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la Maison commune de la décroissance

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18.08.2026 à 12:06

Les mots sont importants

Michel Lepesant

Texte intégral (816 mots)

L’un des symptômes le plus manifeste d’une immaturité politique est l’attaque dirigée contre l’exigence de précision et de distinction dans l’usage du vocabulaire :

  • Plutôt que d’affronter la distinction entre « décroissance » et « objection de croissance », botter en touche par un lapidaire « je ne suis pas un fétichiste des mots » (sic).
  • Dans les marges d’une décroissance qui a franchi la ligne rouge avec l’extrême-droite, il est de bon ton d’ironiser sur de telles distinctions surtout si on y rajoute « post-croissance » ou « a-croissance ».
  • L’une des façons les plus démagogiques de pratiquer cette immaturité consiste, plutôt que de définir, à aligner une suite de termes proches en créant ainsi un brouillard (lexical) dans lequel on fait croire que chacun reste libre d’y faire son choix. Définir au contraire est un exercice de précision et de concision : pour que le terme ainsi défini puisse en apparaître comme une abréviation.
  • Qui ne s’est pas entendu rétorquer après avoir demandé un supplément d’éclaircissement : « Enfin, tu vois bien ce que je veux dire ! « . Ben non (et dans ce cas, vous n’osez pas rappeler que ce qui se conçoit clairement, s’énonce clairement).
  • Et pourtant quiconque sort de sa langue maternelle fait l’expérience que la première source d’embarras pour s’exprimer est la pauvreté des distinctions à disposition. Et dans l’exercice symétrique de la traduction, que de temps pris à choisir ce mot plutôt qu’un autre au moment de respecter l’intention (meaning).

Aujourd’hui, le livre le plus important dans la bibliothèque décroissante n’est-il pas celui coordonné par G. D’Alisa, F. Demaria et G. Kallis, Décroissance, Vocabulaire pour une nouvelle ère (2015) ?

​Voilà pourquoi « les mots sont importants » : très bonne occasion de renvoyer chacun.e d’entre nous à l’excellent site qui reprend cette expression éponyme : https://lmsi.net/

Les mots sont importants, les mots importent. Mais alors qu’est-ce que les mots importent ?

  • « L’homme qui parle est au-delà des mots, près de l’objet ; le poète est en deçà. Pour le premier, ils sont domestiques, pour le second, ils restent à l’état sauvage », Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (1948).
  • « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux », René Char, Chants de la Balandrane (1975-1977) 1.

Ce qu’il s’agit de reconnaître c’est que l’exigence de précision et de clarté dans notre usage des mots ne doit surtout pas être confondue avec l’illusion d’une maîtrise. Nous ne devons pas céder à la prétention d’Humpty-Dumpty (dans Alice au pays des merveilles) qui croit que « quand j’utilise un mot, il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il signifie, ni plus, ni moins… The question is which is to be master – that’s all ».

​Ce que les mots importent, c’est ce dont ils sont pleins. Car les mots ne sont pas des formes creuses que nos intentions viendraient remplir comme on comble un vide. Les mots sont remplis de discussions. Et ces discussions sont déjà là quand nous utilisons un vocabulaire, comme la langue est toujours déjà-là avant que je ne la parle.

Respecter le cadre d’un vocabulaire (et de sa grammaire), c’est ouvrir son esprit aux discussions. C’est de discussion dont la décroissance a besoin…

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Notes et références
  1. Merci à Jean-Pierre Lepri Pour cette référence.

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17.08.2026 à 18:31

J’ai relu : Écosocialisme, de Michael Löwy

Michel Lepesant

Texte intégral (6176 mots)

Depuis 1 an, une discussion lancée par une interview de Jason Hickel existe au sein de la nébuleuse degrowth sur la question de la stratégie. La MCD compte y prendre sa part. L’un des enjeux de ces discussions porte sur l’écosocialisme, et ses relations avec la décroissance/degrowth. Pour donner une idée de la tonalité de l’itw, voici le chapeau : « Degrowth is a gateway into socialist thought for the 21st century » ; pour Jason Hickel, ce socialisme du 21ème siècle, c’est l’écosocialisme. Autrement dit, la décroissance ne serait pas le projet mais seulement la transition vers une destination qui serait l’écosocialisme, pour reprendre le titre de la préface que Timothée Parrique a écrite (en 2024) pour un livre d’entretiens avec Daniel Tanuro 1.

