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la Maison commune de la décroissance

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29.06.2026 à 19:06

Rencontre de la MCD avec André Gorz

Michel Lepesant

Texte intégral (883 mots)

Une rencontre, ce n’est pas un colloque

Cette année, nous allons à la rencontre d’André Gorz. En même temps journaliste et philosophe, André Gorz est un intellectuel dont l’engagement à gauche n’a jamais failli, fruit d’une double filiation, celle de Marx et celle de Sartre.

Pendant ces 2 journées, nous discuterons avec Alain Gorz au moyen de certains de ses textes ; Nous l’écouterons et peut-être regarderons-nous quelques archives.

André Gorz (1923-2007)

Mais ces rencontres ne sont pas un colloque ; les textes de Gorz seront des pré-textes à discussion, autrement dit ils pré-céderont nos discussions, ils les pré-pareront. Nous essaierons d’être le plus fidèle possible avec ce que Gorz a voulu dire :

  • Quand il parle de décroissance. Car non seulement il a été historiquement, dès 1972 et à l’occasion de la publication du rapport Meadows, le premier a utilisé le terme au sens de réduction de la production économique – ce qui allait plus loin d’un cran que le rapport Meadows qui ne demandait qu’une « halte à la croissance » -, mais il a maintenu cet emploi jusqu’à la fin de son oeuvre.
  • Quand il ne réfléchit jamais dans un « style marxiste », c’est-à-dire ce style dogmatique qui refuse les remises en question. Car s’il est un auteur qui admettra de changer d’avis, c’est bien Gorz. Ce qui sera intéressant, c’est de voir que ces réorientations seront effectuées pour rester fidèle à une idée directrice : celle d’autonomie, celle des luttes d’émancipation pour se libérer des aliénations.
  • Quand ces domaines de réflexion croisent les piliers de la décroissance : la décroissance comme « étape », l’autolimitation comme norme du suffisant, une attention au « monde vécu » dans ses dimensions individuelles et sociales, une économie politique qui affronte la question des surplus.

les 4 temps de la rencontre

Dimanche 12Lundi 13
10h-12hRadicalités politiques
Pré-texte # 1
« Leur écologie et la nôtre »
Leur décroissance et la nôtre
Stratégie : suffit-il d’être anticapitaliste ou écosocialiste pour décroître ?
Pré-texte # 3 :
Urgences politiques

Vidéo : Réforme ou révolution ?
14h-16h30Quel écologie politique ?

Pré-texte # 2 : l’écologie au péril de l’expertocratie

Vidéo : l’écologie contre le capitalisme
Les difficultés de l’autonomie

Pré-texte # 4 : Penser avec et contre Gorz
(sens de l’existence, individualisme, autogestion, technologie, anthropocentrisme)

Une rencontre critique

  • Peut-on réduire la décroissance à la décroissance économique ?
  • Si une décroissance technocritique comprend que tout gain de technicité se paie d’une perte de socialité, jusqu’à quel point une défense de l’autonomie d’un point de vue prioritairement individuel peut-elle assumer jusqu’au bout une critique de la technique (du numérique en particulier) ?
  • Suffit-il de critiquer le capitalisme, comme le fait aujourd’hui l’écosocialisme, pour « sortir de l’économie » et porter une critique radicale contre la croissance ?

Pour préparer la rencontre

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-mercredi-28-mai-2025-6752932

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29.06.2026 à 16:47

Les freins à la décroissance – Le Focus des (F)estives de la décroissance 2026

Arthur Zarrouki

Texte intégral (2780 mots)

Au plaisir de se rencontrer, de partager et réfléchir ensemble ! Ci-dessous un avant-goût du Focus de nos (F)estives de la décroissance 2026, en particulier un programme détaillé, et des éléments du fil rouge qui nous y a conduit. Avec, et remercions Alain Bashung pour cela, des titres de chansons pour titres, plus ou moins abstrus, plus ou moins bien choisis.

* Une histoire de plage *

La décroissance n’est pas hégémonique, le constat est sans appel. Pis encore, c’est la pensée néo-réactionnaire qui semble pouvoir étendre son hégémonie culturelle, pourtant fruit d’une dynamique bien plus récente.

C’est donc qu’il doit y avoir des freins, mais lesquels ? Voilà l’objet de notre focus, essayer ensemble de les identifier puis de les comprendre, avec l’espérance de dessiner des pistes de sortie de ces ornières.

Des ornières, car les freins nous semblent anciens, la décroissance n’est pas née de la dernière pluie, et l’adage il faut donner du temps au temps ne peut être une explication suffisante.

** Ne partons pas fachés **

En 1972, dans le sillage du rapport Les Limites à la croissance (dans un monde fini), le terme décroissance apparaissait pour la première fois dans le Nouvel Observateur, sous la plume d’André Gorz, qui fait l’objet de la Rencontre de ces (f)estives de la décroissance 2026.

Les décennies suivantes consistèrent en la lente naissance d’un corpus théorique, autour de différents courants qui conduiront à la décroissance : l’environnementalisme, la bioéconomie, le post-développementisme, l’économie écologique… Notamment en relisant ou en lisant Rachel Carson, Nicholas Georgescu-Roegen, Bernard Charbonneau, Herman Daly, Serge Latouche, Cornelius Castoriadis, David Harvey…

En 2002, l’organisation du colloque Défaire le développement, refaire le monde marquait la naissance théorique et politique de la décroissance. Le tournant des années 2010 fut d’ailleurs particulièrement riche pour la décroissance politique, jusqu’à atteindre une visibilité certaine, notamment avec Paul Ariès.

Nous ne pouvons que constater que les velléités de ces années ont fait long feu, la décroissance n’a pas su se cristalliser en un objet politique crédible et sa visibilité dans le débat public n’a pas encore retrouvé celle d’alors. Par crédible, nous entendons un objet politique à même de préparer une révolution – qui ne se réduirait ni à une « transition », ni à une « adaptation » –, sans se raconter pour autant que l’on pourrait la prédire ou la provoquer.

À travers 6 demi-journées, nous nous pencherons collectivement aussi bien sur les mécanismes internes du mouvement décroissant – par exemple en se demandant si les espoirs et les défis d’aujourd’hui sont différents de ceux d’hier – que sur les réactions externes, sur la place de la décroissance dans l’échiquier politique – par exemple en se demandant si elle semble mieux armée aujourd’hui qu’hier pour résister aux caricatures, aux simplifications et aux dénigrements.

*** Vue sur la mer ***

C’est du constat que la constellation décroissante avait négligé le travail de crédibilité, au profit de la faisabilité et de la visibilité, qu’est née la Maison commune de la décroissance (MCD), qui a fait de son objectif principal le travail de définition du projet politique commun que se doit d’être la décroissance, et s’est donnée pour mission de réfléchir à ses conditions politiques de possibilités. Aussi bien en direction des autres associations et initiatives – en particulier de celles se revendiquant de la décroissance, mais également celles faisant de la décroissance sans le savoir – que du grand public.

La MCD s’est attelée aux racines – concepts et méthodes – de la décroissance, conditions politiques de possibilité d’une décroissance politique, à même de contribuer à la repolitisation et à la coordination des déçus, critiques et opposants à la croissance, son monde et son régime. Et ainsi que la décroissance puisse être définie, juste, désirable et tolérable.  Il nous semble indispensable, tout autant pour sa visibilité que sa crédibilité, que la décroissance puisse être enfin un nom commun, et sortir ainsi du brouillard qui l’entoure. Et nous demander, si ce nom commun devait être adjectivé, la décroissance commune pourrait-elle ne pas l’emporter ?

**** C’est comment qu’on freine ? ****

Nous ne pouvons ignorer que la croissance, avec son monde et son régime, ne freine pas, et ce malgré tous les avertissements, toujours plus précis, et dramatiques, depuis plus de 50 ans. Pis encore, elle semble même accélérer au maximum de ces capacités, dans une sorte de sait-on jamais nihiliste.

Arrêter cette course folle est la première étape, celle de l’objection de croissance. L’enjeu n’est pas de ralentir la croissance, elle continuerait tout de même d’avancer, seulement plus lentement, mais de la défaire, de faire mégamachine arrière. Aussi bien dans ses déclinaisons économique (décrue), culturale (décolonisation) que politique (renversement) : voilà ce qu’est la décroissance. Avec l’espérance, un jour, de pouvoir complètement s’en détacher : le temps de la post-croissance.

Aujourd’hui c’est la décroissance qui subit les freins que la croissance choisit de lui opposer.  Comment éviter de faire croire qu’en souhaitant débloquer ces freins nous défendrions une accélération ? Pourquoi prendre le risque d’un tel paradoxe lorsque les valeurs d’espérance de la décroissance sont le repos, la rencontre et la tranquillité ?

Fort heureusement, les piliers de la croissance et de la décroissance diffèrent fondamentalement. Penser qu’une accélération de la décroissance serait défendue ici reviendrait à voir cette dernière en miroir de la croissance, son reflet, alors qu’elle est son contraire, son opposé. La croissance est à elle-même sa propre fin. La décroissance travaille à sa propre mort. Elle ne souhaite pas perdurer plus que nécessaire, et sera ravie de s’effacer en temps voulu. La décroissance n’est pas une révolution permanente.

Pas d’accélération de la décroissance donc, mais pas une défense du statut quo non plus. Comment sortir de cette situation qui semble tout avoir d’une aporie ?

D’autant plus que l’urgence de la situation nous apparaît pleinement, et qu’aucune souffrance ne peut être justifiée, plus encore au nom d’un demain fantasmé. Et que nous sommes tout à fait conscient du péril que représente cette urgence, tout autant pour l’action militante – le désengagement guette – que pour la rectitude des projets politiques – la compromission guette. Face à ce péril, la nécessité d’un horizon s’impose – car aucune réelle délivrance ne saurait advenir demain sans espérance aujourd’hui – tout comme celle d’un ancrage – seul le rien surgit du néant.

Rejeter l’accélération n’est donc pas un déni de réalité, mais une opposition politique à l’accélération des temps modernes, que certains ont même porté jusqu’à la défense d’un accélérationnisme pour les temps futurs. Nous n’avons pas la naïveté de penser qu’une accélération décélérante puisse exister.

Notre position est simple, nous refusons tout déséquilibre historique, ici au profit du futur – il n’est pas écrit d’avance, nous ne sommes pas des prophètes – et ailleurs au profit du passé – il n’est pas un refuge, nous ne sommes pas des réactionnaires.

Notre aspiration est modeste et saine : tout simplement que la décroissance puisse être, libérée de ses freins, non pas ceux qui visent à ralentir, mais ceux qui empêchent, qui immobilisent. Ces freins de sécurité, ou plutôt de sûreté, ceux de la croissance qui se défend, qui anesthésie ce qui se dresse contre elle. 

Quels freins à désarmer donc ? Voilà l’objet de notre focus, permettons-nous dès à présent une première exploration, avec une proposition de distinction suivant la provenance de ces freins.

D’où proviennent ces freins ? Pour l’essentiel bel et bien de l’extérieur, fruits d’une contamination issue de notre société actuelle, celle du régime de croissance. Aussi bien pour les freins que l’on qualifie d’interne ou d’externes d’ailleurs, provenance et localisation sont deux caractéristiques différentes. Ces freins auraient donc dû rester extérieurs à la décroissance, mais il n’en a pas pu être ainsi, malheureusement, faute d’une critique radicale de la croissance – notamment comme dispositif politique de dépolitisation : de nombreux décroissants ont intériorisés ces dispositifs (horizontalisme, individualisme, neutralisme, anti-intellectualisme, actionnisme…). Cela étant dit, il ne s’agit pas de disculper, des freins de provenance interne, fruits d’incohérences propres à la philosophie politique contre-croissante, existent également. Peut-être en raison d’une immaturité théorique et historique de la décroissance ?

Puis une seconde proposition de distinction, en fonction de leur nature : quels seraient les freins propres à toute « transformation » ? Et donc se pencher sur les leçons à tirer de l’histoire, par exemple des tentatives qui ont prétendu sortir du capitalisme et qui ne sont pas sortis de l’économie mais de la démocratie… Et quels seraient les freins spécifiques à la transformation décroissante ? En se penchant sur son histoire politique par exemple.

***** Venez Venez zouker *****

Et voilà enfin le programme détaillé !

