19.11.2025 à 07:52
Michel Lepesant
Que penser quand l’argument principal aujourd’hui encore répété par la décroissance mainstream n’est en fait qu’un slogan ? Qu’il résonne dans le vide, ou bien qu’il est la preuve affichée d’une victoire culturelle ?
A moins de vivre dans les nanocosmes de l’entre-soi, comment ne pas pencher plutôt – et malheureusement – pour la première option, et constater que, dans le débat grand public, la décroissance est aux abonnés absents.
Alors, si tel est le cas, il n’y a pas grand risque à oser s’en prendre au plus fameux slogan de la décroissance mainstream : « une croissance infinie dans un monde fini est impossible ».
Soyons logique : si la croissance sans fin est impossible, alors cela revient à penser, à croire et à dire que la « décroissance est nécessaire ».
Et voilà le hic :
Les modalités du « nécessaire » et de l’impossible » ne sont donc pas les bonnes pour penser et fonder nos critiques contre « la croissance pour la croissance ». Dans la même « famille » de modalités se trouvent aussi le « possible » et le « contingent »… Ah oui, « d’autres mondes sont possibles »…
Mais alors, quelles modalités permettraient d’assumer l’enjeu fondamentalement politique de la décroissance ?
L’objectif de cette lettre est de rediriger la critique de la croissance vers ce qu’on appelle (savamment) les modalités « déontiques » : l’obligation, l’interdiction, la permission et l’option. Ce sont des façons de faire, ou de ne pas faire. Ainsi, l’interdiction est l’obligation de ne pas faire ; l’option est la permission de ne pas faire…
S’ouvrent alors deux grands chantiers conceptuels :
Pour participer à ce deuxième chantier, je ferais juste remarquer que ce n’est pas l’interdiction qui est la plus liberticide mais la permission :
Alors qu’allons-nous défendre ? Une écologie punitive ou permissive ? Une démocratie « militante » ou « libérale » ? Quelle responsabilité assumer sans un sens des devoirs vis-à-vis des autres, humains comme non-humains ? De la liberté sociale ou de la liberté individuelle, laquelle est la condition politique de l’autre ?
Bref, si la politique se discute avec les modalités déontiques, c’est parce qu’elle est affaire de volonté… et de volontarisme ?
15.11.2025 à 06:49
Michel Lepesant
Dans L’ordre du discours (1970, NRF) Michel Foucault commençait cette leçon inaugurale au Collège de France par un inventaire des procédures de contrôle et de délimitation du discours 1 : des systèmes d’exclusion (la parole interdite, le partage de la folie et la volonté de vérité) mais aussi des procédures internes par lesquels « ce sont les discours eux-mêmes qui exercent leur propre contrôle… Au premier rang, le commentaire » (p.23).
Ce sera mon seul commentaire sur les commentaires qui vont suivre ; commentaires que je poste régulièrement à la lecture des articles du journal Le Monde (auquel je suis abonné, et que ne pourront lire que ceux qui le sont également) : le sujet du commentaire se trouve dans l’intitulé du lien.
Voilà une loi qui permet aux riches de continuer à hériter d’une richesse à laquelle ils n’ont pas contribué. Les riches héritent de la richesse de leurs parents, et les pauvres se contentent de la pauvreté de leur parent. Et en avant pour continuer une société où les inégalités se transmettent sous le couvert de « valeurs » comme le travail et le mérite : alors que, les enfants n’ont aucun mérite à être les enfants de leurs parents, et qu’ils n’ont pas travaillé. Mais pour les défenseurs de ce « privilège », ils doivent se dire que les pauvres méritent de transmettre leur pauvreté, et qu’ils n’ont qu’à continuer à travailler.
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Défendre la capitalisation, c’est défendre le pari d’une croissance continue sans avoir à payer le coût de la solidarité. Défendre la répartition, c’est faire passer la solidarité quand bien même il n’y aurait pas de croissance.
Ah, au fait, on est dans un monde fini dans lequel les perspectives de croissance sont sapées par l’épuisement des ressources matérielles (parce qu’il n’y a pas que les « terres rares » qui deviennent rares).
C’est pourquoi, pour défendre la capitalisation, il faut soit s’aveugler sur les limites planétaires soit, en connaissance de cause, jouer sur la croissance des inégalités. C’est ce qu’explique Arnaud Orain dans son dernier livre où il montre que les capitalistes ont bien intégré qu’il n’y en aurait plus pour tout le monde et qui en déduisent qu’ils doivent s’accaparer les ressources.
Bref, la capitalisation, c’est une idée de… capitaliste !
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Jean Pisani-Ferry semble ne pas savoir que la décroissance n’est pas une théorie macroéconomqiue mais une idéologie politique et que si la décroissance s’oppose à la croissance c’est d’abord parce que cette fameuse « croissance » est un régime politique de domination (sur les humains, sur la nature…), régime politique qui exerce son emprise sur un « monde » fait de valeurs, de normes, de récits, de représentations et que c’est ce « monde » qui fournit un cadre d’explication qui aujourd’hui se réduisent à des explications économiques ; autrement dit qui ne cherchent que des solutions économiques à des problèmes qui sont prioritairement politiques.
Mais, cela Jean Pisani-Ferry fait semblant de ne pas le savoir et le passe sous silence, en réduisant son analyse au seul bout économique de la lorgnette.
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Trump ne cesse de répéter qu’il fait des « deals ». Combien de temps va-t-il encore falloir attendre pour proclamer que sa logique est celle d’un dealer (et non pas d’un leader), autrement dit d’un commerçant sans foi ni loi → sa logique est celle du commerce et il n’est que l’aboutissement actuel d’un capitalisme de marchands, et de marchandisation généralisée (→ Il faut lire le livre d’Arnaud Orain sur le « capitalisme de la finitude »).
Tous les adorateurs du libre commerce, de la concurrence libre et non faussée, sont aujourd’hui bien embêtés car ils voient bien qu’un monde où seuls les intérêts comptent n’est qu’un monde de « guerre de chacun contre chacun » : car il s’agit de défendre la « libre entreprise », ils adorent cette compétition mais quand cela tourne au cynisme sans aucune morale, ils prétendent s’en détacher.
Sortir de cette dissonance cognitive, ce serait rompre avec le modèle américain du self made man → les européens en sont-ils capables ?
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Que le balancier du wokisme aille trop loin, c’est certainement le cas. Mais il faut beaucoup d’aveuglement pour en demander aussitôt l’arrêt. Parce que, en matière de balancier patriarcal, raciste et classiste qui est allé trop loin, il y a là des siècles d’antécédents. On aurait aimé que la même indignation précipitée qui aujourd’hui est dirigée contre le wokisme ait préalablement fait ses preuves dans les luttes contre les discriminations !
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L’esprit de sérieux, c’est d’abord de rappeler qu’en comptabilité, il y a 2 colonnes, une pour les dépenses et l’autre pour les recettes. Et que depuis des années, la colonne recettes décroit au profit des plus riches (particuliers, entreprises).
L’esprit de sérieux, c’est aussi de rappeler qu’en France, si les prélèvements sont élevés, c’est parce que nous avons un niveau de service public quasi inégalé dans le monde. Dans le même esprit (de sérieux), rappeler que les prélèvements sont en réalité des revenus différés : la cotisation que je paie aujourd’hui sert à financer l’éducation, l’hôpital…
Il n’est pas sérieux quand on compare le niveau de prélèvements de la France avec d’autres pays de ne pas mettre en regards que nous en retirons.
Bref, aujourd’hui en France, quand j’arrive à l’hôpital, c’est ma carte vitale dont j’ai besoin, pas de ma carte bleu (et quand ce n’est pas le cas, c’est parce que le privé empiète sur le service public).
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Ces prix sont une folie.
Rappel historique : à sa sortie, en 1972, une R5 4 cv dans sa finition de base L était facturée 9 740 francs, environ 9 584 €. Il fallait compter 1 220 francs de plus pour disposer de la 5 cv dans une finition plus huppée dite TL (environ 1 234 € de plus, 10 818 € au total) ← références sur le site de l’Argus)
Soit 13 smic en 1972 (745 F brut, soit 754€ en euro courant) et 18 aujourd’hui (pour les versions de base).
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Un soutien inconditionnel à Israël implique une vision asymétrique de la paix. Or il ne peut y avoir qu’une seule sorte de paix asymétrique = la victoire totale d’un camp sur l’autre. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
Pour le régime iranien : sa disparition.
Pour les Hezbollah et le Hamas : leur neutralisation militaire.
Mais pour les palestiniens : leur disparition ? Cela n’a pas de sens. Pas plus que la « solution finale » n’avait de sens. Pas plus que la disparition de l’État d’Israël n’a de sens.
Pas plus que le refus d’un État palestinien n’a de sens. Pas plus que la colonisation israélienne en Cisjordanie n’a de sens. Pas plus que les massacres et les crimes de guerre à Gaza n’ont de sens.
En fait, cela a du sens uniquement pour ceux qui veulent une paix asymétrique. Qui n’existera pas dans la région du Moyen-Orient.
Alors il n’y aura qu’une guerre asymétrique. Nous l’avons déjà ! C’est une catastrophe humanitaire, et un effondrement moral.
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Tout le monde demande la paix. Mais pour les uns c’est en faisant des concessions à la Russie et pour d’autres c’est à la condition de sa défaite.
La question n’est pas alors : qu’est-ce que la paix, mais : qu’est-ce que la Russie ?
Si la Russie est un État agressé, alors lui faire des concessions ne sera que justice. Si la Russie est un État agresseur, alors lui faire des concessions serait une ineptie.
Comment trancher ?
Le tribunal de l’histoire est incontournable : hier, Géorgie, Crimée, Syrie… La Russie de Poutine est un État agresseur qui franchit les lignes rouges.
Faire la paix aujourd’hui en faisant des concessions territoriales sur l’Ukraine ce n’est pas du tout assurer la paix de demain : en Moldavie, en Géorgie, dans les pays baltes…
Autrement dit, ceux qui au nom de la paix refusent d’aider aujourd’hui l’Ukraine sont les mêmes qui justifieront demain – au nom de la paix – les guerres d’agression russe contre ses voisins. Bref, avec eux, la paix, c’est la guerre.
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Il n’y a aucune hésitation à qualifier les atrocités du 7 octobre de « terroristes ». Il n’y a donc aucune hésitation à les condamner. Mais il n’y a aucune hésitation non plus à refuser de réduire l’histoire d’Israël à ce 7 octobre. Il n’y a donc aucune hésitation à condamner Israël pour ce que subissent aujourd’hui les gazaouis.
Mais ce n’est pas parce que toutes ces condamnations sont sans hésitation qu’elles se valent. D’abord parce que le rapport de force est asymétrique ; ensuite parce qu’il y a d’un côté une organisation terroriste et de l’autre un État qui prétend ne pas l’être.
La question n’est pas : qui défend le Hamas aujourd’hui ?
Mais la question est : qui aujourd’hui en tant que démocrate et humaniste peut défendre Israël ?
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Que la violence sociale, la violence exercée par un groupe de la société contre le reste de la société, soit toujours dans les faits exercée par des individus n’en fait pas pour autant une violence individuelle.
C’est exactement comme pour la violence policière : bien sûr qu’elle est exercée par un policier, mais pour autant elle est la résultante d’une doctrine policière. Autrement dit, si on veut l’éviter, il ne faut pas s’attaquer à l’individu, mais changer de doctrine du maintien de l’ordre.
Tout cela n’excuse pas les individus violents, qu’il faut punir : que ce soit les agresseurs de l’un ou les policiers violents, mais si on veut apporter une « réponse » – c’est cela « être responsable » – la cause qu’il faut changer, ce ne sont les « les individus » mais la doctrine dans un cas, l’exercice de la démocratie dans l’autre cas.
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Deux raisons « politiques » peuvent expliquer que les violences subies par les militants et activistes écologistes soient minorées.
Pour la première, il s’agit de faire diversion : en faisant des écolos des agresseurs, on empêche de les montrer comme des agressés. Il suffit pourtant d’avoir participé une fois dans sa vie à une action au nom de « l’intérêt général écologique » pour avoir subi les violences des intérêts privées (champ ogm, bassine, chasse à courre, nucléaire…).
La deuxième est plus stratégique : en mettant en avant la « violence » des « éco-terroristes » et plus largement de « l’écologie punitive », on dissimule la violence généralisée de l’économie punitive : violence contre les humains, les animaux, la nature…
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Beaucoup de perplexités. Je ne comprends comment on déconstruit la notion de genre si en même temps on s’identifie à l’autre genre. Si la société construit des « assignations de genre », ce à quoi il faut s’attaquer c’est à ces constructions. En même temps, si une société ne construit plus rien, si chaque individu peut s’inventer, alors « la société n’existe pas ».
Qu’il faille critiquer une société qui traite « le corps comme un objet », certes ; mais est-ce réellement combattre ces discriminations que de mener une lutte qui repose sur le sentiment de « n’être pas né dans le bon corps », comme si l’esprit que je suis n’était pas en même temps le corps que je suis, et non pas le corps que j’ai. Finalement, qui traite le corps comme un objet ? Bref, beaucoup de perplexités suscitées par le parcours d’un être certainement sincère…
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Ce qui est injuste, ce n’est pas l’héritage ni la transmission. Ce qui est injuste, ce sont les inégalités.
Dans une société (plus) juste où l’écart entre les patrimoines (les richesses) serait encadré (de 1 à 4, disait déjà Platon), alors l’héritage ne poserait aucun problème supplémentaire. Les enfants de parents au patrimoine modeste hériteraient modestement ; et si le montant de l’héritage fait dépasser le plafond des patrimoines, alors l’excédent retourne à la communauté.
Sur la question des inégalités, rappelons à l’intention des partisans les plus farouches du « mérite » que, jusqu’à maintenant aucun self made man n’a encore existé sans avoir profité – oui, profité – des propriétés communes. Le jour où un self-made man roule sur une route qu’il a lui-même goudronné, après avoir lui-même éduqué ses anciens professeurs… je change d’avis.
Qui peut (encore) croire qu’il pourrait exister sans les autres ?
