10.01.2026 à 19:40
Marc Endeweld
C’était l’un des derniers fleurons de la sidérurgie française. Ascométal n’est plus. Spécialisé dans la production d’acier haut de gamme notamment pour l’automobile, le groupe – rebaptisé Novasco par son dernier repreneur – n’a pas survécu à son quatrième redressement judiciaire en onze ans. Seul le site de Leffrinckoucke dans le Nord, près de Dunkerque, sera repris par un collectif d’industriels mené par une PME ardennaise Métal Blanc. 144 postes devraient être conservés. Tous les autres sites devront fermer. Au final, c’est 549 salariés qui se retrouveront sur le carreau.
L’affaire constitue un énorme échec pour l’État. En juin 2024, le repreneur, Greybull Capital, fonds d’investissement britannique, s’était engagé à investir 90 millions d’euros si les pouvoirs publics en mettaient 85. L’État s’est acquitté de sa promesse. À l’inverse, Greybull n’a posé sur la table que 1,5 million. L’humiliation pour les pouvoirs publics. Aujourd’hui, le ministre délégué chargé de l’industrie, Sébastien Martin, ne peut que se contenter de « saisir les tribunaux afin de mettre en cause la responsabilité de Greybull », qu’il qualifie de « voyou », en ajoutant : « L’impunité pour les fonds d’investissement, c’est terminé. Greybull doit aux salariés, aux habitants d’Hagondange et à tout ce territoire 88,5 millions d’euros. » Cette indignation vaine ne peut dissimuler l’impuissance criante.
Mais l’impuissance est la conséquence de l’(in)action de l’État. Dans ce dossier Ascométal/Novasco, cela fait plus de dix ans que l’État soutient chaque repreneur sans suivi coercitif. Résultat : 205 millions d’euros injectés à fonds perdu. Le premier, Frank Supplisson [ancien conseiller de Nicolas Sarkozy désormais condamné par la justice], a eu droit, en 2014, à 35 millions d’euros par le biais du Fonds de développement économique et social. Et à 3 millions d’euros de la région Lorraine. Le second, Swiss Steel, qui a repris le groupe en 2018, a bénéficié au moment de la pandémie de Covid-19 de 90 millions d’euros de prêt garanti par l’État.
Au final : une casse sociale et stratégique : trois sites sur quatre liquidés, un savoir-faire d’aciérie spéciale perdu, l’approvisionnement remplacé demain par des importations chinoises.
La logique se répète. Pour un semblant de paix sociale éphémère, l’État donne les clés, y compris financièrement, à des fonds vautours, plutôt que d’assumer une politique industrielle cohérente et coordonnée, mais qui impliquerait un engagement plus profond dans les décisions économiques des entreprises à redresser, tant comme actionnaire que donneur d’ordre. Cet asservissement délibéré est au cœur des conceptions néolibérales : un détournement des missions de l’État au profit d’intérêts privés à court terme.
Dans ces dossiers, si l’État continue « d’arroser », c’est pour gagner du temps, pas pour prendre la responsabilité de choix industriels, qui contreviendraient à la doxa de Bercy de la défaite annoncée et du désengagement au profit du seul marché. À l’heure où les chocs géopolitiques se multiplient, cette stratégie d’impuissance ne peut être qu’une impasse. D’autant que les États-Unis de Trump ou la Chine n’ont guère de pudeur à intervenir directement et massivement dans l’économie sur les secteurs stratégiques.
Un acteur industriel commente : « Avec NovAsco, l’État a payé 205 millions d’euros en dix ans pour maintenir artificiellement en vie un sidérurgiste, avant d’accepter sa liquidation et de découvrir, trop tard, qu’il avait “fait confiance à un fonds voyou”. Avec Atos, l’État est en train de refaire la même chose, mais à une échelle systémique : en validant un Plan de Sauvegarde Accélérée (PSA) qui a transféré le contrôle à six fonds vautours anglo-saxons, sans new money ; en mettant sur la table environ 550 millions d’euros pour reprendre l’activité de supercalculateurs Bull/HPC dans des conditions non viables industriellement, validant de facto le plan des créanciers.»
En ce premier trimestre 2026, l’État doit en effet finaliser le rachat des activités stratégiques d’Atos comme il s’y était engagé l’année dernière. Si la sauvegarde dans le giron national de l’activité supercalculateurs est une manière de préserver in extremis l’autonomie de la dissuasion nucléaire française (car la Direction des Applications Militaires, qui gère la dissuasion, s’équipe depuis une vingtaine d’années en supercalculateurs Bull pour tester ses armes), sur le plan économique, rien n’est réglé.
Car l’activité supercalculateurs n’est pas viable économiquement de manière isolée. Ces grands contrats de très long terme signés avec quelques institutions ou quelques grandes entreprises ne permettent à eux-seuls d’assurer une profitabilité suffisante. Et ce n’est pas la seule difficulté : « Même si j’ai alerté sur l’avenir de cette activité supercalculateurs et poussé à sa reprise par l’État, dans l’avenir, la prise de contrôle direct de cette seule activité pourrait empêcher de remporter des marchés avec des États étrangers », remarque un ancien haut cadre d’Atos. Autrement dit : les britanniques, qui, par le passé, ont contracté avec Atos via l’AWE (Atomic Weapons Establishment, l’équivalent de la DAM), souhaitent-ils que leurs supercalculateurs mobilisés pour leur dissuasion se retrouvent sous contrôle direct de l’État français ?
Même son de cloche du côté d’un initié du dossier qui, lui aussi, s’est mobilisé ces derniers mois sur la sauvegarde d’Atos et de ses activités stratégiques : « Certes, on a évité une énorme catastrophe sur les activités les plus sensibles. Mais le problème n’est pas résolu : il n’y a pas de financement, pas de soutien du ministère des Armées qui préfère commander un calculateur aux États-Unis, et il n’y a toujours pas de coordinateur du sujet au niveau ministériel. C’est le statu quo sans volonté de modernisation.»
Sur le front économique, malgré les différences de secteurs, il y a davantage de similitudes qu’on pourrait croire entre le dossier Ascométal et Atos. Dans les deux cas, l’État choisit de facto les repreneurs, signe les chèques, ferme les yeux sur leurs réels mobiles (des spéculateurs à courte vue), et n’a exigé ni garanties sérieuses, ni clauses de restitution, ni contrôle effectif.
De fait, comme le critique un spécialiste des reprises industrielles, « l’État accepte de fonctionner comme pompe à cash pour des montages fragiles. On préfère naturaliser le désastre : la sidérurgie serait condamnée, les marges s’effondreraient forcément, la mondialisation l’imposerait. Dès lors, le débat ne porte plus sur les décisions, mais sur la manière “d’accompagner la fin”. Or, l’État n’est pas un guichet. Il devrait être le garant de la continuité stratégique. Son intervention devrait donc être conditionnelle et finalisée.»
