17.08.2026 à 18:31
Michel Lepesant
Depuis 1 an, une discussion lancée par une interview de Jason Hickel existe au sein de la nébuleuse degrowth sur la question de la stratégie. La MCD compte y prendre sa part. L’un des enjeux de ces discussions porte sur l’écosocialisme, et ses relations avec la décroissance/degrowth. Pour donner une idée de la tonalité de l’itw, voici le chapeau : « Degrowth is a gateway into socialist thought for the 21st century » ; pour Jason Hickel, ce socialisme du 21ème siècle, c’est l’écosocialisme. Autrement dit, la décroissance ne serait pas le projet mais seulement la transition vers une destination qui serait l’écosocialisme, pour reprendre le titre de la préface que Timothée Parrique a écrite (en 2024) pour un livre d’entretiens avec Daniel Tanuro 1.
Ajoutons que cette offensive stratégique n’a pas commencé avec cette itw de Jason Hickel et que la question des « convergences » entre écosocialisme et décroissance nourrit déjà un corpus de prises de positions :
Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ?
« Vouloir retrouver le sens du marxisme exclusivement dans ce que Marx a écrit, en passant sous silence ce que la doctrine est devenue dans l’histoire, c’est prétendre, en contradiction directe avec les idées centrales de cette doctrine, que l’histoire réelle ne compte pas, que la vérité d’une théorie est toujours et exclusivement « au-delà », et finalement remplacer la révolution par la révélation et la réflexion sur les faits par l’exégèse des textes. »
Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société.

Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ? Michael Löwy a publié en 2011 un ouvrage qui prétend justement fournir la réponse la plus directe. Il a d’autant plus de légitimité pour le faire qu’il est avec Joel Kovel le co-auteur du Manifeste écosocialiste international (2001).
A la sortie de ce livre de Michael Löwy, Fabrice Flipo avait publié (en janvier 2012) une recension qui permet de recadrer et de clarifier certaines facilités que M. Löwy s’accorde, en particulier quand, pour équilibrer le rouge et le vert, il en passe par un équilibre des critiques qu’il adresse aux uns comme aux autres : et, là, il faut reconnaître que les 2 plateaux de la balance ne sont pas faciles à équilibrer. Car, le socialisme du 21ème siècle doit en passer par une critique radicale du « socialisme réel » : et là les références ne manquent pas. Alors pour faire bon poids, Michael Löwy n’est pas toujours exempt de mauvaise foi dans les critiques qu’il adresse à la tradition écologiste : la recension de Fabrice Flipo rétablit la balance. https://www.contretemps.eu/quest-ce-que-l-ecosocialisme/
Notre présentation ne veut pas « rentrer dans les détails » (relever telle expression, telle incohérence entre une phrase et une autre, telle maladresse, telle mauvaise foi…), elle essaie de dézoomer le plus possible sans rentrer dans les variétés et autres variantes de l’écosocialisme. Car il s’agit d’appliquer à l’écosocialisme la même exigence méthodologique que pour la décroissance : « pas de variations sans invariant ».
D’autant que les débats existants entre décroissance et écosocialisme se font quand même à un haut degré de généralité. Du côté écosocialiste, dans les premiers débats, la décroissance est simplifiée à une critique de la croissance – et donc à l’objection de croissance. Aujourd’hui, les écosocialistes reprennent la définition mainstream de la décroissance telle que formulée par Timothée Parrique : une réduction économique de la production et de la consommation dans le cadre de valeurs démocratiques, écologiques et sociales.
La question est donc : quelles convergences et quelle(s) divergence(s) entre le noyau de l’écosocialisme et le noyau de la décroissance ? Pour la décroissance, nous prétendons à la MCD avoir largement entamé ce travail de conceptualisation, qui a abouti à dégager 4 piliers dans le noyau de la décroissance (la décroissance comme opposition politique à la croissance, l’éloge du limitisme, l’éloge de la vye sociale et l’éloge de l’abondance par le partage). Pour l’écosocialisme, ce travail n’a pas été formellement fait mais il faut reconnaître que les textes de Michael Löwy s’inscrivent toujours dans une intention idéologique d’unité conceptuelle.
Décroissance et écosocialisme partagent la plupart des critiques que l’on peut adresser au système dominant actuel, système avec lequel nous voulons explicitement rompre.

Cette convergence des critiques est une analyse convergente des crises. Non seulement nous partageons l’inventaire des crises – écologiques, sociales, démocratiques… – mais surtout nous partageons l’idée que ces crises sont « intrinsèquement liées et devraient être perçues comme les manifestations différentes des mêmes forces structurelles » (Manifeste de 2001).
Plus profondément, nous devons aussi valider que l’écosocialisme ne dirige pas cet inventaire des critiques seulement contre le système dominant mais qu’il procède d’un mea culpa dirigé contre le socialisme tel qu’il a historiquement existé. Autrement dit, à la critique du système est intrinsèquement associée une critique des critiques du système 3 : et ces critiques sont écologiques, et aussi sociales, et aussi politiques. Lisons Löwy :
→ Pour l’écosocialisme, cette convergence des crises justifie une convergence des luttes : « Le combat pour une nouvelle civilisation, à la fois plus humaine et plus respectueuse de la nature, passera par une mobilisation de l’ensemble des mouvements sociaux émancipateurs qu’il faut associer » (p.45). C’est évident mais reste à se demander si cette mobilisation, qui est nécessaire, est suffisante pour gagner le combat. Suffit-il de converger dans le contre sans converger pour des objectifs communs ?
Décroissance et écosocialisme partagent beaucoup d’objectifs de ce que devrait être une société libérée des souffrances (exploitations, aliénations et dominations).
Comment ne pas se réjouir de lire – déclaration écosocialiste internationale de Belém, en 2008 – que « l’écosocialisme propose des transformations radicales dans :
Comment ne pas se satisfaire de lire que l’écosocialisme doit se saisir de la question alimentaire et de l’agriculture paysanne (p.69), de la question des ressources énergétiques renouvelables pour sortir des énergies fossiles et de la « fausse alternative » qu’est le nucléaire (p.70), de la question des transports, tant la voiture individuelle que le transport routier des marchandises (p.71), de la publicité (p.72)…
→ Reste à se demander si la réalisation de tous ces objectifs suffirait pour faire système et sortir vraiment d’un paradigme de la croissance dont les objectifs se parent toujours des termes de « progrès » et de « développement » ?
Décroissance et socialisme partagent un fond commun de valeurs : « Socialisme et écologie se réclament tous les deux de valeurs qualitatives » (p.26) .C’est cette « éthique écosocialiste » que parcourt Michael Löwy dans son chapitre 5.
Le socialisme moderne est l’héritier de cette protestation sociale, de cette « économie morale ». Il entend fonder la production non plus sur les critères du marché et du capital… mais sur la satisfaction des besoins sociaux, le « bien commun », la justice sociale. Il s’agit de valeurs qualitatives, irréductibles à la quantification mercantile et monétaire ».
Michael Löwy, Écosocialisme, p.120
Quels sont les éléments d’une telle éthique écosocialiste ?
→ Reste à rappeler qu’il ne suffit pas de partager des valeurs pour réussir une transformation écologique et sociale : parce que si les valeurs peuvent critiquer, si elles peuvent motiver, elles ne peuvent néanmoins mobiliser qu’à condition de s’ouvrir à un horizon d’espérance. Michael Löwy conclut son chapitre sur l’éthique écosocialiste en consacrant quelques paragraphes à une discussion entre Principe Responsabilité (Hans Jonas) et Principe Espérance (Ernst Bloch), malheureusement, pour forcer leur accord, il simplifie l’un et caricature l’autre. Reste donc posée la question de la transformation en tant que stratégie.
Les convergences entre décroissance et écosocialisme sont nombreuses. On pourrait facilement les résumer en disant tout simplement que ces deux mouvances sont de gauche.
Mais on ne peut pas réduire les relations entre décroissance et écosocialisme aux seules convergences pour en déduire que la décroissance mène à l’écosocialisme, ou que l’écosocialisme a intégré véritablement l’apport de la décroissance à la question de la transformation écologique, démocratique et sociale.
Reste à aborder vraiment la question de la transformation sous l’angle du comment : et c’est là qu’il y a une nette divergence entre décroissance et écosocialisme. Comment la formuler le plus directement possible ? C’est que l’écosocialisme enferme la question de la stratégie dans la confusion entre stratégie et scénario et se facilite cette question du scénario en continuant – dans la lignée d’un marxisme pour lequel le matérialisme historique est un déterminisme – de l’aborder en la réduisant au levier de la contradiction.
→ Mais, cependant, toutefois… l’écosocialisme en ajoutant, voire en substituant, une seconde contradiction (verte) à une première contradiction (rouge) continue de penser la transition, la transformation, la redirection… sous la forme d’une contradiction inéluctable du capitalisme et de l’écosocialisme comme (ré)solution de cette contradiction. Autrement dit, qu’il soit rouge ou vert, l’écosocialisme maintient son schéma stratégique dans un même cadre : celui de la contradiction qui ne peut pas ne pas aboutir à l’effondrement du système critiqué.
Analytiquement, on pourrait distinguer entre la mécanique de la contradiction et la critique d’un système par ses contradictions internes mais en réalité il s’agit des 2 faces d’un même argument : l’argument de la nécessité 4 qui est au coeur de la critique fonctionnaliste, cette critique d’un système parce qu’il ne fonctionne pas, parce qu’il échoue (« Le changement climatique montre que le capitalisme est au bout du rouleau » affirme ainsi La perspective écosocialiste, Cancún, 2010) ou qu’il ne peut pas ne pas finir par échouer. Chacun peut facilement mesurer le grand écart stratégique entre critiquer un système parce qu’il échoue et le critiquer parce qu’il réussit.
Il ne s’agit pas par ces rappels de refuser à l’écosocialisme une conscience écologiste. Il s’agit néanmoins de ne pas se laisser duper par le degré de volontarisme politique dont cette conscience dispose : les écosocialistes consentent à prendre en considération les questions écologiques mais c’est à reculons, à regret, faute de mieux, comme moindre mal.
C’est là toute la différence entre une décroissance subie et une décroissance choisie, entre une décroissance consentie et une décroissance délibérée, entre l’argument de la nécessité (dont les variantes sont le marxisme scientifique, la collapsologie, l’expertocratie écologique…) et l’argument du « même si » ou du « quand bien même ».
Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès ».
Paul Ariès, Décroissance ou barbarie (2005), Golias, p.31. Cité par Serge Latouche en exergue du chapitre 6 du Pari de la décroissance (2006), Pluriel.