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Mais comment cet argent a-t-il été « gagné » ? Car s’il a été « gagné » par les uns alors c’est qu’il a été « perdu » par d’autres. Et il se trouve que ces « perdants » sont précisément ceux qui ont produit cet argent : ils ont été « volés » (les « riches » savent-ils que les « pauvres » travaillent ??? Si, si).
L’héritage des riches, c’est juste l’héritage d’un vol : ce qui est injuste.
On répond alors que les « gagnants » ont « mérité » leur fortune : mais alors cet argument se retourne contre les héritiers qui n’ont rien « fait » pour « mériter ».
Bref : d’un côté des producteurs de la richesse qui la perdent et qui ne transmettent à leurs enfants que cette injustice. De l’autre, des « héritiers » qui disposent de ce que par provocation on appelle des « actions » alors que ces gens n’ont rien fait !
Cela promet de beaux jours !
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Ce dont manque notre société, ce n’est pas de parents mais c’est d’adultes. Des parents y’en a, et ils doivent éduquer leurs enfants dans une société qui n’accorde plus aux adultes l’autorité qu’ils portent.
Être adulte n’est pas d’abord une question d’âge mais de capacité à se décentrer pour défendre un intérêt général. Beaucoup de ceux qui ont l’âge pour être adulte continuent de se comporter comme des enfants capricieux et arrogants : et on peut penser au plus haut sommet de l’État comme à des footballeurs vedettes… Sans oublier ces ados attardés et asociaux qui sont devenus des milliardaires…
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Le macronisme est juste le nom d’une politique libérale, c’est-à-dire d’une politique privée du sens du politique : la politique sans le politique, mais avec la pression de l’économique.
En ce sens, Macron est la marionnette du macronisme, et sa personne aussi intelligente soit-elle est bien incapable d’apporter le moindre souffle politique au pays dont il a la charge.
In fine, en ce début de 21ème siècle, qui peut encore croire que la croissance (économique) puisse être au service de l’émancipation ? A l’heure du réalisme écologique, que peut bien apporter la fable du progrès ?
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Dans cette affaire, ce qui est en jeu n’est pas politicien et donc on s’en moque de savoir si l’analyse est de gauche (LFI) ou d’extrême-droite (et donc favorable aux syndicats et partis proches de cette idéologie).
Ce qui est en jeu, c’est l’État de droit comme garantie d’un fonctionnement républicain de son administration. Et c’est là que ça coince : la séparation des pouvoirs est bafouée, l’indépendance de la justice est attaquée, l’égalité entre citoyens est méprisée.
Au final, une attaque en règle contre la démocratie par ceux qui tentent de nous convaincre que l’on va lutter efficacement contre les « hors-la-loi » à l’aide de gens qui se croient « au-dessus de la loi ».
Entre ceux qui s’écartent de la loi et ceux qui veulent un régime d’exception, c’est la loi, le droit, la justice qui sont écartés. Dans ce cas, ce qui reste, ce sont juste des rapports de force : entre les institutions, entre les syndicats séditieux et leur ministre, entre force des gangs et forces de l’ordre.
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Le rapprochement avec le statut juridique d’une entreprise comme personne morale est imparable. Un fleuve devrait pouvoir être traité juridiquement comme une entreprise. Mais c’est là qu’il peut y avoir un carrefour et un choix politique à faire, car rien n’oblige à conserver le statut de personne morale aux entreprises. Autrement dit, il faut se demander quelle pourrait être l’autre possibilité : c’est celle des communs (plutôt que celle du sujet de droit).
La différence essentielle entre la piste de la « personne morale » et celle des « communs », c’est que leur gestion/gouvernance ne sont pas du tout la même : dans un cas le « marché » peut encore apparaître comme un modèle efficace, dans l’autre cas plutôt non (voir les travaux d’Elinor Ostrom).
Plutôt que d’étendre le modèle de l’entreprise à des entités du vivant, ne faudrait-il pas plutôt faire revenir l’économie dans les limites de la vie commune ?
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Ah oui, une sacrée « démocratie ». Qui à l’intérieur pratique un apartheid vis à vis des palestiniens israéliens ; qui à l’intérieur a installé depuis des années un régime d’extrême-droite sous la coupe des religieux extrémistes ; qui pratique la colonisation et l’annexion.
Certes, on nous parle toujours de Tel-Aviv et de sa « vie normale » : mais que signifie jouir d’une vie normale quand on sait qu’elle se paie du sang et des souffrances du peuple cousin ?
Faut-il rajouter qu’à l’exportation, Israël ce sont des techniques d’espionnage… Etc.
Ce n’est donc que par ironie qu’Israël peut être présentée comme une démocratie ; car une démocratie doit être un « modèle » ← qui veut d’Israël comme « modèle » ?
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Enfin un article qui rappelle que le « statu quo », c’est la colonisation, l’annexion, l’apartheid, le blocus, le coup de force antidémocratique que les gouvernements israéliens sous la coupe de l’extrême-droite et des religieux exercent depuis des années contre le peuple voisin…
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La défense de la BBC est maladroite, ce qui ne veut pas dire qu’elle est une « honte ».
Il est maladroit d’abord de se retrancher derrière la « neutralité » : parce qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est qu’une chimère (« Seul le néant est neutre », disait Jean Jaurès).
L’important c’est d’être « impartial », de ne pas « prendre parti ».
Est-il alors « impartial » d’utiliser le terme de « terrorisme » ?
Cela dépend de l’usage qu’on en fait.
Si on en fait un usage « politique » – au sens de classer le Hamas en tant qu’organisation terroriste – alors cela relève d’un choix « politique » que la BBC ne doit pas faire.
Mais si l’on prend le terme de « terrorisme » dans son usage courant – qui produit volontairement des effets de « terreur » – alors les massacres commis par le Hamas sont des actes « terroristes ».
Seul problème : c’est qu’avec cette définition courante de « terrorisme » alors il faut aussi dire, par impartialité, que les gouvernements successifs israéliens ont eux aussi commis de tels types d’actes…
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LFI n’est ni révolutionnaire, ni d’extrême-gauche. C’est un parti social-démocrate : dont le programme est même un cran en dessous de celui du PS de 1981, ce qui ne l’avait pas empêché d’arriver au pouvoir.
Le problème, c’est qu’une grande partie de la force électorale de LFI lui vient de la faiblesse et de la trahison des « socialistes de gouvernement » : c’est le quinquennat Hollande, ce sont ces « macronistes de gauche » qui viennent de soutenir une réforme infâme.
La force de LFI est donc une force par défaut. Les militants qui restent – mais où aller – ne sont que les moutons d’un troupeau dont JLM prétend être le berger, entourés de ses « chiens de garde ».
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La décroissance, c’est la proposition d’1 million de paysans d’ici 5 ans pour viser un équilibre à 5 millions de paysans.
Ah, au fait, un « paysan » c’est un agriculteur mais pas un productiviste, pas un industriel de l’élevage ou de la culture.
Bref c’est le contraire de l’agriculture financée depuis des années par la PAC, avec le soutien des gouvernements de droite et des syndicats FNSEA et CNJA.
C’est une production saine rémunérée au prix juste. C’est une production qui ne vise pas l’exportation (avec ses dégâts sur les agricultures locales qui donnent pourtant encore des leçons d’une paysannerie productive sans être productiviste) mais à la sécurité alimentaire.
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Israël va finir par croire à son plus gros mensonge, selon lequel son histoire aurait commencé le 7 octobre de l’an dernier…
Impasse militaire, naufrage moral, révisionnisme historique, autoritarisme politique, extrémisme religieux : où va Israël ???
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Puisque Marx est cité, il eût été pertinent de rappeler que pour Marx, le profit est déjà une exploitation et par conséquent, les surprofits ne sont que de la surexploitation.
Surtout : que les profits ne sont normaux (« retour à la normale ») que dans le monde capitaliste. Que cette normalité n’est que la distribution inique de la valeur ajoutée par le travail au profit essentiellement des.. profiteurs.
Les profiteurs profitent, les surprofiteurs surprofitent : tout cela n’a rien de normal. Tout cela est au contraire surréel. Mais c’est sans surprise dans un monde (je ne sais pas si je parle de l’entité d’ensemble ou si je cite le nom d’un quotidien français du soir) est au service du bloc élitaire/méritocratique, ce bloc qui privatise les profits et qui mutualise les pertes, ce bloc qui surprivatise les surprofits et qui surmutualise les surpertes.
Ce bloc élitaire qui est si… sûr de lui, qu’il se dispense de toute considération de justice sociale. Ne parlons même plus de morale…
_____________________29.09.2025 à 16:58
Michel Lepesant
Une différence est-elle toujours une inégalité ? Une dépendance est-elle toujours une domination ? Une contrainte est-elle toujours une privation de liberté ? Une controverse est-elle toujours une polémique ?
Quand on est dans une recherche de cohérence, que faire de toutes ces oppositions ?
Voilà exactement l’étau dans lequel je me suis retrouvé coincé lors de quelques épisodes récents, concernant tant la réflexion la plus théorique que l’organisation concrète de la Maison commune de la décroissance.
Et pourtant, à chaque fois, un même recadrage permet de s’en sortir (par le haut).
[Si j’étais resté hégélien ou marxiste, mais je ne l’ai jamais été, j’aurais pu m’en sortir par une habileté dialectique : expliquer qu’une opposition n’est qu’une apparence et qu’en réalité il faut dépasser l’opposition de la thèse et de l’antithèse par la fameuse synthèse. Dans la vulgate, cette synthèse donne en général la plus affreuse des contradictions, affirmer en même temps une thèse et son contraire, A et non A.]
Une opposition est-elle toujours un dualisme ? Non à condition de s’apercevoir que très souvent les 2 termes de l’opposition présupposent en commun un troisième terme qui n’est pas leur synthèse mais leur condition de possibilité. Cela peut paraître abstrait mais c’est plutôt simple :
Dans ces 3 cas, ce que j’appelle « condition de possibilité » est juste le rappel de ce qu’il est « normal » de respecter pour qu’une vie sociale soit possible.
Dans toutes ces façons de faire, chacun aura pu repérer les stratégies pratiquées par les actuels destructeurs libertariens de tout lien social.
25.09.2025 à 17:35
Michel Lepesant
Des amis m’ont récemment placé dans une situation bien inconfortable : ils m’ont invité à venir parler de décroissance, mais, en même temps, je me suis vu imposer un cadre si horizontaliste d’intervention que le hiatus entre le fond et la forme de ce que j’avais prévu de faire devenait un gouffre.
Car tout l’apport de mon « travail » sur la décroissance depuis des années consiste à refuser cette disjonction du fond et de la forme, car elle revient toujours au final à neutraliser le fond (radical) au seul profit d’une forme (horizontaliste) où le brouillard du régime de croissance continue se diffuser. Cet horizontalisme peut prendre le prétexte de donner la parole aux citoyens, mais en réalité il revient à mettre à plat toute différence entre des recherches approfondies et la moindre opinion d’un auditeur présent, aux dépens de la radicalité dont la critique a pourtant impérativement besoin.Pour prendre en considération une réelle radicalité, il faut précisément sortir de ce que j’appelle la « décroissance mainstream« , c’est-à-dire une décroissance qui en reste à la surface des phénomènes et qui ne voit dans la croissance que ses dimensions économiques et écologiques, mais jamais sa dimension politique. C’est l’objet de la courte présentation de la décroissance qui suit.
Un autre ami, enseignant à la fac de Montpellier me signalait que le jeudi 25 septembre avait lieu une conférence sur décroissance et IA. Il ne pouvait y aller ; moi non plus. Dommage. Mais je sais exactement à partir de quel cadre je serais allé écouter cette conférence : de quelle décroissance va-t-il s’agir ? Ou plus exactement, va-t-il s’agir de s’opposer à l’économie de la croissance, au monde de la croissance ou aussi au régime politique de croissance ?
Car si l’on oublie de radicaliser la critique contre la croissance jusqu’à se baigner dans le « milieu » politique du régime de croissance, alors on peut en venir à une IA décroissante-compatible ; soit parce qu’elle serait sobre ; soit, parce que la balance utilité sociale / coût écologique pourrait se révéler profitable. Mais dans cette balance, a-t-on tenu compte des enjeux démocratiques ? Ou pour le dire autrement : quand on jauge l’IA sur ces impacts, de quels impacts s’agit-il ? Économiques, écologiques, sociaux, politiques ?
Comment poursuivre ? Comme d’habitude (business as usual) ? Non, parce que les plafonds de soutenabilité écologique sont dépassés. Mais alors comment atteindre le projet de post-croissance ? Pas de façon subie (l’effondrement, la collapsologie) mais en faisant le choix politique de la décroissance = qui est un faisceau de trajectoires de rupture. Le « hic », c’est qu’aujourd’hui ces trajectoires ne forment qu’un agrégat apolitique. D’où le défi de construire politiquement de la cohérence : c’est la décroissance comme opposition politique à la croissance. Et comme la croissance, c’est une économie, un monde et un régime politique, alors la décroissance c’est une décrue économique, une décolonisation des imaginaires et un renversement politique.
Si on prend au sérieux le danger démocratique que fait courir l’IA, alors il faut envisager une décroissance de la recherche technologique (du numérique en particulier et a fortiori de l’IA) sous la forme d’un moratoire, c’est-à-dire sous le contrôle démocratique d’un ralentissement et d’une redirection décroissante.
Tout ce qui se fait pour nous mais sans nous se fait en réalité contre nous. C’est le cas de l’IA, et voilà pourquoi il faut la contrer.
Cette analyse-enquête repose sur près d’une cinquantaine de références qui, pour l’essentiel, ne viennent que d’articles du journal Le Monde. C’est dire le déferlement de l’IA si on le mesure rien qu’au nombre d’articles qui lui est consacré dans un seul journal sur une période, grosso modo, de 4 mois. Et j’ai trié.
C’est un domaine technoscientifique dans lequel des programmes – des algorithmes – informatiques imitent l’intelligence humaine, en reproduisant « des comportements liés aux humains, tels que le raisonnement, la planification et la créativité »[1].
→ Là où l’informatique (et les NTIC) automatisait[2], l’IA autonomise. Un « agent de l’IA » ne se limite plus à l’automatisation, il peut gérer de manière autonome des tâches complexes à plusieurs étapes.


