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15.10.2026 à 08:53

Listeners : dis-moi ce que tu écoutes

Framasoft

David nous a envoyé un communiqué de presse qui nous a interpellé⋅e⋅s. Listeners est un projet photographique conceptualisé par David Décamps ayant pour objectif de permettre la découverte de musique à travers celles et ceux qui l’écoute, et se libérer … Lire la suite­­
Texte intégral (4687 mots)
David nous a envoyé un communiqué de presse qui nous a interpellé⋅e⋅s.
Listeners est un projet photographique conceptualisé par David Décamps ayant pour objectif de permettre la découverte de musique à travers celles et ceux qui l’écoute, et se libérer des recommandations algorithmiques. L’artiste aborde et interroge des passants du quotidien sur la musique qu’ils écoutent. S’ensuit alors la prise du portrait photographique. Le montage final se compose du portrait de la personne, du nom de(s) l’artiste(s), du titre interprété et de sa durée.
Nous avons eu envie d’en savoir plus.

Framasoft : David, ton projet Listeners mêle image et musique, puisque tu demandes aux personnes que tu croises de te dire ce qu’elles écoutent avant de les photographier. Ça t’est venu comment ? 

Ce monsieur écoutait Buldozer de Trampa. Avec des écouteurs filaires.

David : Il faut remonter assez loin en vérité. Car c’est mon grand frère qui, durant une courte période, prenait des gens en photo écoutant de la musique. Je pense qu’inconsciemment cela m’est toujours resté en tête. J’ai également et parallèlement toujours été curieux de connaître ce que les personnes, que je croisais dans la rue ou les transports en commun, pouvaient bien écouter. Je me suis aussi demandé comment faire en sorte que d’autres personnes partageant ma curiosité puissent découvrir cette musique « cachée ». Donc je dirais que l’origine même du projet prend sa source à la fois dans cet héritage fraternel et cette curiosité personnelle.

Combien de temps va durer le projet ? Vas-tu documenter l’évolution de l’écoute musicale des gens ? 
Je ne me fixe pas de limite de temps. Il faut savoir que je le reprends après une trêve de plusieurs années. Cela m’a permis de prendre du recul, de mieux assimiler ce que je souhaitais faire et de mettre à jour tout ça visuellement. J’espère être en mesure de faire en sorte que ce projet dure le plus longtemps possible. En ce qui concerne la documentation de l’évolution de l’écoute musicale, je pense que les portraits se suffiront à eux-même. J’ai réfléchi a un visuel (pour chaque portrait de « Listener ») qui intègre le nom de l’artiste/groupe, le titre mais aussi la durée de la chanson. On peut également voir comment la personne écoutait la musique : casque/écouteurs, filaire/non-filaire, puces intégrés directement dans le cerveau dans quelques années (là ce sera un défi pour moi de déceler ceux qui écoutent de la musique  !). Bref, tout ça pour dire qu’il y a ici assez de matière pour commencer à étudier l’évolution musicale au cours des années à venir.

Est-ce que tout le monde accepte de révéler sa musique ? Est-ce qu’il y a de la gêne à avouer qu’on écoute des comptines ou du Wagner dans la rue ? (ce sont des exemples, hein, on ne juge pas).

Cette dame écoutait Score Suite, par Marcelos Zarvos. Avec des écouteurs filaires.

Je dirais que 90 % du temps les gens acceptent de me révéler leur écoute et l’assument pleinement. Je prends évidemment le temps de leur expliquer ce que je souhaite faire, ce qui, je pense, facilite l’acceptation. 
D’ailleurs, comment réagissent tes sujets, en général ? Est-ce que vous avez une discussion après la photo, ou vous passez simplement votre chemin ? 
Ils sont pour la plupart curieux à l’égard de ma propre curiosité. À l’époque où je partageais le projet Listeners sur Instagram, beaucoup le suivaient quelques heures après la prise du portrait. C’est malheureusement moins le cas maintenant que je le partage sur Mastodon. Mais je reste surpris de voir que les gens ont l’envie de découvrir de la musique autrement.
Est-ce que tu retires de ce travail une sorte de lien, une ethnographie des earpods ? Ton travail me fait penser à celui d’Elliott Erwitt sur les gens et leurs chiens. Est-ce que tu comptes commenter tes portraits ? Ou au contraire tu souhaites laisser le public se faire son idée ? Tu envisages de proposer des expos interactives autour de ce concept, dis-nous en plus. 
Je ne retire pas de lien spécifique à ce travail. Je ne souhaite pas non plus commenter les portraits car ce n’est pas le but premier. L’objectif de Listeners est de se focaliser sur la découverte musicale à travers l’humain, et non l’inverse.
Pour ce qui est des autres formes que pourraient prendre le projet, j’ai deux idées en tête :
  • Une exposition interactive dans laquelle les portraits musicaux, dont le titre de la chanson et son/ses interprète(s) est/sont flouté(s), sont accrochés au-dessus d’un dispositif permettant l’écoute de différentes chansons. Les spectateur.ices doivent alors deviner le titre correspondant à celui que la personne écoutait lors de la prise du portrait.
  • Une application mobile proposant à l’utilisateur.ice d’écouter un extrait du morceau lié au portrait musical, puis être redirigé.e vers la plateforme musicale de son choix pour écouter l’entièreté du morceau.
Tu es membre de PersonalData.IO, une association d’intérêt public pour la défense des droits de protection des données personnelles. Peux-tu nous en dire plus sur le lien entre ton projet Listeners et ton travail au sein de l’association ?
Comme je l’explique dans la bio de présentation de Listeners sur Mastodon, l’objectif est de permettre de sortir de l’enclos de recommandations algorithmiques proposé par les plateformes du numérique (qu’il s’agisse de Spotify, Deezer, YouTube…). C’est ici que le lien entre le travail de sensibilisation – entre autres – que nous faisons chez PersonalData.IO et le projet s’établit : tout comme les plateformes de réseaux sociaux (TikTok, Instagram, Facebook…), il ne faut pas oublier que les plateformes musicales prospèrent grâce au marché de l’économie de la donnée et de l’attention. Pour qu’elles soient rentables financièrement (au-delà du service d’abonnement payant qu’elles proposent), leurs collectes de données personnelles est indispensable. Elles s’appuient alors sur le principe de recommandations algorithmiques (d’artistes, de chansons, de playlists) basés sur le profil de goûts de l’utilisateur.ice. Ce profil, qui est nourrit des données personnelles issues du traçage de l’historique d’écoute ou de recherches internet (cookies), permet aux plateformes d’être en mesure de répondre parfaitement aux attentes de l’utilisateur.ice qui, de ce fait, voit son attention captée (principe de l’économie de l’attention) et donc captive d’une bulle cognitive.
Cette « cellule de suggestions dorée » peut sembler évidemment confortable et rassurante, mais elle empêche surtout l’utilisateur.ice toute forme d’errance véritable au sein de l’immense prairie mélodieuse qui compose ces plateformes. 
C’est donc en ouvrant le champ de la découverte que Listeners permet de remettre la musique et l’humain au centre du processus de partage. D’où l’utilisation du jeu de mot « no algo, just rhythm  ».

Ce monsieur écoutait Smells Like Teen Spirit, de Nirvana. Avec des écouteurs filaires.

Est-ce qu’il t’arrive de photographier des gens à leur insu ? Comment tu gères la question du droit à l’image ? Si je te demande ça, c’est qu’on sent un certain flou sur cette question des droits. Tu indiques sur ton site que ton projet est protégé à l’INPI, tes conditions générales mentionnent le classique droit d’auteur « standard ». Et tu nous présentes le projet, à nous, qui nous définissons comme « libristes ». As-tu songé à mettre tes œuvres sous licence libre ? Est-ce que c’est une réflexion que tu mûris ?

Dans ma pratique en tant que photographe de rue (hors Listeners), je photographie les gens majoritairement à leur insu afin de ne pas perdre le naturel et la spontanéité de l’action. La question du droit à l’image n’entre pas ici véritablement en jeu car je prends ces photographies dans l’espace public. Ajouté à cela que le fait de ne pas demander l’accord aux personnes que je photographie est une condition quasiment sine qua non à mon activité. Car c’est de cette spontanéité et liberté que dépend ma pratique artistique ! Il faut aussi souligner que mon credo est de révéler la poésie du quotidien. Je travaille donc avec un œil bien différent de celui d’un photographe tel que Bruce Gilden, par exemple, dont j’apprécie le travail par ailleurs.
Pour ce qui est de la protection de Listeners auprès de l’INPI, j’ai fait cela car je ne voulais pas qu‘il soit récupéré à des fins commerciales. Mais je suis justement en train de réfléchir à la meilleure manière de mettre ce projet sous licence adaptée afin de remédier à ce problème de potentielle commercialisation.
J’ai découvert qu’en plus de ta casquette de photographe, tu es également illustrateur sous le pseudonyme de Deydai et tu te caches derrière le groupe de musique Brandy Milk Punch (on est encore tombé sur un hyperactif). Peux-tu nous en dire plus ?
J’ai commencé l’illustration a peu près en même temps que la photographie (en 2013). C’est un medium qui me permet d’avoir une grande liberté, encore plus grande que la photographie. J’aime bien me présenter en tant qu’illustrateur de propos « connu pour ne pas l’être ». Mes illustrations sont en général assez légères, bien que de plus en plus orientées vers la mise en lumière de problèmes sociétaux, notamment du numérique (on y revient toujours !). Pochette de l'album Kind Regards de Berandy Milk Punch
En ce qui concerne Brandy Milk Punch, j’ai commencé à trifouiller un logiciel avec lequel je me suis au début juste amusé. J’ai ensuite poussé l’idée jusqu’au bout en créant plusieurs morceaux, le nom d’un groupe, la pochette d’un album, etc. Il est possible de suivre le groupe sur Mastodon également et d’écouter l’album sur Funkwhale.
Comment les gens peuvent-ils soutenir le projet Listeners  ?
En le partageant au maximum que ce soit sur Internet ou par le biais du bouche-à-oreille. Le « problème » de ce projet est qu’il nage à contre-courant du système dans lequel il évolue. Listeners veut remettre l’humain au centre du partage, et Listeners a besoin du partage…de l’humain ! Alors si vous lisez cet entretien, merci par avance d‘en parler (ainsi que de mes autres projets, d’ailleurs) à vos proches, collègues… Si cela peut les amener à quitter X et à se créer un compte Mastodon, ou à engendrer une discussion sur l’importance des données personnelles dans la société, alors tout le monde en sortira gagnant.
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12.10.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 12 octobre 2026

Khrys

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  • Israel demolishes properties of Palestinian who saved 30 Israelis on 7 October (middleeasteye.net)

    Yousef Zyadna was praised for rescuing Israelis during the 7 October attacks. Three years later, authorities have demolished properties belonging to him and his family

  • Bardella, l’antisémitisme et Israël (politis.fr)

    En soutenant le président du RN, un ministre israélien nous dit surtout quelle est la nature idéologique du gouvernement Netanyahou. Israël met aujourd’hui en danger les juifs du monde entier. Raison de plus pour ne pas identifier l’antisionisme, critique de la politique coloniale d’Israël, à un antisémitisme, et ne pas sommer les juifs de France à prendre position, dans un sens ou dans l’autre, dans le conflit israélo-palestinien.

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05.10.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 5 octobre 2026

Khrys

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  • MediaManif (mediamanif.org)

    MediaManif est un média citoyen, une information cartographique des manifestations et grève en temps-réel. Chacun·e peut y signaler les événements dans sa ville : manifestant·es (peu ou très nombreux·ses), dangers divers à éviter (incendies, violence…), présence de lacrymogène ou autres gaz, grève et manifestations Cette carte permettra ainsi à chacun·e de manifester en toute sécurité.

  • No AI list (noailist.org)

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  • The Cable that Changed the World : How Instant Global Communication Began in 1858 (openculture.com)
  • Avec les manutentionnaires de robotaxis (danslesalgorithmes.net)
  • LLM Policies : Progress At All Costs (diegoe.be)

    Since LLMs present themselves as neutral, and dispassionate, opposition to their output becomes opposition to objective progress : bug fixes, security hypotheticals, features. Progress is whatever the LLM, under my own careful eyes, says it is. Interactions with others become formalities, since the LLM is simply boosting my own, already expert and close to infallible, output. Right ? Unfortunately this “expert slop”, where expert is a self-perceived title, carries a corporate framing that damages interactions. Others become, at best, fungible coworkers, and, at worst, annoying speed bumps in the race to 100 % completion of any software interest the expert has. No more mentoring, debating, flame wars. “Progress” is the only goal. The line must go up.

  • Certification des minerais dans la région des Grands Lacs : remède ou placebo ? (theconversation.com)

    Au début du XXIᵉ siècle, le problème des « minerais de conflit » a progressivement remplacé celui des « diamants de conflit ». Ces deux notions soulignent le lien existant entre l’exploitation des ressources minières et le financement des guerres.

  • Bayer, Syngenta : ces agro-industriels qui fabriquent pesticides et anticancéreux (basta.media)

    Syngenta, Bayer Monsanto, BASF … De nombreuses entreprises agro-industrielles fabriquent et commercialisent à la fois des pesticides, comme le glyphosate ou des PFAS, et des traitement anticancéreux.

  • Contraception : de la libération à la défiance, comment la pilule a cessé d’être une évidence (rfi.fr)

    Longtemps symbole de libération puis passage presque obligé de la vie contraceptive, la pilule n’est désormais plus la première méthode utilisée en France. Son recul, nourri par des alertes sanitaires, raconte aussi un nouveau rapport à la contraception.

  • Abandoned, dismissed and gaslighted : there is no excuse for the way ME [myalgic encephalomyelitis, or chronic fatigue syndrome] sufferers have been betrayed (theguardian.com)
  • Lycéen·nes mobilisé·es : ce qu’iels disent, ce qu’on leur répond (cafepedagogique.net)

    Depuis plusieurs jours, les lycéennes et lycéens se mobilisent et bloquent des établissements aux quatre coins de la France. Leurs revendications sont simples : de bonnes conditions pour apprendre. Face à eux, la réponse est avant tout sécuritaire. Et si on commençait par les écouter ?

  • Ce que la Violence dispense d’entendre (blogs.mediapart.fr)

    Face à des lycéen·nes qui demandent des professeur·es, le pouvoir n’a trouvé qu’un coupable, LFI, et qu’un mot, la Violence. Ce mot ne décrit rien. Il sert à ne pas écouter pour ne pas avoir à répondre.

  • Le gouvernement à l’école de la rue (monde-diplomatique.fr)

    En 1986, les cortèges étudiants et lycéens avaient contraint le gouvernement de Jacques Chirac à retirer le projet Devaquet. En 2006, les mobilisations de la jeunesse forçaient l’exécutif à abandonner le contrat première embauche. Quelle mesure répondrait aujourd’hui aux revendications lycéennes ? Recruter les professeur·es manquant·es laisserait entière la question de la sélection. Supprimer Parcoursup ne fournirait pas les moyens d’accueillir les étudiant·es. Rénover les établissements n’abolirait pas l’angoisse d’un futur obscurci par l’IA et le climat. Le mouvement lycéen pointe au fond l’inconséquence générale des politiques menées depuis des décennies : gérer l’instant ; mépriser l’avenir.

  • Mais qu’est-ce qu’on attend ? (humanite.fr)

    Ces jeunes sont pour l’immense majorité d’entre eux des mineur·es, c’est-à-dire des enfants, selon la Convention onusienne relative aux droits de l’enfant, ratifiée par la France en 1989. On fracasse des enfants en direct. On leur explose la bouche, on strangule leur voix, parce qu’on ne supporte pas les affreuses vérités surgies de leurs lèvres en sang : la France part en vrille, la République n’est plus que l’ombre d’elle-même, la misère est endémique, les inégalités sont telles qu’on se croirait de retour en pleine féodalité, l’égalité des chances est une foutaise, la méritocratie une sombre arnaque.

  • Reconstruire la puissance publique (politis.fr)

    Il faut mettre fin à la dégradation des services publics, en mettant fin à la chute du niveau de vie des fonctionnaires.

  • Appel aux juifs-ves de France : 2027, quelles places pour nous ? (humanite.fr)

    Inquiètes de la montée de l’extrême droite, de l’antisémitisme et l’islamophobie, des personnalités juives invitent à s’engager en faveur d’une gauche de rupture dans le cadre de la prochaine élection présidentielle.

  • Cornell (girlonthenet.com)

    Protecting women from rape doesn’t mean swooping in like Superman to wild applause and a sense of victory, it means starting a conversation that might leave you feeling like shit. It’s awkward as fuck calling out rape culture. It hurts, and it loses you friends. Saying ‘I don’t want to hang out with that man because he repeatedly makes jokes about sexual assault/treats women like they’re livestock/touches women without their consent’ is hard. Saying it to a crowd of other men who are all laughing along with his antics is even harder. There is no medal for doing it, in fact the ‘prize’ is often that you have to withdraw from spaces you’d otherwise enjoy hanging out in when you speak up and you’re told to stop being difficult. If you genuinely want to help, you have to become difficult. You know what’s easy ? Replying to a woman’s post to say ‘ugh I’m so ashamed of my gender’ ! Bragging to the nearest woman that you aren’t like those other men, then waiting for her to congratulate you. Far harder to start an awkward conversation. One-on-one or in the group chat with your guy friends. Somewhere there aren’t any women to show off to.

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02.10.2026 à 11:00

Upload² : le solarpunk pour toutes et tous

Framasoft

Poursuivant le travail entrepris depuis plusieurs années au sein des ateliers solarpunk, Framasoft s’associe une nouvelle fois à l’Université de Technologie de Compiègne, Sorbonne Universités et le chaton Picasoft pour une session en distanciel : upload². Proposé comme une formation à … Lire la suite­­
Texte intégral (939 mots)

Poursuivant le travail entrepris depuis plusieurs années au sein des ateliers solarpunk, Framasoft s’associe une nouvelle fois à l’Université de Technologie de Compiègne, Sorbonne Universités et le chaton Picasoft pour une session en distanciel : upload².

Proposé comme une formation à distance transposant ce qui se fait en présentiel, l’idée est de tenter un essaimage, d’inviter de nouvelles personnes à s’aventurer en territoire solarpunk et, pourquoi pas, de devenir à l’avenir animateurices d’ateliers. Les activités s’échelonneront entre le 19 octobre et le 11 décembre, avec un emploi du temps découpé en quatre modules de deux semaines chacun, avec un livrable attendu à chaque étape. Un volume de travail d’environ quatre heures par semaine est à prévoir pour les participant·es.

Le contenu, intégralement sous licence libre, comme les productions proposées sur punkardie.fr est réutilisable, appropriable, modifiable, compostable…

Nous vous proposons également le temps de cet atelier de vous passer de ces outils problématiques que sont les plateformes et outils liés au capitalisme de surveillance. L’occasion d’expérimenter ce que peut être un travail en commun, à distance, avec des outils techno-critiques. Profiter de ce temps sans enjeu autre que celui de faire, échanger et apprendre ensemble pour préfigurer ce que pourrait être un monde solarpunk.

 

"Ancom or Ansyndie Solarpunk flag" by @Starwall@radical.town is licensed under CC BY-SA 4.0.