De fait, depuis trois ans déjà les alertes s’enchaînent sur la situation du groupe Atos, sans inflexion du cap, notamment de l’État. En décembre 2024, un plan de sauvegarde accélérée (PSA) est homologué par le Tribunal de Commerce de Paris avec l’aval du CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle) et de l’APE (Agence des participations de l'État). Ce PSA reçoit donc une caution étatique. Sur le papier, il doit assainir la dette, favoriser le refinancement du groupe, et créer les conditions de son redressement. Dans les faits, il a permis un changement de contrôle de fait – non prévu dans le cadre du PSA –, par le transfert d’environ 80 % du capital à six fonds créanciers anglo-américains via un mécanisme de conversion de dette. Tout cela sans injection d’argent frais (« new money »), sans débat actionnarial réel, sans aucun plan industriel détaillé et public, et sans soutiens bancaires classiques.
Au final, le capital et les leviers de gouvernance sont intégralement tenus par des fonds vautours, absents des conseils d’administration. Ils ont donc les leviers de pouvoir sans les responsabilités. Comme attendu, la direction d’Atos n’arrive pas à respecter ses engagements économiques pris dans le cadre du PSA. Dès mai 2025, le management présente « Genesis ».
Ce nouveau « plan » interne à l’entreprise entérine – sans réaction des organes de la procédure précédemment initiée – l’échec des hypothèses du PSA (qui tablait sur une remontée du chiffre d’affaires et une amélioration de la MOP, marge opérationnelle…) ; organise des cessions d’actifs, notamment la vente du pôle supercalculateurs (HPC/BullSequana) à l’APE ; prévoit enfin 2 500 suppressions d’emplois en France dès 2025, et jusqu’à 25 000 suppressions dans le monde d’ici 2026, soit près de 30 % des effectifs. Aucun axe structurant de reconquête n’y apparaît : pas de stratégie offensive sur le cloud, pas de repositionnement sur l’IA (Intelligence Artificielle), pas de plan de reconquête commerciale. À la presse, ce plan est pourtant présenté comme une solution de redressement de l’entreprise.
Rien n’est plus faux, et on va très vite s’en apercevoir. Dès l’été et l’automne 2025, les indicateurs virent au rouge écarlate. aucun d’entre-eux ne confirme un redressement : le cours de bourse ne remonte pas suffisamment, il végète à un niveau résiduel, sans rapport avec les valorisations de 2020 ; les prévisions de chiffre d’affaires 2025 sont une nouvelle fois revues à la baisse de plus de 700 M€ ; la marge opérationnelle visée tourne autour de 3 %, là où elle dépassait 6 % il y a quelques années ; surtout, le book-to-bill1 s’affaisse autour de 66 %, révélant l’assèchement du pipe de commandes ; le PSE (Plan de Sauvegarde l’Emploi) est retoqué par l’auditeur social pour ses ciblages ad hominem et ses catégories artificielles (ce PSE est contesté par la CGT) ; l’omerta sur le cash persiste : les communications financières de l’entreprise sont « nettes de » – grâce notamment à l’affacturage, cette opération qui permet à une entreprise de céder ses créances clients (factures) à un organisme spécialisé pour obtenir un financement immédiat, améliorant sa trésorerie, ou grâce aussi aux effets de change entre les différents pays où Atos est présent –, sans vue claire au final de la trésorerie disponible ni du BFR (Besoin de fonds de roulement2).

Le tableau est donc celui d’une entreprise en déliquescence accélérée, pas d’un groupe en voie de stabilisation. Pour maintenir financièrement à flot le bateau Atos, la direction joue en fait sur les coûts, et non sur l’activité qui se retrouve en forte baisse. Lors de la communication financière du groupe sur le troisième trimestre 2025, la baisse du chiffre d’affaires est particulièrement marquée sur les marchés de l’Amérique du Nord (– 28,8 % sur un an) et du Royaume-Uni/Irlande (– 30,5 %). C’est une chute significative, car la plupart des contrats d’Atos sont des contrats de long terme auprès d’entreprises dans lesquelles le groupe informatique envoie des équipes d’informaticiens détachés. Il est donc très rare qu’Atos soit confronté à des fortes variations de ce genre. « C’est simple, c’est du jamais vu ! », s’exclame l’ancien haut cadre que j’ai interrogé.
Pour contourner ces chiffres et ces faits, les communicants d’Atos donnent dans la méthode Coué, comme lorsqu’ils doivent justifier cette baisse soudaine du chiffre d’affaires pour l’Amérique du Nord dans le dernier rapport financier : « Cette baisse s’explique principalement par les sorties de contrats intervenues en 2024 et par une nette réduction de périmètre de certains clients existants. L’activité ne bénéficie pas encore de l’amélioration de la dynamique commerciale, même si des signes de reprise sont perceptibles, avec une hausse des prises de commandes d’une année sur l’autre ».
Cette méthode, on la retrouve dans la communication très personnelle de Philippe Salle, devenu PDG d’Atos en février 2025. Depuis bientôt un an, ce financier spécialiste du marché de l’immobilier, multiplie les interventions dans les médias, grâce auxquels il peut diffuser ses formules chocs et autres récits sous Prozac. « J’adore les missions impossibles », déclare ainsi Salle en mai 2025 sur le plateau de BFM Business. Le même mois, il déclare à L’Usine Nouvelle : « Il est possible de refaire confiance à Atos ». En septembre, le même explique aux Échos : « L’instabilité n’est pas un obstacle, c’est un élan ». Et quelques temps plus tard, Salle donne une interview à Capital ou décroche un portrait complaisant dans L’Express : « Philippe Salle, le dernier pari pour sauver le fleuron français du numérique ». Toute occasion est bonne à prendre pour claironner qu’Atos est sur la voie du « redressement ». Cette saturation médiatique a un objectif : faire gonfler coûte que coûte le cours de bourse, indépendamment des résultats économiques de l’entreprise. Résultat, en décembre, Challenges va jusqu’à expliquer qu’« après cinq années d’effondrement quasi continu, Atos donne enfin le sentiment de reprendre pied. En Bourse, le titre a bondi d’environ 40 % en six mois ».
On l’a vu pourtant, le récit enjôleur d’un « redressement Salle » s’épuise au contact des chiffres. On ne redresse pas un groupe en vendant ses organes et en creusant le déficit de commandes. Le rapport du cabinet Syncéa, réalisé pour le comité social et économique d’Atos France, n’est pas dupe de l’activisme apparent de Philippe Salle : « la restructuration financière a permis d’éviter une crise de liquidité immédiate, mais elle ne constitue en aucun cas une solution pérenne aux fragilités structurelles du groupe. »
Pour en arriver là, Atos a largement taillé dans ses effectifs. Près d’un quart des salariés ont quitté le groupe, avec en perspective, une organisation transformée largement « offshore », avec 60 % des effectifs localisés dans des pays à bas coûts à l’horizon 2028. Le rapport Syncéa pointe ainsi une fragilité persistante de l’activité commerciale affaiblie par les restructurations successives. Pire, il souligne un retard pris par le groupe sur les nouveaux marchés : « Le développement de l’IA apparaît à ce stade davantage comme un axe stratégique de repositionnement que comme un relais de croissance immédiatement identifiable. »
Cette analyse est partagée par de nombreux spécialistes dans le numérique, comme l’un d’eux m’en fait part : « Techniquement, c’est une catastrophe absolue. Le modèle économique va être bousculé avec l’IA. Atos est toujours en retard. Le groupe n’a aucune agilité. Même s’il y a un savoir-faire ». Même constat pessimiste du côté de Marc Prily, le blogueur qui écrit sur Atos depuis des années, à qui l’entreprise réclame 1 million d’euros pour diffamation : « Atos se fissure de partout », écrit-il dans l’un de ses derniers billets. Et Prily de constater les nombreux départs du groupe dans le haut management, notamment ceux de Clay Van Doren, présenté comme étant le numéro 2 du groupe, mais aussi de Nick De La Vega, le directeur commercial, ou d’Alexa Van Den Bempt, responsable des partenariats globaux.