Dans une société à la fois sécuritaire et individualiste, le danger s’est mué en risque. Dans une société du risque, le danger n’est plus qu’une possibilité, voire une probabilité, que chacun peut affronter. Quand le danger est une menace de dommage, le risque peut être une chance de gagner plus. Face à un danger, la précaution est obligatoire ; face à un risque, elle est facultative.
Comme toute technologie, l’IA comporte des risques. Commençons donc par lire ce que les chercheurs eux-mêmes ont repéré, tout en se demandant s’il faut voir dans leur autocritique un espoir (autolimitation de la recherche) ou bien une capitulation (puisqu’on n’arrête pas le progrès, alors autant se contenter de s’adapter) ?

Et quand on lit la conclusion, on ne peut qu’être sidéré à sa lecture tant la mesure des risques de l’IA ne semble pas prise, puisqu’ils en restent à la critique utilitariste de la technique – celle qui met en balance les « fruits » et les « risques », i.e. les bons usages et les mauvais usages – sans jamais arriver à poser la question cruciale, celle de l’utilité de l’utilité, i.e. de son sens.
« Pour récolter les fruits de cette technologie transformatrice en toute sécurité, les chercheurs et les décideurs politiques doivent identifier les risques qui l’accompagnent et prendre des mesures éclairées pour les atténuer… Il existe des méthodes techniques pour faire face aux risques de l’IA universelle, mais elles ont toutes des limites… Il est donc difficile d’évaluer ou de prédire ce dont l’IA généraliste est capable et son degré de fiabilité, ou d’obtenir des garanties sur les risques qu’elle pourrait poser… L’IA ne nous est pas imposée ; ce sont les choix des individus qui déterminent son avenir. Les réponses à ces questions et à bien d’autres dépendent des choix que les sociétés et les gouvernements font aujourd’hui et à l’avenir pour façonner le développement de l’IA à usage général. »
Est pourtant avait été mis en avant ce qui constitue bien le principal risque que fait encourir l’IA, ce qu’on appelle le « dilemme de la preuve » : soit on prend sans tarder des mesures mais en raison des preuves limitées, ces mesures risquent de se révéler inefficaces ou inutiles ; soit on attend des preuves plus solides mais, dans ce cas, il risque d’être trop tard au moment de réagir.
Mais comment devant la puissance de l’IA et l’incertitude de ses effets, peut-on en rester à la traditionnelle balance entre nuisance et utilité ; comme s’il suffisait d’en appeler au « choix des citoyens pour déterminer son avenir ».
Ce que l’on voit bien, c’est que ces chercheurs ne disposent pas d’un cadre politique extérieur à la dynamique interne de l’IA. Autrement dit, l’IA effectue comme jamais auparavant le désencastrement de la technologie et de la société, comme sortie de la politique : non seulement l’IA produit des « agents » de plus en plus autonomes, mais l’IA elle-même devient de plus en plus autonome par rapport à la société.
Autrement dit, l’IA accomplit du côté de la technologie, ce qui est déjà dénoncé par les décroissants du côté de l’économie comme économisation, i.e. la technologisation du monde : de la même façon qu’il ne faut pas dire que nous sommes une société avec une économie de croissance mais une « société de croissance », il ne faut pas dire que nous sommes une société avec une technologie de l’IA mais nous sommes en train de devenir une « société de l’IA ».
Le plus plausible semble d’ailleurs que société de croissance et société de l’IA soient strictement les mêmes : et pour le voir, il faut aller jusqu’à voir dans la croissance un régime politique.
D’un ami à qui on demande un conseil, on attend qu’il se mette à notre place sans qu’il nous remplace. D’une chose technique, on attend l’inverse : qu’elle nous remplace, mais qu’elle reste sous notre contrôle. Sauf que :
En voici quelques exemples, dans les deux principaux usages grand public.
Les assistants IA mettent donc ainsi en place un « assistanat » qui ne se contente pas de rendre service – ce que faisait déjà l’automatisation informatique des tâches – mais qui asservit : car l’autonomisation des assistants IA paraît tellement « commode » dès qu’il s’agit d’envisager la planification d’une tâche qui comporte un grand nombre de paramètres et de variables.
Dans un monde basé sur la division des individus les uns par rapport aux autres, les réseaux sociaux peuvent se faire passer pour des entremetteurs. En fait, ils ne relient que des gens préalablement séparés : l’individualisme et les réseaux sociaux ne sont que les deux faces d’une même monnaie, celle de la société de consommation. C’est dans ce monde qu’émerge l’IA qui va elle aussi répéter et accentuer le même geste d’emprise. Se faire passer pour une solution mais en vérité accroître le problème : de l’assistance à l’accompagnement, puis au coaching, vers l’addiction et la dépendance. A chaque stade, toujours plus d’individualisation, toujours plus de dépendance sous le masque de toujours plus liberté, en réalité, toujours plus de solitude.

L’IA est un outil de surveillance. Mais son autonomie transforme cette surveillance en contrôle. Elle nous contrôle d’autant plus qu’elle est incontrôlable. Elle est d’autant plus incontrôlable qu’elle détourne les contrôles, qu’elle les contrôle, qu’elle boucle sur elle-même. En ce sens, l’IA est omnipotente.
L’IA devient de plus en capacité de s’occuper de tous les aspects de la vie sociale : cette extension est une occupation. En ce sens l’IA est omniprésente.
N’a jamais été aussi vrai pour l’IA le slogan que tous les technophiles aiment répéter : « On n’arrête pas le progrès ». Comme peut-être jamais, c’est vraiment pour l’IA l’accélération de l’emprise qu’elle exerce sur le complexe technoscientifique. En ce sens l’IA est omnisciente.
Se déroule peut-être sous nos yeux une sorte d’’effondrement épistémique. Si on se demande ce que l’IA fait à la vérité, il faut dans ce cas faire le rapprochement avec ce que l’IA fait à la réalité.
Classiquement – rationnellement – un énoncé est scientifique s’il est réfutable ; autrement dit, de l’hypothèse on déduit une prédiction que l’on va tester en la confrontant à une observation ou une expérimentation. Tant que l’hypothèse résiste aux tests de réfutabilité, on la valide. Et à force de résister, la validité devient vérité scientifique. Mais ce protocole n’est valable qu’à la condition que la réalité – réalité produite artificiellement en laboratoire et mesurée à l’aide d’instruments fabriqués à partir des théories à tester – puisse être considérée comme une instance de réfutabilité. Autrement dit, que la réalité puisse résister.
Mais que peut-il en être si la dilution, par l’IA, de la frontière entre réalité et virtualité ne permet plus à la réalité de dire non, de jouer son rôle de résistance ?
Que peut-il en être si l’IA, et les dispositifs numériques en général, permettent de contourner l’expérience du monde ? Ce que la technologie de l’IA menace, ce n’est donc pas l’artificialité de la technique mais plus directement l’intelligence, l’intelligence humaine. Ces dispositifs sont des dispositifs de contournement de l’intelligence humaine, en rendant obsolètes ses moteurs, « l’essai et l’erreur, la confrontation à un obstacle, la résistance de la réalité, la non-conformité de celle-ci avec les desiderata de la volonté, l’épreuve de la réalité ». Est ainsi produit « un monde fluide et aseptisé, ouaté, pasteurisé, d’où l’expérience du monde s’est exilée »[28].
On est là un cran plus loin que la seule production par l’IA des « hallucinations », on est dans la fabrique exponentielle de la désinformation. Ce que l’historien David Colon qualifie même de « guerre cognitive qui est possible parce qu’un nombre considérable d’esprits sont devenus accessibles »[29].
Si l’on reprend la définition du totalitarisme que donne Harmut Rosa à propos de l’accélération :
| Totalitarisme selon H. Rosa | L’IA est totalitaire |
| Ce qui exerce une pression sur nos volontés et nos actions. | 2.1 Parce qu’elle nous guide |
| On ne peut guère lui échapper, et rares sont ceux qui y arrivent. | 2.2 Parce qu’elle nous contrôle |
| Omniprésente, c-à-d que l’emprise ne se limite pas à l’un ou l’autre des domaines de la vie sociale, mais s’étend à tous ses aspects. | 2.3 Parce qu’elle nous envahit |
| Il semble inutile, sinon difficile voire presque impossible de critiquer. | 2.4 Parce qu’elle ignore les critiques |
Pourquoi chercher ? Pour trouver. Et quand on a trouvé, faut-il encore continuer à chercher ? Et quand on a beaucoup trouvé ? Et quand on a tellement trouvé que ce qu’on a trouvé, au lieu de réduire la zone d’incertitude, ne fait que l’accroître ? Et quand ce qu’on a trouvé à des effets potentiels tellement risqués que c’est l’avenir qui est dès à présent menacé ? Et quand la menace technologique porte sur les conditions naturelles, sociales et politiques de l’existence humaine ?
Mais attention, l’emprise de l’IA sur le monde du travail ne s’exerce pas seulement sur le mode du remplacement des emplois par des machines comme on le présente trop souvent. Elle consiste aussi à dégrader les conditions des emplois restants. Ce que fait l’IA, c’est qu’en automatisant un certain nombre de tâches, elle fait perdre de l’autonomie et de la créativité au travail. Le travail change alors de nature, il est encadré par ce que fait l’IA, il devient donc « parcellisé », « standardisé » et dépendant des actions de l’IA. C’est précisément à ce niveau que l’IA a une fonction de taylorisation (Juan Sebastián Carbonell, Un taylorisme augmenté, 2025, Amsterdam).
Le cercle vicieux socioéconomique : plus l’IA remplace l’emploi, plus l’emploi restant se dégrade, plus il se dégrade plus il est remplaçable par l’IA…
L’IA est aussi un gouffre énergétique :

L’IA est la pointe la plus « commode » du mode de vie qui est en train d’imposer partout son emprise : le mode de vie numérique.
Pour Mark Hunyadi (op. cit.), ce mode de vie numérique transforme à la fois l’économie psychique de la société, et l’économie psychique des individus.
Les dispositifs numériques sont « des outils d’un genre résolument nouveau. Ce ne sont plus seulement des outils de médiation du monde, comme l’étaient les outils traditionnels, mais des outils de prolongement et d’amplification de la vie psychique dont la visée même est d’être pratique, c’est-à-dire agréable à la vie psychique » (p.177).
Par l’emprise du principe libidinal de la commodité, ces dispositifs modifient radicalement notre rapport à l’utilité : « c’est commode » veut d’abord dire que « c’est agréable » avant de dire que « c’est utile ».
C’est ainsi que le monde de l’IA est le monde de l’occupation, doublement. D’abord, parce que nos cerveaux sont continuellement sollicités, « occupés », par le flux des réseaux sociaux, des jeux en ligne, des messageries instantanées, des likes, des notifications… Ensuite parce que l’IA est une sorte d’armée d’occupation, invasive quand son « utilité » ne se résume pas à seulement dispenser des usages : peut-être même que sa principale fonction est d’alimenter en data un système dont les utilisateurs ne sont en réalité que les dominés.
« Le système s’arroge un pouvoir de domination supplémentaire en étant non plus l’instance à laquelle il faut s’opposer, mais celle qui distribue, grâce à ses performances techniques, de la satisfaction en dédommageant agréablement les individus de la répression fondamentale que toute société fait subir à ses membres ; dans le même mouvement, elle rend la société tendanciellement moins tolérante à l’égard d’aspirations qui seraient inconciliables avec les exigences du système… Elle produit, mécaniquement, un conformisme généralisé, parce qu’elle crée des besoins qui coïncident avec sa reproduction. »
Mark Hunyadi (2020), Au début est la confiance, Le bord de l’eau, p.191.
La conséquence de tout cela c’est l’effritement de ce que Mark Hunyadi considère comme la condition de possibilité de tout lien social : la confiance.
Si « les robots n’ont recours à rien qui puisse ressembler à de la confiance pour régler leurs actions et leurs interactions », au contraire « la relation fiduciaire, relation pratique tendue vers le futur attendu, est la structure la plus générale du comportement humain » (p.193).
« Le mode de vie qu’impose à chacun, sans que personne ne l’ait explicitement voulu, l’empire digital offre un exemple majeur de la manière dont les attentes de comportement peuvent se détacher de leur source vivante (les individus), et s’autonomiser en système édictant ses règles sans réplique possible. Rigidifiés dans des lignes de code invisible, les comportements attendus qui constituent notre existence sociale s’adressent alors à nous moins comme à des individus confiants qu’à des individus prévisibles. Et c’est un problème. »
Mark Hunyadi (2020), Au début est la confiance, Le bord de l’eau, p.168.
Il faut dire de l’IA ce que l’on dit de l’économie : ce ne sont pas des dispositifs neutres, ce sont des politiques. L’IA est une politique, et pas n’importe laquelle.
a) C’est d’abord une stratégie politique de très grande envergure :
b) C’est une politique qui fait bon ménage des effets d’ores et déjà désastreux de l’IA :
Plutôt que de se dire que ce sont des dérapages caractéristiques des premiers pas de l’IA, on peut aussi se dire que ces effets pervers sont d’autant plus tolérés qu’ils constituent une façon perverse de favoriser une idéologie réactionnaire, anti-woke, anti-décolonialisme, anti-anticlassiste, anti-antisexiste…
c) Parce que sous le couvert d’un hymne à la liberté, il faut d’abord voir comment la philosophie politique qui sous-tend l’IA, le libéralisme, est en réalité un illibéralisme.
« Alors que le libéralisme politique met en son cœur la défense des droits et libertés individuels, laissant en principe à chacun le libre choix de sa manière de vivre et protégeant son intégrité, le syst-me qui émerge de ce libéralisme-même, impose en fait aux individus le joug de modes de vie auxquels ils ne peuvent se soustraire… Ce paternalisme du système prend la forme d’une tyrannie des modes de vie. »
Mark Hunyadi (2020), Au début est la confiance, Le bord de l’eau, p.170.
d) Le libéralisme dominant aujourd’hui est un hyperlibéralisme technologique d’extrême-droite.

