Michel Lepesant
L’un des symptômes le plus manifeste d’une immaturité politique est l’attaque dirigée contre l’exigence de précision et de distinction dans l’usage du vocabulaire : Aujourd’hui, le livre le plus important dans la bibliothèque décroissante n’est-il pas celui coordonné par G. D’Alisa, F. Demaria et G. Kallis, Décroissance, Vocabulaire pour une nouvelle ère (2015) ? Voilà pourquoi « les mots sont importants » : très bonne occasion de renvoyer chacun.e d’entre nous à l’excellent site qui reprend cette expression éponyme : https://lmsi.net/ Les mots sont importants, les mots importent. Mais alors qu’est-ce que les mots importent ? Ce qu’il s’agit de reconnaître c’est que l’exigence de précision et de clarté dans notre usage des mots ne doit surtout pas être confondue avec l’illusion d’une maîtrise. Nous ne devons pas céder à la prétention d’Humpty-Dumpty (dans Alice au pays des merveilles) qui croit que « quand j’utilise un mot, il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il signifie, ni plus, ni moins… The question is which is to be master – that’s all ». Ce que les mots importent, c’est ce dont ils sont pleins. Car les mots ne sont pas des formes creuses que nos intentions viendraient remplir comme on comble un vide. Les mots sont remplis de discussions. Et ces discussions sont déjà là quand nous utilisons un vocabulaire, comme la langue est toujours déjà-là avant que je ne la parle. Respecter le cadre d’un vocabulaire (et de sa grammaire), c’est ouvrir son esprit aux discussions. C’est de discussion dont la décroissance a besoin… Texte intégral (816 mots)
« L’homme qui parle est au-delà des mots, près de l’objet ; le poète est en deçà. Pour le premier, ils sont domestiques, pour le second, ils restent à l’état sauvage », Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (1948).
Notes et références
Michel Lepesant
Depuis 1 an, une discussion lancée par une interview de Jason Hickel existe au sein de la nébuleuse degrowth sur la question de la stratégie. La MCD compte y prendre sa part. L’un des enjeux de ces discussions porte sur l’écosocialisme, et ses relations avec la décroissance/degrowth. Pour donner une idée de la tonalité de l’itw, voici le chapeau : « Degrowth is a gateway into socialist thought for the 21st century » ; pour Jason Hickel, ce socialisme du 21ème siècle, c’est l’écosocialisme. Autrement dit, la décroissance ne serait pas le projet mais seulement la transition vers une destination qui serait l’écosocialisme, pour reprendre le titre de la préface que Timothée Parrique a écrite (en 2024) pour un livre d’entretiens avec Daniel Tanuro 1. Ajoutons que cette offensive stratégique n’a pas commencé avec cette itw de Jason Hickel et que la question des « convergences » entre écosocialisme et décroissance nourrit déjà un corpus de prises de positions : Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ? « Vouloir retrouver le sens du marxisme exclusivement dans ce que Marx a écrit, en passant sous silence ce que la doctrine est devenue dans l’histoire, c’est prétendre, en contradiction directe avec les idées centrales de cette doctrine, que l’histoire réelle ne compte pas, que la vérité d’une théorie est toujours et exclusivement « au-delà », et finalement remplacer la révolution par la révélation et la réflexion sur les faits par l’exégèse des textes. » Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ? Michael Löwy a publié en 2011 un ouvrage qui prétend justement fournir la réponse la plus directe. Il a d’autant plus de légitimité pour le faire qu’il est avec Joel Kovel le co-auteur du Manifeste écosocialiste international (2001). A la sortie de ce livre de Michael Löwy, Fabrice Flipo avait publié (en janvier 2012) une recension qui permet de recadrer et de clarifier certaines facilités que M. Löwy s’accorde, en particulier quand, pour équilibrer le rouge et le vert, il en passe par un équilibre des critiques qu’il adresse aux uns comme aux autres : et, là, il faut reconnaître que les 2 plateaux de la balance ne sont pas faciles à équilibrer. Car, le socialisme du 21ème siècle doit en passer par une critique radicale du « socialisme réel » : et là les références ne manquent pas. Alors pour faire bon poids, Michael Löwy n’est pas toujours exempt de mauvaise foi dans les critiques qu’il adresse à la tradition écologiste : la recension de Fabrice Flipo rétablit la balance. https://www.contretemps.eu/quest-ce-que-l-ecosocialisme/ Notre présentation ne veut pas « rentrer dans les détails » (relever telle expression, telle incohérence entre une phrase et une autre, telle maladresse, telle mauvaise foi…), elle essaie de dézoomer le plus possible sans rentrer dans les variétés et autres variantes de l’écosocialisme. Car il s’agit d’appliquer à l’écosocialisme la même exigence méthodologique que pour la décroissance : « pas de variations sans invariant ». D’autant que les débats existants entre décroissance et écosocialisme se font quand même à un haut degré de généralité. Du côté écosocialiste, dans les premiers débats, la décroissance est simplifiée à une critique de la croissance – et donc à l’objection de croissance. Aujourd’hui, les écosocialistes reprennent la définition mainstream de la décroissance telle que formulée par Timothée Parrique : une réduction économique de la production et de la consommation dans le cadre de valeurs démocratiques, écologiques et sociales. La question est donc : quelles convergences et quelle(s) divergence(s) entre le noyau de l’écosocialisme et le noyau de la décroissance ? Pour la décroissance, nous prétendons à la MCD avoir largement entamé ce travail de conceptualisation, qui a abouti à dégager 4 piliers dans le noyau de la décroissance (la décroissance comme opposition politique à la croissance, l’éloge du limitisme, l’éloge de la vye sociale et l’éloge de l’abondance par le partage). Pour l’écosocialisme, ce travail n’a pas été formellement fait mais il faut reconnaître que les textes de Michael Löwy s’inscrivent toujours dans une intention idéologique d’unité conceptuelle. Décroissance et écosocialisme partagent la plupart des critiques que l’on peut adresser au système dominant actuel, système avec lequel nous voulons explicitement rompre. Cette convergence des critiques est une analyse convergente des crises. Non seulement nous partageons l’inventaire des crises – écologiques, sociales, démocratiques… – mais surtout nous partageons l’idée que ces crises sont « intrinsèquement liées et devraient être perçues comme les manifestations différentes des mêmes forces structurelles » (Manifeste de 2001). Plus profondément, nous devons aussi valider que l’écosocialisme ne dirige pas cet inventaire des critiques seulement contre le système dominant mais qu’il procède d’un mea culpa dirigé contre le socialisme tel qu’il a historiquement existé. Autrement dit, à la critique du système est intrinsèquement associée une critique des critiques du système 3 : et ces critiques sont écologiques, et aussi sociales, et aussi politiques. Lisons Löwy : → Pour l’écosocialisme, cette convergence des crises justifie une convergence des luttes : « Le combat pour une nouvelle civilisation, à la fois plus humaine et plus respectueuse de la nature, passera par une mobilisation de l’ensemble des mouvements sociaux émancipateurs qu’il faut associer » (p.45). C’est évident mais reste à se demander si cette mobilisation, qui est nécessaire, est suffisante pour gagner le combat. Suffit-il de converger dans le contre sans converger pour des objectifs communs ? Décroissance et écosocialisme partagent beaucoup d’objectifs de ce que devrait être une société libérée des souffrances (exploitations, aliénations et dominations). Comment ne pas se réjouir de lire – déclaration écosocialiste internationale de Belém, en 2008 – que « l’écosocialisme propose des transformations radicales dans : Comment ne pas se satisfaire de lire que l’écosocialisme doit se saisir de la question alimentaire et de l’agriculture paysanne (p.69), de la question des ressources énergétiques renouvelables pour sortir des énergies fossiles et de la « fausse alternative » qu’est le nucléaire (p.70), de la question des transports, tant la voiture individuelle que le transport routier des marchandises (p.71), de la publicité (p.72)… → Reste à se demander si la réalisation de tous ces objectifs suffirait pour faire système et sortir vraiment d’un paradigme de la croissance dont les objectifs se parent toujours des termes de « progrès » et de « développement » ? Décroissance et socialisme partagent un fond commun de valeurs : « Socialisme et écologie se réclament tous les deux de valeurs qualitatives » (p.26) .C’est cette « éthique écosocialiste » que parcourt Michael Löwy dans son chapitre 5. Le socialisme moderne est l’héritier de cette protestation sociale, de cette « économie morale ». Il entend fonder la production non plus sur les critères du marché et du capital… mais sur la satisfaction des besoins sociaux, le « bien commun », la justice sociale. Il s’agit de valeurs qualitatives, irréductibles à la quantification mercantile et monétaire ». Quels sont les éléments d’une telle éthique écosocialiste ? → Reste à rappeler qu’il ne suffit pas de partager des valeurs pour réussir une transformation écologique et sociale : parce que si les valeurs peuvent critiquer, si elles peuvent motiver, elles ne peuvent néanmoins mobiliser qu’à condition de s’ouvrir à un horizon d’espérance. Michael Löwy conclut son chapitre sur l’éthique écosocialiste en consacrant quelques paragraphes à une discussion entre Principe Responsabilité (Hans Jonas) et Principe Espérance (Ernst Bloch), malheureusement, pour forcer leur accord, il simplifie l’un et caricature l’autre. Reste donc posée la question de la transformation en tant que stratégie. Les convergences entre décroissance et écosocialisme sont nombreuses. On pourrait facilement les résumer en disant tout simplement que ces deux mouvances sont de gauche. Mais on ne peut pas réduire les relations entre décroissance et écosocialisme aux seules convergences pour en déduire que la décroissance mène à l’écosocialisme, ou que l’écosocialisme a intégré véritablement l’apport de la décroissance à la question de la transformation écologique, démocratique et sociale. Reste à aborder vraiment la question de la transformation sous l’angle du comment : et c’est là qu’il y a une nette divergence entre décroissance et écosocialisme. Comment la formuler le plus directement possible ? C’est que l’écosocialisme enferme la question de la stratégie dans la confusion entre stratégie et scénario et se facilite cette question du scénario en continuant – dans la lignée d’un marxisme pour lequel le matérialisme historique est un déterminisme – de l’aborder en la réduisant au levier de la contradiction. → Mais, cependant, toutefois… l’écosocialisme en ajoutant, voire en substituant, une seconde contradiction (verte) à une première contradiction (rouge) continue de penser la transition, la transformation, la redirection… sous la forme d’une contradiction inéluctable du capitalisme et de l’écosocialisme comme (ré)solution de cette contradiction. Autrement dit, qu’il soit rouge ou vert, l’écosocialisme maintient son schéma stratégique dans un même cadre : celui de la contradiction qui ne peut pas ne pas aboutir à l’effondrement du système critiqué. Analytiquement, on pourrait distinguer entre la mécanique de la contradiction et la critique d’un système par ses contradictions internes mais en réalité il s’agit des 2 faces d’un même argument : l’argument de la nécessité 4 qui est au coeur de la critique fonctionnaliste, cette critique d’un système parce qu’il ne fonctionne pas, parce qu’il échoue (« Le changement climatique montre que le capitalisme est au bout du rouleau » affirme ainsi La perspective écosocialiste, Cancún, 2010) ou qu’il ne peut pas ne pas finir par échouer. Chacun peut facilement mesurer le grand écart stratégique entre critiquer un système parce qu’il échoue et le critiquer parce qu’il réussit. Il ne s’agit pas par ces rappels de refuser à l’écosocialisme une conscience écologiste. Il s’agit néanmoins de ne pas se laisser duper par le degré de volontarisme politique dont cette conscience dispose : les écosocialistes consentent à prendre en considération les questions écologiques mais c’est à reculons, à regret, faute de mieux, comme moindre mal. C’est là toute la différence entre une décroissance subie et une décroissance choisie, entre une décroissance consentie et une décroissance délibérée, entre l’argument de la nécessité (dont les variantes sont le marxisme scientifique, la collapsologie, l’expertocratie écologique…) et l’argument du « même si » ou du « quand bien même ». Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès ». Avant de conclure : pourquoi est-ce là une divergence forte, pourquoi confondre la question de la stratégie (cadrer les mobilisations) avec celle du scénario (prophétiser les résultats des mobilisations) est regrettable, pourquoi préférer l’argument de la nécessité à celui du « même si » constitue-t-il peut-être une faute politique ? Parce que ces confusions « mépolitisent » la stratégie. Car s’il y a une leçon stratégique à tirer des échecs du socialisme réel, la voici : cadrer une mobilisation, ce n’est pas la diriger ni même lui indiquer les pistes (on peut penser aux « alternatives concrètes », aux « luttes »…), c’est juste commencer un inventaire de ce qu’il ne faut pas faire ; et cette modestie socratique vaut avant tout au moment d’autocritiquer nos propres mobilisations, nos échecs. Il s’agit là d’un double renversement : au lieu de critiquer le système pour ses échecs, on le critique pour ses réussites. Au lieu de croire que nos mobilisations passées n’ont encore jamais réussi à renverser le système par faute de nombre (d’où les appels incessants à l’unitude, « tous ensemble, tous ensemble »), on tire les leçons idéologiques de nos échecs historiques. A l’occasion de nos travaux pour proposer une Fresque de la décroissance, nous nous sommes aperçus que l’on pouvait déterminer les types de rapports entre organisations en croisant deux entrées : 1/ vis-à-vis du « système », intention de continuité ou intention de rupture ; 2/ cette attitude est-elle délibérée (idéalisme du Bien) ou consentie (réalisme du moindre mal) ? Nous avons ainsi repéré 4 types de rapports (de sens, plutôt que de rapports de force) : les « ennemis », les « adversaires », les « alliés » et les « camarades ». Écosocialistes et décroissants sont des « alliés » grâce aux convergences de critiques, d’objectifs et de valeurs. Mais ils ne sont pas des « camarades » à cause d’une divergence stratégique 5. Du point de vue de cette différence, difficile de se réjouir en lisant les écrits récents de Michael Löwy dans lesquels il en vient à défendre une « décroissance écosocialiste » : * Car si nous reprenons les 4 piliers de ce que nous avons repéré comme noyau de la décroissance, cette divergence stratégique se répercute sur chacun d’entre eux : * Bref, si l’entrée en décroissance signifie une « sortie de l’économie », nous avons du mal à croire que l’écosocialisme pourrait apporter le projet dont la décroissance serait le trajet, à croire que la décroissance serait une porte d’entrée vers l’écosocialisme (J. Hickel, T. Parrique). Pour autant, nous ne prétendons pas vraiment savoir ce que serait une post-décroissance : bien évidemment un post-capitalisme, mais pas seulement. Nous nous sentons plus assurés si nous nous limitons à indiquer d’ores et déjà ce que la post-décroissance ne devrait pas être, à la lumière des leçons tirées des échecs passés. Texte intégral (6176 mots)
Présentations écosocialistes de l’écosocialisme
▼ Le manifeste écrit par J.Kovel et M. Löwy en 2001
▼ Présentation de l’écosocialisme par Michael Löwy (2023)
Présentation décroissante de l’écosocialisme
Une convergence des critiques

Une convergence des objectifs
Une convergence des valeurs
Quelle divergence fondamentale ?
En conclusion : plutôt une alliance qu’une camaraderie

Notes et références
Arthur Zarrouki
Un retour en vidéo de l’introduction de la rencontre avec André Gorz de nos (f)estives 2026 : pourquoi s’intéresser à André Gorz ? (135 mots)
Entre point de méthode (savoir lire et discuter collectivement d’un texte), brève présentation de la décroissance et ce qui a conduit à choisir André Gorz pour notre rencontre :
Arthur Zarrouki
Militant décroissant, aspirant militant-chercheur. Membre depuis 2025 de la Maison commune de la décroissance, et d’Atler Kapitae depuis 2024. Docteur en chimie de l’Université Claude Bernard Lyon 1 (2017) Mes compétences sont en construction (mais ne le sont-elles pas toujours ?) (326 mots)

Avec une double casquette côté MCD, bénévole en premier lieu, et « salarié » depuis avril 2026, comme coordonnateur du plaidoyer et des partenariats.
Après plus d’une douzaine d’années dans l’industrie chimique (essentiellement en Recherche & Développement), il fut temps du grand bon en avant. Soyons honnête, tout autant pour contribuer plus positivement à la société que suivre ce qui m’anime.
Diplômé du master Degrowth: Ecology, Economics and Policy de l’Université de Barcelone (2026)
Avec pour intérêt principal la décroissantologie et la philosophie politique.
Mes domaines d’interventions :
Arthur Zarrouki
S’il fallait ne choisir qu’un seul frein qui s’oppose à une transition décroissante pour passer d’une société de croissance que nous rejetons à une post-(dé)croissance que nous espérons, ce serait le frein politique. Un retour en vidéo de la conférence sur le frein politique, par Michel Lepesant, dans le cadre du focus, sur les freins à la décroissance, des (f)estives de la décroissance 2026. (303 mots)
Parce qu’à la suite de Serge Latouche, nous pensons que la domination de la croissance économique ne peut pas s’expliquer par des raisons économiques…
Cette domination n’est possible que par la « colonisation des imaginaires » (nos valeurs, nos normes, nos héritages, nos attachements, nos récits, nos modes de vie…).
Mais quelle domination pour expliquer la colonisation de nos imaginaires ?
Là encore, nous pensons que la domination culturelle ne peut pas s’expliquer par des raisons culturelles…
À la MCD, nous proposons une hypothèse politique :
Cette emprise culturelle qui est la cause de l’emprise économique n’est que l’effet d’une domination politique, celle du régime politique de croissance !