« Salle, c’est en fait un promoteur immobilier. Il essaye de rationaliser. Atos n’est plus qu’une affaire financière. Les dirigeants ne font que de la finance, ils n’ont aucune vision longue d’Atos », cingle un chef d’entreprise qui s’est intéressé au groupe il y a quelques mois.
Au final, dans toute cette histoire Atos comme dans le cas Ascométal, l’État a offert une liquidité à des fonds qui ont pris le contrôle sans mettre de capital propre, et paie encore pour récupérer ce qu’il aurait dû préserver en amont. Dans ce contexte, il devient difficile de présenter l’État comme une victime ou un otage qui « subit » le plan de fonds vautours. Car l’État est de fait leur co-financeur et leur co-garant.
Reste-t-il le temps de faire autrement ? L’État pourrait-il encore décider de troquer ce PSA mort-né pour un plan souverain d’ampleur ? Malheureusement, la situation politique sert de prétexte pour empêcher toute alternative.
Atos n’est pourtant pas une entreprise en ingénierie informatique comme une autre. De par son histoire, le groupe se trouve au cœur des enjeux souverains de la France : supercalculateurs utilisés pour la recherche, l’énergie, le climat, parfois la dissuasion. Cybersécurité et systèmes critiques pour des ministères régaliens, des opérateurs d’importance vitale et des infrastructures sensibles. On retrouve aussi Atos dans le nucléaire, le ferroviaire, le spatial, la santé, la défense. Et l’État ne peut plus faire l’impasse : une solution souveraine doit être proposée et vite dans le numérique, tant sur le cloud, le calcul intensif, que l’IA… Sans ça, toute souveraineté (y compris européenne) sera mission impossible face aux États-Unis et à la Chine.
À relire :
Atos : « la bombe », le banquier et la justice, The Big Picture, 12 juin 2025.
« Qui veut la peau du groupe ? » : Atos, une liquidation qui ne dit pas son nom, Marianne, 30 janvier 2025.
Le géant informatique Atos bientôt liquidé aux frais de la princesse ? Marianne, 25 mai 2024.
Atos : la fuite en avant de Meunier et le bal des prédateurs, The Big Picture, 26 septembre 2023.
Atos / Eviden, les doutes de « la place de Paris », The Big Picture, 2 août 2023.
Rien ne va plus chez Atos : vers un démantèlement ? The Big Picture, 31 juillet 2023.
Le fiasco du projet de découpage d’Atos, The Big Picture, 15 avril 2023.
À écouter :
Atos, comment échouer dans un domaine à succès, France Culture, 7 mai 2023.
Le Book-to-bill désigne un ratio couramment utilisé dans le secteur industriel, en particulier dans le domaine des semi-conducteurs et de la haute technologie. Le ratio book-to-bill correspond au rapport entre les nouvelles commandes signées par l’entreprise (Bookings) et les facturations enregistrées au cours d’une période donnée (Billings), indiquant la dynamique commerciale. Un ratio > 1 signifie plus de commandes que de ventes (expansion), < 1 l'inverse (ralentissement), et peut correspondre à un risque d'épuisement du carnet de commandes.
En finance, le BFR est l'argent nécessaire pour financer le cycle d'exploitation (stocks, créances clients) avant que les ventes ne rapportent. Autrement dit, le BFR est la mesure des ressources financières qu'une entreprise doit mettre en œuvre pour couvrir le besoin financier résultant des décalages des flux de trésorerie correspondant aux décaissements (dépenses d'exploitation nécessaires à la production) et aux encaissements (commercialisation des biens et services) liés à son activité.
04.01.2026 à 23:32
Marc Endeweld

Silence… Puis quand enfin la réaction arrive, c’est un docile alignement d’Emmanuel Macron à Donald Trump. Il finit par poster à 19h30 (heure de Paris) un message sur X dans lequel il semble justifier et non condamner la violation flagrante par les États-Unis du droit international :
Presque immédiatement, Donald Trump reposte le message d’Emmanuel Macron sur son réseau social Truth sans faire de commentaires. Si les “trumpistes” français se réjouissent alors bruyamment, tant dans ce qui reste de la macronie qu’à l’extrême droite, nombreux sont ceux à gauche qui s’étonnent d’un tel renoncement de la part d’un président français – la nécessité de préserver le droit international est pourtant un pilier de la diplomatie française depuis des décennies –, faisant part de leur « étonnement » ou même de leur « honte ».
« Je rêve, ou Emmanuel Macron ne dit rien sur l’illégalité de l’intervention des États-Unis, ni sur les prétextes grotesques de Donald Trump pour couvrir son appétit insatiable de pétrole ? », s’étonne ainsi Marine Tondelier, la secrétaire nationale d’EELV sur le réseau bluesky. On retrouve cette même indignation ou incompréhension chez certains ex-macronistes charmés en 2017 par les discours d’Emmanuel Macron sur « l’Europe puissance ».
Certes, le président français n’est pas le seul dirigeant européen à accorder un blanc-seing à Donald Trump et à démontrer ainsi l’extrême vassalisation de l’Union Européenne aux États-Unis. Le chancelier allemand Friedrich Merz – fait peu rappelé, ex président de la filiale allemande du fonds d’investissement américain Blackrock – explique ainsi dans des messages alambiqués sur X que « l'évaluation juridique de l'intervention américaine est complexe et exige un examen approfondi ». On est bien loin des positions de 2003 de Jacques Chirac et Gerhard Schröder contre la guerre en Irak.
Par cette posture sur le dossier vénézuélien, Emmanuel Macron n’hésite pas à rompre avec la tradition diplomatique française du droit international. Surtout, le président français contredit ses propres déclarations de juin 2017 dans Le Figaro : « Avec moi, ce sera la fin d'une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans. La démocratie ne se fait pas depuis l'extérieur à l'insu des peuples. La France n'a pas participé à la guerre en Irak et elle a eu raison. Et elle a eu tort de faire la guerre de cette manière en Libye. Quel fut le résultat de ces interventions ? Des États faillis dans lesquels prospèrent les groupes terroristes. Je ne veux pas de cela en Syrie.» Ces déclarations amènent alors nombre d’experts en diplomatie et en géopolitique à considérer un peu vite qu’Emmanuel Macron revient à une tradition diplomatique « gaullo-mitterrandienne », après les quinquennats Sarkozy et Hollande qui s’en étaient bien éloignés.