e) Une politique affichée de dépolitisation
En dénonçant l’IA comme politique, on fournit un argument de poids à la thèse défendue par la décroissance (celle de la zone 5, celle de la MCD) selon laquelle la croissance n’est pas qu’une économie ou un « monde » mais qu’elle est d’abord un régime politique tout à fait singulier parce que c’est une politique de… dépolitisation. En fait, il s’agit de s’attaquer aux dispositifs démocratiques de politisation tout en investissant les deux autres domaines de la politique, la visée d’un ordre mondial et la mainmise sur les institutions (du local au global).
→ Il faut prendre connaissance du projet techno-césariste porté par l’entreprise Palantir, créée par Peter Thiel et gérée par Alex Karp, pour instaurer un État digital, en particulier par le truchement de l’outil nommé Ontology : un hybride numérique, réalisé en extrayant des informations et des modèlesdécisionnels à partir des données, suspendu entre la dimension virtuelle du logiciel et la réalité empirique de la gestion administrative. La nouveauté de cette solution est qu’il s’agit d’une fusion sans précédent entre le virtuel et le réel, le technique et l’administratif. Son principal effet : l’accélération considérable de la production de décisions par les fonctionnaires[37].
→ Il faut lire et relire ce qu’écrivait Peter Thiel dès 2009 :
« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles… A notre époque, la grande tâche des libertaires est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes – des catastrophes totalitaires et fondamentalistes au demos irréfléchi qui guide la soi-disant « démocratie sociale »… La question cruciale devient alors celle des moyens, de la manière de s’échapper non pas par la politique mais au-delà d’elle. Parce qu’il n’y a plus d’endroits vraiment libres dans notre monde, je soupçonne que le mode d’évasion doit impliquer une sorte de processus nouveau et jusqu’ici non testé qui nous mène vers un pays non découvert ; et c’est pour cette raison que j’ai concentré mes efforts sur les nouvelles technologies qui peuvent créer un nouvel espace de liberté… L’avenir de la technologie n’est pas prédéterminé et nous devons résister à la tentation de l’utopisme technologique – l’idée que la technologie a un élan ou une volonté propre, qu’elle garantira un avenir plus libre et que, par conséquent, nous pouvons ignorer le terrible arc de la politique dans notre monde… Une meilleure métaphore est que nous sommes engagés dans une course mortelle entre la politique et la technologie… Contrairement au monde de la politique, dans le monde de la technologie, les choix des individus peuvent encore être primordiaux. Le destin de notre monde peut dépendre de l’effort d’une seule personne qui construit ou propage la machine de la liberté qui rend le monde sûr pour le capitalisme… Je pense que la politique est beaucoup trop intense. C’est pourquoi je suis libertaire. La politique met les gens en colère, détruit les relations et polarise la vision des gens : le monde, c’est nous contre eux ; les bons contre les autres. La politique consiste à s’immiscer dans la vie des autres sans leur consentement. »
Peter Thiel (2009), L’éducation d’un libertarien, Cato Unbound, A Journal of Debate, avril 2009, https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian/
L’équation est clairement posée : les entrepreneurs de la Tech veulent sortir de la politique pour entrer dans un monde hypertechnologique.
Alors si nous voulons rester dans la politique, faut-il en déduire que nous devons sortir de la dictature de la technologie, de l’IA en particulier ? Quelle attitude adopter ?
En tant que décroissant, c’est de ce côté volontariste que nous devons regarder. Ce côté, ce n’est pas celui de l’observation qui essaie de faire le tri entre l’inéluctable et le possible, c’est le côté de l’engagement qui se fait au nom de certaines valeurs, pour trier entre obligation, interdiction, permission et option. Il s’agit bien d’assumer une approche déontique vis-à-vis de politiques qui assument, elles, leurs intentions de domination.
Mais un tel « ralentissement » est-il à la mesure du totalitarisme porté par l’IA ?
Je rappelle les 4 arguments que j’ai déjà défendus pour un moratoire[48] sur l’ensemble de la recherche technoscientifique et qui, a fortiori, valent pour l’IA :
[1] https://www.cnil.fr/fr/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-de-quoi-parle-t-on
[2] Pour une histoire rapide qui va de l’ordinateur (années 1940), via les systèmes experts, à l’IA : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/06/11/de-la-calculatrice-a-chatgpt-l-epopee-bringuebalante-de-l-ia-technologie-aux-contours-flous_6612276_4408996.html
[3] arXiv:2404.16244 [cs.CY] (or arXiv:2404.16244v2 [cs.CY] for this version) ; https://doi.org/10.48550/arXiv.2404.16244
[4] https://assets.publishing.service.gov.uk/media/679a0c48a77d250007d313ee/International_AI_Safety_Report_2025_accessible_f.pdf
[5] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/02/11/intelligence-artificielle-les-chercheurs-identifient-trois-types-de-risques_6541232_1650684.html
[6] C’est le moment (antithèse) du renversement du service (thèse) dans la dialectique hégélienne du maître et du serviteur ; sauf qu’il n’y a pas ensuite de dépassement (synthèse).
[7] https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/10/03/tir-de-barrage-a-hollywood-contre-tilly-norwood-l-actrice-creee-grace-a-l-intelligence-artificielle_6644142_3246.html
[8] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/04/l-ia-seme-la-zizanie-dans-le-monde-des-fanfictions_6626614_4408996.html
[9] https://www.lemonde.fr/emploi/article/2025/06/18/les-agents-ia-vos-futurs-collegues-capables-d-accomplir-des-taches-rebarbatives-se-devoilent_6614151_1698637.html
[10] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/07/01/l-utilisation-de-chatgpt-pourrait-influencer-nos-capacites-cognitives_6617187_1650684.html
[11] https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/09/02/avec-chatgpt-j-ai-parfois-l-impression-de-ne-plus-savoir-apprendre-comment-motiver-les-etudiants-a-l-heure-de-l-ia_6638099_4401467.html
[12] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/26/de-meta-ai-a-chatgpt-le-jeu-dangereux-d-une-personnalisation-toujours-plus-poussee-des-ia_6635154_4408996.html
[13] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/01/les-ia-personnalisees-debarquent-et-deraillent-sur-instagram-et-messenger_6626095_4408996.html
[14] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2025/05/04/mon-coach-est-une-ia-il-m-a-aidee-a-faire-le-menage-dans-ma-vie_6602882_4497916.html
[15] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/09/13/chatgpt-et-sa-fausse-empathie-une-menace-pour-notre-sante-mentale_6640703_4408996.html
[16] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/01/l-ia-conversationnelle-devient-chaque-jour-plus-influente-dans-la-vie-de-nos-adolescents_6637981_3232.html
[17] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-pieds-sur-terre/remplacer-son-psy-ou-son-meilleur-ami-par-une-ia-4758369
[18] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/06/28/dans-les-democraties-la-reconnaissance-faciale-gagne-du-terrain-face-au-vide-legislatif_6616255_3210.html
[19] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/07/07/comment-l-ia-bouscule-les-publications-scientifiques_6619655_1650684.html
[20] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/09/03/comment-faire-sauter-les-garde-fous-des-chatbots_6638754_1650684.html
[21] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/09/27/derriere-l-ia-une-bataille-rangee-contre-les-bots-qui-aspirent-le-web_6643142_4408996.html
[22] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/07/06/comment-les-reponses-generees-par-ia-menacent-les-fondamentaux-du-web_6619183_4408996.html
[23] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/03/comment-les-faux-groupes-generes-par-ia-deferlent-sur-la-musique-de-youtube-a-spotify_6626385_4408996.html
[24] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/09/02/intelligence-artificielle-apres-un-suicide-d-adolescent-chatgpt-annonce-un-controle-parental_6638474_3234.html
[25] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/05/comment-chatgpt-s-est-impose-dans-notre-quotidien_6644522_3234.html
[26] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/09/les-developpements-de-l-ia-s-accelerent-et-proviendront-de-plus-en-plus-de-pays-au-dela-des-etats-unis-et-de-la-chine_6538911_3232.html
[27] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2025/09/14/l-histoire-racontee-par-l-ia-comment-les-algorithmes-transforment-le-passe_6641068_4497916.html
[28] Mark Hunyadi (2020), Au début est la confiance, Le bord de l’eau, p.195.
[29] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/04/27/david-colon-historien-la-guerre-cognitive-est-possible-parce-qu-un-nombre-considerable-d-esprits-sont-devenus-accessibles_6600504_3210.html
[30] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/07/aux-etats-unis-l-ia-bouleverse-deja-le-marche-du-travail-et-les-predictions-de-jobs-apocalypse-se-multiplient_6644930_3234.html
[31] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/01/la-croissance-de-l-ia-sera-insoutenable-sans-planification-alerte-le-shift-project_6643824_3234.html
[32] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/24/intelligence-artificielle-donald-trump-lache-la-bride-a-la-silicon-valley-pour-assurer-aux-etats-unis-une-domination-mondiale_6623320_3210.html
[33] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/07/31/apres-le-metavers-mark-zuckerberg-investit-des-dizaines-de-milliards-de-dollars-dans-la-superintelligence-grace-a-ses-resultats-mirobolants_6625619_3234.html
[34] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/07/28/des-videos-racistes-generees-par-ia-deferlent-sur-les-reseaux-sociaux-francais_6624896_4408996.html
[35] Sébastien Broca (2025), L’extrême-droite technologique contre la démocratie. EnCommuns. Article mis en ligne le 31 mars 2025, https://www.encommuns.net/articles/2025-03-31-lextreme-droite-technologique-contre-la-democratie/.
[36] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/22/sebastien-care-politiste-c-est-au-paleo-libertarianisme-que-se-sont-rallies-differents-techno-milliardaires-proches-de-trump_6607731_3232.html
[37] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/08/06/palantir-ontologie/
[38] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/05/19/antonin-bergeaud-laureat-du-prix-du-meilleur-jeune-economiste-2025-l-europe-doit-s-engager-a-fond-dans-l-intelligence-artificielle_6607091_3234.html
[39] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/29/l-ia-ne-doit-pas-etre-un-pretexte-a-l-abandon-de-l-ecriture_6637350_3232.html
[40] https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/07/03/fonction-publique-un-rapport-recommande-d-encadrer-le-deploiement-de-l-ia_6617516_823448.html
[41] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/09/18/nous-allons-perdre-le-controle-comment-les-catastrophistes-de-l-ia-haussent-le-ton_6641620_4408996.html
[42] Merci à l’ami Boris pour l’envoi de la référence. https://www.scientificamerican.com/article/our-evolutionary-past-can-teach-us-about-ais-future/
[43] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/07/nous-sommes-beaucoup-trop-presses-de-confier-a-l-ia-la-gestion-du-monde-au-lieu-de-mesurer-ses-limites_6627260_3232.html
[44] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/05/06/en-nouvelle-zelande-le-premier-ministre-souhaite-interdire-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-16-ans_6603257_4408996.html
[45] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/28/yann-le-cun-directeur-a-meta-l-idee-meme-de-vouloir-ralentir-la-recherche-sur-l-ia-s-apparente-a-un-nouvel-obscurantisme_6171338_3232.html
[46] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/28/yoshua-bengio-chercheur-aujourd-hui-l-intelligence-artificielle-c-est-le-far-west-nous-devons-ralentir-et-reguler_6171336_3232.html
[47] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/09/11/decroiscience-la-recherche-scientifique-appelee-a-la-decroissance_6640411_1650684.html
[48] https://decroissances.ouvaton.org/2019/02/19/pour-un-moratoire-de-la-recherche-technoscientifique/

21.09.2025 à 19:04
Michel Lepesant
Pour une lecture plus exploratrice, on peut commencer par les 2 listes d’effets ( au début du 3., et en 5.) pour y voir un faisceau d’effets ; prendre une pause pour se demander quelle peut bien en être la cause : se faire sa propre hypothèse. Puis lire l’article dans l’ordre de sa présentation et répondre à la dernière question.
Pourquoi est-il fécond de faire l’hypothèse du régime de croissance, à savoir supposer que la croissance n’est pas qu’une économie – et dans ce cas, la décroissance est une décrue –, n’est pas qu’un « monde » – et dans ce cas, la décroissance est une décolonisation –, mais qu’elle est un régime politique ?
Pour au moins 2 raisons, et toutes les 2 sont des exigences de cohérence, et donc de radicalité :
Le but de ce propos est de visibiliser le régime de croissance par ses effets. Ce qui revient a) à repérer des dysfonctionnements, des troubles, des problèmes, b) pour laisser entendre (par abduction[3]) qu’en tant qu’effets on peut faire l’hypothèse qu’ils sont reliés à une cause, qui est le régime politique de croissance.
Autrement dit, j’ai déjà en tête plus qu’une vague hypothèse sur ce que j’entends par régime de croissance mais j’attends de l’inventaire que je vais présenter qu’il vienne en quelque sorte la vérifier. Je n’ai besoin, pour le moment, que de mettre en avant trois de ses caractéristiques : le régime de croissance 1) repose sur le deal libéral ; 2) c’est un régime politique de… dépolitisation ; 3) c’est une idéologie au sens où il assure une fonction de mystification.
J’ai déjà commencé l’inventaire de quelques effets du régime de croissance[11].
L’inventaire qui va suivre provient d’un relevé de faits et d’hypothèses obtenu simplement par des lectures régulières sans être systématiques. A chaque fois, il me semble que ce qui y est dénoncé peut être expliqué comme un effet ; mais quelle en est la cause ?
Je vois bien que cette cause a quelque chose de politique, en ce sens, que ces effets sont des effets de pouvoir, que s’y jouent des dispositifs de domination. Je n’ignore pas que tout pouvoir passe par une recherche de la division, c’est le fameux « divide et impera ». Je vois alors bien quel intérêt les formes modernes de la domination trouvent dans l’individualisme : c’est de diviser la société le plus possible (comme jamais auparavant), au point d’arriver à ne plus pouvoir diviser, parce que l’indivisible est atteint : et c’est l’individu[12]. C’est ainsi qu’une domination s’installe, rien qu’en renvoyant chaque individu à sa bulle privée.
Ce qu’il faut voir aussi, c’est que cet « isolisme » – concept forgé par Sade pour indiquer l’égoïsme comme valeur absolue[13] – de l’individu moderne résulte d’un double mouvement : certes de repli vers soi[14], mais aussi, autour de l’individu, de dispositifs de soupçons et de troubles. Comme s’il s’agissait d’entourer chaque individu d’un halo d’incertitudes et de confusions : parce que, dans ce cas, il ne reste plus à l’individu isolé qu’à revenir à soi pour se raconter que là est la seule source de certitude : à chacun son opinion, à chacun sa vérité[15].

