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26.06.2026 à 21:33

[ÉDITO DE CLÔTURE] Canicule record : passer à l’offensive

La rédac

Texte intégral (3122 mots)

PASSER À L’OFFENSIVE

PAR CHARLOTTE GIORGI

 

Difficile de ne pas parler d’elle. 

Non pas parce qu’elle est sur toutes les lèvres, non pas qu’elle illustre les défis politiques que nous documentons depuis 6 ans désormais sur ce média. Mais simplement parce qu’un corps humain ne lui résiste pas. On a beau lui opposer nos pitoyables petites techniques humaines, vouloir la décrire, la prendre de surplomb pour en faire notre rat de laboratoire, se retrancher du monde en s’espérant suffisamment privilégié·e pour lui échapper, une canicule de cette ampleur et de cette durée rattrape le moindre de nos pas, l’alourdit, le poinçonne. Le plus petit bout d’espace resté au frais est aujourd’hui, lui aussi, colonisé par ce souffle brûlant qui ne laisse aucun organisme se reposer. Je l’ai fait tant de fois, vous connaissez mes colères : tant pis, je vais encore écrire de cet espace étouffant dans lequel je suis si féroce que je me fais peur. 

 

De toute façon je ne suis capable de rien, je me traîne avec cet édito. Mon cerveau, comme nos corps en surchauffe, est passé en mode survie. 

C’est particulièrement cruel, lorsqu’on vient comme moi d’une banlieue bétonnée et bouillante dont on ne peut jamais vraiment s’extraire, et qu’on a fait ses armes politiques dans ce qu’on appelle “le mouvement climat”. Depuis une semaine, je sens la colère m’envahir et me paralyser. Apparemment la chaleur met à rude épreuve notre système nerveux et nous rend, de toute façon, plus irritable. C’est marrant. Comme si la rationalisation de cette colère par de la biologie la neutralisait un peu. Nous sommes si peu énervés, au contraire. 

Mes mécanismes de défense et de mise à distance cela dit, et peut-être les vôtres aussi, ont cessé de fonctionner, c’est vrai. Je pleure plusieurs fois par jour, je dors n’importe quand et suis hors de moi la plupart du temps. Le mix avec une maladie psychiatrique et ses médocs déshydratants ne fait sans doute pas bon ménage, mais vous savez quoi, je crois qu’on peut s’autoriser à être un peu monstrueux à notre tour, les choquer un peu. Vous me pardonnerez cette monstruosité-là que j’essaye tant bien que mal de transbahuter depuis des années, et qui m’enjoint régulièrement de tout faire péter (remarquez comme je me contiens admirablement, avec ma tête d’enfant sage). Elle me vient du fond des tripes et emmerde pas mal de choses et de gens. Vous la connaissez sans doute, c’est celle des militants écolos qui ont arrêté d’être mignons depuis un paquet d’années et à qui on continue de tapoter sur la tête. Qui tressaillent et ne savent plus si c’est de honte ou de colère. Qui montent en pression, continuellement, avec des à-coups. À qui on a toujours dit, au fond, qu’ils avaient raison, et qui attendent d’en faire l’expérience matérielle. Avec un changement. Un virage. Une sortie de route. Et au bout peut-être, la vie. 

 

La chaleur ne s’évacue pas juste avec de la clim’. Car alors là, elle aurait peut-être été supportable. Ce qui ne s’évacue pas, ce sont ces choses pour lesquelles on se bat chaque jour que Dieu fait, et que l’on doit regarder s’effondrer les unes après les autres comme des dominos, pendant que les plus privilégiés (tel Yann Barthès apparemment) ne les remarquent peut-être même pas. Ce sentiment d’être le dindon de la farce, le bouffon du roi et le clown du village, alors qu’en nous tout est consumé par la colère. La conscience qu’il n’y a rien à sauver souvent, chez ceux qui s’en foutent et qui en profitent. Que la discussion est illusoire sans doute, qu’elle masque un rapport de classe plus déterminant que les bons sentiments. La conscience qu’il va falloir faire quand même, engager une grande conflictualité, cesser d’avoir ce réflexe enfantin qui consisterait à tout demander au gouvernement, et surtout se débrouiller pour contourner l’immense mur qui s’étale devant nous. 