Arthur Zarrouki
Lors des (f)estives de l’été 2025, un thème s’est naturellement imposé lors de la déclusion pour le focus de nos prochaines (f)estives, de cette année donc : celui des freins à la décroissance. Contrairement à ce que certains se plaisent à penser, la décroissance n’est pas hégémonique, ni même mainstream. Sa présence sporadique dans le débat public, notamment les médias, n’est pas une condition suffisante. Et à notre sens ni même une satisfaction, fût-elle mince, tant sa représentation est en général caricaturale, et au mieux réductrice (en particulier à sa dimension économique). De même, prétendre que le combat culturel serait gagnant, que les idées de la croissance auraient un soutien majoritaire, ne serait-il pas naïf ? Dans quel monde faut-il vivre pour penser cela ? Pas le nôtre en tout cas. Plus encore, ne faudrait-il pas aussi y voir une inconséquence ? Celle d’entretenir l’idée qu’investir le champ des valeurs, ou en termes plus contemporains celui des imaginaires, serait suffisant ? Ne faudrait-il pas également s’intéresser à la forme ? Sans pour autant nier l’importance des valeurs, bien au contraire, nous pensons qu’il est primordial que ce soient les mêmes valeurs à chaque moment de la transition[1]. Pour critiquer quand on objecte à la croissance ; pour mobiliser quand on est sur une trajectoire de décroissance ; pour espérer quand on se projette en post-croissance. D’autant plus que, si la décroissance semble être freinée, la croissance (avec son monde et son régime) semble quant à elle accélérer, sans égard pour les dégâts que sa traîne mortifère engendre, aussi bien sociaux qu’environnementaux, bref écologiques. N’est-ce pas d’ailleurs la pensée néoréactionnaire qui semble la plus à même d’imposer son hégémonie culturelle ? Nous nous inscrivons dans les pas d’André Gorz[2], qui plaidait déjà en 1974, dans son article Leur écologie et la nôtre[3], pour une « écologie d’attaque » face à une « écologie de défense », qui serait quant à elle facilement récupérable par le capitalisme. L’histoire lui a malheureusement donné raison[4]. Nous pensons que c’est d’une décroissance d’attaque dont nous avons besoin. Pour ce faire, il nous semble prioritaire de s’attaquer aux freins à la décroissance plutôt qu’aux éventuels freins et obstacles que l’on pourrait imposer à la croissance. En particulier aux freins internes, que l’on s’impose nous-mêmes ; n’est-il pas d’ailleurs toujours plus méthodique et constructif de commencer par son autocritique ? Voilà pour l’introduction ; une autre, écrite en amont des (f)estives, vous offrira un autre éclairage : à consulter ici. Ou comment entrer dans un sujet, objet de la première demi-journée du focus. Un des enjeux pour toute rencontre[5], plus encore lorsqu’elle aspire au travail intellectuel, est de ne pas tomber dans le piège de la tabula rasa. Nos rencontres s’inscrivent dans la continuité des travaux de la Maison commune de la décroissance (MCD), et avant elle pour n’en citer qu’un du Mouvement des objecteurs de croissance (MOC). Un autre écueil est l’illusion d’un socle partagé spontané, celui d’avoir la naïveté que tous les participants seraient au fait des travaux précédents de la MCD. Plutôt une immersion en douceur qu’une plongée en eaux profondes immédiate. Nous avons donc proposé dans un premier temps d’établir un socle commun, constitué de constats, concepts et méthodes issus de l’activité de la MCD. Une des conditions pour ce faire fut d’accepter la superficialité : non pas viser à une compréhension fine de l’ensemble des éléments discutés, mais à leur identification par tous. En premier lieu, visionner ensemble deux présentations synthétiques de la décroissance, non issues de la MCD. Une de Dessine-moi l’éco (en lien avec Le Monde) datant de 2014 (ici) et une de 2023, de Timothée Parrique pour le média Les éclaireurs (là). Quels propos souligner dans ces extraits ? Prenons-en deux par vidéos (dans l’ordre) : Quels constats en tire la MCD ? Soyons synthétiques : Afin d’appuyer l’importance du volet théorique, deux études universitaires ont été rapidement évoquées : Exploring the degrowth movement: A survey of conceptualisations, strategies, and tactics[8] et Varieties of degrowth: an analysis of archetypes[9]. La première étude est issue d’un sondage réalisé auprès des participants de la conférence internationale sur la décroissance de 2023 (sise à Zagreb). Un public convaincu a priori donc. L’étude vise à identifier, via une analyse statistique des réponses[10], des clusters en termes de stratégies et tactiques de transformations. Une revue exhaustive de cette étude serait instructive[11]. Quatre groupes ont été proposés : Sans les commenter en détail, soulignons qu’ils représentent effectivement une grande variété de stratégies, et qu’il nous semble déceler un tropisme écosocialiste (il le faut pour associer l’utopisme et la prise du pouvoir d’État)[13], et que l’on pourrait même se demander s’il serait déraisonnable de penser que certains d’entre eux (en particulier le pragmatisme environnemental) pourraient ne pas être réellement décroissants. Cela dit, ce courant prônerait la post-croissance et non la décroissance[14]… La question apparaît d’autant plus pertinente lorsque, pour le volet tactique, nous constatons un vaste rejet de la résistance non violente et des actions contre la propriété. Aurions-nous une telle « décroissance » en France ?[15] La seconde étude, dont l’un des auteurs, soulignons-le d’emblée, est partner[16] chez McKinsey. Là encore, il serait intéressant de faire une revue exhaustive de cette étude[17], afin de consolider ce qui est pour le moment plutôt du registre de l’intuition. Ne faudrait-il pas y voir une offensive à bas bruit contre la décroissance, visant à neutraliser son pouvoir subversif ? Nous ne pouvons que le penser en constatant que parmi les quatre variétés de décroissance identifiées, deux auraient pour objectif « une croissance progressive et plus durable ». Ne faudrait-il pas y voir une volonté de dénaturer la décroissance, en élargissant, aux forceps, ce qu’elle pourrait signifier ? Pour in fine conduire à ce que la définition juste de la croissance ne soit que l’extrémité d’un continuum ? Il faut toujours prendre au sérieux les offensives, fussent-elles grossières. Peut-être même plus encore. Ces deux études illustrent parfaitement, selon nous, l’importance cruciale du travail théorique (concepts, méthodes et thèses) que mène la Maison commune de la décroissance depuis de nombreuses années. Un projet politique peut-il être crédible s’il se satisfait de faire nombre au détriment du faire sens. Que penser du mariage de la carpe du lapin ? Évitons les faux procès. Il serait injuste de reprocher aux décroissants – qui s’opposent politiquement à la croissance, c’est-à-dire à la croissance pour la croissance – de s’opposer à toute croissance : il serait bête et méchant de s’opposer à la croissance des végétaux, ou encore des enfants[18]. Rappelons-le, quand nous critiquons la croissance c’est quand la croissance est pour la croissance. Prenons l’exemple de notre défense de la vye sociale[19]. Nous ne défendons pas son essor sans fin, qui reviendrait à vouloir toujours plus de vye sociale. Ce serait retomber dans le piège de la croissance pour la croissance. Nous défendons plutôt, à terme, sa permanence, et à court terme une hausse qualitative, sa restauration même. La vye sociale n’a jamais disparu, il s’agit d’ailleurs de la plateforme sur laquelle la société repose[20]. En revanche notre société, en particulier de par son libéralisme (et toutes ses déclinaisons, néo-, hyper-…) sape la vye sociale, et ce faisant effrite ses propres bases, ou autrement dit ses conditions de possibilité[21]. Cette persistance, ou même résistance, de la vye sociale se manifeste tout particulièrement lors des catastrophes : l’entraide l’emporte et les comportements individualistes (délictueux ou non) sévèrement jugés. De surcroît, il serait injuste de considérer qu’une critique politique de la variété, c’est-à-dire de la variété pour la variété, signifie une opposition systématique à toute variété. Ou en d’autres mots, voir ici une défense d’un dogmatisme, d’un catéchisme. Là encore, évitons les faux procès. En revanche, et c’est ici à nous de ne pas faire œuvre d’une pudeur de gazelle, il nous semble évident qu’un projet politique, et plus généralement une société, ne puisse exister sans un cadre commun. À la suite des réflexions épistémologiques d’Alain Testart[22] et de Bernard Lahire[23], nous considérons qu’il ne peut y avoir de variations sans invariants. Questionner ce que seraient les invariants de la décroissance revient à poser un cadre, dans lequel devrait s’inscrire toute variantes de la décroissance. La tendance à l’adjectivation est aussi ancienne que vive. Et même pouvoir aller jusqu’à se féliciter de cette diversité, à partir du moment où toutes se revendiquent d’un même cadre commun, et ce faisant éviter toute contradiction fondamentale. Des divergences, oui, des contradictions quant aux fondements de ce qu’est la décroissance, non. Peut-on raisonnablement espérer être crédible sans cohérence ? Notre est réponse est sans équivoque : non. Comme évoqué précédemment, certaines personnes[24] considèrent qu’il est possible de défendre des variantes de décroissance défendant « « une croissance progressive et plus durable ». Même si la ficelle est particulièrement grosse ici (et que l’on peut raisonnablement questionner leur intention), ne nous disculpons pas pour autant, nous décroissants. N’y aurait-il pas eu une paresse à définir ce qu’est la décroissance ? Afin de s’assurer qu’elle puisse être crédible. C’est à partir du constat que la nébuleuse décroissante avait négligé ce travail de crédibilité, au profit de la faisabilité et de la visibilité, qu’est née la Maison commune de la décroissance. Son objectif principal est le travail de définition du projet politique commun que se doit d’être la décroissance, et la MCD s’est donnée pour mission de réfléchir à ses conditions politiques de possibilités. Et ainsi, peut-être œuvrer à la mue de la nébuleuse décroissante en constellation ? Pour ce faire, la MCD s’est attelée aux racines – concepts, méthodes et thèses – de la décroissance, conditions politiques de possibilité d’une décroissance politique, à même de contribuer à la repolitisation et à la coordination des déçus, critiques et opposants à la croissance, à son monde et à son régime. Voici ci-dessous les principaux concepts introduits lors de cette demi-journée introductive du focus. D’autres apports théoriques ont également été brièvement mentionnés lors de cette première demi-journée, notamment face à la question, vive, de l’urgence, ou encore celle de notre relation à l’histoire. Et enfin une conférence riche en théorie, de Michel Lepesant, sur le frein politique, qui a fait l’objet d’une demi-journée dédiée et dont le compte rendu est d’ores et déjà disponible. Cette dernière réflexion s’appuie sur l’excellent livre d’Arnaud Miranda (Les lumières sombres – Comprendre la pensée néoréactionnaire, 2025, Gallimard – Le Grand Continent), dont une recension est à découvrir sur notre site. Disons-le d’emblée, cela ne signifie absolument pas qu’il faudrait s’en inspirer sur le fond, si ce n’est constater a posteriori que ce que nous défendons s’inscrit parfaitement en opposition, en miroir, à ce qu’ils proposent. Mais s’en servir pour rappeler l’importance cruciale d’établir ce commun propre à chaque projet politique. D’ailleurs, il est intéressant de noter que ce consensus se serait fait plutôt naturellement, alors que ce n’est absolument pas le cas pour la décroissance. N’avons-nous pas pourtant le commun bien plus à cœur qu’eux ? Et comment surmonter ce frein de la variété ? Nous pensons qu’un manifeste pourrait être un bon premier pas, et avons à ce titre contacté nos camarades québécois (Polémos[27]) et français (Alter Kapitae[28]). Les discussions sont en cours, nous espérons qu’elles aboutiront. Le faire seul aurait moins de sens et de portée : ce projet de manifeste décroissant nous semble absolument essentiel. Sans plus attendre, et vu qu’il se dit qu’une image vaut mille mots, prenons-en acte ! L’objectif initial de ce focus était double. En premier lieu l’identification des freins à la décroissance, et en deuxième lieu tenter de proposer une matrice d’analyse, afin d’y faire face au mieux. Et là encore, afin de ne pas partir les bras vides, une première proposition, volontairement luxuriante, voire invasive, a été proposée. Il est toujours plus facile d’élaguer que de faire pousser ; et l’exemple stimule la réflexion. Et notre expérience nous permet de savoir d’avance que la simplicité a du bon, et que toute matrice complexe ne peut qu’être mort-née. Il nous est vite apparu, et nous nous aventurons déjà dans la conclusion, que le sujet de l’identification des freins était déjà suffisamment vaste pour nous occuper pleinement pendant les trois journées du focus. Et a posteriori de réaliser qu’un tel travail, méthodique et complexe, peut difficilement se réaliser au sein d’un groupe nombreux et divers. Ne jetons donc pas dès maintenant bébé avec l’eau du bain, la classification des freins pourrait mûrir, et partageons donc tout de même notre proposition (presque) initiale. Et retenons les critères qui ont semblé les plus prometteurs : Comment décrire le plus simplement nos rencontres ? Un moment où la recherche-réflexion menée par la MCD se nourrit de la réflexion collective. Et une opportunité de rencontres, entre nous et avec, nous l’espérons toujours, le nous en devenir. La recherche des freins est donc bien évidemment orientée, à partir des travaux et intérêts de la MCD. L’objet n’est par exemple absolument pas d’identifier les projets néfastes qu’il faudrait empêcher ou les ruines, matérielles ou institutionnelles, qu’il faudrait démanteler. Et pourtant, il serait légitime de les considérer comme des freins. Prenons un exemple, bien évidemment que l’existence des multinationales est un frein à la décroissance, en revanche il nous semble plus intéressant de s’intéresser à ce qui fait qu’elles existent, ou autrement dit ce qui permet qu’elles soient encore tolérées, voire acceptées. En tant que MCD, notre intérêt porte donc sur les freins amonts. À titre d’exemple, quant au régime de croissance, de nombreux éléments que l’on peut qualifier de freins ou d’effets (individualisme, neutralisme…) font l’objet du travail de la MCD depuis de nombreuses années. Ils ont d’ailleurs, avec d’autres freins, été le sujet de la matinée sur le(s) frein(s) politique(s). Pour rappel, un compte rendu est disponible en ligne. Allons-y, identifions. Une première étape à partir de l’excellent article La décroissance, soumission durable ou émancipation d’Yves-Marie Abraham[29], publié dans le premier numéro d’une « revue de changement social radical », Les Amanites. Publication à l’été 2026 d’ailleurs, quelle chance pour nous, tant le contenu est aligné avec l’objet de notre focus. Un compte rendu dédié à ce moment est disponible. Nous avons l’intention de proposer au site des Amanites, sinon à Polémos qui est le site des camarades québécois, une réponse en forme de soutien à ce texte qui nous a enthousiasmés pour une forte raison : c’est un texte en faveur d’une décroissance politique, qui sait parfaitement garder ses distances avec les effondristes. Il nous a semblé intéressant de relire notre livre La décroissance et ses déclinaisons (2022, Utopia) à l’aulne de la question des freins. En particulier sa première partie dont a été fait un arpentage. Un résumé (avec un glossaire) est disponible, mais nous vous invitons à lire le livre ! La première partie de notre livre visait à cartographier et répondre aux idées reçues sur la décroissance, classées en deux catégories : les clichés (les idées reçues qui viennent des critiques de la décroissance) et les malentendus (les idées reçues qui viennent des partisans de la décroissance). Ses idées reçues incarnent des freins, provenant de l’extérieur (les clichés) et de l’intérieur (les malentendus) du mouvement décroissant. L’objectif initial était de travailler sur la classification des freins à partir du travail déjà effectué, mais il est vite apparu que l’on se contenterait de l’identification de freins. Les plans sont, paraît-il, faits pour être changés. Et c’est en forgeant qu’on devient forgeron (ou pour les latinistes, fabricando fit faber). Leur revisite a permis de confirmer la pertinence des freins identifiés à la lecture d’Yves-Marie Abraham. Fort heureusement d’ailleurs, l’inverse aurait été quelque peu problématique… Et avec tout de même quelques ajouts, en voilà certains : Permettons-nous de conclure avec un écart, un sujet qui n’a pas été discuté lors des (f)estives. Tout en étant bien évidemment présent, implicitement : qu’est-ce que la discussion ? Quelles sont les conditions pour que discussion il puisse y avoir ? Effectuons donc un bref survol de la discussion[33]. Elle n’est pas aisée, il s’agit d’une capacité qui se travaille, plus encore lorsque l’opinionisme règne. La discussion n’est pas le débat, où chaque participant se contente de partager ses arguments (et souvent de seulement les réciter, voire de les ânonner). Elle consiste à aller au fond des choses, en discuter avec bienveillance, voire dans un esprit de camaraderie (qui demande de la confiance, de