Comme souvent avec Macron, il ne faut pas s’en tenir aux discours, aux engagements, aux grandes déclarations et autres effets de communication. Et même si le communicant Ismaël Emelien a voulu en 2017 rapprocher son produit Macron de Barack Obama en organisant un « call » avec l’ancien président américain, c’était un mensonge. Depuis bientôt neuf ans, on le constate dans la politique menée par Emmanuel Macron et son exercice du pouvoir. Mais, dès 2017, le président français était en réalité bien plus proche d’un Donald Trump, tant dans son rapport au monde et à la politique, que par les réseaux qu’il a mobilisés pour son élection…
30.12.2025 à 19:58
Marc Endeweld

Ce soir-là à Alger, la rencontre fut furtive entre Emmanuel Macron et Alexandre Djouhri. Ce 6 décembre 2017, le jeune président est alors en visite officielle en Algérie, et le soir une réception est organisée par l’ambassade à la résidence de France pour la communauté française. On l’apprendra quelques jours plus tard dans un article du Canard Enchaîné, mais Alexandre Djouhri y a été officiellement invité.
25.12.2025 à 20:00
Marc Endeweld

Pour la famille de Christophe Gleizes, le 3 décembre, c’est une cruelle désillusion. Ce jour-là, la cour d’appel de Tizi Ouzou confirme la condamnation du journaliste français, collaborateur de So Foot et Society, à sept ans de prison ferme. Sept ans. Depuis, Sylvie Godard, la mère du journaliste a adressé une lettre de demande de grâce au président algérien Abdelmadjid Tebboune, invoquant un « geste d’humanité ».
Cela fait presque six mois que le journaliste Christophe Gleizes est incarcéré en Algérie. Ce n’est pourtant que tout récemment que le monde du foot se mobilise. Les autorités françaises, de l’Élysée au Quai d’Orsay, ont conseillé à la famille de faire « profil bas » depuis l’arrestation du journaliste en mai 2024. Un conseil de realpolitik puisque depuis 2023, les bras de fer se multiplient entre la France et l’Algérie, et les diplomates du Quai et de l’Élysée cherchent surtout à calmer le jeu.
La liste est longue : désaccords sur les visas, divergences au Sahel, tensions mémorielles… Mais c’est l’alignement de la France le 30 juillet 2024 sur les positions du Maroc concernant le Sahara occidental – « le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine », affirme Emmanuel Macron dans une lettre adressée au roi Mohammed VI – qui aboutit à la rupture entre Alger et Paris.
Depuis cet été-là, les tenants d’une ligne dure tant à Paris qu’à Alger ont fait entendre leurs voix et souvent pris le dessus, contournant même à plusieurs reprises les canaux diplomatiques officiels. Si cela ne suffisait pas, dans chaque pays, le jeu des entourages présidentiels comme celui des oppositions internes au sein des appareils étatiques ont rendu particulièrement complexe l’analyse de la situation : « Le fait qu’on fasse gaffe n’a rien changé à la situation. On en est au point où l’on ne sait plus ce qui sert Christophe et ce qui ne le sert pas. On aimerait surtout comprendre les rapports de force, d’une opacité totale, qui se jouent en Algérie autour du pouvoir », confiait début décembre Maxime Marchon, directeur du développement de So Foot. Je vous propose dans cet article de décrypter davantage tous ces réseaux de pouvoir – parfois proches d’intérêts étrangers – tant en France qu’en Algérie qui embrument souvent les relations entre les deux pays.
30.11.2025 à 23:58
Marc Endeweld

En janvier 2019, alors que le feuilleton Benalla avait commencé six mois plus tôt, et continuait à bousculer les plus hautes instances de l’État, le quotidien Libération publiait une enquête exclusive sur « le sulfureux bienfaiteur de Benalla », Mohamad Izzat Khatab. Un étrange syrien d’une cinquantaine d’années, réfugié en France depuis dix ans environ selon Libération, et menant la grande vie dans les arrondissements chics de la capitale, écumant brasseries bourgeoises et clubs privés, et côtoyant jet setters et hommes d’affaires, toujours accompagné de gardes du corps comme s’il était un chef d’État.
Selon plusieurs sources (judiciaires et policières), Izzat Khatab et des policiers assurant sa protection privée entre 2017 et 2018 vont bientôt être renvoyés devant le tribunal correctionnel de Paris, suite à une enquête de l’IGPN (L’inspection générale de la police nationale) qui a établi que plusieurs fonctionnaires de police avaient bien travaillé pour lui, sans autorisation.
Contacté, le parquet de Paris est resté silencieux. De son côté, l’avocate d’Izzat Khatab, Martine Malimbaum, m’explique ne pas être au courant pour l’instant d’un tel renvoi en procès pour son client : « À ce stade, je n’ai aucune info, et ça serait à quel titre ? » Selon mes informations, ces quatre à cinq policiers qui ont assuré la protection privée d’Izzat Khatab durant un an et demi ont été payés au black et n’étaient pas autorisés à travailler dans le domaine de la sécurité. Khatab serait poursuivi comme bénéficiaire de l’infraction.
J’ai contacté le service d’information et de communication de la police nationale (Sicop) au sujet de l’existence de tels « ménages » de policiers. La réponse que j’ai reçue est très claire : « Un officier de sécurité comme tout fonctionnaire y compris de la police nationale doit consacrer son temps à son activité professionnelle (principe déontologique). Néanmoins il existe quelques exceptions, mais dans tous les cas un policier ne peut pas exercer une activité de protection dans le privé ». Et d’ajouter : « En outre, pour pouvoir exercer le policier doit obtenir une autorisation du CNAPS [Conseil national des activités privées de sécurité, ndlr] et doit aussi en informer la hiérarchie qui peut accepter, mais en règle général c’est non. Le fait d’exercer une activité de sécurité dans le privé sans autorisation constitue un manquement, selon l’art. R434-13 du code de sécurité intérieure.»
Au cours de l’enquête, les policiers auditionnés ont assuré à l’IGPN qu’ils avaient rencontré Izzat Khatab « par le bouche-à-oreille ». Selon mes informations, ils ont rencontré ce dernier par un certain Adel, un franco-tunisien cousin du dirigeant d’une société de sécurité privée qui a travaillé à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle du temps du préfet Alain Gardère, condamné depuis pour corruption et trafic d’influence. Les policiers qui ont assuré la protection d’Izzat Khatab proviennent ainsi de la PAF (police aux frontières) et de la Bac 93 (Brigade anti-criminalité). Selon plusieurs témoignages, les fonctionnaires de police assurant cette protection privée ont utilisé leurs armes de service ainsi que des véhicules équipés de gyrophares. Cette collaboration s’est mal terminée : pour le paiement de leurs heures de travail, les policiers ont réclamé plusieurs milliers d’euros à Izzat Khatab, en vain.