  • Mardi 14 juillet matin :
    • 9h30-10h :
      • Un retour sur la Rencontre autour d’André Gorz : quels ont été les points saillants et les liens émergents avec les freins ?
    • 10h30-12h :
      • Une présentation générale du focus « les freins à la décroissance ».
      • Une première exploration typologique des freins pour mieux les cerner et y faire face : comment les classer ? quelles grandes catégories ?
        • Des premières pistes de réflexion :
          • Quelle provenance ? Interne, externe…
          • Quelle localisation ? Interne, externe…
          • Quel acteur ? Ennemi (politique), adversaire (politique), allié (politique), camarade…
          • Quelle attitude ? Honnête, malhonnête…
          • Quel enjeu ? Faisabilité, visibilité, crédibilité…
          • Quel thème ? Économique, sociologique, démocratique…
          • Quel angle ? Manque de pragmatisme, manque de radicalité… 
          • Quelle nature ? Spécifique, universelle …
  • Mardi 14 juillet après-midi
    • 14h-16h30 :
    • 17h30-19h30 :
      • Une fresque de la décroissance, pour sa (presque) première édition, avec deux approches :
        • Un groupe « test », qui expérimentera la fresque comme « participants ».
        • Un groupe « analyse », qui se penchera sur la fresque comme « concepteurs ».
  • Mercredi 15 juillet matin :
  • Mercredi 15 juillet après-midi :
    • 14h-16h30 :
      • Un travail de réflexion en demi-groupe pour muscler notre esprit critique, à partir d’une sélection d’extraits vidéo et écrits :
        • 1h15 face aux autres, les croissants.
        • 1h15 face à nous-même, les décroissants.
    • 17h30-19h00 :
      • L’assemblée générale annuelle de la Maison commune de la décroissance, ouverte aux adhérents (avec droit de vote) et aux non-adhérents (sans droit de vote, et que l’on espère adhérents en devenir !)
  • Jeudi 16 juillet matin :
  • Jeudi 16 juillet après-midi :
    • 14h-16h30 :
    • 17h30-19h00 :
      • Retour tous ensemble (« participants » et « concepteurs » du mardi) sur la fresque de la décroissance, pour dessiner une v2 de la fresque : nous attendons vos remarques, critiques, suggestions, et félicitations !
  • Vendredi 17 juillet matin :
    • Après un moment d’organisation, de rangement et de nettoyage, nous prendrons le temps tous ensemble de revenir sur l’ensemble de la semaine et commencer à penser l’édition 2027 !

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25.06.2026 à 06:21

Impuissance de la force

Michel Lepesant

Texte intégral (563 mots)

Pas plus Trump ou Netanyahou que Poutine ne réussissent leurs « opérations spéciales ». Autres points communs : leurs visées impériales sur leurs régions d’influence, leurs proclamations répétées de victoire, le mépris affiché de la vie des civils bombardés, l’asymétrie des rapports de force, leurs régimes illibéraux, la rupture avec toute légalité internationale, une référence théocratique de plus en plus mise en avant, et chacun le mérite d’un prix nobel de la guerre. Une grande différence : seul Trump réussit à pousser la virtualisation de la realpolitik jusqu’à signer un accord de paix (ou de cesser le feu).

Pourquoi cette différence ? C’est qu’il est tellement dans l’irréalité de sa bulle narcissique que, lui, il n’a pas besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir.

Et nous dans cette Histoire ?

Tout d’abord, ne pas se laisser berner par leurs « spectacles » : leurs opérations, ce n’est pas « le retour de la guerre » comme on l’entend si souvent répéter. Car seule une minorité de privilégiés peuvent se raconter que la guerre aurait disparu depuis 1945. Il suffit de lire la liste des guerres contemporaines.

Comment, ensuite, ne pas constater l’impuissance de la force militaire. Ah, la force est bien assez forte pour faire des victimes ! Mais pour faire la paix, c’est zéro ! Surtout quand on constate que, même dans un rapport asymétrique de forces, il ne faut pas beaucoup de force au faible pour s’opposer et tenir.

Que manque-t-il donc à la force pour qu’elle soit puissance ? Dit autrement : d’où vient la puissance, si on la définit comme la capacité à instaurer et maintenir la paix ? Non pas de la force, qui ne peut que (se) raconter qu’elle vise à la sécurité. Or la paix n’est pas la sécurité. La paix se fait avec ses ennemis, la sécurité se fait contre ses ennemis. Ni Poutine ni Netanyahou ne veulent la paix. Quant à savoir ce que voudrait Trump…

Mais pourquoi continuer d’utiliser la force si elle est impuissante, ce que ne peut pas ne pas constater celui qui l’utilise ?

A cause d’une impunité qui donne au fort le sentiment qu’il est puissant.

La présence de la force qui se prend pour la puissance, c’est donc l’absence du droit. Géopolitiquement, l’absence du droit international.

On ne dit pas que le droit est puissant, mais que c’est lui seul qui peut transformer la force en puissance.

Si la puissance est la force dans les limites du droit, on comprend mieux pourquoi les tenants de l’illimitisme tout azimut sont des ennemis du droit. Car le droit est limite.

C’est en tant que partisans des limites que les décroissant.e.s devraient reconsidérer la question du droit.

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22.06.2026 à 08:30

J’ai lu : Pour une décroissance prospère, de Gabriel Malek

Michel Lepesant

Texte intégral (7164 mots)

Gabriel Malek, Pour une décroissance prospère (2025), Payot.

En France, la MCD n’est pas la seule association dont l’objet est explicitement et directement la décroissance, il y aussi Alter Kapitae (AK) dont le fondateur, Gabriel Malek, a publié à la fin de l’an dernier (2025) Pour une décroissance prospère, ouvrage dont le titre reprend la thématique générale d’AK.

La lecture que je vais en proposer doit naviguer entre 2 écueils que tout conférencier connaît bien quand, à la fin de son intervention, la parole est donnée à la salle. Il y a d’abord la prise de parole du frustré de ne pas avoir été à la place de l’invité et qui abuse de la bienveillance du passeur de micro pour dire ce que, lui, aurait dit et qui, à la fin, n’aboutit à aucune question. Il y a aussi l’intervention flatteuse de celui qui propose un inventaire des passages qui lui ont particulièrement plu avant de reconnaître qu’il n’a pas, lui non plus, vraiment de question à poser. Si donc questionnements il va y avoir de ma part, ce sera de façon critique mais sans frustration ni flatterie.

*

Disons d’emblée pourquoi il me semble que défendre une décroissance prospère tient de l’évidence. Pour au moins 2 raisons que Gabriel Malek ne manque pas de mettre en avant :

  1. Étymologiquement, la prospérité provient du latin prosperus qui signifie « conforme ou favorable aux espérances, aux attentes » (p.14). La prospérité et l’espérance partagent donc la même racine, spere, celle de l’espoir et de l’attente. En pastichant les catégories de Reinhart Kosseleck de « champ d’expérience » et « d’horizon d’attente », je crois que toute inscription de la décroissance dans une temporalité et une historicité qui l’intercalent entre le monde de la croissance (que nous rejetons) et le monde de la post-croissance (que nous espérons) doit rétrospectivement tirer les leçons du passé et prospectivement viser un horizon d’espérance. Pas de décroissance sans espérance.
  2. Je n’ignore pas que le terme d’espérance a une résonance spirituelle (c’est l’une des 3 vertus théologales du christianisme). Or, précisément, c’est cette dimension spirituelle – et non matérielle – par laquelle Gabriel Malek justifie le choix de ce terme de prospérité car, en face du consumérisme comme religion (avec ses temples, ses saints, ses rites, ses fêtes, son catéchisme, ses paradis fiscaux, ses idoles…) « une soif de spiritualité persiste » (p.229). Pas de décroissance sans spiritualité.

***

Ce livre, qui est préfacé par Bernard Friot, est composé de 3 parties :

  • « Il faut d’abord sortir de la confusion qui lie croissance et prospérité, enracinement et identité, science et progrès. Ensuite, nous tâcherons de comprendre, à travers une utopie pragmatique, en quoi la décroissance prospère n’est pas un oxymore, mais une voie vers un avenir désirable. Enfin, après avoir éclairé les promesses de cette prospérité-là, nous poserons les premières pierres du chemin émancipateur capable d’y mener » (p.17).
  • « Après avoir démontré en quoi la croissance ne peut plus nous apporter la prospérité, et avoir détaillé comment la décroissance est en capacité de nous assurer un avenir désirable, il nous reste à faire le plus dur : tracer la voie qui mène du monde actuel à l’utopie pragmatique souhaitée « (p.156).

Je ne sais pas quoi penser de la préface de Bernard Friot. Certes, elle remplit ses obligations bienséantes mais non sans quelque retenue. Bernard Friot ne cache pas son scepticisme : sur la fiscalité, sur les alliances préconisées par Gabriel Malek, sur l’éloge de la jouissance… Et quand il fait reproche de ne pas avoir assez insisté sur « la mutation du travail », cela semble exagéré quand on comptabilise le nombre de fois où cette thématique du travail est régulièrement traitée tout au long de l’ouvrage (pp.43, 53, 92, 108, 126). Il ne cache surtout pas son scepticisme ni vis à vis de la décroissance – dont il ne valide explicitement aucun trait constitutif – ni vis à vis de la prospérité – dont la seule occurrence dans la préface concerne les… profits.

Bernard Friot conclut sa préface en présentant le livre comme « un inventaire passionnant des déjà-là de cet enracinement ». Implicitement, il ne semble pas faire crédit à la décroissance de pouvoir être le paradigme adéquat pour penser la globalité politique des transformations à espérer.

*

Contre quoi décroître ?

Gabriel Malek consacre sa première partie à faire un inventaire des constats dirigés contre la croissance et les modalités de sa version de la prospérité. Cet inventaire est un classique de l’objection de croissance car il permet d’ouvrir le plus grand possible la famille de celles et ceux qui depuis 1972 – année de publication du rapport Meadows – crient « halte à la croissance ».

Si la croissance verte est une « chimère » (p.65), si le tunnel carbone est un « enfer » (p.68), si la transition énergétique est un « mirage » (p.71), si le technosolutionnisme est une « fuite » (p.75), c’est parce que la croissance est contre l’intérêt général (p.32), contre le citoyen (p.35), contre le lien social (p.40), contre le travail (pp.43,53), contre la justice sociale (p.49), contre les imaginaires (p.57), contre la planète (p.62).

Dont acte : l’objection de croissance est bien une contre-croissance. Pourquoi décroître ? Pour contrer la croissance.

*

Vers quoi décroître ?

C’est dans la seconde partie que se trouve la plus grande originalité de ce livre car Gabriel Malek nous y propose une vision de ce qu’aurait pu être Verdelune, petite ville imaginaire de 43 000 habitants, entre Saint-Émilion et Coutras, qui se serait épanouie à partir des années 1990, lors de la période d’une imaginaire « heureuse bio-régionalisation » (p.89).

Gabriel Malek traite dans cette partie tout une série de propositions politiques sur : la participation citoyenne (p.96), l’héritage (p.109), l’État (p.112), la propriété (p.116), les coopératives (pp.124, 178), le travail (p.126), le partage des tâches ingrates (p.131), le donut de K. Raworth (p.141), la jouissance (p.147), la paresse (p.150).

L’apport de cette partie ne consiste pas dans la nouveauté de ces propositions (Dont l’inventaire quasi complet a été dressé par l’article de N.Fitzpatrick et alii. sur la cartographie systématique des propositions politiques de décroissance.) mais dans la façon dont Gabriel Malek organise ce nouvel inventaire :

  1. Il dresse une série de 5 « grands principes » de la décroissance comme « enracinement » : municipaliser, partager, arbitrer, protéger, jouir. Ce qui est intéressant, c’est de ranger avec des principes plutôt qu’avec des valeurs. Car, dans cette deuxième partie, même s’il s’agit d’espérer et de rêver, c’est de faisabilité et de désirabilité dont la décroissance a besoin.
  2. Chaque grand principe est enraciné dans un lieu : la maison commune délibérative (p.95), le marché de la sécurité sociale de l’alimentation (p.105), la bourse populaire des utilités sociales (p.117), le bureau des filières locales et de sûreté écologique (p.133), l’office des plaisances (p.145). Ce que je retiens ici c’est la fécondité de l’idée de lieu : car la transformation ne peut avoir lieu que dans des lieux. Le « lieu » est une matrice de transformation décroissante (Ce n’est pas la seule : j’y rajoute la double autolimitation plancher-plafond ainsi que la notion de « part » 1).

*

Comment décroître ?