l’honnêteté et le courage des discussions difficiles). En d’autres mots, un processus partagé de découverte, une aventure parmi les idées. Il nous semble donc toujours important, en particulier lors du travail militant, et plus encore lorsque plusieurs organisations sont impliquées, de veiller à la mise en place d’un cadre le plus propice possible à la discussion. Il s’agit d’une question de méthode. Inspirons-nous de ce que John Dewey nomme « vertus épistémiques »[34] : L’idée de ce double atelier était de poursuivre l’identification des freins, et idéalement leur classification. Et ce à partir d’une étude critique de discours contemporains (pour l’essentiel) sur la décroissance, soit la défendant soit la critiquant. En vidéos (ici pour les partisans de la décroissance et là pour ses contempteurs) et en écrits. Respectivement le premier chapitre du livre Plaidoyer pour une décroissance heureuse[35],[36], et un article du Point, publié en juin 2025, de Thomas Lepeltier : Timothée Parrique, l’illusionniste de la décroissance.Titre aussi vache que le contenu est de mauvaise foi, mais particulièrement pour pointer les freins, et les manquements de la décroissance. Là encore l’identification de freins déjà rencontrés, mais également des variations et des nouveaux, partageons-en quelques-uns : Des freins, nous n’en manquons pas, je pense que cela est maintenant clairement établi. L’intérêt de la classification était double, mieux les identifier pour mieux les comprendre, et peut-être aider ainsi à les hiérarchiser. Non pas dans l’absolu, ce serait difficile, si tant est que cela soit possible. Et puis ce serait probablement inepte. En revanche, la question devient intéressante lorsqu’elle est située, par exemple suivant que l’on soit militant ou sympathisant décroissant. Prenons un exemple, en tant que militant décroissant, nous semble-t-il plus facile de surmonter le frein de l’apolitisme ou le frein de l’industrialisme ? En d’autres mots, nous semble-t-il plus facile de discuter avec un militant écologiste techniciste (au hasard, un shifter[40]) ou un militant communiste progressiste (au hasard, un membre de la PaduTeam[41]) ? Aucune réponse ne s’est imposée, et c’est très bien ainsi. N’invisibilisons pas la dimension personnelle du militantisme, nous n’avons pas la même sensibilité, la même histoire ou les mêmes intérêts. De proche en proche, se dessine quelque chose, non pas la matrice d’analyse attendue initialement, mais une autre tout aussi prometteuse, un outil pour faire face à ces freins. En particulier dans les discussions militantes, ou plus généralement pour le plaidoyer de la décroissance. Là encore, un travail à continuer. Sans s’attaquer aux freins, il serait déraisonnable de prétendre œuvrer à un changement. En revanche, n’oublions pas qu’il est possible de le faire de multiples manières. Nos images de l’arbre politique et de la permapolitique l’illustrent parfaitement. Qu’entendre par s’y attaquer alors ? Rechercher des leviers ? Effectivement cela semble être une bonne description. Non sans risque, car l’aborder ainsi peut conduire à un tropisme pour l’action au détriment de la réflexion[42]. La pente est glissante. En effet, par leviers n’entendons-nous tous pas essentiellement la possibilité d’une transformation de l’extérieur ? Faire bras de levier, appliquer une force pour faire pivoter un obstacle qui serait sur ce chemin ? À l’inverse, a minima du point de vue de la MCD, nous pensons qu’il est prioritaire de se pencher sur nos obstacles intérieurs. L’autocritique est importante. Non pas individuellement mais collectivement, en tant que décroissants. Afin de faire face à tous ces dispositifs qui nous empêchent, et soyons honnêtes, auxquels nous nous soumettons parfois volontairement[43]. Après ce préambule, le terme leviers peut tout à fait nous convenir. Le risque de privilégier l’action à la réflexion, de ne considérer que les leviers comme outils de transformation de l’extérieur, n’arrive pas seul. À vouloir transformer ici et maintenant, agir et donc attendre des résultats, la crise d’espoir est vite arrivée. Préférons-lui la cure d’espérance. Il est important de faire attention à ne pas confondre l’espoir (la croyance dans la réussite) et l’espérance (le désir de la réussite), car celui qui y va en étant porté par ses espoirs ne tarde jamais, devant les échecs répétés, à désespérer de la résistance alors que celui qui est porté par l’espérance trouve dans la valeur de ses résistances les forces de sa mobilisation durable. Ne faudrait-il pas considérer qu’identifier est déjà agir ? Que connaître est déjà combattre ? En particulier pour les freins internes, où cela semble même indispensable, mais aussi pour les freins externes. Nous pensons que oui. D’autant plus pour l’action de la MCD, qui se situe en zone 5 de la permapolitique[44], que l’on pourrait qualifier pour la décroissance de zone de décroissantologie[45]. Construite sur le principe de la permaculture, il existe cinq zones (de la plus fréquentée à la moins fréquentée) de nature différente (et sans hiérarchie, à chacun selon son engagement, ses intérêts), et toutes essentielles. Quitte à caricaturer, de la réalité du quotidien (Zone 1) à la radicalité idéologique (Zone 5). Nous n’avons pas la naïveté de penser que l’absolue cohérence recherchée en zone 5 pourrait un jour réellement voir le jour. En revanche, nous avons la certitude qu’elle est indispensable, telle l’étoile polaire, pour ne pas se perdre en chemin. Un horizon d’espérance. En tant que décroissantologues militants, notre premier objectif ne serait-il pas tant de la rendre possible que d’œuvrer à ne pas la rendre impossible ? C’est-à-dire d’assurer que les décroissants dans toutes les autres zones aient les outils (que sont les concepts, les méthodes et les thèses qu’offre la théorie) pour œuvrer à la transformation de notre société ? Et pour ce faire, il est aussi important de savoir se situer, dans son action bien sûr (dans quelle zone suis-je ?), mais aussi dans quelle continuité je m’inscris (ici la décroissance). Ce qui demande l’existence d’un cadre clair, commun. Nous n’en sommes pas là. Et donc, sans attendre, nous nous attaquons à ce frein, celui de la variété, avec le projet du manifeste décroissant, déjà mentionné. Et puis, voilà, là aussi sans attendre, je m’arrête ici[46]. Il est temps. [1] La question des valeurs est d’ailleurs largement abordée dans la Fresque de la décroissance que la Maison commune de la décroissance développe depuis plus d’un an maintenant. Ces (f)estives ont d’ailleurs été l’opportunité d’y réfléchir collectivement, avec différentes modalités. [2] La (R)encontre de nos (f)estives 2026 portait sur les apports d’André Gorz à la décroissance. Un compte rendu est accessible en ligne sur notre site : https://ladecroissance.xyz/2026/07/20/apports-gorz-decroissance-politique/. [3] Ce texte, paru en avril 1974 dans le mensuel écologiste Le Sauvage, a été publié en 1975 aux éditions Galilée, sous le nom de Michel Bosquet, en introduction du recueil Écologie et politique. Il est accessible gratuitement sur le site du Monde diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027. [4] Nous vous invitons à lire la recension par Michel Lepesant du livre Pourquoi l’écologie perd toujours (2024, Seuil) de Clément Sénéchal : https://ladecroissance.xyz/2024/10/31/pourquoi-lecologie-perd-toujours/ [5] La MCD est d’ailleurs particulièrement vigilante quant à la qualité de ses rencontres, et à ce titre propose des méthodes de partage et de discussion : https://ladecroissance.xyz/2018/06/02/methodes-des-festives/ [6] Dont la paternité n’est pas clairement établie, a priori l’un de ces deux philosophes : Slavoj Žižek ou Fredric Jameson. [7] Figure notamment dans ce retour un inventaire non exhaustif des apports théoriques de la Maison commune de la décroissance. [8]Fitzpatrick, N., Eversberg, D., Schmelzer, M. Exploring the degrowth movement: A survey of conceptualisations, strategies, and tactics. Energy Research & Social Science. (2025). Volume 124. https://doi.org/10.1016/j.erss.2025.104045. [9] Kirchherr, J., Jansen, D. & Hartley, K. Varieties of degrowth: an analysis of archetypes. J. Ind. Ecol. (2026). https://doi.org/10.1007/s44498-026-00115-y. [10] Via une analyse en composantes principales (ACP en français, PCA pour principal component analysis en anglais). À découvrir sur Wikipedia pour les plus curieux : https://fr.wikipedia.org/wiki/Analyse_en_composantes_principales [11] Comprenez-le comme un appel à contribution. [12] L’ensemble des traductions sont les nôtres. [13] Voire même un sacré tropisme écosocialiste si l’on fait l’effort d’un regard historique, en particulier la différence entre le socialisme utopique (https://fr.wikipedia.org/wiki/Socialisme_utopique) et le socialisme scientifique (https://fr.wikipedia.org/wiki/Socialisme_scientifique), l’écosocialisme s’inscrivant bien plus dans les pas du second. [14]Nous vous invitions à nouveau à consulter notre retour de la conférence d’écologie politique Pollen, où la question lexicale est largement abordée, notamment entre degrowth et post-growth d’une part, et entre décroissance et degrowth d’autre part. [15] Il peut être intéressant de lire le communiqué d’Atler Kapitae actant sa non-participation à l’édition 2026 (finalement annulée) de Décroissance, le festival (à consulter ici). [16] Partenaire en français, le plus haut niveau hiérarchique dans les cabinets de conseil, ce qu’on appellerait dans un cabinet d’avocats un associé. [17] Là encore, comprenez-le comme un appel à contribution. [18] La distinction conceptuelle sur les types de croissance – présentée dans le premier chapitre de Plaidoyer pour une décroissance heureuse (2023, PUF) de Kallis, Paulson, D’Alisa et Demaria – est particulièrement intéressante. Plus précisément, ils distinguent trois types dans les rythmes de croissance : la croissance cyclique, perpétuelle et composée. Sans rentrer dans les détails, nous défendons ici la croissance cyclique, qui est entre autres celle de la croissance biologique. La croissance perpétuelle et la croissance composée sont des inventions humaines, particulièrement récentes du reste. [19] Quelques articles de notre site pour approfondir ce concept : Objectif (désirable) : la vye sociale (https://ladecroissance.xyz/obectif-desirable-vye-sociale/), La vie sociale (https://ladecroissance.xyz/2019/09/10/vie-sociale/), La décroissance comme plaidoyer pour la vie sociale (https://ladecroissance.xyz/2022/10/09/la-decroissance-comme-plaidoyer-pour-la-vie-sociale/) et Où a lieu la vie sociale (https://ladecroissance.xyz/2022/10/15/ou-a-lieu-la-vie-sociale/). [20] Et là est un apport important de l’écoféminisme, notamment via le concept de reproduction sociale et ses extensions. [21] Le concept de vye sociale se recoupe d’ailleurs avec ceux du communisme de base (baseline communism) de David Graeber ou de la décence commune (common decency) de Georges Orwell. [22] Alain Testart, Principes de sociologie générale, 2021, CNRS Éditions. [23] Vous pouvez commencer à découvrir ses travaux via la recension de son livre Vers une science sociale du vivant (2025, La découverte) de Michel Lepesant sur son blog : https://decroissances.ouvaton.org/2025/12/24/lire-vers-une-science-sociale-du-vivant-de-bernard-lahire/ [24] Kirchherr, J., Jansen, D. & Hartley, K. Varieties of degrowth: an analysis of archetypes. J. Ind. Ecol. (2026). https://doi.org/10.1007/s44498-026-00115-y. [25] Là encore nous vous renvoyons vers le retour de la conférence d’écologie politique Pollen. [26] Ce tableau à le mérite de la clarté, en revanche il ne nous échappe qu’il pourrait induire la fausse idée d’une stricte dichotomie entre continuité et rupture, plaçant à tort la décroissance dans une rupture systématique. Ce n’est pas le cas, la décroissance n’est ni une révolution permanente, ni adepte de la tabula rasa. Nous travaillons à approfondir le dualisme rupture et continuité. [27] https://polemos-decroissance.org/ [28] https://www.alterkapitae.com/ [29] Membre fondateur de Polémos. [30] Cette question est notamment abordée dans notre fresque de la décroissance (en développement). [31] La MCD s’intéresse également à la distinction bien commun – intérêt général (https://ladecroissance.xyz/2025/10/09/bien-commun-et-interet-general/) [32] « Je pose que les partenaires sont situés derrière un voile d’ignorance. Ils ne savent pas comment les différentes possibilités affecteront leur propre cas particulier et ils sont obligés de juger les principes sur la seule base de considérations générales. Je pose ensuite que les partenaires ignorent certains types de faits particuliers. Tout d’abord, personne ne connaît sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social ; personne ne connaît non plus ce qui lui échoit dans la répartition des atouts naturels et des capacités… Chacun ignore sa propre conception du bien, les particularités de son projet rationnel de vie, ou même les traits particuliers de sa psychologie comme son aversion pour le risque ou sa propension à l’optimisme ou au pessimisme… On tient pour acquise leur connaissance générale de la société humaine. » John Rawls, Théorie de la justice (1971), Seuil, 1987, §24, pp.168-169 [33] Nous vous renvoyons à nouveau vers les méthodes des (f)estives. Qui pourrait mériter une mise à jour, il est vrai. [34] Stéphane Madelrieux, La philosophie de John Dewey (2016), Vrin, p.153. [35] Giorgos Kallis, Susan Paulson, Giacomo D’Alia et Federico Demaria. Plaidoyer pour une décroissance heureuse (2023), PUF [36] Soulignons que le titre anglais est The Case for Degrowth. Le choix de qualifier d’heureuse la décroissance semble donc être le choix de l’éditeur (et/ou du traducteur) et non des auteurs. Il serait intéressant de vérifier si dans le texte original (en anglais) il est fait mention (dans le corps de texte) d’une quelconque happy degrowth ou autres. [37] Cette distinction est notamment centrale pour percevoir toute l’importance de la crédibilité d’un projet politique. Pour reprendre sur la réforme des retraites, je ne l’accepte pas, mais la tolère. Une question se pose, ne la tolèrerais-je pas notamment car elle m’apparaît cohérente, crédible dans le monde tel qu’il est (capitaliste, néolibéral…) ? Autrement dit, pourrais-je la tolérer si elle m’apparaissait incohérente avec le monde tel qu’il est ? [38] La MCD ne fait d’ailleurs que depuis peu une distinction claire entre acceptable et tolérable quant au mobile de la décroissance. [39] Le masculin n’est pas fortuit, comme vous le verrez avec la suite de l’exemple, car les gros cons sont essentiellement des hommes. [40] Les shifters sont les membres de l’association The Shifters, « engagée pour la décarbonation de la société » et créée par Jean-Marc Jancovici. Elle est intimement liée au laboratoire d’idées The Shift Project, « le think tank de la décarbonation de l’économie », dont la mission est « d’éclairer et influencer le débat sur les défits climat-énergie », dont Jean-Marc Jancovici est le Président et un des co-fondateurs. [41] PaduTeam est une chaîne YouTube et un collectif militant francophone ancré à gauche, qui se réclame du marxisme et du communisme. Elle propose des analyses de l’actualité, des décryptages politiques et des formats de type réaction avec une approche pédagogique et documenté. [42] Ou en mots plus savants, la domination du teukein surle legein. Pour en savoir plus, découvrez la Rencontre avec Onofrio Romano de nos (f)estives 2025 : https://ladecroissance.xyz/2025/09/10/la-rencontre-avec-onofrio-romano-mardi-et-mercredi/. [43] Reproduisons-ici la conclusion du retour sur le texte d’Yves-Marie Abraham (https://ladecroissance.xyz/2026/07/25/freins-de-la-soumission/) par Michel Lepesant : « Quand on voit le nombre de ces freins, on peut hésiter entre 2 réactions : [44] Pour découvrir en détail le concept, l’article de présentation fait très bien le travail : https://ladecroissance.xyz/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/. [45] Le concept en est à ses balbutiements, des premières pistes dans cet article : https://decroissances.ouvaton.org/2026/05/30/retour-de-paris-19-20-21-mai-lecons-strategiques/. [46] Nous concluons habituellement notre focus avec un débat mouvant, et nous n’avons pas manqué à la tradition pour cette édition. Parfois la mayonnaise prend, parfois non. Disons que les débats, non pas inintéressants, ne nous pas réellement permis (a minima l’auteur de ces lignes) d’avancer quant à la question des freins. Et la faute est nôtre, a minima celle d’avoir voulu couvrir un grand nombre de sujets, et peut-être celle d’avoir voulu trop s’adapter au souhait populaire, au détriment de la cohérence programmatique. Non sans enseignement, cela dit, et le contraste entre le débat mouvant des éditions 2025 et 2026, que l’auteur de ces lignes a eu l’opportunité de mener, l’établit clairement. Il semble bien plus raisonnable de se cantonner à un sujet spécifique, et de procéder en escalier : en descente. Voilà un méta-retour, qui, lui, a le mérite d’être concis. Texte intégral (11305 mots)

1. Un petit échauffement
2. Autorisons-nous la route panoramique
a. La décroissance, qu’est-ce que c’est ?
b. La décroissance, combien de variations ?
c. La décroissance, pas de variations sans invariants
d. La décroissance, quelques apports théoriques de la MCD

e. La décroissance, s’inspirer de la néoréaction ?