À la colère s’ajoute aujourd’hui une tristesse sans nom mais peuplée de visages : chaque pas en dehors de chez moi me rappelle ainsi que les gens meurent. Littéralement, ils meurent. Je veux dire, les gens meurent chaque jour, je le sais bien. Mais vous comprenez, je les vois mourir : près de chez moi sur le périph’ parisien, ils titubent pieds nus et hagards, sans nulle part où aller. Je passe devant eux avec des bouteilles d’eau, et la certitude affreuse qu’ils ne tiendront jamais. Je regarde des gens qui meurent. Je les vois mourir le soir, lorsque je rentre d’une tentative infructueuse de prendre la clim avec les copines dans petit restaurant de République, et que je lève la tête silencieusement vers les appartements sous les toits des barres d’immeubles, dans lesquels les études montrent que le risque de mourir de chaud est 4 fois plus grand qu’ailleurs. Je vois ces gens, piégés, étouffés, à ouvrir les fenêtres en grand car quitte à ce qu’il fasse 40 degrés, autant voir le ciel. Dans ces appartements jamais rénovés, s’entassent des vieux, des enfants, des animaux, et toutes sortes de populations vulnérables, qui au moment de choisir un logement, sont tellement prises à la gorge qu’elles n’ont pas le moyen de penser à l’isolation thermique. Ici en Seine Saint Denis, la surmortalité pendant la canicule de 2003 avait été la plus élevée à l’échelle nationale, avec +117% de décès. Le 93 est aussi le département le plus pauvre de France métropolitaine : les logements y sont peu climatisés, les moyens pour se rafraîchir presque inexistants malgré les efforts, et les travailleurs souvent plus exposés à des métiers pénibles. Le travail d’ailleurs, contrairement aux Solidays ou à la Pride, n’a pas été annulé. Il faut croire que lorsqu’on produit de la valeur pour le PIB rien ne peut nous atteindre (et pourtant, les morts au travail se multiplient). Sur les fermes du réseau paysan pour lequel je travaille également, les animaux sont en souffrance, les rendements en chute libres, quand ce ne sont pas tout simplement des champs entiers qui sont ravagés par les incendies, comme sur la ferme du Mont d’Or. Dans mes stories Instagram, plusieurs femmes expliquent chercher des chambres d’hôtel climatisés pour leurs enfants, quitte à casser la tirelire pour une ou deux nuits à pouvoir dormir. Évidemment, les prix de ces enfoirés d’hôtels explosent. Mais les gens payent : ils n’ont pas le choix.

 

C’est bien simple, lorsqu’on laisse les hôpitaux se surcharger ou qu’on ferme des écoles inadaptées, lorsqu’on refuse de taxer les riches et leur mode de vie climaticide, lorsqu’on efface progressivement la capacité des individus à tisser de la solidarité, lorsqu’on criminalise les “éco-terroristes”, lorsqu’on retire les subventions aux associations de protection des personnes sans-abri ou que l’on veut dissoudre les Soulèvements de la Terre qui s’opposent à des mal-adaptations qui nous font croire que la solution est trouvée lorsqu’elle empire le problème, lorsque l’on fait tout ça en sachant que des canicules de masse ou des méga feux nous attendent chaque été, alors on décide sciemment de trier ceux qui auront la possibilité de vivre et ceux dont la mort nous est indifférente. 

Nous décidons que les plus chanceux auront la possibilité de climatiser, de déléguer le travail pénible, de se réfugier dans leurs maisons de vacances etc, ou ceux qui plongeront dans l’enfer de l’étuve. C’est cela, plus qu’un phénomène climatique, qui est en train de se passer. Et cette petite musique s’entend déjà tout au long de l’année. C’est celle qui justifie le fascisme : le tri des êtres humains. Prendre certains pour des meubles, ou des ressources humaines. Ou juste, des gens dispensables. C’est ce contre quoi, au fond, nous nous battons tout le temps.

Et s’il est extrêmement douloureux pour tous les militants que nous sommes, de voir l’état de détresse dans lequel nous sommes plongés, l’urgence climatique et sociale sur laquelle nous avions pourtant alerté, il faut aussi se rappeler que c’est notre solidité qui fera la différence. Nous qui avons la force du collectif et la profondeur des idées, mais aussi et souvent le relatif privilège de s’organiser politiquement, nous nous devons d’être particulièrement robustes. De tout miser sur notre solidarité, nos organisations consciencieusement et lentement constituées, notre intelligence politique. C’est maintenant, et c’est avec les moyens du bord. Pas le choix. 