La définition du solarpunk que nous proposons repose sur trois axes :

  • Le solarpunk est contestataire et solaire, c’est son point de départ, il vise explicitement à prendre le contre-pied de la dominante contemporaine focalisée sur la société de consommation pour proposer dans le même mouvement un futur où les humains ont réussi à mieux coexister entre eux et avec les non-humains.
  • Le solarpunk est technocritique, la technique y occupe une place fondamentale, mais sans technophilie idéalisant le progrès ni technophobie rejetant la constitutivité technique de l’humain.
  • Le solarpunk est réaliste, son objectif est de développer des imaginaires qui peuvent correspondre à des mises en action à court terme.

 

Un derrick rouillé recouvert de plantes, chaampignon, mousse et lichens, avec une personne assise sur une de ses poutres, au milieu d’une végétation luxuriante.

I long for the day fossil fuels are nothing but a painful memory we can heal from.
I long for the day fungus eats steel, vines entrapping the derricks ~.
At rest, CC BY SA Honora (https://storyseedlibrary.org/art/honora/at-rest/)

 

Détails du déroulé proposé : https://librecours.net/courses/upload2/

Inscription par courriel uniquement (42 places ouvertes, pas de frais d’inscription ou de participation) : upload2@punkardie.fr

Crédits de l’image de fond : https://storyseedlibrary.org/art/mirko-zamora/kooch-bridges/ · Kóoch Bridges, 2026, CC BY SA Mirko E. Zamora

Hébergement du librecours par la société coopérative Kelis.

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28.09.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 28 septembre 2026

Khrys

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RIP

  • Marina Vlady, actrice, chanteuse et écrivaine française, est décédée à 88 ans (france24.com)

    L’actrice, écrivaine et chanteuse française Marina Vlady, prix d’interprétation au Festival de Cannes en 1963, est décédée jeudi à l’âge de 88 ans, a annoncé sa famille. L’égérie du cinéma français qui a joué dans plus de 80 films et publié une dizaine de livres était également connue pour son militantisme, notamment pour son engagement en faveur de l’avortement.

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Les autres lectures de la semaine

  • Gaslight politique (politis.fr)

    Le gaslighting, manipulation d’un individu par un autre, se retrouve aussi à l’échelle nationale via une déconstruction du langage, qui rend acceptables la violence, la misère et la répression. En l’espace d’un été, une loi pour « la présomption d’usage légitime des armes pour les forces de l’ordre » a été adoptée à la majorité à l’Assemblée nationale, elle sera examinée au Sénat en octobre. Cette loi avait initialement été proposée par Jean-Marie Le Pen. Sa fille, reconnue coupable de détournement de fonds publics, se présente à la présidentielle et entame une campagne sous bracelet électronique.

  • I asked Meta’s Muse for its filesystem and it sent me 6.8 GB (mouse.dev)
  • How We Learned to Stop Worrying and Love Campus Surveillance (fnl.mit.edu)

    we are writing to let the community know about our new arts initiative : The Initiative to Beautify the AI-capable Surveillance Benevolently Installed by our Administrator Overseers and the MIT Corporation In Collaboration with Big Brother Tech Companies. For a handy acronym, you can refer to our project as the IBAISBIAOMITCORPICBBTC initiative. The goal of the IBAISBIAOMITCORPICBBTC initiative is to beautify every single AI-capable camera on our campus as an indicator of our support and love for the campus surveillance now bestowed upon us from up high.

  • Sex, AI, and the Apocalypse (iankduncan.com)

    How a community devoted to thinking clearly incubated salvation stories, abusive experiments, race science, and an affection for autocracy, and why that history matters now that its alumni are asking for the public trust on AI.

  • What happened to the Snowden archive (libroot.org)
  • Contrary to some reports, you don’t have two brains (arstechnica.com)
  • Catherine Ringer : féminisme punk à toute épreuve (lesnouvellesnews.fr)
  • Créer du vin sans alcool commence dès la plantation d’une vigne (theconversation.com)

    On ne transforme pas n’importe quel vin en bon vin sans alcool. La qualité de ces vins ne se décrète pas a posteriori, mais aux premières étapes de la viticulture. Le choix du cépage, de la région de production, dont le climat a une forte influence, et les méthodes de vinification importent beaucoup.

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21.09.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 21 septembre 2026

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17.09.2026 à 08:49

reseauCulture.fr : le monde de la culture s’organise sur le fediverse

Framasoft

ReseauCulture.fr est une instance Mastodon initiée par des acteurs français du monde des arts et de la culture qui s’engagent à partager des informations culturelles de façon plus indépendante et plus éthique. Sur Framablog nous avons souhaité interviewer Maxime Guedj, … Lire la suite­­
Texte intégral (5989 mots)

ReseauCulture.fr est une instance Mastodon initiée par des acteurs français du monde des arts et de la culture qui s’engagent à partager des informations culturelles de façon plus indépendante et plus éthique. Sur Framablog nous avons souhaité interviewer Maxime Guedj, qui accompagne le projet, pour en savoir plus sur la genèse de cette initiative et sur les enjeux liés à l’utilisation de Mastodon et du fediverse par les institutions culturelles.

Framasoft (ft. Pyg) – Bonjour Maxime, pour commencer, peux-tu te présenter ?

M.G. – Bonjour Pierre-Yves, merci pour cette invitation et un grand bonjour à toute la communauté Framasoft ! Je m’appelle Maxime Guedj et je dirige Pcfh Studio qui s’adresse à des organisations éclairées sur les enjeux contemporains et les accompagne pour concevoir, améliorer et faire grandir des solutions numériques à dimensions éthique, conviviale et émancipatrice.

C’est, à mon échelle, une façon de répondre à une question qui m’anime : « Que peut-on fabriquer aujourd’hui qui puisse être éventuellement ressource pour ceux et celles qui viennent ? ». Elle est issue d’un ouvrage de Isabelle Stengers, intitulé Résister au désastre.

Mon engagement a pris racine lors de l’écriture du livre Déclic aux côtés de la journaliste Anne-Sophie Jacques. Publié début 2020 par Les Arènes, nous nous attachions à y décortiquer les raisons de l’hégémonie des Gafam et les risques concrets que cela faisait peser sur nos démocraties, puis nous nous penchions sur les solutions pour y répondre, notamment en mettant en avant celles et ceux engagé·e·s depuis des décennies à faire advenir des outils numériques véritablement émancipateurs. Il y était question de Framasoft bien évidemment !

Pour revenir à Pcfh Studio, les problématiques auxquelles je réponds vont de la conception d’outils et plateformes, à de l’animation de communauté en ligne, de l’organisation de campagne de financement participatif, en passant par de l’accompagnement stratégique. J’ai la chance d’œuvrer auprès d’organisations de toutes tailles, du collectif associatif tel que IndieHosters, auquel j’ai contribué de 2020 à 2023, à plus récemment des acteurs institutionnels tels que l’ONDA – Office national de diffusion artistique, l’Atelier de Paris CDCN ou encore le service du numérique du Ministère de la Culture avec l’instance Mastodon reseauCulture.fr.

Framasoft – Peux-tu nous présenter rapidement reseauCulture.fr ?

M.G. – reseauCulture.fr est une instance Mastodon initiée par des acteurs français publics et privés du monde des arts et de la culture qui s’engagent à partager des informations culturelles de façon plus indépendante et plus éthique.

Captures d’écran de reseauCulture.fr sur mobile, tablette et ordinateur. L’interface a légèrement changé depuis. Avant la mise à jour 4.6 de Mastodon nous utilisions le merveilleux thème Tangerine fait par Nileane.

 

👉 Pause pour celles et ceux qui ne sauraient pas ce qu’est Mastodon

Mastodon est un réseau social dont l’expérience s’apparente à celle de X (un fil avec des publications courtes comportant du texte, des liens, des médias…) mais qui diffère fortement en termes de communautés et de fonctionnement, et donc de contenus. Il est opéré directement par une partie de ses usager·e·s de telle manière qu’il n’y a ni publicité, ni exploitation de vos données, ni algorithme qui trie votre fil pour abuser de votre attention. Les contenus sont modérés au sein de chaque communauté qui compose le réseau, ce qui contribue à limiter efficacement les situations de harcèlement en ligne et de prolifération de fakes news et slop IA. Et donc ce qu’on appelle une instance constitue en quelque sorte un « bout » de ce réseau.

Mastodon existe depuis près de 10 ans et ne cesse de croître avec près d’un million de personnes actives le mois dernier (sur 8,6 millions d’inscriptions) réparties sur quelques 8700 instances environ (voir ici). Plus largement, Mastodon est interconnecté avec d’autres réseaux qui proposent diverses expériences de partage en ligne (photos et stories sur Pixelfed, vidéos sur Peertube, critiques de livres sur Bookwyrm, évènements sur Mobilizon, etc.) formant ainsi ce qu’on appelle le fediverse (14 millions d’inscriptions réparties sur 42000 instances environ).

Pour aller plus loin et comprendre comment tout cela est possible, je suggère cette excellente vidéo de Elena Rossini et le guide introductif Bienvenue dans le Fédivers par Timothée Goguely et Dobody.

ReseauCulture.fr est une initiative du service du numérique du ministère de la Culture, porté par Myriam Fleuret, déléguée au Numérique Responsable du ministère de la Culture.

On retrouve parmi le cercle qui a monté cette instance le Muséum national d’Histoire naturelle, Paris Musées, le Palais de Tokyo, l’Odéon Théâtre de l’Europe, le 104, l’ÉNSA Versailles, les Champs Libres, PassCulture, ou encore Rennes Ville et Métropole.

Logos des structures à l’origine de reseauCulture.fr

Cette instance dédiée, libre, ouverte et indépendante a été lancée dès juillet 2025. Pensée comme un « pas de côté numérique », elle permet aux institutions culturelles de partager contenus, actualités, réflexions et dialogues dans un environnement respectueux et non intrusif.

Le projet vise à créer un espace convivial, bienveillant et indépendant, où la culture peut s’exprimer hors des logiques de viralité et de captation de l’attention. Les initiateurs souhaitent reprendre la main sur leurs communications et leurs liens avec les publics, tout en testant collectivement de nouveaux usages.

Chaque mois, ses membres se retrouvent en ligne lors d’une assemblée ouverte pour s’entraider, partager leur retour d’expérience et prendre soin du projet.

Les inscriptions sont ouvertes à toutes les structures culturelles désireuses d’explorer une voie plus éthique pour leur présence en ligne.

Framasoft – Pourquoi avoir créé reseauCulture.fr ?

M.G. – Sur fond de seconde investiture de Donald Trump aux États-Unis, du duo électrique Trump-Musk, et du soutien affiché de Mark Zuckerberg (Meta), Jeff Bezos (Amazon), Sundar Pichai (Google), Tim Cook (Apple) et d’autres patrons de la Silicon Valley à leur nouveau président (source) nombreux·se·s sont celles et ceux qui s’interrogent et un véritable mouvement d’exode, porté par le hashtag #helloquittex, s’engage pour quitter X.

À partir de janvier 2025, la problématique de réseaux sociaux s’enflamme dans le débat public : quitter ou rester sur X ?

Je pense par exemple à Ouest France, Le Monde et Libération du côté des médias. Du côté des politiques, nombreux·se·s tirent également la sonnette d’alarme et quittent collectivement X. Même chose du côté du monde associatif avec Emmaüs France qui porte une tribune signée par 86 associations et syndicats. Idem du côté des institutions muséales avec Paris Musées, le Centre Pompidou, le Muséum national d’histoire naturelle et d’autres qui décident d’arrêter de publier ; ou encore du côté des collectivités territoriales avec Paris, Lyon, Poitiers, Toulouse… (voir ici).

Bref, quitter X devient une évidence pour de nombreuses raisons probablement bien connues des lecteur·ice·s de ce blog et plus largement encore tant le sujet a fait (et continue de faire) débat. Quelques indices : désinformation, modération des contenus en berne, discours haineux et abusifs en hausse, ingérence…

Les interrogations montent aussi du côté de celles et ceux qui sont actif⋅ve·s sur les plateformes de Meta que sont Facebook et Instagram. Aux questions d’impact écologique du numérique et de lutte contre la désinformation, s’ajoute celle de la « souveraineté numérique ».

Les organisations qui s’appuient sur ces plateformes pour être en lien avec leur audience réalisent progressivement leur dépendance à une poignée d’entreprises opérées de l’autre côté de l’Atlantique : que se passerait-t-il si demain mon compte venait à être invisibilisé par leurs algorithmes voire supprimé arbitrairement ? Comment protéger ma communauté d’un raid de commentaires haineux ? Comment s’engager dans une démarche écoresponsable visant à publier moins de contenus vidéos ou à réduire mon rythme de publication pour préserver l’attention de mes abonné·e·s alors que l’algorithme qui m’est imposé par ces plateformes récompense précisément l’inverse ? etc.

En bref, les limites d’une présence en ligne réduite aux seuls réseaux sociaux dominants (X, Facebook, Instagram, Youtube, TikTok, etc), tous basés sur le même modèle centralisé d’exploitation des données suivant la logique du capitalisme de surveillance (cf. les travaux de Soshana Zuboff), se font sentir de plus en plus clairement.

Partant de ce constat, j’échange, au printemps 2025, avec Christine Debray, alors déléguée au Numérique Responsable au ministère de la Culture. Depuis 2021, elle y pilotait notamment la stratégie numérique responsable, qui a permis au ministère d’être la première administration à obtenir, dès 2024, le label « Numérique Responsable ». Les enjeux liés aux réseaux sociaux et à leurs alternatives plus éthiques relevaient alors directement des sujets couverts par sa mission.

C’est ainsi, sous l’impulsion de Christine, que se construit le Cercle d’exploration des réseaux sociaux indépendants, un programme d’accompagnement qui s’adresse à une douzaine de structures et se déroule sur 9 mois suivant trois cycles : 1) découvrir les atouts de ces autres réseaux sociaux, 2) faire exemple, 3) bifurquer ensemble.

Il me semblait particulièrement important que la proposition dépasse le cadre théorique d’une formation classique pour se muer en une invitation concrète à opérer un véritable pas de côté. Je souhaitais que les participant·e·s ne découvrent pas seulement les atouts de tel ou tel autre réseau social mais en fassent l’expérience, dans un cadre collectif et sur un temps suffisamment long à même d’accueillir les différents rythmes de chaque structure et d’offrir suffisamment de recul pour en tirer des conclusions informées.

C’est ainsi que l’idée d’organiser le programme autour de la création d’une instance Mastodon a émergé. Ça me semblait le plus adapté pour leur permettre de traverser une expérience collective et concrète : choisir le nom de l’instance, définir ses règles d’inscription et de modération, son mode d’hébergement (en France)…

Ça peut être assez vertigineux quand on y pense. Il faut bien réaliser que le travail principal d’un·e community manager c’est de s’adapter en permanence au diktat de Facebook, Instagram, Youtube, etc, dont les algorithmes ne cessent de changer et ce, sans aucune transparence. C’est ainsi que s’est construit ce métier depuis près d’une décennie. Et soudain, on vous propose non pas de créer un compte sur une énième plateforme mais de constituer votre propre bout de réseau social, de véritablement retrouver la main sur la relation que vous voulez construire avec votre communauté en ligne, d’être relié directement avec chacun·e de vos abonné·e·s, sans aucun intermédiaire. Voilà ce que cela veut dire que de rejoindre le réseau social décentralisé qu’est Mastodon, et plus largement le fediverse.

Framasoft – Il y a tout de même moins de monde sur Mastodon que sur Instagram ou Twitter/X. Cela n’a-t-il pas été un frein pour les structures de mettre de l’énergie pour être présentes sur un autre réseau social ?

M.G. – Certes, les équipes de communication de ces structures sont déjà très prises, voire sous tension, mais cela notamment aussi parce que les algorithmes d’Instagram, TikTok, etc. leur imposent de publier à un rythme toujours plus soutenu. À cela s’ajoute que la portée des publications (le ratio entre le nombre de personnes ayant « vu » une publication dans leur fil d’actu sur le nombre d’abonné·e·s au compte de la structure) ne cesse de diminuer. Sur Instagram par exemple, une entreprise spécialisée dans le marketing digital comme Hootsuite indique qu’une portée de 12 % est une bonne moyenne à atteindre en 2026. Concrètement, près de 88 % des abonné·e·s de votre compte ne sont en fait pas atteignables. Sans surprise, pour améliorer la visibilité d’une publication il faut alors passer par la case « sponsorisation » ce qui se traduit par des budgets de plus en plus significatifs. Une situation de plus en plus complexe à gérer à mesure que le secteur de la culture est par ailleurs fortement mis à l’épreuve sur le versant économique.

Outre cet aspect, les institutions culturelles constituent des remparts importants pour la liberté d’expression et des acteurs de vérité en ces temps de brouillage informationnel et de repli géopolitique. Ne compter que sur des plateformes américaines (Meta, Instagram, Youtube, Linkedin…) ou chinoise (Tiktok) n’est peut-être pas la meilleure voie pour répondre pleinement à ces enjeux.

Enfin, nombre de ces institutions ont une mission de service public qui implique une accessibilité à leurs ressources par le plus grand nombre. Or, les plateformes que sont Facebook, Instagram, X, etc. rendent de plus en plus difficile l’accès à leurs contenus aux personnes qui n’y ont pas de compte. De ce fait, concentrer sa communication sur ces plateformes revient à se couper d’une part significative du public qui a fait le choix de ne pas y être.

Un toot d’Aral Balkan qui montre bien ce problème. https://mastodon.ar.al/@aral/116209975369029795

Pour autant, quitter Instagram par exemple leur semble encore trop risqué.

Nous avons donc fait le choix d’explorer un autre réseau social avec l’espoir de rendre leur présence en ligne plus robuste et de gagner en indépendance progressivement. Ou encore de préparer l’avenir quand tout indique que le fonctionnement de Meta, TikTok & co. suit la logique de merdification, concept forgé par Cory Doctorow. Rejoindre le réseau Mastodon/Fediverse s’est avéré aussi valorisant auprès d’un public sensible à des pratiques numériques plus éthiques.

In fine, l’angle qui a été suivi — et que des réseaux tels Mastodon et le fediverse permettent véritablement d’envisager — c’est de se départir d’une logique d’exploitation qui vise sans cesse à capter l’attention d’une masse d’utilisateur·ice·s pour aller vers une démarche constructive, qui se concentre sur la question essentielle de la relation que les structures culturelles souhaitent entretenir avec leur public, aujourd’hui et demain.

Framasoft — Parlons maintenant du processus de création du projet : comment ReseauCulture.fr s’est-il mis en place ? Quelle a été la méthodologie ?

M.G. – C’est un programme d’exploration qui s’est déroulé sur 9 mois. Dès le premier jour, il a été clairement énoncé que les membres du cercle décideraient ensemble de prolonger ou composter l’expérience à l’issue de cette période. Après un temps de présentation aux réseaux sociaux indépendants et plus particulièrement du fediverse (Mastodon, Peertube, Pixelfed, etc) nous avons créé une instance Mastodon. Lors d’un atelier en présentiel, les participant·e·s ont été amené·e·s à imaginer son intitulé, à en proposer les règles de modération, à penser sa raison d’être, à définir son logo (ensuite réalisé par Thibault Daumain.

