle dans mon précédent article consacrée à « la bombe ». C’est les programmes Tera, puis EXA1 puis EXA2.

Ces simulations sont permises par des supercalculateurs qui permettent d’anticiper le comportement des matériaux, de modéliser les effets des explosions en fonction des environnements, et garantit la longévité des armes sans test réel. Alors qu’à l’origine la DAM avait acheté des calculateurs auprès des firmes américaines IBM et Cray, ses ingénieurs ont commencé à discuter à la fin des années 1990 avec le français Bull, craignant de se voir imposer dans ce domaine si stratégique un embargo des Américains en cas de conflit diplomatique. Du côté de Bull, ces discussions ont notamment été impulsées par Henri Conze, administrateur du groupe informatique et surtout ancien directeur général de l’Armement au début des années 1990. Une heureuse initiative : quelques années plus tard, les Américains mèneront la vie dure à la France pour s’être opposée à la seconde guerre en Irak.

Suite à ces premières discussions, la DAM va finir par acheter un premier supercalculateur Bull en 2005. Il y a tout juste vingt ans. D’autres supercalculateurs suivront. En fait, la DAM en achète tous les cinq ans environ. C’est en fait une véritable collaboration entre la DAM et les industriels, tant Atos que les groupes qui fournissent les puces et microprocesseurs tels que STMicroelectronics ou Intel. Dans ce cadre, les ingénieurs du CEA au sein du LETI (Laboratoire d'électronique des technologies de l'information) situé à Grenoble, procèdent à la validation (de confiance) des composants produits par des fabricants qui sont loin d’être tous français. Pour optimiser les machines aux besoins de la DAM et à d’autres activités du ministère de la Défense, tout est personnalisé et adapté : architecture de la machine, types de mémoire, structure des composants, logiciels…

Ces machines particulièrement adaptées aux calculs de mécanique des fluides peuvent ensuite être commercialisées auprès d’autres secteurs, comme celui de la météorologie. C’est ainsi qu’Atos a pu vendre un supercalculateur à l’agence allemande de météo après avoir travaillé sur la conception d’une machine avec la DAM. Cette profonde collaboration et cet investissement de long terme expliquent pourquoi les fonctionnaires si dévoués de la DAM sont juste furieux de la situation d’Atos et du comportement de l’État dans ce dossier.

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Gros client, l’État n’a jamais été actionnaire d’Atos

Car si l’État n’avait pas investi initialement dans ces supercalculateurs, rien de tout cela n’aurait pu être possible. Mais pour autant, jamais l’État n’a pensé pouvoir investir dans Atos en actions pour avoir son mot à dire.

C’est également cette impasse — cet impensé néolibéral (profits pour le privé, et les pertes pour les contribuables), qui se retrouve au cœur du scandale Atos. Encore une fois, l’État a préféré dépenser sans compter et sans avoir son mot à dire sur la bonne marche d’une entreprise qui avait pourtant en son sein une activité plus que stratégique, vitale pour la sécurité nationale. « Si l’État n’avait pas investi en amont, on aurait rien. Mais normalement, l’État aurait dû prendre des parts dans l’entreprise », constate aujourd’hui un bon connaisseur du dossier.

Si l’État n’a jamais été actionnaire d’Atos, il en a été l’un de ses très gros clients (supercalculateurs, contrats informatiques de long terme pour ses administrations), et a également aidé ce groupe (essentiellement de services) pour ses implantations industrielles en France. Lors de sa récente audition au Sénat le 22 avril, le nouveau PDG d’Atos, Philippe Salle, un financier qui « a une bonne réputation chez les hedge funds », selon une initiée de la place de Paris, a d’ailleurs dû s’expliquer sur l’utilisation de l’argent public reçu ces dernières années par son entreprise dans le cadre d’une commission d’enquête sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises créée à l’initiative du groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky (La vidéo de l’audition dans sa totalité est disponible ici).

Le groupe Atos a ainsi reçu 59 millions d’euros d’aides publiques en 2023, et il a encore bénéficié au printemps 2024 d’un prêt de l’État de 50 millions d’euros, ce qui ne l’a pas empêché de créer à l’automne, comme l’avait révélé le magazine Capital, une holding fiscale aux Pays-Bas ! « Permettez moi de vous dire mon étonnement, pour ne pas dire mon agacement » de voir Atos demander le soutien de l’État tout en s’engageant dans « un process d’optimisation fiscale », a dénoncé le rapporteur de la commission, le sénateur communiste Fabien Gay, par ailleurs patron de L’Humanité :

Lors de cette audition, Philippe Salle, qui dit comprendre que l’État peut lui demander des comptes après avoir soutenu son groupe, n’a pas manqué de souligner qu’Atos avait reçu des aides publiques principalement en raison de ses activités industrielles dans les supercalculateurs. Étrange exercice où l’on voit un PDG chanter les louanges d’une activité – cruciale pour la souveraineté de la France, rappelle-t-il au passage – qu’il est justement en train de vendre… à l’État.

Philippe Salle a l’habitude de faire dans la méthode Coué. Dans une récente interview Échos (« Atos reviendra au CAC 40 »), le PDG n’a pas peur d’annoncer vouloir procéder d’ici 3 ans à de nouvelles acquisitions entre 500 millions et 1 milliard d’euros ! Le groupe est pourtant à deux doigts de l’écroulement. En 2024, les pertes de contrats se sont multipliées et le groupe a vendu au français Alten son activité Worldgrid, les contrôles commande des centrales nucléaires, pour 270 millions d’euros.