3. Quels repères pour les freins ?

4. Encore faut-il les identifier !

a. Une première exploration d’ensemble
b. Une revisite du livre de la MCD
▼Une courte présentation du livre de la MCD (et son glossaire)
c. Que disent les contempteurs et les partisans de la décroissance
5. Puis y faire face…

Rédaction
Chacun.e se souvient de cette interrogation du président Macron lors de ses vœux du 31décembre 2022 : « Qui aurait pu prédire la vague d’inflation, ainsi déclenchée [par la guerre en Ukraine] ? Ou la crise climatique aux effets spectaculaires encore cet été dans notre pays ? » Chacun.e se souvient de la phrase du président Chirac lors de son discours au 4ème sommet de la Terre en 2002, à Johannesburg : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Qui se souvient de ce que René Dumont, candidat à la présidentielle de 1974, prédisait : « Vous savez ce qu’il va se passer ? Nous allons bientôt manquer de l’eau, et c’est pourquoi je bois devant vous un verre d’eau précieuse puisque avant la fin du siècle, si nous continuons un tel débordement, elle manquera ». Qui a lu Silent spring (1962 ; première traduction française dès 1963) de Rachel Carson dont le livre s’ouvrait sur une citation d’Albert Schweitzer : « l’homme a perdu l’aptitude à prévoir et à prévenir. Il finira par détruire la Terre« . Oui, mais pour prévenir, il faut au préalable avoir identifié les causes. Oui, mais pour prévoir, il faut au préalable avoir cherché les causes. En effet, soigner les effets, ce n’est pas exactement la même chose que s’attaquer aux causes. Cette recherche, cette enquête, dirigée vers les causes devrait être un préalable à toute action, à tout engagement ; sous peine de n’affronter, au nom de l’urgence, que des effets et de laisser intactes les causes. Ces derniers jours, cela a donné côté RN « un grand plan d’équipement pour la climatisation » ; côté Maud Bregeon, l’annonce bravache de l’arrivée de l’A400M… Mais chacun sait qu’il en ira cette fois comme des fois précédentes : les « derniers de cordée » seront renvoyés à la réalité de l’austérité budgétaire et la crise suivante, forcément « extraordinaire », prendra la place dans le flux des « actualités ». Trêve d’ironie et d’amertume : si au moins toute cette agitation pouvait nous servir de leçons, à nous qui nous présentons en faveur de la décroissance, pour cesser de (se) raconter que nous pourrons nous opposer au paradigme de la croissance en croyant qu’il suffirait de crier à l’urgence de l’effondrement (les bulles noires) ou d’affubler nos critiques de tous ces adjectifs pour rendre la décroissance « sexy » (les bulles roses). Telle est l’un des leçons politiques des 6 jours que nous venons de passer pendant nos (f)estives en relisant André Gorz et en cherchant les « freins à la décroissance ». C’est d’une décroissance d’attaque dont nous avons besoin pour garder quelque… espérance. Texte intégral (548 mots)
Arthur Zarrouki
À texte (très) long, résumé (très) court. Un retour d’une conférence universitaire sur l’écologie politique, qui comporte bien plus de questions que de réponses. Pour commencer à dessiner quelle pourrait être la contribution de la Maison commune de la décroissance à la recherche universitaire. L’identification d’un sujet central, la question lexicale. Non, les vessies ne sont pas des lanternes. La décroissance n’est pas la post-croissance. La décroissance n’est pas l’écosocialisme. Serait-il venu le temps de siffler la fin de la récré ? Des lanternes pour nourrir notre réflexion, en vrac : La nécessité du volontarisme en politique, L’importance d’œuvrer sans attendre, L’étendue de la croissance économique, La place des relations Nord/Suds, N’oublier ni le poids ni la complexité des mots, L’erreur de se penser hors du monde, Comparer ce qui est comparable, et Se (ré)inscrire dans la continuité. Une certitude qui se dessine, décroissance ou degrowth, ne pas être dans le même bateau n’aurait aucun sens. Ne nous trompons pas de critique, préférons celle des degrowth studies à celle de degrowth, et rejoignons l’arène de la recherche. Et des pistes pour y contribuer : Défendre la figure du militant-chercheur[1], Accorder une priorité à la recherche sur la décroissance à celle sur la post-croissance, et Œuvrer à la décroissantologie. À partir de travaux de la Maison commune de la décroissance, mis en avant tout au long de ce retour, pour l’essentiel en note de bas de page, que nous vous conseillons chaudement de consulter. Ci-après une liste non exhaustive des apports théoriques – concepts et méthodes – de la MCD mobilisés en écho aux contenus et personnes rencontrés lors de cette conférence, avec quelques ressources, là-encore non exhaustives : La conférence Pollen n’a lieu que tous les deux ans : faut-il s’en réjouir, s’en désoler ou s’en moquer ? Notre première participation nous permettra peut-être d’y répondre. Avant toute chose, Pollen, quésaco ? Political Ecology Network chez Shakespeare ou Réseau d’écologie politique chez Molière. Il s’agit donc d’un réseau, articulé en nœuds autonomes dont la gouvernance est aussi horizontale et non-hiérarchique que possible. Quid des têtes ? « Principalement des universitaires, mais aussi des militants et autres ». Pour quel objet ? Favoriser l’essor et la vitalité de l’écologie politique, définie « comme un large champ de recherches et de pratiques qui considèrent que la politique et l’écologie ne peuvent être dissociées, et qui doivent être étudiées et pratiquées conjointement. » Et dont l’un des objectifs, depuis sa création, est l’organisation d’une conférence bisannuelle, dont la première édition se tint en 2016 à Wageningen (Pays-Bas). Objectif rempli jusqu’à lors : Oslo 2018 (Norvège), l’Internet en 2020, Durban 2023 (Afrique du Sud), puis Lima (Pérou), Dodoma (Tanzanie) et Lund (Suède) en 2024, puis Barcelone (Espagne), en 2026. Édition 2026 à laquelle nous avons décidé de participer (en l’occurrence l’auteur de ces lignes) en cohérence avec le troisième axe directeur de notre feuille de route 2026-2030 (section Des liens et du grand large)[2], et en raison de l’absence cette année de la conférence internationale de la décroissance, à laquelle la MCD participe depuis 2023. Pour quels objectifs ? A priori, pour établir de nouveaux contacts et mieux se découvrir. Plus précisément, identifier ce que pourrait être l’apport de la MCD à la recherche universitaire. La croissance, nous nous y opposons politiquement, nous accordons donc une attention particulière à chacune de ses manifestations. Non pas dans un rejet systématique dogmatique, bien au contraire, ce serait d’ailleurs aussi bête que triste. Celles des végétaux, des enfants, ou encore de la vye sociale nous sont douces. Mais dans un rejet systémique, lorsqu’elle prétend être à elle-même sa propre fin, d’où une inévitable méfiance lorsque le discours inaugural célèbre la croissance de la conférence Pollen : de 3 jours et 400 personnes en 2016 à 5 jours et presque 1900 personnes en 2026. Les organisateurs n’en sont d’ailleurs pas complètement dupes (« bigger is not better ») but à la fin c’est great quand même… Cette volonté de faire nombre transpire par tous les pores. Des conférences plénières où s’enchaînent quatre intervenants, avec, excusez du peu, cinq minutes chacun ! Après il est vrai, une première intervention de quinze minutes… Jusqu’à vingt sessions parallèles : toute ma sympathie pour les décidophobes et autres FOBO (Fear Of a Better Option). Fort heureusement, au sein de ses panels, un temps plus long est accordé aux intervenants, typiquement de 10 à 15 minutes. Ouf, nous voilà sauvés ! L’écologie politique est certes « un large champ de recherches », mais il nous est impossible de ne pas questionner ce qui peut ressortir d’une telle rencontre. Qu’attendre lorsque chaque expérience est à ce point individualisée, que chacun a son propre chemin ? Il serait d’ailleurs intéressant de savoir si un seul participant a effectué le même parcours… Cela dit, nous pourrions nous dire, qu’en raison de la nature de l’écologie politique, l’objectif serait de réaliser une conférence de conférences, afin de créer des liens entre les différentes disciplines et pans de l’écologie politique. Et donc d’espérer qu’au sein de chacun de ses sous-conférences puisse exister une expérience partagée, condition de possibilité selon nous de toute émulation intellectuelle. L’organisation des panels (134 tout de même) en courants[3] pourrait le laisser à penser. Mais alors, pourquoi, alors que le courant « degrowth » comporte seulement 6 panels (sur 134, rappelons-le), quatre d’entre eux (2 x 2) ont été planifiés en parallèle ? Quant à l’ouverture à la société civile, c’est-à-dire « aux militants et autres » telle que professée sur le site de Pollen, elle semble rester un vœu pieux. L’ensemble des personnes rencontrées, et des intervenants écoutés, appartenaient à la sphère universitaire. Le format de cette conférence, somme toute tout à fait classique, l’explique sans nul doute, nous conduisant à nous questionner : ce souhait d’ouverture ne serait-il pas qu’une formule incantatoire ? Le strict minimum ne serait-il pas d’avoir un village des associations ? Comme cela se fait tant par ailleurs, en dehors des rencontres universitaires. Nul besoin d’une créativité débordante, s’inspirer de l’existant serait déjà bien. Néanmoins, cela serait-il suffisant ? Probablement pas. Serait-il déraisonnable de viser une réelle inclusion ? Et non seulement parmi les participants, le savoir n’est pas réservé aux universitaires, de nombreux militants ont tant à partager. Par exemple la présence a minima d’au moins un intervenant non-universitaire par panel, à défaut d’une stricte parité ? Ce qui nous conduit à un autre frein probable, le coût qu’une participation représente. Des tarifs réduits sont ouverts aux étudiants et aux pays à « faible revenu, à revenu intermédiaire inférieur ou à revenu intermédiaire supérieur ». Ne pourrait-il en être de même pour les acteurs de la société civile ? Enfin, sans surprise et avec une légère déception, l’auteur de ces lignes ne s’est absolument pas trouvé dépaysé, par rapport aux conférences scientifiques de chimie qu’il avait l’habitude de fréquenter, à l’exception d’un formalisme vestimentaire bien moins marqué, et d’une audience plus jeune et féminine. Quant au reste, là encore sur la forme, blanc bonnet et bonnet blanc : son lot de ténors et de divas, universitaires du monde entier, déroulés de CV à rallonge (NDLR : lorsque que quelqu’un a réussi, il est toujours important de le rappeler avec insistance, voire obséquiosité), flûtes et vins pétillants… La décroissance du monde de la recherche ne semble guère plus avancée que celle du reste de la société. Pour découvrir ce sujet, le livre Décroiscience (2025, Éditions Agone), de Nicolas Chevassus-au-Louis est une bonne porte d’entrée. Une recension devrait être publiée sur notre site dans les prochains mois. Notre retour n’a bien évidemment pas la prétention d’être exhaustif, simplement de relater notre chemin. Avec objectivité, et bien évidemment sans aucune illusion de neutralité. Mythe qui n’a du reste pas manqué d’être démonté, sans aucune ambiguïté, lors de la dernière conférence plénière. À ce titre, il s’agit bel et bien d’écologie politique, discipline qui aurait, selon l’un des participants rencontrés, trois piliers : la justice sociale comme cadre normatif, un engagement pour les données quantitatives, et un attachement à l’intégrité scientifique. Ou encore, selon un autre participant, l’écologie politique serait avant tout une méthode, qui consisterait principalement à ne pas considérer les crises environnementales comme externes à notre société mais comme des symptômes historiques. Cette dernière plénière, consacrée à la réflexion sur cette édition 2026, a d’ailleurs été l’occasion de discussions sur l’université. Entre inquiétude pour son avenir – nourrie entre autres par la mise au pas de la recherche aux États-Unis d’Amérique par Trump depuis sa réélection, l’emballement de la course à l’intelligence artificielle, et la restructuration néoréactionnaire du monde de la tech qui l’accompagne – et critique de son présent – en particulier celle d’un manque de militantisme du monde universitaire, à la fois dans son action directe et dans le soutien qu’elle pourrait offrir aux mouvements militants –, cette dernière semble émaner en particulier de la nouvelle génération. Les réponses à cette critique, de la part des panellistes, s’inscrivaient majoritairement en faux, notamment en défendant une préférence pour le soutien en coulisses et non en pleine lumière, en particulier envers les mouvements sociaux dans les pays autoritaires, ou encore l’ampleur du travail militant que représente d’ores et déjà la transformation de l’université elle-même, depuis l’intérieur. Le choix de la thématique des deux premières plénières démontre également la dimension politique de ce réseau – non pas les limites planétaires ou autres sujets environnementaux, mais l’autoritarisme – et fut l’opportunité de rappeler l’importance cruciale pour l’écologie politique d’intégrer l’ensemble de la structure d’État dans son cadre analytique. Au travers de plusieurs présentations, nourries de nombreux exemples, le caractère intrinsèquement antiécologique des régimes autoritaires fut rappelé – la répression des luttes environnementales arrive inévitablement – tout comme leur caractère dépolitisant, via une approche technocratique des enjeux environnementaux. Approche qui n’est malheureusement pas l’apanage des régimes autoritaires, à moins qu’ils soient plus nombreux que ce que l’on veut bien admettre… La résilience de la structure capitaliste fut également soulignée : elle sait tout à fait s’adapter aux changements de régime. Le cas de la Hongrie, abordé par Péter Bori (doctorant à l’université d’Europe centrale), est particulièrement instructif, à la suite des 16 années du régime de Vitkor Orbán, revendiqué comme illibéral. Après dix premières années à démanteler les institutions et à faire taire les voix discordantes, fut venu le temps des politiques vertes, celle d’une (soi-disant) écologie rationnelle, animée par le triptyque technologies vertes, compétitivité et croissance, en réponse aux enjeux, respectivement, de gestion responsable, de souveraineté et de patriotisme. Pour quels résultats ? Une suppression du suivi environnemental – et les dommages qui en découlent – l’enrichissement de l’oligarchie via les investissements (dits) verts et une délégitimation de tous les opposants, qui seraient antipatriotiques, voire même antiécologiques… la boucle est bouclée. Et il est à craindre, que là encore le changement de régime (suite à la chute d’Orban) soit insuffisant, que les structures demeurent. Péter Magyar renoncera-t-il à cette vision de l’écologie ? Rien n’est moins sûr… Fort logiquement, notre principal intérêt s’est porté sur les panels du courant degrowth, porté principalement par l’Université autonome de Barcelone (UAB), et en particulier son Institut des sciences et technologies environnementales (ICTA). Notons d’emblée une observation cocasse, en particulier pour qui est au fait des débats en cours entre la décroissance et l’écosocialisme[4] : le premier de ces panels était intitulé « Theorising the ecosocialist transition ». L’écosocialisme et la décroissance ne sont pas la même chose, ils divergent entre autres dans leurs rapports à la technique, au travail, à la nature, et à l’histoire. Et plus fondamentalement une divergence dans l’identification du principal moteur de nos sociétés modernes : le capitalisme pour l’écosocialisme, la croissance pour la décroissance. Quitte à caricaturer quelque peu, quant à la croissance, l’écosocialisme la critique car une croissance infinie dans un monde fini est impossible, à reculons donc. Tandis que la décroissance la critique car elle est absurde, quand bien même donc. Sans rentrer plus en avant dans ces considérations, rappelons que nous ne confondons pas nos ennemis ou adversaires politiques, avec nos alliés et camarades, et qu’une communauté certaine existe entre la décroissance et l’écosocialisme. Notamment en cela que tous deux sont un trajet, vers la post-croissance (ou post-décroissance pour être plus exact) d’un côté et l’(éco)communisme de l’autre. Nous pourrions même aller plus loin, en défendant que la décroissance conduirait au communisme du XXIème siècle, voire en serait la condition de possibilité. Tout en rappelant l’importance de les différencier, et donc en déplorant l’utilisation indifférenciée de la décroissance et de l’écosocialisme, toujours au profit de ce dernier du reste, soulignons-le. Nous ne pouvons que nous féliciter du discours introductif de ce panel, soulignant la relative faible occurrence du mot « transition » dans les titres des panels (après vérification, 10 % le contenaient, ce qui n’est pas négligeable). En effet, la MCD défend depuis plus d’une dizaine d’années[5] l’importance de la distinction rejet/trajet/projet – popularisée depuis par sa reprise explicite par Timothée Parrique pour articuler les chapitres forts de son livre[6] – qui se superpose avec une autre distinction : objection de croissance, décroissance et post-croissance[7]. Et plus encore, l’importance fondamentale du trajet, tant il est fréquent que les expressions d’objection de croissance et de post-croissance ne soient que des dispositifs rhétoriques pour éviter de poser la question directement politique des trajectoires