Ajoutons que cette offensive stratégique n’a pas commencé avec cette itw de Jason Hickel et que la question des « convergences » entre écosocialisme et décroissance nourrit déjà un corpus de prises de positions :

Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ?

  • Comment ne pas cacher une interrogation immédiate : l’écosocialisme est-il au socialisme ce que la croissance verte ou le développement durable est à la croissance, c’est-à-dire une opération de greenwashing ?
  • Interrogation historiquement et idéologiquement justifiée quand on sait à quel point le socialisme du 20ème siècle – que ce soit dans sa version soviétique ou dans sa version social-démocrate – a été particulièrement sourd à toutes les critiques écologistes dirigées contre le productivisme, l’industrialisme, le travaillisme, le technologisme…
  • Interrogation redoublée à la lecture de tous ces ouvrages d’obédience marxiste qui viennent aujourd’hui nous expliquer que l’on peut trouver dans le corpus marxien de quoi fonder une écologie politique : dans cette lignée, le plus récent est celui du japonais Koheï Saito en faveur d’un « communisme de décroissance » (Moins !, La décroissance est une philosophie, 2020, trad. fr. en 2024, Seuil). Car, à qui peut bien s’adresser ce type d’ouvrage ? A un décroissant ? Mais pourquoi s’intéresser à « une nouvelle interprétation du Capital » fondée sur « une lecture minutieuse de notes manuscrites » quand la bibliothèque écologiste n’a pas attendu Marx pour consolider sa critique radicale 2. A un marxiste, mais lequel ? Celui qui s’est toujours contenté d’une vulgate qu’il récite comme un catéchisme ou bien l’exégète de bibliothèque qui réussira à dénicher à telle page des Grundisse de quoi confirmer que Marx était bien un précurseur de la décroissance ?

« Vouloir retrouver le sens du marxisme exclusivement dans ce que Marx a écrit, en passant sous silence ce que la doctrine est devenue dans l’histoire, c’est prétendre, en contradiction directe avec les idées centrales de cette doctrine, que l’histoire réelle ne compte pas, que la vérité d’une théorie est toujours et exclusivement « au-delà », et finalement remplacer la révolution par la révélation et la réflexion sur les faits par l’exégèse des textes. »

Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société.

Présentations écosocialistes de l’écosocialisme

▼ Le manifeste écrit par J.Kovel et M. Löwy en 2001
▼ Présentation de l’écosocialisme par Michael Löwy (2023)

Mais qu’est-ce alors que l’écosocialisme ? Michael Löwy a publié en 2011 un ouvrage qui prétend justement fournir la réponse la plus directe. Il a d’autant plus de légitimité pour le faire qu’il est avec Joel Kovel le co-auteur du Manifeste écosocialiste international (2001).

A la sortie de ce livre de Michael Löwy, Fabrice Flipo avait publié (en janvier 2012) une recension qui permet de recadrer et de clarifier certaines facilités que M. Löwy s’accorde, en particulier quand, pour équilibrer le rouge et le vert, il en passe par un équilibre des critiques qu’il adresse aux uns comme aux autres : et, là, il faut reconnaître que les 2 plateaux de la balance ne sont pas faciles à équilibrer. Car, le socialisme du 21ème siècle doit en passer par une critique radicale du « socialisme réel » : et là les références ne manquent pas. Alors pour faire bon poids, Michael Löwy n’est pas toujours exempt de mauvaise foi dans les critiques qu’il adresse à la tradition écologiste : la recension de Fabrice Flipo rétablit la balance. https://www.contretemps.eu/quest-ce-que-l-ecosocialisme/

Présentation décroissante de l’écosocialisme

Notre présentation ne veut pas « rentrer dans les détails » (relever telle expression, telle incohérence entre une phrase et une autre, telle maladresse, telle mauvaise foi…), elle essaie de dézoomer le plus possible sans rentrer dans les variétés et autres variantes de l’écosocialisme. Car il s’agit d’appliquer à l’écosocialisme la même exigence méthodologique que pour la décroissance : « pas de variations sans invariant ».