Avant de conclure : pourquoi est-ce là une divergence forte, pourquoi confondre la question de la stratégie (cadrer les mobilisations) avec celle du scénario (prophétiser les résultats des mobilisations) est regrettable, pourquoi préférer l’argument de la nécessité à celui du « même si » constitue-t-il peut-être une faute politique ? Parce que ces confusions « mépolitisent » la stratégie. Car s’il y a une leçon stratégique à tirer des échecs du socialisme réel, la voici : cadrer une mobilisation, ce n’est pas la diriger ni même lui indiquer les pistes (on peut penser aux « alternatives concrètes », aux « luttes »…), c’est juste commencer un inventaire de ce qu’il ne faut pas faire ; et cette modestie socratique vaut avant tout au moment d’autocritiquer nos propres mobilisations, nos échecs.
Il s’agit là d’un double renversement : au lieu de critiquer le système pour ses échecs, on le critique pour ses réussites. Au lieu de croire que nos mobilisations passées n’ont encore jamais réussi à renverser le système par faute de nombre (d’où les appels incessants à l’unitude, « tous ensemble, tous ensemble »), on tire les leçons idéologiques de nos échecs historiques.
A l’occasion de nos travaux pour proposer une Fresque de la décroissance, nous nous sommes aperçus que l’on pouvait déterminer les types de rapports entre organisations en croisant deux entrées : 1/ vis-à-vis du « système », intention de continuité ou intention de rupture ; 2/ cette attitude est-elle délibérée (idéalisme du Bien) ou consentie (réalisme du moindre mal) ?
Nous avons ainsi repéré 4 types de rapports (de sens, plutôt que de rapports de force) : les « ennemis », les « adversaires », les « alliés » et les « camarades ».

Écosocialistes et décroissants sont des « alliés » grâce aux convergences de critiques, d’objectifs et de valeurs. Mais ils ne sont pas des « camarades » à cause d’une divergence stratégique 5.
Du point de vue de cette différence, difficile de se réjouir en lisant les écrits récents de Michael Löwy dans lesquels il en vient à défendre une « décroissance écosocialiste » :
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Car si nous reprenons les 4 piliers de ce que nous avons repéré comme noyau de la décroissance, cette divergence stratégique se répercute sur chacun d’entre eux :
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Bref, si l’entrée en décroissance signifie une « sortie de l’économie », nous avons du mal à croire que l’écosocialisme pourrait apporter le projet dont la décroissance serait le trajet, à croire que la décroissance serait une porte d’entrée vers l’écosocialisme (J. Hickel, T. Parrique). Pour autant, nous ne prétendons pas vraiment savoir ce que serait une post-décroissance : bien évidemment un post-capitalisme, mais pas seulement. Nous nous sentons plus assurés si nous nous limitons à indiquer d’ores et déjà ce que la post-décroissance ne devrait pas être, à la lumière des leçons tirées des échecs passés.
_____________________22.06.2026 à 08:30
Michel Lepesant
Gabriel Malek, Pour une décroissance prospère (2025), Payot.
En France, la MCD n’est pas la seule association dont l’objet est explicitement et directement la décroissance, il y aussi Alter Kapitae (AK) dont le fondateur, Gabriel Malek, a publié à la fin de l’an dernier (2025) Pour une décroissance prospère, ouvrage dont le titre reprend la thématique générale d’AK.
La lecture que je vais en proposer doit naviguer entre 2 écueils que tout conférencier connaît bien quand, à la fin de son intervention, la parole est donnée à la salle. Il y a d’abord la prise de parole du frustré de ne pas avoir été à la place de l’invité et qui abuse de la bienveillance du passeur de micro pour dire ce que, lui, aurait dit et qui, à la fin, n’aboutit à aucune question. Il y a aussi l’intervention flatteuse de celui qui propose un inventaire des passages qui lui ont particulièrement plu avant de reconnaître qu’il n’a pas, lui non plus, vraiment de question à poser. Si donc questionnements il va y avoir de ma part, ce sera de façon critique mais sans frustration ni flatterie.

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Disons d’emblée pourquoi il me semble que défendre une décroissance prospère tient de l’évidence. Pour au moins 2 raisons que Gabriel Malek ne manque pas de mettre en avant :
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Ce livre, qui est préfacé par Bernard Friot, est composé de 3 parties :
Je ne sais pas quoi penser de la préface de Bernard Friot. Certes, elle remplit ses obligations bienséantes mais non sans quelque retenue. Bernard Friot ne cache pas son scepticisme : sur la fiscalité, sur les alliances préconisées par Gabriel Malek, sur l’éloge de la jouissance… Et quand il fait reproche de ne pas avoir assez insisté sur « la mutation du travail », cela semble exagéré quand on comptabilise le nombre de fois où cette thématique du travail est régulièrement traitée tout au long de l’ouvrage (pp.43, 53, 92, 108, 126). Il ne cache surtout pas son scepticisme ni vis à vis de la décroissance – dont il ne valide explicitement aucun trait constitutif – ni vis à vis de la prospérité – dont la seule occurrence dans la préface concerne les… profits.
Bernard Friot conclut sa préface en présentant le livre comme « un inventaire passionnant des déjà-là de cet enracinement ». Implicitement, il ne semble pas faire crédit à la décroissance de pouvoir être le paradigme adéquat pour penser la globalité politique des transformations à espérer.
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Gabriel Malek consacre sa première partie à faire un inventaire des constats dirigés contre la croissance et les modalités de sa version de la prospérité. Cet inventaire est un classique de l’objection de croissance car il permet d’ouvrir le plus grand possible la famille de celles et ceux qui depuis 1972 – année de publication du rapport Meadows – crient « halte à la croissance ».
Si la croissance verte est une « chimère » (p.65), si le tunnel carbone est un « enfer » (p.68), si la transition énergétique est un « mirage » (p.71), si le technosolutionnisme est une « fuite » (p.75), c’est parce que la croissance est contre l’intérêt général (p.32), contre le citoyen (p.35), contre le lien social (p.40), contre le travail (pp.43,53), contre la justice sociale (p.49), contre les imaginaires (p.57), contre la planète (p.62).
Dont acte : l’objection de croissance est bien une contre-croissance. Pourquoi décroître ? Pour contrer la croissance.
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C’est dans la seconde partie que se trouve la plus grande originalité de ce livre car Gabriel Malek nous y propose une vision de ce qu’aurait pu être Verdelune, petite ville imaginaire de 43 000 habitants, entre Saint-Émilion et Coutras, qui se serait épanouie à partir des années 1990, lors de la période d’une imaginaire « heureuse bio-régionalisation » (p.89).
Gabriel Malek traite dans cette partie tout une série de propositions politiques sur : la participation citoyenne (p.96), l’héritage (p.109), l’État (p.112), la propriété (p.116), les coopératives (pp.124, 178), le travail (p.126), le partage des tâches ingrates (p.131), le donut de K. Raworth (p.141), la jouissance (p.147), la paresse (p.150).
L’apport de cette partie ne consiste pas dans la nouveauté de ces propositions (Dont l’inventaire quasi complet a été dressé par l’article de N.Fitzpatrick et alii. sur la cartographie systématique des propositions politiques de décroissance.) mais dans la façon dont Gabriel Malek organise ce nouvel inventaire :
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Dans cette troisième partie consacrée aux trajectoires de décroissance pour aller vers la post-croissance, Gabriel Malek propose un nouvel inventaire construit autour des 3 stratégies pensées par Erik Olin Wright : stratégies de rupture, stratégies symbiotiques, stratégies interstitielles.
« Renverser le capitalisme et mettre en place une décroissance prospère exige de combiner ces trois approches. La rupture permet d’engager le rapport de force nécessaire avec le système, la symbiose permet de préparer la bifurcation des structures existantes, et l’interstitiel est un moyen d’inventer des exemples fonctionnels du monde à venir, et de faire tache d’huile suite à des réussites concrètes dans les territoires » (p.158).
Les stratégies interstitielles – celle des alternatives concrètes, des expérimentations minoritaires – reposent sur la séquence : prise de conscience → alternative concrète préfigurative → exemplarité → essaimage → masse critique → bifurcation/basculement. J’ai déjà eu plusieurs fois (Chapitre 10 de Politique(s) de la décroissance, contribution à une revue québécoise) l’occasion de publier mes réticences vis à vis de cette stratégie qui multiplie selon moi les faiblesses (confusion stratégie/scénario, délais, exemplarité et prophétie…). J’ajoute 2 remarques :
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Est venu le moment de la critique amicale parce que constructive, et inversement. C’est donc à mon tour de proposer 2 relevés de questionnements : le premier plutôt sur les contenus, le second plutôt sur la méthode. Je ne cache pas que ces 2 inventaires reposent sur une même interrogation : qu’est-ce que la saison 1 de la MCD qui était consacrée à un approfondissement que je m’amuse à qualifier de « décroissantologique » pourrait apporter à la proposition de « décroissance prospère » ?
A la MCD, nous avons la naïveté de croire que cette dernière question est sensée. Et c’est pourquoi nous proposons de visionner la décroissance à l’aide de l’image d’un arbre. Ce que j’appelle « décroissantologie » fait référence aux racines (conceptuelles et méthodologiques) d’un arbre dont le tronc est la décroissance politique – dont la décroissance prospère est une déclinaison – et les branches sont les propositions universitaires et les alternatives concrètes. Finalement, notre naïveté, c’est de croire que ce sont les racines qui font la robustesse du tronc et la fécondité des fruits.
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Je commence par un examen de quelques contenus qui mériteraient selon moi quelques précisions et donc des discussions, et qui devraient m’amener à le justifier en me tournant vers des critiques de méthode.
Je n’ai pu m’empêcher de relever quelques approximations dans les références, ce qui pourrait apparaître comme une mauvaise manière d’érudition mais qui soulève pourtant des enjeux politiques décisifs pour une conception politique de la décroissance :
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Là où j’ai eu le plus d’inconfort, ce n’est pas dans la suite des inventaires qui réussissent à donner l’impression d’un « faire nombre », mais c’est au début du livre quand Gabriel Malek analyse ce qu’il entend par « prospérité » et par « décroissance ».
Bien sûr qu’il est décisif de présenter la décroissance comme faisable et désirable. Mais cela est-il suffisant si l’on recherche une « hégémonie culturelle » (p.222) ?
Jusqu’à quel point la décroissance doit-elle faire passer sa visibilité avant sa crédibilité ? Comment ne pas remarquer que, pour chacune des stratégies envisagées dans la troisième partie, Gabriel Malek ne manque jamais d’insister sur la mise en forme de nos imaginaires, de nos narratifs :
Il me semble qu’il faudrait faire politiquement davantage attention à ce dispositif dépolitisant typique du régime de croissance qui consiste à mener une croisade contre « l’idéologie » en général en ayant l’habileté de ne pas s’y opposer frontalement mais en proposant de substituer à l’idéologie la mise en récit, la narration, le fameux storytelling des publicitaires. Ce dispositif de substitution repose sur une attaque généralisée contre la rationalité ; plus exactement, il s’agit de n’utiliser la raison qu’en la réduisant à la seule rationalité instrumentale et de faire passer tout autre usage – éthique et morale – pour du blabla inefficace. Qui, dans une de nos assemblées entre décroissants, n’a pas entendu l’animateur demander à l’intervenant de faire « plus court », pour éviter d’imposer un « tunnel ». Le pire, c’est quand l’intervenant renonce de lui-même à sa longue démonstration pour, devenant un communiquant, la remplacer par une punchline !