pour décroître. Qu’en est-il ici ? Deux termes reviennent principalement degrowth et post-growth, l’objection de croissance semble suffisamment établie pour qu’elle ne soit plus un sujet de discussion, et moins encore un étendard sous lequel se regrouper. À l’inverse, le terme de post-growth semble avoir le vent en poupe, et ce pour plusieurs raisons, citons-en deux. Premièrement, il est plus englobant (an umbrella word, en français un mot-parapluie). En effet, contrairement à la décroissance (laissons de côté pour l’instant une éventuelle différence entre décroissance et degrowth), il ne s’oppose pas à la croissance – la MCD définit d’ailleurs la décroissance comme l’opposition politique à la croissance – mais s’en affranchit, ou en d’autres mots une indifférence à la croissance, qui n’est plus nécessaire, elle est contingente. Il est d’ailleurs symptomatique qu’une participante, lors d’une question, se reprenne spontanément, après avoir dit : « l’économie du doughnut[8], un autre type de degrowth. Non, plutôt un autre type de post-growth ». Exemple particulièrement intéressant, tant il est légitime de se questionner à propos de l’économie du doughnut, et non seulement à cause de l’intérêt et de la sympathie qu’elle peut inspirer dans des sphères capitalistes, celle de la Silicon Valley pour n’en citer qu’une. En quoi cette économie serait-elle décroissante ? Pourrait-elle ne pas l’être ? Ou plus prosaïquement, se demander quels mécanismes de réduction contiendrait-elle ? Notamment lorsqu’elle ne définit que des planchers pour les aspects sociaux… Pas de plafond social à la richesse donc par exemple ? Pas de plancher écologique ? Vers l’infini et au-delà pour les inégalités et vers le zéro et en-deçà pour l’habitabilité ? Tout à l’inverse, la MCD considère qu’un pilier de la décroissance est la double autolimitation plancher-plafond[9] : en-deçà, ce n’est pas suffisant ; au-delà, ça suffit ! Deuxièmement, le terme post-growth semblerait plus consensuel, notamment car moins politique, en cela qu’il peut traduire d’autre futurs sans nécessairement acter l’opposition frontale à la croissance que la décroissance ne peut manquer d’incarner. Mais aussi qu’il serait plus facilement acceptable, en particulier par les pays des Suds, car moins à même d’être perçu comme un nouveau projet de colonisation, qui viserait à maintenir ces pays dans le sous-développement. Nous nous permettons une critique de cette crainte, non pas en ce qu’elle serait infondée, car qui a déjà discuté avec des personnes des pays du Suds, fussent-elles décroissantes, connaît cette réalité. En revanche, nous pensons que la validité de cette crainte tient à un manquement de la décroissance, auquel il faut pallier. Celui de n’avoir pas réussi à établir solidement l’extension de son domaine. En effet, il est apparaît clairement qu’il est n’est ici question que de la croissance économique, et non du volet culturel (ou cultural à la suite de Serge Latouche), et moins encore du volet politique (à la suite des travaux d’Onofrio Romano sur le régime de croissance[10], devenu régime politique de croissance à la MCD). Travail qu’effectue la MCD notamment à travers son image de l’iceberg[11]. L’utilisation du terme post-growth, plutôt que degrowth, ne reviendrait-elle pas à nourrir plusieurs écueils ? Celui d’entretenir le mythe d’un changement en un claquement de doigts ? Celui d’éviter la question de la transition, à savoir le travail de définition de ce qu’est la réellement la croissance et les conditions de possibilité à toute réelle opposition à cette dernière ? Celui de renouer avec la fable de la priorité du faire « nombre » sur le « faire sens » ? L’utilisation du terme post-growth, plutôt que degrowth, ne serait-ce que pour des raisons stratégiques, n’induirait-il donc pas un risque ? Celui de ne pas réaliser que l’accord ne pourrait qu’être vide de sens ? Tomber d’accord sur l’étiquette à défaut de tomber d’accord sur le contenu ? À minima sur un noyau commun, sur les invariants, et nous nous inscrivons ici dans les pas de Bernard Lahire[12] : pas de variations sans invariant. Et donc ? L’utilisation indifférente de l’un ou de l’autre semble convenir au plus grand nombre. Reconnaissons que cette question n’intéresse peut-être que nous, mais quand bien même ce serait le cas, cela ne la disqualifierait pas pour autant. Au contraire, cela ne renforcerait que plus encore l’importance du travail de définition et d’expliciter en quoi cette distinction est centrale. En outre, partageons un point satisfaction : fort heureusement la question – peut-être plus francophone d’ailleurs, et déjà ancienne – du rejet du mot décroissance[13], car il serait négatif, n’a été évoquée à aucun moment. À moins, qu’en creux, elle explique aussi la préférence accordée à la post-croissance… Bien évidemment ces termes ne sont pas étrangers, ils s’inscrivent dans une continuité : l’objection de croissance mène à la décroissance, qui quant à elle mènera à la post-croissance. Et ce qui les lie en premier lieu, ce sont les valeurs ! Plus encore, nous pensons qu’il est primordial que ce soient les mêmes valeurs à chaque moment de la transition. Pour critiquer quand on objecte à la croissance ; pour mobiliser quand on est sur une trajectoire de décroissance ; pour espérer quand on se projette en post-croissance. Ce point est important[14]. Cela dit, cette continuité axiologique, en termes de valeurs, n’est pas une excuse pour se moquer de la distinction politique de ces trois termes : un rejet, un trajet et un projet. Sans tomber non plus dans l’illusion d’une stricte succession chronologique ; ces moments que sont l’objection, la décroissance et la post-croissance sont imbriqués. N’oublions donc ni la continuité axiologique ni la rupture politique. Malheureusement, la seconde est particulièrement maltraitée. Les exemples sont nombreux. Prenons-en deux. En premier lieu la description du panel Real-Existing Degrowth (RED) – How to study degrowth in real life and why it matters (trad. La décroissance déjà-là – Comment étudier la décroissance dans la vie réelle et pourquoi c’est important), qui illustre parfaitement cette confusion : « des alternatives provisoires » – degrowth comme transition donc – qui sont des « transitions vers la décroissance », – degrowth comme arrivée donc. En deuxième lieu, le projet de recherche européen REAL[15],dans lequel de nombreuses études présentées lors de cette conférence s’inscrivent. L’objectif de ce projet de recherche est d’élaborer « des cadres pour les accords de l’ère post-croissance grâce à des recherches empiriques et à des applications pratiques.[16] », et pour ce faire vise à étudier « les instruments, stratégies politiques, et les systèmes d’approvisionnement nécessaires à une transition post-croissance juste, qui permettrait le bien-être de tous·tes au sein des limites planétaires.[17] ». Tout est décliné à la sauce post-growth : possibilités, instruments politiques, approvisionnement, stratégies politiques et la pratique. Post-growth comme transition et comme arrivée donc. À en perdre son latin… Choix stratégique, pour amadouer la Commission européenne ? Manquement théorique, animé par l’urgence d’avancer, quitte à faire croire que demain est aujourd’hui ? Que faut-il en penser ? Pourquoi le terme post-growth semble-t-il remporter les suffrages ? Pourquoi la distinction entre les deux semble-t-elle accessoire pour beaucoup ? Une impression et une certitude, deux faces d’une même pièce et toutes deux comme des réponses au même sentiment d’urgence : Comment ne pas désespérer lorsque l’on voit ce que le mot-parapluie de post-growth peut englober ? En se remobilisant, du travail peut encore être fait pour dissiper ce brouillard[21], et en reconnaissant notre part de responsabilité. La présentation intitulée Co-creating global transformative narratives for post-growth future scenarios (trad. Co-créer des récits transformateurs à l’échelle mondiale pour des scénarios d’avenir post-croissance) illustre tristement l’ampleur du travail à effectuer. Il s’agit d’un réseau naissant (Post-growth Modelling Community) qui vise à fournir des scenarios alternatifs, de post-croissance, pouvant être utilisés dans les rapports d’évaluations mondiaux (e.g. GIEC, IPBES…). De la modélisation donc, est-ce vraiment ce dont nous avons besoin ? La question est ouverte – nous ne développerons pas plus avant ici – car ce n’est pas là que le bât blesse. Mais bien la nature des scenarios – qui ne font pas d’ailleurs pas consensus au sein des universitaires actifs dans ce réseau –, et nous vous en laissons seuls juges face à l’impossibilité d’un développement court. Tout ça ne devrait-il pas nous conduire à nous requestionner sérieusement sur l’intérêt de défendre, comme souhaité initialement par la MCD, l’utilisation du terme post-décroissance et non celui de la post-croissance ? Ne serait-ce pas le moyen le plus simple de dissiper, au moins en partie, ce brouillard ? Qu’espérer d’une conférence de 10 à 15 minutes ? A minima d’identifier l’objet de l’étude et d’évaluer la résonnance avec ses propres intérêts et travaux, en l’occurrence ceux de la MCD. Et au mieux, réussir à déceler la substantifique moelle de ces travaux. Nous nous contenterons donc d’un survol des principaux enseignements, pour l’essentiel issu du courant degrowth, sans exclusive. Avec pour objectif de dessiner des lignes de tension susceptibles de nourrir le travail de la MCD, en particulier pour son lien, en construction, avec le monde universitaire. Plus de questions, d’ouvertures, et quelques réponses donc. La nécessité du volontarisme en politique, à la suite de Gorz[23] qui dans l’Éloge du suffisant (2019, PUF) écrit explicitement qu’on ne peut pas fonder la politique sur la nécessité. Constat rappelé par Feroz Khan lors de son intervention (Degrowth by, through & against disaster: notes on a degrowth disaster strategy, trad. La décroissance par, à travers et contre la catastrophe : notes sur une stratégie de décroissance face à la catastrophe), il est impossible de baser une politique sur l’effondrement[24]. La collapsologie est d’ailleurs à notre sens une dépolitisation, au mieux un mépolitisation[25], et offre un boulevard à l’autoritarisme – et ce quel que soit son nom : réalisme climatique, écologie rationnelle (cf. supra), catastrophisme capitaliste, écomodernisme, ou autres. Comme il le rappelle, nous pouvons d’ores et déjà constater comment le capitalisme s’adapte face aux catastrophes (e.g. impérialisme mercantiliste, sécession des ultra-riches dans leurs bunkers, éco-apartheid, pensée néoréactionnaire…), tandis qu’à l’inverse, nulle part n’existe une expérience fruit du désastre pouvant être considérée comme décroissante (ou post-croissante, ou écosocialiste, là encore la confusion règne). Rappelons ici une distinction importante, et courante dans la recherche anglophone, reprise explicitement ici par l’intervenant : l’opposition entre degrowth by disaster et degrowth by design, dont la traduction littérale serait décroissance par désastre et décroissance par conception. Permettons-nous néanmoins d’émettre une crainte, d’entretenir la confusion sur le fait que la décroissance puisse advenir malgré nous. Et donc d’aller un peu plus loin, d’être encore plus explicite, en préférant opposer une soi-disant décroissance par catastrophe (ou effondriste) – qui n’est rien d’autre qu’une variante de l’effondrement – et la décroissance, qui ne nécessite pas d’être qualifiée. Elle ne peut être que le fruit d’un volontarisme politique, et à ce titre peut tout autant arriver que jamais ne se produire. L’importance d’œuvrer sans attendre, en premier lieu sans attendre la prise de pouvoir préalable. Les lieux de transformation propres à toute transition, décroissance ou écosocialisme, sont multiples. À partir du cas de la Colombie, Vaclav Masek Sánchez identifie trois registres où les logiques capitalistes peuvent être contestées par les mouvements sociaux – ceux du sens commun, des institutions et de l’accumulation – et souligne l’importance d’une réelle articulation entre ces registres et les acteurs qui œuvrent à leur transformation, face aux alliances qui se contentent souvent d’être une simple superposition. D’autant plus que ces transformations – de natures différentes, respectivement idéologique, procédurale et matérielle – s’inscrivent dans des temporalités différentes, respectivement celles d’une génération, d’une mandature, et d’un trimestre (fiscal). Cette analyse fait parfaitement écho à l’initiative portée par la MCD : une cartographie systémique des trajectoires de décroissance[26]. L’intervenant a par ailleurs rappelé que certaines de ces transformations peuvent tout à faire survivre à un changement à la tête de l’État, quand bien même il souhaiterait les défaire. L’étendue de la croissance économique, discutée lors de plusieurs présentations, à partir des travaux de Schmelzer et al.[27] sur les dépendances et les impératifs de la croissance économique, et les mécanismes qui les animent. Les auteurs les regroupent en six catégories : la structure économique fondamentale (e.g. accumulation, économie monétaire), le marché concurrentiel (e.g. l’avantage de la taille, la maximisation des profits), le système financier (e.g. la dette privée portant intérêt et la création monétaire), la culture et l’idéologie (e.g. la culture consumériste, l’idéologie croissanciste), l’État (e.g. le pouvoir et la domination) et autres (e.g. la structure démographique). La croissance économique s’infiltre partout, d’ailleurs n’entend-on pas continuellement, politiques et acteurs économiques défendre des mesures car elle serait bonne pour la croissance. Pas pour le capitalisme du reste, criante démonstration que la croissance est bien plus pervasive et structurant que le capitalisme. Il serait d’ailleurs injuste de faire un procès aux auteurs cités – en particulier à Matthias Schmelzer – un procès en réductionnisme économique. Ce dernier distingue d’ailleurs l’esprit de croissance (une forme de politique axée sur la poursuite de la croissance économique) du paradigme de la croissance (une vision du monde institutionnalisée dans des systèmes sociaux qui proclame que la croissance économique est nécessaire, bonne et impérative.) Cependant, l’hégémonie de la pensée croissanciste n’est pas encore perçue par les décroissants dans toute son ampleur. Pourtant, le sujet est ancien, déjà Serge Latouche[28] expliquait que la croissance à laquelle la décroissance s’oppose ne peut pas être réduite à la croissance économique, il faut l’étendre à nos imaginaires (la dimension « culturale », avec la fameuse « décolonisation de nos imaginaires » de Latouche). Plus récemment, un de ses élèves, Onofrio Romano a poursuivi cette extension, face à l’aporie qu’identifiait Serge Latouche lui-même : « La société de la décroissance décolonise l’imaginaire, mais la décolonisation qu’elle engendre est requise au préalable pour la construire »[29], en portant la critique de la croissance dans sa dimension politique, plus précisément le régime de croissance. La MCD défend depuis de nombreuses années déjà l’importance de l’extension du domaine de la critique décroissante : de la sphère économique (une économie à réduire), à la sphère culturelle (un monde à décoloniser) puis à la sphère politique (un régime politique à renverser) – à travers l’image de l’iceberg[30]. La place des relations Nord/Suds, dont la décroissance ne fait bien évidemment absolument pas l’économie, sauf à la limiter à sa dimension de décrue économique – et là encore ce serait très discutable – et ce faisant conduisant à de multiples maux. En effet, à vouloir réserver la décroissance aux pays du Nord[31], et la déconnexion (delinking) aux pays des Suds, n’entretiendrait-on pas entre autres la pensée économiciste et le mythe du développement ? Comme si le paradigme de la croissance n’était présent que dans les pays riches, ce qui est l’occasion parfaite de rappeler le « sortir de l’économie »[32] de Serge Latouche, et l’origine de sa réflexion : son activité dans les Suds… Risque rappelé par Ekaterina Chertkovskaya[33] lors de son intervention, à partir des travaux de Alvear et Vandana[34] : « Nous nous concentrons sur deux problèmes qui découlent du fait de limiter la décroissance au Nord : premièrement, l’occultation des inégalités en matière d’émissions de carbone et de revenus au sein des nations – tant dans le Nord que dans le Sud – et, deuxièmement, la manière dont cette limitation implique la perpétuation des relations coloniales, le récit téléologique de la croissance – ou du « progrès » – étant imposé comme une étape nécessaire au « développement » de toutes les nations. ». Chertkovskaya et Côte proposent un nouveau concept, caring interdependencies[35], qui articulerait la décroissance (degrowth), l’écoféminisme et la déconnexion (delinking), à la suite des récents rapprochements entre la théorie de la dépendance, de la décroissance (degrowth) et de la déconnexion (delinking), par exemple par Feliz[36]. Besoin que nous pourrions comprendre tant la décroissance est souvent réduite, même dans le milieu universitaire, à sa dimension économique et matérielle – en particulier par les héritiers du marxisme, dont les écosocialistes –, sans néanmoins le questionner. La décroissance ne contient-elle pas déjà tout cela ? Critique quelque peu injuste, tant la littérature, en particulier francophone, mais peut-être pas universitaire, est