Ce dernier point est fondamental ; car, après avoir souligné l’équation libérale entre individualisme et croissance économique, c’est maintenant le lien entre individualisme et horizontalisme qui est mis à nu : car, si tout se vaut, alors l’horizontalisme est bien la mise à bas de tout ce qui permettrait de se repérer. Pour chacun, il ne reste plus alors qu’un seul point de repère : l’individu au centre de son égo-monde.
En bonus, nous avons le lien entre croissance économique et horizontalisme : quand ne compte que ce qui a un prix, alors toutes les valeurs s’équivalent dans le brouillard des écrans – en apparence, ils font spectacle, en réalité, ils font barrage – celui des vérités alternatives, des infox, des mèmes.
Par perversité, j’entends un peu plus que la capacité mauvaise à faire du mal, j’y vois surtout une indifférence morale aux effets. C’est en ce sens que le régime de croissance est pervers : s’appuyant explicitement sur la distinction libérale entre intention et volonté, il se réfugie dans l’irresponsabilité. Puisque l’effet n’est pas voulu, nul n’en serait responsable. Mais alors qui en est responsable ? Ne restent que les agents intentionnels, i.e. les individus.
Note sur la distinction entre intention et volonté. C’est une distinction revendiquée par les libéraux, d’Adam Smith à Friedrich Hayek. Leur idée consiste à s’apercevoir que les interactions peuvent produire des effets que personne n’a voulus ; autrement dit, la résultante d’actions intentionnelles échappe à la délibération et produit un ordre spontané (kosmos). Une interaction de deux intentions peut produire un résultat involontaire. En constatant cela, les libéraux s’en réjouissent car ils y voient la manière de concilier liberté individuelle – à chacun son intention – et ordre social efficace : celui-ci ne résulte pas d’une délibération mais des interactions. C’est ainsi que pour A. Smith, l’image d’une « main invisible » sert à montrer que l’homme peut « promouvoir un résultat qui ne faisait nullement partie de ses intentions ». C’est ainsi que pour F. Hayek « des ordres extrêmement complexes, comprenant plus de faits distincts qu’aucun cerveau humain n’en peut constater ou manipuler, ne peuvent être produits qu’à travers des forces poussant à la formation d’ordres spontanés »[16]. C’est ainsi que pour les libéraux, ce qu’ils appellent « la Grande Société » n’a pas de buts communs, elle est « simplement une communauté par les moyens et non une communauté par les fins »[17]. Pour eux, le Commun qui fait société n’est pas un objectif partagé mais seulement la mise à disposition des moyens, d’où la croissance économique. « Une Grande Société n’a que faire de la « solidarité » au sens propre du mot, c’est-à-dire de l’union de tous sur des buts connus »[18]. Telle est formulée l’équation libérale entre neutralisme des institutions quant aux fins et « communauté par les moyens ».
Il ne s’agit donc pas de voir dans les effets qui vont suivre les conséquences d’une volonté centrale délibérée qui en aurait coordonné au préalable toutes les ficelles. Mais quand même : ce faisceau d’effets reste consenti par les partisans affichés du régime de croissance comme régime de domination. Pour en profiter, nul besoin de construire un ordre fabriqué (taxis), il leur suffit juste de favoriser les conditions sociales pour que chacun de ses membres se sentent isolé des autres (fût-ce en freinant économiquement, juridiquement, policièrement ou judiciairement la formation d’entités résistantes). Leurs interactions feront le reste.
Note sur un sophisme libéral. Le raisonnement de Hayek consiste à constater que la complexité des interactions sociales dépasse l’entendement humain. Faire la distinction entre deux types d’ordre – spontané (kosmos) et organisé (taxis) – lui permet alors d’en déduire que dès qu’une société devient démographiquement de grande taille, son organisation ne peut et ne doit plus relever d’une volonté centrale (taxis) mais d’un ordre émergeant spontanément (kosmos) : le Marché. Où est la faille dans ce raisonnement libéral ? C’est de réduire le rôle d’une institution centrale à fabriquer de l’ordre, en écartant une autre possibilité, c’est que cette organisation centrale se contente d’éviter les désordres (par exemple, les inégalités, les discriminations, les aliénations, les exploitations…) ; une telle organisation centrale pourrait se réduire à dire ce qu’il ne faut pas faire (à inter-dire). On pense immédiatement à la common decency qui dit « ce qui ne se fait pas » ; mais il ne s’agit là que d’un cadre pour la vie ordinaire. Au niveau institutionnel, par exemple, celui de l’État ou d’une Grande Mutuelle, il faudrait plutôt aller regarder du côté de ce que les juristes allemands nomment la « démocratie militante »[19]. Ajoutons que même dans des sociétés réduites, à taille humaine, la question de leur coordination continuerait de se poser. D’où ma préférence pour une Grande Mutuelle, qui coordonne les limites, plutôt que pour un État qui subordonne tout en prétendant « laisser-passer, laisser-faire ».
Je vais ranger ces effets en deux grandes catégories : les effets qui renvoient vers l’individu (5.1) ; les effets qui l’environnent de brouillards et d’incertitudes (5.2). On a vu que ce sont les deux faces d’une même réalité : plus l’individu est entouré d’un halo d’incertitudes, plus il est renvoyé à lui-même comme source première de certitude. Et réciproquement : dans un système horizontaliste où toutes les valeurs seraient équivalentes, plus l’individu voit les choses de son point de vue particulier, plus les valeurs (communes, collectives, publiques) lui apparaissent contre des contraintes à sa liberté individuelle, et plus ils s’en méfient.
Individualiser, angoisser, contrôler, infantiliser, niveler, conformer : on comprend comment cette avalanche d’injonctions aboutit à une Société de fatigue (Byung-Chul Han, 2014, Circé) dans laquelle chaque individu est oppressé par la fatigue d’être soi (Alain Ehrenberg, 2018, Odile Jacob).
Mais comment ces effets délétères sont-ils néanmoins consentis ? Quelle est la contrepartie individuelle de cette « précarisation ». C’est qu’en réalité il s’agit d’une « précarisation mobilisante », suivant l’expression d’Onofrio Romano : pour obliger l’individu à « gagner » les moyens de sa subsistance par son travail ; la reparticularisation et l’individualisation ont un pur effet disciplinateur (tout en étant présenté comme émancipateur).
Et que « gagne » l’individu ainsi remobilisé à sa survie servile : il gagne le statut de « consommateur ». Le capitalisme a besoin d’individus fatigués, démoralisés, car ce sont eux qui feront de bons consommateurs : ne désirant que désirer sans cesse, ayant toujours peur de manquer, et réduisant leur rationalité au seul calcul du rapport qualité-prix[27]. Le régime de croissance est alors parfaitement compatible avec le capitalisme : car pendant que les dominés s’occupent de leur pouvoir d’achat, les dominants font croître leur pouvoir.
Désinformer, installer la défiance, pourrir, diffuser la confusion, programmer l’obsolescence, se replier, diagonaliser ; tels sont quelques-uns des dispositifs par lesquels le régime de croissance exerce son emprise non pas en imposant unilatéralement un discours dominant mais simplement en faussant le jeu fécond de la controverse par la diffusion d’un brouillard proclamant un horizontalisme faussé et un neutralisme partial.
*
A l’interface des effets centripètes et des effets brouillardeux se trouve la figure de l’influenceur, avatar post-moderne du sophiste mêlé de coaching : d’un côté, il surfe sur les vagues de l’approximation pour se présenter comme un « expert », d’un autre côté, il est souvent celui qui se contente de traduire en développement personnel les recettes et les schématisations venues du management. Autrement dit, c’est un auto-entrepreneur qui se fait passer pour un psychologue, ou inversement c’est un camelot qui fait passer sa camelote pour du conseil. Il est à la croisée d’une société où le sens est dans le labyrinthe et de l’individu postmoderne dont le narcissisme est en quête d’un fil d’Ariane. D’où son « succès ».
*
Évidemment, cette hypothèse du régime de croissance peut être discutée et même contestée. Et dans ce cas-là, que l’on me propose une autre hypothèse qui serait plus éclairante pour expliquer tous ces effets. Pour le moment, je m’en tiens à mon hypothèse.
Et c’est sur elle que je me fonde pour définir la décroissance comme opposition politique à la croissance. Pas seulement planifier démocratiquement une décrue économique, pas seulement organiser culturellement une décolonisation des imaginaires mais renverser politiquement un régime de domination.
[1] Il faut faire remarquer que ce type de raisonnement circulaire se retrouve dans toutes les versions économicistes, qu’elles soient libérales ou marxistes. Ce qui revient, si on rejette ce type de raisonnement, à refuser que l’économie soit « en dernière instance » l’infrastructure qui détermine la structure. Cette remise en cause du schéma marxiste est parfaitement compatible avec la défense de la « théorie sociale de la reproduction », qui place en infrastructure, non pas la sphère économique de la production, mais la sphère sociale de la reproduction. Ce sont Françoise d’Eaubonne et Christine Delphy qui, les premières, dans leur plaidoyer précurseur de l’écoféminisme, ont placé en position de « plateforme », non pas les activités viriles mais les activités féminines. Tout cela tisse les liens entre décroissance et économie morale de la subsistance (Maria Mies).
[2] https://ladecroissance.xyz/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/
[3] Il y a 3 sortes d’inférence ; la déduction (qui descend de l’universel au particulier, en appliquant une règle) ; l’induction (qui généralise à partir du particulier, et qui produit une règle) ; et l’abduction, qui infère une cause à partir d’un fait particulier supposé être un effet de cette cause et qui cherche non pas une règle mais une explication. Frédéric Roudaut (2017). Comment on invente les hypothèses : Peirce et la théorie de l’abduction. Cahiers philosophiques, 150(3), 45-65. https://doi.org/10.3917/caph1.150.0045.
[4] Depuis de nombreuses années, je prétends que le libéralisme vient formuler politiquement le passage du binôme traditionnel sacré/profane au binôme moderne privé/public. Ce « passage » n’est pas un remplacement terme à terme mais une reconfiguration sociale totale.
[5] G. D’alisa, F. Demaria, G. Kallis (coord.), Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, 2015, Le passage clandestin, Introduction, p.40.
[6] https://decroissances.ouvaton.org/2025/07/30/la-decroissance-solution-politique/#5_Quel_programme_pour_inverser_la_politique_de_depolitisation_du_regime_de_croissance
[7] Quinn Slobodian (2018), Les Globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, 2022, Seuil.
[8] Ibid., chapitres 4 et 6.
[9] Quinn Slobodian (2023), Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, 2025, Seuil. Arnaud Orain (2025), Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion.
[10] Il faut lire les publications de ceux qui ne pensent pas comme nous ; par exemple les travaux du Cato Institute dont la livraison d’avril 2009 est particulièrement explicite. « There are at least two ways to try to achieve libertarian goals. One is to try to influence current public policy. This is the usual focus of the Cato Institute. Such work involves patiently educating and convincing voters, elected officials, judges, and regulators as we go. It’s time-consuming and incremental, and, honestly, not as successful as we might like. But another way to achieve libertarian goals is simply to build a more libertarian community or institution “from scratch,” as it were ». C’est dans cette livraison que l’on trouve le texte de Peter Thiel, https://www.cato-unbound.org/issues/april-2009/scratch-libertarian-institutions-communities/ .
[11] Complémentaire des travaux du sociologue italien Onofrio Romano, mon intervention de janvier 2024 à L’Académie du Climat, à Paris. https://decroissances.ouvaton.org/2024/02/08/pour-decroitre-changeons-de-regime/#c_De_quelques_effets_du_regime_de_croissance
[12] Dans cette recherche de l’indivisible, il ne faut pas s’étonner si G. Leibniz (1646-1716) est à la fois le philosophe qui va théoriser le concept de « monade », « sans portes ni fenêtres » et le mathématicien qui va proposer une théorie de l’intégration dans laquelle une « intégrale » est la somme infiniment grande d’infiniment petits, les indivisibles.
[13] Dany-Robert Dufour (2009), La cité perverse. Libéralisme et pornographie. Paris, Denoël, §§127-129. « Ce principe fondé sur l’égoïsme implique un non-rapport à l’autre : l’autre n’est rien d’autre que l’objet de ma jouissance », p.172.
[14] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II (1835) Gallimard, 1961, p.143 : « Ce sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même ».
[15] Attention, il n’y a là rien de cartésien. Car chez Descartes, la même épreuve du doute n’aboutit pas du tout au relativisme généralisé mais exactement au contraire, à l’unité de la vérité. Il faudrait rappeler la distinction entre douter et soupçonner. Le soupçon fabrique la confusion, le doute construit des distinctions. On ne sort du soupçon que par la croyance ; on sort du doute par le doute. Il faut relire Descartes.
[16] Friedrich Hayek (1973), Droit, législation et liberté. 1. Règle et ordre (1980, PUF), p.45.
[17] Friedrich Hayek (19763), Droit, législation et liberté. 2. Le mirage de la justice sociale (1982, PUF), p.133.
[18] Ibid., p.133-134.
[19] Merci à Jérôme Vautrin de m’avoir indiqué cette piste par laquelle on peut penser une conception substantive de la justice qui ne soit pas liberticide. On remplace la phrase de Saint-Just, « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » par « pas de liberté inconditionnelle pour les ennemis de la liberté ». En France, Augustin Berthout a soutenu en juin 2024 sa thèse : La démocratie militante. Étude comparée d’une doctrine constitutionnelle. Berthout, A. (2025). L’État de droit face à la démocratie militante sur les vicissitudes d’une relation fusionnelle. Pouvoirs, 193(2), 111-122. https://doi.org/10.3917/pouv.193.0111.
[20] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/06/19/le-discours-sur-la-sante-mentale-des-jeunes-empeche-de-penser-les-dimensions-structurelles-des-crises-qui-les-traversent_6614531_3232.html
[21] Les Arènes, traduit de l’anglais par Jenny Bussek (2025).
[22] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/02/jonathan-haidt-specialiste-de-psychologie-sociale-avec-la-diffusion-du-smartphone-tout-ce-qui-est-necessaire-au-developpement-des-enfants-s-evanouit_6573929_3232.html
[23] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2021/08/27/on-est-en-train-de-devenir-completement-nunuche-comment-l-exigence-de-bienveillance-empoisonne-les-relations-sociales_6092559_4497916.html
[24] Yves Michaud (2016), Contre la bienveillance, Stock.
[25] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/22/raphael-liogier-la-perte-du-sens-de-la-gravite-dans-l-affaire-de-la-langue-du-dalai-lama-est-choquante-et-impudique_6170565_3232.html
[26] Frédéric Spinhirny (2015), Éloge de la dépense. Le corps comme métaphore social, sens&tonka, note 76 p.69.
[27] Ce sont là suivant Thomas Hobbes (Le Léviathan, 1651) les trois caractéristiques de la nature humaine. On peut aussi y voir le portrait du consommateur moderne en homme hobbes-cédé.
[28] Entretien dans Le Monde du 27/04/25 : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/04/27/david-colon-historien-la-guerre-cognitive-est-possible-parce-qu-un-nombre-considerable-d-esprits-sont-devenus-accessibles_6600504_3210.html
[29] Justine Lalande, « Romy Sauvayre, Le journaliste, le scientifique et le citoyen. Sociologie de la diffusion de la défiance vaccinale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 20 juillet 2023, URL : http://journals.openedition.org/lectures/61827.
[30] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/04/23/la-merdification-ce-processus-inexorable-de-degradation-de-la-qualite-des-services-sur-les-plateformes-numeriques_6599211_3232.html
[31] Jeanne Guien (2025), Le Désir de nouveauté. L’obsolescence au cœur du capitalisme (15e-21e siècle), La Découverte.
[32] Entretien dans Le Monde du 28 octobre 2023, https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2023/10/28/vincent-cocquebert-essayiste-a-l-ere-de-l-egocene-on-veut-un-monde-qui-soit-le-reflet-de-notre-moi_6196901_4497916.html
[33] Aude Vidal et Michel Lepesant, « Covid-19 : pas question de se sauver soi-même, c’est ensemble qu’il faut lutter », tribune publiée dans Reporterre du 03/08/21.
[34] Yves Citton, (2023). Diagonalisme et communautés spéculatives. Pivoter nos démocraties hors de l’étau d’extrême-droite. Multitudes, 90(1), 143-152. https://doi.org/10.3917/mult.090.0143.
11.08.2025 à 16:08
Michel Lepesant
A condition de ne pas la prendre pour une comparaison parfaite, une analogie a des vertus pédagogiques quand elle facilite une compréhension en rapprochant une idée difficile ou nouvelle avec une idée facile ou ancienne.
Je propose donc de faire une analogie entre la permaculture et la politique. Surtout pas parce que la politique devrait trouver dans notre relation à la nature un modèle à imiter pour notre relation à la société. Le fil de l’analogie, ce n’est pas la nature, c’est la permanence.
*
Tel est donc le fil de mon analogie entre permaculture et politique : ce que j’appelle « permapolitique », c’est la politique au soin de la vie sociale. Et qu’est-ce que je mets au bout de ce fil ? Le principe du zonage.
→ En permaculture, il s’agit de distinguer 5 zones, de celle qui demande le plus de soin et d’intervention humaine jusqu’à une zone sauvage.

