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31.08.2026 à 18:33

Autistici/Inventati désigné « organisation terroriste internationale » par les États-Unis

Framasoft

C’est la rentrée ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne commence pas bien pour les hébergeurs alternatifs. Nous sommes un peu débordé⋅es aujourd’hui (retour de congés oblige), mais il nous paraissait quand même utile de vous transmettre sans … Lire la suite­­
Texte intégral (1726 mots)

C’est la rentrée !
Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne commence pas bien pour les hébergeurs alternatifs.

Nous sommes un peu débordé⋅es aujourd’hui (retour de congés oblige), mais il nous paraissait quand même utile de vous transmettre sans attendre l’information qui suit.

Tiré du site IndyMedia Nantes :

Ce 26 août 2026, l’administration des États-Unis d’Amérique a désigné comme organisation terroriste internationale l’association en charge des serveurs informatiques Autistici/Inventati (A/I). Derrière ce nom, ce sont 25 ans de mémoire et d’outils des luttes sociales, d’autogestion numérique qui se voient attaquées. A/I, c’est un peu le Riseup italien. Iels hébergent des milliers de boîtes mails et de listes de diffusion ainsi que tous les sites en .noblogs.org. Des milliers de comptes, services et sites webs militants se voient donc censurés ou menacés. Cette décision, dont les premières conséquences commencent à apparaître, sera pleinement effective le 25 septembre 2026. D’ici-là, la communauté hacker internationale appelle à une large mobilisation de solidarité antifasciste pour la défense de nos infrastructures et pour l’autonomie de nos réseaux numériques alternatifs.

En tant qu’hébergeur alternatif, Framasoft soutient l’association Autistici/Inventati.

La signature de Framasoft à la lettre ouverte de Sabot.Media et We Will Free Us est en attente de validation.

Nous reviendrons probablement dans quelques jours sur cette information.

En attendant, voici quelques liens qui pourront vous en apprendre plus :

  • Le blog d’Autistici (sans doute la meilleure source pour suivre le point de vue et l’actualité de l’organisation)

 

Capture écran de l'ordre exécutif 13224 du Département d'État des États-Unis d'Amérique. Source : https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/08/designation-of-autistici-inventati-as-a-specially-designated-global-terrorist/

Capture écran de l’ordre exécutif 13224 du Département d’État des États-Unis d’Amérique. Source : https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/08/designation-of-autistici-inventati-as-a-specially-designated-global-terrorist/


Ci-dessous, la traduction de la lettre de Sabot.Media et We Will Free Us, par le collectif CHATONS.

En défense d’Autistici/Inventati et du droit de créer des moyens de communication résistants

Le 26 août 2026, les États-Unis ont désigné le collectif numérique italien Autistici/Inventati comme « Specially Designated Global Terrorist » (Terroristes internationaux) et l’ont ajouté à la liste d’organisations placées sous sanctions états-uniennes appelée « Specially Designated Nationals list », sous l’ordre exécutif 13224. Les organisations états-uniennes en lien avec Autistici/Inventati (banques, fournisseurs…) bénéficient d’une autorisation temporaire de mener à bien les transactions déjà engagées avec A/I avant cette classification. Cette autorisation prend fin le 25 septembre 2026 à 00h01 à l’heure de Washington. Après cette date limite, les relations devront être suspendues, sous peine de sanctions.

Autistici/Inventati héberge depuis 2001 des services en ligne non marchands : email, sites web, listes d’email, la plateforme Noblogs, et autres moyens de communication. L’organisation émerge de hackerspaces italiens, de médias autonomes et de mouvements sociaux. Son infrastructure est construite en réponse à la censure, à la surveillance furtive et aux saisies de serveurs. Elle minimise les données personnelles, utilise des systèmes distribués et traite la confidentialité comme un bien commun nécessaire à la participation politique plutôt que comme un produit.

L’annonce publique des États-Unis pointe des organisations qui sont censées avoir utilisé l’infrastructure d’A/I. Elle ne montre pas qu’A/I a planifié les actions citées, choisi des cibles, dirigé ses utilisateurs et utilisatrices ou créé le contenu hébergé. Cette annonce soulève une question qui va bien plus loin que la question du collectif A/I : est-ce que le fait de maintenir une infrastructure dédiée à des communications confidentielles de mouvements défavorisés, peut lui-même être traité comme du terrorisme ?

Cette théorie met en danger les hébergeurs indépendants, les services de communication chiffrés, les librairies radicales, les archives des mouvements sociaux, les éditeurs et les petits projets bénévoles, partout dans le monde. Elle encourage les banques, les registraires de noms de domaine, les entreprises d’hébergement à couper tout accord immédiatement, et à poser les questions juridiques ensuite. Elle transforme la minimisation de la collecte des données en quelque chose de suspect, la confidentialité en dissimulation, et l’infrastructure en culpabilité par association.

 

Les grandes plateformes numériques commerciales sont habituellement distinguées du discours et du comportement de leurs utilisateurs et utilisatrices par un principe de responsabilité limitée, en tant qu’intermédiaires. Ces protections ne sont pas absolues et ne permettent pas de déroger à la loi sur les sanctions. C’est précisément pour cela que cette annonce est si lourde de conséquences : le pouvoir de sanction de l’exécutif états-unien peut imposer une isolation économique sans résoudre au tribunal la question de si un hébergeur est légalement responsable du contenu tiers.

Autistici/Inventati n’est pas neutre politiquement, tout comme les bibliothèques, syndicats, hébergeurs et associations de défense des libertés individuelles qui pourraient signer cette lettre. Mais l’affinité politique est distincte d’un contrôle opérationnel. Fournir un compte d’email, une plateforme de publication ou un serveur n’est pas la même chose que de planifier tout ce qu’un utilisateur ou une utilisatrice pourrait ensuite faire ou dire.

Nous appelons donc à :

La révocation immédiate de cette classification, ou son réexamen rapide et transparent, accompagné de la publication de la base factuelle et légale sur laquelle s’appuie cette décision. Cette transparence doit être suffisante pour une analyse et une contestation publiques.

Une distinction claire entre la fourniture d’infrastructure de communication et la direction des agissements de ses utilisateurs et utilisatrices.

La confidentialité, le chiffrement, le pseudonymat et le refus de conserver des données identifiantes ne doivent pas être traités comme des preuves d’activité ou d’intention terroriste.

Une protection pour l’investigation, la recherche, l’archivage et le plaidoyer indépendants.

Les journalistes, les bibliothèques, les chercheurs et chercheuses et les archivistes communautaires devraient être en capacité de documenter cette affaire sans être traités comme des parties intégrantes de l’entité désignée.

La résistance à la sur-conformité des institutions.

Les banques, les registraires, les hébergeurs, les fournisseurs de certifications et les entreprises des NTIC devraient rendre publiques les restrictions auxquelles elles sont soumises, notifier de leurs contraintes légales chaque fois que c’est permis, et éviter de détruire de l’information ou des relations au-delà de ce que la loi requiert réellement.

Une réponse publique de la part des institutions qui défendent les libertés numériques, la liberté d’expression et les libertés individuelles.

Garder le silence, ce serait permettre la création d’un précédent sur le ciblage des infrastructures autonomes.

Nous n’attendons pas de chaque signataire qu’il ou elle cautionne toute publication ou position politique d’A/I, ou de ses utilisateurs et utilisatrices. Nous attendons des signataires qu’ils et elles défendent une distinction structurelle : l’infrastructure de communication n’est pas la même chose que les discours ou agissements qui transitent à travers elle.

Le but de la classification économique, c’est l’isolation. Notre réponse est une solidarité indépendante, informée et disciplinée. Nous voulons préserver les archives publiques, analyser les allégations du gouvernement états-unien, résister à la sur-conformité et défendre la capacité des mouvements à communiquer sans se soumettre à la surveillance des entreprises ou des États.

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31.08.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 31 août 2026

Khrys

Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière. Tous les liens listés ci-dessous sont a priori accessibles librement. Si ce n’est pas le cas, pensez à activer … Lire la suite­­
Texte intégral (11402 mots)

Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière.


Tous les liens listés ci-dessous sont a priori accessibles librement. Si ce n’est pas le cas, pensez à activer votre bloqueur de javascript favori ou à passer en “mode lecture” (Firefox) ;-)

Brave New World

RIP

Spécial IA

La mauvaise nouvelle de la semaine

  • Debian AI Vote has Divided the Community (itsfoss.com)

    Debian has now officially voted to allow the use of generative AI in project contributions.[…] A major outrage came from Debian developer Antoine Le Gonidec who decided to quit the project. « I can not support the current decision of Debian about LLM use, and am no longer willing to be seen as a part of Debian under these new rules. Pretending to have a “neutral stance” when faced with fascism is not neutrality, it’s active collaboration. »

Spécial Israël

Spécial femmes dans le monde

RIP

Spécial France

Spécial femmes en France

RIP

Spécial médias et pouvoir

RIP

Spécial emmerdeurs irresponsables gérant comme des pieds (et à la néolibérale)

Spécial recul des droits et libertés, violences policières, montée de l’extrême-droite…

Spécial résistances

Spécial outils de résistance

Spécial MAGAM et cie

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Les articles, commentaires et autres images qui composent ces « Khrys’presso » n’engagent que moi (Khrys).

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30.08.2026 à 10:00

Pour une IA coopérative

Framasoft

Pour déployer une autre IA, il nous faut une autre structure d’entreprises pour les porter, défendent Trebor Scholz et Mark Esposito.
Texte intégral (5343 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 07 avril 2026 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

Tout l’été, profitez de republications de « Dans Les Algorithmes » ! Rendez-vous tous les dimanches de juillet et d’août pour réfléchir, ensemble, sur les enjeux de l’Intelligence Artificielle.


Pour déployer une autre IA, il nous faut une autre structure d’entreprises pour les porter, défendent Trebor Scholz et Mark Esposito.

 

 

 

 

 

 

Les discussions sur les strates qui constituent le réseau sont nourries, d’autant qu’elles interrogent profondément les enjeux de souveraineté technologique. La souveraineté numérique est un concept flou qui fait l’objet de beaucoup d’instrumentalisations, rappelait avec pertinence l’association Data For Good. Bien souvent, être souverain en la matière implique d’être autonome sur toutes les couches de l’industrie numérique. Un objectif impossible tant les dépendances sont partout, des logiciels au matériel, des ressources aux infrastructures, des conditions juridiques aux financements. Comme l’expliquait la chercheuse Ophélie Coelho dans son livre, Géopolitique du numérique (éditions de l’Atelier, nouvelle édition 2025) l’enjeu est bien plus de déterminer les secteurs et les couches sur lesquels nous devons reprendre le contrôle. Pour le dire autrement, l’enjeu n’est pas tant d’avoir des produits totalement souverains, que de comprendre là où la souveraineté doit s’exercer et comment.

Construire la strate de l’autonomie

Cette autonomie stratégique à laquelle aspirer est très souvent présentée comme un enjeu nationaliste ou patriotique, qui confond la souveraineté avec le leadership technologique, sans toujours voir que ces leaderships peuvent reposer sur des dépendances innombrables, à l’image de l’enjeu à déployer des centres de données sur le territoire au prétexte de souveraineté, sans questionner le fait que leur financement ou leurs équipements puissent être totalement entre les mains d’acteurs étrangers.

L’IA est en passe de devenir une couche supplémentaire dans le mille-feuille des couches sociotechniques du numérique. Et elle requestionne en profondeur ces enjeux, explique  Raffi Krikorian, directeur technique de Mozilla, dans une tribune pour Rest of World. « Dans un monde de plus en plus polarisé et protectionniste, où les plateformes technologiques sont de plus en plus instrumentalisées par les politiques étatiques, construire des infrastructures nationales critiques sur des systèmes dont on n’est pas propriétaire, que l’on ne peut ni auditer ni adapter, représente un risque considérable et croissant. Ce défi comporte une dimension tant économique que politique. Un État soucieux de sa souveraineté en matière d’IA en 2026 ne pourra pas justifier de manière crédible le financement d’une infrastructure d’IA étrangère et verticalement intégrée tout en négligeant les investissements dans des alternatives nationales et open source. Investir dans les hyperscalers peut minimiser les coûts à court terme, mais cela consolide également les rentes numériques versées à des entités étrangères, maximise la dépendance à long terme envers des partenaires peu fiables et augmente considérablement les coûts de sortie. Si les gouvernements financent la dépendance, c’est bien la dépendance qu’ils obtiendront. »

Pour Raffi Krikorian pourtant, l’enjeu n’est pas tant de construire une souveraineté de l’IA nationaliste, que de bâtir des Communs maîtrisés. « L’absence actuelle de financements privés à grande échelle pour les infrastructures d’IA ouvertes reflète leur nature de bien public, et non leurs capacités. Les modèles open source atteignent déjà couramment 90 % ou plus des performances des systèmes propriétaires, pour un coût bien moindre. Investir dans les cadres d’IA ouverts, c’est investir dans les infrastructures publiques numériques, car cela génère des avantages grâce à des coûts réduits, au maintien de l’autonomie politique et à des gains de productivité à l’échelle de l’économie. L’IA ouverte offre également ce que les systèmes propriétaires ne peuvent pas : la légitimité démocratique. Les pays ne créent pas de valeur en revendant des solutions étrangères, mais en développant des produits différenciés sur des bases partagées, ouvertes et moins coûteuses. Il s’agit d’une politique industrielle qui encourage la concurrence et le développement des compétences nationales, et non d’un rejet de l’industrie nationale. »

« Internet n’est pas né de la seule initiative d’acteurs privés, mais d’investissements publics soutenus dans les technologies ouvertes. De Linux à Apache, les fondations open source partagées sont devenues l’épine dorsale de l’économie numérique mondiale, favorisant l’innovation privée tout en empêchant la mainmise sur l’infrastructure. Du CERN à Airbus en passant par Galileo, la leçon est claire : lorsque les États cofinancent des fondations ouvertes ou partagées, l’innovation privée prospère. En revanche, lorsqu’ils financent l’accès, la dépendance s’accentue. L’IA se trouve précisément à ce tournant. »

Souveraineté ne rime pas avec isolement, rappelle-t-il. « Les coûts de développement de l’IA open source peuvent être partagés. Comme l’a déclaré le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos : « Investir collectivement dans la résilience coûte moins cher que de construire sa propre forteresse. » L’enjeu n’est pas que chaque pays construise son propre jardin clos. Il appartient aux nations de collaborer autour de standards ouverts et d’infrastructures partagées, en rejetant la fausse dichotomie entre dépendance et isolement des plateformes, et en construisant plutôt un avenir de l’IA qu’elles maîtrisent réellement. »

« Si nous voulons des écosystèmes d’IA résilients, ouverts et fiables, nous devons les financer comme tels – non par idéalisme, mais comme un investissement concret dans la souveraineté, la résilience et la légitimité démocratique. Les pays qui aspirent à la souveraineté en matière d’IA doivent participer à ce débat, non pas en simples observateurs, mais en tant que co-investisseurs et co-constructeurs. Plus nous attendons, plus il sera difficile de changer de cap », conclut le responsable de Mozilla en appelant à construire des protocoles plus que des plateformes, des cadres ouverts plus que des solutions, des systèmes de valeurs plus que des contraintes économiques ou techniques. Une proposition qui rappelle que c’est bien le cadre de la souveraineté qu’il faut discuter, pour comprendre là où nous pouvons avoir des dépendances et là où nous devons les refuser. L’enjeu n’est pas de construire des investissements nationaux mais bien d’investir dans des infrastructures communes porteuses de valeurs démocratiques et émancipatrices, libres et ouvertes. « La souveraineté en matière d’IA ne viendra pas de la location des modèles des géants de la tech ». Elle ne viendra pas des factures de tokens des systèmes d’IA des grands acteurs de la Tech. Elle consiste d’abord à construire une autre tech, non pas nationaliste ou patriotique, mais qui promeut une souveraineté distribuée, choisit, capacitante.

La coopération comme architecture solidaire

On se souvient que, récemment, l’économiste Francesca Bria avait évoqué le risque d’une soumission à une strate autoritaire fomentée par les géants de la Silicon valley : « derrière les strates qui composent le réseau, comme l’avait défini Benjamin Bratton dans son livre, Le Stack (UGAP, 2020), comme autant de régimes de souveraineté qui se superposent et s’imbriquent, la strate autoritaire semble l’envers de la proposition d’autonomie stratégique que propose EuroStack  ». Mais le risque est bien, sous couvert de souveraineté, de produire des strates nationalistes voire militaristes, comme semble le proposer l’annonce récente d’un « Deutchland Stack » Allemand

D’où l’importance de faire un pas de côté.

C’est la piste que proposent les chercheurs Trebor Scholz et Mark Esposito dans la revue d’innovation sociale de Stanford. Pour contrebalancer l’extractivisme des plateformes, « nous avons besoin de construire la strate solidaire de l’empilement numérique ». Lorsque les systèmes technologiques sont conçus uniquement pour l’extraction et l’efficacité, ils isolent et brisent les personnes qui les font vivre, rappellent les deux chercheurs. L’exploitation des travailleurs du clic par exemple est le « symptôme d’une industrie structurée pour transférer les risques vers le bas via des chaînes contractuelles opaques, tout en concentrant les profits et le contrôle au sommet ». Pour Scholz et Esposito, « sans intervention délibérée, ces logiques d’extraction se généraliseront à l’échelle mondiale, concentrant encore davantage le pouvoir entre les mains des plus puissants, à moins que nous ne choisissions de construire un système fondamentalement différent ». Jusqu’à présent, les chercheurs invitaient à investir dans des entreprises inclusives, dans des coopératives de travailleurs, que Scholz a beaucoup défendu. Trebor Scholz est professeur à la New School for Social Research de New York depuis 2009. Il est l’un des premiers à s’être attelé à analyser le phénomène du Digital Labor (Routledge, 2013). Il est aussi l’un des promoteurs du coopérativisme de plateformes (voir par exemple notre article de 2015), notamment dans son livre Le coopérativisme de plateformes (FYP, 2017) ainsi que dans Own this ! (Verso, 2023). Il est également le fondateur du Platform Cooperativism Consortium un réseau de promotion du mouvement coopérativiste, qui organise notamment des conférences sur la coopération, comme celle sur l’IA coopérative qui se tenait il y a peu à Istanbul. Pourtant, écrit-il dans son article, « la réponse aux méfaits de l’IA ne peut se limiter à la régulation des plateformes dominantes ».

En fait, la concentration du pouvoir des géants du numérique rend de plus en plus vulnérables même les institutions internationales les plus critiques aux politiques autoritaires et aux pressions des dirigeants, comme l’illustre la dépendance de la Cour pénale internationale à l’égard de l’infrastructure Microsoft face aux menaces proférées sous l’administration Trump. Les coopératives, les institutions publiques et les mouvements sociaux doivent donc activement construire et connecter des alternatives grâce à ce que Scholz appelle la « pile de solidarité », une économie numérique coopérative émergente.

« L’extraction ne se résume pas à des algorithmes biaisés ou à des violations de la vie privée. C’est un problème structurel  : l’IA actuelle fonctionne grâce à ce que nous appelons une « strate d’extraction » verticalement intégrée, comprenant le matériel, l’infrastructure cloud, les modèles, la main-d’œuvre et les applications. Seules quelques entreprises contrôlent la construction, la gouvernance et l’utilisation de ces technologies et les personnes qui en dépendent n’ont aucun droit de regard démocratique. »

Les critiques et les régulateurs soulignent à juste titre que les seules directives éthiques ne peuvent résoudre les problèmes posés par la logique extractiviste des plateformes. Les systèmes d’IA reposent sur des modèles de propriété, des chaînes d’approvisionnement et des architectures techniques qui privilégient le profit, le passage à l’échelle et le contrôle. « Ces incitations structurelles déterminent la collecte des données, le traitement des travailleurs, les décideurs et les bénéficiaires de la création de valeur, privant ainsi les directives éthiques de tout pouvoir pour remettre en cause la logique sous-jacente du système. Une IA démocratique ne peut se contenter de louer un espace sur la strate extractiviste ! Elle exige que les travailleurs, les communautés, les coopératives et les institutions publiques se réapproprient l’infrastructure elle-même, couche par couche, de la terre au nuage. »

Scholz et Esposito plaident pour construire une architecture solidaire. Un défi qui nécessite de rejeter la notion d’intelligence artificielle, qui sous-entend une force magique et autonome, au profit d’une intelligence collective, reconnaissant le travail humain et le savoir partagé qui alimentent ces systèmes. Cependant, parvenir à la coordination nécessaire pour contester les monopoles mondiaux de l’IA demeure un défi de taille. Même des organisations établies comme l‘Alliance coopérative internationale, qui représente un mouvement d’environ un milliard de membres et des milliers de coopératives employant près de 10 % de l’emploi mondial, sont structurées principalement pour la représentation et le plaidoyer plutôt que pour la coordination et l’exploitation d’une infrastructure numérique partagée.

De la gouvernance coopérative…

Pour les deux chercheurs, plusieurs initiatives menées par des communautés, des coopératives et des institutions publiques permettent déjà de reprendre le contrôle de ces niveaux économiques, notamment des ressources, des infrastructures, des données, du travail comme du savoir.

Une approche solidaire exige des chaînes d’approvisionnement transparentes, la propriété communautaire des ressources minérales et des mécanismes de partage équitable des bénéfices. Elle permettrait également de distribuer l’infrastructure sur des serveurs fédérés, appartenant à la communauté et interconnectables sans contrôle central. Butler Rural Electric offre un précédent historique éloquent. Fondées dans les années 1930 avec le soutien du gouvernement fédéral et une gouvernance coopérative, les coopératives électriques rurales ont permis aux communautés de financer, construire et gérer leur propre infrastructure énergétique, un modèle qui continue aujourd’hui de fournir de l’électricité à environ 42 millions de personnes dans les zones rurales américaines. Des coopératives numériques telles que Hostsharing eG en Allemagne et Som Connexio en Espagne, ainsi que plusieurs coopératives de vente au détail au Royaume-Uni, appliquent cette même logique en mutualisant les ressources de leurs membres, en utilisant une gouvernance coopérative et en collaborant avec des partenaires publics pour construire et exploiter une infrastructure numérique partagée. Cela permet aux communautés de réduire leur dépendance aux fournisseurs de cloud propriétaires, de conserver le contrôle local de leurs données et d’assumer la responsabilité de la gestion des coûts environnementaux liés à la consommation d’énergie. Bien que ces initiatives soient explicitement expérimentales et de portée modeste, elles suggèrent que la capacité de calcul peut fonctionner comme un bien public. Les décideurs politiques et les responsables municipaux pourraient même appliquer ce modèle pour créer une option publique d’accès à la puissance de calcul.

Dans le modèle d’extraction, les données personnelles sont une matière première prélevée auprès des utilisateurs pour alimenter des modèles propriétaires. Cette logique considère les individus non pas comme des participants ou des détenteurs de droits, mais comme des sources passives de valeur. Le modèle de solidarité, lui, réinvente les données comme une ressource partagée, gérée démocratiquement. Par exemple, MIDATA, une plateforme suisse de données de santé détenue et gérée par des patients agit comme une fiducie pour ses membres. Elle maintient une infrastructure sécurisée permettant aux patients de consulter leurs données agrégées et de décider démocratiquement de les partager ou non à des fins de recherche médicale. MIDATA démontre qu’il est possible de créer des ensembles de données de haute qualité, issus de sources éthiques, sans surveillance. Les membres partagent volontairement leurs données car ils font confiance à la gouvernance et à la gestion des données de la coopérative, ce qui élimine le besoin d’extraction ou de surveillance coercitive.

Au travail, l’IA implique une rétroaction entre contenus et modérateurs. Les travailleurs étiquettent, examinent, corrigent et leurs décisions enregistrées sont utilisées par les systèmes pour reconnaître, classer, améliorer. Ce processus contraint les individus à absorber le fardeau psychologique des contenus. Dans le modèle solidaire, ces travailleurs ont des garanties de salaires, de droits, bénéficient de soutiens… et pilotent la gouvernance de leurs outils et missions, comme c’est le cas de nombreuses coopératives de travailleurs, comme celle de la Gamayyar African Tech Workers au Kenya, Facttic en Argentine, Outlandish à Londres… et de nombreuses autres (comme la plateforme danoise Hilfr qu’on avait évoqué dans notre article sur les plateformes du secteur du nettoyage).

… à l’IA coopérative

Scholz et Esposito proposent d’appliquer les principes coopératifs à l’IA. « L’accès à l’IA seul est insuffisant quand les outils fonctionnent comme des boîtes noires, incapables d’expliquer ou de remettre en question leurs résultats, et si leurs valeurs reposent sur des principes imposés plutôt que sur des valeurs démocratiquement établies. L’approche solidaire propose de réhabiliter le domaine du savoir comme un espace de gouvernance collective, favorisant l’explicabilité, la contestabilité, des normes partagées » pour construire d’autres IA.

AI4Coops, en Argentine, est une initiative de petite envergure qui réunit des praticiens et des technologues du monde coopératif afin d’étudier comment l’intelligence artificielle pourrait soutenir la gouvernance coopérative et l’apprentissage partagé. Elle veille à ce que la culture algorithmique ne soit pas réservée aux institutions d’élite ni concentrée au sein des géants de la technologie, mais soit largement accessible aux travailleurs, aux coopératives et aux communautés. Elle développe des outils d’IA adaptés à des problématiques locales avec des acteurs locaux, comme des systèmes de reconnaissance d’images pour du contrôle qualité dans une usine, un système d’analyse d’images satellites pour des coopératives agricoles… La coopérative britannique Animorph développe des outils de réalité augmentée pour la prise en charge de la démence, utilisant la narration immersive et des supports visuels pour soutenir la mémoire, la communication et le lien affectif des personnes atteintes de démence et de leurs aidants. Puisqu’elle est détenue par ses employés, elle refuse de monétiser la vulnérabilité des patients et conçoit des outils qui privilégient les soins aux indicateurs d’engagement. « Ces exemples montrent que l’IA au service du bien commun ne saurait se réduire à de la simple posture vertueuse, à du marketing éthique, ni à des formes d’écoblanchiment ou de blanchiment d’image. La construction d’une infrastructure solidaire exige que les modèles économiques alternatifs soient véritablement ancrés dans la démocratie au travail, la propriété partagée et une gouvernance responsable », expliquent les chercheurs. Ces modèles locaux ont d’autres vertus encore, comme la souveraineté linguistique, la maîtrise des processus, la sobriété…

Reste que, comme nous le disions, « les plateformes coopératives, qui privilégient les pratiques éthiques, des normes de travail et sociales plus élevées, peinent à être compétitives. L’absence de législation spécifique aggrave ce problème, permettant aux plateformes capitalistes d’opérer en toute impunité et de saper les efforts des acteurs de bonne foi, tels que les coopératives de plateformes. » Pour Scholz et Esposito également, l’infrastructure solidaire nécessite, pour émerger et s’imposer, une articulation stratégique des politiques, des financements et de l’organisation communautaire. Il faut que les développeurs technologiques « s’accordent régulièrement sur des principes partagés, l’interdépendance matérielle, des institutions durables, des rituels et un récit politique commun que les individus choisissent consciemment de défendre, notamment sous pression ».

Ici, Scholz et Esposito prennent l’exemple des organisations autonomes décentralisées (DAO), où la blockchain aide à formaliser la gouvernance partagée. Pas sûr que l’exemple soit convaincant, tant le mouvement est devenu à bien des égards problématique. Par contre, ils pointent vers le Public AI Network, un réseau de défense et promotion d’une IA publique intégrée, « qui fournirait des services d’IA au même titre que l’électricité ou l’eau », accessible à tous, contrainte à rendre des comptes, durable, fiable. Ou encore le projet Lestac AI en France, pour tester des services d’IA écoresponsables. Ou le modèle multilingue et open source Apertus, développé par l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) et l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL)…  Le protocole OpenCourier, par exemple, crée une base technique commune permettant aux plateformes de livraison gérées par leurs travailleurs de se connecter et de collaborer. Ou encore le projet d’IA coopérative du réseau des collectivités locales britanniques qui s’engage à respecter les principes coopératifs et démocratiques dans la prestation de services publics.

Pour Scholz et Esposito, ces « cercles » de strates solidaires, locales, conçoivent le développement d’infrastructures comme une forme d’action politique collective, que ce soit par le biais de fiducies de données municipales, de services cloud coopératifs ou de modèles linguistiques gérés publiquement. « Le discours dominant sur l’IA laisse faussement entendre qu’un contrôle centralisé par les entreprises est inévitable. Pourtant, des modérateurs de contenu au Kenya, des gestionnaires de données en Suisse et d’autres encore démontrent que les composantes d’un avenir numérique démocratique sont déjà présentes. Notre mission est de les relier et, ce faisant, d’exercer notre pouvoir d’agir, de refuser le désespoir et de créer un système où la technologie est au service de la majorité. »

Hubert Guillaud

Signalons encore que dans le syllabus (.pdf) du cours qu’il a donné au premier semestre à la New School sur le thème d’une « IA sans patrons », Trebor Scholz pointait encore vers bien d’autres exemples. En estimant que les infrastructures solidaires peuvent être mises en place à chaque niveau de la chaîne d’approvisionnement mondiale de l’IA, il évoquait les mines coopératives au Pérou, en Colombie, en Zambie ou en Mongolie, ou des centres de données coopératifs en Allemagne ou aux Pays-Bas. Il signalait par exemple, la tribune de la doctorante Tara Merk, contributrice au Metagovernance Project, sur les limites de projets de centres de données coopératifs. Face aux data centers dominés par les géants de la Tech, Merk défendait « une plus grande diversité dans la propriété et la gouvernance des centres de données », notamment coopératifs. « Et si les centres de données étaient détenus et gérés de manière coopérative par les personnes vivant à proximité immédiate et souvent directement desservies par eux ? » Dans ce modèle, les opérateurs citoyens pourraient recevoir une part des bénéfices générés par le centre de données (à l’instar des parcs éoliens citoyens). Cela entraînerait une redistribution indirecte des bénéfices générés par les données des utilisateurs en ligne – une idée qui prend d’autant plus d’importance que ces données gagnent en valeur à l’ère de l’IA. Les centres de données coopératifs offriraient également aux citoyens un meilleur contrôle sur l’impact de ces infrastructures sur leur environnement physique local. Par exemple, les citoyens pourraient décider si et quand la quantité d’énergie ou d’eau utilisée par le centre de données entre en conflit avec d’autres besoins locaux et pourraient décider de réduire l’approvisionnement énergétique du centre de données en cas de situation critique. Guidé par les valeurs coopératives d’équité et de solidarité, de tels centres de données pourraient décider de renoncer à des bénéfices plus élevés afin de rendre son infrastructure plus accessible à tous, comme aux associations et coopératives. Cela pourrait à son tour encourager une plus grande diversité dans le développement de l’IA et inciter les entreprises à adopter une identité coopérative. De plus, en s’appuyant sur une infrastructure de centres de données coopérative, les coopératives d’IA renforceraient leur autonomie et leur indépendance, offrant à leurs membres un meilleur contrôle sur l’ensemble de la pile technologique, y compris les moyens de production de l’IA. Tara Merk est en train de faire une étude sur GAD eG, une coopérative qui pendant 50 ans a été l’un des grands fournisseurs de services informatiques allemand notamment pour les services financiers (jusqu’à sa fusion en 2015 avec une autre entreprise). Pour la chercheuse, l’exemple de GAD démontre « que les centres de données coopératifs constituent une option économiquement viable et évolutive, capable de fonctionner de manière fiable dans des secteurs critiques ». 

Dans son syllabus, Scholz aborde d’autres exemples de coopératives pour montrer comment les valeurs coopératives peuvent guider des alternatives concrètes au développement technologique, comme le propose Read-Coop, la coopérative européenne à l’origine de la plateforme de reconnaissance d’écriture manuscrite Transkribus. Et pointe vers nombre de ressources sur le sujet des technologies pour la coopération.

À compléter encore par le numéro de Nature consacré aux modèles d’IA des pays du Sud, qui offre un autre regard sur d’autres façon de faire de l’IA.

PS : nous avions déjà donné ce titre à une brève de l’année dernière qui recensait encore d’autres initiatives.

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24.08.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 24 août 2026

Khrys

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  • Yvette Roudy, première ministre des Droits des femmes, est morte (nouvelobs.com)

    Figure historique du féminisme français et ancienne ministre socialiste de François Mitterrand, Yvette Roudy est morte à l’âge de 97 ans. Première titulaire d’un ministère des « Droits de la femme », elle avait notamment obtenu le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale et porté la loi de 1983 sur l’égalité professionnelle.

Spécial femmes en France

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Spécial recul des droits et libertés, violences policières, montée de l’extrême-droite…

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  • DeltaChat (sebsauvage.net)

    DeltaChat est une superbe application de messagerie chiffrée avec des fonctionnalités tout à fait comparables à WhatsApp ou Signal.

  • Open Slopware (codeberg.org)

    Free/Open Source Software tainted by LLM/AI usage, along with alternatives and last untainted commit so you can fork.

  • Plugin « Qui possède les Médias ? » (dl.hckr.fr)

    Une poignée de milliardaires possède l’essentiel de la presse française. Une extension qui vous le dit pendant que vous lisez, sans que vous ayez rien à chercher.

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  • Russie : la justice exclut le parti anti-guerre des législatives – Entretien avec Nikolaï Rybakov (humanite.fr)

    La Cour suprême russe a, sans surprise, confirmé la demande d’exclusion de Iabloko au scrutin des 18, 19 et 20 septembre. La formation sociale-libérale, qui n’avait plus siégé au Parlement depuis 2007, a connu un soutien populaire inédit autour de sa participation et de son programme plaidant pour la paix en Ukraine.

  • En Italie, Roberto Vannacci déborde Giorgia Meloni sur sa droite (humanite.fr)

    Quelques mois après avoir lancé son parti politique, Roberto Vannacci se hisse dans les sondages en exploitant les thèmes xénophobes, misogynes et anti-LGBT. Un mouvement qui contraint la cheffe du gouvernement à sortir l’artillerie lourde comme elle l’a fait lors du drame de Ceuta.

  • Exposing the Invisible (exposingtheinvisible.org)

    Through a series of documentary films, video interviews and recorded talks, Exposing the Invisible captures different techniques, tools and most importantly the mindset and motivation of those working at the new frontiers of investigation.

  • Economist Baker explains : AI bubble is about to burst (therealnews.com)
  • Avoir raison… avec Mary Shelley (radiofrance.fr)

    Derrière le mythe de Frankenstein se trouve Mary Shelley. Ce roman fondateur de la science-fiction explore les limites éthiques de la création scientifique et, à travers la figure unique de la créature aux multiples dimensions, révèle le génie visionnaire d’une femme dans son siècle.

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23.08.2026 à 10:00

Intelligence artificielle générale : le délire complotiste de la tech

Framasoft

« Le mythe de l’intelligence artificielle générale ressemble beaucoup à une théorie du complot et c’est peut-être la plus importante de notre époque »
Texte intégral (4501 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 18 novembre 2025 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

Tout l’été, profitez de republications de « Dans Les Algorithmes » ! Rendez-vous tous les dimanches de juillet et d’août pour réfléchir, ensemble, sur les enjeux de l’Intelligence Artificielle.


« Le mythe de l’intelligence artificielle générale ressemble beaucoup à une théorie du complot et c’est peut-être la plus importante de notre époque »

 

 

 

 

 

 

« Le mythe de l’intelligence artificielle générale ressemble beaucoup à une théorie du complot et c’est peut-être la plus importante de notre époque  ». Obsédées par cette technologie hypothétique, les entreprises d’IA nous la vendent avec acharnement, explique le journaliste Will Douglas Heaven dans la Technology Review.