D’autant que les débats existants entre décroissance et écosocialisme se font quand même à un haut degré de généralité. Du côté écosocialiste, dans les premiers débats, la décroissance est simplifiée à une critique de la croissance – et donc à l’objection de croissance. Aujourd’hui, les écosocialistes reprennent la définition mainstream de la décroissance telle que formulée par Timothée Parrique : une réduction économique de la production et de la consommation dans le cadre de valeurs démocratiques, écologiques et sociales.

La question est donc : quelles convergences et quelle(s) divergence(s) entre le noyau de l’écosocialisme et le noyau de la décroissance ? Pour la décroissance, nous prétendons à la MCD avoir largement entamé ce travail de conceptualisation, qui a abouti à dégager 4 piliers dans le noyau de la décroissance (la décroissance comme opposition politique à la croissance, l’éloge du limitisme, l’éloge de la vye sociale et l’éloge de l’abondance par le partage). Pour l’écosocialisme, ce travail n’a pas été formellement fait mais il faut reconnaître que les textes de Michael Löwy s’inscrivent toujours dans une intention idéologique d’unité conceptuelle.

Une convergence des critiques

Décroissance et écosocialisme partagent la plupart des critiques que l’on peut adresser au système dominant actuel, système avec lequel nous voulons explicitement rompre.

Cette convergence des critiques est une analyse convergente des crises. Non seulement nous partageons l’inventaire des crises – écologiques, sociales, démocratiques… – mais surtout nous partageons l’idée que ces crises sont « intrinsèquement liées et devraient être perçues comme les manifestations différentes des mêmes forces structurelles » (Manifeste de 2001).

Plus profondément, nous devons aussi valider que l’écosocialisme ne dirige pas cet inventaire des critiques seulement contre le système dominant mais qu’il procède d’un mea culpa dirigé contre le socialisme tel qu’il a historiquement existé. Autrement dit, à la critique du système est intrinsèquement associée une critique des critiques du système 3 : et ces critiques sont écologiques, et aussi sociales, et aussi politiques. Lisons Löwy :

  • (p.26) « La question écologique est, à mon avis, le grand défi pour un renouveau de la pensée marxiste au XXIe siècle. Elle exige des marxistes une profonde révision critique de leur conception traditionnelle des « forces productives », ainsi qu’une rupture radicale avec l’idéologie du progrès linéaire, comme avec le paradigme technologique et économique de la civilisation industrielle moderne ». Dont acte.
  • (p.31-32) « Qu’est-ce donc que l’écosocialisme ? Il s’agit d’un courant de pensée et d’action écologique qui fait sien les acquis fondamentaux du marxisme tout en le débarrassant de ses scories productivistes ». Dont acte, même si on ne peut pas s’empêcher de se demander si le productivisme mérite d’être minimisé en « scorie ».
  • (Réseau écosocialiste brésilien, 2003) « Nous sommes des femmes et des hommes qui croient que l’écosocialisme est la réalisation du socialisme, libéré des errements bureaucratiques et centralisateurs du prétendu socialisme réel ». Dont acte.

→ Pour l’écosocialisme, cette convergence des crises justifie une convergence des luttes : « Le combat pour une nouvelle civilisation, à la fois plus humaine et plus respectueuse de la nature, passera par une mobilisation de l’ensemble des mouvements sociaux émancipateurs qu’il faut associer » (p.45). C’est évident mais reste à se demander si cette mobilisation, qui est nécessaire, est suffisante pour gagner le combat. Suffit-il de converger dans le contre sans converger pour des objectifs communs ?

Une convergence des objectifs

Décroissance et écosocialisme partagent beaucoup d’objectifs de ce que devrait être une société libérée des souffrances (exploitations, aliénations et dominations).

Comment ne pas se réjouir de lire – déclaration écosocialiste internationale de Belém, en 2008 – que « l’écosocialisme propose des transformations radicales dans :

  1. Le système énergétique, en remplaçant les carburants et les combustibles organiques basés sur le carbone par des sources d’énergies propres sous le contrôle de la communauté : vent, géothermie, marée-motricité, et surtout, énergie solaire.
  2. Le système de transport, en réduisant rigoureusement l’utilisation des camions et des voitures privés, les remplaçant par le transport public libre et efficace.
  3. Les modèles actuels de production, de consommation et de construction basés sur le gaspillage, sur l’obsolescence planifiée, la concurrence et la pollution seront remplacés par la production de biens recyclables et durables et le développement d’une architecture verte.
  4. La production alimentaire et la distribution, en défendant la souveraineté alimentaire locale dans la mesure du possible, en éliminant l’agrobusiness industriel pollueur, en créant des agro-écosystèmes soutenables et en travaillant activement à renouveler la fertilité du sol. »