→ L’analogie permapolitique consiste surtout à définir une zone 5 à partir de 2 caractéristiques : politiquement, c’est la moins fréquentée, mais c’est la plus stratégique.
« C’est la zone politique la moins fréquentée » : je contredis là ce que j’écrivais en 2012 dans Politique(s) de la décroissance (Utopia) quand je plaçais en équilibre les « 3 pieds de l’objection de croissance ». Entre temps, je me suis quand même aperçu qu’il ne s’agissait plus d’objecter à la croissance mais de décroître, c’est-à-dire de repasser sous les plafonds de l’insoutenabilité écologique, et j’ajoute « et de l’insoutenabilité sociale et démocratique ». Autrement dit, des 3 pieds, celui des alternatives, celui de la visibilité politique et celui du projet, il y en a un qui est maltraité : le pied de la théorie est le pied bancal de la décroissance politique[4].
« C’est la plus stratégique » : je reprends ce terme de « stratégie » d’une remarque décisive formulée par Virginie Maris dans La part sauvage du monde (2018, Seuil). « Il ne s’agit pas de réduire la « vraie » nature à sa part sauvage, en négligeant du même coup la nature ordinaire. Mais il y a dans cette part sauvage un extrême – sinon un extrémisme – qui doit éviter de lentement laisser filer nos exigences » S’il ne faut pas partir de la nature ordinaire mais de la nature sauvage c’est parce que « les individus ont tendance à ne pas désirer beaucoup plus que ce qu’ils peuvent obtenir. Ce phénomène d’ajustement des préférences aux conditions réelles est dynamique. Du coup, lorsqu’on se trouve dans une situation qui se dégrade progressivement, on s’habitue à des choses qui auraient semblé inacceptables si elles étaient intervenues brusquement » (p.194).
Pour que ces 2 caractéristiques ne se contredisent pas, je précise que je ne suis pas en train de dire que la zone 5 de la permapolitique doit stratégiquement devenir la plus fréquentée ; je dis juste que quand il va s’agir d’évaluer la politisation des 4 premières zones, il ne faudra pas le faire à partir de la zone 1 (sinon de la zone 0, dans certaines approches du zonage) mais à partir de la zone 5. Celle de la radicalité, celle de la philosophie politique, celle qui ne cède pas à l’injonction de l’activisme précipité, ce qui lui évite de basculer dans les 2 extrêmes de la facilité : l’intransigeance (celle de l’entre-soi, celle des « communautés terribles ») et l’adaptation (fut-elle « radicale » !).

Avant d’en venir à évoquer chacune de ces 5 zones, je précise encore que :
*
On peut ajouter :
Je conclus qu’il ne faudrait surtout pas croire qu’il serait idéal qu’à chaque « rassemblement », les 5 zones soient présentes « à égalité ». Mais il semble inquiétant que l’une des 5 zones soit invisibilisée. Et même dans le cas où le rassemblement se fait thématiquement autour de l’une des 5 zones, il me semble que ce serait mieux si rappel était toujours fait que le paysage complet d’une décroissance politique comporte 5 zones. Il y a de la place pour tout le monde.
*
Je propose d’utiliser cette graduation des 5 zones de la permapolitique pour jeter un coup d’œil sur 2 programmations estivales : celle de Décroissance, le Festival[12] et celle des Résistantes[13].
Je commence par le survol du premier jour de Décroissance, le Festival :

Si on en reste à ce survol, Décroissance, le Festival s’est surtout cantonné aux 3 premières zones : beaucoup d’écologie individuelle, quelques alternatives concrètes, du « faire nombre » dans l’hétérogénéité sous le parapluie d’une décroissance plus mainstream que radicale.
Je ne cache pas que la zone 5 ne m’a semblé occupée que par la présence de la Maison commune de la décroissance. Cette zone est donc en effet très peu fréquentée. Ce qui en soi n’est pas problématique mais nous indique la direction que nous devons prendre pour que cette zone 5, celle de la décroissance radicale, reçoive davantage de considération de la part de tous les autres occupants des autres zones.
Quant à la faible exposition des luttes, celles de la zone 4, peut-être faut-il supposer qu’elles sont en perte de vitesse ; tout simplement parce que les politiques dominantes de dépolitisation font réellement leurs effets.

A contrario et sans surprise, le festival des Résistances présentait un catalogue impressionnant de luttes : TPGB+, contre l’extrême droite, écologistes, paysannes, féministes & queer, sociales, antiracistes et décoloniales. Devant un tel catalogue, le questionnement venant de la zone 5 serait : quel est le dénominateur commun qui fonde ces résistances en dehors du rejet ?
Le site Reporterre a réalisé un reportage[14] sur ce festival, et en a retiré « 6 clés pour redonner du souffle au mouvement écolo » :
Finalement, Reporterre ne semble n’avoir que confirmé une vision mainstream de l’écologie. Y fut-il aussi question de décroissance ?
Heureusement que du point de vue de la zone 5, la décroissance est un chemin ; mais il risque d’être long…
Du coup, je n’ai pas eu le courage d’aller regarder le programme de l’Université d’été des mouvements sociaux et des solidarités[15].
[1] https://www.fermedubec.com/la-permaculture/
[2] Sur mon blog, je peux renvoyer à une conférence de décembre 2017, en Vendée, chez l’ami Jean-Yves : « la décroissance a besoin d’une doctrine socialiste » ; et aussi à ma lecture du livre d’Axel Honneth « L’Idée du Socialisme » (2015).
[3] https://ladecroissance.xyz/2020/07/11/feminisme-pour-les-99-un-manifeste/
[4] Je renvoie à la nouvelle préface de ce livre pour son édition espagnole : https://decroissances.ouvaton.org/2025/07/30/pour-la-traduction-espagnole-de-mon-livre-de-2012-une-nouvelle-preface/
[5] Michel Lepesant, « Pourquoi une cartographie systémique des trajectoires de décroissance » (2024), Mondes en décroissance, n°2, https://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=344#tocto1n2.
[6] https://decroissances.ouvaton.org/2025/07/30/la-decroissance-solution-politique/#2_La_methode_du_renversement
[7] Qu’il définissait comme ce « sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même », De la démocratie en Amérique (II), Gallimard, 1835, 1961, p.143.
[8] Pour une lecture de ces « thèses sur la communauté terrible » : https://communautedeschercheurssurlacommunaute.wordpress.com/retour-sur-la-communaute-terrible/.
[9] Je renvoie là au chapitre 4 de l’Atelier Paysan (2021), Reprendre la terre aux machines, Seuil. Ma recension du livre : https://ladecroissance.xyz/2022/07/02/il-faut-lire-reprendre-la-terre-aux-machines-par-latelier-paysan/.
[10] « Nous appelons à une repolitisation en profondeur du mouvement pour l’agriculture paysanne dont nous faisons partie. Nous proposons d’articuler la poursuite de nos pratiques alternatives avec un important travail d’éducation populaire, et avec la création de rapports de force autour de trois grandes pistes politiques : la fixation de prix minimum d’entrée pour les produits importés en France ; la socialisation de l’alimentation, avec notamment le projet d’une Sécurité sociale de l’alimentation ; enfin, un mouvement de lutte contre la robotique agricole et pour une désescalade technologique en agriculture », Atelier Paysan, ibid., présentation du chapitre 5.
[11] « La rue comme rampe de lancement d’une écologie enfin majoritaire ? Au moins fait-elle sortir l’écologie de ses anciennes figures imposées pour l’inclure dans le répertoire d’action élémentaire de la contestation. Force en mouvement, elle commence à acquérir une valeur politique réelle », p.102. Ma recension : https://ladecroissance.xyz/2024/10/31/pourquoi-lecologie-perd-toujours/.
[12] https://decroissancelefestival.org/programme-2025
[13] https://lesresistantes.fr/programme/
[14] https://reporterre.net/Six-cles-pour-redonner-du-souffle-au-mouvement-ecolo
[15] https://www.uemss.org/spip.php?page=programme&edition=2025
02.08.2025 à 13:36
Michel Lepesant
Je ne suis pas venu à la décroissance pour des raisons psychologiques (je ne suis pas éco-angoissé) ou écologiques (ce n’est pas tant la planète qui est limitée que nos désirs qui ne le sont pas) mais pour des raisons politiques : je n’imagine pas la vie humaine sensée comme une robinsonnade.
1. Voilà que le livre que j’avais écrit en 2012 vient de connaître une traduction espagnole : l’occasion d’écrire une nouvelle préface pour faire un bilan politique → comment je suis passé des « 3 pieds » (alternatives, visibilité, travail du projet) à la focalisation de mes réflexions sur le pied bancal, celui de la théorie, des définitions, des concepts, des distinctions…
2. La semaine dernière, j’étais pour la troisième année de suite à « Décroissance, le Festival » où j’ai eu l’occasion de présenter pour la première fois en public mon idée d’une analogie entre la politique et la permaculture, ce que j’appelle la « permapolitique« . Concrètement, je reprends d’abord l’idée d’un « zonage » ; et je place la « décroissance radicale » dans la zone 5, celle qui échappe à l’injonction permanente à agir sans tarder, et qui est la zone dans laquelle peuvent cohabiter des « lieux de vigilance » radicalement idéologiques.
3. Dans 2 semaines, ce seront les (f)estives de la décroissance qui seront cette année particulièrement politiques :
Pour le moment, nous ne sommes pas assez d’inscrits pour équilibrer financièrement cette rencontre. Alors si vous n’avez pas encore décidé de venir, vous pouvez changer d’avis, et venir avec des ami.e.s. sinon, un peu de tam-tam nous ferait le plus grand bien.
Pour des infos pratiques sur les (f)estives (pour s’inscrire, en particulier) : https://ladecroissance.xyz/2024/10/28/festives-2025-annonce/

30.07.2025 à 23:06
Michel Lepesant
« Pour beaucoup, la croissance est la solution. Renversons la perspective : si la croissance est le problème, alors, la décroissance, c’est la solution ! ».
Telle était formulée l’invitation à intervention pour la troisième édition de « Décroissance, le Festival » (à Saint-Maixent, du 25 au 27 juillet 2025).
Mon intervention a consisté à donner sens à ce « renversement de perspective », qui me semble une façon particulièrement mobilisatrice en envisageant la décroissance comme renversement de la croissance. Façon aussi de se mettre sous l’autorité de Carolyn Merchant : « La terre malade, « oui morte, oui putréfiée », ne peut probablement être restaurée à long terme que par un renversement des valeurs dominantes, et une révolution dans les priorités économique. En ce sens, le monde doit une fois de plus être renversé ».[1]
Mais alors, pour défendre ce renversement : dans quels termes, selon quelle méthode, sur quel objet, dans quel cadre, pour quel programme ?
Dans la question « décroissance, solution politique ? », chaque terme mérite quelques précautions de définition. Surtout si on s’aperçoit que si la définition mainstream de la décroissance n’est qu’économique, comment espérer en tirer une « solution politique » ?
Nous disposons maintenant d’une définition (actuellement mainstream) de la décroissance. C’est celle fournie par Timothée Parrique, dont la validité provient du fait qu’elle a été « construite » par recoupements[2] = réduction de la production et de la consommation (de quoi ? des énergies et des matières), planifiée démocratiquement, pour repasser sous les plafonds de la soutenabilité écologique, pour réduire les inégalités, en vue du bien-être.