 

Il y a quelques années, en pleine canicule, j’écrivais une lettre à Gérald Darmanin qui venait de demander la dissolution des Soulèvements de la Terre depuis un studio d’à peine 9m2 sous les toits, écrabouillée par la chaleur. 

Aujourd’hui, trois ans après, la canicule est déjà significativement plus longue, plus étouffante. J’ai quitté mon 9m2, pour vous parler de moi, mais je dois bouger à nouveau, jamais tranquille dans ce marché du logement francilien impitoyable, à qui j’offrirai désormais la moitié de ce que je gagne dans mon nouveau loyer, le tout pour espérer pouvoir vivre là où j’ai toujours vécu, où j’ai grandi, appris, aimé et désiré qu’il en soit autrement. 

Depuis toujours, ce média a été le seul endroit où j’ai ressenti une certaine puissance, le pouvoir de ma grande gueule et d’Internet, des liens avec les gens et de l’expérimentation d’une organisation collective. Le seul endroit où j’ai pu me dire parfois, avec un peu d’orgueil j’avoue, que nous pouvions peser dans la transformation de notre société. Et malgré tout ce qui nous accable particulièrement aujourd’hui, nous avons pesé, c’est sur ça, plus que jamais, que je voudrais clôturer cette saison sur le média.

 

En quelques années, beaucoup de choses ont changé. L’étau s’est resserré. Rien n’a sauvé l’école ou l’hôpital, et c’est l’idée même de Sécurité Sociale qui est désormais remise en question. Non seulement l’extrême-droite dispose de plus de 80 députés, mais elle a réussi le tour de force de faire renier à une grande partie des représentants politiques leur attachement à l’antifascisme, y compris ceux qui se présentent aujourd’hui devant nous en se revendiquant de gauche, ou qui assistent sans grincer des dents à la panthéonisation de Marc Bloch. Les habitudes coloniales et génocidaires d’Israël et de l’Occident en Palestine ne se sont bien sûr pas arrêtées. Elles ont continué en Iran (où paraît-il on bombarde au nom de la liberté des femmes) et au Liban (où l’on rase tout pour nous protéger du Hezbollah paraît-il). Quant aux canicules, ce sont toujours les mêmes qui s’époumonent sans grand impact, bloqués dans le paradigme de la sensibilisation et de la dénonciation impuissante que l’on se raconte être déjà de l’action. 

 

On dirait donc que rien n’a changé, mais je vous dis que l’on a pesé. Regardez : les rapports de force politiques se reconfigurent. Les loups sortent des bois et l’on peut choisir de laisser ces loups-là derrière. On dirait que même si les effets sont déjà là à nous prendre en étau, que la catastrophe écologique et sociale nous écrase bien de tout son poids, on dirait que malgré ça, les discours de gauche radicale sont montés en puissance. Sur Internet, si libre et contestataire malgré ce que l’on peut en dire, les gens se connectent, se répondent, s’insultent aussi, mais que la pensée est encore possible. Internet nous offre tellement d’échappatoires et de défis. Espérons qu’il soit longtemps le refuge qui nous a permis d’éclore. Pour nous. 

Nous, la jeunesse fatiguée des discours des plus vieux (avec tout le respect pour les vieux cool qui nous suivent ici), hors sol avec ce que nous vivons. Fatiguée de leurs médias insipides et bêtes, fatiguée de la valeur travail et sa foutue productivité, fatiguée des effarouchés qui ne savent plus où se foutre face aux racines coloniales qui sous-tendent notre univers entier, fatiguée de lutter pour mettre à la page ceux qui ont encore l’argent et la respectabilité pour eux. Fatiguée d’une époque, peut-être même de ce qu’on appelle “le monde d’avant” et auquel on est en train de mettre une petite vitesse. 

 

Et c’est logique : nous avions 18-19 ans quand nous avons commencé à militer. Plus de voix et de naïveté peut-être, des slogans un peu fades que nous avions récupéré d’années de gauches molles et de tracts indigestes. Mais si les années ont passé, alors notre impact aussi. Mine de rien, personne par personne, combat par combat, moment politique par moment politique, nous avons commencé à faire masse. Nos discours se sont solidifiés, nos modes d’actions se sont rendus plus efficaces. La puissance de feu de ce que certains appellent “la gauche internet” n’est pas négligeable. Elle arrive juste à retardement. Et à retardement, c’est parfaitement à l’heure maintenant. 