Logo conçu par Thibault Daumain

Puis est venu le moment de se lancer : chaque membre a préparé son profil, publié son post d’introduction et, au fil des ses publications, s’est constitué une ligne éditoriale.

Toot d’introduction du Museum d'Histoire Naturelle

Toot d’introduction du Museum d’Histoire Naturelle : https://reseauculture.fr/@LeMuseum/115134123278342366

Enfin, les membres ont fait connaître leur nouvelle présence sur reseauCulture.fr auprès de leur public, en postant à ce propos sur Instagram et Linkedin, ou encore en ajoutant le lien vers leur compte Mastodon sur leur site officiel et leur brochure.

Communication publique relative à l’ouverture du compte : https://reseauculture.fr/@cercle/116686804788225214

En parallèle, j’ai constitué un espace de documentation en ligne où l’on pouvait retrouver les comptes-rendus de chaque point d’étape et des fiches d’aide permettant aux participant·e·s de s’approprier Mastodon à leur rythme. Ce centre de documentation a été rendu public sur doc.reseauCulture.fr, j’espère qu’il pourra être utiles à d’autres !

reseauCulture.fr : la Doc

On peut également y retrouver les résultats de l’enquête « Mastodon/fediverse, la culture et vous » qui permet de mieux connaître les attentes de ces communautés.

Le programme était par ailleurs ponctué d’interventions de personnes ressources. J’en profite pour remercier très chaleureusement Renaud Chaput (directeur technique de Mastodon), Gaëtan Lefeuvre (responsable social media chez Mediapart, Mehdi Jacques (à la communication numérique de la Ville de Blois, présente sur Mastodon depuis 2020), Francesca Musiani (chercheuse au CNRS et directrice du Centre Internet et Société) et Elena Rossini (réalisatrice et documentariste) pour leur précieuse contribution.

Globalement, les retours de cette exploration se sont révélés très positifs, au-delà de mes attentes, pour être tout à fait franc. Les institutions ont été très bien accueillies par les communautés Mastodon/fediverse, avec beaucoup d’enthousiasme et de soutien.

reseauCulture.fr : retour d’expérience

Une présentation publique de ces retours s’est déroulée le 15 avril dernier au Ministère de la Culture. Je vous invite à consulter le replay pour découvrir dans le détail ce que cela a apporté aux différentes structures, avec notamment les témoignages du Palais de Tokyo, de l’Odéon Théâtre de l’Europe et du Muséum national d’Histoire naturelle.

Framasoft — Comment ça se passe au quotidien ? Qui paie l’hébergement ? Qui fait la maintenance ? Qui modère ?

M.G. – Le Ministère de la culture soutient financièrement le programme, ce qui inclut mon accompagnement mais également mon temps à modérer l’instance et l’hébergement/maintenance qui est confié à Bearstech.

Au-delà de la coordination du groupe, j’opère la modération des contenus, le suivi et l’accueil des nouvelles inscriptions.

Chaque structure a trouvé son rythme progressivement. Les équipes ont par ailleurs découvert qu’animer sa communauté sur le fediverse n’a rien à voir avec les autres réseaux sociaux dominants. En effet, comme toutes les publications atteignent les abonné·e·s dans leur fil d’actu, un rythme de publication moins intense tel qu’un post tous les 3-4 jours est déjà suffisant. Tout dépend évidemment de la ligne éditoriale de chaque structure et de la nature de ses publications.

Framasoft — À ton avis, ce processus pourrait-il être appliqué à d’autres champs thématiques, avec d’autres structures (par exemple : le sport, l’éducation, la santé, etc) ?

M.G. – Oui tout à fait ! Il y aurait probablement des petites adaptations à penser selon les contextes mais ça me semble parfaitement déclinable pour d’autres champs d’intérêt. Ce serait une grande joie d’accompagner d’autres groupes ou bien de transmettre mon approche à des personnes qui voudraient proposer la chose autour d’elles.

Framasoft — Si vous deviez refaire ou revoir quelque chose dans le processus de création, qu’est-ce que vous changeriez ?

M.G. – On a perdu quelques structures durant le programme parce qu’elles ne pouvaient pas y investir le temps nécessaire à ce que cela donne des résultats intéressants. Il était crucial que chacun·e se sente libre de pouvoir arrêter l’expérimentation à tout moment. Si on l’avait mieux anticipé, je pense qu’on aurait pu accueillir quelques membres supplémentaires au démarrage.

Framasoft — Avez-vous envisagé de faire un équivalent, par exemple pour l’hébergement de vidéos, à base de PeerTube par exemple (oui, la question est orientée et notre curiosité est assumée ! ;-) )

M.G. – C’est une idée ! Il se peut que l’exploration d’autres applications interconnectées au fediverse telles que Peertube puisse intéresser les membres de reseauCulture.fr.

Au-delà de reseauCulture.fr, si la question est la possibilité de monter un tel programme d’exploration autour de Peertube, cette première expérience pourrait servir de base. Il faudrait pouvoir en discuter avec des structures qui voient un intérêt à rendre disponibles leurs contenus vidéo ailleurs que sur Youtube, Vimeo & co.

Framasoft — Quels sont les objectifs que vous vous fixez pour les prochains mois et, soyons fous, les prochaines années ?

M.G. – À l’échelle de Pcfh Studio, mon objectif est d’accompagner reseauCulture.fr dans son évolution aussi longtemps que ses membres le jugeront utile, et de mener ce programme avec d’autres groupes qui le souhaiteraient pour contribuer plus encore à l’essor de Mastodon et du fediverse.

À l’échelle de reseauCulture.fr, l’initiative se fait connaître et de nouvelles structures rejoignent l’instance. Je pense par exemple au Musée d’Orsay, à la scène musicale Les Cuizines située à Chelles, au Théâtre National de Bretagne ou encore au Réseau Chainon qui représente un maillage de près de 400 structures réunies dans 11 fédérations régionales sur l’Hexagone.

Les objectifs vont probablement être discutées dans les prochaines assemblées ouvertes lors desquelles se réunissent chaque mois les membres. Actuellement, l’enjeu principal est d’accueillir de nouveaux membres. À plus long terme, je souhaite à cette instance de devenir véritablement un commun à l’image des structures culturelles qui le portent pour faire advenir un espace en ligne résolument fidèle à l’éthique qu’elles partagent.

Framasoft — Si d’autres structures veulent vous rejoindre, quels sont les critères de sélection, et comment procéder ?

M.G. – Il faut simplement être en accord avec les règles décrites sur reseauCulture.fr et si ça convient à votre structure faire une demande d’inscription en suivant cette fiche explicative. Les structures qui sont déjà présentes sur Mastodon et souhaiteraient déménager d’instance sont aussi les bienvenues évidemment.

Pour celles et ceux qui souhaiteraient en savoir plus avant de se lancer, ne pas hésiter à consulter le centre de documentation doc.reseauCulture.fr et plus particulièrement cette FAQ / Argumentaire. Je réfléchis par ailleurs à organiser des webinaires de présentation, si ce format vous intéresse laissez-moi votre email dans ce formulaire et je vous tiendrai informé·e.

reseauCulture.fr : pour commencer (lien vers l’argumentaire pour se lancer)

Et pour celles et ceux qui nous lisent mais ne font pas partie d’une structure culturelle, vous en fréquentez forcément ! Faites-leur connaître l’initiative ! Salles de concert, théâtres, musées, cinémas, bibliothèques, opéras, tiers-lieux, écoles d’art et j’en passe… On compte sur vous !

Enfin, pour suivre et interagir à titre individuel avec les structures membres, vous pouvez retrouver tous les comptes dans l’annuaire reseauCulture.fr) (certain·e·s sont fraîchement inscrits et n’ont pas encore publié, n’hésitez pas à les suivre tout de même, ça les motivera à se lancer !) Et si vous n’êtes pas (encore) sur Mastodon ou le fediverse, voici une fiche explicative.

Framasoft — Question relativement récurrente dans les interviews du Framablog : y a-t-il une question que vous auriez aimé qu’on vous pose ?

M.G. – reseauCulture.fr est un exemple d’instance Mastodon portée par une thématique commune et reliant des structures. Pour autant, il me paraît important dans le même temps de penser comment s’engager et soutenir des initiatives qui puissent favoriser l’essor d’instances qui s’adressent aux personnes à titre individuel.

Il y a évidemment l’instance généraliste francophone Piaille.fr qui fait un excellent travail et que nous recommandons dans cette fiche adressée aux personnes souhaitant se lancer sur Mastodon et le fediverse pour suivre les actus des membres de reseauCulture.fr. Il y a aussi des instances thématiques comme mastodon.design ou encore social·sciences.re.

Cependant, si dans 1 à 2 ans les structures qui se sont lancées aujourd’hui sur reseauCulture.fr ne voient pas leurs communautés grandir significativement, il est probable que tout cela s’essouffle. Le moment n’a jamais été aussi opportun pour favoriser un réseau social plus éthique tel que Mastodon et plus largement le fediverse. La grande majorité de la population est au fait des limites et dérives néfastes des réseaux sociaux dominants, c’est maintenant que ça se joue.

Donc plutôt qu’une question qui me serait posée, voici celle que je souhaite partager en conclusion : comment fait-on pour nourrir et faire grandir ce mouvement en-dehors de nos communautés techniques/libristes déjà convaincues ?

Si certain·e·s ont des idées et projets à ce sujet, retrouvez-moi sur @imacrea@mamot.fr pour échanger :)

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14.09.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 14 septembre 2026

Khrys

Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière. Tous les liens listés ci-dessous sont a priori accessibles librement. Si ce n’est pas le cas, pensez à activer … Lire la suite­­
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Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière.


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  • Olivier Faure reconnaît « une maladresse » après avoir comparé Le Porge et Oradour-sur-Glane (huffingtonpost.fr)
  • « Vivre ensemble » avec le patronat : Roussel en campagne pour 2027 (revolutionpermanente.fr)

    derrière cette volonté de reconquête de l’électorat populaire se dessine une stratégie de reconquête des « fâchés pas fachos » en misant sur les préjugés réactionnaires. Comme lorsqu’il annonce vouloir supprimer le RSA, reprenant le refrain rance de celui qui « se crève la paillasse » face au voisin allocataire. Mais aussi sur les tendances racistes et islamophobes, comme lorsqu’il se déclarait sur CNews en mars 2025 favorable à l’interdiction du voile dans le sport tout en validant l’existence du « racisme anti-blanc », au lendemain d’une manifestation antiraciste de masse. Dans la même veine, Fabien Roussel a apporté son soutien au gouvernement et au régime dans toutes leurs campagnes islamophobes et autoritaire, de la condamnation des manifestants de Sainte-Soline, à l’ouverture à l’abstention sur la loi immigration, en passant par la réclamation des peines « les plus fermes » contre les centaines de jeunes interpellés après la victoire du PSG.

  • Mélenchon et l’IA : la France Insoumise peut-elle proposer un programme de “rupture” en matière d’intelligence artificielle ? (synthmedia.fr)

    Le leader de la France insoumise propose d’ « encadrer et réguler » un secteur de l’intelligence artificielle capturé par les intérêts étasuniens, tout en investissant dans une IA tricolore.

Spécial recul des droits et libertés, violences policières, montée de l’extrême-droite…

Spécial résistances

Spécial outils de résistance

  • Loi RIPOST adoptée : faisons le bilan (laquadrature.net)

    Au cœur de l’été, le Conseil constitutionnel a validé la quasi totalité de la loi dite « RIPOST », dernier cadeau sécuritaire du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez avant les élections de 2027. Si elle a concentré beaucoup d’attention en raison de la criminalisation disproportionnée des free-parties qu’elle instaure, cette loi augmente encore considérablement l’arsenal de surveillance – déjà bien fourni – de la police.

  • Fermeture de Noblogs et des services d’Autistici/Inventati dans 10 jours : instructions pour sauvegarder ses données (dijoncter.info)

    Dans un peu moins de 10 jours, les services fournis par Autistici/Inventati fermeront.Cela inclut : les adresses email, les listes mail, les services de visio/audioconférence, les sites web hébergés chez elleux, ainsi que le fameux noblogs.org. Cette page fournit des instructions pour exporter ses données depuis les services de l’infrastructure d’A/I.

  • Censure puis fermeture de Autistici/Inventati et noblogs.org : comprendre et agir (ai-support-fr.squat.net)
  • Stop Omarchy (stopomarchy.neocities.org)

    Omarchy is a political movement disguised as a Linux distro. Over $18 million dollars from powerful men and companies are funding it.

Spécial MAGAM et cie

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Retrouvez les revues de web précédentes dans la catégorie Libre Veille du Framablog.

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08.09.2026 à 08:08

Parution : Alternatives & Luttes

Framatophe

Un livre pour raconter une aventure collective, mais surtout pour transmettre des expériences, nourrir d’autres initiatives et contribuer à faire émerger de nouvelles formes de coopération. Comment rendre visibles les alternatives sociales et écologiques ? Comment construire des outils numériques au … Lire la suite­­
Texte intégral (545 mots)

Un livre pour raconter une aventure collective, mais surtout pour transmettre des expériences, nourrir d’autres initiatives et contribuer à faire émerger de nouvelles formes de coopération.

Couverture du livre

Comment rendre visibles les alternatives sociales et écologiques ? Comment construire des outils numériques au service des solidarités ? Comment créer du commun dans un monde marqué par la fragmentation ?

Après dix années d’expérimentations et de coopérations, le collectif Transiscope publie Alternatives & luttes. Cartographier pour coopérer, un ouvrage libre qui paraît le 8 septembre 2026 aux éditions Des Livres en Communs (Framasoft).

Fruit d’une écriture collective (voir l’entretien avec les auteurs sur le Framablog), ce livre retrace l’histoire d’un projet singulier : celle d’un commun numérique conçu pour rendre visibles les initiatives de transformation sociale et écologique tout en expérimentant d’autres manières de coopérer. Bien au-delà du récit d’une plateforme cartographique, il documente les défis humains, politiques, techniques et organisationnels rencontrés par Transiscope au fil de son parcours.

L’ouvrage explore les questions qui traversent aujourd’hui les mouvements associatifs et citoyens : la gouvernance des communs, la coopération entre réseaux militants, la place de la technique dans les luttes, la dépendance aux infrastructures numériques, ou encore la construction de solidarités durables face aux logiques prédatrices des grandes plateformes.

Publié dans le cadre du projet Des Livres en Communs de Framasoft, Alternatives & luttes a été pensé comme une ressource ouverte et réutilisable. Il s’adresse à toutes celles et ceux qui cherchent à développer des projets collectifs, à renforcer leurs réseaux d’entraide ou à construire des communs au service des transitions sociales et écologiques.

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07.09.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 7 septembre 2026

Khrys

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Texte intégral (8741 mots)

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  • Gloria Steinem, le journalisme pour combattre le sexisme (lesnouvellesnews.fr)

    Journaliste féministe et figure emblématique du Women’s Lib aux Etats-Unis, Gloria Steinem s’est éteinte à 92 ans. Retour sur le parcours d’une pionnière qui a fait de l’information une arme d’émancipation.

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31.08.2026 à 18:33

Autistici/Inventati désigné « organisation terroriste internationale » par les États-Unis

Framasoft

C’est la rentrée ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne commence pas bien pour les hébergeurs alternatifs. Nous sommes un peu débordé⋅es aujourd’hui (retour de congés oblige), mais il nous paraissait quand même utile de vous transmettre sans … Lire la suite­­
Texte intégral (1778 mots)

C’est la rentrée !
Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne commence pas bien pour les hébergeurs alternatifs.

Nous sommes un peu débordé⋅es aujourd’hui (retour de congés oblige), mais il nous paraissait quand même utile de vous transmettre sans attendre l’information qui suit.

Tiré du site IndyMedia Nantes :

Ce 26 août 2026, l’administration des États-Unis d’Amérique a désigné comme organisation terroriste internationale l’association en charge des serveurs informatiques Autistici/Inventati (A/I). Derrière ce nom, ce sont 25 ans de mémoire et d’outils des luttes sociales, d’autogestion numérique qui se voient attaquées. A/I, c’est un peu le Riseup italien. Iels hébergent des milliers de boîtes mails et de listes de diffusion ainsi que tous les sites en .noblogs.org. Des milliers de comptes, services et sites webs militants se voient donc censurés ou menacés. Cette décision, dont les premières conséquences commencent à apparaître, sera pleinement effective le 25 septembre 2026. D’ici-là, la communauté hacker internationale appelle à une large mobilisation de solidarité antifasciste pour la défense de nos infrastructures et pour l’autonomie de nos réseaux numériques alternatifs.

En tant qu’hébergeur alternatif, Framasoft soutient l’association Autistici/Inventati.

La signature de Framasoft à la lettre ouverte de Sabot.Media et We Will Free Us est en attente de validation. [AJOUT du 1er septembre 2026 : la signature est ajoutée]

Nous reviendrons probablement dans quelques jours sur cette information.

En attendant, voici quelques liens qui pourront vous en apprendre plus :

  • Le blog d’Autistici (sans doute la meilleure source pour suivre le point de vue et l’actualité de l’organisation)

 

Capture écran de l'ordre exécutif 13224 du Département d'État des États-Unis d'Amérique. Source : https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/08/designation-of-autistici-inventati-as-a-specially-designated-global-terrorist/

Capture écran de l’ordre exécutif 13224 du Département d’État des États-Unis d’Amérique. Source : https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/08/designation-of-autistici-inventati-as-a-specially-designated-global-terrorist/


Ci-dessous, la traduction de la lettre de Sabot.Media et We Will Free Us, par le collectif CHATONS.

En défense d’Autistici/Inventati et du droit de créer des moyens de communication résistants

Le 26 août 2026, les États-Unis ont désigné le collectif numérique italien Autistici/Inventati comme « Specially Designated Global Terrorist » (Terroristes internationaux) et l’ont ajouté à la liste d’organisations placées sous sanctions états-uniennes appelée « Specially Designated Nationals list », sous l’ordre exécutif 13224. Les organisations états-uniennes en lien avec Autistici/Inventati (banques, fournisseurs…) bénéficient d’une autorisation temporaire de mener à bien les transactions déjà engagées avec A/I avant cette classification. Cette autorisation prend fin le 25 septembre 2026 à 00h01 à l’heure de Washington. Après cette date limite, les relations devront être suspendues, sous peine de sanctions.

Autistici/Inventati héberge depuis 2001 des services en ligne non marchands : email, sites web, listes d’email, la plateforme Noblogs, et autres moyens de communication. L’organisation émerge de hackerspaces italiens, de médias autonomes et de mouvements sociaux. Son infrastructure est construite en réponse à la censure, à la surveillance furtive et aux saisies de serveurs. Elle minimise les données personnelles, utilise des systèmes distribués et traite la confidentialité comme un bien commun nécessaire à la participation politique plutôt que comme un produit.

L’annonce publique des États-Unis pointe des organisations qui sont censées avoir utilisé l’infrastructure d’A/I. Elle ne montre pas qu’A/I a planifié les actions citées, choisi des cibles, dirigé ses utilisateurs et utilisatrices ou créé le contenu hébergé. Cette annonce soulève une question qui va bien plus loin que la question du collectif A/I : est-ce que le fait de maintenir une infrastructure dédiée à des communications confidentielles de mouvements défavorisés, peut lui-même être traité comme du terrorisme ?