Pour élaborer une théorie du complot, il faut plusieurs ingrédients, rappelle-t-il : un schéma suffisamment flexible pour entretenir la croyance même lorsque les choses ne se déroulent pas comme prévu ; la promesse d’un avenir meilleur qui ne peut se réaliser que si les croyants découvrent des vérités cachées ; et l’espoir d’être sauvé des horreurs de ce monde. L’intelligence artificielle générale (IAG) remplit quasiment tous ces critères. Et plus on examine cette idée de près, plus elle ressemble à un complot. Ce n’en est pas totalement un, bien sûr, pas exactement, concède Heaven. « Mais en nous penchant sur les points communs entre l’IAG et les véritables théories du complot, je pense que nous pouvons mieux cerner ce concept et le révéler pour ce qu’il est : un délire techno-utopique (ou techno-dystopique, à vous de choisir) qui s’est ancré dans des croyances profondément enracinées et difficiles à déraciner  ».

Une histoire de l’IAG

Dans son article, Heaven retrace l’histoire du terme d’intelligence artificielle générale, initié par Ben Goertzel et Shane Legg. Quand ils discutent de cette idée, l’idée d’une IA capable d’imiter voire dépasser les capacités humaines était alors une plaisanterie. Mais Goertzel en tira un livre sous ce titre (Springer, 2006) qui se présentait sous les atours les plus sérieux, puis organisa en 2008 une conférence dédiée au sujet (une conférence devenue annuelle et qui continue encore). En rejoignant DeepMind en tant que cofondateur, Shane Legg y importe le terme, légitimant le concept. Proche de Peter Thiel et de Eliezer Yudkowsky, Goertzel a beaucoup discuté avec eux du concept. Mais si l’iconoclaste Ben Goertzel était enthousiaste, le sombre Yudkowsky, lui, était beaucoup plus pessimiste, voyant l’arrivée de l’AGI comme une catastrophe. Malgré tous ces efforts, le concept n’a alors rencontré que peu d’échos et semblait surtout tenir de la pure science-fiction.

C’est la publication de Superintelligence par le philosophe Nick Bostrom en 2014, qui  va changer les choses. Bostrom rend acceptable les concepts spécieux de Yudkowsky. Aujourd’hui, l’IAG est évoquée partout, que ce soit pour annoncer l’arrivée de temps immémoriaux ou pour prédire l’extermination de l’humanité.

Dans son récent livre, apocalyptique, If Anyone Builds It, Everyone Dies : why Superhuman AI Would Kill Us All (Si quelqu’un le construit, tout le monde meurt, Little Brown, 2025, non traduit), coécrit avec Nate Soares, Yudkowsky accumule les déclarations extravagantes pour une interdiction totale de l’IAG. Un ouvrage « décousu et superficiel  », comme l’explique le journaliste Adam Becker – auteur lui-même de More Everything Forever : AI Overlords, Space Empires, and Silicon Valley’s Crusade to Control the Fate of Humanity (Hachette, 2025, non traduit) – dans sa recension critique pour The Atlantic, qui « tente de nous faire croire que l’intelligence est un concept discret et mesurable, et que son accroissement est une question de ressources et de puissance de calcul  ». L’IA superintelligente hypothétique des Cassandre « fait ce dont rêvent toutes les start-ups technologiques : croître de façon exponentielle et éliminer ses concurrents jusqu’à atteindre un monopole absolu », expliquait déjà l’écrivain de science-fiction Ted Chiang. La superintelligence évoque bien plus un capitalisme débridé porté par des individus parfaitement néoréactionnaires qu’autre chose, comme l’analysait Elisabeth Sandifer dans son livre sur l’extrême-droite technologique américaine, ou encore les livres de Thibault Prévost ou Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet que nous avons déjà chroniqué. « En réalité, l’apocalypse de l’IA qui inquiète tant Yudkowsky et Soares n’est autre que notre propre monde, vu à travers le prisme déformant d’un miroir de science-fiction  », une « vision simpliste du salut technologique  », conclut Becker.

Malgré sa vacuité, l’ouvrage de Soares et Yudkowsky est un des bestsellers du New York Times. Pour Heaven, comme toutes les théories du complot les plus puissantes, l’intelligence artificielle générale s’est infiltrée dans le débat public et a pris racine.

Le mythe d’une machine plus intelligente que l’humain, capable de tout faire, se retrouve pourtant dès l’origine de l’IA, chez Alan Turing comme chez John McCarthy. « Mais l’IAG n’est pas une technologie, c’est un rêve  », affirme Becker. Comme nombre de théories du complot, il est impossible de réfuter une idée aussi protéiforme que l’IAG. Discuter d’IAG consiste en un affrontement de visions du monde, et non en un échange de raisonnements fondés sur des preuves, puisqu’il ne peut y en avoir autour d’un objet hypothétique pour lequel il n’existe pas de définition précise et partagée. Les prédictions sur l’avènement de l’IAG sont formulées avec la précision de numérologues annonçant la fin des temps. Sans véritable enjeu, les échéances sont repoussées sans conviction. « L’IAG, c’est toujours ce qui arrivera, la prochaine fois, mais son arrivée imminente est la vérité que partagent ses adeptes  ».

Du conspirationnisme

Pour l’anthropologue des religions Jeremy Cohen, qui étudie les théories du complot dans les milieux technologiques, la vérité cachée « est un élément fondamental de la pensée conspirationniste ». Pour Ben Goertzel et les thuriféraires de l’IAG, les raisons du scepticisme envers l’IAG tiennent du scepticisme global. « Avant chaque grande avancée technique, du vol humain à l’énergie électrique, des hordes de prétendus experts vous expliquaient pourquoi cela n’arriverait jamais. En réalité, la plupart des gens ne croient qu’à ce qu’ils voient. » Si vous n’êtes pas convaincus par l’IAG, c’est que vous êtes un idiot naïf disent ses partisans, inversant la charge de la preuve, alors qu’ils sont bien plus que d’autres les idiots utiles de ce qu’ils dénoncent et vénèrent à la fois.

« L’idée de donner naissance à des dieux-machines est évidemment très flatteuse pour l’ego », affirme la philosophe Shannon Vallor de l’Edinburgh Futures Institute (voir notre article sur son livre, « L’IA n’est qu’un miroir »). « C’est incroyablement séduisant de penser que l’on pose soi-même les fondements de cette transcendance ». C’est un autre point commun avec les théories du complot. Une partie de l’attrait réside dans le désir de trouver un sens à un monde chaotique et parfois dénué de sens et dans l’aspiration à être une personne consciente du danger. Pour David Krueger, chercheur à l’Université de Montréal et ancien directeur de recherche à l’Institut de sécurité de l’IA du Royaume-Uni, nombre de personnes travaillant sur l’IA considèrent cette technologie comme notre successeur naturel. « Ils voient cela comme une forme de maternité » dont ils ont la charge, explique-t-il. Jeremy Cohen, lui, dresse des parallèles entre de nombreuses théories du complot moderne et le mouvement New Age, qui connut son apogée dans les années 1970 et 1980. Ses adeptes croyaient que l’humanité était sur le point d’accéder à une ère de bien-être spirituel et d’éveil de la conscience, instaurant un monde plus paisible et prospère. L’idée était qu’en s’adonnant à un ensemble de pratiques pseudo-religieuses, les humains transcenderaient leurs limites et accéderaient à une sorte d’utopie hippie. Pour Cohen, nous sommes confrontés aux mêmes attentes à l’égard de l’IAG : que ce soit par la destruction ou la sublimation de l’humanité, elle seule permettra de surmonter les problèmes auxquels l’humanité est confrontée. Pour Yudkowsky et Soares, les enjeux de l’IAG sont plus importants que le risque nucléaire ou le risque climatique.

Pour beaucoup de ceux qui optent pour cette croyance, l’IAG arrivera d’un seul coup, sous la forme d’une singularité technologique introduite par l’auteur de science-fiction Vernor Vinge dans les années 80. Un moment transcendant où l’humanité, telle que nous la connaissons, changera à jamais. Pour Shannon Vallor, ce système de croyance est remarquable par la façon dont la foi en la technologie a remplacé la foi en l’humanité. Malgré son côté ésotérique, la pensée New Age était au moins motivée par l’idée que les gens avaient le potentiel de changer le monde par eux-mêmes, pourvu qu’ils puissent y accéder. Avec la quête de l’IA générale, nous avons abandonné cette confiance en nous et adhéré à l’idée que seule la technologie peut nous sauver, explique-t-elle. C’est une pensée séduisante, voire réconfortante, pour beaucoup. «  Nous vivons à une époque où les autres voies d’amélioration matérielle de la vie humaine et de nos sociétés semblent épuisées », affirme Vallor. La technologie promettait autrefois un avenir meilleur : le progrès était une échelle que nous devions gravir vers l’épanouissement humain et social. « Nous avons dépassé ce stade », déclare Vallor. « Je pense que ce qui redonne espoir à beaucoup et leur permet de retrouver cet optimisme quant à l’avenir, c’est l’IA générale. » Poussons cette idée à son terme et, une fois encore, l’IA générale devient une sorte de divinité, capable de soulager les souffrances terrestres, affirme Vallor. Kelly Joyce, sociologue à l’Université de Caroline du Nord, qui étudie comment les croyances culturelles, politiques et économiques façonnent notre rapport à la technologie, considère toutes ces prédictions extravagantes concernant l’IA générale comme quelque chose de plus banal : un exemple parmi d’autres de la tendance actuelle du secteur technologique à faire des promesses excessives. « Ce qui m’intrigue, c’est que nous nous laissions prendre au piège. »

« À chaque fois », dit-elle. « Il existe une conviction profonde que la technologie est supérieure aux êtres humains. » Joyce pense que c’est pourquoi, lorsque l’engouement s’installe, les gens sont prédisposés à y croire. « C’est une religion », dit-elle. « Nous croyons en la technologie. La technologie est divine. Il est très difficile de s’y opposer. Les gens ne veulent pas l’entendre. »

Le fantasme d’ordinateurs capables de faire presque tout ce qu’un humain peut faire est séduisant. Mais comme beaucoup de théories du complot répandues, elle a des conséquences bien réelles. Elle fausse notre perception des enjeux, déstabilise l’industrie pour l’éloigner d’applications immédiates… Et surtout, elle nous invite à la paresse. À quoi bon s’acharner à résoudre les problèmes du monde réel, quand les machines s’en chargeront demain ? Le projet pharaonique de l’IA engloutit désormais des centaines de milliards de dollars et détourne nombre d’investissements de technologies plus immédiates, capables de changer dès à présent la vie des gens.

Tina Law, spécialiste des politiques technologiques à l’Université de Californie à Davis, s’inquiète du fait que les décideurs politiques soient davantage influencés par le discours selon lequel l’IA finira par nous anéantir que par les préoccupations réelles concernant l’impact concret et immédiat de l’IA sur la vie des gens dès aujourd’hui. La question des inégalités est occultée par la notion de risque existentiel. « Le battage médiatique est une stratégie lucrative pour les entreprises technologiques », affirme Law. Ce battage médiatique repose en grande partie sur l’idée que ce qui se passe est inévitable : si nous ne le construisons pas, quelqu’un d’autre le fera. « Quand quelque chose est présenté comme inévitable », rappelle Law, « les gens doutent non seulement de leur capacité à résister, mais aussi de leur droit à le faire. » Tout le monde se retrouve piégé.

Selon Milton Mueller, du Georgia Institute of Technology, spécialiste des politiques et de la réglementation technologiques, le champ de distorsion lié à l’IAG ne se limite pas aux politiques technologiques. La course à l’IA générale est comparée à la course à la bombe atomique, explique-t-il. « Celui qui y parviendra en premier aura un pouvoir absolu sur tous les autres. C’est une idée folle et dangereuse qui faussera profondément notre approche de la politique étrangère. » Les entreprises (et les gouvernements) ont tout intérêt à promouvoir le mythe de l’IA générale, explique encore Mueller, car elles peuvent ainsi prétendre être les premières à y parvenir. Mais comme il s’agit d’une course sans consensus sur la ligne d’arrivée, le mythe peut être entretenu tant qu’il est utile. Ou tant que les investisseurs sont prêts à y croire. Il est facile d’imaginer comment cela se déroule. Ce n’est ni l’utopie ni l’enfer : c’est OpenAI et ses pairs qui s’enrichissent considérablement.

Voilà. Le grand complot de l’IAG est enfin résolu, ironise Heaven. « Et peut-être cela nous ramène-t-il à la question du complot, et à un rebondissement inattendu dans cette histoire. Jusqu’ici, nous avons ignoré un aspect courant de la pensée conspirationniste : l’existence d’un groupe de personnalités influentes tirant les ficelles en coulisses et la conviction que, par la recherche de la vérité, les croyants peuvent démasquer cette cabale ». L’IAG n’accuse publiquement aucune force occulte d’entraver son développement ou d’en dissimuler les secrets. Aucun complot n’est ourdi par les Illuminati ou le Forum économique mondial… ici, ceux-là même qui dénoncent les dangers fomentent la cabale. Ceux qui propagent la théorie du complot de l’IAG sont ses principaux instigateurs. Les géants de la Silicon Valley investissent toutes leurs ressources dans la création d’une IAG à des fins lucratives. Le mythe de l’IAG sert leurs intérêts plus que ceux de quiconque. Comme le souligne Vallor : « Si OpenAI affirme construire une machine qui rendra les entreprises encore plus puissantes qu’elles ne le sont aujourd’hui, elle n’obtiendra pas l’adhésion du public nécessaire. » « N’oubliez pas : vous créez un dieu et vous finissez par lui ressembler », ironise Heaven. « Beaucoup pensent que s’ils y parviennent en premier, ils pourront dominer le monde ».

À bien des égards, conclut Heaven, je pense que l’idée même d’IAG repose sur une vision déformée de ce que l’on attend de la technologie, et même de ce qu’est l’intelligence. En résumé, l’argument en faveur de l’IA générale repose sur le postulat qu’une technologie, l’IA, a progressé très rapidement et continuera de progresser. Mais abstraction faite des objections techniques – que se passera-t-il si les progrès cessent ? –, il ne reste plus que l’idée que l’intelligence est une ressource dont on peut augmenter la quantité grâce aux données, à la puissance de calcul ou aux réseaux neuronaux adéquats. Or, ce n’est pas le cas. L’intelligence n’est pas une quantité que l’on peut accroître indéfiniment. Des personnes intelligentes peuvent exceller dans un domaine et être moins douées dans d’autres. Tout comme les babioles dopées à l’IA peuvent exceller dans une tâche et être nulles dans bien d’autres, surtout toutes celles, innombrables, qui échappent à leurs données et continueront de leur échapper.

De l’IAG au fantasme des trombones

Ce fantasme d’automatisation totale que produirait l’IAG est aussi la symbolique du jeu du maximiseur de trombone. Le jeu met en scène, très concrètement, une idée développée par le chantre du transhumanisme d’extrême droite, Nick Bostrom, dès 2002, à savoir celle du « risque existentiel » que ferait peser sur nous cette intelligence artificielle superintelligente, capable de créer des situations pouvant détruire toute vie sur terre. Pour Bostrom, l’usine à trombone est un démonstrateur, où une IA qui aurait pour seul objectif de produire des trombones, pourrait exploiter toutes les ressources pour ce faire jusqu’à leur plus total épuisement, en optimisant son objectif sans limites.

Cette démonstration, pourtant extrêmement simpliste, a marqué les esprits. Son aporie même, qui fait d’un objectif absurde le démonstrateur ultime de l’intelligence des machines, demeure particulièrement problématique. Puisqu’il n’y a ici aucune intelligence des machines, mais bien au contraire, la démonstration de leur pure aberration. Or, la crainte que les systèmes d’IA puissent interpréter les commandes de manière catastrophique « repose sur des hypothèses douteuses quant au déploiement de la technologie dans le monde réel », comme le disaient les chercheurs Arvind Narayanan et Sayash Kapoor. Le jeu est bien plus un simulateur de marché qu’un jeu sur l’IA. Universal Paperclips incite les joueurs à l’empathie avec ses buts, notamment en proposant de nouvelles fonctionnalités pour les assouvir, et c’est bien notre empathie avec le jeu qui conduit l’IA à détruire l’humanité pour accomplir son but absurde de productivité sans limite. Son créateur, Frank Lantz, raconte d’ailleurs que ce n’est pas l’augmentation des chiffres, mais la manière dont ils augmentent qui incite les joueurs à cliquer et à faire cœur avec les objectifs du jeu. « Les jeux incrémentaux sont très bruts. Ils s’attachent à un processus pour faire que les joueurs deviennent obsédés par sa croissance ». L’interface épurée hypnotise par la répétition. « Le joueur détruit l’univers avec le même sentiment d’éloignement que lorsqu’on commande un pull en ligne ». Cette fiction est censée nous prévenir que l’IA pourrait avoir des motivations très différentes de l’homme.

Pourtant le jeu, très scripté, ne montre en rien que l’IA pourrait raisonner, planifier ou comprendre le monde physique ou le dominer. Il masque surtout que des fonctionnalités déclenchent des possibilités et que celles-ci sont prévues par l’interface et le concepteur du jeu. La fable du maximiseur de trombone ne démontre en rien que l’IA pourrait prendre le contrôle du monde, mais que ses objectifs et fonctions, eux, sont le produit de celui qui les a programmés. Le maximiseur de trombone n’accomplit aucune démonstration qu’une intelligence artificielle générale conduirait à l’extermination du genre humain. Comme l’ont dit Kate Crawford ou Melanie Mitchell, les voix les plus fortes qui débattent des dangers potentiels de la superintelligence sont celles d’hommes blancs aisés et racistes, et, pour eux, la plus grande menace est peut-être l’émergence d’un prédateur au sommet de l’intelligence artificielle, mais qui est certainement personne d’autre qu’eux-mêmes. Le capitalisme est un bien plus grand maximiseur que l’IA. Les entreprises maximisent le cours de leurs actions sans se soucier des coûts, qu’ils soient humains, environnementaux ou autres. Ce processus d’optimisation est bien plus incontrôlable et pourrait bien rendre notre planète inhabitable bien avant que nous sachions comment créer une IA optimisant les trombones.

Hubert Guillaud

MAJ du 8/12/2025 : « L’intelligence artificielle générale n’aura pas lieu. Il n’y a pas de marché de l’IA, rien qu’une poignée d’entreprises qui fait mine de gagner de l’argent le temps d’en finir avec la démocratie ». Thibault Prévost.

MAJ du 27/12/2025  : Cessons de considérer l’intelligence artificielle générale comme l’objectif ultime de la recherche en IA, préviennent un collectif de chercheurs. L’IAG compromet notre capacité à choisir des objectifs efficaces, expliquent-ils en pointant 6 pièges majeurs : l’illusion du consensus, la promotion de recherches scientifiques erronées, la présomption de neutralité axiologique, la loterie des objectifs, la dette de généralité et l’exclusion normalisée.

Pour éviter ces écueils, les chercheurs soutiennent que la communauté de recherche en IA doit :

  • privilégier la spécificité des objectifs techniques et sociétaux ;
  • placer le pluralisme au centre des préoccupations, en considérant la pluralité des approches pertinentes pour atteindre de multiples objectifs importants ;
  • et encourager l’innovation par une plus grande inclusion des disciplines et des communautés.
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17.08.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 17 août 2026

Khrys

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16.08.2026 à 10:00

L’IA appliquée à la science… rêve de progrès

Framasoft

L’application de l’IA à la science ne promet pas tant des progrès qu’une concentration renforcée.
Texte intégral (7082 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 02 juin 2026 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

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L’application de l’IA à la science ne promet pas tant des progrès qu’une concentration renforcée.

 

 

 

 

 

 

Ce que l’IA accélère

Les promesses de l’IA pour découvrir de nouveaux matériaux ou révolutionner les découvertes scientifiques sont fortes. L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique, au risque d’augmenter la dépendance de la science à l’IA.

Dans le domaine de la fabrication de médicament, on attend là encore que l’IA permette de nouvelles percées, explique The Economist. Pourtant, les partenariats entre entreprises pharmaceutiques et sociétés d’IA se multiplient, notamment dans l’espoir de mieux identifier des molécules, de raccourcir le temps de développement des essais cliniques et de diminuer le taux d’échec de ceux-ci (actuellement, « les médicaments candidats entrant en essais cliniques ont un taux d’échec de 90 %, ce qui porte le coût de développement d’un médicament efficace à la somme astronomique de 2,8 milliards de dollars »). « Même des gains d’efficacité marginaux représenteraient des avantages considérables. Des rapports provenant de l’ensemble du secteur suggèrent que l’IA a commencé à apporter ces gains. Elle a réduit la phase préclinique (celle qui précède les essais cliniques sur l’homme) à 12-18 mois, contre trois à cinq ans auparavant. Et elle a amélioré le taux de réussite. Une étude publiée en 2024, portant sur les performances de molécules proposées par l’IA lors des premiers essais cliniques, a révélé un taux de réussite de 80 à 90 %. À titre de comparaison, les moyennes historiques se situaient entre 40 et 65 %. »

« La conception d’un nouveau médicament commence généralement par le criblage de petites molécules organiques afin d’identifier celles présentant une activité biologique prometteuse afin de sélectionner les plus probables. L’IA peut analyser des bibliothèques de dizaines de milliards de molécules, en testant des propriétés telles que la puissance, la solubilité et la toxicité grâce à des émulations logicielles de ces molécules, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser les molécules réelles en laboratoire. Jim Weatherall, l’un des responsables de cette activité chez AstraZeneca, une autre grande entreprise pharmaceutique, affirme que cette méthode permet de trier les molécules prometteuses deux fois plus vite qu’auparavant, et que plus de 90 % du processus de découverte de petites molécules de l’entreprise est désormais assisté par l’IA. » 

L’IA sert donc d’abord à optimiser les investissements. L’IA contribue également à améliorer la conception des essais cliniques. Par exemple en formulant une hypothèse sur une maladie et en tentant de confirmer ou d’infirmer ces hypothèses par une recherche bibliographique.

L’IA se révèle également prometteuse dans la sélection des patients pour les essais cliniques. Elle peut analyser les dossiers médicaux, les biopsies et les examens d’imagerie des candidats afin d’identifier ceux qui pourraient tirer le meilleur parti d’un nouveau médicament. Une meilleure sélection des participants permet de réduire la taille des essais, et donc de les rendre plus rapides et moins coûteux. Une autre utilisation de l’IA consiste à créer des patients synthétiques permettant de comparer un patient réel et son double numérique pour comparer l’évolution prédite sans traitement par rapport au patient testé. À terme, les patients synthétiques permettraient de réduire les groupes témoins et leurs coûts (au risque tout de même que ces comparaisons aient une fiabilité relative).

L’optimisation des essais cliniques via l’IA représente une réduction considérable des risques, avec une diminution concomitante des coûts de développement des médicaments.

Mais si l’IA promet de produire de nouveaux médicaments, elle ne promet pas que nous ayons les capacités industrielles de le faire, comme le montrent les innombrables pénuries que nous traversons. Elle ne résout pas le risque d’abandon de la santé pour tous, qu’évoquait par exemple le philosophe Alexandre Monnin dans AOC il y a quelques mois (voire notre synthèse).

Au contraire. Dans le domaine de la médecine, comme le soulignaient l’avocate américaine des sans-abris Leah Goodridge et la médecin et chercheuse, Oni Blackstock, directrice de l’association Health Justice, dans une tribune pour The Guardian, l’IA risque bien plus d’être utilisée pour refuser des soins que pour faire progresser la médecine. En Californie du Sud, où le nombre de personnes sans abris est l’un des plus élevés du pays, Akido Labs gère des cliniques pour les personnes sans domicile fixe et celles à faibles revenus. Mais ces patients sont vus par des assistants médicaux qui utilisent l’IA pour écouter les conversations, puis proposer des diagnostics et des plans de traitement potentiels, qui sont ensuite examinés par un médecin. L’objectif de l’entreprise, a déclaré son directeur technique à la Technology Review, est de « supprimer le médecin de la consultation ».

Cela s’inscrit dans une tendance plus large où l’IA générative est de plus en plus intégrée au système de santé, rappellent Goodridge et Blackstock. En 2025, une enquête de l’Association médicale américaine a révélé que deux médecins sur trois utilisaient l’IA dans leur travail quotidien, notamment pour diagnostiquer les patients. Une start-up spécialisée en IA (OpenEvidence, qui n’est pas accessible en Europe) a levé 200 millions de dollars pour fournir aux professionnels de santé un ChatGPT pour médecins. Et les législateurs américains examinent actuellement un projet de loi qui autoriserait l’IA à prescrire des médicaments. Bien que cette tendance à l’intelligence artificielle dans le secteur de la santé affecte presque tous les patients, son impact est plus profond sur les personnes à faibles revenus, qui rencontrent déjà d’importants obstacles à l’accès aux soins. « Les personnes sans domicile fixe et à faibles revenus ne devraient pas servir de cobayes pour l’IA dans le domaine de la santé. Au contraire, leurs voix et leurs priorités devraient déterminer si, comment et quand l’IA sera mise en œuvre dans leurs soins ».

La saturation des hôpitaux, les coûts d’accès au soin… expliquent en grande partie ces développements. D’autant que ces contraintes « sont souvent amplifiées dans les communautés économiquement défavorisées, où les établissements de santé sont souvent sous-financés et les patients non assurés, avec un fardeau plus lourd de maladies chroniques dû au racisme et à la pauvreté ». Les très documentés biais des IA de santé, « qui diagnostiquent bien moins les problèmes des patients noirs et hispaniques, des femmes et des patients bénéficiant de l’assurance Medicaid, promettent surtout d’aggraver les inégalités de santé pour les patients qui rencontrent déjà des obstacles à l’accès aux soins ». Pire, comme on le lit dans la TR, les patients ne sont même pas informés que leur professionnel de santé ou leur système de santé utilise l’IA. Un assistant médical explique ainsi que ses patients savent qu’un système d’IA les écoute, mais qu’il ne leur dit pas qu’elle formule des recommandations diagnostiques. Ces discriminations sont renforcées par la tendance croissante à l’utilisation de l’IA pour déterminer les remboursements de santé des personnes à faibles revenus (voir ce que nous disions d’United HealthCare connu pour sa politique de refus de remboursement de soins de santé). Bref, si l’IA d’un côté promet une amélioration de la production de médicaments, elle risque bien plus d’empêcher les publics d’y accéder. 

Il y a d’autres domaines que l’IA accélère, comme le pointait Cade Metz dans le New York Times. Notamment la recherche en mathématiques, en biologie et en chimie. Mais là encore, bien des annonces tonitruantes se révèlent souvent assez décevantes une fois que les spécialistes les décortiquent. C’était le cas notamment lorsqu’une startup d’IA, Harmonic a annoncé avoir résolu un problème mathématique, avant que les experts ne constatent que ses solutions ne différaient guère des travaux antérieurs de mathématiciens. L’IA parvient à identifier des solutions existantes, enfouies dans des décennies d’articles de recherche plus qu’elle n’en invente. « On a l’impression d’être face à un élève brillant qui a tout mémorisé pour l’examen, mais qui ne comprend pas vraiment le concept », assène le mathématicien Terence Tao. L’IA permet bien plus de suggérer des hypothèses ou des expériences qui permettent de cibler les recherches, explique un spécialiste du cancer, qui constate lui aussi que cela permet d’accélérer les processus. Mais un chercheur expérimenté est toujours nécessaire pour guider le système. Pour Terence Tao, interviewé dans Nature, l’IA peut commettre des erreurs invérifiables dans nombre de domaines, mais en maths, elles sont vérifiables. Les inconvénients sont donc bien plus limités. « On commence à voir des exemples où l’IA – peut-être par chance – résout des problèmes importants pour les mathématiciens. C’est encore très rare et l’IA présente encore de nombreuses faiblesses ; elle ne remplace pas le travail humain. Mais il devient de plus en plus difficile de nier l’efficacité de ces outils. » Mais définir de nouveaux concepts et déterminer les problèmes à résoudre restera probablement du ressort des mathématiciens humains… au moins pendant un certain temps encore, estime le médaillé Fields.

… au risque de réduire le champ d’investigation de la science

Si l’IA pour la recherche scientifique promet, elle pourrait aussi avoir des effets délétères, rappelle la journaliste Grace Huckins pour la Technology Review et réduire à terme le dynamisme de la science. Une étude publiée dans Nature a révélé que si certains scientifiques perçoivent des avantages professionnels à adopter l’IA, la science dans son ensemble pourrait en pâtir, car l‘IA réduit le champ d’investigation de la communauté scientifique. Cela pourrait s’expliquer par le fait que l’IA excelle particulièrement dans l’analyse de données et de publications existantes, ce qui incite les scientifiques qui l’utilisent à se concentrer sur des domaines établis où des données à grande échelle sont disponibles. Il pourrait en résulter un nombre réduit de scientifiques disponibles pour étudier des problèmes moins adaptés à l’IA. Intégrer efficacement l’IA dans la science est plus qu’un simple défi technique : préserver le dynamisme et la diversité de la science à l’ère de l’IA pourrait nécessiter un effort concerté de la part de la communauté scientifique.

Dans un éditorial pour Science, Julio Ottino et Brian Uzzi enfoncent le clou et dénoncent le risque d’une « progression sans progrès ». « Les progrès réalisés dans l’utilisation de l’intelligence artificielle pour faire progresser la découverte scientifique rendent de plus en plus réaliste l’idée de systèmes automatisés de « science de bout en bout » : des chaînes de traitement intégrées capables de générer des hypothèses, de mener des expériences (in silico ou robotisées), d’analyser les résultats et de produire des résultats publiables avec une intervention humaine minimale. La question cruciale n’est pas de savoir si l’IA peut « faire » de la science, mais si la science – en tant que système social et évolutif produisant des connaissances fiables – peut survivre à la manière dont l’IA la pratique. »

Or, « la science n’est pas simplement une suite de tâches optimisables. Elle progresse par un processus analogue à l’évolution darwinienne : variation à travers de nombreux efforts indépendants ; sélection par la critique, la réplication et la compétition ; et conservation des résultats robustes. Cette structure distribuée permet à la science de s’autocorriger et de générer de la nouveauté. L’indépendance n’est pas fortuite ; elle est le mécanisme qui produit à la fois la fiabilité et la découverte. »

Mais, la science n’a jamais pleinement atteint cet idéal, rappellent-ils. Elle a aussi été façonnée par les biais, les erreurs et la fraude. Les partisans de l’intelligence artificielle arguent que l’automatisation pourrait atténuer certaines de ces limitations tout en accélérant les découvertes et en élargissant la participation. Reste donc à savoir si l’IA en science réduit ces imperfections ou les amplifie à l’échelle des machines.

L’intégration de l’IA à la science risque de modifier fondamentalement la structure de la science. Notamment en favorisant des plateformes dominantes, entraînées sur des données similaires et optimisées pour certains objectifs. « Comme sur d’autres marchés de technologies numériques, la concentration est un résultat plausible. Le risque est fort qu’une poignée de systèmes façonnent la majorité de la production scientifique […]. La diversité simulée au sein d’un système ne saurait se substituer à la diversité épistémique entre des approches véritablement concurrentes. »

La conséquence n’est pas seulement institutionnelle ; elle est bien épistémique, c’est-à-dire qu’elle concerne toutes les connaissances. « Le système scientifique prospère grâce à l’inefficacité : efforts redondants, tentatives infructueuses et chemins divergents. Il ne s’agit pas de coûts à éliminer, mais de sources de découverte. À l’inverse, les pressions d’optimisation favorisent la convergence. Il risque d’en résulter une production accrue, mais une exploration moindre de l’inattendu. »

« Ce rétrécissement a des implications sur la créativité. Une grande partie de la force de l’IA réside dans l’exploration combinatoire, le réarrangement des connaissances existantes en de nouvelles configurations. Or, nombre d’avancées majeures en science ne sont pas des combinaisons ; ce sont des ruptures, des changements conceptuels qui contredisent les hypothèses des cadres antérieurs. Parce que ces avancées s’écartent des schémas encodés dans les données existantes, elles sont les moins susceptibles d’émerger de systèmes entraînés sur le passé. »

« L’indépendance n’est pas seulement une garantie de fiabilité ; elle est la condition de la rupture conceptuelle. » À l’inverse, « l’optimisation de chaque composant ne garantit pas l’intégrité de l’ensemble. » Au contraire, elle peut la compromettre.

« Il ne s’agit pas de rejeter l’IA, mais de la considérer comme un simple progrès technique. Préserver les propriétés fondamentales d’un système scientifique évolutif devient désormais une contrainte de conception. Les résultats scientifiques doivent garantir une traçabilité claire – une chaîne de responsabilité identifiable qui ne se dissout pas dans des systèmes opaques. Les dispositifs institutionnels et techniques doivent assurer des approches véritablement distinctes, et non de simples variations au sein d’une architecture partagée. »

« Ces exigences ne sont pas des inefficacités à éliminer par l’ingénierie. Elles représentent les solutions accumulées au problème de la fiabilité des connaissances. Un système d’IA peut produire des résultats impressionnants. Mais s’il remplace un processus évolutif par un processus artificiel, il risque de restreindre non seulement le champ de nos découvertes, mais aussi notre capacité de découverte tout court. »

Le financement de la recherche : submergé par l’IA

Geraint Rees et James Wilsdon pour Nature tirent la sonnette d’alarme. L’IA est en train de submerger les appels à projets et demandes de financement de la recherche, améliorant le nombre, la qualité, le volume des demandes au risque de provoquer l’effondrement même du système. Les réponses générées par l’IA peuvent être entraînées sur les publications des chercheurs, sur les critères d’attribution des subventions et même sur les projets retenus pour ajuster les demandes aux résultats attendus. Et l’effet se constate déjà, pointent les chercheurs. Dans une étude qui a regardé les projets de 12 organismes de financement de la recherche de l’Union européenne, les chercheurs montrent une augmentation des candidatures depuis 2022.

« Les décideurs politiques et les organismes de financement vont devoir repenser l’allocation des fonds de recherche avant que le système ne devienne ingérable. » Confrontés à un afflux de réponses de qualité, ils devront alors faire des choix largement arbitraires quant aux projets à financer et aux candidats.

Jusqu’à présent, les organismes de financement de la recherche ont principalement réagi à ces évolutions en restreignant l’utilisation de l’IA par les candidats et les évaluateurs, certains déclarant les demandes inéligibles si elles sont élaborées avec de l’IA. Mais ces préconisations sont impossibles à appliquer, car la probabilité de détection est faible et ne constitue pas une réponse au problème. Le risque est fort que toutes les propositions répondent aux critères de financement et que les différences entre elles soient minimes. « Lorsque les propositions et les évaluations sont toutes deux gérées par des agents entraînés sur le même corpus de travaux déjà financés, le système n’évaluera plus la qualité des idées, mais plutôt la capacité des agents à simuler les idées précédemment récompensées par les financeurs. »

« Parmi les propositions visant à remédier à la surcharge des systèmes de financement figurent le recours à des tirages au sort (attribution aléatoire de fonds à des demandes de subvention correspondant à un certain niveau de qualité) et des modèles distribués d’évaluation par les pairs, où les chercheurs qui soumettent des demandes de subvention sont chargés d’évaluer celles d’autres chercheurs. Ces mesures permettent de lutter contre le volume de demandes, mais elles restent inefficaces si les indicateurs de qualité deviennent peu fiables. »

Geraint Rees et James Wilsdon proposent plutôt que les organismes de financement envisagent de recentrer l’évaluation non plus sur les propositions écrites, mais sur le chercheur principal, son équipe et ses programmes de recherche passés et en cours. « Les financeurs devraient investir dans la vérification des antécédents afin d’examiner la performance de recherche d’un individu ou d’un groupe sur une période prolongée, ainsi que dans des entretiens et des évaluations de portefeuilles de la performance d’équipe sur la durée. » Mais cette solution écarte de fait les plus petites ou plus jeunes équipes : les aides risquent alors d’aller uniquement aux projets les plus établis.