Dans cette troisième partie consacrée aux trajectoires de décroissance pour aller vers la post-croissance, Gabriel Malek propose un nouvel inventaire construit autour des 3 stratégies pensées par Erik Olin Wright : stratégies de rupture, stratégies symbiotiques, stratégies interstitielles.

« Renverser le capitalisme et mettre en place une décroissance prospère exige de combiner ces trois approches. La rupture permet d’engager le rapport de force nécessaire avec le système, la symbiose permet de préparer la bifurcation des structures existantes, et l’interstitiel est un moyen d’inventer des exemples fonctionnels du monde à venir, et de faire tache d’huile suite à des réussites concrètes dans les territoires » (p.158).

  • Affronter le capitalisme pour en sortir suppose de repenser : une classe sociale écologique (p.164), le démantèlement (p.165), le transnational (p.171), le protectionnisme (p.174), les luttes antiracistes, antivalidistes et féministes (p.184).
  • Réformer pour transformer en profondeur suppose de reconsidérer : la dette publique (p.194), les médias (p.196), l’opposition à la publicité et à l’obsolescence programmée (p.200), la planification (p.202), la comptabilité (p.205), des caisses de redirection écologique (p.209).
  • Construire ici et maintenant les alternatives : en s’appuyant sur ce que Bernard Friot désigne comme les « déjà-là » (p.214) et en privilégiant la forme organisationnelle de la coopérative (p.216).

Les stratégies interstitielles – celle des alternatives concrètes, des expérimentations minoritaires – reposent sur la séquence : prise de conscience → alternative concrète préfigurative → exemplarité → essaimage → masse critique → bifurcation/basculement. J’ai déjà eu plusieurs fois (Chapitre 10 de Politique(s) de la décroissance, contribution à une revue québécoise) l’occasion de publier mes réticences vis à vis de cette stratégie qui multiplie selon moi les faiblesses (confusion stratégie/scénario, délais, exemplarité et prophétie…). J’ajoute 2 remarques :

  1. Sur le « déjà-là » que Gabriel Malek reprend de Bernard Friot. En fait, je ne sais pas s’il faut y voir le verre à moitié-plein ou à moitié-vide. Soit, la première moitié du chemin a déjà été accompli, et il suffit de continuer. Soit, on en est resté à la moitié du chemin et si on s’est arrêté là c’est pour des raisons qui empêchent de continuer.
  2. Sur les valeurs qui doivent animer nos alternatives : il me semble primordial que ce soient les mêmes valeurs à chaque moment de la transition. Pour critiquer quand on objecte à la croissance ; pour mobiliser quand on est sur une trajectoire de décroissance ; pour espérer quand on se projette en post-croissance. Ce sont ces valeurs qui relient tout le chemin ; ni les (éventuels) succès, ni les échecs.

***

Est venu le moment de la critique amicale parce que constructive, et inversement. C’est donc à mon tour de proposer 2 relevés de questionnements : le premier plutôt sur les contenus, le second plutôt sur la méthode. Je ne cache pas que ces 2 inventaires reposent sur une même interrogation : qu’est-ce que la saison 1 de la MCD qui était consacrée à un approfondissement que je m’amuse à qualifier de « décroissantologique » pourrait apporter à la proposition de « décroissance prospère » ?

A la MCD, nous avons la naïveté de croire que cette dernière question est sensée. Et c’est pourquoi nous proposons de visionner la décroissance à l’aide de l’image d’un arbre. Ce que j’appelle « décroissantologie » fait référence aux racines (conceptuelles et méthodologiques) d’un arbre dont le tronc est la décroissance politique – dont la décroissance prospère est une déclinaison – et les branches sont les propositions universitaires et les alternatives concrètes. Finalement, notre naïveté, c’est de croire que ce sont les racines qui font la robustesse du tronc et la fécondité des fruits.

*

Je commence par un examen de quelques contenus qui mériteraient selon moi quelques précisions et donc des discussions, et qui devraient m’amener à le justifier en me tournant vers des critiques de méthode.

Je n’ai pu m’empêcher de relever quelques approximations dans les références, ce qui pourrait apparaître comme une mauvaise manière d’érudition mais qui soulève pourtant des enjeux politiques décisifs pour une conception politique de la décroissance :

  • Je ne crois pas que l’on puisse réduire l’utilitarisme, ni celui de J. Bentham ni celui de J.-S. Mill, à une intention de « recentrer l’existence sur la satisfaction des besoins individuels » (p.22). Pourquoi, parce que, chez ces auteurs fondateurs de l’utilitarisme, il s’agit précisément de s’opposer et au libéralisme et à l’individualisme. Car le principe d’utilité ne consiste pas tant à agréger des bonheurs individuels qu’à les faire passer après le bien-être collectif ; autrement dit, l’utilitarisme est une théorie politique normative « qui exclut que le comportement individuel soit entièrement déterminé par la maximisation de l’utilité » (Philippe Van Parijs, Qu’est-ce qu’une société juste ? (1991), Seuil, p.33.).
    • Quand aujourd’hui la définition de la décroissance validée par Timothée Parrique inclut la considération du bien-être pour distinguer entre les 2 paradigmes de la croissance et de la décroissance (sinon de ce qu’on appelle wellbeing economy(https://weall.org/what-is-wellbeing-economy)), on ne peut que relire avec intérêt les controverses au sein de l’utilitarisme – qui sont les individus dont on prend en compte les utilités, l’utilité mesurée est-elle totale ou moyenne, quelle est la nature, hédoniste ou préférentielle, des utilités – si on veut éviter de subir le reproche formulé par Yves-Marie Abraham : « Quant au motif principal de ce renoncement, il s’avère être le même que celui par lequel on justifie généralement la croissance : le bien-être. Sur le plan idéologique, cette conception de la décroissance n’entre donc pas en contradiction avec l’idéal utilitariste et individualiste sur lequel repose actuellement notre monde » (« LA DÉCROISSANCE : SOUMISSION DURABLE OU ÉMANCIPATION ?, Les amanites, n°1, https://www.revuelesamanites.com/articles/la-decroissance-soumission-durable-ou-emancipation« ).
  • La référence (pp.25, 98) à la définition par Aristote de l’homme comme zôon politikon me semble un peu forcée ; en tout cas, si je prends en considération ce qu’en écrivait Hannah Arendt : « Il n’est pas indifférent que la référence à Aristote soit fondée sur un malentendu très ancien, même s’il est post-classique. Aristote, pour lequel le mot politikon était essentiellement un adjectif qualifiant l’organisation de la polis, et non pas une désignation quelconque de la communauté de vie humaine, n’a en fait nullement voulu dire que tous les hommes étaient politiques ni qu’il y avait du politique, c’est-à-dire une polis, partout où vivaient les hommes… Il voulait simplement dire qu’il y a une particularité en l’homme qui consiste en ce qu’il peut vivre dans une polis et que l’organisation de cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine… ainsi la politique au sens d’Aristote… n’est donc nullement une évidence et ne se trouve pas partout où les hommes vivent ensemble  » (Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? (1995), Seuil, pp.74-75).
    • Attention donc à ne pas faire de « la forme la plus haute de la communauté humaine » la forme la plus courante, la plus spontanée, de la vie ensemble. Autrement dit, rien ne garantit que la participation à la vie politique de la communauté soit un objectif faisable pour tous ces membres. Il se peut même qu’une participation permanente à la vie politique ne soit pas désirable. Je me suis toujours souvenu de la mise en garde de Geneviève Decrop, formulée dès le n°1 de la revue Entropia : » On doit pouvoir entrer et sortir de la politique, et donc s’y faire représenter. Une démocratie directe, une démocratie où chacun est sommé de participer, où il ne peut se faire représenter par d’autres serait un enfer » (Geneviève Decrop, « Redonner ses chances à l’utopie », dans le n°1 de la revue Entropia (automne 2006), Parangon, p.89, https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article109.).
  • Pour s’informer sur le biorégionalisme évoqué à propos d’une étude de l’Institut Momentum (pp.99-100), je me permets de renvoyer au petit livre de Mathias Rollot & Martin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biorégion ? (2021), Wildproject, qui non seulement s’appuie sur des études de cas mais se conclut excellemment par une « bibliothèque biorégionaliste » anglophone, italophone et francophone.
    • En particulier, il me semble que les décroissant.e.s devraient accorder une attention particulière à la notion de « réhabitation », en la rapprochant des réflexions sur l’héritage, les communs négatifs et les « ruines du capitalisme » (Anna L. Tsing). Car ce n’est pas d’un « claquement de doigts » (Alexandre Monnin) que l’on va pouvoir prendre ses désirs pour des réalités.

*

Là où j’ai eu le plus d’inconfort, ce n’est pas dans la suite des inventaires qui réussissent à donner l’impression d’un « faire nombre », mais c’est au début du livre quand Gabriel Malek analyse ce qu’il entend par « prospérité » et par « décroissance ».

Bien sûr qu’il est décisif de présenter la décroissance comme faisable et désirable. Mais cela est-il suffisant si l’on recherche une « hégémonie culturelle » (p.222) ?

Jusqu’à quel point la décroissance doit-elle faire passer sa visibilité avant sa crédibilité ? Comment ne pas remarquer que, pour chacune des stratégies envisagées dans la troisième partie, Gabriel Malek ne manque jamais d’insister sur la mise en forme de nos imaginaires, de nos narratifs :

  1. « Tout en gardant notre radicalité, nous devons soigner notre communication pour rallier à notre cause les populations des territoires concernés par les ravages environnementaux. Il faut sortir d’une approche de pureté militante d’entre-soi, qui pollue parfois la réflexion et risque de nous perdre finalement dans une approche individualiste. La question n’est pas de savoir qui sera l’individu le plus vertueux. Ce qui compte c’est convaincre le plus grand nombre que la décroissance est une voie heureuse. Pour ce faire, il faut parfois accepter de lisser un peu notre discours et s’intéresser aux besoins de la population, sans jamais reculer sur nos principes « (p.170).
  2. « Réussir à bâtir un modèle économique post-capitaliste est possible avec le bon discours appuyé par une pression militante » (p.208).
  3. « La voie menant à la décroissance nécessite aussi la construction du récit collectif que les gens se racontent pour avancer avec confiance dans l’avenir » (p.221). « Mettre en avant des histoires concrètes d’humains qui ont su sauter le pas vers une vie plus sobre et heureuse est une superbe manière de communiquer » (p.225).

Il me semble qu’il faudrait faire politiquement davantage attention à ce dispositif dépolitisant typique du régime de croissance qui consiste à mener une croisade contre « l’idéologie » en général en ayant l’habileté de ne pas s’y opposer frontalement mais en proposant de substituer à l’idéologie la mise en récit, la narration, le fameux storytelling des publicitaires. Ce dispositif de substitution repose sur une attaque généralisée contre la rationalité ; plus exactement, il s’agit de n’utiliser la raison qu’en la réduisant à la seule rationalité instrumentale et de faire passer tout autre usage – éthique et morale – pour du blabla inefficace. Qui, dans une de nos assemblées entre décroissants, n’a pas entendu l’animateur demander à l’intervenant de faire « plus court », pour éviter d’imposer un « tunnel ». Le pire, c’est quand l’intervenant renonce de lui-même à sa longue démonstration pour, devenant un communiquant, la remplacer par une punchline !

Onofrio Romano dans sa Critique du régime de croissance (2025, Liber) montre qu’il s’agit là d’une offensive contre tout ce qui est de l’ordre du legein, c’est-à-dire de ce qui est de l’ordre d’un discours (logos) dans lequel le « meilleur argument » l’emporte. Là aussi, dans nos assemblées, prétendre « avoir raison » est immédiatement cloué au pilori de l’arrogance et du top down professoral. Contre une telle prétention à partager un raisonnement, l’horizontalisme propre au régime de croissance réussit ainsi à saper toute possibilité de faire changer d’avis à l’aide d’un raisonnement juste et de faits scientifiquement validés. Au nom de cet horizontalisme, le meilleur raisonnement est mis au même niveau qu’une opinion (doxa) ou qu’une émotion (pathos).

Comment donc ne pas se demander si l’attention porté aux émotions (pp.224,226) ne participe pas d’une ruse anesthésiante conforme au dispositif de neutralisation de la politique quand il s’agit de dévaluer tout ce qui est de l’ordre du legein ?