Cette théorie met en danger les hébergeurs indépendants, les services de communication chiffrés, les librairies radicales, les archives des mouvements sociaux, les éditeurs et les petits projets bénévoles, partout dans le monde. Elle encourage les banques, les registraires de noms de domaine, les entreprises d’hébergement à couper tout accord immédiatement, et à poser les questions juridiques ensuite. Elle transforme la minimisation de la collecte des données en quelque chose de suspect, la confidentialité en dissimulation, et l’infrastructure en culpabilité par association.

 

Les grandes plateformes numériques commerciales sont habituellement distinguées du discours et du comportement de leurs utilisateurs et utilisatrices par un principe de responsabilité limitée, en tant qu’intermédiaires. Ces protections ne sont pas absolues et ne permettent pas de déroger à la loi sur les sanctions. C’est précisément pour cela que cette annonce est si lourde de conséquences : le pouvoir de sanction de l’exécutif états-unien peut imposer une isolation économique sans qu’un tribunal ait jugé la question de si un hébergeur est légalement responsable du contenu tiers.

Autistici/Inventati n’est pas neutre politiquement, tout comme les bibliothèques, syndicats, hébergeurs et associations de défense des libertés individuelles qui pourraient signer cette lettre. Mais l’affinité politique est distincte d’un contrôle opérationnel. Fournir un compte d’email, une plateforme de publication ou un serveur n’est pas la même chose que de planifier tout ce qu’un utilisateur ou une utilisatrice pourrait ensuite faire ou dire.

Nous appelons donc à :

La révocation immédiate de cette classification, ou son réexamen rapide et transparent, accompagné de la publication de la base factuelle et légale sur laquelle s’appuie cette décision. Cette transparence doit être suffisante pour une analyse et une contestation publiques.

Une distinction claire entre la fourniture d’infrastructure de communication et la direction des agissements de ses utilisateurs et utilisatrices.

La confidentialité, le chiffrement, le pseudonymat et le refus de conserver des données identifiantes ne doivent pas être traités comme des preuves d’activité ou d’intention terroriste.

Une protection pour l’investigation, la recherche, l’archivage et le plaidoyer indépendants.

Les journalistes, les bibliothèques, les chercheurs et chercheuses et les archivistes communautaires devraient être en capacité de documenter cette affaire sans être traités comme des parties intégrantes de l’entité désignée.

La résistance à la sur-conformité des institutions.

Les banques, les registraires, les hébergeurs, les fournisseurs de certifications et les entreprises des NTIC devraient rendre publiques les restrictions auxquelles elles sont soumises, notifier leurs contraintes légales chaque fois que c’est permis, et éviter de détruire de l’information ou des relations au-delà de ce que la loi requiert réellement.

Une réponse publique de la part des institutions qui défendent les libertés numériques, la liberté d’expression et les libertés individuelles.

Garder le silence, ce serait permettre la création d’un précédent sur le ciblage des infrastructures autonomes.

Nous n’attendons pas de chaque signataire qu’il ou elle cautionne toute publication ou position politique d’A/I, ou de ses utilisateurs et utilisatrices. Nous attendons des signataires qu’ils et elles défendent une distinction structurelle : l’infrastructure de communication n’est pas la même chose que les discours ou agissements qui transitent à travers elle.

Le but de la classification économique, c’est l’isolation. Notre réponse est une solidarité indépendante, informée et disciplinée. Nous voulons préserver les archives publiques, analyser les allégations du gouvernement états-unien, résister à la sur-conformité et défendre la capacité des mouvements à communiquer sans se soumettre à la surveillance des entreprises ou des États.

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31.08.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 31 août 2026

Khrys

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Brave New World

RIP

Spécial IA

La mauvaise nouvelle de la semaine

  • Debian AI Vote has Divided the Community (itsfoss.com)

    Debian has now officially voted to allow the use of generative AI in project contributions.[…] A major outrage came from Debian developer Antoine Le Gonidec who decided to quit the project. « I can not support the current decision of Debian about LLM use, and am no longer willing to be seen as a part of Debian under these new rules. Pretending to have a “neutral stance” when faced with fascism is not neutrality, it’s active collaboration. »

Spécial Israël

Spécial femmes dans le monde

RIP

Spécial France

Spécial femmes en France

RIP

Spécial médias et pouvoir

RIP

Spécial emmerdeurs irresponsables gérant comme des pieds (et à la néolibérale)

Spécial recul des droits et libertés, violences policières, montée de l’extrême-droite…

Spécial résistances

Spécial outils de résistance

Spécial MAGAM et cie

Les autres lectures de la semaine

Les BDs/graphiques/photos de la semaine

Les vidéos/podcasts de la semaine

Les trucs chouettes de la semaine

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Les articles, commentaires et autres images qui composent ces « Khrys’presso » n’engagent que moi (Khrys).

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30.08.2026 à 10:00

Pour une IA coopérative

Framasoft

Pour déployer une autre IA, il nous faut une autre structure d’entreprises pour les porter, défendent Trebor Scholz et Mark Esposito.
Texte intégral (5343 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 07 avril 2026 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

Tout l’été, profitez de republications de « Dans Les Algorithmes » ! Rendez-vous tous les dimanches de juillet et d’août pour réfléchir, ensemble, sur les enjeux de l’Intelligence Artificielle.


Pour déployer une autre IA, il nous faut une autre structure d’entreprises pour les porter, défendent Trebor Scholz et Mark Esposito.

 

 

 

 

 

 

Les discussions sur les strates qui constituent le réseau sont nourries, d’autant qu’elles interrogent profondément les enjeux de souveraineté technologique. La souveraineté numérique est un concept flou qui fait l’objet de beaucoup d’instrumentalisations, rappelait avec pertinence l’association Data For Good. Bien souvent, être souverain en la matière implique d’être autonome sur toutes les couches de l’industrie numérique. Un objectif impossible tant les dépendances sont partout, des logiciels au matériel, des ressources aux infrastructures, des conditions juridiques aux financements. Comme l’expliquait la chercheuse Ophélie Coelho dans son livre, Géopolitique du numérique (éditions de l’Atelier, nouvelle édition 2025) l’enjeu est bien plus de déterminer les secteurs et les couches sur lesquels nous devons reprendre le contrôle. Pour le dire autrement, l’enjeu n’est pas tant d’avoir des produits totalement souverains, que de comprendre là où la souveraineté doit s’exercer et comment.

Construire la strate de l’autonomie

Cette autonomie stratégique à laquelle aspirer est très souvent présentée comme un enjeu nationaliste ou patriotique, qui confond la souveraineté avec le leadership technologique, sans toujours voir que ces leaderships peuvent reposer sur des dépendances innombrables, à l’image de l’enjeu à déployer des centres de données sur le territoire au prétexte de souveraineté, sans questionner le fait que leur financement ou leurs équipements puissent être totalement entre les mains d’acteurs étrangers.

L’IA est en passe de devenir une couche supplémentaire dans le mille-feuille des couches sociotechniques du numérique. Et elle requestionne en profondeur ces enjeux, explique  Raffi Krikorian, directeur technique de Mozilla, dans une tribune pour Rest of World. « Dans un monde de plus en plus polarisé et protectionniste, où les plateformes technologiques sont de plus en plus instrumentalisées par les politiques étatiques, construire des infrastructures nationales critiques sur des systèmes dont on n’est pas propriétaire, que l’on ne peut ni auditer ni adapter, représente un risque considérable et croissant. Ce défi comporte une dimension tant économique que politique. Un État soucieux de sa souveraineté en matière d’IA en 2026 ne pourra pas justifier de manière crédible le financement d’une infrastructure d’IA étrangère et verticalement intégrée tout en négligeant les investissements dans des alternatives nationales et open source. Investir dans les hyperscalers peut minimiser les coûts à court terme, mais cela consolide également les rentes numériques versées à des entités étrangères, maximise la dépendance à long terme envers des partenaires peu fiables et augmente considérablement les coûts de sortie. Si les gouvernements financent la dépendance, c’est bien la dépendance qu’ils obtiendront. »

Pour Raffi Krikorian pourtant, l’enjeu n’est pas tant de construire une souveraineté de l’IA nationaliste, que de bâtir des Communs maîtrisés. « L’absence actuelle de financements privés à grande échelle pour les infrastructures d’IA ouvertes reflète leur nature de bien public, et non leurs capacités. Les modèles open source atteignent déjà couramment 90 % ou plus des performances des systèmes propriétaires, pour un coût bien moindre. Investir dans les cadres d’IA ouverts, c’est investir dans les infrastructures publiques numériques, car cela génère des avantages grâce à des coûts réduits, au maintien de l’autonomie politique et à des gains de productivité à l’échelle de l’économie. L’IA ouverte offre également ce que les systèmes propriétaires ne peuvent pas : la légitimité démocratique. Les pays ne créent pas de valeur en revendant des solutions étrangères, mais en développant des produits différenciés sur des bases partagées, ouvertes et moins coûteuses. Il s’agit d’une politique industrielle qui encourage la concurrence et le développement des compétences nationales, et non d’un rejet de l’industrie nationale. »

« Internet n’est pas né de la seule initiative d’acteurs privés, mais d’investissements publics soutenus dans les technologies ouvertes. De Linux à Apache, les fondations open source partagées sont devenues l’épine dorsale de l’économie numérique mondiale, favorisant l’innovation privée tout en empêchant la mainmise sur l’infrastructure. Du CERN à Airbus en passant par Galileo, la leçon est claire : lorsque les États cofinancent des fondations ouvertes ou partagées, l’innovation privée prospère. En revanche, lorsqu’ils financent l’accès, la dépendance s’accentue. L’IA se trouve précisément à ce tournant. »

Souveraineté ne rime pas avec isolement, rappelle-t-il. « Les coûts de développement de l’IA open source peuvent être partagés. Comme l’a déclaré le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos : « Investir collectivement dans la résilience coûte moins cher que de construire sa propre forteresse. » L’enjeu n’est pas que chaque pays construise son propre jardin clos. Il appartient aux nations de collaborer autour de standards ouverts et d’infrastructures partagées, en rejetant la fausse dichotomie entre dépendance et isolement des plateformes, et en construisant plutôt un avenir de l’IA qu’elles maîtrisent réellement. »

« Si nous voulons des écosystèmes d’IA résilients, ouverts et fiables, nous devons les financer comme tels – non par idéalisme, mais comme un investissement concret dans la souveraineté, la résilience et la légitimité démocratique. Les pays qui aspirent à la souveraineté en matière d’IA doivent participer à ce débat, non pas en simples observateurs, mais en tant que co-investisseurs et co-constructeurs. Plus nous attendons, plus il sera difficile de changer de cap », conclut le responsable de Mozilla en appelant à construire des protocoles plus que des plateformes, des cadres ouverts plus que des solutions, des systèmes de valeurs plus que des contraintes économiques ou techniques. Une proposition qui rappelle que c’est bien le cadre de la souveraineté qu’il faut discuter, pour comprendre là où nous pouvons avoir des dépendances et là où nous devons les refuser. L’enjeu n’est pas de construire des investissements nationaux mais bien d’investir dans des infrastructures communes porteuses de valeurs démocratiques et émancipatrices, libres et ouvertes. « La souveraineté en matière d’IA ne viendra pas de la location des modèles des géants de la tech ». Elle ne viendra pas des factures de tokens des systèmes d’IA des grands acteurs de la Tech. Elle consiste d’abord à construire une autre tech, non pas nationaliste ou patriotique, mais qui promeut une souveraineté distribuée, choisit, capacitante.

La coopération comme architecture solidaire

On se souvient que, récemment, l’économiste Francesca Bria avait évoqué le risque d’une soumission à une strate autoritaire fomentée par les géants de la Silicon valley : « derrière les strates qui composent le réseau, comme l’avait défini Benjamin Bratton dans son livre, Le Stack (UGAP, 2020), comme autant de régimes de souveraineté qui se superposent et s’imbriquent, la strate autoritaire semble l’envers de la proposition d’autonomie stratégique que propose EuroStack  ». Mais le risque est bien, sous couvert de souveraineté, de produire des strates nationalistes voire militaristes, comme semble le proposer l’annonce récente d’un « Deutchland Stack » Allemand. 

D’où l’importance de faire un pas de côté.

C’est la piste que proposent les chercheurs Trebor Scholz et Mark Esposito dans la revue d’innovation sociale de Stanford. Pour contrebalancer l’extractivisme des plateformes, « nous avons besoin de construire la strate solidaire de l’empilement numérique ». Lorsque les systèmes technologiques sont conçus uniquement pour l’extraction et l’efficacité, ils isolent et brisent les personnes qui les font vivre, rappellent les deux chercheurs. L’exploitation des travailleurs du clic par exemple est le « symptôme d’une industrie structurée pour transférer les risques vers le bas via des chaînes contractuelles opaques, tout en concentrant les profits et le contrôle au sommet ». Pour Scholz et Esposito, « sans intervention délibérée, ces logiques d’extraction se généraliseront à l’échelle mondiale, concentrant encore davantage le pouvoir entre les mains des plus puissants, à moins que nous ne choisissions de construire un système fondamentalement différent ». Jusqu’à présent, les chercheurs invitaient à investir dans des entreprises inclusives, dans des coopératives de travailleurs, que Scholz a beaucoup défendu. Trebor Scholz est professeur à la New School for Social Research de New York depuis 2009. Il est l’un des premiers à s’être attelé à analyser le phénomène du Digital Labor (Routledge, 2013). Il est aussi l’un des promoteurs du coopérativisme de plateformes (voir par exemple notre article de 2015), notamment dans son livre Le coopérativisme de plateformes (FYP, 2017) ainsi que dans Own this ! (Verso, 2023). Il est également le fondateur du Platform Cooperativism Consortium un réseau de promotion du mouvement coopérativiste, qui organise notamment des conférences sur la coopération, comme celle sur l’IA coopérative qui se tenait il y a peu à Istanbul. Pourtant, écrit-il dans son article, « la réponse aux méfaits de l’IA ne peut se limiter à la régulation des plateformes dominantes ».

En fait, la concentration du pouvoir des géants du numérique rend de plus en plus vulnérables même les institutions internationales les plus critiques aux politiques autoritaires et aux pressions des dirigeants, comme l’illustre la dépendance de la Cour pénale internationale à l’égard de l’infrastructure Microsoft face aux menaces proférées sous l’administration Trump. Les coopératives, les institutions publiques et les mouvements sociaux doivent donc activement construire et connecter des alternatives grâce à ce que Scholz appelle la « pile de solidarité », une économie numérique coopérative émergente.

« L’extraction ne se résume pas à des algorithmes biaisés ou à des violations de la vie privée. C’est un problème structurel  : l’IA actuelle fonctionne grâce à ce que nous appelons une « strate d’extraction » verticalement intégrée, comprenant le matériel, l’infrastructure cloud, les modèles, la main-d’œuvre et les applications. Seules quelques entreprises contrôlent la construction, la gouvernance et l’utilisation de ces technologies et les personnes qui en dépendent n’ont aucun droit de regard démocratique. »

Les critiques et les régulateurs soulignent à juste titre que les seules directives éthiques ne peuvent résoudre les problèmes posés par la logique extractiviste des plateformes. Les systèmes d’IA reposent sur des modèles de propriété, des chaînes d’approvisionnement et des architectures techniques qui privilégient le profit, le passage à l’échelle et le contrôle. « Ces incitations structurelles déterminent la collecte des données, le traitement des travailleurs, les décideurs et les bénéficiaires de la création de valeur, privant ainsi les directives éthiques de tout pouvoir pour remettre en cause la logique sous-jacente du système. Une IA démocratique ne peut se contenter de louer un espace sur la strate extractiviste ! Elle exige que les travailleurs, les communautés, les coopératives et les institutions publiques se réapproprient l’infrastructure elle-même, couche par couche, de la terre au nuage. »

Scholz et Esposito plaident pour construire une architecture solidaire. Un défi qui nécessite de rejeter la notion d’intelligence artificielle, qui sous-entend une force magique et autonome, au profit d’une intelligence collective, reconnaissant le travail humain et le savoir partagé qui alimentent ces systèmes. Cependant, parvenir à la coordination nécessaire pour contester les monopoles mondiaux de l’IA demeure un défi de taille. Même des organisations établies comme l‘Alliance coopérative internationale, qui représente un mouvement d’environ un milliard de membres et des milliers de coopératives employant près de 10 % de l’emploi mondial, sont structurées principalement pour la représentation et le plaidoyer plutôt que pour la coordination et l’exploitation d’une infrastructure numérique partagée.

De la gouvernance coopérative…

Pour les deux chercheurs, plusieurs initiatives menées par des communautés, des coopératives et des institutions publiques permettent déjà de reprendre le contrôle de ces niveaux économiques, notamment des ressources, des infrastructures, des données, du travail comme du savoir.

Une approche solidaire exige des chaînes d’approvisionnement transparentes, la propriété communautaire des ressources minérales et des mécanismes de partage équitable des bénéfices. Elle permettrait également de distribuer l’infrastructure sur des serveurs fédérés, appartenant à la communauté et interconnectables sans contrôle central. Butler Rural Electric offre un précédent historique éloquent. Fondées dans les années 1930 avec le soutien du gouvernement fédéral et une gouvernance coopérative, les coopératives électriques rurales ont permis aux communautés de financer, construire et gérer leur propre infrastructure énergétique, un modèle qui continue aujourd’hui de fournir de l’électricité à environ 42 millions de personnes dans les zones rurales américaines. Des coopératives numériques telles que Hostsharing eG en Allemagne et Som Connexio en Espagne, ainsi que plusieurs coopératives de vente au détail au Royaume-Uni, appliquent cette même logique en mutualisant les ressources de leurs membres, en utilisant une gouvernance coopérative et en collaborant avec des partenaires publics pour construire et exploiter une infrastructure numérique partagée. Cela permet aux communautés de réduire leur dépendance aux fournisseurs de cloud propriétaires, de conserver le contrôle local de leurs données et d’assumer la responsabilité de la gestion des coûts environnementaux liés à la consommation d’énergie. Bien que ces initiatives soient explicitement expérimentales et de portée modeste, elles suggèrent que la capacité de calcul peut fonctionner comme un bien public. Les décideurs politiques et les responsables municipaux pourraient même appliquer ce modèle pour créer une option publique d’accès à la puissance de calcul.

Dans le modèle d’extraction, les données personnelles sont une matière première prélevée auprès des utilisateurs pour alimenter des modèles propriétaires. Cette logique considère les individus non pas comme des participants ou des détenteurs de droits, mais comme des sources passives de valeur. Le modèle de solidarité, lui, réinvente les données comme une ressource partagée, gérée démocratiquement. Par exemple, MIDATA, une plateforme suisse de données de santé détenue et gérée par des patients agit comme une fiducie pour ses membres. Elle maintient une infrastructure sécurisée permettant aux patients de consulter leurs données agrégées et de décider démocratiquement de les partager ou non à des fins de recherche médicale. MIDATA démontre qu’il est possible de créer des ensembles de données de haute qualité, issus de sources éthiques, sans surveillance. Les membres partagent volontairement leurs données car ils font confiance à la gouvernance et à la gestion des données de la coopérative, ce qui élimine le besoin d’extraction ou de surveillance coercitive.