En septembre 2021, j’avais enquêté sur Khatab et j’avais découvert qu’Alexandre Benalla avait bien travaillé pour lui entre la fin 2015 et la mi 2016 (lire mon article publié désormais sur “The Big Picture”), avant de se mettre au service du candidat Macron. Selon plusieurs témoignages, le futur chargé de mission de l’Élysée se serait occupé durant cette période de gérer une équipe de gardes du corps chargée de la sécurité de l’homme d’affaires syrien.
Dans le grand appartement qu’il occupait 5 place de l’Alma avant 2020, dont le propriétaire était un russe fortuné, Izzat Khatab a ensuite pris l’habitude de recevoir Alexandre Benalla et ses acolytes Vincent Crase et Chokrim Wakrim pour fumer la chicha. Durant cette période, l’homme côtoyait aussi Marek Halter (qui connaît bien la Syrie pour avoir fréquenté la famille Ojjeh), ou encore l’imam Hassen Chalghoumi.
30.11.2025 à 23:57
Marc Endeweld
L’enquête que vous allez lire, je l’ai publiée le 16 septembre 2021 sur le site QG, fondé par la journaliste Aude Lancelin, à l’occasion du premier procès d’Alexandre Benalla.
Aujourd’hui, je la diffuse de nouveau via ma newsletter pour éclairer davantage mes lecteurs sur l’univers qui entoure Izzat Khatab, un homme bien mystérieux qui fait donc l’objet de plusieurs enquêtes policières, comme l’a notamment révélé Mediapart, et qui a fait partie de l’entourage d’Alexandre Benalla mais aussi de l’imam Hassen Chalghoumi. Selon mes informations, l’enquête policière ouverte suite à la plainte pour « violence en réunion » est toujours en cours.
Depuis 10 ans, celui qui se présente comme un homme d’affaires a ainsi multiplié les relations de pouvoir à Paris, jusqu’au sommet de l’État. Mon enquête journalistique de septembre 2021 m’a mené à une autre découverte : Alexandre Benalla a bien travaillé pour Izzat Khatab, juste avant de se mettre au service d’Emmanuel Macron. Et surtout, cette enquête sur le personnage Izzat Khatab m’a permis de comprendre que sur le dossier France-Algérie sur lequel je reviendrai très bientôt sur “The Big Picture”, il y avait de multiples acteurs.
En janvier 2019, alors que le feuilleton Benalla avait commencé six mois plus tôt, et continuait à bousculer les plus hautes instances de l’État, le quotidien Libération publiait une enquête exclusive sur « le sulfureux bienfaiteur de Benalla », Mohamad Izzat Khatab. Un étrange syrien d’une cinquantaine d’années, réfugié en France depuis dix ans environ, et menant la grande vie dans les arrondissements chics de la capitale, écumant brasseries bourgeoises et clubs privés, et côtoyant jet setters et hommes d’affaires, toujours accompagné de gardes du corps comme s’il était un chef d’État.
C’est qu’Izzat Khatab a un entregent sans pareil. Sa spécialité ? Se faire prendre en selfies auprès des « grands de ce monde », notamment Emmanuel Macron, François Hollande, Edouard Philippe, Bernard Cazeneuve, ou encore le roi du Maroc, Mohammed VI. D’ailleurs, une fois élu président, Emmanuel Macron croise l’homme d’affaires syrien à l’occasion d’une visite de Benjamin Netanyahou à Paris en juin 2018, et se rappelle très bien qui est Izzat Khatab: « Comment ça va à nouveau ? Passez le bonjour à notre ami Julien », lui lance le nouveau chef de l’État, alors entouré des gardes du corps de l’Élysée et de ceux du Premier ministre israélien.
Julien, c’est Julien Dray, l’ancien député socialiste, qui avait été, sous le précédent quinquennat, l’un des « visiteurs du soir » du président François Hollande, l’un de ses conseillers officieux. C’est durant cette époque que Dray rencontre Mohamad Izzat Khatab au sujet du dossier des Kurdes en Syrie sur lequel le socialiste s’est engagé depuis plusieurs années. Auprès de François Hollande, Julien Dray se mobilise notamment pour reconstruire Kobané, une ville du Kurdistan syrien qui fut assiégée par l’État islamique. Or, Khatab a créée dès 2009 l’association «la Syrie pour tous», dont il se présente comme le « secrétaire général », et propose «le plan Khatab», vendu comme une issue à la guerre, un « plan pour la paix » post-Assad. L’homme d’affaires syrien semble avoir séduit Julien Dray qui va jusqu’à évoquer cette proposition à l’antenne de France Info le 23 septembre 2016.
Aujourd’hui, Julien Dray nous dit avoir pris ses distances à l’égard de celui qui se présentait comme un « faiseur de paix » en Syrie : « C’est un personnage qui apparaît dès 2016. Il voulait construire une alternative à Bachar. Je vais le voir. Il est charmant. Je le présente aux Kurdes, qui n’ont rien sur lui. Je le présente ensuite à l’Élysée, qui le valide. François Hollande l’a vu trois à quatre fois. Et il m’a demandé ensuite de le présenter à Jacques Audibert [patron de la cellule diplomatique de l’Élysée à l’époque, ndlr] et à Emmanuel Bonne [alors conseiller à la cellule diplomatique, pour l’Afrique du Nord et le Moyen Orient, ndlr]. Emmanuel Macron et son entourage échangent avec lui. Mais je commence assez vite à m’en méfier, car il a promis des trucs aux Kurdes qu’il ne tient pas, et il m’a proposé de l’argent, mais je n’ai jamais rien pris ». (1)
L’histoire de ce personnage commence à être connue à Paris. Une histoire dont la crédibilité est difficile à jauger. À l’origine, Mohamad Izzat Khatab serait un proche de Bassel Al-Assad, le frère aîné de l’actuel tyran Bachar, décédé dans un accident de voiture en 1994. Bassel était l’aîné de la fratrie, et aurait dû succéder à Hafez Al-Assad. Mais l’héritier ne voulait pas prendre le pouvoir, et comptait fuir en Occident. Dans cette optique, il aurait envoyé énormément d’argent sur des comptes en Europe, notamment en Suisse. Selon une source, ces transferts auraient été effectués à l’époque, par celui qui se présente aujourd’hui comme ayant été son majordome, Izzat Khatab. Ce dernier finit par partir de Syrie pour la Suisse, où il espère profiter de son ancienne position auprès de Basel. Mais, là-bas, cela ne se passe pas aussi bien que prévu. Après l’affaire Benalla, La Tribune de Genève révèle ainsi qu’Izzat Khatab a été condamné en 2009 à 15 mois de prison avec sursis pour des faits d’« escroquerie », « abus de confiance » et « lésions corporelles simples ». Suite à cet épisode, Khatab décide de s’établir à Paris. Une fois arrivé à la capitale, il se met très vite à s’entourer de nombreux gardes du corps, qui ont pour première consigne de « faire attention aux journalistes ». Généralement, la sécurité de l’homme d’affaires syrien est assurée par quatre ou cinq gardes du corps en permanence, escorté par trois voitures à chacun de ses déplacements. « Il voulait des convois. C’était m’as-tu-vu », nous confie l’un de ses anciens gardes du corps. Pour accéder aux plus hautes sphères du pouvoir, Izzat Khatab souhaite impressionner ses interlocuteurs en disposant d’une équipe de sécurité imposante. Toutefois, ses relations avec ses gardes du corps ont parfois été pour le moins difficiles… C’est ce que nous avons découvert à travers notre enquête.