Onofrio Romano dans sa Critique du régime de croissance (2025, Liber) montre qu’il s’agit là d’une offensive contre tout ce qui est de l’ordre du legein, c’est-à-dire de ce qui est de l’ordre d’un discours (logos) dans lequel le « meilleur argument » l’emporte. Là aussi, dans nos assemblées, prétendre « avoir raison » est immédiatement cloué au pilori de l’arrogance et du top down professoral. Contre une telle prétention à partager un raisonnement, l’horizontalisme propre au régime de croissance réussit ainsi à saper toute possibilité de faire changer d’avis à l’aide d’un raisonnement juste et de faits scientifiquement validés. Au nom de cet horizontalisme, le meilleur raisonnement est mis au même niveau qu’une opinion (doxa) ou qu’une émotion (pathos).
Comment donc ne pas se demander si l’attention porté aux émotions (pp.224,226) ne participe pas d’une ruse anesthésiante conforme au dispositif de neutralisation de la politique quand il s’agit de dévaluer tout ce qui est de l’ordre du legein ?
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Gabriel Malek a tout à fait raison d’opposer 2 conceptions de la prospérité et c’est tout le sens de sa première partie : il faut opposer une conception « matérialiste » et une conception « métaphysique » (p.14).
Gabriel Malek entend proposer « avec la décroissance une vision de la prospérité qui va au-delà d’une accumulation matérielle en intégrant l’épanouissement humain, enraciné et ouvert, fondé sur des relations de solidarité et un refus de toute forme de domination. Elle propose une liberté collective, liée à un équilibre avec la nature et à un respect des limites écologiques, essentiels pour le bonheur et la soutenabilité » (p.23).
Mais dans ce cas, il faut s’y tenir le plus possible, jusque dans certaines conséquences. Car la conception matérialiste de la prospérité n’est pas seulement quantitative. Ou plutôt, elle n’est quantitative que parce qu’elle est matérialiste. Or qui dit matérialisme – qu’il soit physicaliste ou historique – dit déterminisme, et qui dit déterminisme dit nécessité. Autrement dit, pour défendre une conception métaphysique, ou spirituelle, de la prospérité, il faut la défendre jusqu’au bout, en faisant très attention à ne jamais tomber dans le déterminisme d’une décroissance nécessaire, ou inéluctable, ou inévitable.
J’en viens à la définition de la décroissance utilisée tout au long de l’ouvrage. C’est là qu’il me semble que l’apport théorique apporté par la MCD fait le plus défaut :
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Je finis cette discussion avec le livre de Gabriel Malek par des considérations de méthode que je me pose quand je me demande à qui ce livre « pour la décroissance prospère » s’adresse-t-il ?
J’ai commencé cette discussion en marquant mon accord pour une décroissance prospère parce que je vois dans cette expression qui adjective la décroissance, une évidence. Si je cherche un antonyme à la prospérité, je trouve la misère. Comme je ne connais aucun partisan de la décroissance qui plaide pour une décroissance misérable – à condition évidemment de reprendre la distinction de Majid Rahnema entre pauvreté et misère – alors pour moi l’expression de « décroissance prospère » est un pléonasme.
Or ce n’est pas sous cet angle que tout le livre est articulé ; tout au contraire. Car son fil directeur est de montrer « en quoi la décroissance prospère n’est pas un oxymore » (p.17). Mais qui juge ainsi sinon un adversaire, sinon un ennemi de la décroissance ?
Ainsi Nicolas Bouzou publiait-il dans l’Express du 3 mai 2020 un article intitulé « Misère de la décroissance » (Auquel Jérôme Vautrin a répondu point par point sur le site de la MCD.).
Je ne suis pas en train d’écrire que les livres sur la décroissance doivent être seulement destinés à ses partisans et sur ce point Gabriel Malek a parfaitement raison de dénoncer le risque de l’entre-soi (p.170). Les livres sur la décroissance doivent s’adresser autant aux partisans qu’aux adversaires.
Mais qu’est-ce qui différencie un partisan de la décroissance d’un adversaire ?
C’est dans ces termes que je pose le hiatus qui court tout au long de ce livre :
Mais alors comment s’adresser aux adversaires de la décroissance si, en tant que décroissant, je dois me priver des arguments qui, moi, me convainquent parce que je juge déjà la décroissance comme faisable et désirable ? D’autant que si j’en reste à ce type d’arguments, on peut faire confiance aux adversaires et ennemis de la décroissance pour pratiquer de leur côté une stratégie interstitielle pour se glisser dans la moindre faille de notre plaidoyer.
C’est à cause de ce hiatus de méthode qu’il me semble que ce livre penche du côté des solutions et des effets plutôt que du côté des problèmes et des causes.
C’est là une différence de méthode et de conception de ce qu’est le pragmatisme. Mon pragmatisme est philosophique et il assume de se revendiquer de ses précurseurs qui sont Charles S. Peirce (pour la défense de la méthode abductive, celle qui permet de remonter des effets aux causes) et John Dewey (pour la défense des « problèmes » que l’on va affronter par la méthode de « l’enquête »). Ma conviction est que c’est plutôt du côté des problèmes et des causes que je trouverais des arguments tolérables : ce qui fait qu’en procédant ainsi je m’adresserai autant aux partisans qu’aux adversaires de la décroissance. Ne céder ni aux difficultés de la crédibilité ni aux facilitations de la visibilité. Je sais, en tirant les leçons mon champ d’expérience, que jamais aucun « faire nombre » n’a provoqué un « faire sens ». Et même si je ne suis pas certain que, dans mon horizon d’attente, le « faire sens » entraînera le « faire nombre », sans y croire, je le désire : c’est toute la différence entre les chimères de l’espoir et la puissance de l’espérance.
_____________________05.06.2026 à 16:22
Michel Lepesant
Suffit-il de se proclamer « politique » ou même « radicalement politique » pour l’être ? Et inversement, quand une association se déclare « apolitique » ou qu’on le lui reproche, que veut-on dire et surtout peut-elle vraiment l’être ? C’est pour répondre à ces interrogations que la MCD place au cœur de ce qu’elle nomme sa saison 2 une réflexion sur ce que veut dire « politique ». Et, de façon plus interne : pour donner une visibilité politique à la saison 1, qui a été plutôt consacrée à la crédibilité idéologique.
Pas question pour autant de prétendre faire le tour de tout ce que « politique » peut vouloir dire. Se contenter donc de quelques fragments, façon puzzle. Quiconque en a déjà fait sait que l’on commence en faisant des tas. Je vais donc commencer en faisant 3 tas : que peut-on entendre par « politique », en quoi le régime politique de croissance est-il un dispositif politique de dépolitisation, où et comment repolitiser ?
Par politique, de façon très générale, j’entends tout ce qu’un groupe envisage pour organiser son organisation :
« La politique est l’art d’unir les hommes de sorte à établir, cultiver et conserver entre eux la vie sociale ».
Johannes Althusius, La politique méthodiquement ordonnée et illustrée par des exemples sacrés et profanes (1603), traduction, introduction et lexique par Gaëlle Demelemestre, Genève, Droz, 2023, I, 1, p. 133.
Démocratiquement, cet art devrait avoir pour finalité l’auto-institution de la société. Mais, en réalité, cette finalité circulaire qui devrait être un cercle vertueux peut se révéler être un cercle vicieux dans lequel l’action politique perd son horizon pour devenir un moyen au service de sa seule survie. On peut penser que cela est dû à l’attraction politique pour le pouvoir : ceux qui mènent une action politique se retrouvent à la tête d’une organisation dont les moyens peuvent être détournés de la « cause » pour être mis au service du seul maintien au pouvoir. C’est ainsi que le scénario marxiste-léniniste d’un État prolétarien ayant comme fin en vue la disparition de l’État n’a abouti historiquement qu’à l’installation d’un pouvoir totalitaire.
« Y a-t-il encore en définitive dans le champ politique des fins en fonction desquelles nous pourrions nous orienter en toute confiance ? Et, à supposer qu’il y en ait, leurs critères ne sont-ils pas impuissants et par conséquent utopiques, en sorte que chaque entreprise politique, une fois qu’elle a été mise en mouvement, ne se soucie plus des fins ni des critères, mais suit un cours interne que rien d’extérieur ne peut arrêter ? »
Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? (1993), trad. fr. au Seuil (1995), p.180.
Interrogations plus facilement compréhensibles si on valide qu’en politique « il faut distinguer entre le but, la fin et le sens ».
« Le sens d’une chose, contrairement à son but, réside en elle-même, et le sens d’une activité ne peut persister qu’aussi longtemps que cette activité dure… En ce qui concerne le but d’une chose, c’est précisément l’inverse ; il ne commence à devenir réel que lorsque l’activité qui l’a produit est parvenue à son terme… En ce qui concerne les fins en fonction desquelles nous nous orientons, elles établissent des critères en fonction desquels tout ce qui s’accomplira devra être jugé. »
Ibid., pp.177-178.

Autrement dit, dans le lexique d’Hannah Arendt, cela revient à constater que le sens d’une action politique en vient (souvent ou toujours ?) à se débarrasser de ses fins. Cela est-il vrai d’une activité politique en particulier ou bien de toute politique en tant qu’action (qu’Hannah Arendt prend soin de ne confondre ni avec le travail, ni avec l’œuvre) ?
Il me semble que cette distinction entre le sens et la fin de la politique est plus féconde que la traditionnelle – mais floue – distinction entre le et la politique 1 (tout simplement parce que le politique ne peut que préparer la politique, qu’ils ne sont que les 2 faces d’une même activité politique, et qu’ils ne sont séparés et séparables que par abstraction précisément de cette activité politique comme lieu de résolution par arbitrages des problèmes rencontrés dans le réel des interdépendances).
C’est à partir de cette distinction entre le sens et la fin que l’on peut remonter à ce qu’Hannah Arendt écrivait dans un autre fragment de ce texte : quand elle distinguait entre la politique comme « relation entre dominants et dominés » (p.46) et la politique comme « domaine du monde dans lequel les hommes pénètrent tout d’abord en tant qu’acteurs et octroient aux affaires humaines une durabilité à venir qu’elles ne pourraient pas obtenir autrement » (p.47).