Comment ne pas se satisfaire de lire que l’écosocialisme doit se saisir de la question alimentaire et de l’agriculture paysanne (p.69), de la question des ressources énergétiques renouvelables pour sortir des énergies fossiles et de la « fausse alternative » qu’est le nucléaire (p.70), de la question des transports, tant la voiture individuelle que le transport routier des marchandises (p.71), de la publicité (p.72)…

→ Reste à se demander si la réalisation de tous ces objectifs suffirait pour faire système et sortir vraiment d’un paradigme de la croissance dont les objectifs se parent toujours des termes de « progrès » et de « développement » ?

Une convergence des valeurs

Décroissance et socialisme partagent un fond commun de valeurs : « Socialisme et écologie se réclament tous les deux de valeurs qualitatives » (p.26) .C’est cette « éthique écosocialiste » que parcourt Michael Löwy dans son chapitre 5.

Le socialisme moderne est l’héritier de cette protestation sociale, de cette « économie morale ». Il entend fonder la production non plus sur les critères du marché et du capital… mais sur la satisfaction des besoins sociaux, le « bien commun », la justice sociale. Il s’agit de valeurs qualitatives, irréductibles à la quantification mercantile et monétaire ».

Michael Löwy, Écosocialisme, p.120

Quels sont les éléments d’une telle éthique écosocialiste ?

  • Éthique sociale ≠ éthique des comportements individuels
  • Éthique égalitaire
  • Éthique de solidarité
  • Éthique démocratique
  • Éthique radicale
  • Éthique responsable (Hans Jonas)

→ Reste à rappeler qu’il ne suffit pas de partager des valeurs pour réussir une transformation écologique et sociale : parce que si les valeurs peuvent critiquer, si elles peuvent motiver, elles ne peuvent néanmoins mobiliser qu’à condition de s’ouvrir à un horizon d’espérance. Michael Löwy conclut son chapitre sur l’éthique écosocialiste en consacrant quelques paragraphes à une discussion entre Principe Responsabilité (Hans Jonas) et Principe Espérance (Ernst Bloch), malheureusement, pour forcer leur accord, il simplifie l’un et caricature l’autre. Reste donc posée la question de la transformation en tant que stratégie.

Quelle divergence fondamentale ?

Les convergences entre décroissance et écosocialisme sont nombreuses. On pourrait facilement les résumer en disant tout simplement que ces deux mouvances sont de gauche.

Mais on ne peut pas réduire les relations entre décroissance et écosocialisme aux seules convergences pour en déduire que la décroissance mène à l’écosocialisme, ou que l’écosocialisme a intégré véritablement l’apport de la décroissance à la question de la transformation écologique, démocratique et sociale.

Reste à aborder vraiment la question de la transformation sous l’angle du comment : et c’est là qu’il y a une nette divergence entre décroissance et écosocialisme. Comment la formuler le plus directement possible ? C’est que l’écosocialisme enferme la question de la stratégie dans la confusion entre stratégie et scénario et se facilite cette question du scénario en continuant – dans la lignée d’un marxisme pour lequel le matérialisme historique est un déterminisme – de l’aborder en la réduisant au levier de la contradiction.

