Michel Lepesant
Cette année, nous allons à la rencontre d’André Gorz. En même temps journaliste et philosophe, André Gorz est un intellectuel dont l’engagement à gauche n’a jamais failli, fruit d’une double filiation, celle de Marx et celle de Sartre. Pendant ces 2 journées, nous discuterons avec Alain Gorz au moyen de certains de ses textes ; Nous l’écouterons et peut-être regarderons-nous quelques archives. Mais ces rencontres ne sont pas un colloque ; les textes de Gorz seront des pré-textes à discussion, autrement dit ils pré-céderont nos discussions, ils les pré-pareront. Nous essaierons d’être le plus fidèle possible avec ce que Gorz a voulu dire : Texte intégral (883 mots)
Une rencontre, ce n’est pas un colloque

les 4 temps de la rencontre
Dimanche 12 Lundi 13 10h-12h Radicalités politiques
Pré-texte # 1
« Leur écologie et la nôtre »
Leur décroissance et la nôtreStratégie : suffit-il d’être anticapitaliste ou écosocialiste pour décroître ?
Pré-texte # 3 :
Urgences politiques
Vidéo : Réforme ou révolution ?14h-16h30 Quel écologie politique ?
Pré-texte # 2 : l’écologie au péril de l’expertocratie
Vidéo : l’écologie contre le capitalismeLes difficultés de l’autonomie
Pré-texte # 4 : Penser avec et contre Gorz
(sens de l’existence, individualisme, autogestion, technologie, anthropocentrisme)Une rencontre critique
Pour préparer la rencontre
Arthur Zarrouki
Au plaisir de se rencontrer, de partager et réfléchir ensemble ! Ci-dessous un avant-goût du Focus de nos (F)estives de la décroissance 2026, en particulier un programme détaillé, et des éléments du fil rouge qui nous y a conduit. Avec, et remercions Alain Bashung pour cela, des titres de chansons pour titres, plus ou moins abstrus, plus ou moins bien choisis. La décroissance n’est pas hégémonique, le constat est sans appel. Pis encore, c’est la pensée néo-réactionnaire qui semble pouvoir étendre son hégémonie culturelle, pourtant fruit d’une dynamique bien plus récente. C’est donc qu’il doit y avoir des freins, mais lesquels ? Voilà l’objet de notre focus, essayer ensemble de les identifier puis de les comprendre, avec l’espérance de dessiner des pistes de sortie de ces ornières. Des ornières, car les freins nous semblent anciens, la décroissance n’est pas née de la dernière pluie, et l’adage il faut donner du temps au temps ne peut être une explication suffisante. En 1972, dans le sillage du rapport Les Limites à la croissance (dans un monde fini), le terme décroissance apparaissait pour la première fois dans le Nouvel Observateur, sous la plume d’André Gorz, qui fait l’objet de la Rencontre de ces (f)estives de la décroissance 2026. Les décennies suivantes consistèrent en la lente naissance d’un corpus théorique, autour de différents courants qui conduiront à la décroissance : l’environnementalisme, la bioéconomie, le post-développementisme, l’économie écologique… Notamment en relisant ou en lisant Rachel Carson, Nicholas Georgescu-Roegen, Bernard Charbonneau, Herman Daly, Serge Latouche, Cornelius Castoriadis, David Harvey… En 2002, l’organisation du colloque Défaire le développement, refaire le monde marquait la naissance théorique et politique de la décroissance. Le tournant des années 2010 fut d’ailleurs particulièrement riche pour la décroissance politique, jusqu’à atteindre une visibilité certaine, notamment avec Paul Ariès. Nous ne pouvons que constater que les velléités de ces années ont fait long feu, la décroissance n’a pas su se cristalliser en un objet politique crédible et sa visibilité dans le débat public n’a pas encore retrouvé celle d’alors. Par crédible, nous entendons un objet politique à même de préparer une révolution – qui ne se réduirait ni à une « transition », ni à une « adaptation » –, sans se raconter pour autant que l’on pourrait la prédire ou la provoquer. À travers 6 demi-journées, nous nous pencherons collectivement aussi bien sur les mécanismes internes du mouvement décroissant – par exemple en se demandant si les espoirs et les défis d’aujourd’hui sont différents de ceux d’hier – que sur les réactions