En mars, le Conseil de la recherche médicale du Royaume-Uni a annoncé le rétablissement des entretiens pour tous les candidats présélectionnés : une approche chronophage et laborieuse et peu adaptée aux grands volumes de candidatures. Le NIH américain, regroupant l’ensemble des Instituts nationaux de la santé, lui, a limité à 6 dépôts par an le nombre de candidatures individuelles, après avoir constaté que certains chercheurs en soumettaient plus de 40. Les financeurs pourraient également envisager des approches plus radicales, suggèrent les deux chercheurs. Il pourrait s’agir d’instaurer un quota fixe de propositions par chercheur ou pour l’ensemble de sa carrière, toutes sources de financement confondues. Ils pourraient aussi répartir le budget disponible entre les chercheurs éligibles à l’échelle nationale et attribuer le même montant à tous, éliminant ainsi la concurrence.

D’autres solutions proposent aux organismes de recherche de s’appuyer sur l’IA pour l’évaluation. « L’IA pourrait ensuite servir à prioriser et à présélectionner les candidatures, en comparant les données selon ces différents profils afin d’identifier les candidats dont le parcours est cohérent avec les informations fournies dans leur dossier. Ce processus de présélection serait transparent, auditable et conçu pour favoriser la diversité, et non la freiner, à travers les différentes étapes de carrière, disciplines et institutions. » Mieux (ou pire, c’est selon), certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs.

Quelles que soient les solutions retenues, la nécessaire transformation du financement de la recherche risque de se faire dans la douleur et la contestation, estiment les chercheurs. La mise en place d’infrastructures IA nécessite des investissements soutenus, des tests rigoureux et une gouvernance continue. Les financeurs confrontés à des contraintes budgétaires pourraient hésiter. C’est oublier pourtant que le système gaspille déjà des ressources considérables en comités d’experts et en nouvelles soumissions, sans parler du temps consacré par les chercheurs à répondre aux appels. Un système basé sur l’IA native et bien conçu pourrait constituer un investissement judicieux, défendent les chercheurs. Reste que des systèmes d’évaluation entraînés sur des données de financement historiques intégreront les inégalités passées, risquant d’amplifier, plutôt que de corriger, l’effet Matthieu, c’est-à-dire la concentration au profit des plus dotés. « Il s’agit d’un risque réel, mais nous pensons que la conception et la gouvernance peuvent contribuer à l’atténuer. Les biais dans les systèmes d’IA sont mesurables, ce qui permet de les examiner et d’y remédier », soulignent-ils, certainement trop rapidement, car les biais ne sont ni  mesurables ni corrigeables facilement. Troisièmement, les chercheurs et les institutions pourraient se montrer réticents face aux décisions façonnées par des algorithmes qu’ils ne peuvent pas interroger. La transparence et les mécanismes d’appel pourraient contribuer à instaurer la confiance, défendent-ils encore.

Le système de financement par subvention conçu pour un monde pré-IA est devenu défaillant. Les financeurs doivent s’adapter, estiment les chercheurs. Il pourrait en résulter un système plus performant : un système qui exploite la puissance de l’IA et la combine à des connaissances spécialisées, et qui réduit le temps et l’énergie gaspillés dans la rédaction de demandes de subventions improductives pour les réorienter vers une recherche novatrice. Un constat plus facile à déclamer qu’à mettre au point.

Prédire les résultats de la science… au risque de l’y enfermer

Certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs, expliquaient donc Geraint Rees et James Wilsdon. Qu’en est-il ?

Savoir si une étude changera le monde ? C’est pourtant l’idée que propose Funding the Frontier : un tableau de bord pour prédire l’impact de la recherche. L’outil (non disponible) utilise le Big data pour retracer l’impact sociétal des projets de recherche sur les politiques, les médicaments ou les produits, explique Nature (voir également l’article de recherche qui montre des captures d’écran du tableau de bord et la vidéo promotionnelle). Le projet porté par Dashun Wang « intègre des données sur les publications de recherche, les brevets, les documents d’orientation et les essais cliniques, et présente ces informations de manière visuelle et intuitive. Ils ont également combiné cet outil à un algorithme prédictif basé sur l’apprentissage automatique pour prédire les études et les domaines susceptibles d’apporter les plus grands bénéfices sociétaux à l’avenir – par exemple, les subventions les plus susceptibles de déboucher sur un brevet ». « Même sans son aspect prédictif, disposer d’un outil permettant de rechercher l’impact des recherches sur la société » est déjà une information importante, estime un chercheur.

Un chef de projet d’une importante agence de financement américaine l’a utilisée pour examiner les impacts sociaux généraux des subventions de l’agence, lui permettant de constater l’impact de certaines recherches ailleurs dans le monde. « Un autre utilisateur, investisseur dans le domaine de la recherche biomédicale, a constaté que dans le domaine de la recherche sur la maladie d’Alzheimer, l’impact clinique le plus important au cours des 20 dernières années provenait d’études visant à comprendre la maladie, mais que l’impact futur le plus important prévu se concentrait sur les études portant sur les systèmes de soutien social des personnes atteintes de la maladie, ce qui laisse entrevoir de nouvelles opportunités d’investissement ».

L’aspect prédictif est pourtant préoccupant, estime le même James Wilsdon qui en évoquait les perspectives précédemment. Le spécialiste des politiques de recherche estime que ce tableau de bord pourrait créer des prophéties autoréalisatrices et des décisions d’investissements plus conservatrices, au détriment de recherches plus originales, capables d’ouvrir d’autres possibilités.

Coincés dans l’Academic Slop ?

En attendant, le travail académique commence à crouler sous la « prolifération métastatique de publications  » truffées d’hallucinations et de distorsions de contenus, comme s’en plaint sur Facebook la philosophe du droit, Antoinette Rouvroy. L’Academic Slop est arrivé, constate également le chercheur Seva Gunitsky dans sa newsletter. Il raconte que dans la revue dont il s’occupait le nombre de soumission a doublé voire triplé depuis l’apparition de l’IA générative, et que le taux de rejet s’est envolé. Techniquement compétents, certains de ces articles respectent les normes et sont tout à fait convenables. Faciles à produire et exigeant peu de créativité, ils constituent néanmoins le type de travail incrémental légitime que le philosophe des sciences Thomas Kuhn appelait la fabrique de la « science normale ». Pour Gunitsky la valeur d’une théorie originale va continuer à prendre de l’importance. « Les travaux quantitatifs de qualité deviennent bon marché et abondants ; une bonne théorie reste difficile à élaborer ».

Mais l’effet le plus important est que l’évaluation par les pairs repose désormais davantage sur le discernement. Si n’importe qui peut produire un article empirique compétent sur n’importe quel sujet, le principal obstacle devient l’identification des questions importantes à poser. « Dans ce contexte, la question pour les évaluateurs et les éditeurs n’est plus tant « est-ce juste ? » que « pourquoi est-ce important ? ». Cette question est inévitablement subjective, mais pas totalement, car elle exige une solide connaissance des débats en cours. Elle nécessite néanmoins de connaître les tensions et les lacunes productives, les énigmes intéressantes et les idées reçues apparemment établies. »

« Ce concept porte un nom : la phronesis. C’était le terme employé par Aristote pour désigner la sagesse pratique, ou la capacité à discerner la conduite à tenir dans des circonstances particulières. Contrairement à l’épistémè (la connaissance scientifique) ou à la technè (le savoir-faire technique), la phronesis ne peut se réduire à des règles ou à des algorithmes. Elle requiert de l’expérience, du jugement et ce qu’Aristote appelait la « perception ». Cela signifie non seulement l’intelligence, mais aussi la capacité intellectuelle de percevoir les caractéristiques essentielles d’une situation donnée. »

La philosophe Isaiah Berlin appelait cette qualité « le sens du réel » dans le jugement politique : la capacité de percevoir ce qui est possible et ce qui compte à un moment historique donné. Or, il n’est pas certain que les IA possèdent cette capacité voire ne la possèdent jamais. « Si le discernement devient le critère ultime de qualité, nous nous dirigeons encore davantage vers un système à deux vitesses dans l’édition scientifique. Les revues les plus prestigieuses privilégieront les articles d’une originalité remarquable ou présentant des avancées théoriques ou empiriques majeures, tandis que toutes les autres publieront les articles produits par l’IA qui font progresser, de manière graduelle, notre compréhension de sujets spécifiques. Et peut-être que la théorie gagnera en prestige au détriment des méthodes sophistiquées d’analyse des données. »

Pas sûr que la théorie et l’empirisme puissent ainsi si facilement se scinder en deux. Le risque que les publications automatisées se transforment en matière noire scientifique, que personne ne lit ni ne consulte est fort. À nouveau, ici aussi, le risque est fort que s’accentue  davantage les hiérarchies de prestige comme critère d’importance. « Paradoxalement, l’effet uniformisant de l’IA pourrait rendre le monde universitaire plus élitiste encore ».

« La technologie qui nous a inondés de dissertations étudiantes façonnées avec l’IA va maintenant inonder de nos propres travaux, et nous aurons besoin de ce même discernement dont nous nous plaignons de l’absence chez nos étudiants. » Pas sûr que ce soit plus facile pour les experts. L’IA fait peut-être gagner beaucoup de temps à certains, mais la pollution des travaux de recherche qu’elle engendre en fait perdre énormément aux lectrices et lecteurs. Le goulot d’étranglement de la lecture et de la vérification s’annonce plus resserré que jamais.

La seule chose dont on soit sûr, en observant toutes ces perspectives… ce n’est pas que l’IA apporte un progrès scientifique notable, c’est que l’IA en science renforce les inégalités dans toutes les couches de la science. 

Hubert Guillaud

MAJ du 02/06/2026 : Une analyse de 7,3 millions d’articles de revues scientifiques publiés entre 2020 et 2025 révèle qu’en 2025, un peu plus de la moitié présentent des signes d’influence des LLM, avec des variations importantes d’utilisation selon la région du monde, le prestige de l’établissement, l’éditeur et la discipline. « Le développement économique et la proximité de l’anglais comme langue principale sont des facteurs prédictifs clés de ces variations régionales. Les établissements moins bien classés affichent des taux d’adoption plus élevés que les universités d’élite, les jeunes éditeurs à but lucratif présentent des taux supérieurs à ceux de leurs concurrents, et l’adoption varie considérablement selon les disciplines universitaires. L’adoption des LLM dans la rédaction académique est répandue, mais socialement stratifiée. »

MAJ du 21/06/2026 : Dans leur newsletter, Tim O’Reilly et Ilan Strauss, proposent de garantir un exosquelette pour appliquer l’IA à la science. Cet exosquelette est constitué d’innombrables systèmes permettant de garantir les références, comme le DOI (l’identifiant d’objets numériques qui attribue un numéro à chaque publication scientifique), RetractationWatch (la base de données des articles scientifique dé-publiés et rétractés), Orcid (qui fournit un identifiant unique aux chercheurs), Open Alex (un graphe de connaissances scientifiques)… ou encore le projet Vraix du MIT (cherchant à créer une toile du savoir pour distinguer les contenus possiblement génératifs des autres)… et nombres d’autres, qui n’ont pas été intégrés aux systèmes d’IA, alors qu’ils pourraient permettre de résoudre de nombreux problèmes : diminuer les citations erronées, réduire l’emprise de la littérature scientifique non valide… une infrastructure fondée sur des principes ouverts qui cherchent à garantir que les contenus scientifiques ne puissent être ni accaparés ni dégradés. Ces infrastructures sont des biens publics que les entreprises d’IA ignorent pour la plupart ou, pire, fragilisent. « À l’heure actuelle, la relation entre l’IA et l’infrastructure scientifique est presque exclusivement extractive. Les entreprises d’IA entraînent leurs modèles sur des articles scientifiques. Elles créent des produits capables de générer et de manipuler des textes scientifiques. Elles se disputent le marché de l’« IA au service de la science ». Pourtant, elles ne contribuent pratiquement pas à l’infrastructure qui, à la base, garantit la fiabilité des connaissances scientifiques. »

Les entreprises d’IA consomment du contenu scientifique sans rien apporter en retour. Strauss et O’Reilly font une analogie avec Content ID de YouTube : face à l’utilisation non autorisée de leurs œuvres, la première réaction de l’industrie musicale a été d’exiger leur retrait. La réponse de YouTube a été : « Et si nous vous aidions plutôt à les monétiser ? » Cette approche a permis d’aligner les intérêts et de créer une économie dynamique pour les créateurs. Nous devrions appliquer le même raisonnement à la science. Les entreprises d’IA ne devraient pas seulement utiliser l’infrastructure scientifique pour améliorer leurs produits (elles le devraient pourtant), mais elles devraient surtout chercher à aider la science à gagner en valeur, en pérennité et en exhaustivité.

Pour cela, les systèmes d’IA devraient améliorer la validation de leurs sources et références. L’infrastructure existe, il leur suffit de l’utiliser. Ils pourraient également réinjecter les métadonnées extraites dans OpenAlex, améliorant ainsi le graphe de données pour tous. Ils pourraient utiliser et financer RetractationWatch pour améliorer leurs modèles et réponses. Les fournisseurs d’IA pourraient également financer cette infrastructure scientifique très fragile qui constitue le socle technique de la crédibilité de la science. « Les entreprises d’IA, qui génèrent des milliards de revenus grâce à des produits reposant sur la crédibilité scientifique, devraient contribuer à l’infrastructure qui garantit cette crédibilité. Il ne s’agit pas de philanthropie, mais d’un intérêt bien compris. » Elles pourraient également contribuer à améliorer cette chaîne qui identifie la provenance du contenu scientifique. « Lorsque l’IA contribue à un article scientifique, cette contribution doit être traçable : elle ne doit pas simplement faire l’objet d’une déclaration standard, mais être liée à des affirmations, des sources et des étapes de vérification précises. »

« Les entreprises d’IA qui s’appuieront sur cette infrastructure créeront de meilleurs produits. Mais surtout, elles investiront dans l’infrastructure civilisationnelle qui rend possible, à la base, l’existence de connaissances fiables. À condition toutefois que les entreprises d’IA cessent de considérer cette question comme le problème d’autrui et commencent à la voir comme un socle sur lequel bâtir — un socle dont dépend leur propre succès dans le domaine scientifique. »

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10.08.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 10 août 2026

Khrys

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09.08.2026 à 10:00

IA et science : du pliage de protéines… à l’illusion de la connaissance

Framasoft

L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique.
Texte intégral (3863 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 30 septembre 2025 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

Tout l’été, profitez de republications de « Dans Les Algorithmes » ! Rendez-vous tous les dimanches de juillet et d’août pour réfléchir, ensemble, sur les enjeux de l’Intelligence Artificielle.


L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique.

 

 

 

 

 

 

« Le discours selon lequel l’intelligence artificielle révolutionne la science est désormais quasiment incontournable », rappelle William Burns, consultant en politique scientifique, pour Tech Policy Press. « L’histoire raconte déjà que l’IA n’est pas seulement l’avenir : elle révolutionne les découvertes scientifiques ». Même des gens assez critiques de l’IA et de ses développements disent qu’elle possède des « capacités prometteuses » pour la recherche scientifique, justifiant son développement. Pourtant, l’IA, telle qu’elle est actuellement déployée en science, occulte plus qu’elle ne révèle, exacerbant les problèmes qu’elle prétend résoudre.

Les chercheuses Lisa Messeri et Molly J. Crockett affirmaient l’année dernière dans Nature que « la prolifération des outils d’IA en science risque d’introduire une phase de recherche scientifique où nous produisons davantage, mais comprenons moins ». Mais surtout, l’usage de l’IA pourrait compromettre la capacité à produire des connaissances fiables, sur lesquelles repose tout l’édifice scientifique. Cette crise annoncée prolonge celle que traverse la recherche depuis le début du XXIe siècle, notamment liée à la stagnation des découvertes pharmaceutiques. Burns rappelle par exemple que le Projet Génome Humain dans les années 90 a été lancé en promettant une prolifération de nouveaux médicaments qui n’est jamais advenue. Un chercheur d’une grande entreprise scientifique expliquait en 2008 que « rien de ce que les entreprises ont fait pour accroître la production de nouveaux médicaments n’a fonctionné, y compris les fusions, les acquisitions, les réorganisations et l’amélioration des processus ».

Le microbiologiste américain, Carl Woese, opposant à l’ingénierie biologique, estimait, en 2004, que la crise de l’innovation était liée à la généralisation de l’ingénierie du vivant. En 2011, l’économiste Philip Mirowski estimait que le néolibéralisme, obsédé par la technologie, avait tué la rigueur scientifique. La promesse de renouveau scientifique par l’IA s’inscrit pleinement en prolongement de cette crise. En 2023, l’OCDE expliquait que l’IA pourrait venir aider une science devenue « plus difficile ». À l’image d’AlphaFold, le système de pliage des protéines de Google DeepMind, pour lequel Demis Hassabis et John Jumper ont reçu le prix Nobel de chimie en 2024.

Les protéines ne sont pas des puces de silicium

AlphaFold a permis de prédire la structure de 200 millions de protéines, mais il serait expérimentalement impossible d’en vérifier n’en serait-ce qu’une fraction. Pour ce faire, « il faudrait généralement isoler des protéines des cellules en quantités importantes – un processus capricieux – puis les soumettre à des techniques telles que la diffraction des rayons X et la résonance magnétique nucléaire. Ces étapes pourraient prendre des années, même pour une seule protéine ». Néanmoins, la philosophe Daria Zakharova a affirmé dans un pré-print que si les prédictions d’AlphaFold sont considérées comme fiables et sont utilisées par les scientifiques, cette « connaissance » est bien imparfaite. « D’un point de vue strictement matériel, AlphaFold n’est pas une représentation du comportement des protéines, mais plutôt du comportement des puces de silicium (sur lesquelles repose le calcul). En ce sens, les inventeurs d’AlphaFold ont avancé l’hypothèse que des puces de silicium pourraient imiter les protéines. Cela soulève la question de savoir comment des matériaux sans lien entre eux, tant chimiquement que spatialement et temporellement, pourraient s’imiter. Au minimum, des preuves substantielles seraient nécessaires pour le prouver. Pourtant, lorsque des efforts ont été déployés pour le vérifier, les résultats ont été mitigés », rappelle Burns. Une étude récente de Garrido-Rodríguez et ses collègues a par exemple soutenu que le calcul d’AlphaFold ne « correspondait pas aux modèles déterminés expérimentalement », faisant référence à une classe de protéines omniprésentes et biologiquement vitales appelées serpines. « De toute évidence, des recherches plus approfondies pourraient être nécessaires sur la fiabilité de l’IA en tant qu’outil prédictif ». Pour Burns, les preuves ne sont pas suffisamment solides à ce stade. Bien sûr, le repliement des protéines est complexe. Leur modélisation est ancienne et repose sur des hypothèses manifestement différentes de leur réalité. Longtemps, ces modèles servaient à interpréter des données d’observation issues de la diffraction des rayons X, et non à créer un modèle informatique, comme avec AlphaFold. Le problème, estime le chercheur en cancérologie et lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine 2019, William G. Kaelin Jr., c’est que la publication doit construire son savoir sur des briques plutôt que sur de la paille.

Au Royaume-Uni, la UK Biobank, une entreprise publique qui détient des données génétiques sur un sous-ensemble de la population britannique, aurait conclu en mars dernier un partenariat avec des sociétés pharmaceutiques et Calico, filiale d’Alphabet, qui auront accès à ces données pour des études menées avec l’IA. Le projet a été décrit par le Financial Times comme « un exemple emblématique de la manière dont les ordinateurs avancés et les modèles d’intelligence artificielle peuvent exploiter de vastes ensembles de données biologiques pour étudier en profondeur le fonctionnement du corps humain et ses dysfonctionnements potentiels ». Une question se pose cependant : l’exploitation de ces ensembles de données est-elle susceptible de produire des connaissances fiables, même en théorie ? En 2017, ces données ont été décrites comme « non représentatives de la population générale… Les participants à la UK Biobank vivent généralement dans des zones socio-économiquement moins défavorisées ; sont moins susceptibles d’être obèses, de fumer et de consommer de l’alcool quotidiennement ; et présentent moins de problèmes de santé auto-déclarés ». La structure de ces ensembles de données de santé, et d’autres similaires, qui ne sont certainement pas secrets, suscite des doutes. Même les observateurs optimistes doivent l’admettre : si les données sont inadéquates et l’IA opaque, quelle est la valeur épistémique réelle de ces projets ? Le prix Nobel Kaelin Jr. a conseillé : « La question… devrait être de savoir si… les conclusions sont susceptibles d’être correctes, et non de savoir s’il serait important qu’elles soient vraies. »

Ralentir la science

Si l’on veut sauver la science de son malaise actuel, des solutions sont déjà possibles, conclut Burns. « Des propositions comme la « slow science » d’Isabelle Stenger semblent valoir la peine d’être tentées, car elles pourraient élargir la charge de la preuve aux affirmations scientifiques et encourager un esprit de service public parmi les scientifiques. Pourtant, si une rénovation épistémique a eu lieu jusqu’à présent dans le domaine scientifique, elle est restée extrêmement timide et n’a pas produit d’effets escomptés. 

Il faut dire que pour les investisseurs, l’idée que l’IA puisse nous sortir de l’impasse actuelle et donner naissance à toutes sortes d’inventions rentables est doublement séduisante. L’IA est une méthode qui ne nécessite que des capitaux pour sa mise en œuvre et qui peut être réalisée à grande échelle, contrairement à la recherche empirique, centrée sur l’humain et fastidieuse, où l’ingéniosité et la chance (qui ne s’achètent pas si facilement) semblent prédominer. Mais investir dans l’IA est aussi un moyen efficace de maintenir le statu quo, tout en semblant le bouleverser, car il pose l’hypothèse d’un avenir technologique sans les changements systémiques qu’impliquent d’autres réformes. 

Dans cette optique, nous devons résister au spectacle. L’IA fait vendre une vision du progrès où les algorithmes peuvent révéler les secrets plus rapidement, mieux et à moindre coût ; pourtant, les secrets de la nature ne sont pas si facilement révélés, et la connaissance sans compréhension n’est pas une connaissance du tout. »

S’il y avait besoin d’une explication supplémentaire, Alberto Romero dans sa newsletter algorithmic Bridge, revient sur une étude du MIT et de Harvard, où les chercheurs se sont demandé si les modèles d’IA pouvaient passer de la simple prédiction au « développement de modèles fiables », en les faisant travailler sur un problème de physique assez classique ? Mais au lieu de tester avec le langage, qui est assez complexe et difficile à analyser, ils se sont concentrés sur la physique classique. Ils voulaient voir si le modèle utiliserait les lois de Newton pour prédire les vecteurs de force à l’origine du mouvement de révolution de la terre autour du soleil ou s’il inventerait simplement ses prédictions sans comprendre la physique réelle. Ils ont conclu que les modèles d’IA font des prédictions précises, mais ne parviennent pas à encoder le modèle universel de Newton et recourent plutôt à des heuristiques spécifiques à chaque cas, non généralisables et fortement incohérents. L’étude montre que « les modèles d’IA sont tout simplement incapables de coder un ensemble de lois robustes pour régir leurs prédictions : ils sont non seulement incapables de retrouver des modèles du monde, mais intrinsèquement mal équipés pour le faire ». Un modèle d’IA d’apprentissage profond est peut-être architecturalement incapable de développer des modèles du monde corrects estiment-ils. Même le rêve que l’IA puisse être utilisée pour améliorer la prédictibilité des modèles climatiques est battue en brèche. Dans leur livre, AI Snake Oil (voir notre recension), les chercheurs Arvind Narayanan et Sayash Kapoor montraient que son amélioration était assez limitée et qu’elle pourrait même atteindre un palier indépassable, à mesure que les phénomènes deviennent plus extrêmes. La croyance dans un progrès scientifique exponentiel porté par l’IA ne sert qu’à raviver les promesses des technosciences comme le disaient déjà Marc Audétat et les chercheurs invités dans Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses ? (Hermann, 2015, voir notre recension). L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique.

MAJ du 25/01/2026 : L’IA va-t-elle tuer la science ou, au contraire, engendrer une révolution scientifique ? C’est la question que pose l’astrobiologiste Sara Imari Walker dans un article pour Noema. Si l’IA peut résoudre le problème du pliage des protéines comme le promettent beaucoup de recherches, que pourrait-elle accomplir d’autre ? Mais si « AlphaFold prédit les structures 3D, il n’explique ni la physique sous-jacente, ni les mécanismes de repliement, ni les ensembles conformationnels dynamiques. Il fonctionne bien pour les protéines composées de la vingtaine d’acides aminés présents dans la biologie terrestre. Pour étudier les protéines issues des centaines d’acides aminés contenus dans les matériaux météoriques, ou pour concevoir de nouvelles protéines thérapeutiques, ce modèle a besoin de données supplémentaires. La limitation ne réside ni dans l’algorithme ni dans sa capacité de mise à l’échelle : les données nécessaires n’existent pas. » 

Si l’on considère la science uniquement comme la méthode scientifique (observation, hypothèse, vérification, analyse), alors l’automatisation semble inévitable, avance-t-elle. Les algorithmes d’IA réalisent de manière démontrée bon nombre, voire la totalité, de ces étapes, et leurs performances s’améliorent lorsqu’ils sont guidés par des scientifiques.

Pourtant, si la mise à l’échelle était notre seul besoin, l’IA actuelle offrirait une solution banale à la science : nous pourrions faire plus grâce à des modèles à plus grande échelle. Cependant, l’optimisme autour de l’IA ne se limite pas à l’automatisation et à la mise à l’échelle ; il concerne aussi la théorie de l’esprit. La science diffère radicalement de l’expérience : elle est fondamentalement intersubjective. Si une chose n’existe que dans un seul esprit et ne peut être partagée, elle ne peut devenir une connaissance scientifique. La science exige la vérification mutuelle des observations, la construction d’un héritage de découvertes passées et l’élaboration d’un consensus intergénérationnel sur la réalité. Les modèles scientifiques doivent donc être exprimables par des symboles, des mathématiques et le langage, car ils doivent être reproductibles et interprétables d’un esprit à l’autre. La science est par définition instable car elle n’est pas une caractéristique objective de la réalité : elle se comprend plus justement comme un système culturel évolutif, nourri par la représentation consensuelle et adaptable aux nouvelles connaissances que nous produisons. Notre principal mode de communication des idées scientifiques est la représentation symbolique. Nous communiquons des modèles du monde, et non le monde lui-même.

Plus fondamentalement, le discours actuel, optimiste, voire arrogant, autour de l’IA et de l’intelligence artificielle générale laisse entendre que ces algorithmes seront « plus qu’humains » dans leur capacité à comprendre et à expliquer le monde, dépassant ainsi ce que certains perçoivent comme les limites de l’intelligence imposées par la biologie humaine. Or, cela est impossible, de par les fondements mêmes de la théorie du calcul et l’héritage de l’abstraction humaine dont ces technologies sont directement issues. Comme l’écrit le physicien David Deutsch, si l’univers est effectivement explicable, les humains sont déjà des « explicateurs universels », car nous sommes capables de comprendre tout ce qu’un système informatique peut comprendre : en termes de capacités de calcul, ordinateurs et cerveaux sont tout aussi universels.

Les changements de paradigme révèlent que la puissance de la pensée scientifique ne réside pas dans la vérité littérale des théories, mais dans notre capacité à identifier de nouvelles façons de décrire le monde et dans la persistance des structures que nous décrivons à travers différents schémas de représentation.

Ceci nous amène à comprendre pourquoi l’IA ne peut remplacer les scientifiques. Les controverses et les débats sur le langage et la représentation en science ne sont pas des anomalies ; ils sont inhérents à un système sociétal qui détermine les modèles qu’il privilégie. Les milliards de paramètres d’AlphaFold 3 suggèrent que la parcimonie et la simplicité ne sont peut-être pas les seules voies possibles pour la science. Si nous voulons des modèles qui cartographient le monde avec la plus grande précision possible, la complexité est peut-être nécessaire.

C’est cette profondeur de sens, inhérente à nos théories, que la science découvre en construisant de nouvelles perceptions sociétales. Une vision superficielle, où la science se contente de créer des modèles prédictifs dépourvus de profondeur et de signification, ne peut la saisir. Lorsqu’un scientifique élabore une théorie, même avant l’évaluation par les pairs, il y a un acte intentionnel d’explication et un travail intérieur de confrontation avec l’intuition et sa représentation. Les modèles d’IA, en revanche, génèrent des prédictions par reconnaissance statistique de formes, un processus très différent.

« La question fondamentale n’est pas de savoir si l’IA peut faire de la science, mais si les sociétés peuvent construire des représentations partagées et des significations consensuelles avec des algorithmes dépourvus de la création intentionnelle de sens qui a toujours été au cœur de l’explication scientifique.  » L’IA transformera-t-elle la science ? Certainement. Remplacera-t-elle les scientifiques ? Certainement pas, clame Sara Imari Walker. Si nous nous méprenons sur la nature de la science, en confondant l’automatisation des méthodes avec le projet humain de construction, de débat et d’affinage collectifs des représentations symboliques qui nous permettent de comprendre la réalité, l’IA risque d’annoncer la mort de la science : nous manquerons alors l’occasion de l’intégrer pleinement aux systèmes culturels de la science.

« La science ne se résume pas à la prédiction et à l’automatisation ; l’histoire nous enseigne qu’elle est bien plus que cela. Elle repose sur un consensus explicatif et une négociation humaine permanente quant aux descriptions du monde que nous adopterons collectivement. Cette négociation, cette articulation intersubjective des observations en une signification partagée, est fondamentalement sociale et, pour l’instant, fondamentalement humaine. »

MAJ du 26/01/2026 : L’IA peut-elle générer de nouvelles idées en science ?, interroge Cade Metz pour le New York Times, en revenant sur une polémique récente où une startup, Harmonic, affirmait que son IA aurait résolu un problème de math resté insoluble (voir les explications de Numerama). En fait, des mathématiciens et des chercheurs en IA ont rapidement souligné que le système avait identifié des solutions existantes, enfouies dans des décennies d’articles de recherche et de manuels, par exemple en trouvant une solution enfouie dans un article en allemand. “Un chercheur expérimenté est toujours nécessaire pour interroger le système, lui expliquer ce qu’il doit rechercher et, finalement, extraire les informations pertinentes du reste des données produites”.

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03.08.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 3 août 2026

Khrys

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02.08.2026 à 10:00

IA, la grande escroquerie

Framasoft

Emily Bender et Alex Hanna publient The AI con, « L’escroquerie de l’IA ». Une synthèse très documentée qui nous invite à lutter contre le monde que nous proposent les géants de l’IA. Lecture.
Texte intégral (9047 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 04 septembre 2025 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

Tout l’été, profitez de republications de « Dans Les Algorithmes » ! Rendez-vous tous les dimanches de juillet et d’août pour réfléchir, ensemble, sur les enjeux de l’Intelligence Artificielle.


Emily Bender et Alex Hanna publient The AI con, « L’escroquerie de l’IA ». Une synthèse très documentée qui nous invite à lutter contre le monde que nous proposent les géants de l’IA. Lecture.

 

 

 

 

 

 

Le livre est intitulé "The AI Con. How to fight Big Tech's hype and create the future we want."

La couverture du livre d’Emily Bender et Alex Hanna.

L’arnaque de l’IA est le titre d’un essai que signent la linguiste Emily Bender et la sociologue Alex Hanna : The AI con : how to fight big tech’s hype and create the future we want (HarperCollins, 2025, non traduit). Emily Bender est professeure de linguistique à l’université de Washington. Elle fait partie des 100 personnalités de l’IA distinguées par le Time en 2023. Elle est surtout connue pour être l’une des co-auteure avec Timnit Gebru, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell du fameux article sur les Perroquets stochastiques, critique du développement des grands modèles de langage (voir l’interview du Monde avec Emily Bender). Alex Hanna, elle, est sociologue. Elle est la directrice de la recherche de DAIR, Distributed AI Research Institut. Les deux chercheuses publient également une newsletter commune et un podcast éponyme, « Mystery AI Hype Theater 3000 », où elles discutent avec nombre de chercheurs du domaine.

AI con pourrait paraître comme un brûlot technocritique, mais il est plutôt une synthèse très documentée de ce qu’est l’IA et de ce qu’elle n’est pas. L’IA est une escroquerie, expliquent les autrices, un moyen que certains acteurs ont trouvé “pour faire les poches de tous les autres”. « Quelques acteurs majeurs bien placés se sont positionnés pour accumuler des richesses importantes en extrayant de la valeur du travail créatif, des données personnelles ou du travail d’autres personnes et en remplaçant des services de qualité par des fac-similés ». Pour elles, l’IA tient bien plus d’une pseudo-technologie qu’autre chose.

L’escroquerie tient surtout dans le discours que ces acteurs tiennent, le battage médiatique, la hype qu’ils entretiennent, les propos qu’ils disséminent pour entretenir la frénésie autour de leurs outils et services. Le cadrage que les promoteurs de l’IA proposent leur permet de faire croire en leur puissance tout en invisibilisant ce que l’IA fait vraiment : « menacer les carrières stables et les remplacer par du travail à la tâche, réduire le personnel, déprécier les services sociaux et dégrader la créativité humaine ».

L’IA n’est rien d’autre que du marketing

Bender et Hanna nous le rappellent avec force. « L’intelligence artificielle est un terme marketing ». L’IA ne se réfère pas à un ensemble cohérent de technologies. « L’IA permet de faire croire à ceux à qui on la vend que la technologie que l’on vend est similaire à l’humain, qu’elle serait capable de faire ce qui en fait, nécessite intrinsèquement le jugement, la perception ou la créativité humaine ». Les calculatrices sont bien meilleures que les humains pour l’arithmétique, on ne les vend pas pour autant comme de l’IA.

L’IA sert à automatiser les décisions, à classifier, à recommander, à traduire et transcrire et à générer des textes ou des images. Toutes ces différentes fonctions assemblées sous le terme d’IA créent l’illusion d’une technologie intelligente, magique, qui permet de produire de l’acceptation autour de l’automatisation quelles que soient ses conséquences, par exemple dans le domaine de l’aide sociale. Le battage médiatique, la hype, est également un élément important, car c’est elle qui conduit l’investissement dans ces technologies, qui explique l’engouement pour cet ensemble de méthodes statistiques appelé à changer le monde. « La fonction commerciale de la hype technologique est de booster la vente de produits ». Altman et ses confrères ne sont que des publicitaires qui connectent leurs objectifs commerciaux avec les imaginaires machiniques. Et la hype de l’IA nous promet une vie facile où les machines prendront notre place, feront le travail difficile et répétitif à notre place. 

En 1956, quand John McCarthy et Marvin Minsky organisent un atelier au Dartmouth College pour discuter de méthodes pour créer des machines pensantes, le terme d’IA s’impose, notamment pour exclure Norbert Wiener, le pionnier, qui parle lui de cybernétique, estiment les chercheuses. Le terme d’intelligence artificielle va servir pour désigner des outils pour le guidage de systèmes militaires, afin d’attirer des investissements dans le contexte de la guerre froide. Dès le début, la « discipline » repose donc sur de grandes prétentions sans grande caution scientifique, de mauvaises pratiques de citation scientifiques et des objectifs fluctuants pour justifier les projets et attirer les investissements, expliquent Bender et Hanna. Des pratiques qui ont toujours cours aujourd’hui. Dès le début, les promoteurs de l’IA vont soutenir que les ordinateurs peuvent égaler les capacités humaines, notamment en estimant que les capacités humaines ne sont pas si complexes.