  • Certes il ne faut pas refermer la question stratégique sur celle du scénario, mais alors il faut en assumer la conséquence politique : c’est que la question stratégique demeure ouverte. Ce qui veut dire clairement que si les transformations désirées ne sont ni inéluctables, ni inévitables, ni nécessaires, alors elles sont contingentes. Il se peut qu’elles n’adviennent jamais et que jamais nos objectifs ne soient atteints. C’est pourquoi il est décisif de répéter une distinction forte entre espoir et espérance, entre la croyance que le changement va arriver et le désir qu’il arrive. C’est pourquoi il est décisif de savoir distinguer entre provoquer, prédire et préparer. Faute de telles attentions sémantiques, il ne faut pas s’étonner si même les plus critiques à l’encontre du « système » en viennent soit à désespérer, soit à abandonner tout horizon d’espérance pour se réfugier dans l’activisme relocalisé. C’est pourquoi il est décisif de diffuser nos critiques à partir de ce qu’à la MCD nous appelons la zone 5 de la permapolitique, pour éviter de céder non seulement à « l’amnésie environnementale » mais aussi à ce que l’on devrait étudier comme amnésie sociale (l’oubli progressif du communisme de base, de la common decency, de l’économie morale de la subsistance…) et comme amnésie démocratique (l’oubli progressif de 2 siècles de victoires émancipatrices tant formelles que matérielles, sous les assauts répétés de backlash en tout genre…).
  • Certes l’écosocialisme se veut une rupture avec un matérialisme historique qui voyait dans le développement des forces productrices le moteur révolutionnaire du socialisme comme transition du capitalisme au communisme. Michael Löwy est parfaitement clair sur ce point : le marxisme doit remplacer « le schéma mécaniste de production qui l’entrave, par l’idée, bien plus féconde, que les forces productives sont effectivement des forces destructrices » (p.38). On pourrait multiplier les citations par lesquelles Michael Löwy cesse de « considérer l’appareil productif comme neutre » et au contraire affirme qu’il est « en contradiction avec les exigences de sauvegarde de l’environnement et de santé de la force de travail » (p.39-40 ; p.100).

→ Mais, cependant, toutefois… l’écosocialisme en ajoutant, voire en substituant, une seconde contradiction (verte) à une première contradiction (rouge) continue de penser la transition, la transformation, la redirection… sous la forme d’une contradiction inéluctable du capitalisme et de l’écosocialisme comme (ré)solution de cette contradiction. Autrement dit, qu’il soit rouge ou vert, l’écosocialisme maintient son schéma stratégique dans un même cadre : celui de la contradiction qui ne peut pas ne pas aboutir à l’effondrement du système critiqué.

Analytiquement, on pourrait distinguer entre la mécanique de la contradiction et la critique d’un système par ses contradictions internes mais en réalité il s’agit des 2 faces d’un même argument : l’argument de la nécessité 4 qui est au coeur de la critique fonctionnaliste, cette critique d’un système parce qu’il ne fonctionne pas, parce qu’il échoue (« Le changement climatique montre que le capitalisme est au bout du rouleau » affirme ainsi La perspective écosocialiste, Cancún, 2010) ou qu’il ne peut pas ne pas finir par échouer. Chacun peut facilement mesurer le grand écart stratégique entre critiquer un système parce qu’il échoue et le critiquer parce qu’il réussit.

  • L’écosocialisme critique le capitalisme parce qu’il est une catastrophe écologique : tel est d’ailleurs le sous-titre du livre de Michael Löwy : « L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste ». Quand le socialisme productiviste critiquait le capitalisme pour sa « première contradiction » entre forces et rapports de production, l’écosocialisme critique le capitalisme pour la « seconde contradiction », celle entre forces productives et conditions de production (p.28). Contradiction rouge dans un cas, contradiction verte dans l’autre cas, mais critique fonctionnaliste dans les 2 cas.
  • Dès la préface, Michael Löwy appelle à « une composition politique qui rassemblerait tous ceux qui savent qu’une planète et une humanité vivables sont contradictoires avec le capitalisme et le productivisme » (p.17). Stratégiquement, les décroissants peuvent-ils rejoindre cette « composition politique » sans dénoncer le déterminisme qui sous-tend la critique fonctionnaliste ?
    • C’est exactement en se posant cette question que les décroissants lisent André Gorz quand il écrit qu’on ne peut « pas fonder la politique sur la nécessité » et que l’écologie se fourvoierait à se fonder sur l’expertocratie plutôt que sur l’autolimitation.
    • Sur ce dernier point, on ne peut que s’étonner que Michael Löwy voie en Gorz un précurseur de l’écosocialisme. En particulier, quand il rejette « l’autolimitation » (p.122) en faisant semblant de croire qu’il ne s’agit là que d’un « comportement individuel » alors que pour Gorz l’autolimitation se joue dans l’autonomie et l’autogestion.
  • Dans une note (p.27) Michael Löwy mentionne sans réticence un certain Julius Dickmann qui, dès 1933, voyait dans le socialisme une nécessité imposée « par le rétrécissement du réservoir des ressources naturelles ».
  • « L’augmentation exponentielle des agressions contre l’environnement et la menace grandissante d’une rupture de l’équilibre écologique détermine un scénario-catastrophe » (p.29). « Détermine un scénario-catastrophe » : dont acte.
  • « La rationalité bornée du marché capitaliste, avec son calcul immédiatiste des pertes et des profits, est intrinsèquement contradictoire avec une rationalité écologique » (p.35).
  • Et même quand Michael Löwy croit déceler chez Marx une « vraie problématique écologique », c’est sous l’angle d’une « critique radicale des catastrophes résultant du productivisme capitaliste » (p.87).