Mais est-ce une définition politique, autrement dit, est-ce que c’est sur cette définition-là de la décroissance que l’on va pouvoir bâtir une solution politique ?
Et nous voilà alors à la recherche d’une définition directement politique de la décroissance.
Mais a) comment entendre ce terme de « politique » ; et si nous arrivons à cerner le champ de ce « politique », b) à quelles conditions (théoriques et pratiques) la décroissance peut se montrer à la hauteur ?
Et nous voilà à la recherche d’une telle définition de la politique, tout en se demandant si la décroissance pourra relever le défi.
Comment esquisser ce domaine politique ? Par politique, de façon très générale, j’entends tout ce qu’un groupe envisage pour organiser son organisation : « La politique est l’art d’établir, de cultiver et de conserver entre les hommes la vie sociale qui les unit » (Johannes Althusius, 1603). Démocratiquement, il devrait s’agir de l’auto-institution d’une société.
Dans la suite, je vais proposer 3 autres approches pour cerner ce que j’entends par « politique » : la notion de « régime » comme régime politique où se jouent des rapports de domination et d’émancipation, des zones de politisation (par analogie avec le zonage en permaculture), des pôles d’enjeu politique (dispositifs démocratiques de politisation, institutions politiques, ordre politique global).
Pour que la décroissance apparaisse comme une « solution politique », il faut qu’elle soit la solution politique d’un problème politique.
Quel est ce problème politique auquel s’affronte la décroissance ?
C’est là que je prétends faire d’une pierre deux coups : a) définir la croissance en tant que problème politique (et pas simplement comme problème économique) ; b) définir la décroissance, très simplement comme opposition politique à la croissance.
Ne cachons pas qu’il y a là deux ruptures :
Pour aller jusqu’au bout de cette définition de la décroissance comme opposition politique à la croissance, il reste quand même à montrer a) en quoi la croissance est un problème politique ; b) en quoi la décroissance est l’opposition politique à la croissance.
La critique politique portée par la décroissance à l’encontre de la croissance ne devrait pas se faire dans le « style marxiste ».
Par cette expression, j’entends ces façons de dénoncer, à l’extérieur, les « contradictions » (dont les héritiers, de ce point de vue, aujourd’hui sont les effondristes) mais à l’intérieur, de ne pas faciliter la liberté d’autocritiquer. A l’extérieur, c’est la nécessité des contradictions qui ferait loi, comme s’il y avait une promesse eschatologique que les contradictions du système critiqué ne pourront pas ne pas nécessairement aboutir à son effondrement. C’est, certes, doublement rassurant (on a raison, et ils ont tort) mais politiquement, c’est irresponsable et indéfendable.
L’hypothèse du « régime de croissance » peut seule permettre de répondre au pourquoi de la victoire de la croissance comme hégémonie culturelle. Car ce régime politique est un régime de dépolitisation : les limites planétaires sont objectivées, les responsabilités individuelles sont subjectivées, les conflits intersubjectifs sont neutralisés.
Je fais l’hypothèse (politique) que le régime de croissance est le milieu dans lequel flotte l’iceberg de la croissance, dont la partie immergée est « le monde de la croissance » et la partie émergée, l’économie de la croissance.

L’intérêt de cette hypothèse c’est d’éviter de réduire l’engagement politique de la décroissance au seul anticapitalisme. Malheureusement, peu d’auteurs décroissants, même parmi les plus critiques, font avancer la critique politique de la croissance au-delà de l’anticapitalisme (parce que bien souvent, leur critique de la croissance y voit une économie et un « monde », mais pas un régime politique). Heureusement, on trouve chez Harmut Rosa, dans sa critique systémique de la « modernité tardive » une analyse qui déborde explicitement celle du capitalisme.
Par rapport au capitalisme, beaucoup de décroissants croient qu’il leur suffit de dénoncer le capitalisme pour politiser leurs propos : mais c’est parce qu’ils évitent de se poser ce qu’Harmut Rosa nomme la « question sérieuse : La société moderne est-elle donc équivalente à la société capitaliste ? Est-ce que j’entends simplement « capitalisme » lorsque je me réfère à la structure de base de la société moderne ? La réponse est : le capitalisme est un moteur central, mais la stabilisation dynamique s’étend bien au-delà de la sphère économique »[9]. Cette expression de « stabilisation dynamique » peut être comprise comme synonyme de « la croissance pour la croissance » : toujours plus, toujours innover, toujours plus vite.
On peut ainsi mesurer toute la puissance du paradigme de croissance qui ne s’exerce pas seulement économiquement, culturellement mais, plus fondamentalement, de façon politique (et même anthropologique). Et cette puissance est pour la décroissance un défi politique.
C’est pourquoi, si on ne veut pas se contenter de dénoncer les effets tout en continuant de chérir les causes, il ne faut pas simplement s’attaquer aux symptômes (aux effets) de cette puissance, mais renverser ses causes. Le mouvement de la décroissance est-il assez mûr politiquement pour assumer une telle responsabilité ?
Dans mon article précédemment évoqué (note 6) sur les trajectoires de décroissance, je justifie leur intérêt par leur capacité à situer des frottements qui bien souvent deviennent des conflits faute d’avoir su les repérer sur des trajectoires de temps, d’espace, de rapport à la technique et aux institutions mais aussi sur leur degré de politisation. Mais autant il est relativement aisé de définir des échelons de temps (de l’immédiat à la fin du monde) ou d’espace (du chez soi à la planète), autant pour les degrés de politisation, cela semble plus difficile.
C’est pourquoi je propose aujourd’hui de définir ces degrés de politisation / dépolitisation en faisant une analogie entre permaculture et engagement politique, à partir de la proposition de « zonage ». J’ai présenté cette idée pour la première fois dans la newsletter épisodique associée à mon blog : « la part radicale de la décroissance »[10]. Je reprends donc cette idée de voir dans une décroissance radicale (comme il y a une écologie radicale), une façon très robuste de politiser la décroissance.
Soyons clairs : ce zonage d’une permapolitique décroissante est une critique adressée à ceux qui se félicitent de l’hétérogénéité des pratiques et des recherches dans la mouvance décroissante.
Mais des années de pratique dans les alternatives, la lecture roborative du livre de l’Atelier Paysan et celle d’un article[18] qui faisait l’inventaire de toutes les propositions décroissantes m’ont convaincu que la question de la politisation de la décroissante reposée du point de vue de sa zone radicale était aujourd’hui l’étape incontournable si l’on veut conserver quelques espérances dans un renversement du régime de croissance au lieu de placer sous le terme de décroissance un agrégat de propositions dont la faisabilité, la désirabilité et l’acceptabilité sont très discutables. Car aujourd’hui, on doit reprendre le jugement très sévère porté par ce remarquable article de Fitzpatrick, Cosme et Parrique qui tire un bilan hypercritique de leur inventaire : s’il y a bien profusion des propositions, il faut juger qu’elles sont « imprécises » (allusives, mal conçues), peu « pertinentes » (les propositions les plus impactantes sont repoussées à la périphérie de l’agenda au profit de propositions populaires mais accessoires), « négligentes » (des conditions de possibilité de leur faisabilité), diverses plus par « agglutination » que par vue d’ensemble, et surtout « le programme actuel de décroissance est plus proche d’une liste disparate d’ingrédients que d’une recette bien organisée ». Autrement dit, il y a actuellement un brouillard — qui est causé par une mauvaise priorité accordée au faire nombre sur le faire sens — et il constitue un obstacle à la visibilité et à la crédibilité de la décroissance.
Le tragique c’est qu’une « décroissance mainstream », souvent anglophone et un peu médiatisée, n’affronte pas réellement ce péril de la dépolitisation, n’en voit pas vraiment l’urgence et peut même prétendre l’affronter alors qu’elle ne fait que céder – et quelquefois elle le renforce – au régime neutralitaire de la croissance. Pour résister réellement (sans passer par des pratiques d’évitement, sinon de « divertissement »), il ne faut pas faire un mauvais procès en dépolitisation à cette décroissance mainstream mais s’apercevoir qu’elle se situe au mieux en zone 3 de la permapolitique alors qu’il faudrait commencer par se relocaliser en zone 5, la zone « radicale », parce que c’est elle qui ouvre aux autres façons de défendre la décroissance.
De cette zone 5, il est alors possible d’envisager la décroissance comme « solution politique », à condition de dresser un diagnostic robuste de ses potentialités politiques : actives dans les dispositifs démocratiques de politisation (participation, représentation, délégation, délibération, contrôle), la décroissance souffre d’une réel déficit conceptuel tant au niveau intrinsèque des institutions que de la conception générale d’un ordre global qui soit certes désirable, mais aussi faisable, et surtout acceptable.
Négativement, la politique doit faire place à la critique ; et souvent on entend que si la critique est facile, la pratique l’est beaucoup moins. Mais alors en quoi consiste la pratique politique ?
Peut alors se déterminer le champ de bataille dans lequel la décroissance pourrait se présenter comme « solution politique » :
*
Je termine en récapitulant ce que cette défense d’une décroissance comme solution politique me semble exiger comme renversements :
[1] Carolyn Merchant (1980), La mort de la nature (traduction française, 2021, Wildproject), p.424.
[2] I build a definition of degrowth in five steps… degrowth being defined as (1) a downscaling of production and consumption (2) to reduce ecological footprints, (3) planned democratically (4) in a way that is equitable (5) while securing wellbeing.
[3] L’expression fait son apparition aux USA pendant les 30 glorieuses, https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_ruissellement
[4] Ce « dialogue » de sourds quand il est organisé s’appelle un « débat » qui consiste à exposer les thèses et les arguments de camps divergents mais sans définir pour autant sa « réussite » à la conclusion d’un accord final sur une position commune. Par « discussion », j’entends un débat dont la réussite se mesure à la formulation finale d’un « verdict », c’est-à-dire un énoncé qui tranche le débat, qui départage les avis. Au mieux dans un débat, des opinions sont exprimées, et même évaluées. Mais c’est seulement dans la discussion que l’on aboutit à un jugement tranché. Pour les degrés de ce que c’est que « juger » – opiner, évaluer, trancher – je renvoie à Paul Ricœur, Le juste (1995), Seuil, « L’acte de juger », p.185-192.
[5] https://wikirouge.net/Contradictions_du_capitalisme
[6] Michel Lepesant, « Pourquoi une cartographie systémique des trajectoires de décroissance » (2024), Mondes en décroissance, n°2, https://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=344#tocto1n2.
[7] Pour une distinction de ces 3 types de critiques, Hartmut Rosa (2012), Accélération et aliénation, La Découverte, p.90.
[8] Je peux renvoyer ici au sondage Ifop 2021 pour le Medef, Enquête sur la transition écologique : « Pour 72% des Français, la poursuite du développement économique est nécessaire à la transition écologique tandis que 28% considèrent à l’inverse que cette dernière nécessite de stopper la croissance économique. » et chacun aura remarqué que « stopper la croissance », ce n’est pas décroître.
[9] Harmut Rosa, « Dynamic Stabilization, the Triple A. Approach to the Good Life, and the Resonance Conception », Questions de communication, vol. 31, no. 1,2017, pp. 437-456.
[10] https://decroissances.ouvaton.org/2024/05/18/la-part-radicale-de-la-decroissance-politique/
[11] Moor (de) J., Marquardt J. (2023), « Deciding whether it’s too late: How climate activists coordinate alternative futures in a postapocalyptic present », Geoforum, vol. 138, 103666, [En ligne] DOI : https://doi.org/10.1016/j.geoforum.2022.103666 → plutôt que de poser et d’affronter la conflictualité des dissonances temporelles, la résolution consiste à spatialiser le temporel, à se replier là où peut avoir lieu une action collective. L’un des enquêtés le formule très bien : « Et je pense que moi-même, j’ai le désir d’éviter de ressentir le désespoir de ce que je pense qu’il va vraiment se passer et d’éviter cela en faisant une action qui semble être une action » (de Moor, Marquardt, 2023, section 4.2).
[12] Pour une lecture de ces « thèses sur la communauté terrible » : https://communautedeschercheurssurlacommunaute.wordpress.com/retour-sur-la-communaute-terrible/.
[13] Je renvoie là au chapitre 4 de l’Atelier Paysan (2021), Reprendre la terre aux machines, Seuil. Ma recension du livre : https://ladecroissance.xyz/2022/07/02/il-faut-lire-reprendre-la-terre-aux-machines-par-latelier-paysan/.
[14] « Nous appelons à une repolitisation en profondeur du mouvement pour l’agriculture paysanne dont nous faisons partie. Nous proposons d’articuler la poursuite de nos pratiques alternatives avec un important travail d’éducation populaire, et avec la création de rapports de force autour de trois grandes pistes politiques : la fixation de prix minimum d’entrée pour les produits importés en France ; la socialisation de l’alimentation, avec notamment le projet d’une Sécurité sociale de l’alimentation ; enfin, un mouvement de lutte contre la robotique agricole et pour une désescalade technologique en agriculture », Atelier Paysan, ibid., présentation du chapitre 5.
[15] « La rue comme rampe de lancement d’une écologie enfin majoritaire ? Au moins fait-elle sortir l’écologie de ses anciennes figures imposées pour l’inclure dans le répertoire d’action élémentaire de la contestation. Force en mouvement, elle commence à acquérir une valeur politique réelle », p.102. Ma recension : https://ladecroissance.xyz/2024/10/31/pourquoi-lecologie-perd-toujours/.
[16] Michel Lepesant, « Le socialisme utopique : ressource de la décroissance » dans Entropia n°10, printemps 2011.
[17] Tel est l’objectif de la Maison commune de la décroissance, et c’est la raison pour laquelle je l’ai fondée il y a quelques années. Dans mon livre de 2013, je défendais l’équilibre entre les 3 pieds de la décroissance : celui de la visibilité politique, celui des alternatives et celui du projet. Mais l’expérience tant militante qu’active dans de multiples alternatives concrètes m’a convaincu que des 3 pieds, celui du projet, de la théorie, de la conceptualisation, était bancal et qu’aujourd’hui il y avait urgence politique à le consolider.
[18] Nick FITZPATRICK, Timothée PARRIQUE, Inês COSME. (2022), « Exploring degrowth policy proposals, A systematic mapping with thematic synthesis », Journal of Cleaner Production, n° 365 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.1016/j.jclepro.2022.132764.
[19] Chez qui la revalorisation des communs, en opposition à une conception individuelle et exclusive de la propriété, passe par une limitation dans la taille des communs envisagés. Ce qui pose aux moins 2 difficultés. 1) Quand les communs sont mondiaux, voire terrestres comme la mer… 2) Mais même quand les communs sont de taille humaine, il s’agit de penser leur articulation non seulement horizontale vers verticale…
[20] Emmanuel Dockès, Voyage en misarchie, Essai pour tout reconstruire (2017). La misarchie est ce régime dont le principe est une réduction maximale des pouvoirs et des dominations. Beau principe mais dont la réalisation passe par l’archipélisation des communautés et dont le ressort principal consiste à pouvoir en changer à volonté. « Si on voulait pour l’instant faire progresser la misarchie, il faudrait agir dans l’accroissement des très nombreuses expériences de sociétés alternatives, qui sont des embryons de société futures », https://www.socialter.fr/article/voyage-en-misarchie-imaginer-une-societe-qui-minimise-le-pouvoir-et-la-domination-1
[21] Quinn Slobodian (2025), Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil. Arnaud Orain (2025), Le monde confisqué, essai sur le capitalisme de la finitude, Flammarion.
30.07.2025 à 23:02
Michel Lepesant
Écrit en 2012, mon livre Politique(s) de la décroissance (éditions Utopia), vient d’être traduit en espagnol. A cette occasion, j’ai écrit une nouvelle préface, un prólogo. Une assez bonne occasion aujourd’hui de marquer le chemin idéologique parcouru depuis plus de 10 ans ; mais aussi celui parcouru depuis son écriture en octobre 2023. Je défends depuis le début une conception radicalement politique ou politiquement radicale de la décroissance, je crois y être et avoir toujours été fidèle à cette exigence.
Revenir sur un texte écrit il y a plus de dix ans est un test quelque peu sournois : ne pas s’y retrouver, c’est devoir soupçonner que les fondements de l’argumentation étaient moins solides qu’on ne l’avait cru ; mais, s’y retrouver totalement, comme si le réel et la poursuite de la réflexion n’avaient pas apporté leur lot de réfutations et de controverses, c’est l’indice que les propos tenus relevaient plus de la séparation au réel que de son attention.