suffisamment riche. La décroissance est pour tous et toutes[37]. Peut-être une première piste de distinction entre décroissance et degrowth ? N’oublier ni le poids ni la complexité des mots, et de la différence de réception et signification possibles suivant, entre autres, le contexte historique et culturel. L’extension du sens du mot décolonisation au sein de la décroissance en est un bon exemple, utilisé en premier lieu par Serge Latouche et son « décoloniser l’imaginaire ». Question ancienne, rappelée par Riina Bhatia lors de son intervention (Everyday degrowth and decoloniality: resistance and re-existence in Imambura, Ecuador, trad. Décroissance au quotidien et décolonialité : résistance et ré-existence à Imambura, en Équateur), en renvoyant à l’article de Tuck et Yang « La décolonisation n’est pas une métaphore (trad.) »[38], qui considèrent que « « décoloniser » (verbe) et « décolonisation » (nom) ne peuvent pas être facilement greffés sur des discours ou des cadres préexistants, même s’ils sont critiques, même s’ils sont antiracistes, même s’il s’agit de cadres axés sur la justice. L’assimilation, l’adoption et la transposition faciles de la décolonisation constituent une forme supplémentaire d’appropriation par les colons. Lorsque nous écrivons sur la décolonisation, nous ne la présentons pas comme une métaphore ; il ne s’agit pas d’une approximation d’autres expériences d’oppression. » Un point de vue à entendre et considérer, non pas pour en interdire toute autre utilisation, mais le faire avec la responsabilité et la profondeur qui incombent. Un article de blog[39], revient sur ce sujet, non sans écho avec le point précédent. En outre, même dans son acceptation première, le terme de colonisation recouvre plusieurs réalités, des variétés de colonisation[40] : colonisation par les compagnies (colonialism by corporation), colonisation étatiste (state-led colonialism) et colonisation par l’émigration (emigrationist colonialism) ; qui ne concerneraient pas tous les empires (deux types d’empires sont proposés par Bhambra : d’incorporation et d’extraction). Sans s’aventurer bien plus avant, retenons ici que pour Bhambra[41] la colonisation est spécifique au second type d’empire, ceux européens d’Outre-mer modernes. Les empires d’incorporation ont pu être démantelés par des mouvements nationalistes (pour l’autonomie politique), conduisant à un réel État-nation, la domination n’était que politique. Tandis que le démantèlement des empires d’extraction n’a conduit qu’à l’émergence d’États postcoloniaux – la domination n’était pas que politique, mais également économique – faute d’une transformation de l’économie politique coloniale, notamment car prise à tort comme conséquence du capitalisme. « Le colonialisme ne se contente pas de préparer le terrain pour les pulsions expansionnistes du capitalisme à la recherche de débouchés pour ses produits ; l’exploitation coloniale reste partie intégrante de cette expansion. Cette dernière n’est pas une conséquence de l’impératif économique du capitalisme, mais bien une conséquence de la logique du colonialisme et de son économie politique.[42] » L’erreur de se penser hors du monde, et là nous touchons à une faiblesse typique de la pensée décroissante, celle de ne pas défendre un idéal d’ordre politique global[43]. Question à ne surtout ne pas abandonner à nos ennemis et à nos adversaires, néolibéraux et néoréactionnaires en tête. Le penser, ou en d’autres mots s’intéresser à la géopolitique, est à la fois une responsabilité et une opportunité. Sujet développé par Gastal et Gilbert lors de leur présentation (Fractures, Contestations, and Zones of Storms: geopolitics towards a planetary post-growth transition, trad. Fractures, contestations et zones de tempête : une géopolitique en vue d’une transition planétaire post-croissance). Selon eux, il n’est pas suffisant de penser que la décroissance serait une condition préalable à un ordre géopolitique juste. Ils se demandent, à l’inverse, si un changement d’ordre géopolitique ne serait-il pas plutôt le préalable à la décroissance ? La responsabilité en premier lieu de mettre fin à un ordre mondial colonial, impérialiste, qui repose sur l’exploitation des pays des Suds par les pays du Nord, afin de permettre aux Suds « de répondre à leurs nombreux besoins sociaux non satisfaits sans conduire la planète de manière irréversible vers un effondrement écologique ». L’opportunité que la naissance d’un ordre géopolitique multipolaire, déjà en cours, peut représenter « pour de nouvelles transitions post-croissantes ». Une matrice d’analyse pensée à travers des fractures dans le centre (the Core) – des ouvertures pour la décroissance, comme la hausse des conflits sociaux engendrée par le déclin de la suprématie occidentale –, des contestations (de l’ordre mondial) dans la semi-périphérie – par exemple la hausse des capacités productives permettant l’essor d’une déconnexion (delinking) avec l’Occident/le centre –, et des zones de tempête dans la périphérie – comme grain de sable dans les rouages de l’ordre mondial, par exemple l’essor des luttes contre l’extractivisme –. Comparer ce qui est comparable, il est important de le rappeler. Ne faisons pas de détours inutiles : non le municipalisme n’a en aucun cas la dimension systémique de la décroissance. Comme l’a souligné un participant à nos dernières (f)estives, non sans esprit : faisons attention au municipalo-solutionnisme[44] ! Précision nécessaire, non pas au vu du titre du panel (Post-growth municipalism: challlenging the city as growth machine, trad. Le municipalisme post-croissance : remettre en question la ville en tant que machine à croissance) dont l’ambition – celle « d’un municipalisme radical comme projet contre-hégémonique visant à remettre en cause le développement urbain axé sur la croissance » – semble raisonnable, mais au vu de la teneur de certaines interventions. Par exemple, Participatory local urban plan revision in Saillans (France, 2014-2020) – a municipalism-inspired experiment navigating democratic-ecological tensions and growth dependency[45]. En bref, en s’appuyant sur deux prémisses (le municipalisme politise la transformation écologique » et « la décroissance écologise la démocratie »), qui semblent plutôt être de l’ordre de la formule incantatoire que fruit d’une construction logique, l’intervenante en arrive à la conclusion suivante : « le municipalisme démocratise la décroissance ». Pas de faux semblant, nous n’avons absolument pas été convaincus, mais nous y voyons tout de même un mérite : celui de souligner la vision réductrice, voire étriquée de la politique, de nombreux mouvements localistes (ici municipaliste) : la réduction d’échelle serait une condition nécessaire et suffisante pour revendiquer la démocratie, la dimension démocratique de toute autre approche lui serait déniée d’emblée. Peut-on vraiment croire qu’il suffirait de relocaliser, de réhabiter, de remunicipaliser, de biorégionaliser… pour retrouver une démocratie du quotidien ? Par ailleurs, les grandes limites de l’échelon municipal (ne soyons pas injustes, en particulier dans la configuration actuelle) – notamment à partir de la comparaison des cas de Milan, Barcelone, Paris, Berlin et Prague[46] – ont été soulignées à de multiples reprises. Se (ré)inscrire dans la continuité, voilà un point qui se rapproche tout particulièrement du travail de la MCD, actuel qui plus est : penser la relation entre rupture et continuité. Contentons-nous de citer deux points de contact rencontrés lors de cette conférence. L’intervention d’Onofrio Romano[47], compagnon de la MCD, qui à travers la figure d’Ulysse questionne les implications qui découleraient de le considérer plutôt comme Personne (noman or nobody) (en référence à sa rencontre avec Polyphème, le Cyclope) que comme le voyageur – figure du Nostos – enrichi par les épreuves qu’il eut à traverser. Quelles leçons en tirer ? Une piste, ne pourrait-on réellement se libérer qu’en dépassant l’impérieux besoin de devenir quelqu’un ? En d’autres mots, faire l’éloge d’une anthropologie de l’absence, en opposition à la modernité : refuser l’anthropologie de la présence, le besoin de s’identifier comme un sujet (jusqu’à l’individu), de devenir plus… Autre point, la mention à plusieurs reprises du concept de postfiguring (postfiguration en français, en opposition à la préfiguration)[48], notamment inspiré des travaux d’Antonio Gramsci sur le folklore. En bref et grossièrement, ne pourrait-on pas s’inspirer de ce qui était déjà-là avant la modernité ? Ces « pratiques populaires réelles et existantes qui comportent des éléments qui perturbent le sens commun apparent de la croissance hégémonique. » Tout un chantier. Que faut-il garder de la modernité ? Ne faudrait-il pas renouer avec les sagesses universelles prémodernes ? Archaïques peut-être même ? Premier constat, la France, patrie historique de la décroissance, est cruellement absente des travaux universitaires sur la décroissance. Une rapide analyse du programme et des participants permet d’étendre le constat à l’écologie politique. De mon parcours, seulement deux intervenants français, un doctorant dans une université espagnole et une chercheuse de l’INRAE. Là aussi, l’expliquer représenterait tout un travail de recherche, permettons nous néanmoins d’avancer une première piste : le cloisonnement disciplinaire de la recherche française. La question lexicale, déjà bien développée précédemment, à propos de la différence entre degrowth/post-growth (ou décroissance/post-croissance), ne sera pas reprise ici, mais elle nourrit bien évidemment également cette discussion. Tout comme l’historique des termes décroissance et degrowth, si ce n’est rappeler que le terme décroissance est pour la première fois prononcé en 1972 par André Gorz[49] lors d’un colloque organisé par Le Nouvel Observateur, à propos du rapport Meadows, tandis qu’il fallut attendre la fin des années 2000 pour la création du mot degrowth, comme traduction en langue anglaise[50] du mot français décroissance. Enfin, la discussion quant à l’éventuelle différence entre décroissance et degrowth n’est pas de notre fait, et nous n’en ferons pas la généalogie. Nous nous contenterons de pointer les éléments qui nous semblent les plus pertinents au vu de notre participation à la conférence Pollen. Commençons par une précision, les critiques envers le terme degrowth, dont Serge Latouche a été un des fers de lance[51], recouvrent selon nous a minima deux dimensions. Nous vous invitons d’ailleurs à consulter le blog de Timothée Parrique[52], qui fut nommément attaqué par Serge Latouche, et lui a répondu. Une première critique, sémantique, donc la critique de l’utilisation du mot anglais degrowth, plutôt que conserver le mot, historique, de décroissance. Une deuxième qui n’est pas sémantique, mais vise plutôt la mue universitaire de la décroissance. Plus précisément celle de degrowth en degrowth studies – car comme évoqué précédemment la recherche universitaire sur la décroissance est dorénavant quasi-exclusivement anglophone, et bourgeonnante depuis le milieu des années 2010. Disons-le encore plus clairement, la recherche universitaire francophone sur la décroissance semble particulièrement atone. Comment articuler ces deux volets ? En commençant par le deuxième, qui est central : quels sont les risques et les opportunités de l’institutionnalisation – universitaire ici – d’un mouvement militant, plus encore lorsqu’il se veut subversif ? Et ainsi nous conduisant au premier, le cas du mot degrowth. Son émergence fut universitaire, tout comme son essor (essentiellement) universitaire. Il semble donc légitime de se questionner : serait-il raisonnable de vouloir séparer le mot degrowth du champ universitaire des degrowth studies ? Probablement une piste pour la défense de l’utilisation du mot décroissance, quelle que soit la langue de travail, a minima pour définir le mouvement politique. En cela nous rejoignons Serge Latouche. Accordons aussi à Serge Latouche que sans nul doute toute institutionnalisation représente une menace quant à la radicalité. Les faits semblent le démontrer, les exemples au sein même de cet article ne manquent pas. Rappelons quelques écueils : invisibilisation de la transition qu’est la décroissance au profit de la post-croissance, économicisation de la décroissance, renforcement du teukein au détriment du legein… En revanche, ne faudrait-il pas aussi saluer tous ces chercheurs et chercheuses qui par leur travail sérieux contribuent à la consolidation de la décroissance ? Aussi bien en termes de faisabilité, que de visibilité, et même de crédibilité. Notamment en multipliant les regards sur la décroissance[53], la recherche n’est pas qu’économique, mais également historique[54], écologique, anthropologique, sociologique, ou encore sur la technologie et les sciences politiques. Et ils permettent d’étendre la question de la décroissance à de nombreux domaines, en vrac : le tourisme, la mode, le management… Et donc opter pour une critique méthodique et constructive, qui demande de commencer par son auto-critique, ou a minima de ne pas l’oublier. À l’exception de quelques îlots – en France celui de la MCD et plus récemment celui d’Alter Kapitae[55], et au Québec nos camarades de Polémos[56] – la décroissance francophone est en perte de vitesse. Le rétrécissement n’est-il jamais une solution ? La sclérose ne menacerait-elle pas ? Pis encore, de nombreux décroissants historiques se sont égarés en chemin, notamment en oubliant qu’il existe des lignes rouges à ne pas franchir, avec l’extrême-droite, avec la réaction[57]. Et là nous ne pouvons donc que donner tort à Serge Latouche, les bénéfices du travail universitaire anglophone des degrowth studies l’emportent sans nul doute sur les problématiques que cette institutionnalisation a engendrées. Nous devrions donc être avant tout reconnaissants, en particulier au pôle barcelonais, et à son think-tank Research & Degrowth. Plutôt que de critiquer de l’extérieur, avec le risque de succomber à l’acrimonie, ne devrions-nous pas rejoindre l’arène, avec le risque peut-être de se salir les mains ? N’ayons pas la prétention de présenter une réforme systémique de la recherche, et contenons-nous de nous demander comment la MCD pourrait-elle contribuer ? Il ne s’agit pas encore d’un programme – il faudrait bien plus le détailler – ni d’un engagement – nous devons composer avec nos ressources limitées – mais plutôt d’une ébauche de réflexion que nous espérons enthousiasmante, à même de mobiliser. Rejoindre l’arène donc, mais pour quoi faire ? Trois premières pistes se dessinent : [1] Michel LEPESANT, « Portrait du décroissant en militant-chercheur », Mondes en décroissance [En ligne], 1 | 2023, mis en ligne le 21 avril 2023, URL : http://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=218 [2] Disponible sur notre site : https://ladecroissance.xyz/2025/12/11/la-mcd-saison-2-notre-feuille-de-route/#_Des_liens_et_du_grand_large [3] Les panels étaient regroupés en 20 streams : agriculture, villes, changement climatique, conservation, degrowth, désastres, énergie, écologie, extractivisme, nourriture, forêts, géopolitique, économie verte, infrastructures, intersectionnalité, plus qu’humain, tourisme, transition, eau, et autres. [4] À la suite d’une interview de Jason Hickel pour Break–Down Journal, où il reléguait la décroissance à une passerelle pour l’écosocialisme, en lui déniant même sa qualité de mouvement, un débat a été entamé sur degrowth.info, la première réponse étant celle de V. Liegey, A. Nelson et T. Leahy. La Maison commune de la décroissance contribuera à ce débat dans les prochains mois. Un point de réassurance cela dit, la position de Jason Hickel serait minoritaire au sein de Research & Degrowth, association qui est le laboratoire d’idées, essentiellement universitaire, de la décroissance barcelonaise. [5] Michel Lepesant, Politique(s) de la décroissance, pour penser et faire la transition (2013), éditions Utopia, p.23. [6] Timothée Parrique, Ralentir ou périr, L’économie de la décroissance (2022), Seuil, voir la dernière note de son introduction. [7] Une courte vidéo, sur le blog de Michel Lepesant, aborde ce sujet, et plus largement présente synthétiquement la décroissance : https://decroissances.ouvaton.org/2026/01/26/decroissance-presentations-synthetiques/#2_En_resume [8] Nous ne pouvons que vous renvoyer vers l’excellent article d’Yves-Marie Abraham à propos de l’économie du doughnut (ou de la beigne en bon français), publié sur le site de Polémos, le mouvement québécois de la décroissance : https://polemos-decroissance.org/beigne-perdu/. [9] Il s’agit d’un des piliers, en l’occurrence le fondement, du noyau de la décroissance que la Maison commune de la décroissance cherche à découvrir, à partir de quatre questions. Quoi ? La définition (https://ladecroissance.xyz/definition-claire-lopposition-politique-a-la-croissance/), Pour quoi ? Le fondement (https://ladecroissance.xyz/fondement-juste-plancher-plafond/), Vers quoi ? L’objectif (https://ladecroissance.xyz/obectif-desirable-vye-sociale/) et Comment ? Le mobile (https://ladecroissance.xyz/mobile-acceptable-depense/). À découvrir également en vidéo sur notre chaîne Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=AbDS3WyI0GA [10] Plus d’information sur notre site : https://ladecroissance.xyz/2023/01/24/regime-de-croissance/ [11] À découvrir sur notre site (https://ladecroissance.xyz/image-iceberg/) et