externes, sur la place de la décroissance dans l’échiquier politique – par exemple en se demandant si elle semble mieux armée aujourd’hui qu’hier pour résister aux caricatures, aux simplifications et aux dénigrements. C’est du constat que la constellation décroissante avait négligé le travail de crédibilité, au profit de la faisabilité et de la visibilité, qu’est née la Maison commune de la décroissance (MCD), qui a fait de son objectif principal le travail de définition du projet politique commun que se doit d’être la décroissance, et s’est donnée pour mission de réfléchir à ses conditions politiques de possibilités. Aussi bien en direction des autres associations et initiatives – en particulier de celles se revendiquant de la décroissance, mais également celles faisant de la décroissance sans le savoir – que du grand public. La MCD s’est attelée aux racines – concepts et méthodes – de la décroissance, conditions politiques de possibilité d’une décroissance politique, à même de contribuer à la repolitisation et à la coordination des déçus, critiques et opposants à la croissance, son monde et son régime. Et ainsi que la décroissance puisse être définie, juste, désirable et tolérable. Il nous semble indispensable, tout autant pour sa visibilité que sa crédibilité, que la décroissance puisse être enfin un nom commun, et sortir ainsi du brouillard qui l’entoure. Et nous demander, si ce nom commun devait être adjectivé, la décroissance commune pourrait-elle ne pas l’emporter ? Nous ne pouvons ignorer que la croissance, avec son monde et son régime, ne freine pas, et ce malgré tous les avertissements, toujours plus précis, et dramatiques, depuis plus de 50 ans. Pis encore, elle semble même accélérer au maximum de ces capacités, dans une sorte de sait-on jamais nihiliste. Arrêter cette course folle est la première étape, celle de l’objection de croissance. L’enjeu n’est pas de ralentir la croissance, elle continuerait tout de même d’avancer, seulement plus lentement, mais de la défaire, de faire mégamachine arrière. Aussi bien dans ses déclinaisons économique (décrue), culturale (décolonisation) que politique (renversement) : voilà ce qu’est la décroissance. Avec l’espérance, un jour, de pouvoir complètement s’en détacher : le temps de la post-croissance. Aujourd’hui c’est la décroissance qui subit les freins que la croissance choisit de lui opposer. Comment éviter de faire croire qu’en souhaitant débloquer ces freins nous défendrions une accélération ? Pourquoi prendre le risque d’un tel paradoxe lorsque les valeurs d’espérance de la décroissance sont le repos, la rencontre et la tranquillité ? Fort heureusement, les piliers de la croissance et de la décroissance diffèrent fondamentalement. Penser qu’une accélération de la décroissance serait défendue ici reviendrait à voir cette dernière en miroir de la croissance, son reflet, alors qu’elle est son contraire, son opposé. La croissance est à elle-même sa propre fin. La décroissance travaille à sa propre mort. Elle ne souhaite pas perdurer plus que nécessaire, et sera ravie de s’effacer en temps voulu. La décroissance n’est pas une révolution permanente. Pas d’accélération de la décroissance donc, mais pas une défense du statut quo non plus. Comment sortir de cette situation qui semble tout avoir d’une aporie ? D’autant plus que l’urgence de la situation nous apparaît pleinement, et qu’aucune souffrance ne peut être justifiée, plus encore au nom d’un demain fantasmé. Et que nous sommes tout à fait conscient du péril que représente cette urgence, tout autant pour l’action militante – le désengagement guette – que pour la rectitude des projets politiques – la compromission guette. Face à ce péril, la nécessité d’un horizon s’impose – car aucune réelle délivrance ne saurait advenir demain sans espérance aujourd’hui – tout comme celle d’un ancrage – seul le rien surgit du néant. Rejeter l’accélération n’est donc pas un déni de réalité, mais une opposition politique à l’accélération des temps modernes, que certains ont même porté jusqu’à la défense