Ce qui nous amène à nous demander s’il n’y a pas dans tout projet politique une faille – un risque de faillite – que l’on peut formuler comme dérive de la fin en sens, qui fait que le pouvoir qui ne devrait que mettre à disposition des moyens passe à disposition d’une nouvelle domination ? D’où vient cette faille ?
Dans La condition de l’homme moderne (1958), Hannah Arendt associait à chacun des types de la vita activa une forme particulière de « faille » : la futilité pour le travail, l’utilitarité pour l’œuvre, la fragilité pour l’action.
Voilà donc pourquoi Althusius définissait la politique comme un « art » ; car ce n’est ni une science ni une technique mais une pratique toujours menacée par une fragilité intrinsèque.
Là encore, c’est Hannah Arendt qui explique pourquoi cette fragilité est intrinsèque à toute action politique : parce que la condition humaine de l’action politique est la pluralité. Si je peux travailler ou œuvrer tout seul, je ne peux pas agir tout seul : l’action (et la parole) se déroule toujours en compagnie d’autres hommes (pour, avec, contre, sans). La politique n’est pas une robinsonnade.
« La politique repose sur un fait : la pluralité humaine… Pour toute pensée scientifique, aussi bien en biologie qu’en psychologie, en philosophie qu’en théologie, seul l‘homme existe, de même qu’en zoologie il n’y a que le lion. Autrement dit, les lions au pluriel seraient une affaire qui n’intéresserait que les lions. »
« L‘homme est a-politique. La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à-l’homme. Il n’existe donc pas une substance véritablement politique. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation. »
Ibid. pp.41-42, fragment d’août 1950.
Autrement dit, dire que l’homme est a-politique, c’est dire que l’individu particulier l’est. On peut en déduire que l’individualisation des membres d’une société est un processus de dépolitisation ; idem si l’intérêt particulier passe avant l’intérêt général.
On peut ajouter une autre raison (que la pluralité) pour expliquer la fragilité de l’action politique : c’est que toute vie humaine n’est pas d’emblée une vie politique.
« Il n’est pas indifférent que la référence à Aristote soit fondée sur un malentendu très ancien, même s’il est post-classique. Aristote, pour lequel le mot politikon était essentiellement un adjectif qualifiant l’organisation de la polis, et non pas une désignation quelconque de la communauté de vie humaine, n’a en fait nullement voulu dire que tous les hommes étaient politiques ni qu’il y avait du politique, c’est-à-dire une polis, partout où vivaient les hommes… Il voulait simplement dire qu’il y a une particularité en l’homme qui consiste en ce qu’il peut vivre dans une polis et que l’organisation de cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine… ainsi la politique au sens d’Aristote… n’est donc nullement une évidence et ne se trouve pas partout où les hommes vivent ensemble ».
Ibid. pp.74-75.
Autrement dit, la forme la plus haute de la vie active est la vie politique, en tant qu’action comme en tant que parole. Et comme la politique prend naissance dans l’espace public, l’activité politique est interaction et interlocution. Dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt définit les activités politiques comme les « plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner [la] liberté ».
C’est à partir de ces catégories arendtiennes que nous pouvons maintenant moins nous étonner quand nous faisons le diagnostic que des propositions décroissantes peuvent être d’un « apolitisme assourdissant » (Atelier Paysan). Ni même qu’en tant que décroissants politiques, nous puissions juger que le régime de croissance est un dispositif politique de… dépolitisation.
Pourquoi ce dernier jugement n’est-il pas contradictoire ?
En faisant de la fragilité la « faille » de l’action politique, fragilité qui résulte de la pluralité comme condition (humaine) de toute action et parole, Hannah Arendt indique le lieu où les adversaires de la politique comme rapport d’auto-organisation de la société par elle-même tentent de la remplacer par la politique comme rapport de domination et de pouvoir. Dans le premier cas, la liberté caractérise une société alors que dans le second cas, il s’agit d’abord (sinon exclusivement) de liberté individuelle.
Dans les 2 cas, on va prétendre défendre la liberté mais dans un cas par la politisation, et dans l’autre par la dépolitisation. Commençons par donner des exemples de ce second cas.
C’est pour s’opposer à ces politiques de fragilisation que la décroissance peut explicitement se ranger du côté de la repolitisation. En effet, si le régime politique de croissance est une politique de dépolitisation = individualisation = fragilisation alors, pour s’y opposer, il faut imaginer une politique de repolitisation explicitement en faveur de la solidarité. Car si la solidarité est du côté de la solidité, c’est parce que, de l’autre côté, des politiques de la « fragilarité » exploitent la fragilité de l’action politique.
Par politique de repolitisation, il ne faut pas attendre un « programme clefs en main » de ce qu’il faut faire ; pour au moins 2 raisons :
Dans quels champs politiques peut se dérouler ce champ d’expérience ? Dans des champs dans lesquels les « problèmes » seront résolus par des « arbitrages ». Je propose d’en repérer facilement 3 :
Rien que ce survol général des champs de la repolitisation permet de repérer où le bât blesse : c’est que trop souvent, « de notre côté », nous n’avons investi au mieux qu’une politisation tronquée (réduite aux dispositifs de délibération, de contrôle mais critique sur les dispositifs de participation et de représentation, et affichant souvent une forme de mépris sinon de rejet pour les institutions et la visée d’une ordre mondial) alors que, « de l’autre côté », leur dépolitisation ciblée (contre les dispositifs démocratiques) s’articule à une politisation renforcée dans les 2 autres champs (celui des institutions et d’une vision politique mondiale). Autrement dit, là où nous prétendons être forts, ils nous attaquent en sapant les bases politiques de toute vie démocratique, et là où ils installent les cadres de leur domination, nous les leur abandonnons au nom d’un rejet naïf de toute verticalité : comme si on ne pouvait opposer au top down de l’organisation qu’un horizontalisme compatible avec la forme du régime de croissance, en négligeant la voie verticale ascendante du bottom up.
Comment faire de la politique si on veut l’inscrire dans une démarche de repolitisation qui se réfléchit explicitement contre des politiques de dépolitisation ?
Je propose de localiser 5 zones de repolitisation en faisant une analogie avec la permaculture. https://decroissances.ouvaton.org/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/

Par rapport à une première présentation assez complète de cette analogie, je rajoute 3 précisions :
Certes, chacun.e peut préférer telle ou telle zone suivant son engagement, ses disponibilités ; pas question de hiérarchiser. Pour autant, seule la zone 5 permet de révéler la politisation des autres zones.
Je rajoute une comparaison : celle avec la couleur de mon polo qui déteint légèrement à chaque lavage. Je ne peux visualiser cette déteinte qu’à condition d’avoir conservé un deuxième polo que je n’ai jamais exposé au soleil ni au lavage; mais si je le compare à celui que j’utilise, la différence va sauter aux yeux. Et plus j’aurais usé un polo, plus la perte de couleur sera évidente. La zone 5 de la permapolitique, c’est ce polo qui a gardé sa couleur.
C’est en ridiculisant comme « utopique », ou comme « extrémiste », ou comme « idéaliste » cette zone 5, que les dispositifs politiques de dépolitisation installent leur emprise, en opacifiant toute possibilité de comparaison avec une radicalité politique. Attention donc dans les 4 zones les plus fréquentées de ne pas tomber dans un anti-intellectualisme de convention qui, en croyant assurer l’efficacité du « pratico-pratique », ne fait en réalité que saper la condition d’une repolitisation de rupture.
Tels pourraient être les cadres politiques à l’intérieur desquels chacun.e suivant ses choix pourrait inscrire sa trajectoire politique de décroissance. Le pari de ces cadres c’est que chaque trajet même le plus personnel ne pourrait que s’harmoniser avec d’autres projets tout aussi personnels pour tresser un faisceau de trajectoires décroissantes, sans chercher l’hégémonie mais sans pour autant tomber dans le relativisme que toute trajectoire se vaut : c’est pour cela que le jugement a besoin de critères pour :
Si la croissance est un non-sens (« une croissance qu’elle soit infinie ou non, dans un monde qu’il soit fini ou non, est absurde »), la décroissance ne sera du bon sens que s’il s’agit d’un sens commun.
La dépolitisation, c’est la perte du sens commun comme sens politique par excellence.
*
Mais y a-t-il une raison pour qu’une politique de repolitisation soit une politique seulement portée par la critique décroissante ? Après tout, les cadres de la repolitisation sont-ils exclusivement ceux de la décroissance ?
Pour répondre, il me semble qu’il suffit de rappeler qu’une politique de repolitisation est en opposition à une politique de dépolitisation dont les traits principaux ont été repérés dans la deuxième partie.
A contrario, on peut en déduire les traits d’une politique de repolitisation :
30.05.2026 à 20:49
Michel Lepesant
La MCD, dont j’ai enrichi les fondations politiques depuis sa création (c’est en ce sens que j’en suis le « fondateur »), organisait les 19, 20 et 21 mai, à Paris, un cycle de 3 conférences dont l’objectif premier était de présenter ce que la MCD appelle sa « saison 2 ».
Les 3 conférences ont été saisies par Sofian et elles seront bientôt mises en lignes sur la chaîne You Tube de la MCD.
Il ne s’agit donc pas maintenant d’en reprendre le contenu mais plutôt d’en proposer un retour réflexif, pour en tirer quelques leçons stratégiques.
En synthèse, je dirais que la principale leçon que l’on peut tirer de ce cycle de conférences, c’est que le commun est l’esprit de la décroissance.
Au point de se demander si la MCD, à partir de sa saison 2, ne devrait pas se renommer la Maison de la décroissance commune
.
Ce qui nécessite 2 précisions :
Comme me l’a ensuite écrit un auditeur de ce cycle, n’est-il pas capital, en nos temps d’urgence, « que le mouvement de la décroissance commence à s’interroger sur son cercle, à défaut de pinailler sur les rayons » ?
Et, à cette participante qui trouvait que ce que je proposais était un peu « mou », je lui ai juste répondu qu’il était important que la constellation décroissante devienne assez mûre pour cesser le jeu des divisions internes – le « chacun dans son couloir » – si elle voulait fonder sa visibilité politique sur une crédibilité idéologique qui ne peut pas se résumer à juxtaposer les luttes et les résistances, qui ne peut pas se contenter d’en dresser une énumération, mais qui doit chercher à coconstruire le cadre à l’intérieur duquel ces luttes et ces résistances pourront trouver la force de leur convergence.
Voilà pourquoi les 4 images et les chantiers que la MCD propose satisfont toujours 2 buts parfaitement compatibles : permettre à tou.t.es celles et ceux qui assument le terme de décroissance d’identifier tous les accords, sur ce qui nous identifient comme sur ce qui alimente nos controverses.