Ainsi, S., l’un de ses anciens gardes du corps, chargé d’organiser une équipe d’agents de sécurité auprès d’Izzat Khatab entre juillet 2019 et octobre 2020, a porté plainte il y a bientôt un an pour « violences en réunion ». Les faits se seraient déroulés le 15 octobre 2020 au domicile d’Izzat Kathab. Ce soir-là, ce dernier a donné rendez-vous à son garde du corps pour régler un différend sur le paiement de ses salaires. S. s’attend à récupérer son salaire suite à de nombreux impayés. Une fois arrivé au domicile d’Izzat Kathab, un appartement cossu du Quai Branly dans le 7e arrondissement de Paris, ce grand gaillard d’1m80 et de 84 kilos aurait subi un véritable lynchage par six personnes présentes, dont Izzat Kathab, si l’on en croit la version qu’en donne ce garde du corps dans la plainte en notre possession.
Arrivé sur place, S. tombe dans un véritable traquenard. Parmi les personnes présentes – des collaborateurs d’Izzat Khatab -, certaines lui auraient cogné la tête contre un mur, puis l’auraient plaqué au sol. Maintenu au sol, S. aurait été étranglé, coups de poing au visage et sur le torse. Selon le garde du corps, Izzat Kathab aurait procédé lui-même à un étranglement avec une clé de bras.
Manifestement, le garde du corps ne s’attendait pas du tout à se faire agresser : il a été pris par surprise. L’épisode est relaté sur le Procès-Verbal que QG s’est procuré. C’est une scène digne d’un film de gangsters : « Monsieur Khatab s’est jeté sur moi. Il a essayé de me mettre un coup de poing au visage, je l’ai esquivé, j’ai essayé de me défendre et à partir de là Monsieur L. présent dans l’appartement saisit mon bras droit (…). Monsieur L. m’a bloqué les jambes alors que j’étais au sol et m’a porté des coups de poings. Je me débattais pour me relever. Monsieur Khatab me cogne la tête contre le sol avec rage tout en m’insultant, je cite “fils de pute, Arabe de merde, sale chien!” Il s’est couché sur mon torse, je suis parvenu à mettre torse contre sol. Du coup, il s’est retrouvé sur mon dos. Il a tenté de me faire une clé, et m’a étranglé. Puis il m’a mis à nouveau sur le dos pour me cogner la tête contre le sol, me porter de nombreuses gifles et coups de poing. Les coups ont duré 3 minutes. Puis, ils m’ont tiré dans une chambre où ils ont continué à me rouer de coups pendant deux ou trois minutes puis Monsieur Khatab s’est mis à m’étrangler avec ses deux mains au niveau de mon cou en serrant très fort. Je suffoque et j’en ai des vertiges. J’en ai eu des envies de vomir. Monsieur C. et Monsieur L ont alors dit à Monsieur Khatab d’arrêter l’étranglement ». Durant ce laps de temps, S. reprend ses esprits, et finit par reprendre l’avantage : « Pendant la lutte, j’ai porté un coup de l’intérieur du pied dans la jambe de Monsieur Khatab ce qui mis fin aux violences ». C’est alors que Monsieur L. explique au garde du corps les raisons de ces violences. Son tort ? Avoir entrepris de rassembler des renseignements sur Izzat Khatab. Passablement hagard, S. sort alors de l’appartement, et retrouve son épouse à son domicile à Villemomble, paisible bourgade de Seine-Saint-Denis, loin de l’enfer des beaux quartiers parisiens.
Dans la plainte du garde du corps, on apprend que S. est contacté, dès le lendemain, par l’un des collaborateurs d’Izzat Khatab : « J’ai eu son secrétaire au téléphone qui m’a dit que j’allais bientôt avoir de leurs nouvelles ». Le même lui envoie un SMS lui écrivant sur un ton menaçant : « la prochaine fois ce sera la fin ». S. reçoit 5 jours d’Incapacité Totale de Travail (ITT). Son certificat mentionne notamment un « trauma crânien simple », une « céphalée », des « contusions multiples ». Des violences « commises par plusieurs auteurs » peuvent être considérées légalement comme une circonstance aggravante, et après enquête, être renvoyées par le parquet devant un tribunal correctionnel.
Dès le lendemain de l’agression présumée, Izzat Khatab rappelle également S. comme si de rien n’était, lui expliquant tout de même qu’il avait cassé son pied dans la bagarre, mais qu’il souhaitait oublier l’épisode, lui remettre 5.000 euros le lundi suivant, tout en lui demandant de reconstituer une équipe de de sécurité. S. apporte une fin de non-recevoir à toutes ces demandes, et décide très vite de porter plainte, soit trois jours à peine après l’agression.
Contacté M. Izzat Khatab n’a pas souhaité faire de commentaires auprès de QG. C’est son avocate qui nous rappelle, Martine Malinbaum, et explique: « Il se souvient qu’effectivement qu’un de ses employés, un de ses gardes du corps, était venu chez lui à son domicile, avec deux personnes, assez revendicatif, menaçant. Et c’est lui qui a été blessé au pied. Il était très blessé, il a eu le pied cassé, il a eu plusieurs opérations ». Pour elle, cela ne fait pas de doute, c’est son client qui a été « agressé ». Auprès des services de police, le plaignant a pourtant détaillé exactement les circonstances de l’épisode, et on notera que M. Khatab ne s’est, lui, jamais présenté dans un commissariat pour porter plainte. Les policiers ont par ailleurs entendu d’autres témoins confirmant la version du plaignant. Selon nos informations, les enquêteurs chargés du dossier – l’unité d’investigation de recherche et d’enquêtes de Paris 7ème, de la brigade des enquêtes d’initiative – doivent entendre Izzat Khatab dans les prochains jours.
Le garde du corps S. a une quinzaine d’années d’expérience dans la sécurité rapprochée. C’est en juillet 2019 qu’il commence à travailler pour Izzat Khatab comme responsable de sa sécurité. C’est l’un de ses amis, une figure connue de la sécurité privée, qui l’embauche dans un premier temps auprès de M. Khatab. Une source travaillant dans le milieu de la sécurité nous confirme que cet ami est un « bonhomme réglo et droit. Il est crédible ». À ses côtés, S. amène avec lui cinq gardes du corps auprès d’Izzat Khatab. Mais dès leur premier mois de travail, S. est confronté à des soucis de salaires : « À la fin du mois, je ne vois pas mon salaire tomber ni ma fiche de paye arriver, il s’excuse en disant qu’il a quelques soucis, il nous donne à la main quelques milliers d’euros et nous explique que le retard (…) sera réglé le mois d’après ». Le mois d’après, toujours pas de fiche de paie, et un salaire en bonne et due forme, ni pour lui, ni pour ses hommes. Izzat Khatab convoque alors S. et son équipe de gardes du corps : « Il nous explique qu’à cause de l’affaire Benalla dans laquelle il est impliqué, l’organisme contre la fraude fiscale Tracfin a gelé ses comptes bancaires, qu’il y allait avoir du retard, mais qu’il avait quand même besoin de nous ».