Au travail, l’IA implique une rétroaction entre contenus et modérateurs. Les travailleurs étiquettent, examinent, corrigent et leurs décisions enregistrées sont utilisées par les systèmes pour reconnaître, classer, améliorer. Ce processus contraint les individus à absorber le fardeau psychologique des contenus. Dans le modèle solidaire, ces travailleurs ont des garanties de salaires, de droits, bénéficient de soutiens… et pilotent la gouvernance de leurs outils et missions, comme c’est le cas de nombreuses coopératives de travailleurs, comme celle de la Gamayyar African Tech Workers au Kenya, Facttic en Argentine, Outlandish à Londres… et de nombreuses autres (comme la plateforme danoise Hilfr qu’on avait évoqué dans notre article sur les plateformes du secteur du nettoyage).

… à l’IA coopérative

Scholz et Esposito proposent d’appliquer les principes coopératifs à l’IA. « L’accès à l’IA seul est insuffisant quand les outils fonctionnent comme des boîtes noires, incapables d’expliquer ou de remettre en question leurs résultats, et si leurs valeurs reposent sur des principes imposés plutôt que sur des valeurs démocratiquement établies. L’approche solidaire propose de réhabiliter le domaine du savoir comme un espace de gouvernance collective, favorisant l’explicabilité, la contestabilité, des normes partagées » pour construire d’autres IA.

AI4Coops, en Argentine, est une initiative de petite envergure qui réunit des praticiens et des technologues du monde coopératif afin d’étudier comment l’intelligence artificielle pourrait soutenir la gouvernance coopérative et l’apprentissage partagé. Elle veille à ce que la culture algorithmique ne soit pas réservée aux institutions d’élite ni concentrée au sein des géants de la technologie, mais soit largement accessible aux travailleurs, aux coopératives et aux communautés. Elle développe des outils d’IA adaptés à des problématiques locales avec des acteurs locaux, comme des systèmes de reconnaissance d’images pour du contrôle qualité dans une usine, un système d’analyse d’images satellites pour des coopératives agricoles… La coopérative britannique Animorph développe des outils de réalité augmentée pour la prise en charge de la démence, utilisant la narration immersive et des supports visuels pour soutenir la mémoire, la communication et le lien affectif des personnes atteintes de démence et de leurs aidants. Puisqu’elle est détenue par ses employés, elle refuse de monétiser la vulnérabilité des patients et conçoit des outils qui privilégient les soins aux indicateurs d’engagement. « Ces exemples montrent que l’IA au service du bien commun ne saurait se réduire à de la simple posture vertueuse, à du marketing éthique, ni à des formes d’écoblanchiment ou de blanchiment d’image. La construction d’une infrastructure solidaire exige que les modèles économiques alternatifs soient véritablement ancrés dans la démocratie au travail, la propriété partagée et une gouvernance responsable », expliquent les chercheurs. Ces modèles locaux ont d’autres vertus encore, comme la souveraineté linguistique, la maîtrise des processus, la sobriété…

Reste que, comme nous le disions, « les plateformes coopératives, qui privilégient les pratiques éthiques, des normes de travail et sociales plus élevées, peinent à être compétitives. L’absence de législation spécifique aggrave ce problème, permettant aux plateformes capitalistes d’opérer en toute impunité et de saper les efforts des acteurs de bonne foi, tels que les coopératives de plateformes. » Pour Scholz et Esposito également, l’infrastructure solidaire nécessite, pour émerger et s’imposer, une articulation stratégique des politiques, des financements et de l’organisation communautaire. Il faut que les développeurs technologiques « s’accordent régulièrement sur des principes partagés, l’interdépendance matérielle, des institutions durables, des rituels et un récit politique commun que les individus choisissent consciemment de défendre, notamment sous pression ».

Ici, Scholz et Esposito prennent l’exemple des organisations autonomes décentralisées (DAO), où la blockchain aide à formaliser la gouvernance partagée. Pas sûr que l’exemple soit convaincant, tant le mouvement est devenu à bien des égards problématique. Par contre, ils pointent vers le Public AI Network, un réseau de défense et promotion d’une IA publique intégrée, « qui fournirait des services d’IA au même titre que l’électricité ou l’eau », accessible à tous, contrainte à rendre des comptes, durable, fiable. Ou encore le projet Lestac AI en France, pour tester des services d’IA écoresponsables. Ou le modèle multilingue et open source Apertus, développé par l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) et l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL)…  Le protocole OpenCourier, par exemple, crée une base technique commune permettant aux plateformes de livraison gérées par leurs travailleurs de se connecter et de collaborer. Ou encore le projet d’IA coopérative du réseau des collectivités locales britanniques qui s’engage à respecter les principes coopératifs et démocratiques dans la prestation de services publics.

Pour Scholz et Esposito, ces « cercles » de strates solidaires, locales, conçoivent le développement d’infrastructures comme une forme d’action politique collective, que ce soit par le biais de fiducies de données municipales, de services cloud coopératifs ou de modèles linguistiques gérés publiquement. « Le discours dominant sur l’IA laisse faussement entendre qu’un contrôle centralisé par les entreprises est inévitable. Pourtant, des modérateurs de contenu au Kenya, des gestionnaires de données en Suisse et d’autres encore démontrent que les composantes d’un avenir numérique démocratique sont déjà présentes. Notre mission est de les relier et, ce faisant, d’exercer notre pouvoir d’agir, de refuser le désespoir et de créer un système où la technologie est au service de la majorité. »

Hubert Guillaud

Signalons encore que dans le syllabus (.pdf) du cours qu’il a donné au premier semestre à la New School sur le thème d’une « IA sans patrons », Trebor Scholz pointait encore vers bien d’autres exemples. En estimant que les infrastructures solidaires peuvent être mises en place à chaque niveau de la chaîne d’approvisionnement mondiale de l’IA, il évoquait les mines coopératives au Pérou, en Colombie, en Zambie ou en Mongolie, ou des centres de données coopératifs en Allemagne ou aux Pays-Bas. Il signalait par exemple, la tribune de la doctorante Tara Merk, contributrice au Metagovernance Project, sur les limites de projets de centres de données coopératifs. Face aux data centers dominés par les géants de la Tech, Merk défendait « une plus grande diversité dans la propriété et la gouvernance des centres de données », notamment coopératifs. « Et si les centres de données étaient détenus et gérés de manière coopérative par les personnes vivant à proximité immédiate et souvent directement desservies par eux ? » Dans ce modèle, les opérateurs citoyens pourraient recevoir une part des bénéfices générés par le centre de données (à l’instar des parcs éoliens citoyens). Cela entraînerait une redistribution indirecte des bénéfices générés par les données des utilisateurs en ligne – une idée qui prend d’autant plus d’importance que ces données gagnent en valeur à l’ère de l’IA. Les centres de données coopératifs offriraient également aux citoyens un meilleur contrôle sur l’impact de ces infrastructures sur leur environnement physique local. Par exemple, les citoyens pourraient décider si et quand la quantité d’énergie ou d’eau utilisée par le centre de données entre en conflit avec d’autres besoins locaux et pourraient décider de réduire l’approvisionnement énergétique du centre de données en cas de situation critique. Guidé par les valeurs coopératives d’équité et de solidarité, de tels centres de données pourraient décider de renoncer à des bénéfices plus élevés afin de rendre son infrastructure plus accessible à tous, comme aux associations et coopératives. Cela pourrait à son tour encourager une plus grande diversité dans le développement de l’IA et inciter les entreprises à adopter une identité coopérative. De plus, en s’appuyant sur une infrastructure de centres de données coopérative, les coopératives d’IA renforceraient leur autonomie et leur indépendance, offrant à leurs membres un meilleur contrôle sur l’ensemble de la pile technologique, y compris les moyens de production de l’IA. Tara Merk est en train de faire une étude sur GAD eG, une coopérative qui pendant 50 ans a été l’un des grands fournisseurs de services informatiques allemand notamment pour les services financiers (jusqu’à sa fusion en 2015 avec une autre entreprise). Pour la chercheuse, l’exemple de GAD démontre « que les centres de données coopératifs constituent une option économiquement viable et évolutive, capable de fonctionner de manière fiable dans des secteurs critiques ». 

Dans son syllabus, Scholz aborde d’autres exemples de coopératives pour montrer comment les valeurs coopératives peuvent guider des alternatives concrètes au développement technologique, comme le propose Read-Coop, la coopérative européenne à l’origine de la plateforme de reconnaissance d’écriture manuscrite Transkribus. Et pointe vers nombre de ressources sur le sujet des technologies pour la coopération.

À compléter encore par le numéro de Nature consacré aux modèles d’IA des pays du Sud, qui offre un autre regard sur d’autres façon de faire de l’IA.

PS : nous avions déjà donné ce titre à une brève de l’année dernière qui recensait encore d’autres initiatives.

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24.08.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 24 août 2026

Khrys

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23.08.2026 à 10:00

Intelligence artificielle générale : le délire complotiste de la tech

Framasoft

« Le mythe de l’intelligence artificielle générale ressemble beaucoup à une théorie du complot et c’est peut-être la plus importante de notre époque »
Texte intégral (4501 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 18 novembre 2025 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

Tout l’été, profitez de republications de « Dans Les Algorithmes » ! Rendez-vous tous les dimanches de juillet et d’août pour réfléchir, ensemble, sur les enjeux de l’Intelligence Artificielle.


« Le mythe de l’intelligence artificielle générale ressemble beaucoup à une théorie du complot et c’est peut-être la plus importante de notre époque »

 

 

 

 

 

 

« Le mythe de l’intelligence artificielle générale ressemble beaucoup à une théorie du complot et c’est peut-être la plus importante de notre époque  ». Obsédées par cette technologie hypothétique, les entreprises d’IA nous la vendent avec acharnement, explique le journaliste Will Douglas Heaven dans la Technology Review.

Pour élaborer une théorie du complot, il faut plusieurs ingrédients, rappelle-t-il : un schéma suffisamment flexible pour entretenir la croyance même lorsque les choses ne se déroulent pas comme prévu ; la promesse d’un avenir meilleur qui ne peut se réaliser que si les croyants découvrent des vérités cachées ; et l’espoir d’être sauvé des horreurs de ce monde. L’intelligence artificielle générale (IAG) remplit quasiment tous ces critères. Et plus on examine cette idée de près, plus elle ressemble à un complot. Ce n’en est pas totalement un, bien sûr, pas exactement, concède Heaven. « Mais en nous penchant sur les points communs entre l’IAG et les véritables théories du complot, je pense que nous pouvons mieux cerner ce concept et le révéler pour ce qu’il est : un délire techno-utopique (ou techno-dystopique, à vous de choisir) qui s’est ancré dans des croyances profondément enracinées et difficiles à déraciner  ».

Une histoire de l’IAG

Dans son article, Heaven retrace l’histoire du terme d’intelligence artificielle générale, initié par Ben Goertzel et Shane Legg. Quand ils discutent de cette idée, l’idée d’une IA capable d’imiter voire dépasser les capacités humaines était alors une plaisanterie. Mais Goertzel en tira un livre sous ce titre (Springer, 2006) qui se présentait sous les atours les plus sérieux, puis organisa en 2008 une conférence dédiée au sujet (une conférence devenue annuelle et qui continue encore). En rejoignant DeepMind en tant que cofondateur, Shane Legg y importe le terme, légitimant le concept. Proche de Peter Thiel et de Eliezer Yudkowsky, Goertzel a beaucoup discuté avec eux du concept. Mais si l’iconoclaste Ben Goertzel était enthousiaste, le sombre Yudkowsky, lui, était beaucoup plus pessimiste, voyant l’arrivée de l’AGI comme une catastrophe. Malgré tous ces efforts, le concept n’a alors rencontré que peu d’échos et semblait surtout tenir de la pure science-fiction.

C’est la publication de Superintelligence par le philosophe Nick Bostrom en 2014, qui  va changer les choses. Bostrom rend acceptable les concepts spécieux de Yudkowsky. Aujourd’hui, l’IAG est évoquée partout, que ce soit pour annoncer l’arrivée de temps immémoriaux ou pour prédire l’extermination de l’humanité.

Dans son récent livre, apocalyptique, If Anyone Builds It, Everyone Dies : why Superhuman AI Would Kill Us All (Si quelqu’un le construit, tout le monde meurt, Little Brown, 2025, non traduit), coécrit avec Nate Soares, Yudkowsky accumule les déclarations extravagantes pour une interdiction totale de l’IAG. Un ouvrage « décousu et superficiel  », comme l’explique le journaliste Adam Becker – auteur lui-même de More Everything Forever : AI Overlords, Space Empires, and Silicon Valley’s Crusade to Control the Fate of Humanity (Hachette, 2025, non traduit) – dans sa recension critique pour The Atlantic, qui « tente de nous faire croire que l’intelligence est un concept discret et mesurable, et que son accroissement est une question de ressources et de puissance de calcul  ». L’IA superintelligente hypothétique des Cassandre « fait ce dont rêvent toutes les start-ups technologiques : croître de façon exponentielle et éliminer ses concurrents jusqu’à atteindre un monopole absolu », expliquait déjà l’écrivain de science-fiction Ted Chiang. La superintelligence évoque bien plus un capitalisme débridé porté par des individus parfaitement néoréactionnaires qu’autre chose, comme l’analysait Elisabeth Sandifer dans son livre sur l’extrême-droite technologique américaine, ou encore les livres de Thibault Prévost ou Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet que nous avons déjà chroniqué. « En réalité, l’apocalypse de l’IA qui inquiète tant Yudkowsky et Soares n’est autre que notre propre monde, vu à travers le prisme déformant d’un miroir de science-fiction  », une « vision simpliste du salut technologique  », conclut Becker.

Malgré sa vacuité, l’ouvrage de Soares et Yudkowsky est un des bestsellers du New York Times. Pour Heaven, comme toutes les théories du complot les plus puissantes, l’intelligence artificielle générale s’est infiltrée dans le débat public et a pris racine.

Le mythe d’une machine plus intelligente que l’humain, capable de tout faire, se retrouve pourtant dès l’origine de l’IA, chez Alan Turing comme chez John McCarthy. « Mais l’IAG n’est pas une technologie, c’est un rêve  », affirme Becker. Comme nombre de théories du complot, il est impossible de réfuter une idée aussi protéiforme que l’IAG. Discuter d’IAG consiste en un affrontement de visions du monde, et non en un échange de raisonnements fondés sur des preuves, puisqu’il ne peut y en avoir autour d’un objet hypothétique pour lequel il n’existe pas de définition précise et partagée. Les prédictions sur l’avènement de l’IAG sont formulées avec la précision de numérologues annonçant la fin des temps. Sans véritable enjeu, les échéances sont repoussées sans conviction. « L’IAG, c’est toujours ce qui arrivera, la prochaine fois, mais son arrivée imminente est la vérité que partagent ses adeptes  ».

Du conspirationnisme

Pour l’anthropologue des religions Jeremy Cohen, qui étudie les théories du complot dans les milieux technologiques, la vérité cachée « est un élément fondamental de la pensée conspirationniste ». Pour Ben Goertzel et les thuriféraires de l’IAG, les raisons du scepticisme envers l’IAG tiennent du scepticisme global. « Avant chaque grande avancée technique, du vol humain à l’énergie électrique, des hordes de prétendus experts vous expliquaient pourquoi cela n’arriverait jamais. En réalité, la plupart des gens ne croient qu’à ce qu’ils voient. » Si vous n’êtes pas convaincus par l’IAG, c’est que vous êtes un idiot naïf disent ses partisans, inversant la charge de la preuve, alors qu’ils sont bien plus que d’autres les idiots utiles de ce qu’ils dénoncent et vénèrent à la fois.

« L’idée de donner naissance à des dieux-machines est évidemment très flatteuse pour l’ego », affirme la philosophe Shannon Vallor de l’Edinburgh Futures Institute (voir notre article sur son livre, « L’IA n’est qu’un miroir »). « C’est incroyablement séduisant de penser que l’on pose soi-même les fondements de cette transcendance ». C’est un autre point commun avec les théories du complot. Une partie de l’attrait réside dans le désir de trouver un sens à un monde chaotique et parfois dénué de sens et dans l’aspiration à être une personne consciente du danger. Pour David Krueger, chercheur à l’Université de Montréal et ancien directeur de recherche à l’Institut de sécurité de l’IA du Royaume-Uni, nombre de personnes travaillant sur l’IA considèrent cette technologie comme notre successeur naturel. « Ils voient cela comme une forme de maternité » dont ils ont la charge, explique-t-il. Jeremy Cohen, lui, dresse des parallèles entre de nombreuses théories du complot moderne et le mouvement New Age, qui connut son apogée dans les années 1970 et 1980. Ses adeptes croyaient que l’humanité était sur le point d’accéder à une ère de bien-être spirituel et d’éveil de la conscience, instaurant un monde plus paisible et prospère. L’idée était qu’en s’adonnant à un ensemble de pratiques pseudo-religieuses, les humains transcenderaient leurs limites et accéderaient à une sorte d’utopie hippie. Pour Cohen, nous sommes confrontés aux mêmes attentes à l’égard de l’IAG : que ce soit par la destruction ou la sublimation de l’humanité, elle seule permettra de surmonter les problèmes auxquels l’humanité est confrontée. Pour Yudkowsky et Soares, les enjeux de l’IAG sont plus importants que le risque nucléaire ou le risque climatique.

Pour beaucoup de ceux qui optent pour cette croyance, l’IAG arrivera d’un seul coup, sous la forme d’une singularité technologique introduite par l’auteur de science-fiction Vernor Vinge dans les années 80. Un moment transcendant où l’humanité, telle que nous la connaissons, changera à jamais. Pour Shannon Vallor, ce système de croyance est remarquable par la façon dont la foi en la technologie a remplacé la foi en l’humanité. Malgré son côté ésotérique, la pensée New Age était au moins motivée par l’idée que les gens avaient le potentiel de changer le monde par eux-mêmes, pourvu qu’ils puissent y accéder. Avec la quête de l’IA générale, nous avons abandonné cette confiance en nous et adhéré à l’idée que seule la technologie peut nous sauver, explique-t-elle. C’est une pensée séduisante, voire réconfortante, pour beaucoup. «  Nous vivons à une époque où les autres voies d’amélioration matérielle de la vie humaine et de nos sociétés semblent épuisées », affirme Vallor. La technologie promettait autrefois un avenir meilleur : le progrès était une échelle que nous devions gravir vers l’épanouissement humain et social. « Nous avons dépassé ce stade », déclare Vallor. « Je pense que ce qui redonne espoir à beaucoup et leur permet de retrouver cet optimisme quant à l’avenir, c’est l’IA générale. » Poussons cette idée à son terme et, une fois encore, l’IA générale devient une sorte de divinité, capable de soulager les souffrances terrestres, affirme Vallor. Kelly Joyce, sociologue à l’Université de Caroline du Nord, qui étudie comment les croyances culturelles, politiques et économiques façonnent notre rapport à la technologie, considère toutes ces prédictions extravagantes concernant l’IA générale comme quelque chose de plus banal : un exemple parmi d’autres de la tendance actuelle du secteur technologique à faire des promesses excessives. « Ce qui m’intrigue, c’est que nous nous laissions prendre au piège. »

« À chaque fois », dit-elle. « Il existe une conviction profonde que la technologie est supérieure aux êtres humains. » Joyce pense que c’est pourquoi, lorsque l’engouement s’installe, les gens sont prédisposés à y croire. « C’est une religion », dit-elle. « Nous croyons en la technologie. La technologie est divine. Il est très difficile de s’y opposer. Les gens ne veulent pas l’entendre. »

Le fantasme d’ordinateurs capables de faire presque tout ce qu’un humain peut faire est séduisant. Mais comme beaucoup de théories du complot répandues, elle a des conséquences bien réelles. Elle fausse notre perception des enjeux, déstabilise l’industrie pour l’éloigner d’applications immédiates… Et surtout, elle nous invite à la paresse. À quoi bon s’acharner à résoudre les problèmes du monde réel, quand les machines s’en chargeront demain ? Le projet pharaonique de l’IA engloutit désormais des centaines de milliards de dollars et détourne nombre d’investissements de technologies plus immédiates, capables de changer dès à présent la vie des gens.