en vidéo (https://www.youtube.com/watch?v=eOWzbBMOxZk). [12] Vous pouvez commencer à découvrir ses travaux via la recension de son livre Vers une science sociale du vivant (2025, La découverte) de Michel Lepesant sur son blog : https://decroissances.ouvaton.org/2025/12/24/lire-vers-une-science-sociale-du-vivant-de-bernard-lahire/ [13] Il s’agit d’ailleurs du premier malentendu traité dans le livre de la MCD, La décroissance et ses déclinaisons (2022, Utopia), dont un aperçu est accessible en ligne : https://ladecroissance.xyz/2022/04/05/sortie-le-10-juin/ [14] Il est notamment abordé dans une Fresque de la décroissance, en cours de développement par la Maison commune de la décroissance. [15] Un projet financé par l’Union européenne sur l’exercice 2023-2029, dirigé par Julia Steinberger (UNIL Lausanne), Jason Hickel et Giorgos Kallis (UAB Barcelona), à hauteur de 9 994 960 €. [16] Plus d’information sur la page projet du site de la Commission européenne : https://cordis.europa.eu/project/id/101071647/fr [17] Plus d’information sur le site du projet : https://www.realpostgrowth.eu/about/ [18] Pour aller plus loin, la recension du livre de L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines, manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire (Seuil Anthropocène, 2021) : https://ladecroissance.xyz/2022/07/02/il-faut-lire-reprendre-la-terre-aux-machines-par-latelier-paysan/ [19] Pour en savoir plus, découvrez la Rencontre avec Onofrio Romano de nos (f)estives 2025 : https://ladecroissance.xyz/2025/09/10/la-rencontre-avec-onofrio-romano-mardi-et-mercredi/#_ftn22 [20] Fitzpatrick N., Parrique T., Cosme I., « Exploring degrowth policy proposals: A systematic mapping with thematic synthesis », Journal of Cleaner Production, vol. 365. [21] L’exemple de l’ADEME, bien que ne se réclamant pas de la post-croissance, est également l’illustration de l’impasse à laquelle le brouillard peut conduire (https://ladecroissance.xyz/2026/05/05/defendre-lademe-malgre-tout/). Ou plus récemment, spécifiquement à propos de la décroissance, un article qui identifie quatre variétés de la décroissance dont pour deux d’entre elles l’objectif serait « une croissance progressive et plus durable » (Kirchherr, J., Jansen, D. & Hartley, K. Varieties of degrowth: an analysis of archetypes. J. Ind. Ecol. (2026)). [22] Ils pourraient être traduits en : Coordination multi-niveaux, Suffisance automatisée, Communs conviviaux, Réforme équilibrée et Déconnexion pluraliste. L’ensemble des traductions sont par l’auteur. [23] La Rencontre des (F)estives 2026 de la MCD a été consacré à Gorz, un compte rendu est disponible en ligne : https://ladecroissance.xyz/2026/07/20/apports-gorz-decroissance-politique/. [24] Une intervention de la MCD, par Michel Lepesant, lors de Décroissance, le Festival (édition 2025) aborde ce sujet : https://decroissances.ouvaton.org/2025/07/30/la-decroissance-solution-politique/ [25] Mépolitiser, ce n’est pas dépolitiser, ce qui serait injuste et exagéré. Mépolitiser , ce serait plutôt : risquer de tomber dans la dépolitisation, prendre le risque de devoir subir un retour de bâton dépolitisant. [26] Michel LEPESANT, « Pourquoi une cartographie systémique des trajectoires de décroissance », Mondes en décroissance [En ligne], 2 | 2023, mis en ligne le 25 janvier 2024, consulté le 27 juillet 2026. URL : http://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=344 [27] Lorenz Keyßer, Julia Steinberger, Matthias Schmelzer, Economic growth dependencies and imperatives: A review of key theories and their conflicts, Ecological Economics, Volume 238, 2025. [28] Pour se pencher plus avant dans la pensée de Serge Latouche, une récente contribution de Michel Lepesant sur son blog, à la suite d’une intervention dans le cadre de rencontres universitaires sur l’écosophie : https://decroissances.ouvaton.org/2026/04/20/apport-de-la-decroissance-a-lecosophie/ [29] Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Fayard, p. 180 [30] À découvrir sur notre site (https://ladecroissance.xyz/image-iceberg/) et en vidéo (https://www.youtube.com/watch?v=eOWzbBMOxZk). [31] Position notamment défendue, avec des variations, par Dengler et Seebacher (What About the Global South? Towards a Feminist Decolonial Degrowth Approach, Ecological Economics, Volume 157, 2019) ou Jason Hickel (What Does Degrowth Mean? A Few Points of Clarification. Globalizations 18 (7): 1105-11) [32] Un bulletin critique, compose seulement de quatre numéros, au tournant des années 2000/2010, porte sur ce sujet, avec des contributions de grande qualité. À découvrir ici : https://sortirdeleconomie.ouvaton.org/ [33] Chertkovskaya, Ekaterina and Côte, Muriel. « North–South Relations from a Degrowth Perspective: From Destructive Dependencies to Caring Interdependencies » New Global Studies [34] Only for the Global North? Questioning the ‘who should degrow’ issue. (2023). In Degrowth Journal (Vol. 1). [35] La traduction n’est pas aisée, tentons les interdépendances du soin. [36] Féliz, M. 2024. Dependency, Delinking and Degrowth in a New Developmental Era: Debates From Argentina. In De Gruyter Handbook of Degrowth, edited by L. Eastwood, and K. Heron. Berlin: De Gruyter. [37] Un court billet sur notre site à ce propos : https://ladecroissance.xyz/2019/06/24/la-decroissance-concerne-t-elle-le-sud/ [38] Tuck, E., & Yang, K. W. (2012). Decolonization is not a metaphor. Decolonization: Indigeneity, Education & Society, 1(1), 1-40. [39] À lire sur le blog degrowth.info, Decolonisation and Degrowth, 2018 de Claire Deschner et Elliot Hurst : https://degrowth.info/blog/decolonisation-and-degrowth [40] Bhambra, G. K. (2024). Empires and Colonialism: An Essay in Historiographic Reconstruction. Tidsskrift for samfunnsforskning, 65(3), 192–205. [41] Son travail a été évoqué dans le cadre de la présentation de Christos Zografos, intitulée Decoloniality and green sacrifice in the Spanish Ecological Transition (trad. Décolonialité et sacrifice écologique dans la transition écologique espagnole). [42] Bhambra, G. K., & Newell, P. (2023). More than a metaphor: ‘climate colonialism’ in perspective. Global Social Challenges Journal, 2(2), 179-187. [43] Il s’agit d’un des champs de repolitisation identifiés par la MCD – le moins fréquenté par les décroissants d’ailleurs – avec ceux des dispositifs démocratiques de politisation (plutôt très fréquenté) et des institutions démocratiques (bien moins fréquenté) plus d’information dans cet article : https://ladecroissance.xyz/2026/06/05/politique-depolitisation-repolitisation/ [44] Plus précisément, le municipalo-solutionnisme a été identifié comme un frein à la décroissance. Plus d’information dans ce compte rendu de nos (F)estives 2026 : https://ladecroissance.xyz/2026/07/25/freins-de-la-soumission/ [45] Ou en français : Révision participative du plan d’urbanisme local à Saillans (France, 2014-2020) : une expérience inspirée du municipalisme qui navigue entre les tensions entre démocratie et écologie et la dépendance à la croissance. Et là d’ailleurs fut d’ailleurs la seule intervention d’un.e français.e (Sabine Girard) au nom d’une institution française, l’INRAE (nous y reviendrons plus tard), en lien avec son activité d’élue locale à Saillans (mandat municipal de 2014 à 2020). [46] Présentation de Pablo Núñez Yebra, intitulée Governing urban climate in the EU: insider perspectives from five major cities, trad. La gestion du climat urbain dans l’UE : points de vue depuis cinq grandes villes) [47] Il pourrait nous faire l’honneur de publier un article sur notre site, ou a minima le verbatim de son intervention. [48] Muñoz-Sueiro, L. & Kallis, G., (2024) “Postfiguring degrowth: How traditional popular culture challenges growth-oriented common senses”, Journal of Political Ecology 31(1), 951–971 [49] La citation exacte : « L’équilibre global, dont la non-croissance – voire la décroissance – de la production matérielle est une condition, cet équilibre global est-il compatible avec la survie du système (capitaliste) » [50] Le mot decline fut également envisagé à cette époque, auquel fut préféré le néologisme degrowth, afin d’acter clairement la dimension politique volontaire de la décroissance. [51] Une des dernières occurrences est son article « Transmission, triomphe, ou trahison : de la décroissance aux degrowth studies » dans le n° 219 du mensuel papier La décroissance, juillet-août 2025, pp. 16-17. [52] Réponse à Serge Latouche : L’étrange cas du docteur décroissance et de mister degrowth, juillet 2025 (https://timotheeparrique.com/reponse-a-serge-latouche-letrange-cas-du-docteur-decroissance-et-de-mister-degrowth/) [53] Giorgos Kallis, Vasilis Kostakis, Steffen Lange, Barbara Muraca, Susan Paulson, Matthias Schmelzer. 2018. Research On Degrowth. Annual Review of Environment and Resources 43:291-316. [54] Par exemple l’excellent travail de Matthias Schmelzer, et le non moins excellent livre The future is degrowth (2022, Verso)auquel il a contribué, et dont une recension est disponible (en langue anglaise) sur le blog de Timothée Parrique : https://timotheeparrique.com/book-review-the-future-is-degrowth/ [55] https://www.alterkapitae.com/ [56] https://polemos-decroissance.org/ [57] Quelques articles à lire sur notre site pour s’y pencher plus avant : ED : de quelques décroissants en dégringolade (https://ladecroissance.xyz/2024/09/03/de-quelques-decroissants-en-degringolade/), Notre décroissance n’est ni de droite ni d’extrême-droite (https://ladecroissance.xyz/2024/06/29/notre-decroissance-nest-ni-de-droite-ni-dextreme-droite/) et Grand remplacer les hidées d’extrême-droite grâce à la décroissance (https://ladecroissance.xyz/2025/02/21/grand-remplacer-les-hidees-dextreme-droite-grace-a-la-decroissance/). [58] Michel LEPESANT, « Portrait du décroissant en militant-chercheur », Mondes en décroissance, 1, 2023 [59] https://polen.uca.fr/revue-opcd/ [60] Un avant-goût dans cet article sur notre site (https://ladecroissance.xyz/2019/02/10/1271/) et sur le blog de Michel Lepesant (https://decroissances.ouvaton.org/2012/11/21/histoire-decroissance/) [61] À la MCD, nous proposons de visionner la décroissance à l’aide de l’image d’un arbre politique (https://ladecroissance.xyz/image-arbre/). Ce que j’appelle « décroissantologie » fait référence aux racines (conceptuelles et méthodologiques) d’un arbre dont le tronc est la décroissance politique – dont la décroissance prospère est une déclinaison – et les branches sont les propositions universitaires et les alternatives concrètes. Finalement, notre naïveté, c’est de croire que ce sont les racines qui font la robustesse du tronc et la fécondité des fruits. À découvrir ici également : https://decroissances.ouvaton.org/2026/05/30/retour-de-paris-19-20-21-mai-lecons-strategiques/ Texte intégral (13509 mots)

0. Un concentré de gamétophytes (bref, un résumé)
1. Par pistil, où donc étais-je ?
2. Promis, on ne juge pas (que) sur le pétale !
3. De retour de quatre jours de butinage
a. Des instants partagés
b. Dans une prairie nommée degrowth
i. Quelques battements d’ailes sémantiques
Scenarios[22] Multi-level Coordination Automated Sufficiency Convivial Commons Balanced Reform Pluralist Delinking Processus de transition Les troubles civils propulsent les partis de masse progressistes au pouvoir. Les bouleversements du marché du travail induits par la technologie entraînent une résistance sociale organisée. La résistance populaire mondiale renverse les régimes et instaure la démocratie directe. Un compromis de l’élite qui cède du pouvoir et de la richesse face à un bouleversement imminent. Les mouvements du Sud s’unissent sous diverses formes pour restructurer les relations économiques mondiales. Caractéristiques du système Une planification dirigée par l’État, des investissements publics massifs, des systèmes de prestation de services non marchands, un accès universel aux biens et services publics. Démocratisation et déprivatisation des technologies, propriété publique des dispositifs d’approvisionnement Mise en commun des ressources collectives, (re)ruralisation dans les biorégions, technologies simples et simplicité volontaire. Des réformes en profondeur, une accumulation de richesse limitée, une fiscalité progressive et des réglementations. Décolonisation et déconnexion, coopération Sud-Sud, priorité aux enjeux nationaux, souveraineté financière et en matière de ressources. Vision du monde et éthique Une approche écosocialiste de la post-croissance coordonnée à l’échelle mondiale. Une post-croissance post-travail hautement automatisée. L’entraide et la diversité ancrées dans le territoire, une gestion renouvelée de la nature. Un changement post-croissant minimal dans une vision du monde anthropocentrique. Un monde pluriversel et décentralisé basé sur la coexistence et la justice.
ii. Une (courte) plongée en jabot social
iii. Mr. Hive et Dr. Ruche, ou bien l’inverse ?
iv. Produire du miel, oui, mais lequel ?
Michel Lepesant
S’il fallait ne choisir qu’un seul frein qui s’oppose à une transition décroissante pour passer d’une société de croissance que nous rejetons à une post-(dé)croissance que nous espérons, ce serait le frein politique. Pourquoi ? Parce que la domination de la croissance à laquelle nous nous opposons ne peut être celle de la croissance économique qu’à condition que nos « mondes » (nos valeurs, nos normes, nos héritages, nos attachements, nos récits, nos modes de vie…) soient sous la domination d’un imaginaire de la croissance : telle est ce que Serge Latouche nomme « colonisation des imaginaires ». Mais qu’est-ce qui a bien pu rendre possible cette colonisation de nos imaginaires dont nous pouvons indiquer grosso modo la date et le lieu de naissance : la modernité occidentale ? Autrement dit, si l’emprise économique de la croissance sur nos mondes est un effet de l’emprise culturelle de la croissance sur nos imaginaires, quelle est la cause de cette emprise culturelle qui n’est elle-même qu’un effet ? C’est là qu’à la MCD nous proposons une hypothèse politique : c’est que cette emprise culturelle qui est la cause de l’emprise économique n’est que l’effet d’une domination politique, celle du régime politique de croissance. A partir du moment où nous faisons l’hypothèse d’une extension du domaine de la croissance – économique, culturelle, politique – alors nous devons en déduire une extension du domaine d’intervention de la décroissance : une décrue économique (qui repose sur une décrue doublement matérielle), une décolonisation de nos imaginaires, un retournement du régime politique de croissance. Si la croissance est un paradigme, alors la décroissance doit elle aussi assumer d’être un paradigme. Les deux premiers domaines appartiennent aujourd’hui au champ de réflexion et d’action de la décroissance. Mais le domaine politique est particulièrement négligé. Pourquoi ? Nous rajoutons une nouvelle hypothèse : c’est que l’apolitisme – dépolitisation, mépolitisation… – de la décroissance est un effet du régime politique de croissance. Comment est-ce possible ? Parce que le régime politique de croissance mène des politiques de… dépolitisation. C’est pour valider ces 2 hypothèses qu’à la MCD nous faisons un effort particulier de recherche-réflexion non seulement vers les concepts (vers les définitions) mais aussi vers les méthodes : Quel rapport entre la politique conçue comme rapports de pouvoir et l’individualisme ? Chacun connaît le leitmotiv : diviser pour régner. Et bien, plus la division croîtra, plus le pouvoir de ceux qui divisent s’accroîtra. Dans ce cas il s’agit de diviser encore et encore, jusqu’à ne plus pouvoir diviser parce qu’on est arrivé à l’indivisible : c’est l’individu. Individualiser les arbitrages politiques, c’est diviser pour régner. Cette individualisation est une intériorisation des contradictions. Là où les critiques classiques du capitalisme croyaient qu’il suffisait de dénoncer les contradictions du capitalisme, il faut voir que l’individualisation est en réalité un processus d’internalisation des contradictions. Le paradigme de croissance pourrait bien être contradictoire, peu importe finalement, tant qu’il existera des individus qui porteront sur leurs épaules ces contradictions. C’est pourquoi la critique politique de la croissance, si elle veut éviter d’être tronquée, doit intégrer cette composante anthropologique de la domination. Pour Onofrio Romano, le régime de croissance peut être qualifié d’institution imaginaire de l’individu. Quel est donc le lien entre croissance et individualisme ? Il faut voir que le régime politique de croissance repose sur ce qu’on peut appeler un deal libéral composé d’une double promesse : d’un côté, la promesse d’une neutralité affichée quant aux valeurs qui pourrait définir une vie bonne. Autrement dit, la question du sens de la vie ne serait plus une question institutionnelle mais ne concernerait que la vie privée de chacun.e : chaque individu moderne doit être à lui-même la source de sa réflexion et de ses actions. D’un autre côté, les institutions modernes dominantes – non plus la religion, mais l’État et le Marché – si elles prétendent ne plus s’occuper des finalités, des buts de la vie (= neutralité affichée), promettent de ne plus s’occuper que de la maximisation des moyens. Individualisation des fins privés Individualisme Texte intégral (1691 mots)

Politique, dépolitisation, repolitisation

Le régime de croissance abordé par ses effets

Maximisation des moyens publics.
Croissance.