Comme toujours, la mise en discussion d’idées apporte son lot de modifications et d’approfondissements. En particulier sur le sens et la portée de ce que nous appelons la « saison 2 » de la MCD :

20.04.2026 à 12:37
Michel Lepesant
En quoi la décroissance défendue par Serge Latouche permet de répondre à la question « de quoi l’écosophie est-elle la sagesse ? »
Mise à l’écrit de mon intervention du mercredi 15 avril 2026, dans le cadre d’un projet de recherche de deux ans, soutenu par la MSH Maison des Sciences Humaines et Sociales Paris Nord et dirigé par Antonella Corsani : « le projet porte sur l’articulation éthico-politique des trois registres écologiques : celui de l’environnement, celui des rapports sociaux, celui de la subjectivité humaine et s’inscrit dans une double perspective : celle de Félix Guattari et celle d’André Gorz. Pour Félix Guattari l’écologie politique ne doit pas se cantonner aux questions environnementales, car elle serait non seulement inefficace mais aussi dangereuse. Félix Guattari percevait deux dérives possibles d’une écologie purement environnementale : une écologie droitière et conservatrice, voire réactionnaire, et l’écobusiness. Dans cette même perspective, André Gorz a toujours insisté sur un point : il faut partir de la critique du capitalisme, qui conduit nécessairement à l’écologie politique et pas l’inverse ».
Ma participation consistait à faire une introduction à Serge Latouche. Introduction de 30′ pour laquelle il me semblait que le bon fil conducteur était : En quoi la décroissance défendue par Serge Latouche permet de répondre à la question « de quoi l’écosophie est-elle la sagesse ? ». Introduction suivie par la lecture de 2 extraits de Serge Latouche, avant un échange entre les participant.e.s.
Pourquoi accepter de tenter ce croisement entre la décroissance de Serge Latouche et le projet écosophique ? Parce que, avec 18 ans de décal-âge, c’est par un trajet analogue à celui de Serge Latouche que j’en suis venu à défendre la décroissance :
Note générale sur l’écosophie
Dans Les trois écologies (1989, Galilée) Félix Guattari reprend la notion d’écosophie que le philosophe Arne Næss avait forgé au début des années 60, dans le cadre de la deep ecology.
Ce que Félix Guattari nomme « écosophie » concerne l’analyse des relations entre l’écologie, le social, le politique et le mental, la mise au jour de ces relations, les modalités par lesquelles il devient possible d’agir sur celles-ci en vue de sortir de « l’impasse planétaire« .
Reconnaissons d’emblée que la dimension relationnelle qui est au cœur de l’écosophie chez Guattari ne se retrouve pas vraiment dans la décroissance chez Serge Latouche, peut-être à cause de son nominalisme affiché.
Le défi d’une politique de la relation capable d’affronter le potentiel individualisant du relativisme reste posé à la décroissance…
*
D’autant que les lignes directrices du projet proposé me semblaient pouvoir se croiser facilement avec celui de la décroissance :
1. D’abord parce qu’il s’agissait d’un « hommage à André Gorz ». Lors des (f)estives de la décroissance de cet été (du 11 au 17 juillet), nous aurons l’occasion de discuter de tout ce que les travaux de Gorz peuvent apporter à une décroissance radicale. Mais sans attendre, on peut relever deux rencontres fortes. 1/ En effet, ce n’est pas en partant de l’écologie que l’on peut espérer arriver à une critique du capitalisme ; 2/ Dans l’Éloge du suffisant (2019), Gorz écrit explicitement qu’on ne peut pas fonder la politique sur la nécessité. Nous retrouverons ces 2 points dans la présentation de Latouche qui suit : la décroissance n’est une variante ni de l’écologie ni de la collapsologie.
2. Félix Guattari nous met sur la piste de l’oïkos quand il évoque, au carrefour des 3 écologies, un « art de l’éco » :
« Le principe commun aux trois écologies consiste donc en ceci que les Territoires existentiels auxquels elles nous confrontent ne se donnent pas comme en-soi, fermé sur lui-même, mais comme pour-soi précaire, fini, finitisé, singulier, singularisé, capable de bifurquer en réitérations stratifiées et mortifères ou en ouverture processuelle à partir de praxis permettant de le rendre « habitable » par un projet humain. C’est cette ouverture praxique qui constitue l’essence de cet art de l’ «éco » subsumant toutes les manières de domestiquer les Territoires existentiels, qu’ils concernent d’intimes façons d’être, le corps, l’environnement ou de grands ensembles contextuels relatifs à l’ethnie, la nation ou même les droits généraux de l’humanité. »
Félix Guattari, Les trois écologies (1989), Galilée. (p.49). Note 1 : « La racine eco est entendue ici dans son acception grecque originaire : oïkos, c’est-à-dire : maison, bien domestique, habitat, milieu naturel. »
L’écosophie est donc la sagesse de l’oïkos – l’art de l’éco – mais de quel oïkos s’agit-il ? Car, aujourd’hui, cet oïkos nous le retrouvons aussi bien dans l’éco-logie que dans l’éco-nomie.
3. Serge Latouche est précisément cet économiste qui n’a cessé de défendre « la sortie de l’économie ».

Dans ses livres, Serge Latouche parle de « sortie de l’économie » avant même de parler de décroissance. Et c’est dans le prolongement de sa critique antimondialiste du « développement », qu’il en arrive à la décroissance. Parce que, (a) sortir de l’économie, c’est entrer dans la décroissance ; (b) par où ?
« Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause la domination de l’économie sur le reste de la vie en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes ».
Serge Latouche, Survivre au développement, 2004, p.96
Pour S. Latouche, nous ne sommes pas dans une société avec une économie de croissance, nous sommes dans une société de croissance. Mais pourquoi, pour concevoir une telle société, faut-il « sortir de l’économie » et non pas seulement sortir de l’économie de croissance ? Parce que, quand une économie devient une économie de croissance, alors l’économie phagocyte la société ; ce que seule une économie de croissance peut provoquer. Si l’on veut libérer la société de l’emprise de la croissance, alors il faut sortir de l’économie (parce que seule une économie de croissance peut exercer une telle emprise).
« Concevoir et vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d’être centrales (ou uniques), où l’économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime… Cela n’est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l’environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains. Il s’agit là d’une véritable décolonisation de notre imaginaire et d’une déséconomisation des esprits nécessaires pour changer vraiment de monde avant que le changement du monde ne nous y condamne dans la douleur ».
Serge Latouche, Survivre au développement, 2004, p.115
Sortir de l’économie, c’est donc remettre l’économie à sa place : la réduire à n’être qu’un moyen et non pas une fin ultime.
NB 1 : Les 2 buts (réactifs) de cette décolonisation : « éviter la destruction définitive de l’environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale ». Ce que je retiens, c’est le « et surtout ».
NB 2 : En termes de scénario, soit la décolonisation (volontaire) soit le changement subi « dans la douleur ».
Autrement dit, quels sont les entrées, les sources, de la décroissance ?
Dans son Petit traité de la décroissance sereine (2007) (second volet de Survivre au développement), il explicite ces 2 sources : l’« histoire ancienne » du terme de « décroissance » est « liée à la critique culturaliste de l’économie d’une part, et à sa critique écologiste » (p.28).
Mais quand il énumère les éléments de ces 2 critiques :
On remarque que cet inventaire se concentre sur la critique culturaliste et pas sur la critique écologiste (NB1) :
Il n’y a donc pas seulement 2 sources (écologiste et culturaliste), mais il y a un hiatus entre ces 2 sources : qui révèle une tension entre déterminisme et volontarisme (NB2), tension qui existait déjà au sein du marxisme et de sa vulgate et qui existe dès qu’il s’agit de penser une transition (un trajet) d’un monde critiqué, rejeté, à un monde désiré, projeté.
Ce hiatus se résout par une préséance de la critique culturaliste sur la critique écologiste (NB1).
→ Autrement dit, cette préséance d’une critique culturaliste sur la critique écologiste (NB1) devrait impliquer une priorité politique accordée à la volonté sur la nécessité (NB2).
« Le projet de la décroissance passe nécessairement par la refondation du politique. »
Serge Latouche, Petit traité de la décroissance sereine (2007), p.52
Bilan d’étape :
Si l’entrée dans la décroissance, c’est la sortie de l’économie c-à-d de son emprise sur la société, alors il faut aller chercher la source de cette emprise dans ce que Serge Latouche analyse comme une colonisation : par analogie avec la colonisation des colonisés des colonies, certes, mais avant tout en tant que colonisation directe de l’imaginaire des colonisateurs.
C’est cet imaginaire qu’il faut décoloniser puisqu’il est à la source de l’emprise culturale de l’économie sur nos sociétés modernes. C’est ainsi que Serge Latouche envisage la « refondation du politique », et il le fait à partir de ce qu’il appelle les 8 « R » 1.

Serge Latouche propose explicitement de remplacer la fable des cercles vertueux de la croissance par celui des 8 « R » : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, redistribuer, relocaliser, réduire, réutiliser, recycler parce qu’ils sont « susceptibles d’enclencher un processus de décroissance sereine, conviviale et soutenable » (Petit traité de la décroissance sereine, 2007, p.57).
Dans la liste, les deux premiers « R » ressortent bien de l’écologie mentale : réévaluer, reconceptualiser. Dans le Le pari de la décroissance (2006), c’est le chapitre 6 : Réévaluer, reconceptualiser qui introduit l’exposé des 8 « R ». Comment sortir de l’imaginaire dominant ?
« Une révolution culturelle au vrai sens du terme est donc requise. Mais, comme le dit fort bien Castoriadis, pour qu’il y ait une telle révolution, il faut que des changements profonds aient lieu dans l’organisation psychosociale de l’homme occidental, dans son attitude à l’égard de la vie, bref dans son imaginaire ».
« Pour tenter de penser une sortie de l’imaginaire dominant, il faut d’abord revenir sur la façon dont on y est entré… C’est l’idéologie de la croissance, du développement, du consumérisme, de la pensée unique. Reste à comprendre comment on en est arrivé là et comment on pourrait s’en sortir… ».
« Il me semble que la colonisation des esprits prend trois formes principales : l’éducation, la manipulation médiatique, la consommation du quotidien ou le mode de vie concret. »
Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.158-159.
Pour chaque forme de colonisation, Serge Latouche évoque une piste de sortie :
Mais Serge Latouche peut-il tenir l’enjeu politique de ce cercle des 8 « R », à savoir entrer en décroissance, sortir de l’économie, désencastrer la société de l’économie, décoloniser les imaginaires des colonisateurs et des colonisés ? Dans le lexique guattarien de cet atelier, la décroissance peut-elle réussir à enclencher la sagesse de l’oïkos, et à penser un agencement des 3 écologies qui permette l’avènement d’une écologie politique ?