Tina Law, spécialiste des politiques technologiques à l’Université de Californie à Davis, s’inquiète du fait que les décideurs politiques soient davantage influencés par le discours selon lequel l’IA finira par nous anéantir que par les préoccupations réelles concernant l’impact concret et immédiat de l’IA sur la vie des gens dès aujourd’hui. La question des inégalités est occultée par la notion de risque existentiel. « Le battage médiatique est une stratégie lucrative pour les entreprises technologiques », affirme Law. Ce battage médiatique repose en grande partie sur l’idée que ce qui se passe est inévitable : si nous ne le construisons pas, quelqu’un d’autre le fera. « Quand quelque chose est présenté comme inévitable », rappelle Law, « les gens doutent non seulement de leur capacité à résister, mais aussi de leur droit à le faire. » Tout le monde se retrouve piégé.

Selon Milton Mueller, du Georgia Institute of Technology, spécialiste des politiques et de la réglementation technologiques, le champ de distorsion lié à l’IAG ne se limite pas aux politiques technologiques. La course à l’IA générale est comparée à la course à la bombe atomique, explique-t-il. « Celui qui y parviendra en premier aura un pouvoir absolu sur tous les autres. C’est une idée folle et dangereuse qui faussera profondément notre approche de la politique étrangère. » Les entreprises (et les gouvernements) ont tout intérêt à promouvoir le mythe de l’IA générale, explique encore Mueller, car elles peuvent ainsi prétendre être les premières à y parvenir. Mais comme il s’agit d’une course sans consensus sur la ligne d’arrivée, le mythe peut être entretenu tant qu’il est utile. Ou tant que les investisseurs sont prêts à y croire. Il est facile d’imaginer comment cela se déroule. Ce n’est ni l’utopie ni l’enfer : c’est OpenAI et ses pairs qui s’enrichissent considérablement.

Voilà. Le grand complot de l’IAG est enfin résolu, ironise Heaven. « Et peut-être cela nous ramène-t-il à la question du complot, et à un rebondissement inattendu dans cette histoire. Jusqu’ici, nous avons ignoré un aspect courant de la pensée conspirationniste : l’existence d’un groupe de personnalités influentes tirant les ficelles en coulisses et la conviction que, par la recherche de la vérité, les croyants peuvent démasquer cette cabale ». L’IAG n’accuse publiquement aucune force occulte d’entraver son développement ou d’en dissimuler les secrets. Aucun complot n’est ourdi par les Illuminati ou le Forum économique mondial… ici, ceux-là même qui dénoncent les dangers fomentent la cabale. Ceux qui propagent la théorie du complot de l’IAG sont ses principaux instigateurs. Les géants de la Silicon Valley investissent toutes leurs ressources dans la création d’une IAG à des fins lucratives. Le mythe de l’IAG sert leurs intérêts plus que ceux de quiconque. Comme le souligne Vallor : « Si OpenAI affirme construire une machine qui rendra les entreprises encore plus puissantes qu’elles ne le sont aujourd’hui, elle n’obtiendra pas l’adhésion du public nécessaire. » « N’oubliez pas : vous créez un dieu et vous finissez par lui ressembler », ironise Heaven. « Beaucoup pensent que s’ils y parviennent en premier, ils pourront dominer le monde ».

À bien des égards, conclut Heaven, je pense que l’idée même d’IAG repose sur une vision déformée de ce que l’on attend de la technologie, et même de ce qu’est l’intelligence. En résumé, l’argument en faveur de l’IA générale repose sur le postulat qu’une technologie, l’IA, a progressé très rapidement et continuera de progresser. Mais abstraction faite des objections techniques – que se passera-t-il si les progrès cessent ? –, il ne reste plus que l’idée que l’intelligence est une ressource dont on peut augmenter la quantité grâce aux données, à la puissance de calcul ou aux réseaux neuronaux adéquats. Or, ce n’est pas le cas. L’intelligence n’est pas une quantité que l’on peut accroître indéfiniment. Des personnes intelligentes peuvent exceller dans un domaine et être moins douées dans d’autres. Tout comme les babioles dopées à l’IA peuvent exceller dans une tâche et être nulles dans bien d’autres, surtout toutes celles, innombrables, qui échappent à leurs données et continueront de leur échapper.

De l’IAG au fantasme des trombones

Ce fantasme d’automatisation totale que produirait l’IAG est aussi la symbolique du jeu du maximiseur de trombone. Le jeu met en scène, très concrètement, une idée développée par le chantre du transhumanisme d’extrême droite, Nick Bostrom, dès 2002, à savoir celle du « risque existentiel » que ferait peser sur nous cette intelligence artificielle superintelligente, capable de créer des situations pouvant détruire toute vie sur terre. Pour Bostrom, l’usine à trombone est un démonstrateur, où une IA qui aurait pour seul objectif de produire des trombones, pourrait exploiter toutes les ressources pour ce faire jusqu’à leur plus total épuisement, en optimisant son objectif sans limites.

Cette démonstration, pourtant extrêmement simpliste, a marqué les esprits. Son aporie même, qui fait d’un objectif absurde le démonstrateur ultime de l’intelligence des machines, demeure particulièrement problématique. Puisqu’il n’y a ici aucune intelligence des machines, mais bien au contraire, la démonstration de leur pure aberration. Or, la crainte que les systèmes d’IA puissent interpréter les commandes de manière catastrophique « repose sur des hypothèses douteuses quant au déploiement de la technologie dans le monde réel », comme le disaient les chercheurs Arvind Narayanan et Sayash Kapoor. Le jeu est bien plus un simulateur de marché qu’un jeu sur l’IA. Universal Paperclips incite les joueurs à l’empathie avec ses buts, notamment en proposant de nouvelles fonctionnalités pour les assouvir, et c’est bien notre empathie avec le jeu qui conduit l’IA à détruire l’humanité pour accomplir son but absurde de productivité sans limite. Son créateur, Frank Lantz, raconte d’ailleurs que ce n’est pas l’augmentation des chiffres, mais la manière dont ils augmentent qui incite les joueurs à cliquer et à faire cœur avec les objectifs du jeu. « Les jeux incrémentaux sont très bruts. Ils s’attachent à un processus pour faire que les joueurs deviennent obsédés par sa croissance ». L’interface épurée hypnotise par la répétition. « Le joueur détruit l’univers avec le même sentiment d’éloignement que lorsqu’on commande un pull en ligne ». Cette fiction est censée nous prévenir que l’IA pourrait avoir des motivations très différentes de l’homme.

Pourtant le jeu, très scripté, ne montre en rien que l’IA pourrait raisonner, planifier ou comprendre le monde physique ou le dominer. Il masque surtout que des fonctionnalités déclenchent des possibilités et que celles-ci sont prévues par l’interface et le concepteur du jeu. La fable du maximiseur de trombone ne démontre en rien que l’IA pourrait prendre le contrôle du monde, mais que ses objectifs et fonctions, eux, sont le produit de celui qui les a programmés. Le maximiseur de trombone n’accomplit aucune démonstration qu’une intelligence artificielle générale conduirait à l’extermination du genre humain. Comme l’ont dit Kate Crawford ou Melanie Mitchell, les voix les plus fortes qui débattent des dangers potentiels de la superintelligence sont celles d’hommes blancs aisés et racistes, et, pour eux, la plus grande menace est peut-être l’émergence d’un prédateur au sommet de l’intelligence artificielle, mais qui est certainement personne d’autre qu’eux-mêmes. Le capitalisme est un bien plus grand maximiseur que l’IA. Les entreprises maximisent le cours de leurs actions sans se soucier des coûts, qu’ils soient humains, environnementaux ou autres. Ce processus d’optimisation est bien plus incontrôlable et pourrait bien rendre notre planète inhabitable bien avant que nous sachions comment créer une IA optimisant les trombones.

Hubert Guillaud

MAJ du 8/12/2025 : « L’intelligence artificielle générale n’aura pas lieu. Il n’y a pas de marché de l’IA, rien qu’une poignée d’entreprises qui fait mine de gagner de l’argent le temps d’en finir avec la démocratie ». Thibault Prévost.

MAJ du 27/12/2025  : Cessons de considérer l’intelligence artificielle générale comme l’objectif ultime de la recherche en IA, préviennent un collectif de chercheurs. L’IAG compromet notre capacité à choisir des objectifs efficaces, expliquent-ils en pointant 6 pièges majeurs : l’illusion du consensus, la promotion de recherches scientifiques erronées, la présomption de neutralité axiologique, la loterie des objectifs, la dette de généralité et l’exclusion normalisée.

Pour éviter ces écueils, les chercheurs soutiennent que la communauté de recherche en IA doit :

  • privilégier la spécificité des objectifs techniques et sociétaux ;
  • placer le pluralisme au centre des préoccupations, en considérant la pluralité des approches pertinentes pour atteindre de multiples objectifs importants ;
  • et encourager l’innovation par une plus grande inclusion des disciplines et des communautés.
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17.08.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 17 août 2026

Khrys

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16.08.2026 à 10:00

L’IA appliquée à la science… rêve de progrès

Framasoft

L’application de l’IA à la science ne promet pas tant des progrès qu’une concentration renforcée.
Texte intégral (7082 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 02 juin 2026 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

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L’application de l’IA à la science ne promet pas tant des progrès qu’une concentration renforcée.

 

 

 

 

 

 

Ce que l’IA accélère

Les promesses de l’IA pour découvrir de nouveaux matériaux ou révolutionner les découvertes scientifiques sont fortes. L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique, au risque d’augmenter la dépendance de la science à l’IA.

Dans le domaine de la fabrication de médicament, on attend là encore que l’IA permette de nouvelles percées, explique The Economist. Pourtant, les partenariats entre entreprises pharmaceutiques et sociétés d’IA se multiplient, notamment dans l’espoir de mieux identifier des molécules, de raccourcir le temps de développement des essais cliniques et de diminuer le taux d’échec de ceux-ci (actuellement, « les médicaments candidats entrant en essais cliniques ont un taux d’échec de 90 %, ce qui porte le coût de développement d’un médicament efficace à la somme astronomique de 2,8 milliards de dollars »). « Même des gains d’efficacité marginaux représenteraient des avantages considérables. Des rapports provenant de l’ensemble du secteur suggèrent que l’IA a commencé à apporter ces gains. Elle a réduit la phase préclinique (celle qui précède les essais cliniques sur l’homme) à 12-18 mois, contre trois à cinq ans auparavant. Et elle a amélioré le taux de réussite. Une étude publiée en 2024, portant sur les performances de molécules proposées par l’IA lors des premiers essais cliniques, a révélé un taux de réussite de 80 à 90 %. À titre de comparaison, les moyennes historiques se situaient entre 40 et 65 %. »

« La conception d’un nouveau médicament commence généralement par le criblage de petites molécules organiques afin d’identifier celles présentant une activité biologique prometteuse afin de sélectionner les plus probables. L’IA peut analyser des bibliothèques de dizaines de milliards de molécules, en testant des propriétés telles que la puissance, la solubilité et la toxicité grâce à des émulations logicielles de ces molécules, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser les molécules réelles en laboratoire. Jim Weatherall, l’un des responsables de cette activité chez AstraZeneca, une autre grande entreprise pharmaceutique, affirme que cette méthode permet de trier les molécules prometteuses deux fois plus vite qu’auparavant, et que plus de 90 % du processus de découverte de petites molécules de l’entreprise est désormais assisté par l’IA. » 

L’IA sert donc d’abord à optimiser les investissements. L’IA contribue également à améliorer la conception des essais cliniques. Par exemple en formulant une hypothèse sur une maladie et en tentant de confirmer ou d’infirmer ces hypothèses par une recherche bibliographique.

L’IA se révèle également prometteuse dans la sélection des patients pour les essais cliniques. Elle peut analyser les dossiers médicaux, les biopsies et les examens d’imagerie des candidats afin d’identifier ceux qui pourraient tirer le meilleur parti d’un nouveau médicament. Une meilleure sélection des participants permet de réduire la taille des essais, et donc de les rendre plus rapides et moins coûteux. Une autre utilisation de l’IA consiste à créer des patients synthétiques permettant de comparer un patient réel et son double numérique pour comparer l’évolution prédite sans traitement par rapport au patient testé. À terme, les patients synthétiques permettraient de réduire les groupes témoins et leurs coûts (au risque tout de même que ces comparaisons aient une fiabilité relative).

L’optimisation des essais cliniques via l’IA représente une réduction considérable des risques, avec une diminution concomitante des coûts de développement des médicaments.

Mais si l’IA promet de produire de nouveaux médicaments, elle ne promet pas que nous ayons les capacités industrielles de le faire, comme le montrent les innombrables pénuries que nous traversons. Elle ne résout pas le risque d’abandon de la santé pour tous, qu’évoquait par exemple le philosophe Alexandre Monnin dans AOC il y a quelques mois (voire notre synthèse).

Au contraire. Dans le domaine de la médecine, comme le soulignaient l’avocate américaine des sans-abris Leah Goodridge et la médecin et chercheuse, Oni Blackstock, directrice de l’association Health Justice, dans une tribune pour The Guardian, l’IA risque bien plus d’être utilisée pour refuser des soins que pour faire progresser la médecine. En Californie du Sud, où le nombre de personnes sans abris est l’un des plus élevés du pays, Akido Labs gère des cliniques pour les personnes sans domicile fixe et celles à faibles revenus. Mais ces patients sont vus par des assistants médicaux qui utilisent l’IA pour écouter les conversations, puis proposer des diagnostics et des plans de traitement potentiels, qui sont ensuite examinés par un médecin. L’objectif de l’entreprise, a déclaré son directeur technique à la Technology Review, est de « supprimer le médecin de la consultation ».

Cela s’inscrit dans une tendance plus large où l’IA générative est de plus en plus intégrée au système de santé, rappellent Goodridge et Blackstock. En 2025, une enquête de l’Association médicale américaine a révélé que deux médecins sur trois utilisaient l’IA dans leur travail quotidien, notamment pour diagnostiquer les patients. Une start-up spécialisée en IA (OpenEvidence, qui n’est pas accessible en Europe) a levé 200 millions de dollars pour fournir aux professionnels de santé un ChatGPT pour médecins. Et les législateurs américains examinent actuellement un projet de loi qui autoriserait l’IA à prescrire des médicaments. Bien que cette tendance à l’intelligence artificielle dans le secteur de la santé affecte presque tous les patients, son impact est plus profond sur les personnes à faibles revenus, qui rencontrent déjà d’importants obstacles à l’accès aux soins. « Les personnes sans domicile fixe et à faibles revenus ne devraient pas servir de cobayes pour l’IA dans le domaine de la santé. Au contraire, leurs voix et leurs priorités devraient déterminer si, comment et quand l’IA sera mise en œuvre dans leurs soins ».

La saturation des hôpitaux, les coûts d’accès au soin… expliquent en grande partie ces développements. D’autant que ces contraintes « sont souvent amplifiées dans les communautés économiquement défavorisées, où les établissements de santé sont souvent sous-financés et les patients non assurés, avec un fardeau plus lourd de maladies chroniques dû au racisme et à la pauvreté ». Les très documentés biais des IA de santé, « qui diagnostiquent bien moins les problèmes des patients noirs et hispaniques, des femmes et des patients bénéficiant de l’assurance Medicaid, promettent surtout d’aggraver les inégalités de santé pour les patients qui rencontrent déjà des obstacles à l’accès aux soins ». Pire, comme on le lit dans la TR, les patients ne sont même pas informés que leur professionnel de santé ou leur système de santé utilise l’IA. Un assistant médical explique ainsi que ses patients savent qu’un système d’IA les écoute, mais qu’il ne leur dit pas qu’elle formule des recommandations diagnostiques. Ces discriminations sont renforcées par la tendance croissante à l’utilisation de l’IA pour déterminer les remboursements de santé des personnes à faibles revenus (voir ce que nous disions d’United HealthCare connu pour sa politique de refus de remboursement de soins de santé). Bref, si l’IA d’un côté promet une amélioration de la production de médicaments, elle risque bien plus d’empêcher les publics d’y accéder. 

Il y a d’autres domaines que l’IA accélère, comme le pointait Cade Metz dans le New York Times. Notamment la recherche en mathématiques, en biologie et en chimie. Mais là encore, bien des annonces tonitruantes se révèlent souvent assez décevantes une fois que les spécialistes les décortiquent. C’était le cas notamment lorsqu’une startup d’IA, Harmonic a annoncé avoir résolu un problème mathématique, avant que les experts ne constatent que ses solutions ne différaient guère des travaux antérieurs de mathématiciens. L’IA parvient à identifier des solutions existantes, enfouies dans des décennies d’articles de recherche plus qu’elle n’en invente. « On a l’impression d’être face à un élève brillant qui a tout mémorisé pour l’examen, mais qui ne comprend pas vraiment le concept », assène le mathématicien Terence Tao. L’IA permet bien plus de suggérer des hypothèses ou des expériences qui permettent de cibler les recherches, explique un spécialiste du cancer, qui constate lui aussi que cela permet d’accélérer les processus. Mais un chercheur expérimenté est toujours nécessaire pour guider le système. Pour Terence Tao, interviewé dans Nature, l’IA peut commettre des erreurs invérifiables dans nombre de domaines, mais en maths, elles sont vérifiables. Les inconvénients sont donc bien plus limités. « On commence à voir des exemples où l’IA – peut-être par chance – résout des problèmes importants pour les mathématiciens. C’est encore très rare et l’IA présente encore de nombreuses faiblesses ; elle ne remplace pas le travail humain. Mais il devient de plus en plus difficile de nier l’efficacité de ces outils. » Mais définir de nouveaux concepts et déterminer les problèmes à résoudre restera probablement du ressort des mathématiciens humains… au moins pendant un certain temps encore, estime le médaillé Fields.