Cette situation va semble-t-il durer de nombreux mois. Certains gardes du corps engagés préfèrent arrêter de travailler pour M. Khatab sans avoir été intégralement payés. En août 2020, S. revient à la charge auprès de son patron. « Le mardi 25 août 2020, je mets la pression à Monsieur Khatab concernant la paie des personnes que j’avais recrutées, il me répond que tout est fini et que l’argent arrivera dans une semaine. Il me demande alors de monter dans son bureau au troisième étage dans un immeuble au 5, place de l’Alma à Paris 8ème. Il me présente un papier, un de ses comptes bancaires avec environ trois milliard d’euros dessus et me dit que c’était seulement un de ses comptes pour prouver qu’on lui avait bien restitué une partie de son argent. Il me demande de retenir mon personnel et me dit également qu’il va me faire un contrat de donation de deux millions d’euros. L’avocate de Monsieur Khatab me dit qu’on va bientôt se voir très prochainement pour signer l’accord de deux millions d’euros. Contrat qu’à ce jour, je n’ai toujours pas signé ». On connaît la suite, la situation va s’envenimer jusqu’à l’agression.
Ah « l’affaire Benalla » ! Pour Izzat Khatab, tout a effectivement changé depuis. Pourtant, dans un premier temps, l’homme se délecte de connaître soudainement la notoriété avec l’article de Libération. Des selfies sur Instagram, il passe d’un coup aux photos dans la presse, et aux gros titres sur les chaînes d’info. D’ailleurs, dès l’automne 2018, c’est bien lui qui a cherché à se retrouver sous les feux des projecteurs. Quelques semaines après les révélations du Monde sur le chargé de mission de l’Elysée, Izzat Khatab prend contact avec lui. Ou plutôt reprend contact.

Car c’est dès 2012 qu’Izzat Khatab rencontre en réalité Alexandre Benalla. C’est en tout cas ce que l’on apprend dans le propre livre de l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron (« Ce qu’ils ne veulent pas que je dise », éditions Plon, 2019) : « depuis 2012, lorsque j’assurais la sécurité de François Hollande pendant la campagne présidentielle », raconte Alexandre Benalla dans ce fast book de témoignage d’après scandale. Dans ce livre, écrit avec l’aide du journaliste Guy Benhamou, Benalla décrit Khatab comme étant « très repérable avec sa bouille ronde et son crâne lisse. Son truc, ce sont les selfies. Il veut être en photo avec tous les grands – et les moins grands – de ce monde. Il a une technique redoutable pour approcher les personnalités ». Libération assurait en janvier 2019 que l’ex chargé de mission de l’Élysée avait séjourné plusieurs semaines dans l’un des appartements d’Izzat Khatab, situé avenue Montaigne, à Paris, entre septembre et octobre 2018, après son départ de l’Élysée. À l’époque, Alexandre Benalla avait reconnu connaître le personnage, mais avait infirmé avoir séjourné autant de temps chez Izzat Khatab. Dans son livre, il assure avoir bloqué les accès de l’Élysée à Khatab. « J’ai vite compris qu’il valait mieux le tenir à distance », justifie-t-il.
Selon Alexandre Benalla, Izzat Khatab était prêt à lui offrir « 200.000 euros par an » pour s’occuper de sa sécurité. Ce qu’il aurait refusé. « Pas question de travailler pour lui. Il est sympathique, mais j’aime mieux en rester là », raconte Alexandre Benalla dans son livre. Selon d’anciens collaborateurs d’Izzat Khatab, Alexandre Benalla a pourtant bel et bien travaillé entre la fin 2015 et la mi 2016 pour Izzat Khatab. Selon ces nouveaux témoignages, le futur chargé de mission de l’Elysée se serait occupé durant cette période de gérer une équipe de gardes du corps chargée de la sécurité de l’homme d’affaires syrien. L’un de ses hommes aurait d’ailleurs abîmé l’une des voitures d’Izzat Khatab, une Rolls, sur un dos d’âne. Contacté via son équipe d’avocats, Alexandre Benalla ne nous a pas répondu pour l’heure.
En 2019, les deux hommes se sont téléphoné à plusieurs reprises. Les contacts ne sont donc pas totalement rompus entre eux. « L’article de Libération en janvier 2019 a pourtant jeté un froid entre eux, Izzat a commencé à prendre ses distances avec Alexandre Benalla », nous assure l’une de ses connaissances. « Le fait de l’avoir logé, ça a démarré tous ses problèmes, notamment la presse… » Izzat Khatab ne peut s’empêcher de se rendre important. À son entourage, il se vante d’être à l’origine du déménagement du coffre de Benalla sans apporter le moindre élément tangible en ce sens. Et lorsque Khatab se fera expulser de son appartement du 5, place de l’Alma, faute d’avoir payé à temps ses loyers, il prendra ostensiblement un dossier rouge dans son propre coffre, avant de sortir précipitamment par la sortie du personnel, histoire de laisser planer le doute sur les informations qu’il détient. Étrange Izzat Khatab. À travers cette enquête, une chose frappe : plusieurs interlocuteurs nous assurent avoir la conviction que l’homme d’affaires syrien, pour bénéficier de telles relations, jouit forcément de protections. Un sentiment partagé par de nombreuses sources qui pensent que M. Khatab est « protégé », mais les mêmes sont incapables de nous apporter davantage d’éléments. Mediapart, dans un récent article consacré au personnage, aboutit à la même conclusion : « se dégage une certitude : ce Syrien insaisissable bénéficie, à cette époque, d’étranges protections ».
Dans sa vie d’avant, celle où les projecteurs médiatiques ne s’étaient pas encore tournés vers lui, Izzat Khatab menait un grand train de vie sans susciter beaucoup d’interrogations. L’homme était parfois présenté comme un milliardaire. À Paris, avant l’affaire Benalla, Khatab disposait de deux beaux appartements, l’un au 5, place de l’Alma donc, qu’il utilisait comme son bureau, et, à deux pas, un autre avenue Montaigne, dans lequel il vivait. Il aimait également se déplacer dans un gros Range Rover, et utiliser parfois les services d’un photographe connu des people dénommé Alain.