On peut en douter quand on en arrive au dernier paragraphe de ce chapitre consacré à « réévaluer, reconceptualiser » :
« La société de la décroissance décolonise l’imaginaire mais la décolonisation qu’elle engendre est requise au préalable pour la construire ».
Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.180.
La décolonisation de l’imaginaire s’inscrit dans un cercle que Serge Latouche prétend vertueux ; autrement dit, chaque « R » peut être un point de départ comme un point d’arrivée. Et comme il s’agit de fonder une critique de l’absurdité de la croissance économique (NB1), alors ce cercle est un cercle « herméneutique » – chacun de ses éléments peut être compris à partir de la compréhension du tout et réciproquement-, duquel il ne s’agit pas de sortir mais de bien y entrer.
En termes psychosociaux, cela revient à s’interroger sur la capacité mobilisatrice, et pas simplement motivante, des 8 « R » : comment passer du désirable au volontaire ?
Il ne s’agit pas de refuser la dimension circulaire de toute transition ; il ne faut donc pas s’étonner de trouver chaque « R » à la fois comme « préalable » et comme « engendré ». Cela est vrai de toute transition mais encore plus quand la transition décroissante est précisément celle qui se mène au nom d’un objectif de stabilité, de soutenabilité, de repos, de tranquillité. Politiquement : l’objectif doit être la protection, la conservation et l’entretien des conditions de possibilités de la vie sociale 2. Cette vie sociale est la branche sur laquelle nous sommes assis ; non seulement la société de croissance la scie – elle est sociocidaire – mais le projet qui porte la décroissance est révolutionnaire au sens où, contre l’hégémonie de la croissance, il défend ce que Serge Latouche nomme « a-croissance »
Pour autant, comment ne pas formuler des doutes sur la capacité mobilisatrice de ces 8 « R » ?
Serge Latouche n’ignore pas ces interrogations et c’est pourquoi il ajoute, toujours dans le même dernier paragraphe du chapitre 6 :
« Toutefois, il y a toutes les chances pour que nous y soyons incités par le choc salutaire de la nécessité… Seul un échec historique de la civilisation fondée sur l’utilité et le progrès peut probablement faire redécouvrir que le bonheur de l’homme n’est pas de vivre beaucoup, mais de vivre mieux. »
Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.180.
Et c’est ainsi que nous voilà de retour à la question politique entre déterminisme et volontarisme (NB2).
Sauf que tout semblait indiquer que Serge Latouche, dans son exigence de fondation politique, validait l’injonction gorzienne à refuser de le faire à partir de la nécessité.
En exergue de ce chapitre 6, Serge Latouche place d’ailleurs un extrait de Paul Ariès qui va explicitement dans le sens de ce que j’appelle l’argument du « quand bien même », du « même si » :
« Nous ne sommes pas des objecteurs de croissance faute de mieux ou par dépit, parce qu’il ne serait plus possible de continuer comme avant. Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès. »
Paul Ariès, Décroissance ou barbarie (2005), Golias, p.31.
Cette référence à Paul Ariès mérite quelques commentaires :
Revenons à Serge Latouche :
« On a identifié les changements nécessaires. Toutefois, ceux-ci ne peuvent intervenir qu’à la suite d’une décision volontaire… Cela se fait par l’autotransformation. »
Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.167-168.
« J’adhère totalement à sa [C. Castoriadis] conception de la révolution : “Révolution ne signifie ni guerre civile ni effusion de sang. La révolution est un changement de certaines institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même : l’autotransformation explicite de la société concentrée dans un temps bref. […] La révolution signifie l’entrée de l’essentiel de la communauté dans une phase d’activité politique, c’est-à-dire instituante. L’imaginaire social se met au travail et s’attaque explicitement à la transformation des institutions existantes“ (C. Castoriadis, Une société à la dérive (2005), Points Seuil, p.229). Le projet de la société décroissante, en ce sens, est éminemment révolutionnaire. »
Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.190.
Après le hiatus entre les 2 sources de la décroissance – que Serge Latouche tranche par la préséance de la critique culturaliste sur la critique écologiste – nous voilà devant un problème politique plus difficile à résoudre. Ce problème n’est pas circonscrit à l’œuvre de Latouche, car beaucoup (trop) de décroissants adhèrent à une conception contrainte de la décroissance, donc apolitique.
Pourquoi faut-il le résoudre ? Si la colonisation de l’imaginaire peut expliquer l’emprise de l’économie sur la société, elle ne peut pas expliquer les raisons de cette volonté d’emprise et surtout pourquoi cette emprise a réussi. C’est pourquoi, si la décroissance doit être un renversement – et le livre d’entretien de Latouche de 2014 est bien intitulé « Renverser »-, ce renversement doit être fondamentalement politique.
Dit autrement, en termes théologiques : si la décroissance veut échapper à la dégringolade apocalyptique (celle des catastrophologues et collapsologues), et si elle veut plutôt pencher du côté du miracle (la révolution dans un temps bref) sans pour autant tomber dans les illusions de la transition comme « claquement de doigts » (Alexandre Monnin) ou comme « saut » (Albert Camus »), comment sortir du piège du cercle vicieux de l’entre-soi et proposer une alternative politiquement acceptable (plus précisément, tolérable pour celles et ceux qui ne la jugent ni faisable ni désirable) ?
Et nous voilà revenu au centre de gravité des 3 écologies : à la politique !
Bilan d’étape
Mais alors comment poursuivre sur la piste décroissante d’une sagesse de l’oïkos ?
Si la voie n’est pas explicitement thématisée dans tous les livres de Serge Latouche, elle est néanmoins régulièrement rencontrée au fil de ses publications.
« La plupart des sagesses considéraient que le bonheur se réalisait dans la satisfaction d’un nombre judicieusement limité de besoins ».
Serge Latouche, Survivre au développement, 2004, p.94.
Et nous pouvons revenir sur le passage de Paul Ariès : « Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain ». Ce qui est refusé « pour rester humain », c’est la « croissance infinie » : non pas tant la croissance que son infinité.
Nous trouvons dans L’Âge des limites (2012), qui est une critique de l’illimitation, deux apports majeurs : un inventaire des limites et un problème ontique.
C’est cette piste de l’autolimitation qui, de Serge Latouche à la décroissance politique aujourd’hui défendue par la MCD, peut mener à la maison (oïkos) de l’écosophie.
Voilà donc en quoi consiste « l’art de l’éco », c’est l’art de limiter l’illimité.
« Dès lors, tout le monde le sait ou le sent bien, la question centrale qui se pose désormais à l'humanité, est de savoir si elle saura maîtriser sa maîtrise. Limiter l'illimitation[1]. »
On ne saurait mieux résumer la problématique que nous avons esquissée dans cet ouvrage. L'humanité actuelle se trouve dans une situation tragique. Pour gagner leur vie, les individus et les groupes n'ont le plus souvent guère d'autre choix, chacun pour son compte, que de contribuer à la « banalité du mal ». Ils ne trouvent de travail qu'en s'engageant comme rouage de la mégamachine techno-économique et par là participent à la démesure.
Toutefois, pour survivre, le monde dans son ensemble est condamné à réinventer la justice. Cette situation est nouvelle. La finitude de la planète nous contraint à nous limiter tant sur le plan écologique que sur le plan des conflits. Les guerres anciennes provoquaient des morts et des désastres de toute nature, mais ne mettaient pas en cause la perpétuation de la vie sur la Terre. Il n'en est plus ainsi avec l'arsenal nucléaire actuel qui dépasse plusieurs fois ce qui est requis pour faire sauter la planète. De leur côté, les pollutions et les atteintes à l'environnement, aussi anciennes que l'homme, étaient, jusqu'à une période récente, aisément digérées et recyclées par la biosphère. Les prédateurs de la nature pouvaient nuire tranquillement à leurs voisins ou infliger des blessures à la nature sans mettre véritablement en danger l'habitacle humain dans son ensemble. Ce n'est plus le cas depuis que nous sommes entrés dans l'anthropocène. Avec les pollutions globales, un seuil a été franchi, la biosphère toute entière est en danger. L'équité sociale et environnementale, ou tout au moins un minimum de souci de justice, est devenue une condition pour prolonger notre présence au monde et, sous cet angle, une urgence. Une autolimitation, afin de rompre avec la démesure des modes de production et de consommation dominants, qui sont surtout ceux des dominants, serait nécessaire pour éviter l'implosion du système. Il y a là un défi nouveau dans l'odyssée humaine dont il est impossible de dire s'il sera relevé. D'autre part, la tentative de rompre le cercle de fer de la finitude technoscientifique, soit par une migration dans le cosmos, soit par une modification de l'espèce, ne contribuera en rien à résoudre les problèmes sociaux et anthropologiques engendrés par l'illimitation. En admettant qu'elle réussisse, une telle aventure est-elle souhaitable ?
Conjurer l'illimitation ou retrouver le sens des limites nous paraît un impératif pour la survie de l'humanité, mais aussi un défi. On l'a vu, en effet, dans tous les champs — géographique, politique, écologique, économique ou moral —, la limite se heurte au paradoxe de son arbitraire et à son conflit avec la raison. La raison raisonnante peut nous inciter à entrer dans la voie du déraisonnable. L'antinomie de la raison rationnelle et de la raison raisonnable ne peut être tranchée par la raison elle-même. La limite doit être décidée et assumée librement. Mais quelle instance sera habilitée à le faire ? Au terme de l'aventure de la destruction de toute norme imposée par la transcendance, la révélation ou la tradition, la seule autorité raisonnable reste sans doute le demos, c'est-à-dire les humains émancipés qui assument leur autonomie et se donnent les frontières entre eux et pour eux, constitutives d'un monde commun contenant plusieurs mondes communs. Paradoxalement, en effet, recréer des limites et des frontières est nécessaire non seulement pour conjurer l'effondrement, mais aussi pour retrouver un monde commun. Les hommes ne font vraiment communauté que dans la proximité et en percevant leur différence avec les autres. Le sans-frontière, à la mode chez les bobos, détruit et le commun et le monde. La « concurrence loyale et non faussée », chère aux technocrates de Bruxelles, est une ineptie non seulement au niveau économique, mais aussi au niveau anthropologique. Les hommes, comme les collectivités, sont inéluctablement différents. Il faut faire de ces différences une richesse et s'organiser en conséquence pour le bien de tous et non s'obstiner dans la voie sans issue d'une homogénéisation totale. Les frontières nécessaires, entre les cultures, entre les peuples, entre les économies, entre les hommes, peuvent néanmoins être déplacées dans le temps par des générations successives qui auraient éprouvé les imperfections et les injustices de normes arbitrairement approuvées par leurs ancêtres.