Résultat, le groupe est passé de 110 000 salariés à un peu moins de 75 000 salariés, et pourrait descendre dès l’an prochain à 60 000. Dans ce contexte, le nouveau plan de la direction dévoilé il y a un mois – et qui prévoit à horizon 2028 un chiffre d’affaires entre 9 et 10 milliards d’euros avec une marge opérationnelle d’environ 10 %… – n’a guère convaincu les marchés. Et pour cause : en 2024, la marge opérationnelle d’Atos était tombée à 2,1 % et le groupe a commencé l’année avec une décroissance de 16 % sur le premier trimestre.

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Chotard passe du CIRI à Rothschild

En réalité, le plan actuellement en cours – prise de contrôle de l’entreprise par ses créanciers, vente à la découpe d’activités, vente des supercalculateurs à l’État – a été imaginé dans les couloirs de Bercy sous la houlette du CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle) et de son ancien secrétaire général Pierre-Olivier Chotard qui s’en félicitait dans une récente interview : « Le sauvetage d’Atos nous a occupés tout au long de l’année. C’était un dossier majeur, non seulement du fait de l’impact sur plusieurs dizaines de milliers d’emplois à travers le monde, mais aussi en raison de l’importance stratégique de certaines de ses activités (…) Si la reprise du groupe par ses créanciers n’est pas la solution optimale, elle a tout de même permis d’assainir le bilan de la société (…) La principale satisfaction qui en ressort est que l’État est parvenu à racheter les activités de supercalculateur, un enjeu clé de défense nationale et plus largement de notre souveraineté numérique. C’est une action inédite, puisque, avec le dossier Atos, c’est la première fois qu’une entreprise qui sollicite l’aide du Ciri voit un pan de son activité racheté par l’État ».

Ce qui est moins inédit, c’est le pantouflage de ce haut fonctionnaire dans le privé. Fin mars, Chotard a quitté le CIRI pour devenir banquier d’affaires chez… Rothschild, toujours conseil d’Atos. Officiellement, sa fonction de banquier est centrée sur les fusions et acquisitions, et toute activité de « restructuring » est écartée de son champ de compétence, mais cela n’empêche pas Les Échos de souligner dans un article que « la banque d’affaires renforce son expertise en matière de restructuration d’entreprises », en s’adjoignant « les services du secrétaire général du Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI) ».

Ce n’est pas le seul va-et-vient entre le public et le privé qui interroge. En début d’année, Charles Clément-Fromentel a été nommé conseiller entreprises à Matignon : après un passage à l'Élysée, ce dernier était précédemment un ancien du cabinet BTSG, dont le fondateur Marc Sénéchal, administrateur judiciaire star de la place de Paris, a conseillé Atos lors de son plan de scission en 2023.

René Proglio entendu comme témoin par la justice

Cette année-là, on avait vu le milliardaire Daniel Kretinsky proposer à Atos de racheter sa branche Tech Foundations comme je l’avais dévoilé au coeur de l’été (à lire également : Atos / Eviden : les doutes de la place de Paris).

Suite à cette bagarre, plusieurs plaintes avaient été déposées par des actionnaires et des fonds auprès du PNF pour dénoncer la communication trompeuse et l’inexactitude des comptes du groupe, mais aussi pour corruption active et passive, après avoir découvert les bonus promis par Daniel Kretinsky aux dirigeants chargés de négocier avec lui la vente d’une partie d’Atos. Alertée par des actionnaires sur la communication « trompeuse d’Atos » depuis août 2023, l’Autorité des marchés financiers (AMF) n’avait alors jamais émis la moindre réserve.

Jusqu’à présent, le PNF s’était fait très discret sur dossier Atos, au point que certains interlocuteurs se demandaient si une enquête avait été finalement engagée. C’est le cas. Ainsi, l’ancien président du comité d’audit du groupe, René Proglio, qui s’était fortement opposé au plan de scission, a été entendu comme témoin par les gendarmes le lundi 26 mai, soit près de deux ans après les faits.

En 2024, l’homme avait été déjà auditionné durant plusieurs heures par l’AMF, sans qu’ensuite l’institution de contrôle des marchés financiers n’exprime la moindre critique à l’égard d’Atos. Dans ce contexte, on peut se demander si la justice de son côté ira vraiment très loin pour pointer les responsabilités des uns et des autres et les collusions dans ce dossier emblématique de la place de Paris.

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À relire :

« Qui veut la peau du groupe ? » : Atos, une liquidation qui ne dit pas son nom, Marianne, 30 janvier 2025.

Le géant informatique Atos bientôt liquidé aux frais de la princesse ? Marianne, 25 mai 2024.

Atos : la fuite en avant de Meunier et le bal des prédateurs, The Big Picture, 26 septembre 2023.

Atos / Eviden, les doutes de « la place de Paris », The Big Picture, 2 août 2023.

Rien ne va plus chez Atos : vers un démantèlement ? The Big Picture, 31 juillet 2023.

Le fiasco du projet de découpage d’Atos, The Big Picture, 15 avril 2023.

À écouter :

Atos, comment échouer dans un domaine à succès, France Culture, 7 mai 2023.

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