d’un accélérationnisme pour les temps futurs. Nous n’avons pas la naïveté de penser qu’une accélération décélérante puisse exister. Notre position est simple, nous refusons tout déséquilibre historique, ici au profit du futur – il n’est pas écrit d’avance, nous ne sommes pas des prophètes – et ailleurs au profit du passé – il n’est pas un refuge, nous ne sommes pas des réactionnaires. Notre aspiration est modeste et saine : tout simplement que la décroissance puisse être, libérée de ses freins, non pas ceux qui visent à ralentir, mais ceux qui empêchent, qui immobilisent. Ces freins de sécurité, ou plutôt de sûreté, ceux de la croissance qui se défend, qui anesthésie ce qui se dresse contre elle. Quels freins à désarmer donc ? Voilà l’objet de notre focus, permettons-nous dès à présent une première exploration, avec une proposition de distinction suivant la provenance de ces freins. D’où proviennent ces freins ? Pour l’essentiel bel et bien de l’extérieur, fruits d’une contamination issue de notre société actuelle, celle du régime de croissance. Aussi bien pour les freins que l’on qualifie d’interne ou d’externes d’ailleurs, provenance et localisation sont deux caractéristiques différentes. Ces freins auraient donc dû rester extérieurs à la décroissance, mais il n’en a pas pu être ainsi, malheureusement, faute d’une critique radicale de la croissance – notamment comme dispositif politique de dépolitisation : de nombreux décroissants ont intériorisés ces dispositifs (horizontalisme, individualisme, neutralisme, anti-intellectualisme, actionnisme…). Cela étant dit, il ne s’agit pas de disculper, des freins de provenance interne, fruits d’incohérences propres à la philosophie politique contre-croissante, existent également. Peut-être en raison d’une immaturité théorique et historique de la décroissance ? Puis une seconde proposition de distinction, en fonction de leur nature : quels seraient les freins propres à toute « transformation » ? Et donc se pencher sur les leçons à tirer de l’histoire, par exemple des tentatives qui ont prétendu sortir du capitalisme et qui ne sont pas sortis de l’économie mais de la démocratie… Et quels seraient les freins spécifiques à la transformation décroissante ? En se penchant sur son histoire politique par exemple. Et voilà enfin le programme détaillé ! Texte intégral (2780 mots)
* Une histoire de plage *
** Ne partons pas fachés **
*** Vue sur la mer ***
**** C’est comment qu’on freine ? ****
***** Venez Venez zouker *****
Michel Lepesant
Pas plus Trump ou Netanyahou que Poutine ne réussissent leurs « opérations spéciales ». Autres points communs : leurs visées impériales sur leurs régions d’influence, leurs proclamations répétées de victoire, le mépris affiché de la vie des civils bombardés, l’asymétrie des rapports de force, leurs régimes illibéraux, la rupture avec toute légalité internationale, une référence théocratique de plus en plus mise en avant, et chacun le mérite d’un prix nobel de la guerre. Une grande différence : seul Trump réussit à pousser la virtualisation de la realpolitik jusqu’à signer un accord de paix (ou de cesser le feu). Pourquoi cette différence ? C’est qu’il est tellement dans l’irréalité de sa bulle narcissique que, lui, il n’a pas besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir. Et nous dans cette Histoire ? Tout d’abord, ne pas se laisser berner par leurs « spectacles » : leurs opérations, ce n’est pas « le retour de la guerre » comme on l’entend si souvent répéter. Car seule une minorité de privilégiés peuvent se raconter que la guerre aurait disparu depuis 1945. Il suffit de lire la liste des guerres contemporaines. Comment, ensuite, ne pas constater l’impuissance de la force militaire. Ah, la force est bien assez forte pour faire des victimes ! Mais pour faire la paix, c’est zéro ! Surtout quand on constate que, même dans un rapport asymétrique de forces, il ne faut pas beaucoup de force au faible pour s’opposer et tenir. Que manque-t-il donc à la force pour qu’elle soit puissance ? Dit autrement : d’où vient la