Heureusement, ni je ne m’y retrouve, ni je ne m’y perds. Il y a donc un tri à faire entre ce que je pourrais reprendre et ce que je préférerais écarter, ou reformuler, ou nuancer, ou approfondir, ou compléter, ou enrichir… Dois-je alors présumer que ce qui sera modifié ne portait que sur l’accessoire et que l’essentiel sera conservé ? Même pas ; à condition que tout changement soit la marque d’une trajectoire. Ce qui est le cas, c’est ce que j’espère.
Ce livre avait un triple objectif : définir la décroissance, pointer la politique comme son véritable moteur, s’adresser à celui que j’appelle un « militant-chercheur » pour le mettre en garde contre un excès de présomption quand il s’agit de « penser et faire la transition ».
Ces trois objectifs ont poursuivi leurs trajectoires, radicalement ; et de façon convergente. Car le mouvement de la décroissance est peut-être en train de sortir du brouillard définitionnel qui l’avait vu naître. Quand on pense que la première apparition du terme dans le titre du livre de Nicholas Georgescu-Roegen (Demain, la décroissance, 1979) était le choix de ses traducteurs et qu’il ne traduisait pas l’anglais « degrowth » mais « decline », on s’étonne moins de constater que beaucoup de livres actuels sur la décroissance, faute d’assumer la responsabilité de défendre une définition commune du terme, se félicite de voir dans l’hétérogénéité du mouvement une richesse, osant même se réjouir qu’il « demeure souvent flou et traversé d’interprétations divergentes ». Faute de grives, on mange des merles.
Pourtant, la distinction entre décroissance et objection de croissance est toujours décisive ; et elle s’est formidablement enrichie. D’abord parce qu’est apparue l’expression de « post-croissance ». Il ne faut pas se cacher que son « succès » de départ a tenu d’abord à la possibilité pour certains « objecteurs de croissance » d’éviter de dire « décroissance ». Mais cet évitement a pu être retourné : tout simplement en s’appuyant sur le triptyque du rejet, du trajet et du projet. Entre le rejet de la croissance à laquelle on objecte et le projet de post-croissance, s’intercale le trajet, celui de la décroissance.
Mais cette définition temporelle de la décroissance – comme transition, comme trajet – est inséparable de deux autres définitions. Une définition formelle : la décroissance, c’est le contraire de la croissance. Ce devrait être la plus évidente, la plus spontanée, et pourtant elle est, elle aussi, victime de réticences : pire, elle est même quelquefois citée comme le contresens qu’il ne faudrait surtout pas commettre ! Et pourtant, le préfixe « dé- » est explicite, il signifie une opposition ; tout comme le préfixe « anti- ». « Ah oui, mais le « dé-« , c’est négatif », entend-on souvent, trop souvent. Que répondre à celui qui viendrait formuler les mêmes réticences à propos de l’antiracisme, ou de l’anticapitalisme ? Que ses réticences envers le « négatif » du préfixe ne sont en réalité qu’un accord envers le radical qu’il précède.
Voici donc ce qu’il faut assumer : que la décroissance est, fondamentalement, le contraire de la croissance. Et si on rajoute que cette opposition est politique, cela aboutit à une définition substantielle : la décroissance est l’opposition politique à la croissance.
Une telle définition incite immédiatement à multiplier les questions. Mais qu’est-ce que cette croissance à laquelle la décroissance s’oppose politiquement ? En quoi cette opposition consiste ? En quoi est-elle politique ?
C’est à partir de ces questions que l’extension du domaine de la croissance va impliquer une extension du domaine de la critique de la croissance.
Si la croissance est définie comme objectif macroéconomique, alors la décroissance est la décrue de la consommation et de la production, et même de l’extraction et l’excrétion (les déchets). Et comme cette croissance économique repose sur l’utilisation de « ressources » énergétiques et matérielles, alors la décroissance est aussi un recul de leurs utilisations. Et comme il ne va pas s’agir de décroître pour décroître, alors cette décrue est censée s’arrêter au temps de la post-croissance qui sera économiquement un état stationnaire.
Mais cette croissance économique a colonisé la société au point d’en faire non pas une société avec une économie de croissance mais une société de croissance. La croissance est un « monde ». La croissance et son monde exercent leur emprise bien au-delà des modes de production mais jusqu’aux modes de consommation, de loisir : aux modes de vie. Le monde de la croissance est alors un monde dont les valeurs sont colonisées par l’imaginaire croissanciste : toujours plus, plus vite, plus neuf. La décroissance est la décolonisation de l’imaginaire de la croissance.
Mais il ne faut pas s’arrêter là dans l’extension de la critique dirigée contre la croissance : j’avais tort d’écrire que « la croissance n’est pas une idéologie mais un effet de l’idéologie productiviste ». Car la croissance est davantage qu’une économie, davantage qu’un « monde ». C’est aussi un « régime » qui peut être défini par l’hégémonie qu’une certaine « forme » exerce sur nos activités comme sur nos représentations de ces activités et de nos places dans la société. Cette forme est la logique poussée jusqu’au bout de l’idéal de la modernité libérale, à savoir ce contrat politique tacite selon lequel les institutions – l’État et ses administrations, le Marché avec ses banques et ses entreprises – prétendent s’interdire de hiérarchiser les différentes conceptions privées de la vie bonne et prétendent accorder un égal respect à toutes celles qui sont compatibles avec celles des autres. La « liberté » libérale est le droit accordé à chaque individu de mobiliser toutes les ressources nécessaires à la réalisation de sa conception individuelle de la vie bonne. La croissance n’est alors que l’exigence d’une mise à disposition illimitée des « ressources ». Cette prétendue absence de hiérarchisation – et il faudrait montrer comment l’illibéralisme est en réalité le destin du libéralisme – se manifeste dans une forme horizontale dans laquelle toutes les valeurs se valent 1, dans laquelle les institutions prétendent être neutres. Cet horizontalisme est en pratique un principe d’équivalence et on peut faire l’hypothèse qu’il vient de l’économie libérale pour laquelle l’argent est l’équivalent généralisé de tous les autres biens.
C’est seulement dans ce troisième sens – après la décrue et la décolonisation, l’émancipation de la tyrannie de l’horizontalisme – que la décroissance peut prendre toute son ampleur politique. D’abord en confiant les clefs de la réflexion politique ni aux « chercheurs » et autres académiques de la décroissance, ni aux « activistes » qui sont trop souvent les relais d’une sorte d’intimidation permanente à agir dans l’urgence, mais aux « militants-chercheurs », c’est-à-dire à ces décroissants qui voient bien que la pratique des « alternatives » et des « utopies concrètes » est la source de « problèmes » mais qui acceptent de les repérer, de les définir, de les discuter en fabriquant, en bricolant, les concepts qui vont permettre de nommer les frottements et les conflits. Il s’agit là de mettre en garde contre une pente qui rejette tout problème à l’extérieur – qui les externalise – et qui impose à l’intérieur des milieux décroissants une sorte de « bienveillance » forcée qui n’est qu’une version soft d’un surmoi culpabilisant dirigé contre tous et toutes celles qui n’acceptent pas de se raconter que tous nos engagements se déroulent dans une bulle rose. Cette bienveillance est en réalité une forme sournoise de dépolitisation, et une variante de cet horizontalisme libéral que l’on prétend pourtant critiquer.
Ensuite, en rompant avec tout un faisceau de récits concernant les stratégies de transition et les scénarios qui en découlent. Les fables de la préfiguration, de l’essaimage, de la masse critique, de la bifurcation ont encore la peau dure. Au point de se demander comment elles peuvent résister à l’évidence sinon de leur échec mais à tout le moins de leur invisibilité. C’est qu’elles se maintiennent en se racontant sans cesse que l’addition des petits pas fera les grandes enjambées, que l’urgence des catastrophes va accélérer la prise de conscience, que « cette fois-ci, ce sera la bonne ». Bref, leur prise de conscience s’arrête au moment de s’apercevoir que leur déni repose sur les valeurs du monde de la croissance : le nombreux, le vite et la nouveauté.
Tout au contraire, une politisation radicale de la décroissance consisterait à renvoyer dos à dos tant les fables de la transition comme Grand soir que celles de la « transformation sociale et écologique » comme « petits matins », les unes comme les autres parce qu’elles ne sont que des variantes d’une façon de concevoir les processus historiques comme déterminés : matériellement pour les unes par les rapports de production, idéalement pour les autres au nom de « valeurs » qui en marqueraient la supériorité éthique. Mais alors est-il permis d’espérer que la transition comme trajet d’émancipation de la croissance économique et du régime de croissance débute un jour ?
Si l’espoir se confond avec la croyance que les désirs deviendront réalité, c’est non. Tout simplement parce qu’on ne fait de la politique ni avec des prophètes, ni avec des magiciens ; autrement dit, si un jour la transition vers la post-croissance, par la décroissance, se déclenche, ce jour ne peut ni se prévoir, ni se provoquer. Pour autant, il peut se préparer.
C’est dans ce rapport prudent, plus exactement prudentiel, de la décroissance à sa repolitisation que je trouve la seule véritable modification dans la façon de concevoir des Politique(s) de la décroissance. En effet, je concluais le livre de 1993, par une « carte de la décroissance » dont les trois pôles étaient constitués de ce que j’appelais des « pieds » : celui des alternatives, celui de la visibilité et celui du projet. Sans remettre en cause ni leurs existences, ni leurs interrelations, il me semble que si la décroissance doit (se) préparer, alors l’un des trois pieds est particulièrement boiteux, est particulièrement impréparé. C’est celui du projet, celui de la théorie, celui des définitions, celui des distinctions conceptuelles, celui des discussions et donc des controverses, des critiques tant internes qu’externes.
Il me semble même pouvoir y déceler comme un effet du régime de croissance et de sa tyrannie de l’horizontalisme qui fonctionne comme une machine anti-intellectuelle ; comme s’il y avait toujours ici et maintenant quelque chose à faire avant de réfléchir pour demain. Il y a là, me semble-t-il, comme une insensibilité à la dimension historique de l’action politique.
C’est pourquoi aujourd’hui, si utilité il doit y avoir, je la vois plutôt dans un roboratif et radical travail théorique. Si la décroissance a besoin de politique, la politique a besoin de théorie. Pas de la théorie pour de la théorie : pas plus de théorico-théorique que de pratico-pratique. Mais une théorie qui creuse jusqu’à la remise en question la plus radicale des racines du régime de croissance. A commencer par son option libérale pour son indifférence (affichée) envers les conceptions privées de la vie bonne. A contrario, si le sens de la vie n’est pas une question privatisée, alors la décroissance comme théorie politique et comme trajet d’émancipation doit assumer un principe responsabilité, celui de faire de la question du sens une question politique. La croissance pour la croissance est une absurdité et une impasse, un non-sens.
Ce n’est pas d’abord parce qu’une croissance infinie est impossible dans un monde fini que nous critiquons la croissance, c’est parce qu’elle est absurde, et elle le serait encore même dans un monde sans limites.
Les limites – sociales, écologiques – ne sont des contraintes que pour celui qui n’a pas reconnu que l’émancipation est dans l’autolimitation : c’est le sens de la décroissance.
Alors ne tardons pas trop dans la reconstruction d’un espace public de discussion démocratique autour des enjeux du sens.
Charpey, octobre 2023.
_____________________13.04.2025 à 12:08
Michel Lepesant
Et si avant tout la croissance n’était ni une boussole économique ni même un « monde » mais qu’elle était aussi un « régime politique » ? Dans ce cas, la décroissance ne pourrait se réduire ni à une « décrue » (économique), ni même à une « décolonisation » (des imaginaires de la croissance) mais elle devrait s’étendre jusqu’à prôner un renversement de régime politique.
Cette hypothèse est formulée depuis plusieurs années par le sociologue italien, Onofrio Romano, compagnon de la MCD, et qui vient de publier un livre dans lequel il rassemble ses arguments en sa faveur : Critique du régime de croissance (2024, chez Liber, traduction française de Towards a Society of Degrowth, 2020, Routledge).
En 2017, lors de nos (f)estives, Onofrio nous avait déjà présenté son hypothèse ; qui nous avait impressionnée ; ce qui nous a demandé plusieurs années pour l’intégrer au corpus idéologique de la décroissance défendu par la MCD.
Et Onofrio sera présent cet été aux (f)estives organisées par la MCD : deux journées entières lui seront consacrées. Superbe occasion pour prendre le temps de creuser ensemble cette hypothèse.
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Qu’est-ce qui fait la fécondité politique de cette hypothèse ?
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→ Pour un inventaire des succès du capitalisme : https://decroissances.ouvaton.org/2022/09/30/la-decroissance-au-dela-de-lanticapitalisme/#2_Mais_alors_quest-ce_que_le_capitalisme
→ Pour une analyse des échecs et du « plouf » :
→ Pour un inventaire de quelques « effets » du régime de croissance : https://decroissances.ouvaton.org/2024/02/08/pour-decroitre-changeons-de-regime/#c_De_quelques_effets_du_regime_de_croissance