  • Car, même en valorisant ce qui relève de l’empathie et de la sympathie, comment ne pas se demander si le partage de ce qui se passe dans mon esprit avec les autres esprits relève davantage de ma singularité (mes sensations, mes désirs, mes souvenirs, mes imaginations…) ou de mon universalité (la raison, cette faculté commune à tous les humain.e.s) ? N’est-il pas plus facile de partager un raisonnement qu’une émotion ?
  • Il faudrait en particulier faire attention au rôle que les libéraux – depuis David Hume – font jouer à la sympathie quand il s’agit de penser les relations. Cela peut sembler un détour rhétorique mais quand on valide le rapprochement qu’Hannah Arendt opère entre le jugement esthétique et le jugement politique, alors on peut s’apercevoir que là où les libéraux voient dans la beauté un jugement reposant sur la sympathie, Hannah Arendt y voit un sens commun (le sensus communis chez Kant).

*

Gabriel Malek a tout à fait raison d’opposer 2 conceptions de la prospérité et c’est tout le sens de sa première partie : il faut opposer une conception « matérialiste » et une conception « métaphysique » (p.14).

Gabriel Malek entend proposer « avec la décroissance une vision de la prospérité qui va au-delà d’une accumulation matérielle en intégrant l’épanouissement humain, enraciné et ouvert, fondé sur des relations de solidarité et un refus de toute forme de domination. Elle propose une liberté collective, liée à un équilibre avec la nature et à un respect des limites écologiques, essentiels pour le bonheur et la soutenabilité » (p.23).

Mais dans ce cas, il faut s’y tenir le plus possible, jusque dans certaines conséquences. Car la conception matérialiste de la prospérité n’est pas seulement quantitative. Ou plutôt, elle n’est quantitative que parce qu’elle est matérialiste. Or qui dit matérialisme – qu’il soit physicaliste ou historique – dit déterminisme, et qui dit déterminisme dit nécessité. Autrement dit, pour défendre une conception métaphysique, ou spirituelle, de la prospérité, il faut la défendre jusqu’au bout, en faisant très attention à ne jamais tomber dans le déterminisme d’une décroissance nécessaire, ou inéluctable, ou inévitable.

  • Peut-on dans ce cas évoquer un « impératif écologique » (p.15) et présenter les frontières planétaires comme des « limites indépassables » (p.62), sans ne faire aucune mention de l’incontournable Éloge des limites (2019, PUF, 2022) de Giorgos Kallis : ce n’est pas la nature qui est finie, ce sont nos désirs qui ne savent pas s’autolimiter.
  • N’est-ce pas manquer de quelque prudence et d’explications supplémentaires que de citer Simone Weil quand elle ramène la réalité à la nécessité (p.15) quand tout le reste du livre ne cessera de répéter que l’enracinement qu’elle prône n’est pas un enfermement mais une ouverture aux possibles (et donc pas à la nécessité). C’est d’ailleurs pour éviter cette dérive que Geneviève Pruvost défend plutôt la notion « d’ancrage » (Geneviève Pruvost, Quotidien politique (2021), La découverte, p.7.).
  • Cette question d’une décroissance qui se prétend nécessaire est peut-être le péril le plus grave qui menace une décroissance qui assume sa politisation. Dans une intervention que j’ai faite récemment sur Serge Latouche, j’ai découvert à quel point se situait là le véritable Pari de la décroissance. À quel point il est difficile pour une décroissance politique de respecter l’interdit énoncé clairement par André Gorz dans son Éloge du suffisant : on ne fonde pas une politique sur la nécessité (On peut aussi se référer à un autre article du n°1 d’Entropia, celui de Michel Dias, qui fournit une critique très robuste de ce qu’il appelle « l’argument de la nécessité ».).
    • C’est pourquoi tout décroissant doit être le plus au clair possible pour quoi il est décroissant et non pas simplement contre quoi il résiste.
    • C’est ce que j’appelle depuis des années « l’argument du quand bien même » et que les premiers théoriciens français de la décroissance – Serge Latouche, Vincent Cheynet, Paul Ariès – ont toujours su sans vraiment le mettre systématiquement en première ligne de leurs plaidoyers : « Nous ne sommes pas des objecteurs de croissance faute de mieux ou par dépit, parce qu’il ne serait plus possible de continuer comme avant. Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès »,  Paul Ariès, Décroissance ou barbarie (2005), Golias, p.31.

J’en viens à la définition de la décroissance utilisée tout au long de l’ouvrage. C’est là qu’il me semble que l’apport théorique apporté par la MCD fait le plus défaut :

  • Je reconnais que je vois mal comment on peut définir la décroissance sans tenir compte que la décroissance est l’antonyme de la croissance. Quelle est donc cette croissance dont la décroissance est l’antonyme ?
    • Le livre multiplie les rapprochements entre la croissance et l’utilitarisme (x2), et le libéralisme (x12), et le néolibéralisme (x31), et le capitalisme (x140), et la marchandisation (x19) ; ce sont des notions qui croisent l’économie (x133) et la théorie de la justice (x60).
    • Que peut-on reprocher à l’économie de la croissance ? Plutôt que de dénoncer « la quête infinie de
    • croissance du monde capitaliste contemporain » (p.11), ne faudrait-il pas critiquer cette croissance non pas en tant que négation de la finitude mais en tant que finalité absurde ? Autrement dit, je ne critique pas la croissance en tant que telle – parce que dans ce cas-là, on dit quoi des végétaux… – mais je critique la croissance quand elle prétend être à elle-même sa propre fin. Je ne critique donc pas la croissance, mais la croissance pour la croissance.
    • Ce que je reproche à l’économie de la croissance, c’est d’être un projet pour la société. Du coup, je dois faire attention à ce qu’on ne puisse pas retourner la critique à la décroissance : je ne dois pas décroître pour décroître. Autrement dit, il est maladroit de présenter la décroissance comme un « projet ». S’il faut nommer un projet, alors autant reprendre le terme de « post-croissance ». Quant à la décroissance, elle n’est stricto sensu que le passage du monde actuel au monde espéré. En tant que « trajet », la décroissance est le nom commun à un faisceau de trajectoires. Pas plus, pas moins.
    • C’est pourquoi quand on fait attention à critiquer la croissance non en tant que telle mais quand elle est à elle-même sa propre finalité alors on évite de tomber dans le piège de la décroissance sélective, qui n’est en réalité que l’autre face de la croissance sélective. J’en déduis qu’il vaudrait mieux toujours éviter de cultiver l’ambigüité de défendre la diminution de tel ou tel secteur, et la croissance de tel autre, fut-ce « la santé ou l’agriculture bio » (p.122). Parce que ni la santé ni l’agriculture bio ne devraient être des fins en soi, et cela ne devrait-il pas être évident dans une défense de la prospérité au sens spirituel ? Ces secteurs vitaux sont des conditions de possibilité d’une vie sensée, mais pas des finalités.
  • La croissance n’est pas qu’une économie, c’est aussi un monde, c’est aussi une politique. La conséquence est forte pour la décroissance : qui ne peut pas se résumer à une décrue (de la production et de la consommation, de l’extraction à l’excrétion) mais qui doit étendre son domaine de la critique : à une décolonisation, à une repolitisation pour renverser le régime politique de croissance.
    • Quand on parle de « la croissance et son monde », il faut alors admettre que ce monde de la croissance, ce n’est pas que le monde de l’économie qui phagocyte la société, c’est aussi le monde de la technologie. Quand Serge Latouche dénonce L’occidentalisation du monde (1989, La découverte), il dénonce autant son économisation que sa technologisation.
    • Tant qu’à être technocritique, comment ne pas admettre que le monde de la croissance, c’est exactement le même monde que celui des jeux vidéos (pp.90, 147, 227), que celui du smartphone (p.183), que celui de l’aviation (p.201) ?
    • Si je reprends la distinction proposée par Matthias Schmelzer (Matthias Schmelzer, « Origins of the Growth Paradigm », publié en 2018 dans The Annual Review of Environment and Resources, page 294.) entre esprit de croissance (une forme de politique axée sur la poursuite de la croissance économique) et paradigme de croissance (une vision du monde institutionnalisée dans des systèmes sociaux qui proclame que la croissance économique est nécessaire, bonne et impérative), on pourrait distinguer entre l’esprit de la décroissance (une politique économique) et le paradigme de la décroissance (une vision du monde dont les valeurs d’espérance sont le repos, la rencontre et la tranquillité).

*

Je finis cette discussion avec le livre de Gabriel Malek par des considérations de méthode que je me pose quand je me demande à qui ce livre « pour la décroissance prospère » s’adresse-t-il ?

J’ai commencé cette discussion en marquant mon accord pour une décroissance prospère parce que je vois dans cette expression qui adjective la décroissance, une évidence. Si je cherche un antonyme à la prospérité, je trouve la misère. Comme je ne connais aucun partisan de la décroissance qui plaide pour une décroissance misérable – à condition évidemment de reprendre la distinction de Majid Rahnema entre pauvreté et misère – alors pour moi l’expression de « décroissance prospère » est un pléonasme.

Or ce n’est pas sous cet angle que tout le livre est articulé ; tout au contraire. Car son fil directeur est de montrer « en quoi la décroissance prospère n’est pas un oxymore » (p.17). Mais qui juge ainsi sinon un adversaire, sinon un ennemi de la décroissance ?

Ainsi Nicolas Bouzou publiait-il dans l’Express du 3 mai 2020 un article intitulé « Misère de la décroissance » (Auquel Jérôme Vautrin a répondu point par point sur le site de la MCD.).

Je ne suis pas en train d’écrire que les livres sur la décroissance doivent être seulement destinés à ses partisans et sur ce point Gabriel Malek a parfaitement raison de dénoncer le risque de l’entre-soi (p.170). Les livres sur la décroissance doivent s’adresser autant aux partisans qu’aux adversaires.

Mais qu’est-ce qui différencie un partisan de la décroissance d’un adversaire ?

  • Pour son partisan, la décroissance est désirable comme trajet vers un horizon où ses valeurs seront pratiquées. Et si, de surcroît, sans être un militant, il est quelque peu engagé dans une alternative concrète ou dans un geste de simplicité volontaire, la décroissance lui apparaît comme faisable. Au contraire, c’est la croissance qui semble désirable pour les « croissancistes ». Et quant à la faisabilité d’un tel monde de croissance, c’est le monde dans lequel nous vivons tou.te.s.
  • Cela ne veut pas dire que pour le partisan de la croissance les crises n’existent pas et n’ont pas d’effets. Mais soit il y voit le moteur d’un dynamisme en faveur de l’innovation permanente, soit il affronte les effets en s’y adaptant.

C’est dans ces termes que je pose le hiatus qui court tout au long de ce livre :

  • Gabriel Malek ne cesse de dire qu’il veut présenter une décroissance à la fois faisable et désirable pour que les adversaires de la décroissance prospère cessent d’y voir un oxymore.
  • Autrement dit, quand il s’adresse à ceux qui ne jugent pas la décroissance désirable, il leur oppose des arguments de désirabilité.
  • Ce qui me semble doublement irénique : d’une part, parce que d’expérience, les conflits de valeurs ne peuvent pas se trancher, parce que même « le meilleur argument » (J. Habermas) ne l’est que dans un contexte partagé de méta-valeurs de ce que c’est que discuter. D’autre part, parce qu’il existe un régime politique de croissance dont le principal dispositif de dépolitisation consiste à neutraliser tout conflit en ramenant les valeurs à des opinions qui doivent être traitées de façon équivalente.

Mais alors comment s’adresser aux adversaires de la décroissance si, en tant que décroissant, je dois me priver des arguments qui, moi, me convainquent parce que je juge déjà la décroissance comme faisable et désirable ? D’autant que si j’en reste à ce type d’arguments, on peut faire confiance aux adversaires et ennemis de la décroissance pour pratiquer de leur côté une stratégie interstitielle pour se glisser dans la moindre faille de notre plaidoyer.