puissance, si on la définit comme la capacité à instaurer et maintenir la paix ? Non pas de la force, qui ne peut que (se) raconter qu’elle vise à la sécurité. Or la paix n’est pas la sécurité. La paix se fait avec ses ennemis, la sécurité se fait contre ses ennemis. Ni Poutine ni Netanyahou ne veulent la paix. Quant à savoir ce que voudrait Trump… Mais pourquoi continuer d’utiliser la force si elle est impuissante, ce que ne peut pas ne pas constater celui qui l’utilise ? A cause d’une impunité qui donne au fort le sentiment qu’il est puissant. La présence de la force qui se prend pour la puissance, c’est donc l’absence du droit. Géopolitiquement, l’absence du droit international. On ne dit pas que le droit est puissant, mais que c’est lui seul qui peut transformer la force en puissance. Si la puissance est la force dans les limites du droit, on comprend mieux pourquoi les tenants de l’illimitisme tout azimut sont des ennemis du droit. Car le droit est limite. C’est en tant que partisans des limites que les décroissant.e.s devraient reconsidérer la question du droit. Texte intégral (563 mots)
Michel Lepesant
Gabriel Malek, Pour une décroissance prospère (2025), Payot. En France, la MCD n’est pas la seule association dont l’objet est explicitement et directement la décroissance, il y aussi Alter Kapitae (AK) dont le fondateur, Gabriel Malek, a publié à la fin de l’an dernier (2025) Pour une décroissance prospère, ouvrage dont le titre reprend la thématique générale d’AK. La lecture que je vais en proposer doit naviguer entre 2 écueils que tout conférencier connaît bien quand, à la fin de son intervention, la parole est donnée à la salle. Il y a d’abord la prise de parole du frustré de ne pas avoir été à la place de l’invité et qui abuse de la bienveillance du passeur de micro pour dire ce que, lui, aurait dit et qui, à la fin, n’aboutit à aucune question. Il y a aussi l’intervention flatteuse de celui qui propose un inventaire des passages qui lui ont particulièrement plu avant de reconnaître qu’il n’a pas, lui non plus, vraiment de question à poser. Si donc questionnements il va y avoir de ma part, ce sera de façon critique mais sans frustration ni flatterie. * Disons d’emblée pourquoi il me semble que défendre une décroissance prospère tient de l’évidence. Pour au moins 2 raisons que Gabriel Malek ne manque pas de mettre en avant : *** Ce livre, qui est préfacé par Bernard Friot, est composé de 3 parties : Je ne sais pas quoi penser de la préface de Bernard Friot. Certes, elle remplit ses obligations bienséantes mais non sans quelque retenue. Bernard Friot ne cache pas son scepticisme : sur la fiscalité, sur les alliances préconisées par Gabriel Malek, sur l’éloge de la jouissance… Et quand il fait reproche de ne pas avoir assez insisté sur « la mutation du travail », cela semble exagéré quand on comptabilise le nombre de fois où cette thématique du travail est régulièrement traitée tout au long de l’ouvrage (pp.43, 53, 92, 108, 126). Il ne cache surtout pas son scepticisme ni vis à vis de la décroissance – dont il ne valide explicitement aucun trait constitutif – ni vis à vis de la prospérité – dont la seule occurrence dans la préface concerne les… profits. Bernard Friot conclut sa préface en présentant le livre comme « un inventaire passionnant des déjà-là de cet enracinement ». Implicitement, il ne semble pas faire crédit à la décroissance de pouvoir être le paradigme adéquat pour penser la globalité politique des transformations à espérer. * Gabriel Malek consacre sa première partie à faire un inventaire des constats dirigés contre la croissance et les modalités de sa version de la prospérité. Cet inventaire est un classique de l’objection de croissance car il permet d’ouvrir le plus grand possible la famille de celles et ceux qui depuis 1972 – année de publication du rapport Meadows – crient « halte à la croissance ». Si la croissance verte est une « chimère » (p.65), si le tunnel carbone est un « enfer » (p.68), si la transition énergétique est un « mirage » (p.71), si le