Des outils de manipulation… sans entraves

L’une des premières grande réalisation du domaine est le chatbot Eliza de Joseph Weizenbaum, nommée ainsi en référence à Eliza Doolittle, l’héroïne de Pygmalion, la pièce de George Bernard Shaw. Eliza Doolittle est la petite fleuriste prolétaire qui apprend à imiter le discours de la classe supérieure. Derrière ce nom très symbolique, le chatbot est conçu comme un psychothérapeute capable de soutenir une conversation avec son interlocuteur en lui renvoyant sans cesse des questions depuis les termes que son interlocuteur emploie. Weizenbaum était convaincu qu’en montrant le fonctionnement très basique et très trompeur d’Eliza, il permettrait aux utilisateurs de comprendre qu’on ne pouvait pas compatir à ses réponses. C’est l’inverse qui se produisit pourtant. Tout mécanique qu’était Eliza, Weizenbaum a été surpris de l’empathie générée par son tour de passe-passe, comme l’expliquait Ben Tarnoff. Eliza n’en sonne pas moins l’entrée dans l’âge de l’IA. Son créateur, lui, passera le reste de sa vie à être très critique de l’IA, d’abord en s’inquiétant de ses effets sur les gens. Eliza montrait que le principe d’imitation de l’humain se révélait particulièrement délétère, notamment en trompant émotionnellement ses interlocuteurs, ceux-ci interprétant les réponses comme s’ils étaient écoutés par cette machine. Dès l’origine, donc, rappellent Bender et Hanna, l’IA est une discipline de manipulation sans entrave biberonnée aux investissements publics et à la spéculation privée.

Bien sûr, il y a des applications de l’IA bien testées et utiles, conviennent-elles. Les correcteurs orthographiques par exemple ou les systèmes d’aide à la détection d’anomalies d’images médicales. Mais, en quelques années, l’IA est devenue la solution à toutes les activités humaines. Pourtant, toutes, mêmes les plus accomplies, comme les correcteurs orthographiques ou les systèmes d’images médicales ont des défaillances. Et leurs défaillances sont encore plus vives quand les outils sont imbriqués à d’autres et quand leurs applications vont au-delà des limites de leurs champs d’application pour lesquels elles fonctionnent bien. Dans leur livre, Bender et Hanna multiplient les exemples de défaillances, comme celles que nous évoquons en continu ici, Dans les algorithmes.

Ces défaillances dont la presse et la recherche se font souvent les échos ont des points communs. Toutes reposent sur des gens qui nous survendent les systèmes d’automatisation comme les très versatiles « machines à extruder du texte » – c’est ainsi que Bender et Hanna parlent des chatbots, les comparant implicitement à des imprimantes 3D censées imprimer, plus ou moins fidèlement, du texte depuis tous les textes, censées extruder du sens ou plutôt nous le faire croire, comme Eliza nous faisait croire en sa conscience, alors qu’elle ne faisait que berner ses utilisateurs. C’est bien plus nous que ces outils qui sommes capables de mettre du sens là où il n’y en a pas. Comme si ces outils n’étaient finalement que des moteurs à produire des paréidolies, des apophénies, c’est-à-dire du sens, des causalités, là où il n’y en a aucune. « L’IA n’est pas consciente : elle ne va pas rendre votre travail plus facile et les médecins IA ne soigneront aucun de vos maux ». Mais proclamer que l’IA est ou sera consciente produit surtout des effets sur le corps social, comme Eliza produit des effets sur ses utilisateurs. Malgré ce que promet la hype, l’IA risque bien plus de rendre votre travail plus difficile et de réduire la qualité des soins. « La hype n’arrive pas par accident. Elle remplit une fonction : nous effrayer et promettre aux décideurs et aux entrepreneurs de continuer à se remplir les poches ».

Déconstruire l’emballement

Dans leur livre, Bender et Hanna déconstruisent l’emballement. En rappelant d’abord que ces machines ne sont ni conscientes ni intelligentes. L’IA n’est que le résultat d’un traitement statistique à très grande échelle, comme l’expliquait Kate Crawford dans son Contre-Atlas de l’intelligence artificielle. Pourtant, dès les années 50, Minsky promettait déjà la simulation de la conscience. Mais cette promesse, cette fiction, ne sert que ceux qui ont quelque chose à vendre. Cette fiction de la conscience ne sert qu’à dévaluer la nôtre. Les « réseaux neuronaux » sont un terme fallacieux, qui vient du fait que ces premières machines s’inspiraient de ce qu’on croyait savoir du fonctionnement des neurones du cerveau humain dans les années 40. Or, ces systèmes ne font que prédire statistiquement le mot suivant dans leurs données de références. ChatGPT n’est rien d’autre qu’une « saisie automatique améliorée ». Or, comme le rappelle l’effet Eliza, quand nous sommes confrontés à du texte ou à des signes, nous l’interprétons automatiquement. Les bébés n’apprennent pas le langage par une exposition passive et isolée, rappelle la linguiste. Nous apprenons le langage par l’attention partagée avec autrui, par l’intersubjectivité. C’est seulement après avoir appris un langage en face à face que nous pouvons l’utiliser pour comprendre les autres artefacts linguistiques, comme l’écriture. Mais nous continuons d’appliquer la même technique de compréhension : « nous imaginons l’esprit derrière le texte ». Les LLM n’ont ni subjectivité ni intersubjectivité. Le fait qu’ils soient modélisés pour produire et distribuer des mots dans du texte ne signifie pas qu’ils aient accès au sens ou à une quelconque intention. Ils ne produisent que du texte synthétique plausible. ChatGPT n’est qu’une machine à extruder du texte, « comme un processus industriel extrude du plastique ». Leur fonction est une fonction de production… voire de surproduction.

Les promoteurs de l’IA ne cessent de répéter que leurs machines approchent de la conscience ou que les êtres humains, eux aussi, ne seraient que des perroquets stochastiques. Nous ne serions que des versions organiques des machines et nous devrions échanger avec elles comme si elles étaient des compagnons ou des amis. Dans cet argumentaire, les humains sont réduits à des machines. Weizenbaum estimait pourtant que les machines resserrent plutôt qu’élargissent notre humanité en nous conduisant à croire que nous serions comme elles. « En confiant tant de décisions aux ordinateurs, pensait-il, nous avions créé un monde plus inégal et moins rationnel, dans lequel la richesse de la raison humaine avait été réduite à des routines insensées de code », rappelle Tarnoff. L’informatique réduit les gens et leur expérience à des données. Les promoteurs de l’IA passent leur temps à dévaluer ce que signifie être humain, comme l’ont montré les critiques de celles qui, parce que femmes, personnes trans ou de couleurs, ne sont pas toujours considérées comme des humains, comme celles de Joy Buolamnwini, Timnit Gebru, Sasha Costanza-Chock ou Ruha Benjamin. Cette manière de dévaluer l’humain par la machine, d’évaluer la machine selon sa capacité à résoudre les problèmes n’est pas sans rappeler les dérives de la mesure de l’intelligence et ses délires racistes. La mesure de l’intelligence a toujours été utilisée pour justifier les inégalités de classe, de genre, de race. Et le délire sur l’intelligence des machines ne fait que les renouveler. D’autant que ce mouvement vers l’IA comme industrie est instrumenté par des millionnaires tous problématiques, de Musk à Thiel en passant par Altman ou Andreessen… tous promoteurs de l’eugénisme, tous ultraconservateurs quand ce n’est pas ouvertement fascistes. Bender et Hanna égrènent à leur tour nombre d’exemples des propos problématiques des entrepreneurs et financiers de l’IA. L’IA est un projet politique porté par des gens qui n’ont rien à faire de la démocratie parce qu’elle dessert leurs intérêts et qui tentent de nous convaincre que la rationalité qu’ils portent serait celle dont nous aurions besoin, oubliant de nous rappeler que leur vision du monde est profondément orientée par leurs intérêts – je vous renvoie au livre de Thibault Prévost, Les prophètes de l’IA, qui dit de manière plus politique encore que Bender et Hanna, les dérives idéologiques des grands acteurs de la tech.

De l’automatisation à l’IA : dévaluer le travail

L’IA se déploie partout avec la même promesse, celle qu’elle va améliorer la productivité, quand elle propose d’abord « de remplacer le travail par la technologie ». « L’IA ne va pas prendre votre job. Mais elle va rendre votre travail plus merdique », expliquent les chercheuses. « L’IA est déployée pour dévaluer le travail en menaçant les travailleurs par la technologie qui est supposée faire leur travail à une fraction de son coût ».

En vérité, aucun de ces outils ne fonctionnerait s’ils ne tiraient pas profits de  contenus produits par d’autres et s’ils n’exploitaient pas une force de travail massive et sous payée à l’autre bout du monde. L’IA ne propose que de remplacer les emplois et les carrières que nous pouvons bâtir, par du travail à la tâche. L’IA ne propose que de remplacer les travailleurs de la création par des « babysitters de machines synthétiques ».

L’automatisation et la lutte contre l’automatisation par les travailleurs n’est pas nouvelle, rappellent les chercheuses. L’innovation technologique a toujours promis de rendre le travail plus facile et plus simple en augmentant la productivité. Mais ces promesses ne sont que « des fictions dont la fonction ne consiste qu’à vendre de la technologie. L’automatisation a toujours fait partie d’une stratégie plus vaste visant à transférer les coûts sur les travailleurs et à accumuler des richesses pour ceux qui contrôlent les machines. »

Ceux qui s’opposent à l’automatisation ne sont pas de simples Luddites qui refuseraient le progrès (ceux-ci d’ailleurs n’étaient pas opposés à la technologie et à l’innovation, comme on les présente trop souvent, mais bien plus opposés à la façon dont les propriétaires d’usines utilisaient la technologie pour les transformer, d’artisans en ouvriers, avec des salaires de misères, pour produire des produits de moins bonnes qualités et imposer des conditions de travail punitives, comme l’expliquent Brian Merchant dans son livre, Blood in the Machine ou Gavin Mueller dans Breaking things at work. L’introduction des machines dans le secteur de la confection au début du XIXe siècle au Royaume-Uni a réduit le besoin de travailleurs de 75 %. Ceux qui sont entrés dans l’industrie ont été confrontés à des conditions de travail épouvantables où les blessures étaient monnaies courantes. Les Luddites étaient bien plus opposés aux conditions de travail de contrôle et de coercition qui se mettaient en place qu’opposés au déploiement des machines), mais d’abord des gens concernés par la dégradation de leur santé, de leur travail et de leur mode de vie.

L’automatisation pourtant va surtout exploser avec le 20e siècle, notamment dans l’industrie automobile. Chez Ford, elle devient très tôt une stratégie. Si l’on se souvient de Ford pour avoir offert de bonnes conditions de rémunération à ses employés (afin qu’ils puissent s’acheter les voitures qu’ils produisaient), il faut rappeler que les conditions de travail étaient tout autant épouvantables et punitives que dans les usines de la confection du début du XIXe siècle. L’automatisation a toujours été associée à la fois au chômage et au surtravail, rappellent les chercheuses. Les machines de minage, introduites dès les années 50 dans les mines, permettaient d’employer 3 fois moins de personnes et étaient particulièrement meurtrières. Aujourd’hui, la surveillance qu’Amazon produit dans ses entrepôts vise à contrôler la vitesse d’exécution et cause elle aussi blessures et stress. L’IA n’est que la poursuite de cette longue tradition de l’industrie à chercher des moyens pour remplacer le travail par des machines, renforcer les contraintes et dégrader les conditions de travail au nom de la productivité.

D’ailleurs, rappellent les chercheuses, quatre mois après la sortie de ChatGPT, les chercheurs d’OpenAI ont publié un rapport assez peu fiable sur l’impact du chatbot sur le marché du travail. Mais OpenAI, comme tous les grands automatiseurs, a vu très tôt son intérêt à promouvoir l’automatisation comme un job killer. C’est le cas également des cabinets de conseils qui vendent aux entreprises des modalités pour réaliser des économies et améliorer les profits, et qui ont également produit des rapports en ce sens. Le remplacement par la technologie est un mythe persistant qui n’a pas besoin d’être réel pour avoir des impacts.

Plus qu’un remplacement par l’IA, cette technologie propose d’abord de dégrader nos conditions de travail. Les scénaristes sont payés moins cher pour réécrire un script que pour en écrire un, tout comme les traducteurs sont payés moins cher pour traduire ce qui a été prémâché par l’IA. Pas étonnant alors que de nombreux collectifs s’opposent à leurs déploiements, à l’image des actions du collectif Safe Street Rebel de San Francisco contre les robots taxis et des attaques (récurrentes) contre les voitures autonomes. Les frustrations se nourrissent des « choses dont nous n’avons pas besoin qui remplissent nos rues, comme des contenus que nous ne voulons pas qui remplissent le web, comme des outils de travail qui s’imposent à nous alors qu’ils ne fonctionnent pas ». Les exemples sont nombreux, à l’image des travailleurs de l’association américaine de lutte contre les désordres alimentaires qui ont été remplacés, un temps, par un chatbot, deux semaines après s’être syndiqués. Un chatbot qui a dû être rapidement retiré, puisqu’il conseillait n’importe quoi à ceux qui tentaient de trouver de l’aide. « Tenter de remplacer le travail par des systèmes d’IA ne consiste pas à faire plus avec moins, mais juste moins pour plus de préjudices » – et plus de bénéfices pour leurs promoteurs. Dans la mode, les mannequins virtuels permettent de créer un semblant de diversité, alors qu’en réalité, ils réduisent les opportunités des mannequins issus de la diversité.

Babysitter les IA : l’exploitation est la norme

Dans cette perspective, le travail avec l’IA consiste de plus en plus à corriger leurs erreurs, à nettoyer, à être les babysitters de l’IA. Des babysitters de plus en plus invisibilisés. Les robotaxis autonomes de Cruise sont monitorés et contrôlés à distance. Tous les outils d’IA ont recours à un travail caché, invisible, externalisé. Et ce dès l’origine, puisqu’ImageNet, le projet fondateur de l’IA qui consistait à labelliser des images pour servir à l’entraînement des machines n’aurait pas été possible sans l’usage du service Mechanical Turk d’Amazon. 50 000 travailleurs depuis 167 pays ont été mobilisés pour créer le dataset qui a permis à l’IA de décoller. « Le modèle d’ImageNet consistant à exploiter des travailleurs à la tâche tout autour du monde est devenue une norme industrielle du secteur« . Aujourd’hui encore, le recours aux travailleurs du clic est persistant, notamment pour la correction des IA. Et les industries de l’IA profitent d’abord et avant tout l’absence de protection des travailleurs qu’ils exploitent.

Pas étonnant donc que les travailleurs tentent de répondre et de s’organiser, à l’image des scénaristes et des acteurs d’Hollywood et de leur 148 jours de grève. Mais toutes les professions ne sont pas aussi bien organisées. D’autres tentent d’autres méthodes, comme les outils des artistes visuels, Glaze et Nightshade, pour protéger leurs créations. Les travailleurs du clic eux aussi s’organisent, par exemple via l’African Content Moderators Union.

“Quand les services publics se tournent vers des solutions automatisées, c’est bien plus pour se décharger de leurs responsabilités que pour améliorer leurs réponses”

L’escroquerie de l’IA se développe également dans les services sociaux. Sous prétexte d’austérité, les solutions automatisées sont partout envisagées comme « la seule voie à suivre pour les services gouvernementaux à court d’argent ». L’accès aux services sociaux est remplacé par des « contrefaçons bon marchés » pour ceux qui ne peuvent pas se payer les services de vrais professionnels. Ce qui est surtout un moyen d’élargir les inégalités au détriment de ceux qui sont déjà marginalisés. Bien sûr, les auteurs font référence ici à des sources que nous avons déjà mobilisés, notamment Virginia Eubanks. « L’automatisation dans le domaine du social au nom de l’efficacité ne rend les autorités efficaces que pour nuire aux plus démunis » . C’est par exemple le cas de la détention préventive. En 2024, 500 000 américains sont en prison parce qu’ils ne peuvent pas payer leurs cautions. Pour remédier à cela, plusieurs États ont recours à des solutions algorithmiques pour évaluer le risque de récidive sans résoudre le problème, au contraire, puisque ces calculs ont surtout servi à accabler les plus démunis. À nouveau, « l’automatisation partout vise bien plus à abdiquer la gouvernance qu’à l’améliorer ».

“De partout, quand les services publics se tournent vers des solutions automatisées, c’est bien plus pour se décharger de leurs responsabilités que pour améliorer leurs réponses”, constatent, désabusées, Bender et Hanna. Et ce n’est pas qu’une caractéristique des autorités républicaines, se lamentent les chercheuses. Gavin Newsom, le gouverneur démocrate de la Californie démultiplie les projets d’IA générative, par exemple pour adresser le problème des populations sans domiciles afin de mieux identifier la disponibilité des refuges« Les machines à extruder du texte pourtant, ne savent que faire cela, pas extruder des abris ». De partout d’ailleurs, toutes les autorités publiques ont des projets de développement de chatbots et des projets de systèmes d’IA pour résoudre les problèmes de société. Les autorités oublient que ce qui affecte la santé, la vie et la liberté des gens nécessite des réponses politiques, pas des artifices artificiels.

Les deux chercheuses multiplient les exemples d’outils défaillants… dans un inventaire sans fin. Pourtant, rappellent-elles, la confiance dans ces outils reposent sur la qualité de leur évaluation. Celle-ci est pourtant de plus en plus le parent pauvre de ces outils, comme le regrettaient Sayash Kapoor et Arvind Narayanan dans leur livre. En fait, l’évaluation elle-même est restée déficiente, rappellent Hanna et Bender. Les tests sont partiels, biaisés par les données d’entraînements qui sont rarement représentatives. Les outils d’évaluation de la transcription automatique par exemple reposent sur le taux de mots erronés, mais comptent tout mots comme étant équivalent, alors que certains peuvent être bien plus importants que d’autres en contexte, par exemple, l’adresse est une donnée très importante quand on appelle un service d’urgence, or, c’est là que les erreurs sont les plus fortes.

« L’IA n’est qu’un pauvre facsimilé de l’État providence »

Depuis l’arrivée de l’IA générative, l’évaluation semble même avoir déraillé (voir notre article « De la difficulté à évaluer l’IA »). Désormais, ils deviennent des concours (par exemple en tentant de les classer selon leurs réponses à des tests de QI) et des outils de classements pour eux-mêmes, comme s’en inquiétaient déjà les chercheuses dans un article de recherche. La capacité des modèles d’IA générative à performer aux évaluations tient d’un effet Hans le malin, du nom du cheval qui avait appris à décoder les signes de son maître pour faire croire qu’il était capable de compter. On fait passer des tests qu’on propose aux professionnels pour évaluer ces systèmes d’IA, alors qu’ils ne sont pas faits pour eux et qu’ils n’évaluent pas tout ce qu’on regarde au-delà des tests pour ces professions, comme la créativité, le soin aux autres. Malgré les innombrables défaillances d’outils dans le domaine de la santé (on se souvient des algorithmes défaillants de l’assureur UnitedHealth qui produisait des refus de soins deux fois plus élevés que ses concurrents ou ceux d’Epic Systems ou d’autres encore pour allouer des soins, dénoncés par l’association nationale des infirmières…), cela n’empêche pas les outils de proliférer. Amazon avec One Medical explore le triage de patients en utilisant des chatbots, Hippocratic AI lève des centaines de millions de dollars pour produire d’épouvantables chatbots spécialisés. Et ne parlons pas des chatbots utilisés comme psy et coach personnels, aussi inappropriés que l’était Eliza il y a 55 ans… Le fait de pousser l’IA dans la santé n’a pas d’autres buts que de dégrader les conditions de travail des professionnels et d’élargir le fossé entre ceux qui seront capables de payer pour obtenir des soins et les autres qui seront laissés aux « contrefaçons électroniques bon marchés ». Les chercheuses font le même constat dans le développement de l’IA dans le domaine scolaire, où, pour contrer la généralisation de l’usage des outils par les élèves, les institutions investissent dans des outils de détection défaillants qui visent à surveiller et punir les élèves plutôt que les aider, et qui punissent plus fortement les étudiants en difficultés. D’un côté, les outils promettent aux élèves d’étendre leur créativité, de l’autre, ils sont surtout utilisés pour renforcer la surveillance. « Les étudiants n’ont pourtant pas besoin de plus de technologie. Ils ont besoin de plus de professeurs, de meilleurs équipements et de plus d’équipes supports ». Confrontés à l’IA générative, le secteur a du mal à s’adapter expliquait Taylor Swaak pour le Chronicle of Higher Education (voir notre récent dossier sur le sujet). Dans ce secteur comme dans tous les autres, l’IA est surtout vue comme un moyen de réduire les coûts. C’est oublier que l’école est là pour accompagner les élèves, pour apprendre à travailler et que c’est un apprentissage qui prend du temps. L’IA est finalement bien plus le symptôme des problèmes de l’école qu’une solution. Elle n’aidera pas à mieux payer les enseignants ou à convaincre les élèves de travailler…

Dans le social, la santé ou l’éducation, le développement de l’IA est obnubilé par l’efficacité organisationnelle : tout l’enjeu est de faire plus avec moins. L’IA est la solution de remplacement bon marché. « L’IA n’est qu’un pauvre facsimilé de l’État providence ». « Elle propose à tous ce que les techs barons ne voudraient pas pour eux-mêmes ». « Les machines qui produisent du texte synthétique ne combleront pas les lacunes de la fabrique du social ».

On pourrait généraliser le constat que nous faisions avec Clearview : l’investissement dans ces outils est un levier d’investissement idéologique qui vise à créer des outils pour contourner et réduire l’État providence, modifier les modèles économiques et politiques.

L’IA, une machine à produire des dommages sociaux

« Nous habitons un écosystème d’information qui consiste à établir des relations de confiance entre des publications et leurs lecteurs. Quand les textes synthétiques se déversent dans cet écosystème, c’est une forme de pollution qui endommage les relations comme la confiance ». Or l’IA promet de faire de l’art bon marché. Ce sont des outils de démocratisation de la créativité, explique par exemple le fondateur de Stability AI, Emad Mostaque. La vérité n’est pourtant pas celle-ci. L’artiste Karla Ortiz, qui a travaillé pour Marvel ou Industrial Light and Magic, expliquait qu’elle a très tôt perdu des revenus du fait de la concurrence initiée par l’IA. Là encore, les systèmes de génération d’image sont déployés pour perturber le modèle économique existant permettant à des gens de faire carrière de leur art. Tous les domaines de la création sont en train d’être déstabilisés. Les “livres extrudés” se démultiplient pour tenter de concurrencer ceux d’auteurs existants ou tromper les acheteurs. Dire que l’IA peut faire de l’art, c’est pourtant mal comprendre que l’art porte toujours une intention que les générateurs ne peuvent apporter. L’art sous IA est asocial, explique la sociologue Jennifer Lena. Quand la pratique artistique est une activité sociale, forte de ses pratiques éthiques comme la citation scientifique. La génération d’images, elle, est surtout une génération de travail dérivé qui copie et plagie l’existant. L’argument génératif semble surtout sonner creux, tant les productions sont souvent identiques aux données depuis lesquelles les textes et images sont formés, soulignent Bender et Hanna. Le projet Galactica de Meta, soutenu par Yann Le Cun lui-même, qui promettait de synthétiser la littérature scientifique et d’en produire, a rapidement été dé-publié. « Avec les LLM, la situation est pire que le garbage in/garbage out que l’on connaît” (c’est-à-dire, le fait que si les données d’entrées sont mauvaises, les résultats de sortie le seront aussi). Les LLM produisent du « papier-mâché des données d’entraînement, les écrasant et remixant dans de nouvelles formes qui ne savent pas préserver l’intention des données originelles”. Les promesses de l’IA pour la science répètent qu’elle va pouvoir accélérer la science. C’était l’objectif du grand défi, lancé en 2016 par le chercheur de chez Sony, Hiroaki Kitano : concevoir un système d’IA pour faire des découvertes majeures dans les sciences biomédicales (le grand challenge a été renommé, en 2021, le Nobel Turing Challenge). Là encore, le défi a fait long feu. « Nous ne pouvons déléguer la science, car la science n’est pas seulement une collection de réponses. C’est d’abord un ensemble de processus et de savoirs ». Or, pour les thuriféraires de l’IA, la connaissance scientifique ne serait qu’un empilement, qu’une collection de faits empiriques qui seraient découverts uniquement via des procédés techniques à raffiner. Cette fausse compréhension de la science ne la voit jamais comme l’activité humaine et sociale qu’elle est avant tout. Comme dans l’art, les promoteurs de l’IA ne voient la science que comme des idées, jamais comme une communauté de pratique.

Cette vision de la science explique qu’elle devienne une source de solutions pour résoudre les problèmes sociaux et politiques, dominée par la science informatique, en passe de devenir l’autorité scientifique ultime, le principe organisateur de la science. La surutilisation de l’IA en science risque pourtant bien plus de rendre la science moins innovante et plus vulnérable aux erreurs, estiment les chercheuses. « La prolifération des outils d’IA en science risque d’introduire une phase de recherche scientifique où nous produisons plus, mais comprenons moins » , expliquaient dans Nature Lisa Messeri et M. J. Crockett (sans compter le risque de voir les compétences diminuer, comme le soulignait une récente étude sur la difficulté des spécialistes de l’imagerie médicale à détecter des problèmes sans assistance). L’IA propose surtout un point de vue non situé, une vue depuis nulle part, comme le dénonçait Donna Haraway : elle repose sur l’idée qu’il y aurait une connaissance objective indépendante de l’expérience. « L’IA pour la science nous fait croire que l’on peut trouver des solutions en limitant nos regards à ce qui est éclairé par la lumière des centres de données ». Or, ce qui explique le développement de l’IA scientifique n’est pas la science, mais le capital-risque et les big-tech. L’IA rend surtout les publications scientifiques moins fiables. Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il faut rejeter en bloc l’automatisation des instruments scientifiques, mais l’usage généralisé de l’IA risque d’amener plus de risques que de bienfaits.

Mêmes constats dans le monde de la presse, où les chercheuses dénoncent la prolifération de « moulins à contenus”, où l’automatisation fait des ravages dans un secteur déjà en grande difficulté économique. L’introduction de l’IA dans les domaines des arts, de la science ou du journalisme constitue une même cible de choix qui permet aux promoteurs de l’IA de faire croire en l’intelligence de leurs services. Pourtant, leurs productions ne sont pas des preuves de la créativité de ces machines. Sans la créativité des travailleurs qui produisent l’art, la science et le journalisme qui alimentent ces machines, ces machines ne sauraient rien produire. Les contenus synthétiques sont tous basés sur le vol de données et l’exploitation du travail d’autrui. Et l’utilisation de l’IA générative produit d’abord des dommages sociaux dans ces secteurs. 

Le risque de l’IA, mais lequel et pour qui ?

Le dernier chapitre du livre revient sur les doomers et les boosters, en renvoyant dos à dos ceux qui pensent que le développement de l’IA est dangereux et les accélérationnistes qui pensent que le développement de l’IA permettra de sauver l’humanité. Pour les uns comme pour les autres, les machines sont la prochaine étape de l’évolution. Ces visions apocalyptiques ont produit un champ de recherche dédié, appelé l’AI Safety. Mais, contrairement à ce qu’il laisse entendre, ce champ disciplinaire ne vient pas de l’ingénierie de la sécurité et ne s’intéresse pas vraiment aux dommages que l’IA engendre depuis ses biais et défaillances. C’est un domaine de recherche centré sur les risques existentiels de l’IA qui dispose déjà d’innombrables centres de recherches dédiés.

Pour éviter que l’IA ne devienne immaîtrisable, beaucoup estiment qu’elle devrait être alignée avec les normes et valeurs humaines. Cette question de l’alignement est considérée comme le Graal de la sécurité pour ceux qui œuvrent au développement d’une IA superintelligente (OpenAI avait annoncé travailler en 2023 à une super-intelligence avec une équipe dédiée au « super-alignement », mais l’entreprise a dissous son équipe moins d’un an après son annonce. Ilya Sutskever, qui pilotait l’équipe, a lancé depuis Safe Superintelligence Inc). Derrière l’idée de l’alignement, repose d’abord l’idée que le développement de l’IA serait inévitable. Rien n’est moins sûr, rappellent les chercheuses. La plupart des gens sur la planète n’ont pas besoin d’IA. Et le développement d’outils d’automatisation de masse n’est pas socialement désirable. « Ces technologies servent d’abord à centraliser le pouvoir, à amasser des données, à générer du profit, plutôt qu’à fournir des technologies qui soient socialement bénéfiques à tous ». L’autre problème, c’est que l’alignement de l’IA sur les « valeurs humaines » peine à les définir. Les droits et libertés ne sont des concepts qui ne sont ni universels ni homogènes dans le temps et l’espace. La déclaration des droits de l’homme elle-même s’est longtemps accommodé de l’esclavage. Avec quelles valeurs humaines les outils d’IA s’alignent-ils quand ils sont utilisés pour armer des robots tueurs, pour la militarisation des frontières ou la traque des migrants ?, ironisent avec pertinence Bender et Hanna.

Pour les tenants du risque existentiel de l’IA, les risques existentiels dont il faudrait se prémunir sont avant tout ceux qui menacent la prospérité des riches occidentaux qui déploient l’IA, ironisent-elles encore. Enfin, rappellent les chercheuses, les scientifiques qui travaillent à pointer les risques réels et actuels de l’IA et ceux qui œuvrent à prévenir les risques existentiels ne travaillent pas à la même chose. Les premiers sont entièrement concernés par les enjeux sociaux, raciaux, dénoncent les violences et les inégalités, quand les seconds ne dénoncent que des risques hypothétiques. Les deux champs scientifiques ne se recoupent ni ne se citent entre eux.

Derrière la fausse guerre entre doomers et boomers, les uns se cachent avec les autres. Pour les uns comme pour les autres, le capitalisme est la seule solution aux maux de la société. Les uns comme les autres voient l’IA comme inévitable et désirable parce qu’elle leur promet des marchés sans entraves. Pourtant, rappellent les chercheuses, le danger n’est pas celui d’une IA qui nous exterminerait. Le danger, bien présent, est celui d’une spéculation financière sans limite, d’une dégradation de la confiance dans les médias à laquelle l’IA participe activement, la normalisation du vol de données et de leur exploitation et le renforcement de systèmes imaginés pour punir les plus démunis. Doomers et boosters devraient surtout être ignorés, s’ils n’étaient pas si riches et si influents. L’emphase sur les risques existentiels détournent les autorités des régulations qu’elles devraient produire.

Pour répondre aux défis de la modernité, nous n’avons pas besoin de générateur de textes, mais de gens, de volonté politique et de ressources, concluent les chercheuses. Nous devons collectivement façonner l’innovation pour qu’elle bénéficie à tous plutôt qu’elle n’enrichisse certains. Pour résister à la hype de l’IA, nous devons poser de meilleures questions sur les systèmes qui se déploient. D’où viennent les données ? Qu’est-ce qui est vraiment automatisé ? Nous devrions refuser de les anthropomorphiser : il ne peut y avoir d’infirmière ou de prof IA. Nous devrions exiger de bien meilleures évaluations des systèmes. ShotSpotter, le système vendu aux municipalités américaines pour détecter automatiquement le son des coups de feux, était annoncé avec un taux de performance de 97 % (et un taux de faux positif de 0,5 % – et c’est encore le cas dans sa FAQ). En réalité, les audits réalisés à Chicago et New York ont montré que 87 à 91 % des alertes du système étaient de fausses alertes ! Nous devons savoir qui bénéficie de ces technologies, qui en souffre. Quels recours sont disponibles et est-ce que le service de plainte est fonctionnel pour y répondre ? 

Face à l’IA, nous devons avoir aucune confiance

Pour les deux chercheuses, la résistance à l’IA passe d’abord et avant tout par luttes collectives. C’est à chacun et à tous de boycotter ces produits, de nous moquer de ceux qui les utilisent. C’est à nous de rendre l’usage des médias synthétiques pour ce qu’ils sont : inutiles et ringards. Pour les deux chercheuses, la résistance à ces déploiements est essentielle, tant les géants de l’IA sont en train de l’imposer, par exemple dans notre rapport à l’information, mais également dans tous leurs outils. C’est à nous de refuser « l’apparente commodité des réponses des chatbots ». C’est à nous d’œuvrer pour renforcer la régulation de l’IA, comme les lois qui protègent les droits des travailleurs, qui limitent la surveillance.

Emily Bender et Alex Hanna plaident pour une confiance zéro à l’encontre de ceux qui déploient des outils d’IA. Ces principes établis par l’AI Now Institute, Accountable Tech et l’Electronic Privacy Information Center, reposent sur 3 leviers : renforcer les lois existantes, établir des lignes rouges sur les usages inacceptables de l’IA et exiger des entreprises d’IA qu’elles produisent les preuves que leurs produits sont sans dangers.

Mais la régulation n’est hélas pas à l’ordre du jour. Les thuriféraires de l’IA défendent une innovation sans plus aucune entrave afin que rien n’empêche leur capacité à accumuler puissance et fortune. Pour améliorer la régulation, nous avons besoin d’une plus grande transparence, car il n’y aura pas de responsabilité sans elle, soulignent les chercheuses. Nous devons avoir également une transparence sur l’automatisation à l’œuvre, c’est-à-dire que nous devons savoir quand nous interagissons avec un système, quand un texte a été traduit automatiquement. Nous avons le droit de savoir quand nous sommes les sujets soumis aux résultats de l’automatisation. Enfin, nous devons déplacer la responsabilité sur les systèmes eux-mêmes et tout le long de la chaîne de production de l’IA. Les entreprises de l’IA doivent être responsables des données, du travail qu’elles réalisent sur celles-ci, des modèles qu’elles développent et des évaluations. Enfin, il faut améliorer les recours, le droit des données et la minimisation. En entraînant leurs modèles sur toutes les données disponibles, les entreprises de l’IA ont renforcé la nécessité d’augmenter les droits des gens sur leurs données. Enfin, elles plaident pour renforcer les protections du travail en donnant plus de contrôle aux travailleurs sur les outils qui sont déployés et renforcer le droit syndical. Nous devons œuvrer à des « technologies socialement situées », des outils spécifiques plutôt que des outils qui sauraient tout faire. Les applications devraient bien plus respecter les droits des usagers et par exemple ne pas autoriser la collecte de leurs données. Nous devrions enfin défendre un droit à ne pas être évalué par les machines. Comme le dit Ruha Benjamin, en défendant la Justice virale (Princeton University Press, 2022), nous devrions œuvrer à “un monde où la justice est irrésistible”, où rien ne devrait pouvoir se faire pour les gens sans les gens. Nous avons le pouvoir de dire non. Nous devrions refuser la reconnaissance faciale et émotionnelle, car, comme le dit Sarah Hamid du réseau de résistance aux technologies carcérales, au-delà des biais, les technologies sont racistes parce qu’on le leur demande. Nous devons les refuser, comme l’Algorithmic Justice League recommande aux voyageurs de refuser de passer les scanneurs de la reconnaissance faciale.

Bender et Hanna nous invitent à activement résister à la hype. À réaffirmer notre valeur, nos compétences et nos expertises sur celles des machines. Les deux chercheuses ne tiennent pas un propos révolutionnaire pourtant. Elles ne livrent qu’une synthèse, riche, informée. Elles ne nous invitent qu’à activer la résistance que nous devrions naturellement activer, mais qui semble être devenue étrangement radicale ou audacieuse face aux déploiements omnipotents de l’IA.