  • C’est pour cela que je propose de distinguer entre le faisable, le désirable et le tolérable. Tolérer, ce n’est pas accepter, c’est même exactement le contraire : je tolère ce que je n’accepte pas, ce avec quoi je suis en désaccord, ce qui ne m’est pas agréable.
    • Pour ceux qui doutent qu’une telle attitude est impossible, il suffit de leur faire remarquer que les objecteurs de croissance, quelles que soient leurs stratégies, pratiquent de facto une tolérance envers un monde qu’ils jugent radicalement désagréable.
    • Un argument tolérable va donc s’inscrire dans le registre de celui avec qui j’ai un désaccord pour lui montrer une contradiction interne.
    • Par exemple, si j’ai face à moi un partisan de la prospérité matérialiste alors que je défends une conception spirituelle de la prospérité, je ne vais pas à mon tour adopter un point de vue matérialiste – erreur de stratégie que commettent pourtant tous ces défenseurs de la décroissance au nom de contraintes matérialiste, qu’elles soient économiques, démographiques, ou physiques (énergie, et matière) -, mais je vais montrer que ses jugements matérialistes reposent sur des conceptions tout aussi métaphysiques que les miennes. Par miracle, il se peut même que nous les partagions. Sinon, à moins de lui montrer la dissonance existentielle entre ses pratiques, ses discours et sa structuration éthique, il y a toutes les chances pour que nos échanges fassent… plouf..
  • Une autre distinction qui peut permettre une véritable discussion est celle entre ce qui essentiel à la décroissance et ce qui relève plus de la discussion : c’est pour cela qu’à la MCD, nous proposons de distinguer entre un noyau idéologique de la décroissance et des rayons de controverse qui peuvent même être diamétralement opposés.

C’est à cause de ce hiatus de méthode qu’il me semble que ce livre penche du côté des solutions et des effets plutôt que du côté des problèmes et des causes.

C’est là une différence de méthode et de conception de ce qu’est le pragmatisme. Mon pragmatisme est philosophique et il assume de se revendiquer de ses précurseurs qui sont Charles S. Peirce (pour la défense de la méthode abductive, celle qui permet de remonter des effets aux causes) et John Dewey (pour la défense des « problèmes » que l’on va affronter par la méthode de « l’enquête »). Ma conviction est que c’est plutôt du côté des problèmes et des causes que je trouverais des arguments tolérables : ce qui fait qu’en procédant ainsi je m’adresserai autant aux partisans qu’aux adversaires de la décroissance. Ne céder ni aux difficultés de la crédibilité ni aux facilitations de la visibilité. Je sais, en tirant les leçons mon champ d’expérience, que jamais aucun « faire nombre » n’a provoqué un « faire sens ». Et même si je ne suis pas certain que, dans mon horizon d’attente, le « faire sens » entraînera le « faire nombre », sans y croire, je le désire : c’est toute la différence entre les chimères de l’espoir et la puissance de l’espérance.

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Notes et références
  1. https://decroissances.ouvaton.org/2024/05/04/decroitre-ou-subir-la-croissance-reduire-ralentir-conserver-paris-le-2-avril/#C-_Les_cadres_decroissants_dune_vie_sensee.

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15.06.2026 à 08:55

Que peut-il advenir sans confiance ?

Arthur Zarrouki

(419 mots)

Les fables sont riches d’enseignements. Celle d’Ésope, L’enfant qui criait au loup, apparaît particulièrement instructive : un jeune berger mentait pour s’amuser, en criant au loup et sollicitant l’aide du village, alors qu’aucun danger ne rôdait ; jusqu’au jour où vint réellement le loup, et où plus personne ne répondit à son appel. 

Qu’en retenir et quel parallèle avec aujourd’hui ?

La funeste conclusion à laquelle conduit nécessairement une parole que l’on ne croît plus, démonétisée comme l’on dit. Pis encore lorsque cette parole est politique. Que peut-il advenir sans confiance ?

40 fois en trois mois, voilà le décompte (de CNN) des fois où Donald Trump a annoncé un accord imminent avec l’Iran. Cette fois-ci sera-t-elle la bonne ? Un faisceau d’indices pourrait le laisser à penser, d’autres acteurs ayant eu la sagesse, eux, de ne pas crier au loup. Et nous ne pouvons que l’espérer.

Cela dit, l’évanescence des déclarations de ce triste king n’est, malheureusement, plus une surprise. Pourrait-il même être sincère, et in fine se duper lui-même avant tout ? Répondre à ces questions est hors de notre portée, et même si elle l’était, il serait bon d’y réfléchir à deux fois avant de s’y aventurer, car l’obscurité ou le néant nous y attendraient probablement. Et plus encore, serait-ce seulement nécessaire ?

Notons que sa parole n’est pas encore totalement démonétisée pour tous : les marchés financiers comme les petits boursicoteurs, continuent à le croire, ou a fortiori à accorder une certaine importance à ses déclarations.  A l’annonce d’une opération militaire, le cours du pétrole s’envole et les bourses chutent. A l’annonce d’un accord, le cours du pétrole dégringole et les bourses repartent à la hausse.

De proche en proche, ne devrions pas nous demander si cette versatilité boursière, plutôt qu’une conséquence, ne serait pas plutôt une cause de l’instabilité trumpienne ? Tout le laisse à penser, et, à la différence de Midas, il semble naïf d’espérer que Donald s’aventure un jour à plonger dans les eaux du fleuve Pactole. 

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05.06.2026 à 06:53

Politique, dépolitisation, repolitisation

Michel Lepesant

Texte intégral (6227 mots)

Suffit-il de se proclamer « politique » ou même « radicalement politique » pour l’être ? Et inversement, quand une association se déclare « apolitique » ou qu’on le lui reproche, que veut-on dire et surtout peut-elle vraiment l’être ? C’est pour répondre à ces interrogations que la MCD place au cœur de ce qu’elle nomme sa saison 2 une réflexion sur ce que veut dire « politique ». Et, de façon plus interne : pour donner une visibilité politique à la saison 1, qui a été plutôt consacrée à la crédibilité idéologique.

  • Si la saison 1 regrettait l’écart qui existait entre la profusion des propositions qui pouvaient se revendiquer de la décroissance (plus de 500 propositions qui constituent un agrégat impolitique plutôt qu’un faisceau de trajectoires politiques) et la radicalité du socle conceptuel et méthodologique produit par la MCD, l’image d’un « arbre de la décroissance » permet de se représenter comment relier la profusion des branches à la cohérence des racines : par un tronc commun. La saison 2 affirme que ce tronc commun est politique.
  • On peut formuler autrement le passage d’une saison à l’autre si on regarde du côté de la définition de la décroissance. Définition1 : la décroissance est un trajet (entre objection à la croissance et projection vers la post-croissance), un faisceau de trajectoires. Définition 2 : la décroissance est l’opposition politique à la croissance. Et dès que le préfixe « dé » est assumé, la réflexion peut se tourner vers l’essentiel et se demander ce qu’est cette « croissance » à laquelle il faut s’opposer. Si la croissance est une économie, un monde et un régime politique alors la décroissance est une décrue, une décolonisation et un renversement de régime politique.

Pas question pour autant de prétendre faire le tour de tout ce que « politique » peut vouloir dire. Se contenter donc de quelques fragments, façon puzzle. Quiconque en a déjà fait sait que l’on commence en faisant des tas. Je vais donc commencer en faisant 3 tas : que peut-on entendre par « politique », en quoi le régime politique de croissance est-il un dispositif politique de dépolitisation, où et comment repolitiser ?

1. Ce que « politique » peut signifier ?

Par politique, de façon très générale, j’entends tout ce qu’un groupe envisage pour organiser son organisation :

« La politique est l’art d’unir les hommes de sorte à établir, cultiver et conserver entre eux la vie sociale ».

Johannes Althusius, La politique méthodiquement ordonnée et illustrée par des exemples sacrés et profanes (1603), traduction, introduction et lexique par Gaëlle Demelemestre, Genève, Droz, 2023, I, 1, p. 133.

Démocratiquement, cet art devrait avoir pour finalité l’auto-institution de la société. Mais, en réalité, cette finalité circulaire qui devrait être un cercle vertueux peut se révéler être un cercle vicieux dans lequel l’action politique perd son horizon pour devenir un moyen au service de sa seule survie. On peut penser que cela est dû à l’attraction politique pour le pouvoir : ceux qui mènent une action politique se retrouvent à la tête d’une organisation dont les moyens peuvent être détournés de la « cause » pour être mis au service du seul maintien au pouvoir. C’est ainsi que le scénario marxiste-léniniste d’un État prolétarien ayant comme fin en vue la disparition de l’État n’a abouti historiquement qu’à l’installation d’un pouvoir totalitaire.

« Y a-t-il encore en définitive dans le champ politique des fins en fonction desquelles nous pourrions nous orienter en toute confiance ? Et, à supposer qu’il y en ait, leurs critères ne sont-ils pas impuissants et par conséquent utopiques, en sorte que chaque entreprise politique, une fois qu’elle a été mise en mouvement, ne se soucie plus des fins ni des critères, mais suit un cours interne que rien d’extérieur ne peut arrêter ? »

Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? (1993), trad. fr. au Seuil (1995), p.180.

Interrogations plus facilement compréhensibles si on valide qu’en politique « il faut distinguer entre le but, la fin et le sens ».

« Le sens d’une chose, contrairement à son but, réside en elle-même, et le sens d’une activité ne peut persister qu’aussi longtemps que cette activité dure… En ce qui concerne le but d’une chose, c’est précisément l’inverse ; il ne commence à devenir réel que lorsque l’activité qui l’a produit est parvenue à son terme… En ce qui concerne les fins en fonction desquelles nous nous orientons, elles établissent des critères en fonction desquels tout ce qui s’accomplira devra être jugé. »

Ibid., pp.177-178.

Autrement dit, dans le lexique d’Hannah Arendt, cela revient à constater que le sens d’une action politique en vient (souvent ou toujours ?) à se débarrasser de ses fins. Cela est-il vrai d’une activité politique en particulier ou bien de toute politique en tant qu’action (qu’Hannah Arendt prend soin de ne confondre ni avec le travail, ni avec l’œuvre) ?

Il me semble que cette distinction entre le sens et la fin de la politique est plus féconde que la traditionnelle – mais floue – distinction entre le et la politique 1 (tout simplement parce que le politique ne peut que préparer la politique, qu’ils ne sont que les 2 faces d’une même activité politique, et qu’ils ne sont séparés et séparables que par abstraction précisément de cette activité politique comme lieu de résolution par arbitrages des problèmes rencontrés dans le réel des interdépendances).

C’est à partir de cette distinction entre le sens et la fin que l’on peut remonter à ce qu’Hannah Arendt écrivait dans un autre fragment de ce texte : quand elle distinguait entre la politique comme « relation entre dominants et dominés » (p.46) et la politique comme « domaine du monde dans lequel les hommes pénètrent tout d’abord en tant qu’acteurs et octroient aux affaires humaines une durabilité à venir qu’elles ne pourraient pas obtenir autrement » (p.47).

Ce qui nous amène à nous demander s’il n’y a pas dans tout projet politique une faille – un risque de faillite – que l’on peut formuler comme dérive de la fin en sens, qui fait que le pouvoir qui ne devrait que mettre à disposition des moyens passe à disposition d’une nouvelle domination ? D’où vient cette faille ?

Dans La condition de l’homme moderne (1958), Hannah Arendt associait à chacun des types de la vita activa une forme particulière de « faille » : la futilité pour le travail, l’utilitarité pour l’œuvre, la fragilité pour l’action.

Voilà donc pourquoi Althusius définissait la politique comme un « art » ; car ce n’est ni une science ni une technique mais une pratique toujours menacée par une fragilité intrinsèque.

Là encore, c’est Hannah Arendt qui explique pourquoi cette fragilité est intrinsèque à toute action politique : parce que la condition humaine de l’action politique est la pluralité. Si je peux travailler ou œuvrer tout seul, je ne peux pas agir tout seul : l’action (et la parole) se déroule toujours en compagnie d’autres hommes (pour, avec, contre, sans). La politique n’est pas une robinsonnade.

« La politique repose sur un fait : la pluralité humaine… Pour toute pensée scientifique, aussi bien en biologie qu’en psychologie, en philosophie qu’en théologie, seul l‘homme existe, de même qu’en zoologie il n’y a que le lion. Autrement dit, les lions au pluriel seraient une affaire qui n’intéresserait que les lions. »

« L‘homme est a-politique. La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à-l’homme. Il n’existe donc pas une substance véritablement politique. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation. »

Ibid. pp.41-42, fragment d’août 1950.

Autrement dit, dire que l’homme est a-politique, c’est dire que l’individu particulier l’est. On peut en déduire que l’individualisation des membres d’une société est un processus de dépolitisation ; idem si l’intérêt particulier passe avant l’intérêt général.

On peut ajouter une autre raison (que la pluralité) pour expliquer la fragilité de l’action politique : c’est que toute vie humaine n’est pas d’emblée une vie politique.