Il ne s’agit pas par ces rappels de refuser à l’écosocialisme une conscience écologiste. Il s’agit néanmoins de ne pas se laisser duper par le degré de volontarisme politique dont cette conscience dispose : les écosocialistes consentent à prendre en considération les questions écologiques mais c’est à reculons, à regret, faute de mieux, comme moindre mal.

C’est là toute la différence entre une décroissance subie et une décroissance choisie, entre une décroissance consentie et une décroissance délibérée, entre l’argument de la nécessité (dont les variantes sont le marxisme scientifique, la collapsologie, l’expertocratie écologique…) et l’argument du « même si » ou du « quand bien même ».

Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès ».

Paul Ariès, Décroissance ou barbarie (2005), Golias, p.31. Cité par Serge Latouche en exergue du chapitre 6 du Pari de la décroissance (2006), Pluriel.

Avant de conclure : pourquoi est-ce là une divergence forte, pourquoi confondre la question de la stratégie (cadrer les mobilisations) avec celle du scénario (prophétiser les résultats des mobilisations) est regrettable, pourquoi préférer l’argument de la nécessité à celui du « même si » constitue-t-il peut-être une faute politique ? Parce que ces confusions « mépolitisent » la stratégie. Car s’il y a une leçon stratégique à tirer des échecs du socialisme réel, la voici : cadrer une mobilisation, ce n’est pas la diriger ni même lui indiquer les pistes (on peut penser aux « alternatives concrètes », aux « luttes »…), c’est juste commencer un inventaire de ce qu’il ne faut pas faire ; et cette modestie socratique vaut avant tout au moment d’autocritiquer nos propres mobilisations, nos échecs.

Il s’agit là d’un double renversement : au lieu de critiquer le système pour ses échecs, on le critique pour ses réussites. Au lieu de croire que nos mobilisations passées n’ont encore jamais réussi à renverser le système par faute de nombre (d’où les appels incessants à l’unitude, « tous ensemble, tous ensemble »), on tire les leçons idéologiques de nos échecs historiques.

En conclusion : plutôt une alliance qu’une camaraderie

A l’occasion de nos travaux pour proposer une Fresque de la décroissance, nous nous sommes aperçus que l’on pouvait déterminer les types de rapports entre organisations en croisant deux entrées : 1/ vis-à-vis du « système », intention de continuité ou intention de rupture ; 2/ cette attitude est-elle délibérée (idéalisme du Bien) ou consentie (réalisme du moindre mal) ?

Nous avons ainsi repéré 4 types de rapports (de sens, plutôt que de rapports de force) : les « ennemis », les « adversaires », les « alliés » et les « camarades ».

Écosocialistes et décroissants sont des « alliés » grâce aux convergences de critiques, d’objectifs et de valeurs. Mais ils ne sont pas des « camarades » à cause d’une divergence stratégique 5.

Du point de vue de cette différence, difficile de se réjouir en lisant les écrits récents de Michael Löwy dans lesquels il en vient à défendre une « décroissance écosocialiste » :

  • Comme s’il suffisait de changer l’emballage pour changer sur le fond.
  • Changement d’emballage qui se fait en réduisant la décroissance au domaine physicaliste de la double matérialité (économique et écologique) sans laisser entendre que la croissance pour la croissance étend son emprise sur tout le spectre du paradigme de croissance : bien sûr l’économie mais aussi le monde de la croissance et le régime de croissance.
  • Changement d’emballage qui escamote la difficulté politique explicitement posée par la décroissance stricto sensu : on fait comment pour repasser sous les plafonds des insoutenabilités (écologique, sociale, démocratique) quand ils sont tellement dépassés que leur irréversibilité est ancrée dans les modes de vie les plus ordinaires ? Question que la confusion entre stratégie et scénario permet malheureusement d’invisibiliser.
  • Changement d’emballage quand Michael Löwy ressuscite le poison de la décroissance sélective, celui de la fausse distinction entre « croissance » et « développement » 6, lire la 6ème de ses thèses dans son article cité plus haut de la Monthly Review de l’été 2023. Car si le « bon » développement en vient à justifier une croissance pour la croissance, pas question de le défendre même s’il s’agit de « productions such as organic food, public means of transport, and carbon neutral housing« .
  • In fine, comment ne pas s’interroger sur les OPA dont est capable un certain socialisme du 21ème siècle sur l’écologie et la décroissance : après l’écosocialisme, c’est maintenant au tour de la décroissance. Question que les décroissants de la MCD doivent se poser quand ils en viennent à défendre un socialisme (sinon un communisme) de l’autolimitation, de la vye sociale et de la dépense.