technosolutionnisme est une « fuite » (p.75), c’est parce que la croissance est contre l’intérêt général (p.32), contre le citoyen (p.35), contre le lien social (p.40), contre le travail (pp.43,53), contre la justice sociale (p.49), contre les imaginaires (p.57), contre la planète (p.62). Dont acte : l’objection de croissance est bien une contre-croissance. Pourquoi décroître ? Pour contrer la croissance. * C’est dans la seconde partie que se trouve la plus grande originalité de ce livre car Gabriel Malek nous y propose une vision de ce qu’aurait pu être Verdelune, petite ville imaginaire de 43 000 habitants, entre Saint-Émilion et Coutras, qui se serait épanouie à partir des années 1990, lors de la période d’une imaginaire « heureuse bio-régionalisation » (p.89). Gabriel Malek traite dans cette partie tout une série de propositions politiques sur : la participation citoyenne (p.96), l’héritage (p.109), l’État (p.112), la propriété (p.116), les coopératives (pp.124, 178), le travail (p.126), le partage des tâches ingrates (p.131), le donut de K. Raworth (p.141), la jouissance (p.147), la paresse (p.150). L’apport de cette partie ne consiste pas dans la nouveauté de ces propositions (Dont l’inventaire quasi complet a été dressé par l’article de N.Fitzpatrick et alii. sur la cartographie systématique des propositions politiques de décroissance.) mais dans la façon dont Gabriel Malek organise ce nouvel inventaire : * Dans cette troisième partie consacrée aux trajectoires de décroissance pour aller vers la post-croissance, Gabriel Malek propose un nouvel inventaire construit autour des 3 stratégies pensées par Erik Olin Wright : stratégies de rupture, stratégies symbiotiques, stratégies interstitielles. « Renverser le capitalisme et mettre en place une décroissance prospère exige de combiner ces trois approches. La rupture permet d’engager le rapport de force nécessaire avec le système, la symbiose permet de préparer la bifurcation des structures existantes, et l’interstitiel est un moyen d’inventer des exemples fonctionnels du monde à venir, et de faire tache d’huile suite à des réussites concrètes dans les territoires » (p.158). Les stratégies interstitielles – celle des alternatives concrètes, des expérimentations minoritaires – reposent sur la séquence : prise de conscience → alternative concrète préfigurative → exemplarité → essaimage → masse critique → bifurcation/basculement. J’ai déjà eu plusieurs fois (Chapitre 10 de Politique(s) de la décroissance, contribution à une revue québécoise) l’occasion de publier mes réticences vis à vis de cette stratégie qui multiplie selon moi les faiblesses (confusion stratégie/scénario, délais, exemplarité et prophétie…). J’ajoute 2 remarques : *** Est venu le moment de la critique amicale parce que constructive, et inversement. C’est donc à mon tour de proposer 2 relevés de questionnements : le premier plutôt sur les contenus, le second plutôt sur la méthode. Je ne cache pas que ces 2 inventaires reposent sur une même interrogation : qu’est-ce que la saison 1 de la MCD qui était consacrée à un approfondissement que je m’amuse à qualifier de « décroissantologique » pourrait apporter à la proposition de « décroissance prospère » ? A la MCD, nous avons la naïveté de croire que cette dernière question est sensée. Et c’est pourquoi nous proposons de visionner la décroissance à l’aide de l’image d’un arbre. Ce que j’appelle « décroissantologie » fait référence aux racines (conceptuelles et méthodologiques) d’un arbre dont le tronc est la décroissance politique – dont la décroissance prospère est une déclinaison – et les branches sont les propositions universitaires et les alternatives concrètes. Finalement, notre naïveté, c’est de croire que ce sont les racines qui font la robustesse du tronc et la fécondité des fruits. * Je commence par un examen de quelques contenus qui mériteraient selon moi quelques précisions et donc des discussions, et qui devraient m’amener à le justifier en me tournant vers des critiques de méthode. Je n’ai pu m’empêcher de relever quelques