… au risque de réduire le champ d’investigation de la science

Si l’IA pour la recherche scientifique promet, elle pourrait aussi avoir des effets délétères, rappelle la journaliste Grace Huckins pour la Technology Review et réduire à terme le dynamisme de la science. Une étude publiée dans Nature a révélé que si certains scientifiques perçoivent des avantages professionnels à adopter l’IA, la science dans son ensemble pourrait en pâtir, car l‘IA réduit le champ d’investigation de la communauté scientifique. Cela pourrait s’expliquer par le fait que l’IA excelle particulièrement dans l’analyse de données et de publications existantes, ce qui incite les scientifiques qui l’utilisent à se concentrer sur des domaines établis où des données à grande échelle sont disponibles. Il pourrait en résulter un nombre réduit de scientifiques disponibles pour étudier des problèmes moins adaptés à l’IA. Intégrer efficacement l’IA dans la science est plus qu’un simple défi technique : préserver le dynamisme et la diversité de la science à l’ère de l’IA pourrait nécessiter un effort concerté de la part de la communauté scientifique.

Dans un éditorial pour Science, Julio Ottino et Brian Uzzi enfoncent le clou et dénoncent le risque d’une « progression sans progrès ». « Les progrès réalisés dans l’utilisation de l’intelligence artificielle pour faire progresser la découverte scientifique rendent de plus en plus réaliste l’idée de systèmes automatisés de « science de bout en bout » : des chaînes de traitement intégrées capables de générer des hypothèses, de mener des expériences (in silico ou robotisées), d’analyser les résultats et de produire des résultats publiables avec une intervention humaine minimale. La question cruciale n’est pas de savoir si l’IA peut « faire » de la science, mais si la science – en tant que système social et évolutif produisant des connaissances fiables – peut survivre à la manière dont l’IA la pratique. »

Or, « la science n’est pas simplement une suite de tâches optimisables. Elle progresse par un processus analogue à l’évolution darwinienne : variation à travers de nombreux efforts indépendants ; sélection par la critique, la réplication et la compétition ; et conservation des résultats robustes. Cette structure distribuée permet à la science de s’autocorriger et de générer de la nouveauté. L’indépendance n’est pas fortuite ; elle est le mécanisme qui produit à la fois la fiabilité et la découverte. »

Mais, la science n’a jamais pleinement atteint cet idéal, rappellent-ils. Elle a aussi été façonnée par les biais, les erreurs et la fraude. Les partisans de l’intelligence artificielle arguent que l’automatisation pourrait atténuer certaines de ces limitations tout en accélérant les découvertes et en élargissant la participation. Reste donc à savoir si l’IA en science réduit ces imperfections ou les amplifie à l’échelle des machines.

L’intégration de l’IA à la science risque de modifier fondamentalement la structure de la science. Notamment en favorisant des plateformes dominantes, entraînées sur des données similaires et optimisées pour certains objectifs. « Comme sur d’autres marchés de technologies numériques, la concentration est un résultat plausible. Le risque est fort qu’une poignée de systèmes façonnent la majorité de la production scientifique […]. La diversité simulée au sein d’un système ne saurait se substituer à la diversité épistémique entre des approches véritablement concurrentes. »

La conséquence n’est pas seulement institutionnelle ; elle est bien épistémique, c’est-à-dire qu’elle concerne toutes les connaissances. « Le système scientifique prospère grâce à l’inefficacité : efforts redondants, tentatives infructueuses et chemins divergents. Il ne s’agit pas de coûts à éliminer, mais de sources de découverte. À l’inverse, les pressions d’optimisation favorisent la convergence. Il risque d’en résulter une production accrue, mais une exploration moindre de l’inattendu. »

« Ce rétrécissement a des implications sur la créativité. Une grande partie de la force de l’IA réside dans l’exploration combinatoire, le réarrangement des connaissances existantes en de nouvelles configurations. Or, nombre d’avancées majeures en science ne sont pas des combinaisons ; ce sont des ruptures, des changements conceptuels qui contredisent les hypothèses des cadres antérieurs. Parce que ces avancées s’écartent des schémas encodés dans les données existantes, elles sont les moins susceptibles d’émerger de systèmes entraînés sur le passé. »

« L’indépendance n’est pas seulement une garantie de fiabilité ; elle est la condition de la rupture conceptuelle. » À l’inverse, « l’optimisation de chaque composant ne garantit pas l’intégrité de l’ensemble. » Au contraire, elle peut la compromettre.

« Il ne s’agit pas de rejeter l’IA, mais de la considérer comme un simple progrès technique. Préserver les propriétés fondamentales d’un système scientifique évolutif devient désormais une contrainte de conception. Les résultats scientifiques doivent garantir une traçabilité claire – une chaîne de responsabilité identifiable qui ne se dissout pas dans des systèmes opaques. Les dispositifs institutionnels et techniques doivent assurer des approches véritablement distinctes, et non de simples variations au sein d’une architecture partagée. »

« Ces exigences ne sont pas des inefficacités à éliminer par l’ingénierie. Elles représentent les solutions accumulées au problème de la fiabilité des connaissances. Un système d’IA peut produire des résultats impressionnants. Mais s’il remplace un processus évolutif par un processus artificiel, il risque de restreindre non seulement le champ de nos découvertes, mais aussi notre capacité de découverte tout court. »

Le financement de la recherche : submergé par l’IA

Geraint Rees et James Wilsdon pour Nature tirent la sonnette d’alarme. L’IA est en train de submerger les appels à projets et demandes de financement de la recherche, améliorant le nombre, la qualité, le volume des demandes au risque de provoquer l’effondrement même du système. Les réponses générées par l’IA peuvent être entraînées sur les publications des chercheurs, sur les critères d’attribution des subventions et même sur les projets retenus pour ajuster les demandes aux résultats attendus. Et l’effet se constate déjà, pointent les chercheurs. Dans une étude qui a regardé les projets de 12 organismes de financement de la recherche de l’Union européenne, les chercheurs montrent une augmentation des candidatures depuis 2022.

« Les décideurs politiques et les organismes de financement vont devoir repenser l’allocation des fonds de recherche avant que le système ne devienne ingérable. » Confrontés à un afflux de réponses de qualité, ils devront alors faire des choix largement arbitraires quant aux projets à financer et aux candidats.

Jusqu’à présent, les organismes de financement de la recherche ont principalement réagi à ces évolutions en restreignant l’utilisation de l’IA par les candidats et les évaluateurs, certains déclarant les demandes inéligibles si elles sont élaborées avec de l’IA. Mais ces préconisations sont impossibles à appliquer, car la probabilité de détection est faible et ne constitue pas une réponse au problème. Le risque est fort que toutes les propositions répondent aux critères de financement et que les différences entre elles soient minimes. « Lorsque les propositions et les évaluations sont toutes deux gérées par des agents entraînés sur le même corpus de travaux déjà financés, le système n’évaluera plus la qualité des idées, mais plutôt la capacité des agents à simuler les idées précédemment récompensées par les financeurs. »

« Parmi les propositions visant à remédier à la surcharge des systèmes de financement figurent le recours à des tirages au sort (attribution aléatoire de fonds à des demandes de subvention correspondant à un certain niveau de qualité) et des modèles distribués d’évaluation par les pairs, où les chercheurs qui soumettent des demandes de subvention sont chargés d’évaluer celles d’autres chercheurs. Ces mesures permettent de lutter contre le volume de demandes, mais elles restent inefficaces si les indicateurs de qualité deviennent peu fiables. »

Geraint Rees et James Wilsdon proposent plutôt que les organismes de financement envisagent de recentrer l’évaluation non plus sur les propositions écrites, mais sur le chercheur principal, son équipe et ses programmes de recherche passés et en cours. « Les financeurs devraient investir dans la vérification des antécédents afin d’examiner la performance de recherche d’un individu ou d’un groupe sur une période prolongée, ainsi que dans des entretiens et des évaluations de portefeuilles de la performance d’équipe sur la durée. » Mais cette solution écarte de fait les plus petites ou plus jeunes équipes : les aides risquent alors d’aller uniquement aux projets les plus établis.

En mars, le Conseil de la recherche médicale du Royaume-Uni a annoncé le rétablissement des entretiens pour tous les candidats présélectionnés : une approche chronophage et laborieuse et peu adaptée aux grands volumes de candidatures. Le NIH américain, regroupant l’ensemble des Instituts nationaux de la santé, lui, a limité à 6 dépôts par an le nombre de candidatures individuelles, après avoir constaté que certains chercheurs en soumettaient plus de 40. Les financeurs pourraient également envisager des approches plus radicales, suggèrent les deux chercheurs. Il pourrait s’agir d’instaurer un quota fixe de propositions par chercheur ou pour l’ensemble de sa carrière, toutes sources de financement confondues. Ils pourraient aussi répartir le budget disponible entre les chercheurs éligibles à l’échelle nationale et attribuer le même montant à tous, éliminant ainsi la concurrence.

D’autres solutions proposent aux organismes de recherche de s’appuyer sur l’IA pour l’évaluation. « L’IA pourrait ensuite servir à prioriser et à présélectionner les candidatures, en comparant les données selon ces différents profils afin d’identifier les candidats dont le parcours est cohérent avec les informations fournies dans leur dossier. Ce processus de présélection serait transparent, auditable et conçu pour favoriser la diversité, et non la freiner, à travers les différentes étapes de carrière, disciplines et institutions. » Mieux (ou pire, c’est selon), certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs.

Quelles que soient les solutions retenues, la nécessaire transformation du financement de la recherche risque de se faire dans la douleur et la contestation, estiment les chercheurs. La mise en place d’infrastructures IA nécessite des investissements soutenus, des tests rigoureux et une gouvernance continue. Les financeurs confrontés à des contraintes budgétaires pourraient hésiter. C’est oublier pourtant que le système gaspille déjà des ressources considérables en comités d’experts et en nouvelles soumissions, sans parler du temps consacré par les chercheurs à répondre aux appels. Un système basé sur l’IA native et bien conçu pourrait constituer un investissement judicieux, défendent les chercheurs. Reste que des systèmes d’évaluation entraînés sur des données de financement historiques intégreront les inégalités passées, risquant d’amplifier, plutôt que de corriger, l’effet Matthieu, c’est-à-dire la concentration au profit des plus dotés. « Il s’agit d’un risque réel, mais nous pensons que la conception et la gouvernance peuvent contribuer à l’atténuer. Les biais dans les systèmes d’IA sont mesurables, ce qui permet de les examiner et d’y remédier », soulignent-ils, certainement trop rapidement, car les biais ne sont ni  mesurables ni corrigeables facilement. Troisièmement, les chercheurs et les institutions pourraient se montrer réticents face aux décisions façonnées par des algorithmes qu’ils ne peuvent pas interroger. La transparence et les mécanismes d’appel pourraient contribuer à instaurer la confiance, défendent-ils encore.

Le système de financement par subvention conçu pour un monde pré-IA est devenu défaillant. Les financeurs doivent s’adapter, estiment les chercheurs. Il pourrait en résulter un système plus performant : un système qui exploite la puissance de l’IA et la combine à des connaissances spécialisées, et qui réduit le temps et l’énergie gaspillés dans la rédaction de demandes de subventions improductives pour les réorienter vers une recherche novatrice. Un constat plus facile à déclamer qu’à mettre au point.

Prédire les résultats de la science… au risque de l’y enfermer

Certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs, expliquaient donc Geraint Rees et James Wilsdon. Qu’en est-il ?

Savoir si une étude changera le monde ? C’est pourtant l’idée que propose Funding the Frontier : un tableau de bord pour prédire l’impact de la recherche. L’outil (non disponible) utilise le Big data pour retracer l’impact sociétal des projets de recherche sur les politiques, les médicaments ou les produits, explique Nature (voir également l’article de recherche qui montre des captures d’écran du tableau de bord et la vidéo promotionnelle). Le projet porté par Dashun Wang « intègre des données sur les publications de recherche, les brevets, les documents d’orientation et les essais cliniques, et présente ces informations de manière visuelle et intuitive. Ils ont également combiné cet outil à un algorithme prédictif basé sur l’apprentissage automatique pour prédire les études et les domaines susceptibles d’apporter les plus grands bénéfices sociétaux à l’avenir – par exemple, les subventions les plus susceptibles de déboucher sur un brevet ». « Même sans son aspect prédictif, disposer d’un outil permettant de rechercher l’impact des recherches sur la société » est déjà une information importante, estime un chercheur.

Un chef de projet d’une importante agence de financement américaine l’a utilisée pour examiner les impacts sociaux généraux des subventions de l’agence, lui permettant de constater l’impact de certaines recherches ailleurs dans le monde. « Un autre utilisateur, investisseur dans le domaine de la recherche biomédicale, a constaté que dans le domaine de la recherche sur la maladie d’Alzheimer, l’impact clinique le plus important au cours des 20 dernières années provenait d’études visant à comprendre la maladie, mais que l’impact futur le plus important prévu se concentrait sur les études portant sur les systèmes de soutien social des personnes atteintes de la maladie, ce qui laisse entrevoir de nouvelles opportunités d’investissement ».

L’aspect prédictif est pourtant préoccupant, estime le même James Wilsdon qui en évoquait les perspectives précédemment. Le spécialiste des politiques de recherche estime que ce tableau de bord pourrait créer des prophéties autoréalisatrices et des décisions d’investissements plus conservatrices, au détriment de recherches plus originales, capables d’ouvrir d’autres possibilités.

Coincés dans l’Academic Slop ?

En attendant, le travail académique commence à crouler sous la « prolifération métastatique de publications  » truffées d’hallucinations et de distorsions de contenus, comme s’en plaint sur Facebook la philosophe du droit, Antoinette Rouvroy. L’Academic Slop est arrivé, constate également le chercheur Seva Gunitsky dans sa newsletter. Il raconte que dans la revue dont il s’occupait le nombre de soumission a doublé voire triplé depuis l’apparition de l’IA générative, et que le taux de rejet s’est envolé. Techniquement compétents, certains de ces articles respectent les normes et sont tout à fait convenables. Faciles à produire et exigeant peu de créativité, ils constituent néanmoins le type de travail incrémental légitime que le philosophe des sciences Thomas Kuhn appelait la fabrique de la « science normale ». Pour Gunitsky la valeur d’une théorie originale va continuer à prendre de l’importance. « Les travaux quantitatifs de qualité deviennent bon marché et abondants ; une bonne théorie reste difficile à élaborer ».

Mais l’effet le plus important est que l’évaluation par les pairs repose désormais davantage sur le discernement. Si n’importe qui peut produire un article empirique compétent sur n’importe quel sujet, le principal obstacle devient l’identification des questions importantes à poser. « Dans ce contexte, la question pour les évaluateurs et les éditeurs n’est plus tant « est-ce juste ? » que « pourquoi est-ce important ? ». Cette question est inévitablement subjective, mais pas totalement, car elle exige une solide connaissance des débats en cours. Elle nécessite néanmoins de connaître les tensions et les lacunes productives, les énigmes intéressantes et les idées reçues apparemment établies. »

« Ce concept porte un nom : la phronesis. C’était le terme employé par Aristote pour désigner la sagesse pratique, ou la capacité à discerner la conduite à tenir dans des circonstances particulières. Contrairement à l’épistémè (la connaissance scientifique) ou à la technè (le savoir-faire technique), la phronesis ne peut se réduire à des règles ou à des algorithmes. Elle requiert de l’expérience, du jugement et ce qu’Aristote appelait la « perception ». Cela signifie non seulement l’intelligence, mais aussi la capacité intellectuelle de percevoir les caractéristiques essentielles d’une situation donnée. »

La philosophe Isaiah Berlin appelait cette qualité « le sens du réel » dans le jugement politique : la capacité de percevoir ce qui est possible et ce qui compte à un moment historique donné. Or, il n’est pas certain que les IA possèdent cette capacité voire ne la possèdent jamais. « Si le discernement devient le critère ultime de qualité, nous nous dirigeons encore davantage vers un système à deux vitesses dans l’édition scientifique. Les revues les plus prestigieuses privilégieront les articles d’une originalité remarquable ou présentant des avancées théoriques ou empiriques majeures, tandis que toutes les autres publieront les articles produits par l’IA qui font progresser, de manière graduelle, notre compréhension de sujets spécifiques. Et peut-être que la théorie gagnera en prestige au détriment des méthodes sophistiquées d’analyse des données. »

Pas sûr que la théorie et l’empirisme puissent ainsi si facilement se scinder en deux. Le risque que les publications automatisées se transforment en matière noire scientifique, que personne ne lit ni ne consulte est fort. À nouveau, ici aussi, le risque est fort que s’accentue  davantage les hiérarchies de prestige comme critère d’importance. « Paradoxalement, l’effet uniformisant de l’IA pourrait rendre le monde universitaire plus élitiste encore ».

« La technologie qui nous a inondés de dissertations étudiantes façonnées avec l’IA va maintenant inonder de nos propres travaux, et nous aurons besoin de ce même discernement dont nous nous plaignons de l’absence chez nos étudiants. » Pas sûr que ce soit plus facile pour les experts. L’IA fait peut-être gagner beaucoup de temps à certains, mais la pollution des travaux de recherche qu’elle engendre en fait perdre énormément aux lectrices et lecteurs. Le goulot d’étranglement de la lecture et de la vérification s’annonce plus resserré que jamais.

La seule chose dont on soit sûr, en observant toutes ces perspectives… ce n’est pas que l’IA apporte un progrès scientifique notable, c’est que l’IA en science renforce les inégalités dans toutes les couches de la science. 

Hubert Guillaud

MAJ du 02/06/2026 : Une analyse de 7,3 millions d’articles de revues scientifiques publiés entre 2020 et 2025 révèle qu’en 2025, un peu plus de la moitié présentent des signes d’influence des LLM, avec des variations importantes d’utilisation selon la région du monde, le prestige de l’établissement, l’éditeur et la discipline. « Le développement économique et la proximité de l’anglais comme langue principale sont des facteurs prédictifs clés de ces variations régionales. Les établissements moins bien classés affichent des taux d’adoption plus élevés que les universités d’élite, les jeunes éditeurs à but lucratif présentent des taux supérieurs à ceux de leurs concurrents, et l’adoption varie considérablement selon les disciplines universitaires. L’adoption des LLM dans la rédaction académique est répandue, mais socialement stratifiée. »

MAJ du 21/06/2026 : Dans leur newsletter, Tim O’Reilly et Ilan Strauss, proposent de garantir un exosquelette pour appliquer l’IA à la science. Cet exosquelette est constitué d’innombrables systèmes permettant de garantir les références, comme le DOI (l’identifiant d’objets numériques qui attribue un numéro à chaque publication scientifique), RetractationWatch (la base de données des articles scientifique dé-publiés et rétractés), Orcid (qui fournit un identifiant unique aux chercheurs), Open Alex (un graphe de connaissances scientifiques)… ou encore le projet Vraix du MIT (cherchant à créer une toile du savoir pour distinguer les contenus possiblement génératifs des autres)… et nombres d’autres, qui n’ont pas été intégrés aux systèmes d’IA, alors qu’ils pourraient permettre de résoudre de nombreux problèmes : diminuer les citations erronées, réduire l’emprise de la littérature scientifique non valide… une infrastructure fondée sur des principes ouverts qui cherchent à garantir que les contenus scientifiques ne puissent être ni accaparés ni dégradés. Ces infrastructures sont des biens publics que les entreprises d’IA ignorent pour la plupart ou, pire, fragilisent. « À l’heure actuelle, la relation entre l’IA et l’infrastructure scientifique est presque exclusivement extractive. Les entreprises d’IA entraînent leurs modèles sur des articles scientifiques. Elles créent des produits capables de générer et de manipuler des textes scientifiques. Elles se disputent le marché de l’« IA au service de la science ». Pourtant, elles ne contribuent pratiquement pas à l’infrastructure qui, à la base, garantit la fiabilité des connaissances scientifiques. »

Les entreprises d’IA consomment du contenu scientifique sans rien apporter en retour. Strauss et O’Reilly font une analogie avec Content ID de YouTube : face à l’utilisation non autorisée de leurs œuvres, la première réaction de l’industrie musicale a été d’exiger leur retrait. La réponse de YouTube a été : « Et si nous vous aidions plutôt à les monétiser ? » Cette approche a permis d’aligner les intérêts et de créer une économie dynamique pour les créateurs. Nous devrions appliquer le même raisonnement à la science. Les entreprises d’IA ne devraient pas seulement utiliser l’infrastructure scientifique pour améliorer leurs produits (elles le devraient pourtant), mais elles devraient surtout chercher à aider la science à gagner en valeur, en pérennité et en exhaustivité.