« Il n’est pas indifférent que la référence à Aristote soit fondée sur un malentendu très ancien, même s’il est post-classique. Aristote, pour lequel le mot politikon était essentiellement un adjectif qualifiant l’organisation de la polis, et non pas une désignation quelconque de la communauté de vie humaine, n’a en fait nullement voulu dire que tous les hommes étaient politiques ni qu’il y avait du politique, c’est-à-dire une polis, partout où vivaient les hommes… Il voulait simplement dire qu’il y a une particularité en l’homme qui consiste en ce qu’il peut vivre dans une polis et que l’organisation de cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine… ainsi la politique au sens d’Aristote… n’est donc nullement une évidence et ne se trouve pas partout où les hommes vivent ensemble ».

Ibid. pp.74-75.

Autrement dit, la forme la plus haute de la vie active est la vie politique, en tant qu’action comme en tant que parole. Et comme la politique prend naissance dans l’espace public, l’activité politique est interaction et interlocution. Dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt définit les activités politiques comme les « plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner [la] liberté ».

C’est à partir de ces catégories arendtiennes que nous pouvons maintenant moins nous étonner quand nous faisons le diagnostic que des propositions décroissantes peuvent être d’un « apolitisme assourdissant » (Atelier Paysan). Ni même qu’en tant que décroissants politiques, nous puissions juger que le régime de croissance est un dispositif politique de… dépolitisation.

Pourquoi ce dernier jugement n’est-il pas contradictoire ?

2. Politiques de dépolitisation

En faisant de la fragilité la « faille » de l’action politique, fragilité qui résulte de la pluralité comme condition (humaine) de toute action et parole, Hannah Arendt indique le lieu où les adversaires de la politique comme rapport d’auto-organisation de la société par elle-même tentent de la remplacer par la politique comme rapport de domination et de pouvoir. Dans le premier cas, la liberté caractérise une société alors que dans le second cas, il s’agit d’abord (sinon exclusivement) de liberté individuelle.

Dans les 2 cas, on va prétendre défendre la liberté mais dans un cas par la politisation, et dans l’autre par la dépolitisation. Commençons par donner des exemples de ce second cas.

  • Dans l’idéologie néo-réactionnaire de Peter Thiel, la « sortie de la politique » est totalement assumée et revendiquée. Chacun devrait aller lire ce qu’il écrivait dès 2009 sous le titre « l’éducation d’un libertarien » 2.
    • « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »
    • « A notre époque, la grande tâche des libertaires est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes. »
    • « Contrairement au monde de la politique, dans le monde de la technologie, les choix des individus peuvent encore être primordiaux. »
    • « La politique consiste à s’immiscer dans la vie des autres sans leur consentement. »
  • En France, si le but apparent de la réforme des retraites est budgétaire, en réalité il s’intègre dans une politique générale de fragilisation des conditions de travail. Car en repoussant l’âge pivot de départ à la retraite, la politique publique se décharge sur chaque individu pour qu’il arbitre seul entre la peine de travailler plus longtemps ou la peine de subir une décote. La dépolitisation consiste dans ce cas dans le transfert de la charge de la responsabilité : d’une politique publique à une décision individuelle.
  • Si la dégradation des services publics est une politique explicite du néolibéralisme pour justifier des privatisations, le journaliste canadien Cory Doctorow a inventé le terme de « merdification » (enshittification) pour désigner le pourrissement systématique de la qualité des services fournis par les plateformes numériques (résultats sponsorisés, trackers, publicités impératives, discrimination par les prix).
  • Onofrio Romano dans sa Critique du régime de croissance (2019, 2025 pour la trad.fr.) nomme « précarisation mobilisatrice » le paquet de réformes libérales qui depuis bientôt 50 ans, sous le prétexte idéologique d’une responsabilisation des individus, n’aboutit qu’à la croissance des inégalités.
  • Voici quelques effets du régime politique de croissance comme de multiples facettes d’une politique de dépolitisation :
    • Quel rapport entre la politique conçue comme rapports de pouvoir et l’individualisme ? Du côté de cette conception de la politique, chacun en connaît le leitmotiv : diviser pour régner. Et bien, plus la division croîtra, plus le pouvoir de ceux qui divisent s’accroîtra. Dans ce cas il s’agit de diviser encore et encore, jusqu’à ne plus pouvoir diviser parce qu’on est arrivé à l’indivisible : c’est l’individu. Individualiser les arbitrages politiques, c’est diviser pour régner.
      • Cette individualisation est une intériorisation des contradictions. Là où les critiques classiques du capitalisme dénonçaient les contradictions du capitalisme, il faut voir que l’individualisation est en réalité un processus d’intériorisation des contradictions. Le capitalisme pourrait bien être contradictoire, peu importe finalement, tant qu’il existera des individus qui porteront sur leurs épaules ces contradictions. C’est pourquoi la critique du capitalisme, si elle veut éviter d’être tronquée, doit intégrer cette composante anthropologique de la domination.
    • Quel rapport entre la promotion de l’horizontalisme et celle de la technique (on vient de voir que pour Peter Thiel, « nous sommes engagés dans une course mortelle entre la politique et la technologie ») ? L’horizontalisme est cette forme du débat qui consiste à rendre équivalents tous les arguments au nom d’une liberté individuelle d’expression (free speech) qui doit échapper à tout cadre normatif comme scientifique. Mais alors, dans un débat, si « le meilleur argument » ne jouit d’aucun avantage, seules la réussite, l’efficacité et l’utilité pourront trancher ; or ce ne sont là que des critères… techniques. « Ça marche » l’emporte sur « c’est vrai » → la réalité l’emporte sur la vérité, et la virtualité l’emporte sur la réalité : voilà pourquoi le monde de l’IA est aussi le monde des infox et des « vérités alternatives ».
      • Dans une politique de… dépolitisation, le monde du TINA est en même temps le monde des… « faits alternatifs ».
    • Quel rapport entre individualisme et horizontalisme ? Si tout se vaut, alors l’horizontalisme est bien la mise à bas de tout ce qui permettrait de se repérer. Pour chacun, il ne reste plus alors qu’un seul point de repère : l’individu au centre de son égo-monde. Et cela on peut le constater non seulement chez les libertariens mais aussi chez les anarchistes individualistes (ceux pour qui une société n’est pas un « collectif » mais juste une « collection d’individus »).
    • Dans le régime neutraliste de croissance (qui prétend rester « neutre » quant aux fins que chaque individu est censé avoir choisies en toute liberté), la question de la société bonne ne devrait plus se poser et elle devrait se réduire à celle de la société juste, celle de l’équité, de l’égalité des chances, celle de la compétition généralisée, celle de la loi du commerce (pour qui l’argent n’a pas d’odeur). C’est ainsi que la mise en avant d’une exigence de neutralité procède d’un dispositif de neutralisation : c’est dans un tel dispositif que la valeur bourgeoise du mérite prétend suffire pour justifier la neutralisation de toute revendication égalitaire.

C’est pour s’opposer à ces politiques de fragilisation que la décroissance peut explicitement se ranger du côté de la repolitisation. En effet, si le régime politique de croissance est une politique de dépolitisation = individualisation = fragilisation alors, pour s’y opposer, il faut imaginer une politique de repolitisation explicitement en faveur de la solidarité. Car si la solidarité est du côté de la solidité, c’est parce que, de l’autre côté, des politiques de la « fragilarité » exploitent la fragilité de l’action politique.

3. Les cadres de la repolitisation

Par politique de repolitisation, il ne faut pas attendre un « programme clefs en main » de ce qu’il faut faire ; pour au moins 2 raisons :

  1. Si l’action politique est fragile, c’est parce que la politique comme rapports de pouvoir menace constamment la politique comme art du maintien de la vie sociale. C’est donc la domination qui menace la politique ; et comme la domination signifie toujours plus ou moins le pouvoir de faire faire, on peut en déduire que si l’on veut protéger l’action politique du risque de la domination alors la repolitisation doit éviter à tout prix de se présenter sous la forme d’un programme qui dirait comment il faut faire.
    • Mais en même temps, comment l’action politique peut-elle se présenter comme une pratique si elle s’interdit de « faire faire » ? Pour sortir de ce défi, il suffit que l’action politique commence d’abord par mettre en avant ce qu’il ne faut pas faire.
      • Ce savoir constitue un champ d’expérience qui s’est constitué au fur et à mesure de l’acquisition de leçons venant directement des expérimentations minoritaires préfiguratives.
      • Comme il s’agit bien de résister à une politique générale dominante de dépolitisation, il convient d’admettre qu’une contre-politique de repolitisation se fera en terrain adverse, en terrain largement maltraité par la politique de la domination.
      • Cette repolitisation peut s’inspirer de ce que les biorégionalistes nomment « rehabitation » : Réhabiter signifie « apprendre à vivre in situ au sein d’une aire qui a précédemment été perturbée et endommagée par l’exploitation » 3.
    • Car la repolitisation n’est pas une remise à zéro, elle doit assumer un « héritage » 4.
  2. Plutôt que de programmation, une politique de repolitisation doit viser à rétablir ses conditions de possibilité ; en laissant à d’autres le soin de cette programmation. Pourquoi ? Pour renverser les politiques de dépolitisation qui tendent à diviser en individualisant pour rendre impossible la politique comme art pour unir les hommes, il faut proposer d’en expliciter le cadre préalable. Autrement dit, il s’agit de commencer par fournir un effort paradigmatique, et non pas un effort programmatique : quand celui-ci vise à « faire nombre », celui-là vise à « faire sens ».
    • Pourquoi cette priorité ? Parce que l’une des leçons les plus générales que l’on peut tirer de nos expériences d’alternatives concrètes c’est que si l’on fait passer le faire nombre avant le faire sens alors ce sont les 2 objectifs qui in fine sont sacrifiés. Au contraire, si rien ne garantit que le faire sens provoquera le faire nombre, c’en est une condition de possibilité. Alors, c’est la voie qu’il faut suivre, sans garantie de succès…

3.1 Les domaines de la politisation / repolitisation

Dans quels champs politiques peut se dérouler ce champ d’expérience ? Dans des champs dans lesquels les « problèmes » seront résolus par des « arbitrages ». Je propose d’en repérer facilement 3 :

  1. Celui des dispositifs démocratiques de politisation : représentation, participation, contrôle, délibération. Je renvoie ici plus particulièrement aux travaux de Jane Mansbridge.
  2. Celui des institutions démocratiques. S’il faut renvoyer à une référence, il me semble que le plaidoyer de Frédéric Lordon pour les institutions est incontournable 5.
  3. Celui d’un idéal d’ordre politique global. Le seul type de référence que je vois se situe en face, dans le camp des néolibéraux et des néoréactionnaires, car eux n’ont aucune réticence à placer leurs propositions les plus concrètes dans un cadre réellement global, celui d’un ordre mondial. Mais rien ne nous interdit de contester point par point leur vision du monde.
    • Pour eux, il existe des hiérarchies naturelles + la violence est une composante inexpugnable des sociétés humaines + une détestation de la démocratie + la revendication d’un droit à l’exit (le citoyen doit laisser place au client et l’État n’est qu’un service), un optimisme technosolutionniste.
    • Alors, pour nous : Aucune différence ne peut justifier une hiérarchie + l’entraide est une composante inexpugnable de toute vie sociale + toute proposition politique ne doit être qu’une variante de la démocratie + revendication d’un droit à la voice : tout citoyen doit disposer d’un droit réel à la défense de l’intérêt public + refus technocritique opposé à toute fuite transhumaniste. Certes, nos sociétés modernes ne sont plus à taille humaine : il ne s’agit pas alors d’augmenter l’humain mais de faire décroître (la taille de) nos sociétés.

Rien que ce survol général des champs de la repolitisation permet de repérer où le bât blesse : c’est que trop souvent, « de notre côté », nous n’avons investi au mieux qu’une politisation tronquée (réduite aux dispositifs de délibération, de contrôle mais critique sur les dispositifs de participation et de représentation, et affichant souvent une forme de mépris sinon de rejet pour les institutions et la visée d’une ordre mondial) alors que, « de l’autre côté », leur dépolitisation ciblée (contre les dispositifs démocratiques) s’articule à une politisation renforcée dans les 2 autres champs (celui des institutions et d’une vision politique mondiale). Autrement dit, là où nous prétendons être forts, ils nous attaquent en sapant les bases politiques de toute vie démocratique, et là où ils installent les cadres de leur domination, nous les leur abandonnons au nom d’un rejet naïf de toute verticalité : comme si on ne pouvait opposer au top down de l’organisation qu’un horizontalisme compatible avec la forme du régime de croissance, en négligeant la voie verticale ascendante du bottom up.