Mais c’est vraiment en rencontrant le financier franco-algérien Prosper Amouyal, qui a lui aussi ses appartements avenue Montaigne, qu’Izzat Khatab a pu se faire connaître de ce Paris des quartiers chics. Amouyal a fait fortune dans différentes activités, et notamment le luxe. Via sa holding, la financière Saint-Germain, il est le propriétaire de la manufacture de porcelaine Haviland, de la cristallerie Daum, et contrôla un temps la cristallerie Lalique. Ce millionnaire devient très vite le principal soutien d’Izzat Khatab, une sorte de bienfaiteur. Lui, et une certaine Sonia, agente immobilière de luxe, lui prêtent notamment de l’argent (beaucoup aux dires de certaines sources), vont lui présenter des gens, notamment Audrey Azoulay, l’ancienne ministre de la Culture du gouvernement Valls, aujourd’hui directrice générale de l’UNESCO.
C’est aussi par l’intermédiaire de Prosper Amouyal, qu’Izzat Khatab fait la connaissance de l’imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, dont il devient un proche, au point de lui laisser son appartement pour dormir ou faire la prière. À cette occasion, il rencontre les policiers du SDLP (Service de la Protection), chargés de la sécurité de Chalghoumi, et l’imam nîmois Hocine Drouiche vient le voir. Durant la même période, il participe aussi au Forum de la paix organisé par l’écrivain Marek Halter. À l’été 2020, tout ce beau monde dîne ensemble (voir photos). On trouve alors Hassen Chalghoumi, avec Marek Halter, Izzat Khatab et un autre sacré personnage, Pierre-Jean Chalençon, le collectionneur fantasque et adorateur de Napoléon, qui a défrayé la chronique pour être suspecté d’avoir organisé des diners clandestins durant les derniers confinements, et d’y avoir invité des ministres de la majorité actuelle.

En février 2017, en pleine campagne présidentielle, Prosper Amouyal se fait d’ailleurs prendre en photo, tout sourire, avec Emmanuel Macron, lors du dîner du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France), quelques jours après le voyage du futur président à Alger avec une partie de son équipe de campagne et notamment Alexandre Benalla.
Justement, lors de ce déplacement si stratégique dans la capitale algérienne, que je relate longuement dans Le Grand Manipulateur. Les réseaux secrets de Macron, Emmanuel Macron rencontrera le 14 février 2017 lors d’un petit déjeuner un très proche de Prosper Amouyal, Ali Haddad, alors le patron des patrons en Algérie, emprisonné depuis 2019 (suite au mouvement populaire du Hirak), et condamné à 20 ans pour corruption. Amouyal connaît également très bien une autre figure du régime algérien, qu’Emmanuel Macron a aussi rencontré comme ministre de l’Économie, Abdeslam Bouchouareb, le ministre de l’industrie et des mines sous Bouteflika entre 2014 et 2017, qui a pris la fuite après le Hirak, et fut également lourdement condamné par contumace. Ces rencontres d’Emmanuel Macron avec plusieurs oligarques algériens en pleine campagne présidentielle susciteront de nombreuses interrogations à Alger. À cette occasion, Emmanuel Macron rencontrera aussi Issad Rebrab, l’une des plus grandes fortunes algériennes, propriétaire du groupe Cevital, un conglomérat industriel pour lequel Alexandre Benalla a travaillé en Europe pour des missions de sécurité avant de se mettre au service d’Emmanuel Macron, ainsi que je le relate dans Le Grand Manipulateur. À notre connaissance, Prosper Amouyal a aujourd’hui pris ses distances par rapport à Izzat Khatab.
Comme Izzat Khatab, Alexandre Benalla a un sacré entregent, un savoir-faire social pour rencontrer les personnes qui comptent à Paris. Ces deux-là étaient finalement faits pour s’entendre. Une fois en France, l’homme d’affaires syrien se met à emprunter de l’argent à beaucoup de personnes. Selon plusieurs témoins, Alexandre Benalla amène ainsi des investisseurs auprès d’Izzat Khatab, notamment un certain « Paulo », puis un certain Haïm, travaillant en Seine-Saint-Denis, qui lui aurait prêté de grosses sommes, enfin un homme d’affaires russe. « À l’origine, beaucoup de gens ont été présentés à Khatab par Benalla », nous confie un ancien collaborateur de l’homme d’affaires syrien. À l’époque, les jeunes femmes entourent Khatab, les fêtes, l’alcool. Un après-midi, Dominique Strauss Kahn aurait été convié chez lui, 5 place de l’Alma. Mais selon un témoin, dès que l’ancien patron du FMI voit arriver des jeunes femmes, il se lève, prend sa veste, et repart immédiatement sans dire un mot. Izzat Khatab a appris qu’à Paris tout était affaire d’apparences. « Il a compris une chose, l’argent attire l’argent. Je parais riche alors que je n’ai rien », remarque l’un de ses anciens collaborateurs. Il pourra même sembler généreux à de nombreuses reprises. Un jour, en sortant d’un déjeuner au Manko, un restaurant club de l’avenue Montaigne, il donne 500 euros à l’agent de sécurité.
Mais la justice française rattrape désormais Izzat Khatab. Après avoir convaincu Dominique E., investisseur dans l’hôtellerie, à monter une affaire avec lui, les millions dédiés à leur projet commun ne sont jamais arrivés. L’homme d’affaires syrien avait promis monts et merveilles à Dominique E., juste après l’avoir rencontré en avril 2018. Celui-ci a finalement décidé de porter plainte, ainsi que l’avait révélé Marianne en janvier 2019. Finalement, comme l’annonce Mediapart la semaine dernière, Mohamad Izzat Khatab a été mis en examen le 24 juin 2021 pour une série de délits présumés (abus de confiance, escroquerie, abus de biens sociaux, blanchiment et usage de faux) dans le cadre d’une information judiciaire ouverte par le parquet de Paris. Dominique E. avait versé un acompte, sous forme de prêt, de 1,5 million d’euros en avril 2018, pour lancer un projet pour lequel Izzat Khatab devait ensuite verser au pot pas moins de 250 millions d’euros (avec une mise de départ de 100 millions d’euros). « C’est une mise en cause dans une affaire entre parties, et il y a une présomption d’innocence, il n’y pas d’escroquerie dans ce dossier », nous précise l’avocate Martine Malinbaum, qui n’avait pas souhaité faire de commentaires à Mediapart. À tout son entourage et à ses « amis » investisseurs, Izzat Khatab prétendait ces derniers mois que l’État français allait lui permettre de débloquer une partie des fonds syriens bloqués en Suisse, une somme qu’il estimait de 2 à 4 milliards d’euros. Quand il y a de l’espoir…
Marc Endeweld
(1) Contacté par QG, Jacques Audibert a affirmé ne pas souhaiter communiquer à ce sujet.
Le 26 février 2024, le journaliste Anton Rouget de Mediapart a publié une enquête laissant entendre qu’Izzat Khatab aurait financé l’imam Chalgoumi. En fait, une somme de 100 000 euros a finalement été payée à l’imam par Prosper Amouyal. « Monsieur Amouyal n’a rien à voir avec les faits qui sont reprochés à Monsieur Khatab », insiste auprès de Mediapart son avocat, Me Jean Veil.
ERRATUM : lors de la première republication de cet article, plusieurs paragraphes ont été supprimés par inadvertance. L’erreur est désormais réparée (Lundi 1er décembre 2025 20h15).