approximations dans les références, ce qui pourrait apparaître comme une mauvaise manière d’érudition mais qui soulève pourtant des enjeux politiques décisifs pour une conception politique de la décroissance : * Là où j’ai eu le plus d’inconfort, ce n’est pas dans la suite des inventaires qui réussissent à donner l’impression d’un « faire nombre », mais c’est au début du livre quand Gabriel Malek analyse ce qu’il entend par « prospérité » et par « décroissance ». Bien sûr qu’il est décisif de présenter la décroissance comme faisable et désirable. Mais cela est-il suffisant si l’on recherche une « hégémonie culturelle » (p.222) ? Jusqu’à quel point la décroissance doit-elle faire passer sa visibilité avant sa crédibilité ? Comment ne pas remarquer que, pour chacune des stratégies envisagées dans la troisième partie, Gabriel Malek ne manque jamais d’insister sur la mise en forme de nos imaginaires, de nos narratifs : Il me semble qu’il faudrait faire politiquement davantage attention à ce dispositif dépolitisant typique du régime de croissance qui consiste à mener une croisade contre « l’idéologie » en général en ayant l’habileté de ne pas s’y opposer frontalement mais en proposant de substituer à l’idéologie la mise en récit, la narration, le fameux storytelling des publicitaires. Ce dispositif de substitution repose sur une attaque généralisée contre la rationalité ; plus exactement, il s’agit de n’utiliser la raison qu’en la réduisant à la seule rationalité instrumentale et de faire passer tout autre usage – éthique et morale – pour du blabla inefficace. Qui, dans une de nos assemblées entre décroissants, n’a pas entendu l’animateur demander à l’intervenant de faire « plus court », pour éviter d’imposer un « tunnel ». Le pire, c’est quand l’intervenant renonce de lui-même à sa longue démonstration pour, devenant un communiquant, la remplacer par une punchline ! Onofrio Romano dans sa Critique du régime de croissance (2025, Liber) montre qu’il s’agit là d’une offensive contre tout ce qui est de l’ordre du legein, c’est-à-dire de ce qui est de l’ordre d’un discours (logos) dans lequel le « meilleur argument » l’emporte. Là aussi, dans nos assemblées, prétendre « avoir raison » est immédiatement cloué au pilori de l’arrogance et du top down professoral. Contre une telle prétention à partager un raisonnement, l’horizontalisme propre au régime de croissance réussit ainsi à saper toute possibilité de faire changer d’avis à l’aide d’un raisonnement juste et de faits scientifiquement validés. Au nom de cet horizontalisme, le meilleur raisonnement est mis au même niveau qu’une opinion (doxa) ou qu’une émotion (pathos). Comment donc ne pas se demander si l’attention porté aux émotions (pp.224,226) ne participe pas d’une ruse anesthésiante conforme au dispositif de neutralisation de la politique quand il s’agit de dévaluer tout ce qui est de l’ordre du legein ? * Gabriel Malek a tout à fait raison d’opposer 2 conceptions de la prospérité et c’est tout le sens de sa première partie : il faut opposer une conception « matérialiste » et une conception « métaphysique » (p.14). Gabriel Malek entend proposer « avec la décroissance une vision de la prospérité qui va au-delà d’une accumulation matérielle en intégrant l’épanouissement humain, enraciné et ouvert, fondé sur des relations de solidarité et un refus de toute forme de domination. Elle propose une liberté collective, liée à un équilibre avec la nature et à un respect des limites écologiques, essentiels pour le bonheur et la soutenabilité » (p.23). Mais dans ce cas, il faut s’y tenir le plus possible, jusque dans certaines conséquences. Car la conception matérialiste de la prospérité n’est pas seulement quantitative. Ou plutôt, elle n’est quantitative que parce qu’elle est matérialiste. Or qui dit matérialisme – qu’il soit physicaliste ou historique – dit déterminisme, et qui dit déterminisme dit nécessité. Autrement dit, pour défendre une conception métaphysique, ou spirituelle, de la prospérité, il faut la défendre jusqu’au bout, en faisant très