Hubert Guillaud

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31.07.2026 à 10:15

Transiscope, au-delà de la carte

Framatophe

Résultat d’une écriture collective, Transiscope : Cartographier pour coopérer est un livre issu du projet Des Livres en Commun et dont la sortie est prévue le 8 septembre 2026. Il retrace une décennie d’expérimentations techniques et humaines visant à rendre visibles … Lire la suite­­
Texte intégral (6180 mots)

Résultat d’une écriture collective, Transiscope : Cartographier pour coopérer est un livre issu du projet Des Livres en Commun et dont la sortie est prévue le 8 septembre 2026. Il retrace une décennie d’expérimentations techniques et humaines visant à rendre visibles les alternatives sociales et écologiques, rôle que s’est donné Transiscope depuis sa création. Ce récit d’exploration analyse la construction d’un commun numérique conçu pour résister à la logique des plateformes prédatrices. Loin de se limiter à une présentation fonctionnelle d’un outil d’agrégation de données, ce livre documente les processus de coopération, les arbitrages éthiques face aux infrastructures matérielles et les défis organisationnels d’un collectif. Cet ouvrage dépasse la simple rétrospective pour devenir une ressource opérationnelle et politique, offerte en partage à celles et ceux qui aspirent à structurer leurs propres solidarités.

Dans cet entretien qui tient lieu de teasing 😜, les auteurs reviennent sur les fondements politiques de leur démarche et sur la nécessité de structurer des solidarités techniques. Ils montrent comment la technique ne sert plus à capturer l’attention, mais à soutenir un archipel de résistances concrètes.

Cet ouvrage est issu de l’appel à publication 2024. Pour rappel, Des Livres en Communs (DLeC) est un projet éditorial qui vise à soutenir l’écriture même d’un livre, son processus de création autant que sa structuration, afin d’un faire un commun. Transiscope : Cartographier pour coopérer s’inscrit dans la logique éditoriale de DLeC : transformer un retour d’expérience singulier en un outil de transmission capable d’irriguer d’autres luttes. En documentant dix ans de trajectoire du collectif Transiscope, ce livre répond à l’exigence de DLeC de produire des écrits qui servent de communs à d’autres communautés. Il dépasse la simple logique d’auteur pour devenir un outil de transmission de savoir-faire organisationnels et politiques.

Genèse et contexte politique

FramasoftAu début de l’ouvrage, vous situez l’émergence de Transiscope dans le sillage des mouvements horizontaux des années 2010 (Nuit Debout, Occupy). En quoi ce projet technique d’agrégation de données est-il une réponse politique à ce que vous appelez la « brutalisation » des rapports sociaux et la marchandisation du monde associatif ?

Jean-Baptiste – Oui tout à fait, avant d’être un projet techniquement très ingénieux basé sur des outils numériques « libres », le Transiscope est d’abord un projet politique à contre-courant. Il se fonde sur des logiques de coopérations, de réciprocités et de solidarités là où le système économique dominant est basé, lui, sur la rivalité et une compétition sans fin avec une concurrence de tous contre chacun induisant des logiques de prédation.

En tant que fondateur de l’OCMA (Observatoire Citoyen de la Marchandisation des Associations), nous sommes évidemment très sensibles à tout cela au Collectif des Associations Citoyennes (CAC). Pour deux raisons. La première est que nous cherchons à documenter ce processus qui dénature les associations en les poussant vers la recherche de productivité, de performance, de rentabilité, bref de lucrativité bien éloignée, théoriquement, de leur ADN fondateur fait de non-lucrativité et de désintéressement… La seconde raison, c’est que nous tâchons d’expliquer que cette tendance n’est pas une fatalité ! En effet, tous les jours, partout en France, des actions très pragmatiques, qui produisent beaucoup d’effets dans la vie de nos co-citoyens, se basent sur des valeurs différentes de celles de la rentabilité, de l’extractivisme et du productivisme, bref en marge du système dominant de l’économie de marché… mais quelle marge considérable ! D’une certaine manière, cela prouve que, décidément oui, « un autre monde est possible » puisqu’il y a un foisonnement de « déjà-là » d’alternatives. Grâce à cette carte du Transiscope, il apparaît sous nos yeux à travers ce maillage qu’on voit se développer sur les territoires. Et, au passage, quel plaisir de donner tort à la chantre du néo-libéralisme Margaret Thatcher et de tout ceux qui, à sa suite, reprennent son emblématique TINA (pour There Is No Alternative).

Le drame étant bien sûr que tout cela passe très largement sous les radars (il suffit de voir les problèmes posés par les indicateurs qui sont censés mesurés la « richesse » du pays ou tout simplement la façon dont la comptabilité est conçue de telle manière qu’on ne parvient pas à rendre compte de ce qui compte vraiment…) et c’est là qu’on apprécie l’apport d’un outil comme le Transiscope : dans sa capacité à documenter, cartographier, rendre visible et évident, faire connaître et mettre en avant et en lumière un formidable tissu d’actions collectives sans lesquelles notre société serait tout simplement invivable ! Ce n’est pas rien tout de même, ça compte et ça conte (au sens où ça raconte beaucoup de choses sur les initiatives sur lesquelles s’appuyer pour ne pas sombrer dans le pessimisme et la désespérance qui peuvent nous guetter parfois). Ça doit nous donner de l’allant et de l’élan, de l’ardeur à la tâche et du cœur à l’ouvrage !

Julien – Le projet Transiscope s’inscrit en opposition à la logique de concurrence qui régit l’ensemble de la société jusqu’au secteur associatif, il propose d’organiser matériellement (et donc techniquement) la solidarité entre des assos et des collectifs de luttes en partageant de l’information, des enjeux et des ressources. Très concrètement cela signifie que la logique organisationnelle du Transiscope est celle des communs, il s’agit de mettre en commun nos moyens (argent, temps de travail, locaux, réseaux etc.), de régir collectivement ces ressources et de les mettre au service de celleux qui luttent partout pour construire des alternatives à cette société brutale.

La « tragédie du LSD »

FramasoftVous évoquez avec une pointe d’humour l’idée d’une « tragédie du LSD », Libristes, Solidaristes, Durabilistes, pour désigner le travail en silo de ces mouvements. Comment Transiscope a-t-il réussi — ou tente-t-il encore — à faire de la technique un terrain de convergence plutôt qu’un facteur supplémentaire de fragmentation ?

Pierre-Alain – Transiscope est né du travail de nombreux milieux autour des enjeux de la coopération ouverte autour d’un concept ni trop fumeux, ni trop sérieux : le LSD.

À la fin d’une soirée sans doute arrosée (de pluie) à Brest en 2012, entre Laurent Marseault et Jean-Michel Cornu est née la tragédie du LSD. Ces drogués de la coopération ont su rendre accessible et léger un impensé de nos milieux militants pourtant féru de vivre ensemble et de coopération. Le LSD pour Libre, Solidaire et Durable. Nous sommes tous issus de parcours, d’histoires, de tempéraments différents. Nous utilisons du vocabulaire spécifique, et nous baignons dans des cultures différentes. Ce sont les premiers freins de notre impuissance !

Transiscope est né de cette nécessité d’une coopération plus ouverte pour dépasser les silos et les réflexes « identitaires ». Pour concevoir et agréger d’autres cartos, il a fallu concrètement se mettre à travailler ensemble. Transiscope a été un des plus puissants terrains d’expérience commune entre le monde du libre, celui des solidaires et celui des durables. Bien sûr, ces trois « familles » peuvent se croiser et se préciser. Nous avons tous en nous quelque chose de libre, de solidaire et de durable ! Mais un archétype permet aussi de cartographier les acteurs, les réseaux et de se concentrer sur l’essentiel : leurs liens et les énergies qu’il faut mettre en œuvre pour les initier et les nourrir.

Les libristes ont permis de concevoir l’architecture de la carte et de la faire évoluer sur un temps long. Leurs qualités sont essentielles : expertise technique, force d’une communauté capable de travailler à distance sans se connaître, réflexe de tout documenter et de protéger les ressources en Commun. Certes, nous avons eu la chance de travailler avec des libristes qui pouvaient parler sans code html ou markdown !

Les durables, ou durabilistes, ou bien encore les écolos, et même des écolos-bobos dans certaines grandes agglomérations ! Ce monde se croise dans des « bases », dans des jardins, à vélo ou dans les colloques sur l’énergie. Ils apportent la nécessité de la relation au vivant et au temps long. Ils nourrissent nos échanges par leur capacité d’incarner et de rendre accessible les savoirs experts des scientifiques. Et puis, depuis quelques années, ils commencent à croiser des habitants des quartiers populaires organisés autour de la reconnaissance d’une écologie populaire, trop souvent invisibilisée. Solidaires et durables ont permis de rendre puissante l’alliance entre écologie et social.

Les solidaires sont les plus anciens militants, souvent acteurs de luttes historiques et dans des champs très différents. Ils ont permis de rendre lisible sur Transiscope des milliers de points d’intérêts, lieux d’actions concrètes ancrées dans des territoires. Ils ont pu amener aussi une vision nourrie par l’histoire et la pensée politique. Ils portent les enjeux d’une société civile engagée dans la transformation politique.

Nous le savons toutes et tous, notre enjeu est dépasser le LSD pour retrouver les espaces naturelles de la relation. Avancer, chacun à une place qu’il lui semble utile, vers des d’alliances qui construisent notre puissance collective. C’est pourquoi coopérer est d’abord une question de posture. Savoir travailler avec d’autres personnes commence par savoir accueillir leurs qualités et complémentarités pour faire avancer le projet. C’est aussi avoir la curiosité de mieux connaître ce qui peut être un frein et un levier. C’est enfin la nécessité de lâcher prise, lâcher et faire confiance et donc accepter de se planter ! Planter des graines est aussi une posture modeste qui nous permet de rester sur Terre et essaimer est notre grande ambition.

Transiscope, en ce sens, a été un projet exemplaire et il l’est encore. Bien plus qu’un outil, il est un espace, un tiers espace, qui nous permet d’avancer, pas à pas, lors des rencontres en présentiel comme à distance vers des transformations utiles à toutes nos communautés.

Politisation de la technique

FramasoftVous affirmez qu’au sein de Transiscope, « la technique est politique ». Comment cette posture se traduit-elle concrètement dans le choix de soutenir le développement d’outils (comme le Bus sémantique ou Gogocarto) plutôt que de s’appuyer sur des solutions existantes. Une simple question de performance ?

Julie – Dès les prémices de Transiscope, les questions techniques ont été l’objet de délibérations politiques. En effet, il y avait dans le collectif des organisations comme l’Assemblée Virtuelle ou le mouvement des Colibris et des individu·es qui développaient un argumentaire solide autour de l’importance d’utiliser des outils libres et décentralisés, afin de ne pas dépendre des outils numériques capitalistes, alors même que nous nous battions pour proposer un autre chemin que celui des modèles économiques dominants. Nous faisons attention à ce que ces sujets soient discutés dans les instances stratégiques, afin d’éviter une répartition inégalitaire du pouvoir, où une sorte d’élite éclairée, possédant les compétences techniques, décide pour le reste du collectif.

Les arguments qui étaient alors mis en avant relevaient soit de la cohérence éthique (avoir des outils conformes à nos valeurs), soit du pragmatisme (avoir des outils dont nous avons la maîtrise). Parfois, il est arrivé que les outils existants ne suffisent pas à répondre à nos besoins : cela a été le cas pour le Bus Sémantique et pour GoGocarto. Le travail des deux développeurs en lien avec des organisations de la Transition ont permis de développer des outils correspondant aux besoins de terrain. Alors que le comité de pilotage de la Plateforme Web des Alternatives (qui deviendra par la suite Transiscope) devait décider des outils sur lesquels s’appuyer pour la cartographie, il est apparu que ces deux outils pouvaient couvrir les besoins mais qu’il était nécessaire que les deux développeurs s’entendent pour adopter des choix technologiques compatibles, ce qui a été permis par une discussion entre les deux.

Ces choix, même s’ils s’appuient sur un argumentaire partagé par l’ensemble du collectif, ne sauraient cacher qu’elles s’appuient avant tout sur le travail gratuit d’un nombre très réduit de personnes. Le jour où cette personne ou ces quelques individus partent ou s’épuisent, que se passe-t-il ?

Le mythe de l’immatérialité

FramasoftVous nous invitez à sortir du « mythe de l’immatérialité » du numérique pour affronter la réalité extractiviste de ce monde numérique. Comment Transiscope, pourtant intrinsèquement lié au Web, négocie-t-il cette contradiction entre l’ambition de transition écologique et la matérialité parfois insoutenable des infrastructures numériques ?

Florine – Nous nous invitons aussi nous-mêmes à sortir du mythe de l’immatérialité. Tout l’enjeu est de regarder cette contradiction en face : on veut montrer que le monde que nous projetons s’incarne déjà, et pour cela nous ne nous appuyons pas sur les outils des GAFAMS mais sur des outils libres. En cela, nous essayons de lever une contradiction : l’usage d’outils capitalistes accaparants des données personnelles par des acteurices en résistance contre le capitalisme. Reste que nos outils libres s’inscrivent dans ce que José Halloy appelle des technologies zombies, c’est à dire mortes à l’aune de la durabilité – puisqu’elles épuisent les ressources matérielles nécessaires et reposent sur l’utilisation d’énergie non renouvelable – mais envahissant le monde au détriment des humain·es et de la biosphère. En outre, ces technologies « numériques » reposent sur l’exploitation d’humain·es, en particulier du Sud global. Dans ce contexte, parler de « commun numérique » peut paraître aberrant, puisque sa matérialité repose sur l’exploitation des Autres.

Nous avons donc fait un bout du chemin en dégafamisant nos usages numériques et en construisant des outils libres, mais du chemin reste à faire pour construire un autre numérique au moment où l’IA vient peser encore davantage sur sa matérialité.

Julien – Comme beaucoup, nous n’échappons pas aux paradoxes des luttes écologistes, car nos moyens d’action et de coordination reposent sur des infrastructures matérielles qui accélèrent les dérèglements climatiques et l’exploitation Nord-Sud. Le projet Transiscope s’est construit sur un paradoxe central, avec d’un côté l’idée d’outiller efficacement les alternatives et de l’autre l’ambition de faire réellement advenir ces alternatives et donc de construire un autre rapport au monde (y compris numérique). Si pendant longtemps la première dimension a pu dominer la réalisation du projet, après tout ce chemin parcouru, il nous semble aujourd’hui nécessaire d’affronter plus directement cette contradiction en faisant davantage de place à la seconde ambition qui implique de penser et d’appliquer concrètement la décroissance minérale, la solidarité internationale et la dénumérisation.

Négocier nos contradictions ça ne veut pas dire nécessairement les dépasser grâce à une solution magique (numérique éthique) mais d’y faire face, en s’attelant à ce que le syndicalisme révolutionnaire appelait la « double besogne » (Charte d’Amiens, 1906). Stratégie qui vise autant à grappiller des améliorations concrètes pour les travailleurs (réduction du temps de travail et augmentation des salaires) qu’à préparer l’émancipation intégrale qui ne pourra se réaliser qu’avec l’expropriation capitaliste. Pour nous, cette double besogne, s’incarnerait donc autant par la contribution à des infrastructures numériques libres, adaptées spécifiquement aux contextes et aux besoins de leurs utilisateurices et contrôler directement par elleux, que par l’implication dans une politisation collective de la technique et la mise sous contrôle démocratique du développement numérique, y compris jusqu’à l’expropriation des BigTech et le démantèlement de leurs infrastructures.

Archipel

FramasoftVous empruntez à Édouard Glissant la notion d’archipel pour définir votre mode d’organisation. Comment ce modèle permet-il de maintenir un « centre vide » au service des relations, sans tomber dans les pièges de la hiérarchie ou, à l’inverse, de l’inefficacité organisationnelle ?

Bruno – Une organisation et une gouvernance en « Archipel » est une communauté de partage. Elle implique donc un changement de posture tant individuel que collectif afin de passer de la concurrence et de la subordination à la coopération, du « pouvoir sur » au « pouvoir d’agir ». Le respect de chacun, l’entraide, la qualité d’écoute et la recherche du consentement sont les déterminants fondamentaux des relations dans toutes les différentes instances de l’Archipel.

L’objet de Transiscope était de créer un commun en reliant des organisations et des groupes de personnes (les îles) pour faire vivre ensemble un projet commun en coopération. Chaque organisation participe à ce projet commun en coopération tout en cultivant son identité-racine, en pleine autonomie. Dés l’origine du projet nous avons confié à une instance communautaire (le copil) le pouvoir d’agir au service du projet commun. Chaque île de l’Archipel est représentée au sein de cette instance communautaire qui acte la politique de l’Archipel, sa stratégie et la feuille de route de ses actions. Le copil est un espace d’animation et de coordination, les actions, elles sont menés en constituant des groupes-projet validés par l’instance communautaire. Ces groupes-projets ont un objet défini qui détermine une durée limitée. Ils décident de leur mode de fonctionnement et la manière de réaliser leurs actions, et rendent compte de leur action aux autres instances de l’Archipel à travers le copil.

« Le pouvoir de son centre est vide » : ce pouvoir d’agir, de service et de création, est non appropriable ; au sein du copil il n’y a pas de hiérarchisation de pouvoir, les décisions sont prises ensemble et par consentement. Des le démarrage du projet nous avons décidé de faire appel a un facilitateur pour animer le copil, ce facilitateur n’est pas membre du copil, il ne représente pas une organisation et n’est pas impliqué dans les actions, son unique rôle et de faciliter le fonctionnement et l’animation du Copil, il n’a donc pas d’enjeu de pouvoir personnel ou organisationnelle. Nous avons également décidé de ne pas créer de statut juridique afin de ne pas institutionnaliser le projet et de le maintenir dans une démarche de coopération. Pour permettre de développer et de gérer les aspects juridiques et financiers de l’Archipel nous avons fait le choix de créer une entité-support ayant une personnalité légale : l’association de soutien au Transiscope, qui n’avait vis-à-vis de l’Archipel qu’une fonction de gestion de moyens au service de celui-ci.

Ce mode d’organisation a démontré au fil du temps sa pertinence et ses limites. Sa pertinence c’est qu’il n’y a jamais eu de conflit de pouvoir au sein de Transiscope, le projet a su se développer dans une véritable culture de coopération de démocratie et de respect mutuel. Par contre la limite de ce système repose sur la capacité de mobilisation des îles au sein de l’archipel, pour avancer le projet a besoin d’une mobilisation permanente des membres dans les différentes instances (groupe projet, copil, …) et de temps d’animation régulier pour assurer une bonne coordination et une intelligence collective.

Le « Putain de Facteur Humain » (PFH)

FramasoftLe lecteur peut être parfois surpris par votre récit car vous ne cachez pas les frictions et les doutes au sein du collectif. Pourquoi était-il essentiel pour vous de livrer un récit sincère du cheminement humain, loin d’un storytelling lissé qu’on rencontre souvent ?

Audrey – Un collectif traverse de nombreuses phases, souvent peu visibles aux membres qui en sont parties prenantes. Un des rôles de la personne qui facilite le projet est de rendre visible ce qui se joue entre les membres et les organisations, de créer des espaces de discussion, d’analyse, de prise de décisions et de faire en sorte que le groupe trouve des solutions par lui-même. La neutralité de la facilitation n’existe pas réellement car le choix même des outils utilisés implique déjà une vision du monde et de la coopération. Mais la fonction du tiers extérieur est précieuse.

Dans le milieu de l’Économie Sociale et Solidaire, il me semble qu’on fantasme souvent des collectifs assez lisses, où tout le monde s’entend bien, sans friction. Or, non seulement c’est illusoire, mais c’est aussi contre productif. Le collectif avance parce qu’il y a débats, dissensus, et parfois conflits. Un groupe devient mature en apprenant à se connaître et en surmontant les blocages. Par contre, cela demande de la confiance entre les membres, et dans le cadre commun, le pacte construit ensemble. Nous avons toutes et tous évolués dans notre manière de faire collectif avec Transiscope, car nous avons appris de la vision du monde, des imaginaires et des façons de faire. Cela est passé par le fait de « baisser les masques » et de se raconter réellement qui était autour de la table. Ce qui ne peut se faire que sur du temps long.

Julien – Pour nous il était clair que ce livre ne pourrait avoir un intérêt que si nous parvenions à ne pas édulcorer notre histoire, en proposant une version lisse d’une « belle aventure/réussite ». Trop souvent nous sommes amenés à raconter nos histoires collectives comme on pitch un projet pour espérer décrocher un financement, or de cela il ne peut émerger qu’un pur discours de communication décorrélé de la complexité de nos réalités. Pour offrir une ressource opérationnelle et politique à celles et ceux qui aspirent à structurer leurs propres solidarités, cela impliquait d’aborder le plus honnêtement possible les difficultés, les impasses et les échecs rencontrés, parce que nous sommes bien conscients que si celles-ci disent quelque chose de nous, elles disent surtout beaucoup de notre époque et des changements du secteur associatif en général.

Ce que nous avons construit ensemble c’est un drôle d’attelage qui a fonctionné dans la durée parce que nous avons appris à faire de la place à chacun.e d’entre nous et par conséquent, accepter d’osciller constamment entre l’avancée d’un projet et sa remise en cause. Pour nous l’expérimentation n’est pas un horizon lointain mais une pratique concrète qui implique de renoncer à liquider le « putain de facteur humain » au nom d’une efficacité fantasmée. Chaque projet, qu’il soit technique ou non, repose sur celleux qui le font vivre et c’est cette vie collective qu’il faut apprendre à voir comme une dimension intrinsèquement politique et en perpétuelle construction. Ce que nous espérons livrer dans cette contribution collective, ce n’est ni une recette pratique pour coopérer, ni une ligne à suivre, mais une histoire particulière faite de tentatives pour construire un commun, en espérant que celle-ci résonnera avec d’autres.

La propriété des données

FramasoftTransiscope agrège des données qu’il ne possède pas. Dans un monde où la donnée est le nouvel or noir des « Ogres » numériques, vous prenez soin des sources et tentez de protéger ce commun. Les licences sont-elles libres ? pourquoi ces choix ?

Simon – Les licences sont libres mais nous avons tenté d’acculturer les sources au concept des licences et au caractère politique que revêt le choix d’une licence. Nous avons présenté dans un document et en webinaire le choix politique que nous privilégions, à savoir l’autorisation de l’usage commercial et la non-viralité, car c’est ce que nous estimons être le meilleur choix pour créer des communs. Les sources des données que nous agrégeons sont libres d’avoir une lecture différente du monde et des communs et Transiscope accueille cette pluralité comme elle accueille la diversité des technologies des sources. Comme pour les alternatives qui doivent respecter une charte, la licence doit cependant respecter une « ligne rouge » : elle doit être copyleft. C’est le plus petit dénominateur commun nécessaire à construire ce commun numérique et cela a permis d’annoncer rapidement à toutes les potentielles sources cette condition et d’en écarter certaines, et a permis de clarifier le périmètre idéologique du projet et de le construire avec les sources qui le partagent.

L’IA

FramasoftIl faut bien en parler puisque c’est le grand sujet du moment. Le livre relate un débat au sein du comité de pilotage sur l’usage de l’intelligence artificielle pour la catégorisation des événements. Comment avez-vous arbitré entre le gain de temps (facteur de survie pour les bénévoles) et les problèmes éthiques posés par ces outils ?

Julie – Comme nous l’avons expliqué ci-dessus, pour politiser les choix techniques, il est indispensables qu’ils soient discutés dans une instance stratégique et pas réservés à des personnes ayant des pré-requis techniques. Cela implique donc un travail collectif d’acculturation à la technique, pour permettre à chacun·e de participer en ayant un avis éclairé.

Un des membres de Transiscope a proposé d’avoir recours à l’intelligence artificielle pour automatiser la catégorisation des événements et ainsi gagner du temps, alors même que l’énergie bénévole est extrêmement rare au sein de Transiscope. Cette discussion, qui a eu lieu en comité de pilotage, a débuté par une explication technique de ce qu’il y avait derrière l’intelligence artificielle proposée et une discussion sur les données, le choix du modèle et son impact. Au final, nous avons décidé de tester cette automatisation à titre expérimental, mais la discussion n’est pas si évidente car elle est tiraillée entre d’une part le soin de l’énergie bénévole et d’autre part des enjeux éthiques : personne n’a envie de choisir entre les deux !

Un processus ou un outil

FramasoftCitons une phrase du livre : « Transiscope est moins un produit à finir qu’un processus à habiter ». Est-ce à dire que l’utilité finale de la carte est secondaire par rapport à la culture de coopération qu’elle a générée entre vos organisations ?

Julien – L’ambition de Transiscope était de fournir un outil qui facilite la coopération entre alternatives. Cartographier des alternatives c’est montrer qu’il existe plusieurs mondes dans le monde, que d’autres horizons se dessinent et qu’ils méritent que l’on se batte pour eux. Si nous continuons à croire dans l’intérêt de ce projet, nous avons constaté que la construction d’un outil n’a que peu à voir avec le travail politique de coopération inter-collectif. Obtenir de l’information et la mette en visibilité ne présage aucunement de la façon dont celle-ci servira de prétexte à des rencontres concrètes et à des échanges organisationnels. Pour faciliter cette étape, nous avons choisis d’organiser régulièrement des rencontres avec d’autres acteurices sur différents territoires pour faire se rencontrer des alternatives, mais là encore ces tentatives se sont avérées limitées parce que la construction d’une coopération implique d’abord du temps pour faire naître de la confiance et une culture partagée. C’est précisément cet aspect que nous avons réussi à construire au sein du collectif Transiscope mais pas à sa marge avec celleux que nous mettions en visibilité sur notre cartographie. Peut-être qu’après tout ce travail est de toute façon démesuré pour un petit collectif comme le nôtre, mais il nous semble toujours primordial parce que si nous souhaitons construire des solidarités fortes, ce patient travail de fédération est indispensable.

Aujourd’hui la question de la visibilité se pose autrement : est-ce que ce dont nous avons besoin c’est d’être visibles sur Internet ou d’être en lien les un.es avec les autres concrètement à travers des réseaux de solidarité matériels et politiques ? Cette question est décisive et vertigineuse parce que la réponse que nous déciderons de lui donner implique de repenser une grande partie de notre stratégie d’action et de nos moyens d’organisation. Apprendre à collaborer c’est faire de la place à une autre logique que celle qui consiste à mener à bien un projet, sans dire que ces deux logiques sont irréductibles l’une à l’autre, elles sont bien souvent contradictoires et c’est bien dans cette contradiction que réside à la fois la richesse et l’immense complexité des communs.

Florine – Dans le contexte politique actuel, une question se pose : faut-il continuer à rendre visibles les alternatives ? Autrement dit, comment s’identifier et se renforcer entre alliés, tout en ne facilitant pas, par cette visibilisation, l’attaque de nos collectifs par des adversaires politiques, voire par un régime autoritaire ?

L’avenir des luttes

FramasoftFace à l’épuisement de la « stratégie du colibri », vous plaidez pour une « stratégie de pompiers », coordonnée et robuste. Pour le mot de la fin : c’est quoi le message ?

Bruno – Face à une société de plus en plus organisée autour d’un pouvoir financier prédateur qui nous individualise pour mieux nous contraindre, le développement des alternatives citoyennes, bien que nécessaire, n’est plus suffisant. Nous devons relier toutes ces initiatives pour faire système et, plus encore, nous devons travailler à la convergence de tous ceux qui luttent pour qu’un autre monde soit possible.

La stratégie de pompiers devient une nécessité face à l’urgence, il ne s’agit plus de laisser à chacun le soin d’inventer ses solutions mais de construire ensemble une alternative crédible et désirable pour la majorité qui subi. Cela nous oblige à nous compter, à nous relier, à nous écouter pour trouver nos points de convergence, à changer nos méthodes pour être capable de coopérer au service d’un projet commun. Transiscope est un commun coopératif et numérique qui, tant par sa nature coopérative que par ses développements numériques, contribue à ce paradigme, nous ne pouvons que souhaiter que les acteurs de la transformation sociétale s’en saisissent.

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27.07.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 27 juillet 2026

Khrys

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26.07.2026 à 10:00

L’IA, un nouvel internet… sans condition

Framasoft

Le web va-t-il être remplacé par l’IA ? C’est en tout cas la perspective à laquelle travaille les grands acteurs de la tech.
Texte intégral (5382 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 10 juillet 2025 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

Tout l’été, profitez de republications de « Dans Les Algorithmes » ! Rendez-vous tous les dimanches de juillet et d’août pour réfléchir, ensemble, sur les enjeux de l’Intelligence Artificielle.


Le web va-t-il être remplacé par l’IA ? C’est en tout cas la perspective à laquelle travaille les grands acteurs de la tech.

 

 

 

 

 

 

Tous les grands acteurs des technologies ont entamé leur mue. Tous se mettent à intégrer l’IA à leurs outils et plateformes, massivement. Les Big Tech se transforment en IA Tech. Et l’histoire du web, telle qu’on l’a connue, touche à sa fin, prédit Thomas Germain pour la BBC. Nous entrons dans « le web des machines », le web synthétique, le web artificiel où tous les contenus sont appelés à être générés en permanence, à la volée, en s’appuyant sur l’ensemble des contenus disponibles, sans que ceux-ci soient encore disponibles voire accessibles. Un second web vient se superposer au premier, le recouvrir… avec le risque de faire disparaître le web que nous avons connu, construit, façonné.

Jusqu’à présent, le web reposait sur un marché simple, rappelle Germain. Les sites laissaient les moteurs de recherche indexer leurs contenus et les moteurs de recherche redirigeaient les internautes vers les sites web référencés. « On estime que 68 % de l’activité Internet commence sur les moteurs de recherche et qu’environ 90 % des recherches se font sur Google. Si Internet est un jardin, Google est le soleil qui fait pousser les fleurs ».

Ce système a été celui que nous avons connu depuis les origines du web. L’intégration de l’IA, pour le meilleur ou pour le pire, promet néanmoins de transformer radicalement cette expérience. Confronté à une nette dégradation des résultats de la recherche, notamment due à l’affiliation publicitaire et au spam, le PDG de Google, Sundar Pichai, a promis une « réinvention totale de la recherche » en lançant son nouveau « mode IA ». Contrairement aux aperçus IA disponibles jusqu’à présent, le mode IA va remplacer complètement les résultats de recherche traditionnels. Désormais, un chatbot va créer un article pour répondre aux questions. En cours de déploiement et facultatif pour l’instant, à terme, il sera « l’avenir de la recherche Google ».

Un détournement massif de trafic

Les critiques ont montré que, les aperçus IA généraient déjà beaucoup moins de trafic vers le reste d’internet (de 30 % à 70 %, selon le type de recherche. Des analyses ont également révélé qu’environ 60 % des recherches Google depuis le lancement des aperçus sont désormais « zéros clic », se terminant sans que l’utilisateur ne clique sur un seul lien – voir les études respectives de SeerInteractive, Semrush, Bain et Sparktoro), et beaucoup craignent que le mode IA ne renforce encore cette tendance. Si cela se concrétise, cela pourrait anéantir le modèle économique du web tel que nous le connaissons. Google estime que ces inquiétudes sont exagérées, affirmant que le mode IA « rendra le web plus sain et plus utile ». L’IA dirigerait les utilisateurs vers « une plus grande diversité de sites web » et le trafic serait de « meilleure qualité » car les utilisateurs passent plus de temps sur les liens sur lesquels ils cliquent. Mais l’entreprise n’a fourni aucune donnée pour étayer ces affirmations.

Google et ses détracteurs s’accordent cependant sur un point : internet est sur le point de prendre une toute autre tournure. C’est le principe même du web qui est menacé, celui où chacun peut créer un site librement accessible et référencé.

L’article de la BBC remarque, très pertinemment, que cette menace de la mort du web a déjà été faite. En 2010, Wired annonçait « la mort du web ». À l’époque, l’essor des smartphones, des applications et des réseaux sociaux avaient déjà suscité des prédictions apocalyptiques qui ne se sont pas réalisées. Cela n’empêche pas les experts d’être soucieux face aux transformations qui s’annoncent. Pour les critiques, certes, les aperçus IA et le mode IA incluent tous deux des liens vers des sources, mais comme l’IA vous donne la réponse que vous cherchez, cliquer sur ceux-ci devient superflu. C’est comme demander un livre à un bibliothécaire et qu’il vous en parle plutôt que de vous le fournir, compare un expert.

La chute du nombre de visiteurs annoncée pourrait faire la différence entre une entreprise d’édition viable… et la faillite. Pour beaucoup d’éditeurs, ce changement sera dramatique. Nombre d’entreprises constatent que Google affiche leurs liens plus souvent, mais que ceux-ci sont moins cliqués. Selon le cabinet d’analyse de données BrightEdge, les aperçus IA ont entraîné une augmentation de 49 % des impressions sur le web, mais les clics ont chuté de 30 %, car les utilisateurs obtiennent leurs réponses directement de l’IA. « Google a écrit les règles, créé le jeu et récompensé les joueurs », explique l’une des expertes interrogée par la BBC. « Maintenant, ils se retournent et disent : « C’est mon infrastructure, et le web se trouve juste dedans ». »

Demis Hassabis, directeur de Google DeepMind, le laboratoire de recherche en IA de l’entreprise, a déclaré qu’il pensait que demain, les éditeurs alimenteraient directement les modèles d’IA avec leurs contenus, sans plus avoir à se donner la peine de publier des informations sur des sites web accessibles aux humains. Mais, pour Matthew Prince, directeur général de Cloudflare, le problème dans ce web automatisé, c’est que « les robots ne cliquent pas sur les publicités ». « Si l’IA devient l’audience, comment les créateurs seront-ils rémunérés ? » La rémunération directe existe déjà, comme le montrent les licences de contenus que les plus grands éditeurs de presse négocient avec des systèmes d’IA pour qu’elles s’entraînent et exploitent leurs contenus, mais ces revenus-là ne compenseront pas la chute d’audience à venir. Et ce modèle ne passera certainement pas l’échelle d’une rétribution généralisée.

Si gagner de l’argent sur le web devient plus difficile, il est probable que nombre d’acteurs se tournent vers les réseaux sociaux pour tenter de compenser les pertes de revenus. Mais là aussi, les caprices algorithmiques et le développement de l’IA générative risquent de ne pas suffire à compenser les pertes.

Un nouvel internet sans condition

Pour Google, les réactions aux aperçus IA laissent présager que le mode IA sera extrêmement populaire. « À mesure que les utilisateurs utilisent AI Overviews, nous constatons qu’ils sont plus satisfaits de leurs résultats et effectuent des recherches plus souvent », a déclaré Pichai lors de la conférence des développeurs de Google. Autrement dit, Google affirme que cela améliore la recherche et que c’est ce que veulent les utilisateurs. Mais pour Danielle Coffey, présidente de News/Media Alliance, un groupement professionnel représentant plus de 2 200 journalistes et médias, les réponses de l’IA vont remplacer les produits originaux : « les acteurs comme Google vont gagner de l’argent grâce à notre contenu et nous ne recevons rien en retour ». Le problème, c’est que Google n’a pas laissé beaucoup de choix aux éditeurs, comme le pointait Bloomberg. Soit Google vous indexe pour la recherche et peut utiliser les contenus pour ses IA, soit vous êtes désindexé des deux. La recherche est bien souvent l’une des premières utilisations d’outils d’IA. Les inquiétudes sur les hallucinations, sur le renforcement des chambres d’échos dans les réponses que vont produire ces outils sont fortes (on parle même de « chambre de chat » pour évoquer la réverbération des mêmes idées et liens dans ces outils). Pour Cory Doctorow, « Google s’apprête à faire quelque chose qui va vraiment mettre les gens en colère »… et appelle les acteurs à capitaliser sur cette colère à venir. Matthew Prince de Cloudflare prône, lui, une intervention directe. Son projet est de faire en sorte que Cloudflare et un consortium d’éditeurs de toutes tailles bloquent collectivement les robots d’indexation IA, à moins que les entreprises technologiques ne paient pour le contenu. Il s’agit d’une tentative pour forcer la Silicon Valley à négocier. « Ma version très optimiste », explique Prince, « est celle où les humains obtiennent du contenu gratuitement et où les robots doivent payer une fortune pour l’obtenir ». Tim O’Reilly avait proposé l’année dernière quelque chose d’assez similaire : expliquant que les droits dérivés liés à l’exploitation des contenus par l’IA devraient donner lieu à rétribution – mais à nouveau, une rétribution qui restera par nature insuffisante, comme l’expliquait Frédéric Fillioux.