Le projet de la décroissance, à l'origine, se propose plus modestement de s'attaquer à la seule démesure économique, mais on sent bien que, de proche en proche, celle-ci met en branle toutes les autres et c'est bien vers cette reconstruction ambitieuse que l'on se trouve entraîné. L'autolimitation, retrouver le sens de la limite et de la mesure, se pose pour l'individu, mais plus encore pour l'être collectif : humanité ou société. « Le sens fondamental d'une politique écosociale, disait déjà André Gorz, [...] est de rétablir la corrélation entre moins de travail et moins de consommation d'une part, plus d’autonomie et plus de sécurité existentielles, d’autre part, pour chacun et pour chacune. [...] Une vie plus libre, plus détendue et plus riche. L'autolimitation se déplace ainsi du niveau du choix individuel au niveau du projet social. La norme du suffisant, faute d'ancrage traditionnel, est à définir politiquement.[2] » C'est bien là, en effet, la vision de la décroissance[3].
[1] Alain Caillé, Pour un manifeste du convivialisme, Lormont, Le Bord de l'eau, 2011, pp. 64-65.
[2] André Gorz, « L'écologie politique entre expertocratie et auto-limitation », Actuel Marx, n° 12, 1992, pp. 26-27.
[3] Ce n'est donc pas sans raison qu'une publication des partisans de la décroissance, les cahiers francophones de l'objection de croissance, a choisi pour titre Limites (Romans-sur-Isère).
Serge Latouche – L'homo sapiens n'est pas un homo oeconomicus. Nous ne naissons pas individus – au mieux, nous le devenons – dans le sens où nous ne sommes pas des êtres isolés. Le bonheur n'est pas une dimension individuelle. La consommation matérielle ne satisfait que les besoins biologiques et physiologiques de l'homme. Il est désormais vérifié que l'homme a besoin avant tout de liens sociaux et que la destruction de ceux-ci peut conduire au désespoir ou au suicide.
Il existe une autre forme de richesse que l'argent et la marchandise, évoquée par certains théoriciens qui font référence aux « biens relationnels », dont il faut tenir compte, bien souvent plus importants que les biens matériels. L'abondance, la prétendue « société d'opulence » dont parlait John Kenneth Galbraith[1], n'a représenté une certaine réalité que pendant la période des Trente Glorieuses, Pendant cette période très particulière, arrivant après les privations dues à la Seconde Guerre mondiale, grâce au pétrole bon marché, on a vu exploser la production marchande, avec tous les mirages de l'abondance... Mais très rapidement la vraie nature du système est devenue manifeste : créer toujours plus de frustration, nous rendre, à travers la publicité, toujours plus insatisfaits de ce que nous avons pour nous faire désirer et consommer toujours plus.
Nous vivons dans des sociétés de gaspillage, pas d'abondance. L'abondance véritable ne peut au contraire exister que si les besoins à satisfaire connaissent des limites. C'est cela le sens profond, très important, de la thèse de Marshall Salins selon laquelle la seule société humaine ayant connu l'abondance est celle des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique. Ceux-ci avaient peu de besoins et pouvaient dès lors les satisfaire à profusion, avec une activité – on ne peut pas et on ne doit pas à son sujet parler de travail au sens où on l'entend aujourd'hui – de deux à trois heures par jour. Il s'agissait de chasse, de pêche ou de la cueillette de plantes sauvages. Tout le reste du temps était consacré au jeu, à la danse, à faire de la musique, à l'amour, au farniente, au rêve. Avec de temps en temps, une petite guerre pour maintenir la forme...
Daniele Pepino – Dans cette idée d'abondance, non pas marchande mais relationnelle, et surtout dans l'idée du don, dans ce désir de fonder une société sur le don, y a-t-il quelque chose de sacré ? En quoi consiste ce don ? Pour les défenseurs de la « modernité à tout prix », le fait de tendre vers des relations qui reposeraient sur le don, sur la « frugalité », rejoignant l'idée de communion avec la nature et avec l'autre, peut paraître une bizarrerie romantique. En réalité, ces idées représentent un continuum dans l'histoire de l'humanité ; une transversalité absolument surprenante entre les cultures, les époques et les latitudes : de Gandhi à Thomas Müntzer, de Thoreau à saint François, des Indiens quechua d'Amérique latine aux Ādivāsī de l'Inde, des mystiques de toutes les religions aux paysans de la Russie préindustrielle, pour ne donner que quelques exemples. Ne peut-on pas dire que l'utopie de la décroissance procède du sillon creusé par ce courant souterrain de l'histoire? N'est-elle pas, d'une certaine façon, l'héritière de cette « tradition » ?
[1] John K. Galbraith, L'Ère de l'opulence, Calmann-Lévy, 1961.
Si je reprends la question du départ : En quoi la décroissance défendue par Serge Latouche permet de répondre à la question « de quoi l’écosophie est-elle la sagesse ? », je crois que nous avons pu voir que l’écosophie évoquée par F. Guattari peut facilement s’intégrer dans cette sagesse de l’oïkos dans laquelle la décroissance défendue par Serge Latouche s’insère intrinsèquement, à une double condition. 1/ Que l’agencement des 3 écologies ne renvoie pas benoîtement à un équilibre qui serait préjugé mais accepte de les ranger derrière l’écologie sociale puisque une préséance accordée à l’écologie environnementale serait grosse de dégringolade politique, puisque la décolonisation de l’imaginaire est psychosociale avant d’être individuelle. 2/ Que le centre de gravité politique des trois écologies réside dans une sagesse de l’autolimitation : c’est dans ce dernier point que doit venir se loger le plus grand désaccord politique dans la critique générale du système dominant, entre la critique anticapitaliste (qui a si souvent cédé aux sirènes de l’illimitisme) et la critique décroissante (qui fait de la critique de l’illimitisme un fondement de sa détermination politique).
Un grand merci donc à Antonella Corsani pour avoir provoqué cette rencontre entre les pensées de Guattari et Gorz et les analyses politiques de la décroissance dont Serge Latouche a été le précurseur et dont la Maison commune de la décroissance (MCD) assume l’héritage.
01.04.2026 à 06:45
Michel Lepesant
Sur le site de La vie des idées, un excellent dossier constitué depuis plusieurs années sur ce que l’extrême-droite fait au monde.
En particulier, vient de paraître une recension sur « la russification des esprits » que devraient lire et relire tous nos « amis » décroissants qui se prétendent pacifistes. Je serais d’ailleurs curieux de les écouter aujourd’hui à propos de l’agression israélo-américaine contre l’Iran. En sont-ils à refuser à l’Iran le droit (international) de se défendre comme ils accordaient à la Russie le droit d’attaquer l’Ukraine sous le prétexte de se défendre ?
Car de 2 choses l’une : soit refuser et à l’Ukraine et à l’Iran le droit de se défendre et valider les agressions israélo-américaines et russes, soit condamner sans ambigüité toutes les agressions et admettre que le véritable pacifisme est un refus inconditionnel d’un soi-disant droit d’attaquer (souvent au nom d’une fallacieuse « guerre préventive ») mais aussi la défense d’un droit inconditionnel de… se défendre.

25.02.2026 à 10:04
Michel Lepesant
Voici le livre qu’il faut lire en ce début d’année 2026. D’une part, il fournit une contribution claire et précise qui sera utile à tous ceux qui s’interdisent de critiquer tout en restant dans l’ignorance des théories adverses. En ce sens, ce livre prolonge celui de Serge Audier (Néo-libéralismes, une archéologie intellectuelle, 2012, Grasset) et ceux plus récents de Quinn Slobodian (Les globalistes, Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, 2018, trad. fr. 2022, Seuil ; Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, 2023, trad. fr. 2025, Seuil).

D’autre part, il devrait intéresser tout particulièrement les décroissants qui discutent de la cohérence théorique et donc stratégique du mouvement de la décroissance. Rien que le titre nous interpelle : car si les « lumières sombres » caractérisent la pensée néoréactionnaire, alors toute critique de celle-ci reviendra de facto à une défense des Lumières. Ce qui est le cas pour la pensée décroissante : conservatrice peut-être, réactionnaire, certainement pas 1. Ce qui implique de ne pas pouvoir enfermer la décroissance dans une critique monolithique des Lumières, et donc de la modernité 2. Gros chantier idéologique à affronter.
De façon très claire, Arnaud Miranda nous introduit à la pensée néoréactionnaire par une suite de portraits des principaux protagonistes : Curtis Yarvin (chap.3), Nick Land (chap.4), la galaxie NRx (chap.5), Peter Thiel et Marc Andreesen (chap.6).
Ces portraits sont encadrés par une cartographie des droites américaines (chap.1), par une brève histoire de la néoraction (chap.2) et le livre se conclut par une évocation de la situation actuelle (chap.7).
0:00 Présentation de l’ouvrage et d’Arnaud Miranda 1:16 L’importance de prendre les idées politiques au sérieux 4:45 Typologie des penseurs : de l’académie à la tech 7:35 Conservateurs, réactionnaires et libéraux : les distinctions 16:00 Les racines du libertarianisme américain 21:10 Néoconservateurs vs Paléoconservateurs : le point de rupture 26:00 Alt-right, néoréaction et post-libéralisme 33:50 Curtis Yarvin et le concept de formalisme 44:50 La « Cathédrale » et la stratégie du passivisme 56:50 Nick Land et l’accélérationnisme technocapitaliste 1:05:50 Peter Thiel : promoteur et financeur du mouvement 1:15:00 Quelles réponses pour les démocraties ?
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Il me semble qu’au-delà du panorama dressé par l’auteur de cette constellation néoréactionnaire, on peut faire ressortir quelques points, en résonance inversée, en dissonance donc, avec la nébuleuse décroissante.
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On pourra trouver dans le livre d’autres listes des composants de la pensée néoréactionnaire ; et à chaque fois, il sera pertinent que la décroissance prenne le contrepied de ces listes.
Je ferai juste remarquer une absence dans ces listes : la composante religieuse. Pour Marcel Gaucher, les USA vivraient en ce moment leur « sortie de la religion » ; pourquoi pas. Mais, en tout état de cause, cette absence signifie peut-être que cette pensée néoréactionnaire a totalement intégré la victoire d’un individualisme qui peut aller jusqu’à se débarrasser de tout ce qu’une religion peut apporter de socialisant : c’est à cette aune qu’il faudrait relire le court essai d’Hartmut Rosa, Pourquoi la démocratie a besoin de religion, 2022, trad.fr. 2023, La Découverte. D’autant qu’Arnaud Miranda a raison d’insister tout au long de son livre sur la dimension contre-culturelle de l’utilisation d’internet (p.154) pour assurer la diffusion de cette pensée néoréactionnaire : comme si, dans une société rêvée comme n’étant plus qu’une collection d’individus séparés, le véritable succès des réseaux sociaux consistaient à rendre obsolètes les liens sociaux en général, et donc à ringardiser la religion dont la fonction sociale d’intégration serait has been.