3.2 Les 5 zones de la permapolitique

Comment faire de la politique si on veut l’inscrire dans une démarche de repolitisation qui se réfléchit explicitement contre des politiques de dépolitisation ?

Je propose de localiser 5 zones de repolitisation en faisant une analogie avec la permaculture. https://ladecroissance.xyz/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/

Par rapport à une première présentation assez complète de cette analogie, je rajoute 3 précisions :

  1. Les 5 zones sont des degrés de fréquentation mais pour autant il serait fallacieux d’y voir 5 degrés de politisation.
  2. Surtout chaque zone connaît son gradient d’hésitation ; même la zone 5 oscille dans la pratique entre une radicalité comme cohérence et une radicalité comme intransigeance.
  3. Ce zonage permapolitique permet de répondre à la question posée au début : quand une association se déclare « apolitique » ou qu’on le lui reproche, que veut-on dire et surtout peut-elle vraiment l’être ?
    • Je vois mal comment une association même autoproclamée « apolitique » pourrait s’abstraire de l’une des 3 premières zones. Et si elle le proclame néanmoins, alors on doit pouvoir lui reprocher un déficit de réflexivité politique ainsi qu’une conception tronquée de ce que « politique » veut dire (consistant à réduire la politique au partidaire, au partisan, à l’élection). Qu’une association prétende ne pas vouloir « prendre parti », c’est bien différent que de se raconter ne pas « faire partie » d’une société. On peut aller jusqu’à ajouter que, tout comme la prétention à échapper à une idéologie est une…idéologie, la prétention à l’apolitisme est une prise de position… politique.
    • Mais au nom de quoi peut-on reprocher à une association son apolitisme ? Question que l’on peut reformuler : à partir de quelle zone peut-on le reprocher ? Question qui contient la réponse : puisque la question est dirigée vers des associations des 3 premières zones, c’est que la question est posée à partir soit de la zone 4, soit de la zone 5.
      • C’est à partir de la zone 4 que l’Atelier Paysan (au chapitre 5 de son Reprendre la terre aux machines, 20216) ou Clément Sénéchal (Pourquoi l’écologie perd toujours, 20247) portent ce genre de critique.
      • Critiques tout à fait pertinentes mais insuffisantes car, in fine, elles en reviennent à la conception tronquée de la politique réduite au rapport de forces, au risque d’écarter la fragilité intrinsèque de la politique. Conflictualité absolument nécessaire mais insuffisante, pourquoi ? Parce qu’en reprenant la rhétorique de la rupture contre les stratégies symbiotiques ou interstitielles (selon les catégories d’Erik Olin Wright), ils en viennent à oublier qu’elles ont été historiquement proposées pour échapper aux impasses politiques (démocratiques) des stratégies de rupture. Dit autrement : revenir au grand soir pour combler les impasses des petits matins, c’est oublier que l’intention des petits matins était de ne pas désespérer du changement.
        • Je ne crois même pas que ce soit en mixant ces stratégies 8 que l’on évite le piège de la confusion entre stratégie et scénario, et donc la confusion entre prévoir, provoquer et préparer.
      • C’est donc à partir de la zone 5 que nous nous autorisons à pointer les impasses des critiques émises de la zone 4.

Certes, chacun.e peut préférer telle ou telle zone suivant son engagement, ses disponibilités ; pas question de hiérarchiser. Pour autant, seule la zone 5 permet de révéler la politisation des autres zones.

Je rajoute une comparaison : celle avec la couleur de mon polo qui déteint légèrement à chaque lavage. Je ne peux visualiser cette déteinte qu’à condition d’avoir conservé un deuxième polo que je n’ai jamais exposé au soleil ni au lavage; mais si je le compare à celui que j’utilise, la différence va sauter aux yeux. Et plus j’aurais usé un polo, plus la perte de couleur sera évidente. La zone 5 de la permapolitique, c’est ce polo qui a gardé sa couleur.

C’est en ridiculisant comme « utopique », ou comme « extrémiste », ou comme « idéaliste » cette zone 5, que les dispositifs politiques de dépolitisation installent leur emprise, en opacifiant toute possibilité de comparaison avec une radicalité politique. Attention donc dans les 4 zones les plus fréquentées de ne pas tomber dans un anti-intellectualisme de convention qui, en croyant assurer l’efficacité du « pratico-pratique », ne fait en réalité que saper la condition d’une repolitisation de rupture.

4. Pour conclure

Tels pourraient être les cadres politiques à l’intérieur desquels chacun.e suivant ses choix pourrait inscrire sa trajectoire politique de décroissance. Le pari de ces cadres c’est que chaque trajet même le plus personnel ne pourrait que s’harmoniser avec d’autres projets tout aussi personnels pour tresser un faisceau de trajectoires décroissantes, sans chercher l’hégémonie mais sans pour autant tomber dans le relativisme que toute trajectoire se vaut : c’est pour cela que le jugement a besoin de critères pour :

  • distinguer entre le faisable, le désirable et le tolérable (± l’acceptable),
  • ne pas prendre ses choix stratégiques pour des scénarios,
  • préparer la rupture (la révolution) sans jamais se raconter qu’il s’agit de la provoquer ou de la prédire,
  • ne jamais céder à l’injonction du faire nombre avant d’avoir garanti la solid(ar)ité du faire sens,
  • ne jamais se prendre pour l’élite d’une avant-garde (de l’insurrection qui vient), pour un virtuose (de l’alternative) ou pour un saint (de la pureté).

Si la croissance est un non-sens (« une croissance qu’elle soit infinie ou non, dans un monde qu’il soit fini ou non, est absurde »), la décroissance ne sera du bon sens que s’il s’agit d’un sens commun.

La dépolitisation, c’est la perte du sens commun comme sens politique par excellence.

*

Mais y a-t-il une raison pour qu’une politique de repolitisation soit une politique seulement portée par la critique décroissante ? Après tout, les cadres de la repolitisation sont-ils exclusivement ceux de la décroissance ?

Pour répondre, il me semble qu’il suffit de rappeler qu’une politique de repolitisation est en opposition à une politique de dépolitisation dont les traits principaux ont été repérés dans la deuxième partie.

A contrario, on peut en déduire les traits d’une politique de repolitisation :

  • Seule une philosophie politique relationnelle peut facilement valider l’analyse d’Hannah Arendt, celle qui caractérise l’action politique par sa pluralité (c’est sa condition humaine) et sa fragilité (c’est sa faille).
  • La politique est plus un art qu’une science (ou une technique) ; ses arbitrages supposent une sensibilité qui s’oppose à l’expertise anesthésiée et anesthésiante, ainsi qu’une ouverture à l’imagination pour résoudre les problèmes rencontrés par l’enquête.
  • La liberté politique est démocratique.
  • Les positions politiques d’une repolitisation sont anti-individualistes, technocritiques, conscientes que les dispositifs de l’horizontalisme et du neutralisme ne caractérisent pas n’importe quel régime politique mais plutôt le régime politique… de croissance.
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Notes et références
  1. Ce qui ne me semble pas contredire ce que j’écrivais au premier chapitre de mon Politique(s) de la décroissance, 2012.
  2. https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian/
  3. Berg Peter, Dasmann Raymond, Rollot Mathias, « Réhabiter la Californie », EcoRev’, 2019/1 (n° 47), p. 73-84. https://www.cairn.info/revue-ecorev-2019-1-page-73.htm
  4. Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, Héritage et fermeture, Une écologie du démantèlement (2021), éditions divergences. https://decroissances.ouvaton.org/2022/05/29/jai-lu-heritage-et-fermeture-une-ecologie-du-demantelement/
  5. https://decroissances.ouvaton.org/2021/01/10/jai-lu-vivre-sans-de-frederic-lordon/
  6. https://ladecroissance.xyz/2022/07/02/il-faut-lire-reprendre-la-terre-aux-machines-par-latelier-paysan/
  7. https://ladecroissance.xyz/2024/10/31/pourquoi-lecologie-perd-toujours/
  8. C’est la piste suivie par Jérôme Baschet, entre autres.

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05.05.2026 à 21:37

Défendre l’ADEME malgré tout

Arthur Zarrouki

Texte intégral (1111 mots)

Les voix se lèvent en soutien à l’ADEME, une fois encore menacée par les vents conservateurs, qui ont depuis longtemps préféré le dogmatisme du déni au courage de la radicalité face aux enjeux environnementaux et sociaux. Ici via le projet de loi de décentralisation du gouvernement.

Nous ne pouvons que soutenir l’ADEME en ces temps troublés et troublants, où l’écologie semble descendre chaque jour un barreau de plus de l’échelle des priorités, alors que la sévérité des diagnostics emprunte le chemin inverse. Devrions-nous être surpris dans un monde où la raison et le droit s’évanouissent inévitablement ? Un chef d’Etat se revendique fièrement d’actions de piraterie, et seul un silence glaçant pour l’accueillir.

Même si nous sommes loin d’être sans critique à son encontre, soutenir sans ne rien mettre sous le tapis, cela ne fait pas partie de nos habitudes. Nous n’oublions pas que l’ADEME, dans son étude prospective « Transitions 2050 », visant à la réduction de notre empreinte carbone, a été capable d’acter son échec sans rougir, et à en faire porter la responsabilité aux autres pays, plus précisément « à l’absence de politique concertée au niveau international »…

Pourtant, n’aurait-elle pas pu elle-même prédire cet échec à venir, au vu de l’absurdité de sa démarche ? Qu’attendre d’une étude où le scénario le mieux disant, « Génération frugale », conduit à une hausse du PIB de 36 % d’ici à 2050 (47-48 % pour les trois autres scénarios) ? Pis encore, en associant ce même scénario à la décroissance !

Comme quoi, lorsqu’il est fait l’impasse d’une remise en cause radicale des fondements et structures de notre société, une priorité réelle accordée à l’écologie, aussi sincère soit-elle, ne peut qu’être vaine.

Nulle animosité, l’ADEME n’est en aucun cas une ennemie, certaines de ses initiatives sont éminemment utiles, par exemple ses simulateurs d’empreinte carbone et eau. Un exercice salutaire, non pas pour se culpabiliser ou culpabiliser, dans le monde de la croissance nos modes de vie sont contraints. Mais pour réaliser l’ampleur des évolutions demandées. Les changements auxquels nous appelons sont structurels, à faire toutes et tous ensemble pour toutes et tous.

Néanmoins, ne serait-il pas naïf de penser que l’ADEME serait nécessairement une alliée ? Ne pourrait-elle pas être une adversaire politique ? Pouvons-nous faire l’impasse de ces questions ? 

A nous de faire notre part, en politique, comme en amitié et en amour, il est vital d’être honnête. Envers soi et envers les autres.

Transition(s) 2050 – L’ADEME piégée par le paradigme de la croissance

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01.05.2026 à 16:43

Retour sur la conférence introductive du cycle « 4 images politiques pour penser la décroissance »

Rédaction

Texte intégral (850 mots)

La Maison commune de la décroissance a organisé au printemps 2026 un cycle de conférences intitulé « 4 images politiques pour penser la décroissance » mené par Michel Lepesant. La conférence introductive a eu lieu le mardi 14 avril 2026, à l’Académie du Climat (Paris). Le cycle s’est poursuivi les 19, 20 et 21 mai.

Pour penser la convergence, la coordination et le degré de politisation des propositions décroissantes (et elles sont abondantes), il vous est proposé de penser la décroissance au moyen de 4 images pour visualiser 4 enjeux politiques : le commun, la robustesse, la radicalité, l’extension de la critique.

L’objet de la Maison commune de la décroissance (la MCD) est de proposer à l’ensemble de la constellation décroissante un cadre politique commun. Aujourd’hui, malheureusement, l’ensemble des initiatives et propositions qui peuvent se revendiquer de la décroissance ressemble plus à une boîte remplie de pièces de puzzle qu’à un « paradigme » partagé.

Si la décroissance était une langue, c’est comme s’il y avait un lexique mais sans (règles de) grammaire. Pourtant, ce n’est qu’à condition de partager des règles communes que chacun.e a la liberté de les utiliser comme il l’entend pour exprimer son idée. Une langue partagée est la condition de possibilité d’une parole individuelle.

Pour tenter de construire ce cadre, plutôt que de longues dissertations, la MCD vous propose de repérer 4 questions :

  • Comment penser la convergence de propositions opposées sans avoir à rejeter l’une au profit de l’autre = comment penser l’hétérogénéité des propositions ?
  • Comment penser la coordination d’initiatives aussi différentes que des analyses universitaires et des propositions militantes ? Où trouver un minimum de définitions et méthodes communes ?
  • Comment évaluer le degré de politisation de toutes ces initiatives et propositions ?
  • Quand la décroissance critique la croissance, que critique-t-elle, seulement la croissance économique ?