Même constat pour le Washington Post, qui s’inquiète de l’effondrement de l’audience des sites d’actualité avec le déploiement des outils d’IA. « Le trafic de recherche organique vers ses sites web a diminué de 55 % entre avril 2022 et avril 2025, selon les données de Similarweb ». Dans la presse américaine, l’audience est en berne et les licenciements continuent.

Les erreurs seront dans la réponse

Pour la Technology Review, c’est la fin de la recherche par mots-clés et du tri des liens proposés. « Nous entrons dans l’ère de la recherche conversationnelle » dont la fonction même vise à « ignorer les liens », comme l’affirme Perplexity dans sa FAQ. La TR rappelle l’histoire de la recherche en ligne pour montrer que des annuaires aux moteurs de recherche, celle-ci a toujours proposé des améliorations, pour la rendre plus pertinente. Depuis 25 ans, Google domine la recherche en ligne et n’a cessé de s’améliorer pour fournir de meilleures réponses. Mais ce qui s’apprête à changer avec l’intégration de l’IA, c’est que les sources ne sont plus nécessairement accessibles et que les réponses sont générées à la volée, aucune n’étant identique à une autre.

L’intégration de l’IA pose également la question de la fiabilité des réponses. L’IA de Google a par exemple expliqué que la Technology Review avait été mise en ligne en 2022… ce qui est bien sûr totalement faux, mais qu’en saurait une personne qui ne le sait pas ? Mais surtout, cet avenir génératif promet avant tout de fabriquer des réponses à la demande. Mat Honan de la TR donne un exemple : « Imaginons que je veuille voir une vidéo expliquant comment réparer un élément de mon vélo. La vidéo n’existe pas, mais l’information, elle, existe. La recherche générative assistée par l’IA pourrait théoriquement trouver cette information en ligne – dans un manuel d’utilisation caché sur le site web d’une entreprise, par exemple – et créer une vidéo pour me montrer exactement comment faire ce que je veux, tout comme elle pourrait me l’expliquer avec des mots aujourd’hui » – voire très mal nous l’expliquer. L’exemple permet de comprendre comment ce nouvel internet génératif pourrait se composer à la demande, quelles que soient ses défaillances.

Mêmes constats pour Matteo Wrong dans The Atlantic : avec la généralisation de l’IA, nous retournons dans un internet en mode bêta. Les services et produits numériques n’ont jamais été parfaits, rappelle-t-il, mais la généralisation de l’IA risque surtout d’amplifier les problèmes. Les chatbots sont très efficaces pour produire des textes convaincants, mais ils ne prennent pas de décisions en fonction de l’exactitude factuelle. Les erreurs sont en passe de devenir « une des caractéristiques de l’internet ». « La Silicon Valley mise l’avenir du web sur une technologie capable de dérailler de manière inattendue, de s’effondrer à la moindre tâche et d’être mal utilisée avec un minimum de frictions ». Les quelques réussites de l’IA n’ont que peu de rapport avec la façon dont de nombreuses personnes et entreprises comprennent et utilisent cette technologie, rappelle-t-il. Plutôt que des utilisations ciblées et prudentes, nombreux sont ceux qui utilisent l’IA générative pour toutes les tâches imaginables, encouragés par les géants de la tech. « Tout le monde utilise l’IA pour tout », titrait le New York Times. « C’est là que réside le problème : l’IA générative est une technologie suffisamment performante pour que les utilisateurs en deviennent dépendants, mais pas suffisamment fiable pour être véritablement fiable ». Nous allons vers un internet où chaque recherche, itinéraire, recommandation de restaurant, résumé d’événement, résumé de messagerie vocale et e-mail sera plus suspect qu’il n’est aujourd’hui. « Les erreurs d’aujourd’hui pourraient bien, demain, devenir la norme », rendant ses utilisateurs incapables de vérifier ses fonctionnements. Bienvenue dans « l’âge de la paranoïa », clame Wired.

Vers la publicité générative et au-delà !

Mais il n’y a pas que les « contenus » qui vont se recomposer, la publicité également. C’est ainsi qu’il faut entendre les déclarations de Mark Zuckerberg pour automatiser la création publicitaire, explique le Wall Street Journal. « La plateforme publicitaire de Meta propose déjà des outils d’IA capables de générer des variantes de publicités existantes et d’y apporter des modifications mineures avant de les diffuser aux utilisateurs sur Facebook et Instagram. L’entreprise souhaite désormais aider les marques à créer des concepts publicitaires de A à Z ». La publicité représente 97 % du chiffre d’affaires de Meta, rappelle le journal (qui s’élève en 2024 à 164 milliards de dollars). Chez Meta les contenus génératifs produisent déjà ce qu’on attend d’eux. Meta a annoncé une augmentation de 8 % du temps passé sur Facebook et de 6 % du temps passé sur Instagram grâce aux contenus génératifs. 15 millions de publicités par mois sur les plateformes de Meta sont déjà générées automatiquement. « Grâce aux outils publicitaires développés par Meta, une marque pourrait demain fournir une image du produit qu’elle souhaite promouvoir, accompagnée d’un objectif budgétaire. L’IA créerait alors l’intégralité de la publicité, y compris les images, la vidéo et le texte. Le système déciderait ensuite quels utilisateurs Instagram et Facebook cibler et proposerait des suggestions en fonction du budget ». Selon la géolocalisation des utilisateurs, la publicité pourrait s’adapter en contexte, créant l’image d’une voiture circulant dans la neige ou sur une plage s’ils vivent en montagne ou au bord de la mer. « Dans un avenir proche, nous souhaitons que chaque entreprise puisse nous indiquer son objectif, comme vendre quelque chose ou acquérir un nouveau client, le montant qu’elle est prête à payer pour chaque résultat, et connecter son compte bancaire ; nous nous occuperons du reste », a déclaré Zuckerberg lors de l’assemblée générale annuelle des actionnaires de l’entreprise.

Nilay Patel, le rédac chef de The Verge, parle de « créativité infinie  ». C’est d’ailleurs la même idée que l’on retrouve dans les propos de Jensen Huang, le PDG de Nvidia, quand il promet de fabriquer les « usines à IA  » qui généreront le web demain. Si toutes les grandes entreprises et les agences de publicité ne sont pas ravies de la proposition – qui leur est fondamentalement hostile, puisqu’elle vient directement les concurrencer -, d’autres s’y engouffrent déjà, à l’image d’Unilever qui explique sur Adweek que l’IA divise par deux ses budgets publicitaires grâce à son partenariat avec Nvidia. « Unilever a déclaré avoir réalisé jusqu’à 55 % d’économies sur ses campagnes IA, d’avoir réduit les délais de production de 65 % tout en doublant le taux de clic et en retenant l’attention des consommateurs trois fois plus longtemps ».

L’idée finalement très partagée par tous les géants de l’IA, c’est bien d’annoncer le remplacement du web que l’on connaît par un autre. Une sous-couche générative qu’ils maîtriseraient, capable de produire un web à leur profit, qu’ils auraient avalé et digéré.

Vers des revenus génératifs ?

Nilay Patel était l’année dernière l’invité du podcast d’Ezra Klein pour le New York Times qui se demandait si cette transformation du web allait le détruire ou le sauver. Dans cette discussion parfois un peu décousue, Klein rappelle que l’IA se développe d’abord là où les produits n’ont pas besoin d’être très performants. Des tâches de codage de bas niveau aux devoirs des étudiants, il est également très utilisé pour la diffusion de contenus médiocres sur l’internet. Beaucoup des contenus d’internet ne sont pas très performants, rappelle-t-il. Du spam au marketing en passant par les outils de recommandations des réseaux sociaux, internet est surtout un ensemble de contenus à indexer pour délivrer de la publicité elle-même bien peu performante. Et pour remplir cet « internet de vide  », l’IA est assez efficace. Les plateformes sont désormais inondées de contenus sans intérêts, de spams, de slops, de contenus de remplissage à la recherche de revenus. Et Klein de se demander que se passera-t-il lorsque ces flots de contenu IA s’amélioreront ? Que se passera-t-il lorsque nous ne saurons plus s’il y a quelqu’un à l’autre bout du fil de ce que nous voyons, lisons ou entendons ? Y aura-t-il encore quelqu’un d’ailleurs, où n’aurons-nous accès plus qu’à des contenus génératifs ?

Pour Patel, pour l’instant, l’IA inonde le web de contenus qui le détruisent. En augmentant à l’infini l’offre de contenu, le système s’apprête à s’effondrer sur lui-même : « Les algorithmes de recommandation s’effondrent, notre capacité à distinguer le vrai du faux s’effondre également, et, plus important encore, les modèles économiques d’Internet s’effondrent complètement  ». Les contenus n’arrivent plus à trouver leurs publics, et inversement. L’exemple éclairant pour illustrer cela, c’est celui d’Amazon. Face à l’afflux de livres générés par l’IA, la seule réponse d’Amazon a été de limiter le nombre de livres déposables sur la plateforme à trois par jour. C’est une réponse parfaitement absurde qui montre que nos systèmes ne sont plus conçus pour organiser leurs publics et leur adresser les bons contenus. C’est à peine s’ils savent restreindre le flot

Avec l’IA générative, l’offre ne va pas cesser d’augmenter. Elle dépasse déjà ce que nous sommes capables d’absorber individuellement. Pas étonnant alors que toutes les plateformes se transforment de la même manière en devenant des plateformes de téléachats ne proposant plus rien d’autre que de courtes vidéos.

« Toutes les plateformes tendent vers le même objectif, puisqu’elles sont soumises aux mêmes pressions économiques ». Le produit des plateformes c’est la pub. Elles-mêmes ne vendent rien. Ce sont des régies publicitaires que l’IA promet d’optimiser depuis les données personnelles collectées. Et demain, nos boîtes mails seront submergées de propositions marketing générées par l’IA… Pour Patel, les géants du net ont arrêté de faire leur travail. Aucun d’entre eux ne nous signale plus que les contenus qu’ils nous proposent sont des publicités. Google Actualités référence des articles écrits par des IA sans que cela ne soit un critère discriminant pour les référenceurs de Google, expliquait 404 Media (voir également l’enquête de Next sur ce sujet qui montre que les sites générés par IA se démultiplient, « pour faire du fric »). Pour toute la chaîne, les revenus semblent être devenus le seul objectif.

Et Klein de suggérer que ces contenus vont certainement s’améliorer, comme la génération d’image et de texte n’a cessé de s’améliorer. Il est probable que l’article moyen d’ici trois ans sera meilleur que le contenu moyen produit par un humain aujourd’hui. « Je me suis vraiment rendu compte que je ne savais pas comment répondre à la question : est-ce un meilleur ou un pire internet qui s’annonce ? Pour répondre presque avec le point de vue de Google, est-ce important finalement que le contenu soit généré par un humain ou une IA, ou est-ce une sorte de sentimentalisme nostalgique de ma part ? »

Il y en a certainement, répond Patel. Il n’y a certainement pas besoin d’aller sur une page web pour savoir combien de temps il faut pour cuire un œuf, l’IA de Google peut vous le dire… Mais, c’est oublier que cette IA générative ne sera pas plus neutre que les résultats de Google aujourd’hui. Elle sera elle aussi façonnée par la publicité. L’enjeu demain ne sera plus d’être dans les 3 premiers résultats d’une page de recherche, mais d’être citée par les réponses construites par les modèles de langages. « Votre client le plus important, désormais, c’est l’IA ! », explique le journaliste Scott Mulligan pour la Technology Review. « L’objectif ultime n’est pas seulement de comprendre comment votre marque est perçue par l’IA, mais de modifier cette perception ». Or, les biais marketing des LLM sont déjà nombreux. Une étude montre que les marques internationales sont souvent perçues comme étant de meilleures qualités que les marques locales. Si vous demandez à un chatbot de recommander des cadeaux aux personnes vivant dans des pays à revenu élevé, il suggérera des articles de marque de luxe, tandis que si vous lui demandez quoi offrir aux personnes vivant dans des pays à faible revenu, il recommandera des marques plus cheap.

L’IA s’annonce comme un nouveau public des marques, à dompter. Et la perception d’une marque par les IA aura certainement des impacts sur leurs résultats financiers. Le marketing a assurément trouvé un nouveau produit à vendre ! Les entreprises vont adorer !

Pour Klein, l’internet actuel est certes très affaibli, pollué de spams et de contenus sans intérêts. Google, Meta et Amazon n’ont pas créé un internet que les gens apprécient, mais bien plus un internet que les gens utilisent à leur profit. L’IA propose certainement non pas un internet que les gens vont plus apprécier, bien au contraire, mais un internet qui profite aux grands acteurs plutôt qu’aux utilisateurs. Pour Patel, il est possible qu’un internet sans IA subsiste, pour autant qu’il parvienne à se financer.

Pourra-t-on encore défendre le web que nous voulons ?

Les acteurs oligopolistiques du numérique devenus les acteurs oligopolistiques de l’IA semblent s’aligner pour transformer le web à leur seul profit, et c’est assurément la puissance (et surtout la puissance financière) qu’ils ont acquis qui le leur permet. La transformation du web en « web des machines » est assurément la conséquence de « notre longue dépossession », qu’évoquait Ben Tarnoff dans son livre, Internet for the People.

La promesse du web synthétique est là pour rester. Et la perspective qui se dessine, c’est que nous avons à nous y adapter, sans discussion. Ce n’est pas une situation très stimulante, bien au contraire. A mesure que les géants de l’IA conquièrent le numérique, c’est nos marges de manœuvres qui se réduisent. Ce sont elles que la régulation devrait chercher à ré-ouvrir, dès à présent. Par exemple en mobilisant très tôt le droit à la concurrence et à l’interopérabilité, pour forcer les acteurs à proposer aux utilisateurs d’utiliser les IA de leurs choix ou en leur permettant, très facilement, de refuser leurs implémentations dans les outils qu’ils utilisent, que ce soit leurs OS comme les services qu’ils utilisent. Bref, mobiliser le droit à la concurrence et à l’interopérabilité au plus tôt. Afin que défendre le web que nous voulons ne s’avère pas plus difficile demain qu’il n’était aujourd’hui.

Hubert Guillaud

Cet édito a été originellement publié dans la première lettre d’information de CaféIA le 27 juin 2025.

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20.07.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 20 juillet 2026

Khrys

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    Alors que la commission d’enquête a conclu ses travaux et que le rapport est désormais en ligne, on a voulu objectiver la place de l’inceste dans les médias. Le constat est celui d’une sous-représentation massive.

  • Sur CNews, loyauté entière exigée (acrimed.org)

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  • Match France-Maroc : la guerre civile annoncée par CNews n’a pas eu lieu (politis.fr)

    La chaîne bolloréenne en était persuadée : l’apocalypse ou plutôt la « guérilla » allait tout saccager après le match de Coupe du monde masculine entre les Bleus et les Lions de l’Atlas. Raté.

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    Le tribunal judiciaire de Nîmes a rendu son ordonnance le 8 juillet. La mairie de Beaucaire, Julien Sanchez et Nelson Chaudon sont déboutés de leur plainte en diffamation contre les deux médias indépendants. Les deux maires RN leur reprochaient d’avoir dénoncé une politique discriminatoire dans l’attribution des locaux commerciaux de la ville

  • Lundimatin ruiné (lundi.am)

    Makassar, l’entreprise en charge de la distribution des livres que nous publions, est en train de faire faillite. Ce que cela signifie pratiquement et financièrement pour nous, c’est que la totalité des ventes des livres que nous avons édités, imprimés et publiés ces deux dernières années, ne nous sera jamais restituée.

  • « Demain en librairie, il n’y aura plus que des livres de droite » (streetpress.com)

    Privées de revenus par la faillite de leur distributeur Makassar, 200 maisons d’édition indépendantes et engagées luttent pour survivre. Une crise qui menace d’éteindre les voix féministes, queers ou anticapitalistes en librairie.

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Spécial recul des droits et libertés, violences policières, montée de l’extrême-droite…

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  • Les fabulations du RN, expliquées à mon voisin (enjeu.cc)

    Un repas de famille, un apéro entre amis… Et vous découvrez qu’un ami ou une connaissance s’est laissé.e convaincre par certains arguments fallacieux de l’extrême droite. Pour y répondre, nous avons créé ce mini-guide qui reprend les principaux thèmes du RN et présente des faits simples et vérifiables.

  • Odap : « des arguments techniques, pour occulter la question des politiques » (journal-labreche.fr)

    Soizic Pénicaud, chercheuse spécialisée dans les enjeux numériques, et Camille Girard-Chanudet, sociologue à l’Institut santé numérique en société, ont cofondé – avec Estelle Hary, designer – l’Observatoire des algorithmes publics (Odap). Cette association, ouverte à toutes les contributions, se fixe pour mission de récolter et rassembler des informations sur les algorithmes utilisés au sein des administrations publiques françaises, avec un objectif : mettre en lumière les enjeux de l’automatisation des services publics et, par ricochet, politiser la « question algorithmique ».

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19.07.2026 à 10:00

Renverser le pouvoir artificiel

Framasoft

Le rapport 2025 de l’AI Now Institute esquisse des modalités pour reprendre le contrôle sur les déploiements de l’IA et renverser le pouvoir des grands acteurs de l’IA. Rien de moins !
Texte intégral (8853 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 08 juillet 2025 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

Tout l’été, profitez de republications de « Dans Les Algorithmes » ! Rendez-vous tous les dimanches de juillet et d’août pour réfléchir, ensemble, sur les enjeux de l’Intelligence Artificielle.


Le rapport 2025 de l’AI Now Institute esquisse des modalités pour reprendre le contrôle sur les déploiements de l’IA et renverser le pouvoir des grands acteurs de l’IA. Rien de moins !

 

 

 

 

 

 

L’AI Now Institute vient de publier son rapport 2025. Et autant dire, qu’il frappe fort. “La trajectoire actuelle de l’IA ouvre la voie à un avenir économique et politique peu enviable : un avenir qui prive de leurs droits une grande partie du public, rend les systèmes plus obscurs pour ceux qu’ils affectent, dévalorise notre savoir-faire, compromet notre sécurité et restreint nos perspectives d’innovation”

La bonne nouvelle, c’est que la voie offerte par l’industrie technologique n’est pas la seule qui s’offre à nous. “Ce rapport explique pourquoi la lutte contre la vision de l’IA défendue par l’industrie est un combat qui en vaut la peine”. Comme le rappelait leur rapport 2023, l’IA est d’abord une question de concentration du pouvoir entre les mains de quelques géants. “La question que nous devrions nous poser n’est pas de savoir si ChatGPT est utile ou non, mais si le pouvoir irréfléchi d’OpenAI, lié au monopole de Microsoft et au modèle économique de l’économie technologique, est bénéfique à la société”

“L’avènement de ChatGPT en 2023 ne marque pas tant une rupture nette dans l’histoire de l’IA, mais plutôt le renforcement d’un paradigme du « plus c’est grand, mieux c’est », ancré dans la perpétuation des intérêts des entreprises qui ont bénéficié du laxisme réglementaire et des faibles taux d’intérêt de la Silicon Valley”. Mais ce pouvoir ne leur suffit pas : du démantèlement des gouvernements au pillage des données, de la dévalorisation du travail pour le rendre compatible à l’IA, à la réorientation des infrastructures énergétiques en passant par le saccage de l’information et de la démocratie… l’avènement de l’IA exige le démantèlement de nos infrastructures sociales, politiques et économiques au profit des entreprises de l’IA. L’IA remet au goût du jour des stratégies anciennes d’extraction d’expertises et de valeurs pour concentrer le pouvoir entre les mains des extracteurs au profit du développement de leurs empires.

Mais pourquoi la société accepterait-elle un tel compromis, une telle remise en cause ? Pour les chercheur·euses de l’AI Now Institute ce pouvoir doit et peut être perturbé, notamment parce qu’il est plus fragile qu’il n’y paraît. “Les entreprises d’IA perdent de l’argent pour chaque utilisateur qu’elles gagnent” et le coût de l’IA à grande échelle va être très élevé au risque qu’une bulle d’investissement ne finisse par éclater. L’affirmation de la révolution de l’IA générative, elle, contraste avec la grande banalité de ses intégrations et les difficultés qu’elle engendre : de la publicité automatisée chez Meta, à la production de code via Copilot (au détriment des compétences des développeurs), ou via la production d’agents IA, en passant par l’augmentation des prix du Cloud par l’intégration automatique de fonctionnalités IA… tout en laissant les clients se débrouiller des hallucinations, des erreurs et des imperfactions de leurs produits. Or, appliqués en contexte réel les systèmes d’IA échouent profondément même sur des tâches élémentaires, rappellent les auteurs du rapport : les fonctionnalités de l’IA relèvent souvent d’illusions sur leur efficacité, masquant bien plus leurs défaillances qu’autre chose, comme l’expliquent les chercheurs Inioluwa Deborah Raji, Elizabeth Kumar, Aaron Horowitz et Andrew D. Selbst. Dans de nombreux cas d’utilisation, “l’IA est déployée par ceux qui ont le pouvoir contre ceux qui n’en ont pas” sans possibilité de se retirer ou de demander réparation en cas d’erreur.

L’IA : un outil défaillant au service de ceux qui la déploient

Pour l’AI Now Institute, les avantages de l’IA sont à la fois surestimés et sous-estimés, des traitements contre le cancer à une hypothétique croissance économique, tandis que certains de ses défauts sont réels, immédiats et se répandent. Le solutionnisme de l’IA occulte les problèmes systémiques auxquels nos économies sont confrontées, occultant la concentration économique à l’œuvre et servant de canal pour le déploiement de mesures d’austérité sous prétexte d’efficacité, à l’image du très problématique chatbot mis en place par la ville New York. Des millions de dollars d’argent public ont été investis dans des solutions d’IA défaillantes. “Le mythe de la productivité occulte une vérité fondamentale : les avantages de l’IA profitent aux entreprises, et non aux travailleurs ou au grand public. Et L’IA agentive rendra les lieux de travail encore plus bureaucratiques et surveillés, réduisant l’autonomie au lieu de l’accroître”. 

“L’utilisation de l’IA est souvent coercitive”, violant les droits et compromettant les procédures régulières à l’image de l’essor débridé de l’utilisation de l’IA dans le contrôle de l’immigration aux États-Unis (voir notre article sur la fin du cloisonnement des données ainsi que celui sur l’IA générative, nouvelle couche d’exploitation du travail). Le rapport consacre d’ailleurs tout un chapitre aux défaillances de l’IA. Pour les thuriféraires de l’IA, celle-ci est appelée à guérir tous nos maux, permettant à la fois de transformer la science, la logistique, l’éducation… Mais, si les géants de la tech veulent que l’IA soit accessible à tous, alors l’IA devrait pouvoir bénéficier à tous. C’est loin d’être le cas.

Le rapport prend l’exemple de la promesse que l’IA pourrait parvenir, à terme, à guérir les cancers. Si l’IA a bien le potentiel de contribuer aux recherches dans le domaine, notamment en améliorant le dépistage, la détection et le diagnostic. Il est probable cependant que loin d’être une révolution, les améliorations soient bien plus incrémentales qu’on le pense. Mais ce qui est contestable dans ce tableau, estiment les chercheurs de l’AI Now Institute, c’est l’hypothèse selon laquelle ces avancées scientifiques nécessitent la croissance effrénée des hyperscalers du secteur de l’IA. Or, c’est précisément le lien que ces dirigeants d’entreprise tentent d’établir. « Le prétexte que l’IA pourrait révolutionner la santé sert à promouvoir la déréglementation de l’IA pour dynamiser son développement ». Les perspectives scientifiques montées en promesses inéluctables sont utilisées pour abattre les résistances à discuter des enjeux de l’IA et des transformations qu’elle produit sur la société toute entière.

Or, dans le régime des défaillances de l’IA, bien peu de leurs promesses relèvent de preuves scientifiques. Nombre de recherches du secteur s’appuient sur un régime de véritude comme s’en moque l’humoriste Stephen Colbert, c’est-à-dire sur des recherches qui ne sont pas validées par les pairs, à l’image des robots infirmiers qu’a pu promouvoir Nvidia en affirmant qu’ils surpasseraient les infirmières elles-mêmes… Une affirmation qui ne reposait que sur une étude de Nvidia. Nous manquons d’une science de l’évaluation de l’IA générative. En l’absence de benchmarks indépendants et largement reconnus pour mesurer des attributs clés tels que la précision ou la qualité des réponses, les entreprises inventent leurs propres benchmarks et, dans certains cas, vendent à la fois le produit et les plateformes de validation des benchmarks au même client. Par exemple, Scale AI détient des contrats de plusieurs centaines de millions de dollars avec le Pentagone pour la production de modèles d’IA destinés au déploiement militaire, dont un contrat de 20 millions de dollars pour la plateforme qui servira à évaluer la précision des modèles d’IA destinés aux agences de défense. Fournir la solution et son évaluation est effectivement bien plus simple.

Autre défaillance systémique : partout, les outils marginalisent les professionnels. Dans l’éducation, les Moocs ont promis la démocratisation de l’accès aux cours. Il n’en a rien été. Désormais, le techno-solutionnisme promet la démocratisation par l’IA générative via des offres dédiées comme ChatGPT Edu d’OpenAI, au risque de compromettre la finalité même de l’éducation. En fait, rappellent les auteurs du rapport, dans l’éducation comme ailleurs, l’IA est bien souvent adoptée par des administrateurs, sans discussion ni implication des concernés. A l’université, les administrateurs achètent des solutions non éprouvées et non testées pour des sommes considérables afin de supplanter les technologies existantes gérées par les services technologiques universitaires. Même constat dans ses déploiements au travail, où les pénuries de main d’œuvre sont souvent évoquées comme une raison pour développer l’IA, alors que le problème n’est pas tant la pénurie que le manque de protection ou le régime austéritaire de bas salaires. Les solutions technologiques permettent surtout de rediriger les financements au détriment des travailleurs et des bénéficiaires. L’IA sert souvent de vecteur pour le déploiement de mesures d’austérité sous un autre nom. Les systèmes d’IA appliqués aux personnes à faibles revenus n’améliorent presque jamais l’accès aux prestations sociales ou à d’autres opportunités, disait le rapport de Techtonic Justice. “L’IA n’est pas un ensemble cohérent de technologies capables d’atteindre des objectifs sociaux complexes”. Elle est son exact inverse, explique le rapport en pointant par exemple les défaillances du Doge (que nous avons nous-mêmes documentés). Cela n’empêche pourtant pas le solutionnisme de prospérer. L’objectif du chatbot newyorkais par exemple, “n’est peut-être pas, en réalité, de servir les citoyens, mais plutôt d’encourager et de centraliser l’accès aux données des citoyens ; de privatiser et d’externaliser les tâches gouvernementales ; et de consolider le pouvoir des entreprises sans mécanismes de responsabilisation significatifs”, comme l’explique le travail du Surveillance resistance Lab, très opposé au projet.

Le mythe de la productivité enfin, que répètent et ânonnent les développeurs d’IA, nous fait oublier que les bénéfices de l’IA vont bien plus leur profiter à eux qu’au public. « La productivité est un euphémisme pour désigner la relation économique mutuellement bénéfique entre les entreprises et leurs actionnaires, et non entre les entreprises et leurs salariés. Non seulement les salariés ne bénéficient pas des gains de productivité liés à l’IA, mais pour beaucoup, leurs conditions de travail vont surtout empirer. L’IA ne bénéficie pas aux salariés, mais dégrade leurs conditions de travail, en augmentant la surveillance, notamment via des scores de productivité individuels et collectifs. Les entreprises utilisent la logique des gains de productivité de l’IA pour justifier la fragmentation, l’automatisation et, dans certains cas, la suppression du travail. » Or, la logique selon laquelle la productivité des entreprises mènera inévitablement à une prospérité partagée est profondément erronée. Par le passé, lorsque l’automatisation a permis des gains de productivité et des salaires plus élevés, ce n’était pas grâce aux capacités intrinsèques de la technologie, mais parce que les politiques des entreprises et les réglementations étaient conçues de concert pour soutenir les travailleurs et limiter leur pouvoir, comme l’expliquent Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans Pouvoir et progrès (Pearson 2024). L’essor de l’automatisation des machines-outils autour de la Seconde Guerre mondiale est instructif : malgré les craintes de pertes d’emplois, les politiques fédérales et le renforcement du mouvement ouvrier ont protégé les intérêts des travailleurs et exigé des salaires plus élevés pour les ouvriers utilisant les nouvelles machines. Les entreprises ont à leur tour mis en place des politiques pour fidéliser les travailleurs, comme la redistribution des bénéfices et la formation, afin de réduire les turbulences et éviter les grèves. « Malgré l’automatisation croissante pendant cette période, la part des travailleurs dans le revenu national est restée stable, les salaires moyens ont augmenté et la demande de travailleurs a augmenté. Ces gains ont été annulés par les politiques de l’ère Reagan, qui ont donné la priorité aux intérêts des actionnaires, utilisé les menaces commerciales pour déprécier les normes du travail et les normes réglementaires, et affaibli les politiques pro-travailleurs et syndicales, ce qui a permis aux entreprises technologiques d’acquérir une domination du marché et un contrôle sur des ressources clés. L’industrie de l’IA est un produit décisif de cette histoire ». La discrimination salariale algorithmique optimise les salaires à la baisse. D’innombrables pratiques sont mobilisées pour isoler les salariés et contourner les lois en vigueur, comme le documente le rapport 2025 de FairWork. La promesse que les agents IA automatiseront les tâches routinières est devenue un point central du développement de produits, même si cela suppose que les entreprises qui s’y lancent deviennent plus processuelles et bureaucratiques pour leur permettre d’opérer. Enfin, nous interagissons de plus en plus fréquemment avec des technologies d’IA utilisées non pas par nous, mais sur nous, qui façonnent notre accès aux ressources dans des domaines allant de la finance à l’embauche en passant par le logement, et ce au détriment de la transparence et au détriment de la possibilité même de pouvoir faire autrement.

Le risque de l’IA partout est bien de nous soumettre aux calculs, plus que de nous en libérer. Par exemple, l’intégration de l’IA dans les agences chargées de l’immigration, malgré l’édiction de principes d’utilisation vertueux, montre combien ces principes sont profondément contournés, comme le montrait le rapport sur la déportation automatisée aux États-Unis du collectif de défense des droits des latino-américains, Mijente. Les Services de citoyenneté et d’immigration des États-Unis (USCIS) utilisent des outils prédictifs pour automatiser leurs prises de décision, comme « Asylum Text Analytics », qui interroge les demandes d’asile afin de déterminer celles qui sont frauduleuses. Ces outils ont démontré, entre autres défauts, des taux élevés d’erreurs de classification lorsqu’ils sont utilisés sur des personnes dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. Les conséquences d’une identification erronée de fraude sont importantes : elles peuvent entraîner l’expulsion, l’interdiction à vie du territoire américain et une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à dix ans. « Pourtant, la transparence pour les personnes concernées par ces systèmes est plus que limitée, sans possibilité de se désinscrire ou de demander réparation lorsqu’ils sont utilisés pour prendre des décisions erronées, et, tout aussi important, peu de preuves attestent que l’efficacité de ces outils a été, ou peut être, améliorée ».

Malgré la légalité douteuse et les failles connues de nombre de ces systèmes que le rapport documente, l’intégration de l’IA dans les contrôles d’immigration ne semble vouée qu’à s’intensifier. L’utilisation de ces outils offre un vernis d’objectivité qui masque non seulement un racisme et une xénophobie flagrants, mais aussi la forte pression politique exercée sur les agences d’immigration pour restreindre l’asile. « L‘IA permet aux agences fédérales de mener des contrôles d’immigration de manière profondément et de plus en plus opaque, ce qui complique encore davantage la tâche des personnes susceptibles d’être arrêtées ou accusées à tort. Nombre de ces outils ne sont connus du public que par le biais de documents juridiques et ne figurent pas dans l’inventaire d’IA du DHS. Mais même une fois connus, nous disposons de très peu d’informations sur leur étalonnage ou sur les données sur lesquelles ils sont basés, ce qui réduit encore davantage la capacité des individus à faire valoir leurs droits à une procédure régulière. Ces outils s’appuient également sur une surveillance invasive du public, allant du filtrage des publications sur les réseaux sociaux à l’utilisation de la reconnaissance faciale, de la surveillance aérienne et d’autres techniques de surveillance, à l’achat massif d’informations publiques auprès de courtiers en données ». Nous sommes à la fois confrontés à des systèmes coercitifs et opaques, foncièrement défaillants. Mais ces défaillances se déploient parce qu’elles donnent du pouvoir aux forces de l’ordre, leur permettant d’atteindre leurs objectifs d’expulsion et d’arrestation. Avec l’IA, le pouvoir devient l’objectif.

Les leviers pour renverser l’empire de l’IA et faire converger les luttes contre son monde

La dernière partie du rapport de l’AI Now Institute tente de déployer une autre vision de l’IA par des propositions, en dessinant une feuille de route pour l’action. “L’IA est une lutte de pouvoir et non un levier de progrès”, expliquent les auteurs qui invitent à “reprendre le contrôle de la trajectoire de l’IA”, en contestant son utilisation actuelle. Le rapport présente 5 leviers pour reprendre du pouvoir sur l’IA.

Démontrer que l’IA agit contre les intérêts des individus et de la société

Le premier objectif, pour reprendre la main, consiste à mieux démontrer que l’industrie de l’IA agit contre les intérêts des citoyens ordinaires. Mais ce discours est encore peu partagé, notamment parce que le discours sur les risques porte surtout sur les biais techniques ou les risques existentiels, des enjeux déconnectés des réalités matérielles des individus. Pour l’AI Now Institute, “nous devons donner la priorité aux enjeux politiques ancrés dans le vécu des citoyens avec l’IA”, montrer les systèmes d’IA comme des infrastructures invisibles qui régissent les vies de chacun. En cela, la résistance au démantèlement des agences publiques initiée par les politiques du Doge a justement permis d’ouvrir un front de résistance. La résistance et l’indignation face aux coupes budgétaires et à l’accaparement des données a permis de montrer qu’améliorer l’efficacité des services n’était pas son objectif, que celui-ci a toujours été de démanteler les services gouvernementaux et centraliser le pouvoir. La dégradation des services sociaux et la privation des droits est un moyen de remobilisation à exploiter.

La construction des data centers pour l’IA est également un nouvel espace de mobilisation locale pour faire progresser la question de la justice environnementale, à l’image de celles que tentent de faire entendre la Citizen Action Coalition de l’Indiana ou la Memphis Community Against Pollution dans le Tennessee.

La question de l’augmentation des prix et de l’inflation, et le développement de prix et salaires algorithmiques est un autre levier de mobilisation, comme le montrait un rapport de l’AI Now Institute sur le sujet datant de février qui invitait à l’interdiction pure et simple de la surveillance individualisée des prix et des salaires.