 

Je suis fière de regarder le chemin parcouru sur le média tous ensemble : à n’en pas douter ce chemin a compté, même de manière minime, dans la recomposition d’une gauche solide et qui n’entend pas faire de compromis sur les rares combats que nous avons encore l’espace de mener. Nous ne sommes pas des “wokes fragiles” comme ils l’ont cru à un moment : non, nous sommes inusables, ancrés dans notre époque, cyniques et acharnés, et le sol que nous avons construit ne se dérobe pas sous nos pieds à chaque montée de polémique ou d’expérience difficile – c’est d’ailleurs ce qui les énerve. Nous avons fait feu de tout bois et nous sommes des rocs. La canicule nous met en rogne, elle n’effrite rien. Elle ne fait que renforcer notre conscience du moment historique, notre lucidité sur le courage qu’il faudra pour repousser les murs d’une société étuve, bien au-delà de la canicule. 

 

Nous sommes passés à une nouvelle ère dans ce monde en feu : celle des reprises, après les dénonciations, les constats et les colères argumentées. L’année prochaine, nous sortirons aussi d’Internet pour reprendre des espaces nouveaux. 

Reprises : reprises des communs que nous avions délégués, reprises en main politique à nos échelles, tout de suite et avec les moyens du bord, reprises des moyens de communication sous le nez des GAFAM dont nous nous foutons pas mal car nous maîtrisons mieux que personne les dédales du numérique. 

Reprendre les choses en main veut dire cesser d’attendre et mettre en pratique, dès maintenant, des tactiques de survie à l’étouffement politique. Organiser la solidarité entre nous, en se lançant dans des initiatives qui feront peut-être pschit, avoir le courage d’être à l’initiative, de récupérer un peu d’agentivité. À partir de toutes les ressources produites collectivement depuis des années, refuser la passivité et la normalisation d’un mode de vie lunaire sur la planète catastrophe. Tester la solidité de nos réseaux. Et affûter nos stratégies.

 

Le média se prépare activement à l’année présidentielle. Cette année ne nous fait pas plus peur que ce que nous sommes en train de vivre. Nous ferons campagne. Pour porter nos idées, celles qui nous rassemblent mais aussi pour revendiquer des espaces où l’on se fritte et où ça gratte. Pour élever collectivement le niveau de l’argumentaire politique, fruit de nos discussions communes, de nos apprentissages en réseau, de nos moments de choc et de colère. Pour passer à l’offensive, enfin. Attaquer ceux qui nous rongent et nous abandonnent. Attaquer ceux qui prétendent nous défendre en utilisant nos colères et nos deuils sans nous connaître. Attaquer ceux qui écrivent l’histoire à notre place. Les mordre avec les dents, de toutes nos forces. 

 

Cher·es ami·es d’ici là, on prend les dernières forces dont nous avons besoin. Le média sera, comme vous en avez l’habitude, silencieux en juillet et en août. 

Mais je vous en fais la promesse : dans le noir, vous pourrez voir briller nos canines. 

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17.06.2026 à 10:47

[VIDÉO] 2027 : la primaire, pourquoi ça ne marche pas ?

La rédac

(203 mots)

Pour le dernier épisode sérieux de l’année sur VDJ, avant la saison (et les #elections ) 2026/2027 qui promet d’être riche en #politique , on s’est dit qu’on allait parler des primaires. Parce que la petite musique de l’union, tube de l’été l’année dernière, commence un peu à saouler tout le monde : ça patine, ça n’avance pas, on ne comprend rien à qui est pour ou contre… Et surtout, même dans un monde où ça marchait, on n’est pas sûr du tout que ce soit le plus efficace politiquement. On vous explique en vidéo!

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03.06.2026 à 11:06

[VIDÉO] Marine Tondelier : la grossesse la moins politique de l’année ?

La rédac

(183 mots)

Cette semaine dans notre émission d’actu, on parle de l’annonce du « bébé miracle » de Marine Tondelier. Parce que nous l’intime, le politique, les deux ensemble, tout ça, ça nous parle. On l’a même fait avant que ça soit hype, par ici.  Bref, cette semaine on juge, on commente, on bitch, on DECRYPTE mais surtout on POLITISE la grossesse de la Marine à veste verte. #elections #ecologie #maternité

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