Pour cela, les systèmes d’IA devraient améliorer la validation de leurs sources et références. L’infrastructure existe, il leur suffit de l’utiliser. Ils pourraient également réinjecter les métadonnées extraites dans OpenAlex, améliorant ainsi le graphe de données pour tous. Ils pourraient utiliser et financer RetractationWatch pour améliorer leurs modèles et réponses. Les fournisseurs d’IA pourraient également financer cette infrastructure scientifique très fragile qui constitue le socle technique de la crédibilité de la science. « Les entreprises d’IA, qui génèrent des milliards de revenus grâce à des produits reposant sur la crédibilité scientifique, devraient contribuer à l’infrastructure qui garantit cette crédibilité. Il ne s’agit pas de philanthropie, mais d’un intérêt bien compris. » Elles pourraient également contribuer à améliorer cette chaîne qui identifie la provenance du contenu scientifique. « Lorsque l’IA contribue à un article scientifique, cette contribution doit être traçable : elle ne doit pas simplement faire l’objet d’une déclaration standard, mais être liée à des affirmations, des sources et des étapes de vérification précises. »

« Les entreprises d’IA qui s’appuieront sur cette infrastructure créeront de meilleurs produits. Mais surtout, elles investiront dans l’infrastructure civilisationnelle qui rend possible, à la base, l’existence de connaissances fiables. À condition toutefois que les entreprises d’IA cessent de considérer cette question comme le problème d’autrui et commencent à la voir comme un socle sur lequel bâtir — un socle dont dépend leur propre succès dans le domaine scientifique. »

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10.08.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 10 août 2026

Khrys

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09.08.2026 à 10:00

IA et science : du pliage de protéines… à l’illusion de la connaissance

Framasoft

L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique.
Texte intégral (3863 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 30 septembre 2025 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

Tout l’été, profitez de republications de « Dans Les Algorithmes » ! Rendez-vous tous les dimanches de juillet et d’août pour réfléchir, ensemble, sur les enjeux de l’Intelligence Artificielle.


L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique.

 

 

 

 

 

 

« Le discours selon lequel l’intelligence artificielle révolutionne la science est désormais quasiment incontournable », rappelle William Burns, consultant en politique scientifique, pour Tech Policy Press. « L’histoire raconte déjà que l’IA n’est pas seulement l’avenir : elle révolutionne les découvertes scientifiques ». Même des gens assez critiques de l’IA et de ses développements disent qu’elle possède des « capacités prometteuses » pour la recherche scientifique, justifiant son développement. Pourtant, l’IA, telle qu’elle est actuellement déployée en science, occulte plus qu’elle ne révèle, exacerbant les problèmes qu’elle prétend résoudre.

Les chercheuses Lisa Messeri et Molly J. Crockett affirmaient l’année dernière dans Nature que « la prolifération des outils d’IA en science risque d’introduire une phase de recherche scientifique où nous produisons davantage, mais comprenons moins ». Mais surtout, l’usage de l’IA pourrait compromettre la capacité à produire des connaissances fiables, sur lesquelles repose tout l’édifice scientifique. Cette crise annoncée prolonge celle que traverse la recherche depuis le début du XXIe siècle, notamment liée à la stagnation des découvertes pharmaceutiques. Burns rappelle par exemple que le Projet Génome Humain dans les années 90 a été lancé en promettant une prolifération de nouveaux médicaments qui n’est jamais advenue. Un chercheur d’une grande entreprise scientifique expliquait en 2008 que « rien de ce que les entreprises ont fait pour accroître la production de nouveaux médicaments n’a fonctionné, y compris les fusions, les acquisitions, les réorganisations et l’amélioration des processus ».

Le microbiologiste américain, Carl Woese, opposant à l’ingénierie biologique, estimait, en 2004, que la crise de l’innovation était liée à la généralisation de l’ingénierie du vivant. En 2011, l’économiste Philip Mirowski estimait que le néolibéralisme, obsédé par la technologie, avait tué la rigueur scientifique. La promesse de renouveau scientifique par l’IA s’inscrit pleinement en prolongement de cette crise. En 2023, l’OCDE expliquait que l’IA pourrait venir aider une science devenue « plus difficile ». À l’image d’AlphaFold, le système de pliage des protéines de Google DeepMind, pour lequel Demis Hassabis et John Jumper ont reçu le prix Nobel de chimie en 2024.

Les protéines ne sont pas des puces de silicium

AlphaFold a permis de prédire la structure de 200 millions de protéines, mais il serait expérimentalement impossible d’en vérifier n’en serait-ce qu’une fraction. Pour ce faire, « il faudrait généralement isoler des protéines des cellules en quantités importantes – un processus capricieux – puis les soumettre à des techniques telles que la diffraction des rayons X et la résonance magnétique nucléaire. Ces étapes pourraient prendre des années, même pour une seule protéine ». Néanmoins, la philosophe Daria Zakharova a affirmé dans un pré-print que si les prédictions d’AlphaFold sont considérées comme fiables et sont utilisées par les scientifiques, cette « connaissance » est bien imparfaite. « D’un point de vue strictement matériel, AlphaFold n’est pas une représentation du comportement des protéines, mais plutôt du comportement des puces de silicium (sur lesquelles repose le calcul). En ce sens, les inventeurs d’AlphaFold ont avancé l’hypothèse que des puces de silicium pourraient imiter les protéines. Cela soulève la question de savoir comment des matériaux sans lien entre eux, tant chimiquement que spatialement et temporellement, pourraient s’imiter. Au minimum, des preuves substantielles seraient nécessaires pour le prouver. Pourtant, lorsque des efforts ont été déployés pour le vérifier, les résultats ont été mitigés », rappelle Burns. Une étude récente de Garrido-Rodríguez et ses collègues a par exemple soutenu que le calcul d’AlphaFold ne « correspondait pas aux modèles déterminés expérimentalement », faisant référence à une classe de protéines omniprésentes et biologiquement vitales appelées serpines. « De toute évidence, des recherches plus approfondies pourraient être nécessaires sur la fiabilité de l’IA en tant qu’outil prédictif ». Pour Burns, les preuves ne sont pas suffisamment solides à ce stade. Bien sûr, le repliement des protéines est complexe. Leur modélisation est ancienne et repose sur des hypothèses manifestement différentes de leur réalité. Longtemps, ces modèles servaient à interpréter des données d’observation issues de la diffraction des rayons X, et non à créer un modèle informatique, comme avec AlphaFold. Le problème, estime le chercheur en cancérologie et lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine 2019, William G. Kaelin Jr., c’est que la publication doit construire son savoir sur des briques plutôt que sur de la paille.

Au Royaume-Uni, la UK Biobank, une entreprise publique qui détient des données génétiques sur un sous-ensemble de la population britannique, aurait conclu en mars dernier un partenariat avec des sociétés pharmaceutiques et Calico, filiale d’Alphabet, qui auront accès à ces données pour des études menées avec l’IA. Le projet a été décrit par le Financial Times comme « un exemple emblématique de la manière dont les ordinateurs avancés et les modèles d’intelligence artificielle peuvent exploiter de vastes ensembles de données biologiques pour étudier en profondeur le fonctionnement du corps humain et ses dysfonctionnements potentiels ». Une question se pose cependant : l’exploitation de ces ensembles de données est-elle susceptible de produire des connaissances fiables, même en théorie ? En 2017, ces données ont été décrites comme « non représentatives de la population générale… Les participants à la UK Biobank vivent généralement dans des zones socio-économiquement moins défavorisées ; sont moins susceptibles d’être obèses, de fumer et de consommer de l’alcool quotidiennement ; et présentent moins de problèmes de santé auto-déclarés ». La structure de ces ensembles de données de santé, et d’autres similaires, qui ne sont certainement pas secrets, suscite des doutes. Même les observateurs optimistes doivent l’admettre : si les données sont inadéquates et l’IA opaque, quelle est la valeur épistémique réelle de ces projets ? Le prix Nobel Kaelin Jr. a conseillé : « La question… devrait être de savoir si… les conclusions sont susceptibles d’être correctes, et non de savoir s’il serait important qu’elles soient vraies. »

Ralentir la science

Si l’on veut sauver la science de son malaise actuel, des solutions sont déjà possibles, conclut Burns. « Des propositions comme la « slow science » d’Isabelle Stenger semblent valoir la peine d’être tentées, car elles pourraient élargir la charge de la preuve aux affirmations scientifiques et encourager un esprit de service public parmi les scientifiques. Pourtant, si une rénovation épistémique a eu lieu jusqu’à présent dans le domaine scientifique, elle est restée extrêmement timide et n’a pas produit d’effets escomptés. 

Il faut dire que pour les investisseurs, l’idée que l’IA puisse nous sortir de l’impasse actuelle et donner naissance à toutes sortes d’inventions rentables est doublement séduisante. L’IA est une méthode qui ne nécessite que des capitaux pour sa mise en œuvre et qui peut être réalisée à grande échelle, contrairement à la recherche empirique, centrée sur l’humain et fastidieuse, où l’ingéniosité et la chance (qui ne s’achètent pas si facilement) semblent prédominer. Mais investir dans l’IA est aussi un moyen efficace de maintenir le statu quo, tout en semblant le bouleverser, car il pose l’hypothèse d’un avenir technologique sans les changements systémiques qu’impliquent d’autres réformes. 

Dans cette optique, nous devons résister au spectacle. L’IA fait vendre une vision du progrès où les algorithmes peuvent révéler les secrets plus rapidement, mieux et à moindre coût ; pourtant, les secrets de la nature ne sont pas si facilement révélés, et la connaissance sans compréhension n’est pas une connaissance du tout. »

S’il y avait besoin d’une explication supplémentaire, Alberto Romero dans sa newsletter algorithmic Bridge, revient sur une étude du MIT et de Harvard, où les chercheurs se sont demandé si les modèles d’IA pouvaient passer de la simple prédiction au « développement de modèles fiables », en les faisant travailler sur un problème de physique assez classique ? Mais au lieu de tester avec le langage, qui est assez complexe et difficile à analyser, ils se sont concentrés sur la physique classique. Ils voulaient voir si le modèle utiliserait les lois de Newton pour prédire les vecteurs de force à l’origine du mouvement de révolution de la terre autour du soleil ou s’il inventerait simplement ses prédictions sans comprendre la physique réelle. Ils ont conclu que les modèles d’IA font des prédictions précises, mais ne parviennent pas à encoder le modèle universel de Newton et recourent plutôt à des heuristiques spécifiques à chaque cas, non généralisables et fortement incohérents. L’étude montre que « les modèles d’IA sont tout simplement incapables de coder un ensemble de lois robustes pour régir leurs prédictions : ils sont non seulement incapables de retrouver des modèles du monde, mais intrinsèquement mal équipés pour le faire ». Un modèle d’IA d’apprentissage profond est peut-être architecturalement incapable de développer des modèles du monde corrects estiment-ils. Même le rêve que l’IA puisse être utilisée pour améliorer la prédictibilité des modèles climatiques est battue en brèche. Dans leur livre, AI Snake Oil (voir notre recension), les chercheurs Arvind Narayanan et Sayash Kapoor montraient que son amélioration était assez limitée et qu’elle pourrait même atteindre un palier indépassable, à mesure que les phénomènes deviennent plus extrêmes. La croyance dans un progrès scientifique exponentiel porté par l’IA ne sert qu’à raviver les promesses des technosciences comme le disaient déjà Marc Audétat et les chercheurs invités dans Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses ? (Hermann, 2015, voir notre recension). L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique.

MAJ du 25/01/2026 : L’IA va-t-elle tuer la science ou, au contraire, engendrer une révolution scientifique ? C’est la question que pose l’astrobiologiste Sara Imari Walker dans un article pour Noema. Si l’IA peut résoudre le problème du pliage des protéines comme le promettent beaucoup de recherches, que pourrait-elle accomplir d’autre ? Mais si « AlphaFold prédit les structures 3D, il n’explique ni la physique sous-jacente, ni les mécanismes de repliement, ni les ensembles conformationnels dynamiques. Il fonctionne bien pour les protéines composées de la vingtaine d’acides aminés présents dans la biologie terrestre. Pour étudier les protéines issues des centaines d’acides aminés contenus dans les matériaux météoriques, ou pour concevoir de nouvelles protéines thérapeutiques, ce modèle a besoin de données supplémentaires. La limitation ne réside ni dans l’algorithme ni dans sa capacité de mise à l’échelle : les données nécessaires n’existent pas. » 

Si l’on considère la science uniquement comme la méthode scientifique (observation, hypothèse, vérification, analyse), alors l’automatisation semble inévitable, avance-t-elle. Les algorithmes d’IA réalisent de manière démontrée bon nombre, voire la totalité, de ces étapes, et leurs performances s’améliorent lorsqu’ils sont guidés par des scientifiques.

Pourtant, si la mise à l’échelle était notre seul besoin, l’IA actuelle offrirait une solution banale à la science : nous pourrions faire plus grâce à des modèles à plus grande échelle. Cependant, l’optimisme autour de l’IA ne se limite pas à l’automatisation et à la mise à l’échelle ; il concerne aussi la théorie de l’esprit. La science diffère radicalement de l’expérience : elle est fondamentalement intersubjective. Si une chose n’existe que dans un seul esprit et ne peut être partagée, elle ne peut devenir une connaissance scientifique. La science exige la vérification mutuelle des observations, la construction d’un héritage de découvertes passées et l’élaboration d’un consensus intergénérationnel sur la réalité. Les modèles scientifiques doivent donc être exprimables par des symboles, des mathématiques et le langage, car ils doivent être reproductibles et interprétables d’un esprit à l’autre. La science est par définition instable car elle n’est pas une caractéristique objective de la réalité : elle se comprend plus justement comme un système culturel évolutif, nourri par la représentation consensuelle et adaptable aux nouvelles connaissances que nous produisons. Notre principal mode de communication des idées scientifiques est la représentation symbolique. Nous communiquons des modèles du monde, et non le monde lui-même.

Plus fondamentalement, le discours actuel, optimiste, voire arrogant, autour de l’IA et de l’intelligence artificielle générale laisse entendre que ces algorithmes seront « plus qu’humains » dans leur capacité à comprendre et à expliquer le monde, dépassant ainsi ce que certains perçoivent comme les limites de l’intelligence imposées par la biologie humaine. Or, cela est impossible, de par les fondements mêmes de la théorie du calcul et l’héritage de l’abstraction humaine dont ces technologies sont directement issues. Comme l’écrit le physicien David Deutsch, si l’univers est effectivement explicable, les humains sont déjà des « explicateurs universels », car nous sommes capables de comprendre tout ce qu’un système informatique peut comprendre : en termes de capacités de calcul, ordinateurs et cerveaux sont tout aussi universels.

Les changements de paradigme révèlent que la puissance de la pensée scientifique ne réside pas dans la vérité littérale des théories, mais dans notre capacité à identifier de nouvelles façons de décrire le monde et dans la persistance des structures que nous décrivons à travers différents schémas de représentation.

Ceci nous amène à comprendre pourquoi l’IA ne peut remplacer les scientifiques. Les controverses et les débats sur le langage et la représentation en science ne sont pas des anomalies ; ils sont inhérents à un système sociétal qui détermine les modèles qu’il privilégie. Les milliards de paramètres d’AlphaFold 3 suggèrent que la parcimonie et la simplicité ne sont peut-être pas les seules voies possibles pour la science. Si nous voulons des modèles qui cartographient le monde avec la plus grande précision possible, la complexité est peut-être nécessaire.

C’est cette profondeur de sens, inhérente à nos théories, que la science découvre en construisant de nouvelles perceptions sociétales. Une vision superficielle, où la science se contente de créer des modèles prédictifs dépourvus de profondeur et de signification, ne peut la saisir. Lorsqu’un scientifique élabore une théorie, même avant l’évaluation par les pairs, il y a un acte intentionnel d’explication et un travail intérieur de confrontation avec l’intuition et sa représentation. Les modèles d’IA, en revanche, génèrent des prédictions par reconnaissance statistique de formes, un processus très différent.

« La question fondamentale n’est pas de savoir si l’IA peut faire de la science, mais si les sociétés peuvent construire des représentations partagées et des significations consensuelles avec des algorithmes dépourvus de la création intentionnelle de sens qui a toujours été au cœur de l’explication scientifique.  » L’IA transformera-t-elle la science ? Certainement. Remplacera-t-elle les scientifiques ? Certainement pas, clame Sara Imari Walker. Si nous nous méprenons sur la nature de la science, en confondant l’automatisation des méthodes avec le projet humain de construction, de débat et d’affinage collectifs des représentations symboliques qui nous permettent de comprendre la réalité, l’IA risque d’annoncer la mort de la science : nous manquerons alors l’occasion de l’intégrer pleinement aux systèmes culturels de la science.

« La science ne se résume pas à la prédiction et à l’automatisation ; l’histoire nous enseigne qu’elle est bien plus que cela. Elle repose sur un consensus explicatif et une négociation humaine permanente quant aux descriptions du monde que nous adopterons collectivement. Cette négociation, cette articulation intersubjective des observations en une signification partagée, est fondamentalement sociale et, pour l’instant, fondamentalement humaine. »

MAJ du 26/01/2026 : L’IA peut-elle générer de nouvelles idées en science ?, interroge Cade Metz pour le New York Times, en revenant sur une polémique récente où une startup, Harmonic, affirmait que son IA aurait résolu un problème de math resté insoluble (voir les explications de Numerama). En fait, des mathématiciens et des chercheurs en IA ont rapidement souligné que le système avait identifié des solutions existantes, enfouies dans des décennies d’articles de recherche et de manuels, par exemple en trouvant une solution enfouie dans un article en allemand. “Un chercheur expérimenté est toujours nécessaire pour interroger le système, lui expliquer ce qu’il doit rechercher et, finalement, extraire les informations pertinentes du reste des données produites”.

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03.08.2026 à 07:42

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