Faire progresser l’organisation des travailleurs 

Le second levier consiste à faire progresser l’organisation des travailleurs. Lorsque les travailleurs et leurs syndicats s’intéressent sérieusement à la manière dont l’IA transforme la nature du travail et s’engagent résolument par le biais de négociations collectives, de l’application des contrats, de campagnes et de plaidoyer politique, ils peuvent influencer la manière dont leurs employeurs développent et déploient ces technologies. Les campagnes syndicales visant à contester l’utilisation de l’IA générative à Hollywood, les mobilisations pour dénoncer la gestion algorithmique des employés des entrepôts de la logistique et des plateformes de covoiturage et de livraison ont joué un rôle essentiel dans la sensibilisation du public à l’impact de l’IA et des technologies de données sur le lieu de travail. La lutte pour limiter l’augmentation des cadences dans les entrepôts ou celles des chauffeurs menées par Gig Workers Rising, Los Deliversistas Unidos, Rideshare Drivers United, ou le SEIU, entre autres, a permis d’établir des protections, de lutter contre la précarité organisée par les plateformes… Pour cela, il faut à la fois que les organisations puissent analyser l’impact de l’IA sur les conditions de travail et sur les publics, pour permettre aux deux luttes de se rejoindre à l’image de ce qu’à accompli le syndicat des infirmières qui a montré que le déploiement de l’IA affaiblit le jugement clinique des infirmières et menace la sécurité des patients. Cette lutte a donné lieu à une « Déclaration des droits des infirmières et des patients », un ensemble de principes directeurs visant à garantir une application juste et sûre de l’IA dans les établissements de santé. Les infirmières ont stoppé le déploiement d’EPIC Acuity, un système qui sous-estimait l’état de santé des patients et le nombre d’infirmières nécessaires, et ont contraint l’entreprise qui déployait le système à créer un comité de surveillance pour sa mise en œuvre.

Une autre tactique consiste à contester le déploiement d’IA austéritaires dans le secteur public à l’image du réseau syndicaliste fédéral, qui mène une campagne pour sauver les services fédéraux et met en lumière l’impact des coupes budgétaires du Doge. En Pennsylvanie, le SEIU a mis en place un conseil des travailleurs pour superviser le déploiement de solutions d’IA génératives dans les services publics.

Une autre tactique consiste à mener des campagnes plus globales pour contester le pouvoir des grandes entreprises technologiques, comme la Coalition Athena qui demande le démantèlement d’Amazon, en reliant les questions de surveillance des travailleurs, le fait que la multinationale vende ses services à la police, les questions écologiques liées au déploiement des plateformes logistiques ainsi que l’impact des systèmes algorithmiques sur les petites entreprises et les prix que payent les consommateurs.

Bref, l’enjeu est bien de relier les luttes entre elles, de relier les syndicats aux organisations de défense de la vie privée à celles œuvrant pour la justice raciale ou sociale, afin de mener des campagnes organisées sur ces enjeux. Mais également de l’étendre à l’ensemble de la chaîne de valeur et d’approvisionnement de l’IA, au-delà des questions américaines, même si pour l’instant “aucune tentative sérieuse d’organisation du secteur impacté par le déploiement de l’IA à grande échelle n’a été menée”. Des initiatives existent pourtant comme l’Amazon Employees for Climate Justice, l’African Content Moderators Union ou l’African Tech Workers Rising, le Data Worker’s Inquiry Project, le Tech Equity Collaborative ou l’Alphabet Workers Union (qui font campagne sur les différences de traitement entre les employés et les travailleurs contractuels).

Nous avons désespérément besoin de projets de lutte plus ambitieux et mieux dotés en ressources, constate le rapport. Les personnes qui construisent et forment les systèmes d’IA – et qui, par conséquent, les connaissent intimement – ​​ont une opportunité particulière d’utiliser leur position de pouvoir pour demander des comptes aux entreprises technologiques sur la manière dont ces systèmes sont utilisés. “S’organiser et mener des actions collectives depuis ces postes aura un impact profond sur l’évolution de l’IA”.

“À l’instar du mouvement ouvrier du siècle dernier, le mouvement ouvrier d’aujourd’hui peut se battre pour un nouveau pacte social qui place l’IA et les technologies numériques au service de l’intérêt public et oblige le pouvoir irresponsable d’aujourd’hui à rendre des comptes.”

Confiance zéro envers les entreprises de l’IA !

Le troisième levier que défend l’AI Now Institute est plus radical encore puisqu’il propose d’adopter un programme politique “confiance zéro” envers l’IA. En 2023, L’AI Now, l’Electronic Privacy Information Center et d’Accountable Tech affirmaient déjà “qu’une confiance aveugle dans la bienveillance des entreprises technologiques n’était pas envisageable ». Pour établir ce programme, le rapport égraine 6 leviers à activer.

Tout d’abord, le rapport plaide pour “des règles audacieuses et claires qui restreignent les applications d’IA nuisibles”. C’est au public de déterminer si, dans quels contextes et comment, les systèmes d’IA seront utilisés. “Comparées aux cadres reposant sur des garanties basées sur les processus (comme les audits d’IA ou les régimes d’évaluation des risques) qui, dans la pratique, ont souvent eu tendance à renforcer les pouvoirs des leaders du secteur et à s’appuyer sur une solide capacité réglementaire pour une application efficace, ces règles claires présentent l’avantage d’être facilement administrables et de cibler les préjudices qui ne peuvent être ni évités ni réparés par de simples garanties”. Pour l’AI Now Institute, l’IA doit être interdite pour la reconnaissance des émotions, la notation sociale, la fixation des prix et des salaires, refuser des demandes d’indemnisation, remplacer les enseignants, générer des deepfakes. Et les données de surveillance des travailleurs ne doivent pas pouvoir pas être vendues à des fournisseurs tiers. L’enjeu premier est d’augmenter le spectre des interdictions. 

Ensuite, le rapport propose de réglementer tout le cycle de vie de l’IA. L’IA doit être réglementée tout au long de son cycle de développement, de la collecte des données au déploiement, en passant par le processus de formation, le perfectionnement et le développement des applications, comme le proposait l’Ada Lovelace Institute. Le rapport rappelle que si la transparence est au fondement d’une réglementation efficace, la résistante des entreprises est forte, tout le long des développements, des données d’entraînement utilisées, au fonctionnement des applications. La transparence et l’explication devraient être proactives, suggère le rapport : les utilisateurs ne devraient pas avoir besoin de demander individuellement des informations sur les traitements dont ils sont l’objet. Notamment, le rapport insiste sur le besoin que “les développeurs documentent et rendent publiques leurs techniques d’atténuation des risques, et que le régulateur exige la divulgation de tout risque anticipé qu’ils ne sont pas en mesure d’atténuer, afin que cela soit transparent pour les autres acteurs de la chaîne d’approvisionnement”. Le rapport recommande également d’inscrire un « droit de dérogation » aux décisions et l’obligation d’intégrer des conseils d’usagers pour qu’ils aient leur mot à dire sur les développements et l’utilisation des systèmes.

Le rapport rappelle également que la supervision des développements doit être indépendante. Ce n’est pas à l’industrie d’évaluer ce qu’elle fait. Le “red teaming” et les “models cards” ignorent les conflits d’intérêts en jeu et mobilisent des méthodologies finalement peu robustes (voir notre article). Autre levier encore, s’attaquer aux racines du pouvoir de ces entreprises et par exemple qu’elles suppriment les données acquises illégalement et les modèles entraînés sur ces données (certains chercheurs parlent d’effacement de modèles et de destruction algorithmique !) ; limiter la conservation des données pour le ré-entraînement ; limiter les partenariats entre les hyperscalers et les startups d’IA et le rachat d’entreprise pour limiter la constitution de monopoles.

Le rapport propose également de construire une boîte à outils pour favoriser la concurrence. De nombreuses enquêtes pointent les limites des grandes entreprises de la tech à assurer le respect du droit à la concurrence, mais les poursuites peinent à s’appliquer et peinent à construire des changements législatifs pour renforcer le droit à la concurrence et limiter la construction de monopoles, alors que toute intervention sur le marché est toujours dénoncé par les entreprises de la tech comme relevant de mesures contre l’innovation. Le rapport plaide pour une plus grande séparation structurelle des activités (les entreprises du cloud ne doivent pas pouvoir participer au marché des modèles fondamentaux de l’IA par exemple, interdiction des représentations croisées dans les conseils d’administration des startups et des développeurs de modèles, etc.). Interdire aux fournisseurs de cloud d’exploiter les données qu’ils obtiennent de leurs clients en hébergeant des infrastructures pour développer des produits concurrents.

Enfin, le rapport recommande une supervision rigoureuse du développement et de l’exploitation des centres de données, alors que les entreprises qui les développent se voient exonérées de charge et que leurs riverains en subissent des impacts disproportionnés (concurrence sur les ressources, augmentation des tarifs de l’électricité…). Les communautés touchées ont besoin de mécanismes de transparence et de protections environnementales solides. Les régulateurs devraient plafonner les subventions en fonction des protections concédées et des emplois créés. Initier des règles pour interdire de faire porter l’augmentation des tarifs sur les usagers.

Décloisonner !

Le cloisonnement des enjeux de l’IA est un autre problème qu’il faut lever. C’est le cas notamment de l’obsession à la sécurité nationale qui justifient à la fois des mesures de régulation et des programmes d’accélération et d’expansion du secteur et des infrastructures de l’IA. Mais pour décloisonner, il faut surtout venir perturber le processus de surveillance à l’œuvre et renforcer la vie privée comme un enjeu de justice économique. La montée de la surveillance pour renforcer l’automatisation “place les outils traditionnels de protection de la vie privée (tels que le consentement, les options de retrait, les finalités non autorisées et la minimisation des données) au cœur de la mise en place de conditions économiques plus justes”. La chercheuse Ifeoma Ajunwa soutient que les données des travailleurs devraient être considérées comme du « capital capturé » par les entreprises : leurs données sont  utilisées pour former des technologies qui finiront par les remplacer (ou créer les conditions pour réduire leurs salaires), ou vendues au plus offrant via un réseau croissant de courtiers en données, sans contrôle ni compensation. Des travailleurs ubérisés aux travailleurs du clic, l’exploitation des données nécessite de repositionner la protection de la vie privée des travailleurs au cœur du programme de justice économique pour limiter sa capture par l’IA. Les points de collecte, les points de surveillance, doivent être “la cible appropriée de la résistance”, car ils seront instrumentalisés contre les intérêts des travailleurs. Sur le plan réglementaire, cela pourrait impliquer de privilégier des règles de minimisation des données qui restreignent la collecte et l’utilisation des données, renforcer la confidentialité (par exemple en interdisant le partage de données sur les salariés avec des tiers), le droit à ne pas consentir, etc. Renforcer la minimisation, sécuriser les données gouvernementales sur les individus qui sont de haute qualité et particulièrement sensibles, est plus urgent que jamais.

“Nous devons nous réapproprier l’agenda positif de l’innovation centrée sur le public, et l’IA ne devrait pas en être le centre”, concluent les auteurs. La trajectoire actuelle de l’IA, axée sur le marché, est préjudiciable au public alors que l’espace de solutions alternatives se réduit. Nous devons rejeter le paradigme d’une IA à grande échelle qui ne profitera qu’aux plus puissants.

L’IA publique demeure un espace fertile pour promouvoir le débat sur des trajectoires alternatives pour l’IA, structurellement plus alignées sur l’intérêt public, et garantir que tout financement public dans ce domaine soit conditionné à des objectifs d’intérêt général. Mais pour cela, encore faut-il que l’IA publique ne limite pas sa politique à l’achat de solutions privées, mais développe ses propres capacités d’IA, réinvestisse sa capacité d’expertise pour ne pas céder au solutionnisme de l’IA, favorise partout la discussion avec les usagers, cultive une communauté de pratique autour de l’innovation d’intérêt général qui façonnera l’émergence d’un espace alternatif par exemple en exigeant des méthodes d’implication des publics et aussi en élargissant l’intérêt de l’Etat à celui de l’intérêt collectif et pas seulement à ses intérêts propres (par exemple en conditionnant à la promotion des objectifs climatiques, au soutien syndical et citoyen…), ainsi qu’à redéfinir les conditions concrètes du financement public de l’IA, en veillant à ce que les investissements répondent aux besoins des communautés plutôt qu’aux intérêts des entreprises.

Changer l’agenda : pour une IA publique !

Enfin, le rapport conclut en affirmant que l’innovation devrait être centrée sur les besoins des publics et que l’IA ne devrait pas en être le centre. Le développement de l’IA devrait être guidé par des impératifs non marchands et les capitaux publics et philanthropiques devraient contribuer à la création d’un écosystème d’innovation extérieur à l’industrie, comme l’ont réclamé Public AI Network dans un rapport, l’Ada Lovelace Institute, dans un autre, Lawrence Lessig ou encore Bruce Schneier et Nathan Sanders ou encore Ganesh Sitaraman et Tejas N. Narechania…  qui parlent d’IA publique plus que d’IA souveraine, pour orienter les investissements non pas tant vers des questions de sécurité nationale et de compétitivité, mais vers des enjeux de justice sociale. 

Ces discours confirment que la trajectoire de l’IA, axée sur le marché, est préjudiciable au public. Si les propositions alternatives ne manquent pas, elles ne parviennent pas à relever le défi de la concentration du pouvoir au profit des grandes entreprises. « Rejeter le paradigme actuel de l’IA à grande échelle est nécessaire pour lutter contre les asymétries d’information et de pouvoir inhérentes à l’IA. C’est la partie cachée qu’il faut exprimer haut et fort. C’est la réalité à laquelle nous devons faire face si nous voulons rassembler la volonté et la créativité nécessaires pour façonner la situation différemment ». Un rapport du National AI Research Resource (NAIRR) américain de 2021, d’une commission indépendante présidée par l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, et composée de dirigeants de nombreuses grandes entreprises technologiques, avait parfaitement formulé le risque : « la consolidation du secteur de l’IA menace la compétitivité technologique des États-Unis. » Et la commission proposait de créer des ressources publiques pour l’IA.

« L’IA publique demeure un espace fertile pour promouvoir le débat sur des trajectoires alternatives pour l’IA, structurellement plus alignées sur l’intérêt général, et garantir que tout financement public dans ce domaine soit conditionné à des objectifs d’intérêt général ». Un projet de loi californien a récemment relancé une proposition de cluster informatique public, hébergé au sein du système de l’Université de Californie, appelé CalCompute. L’État de New York a lancé une initiative appelée Empire AI visant à construire une infrastructure de cloud public dans sept institutions de recherche de l’État, rassemblant plus de 400 millions de dollars de fonds publics et privés. Ces deux initiatives créent des espaces de plaidoyer importants pour garantir que leurs ressources répondent aux besoins des communautés et ne servent pas à enrichir davantage les ressources des géants de la technologie.

Et le rapport de se conclure en appelant à défendre l’IA publique, en soutenant les universités, en investissant dans ces infrastructures d’IA publique et en veillant que les groupes défavorisés disposent d’une autorité dans ces projets. Nous devons cultiver une communauté de pratique autour de l’innovation d’intérêt général.

Le rapport de l’AI Now Institute a la grande force de nous rappeler que les luttes contre l’IA existent et qu’elles ne sont pas que des luttes de collectifs technocritiques, mais qu’elles s’incarnent déjà dans des projets politiques, qui peinent à s’interelier et à se structurer. Des luttes qui sont souvent invisibilisées, tant la parole est toute entière donnée aux promoteurs de l’IA. Le rapport est extrêmement riche et rassemble une documentation à nulle autre pareille.

« L’IA ne nous promet ni de nous libérer du cycle incessant de guerres, des pandémies et des crises environnementales et financières qui caractérisent notre présent », conclut le rapport. L’IA ne crée rien de tout cela, ne crée rien de ce que nous avons besoin. “Lier notre avenir commun à l’IA rend cet avenir plus difficile à réaliser, car cela nous enferme dans une voie résolument sombre, nous privant non seulement de la capacité de choisir quoi construire et comment le construire, mais nous privant également de la joie que nous pourrions éprouver à construire un avenir différent”. L’IA comme seule perspective d’avenir “nous éloigne encore davantage d’une vie digne, où nous aurions l’autonomie de prendre nos propres décisions et où des structures démocratiquement responsables répartiraient le pouvoir et les infrastructures technologiques de manière robuste, responsable et protégée des chocs systémiques”. L’IA ne fait que consolider et amplifier les asymétries de pouvoir existantes. “Elle naturalise l’inégalité et le mérite comme une fatalité, ​tout en rendant les schémas et jugements sous-jacents qui les façonnent impénétrables pour ceux qui sont affectés par les jugements de l’IA”.

Pourtant, une autre IA est possible, estiment les chercheurs·euses de l’AI Now Institute. Nous ne pouvons pas lutter contre l’oligarchie technologique sans rejeter la trajectoire actuelle de l’industrie autour de l’IA à grande échelle. Nous ne devons pas oublier que l’opinion publique s’oppose résolument au pouvoir bien établi des entreprises technologiques. Certes, le secteur technologique dispose de ressources plus importantes que jamais et le contexte politique est plus sombre que jamais, concèdent les chercheurs de l’AI Now Institute. Cela ne les empêche pas de faire des propositions, comme d’adopter un programme politique de « confiance zéro » pour l’IA. Adopter un programme politique fondé sur des règles claires qui restreignent les utilisations les plus néfastes de l’IA, encadrent son cycle de vie de bout en bout et garantissent que l’industrie qui crée et exploite actuellement l’IA ne soit pas laissée à elle-même pour s’autoréguler et s’autoévaluer. Repenser les leviers traditionnels de la confidentialité des données comme outils clés dans la lutte contre l’automatisation et la lutte contre le pouvoir de marché.

Revendiquer un programme positif d’innovation centrée sur le public, sans IA au centre.

« La trajectoire actuelle de l’IA place le public sous la coupe d’oligarques technologiques irresponsables. Mais leur succès n’est pas inéluctable. En nous libérant de l’idée que l’IA à grande échelle est inévitable, nous pouvons retrouver l’espace nécessaire à une véritable innovation et promouvoir des voies alternatives stimulantes et novatrices qui exploitent la technologie pour façonner un monde au service du public et gouverné par notre volonté collective ».

La trajectoire actuelle de l’IA vers sa suprématie ne nous mènera pas au monde que nous voulons. Sa suprématie n’est pourtant pas encore là. “Avec l’adoption de la vision actuelle de l’IA, nous perdons un avenir où l’IA favoriserait des emplois stables, dignes et valorisants. Nous perdons un avenir où l’IA favoriserait des salaires justes et décents, au lieu de les déprécier ; où l’IA garantirait aux travailleurs le contrôle de l’impact des nouvelles technologies sur leur carrière, au lieu de saper leur expertise et leur connaissance de leur propre travail ; où nous disposons de politiques fortes pour soutenir les travailleurs si et quand les nouvelles technologies automatisent les fonctions existantes – y compris des lois élargissant le filet de sécurité sociale – au lieu de promoteurs de l’IA qui se vantent auprès des actionnaires des économies réalisées grâce à l’automatisation ; où des prestations sociales et des politiques de congés solides garantissent le bien-être à long terme des employés, au lieu que l’IA soit utilisée pour surveiller et exploiter les travailleurs à tout-va ; où l’IA contribue à protéger les employés des risques pour la santé et la sécurité au travail, au lieu de perpétuer des conditions de travail dangereuses et de féliciter les employeurs qui exploitent les failles du marché du travail pour se soustraire à leurs responsabilités ; et où l’IA favorise des liens significatifs par le travail, au lieu de favoriser des cultures de peur et d’aliénation.”

Pour l’AI Now Institute, l’enjeu est d’aller vers une prospérité partagée, et ce n’est pas la direction que prennent les empires de l’IA. La prolifération de toute nouvelle technologie a le potentiel d’accroître les opportunités économiques et de conduire à une prospérité partagée généralisée. Mais cette prospérité partagée est incompatible avec la trajectoire actuelle de l’IA, qui vise à maximiser le profit des actionnaires. “Le mythe insidieux selon lequel l’IA mènera à la « productivité » pour tous, alors qu’il s’agit en réalité de la productivité d’un nombre restreint d’entreprises, nous pousse encore plus loin sur la voie du profit actionnarial comme unique objectif économique. Même les politiques gouvernementales bien intentionnées, conçues pour stimuler le secteur de l’IA, volent les poches des travailleurs. Par exemple, les incitations gouvernementales destinées à revitaliser l’industrie de la fabrication de puces électroniques ont été contrecarrées par des dispositions de rachat d’actions par les entreprises, envoyant des millions de dollars aux entreprises, et non aux travailleurs ou à la création d’emplois. Et malgré quelques initiatives significatives pour enquêter sur le secteur de l’IA sous l’administration Biden, les entreprises restent largement incontrôlées, ce qui signifie que les nouveaux entrants ne peuvent pas contester ces pratiques.”

“Cela implique de démanteler les grandes entreprises, de restructurer la structure de financement financée par le capital-risque afin que davantage d’entreprises puissent prospérer, d’investir dans les biens publics pour garantir que les ressources technologiques ne dépendent pas des grandes entreprises privées, et d’accroître les investissements institutionnels pour intégrer une plus grande diversité de personnes – et donc d’idées – au sein de la main-d’œuvre technologique.”

“Nous méritons un avenir technologique qui soutienne des valeurs et des institutions démocratiques fortes.” Nous devons de toute urgence restaurer les structures institutionnelles qui protègent les intérêts du public contre l’oligarchie. Cela nécessitera de s’attaquer au pouvoir technologique sur plusieurs fronts, et notamment par la mise en place de mesures de responsabilisation des entreprises pour contrôler les oligarques de la tech. Nous ne pouvons les laisser s’accaparer l’avenir. 

Sur ce point, comme sur les autres, nous sommes d’accord.

Hubert Guillaud

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13.07.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 13 juillet 2026

Khrys

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    even in situations where Linux performs slightly worse or equal to Windows, there’s one big factor that tends to be underappreciated : Linux gaming works, and it doesn’t take a genius anymore. I can install Bazzite on a gaming handheld that shipped with Windows and just play my games without ever touching the terminal. And that alone is an achievement for Linux.

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12.07.2026 à 10:00

IA et éducation (2/2) : du dilemme moral au malaise social

Framasoft

Encourager les élèves à un usage responsable de l’IA semble plus facile à dire qu’à faire. Notamment parce que l’IA place la déqualification au coeur même de l’apprentissage. Derrière la question morale de la triche, il faut surtout observer le malaise social à l’oeuvre. L’IA n’est certainement pas le grand égalisateur qu’on pense.
Texte intégral (10003 mots)

Cet article est une republication, avec l’accord de l’auteur, Hubert Guillaud. Il a été publié en premier le 01 juillet 2025 sur le site Dans Les Algorithmes sous licence CC BY-NC-SA.

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Encourager les élèves à un usage responsable de l’IA semble plus facile à dire qu’à faire. Notamment parce que l’IA place la déqualification au coeur même de l’apprentissage. Derrière la question morale de la triche, il faut surtout observer le malaise social à l’oeuvre. L’IA n’est certainement pas le grand égalisateur qu’on pense.

 

 

 

 

 

 

Suite de notre dossier sur IA et éducation (voir la première partie).

La bataille éducative est-elle perdue ?

Une grande enquête de 404 media montre qu’à l’arrivée de ChatGPT, les écoles publiques américaines étaient totalement démunies face à l’adoption généralisée de ChatGPT par les élèves. Le problème est d’ailleurs loin d’être résolu. Le New York Mag a récemment publié un article qui se désole de la triche généralisée qu’ont introduit les IA génératives à l’école. De partout, les élèves utilisent les chatbots pour prendre des notes pendant les cours, pour concevoir des tests, résumer des livres ou des articles, planifier et rédiger leurs essais, résoudre les exercices qui leur sont demandés. Le plafond de la triche a été pulvérisé, explique un étudiant. “Un nombre considérable d’étudiants sortiront diplômés de l’université et entreront sur le marché du travail en étant essentiellement analphabètes”, se désole un professeur qui constate le court-circuitage du processus même d’apprentissage. La triche semblait pourtant déjà avoir atteint son apogée, avant l’arrivée de ChatGPT, notamment avec les plateformes d’aides au devoir en ligne comme Chegg et Course Hero. “Pour 15,95 $ par mois, Chegg promettait des réponses à toutes les questions de devoirs en seulement 30 minutes, 24h/24 et 7j/7, grâce aux 150 000 experts diplômés de l’enseignement supérieur qu’elle employait, principalement en Inde”.

Chaque école a proposé sa politique face à ces nouveaux outils, certains prônant l’interdiction, d’autres non. Depuis, les politiques se sont plus souvent assouplies, qu’endurcies. Nombre de profs autorisent l’IA, à condition de la citer, ou ne l’autorisent que pour aide conceptuelle et en demandant aux élèves de détailler la manière dont ils l’ont utilisé. Mais cela ne dessine pas nécessairement de limites claires à leurs usages. L’article souligne que si les professeurs se croient doués pour détecter les écrits générés par l’IA, des études ont démontré qu’ils ne le sont pas. L’une d’elles, publiée en juin 2024, utilisait de faux profils d’étudiants pour glisser des travaux entièrement générés par l’IA dans les piles de correction des professeurs d’une université britannique. Les professeurs n’ont pas signalé 97 % des essais génératifs. En fait, souligne l’article, les professeurs ont plutôt abandonné l’idée de pouvoir détecter le fait que les devoirs soient rédigés par des IA. “De nombreux enseignants semblent désormais désespérés”. “Ce n’est pas ce pour quoi nous nous sommes engagés”, explique l’un d’entre eux. La prise de contrôle de l’enseignement par l’IA tient d’une crise existentielle de l’éducation. Désormais, les élèves ne tentent même plus de se battre contre eux-mêmes. Ils se replient sur la facilité. “Toute tentative de responsabilisation reste vaine”, constatent les professeurs.

L’IA a mis à jour les défaillances du système éducatif. Bien sûr, l’idéal de l’université et de l’école comme lieu de développement intellectuel, où les étudiants abordent des idées profondes a disparu depuis longtemps. La perspective que les IA des professeurs évaluent désormais les travaux produits par les IA des élèves, finit de réduire l’absurdité de la situation, en laissant chacun sans plus rien à apprendre. Plusieurs études (comme celle de chercheurs de Microsoft) ont établi un lien entre l’utilisation de l’IA et une détérioration de l’esprit critique. Pour le psychologue, Robert Sternberg, l’IA générative compromet déjà la créativité et l’intelligence. “La bataille est perdue”, se désole un autre professeur.

Reste à savoir si l’usage “raisonnable” de l’IA est possible. Dans une longue enquête pour le New Yorker, le journaliste Hua Hsu constate que tous les étudiants qu’il a interrogés pour comprendre leur usage de l’IA ont commencé par l’utiliser pour se donner des idées, en promettant de veiller à un usage responsable et ont très vite basculé vers des usages peu modérés, au détriment de leur réflexion. L’utilisation judicieuse de l’IA ne tient pas longtemps. Dans un rapport sur l’usage de Claude par des étudiants, Anthropic a montré que la moitié des interactions des étudiants avec son outil serait extractive, c’est-à-dire servent à produire des contenus. 404 media est allé discuter avec les participants de groupes de soutien en ligne de gens qui se déclarent comme “dépendants à l’IA”. Rien n’est plus simple que de devenir accro à un chatbot, confient des utilisateurs de tout âge. OpenAI en est conscient, comme le pointait une étude du MIT sur les utilisateurs les plus assidus, sans proposer pourtant de remèdes.

Comment apprendre aux enfants à faire des choses difficiles ? Le journaliste Clay Shirky, devenu responsable de l’IA en éducation à la New York University, dans le Chronicle of Higher Education, s’interroge : l’IA améliore-t-elle l’éducation ou la remplace-t-elle ? “Chaque année, environ 15 millions d’étudiants de premier cycle aux États-Unis produisent des travaux et des examens de plusieurs milliards de mots. Si le résultat d’un cours est constitué de travaux d’étudiants (travaux, examens, projets de recherche, etc.), le produit de ce cours est l’expérience étudiante. Un devoir n’a de valeur que « pour stimuler l’effort et la réflexion de l’élève ». “L’utilité des devoirs écrits repose sur deux hypothèses : la première est que pour écrire sur un sujet, l’élève doit comprendre le sujet et organiser ses pensées. La seconde est que noter les écrits d’un élève revient à évaluer l’effort et la réflexion qui y ont été consacrés”. Avec l’IA générative, la logique de cette proposition, qui semblait pourtant à jamais inébranlable, s’est complètement effondrée.

Pour Shirky, il ne fait pas de doute que l’IA générative peut être utile à l’apprentissage. “Ces outils sont efficaces pour expliquer des concepts complexes, proposer des quiz pratiques, des guides d’étude, etc. Les étudiants peuvent rédiger un devoir et demander des commentaires, voir à quoi ressemble une réécriture à différents niveaux de lecture, ou encore demander un résumé pour vérifier la clart锓Mais le fait que l’IA puisse aider les étudiants à apprendre ne garantit pas qu’elle le fera. Pour le grand théoricien de l’éducation, Herbert Simon, “l’enseignant ne peut faire progresser l’apprentissage qu’en incitant l’étudiant à apprendre”. “Face à l’IA générative dans nos salles de classe, la réponse évidente est d’inciter les étudiants à adopter les utilisations utiles de l’IA tout en les persuadant d’éviter les utilisations néfastes. Notre problème est que nous ne savons pas comment y parvenir”, souligne pertinemment Shirky. Pour lui aussi, aujourd’hui, les professeurs sont en passe d’abandonner. Mettre l’accent sur le lien entre effort et apprentissage ne fonctionne pas, se désole-t-il. Les étudiants eux aussi sont déboussolés et finissent par se demander où l’utilisation de l’IA les mène. Shirky fait son mea culpa. L’utilisation engagée de l’IA conduit à son utilisation paresseuse. Nous ne savons pas composer avec les difficultés. Mais c’était déjà le cas avant ChatGPT. Les étudiants déclarent régulièrement apprendre davantage grâce à des cours magistraux bien présentés qu’avec un apprentissage plus actif, alors que de nombreuses études démontrent l’inverse. “Un outil qui améliore le rendement mais dégrade l’expérience est un mauvais compromis”.

C’est le sens même de l’éducation qui est en train d’être perdu. Le New York Times revenait récemment sur le fait que certaines écoles interdisent aux élèves d’utiliser ces outils, alors que les professeurs, eux, les sur-utilisent. Selon une étude auprès de 1800 enseignants de l’enseignement supérieur, 18 % déclaraient utiliser fréquemment ces outils pour faire leur cours, l’année dernière – un chiffre qui aurait doublé depuis. Les étudiants ne lisent plus ce qu’ils écrivent et les professeurs non plus. Si les profs sont prompts à critiquer l’usage de l’IA par leurs élèves, nombre d’entre eux l’apprécient pour eux-mêmes, remarque un autre article du New York Times. A PhotoMath ou Google Lens qui viennent aider les élèves, répondent MagicSchool et Brisk Teaching qui proposent déjà des produits d’IA qui fournissent un retour instantané sur les écrits des élèves. L’État du Texas a signé un contrat de 5 ans avec l’entreprise Cambium Assessment pour fournir aux professeurs un outil de notation automatisée des écrits des élèves.

Pour Jason Koebler de 404 media : “la société dans son ensemble n’a pas très bien résisté à l’IA générative, car les grandes entreprises technologiques s’obstinent à nous l’imposer. Il est donc très difficile pour un système scolaire public sous-financé de contrôler son utilisation”. Pourtant, peu après le lancement public de ChatGPT, certains districts scolaires locaux et d’État ont fait appel à des consultants pro-IA pour produire des formations et des présentations “encourageant largement les enseignants à utiliser l’IA générative en classe”, mais “aucun n’anticipait des situations aussi extrêmes que celles décrites dans l’article du New York Mag, ni aussi problématiques que celles que j’ai entendues de mes amis enseignants, qui affirment que certains élèves désormais sont totalement dépendants de ChatGPT”. Les documents rassemblés par 404media montrent surtout que les services d’éducation américains ont tardé à réagir et à proposer des perspectives aux enseignants sur le terrain.

Dans un autre article de 404 media, Koebler a demandé à des professeurs américains d’expliquer ce que l’IA a changé à leur travail. Les innombrables témoignages recueillis montrent que les professeurs ne sont pas restés les bras ballants, même s’ils se sentent très dépourvus face à l’intrusion d’une technologie qu’ils n’ont pas voulue. Tous expliquent qu’ils passent des heures à corriger des devoirs que les élèves mettent quelques secondes à produire. Tous dressent un constat similaire fait d’incohérences, de confusions, de démoralisations, entre préoccupations et exaspérations. Quelles limites mettre en place ? Comment s’assurer qu’elles soient respectées ? “Je ne veux pas que les étudiants qui n’utilisent pas de LLM soient désavantagés. Et je ne veux pas donner de bonnes notes à des étudiants qui ne font pratiquement rien”, témoigne un prof. Beaucoup ont désormais recours à l’écriture en classe, au papier. Quelques-uns disent qu’ils sont passés de la curiosité au rejet catégorique de ces outils. Beaucoup pointent que leur métier est plus difficile que jamais. “ChatGPT n’est pas un problème isolé. C’est le symptôme d’un paradigme culturel totalitaire où la consommation passive et la régurgitation de contenu deviennent le statu quo.”

L’IA place la déqualification au coeur de l’apprentissage

Nicholas Carr, qui vient de faire paraître Superbloom : How Technologies of Connection Tear Us Apart (Norton, 2025, non traduit) rappelle dans sa newsletter que “la véritable menace que représente l’IA pour l’éducation n’est pas qu’elle encourage la triche, mais qu’elle décourage l’apprentissage. Pour Carr, lorsque les gens utilisent une machine pour réaliser une tâche, soit leurs compétences augmentent, soit elles s’atrophient, soit elles ne se développent jamais. C’est la piste qu’il avait d’ailleurs explorée dans Remplacer l’humain (L’échappée, 2017, traduction de The Glass Cage) en montrant comment les logiciels transforment concrètement les métiers, des architectes aux pilotes d’avions). Si un travailleur maîtrise déjà l’activité à automatiser, la machine peut l’aider à développer ses compétences” et relever des défis plus complexes. Dans les mains d’un mathématicien, une calculatrice devient un “amplificateur d’intelligence”. À l’inverse, si le maintien d’une compétence exige une pratique fréquente, combinant dextérité manuelle et mentale, alors l’automatisation peut menacer le talent même de l’expert. C’est le cas des pilotes d’avion confrontés aux systèmes de pilotage automatique qui connaissent un “affaissement des compétences” face aux situations difficiles. Mais l’automatisation est plus pernicieuse encore lorsqu’une machine prend les commandes d’une tâche avant que la personne qui l’utilise n’ait acquis l’expérience de la tâche en question. “C’est l’histoire du phénomène de « déqualification » du début de la révolution industrielle. Les artisans qualifiés ont été remplacés par des opérateurs de machines non qualifiés. Le travail s’est accéléré, mais la seule compétence acquise par ces opérateurs était celle de faire fonctionner la machine, ce qui, dans la plupart des cas, n’était quasiment pas une compétence. Supprimez la machine, et le travail s’arrête”.

Bien évidemment que les élèves qui utilisent des chatbots pour faire leurs devoirs font moins d’effort mental que ceux qui ne les utilisent pas, comme le pointait une très épaisse étude du MIT (synthétisée par Le Grand Continent), tout comme ceux qui utilisent une calculatrice plutôt que le calcul mental vont moins se souvenir des opérations qu’ils ont effectuées. Mais le problème est surtout que ceux qui les utilisent sont moins méfiants de leurs résultats (comme le pointait l’étude des chercheurs de Microsoft), alors que contrairement à ceux d’une calculatrice, ils sont beaucoup moins fiables. Le problème de l’usage des LLM à l’école, c’est à la fois qu’il empêche d’apprendre à faire, mais plus encore que leur usage nécessite des compétences pour les évaluer. 