*

Car si nous reprenons les 4 piliers de ce que nous avons repéré comme noyau de la décroissance, cette divergence stratégique se répercute sur chacun d’entre eux :

  1. L’opposition à la croissance, ce n’est pas exactement la même chose que l’opposition au capitalisme. Car il y a dans le paradigme de croissance une injonction anthropologique d’une toute autre emprise qu’une injonction à la seule croissance économique. Différence invisibilisée dès que l’on réduit la croissance au seul domaine économique ; différence manifeste dès que le paradigme de croissance intègre une économie, un monde et un régime politique.
  2. Le rapport aux limites n’est pas le même dans le cas de l’écosocialisme et dans celui de la décroissance. La décroissance repose sur un Éloge des limites (Giorgos Kallis) : ce n’est pas tant la nature qui est limitée que nos désirs que nous ne savons pas autolimiter, doublement autolimiter entre plancher et plafond.
  3. Quoi qu’ils en écrivent, on voit bien que les écosocialistes continuent de placer « en dernière instance » sinon les rapports de production (quitte à les verdir en les dénonçant comme des rapports de destruction) mais des « forces de destruction » autrement dit ils continuent de placer la sphère de la production économique (les forces productives et les conditions de production) en infrastructure. Du coup, le moyen préférentiel pour réaliser les objectifs écosocialistes reste la planification (démocratique).
    • Pour une critique de l’écosocialisme quant à une naïveté morale pour déterminer les besoins pour les planifier démocratiquement (au lieu de confier la tâche à l’autoreproduction d’une société par elle-même : https://www.palim-psao.fr/2025/02/critique-de-l-ecosocialisme-a-propos-du-marxisme-traditionnel-de-michael-lowy-par-sandrine-aumercier.html.
    • La planification, fut-elle démocratique, échappe-t-elle à la domination de l’expertocratie (et donc à la bureaucratie) ?
    • Et si ce n’est pas la sphère de la production économique qui est l’infrastructure en dernière instance, quelle est alors la « plateforme » (Françoise d’Eaubonne, Christine Delphy) ? C’est la sphère de la reproduction sociale. Et continuer de placer l’économie en infrastructure (par exemple en réduisant la décroissance à la question économique) participe de l’invisibilisation et de l’inaudibilisation de la sphère de la reproduction sociale qui, elle, remet l’économie (de subsistance) à sa place.
    • Et nous pouvons aller encore plus loin quand nous faisons remarquer que cette sphère de la reproduction sociale est la sphère des interdépendances sociales, et que cette sphère ne doit pas se réduire à la sphère humaine mais qu’elle doit s’étendre à tout le règne animal et végétal : à la sphère du « vyvant ».
    • La divergence sur les moyens de réaliser nos objectifs se révèle ainsi entraîner une interrogation sur l’objectif : et si la fin ultime était juste la conservation, la protection et l’entretien des conditions de possibilité de toute vye sociale ?
  4. Nous partageons intrinsèquement avec les écosocialistes une éthique de l’égalité. Mais jusqu’où la décroissance peut-elle pousser un égalitarisme radical ? La piste qui nous semble aujourd’hui la plus prometteuse est celle de la dépense. A condition de rompre avec une économie politique de la rareté (c’est parce qu’il n’y en aurait pas assez qu’il faudrait partager), pourquoi ne pas espérer une économie politique de l’abondance ? « Suivant la thèse de l’autolimitation, au contraire, il n’y en aura assez pour chacun que lorsque nous nous limiterons nous-mêmes à la part qui nous revient. Sans limites, il n’y en aura jamais assez. Et sans partage, il y aura toujours des personnes qui en auront moins et qui auront le sentiment de ne pas en avoir assez « (Giorgos Kallis, Éloge des limites, p.157). Autrement dit, une économie politique de la dépense pourrait s’envisager en 2 volets : une fois les besoins de grande nécessité garantis à toutes et tous à égalité, une fois la part servile garantissant à toutes et tous une tranquillité dans leurs modes de vie, reste posée la question des surplus qui va alors s’agir de dépenser – de ne pas économiser – collectivement quand aujourd’hui ils sont privatisées au profit d’une minorité de privilégiés.