Michel Lepesant
Lors de notre recherche des « freins de la décroissance », nous nous sommes d’emblée appuyés sur un texte du camarade canadien, Yves-Marie Abraham, paru dans le premier numéro d’une revue en ligne au nom provocateur : « les Amanites, revue de changement social radical ». Sous le titre de : « La décroissance, soumission durable ou émancipation », Yves-Marie nous propose une actualisation du texte de Gorz que nous avons vu dans la première partie de nos (f)estives : « Leur écologie et la nôtre ». Nous avons l’intention de proposer au site des Amanites, sinon à Polémos qui est le site des camarades québécois, une réponse en forme de soutien à ce texte qui nous a enthousiasmé pour une forte raison : c’est un texte en faveur d’une décroissance politique, qui sait parfaitement garder ses distances avec les effondristes. « Mais il faut l’admettre, le récit de l’effondrement présente des limites sérieuses sur le plan affectif et mobilisateur. Malgré l’horizon catastrophiste qu’il met de l’avant et qui pourrait en théorie nous motiver à agir radicalement pour changer de trajectoire, il tend à paralyser l’action plutôt qu’à activer notre puissance d’agir. Si l’effondrement est inéluctable et imminent, pourquoi s’investir pour créer des transformations politiques et sociales incertaines à moyen et long terme ? Pourquoi agir ensemble, manifester, faire des petits gestes, des actions directes ou encore du sabotage, s’il n’y a pas de futur de toute façon ? Pourquoi lutter et investir un nombre considérable d’heures dans des campagnes ou mobilisations, si en bout de ligne la trajectoire globale de l’Histoire est déjà jouée ? Devrais-je plutôt investir le peu de temps qui m’est accordé sur Terre (finitude humaine oblige) pour profiter des joies de la vie entre ami·e·s ou en famille, miser sur la contemplation, le jeu, l’art et/ou l’épanouissement de soi ? L’énergie politique se déplace ainsi vers la préparation individuelle ou communautaire à la catastrophe, plutôt que vers la transformation des structures qui la produisent. Si la droite libertarienne se tourne vers un survivalisme individualiste, avec ses bunkers et fusils de chasse, la collapsologie d’orientation progressiste nous offre une sorte de « survivalisme collectif ». Ce dernier résonne avec l’éco-anxiété des jeunes générations, mais sans offrir de levier collectif pour imaginer ou créer un autre monde. Il s’inscrit dans une perspective de déclin civilisationnel, tout en présentant une alternative écologiste au récit identitaire de la décadence. C’est pourquoi l’effondrement s’inscrit aussi dans l’« épuisement des énergies utopiques » évoqué plus haut. Par ailleurs, le récit de l’effondrement risque d’alimenter un repli identitaire et territorial qui n’est pas sans ambiguïté politique : une autosuffisance communautaire peut facilement voisiner avec des logiques d’exclusion. L’écofascisme présent dans certains milieux où règne le confusionnisme suite à la pandémie et la décroissance d’extrême droite en sont des exemples concrets. Cela ne veut pas dire que la collapsologie promue par Servigne soit en soi ambiguë sur le plan politique, mais que ce récit peut être facilement récupéré par des forces réactionnaires, en combinant conscience écologique et repli ethno-nationaliste. Bref, il ne s’agit pas de rejeter en bloc les idées de la collapsologie : c’est plutôt l’effondrement en tant que récit qui doit être dépassé, tout en préservant son contenu lucide et subversif. » * S’il faut résumer ce texte de Yves-Marie Abraham, on peut voir qu’il est constitué de 3 moments : « Dans un texte devenu fameux, intitulé « Leur écologie et la nôtre »[1], André Gorz prédisait en 1974 que, face aux conséquences toujours plus coûteuses de la destruction écologique, le capitalisme finirait par en tenir compte, après avoir longtemps joué la carte du déni. Selon lui, il y avait tout lieu de s’en méfier, et donc de promouvoir une écologie rigoureusement anticapitaliste. La suite lui a donné raison, y compris, on va le voir, en ce qui concerne la critique décroissanciste. Dormez bonnes gens, tout va bien ! Dès le milieu des années 1970, les gardiens de l’ordre établi se sont activés pour faire valoir la possibilité d’un capitalisme vert ou, à tout le moins, sans danger pour l’humanité. Cela supposait un peu d’inventivité sur le plan lexical. Proposer un oxymore comme celui de « capitalisme écologique » aurait été maladroit, parce que cousu de fil blanc. Bro Harlem Brundtland et sa « Commission mondiale sur l’environnement et le développement », mandatée par l’ONU, en ont suggéré un autre, beaucoup plus subtil, celui de « développement durable ». Sur le plan théorique, ce sont les économistes orthodoxes qui ont fait le travail, en cherchant à démontrer qu’il n’y a pas de limites écologiques à la croissance économique, contrairement aux thèses avancées dans le rapport Meadows paru en 1972. Conclusion, prononcée par l’un des plus fameux de ces théologiens du Capital : « Le monde peut très bien se passer de ressources naturelles. Leur épuisement n’est qu’un événement, pas une catastrophe[2]. » En somme, et pour parler comme les marxistes de cette époque, la superstructure de la société bourgeoise a rempli ses fonctions : rassurer les bonnes gens, de sorte qu’ils se cantonnent à leurs rôles de producteurs et surtout de consommateurs, pour permettre la poursuite du processus d’accumulation de capital. Il faut dire aussi que les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont bien aidé à étouffer la critique anti-productiviste qui avait pris de l’ampleur dans les années 1960[3]. Le ralentissement économique provoqué par ces événements a certainement fait office d’éteignoir à l’égard de la flamme protestataire. Comment critiquer en effet les conséquences néfastes de la croissance économique, quand celle-ci se dérobe et que s’impose la peur du chômage ? Résultat : au cours des années 1980 et 1990, le capitalisme s’est mondialisé, tandis que la catastrophe écologique n’a cessé de s’aggraver et que se creusaient par ailleurs les inégalités entre humains. Le réveil décroissanciste Conformément à la dialectique des idées, c’est alors que la critique écologique anticapitaliste défendue par Gorz va en partie renaître de ses cendres, sous la forme d’un appel à une « décroissance soutenable » ou « conviviale ». Lancée au début des années 2000, contre l’idéologie du développement durable et celle du développement en général, la proposition véhiculée par ce slogan est simple : si l’on veut vraiment arrêter la destruction écologique en cours, ou au moins la ralentir, ainsi que réduire les inégalités entre humains, il faut cesser la course à la croissance dans laquelle l’humanité se trouve embarquée, et transformer en profondeur nos manières de vivre ensemble. Il s’agit alors essentiellement d’une critique, pas d’un programme politique, mais d’une critique radicale, que l’on peut qualifier de révolutionnaire. Gorz lui-même avait utilisé en ce sens la notion de décroissance au début des années 1970, sans que personne ne s’en empare vraiment. Cette fois en revanche, ce mot-obus, comme dit Paul Ariès, connaît rapidement un certain succès. Pour quelles raisons ? Sans doute parce qu’il devient de plus en plus clair qu’il n’y aura pas de développement durable, mais aussi parce que les bénéfices de la croissance en termes de conditions matérielles d’existence sont de moins en moins palpables, au quotidien. Dans le meilleur des cas, depuis les années 1980, les « classes moyennes » occidentales voient leur situation stagner sur le plan économique, malgré la poursuite de la croissance. Contrairement à ce qui s’est passé pendant les Trente Glorieuses, au cours desquelles le taux de croissance était certes bien plus élevé, seule une toute petite fraction de la population – le fameux 1 % – en tire encore profit. Dépassement ou récupération ? Vingt ans après, où en sommes-nous ? À l’évidence, la décroissance a gagné beaucoup de terrain dans la bataille des idées. Certes, rares sont les politiciens qui s’en réclament[4], mais nombreux sont ceux qui s’y réfèrent, ne serait-ce que négativement, ce qui témoigne au moins du fait que cette idée s’est taillé une place dans le débat public. Les grands médias accordent aussi une certaine attention au discours décroissanciste, bien plus en tout cas qu’au cours des années 2000. Autre indice révélateur : le milieu de l’édition publie de plus en plus d’objecteurs de croissance, parfois avec succès – Ralentir ou périr de Timothée Parrique a été vendu à plus de 40 000 exemplaires. Enfin, cette idéologie a réussi à entrer à l’université et semble y prospérer. L’auteur de ces lignes y a contribué d’ailleurs en créant un cours et, plus récemment, un programme sur la décroissance à HEC Montréal. Pour quiconque promeut la décroissance, il s’agit a priori de bonnes nouvelles. Cependant, depuis les appels inauguraux lancés en 2002 par Clémentin et Cheynet dans la revue Silence, ou par Latouche dans Survivre au développement, cette idée, en se diffusant, a fait inévitablement l’objet de toutes sortes d’interprétations, pas toujours compatibles les unes avec les autres. Tant et si bien qu’aujourd’hui des débats émergent entre promoteurs de la décroissance, notamment autour de la bonne manière de définir ce projet politique[5]. C’est la rançon de tout succès idéologique. Le problème est que l’approche qui tend à s’imposer actuellement risque fort de donner raison à Jaime Semprun et René Riesel[6], qui craignaient que cette idéologie contribue davantage à justifier une « soumission durable » à l’ordre en place qu’à susciter le désir d’en finir pour de bon avec la civilisation industrielle. La décroissance comme moindre mal En volume, l’essentiel de la production intellectuelle concernant la décroissance vient désormais du milieu universitaire (et fait l’objet de publications en anglais), ce qui n’était pas le cas à l’origine. La définition la plus souvent reprise dans ce milieu est proche de celle que propose Timothée Parrique : « La décroissance est une réduction de la production et de la consommation, avec quatre aspects : on le fait pour alléger l’empreinte écologique, de manière planifiée démocratiquement, en faisant attention aux inégalités et dans le souci du bien-être. » Autrement dit, la décroissance est envisagée comme un processus de planification démocratique, visant à réduire la quantité de matière et d’énergie mobilisée par l’économie, pour satisfaire au mieux les besoins essentiels de tous et toutes. Dans cette perspective, il faut décroître avant tout pour éviter le pire. Le titre de l’ouvrage de Parrique déjà cité le dit bien : Ralentir ou périr. Ce n’est pas la course à la croissance en tant que telle qui pose un problème, mais certaines de ses conséquences néfastes, à savoir la dévastation sur le plan écologique et, dans une moindre mesure, les inégalités entre humains. Sous-entendu : si l’on pouvait éviter ces effets indésirables, il n’y aurait pas forcément de raison de s’opposer à la poursuite de la croissance. En tout cas, le rejet de cette course s’impose non pas parce qu’elle est détestable, mais avant tout parce qu’elle est impossible. Quant au motif principal de ce renoncement, il s’avère être le même que celui par lequel on justifie généralement la croissance : le bien-être. Sur le plan idéologique, cette conception de la décroissance n’entre donc pas en contradiction avec l’idéal utilitariste et individualiste sur lequel repose actuellement notre monde. D’ailleurs, les décroissancistes qui privilégient cet argumentaire ne remettent guère en question non plus les bases institutionnelles et techniques des sociétés de croissance. En dépit de certaines déclarations anticapitalistes, bien rares sont ceux qui jugent nécessaire, pour établir un monde post-croissance, d’abolir les institutions centrales du capitalisme que sont l’entreprise, la propriété (lucrative), le travail (salarié), l’argent (comme capital) et la marchandise (comme support de valeur). À les entendre, des ajustements à la marge et des compromis devraient suffire. Quant à l’État bureaucratique, pas question non plus d’appeler à sa disparition : son intervention est considérée comme indispensable dans l’opération. Pour ce qui est des techniques à privilégier, il faudrait évidemment les « décarboner » et en faire des usages « responsables », mais l’on n’imagine pas se passer des procédés industriels ni des technosciences. La Fée électricité est inattaquable, l’avènement d’un Internet low tech et sous contrôle démocratique est un credo. Fragilités argumentatives Pourquoi ne pas endosser cette approche de la décroissance ? Son réformisme peut être considéré comme un atout dans la quête de nouveaux ralliements à la cause. S’en dissocier, c’est courir le risque en revanche d’affaiblir le camp décroissanciste, alors qu’il est déjà si minoritaire et que nous aurions intérêt à nous montrer plus unis que jamais face au recul des gouvernements actuels sur les questions environnementales. L’essentiel n’est-il pas après tout d’arrêter la catastrophe écologique en cours pour d’abord assurer notre survie ? Plusieurs raisons justifient pourtant que l’on se méfie de ce décroissancisme, dont les partisans ont d’ailleurs tendance à préférer se rassembler derrière la plus consensuelle notion de « post-croissance ». Tout d’abord, l’argument selon lequel nous devons planifier une réduction de la production et de la consommation pour éviter un arrêt incontrôlé, donc potentiellement désastreux, de la « machine économique » présente au moins deux faiblesses. D’une part, c’est une affirmation contestable sur un plan scientifique : il n’y a évidemment aucune preuve que la course à la croissance butera bientôt sur les « limites planétaires ». Les économistes orthodoxes ont beau jeu de le rappeler. Ces limites sont relatives et il reste fort possible que les « fonctionnaires du Capital » trouvent pendant encore un bon moment les moyens de les repousser, quitte à « augmenter » les humains de toutes sortes de manières pour leur permettre de continuer à produire et consommer dans un monde de plus en plus invivable[7]. D’autre part, soutenir que la décroissance s’imposera quoi qu’il arrive, sous une forme choisie ou subie, a quelque chose de contradictoire sur le plan politique. Cela n’incite guère à l’action, puisque l’on suggère ainsi que les jeux sont faits, en quelque sorte. Certes, il reste un choix. Cependant, l’option décroissanciste est d’autant moins engageante que son but n’est pas d’améliorer les choses, mais d’empêcher que celles-ci ne se dégradent davantage. Dans ces conditions, tant que la catastrophe reste hypothétique ou lointaine, n’est-ce pas plus sage de ne rien faire, surtout quand on jouit d’un « mode de vie impérial »[8], comme la plupart des lecteurs de ce texte ? À part une petite bourgeoisie culturelle en mal de reconnaissance et cultivant un vif ressentiment à l’égard des classes bourgeoises, qui pourrait bien vouloir relever un tel pari ?[9] La décroissance comme libération Toutefois, le problème que pose la course à la croissance n’est pas seulement qu’elle contribue à dégrader l’habitabilité de la Terre et qu’elle est structurellement injuste. C’est aussi qu’elle tend à transformer chacun d’entre nous en simple rouage d’une mégamachine à accumuler du capital et de la puissance technique. Autrement dit, elle est asservissante, aliénante, avilissante, réifiante. Cette course repose en effet sur de vastes systèmes économiques et techniques dont nous sommes essentiellement les instruments, comme le suggèrent d’ailleurs des notions communément utilisées pour parler des humains dans ce monde, telles que celles de « ressources humaines », de « masse salariale » ou de « part de marché ». Or, nous n’avons pas le choix de contribuer ou non au fonctionnement de ces macrosystèmes, puisque nos vies en dépendent étroitement, et nous ne les contrôlons absolument pas, même si l’idéologie dominante tente de nous convaincre du contraire avec des slogans tels que « Acheter c’est voter! » ou « l’IA générative n’est qu’un outil ». Nous sommes donc littéralement soumis aux lois de fonctionnement de ces systèmes, qui sont celles du profit et de la puissance technoscientifique, ce qui nous impose, entre autres abjections, de collaborer, au moins indirectement, aux destructions et aux injustices qu’ils génèrent. Pour quiconque prend au sérieux l’idéal des Lumières, selon lequel nous devrions aspirer à rester maîtres de nous-mêmes en faisant usage de notre entendement, cette situation a quelque chose d’inacceptable. Elle constitue une autre raison, bien différente de celles dont il a été question précédemment, de vouloir en finir avec la croissance économique. Dans cette perspective, l’enjeu de la décroissance n’est pas le bien-être, mais la conquête ou la reconquête d’une forme de liberté, que l’on peut nommer autonomie, à la suite de Cornelius Castoriadis ou, plus récemment, d’Aurélien Berlan[10]. Il ne s’agit pas simplement de rester en vie, mais de tenter d’en mener une qui soit digne d’être vécue. C’est d’abord parce qu’elle est détestable, plutôt qu’impossible, que la croissance est rejetée. Et son abandon n’est plus synonyme de renoncement, de sacrifice, voire de deuil, mais de libération, de soulagement et donc de joie, du moins aux yeux de celles et ceux d’entre nous qui accordent quelque importance à la liberté. « Il faut choisir : se reposer ou être libre »[11] Certes, le prix à payer d’une véritable autonomie n’est pas négligeable. Il comprend ultimement le démantèlement des macrosystèmes dont nous dépendons pour le moment, et l’invention d’une forme de vie sociale dans laquelle nous devrions prendre en charge nous-mêmes la satisfaction de nos besoins, sans déléguer cette tâche à des machines ou à d’autres humains forcés d’être à notre service. Concrètement, cela implique sans doute de chercher à réorganiser nos vies à une échelle locale, éventuellement dans le cadre de biorégions, en adoptant la perspective de la subsistance, qui consiste à tenter de satisfaire les nécessités de l’existence par et pour nous-mêmes. Pour y parvenir, tout en évitant de retomber dans des formes d’hétéronomie, il faudrait s’appuyer sur des communs et des « techniques démocratiques ». Enfin, idéalement, l’administration de ces régions autonomes devrait être prise en charge par des municipalités démocratiques, organisées en fédérations et dirigées par des assemblées citoyennes[12]. Il s’agit bel et bien d’un projet révolutionnaire, évidemment très exigeant, qui consiste d’ailleurs davantage à « sortir de l’économie » qu’à en inventer une autre, fût-elle « post-croissance »[13]. Mieux vaut l’envisager comme un horizon à atteindre, donc comme un point de repère pour l’action, que comme un programme à réaliser. Cela dit, l’ambition qui le fonde, celle d’une reprise de contrôle sur nos vies, a plus de chances d’enthousiasmer nos contemporains que le projet de décroître pour simplement éviter le pire. Elle est essentielle à entretenir en tout cas pour limiter les risques d’une gestion autoritaire des crises écologiques et sociales auxquelles nous avons affaire. C’est le danger d’une décroissance motivée avant tout par la peur de l’effondrement. Même « en faisant attention aux inégalités », comme dit Parrique, elle risque en effet de servir surtout à justifier à la fois l’austérité et la perte du peu de liberté qui nous reste. Certes, on nous promet une « planification démocratique », mais un tel oxymore est à peu près aussi rassurant que celui de « centralisme démocratique » proposé naguère par Lénine… Évidemment, on peut aussi ne pas s’inquiéter de tout cela, faire confiance aux experts de cette décroissance utilitariste et privilégier au bout du compte le fait de rester en vie. Toutefois, comme l’écrivait Gorz en 1974, vaut-il la peine de survivre dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition » ? » [1] Une version écourtée de ce texte est disponible sur le site du Monde diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027 [2] Robert Solow, “The Economics of Resources or the Resources of Economics”, The American Economic Review, vol. 64, nᵒ 2, 1974, p. 11. [3] Rappelons au passage que la critique anti-productiviste est aussi vieille que la révolution industrielle. Elle n’a pas attendu que la bourgeoisie occidentale commence à se préoccuper d’écologie dans les années 1960 pour être formulée. Voir notamment les travaux des quatre mousquetaires de « l’histoire environnementale » que sont, en France, Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige et Thomas Le Roux. [4] Outre Delphine Batho en France, qui préside Génération écologie, il faut souligner ici le travail effectué au Québec par Noémi Bureau-Civil, qui s’est présentée à deux reprises aux élections fédérales à titre de candidate indépendante, sous la bannière de la décroissance. [5] Voir notamment le dossier du numéro 219 du journal La décroissance, paru en 2025, et en particulier l’article de Serge Latouche, « Transmission, triomphe ou trahison : de la décroissance aux « degrowth studies » », La décroissance, juillet-août 2025, p. 16-17. Et la réplique de Timothée Parrique : https://timotheeparrique.com/reponse-a-serge-latouche-letrange-cas-du-docteur-decroissance-et-de-mister-degrowth/ [6] Jaime Semprun et René Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Paris, Encyclopédie des nuisances, 2008. [7] Ce travail d’adaptation est en cours depuis longtemps, comme le montre notamment Nicolas Le Dévédec dans ses recherches. Voir en particulier : Le mythe de l’humain augmenté. Une critique politique et écologique du transhumanisme, Montréal, Écosociété, 2021. [8] Ulrich Brand et Markus Wissen, Le mode de vie impérial. Vie quotidienne et crise écologique du capitalisme, Montréal, Lux Éditeur, 2021. [9] C’est à peu près ce que révèle l’enquête menée par le sociologue Jean-Baptiste Comby : Écolos, mais pas trop… Les classes sociales face à l’enjeu environnemental, Paris, Raisons d’agir, 2024. [10] Voir en particulier : Aurélien Berlan, Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, Saint-Michel-de-Vax, La lenteur, 2022. [11] Cette citation est attribuée à Thucydide par Cornelius Castoriadis. [12] Pour une description un peu plus détaillée de ce projet, voir : Yves-Marie Abraham, « La décroissance soutenable comme politique de sobriété. » Lien social et Politiques, numéro 93, 2024, p. 22–42. [13] Anselm Jappe, « Économie (Sortir de l’) », Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes, Paris, La Découverte, 2026 (édition électronique). * Voici la liste des freins que nous avons relevés lors d’une lecture collective, en suivant l’ordre du texte. Pour la plupart, ils relèvent plus de ce que nous appelons « malentendus » que des « clichés », ils sont plus internes à la nébuleuse décroissante qu’externes. * Quand on voit le nombre de ces freins, on peut hésiter entre 2 réactions : « Nous espérons juste avoir tissé quelques fils d’Ariane, avoir fourni quelques argumentations pour abattre quelques-uns des murs du Labyrinthe dans lequel nous refusons de nous laisser enfermer ». Texte intégral (7027 mots)
▼ Un extrait d’un autre article paru dans le même n°1 des Amanites, et qui est explicite sur l’impasse politique de la collapsologie : « NI TECHNO-FASCISME, NI STATU QUO, NI EFFONDREMENT : RACONTER LES BASCULEMENTS ».
▼ La décroissance : soumission durable ou émancipation ? Texte d’Yves-Marie Abraham.
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