_____________________05.02.2026 à 07:04
Michel Lepesant
Voici un bref retour sur ma participation, dimanche dernier, à une conférence consacrée à l’IA, lors des journées de l’Écologie au quotidien, à Die (Drôme). Conférence partagée avec Juliette Duquesne et animée par Goni Zonon, conférence réussie pendant laquelle grâce à Juliette et Goni nous avons pu développer une critique robuste de l’IA, en sachant combiner informations et analyses, à destination d’une salle comble (et pourtant, c’était un dimanche matin).
Pour l’essentiel, mon intervention s’appuyait sur le gros travail de recherche que j’avais effectué à l’été 2025 (et que l’on peut lire ici).
« Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? » était le titre de la conférence. J’ai d’emblée fourni ma réponse : l’IA est aujourd’hui, avec la dédiabolisation de l’extrême-droite et la montée d’une xénophobie affichée (racisme, homophobie, antiwokisme primaire), l’une des 3 raisons d’être politiquement terrorisé. Et j’ai aussitôt ajouté qu’il fallait faire l’hypothèse que ces 3 terreurs étaient les 3 facettes d’un même déferlement politique antidémocratique dont il fallait terriblement s’inquiéter.
D’où l’intérêt de faire un rapprochement direct entre ce que l’IA fait à la technologie et ce que Trump fait au capitalisme : dans les deux cas, les masques et les apparences de démocratie tombent. Certes, on n’a pas attendu l’IA et Trump pour défendre résolument des positions technocritiques et anticapitalistes, mais leurs partisans pouvaient toujours se dissimuler derrière les apparences d’un bon usage (la commodité) et du droit. Aujourd’hui, L’IA comme Trump se montrent dans leur brutalité : la force sans le droit, l’utilité sans la socialité.
J’avais préparé un diaporama pour cette intervention mais je ne l’ai pas utilisé. Le voici néanmoins, avec sa présentation en vidéo (enregistrée à la maison en décembre 2025).
Voici le résumé que l’IA de PDF Creator m’a proposé : l’inquiétant, c’est que c’est assez bien fait.
L’auteur conclut que l’intelligence artificielle (IA) représente un danger majeur pour la société, tant sur le plan technologique, économique, écologique, social que politique. Il met en avant plusieurs points clés :
En somme, l’auteur appelle à une prise de conscience collective et à une résistance volontaire face à l’emprise croissante de l’IA, en mettant en avant des valeurs de décroissance, de précaution et de démocratie.
Juliette Duquesne a bien insisté sur les limites de l’IA : sociales (sur l’emploi, sur les relations, sur les modes de vie), écologiques (énergie, réchauffement, eau), et démocratiques (une IA plus imposée que choisie, une liquidation des modes de décision et de contrôle).
Je rajoute juste que, quand on aborde la question des limites d’un point de vue décroissant, il est souvent pertinent de le faire en apportant 2 cadres analytiques :
Attention à ne pas se tromper de critique adressée à la technologie ; attention à ne pas se laisser embarquer dans un débat tronqué.
Si on distingue grossièrement entre la technique (système des moyens en vue de leur utilité) et la technologie (système des pratiques, les médiations et leurs usages, accompagnées de leur justification théorique, c’est le discours qui accompagne la technique : en tant que mode d’emploi, la technologie fournit aussi un mode de vie. « Si ça marche, c’est que c’est bien »), alors il faut faire attention à ne pas réduire la discussion sur telle ou telle technique aux questions de l’usage de l’utilité :
Il y a quelques années, lors de nos (f)estives 2018 (rencontres organisées par la MCD), nous avions invité Philippe Gruca qui avait parfaitement posé l’équation : quand la société n’est plus de taille humaine, quand il y a disproportion entre la société et l’humain, alors il ne reste que deux directions, totalement opposées et divergentes : soit on augmente l’homme, soit en diminue la société.
D’un côté, le transhumanisme, de l’autre, la décroissance.
J’ai précisé que l’on pouvait se représenter les rapports entre la technologie et la société avec une image de vases communicants : tout gain de technicité se paie au prix d’une perte de socialité ; et inversement. Il ne faut pas se laisser leurrer : les fameux « réseaux sociaux » sont d’abord des réseaux techniques et ils ne peuvent prétendre relier des gens qu’à condition que les modes de production et de consommation les aient, au préalable, isolés et séparés.
L’une des dernières questions a critiqué la facilité avec laquelle nos interventions avaient dressé un tableau hypercritique de l’IA, en affirmant qu’il serait plus réaliste de se demander comment réguler l’IA : bref, qu’il fallait passer des discours aux actes, de l’idéalisme au réalisme.
Je tiens à exprimer, in fine, l’absence lors de ces rencontres de plusieurs interventions qui auraient porté explicitement sur la décroissance.
Car les échanges lors de cette conférence ont, encore une fois, montré que c’est bien d’un paradigme général dont nous avons besoin si on veut faire converger les analyses et les initiatives.
A condition d’assumer cette portée générale d’une décroissance comme opposition politique à la croissance, il me semble que c’est bien aujourd’hui la décroissance qui peut assumer une telle ambition : et c’est le sens de mon engagement dans la Maison commune de la décroissance : https://ladecroissance.xyz/.
26.01.2026 à 05:51
Michel Lepesant
Des amis m’ont récemment placé dans une situation bien inconfortable : ils m’ont invité à venir parler de décroissance (et d’IA), mais, en même temps, je me suis vu imposer un cadre si horizontaliste d’intervention que le hiatus entre le fond et la forme de ce que j’avais prévu de faire devenait un gouffre.
Car tout l’apport de mon « travail » sur la décroissance depuis des années consiste à refuser cette disjonction du fond et de la forme, car elle revient toujours au final à neutraliser le fond (radical) au seul profit d’une forme (horizontaliste) où le brouillard du régime de croissance continue se diffuser. Cet horizontalisme peut prendre le prétexte de donner la parole aux citoyens, mais en réalité il revient à mettre à plat toute différence entre des recherches approfondies et la moindre opinion d’un auditeur présent, aux dépens de la radicalité dont la critique a pourtant impérativement besoin.Pour prendre en considération une réelle radicalité, il faut précisément sortir de ce que j’appelle la « décroissance mainstream« , c’est-à-dire une décroissance qui en reste à la surface des phénomènes et qui ne voit dans la croissance que ses dimensions économiques et écologiques, mais jamais sa dimension politique. C’est l’objet de la courte présentation de la décroissance qui suit.
Un autre ami, enseignant à la fac de Montpellier me signalait que le jeudi 25 septembre avait lieu une conférence sur décroissance et IA. Il ne pouvait y aller ; moi non plus. Dommage. Mais je sais exactement à partir de quel cadre je serais allé écouter cette conférence : de quelle décroissance va-t-il s’agir ? Ou plus exactement, va-t-il s’agir de s’opposer à l’économie de la croissance, au monde de la croissance ou aussi au régime politique de croissance ?
Car si l’on oublie de radicaliser la critique contre la croissance jusqu’à se baigner dans le « milieu » politique du régime de croissance, alors on peut en venir à une IA décroissante-compatible ; soit parce qu’elle serait sobre ; soit, parce que la balance utilité sociale / coût écologique pourrait se révéler profitable. Mais dans cette balance, a-t-on tenu compte des enjeux démocratiques ? Ou pour le dire autrement : quand on jauge l’IA sur ces impacts, de quels impacts s’agit-il ? Économiques, écologiques, sociaux, politiques ?
Comment poursuivre ? Comme d’habitude (business as usual) ? Non, parce que les plafonds de soutenabilité écologique sont dépassés. Mais alors comment atteindre le projet de post-croissance ? Pas de façon subie (l’effondrement, la collapsologie) mais en faisant le choix politique de la décroissance = qui est un faisceau de trajectoires de rupture. Le « hic », c’est qu’aujourd’hui ces trajectoires ne forment qu’un agrégat apolitique. D’où le défi de construire politiquement de la cohérence : c’est la décroissance comme opposition politique à la croissance. Et comme la croissance, c’est une économie, un monde et un régime politique, alors la décroissance c’est une décrue économique, une décolonisation des imaginaires et un renversement politique.
12.01.2026 à 05:20
Michel Lepesant
Il serait incohérent de se prétendre décroissant sans, de temps en temps, pratiquer l’autolimitation. Voici donc la dernière « lettre du 12 » (qui aura existé depuis le 12 janvier 2020, 55 fois).
Je maintiens (pour le moment) l’existence de mon blog, sur lequel je continuerai de publier des retours d’intervention et des lectures. Je vais aussi le réorganiser pour ranger ses quelques 300 articles dans des catégories telles que « la nature existe », « réhabiter la politique », « effets du régime de croissance »…
La lecture en résonance que je propose du livre d’entretiens de Bernard Lahire me semble une bonne occasion de finir sur une note forte. Car, quand je répète que c’est de théorie (et d’histoire) qu’a besoin la décroissance politique, on peut entendre une attention particulière dirigée vers la définition de concepts (des distinctions conceptuelles). Mais il n’y a pas de théorie sans méthodologie. Autrement dit, une théorie, ce sont des concepts (des conceptions) et des méthodes.
Or aujourd’hui, le régime politique de croissance se décline, méthodologiquement, en régime épistémique de croissance : son horizontalisme se manifeste dans le relativisme, dans une fiction neutraliste, et tout particulièrement dans une épistémologie constructiviste qui combine « profusion lexicale, délayage argumentatif, noyade sémantique » (page 194, du livre de B. Lahire) et évitement du potentiel falsificatoire du réel.
Voilà donc pour l’occasion d’arrêter.
Et si je dois proposer une raison, c’est le refus de participer au spectacle des followers, des influenceurs, de la com’, tout ce monde virtuel où chacun.e abuse de sa liberté pour vomir sa moindre opinion. Je n’ai pas retenu son nom, mais j’entendais, il y a quelques semaines, un influenceur suivi par plus d’1 million de personnes, qui annonçait qu’il arrêtait du jour au lendemain ses publications parce qu’il s’était rendu compte de la vanité et de l’abstraction de telles pseudo « relations ».
Ce qui m’a remis en mémoire une « brève » lue en octobre 1998 sur un dénommé Robert Shields qui avait arrêté, lui aussi du jour au lendemain, le récit minutieux de sa vie, dans une sorte de révélation sur une certaine vacuité propre à toute réflexivité :
« Robert Shields, de Dayton aux Etats-Unis, qui depuis vingt ans confiait à son journal intime les moindres détails de sa vie : « A 12 h 20, j’ai fait pipi ; à 12 h 25 j’ai lu le journal qui pesait une livre et 12,5 onces, etc. », ayant, un soir, noté : « A 11 heures, j’ai recopié les observations », puis ajouté : « A 11 h 01, j’ai écrit que j’étais en train de recopier les observations », vient de mettre un point final à l’exercice. »