*

Bref, si l’entrée en décroissance signifie une « sortie de l’économie », nous avons du mal à croire que l’écosocialisme pourrait apporter le projet dont la décroissance serait le trajet, à croire que la décroissance serait une porte d’entrée vers l’écosocialisme (J. Hickel, T. Parrique). Pour autant, nous ne prétendons pas vraiment savoir ce que serait une post-décroissance : bien évidemment un post-capitalisme, mais pas seulement. Nous nous sentons plus assurés si nous nous limitons à indiquer d’ores et déjà ce que la post-décroissance ne devrait pas être, à la lumière des leçons tirées des échecs passés.

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Notes et références
  1. Cukier, A., Tanuro, D. et Garrisi, M. (2024). Écologie, luttes sociales et révolution. La Dispute. https://shs.cairn.info/ecologie-luttes-sociales-et-revolution–9782843033339?
  2. S’il faut recommander 2 livres : celui de Rachel Carson, (1962) et celui de Serge Audier, La société écologique et ses ennemis (2017).
  3. Michel Lepesant, Introduction à L’antiproductivisme, un défi pour la gauche, 2013, Parangon
  4. Michel Dias, « Un idéalisme politique », Entropia, n°1, automne 2006, Parangon, p.58-59
  5. Il y aura potentiellement une autre divergence à creuser, celle de la dialectique à pratiquer entre continuité et rupture. Dialectique que nous pourrions mettre sous le patronage de Günther Anders quand il écrivait qu’il ne s’agissait plus de transformer le monde mais de le conserver ← à suivre.
  6. Sur cette confusion, lire le chapitre 3 de D. Bayon, F. Flipo et F. Schneider, La décroissance, 10 questions pour comprendre et en débattre, 2010, La découverte

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07.08.2026 à 11:57

Introduction de la rencontre avec André Gorz – (f)estives 2026

Arthur Zarrouki

(135 mots)

Un retour en vidéo de l’introduction de la rencontre avec André Gorz de nos (f)estives 2026 : pourquoi s’intéresser à André Gorz ?

Entre point de méthode (savoir lire et discuter collectivement d’un texte), brève présentation de la décroissance et ce qui a conduit à choisir André Gorz pour notre rencontre :

  • Parce qu’il parle explicitement de décroissance
  • Parce qu’il ne réfléchit pas toujours dans un « style marxiste »
  • Parce que ses domaines de réflexion croisent les piliers politiques de la décroissance

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31.07.2026 à 18:12

Arthur Zarrouki

Arthur Zarrouki

(326 mots)

Militant décroissant, aspirant militant-chercheur.

Membre depuis 2025 de la Maison commune de la décroissance, et d’Atler Kapitae depuis 2024.

Avec une double casquette côté MCD, bénévole en premier lieu, et « salarié » depuis avril 2026, comme coordonnateur du plaidoyer et des partenariats.

Après plus d’une douzaine d’années dans l’industrie chimique (essentiellement en Recherche & Développement), il fut temps du grand bon en avant. Soyons honnête, tout autant pour contribuer plus positivement à la société que suivre ce qui m’anime.


Docteur en chimie de l’Université Claude Bernard Lyon 1 (2017)
Diplômé du master Degrowth: Ecology, Economics and Policy de l’Université de Barcelone (2026)


Mes compétences sont en construction (mais ne le sont-elles pas toujours ?)
Avec pour intérêt principal la décroissantologie et la philosophie politique.

Mes domaines d’interventions :

  • Définition générale de la décroissance
  • Corpus théorique (concepts, méthodes et thèses) de la MCD
  • Les freins à la décroissance
  • Agriculture et alimentation (en lien avec Alter Kapitae)
  • Chimie, en particulier des polymères (on ne sait jamais…)

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