attention à ne jamais tomber dans le déterminisme d’une décroissance nécessaire, ou inéluctable, ou inévitable. J’en viens à la définition de la décroissance utilisée tout au long de l’ouvrage. C’est là qu’il me semble que l’apport théorique apporté par la MCD fait le plus défaut : * Je finis cette discussion avec le livre de Gabriel Malek par des considérations de méthode que je me pose quand je me demande à qui ce livre « pour la décroissance prospère » s’adresse-t-il ? J’ai commencé cette discussion en marquant mon accord pour une décroissance prospère parce que je vois dans cette expression qui adjective la décroissance, une évidence. Si je cherche un antonyme à la prospérité, je trouve la misère. Comme je ne connais aucun partisan de la décroissance qui plaide pour une décroissance misérable – à condition évidemment de reprendre la distinction de Majid Rahnema entre pauvreté et misère – alors pour moi l’expression de « décroissance prospère » est un pléonasme. Or ce n’est pas sous cet angle que tout le livre est articulé ; tout au contraire. Car son fil directeur est de montrer « en quoi la décroissance prospère n’est pas un oxymore » (p.17). Mais qui juge ainsi sinon un adversaire, sinon un ennemi de la décroissance ? Ainsi Nicolas Bouzou publiait-il dans l’Express du 3 mai 2020 un article intitulé « Misère de la décroissance » (Auquel Jérôme Vautrin a répondu point par point sur le site de la MCD.). Je ne suis pas en train d’écrire que les livres sur la décroissance doivent être seulement destinés à ses partisans et sur ce point Gabriel Malek a parfaitement raison de dénoncer le risque de l’entre-soi (p.170). Les livres sur la décroissance doivent s’adresser autant aux partisans qu’aux adversaires. Mais qu’est-ce qui différencie un partisan de la décroissance d’un adversaire ? C’est dans ces termes que je pose le hiatus qui court tout au long de ce livre : Mais alors comment s’adresser aux adversaires de la décroissance si, en tant que décroissant, je dois me priver des arguments qui, moi, me convainquent parce que je juge déjà la décroissance comme faisable et désirable ? D’autant que si j’en reste à ce type d’arguments, on peut faire confiance aux adversaires et ennemis de la décroissance pour pratiquer de leur côté une stratégie interstitielle pour se glisser dans la moindre faille de notre plaidoyer. C’est à cause de ce hiatus de méthode qu’il me semble que ce livre penche du côté des solutions et des effets plutôt que du côté des problèmes et des causes. C’est là une différence de méthode et de conception de ce qu’est le pragmatisme. Mon pragmatisme est philosophique et il assume de se revendiquer de ses précurseurs qui sont Charles S. Peirce (pour la défense de la méthode abductive, celle qui permet de remonter des effets aux causes) et John Dewey (pour la défense des « problèmes » que l’on va affronter par la méthode de « l’enquête »). Ma conviction est que c’est plutôt du côté des problèmes et des causes que je trouverais des arguments tolérables : ce qui fait qu’en procédant ainsi je m’adresserai autant aux partisans qu’aux adversaires de la décroissance. Ne céder ni aux difficultés de la crédibilité ni aux facilitations de la visibilité. Je sais, en tirant les leçons mon champ d’expérience, que jamais aucun « faire nombre » n’a provoqué un « faire sens ». Et même si je ne suis pas certain que, dans mon horizon d’attente, le « faire sens » entraînera le « faire nombre », sans y croire, je le désire : c’est toute la différence entre les chimères de l’espoir et la puissance de l’espérance. Texte intégral (7164 mots)

Contre quoi décroître ?
Vers quoi décroître ?
Comment décroître ?
Notes et références
🌱 Bon Pote
Actu-Environnement
Amis de la Terre
Aspas
Biodiversité-sous-nos-pieds
🌱 Bloom
Canopée
Décroissance (la)
Deep Green Resistance
Déroute des routes
Faîte et Racines
🌱 Printemps des Luttes Locales
F.N.E (AURA)
Greenpeace Fr
JNE
La Relève et la Peste
La Terre
Le Lierre
Le Sauvage
Low-Tech Mag.
Motus & Langue pendue
Mountain Wilderness
Negawatt
🌱 Observatoire de l'Anthropocène