Et d’y répondre par 4 images :

  • L’image d’un disque et de ses rayons (enjeu = le commun).
  • L’image de branches sortant d’un tronc politique qui est enraciné conceptuellement et méthodologiquement (enjeu = la robustesse).
  • Une analogie entre politisation et les cinq zones de la permaculture (enjeu = la radicalité).
  • L’image de la croissance comme d’un iceberg (enjeu = l’extension de la critique).
Suite et fin du cycle les 19, 20 et 21 mai 2026 à Paris

Les quatre images seront détaillées à travers 3 trois conférences, à découvrir ci-dessous !

PDF
17.04.2026 à 07:05

Résistance

Michel Lepesant

Texte intégral (2569 mots)

Au moment où on semble assister, impuissant, à la disparition du droit et son emplacement par « le droit du plus fort », il est bon de se souvenir que J-J Rousseau qualifiait ce soi-disant droit de « galimatias inexplicable » ( Du contrat social, I, 3, 1762). Jugement toujours d’actualité, à l’heure où les médias mainstream arrivent de moins en moins à dissimuler leur fascination pour la brutalisation généralisée du díler maximo. Mais reste toujours cette question : pourquoi la force, si elle est vraiment si forte, doit-elle se donner les apparences d’être un « droit » ?

1- La résistance est un droit

Selon l’article 2 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (DDHC) du 26 août 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». Ce droit de résistance est garanti par la Constitution, puisque la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen fait partie du bloc de constitutionnalité et possède donc une valeur constitutionnelle. En réaffirmant, dans sa décision de janvier 1982, la valeur constitutionnelle des principes et droits proclamés en 1789, le Conseil constitutionnel reconnaît aussi la valeur constitutionnelle du droit de résistance à l’oppression prévu par l’article 2 de la DDHC.

2- La pente illibérale du libéralisme

Comment, pourtant, ne pas constater que ce droit est aujourd’hui malmené ?

  • La dernière menace en date est le projet de loi porté par la députée Caroline Yadan (EPR), qui sous le prétexte de lutter contre l’antisémitisme, revenait en réalité à rabattre toute critique contre le sionisme comme antisémitisme. La pétition contre ce projet de loi a recueilli 707 957 signataires. Cette pétition a été classée par la commission des Lois lors de sa réunion du 15 avril 2026. Affaire à suivre.
  • On sait comme l’expression « écoterrorisme » lancée par G. Darmanin en 2022 relève d’une tentative pour criminaliser certaines formes de mobilisation écologiste. Dans la foulée, ce ministre de l’intérieur a tenté en juin 2023 de dissoudre le collectif des Soulèvements de la Terre. Dissolution annulée en novembre 2023 par le Conseil d’État qui rappelle qu’« une mesure de dissolution porte une atteinte grave à la liberté d’association, principe fondamental reconnu par les lois de la République. Elle ne peut donc être mise en œuvre que pour éviter des troubles graves à l’ordre public » ; et qui ajoute qu’« aucune provocation à la violence contre les personnes ne peut être imputée aux Soulèvements de la Terre ».
  • Si on reste sur le champ de la contestation agricole, il suffit de constater les connivences entre l’État et le lobby agro-industriel (FNSEA, CNJA, et en « idiots utiles » la Coordination Rurale).
    • On peut rappeler les menaces de mort proférées par des militants de la Coordination rurale contre les opposants au barrage de Caussade [Tarn-et-Garonne] ou les dégradations de biens appartenant à des écologistes en Bretagne.
    • On peut surtout souligner l’existence de la fameuse cellule Déméter, créée en 2019, par une convention de partenariat entre le ministre de l’Intérieur et deux syndicats agricoles productivistes, la FNSEA et le CNJA1. Aujourd’hui, une action est menée contre cette cellule par l’association L214 devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) 2.
  • « C’est nous, l’institution, qui fixons le niveau de violence de départ. Plus la nôtre est haute, plus celle des manifestants l’est aussi », reconnaît un ancien haut responsable des forces du maintien de l’ordre, cité par Laurent Bonelli, Le Monde diplomatique, janvier 2019, p.13.

Toute la question démocratique revient alors à se demander s’il s’agit d’une « dérive » illibérale de certains libéraux ou bien d’une « pente » illibérale du libéralisme ?

3- La force du droit, ou l’inévitable puissance de l’apparence

Je voudrais aujourd’hui relire une pensée de Pascal (B298-L103) dont le titre est : Justice, force. Chacun voit bien de quoi il s’agit.

1ère distinction : d’un côté, la justice qui est affaire de volonté ; de l’autre, la force qui est contrainte.  

1er croisement : la justice par elle-même n’a pas de moyens ; la force par elle-même n’a pas de justification.

2ème croisement : la justice et la force sont faibles dans l’ordre du dire.

3ème croisement : il faut les mettre ensemble dans l’ordre du faire.

2ème distinction : entre le dire et le faire.

[Objection implicite : mise en garde contre une fausse symétrie, un pseudo équilibre]

3ème distinction : dans l’ordre du dire, la force a l’apparence de la justice alors que la justice « est sujette à dispute ». 

Conclusion : « on a fait que ce qui est fort fut juste ». Ce qui est (souvent mal) interprété comme une « victoire » de la force et une faiblesse de la justice devant la force.

« Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

—-

La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.

Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

Explication : Pascal écrit « on a fait » et n’écrit pas « on a dit que ce qui est fort fut juste ». Autrement dit, il est abusif d’interpréter cette conclusion comme une victoire de la force, comme si Pascal avait écrit : puisque c’est la force qui, de fait, gagne, alors on dit que la force est juste ; que ce qui est juste, c’est ce que dit la force (« la raison du plus fort »).

« On a fait » renvoie à une contrainte : c’est la force qui se voit contrainte de se montrer juste.

Autrement dit : entre l’idéalisme de la justice et le cynisme de la force, la victoire revient à la justice. La justice est plus forte que la force. C’est ce qui fait que même les régimes les plus autoritaires organisent des élections, fût-ce pour les truquer, ils ne peuvent se passer de l’apparence de la justice ; alors que – renversement de l’asymétrie – la justice ne peut pas se donner l’apparence de la force.

Dans la réalité, les apparences de l’idéal sont plus réelles que celles du réalisme. Dans l’instant, cette vérité peut être brouillée, mais à la longue, elle est imparable. A la longue, l’injustice de la force ne peut pas gagner contre la force de la justice.

4- Conséquences sémantiques

Pascal insiste sur la différence entre l’ordre du dire et l’ordre du faire ; c’est parce qu’une partie de l’action politique se juge sur le choix des termes employés pour la décrire, et donc pour la juger.

Que veut dire « résister » ?

  1. Question qui intéresse directement toute personne impliquée dans la décroissance radicale. Je propose de repérer la résistance à l’intérieur d’un continuum qui commencerait par la critique pour se finir par le renversement.
    • Critiquer ← Résister → Renverser
    • C’est ainsi que l’opposition politique à la croissance débute par l’objection de croissance et vise à renverser le régime politique de croissance.
  2. Quels rapports entre résistance et terrorisme ?
    • Peut être qualifiée de « terroriste » toute action visant à provoquer un effet de terreur.
    • Politiquement (et historiquement), quel est l’antonyme de « résistance » ? C’est « collaboration ».
    • On sait comment tout pouvoir en dérive est tenté de faire passer la résistance pour du « terrorisme ».
    • Toute résistance est-elle terroriste ? Non, pourquoi ? Parce qu’une résistance est un droit légitime, un droit de l’homme et du citoyen. Cette réponse négative devrait faire l’unanimité de tous les démocrates.
    • Tout terrorisme est-il une résistance ? On voit bien là que la réponse dépend directement du côté où on se trouve. Pour l’occupant allemand, tout résistant était un terroriste. Mais du point de vue de la résistance, leurs actions ne visaient pas la terreur mais la libération.
    • Y a-t-il des actes de résistance qui sont aussi des actes terroristes ? Malheureusement, oui. Faut-il les condamner ? Oui, sans ambiguïté.
    • Y a-t-il des actes de terrorisme qui sont aussi des actes de résistance ? Un mauvais moyen peut-il être au service d’une bonne finalité sans la trahir ? Si oui, alors, cela alors laisse croire qu’une (bonne) fin peut justifier un (mauvais) moyen.
    • Pour autant, un mouvement de résistance perd-il définitivement toute sa légitimité à l’instant où un acte terroriste est commis en son nom ? C’est tout l’enjeu entre Les mains sales (1948) de J-P Sartre et Les justes (1949) d’A. Camus. C’est une question…

Si l’action terroriste peut être une dérive de toute résistance, à quel moment peut-on juger qu’un groupe de résistance devient un « groupe terroriste » ? C’est une question qu’il faut poser pour le Hamas. Mais, dans ce cas, c’est une question qu’il faut aussi poser pour l’État d’Israël, dont les politiques de colonisation, de négation du droit des palestiniens à disposer d’un État, d’usage sans retenue de la violence militaire contre des civils (à Gaza, en Cisjordanie, au Liban) sont une constante de ses gouvernements depuis sa création, création qui s’est d’emblée inscrite dans un négationnisme assumé selon la fameuse formule : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » 3. D’autant qu’aujourd’hui c’est bien une extrême-droite suprémaciste et théocratique qui gouverne Israël ; et encore une fois, demandons-nous : pente ou dérive 4 ?

Question taguée, dans la nuit du mercredi 15 au jeudi 16 novembre 2023, sur la façade du musée de la Résistance et de la Déportation à Lyon 7e.
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Notes et références
  1. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/17/l-ecoterrorisme-une-arme-politique-pour-discrediter-la-radicalite-ecologiste_6173782_3232.html
  2. https://www.pollinis.org/publications/120-associations-et-personnalites-demandent-la-dissolution-de-la-cellule-demeter/
  3. https://k-larevue.com/une-terre-sans-peuple-pour-un-peuple-sans-terre/
  4. https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/12/01/l-israelisation-du-monde-occidental_5041187_3232.html

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07.04.2026 à 18:26

Le pouvoir aux mains des psychopathes

Rédaction

(438 mots)

Au moment où on se demande ce qu’attend la communauté internationale pour engager des poursuites contre le président des USA (et sa cour, nationale et internationale) pour crimes (répétés) de guerre, on peut aussi se demander comment il se fait qu’un tel psychopathe soit à la tête de l’impérialisme le plus puissant de la planète ?

Si on lit le livre d’Arnaud Miranda, on comprend aussi que, pour les psychopathes néoréactionnaires, c’est l’Entreprise qui est la forme la plus efficace de l’État. C’est donc sans surprise que celui qui se présente comme « le roi du deal » ait atteint aujourd’hui le tête d’un État.

C’est dans le très bon livre de Kate Pickett et Richard Wilkinson, Pour vivre heureux, vivons égaux ! (2019, Les Liens qui Libèrent) que l’on trouve la référence à un article sur les « personnes dérangées au travail », au chapitre 6 qui est intitulé « La folie des grandeurs ».

« Est-il vrai que l’on trouver davantage de psychopathes aux postes de direction qu’aux échelons inférieurs des entreprises ? Les psychologues britanniques Belinda Board et Katarina Fritzon ont comparé les traits de personnalité de 39 hauts dirigeants (uniquement des hommes) à un échantillon de 768 patients de l’hôpital psychiatrique de Broadmoor, un établissement de haute sécurité. Tous les patients de Broadmoor avaient été officiellement diagnostiqués comme malades mentaux ou psychopathes, et avaient été soit condamnés pour des crimes graves, soit jugés inaptes à subir leur procès. L’étude a révélé que les hommes d’affaires présentaient des scores plus élevés que les malades internés à Broadmoor, relativement à plusieurs caractéristiques négatives, dont celles relevant des troubles de la personnalité histrionique (charme superficiel, duplicité, égocentrisme, tendance à la manipulation), des troubles de la personnalité narcissique (surestimation de soi, absence d’empathie, exploitation de ses semblables, indépendance) et des troubles compulsifs (rigidité, obstination, penchants dictatoriaux ».

Kate Pickett et Richard Wilkinson, Pour vivre heureux, vivons égaux ! (2019, Les Liens qui Libèrent), p.119

Autrement dit, même si le pouvoir ne rendait pas fou, ce sont déjà les fous qui sont au pouvoir.

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