L’IA générative étant une technologie polyvalente permettant d’automatiser toutes sortes de tâches et d’emplois, nous verrons probablement de nombreux exemples de chacun des trois scénarios de compétences dans les années à venir, estime Carr. Mais l’utilisation de l’IA par les lycéens et les étudiants pour réaliser des travaux écrits, pour faciliter ou éviter le travail de lecture et d’écriture, constitue un cas particulier. “Elle place le processus de déqualification au cœur de l’éducation. Automatiser l’apprentissage revient à le subvertir”.

En éducation, plus vous effectuez de recherches, plus vous vous améliorez en recherche, et plus vous rédigez d’articles, plus vous améliorez votre rédaction. “Cependant, la valeur pédagogique d’un devoir d’écriture ne réside pas dans le produit tangible du travail – le devoir rendu à la fin du devoir. Elle réside dans le travail lui-même : la lecture critique des sources, la synthèse des preuves et des idées, la formulation d’une thèse et d’un argument, et l’expression de la pensée dans un texte cohérent. Le devoir est un indicateur que l’enseignant utilise pour évaluer la réussite du travail de l’étudiant – le travail d’apprentissage. Une fois noté et rendu à l’étudiant, le devoir peut être jeté”.

L’IA générative permet aux étudiants de produire le produit sans effectuer le travail. Le travail remis par un étudiant ne témoigne plus du travail d’apprentissage qu’il a nécessité. “Il s’y substitue ». Le travail d’apprentissage est ardu par nature : sans remise en question, l’esprit n’apprend rien. Les étudiants ont toujours cherché des raccourcis bien sûr, mais l’IA générative est différente, pas son ampleur, par sa nature. “Sa rapidité, sa simplicité d’utilisation, sa flexibilité et, surtout, sa large adoption dans la société rendent normal, voire nécessaire, l’automatisation de la lecture et de l’écriture, et l’évitement du travail d’apprentissage”. Grâce à l’IA générative, un élève médiocre peut produire un travail remarquable tout en se retrouvant en situation de faiblesse. Or, pointe très justement Carr, “la conséquence ironique de cette perte d’apprentissage est qu’elle empêche les élèves d’utiliser l’IA avec habileté. Rédiger une bonne consigne, un prompt efficace, nécessite une compréhension du sujet abordé. Le dispensateur doit connaître le contexte de la consigne. Le développement de cette compréhension est précisément ce que la dépendance à l’IA entrave”. “L’effet de déqualification de l’outil s’étend à son utilisation”. Pour Carr, “nous sommes obnubilés par la façon dont les étudiants utilisent l’IA pour tricher. Alors que ce qui devrait nous préoccuper davantage, c’est la façon dont l’IA trompe les étudiants”.

Nous sommes d’accord. Mais cette conclusion n’aide pas pour autant à avancer !

Passer du malaise moral au malaise social !

Utiliser ou non l’IA semble surtout relever d’un malaise moral (qui en rappelle un autre), révélateur, comme le souligne l’obsession sur la « triche » des élèves. Mais plus qu’un dilemme moral, peut-être faut-il inverser notre regard, et le poser autrement : comme un malaise social. C’est la proposition que fait le sociologue Bilel Benbouzid dans un remarquable article pour AOC (première et seconde partie).

Pour Benbouzid, l’IA générative à l’université ébranle les fondements de « l’auctorialité », c’est-à-dire qu’elle modifie la position d’auteur et ses repères normatifs et déontologiques. Dans le monde de l’enseignement supérieur, depuis le lancement de ChatGPT, tout le monde s’interroge pour savoir que faire de ces outils, souvent dans un choix un peu binaire, entre leur autorisation et leur interdiction. Or, pointe justement Benbouzid, l’usage de l’IA a été « perçu » très tôt comme une transgression morale. Très tôt, les utiliser a été associé à de la triche, d’autant qu’on ne peut pas les citer, contrairement à tout autre matériel écrit.

Face à leur statut ambigu, Benbouzid pose une question de fond : quelle est la nature de l’effort intellectuel légitime à fournir pour ses études ? Comment distinguer un usage « passif » de l’IA d’un usage « actif », comme l’évoquait Ethan Mollick dans la première partie de ce dossier ? Comment contrôler et s’assurer d’une utilisation active et éthique et non pas passive et moralement condamnable ? 

Pour Benbouzid, il se joue une réflexion éthique sur le rapport à soi qui nécessite d’être authentique. Mais peut-on être authentique lorsqu’on se construit, interroge le sociologue, en évoquant le fait que les étudiants doivent d’abord acquérir des compétences avant de s’individualiser. Or l’outil n’est pas qu’une machine pour résumer ou copier. Pour Benbouzid, comme pour Mollick, bien employée, elle peut-être un vecteur de stimulation intellectuelle, tout en exerçant une influence diffuse mais réelle. « Face aux influences tacites des IAG, il est difficile de discerner les lignes de partage entre l’expression authentique de soi et les effets normatifs induits par la machine. » L’enjeu ici est bien celui de la capacité de persuasion de ces machines sur ceux qui les utilisent.

Pour les professeurs de philosophie et d’éthique Mark Coeckelbergh et David Gunkel, comme ils l’expliquent dans un article (qui a depuis donné lieu à un livre, Communicative AI, Polity, 2025), l’enjeu n’est pourtant plus de savoir qui est l’auteur d’un texte (même si, comme le remarque Antoine Compagnon, sans cette figure, la lecture devient indéchiffrable, puisque nul ne sait plus qui parle, ni depuis quels savoirs), mais bien plus de comprendre les effets que les textes produisent. Pourtant, ce déplacement, s’il est intéressant (et peut-être peu adapté à l’IA générative, tant les textes produits sont rarement pertinents), il ne permet pas de cadrer les usages des IA génératives qui bousculent le cadre ancien de régulation des textes académiques. Reste que l’auteur d’un texte doit toujours en répondre, rappelle Benbouzid, et c’est désormais bien plus le cas des étudiants qui utilisent l’IA que de ceux qui déploient ces systèmes d’IA. L’autonomie qu’on attend d’eux est à la fois un idéal éducatif et une obligation morale envers soi-même, permettant de développer ses propres capacités de réflexion. « L’acte d’écriture n’est pas un simple exercice technique ou une compétence instrumentale. Il devient un acte de formation éthique ». Le problème, estiment les professeurs de philosophie Timothy Aylsworth et Clinton Castro, dans un article qui s’interroge sur l’usage de ChatGPT, c’est que l’autonomie comme finalité morale de l’éducation n’est pas la même que celle qui permet à un étudiant de décider des moyens qu’il souhaite mobiliser pour atteindre son but. Pour Aylsworth et Castro, les étudiants ont donc obligation morale de ne pas utiliser ChatGPT, car écrire soi-même ses textes est essentiel à la construction de son autonomie. Pour eux, l’école doit imposer une morale de la responsabilité envers soi-même où écrire par soi-même n’est pas seulement une tâche scolaire, mais également un moyen d’assurer sa dignité morale. « Écrire, c’est penser. Penser, c’est se construire. Et se construire, c’est honorer l’humanité en soi. »

Pour Benbouzid, les contradictions de ces deux dilemmes résument bien le choix cornélien des étudiants et des enseignants. Elle leur impose une liberté de ne pas utiliser. Mais cette liberté de ne pas utiliser, elle, ne relève-t-elle pas d’abord et avant tout d’un jugement social ?

L’IA générative ne sera pas le grand égalisateur social !

C’est la piste fructueuse qu’explore Bilel Benbouzid dans la seconde partie de son article. En explorant qui à recours à l’IA et pourquoi, le sociologue permet d’entrouvrir une autre réponse que la réponse morale. Ceux qui promeuvent l’usage de l’IA pour les étudiants, comme Ethan Mollick, estiment que l’IA pourrait agir comme une égaliseuse de chances, permettant de réduire les différences cognitives entre les élèves. C’est là une référence aux travaux d’Erik Brynjolfsson, Generative AI at work, qui souligne que l’IA diminue le besoin d’expérience, permet la montée en compétence accélérée des travailleurs et réduit les écarts de compétence des travailleurs (une théorie qui a été en partie critiquée, notamment parce que ces avantages sont compensés par l’uniformisation des pratiques et leur surveillance – voir ce que nous en disions en mobilisant les travaux de David Autor). Mais sommes-nous confrontés à une homogénéisation des performances d’écritures ? N’assiste-t-on pas plutôt à un renforcement des inégalités entre les meilleurs qui sauront mieux que d’autres tirer parti de l’IA générative et les moins pourvus socialement ? 

Pour John Danaher, l’IA générative pourrait redéfinir pas moins que l’égalité, puisque les compétences traditionnelles (rédaction, programmation, analyses…) permettraient aux moins dotés d’égaler les meilleurs. Pour Danaher, le risque, c’est que l’égalité soit alors reléguée au second plan : « d’autres valeurs comme l’efficacité économique ou la liberté individuelle prendraient le dessus, entraînant une acceptation accrue des inégalités. L’efficacité économique pourrait être mise en avant si l’IA permet une forte augmentation de la productivité et de la richesse globale, même si cette richesse est inégalement répartie. Dans ce scénario, plutôt que de chercher à garantir une répartition équitable des ressources, la société pourrait accepter des écarts grandissants de richesse et de statut, tant que l’ensemble progresse. Ce serait une forme d’acceptation de l’inégalité sous prétexte que la technologie génère globalement des bénéfices pour tous, même si ces bénéfices ne sont pas partagés de manière égale. De la même manière, la liberté individuelle pourrait être privilégiée si l’IA permet à chacun d’accéder à des outils puissants qui augmentent ses capacités, mais sans garantir que tout le monde en bénéficie de manière équivalente. Certains pourraient considérer qu’il est plus important de laisser les individus utiliser ces technologies comme ils le souhaitent, même si cela crée de nouvelles hiérarchies basées sur l’usage différencié de l’IA ». Pour Danaher comme pour Benbouzid, l’intégration de l’IA dans l’enseignement doit poser la question de ses conséquences sociales !

Les LLM ne produisent pas un langage neutre mais tendent à reproduire les « les normes linguistiques dominantes des groupes sociaux les plus favorisés », rappelle Bilel Benbouzid. Une étude comparant les lettres de motivation d’étudiants avec des textes produits par des IA génératives montre que ces dernières correspondent surtout à des productions de CSP+. Pour Benbouzid, le risque est que la délégation de l’écriture à ces machines renforce les hiérarchies existantes plus qu’elle ne les distribue. D’où l’enjeu d’une enquête en cours pour comprendre l’usage de l’IA générative des étudiants et leur rapport social au langage.

Les premiers résultats de cette enquête montrent par exemple que les étudiants rechignent à copier-coller directement le texte créé par les IA, non seulement par peur de sanctions, mais plus encore parce qu’ils comprennent que le ton et le style ne leur correspondent pas. «  Les étudiants comparent souvent ChatGPT à l’aide parentale. On comprend que la légitimité ne réside pas tant dans la nature de l’assistance que dans la relation sociale qui la sous-tend. Une aide humaine, surtout familiale, est investie d’une proximité culturelle qui la rend acceptable, voire valorisante, là où l’assistance algorithmique est perçue comme une rupture avec le niveau académique et leur propre maîtrise de la langue ». Et effectivement, la perception de l’apport des LLM dépend du capital culturel des étudiants. Pour les plus dotés, ChatGPT est un outil utilitaire, limité voire vulgaire, qui standardise le langage. Pour les moins dotés, il leur permet d’accéder à des éléments de langages valorisés et valorisants, tout en l’adaptant pour qu’elle leur corresponde socialement.

Dans ce rapport aux outils de génération, pointe un rapport social à la langue, à l’écriture, à l’éducation. Pour Benbouzid, l’utilisation de l’IA devient alors moins un problème moral qu’un dilemme social. « Ces pratiques, loin d’être homogènes, traduisent une appropriation différenciée de l’outil en fonction des trajectoires sociales et des attentes symboliques qui structurent le rapport social à l’éducation. Ce qui est en jeu, finalement, c’est une remise en question de la manière dont les étudiants se positionnent socialement, lorsqu’ils utilisent les robots conversationnels, dans les hiérarchies culturelles et sociales de l’université. » En fait, les étudiants utilisent les outils non pas pour se dépasser, comme l’estime Mollick, mais pour produire un contenu socialement légitime. « En déléguant systématiquement leurs compétences de lecture, d’analyse et d’écriture à ces modèles, les étudiants peuvent contourner les processus essentiels d’intériorisation et d’adaptation aux normes discursives et épistémologiques propres à chaque domaine. En d’autres termes, l’étudiant pourrait perdre l’occasion de développer authentiquement son propre capital culturel académique, substitué par un habitus dominant produit artificiellement par l’IA. »

L’apparence d’égalité instrumentale que permettent les LLM pourrait donc paradoxalement renforcer une inégalité structurelle accrue. Les outils creusant l’écart entre des étudiants qui ont déjà internalisé les normes dominantes et ceux qui les singent. Le fait que les textes générés manquent d’originalité et de profondeur critique, que les IA produisent des textes superficiels, ne rend pas tous les étudiants égaux face à ces outils. D’un côté, les grandes écoles renforcent les compétences orales et renforcent leurs exigences d’originalité face à ces outils. De l’autre, d’autres devront y avoir recours par nécessité. « Pour les mieux établis, l’IA représentera un outil optionnel d’optimisation ; pour les plus précaires, elle deviendra une condition de survie dans un univers concurrentiel. Par ailleurs, même si l’IA profitera relativement davantage aux moins qualifiés, cette amélioration pourrait simultanément accentuer une forme de dépendance technologique parmi les populations les plus défavorisées, creusant encore le fossé avec les élites, mieux armées pour exercer un discernement critique face aux contenus générés par les machines ».

Bref, loin de l’égalisation culturelle que les outils permettraient, le risque est fort que tous n’en profitent pas d’une manière égale. On le constate très bien ailleurs. Le fait d’être capable de rédiger un courrier administratif est loin d’être partagé. Si ces outils améliorent les courriers des moins dotés socialement, ils ne renversent en rien les différences sociales. C’est le même constat qu’on peut faire entre ceux qui subliment ces outils parce qu’ils les maîtrisent finement, et tous les autres qui ne font que les utiliser, comme l’évoquait Gregory Chatonsky, en distinguant les utilisateurs mémétiques et les utilisateurs productifs. Ces outils, qui se présentent comme des outils qui seraient capables de dépasser les inégalités sociales, risquent avant tout de mieux les amplifier. Plus que de permettre de personnaliser l’apprentissage, pour s’adapter à chacun, il semble que l’IA donne des superpouvoirs d’apprentissage à ceux qui maîtrisent leurs apprentissages, plus qu’aux autres.

L’IApocalypse scolaire, coincée dans le droit

Les questions de l’usage de l’IA à l’école que nous avons tenté de dérouler dans ce dossier montrent l’enjeu à débattre d’une politique publique d’usage de l’IA générative à l’école, du primaire au supérieur. Mais, comme le montre notre enquête, toute la communauté éducative est en attente d’un cadre. En France, on attend les recommandations de la mission confiée à François Taddéi et Sarah Cohen-Boulakia sur les pratiques pédagogiques de l’IA dans l’enseignement supérieur, rapportait le Monde.

Un premier cadre d’usage de l’IA à l’école vient pourtant d’être publié par le ministère de l’Education nationale. Autant dire que ce cadrage processuel n’est pas du tout à la hauteur des enjeux. Le document consiste surtout en un rappel des règles et, pour l’essentiel, elles expliquent d’abord que l’usage de l’IA générative est contraint si ce n’est impossible, de fait. « Aucun membre du personnel ne doit demander aux élèves d’utiliser des services d’IA grand public impliquant la création d’un compte personnel » rappelle le document. La note recommande également de ne pas utiliser l’IA générative avec les élèves avant la 4e et souligne que « l’utilisation d’une intelligence artificielle générative pour réaliser tout ou partie d’un devoir scolaire, sans autorisation explicite de l’enseignant et sans qu’elle soit suivie d’un travail personnel d’appropriation à partir des contenus produits, constitue une fraude ». Autant dire que ce cadre d’usage ne permet rien, sinon l’interdiction. Loin d’être un cadre de développement ouvert à l’envahissement de l’IA, comme s’en plaint le SNES-FSU, le document semble surtout continuer à produire du déni, tentant de rappeler des règles sur des usages qui les débordent déjà très largement.

Sur Linked-in, Yann Houry, prof dans un Institut privé suisse, était très heureux de partager sa recette pour permettre aux profs de corriger des copies avec une IA en local, rappelant que pour des questions de légalité et de confidentialité, les professeurs ne devraient pas utiliser les services d’IA génératives en ligne pour corriger les copies. Dans les commentaires, nombreux sont pourtant venus lui signaler que cela ne suffit pas, rappelant qu’utiliser l’IA pour corriger les copies, donner des notes et classer les élèves peut être classée comme un usage à haut-risque selon l’IA Act, ou encore qu’un formateur qui utiliserait l’IA en ce sens devrait en informer les apprenants afin qu’ils exercent un droit de recours en cas de désaccord sur une évaluation, sans compter que le professeur doit également être transparent sur ce qu’il utilise pour rester en conformité et l’inscrire au registre des traitements. Bref, d’un côté comme de l’autre, tant du côté des élèves qui sont renvoyés à la fraude quel que soit la façon dont ils l’utilisent, que des professeurs, qui ne doivent l’utiliser qu’en pleine transparence, on se rend vite compte que l’usage de l’IA dans l’éducation reste, formellement, très contraint, pour ne pas dire impossible.

D’autres cadres et rapports ont été publiés. Comme celui de l’inspection générale, du Sénat ou de la Commission européenne et de l’OCDE, mais qui se concentrent surtout sur ce qu’un enseignement à l’IA devrait être, plus que de donner un cadre aux débordements des usages actuels. Bref, pour l’instant, le cadrage de l’IApocalypse scolaire reste à construire, avec les professeurs… et avec les élèves.

Hubert Guillaud

MAJ du 02/09/2025 : Le rapport de François Taddei sur l’IA dans l’Enseignement supérieur a été publié. Et, contrairement à ce qu’on aurait pu en attendre, il ne répond pas à la question des limites de l’usage de l’IA dans l’enseignement supérieur.

Le rapport est pourtant disert. Il recommande de mutualiser les capacités de calculs, les contenus et les bonnes pratiques, notamment via une plateforme de mutualisation. Il recommande de développer la formation des étudiants comme des personnels et bien sûr de repenser les modalités d’évaluation, mais sans proposer de pistes concrètes. « L’IA doit notamment contribuer à rendre les établissements plus inclusifs, renforcer la démocratie universitaire, et développer un nouveau modèle d’enseignement qui redéfinisse le rôle de l’enseignant et des étudiants », rappelle l’auteur dApprendre au XXIe siècle (Calmann-Levy, 2018) qui militait déjà pour transformer l’institution. Il recommande enfin de développer des data centers dédiés, orientés enseignement et des solutions techniques souveraines et invite le ministère de l’enseignement supérieur à se doter d’une politique nationale d’adoption de l’IA autour d’un Institut national IA, éducation et société.

Le rapport embarque une enquête quantitative sur l’usage de l’IA par les étudiants, les professeurs et les personnels administratifs. Si le rapport estime que l’usage de l’IA doit être encouragé, il souligne néanmoins que son développement « doit être accompagné de réflexions collectives sur les usages et ses effets sur l’organisation du travail, les processus et l’évolution des compétences », mais sans vraiment faire de propositions spécifiques autres que citer certaines déjà mises en place nombre de professeurs. Ainsi, sur l’évolution des pratiques, le rapport recense les évolutions, notamment le développement d’examens oraux, mais en pointe les limites en termes de coûts et d’organisation, sans compter, bien sûr, qu’ils ne permettent pas d’évaluer les capacités d’écriture des élèves. « La mission considère que l’IA pourrait donner l’opportunité de redéfinir les modèles d’enseignement, en réinterrogeant le rôle de chacun. Plusieurs pistes sont possibles : associer les étudiants à la définition des objectifs des enseignements, responsabiliser les étudiants sur les apprentissages, mettre en situation professionnelle, développer davantage les modes projet, développer la résolution de problèmes complexes, associer les étudiants à l’organisation d’événements ou de travaux de recherche, etc. Le principal avantage de cette évolution est qu’elle peut permettre de renforcer l’engagement des étudiants dans les apprentissages, car ils sont plus impliqués quand ils peuvent contribuer aux choix des sujets abordés. Ils prendront aussi conscience des enjeux pour leur vie professionnelle des matières enseignées. Une telle évolution pourrait renforcer de ce fait la qualité des apprentissages. Elle permettrait aussi de proposer davantage d’horizontalité dans les échanges, ce qui est attendu par les étudiants et qui reflète aussi davantage le fonctionnement par projet, mode d’organisation auquel ils seront fréquemment confrontés ». Pour répondre au défi de l’IA, la mission Taddeï propose donc de « sortir d’une transmission descendante » au profit d’un apprentissage plus collaboratif, comme François Taddéi l’a toujours proposé, mais sans proposer de norme pour structurer les rapports à l’IA.

Le rapport recommande d’ailleurs de favoriser l’usage de l’IA dans l’administration scolaire et d’utiliser le « broad listening » , l’écoute et la consultation des jeunes pour améliorer la démocratie universitaire… Une proposition qui pourrait être stimulante si nous n’étions pas plutôt confrontés à son exact inverse : le broad listening semble plutôt mobilisé pour réprimer les propos étudiants que le contraire… Enfin, le rapport insiste particulièrement sur l’usage de l’IA pour personnaliser l’orientation et être un tuteur d’études. La dernière partie du rapport constate les besoins de formation et les besoins d’outils mutualisés, libres et ouverts : deux aspects qui nécessiteront des financements et projets adaptés.

Ce rapport très pro-IA ne répond pas vraiment à la difficulté de l’évaluation et de l’enseignement à l’heure où les élèves peuvent utiliser l’IA pour leurs écrits.

Signalons qu’un autre rapport a été publié concomitamment, celui de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGERS) qui insiste également sur le besoin de coordination et de mutualisation.

Pour l’instant, l’une des propositions la plus pratico-pratique que l’on a vu passer sont assurément  les résultats de la convention « citoyenne » de Sciences-Po Aix sur l’usage de l’IA générative, formulant 7 propositions. La convention recommande que les étudiants déclarent l’usage de l’IA, pour préciser le niveau d’intervention qui a été fait, le modèle utilisé et les instructions données, sur le modèle de celles utilisées par l’université de Sherbrooke. L’avis recommande aussi la coordination des équipes pédagogiques afin d’harmoniser les pratiques, pour donner un cadre cohérent aux étudiants et bâtir une réflexion collective. La 3e proposition consiste à améliorer l’enquête sur les pratiques via des formulaires réguliers pour mieux saisir les niveaux d’usages des élèves. La 4e proposition propose de ne pas autoriser l’IA générative pour les étudiants en première et seconde année, afin de leur permettre d’acquérir un socle de connaissances. La 5e proposition propose que les enseignants indiquent clairement si l’usage est autorisé ou non et selon quelles modalités, sur le modèle que propose, là encore, l’université de Sherbrooke. La 6e proposition propose d’améliorer la formation aux outils d’IA. La 7e propose d’organiser des ateliers de sensibilisation aux dimensions environnementales et sociales des IA génératives, intégrés à la formation. Comme le montrent nombre de chartes de l’IA dans l’éducation, celle-ci propose surtout un plus fort cadrage des usages que le contraire.

En tout cas, le sujet agite la réflexion. Dans une tribune pour le Monde, le sociologue Manuel Cervera-Marzal estime que plutôt que d’ériger des interdits inapplicables en matière d’intelligence artificielle, les enseignants doivent réinventer les manières d’enseigner et d’évaluer, explique-t-il en explicitant ses propres pratiques. Même constat dans une autre tribune pour le professeur et écrivain Maxime Abolgassemi.

Dans une tribune pour le Club de Mediapart, Céline Cael et Laurent Reynaud, auteurs de Et si on imaginait l’école de demain ? (Retz, 2025) reviennent sur les annonces toutes récentes de la ministre de l’Éducation, Elisabeth Borne, de mettre en place une IA pour les professeurs “pour les accompagner dans leurs métiers et les aider à préparer leurs cours” (un appel d’offres a d’ailleurs été publié en janvier 2025 pour sélectionner un candidat). Des modules de formation seront proposés aux élèves du secondaire et un chatbot sera mis en place pour répondre aux questions administratives et réglementaires des personnels de l’Éducation nationale, a-t-elle également annoncé. Pour les deux enseignants, “l’introduction massive du numérique, et de l’IA par extension, dans le quotidien du métier d’enseignant semble bien plus souvent conduire à un appauvrissement du métier d’enseignant plutôt qu’à son optimisation”. “L’IA ne saurait être la solution miracle à tous les défis de l’éducation”, rappellent-ils. Les urgences ne sont pas là.

Selon le bulletin officiel de l’éducation nationale qui a publié en juillet un cadre pour un usage raisonné du numérique à l’école, la question de l’IA « doit être conduite au sein des instances de démocratie scolaire », afin de nourrir le projet d’établissement. Bref, la question du cadrage des pratiques est pour l’instant renvoyée à un nécessaire débat de société à mener.

MAJ du 01/10/2025 : A la suite d’Anthropic, OpenAI vient de publier une version de son chatbot pour étudiants. Ce “mode étude” consiste à doter ChatGPT “d’un nouveau filtre de conversation qui régule simplement la manière dont il répond aux élèves, encourageant moins de réponses et plus d’explications”. Plutôt que de donner des réponses, le robot tente d’expliquer le sujet et de renvoyer les étudiants à leurs propres efforts. Pourtant, rappelle la Technology Review, cela ne signifie pas que le système ne produise pas d’erreurs, au contraire. Il peut finalement apprendre à aborder des problèmes de manière erronée et produire des explications totalement fausses. Enfin, il n’empêchera pas les étudiants d’exiger du moteur de produire des réponses plutôt que de simplement les accompagner dans leur compréhension. Le mode tutorat lancé par les grandes entreprises de l’IA vise surtout à décrocher des marchés avec le secteur éducatif et fait la promesse que le tutorat personnalisé serait finalement un secteur où l’on pourrait considérablement réduire le coût humain.

MAJ du 13/10/2025 : Lundi matin revient sur l’injonction à déployer l’IA à l’école… et rappelle, fort à propos, les échecs du numérique à l’école. Déjà en 2015, un rapport de l’OCDE concluait à « l’absence d’effets – voir même à des effets négatifs –, des investissements consacrés à l’équipement des établissements scolaires en technologies numériques, sur les résultats aux épreuves PISA », souligne une méta-analyse. Le rapport de synthèse de 2020 du CNESCO parle de « révolution manquée » et reconnaît que « s’il n’y a pas eu de révolution numérique à l’école, c’est parce que les outils numériques n’améliorent pas les apprentissages ».

« Les promesses des prophètes de l’IA ressemblent comme deux gouttes d’eau à celles des années 2000 et 2010, au prix d’une petite mise à jour, un peu comme les publicités pour les aspirateurs robots ressemblent à s’y méprendre à celles pour les aspirateurs classiques, l’autotune en plus. Votre enfant a du mal à mettre un « s » au pluriel ? Pas de souci ! Il suffit de demander à l’IA de faire une petite chanson, du genre : « t’as pas mis de S… SOS » ! « Le résultat est bluffant ». […] Comme l’écrivait le rapport du Sénat, il importe de « faire la démonstration scientifique de la capacité de l’IA (…) à favoriser la montée en compétence des apprenants et de transformer efficacement les façons d’enseigner ». Même s’il est parfois difficile de distinguer la démonstration scientifique du publireportage. »

MAJ du 24/11/2025 : Sur Gizmodo, AJ Dellinger ironise sur l’annonce par OpenAI du lancement d’un chatGPT pour les profs. « Les enseignants pourront faire noter le travail des chatbots de leurs élèves par leurs propres chatbots ». Le problème de l’abrutissement des jeunes est en passe d’être résolu !, grince-t-il. « Les établissements scolaires sont devenus un champ de bataille pour les entreprises d’IA qui cherchent désespérément à implanter leurs produits dans un maximum d’institutions ». « On ignore pour l’instant si la présence de ces chatbots dans ces espaces profite réellement à qui que ce soit d’autre qu’à l’entreprise qui les conçoit », raille le journaliste. À défaut de s’inquiéter en amont des risques possibles, il est probable que nous puissions bientôt en voir les résultats.

MAJ du 25/11/2025 : Dans une tribune pour le New York Times, le professeur d’anglais, Carlo Rotella, explique comment, confrontée à l’IA, il a humanisé ses cours. “Un cours d’anglais résistant à l’IA repose sur trois piliers : l’évaluation écrite et orale, l’enseignement du processus d’écriture plutôt que la simple attribution de dissertations, et une plus grande importance accordée aux interactions en classe.“ Quizz pointilleux, tests pour observer le processus d’écriture plutôt que le résultat final, des entretiens pour que les étudiants expliquent comment ils ont conçu et rédigé leur travail, rendre les travaux écrits plus personnels (« êtes-vous proustien ? ») plutôt que de demander une dissertation factuelle. ”Je perçois la voix individuelle des étudiants dans leurs travaux, qui se développent de manière crédible à partir d’exercices et de brouillons, la plupart du temps sans dérive robotique”. Et surtout développer des discussions en classe et y participer, en interdisant les ordinateurs pour améliorer les interactions… Autant d’éléments qui demandent de s’extraire soi-même du cours magistral. “Ne perdez pas votre temps à vous entraîner à être remplaçables par une IA. Utilisez vos facultés ou vous les perdrez.” Mais tout cela n’est possible que parce que le professeur a peu d’élèves, concède-t-il. “Je ne peux pas être sûr que ce qui fonctionne aujourd’hui continuera de fonctionner face aux progrès inexorables de l’IA”, prévient-il.

MAJ du 05/01/2026 : Pour le New York Times, la journaliste Natasha Singer fait le point sur le déploiement de l’IA dans les écoles au niveau mondial, via des partenariats entre les grandes entreprises de la tech et le secteur scolaire. Sur les campus, les cours et spécialisations en IA se multiplient, alors que les cours en informatique sont désertés du fait des difficultés d’employabilité.

MAJ du 15/01/2026 :   « À ce stade de son développement, les risques liés à l’utilisation de l’IA générative dans l’éducation des enfants l’emportent sur ses avantages », estime un rapport de Brookings. Qui recommande notamment de créer des outils d’IA éducatifs avec les enseignants, les élèves, les parents et la communauté.

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06.07.2026 à 09:03

UPLOAD dans un recueil de nouvelles solarpunk

Framasoft

Cela fait plusieurs années que Framasoft participe à des ateliers d’écriture solarpunk dans le cadre d’une Activité Pédagogique d’Intersemestre à l’Université de Technologie de Compiègne (voir l’annonce originelle publiée en 2024). À chaque fin de session, les étudiantes et étudiants … Lire la suite­­
Texte intégral (557 mots)

Cela fait plusieurs années que Framasoft participe à des ateliers d’écriture solarpunk dans le cadre d’une Activité Pédagogique d’Intersemestre à l’Université de Technologie de Compiègne (voir l’annonce originelle publiée en 2024).

À chaque fin de session, les étudiantes et étudiants rendent public leur travail en ligne et en lisent un extrait en direct à la radio (sur Graf’Hit : captures en ligne ). Et comme les textes sont généralement publiés sous licence libre (CC BY-SA le plus souvent), il a été possible de se baser sur certaines propositions pour les unifier en un recueil sous le nom collectif Camilles Picard.

Une nouvelle étape est franchie désormais, car les éditions C&F ont accepté d’en faire un livre papier, disponible en librairie et sur leur site : cfeditions.com/upload/

Couverture du recueil de nouvelles UPLOAD, une photographie d'un scultpure de Valem ( https://valem.fr) : un visage d'enfant

Le recueil UPLOAD, par Camilles Picard chez C&F éditions

 

Vous pourrez y retrouver huit textes conçus à l’origine par un étudiant ou une étudiante, ainsi qu’un complément écrit par Stéphane Crozat, l’enseignant-chercheur initiateur du projet à l’UTC (également auteur de romans et… membre de Framasoft).

Les participants et participantes à la conférence Archipel auront la chance de découvrir l’ouvrage lors de la semaine du colloque.

Souhaitons que diffuser ces textes sous ce nouveau format donnera lieu à d’autres récits solarpunk à l’avenir, bien évidemment sous licence libre…

Le déroulé du cours qui a permis la création de ces textes : librecours.net/courses/api0075/

Crédits de l’image de fond : https://storyseedlibrary.org/art/the-lemonaut/hackerspace/  · A prosthesis maintenance day at the hackerspace, 2024, CC BY SA The Lemonaut

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06.07.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 6 juillet 2026

Khrys

Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière. Tous les liens listés ci-dessous sont a priori accessibles librement. Si ce n’est pas le cas, pensez à activer … Lire la suite­­
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Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière.


Tous les liens listés ci-dessous sont a priori accessibles librement. Si ce n’est pas le cas, pensez à activer votre bloqueur de javascript favori ou à passer en “mode lecture” (Firefox) ;-)

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Spécial IA

Spécial guerre(s) au Moyen-Orient

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Spécial recul des droits et libertés, violences policières, montée de l’extrême-droite…

Spécial résistances

Spécial outils de résistance

Spécial MAGAM et cie

  • Google’s New reCAPTCHA Wants Your Camera Access and 21 Points of Your Hand (reclaimthenet.org)

    The same company that monetizes everything you do online would like to switch on your camera.

  • European digital ID wallets are a gift to Google and Apple (osnews.com)

    European governments are rolling out digital identity wallets, which are to be used by citizens to access services, and to verify their age online. As reported by Follow the Money and Android Authority, there is a serious problem with this : these wallets rely on safety services of Google and Apple. These are known as Google Play Integrity API, and Apple’s Managed Device Attestation. Such safety services (known as “remote attestation”) are used to ensure that wallet apps run on hardware that is not tampered with […] by embedding these safety services in public infrastructure, Europe risks making society dependent on private companies while serving their corporate interests.

  • Google va lancer ses résumés par IA en France (france24.com)

    Faire une recherche sur Google et avoir en réponse un résumé grâce à l’intelligence artificielle : le géant américain s’apprête à lancer en France cette fonctionnalité, qui fait planer sur les médias une lourde menace de baisse de trafic.

  • Google perd son recours européen, amende record de plus de 4 milliards d’euros confirmée (france24.com)

    La Cour de Justice de l’Union européenne a confirmé, jeudi, l’amende de 4,1 milliards d’euros à l’encontre de Google pour abus de position dominante dans l’écosystème des téléphones mobile. Bruxelles avait infligé cette amende à l’entreprise américaine en 2018, la plus lourde qui ait été imposée par l’UE à ce jour.

  • Amazon has enough satellites to launch its Starlink competitor (theverge.com)

    Amazon says it now has enough satellites operating in low-Earth orbit to light up its Starlink internet competitor. With last night’s launch, Amazon Leo has 396 satellites deployed, which is “enough to support continuous service across initial latitudes,” according to Chris Weber, VP heading up business and product for Amazon Leo.

  • Microsoft worker emails thousands of colleagues about company’s support for genocidal Israel (thecanary.co)

    On his final day at the company, a Microsoft worker in Italy has sent out an email to thousands of colleagues informing them of how the corporation operates as the technological backbone of the Gaza holocaust perpetrated by Israel.

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