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🖋 Marc ENDEWELD
Journaliste et écrivain

The Big Picture


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09.02.2026 à 23:44

Entre Paris et Genève, les multiples facettes de Jeffrey Epstein

Marc Endeweld

Texte intégral (13341 mots)
Visite de Jeffrey Epstein et de Woody Allen aux ateliers Hermès à Pantin en région parisien en compagnie d’Axel Dumas, le PDG du groupe de luxe (à gauche sur la photo). Cette photographie apparaît dans le fichier EFTA01897697.

C’est une rencontre qu’Axel Dumas, PDG d’Hermès, doit regretter. Et que le groupe de luxe aimerait beaucoup faire oublier. À la toute fin mars 2013, le dirigeant de ce fleuron du luxe français, a reçu Jeffrey Epstein, en compagnie de Woody Allen, dans les ateliers Hermès de Pantin (Seine-Saint-Denis). Parmi les millions de documents diffusés publiquement par le département de la justice américain depuis plusieurs semaines, on trouve ainsi plusieurs photos attestant de la rencontre dans des mails échangés les 28 et 29 mars 2013. On y voit les trois hommes souriants. Lors de cette visite privilégiée des ateliers du groupe de luxe, est également présente Bali Barret, la directrice artistique adjointe de « l’univers féminin » d’Hermès.

Cette rencontre a lieu cinq ans après la condamnation de l’Américain à 18 mois de prison pour sollicitation de prostitution auprès d’une personne mineure. Dès 2008, l’homme d’affaires ami des puissants est donc fiché à vie comme délinquant sexuel. Ce qui ne dérange aucunement Woody Allen, son ami, et ne semble pas freiner beaucoup le patron du groupe de luxe qui reçoit alors les deux hommes.

La semaine dernière, j’ai donc contacté Anne Méaux, patronne d’Image 7, qui s’occupe de la communication d’Hermès et de celle de son dirigeant, pour savoir ce qu’ils avaient à dire sur la présence du PDG dans les Epstein files. La communicante me répond dans un premier temps que si « Jeffrey Epstein a tenté à plusieurs reprises d’approcher le gérant d’Hermès », ce dernier « a décliné les deux invitations ».

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Escapade parisienne avec Woody Allen

Ce n’est que lorsque je lui réponds qu’il existe des photos attestant d’une rencontre entre les deux hommes qu’Anne Méaux me confirme la visite dans les ateliers Hermès tout en essayant de la minimiser. Elle me précise ainsi que cette visite avait été initialement prévue pour Woody Allen et qu’Axel Dumas « ne connaissait donc pas » Jeffrey Epstein qui accompagnait son ami. Dans un mail de Jeffrey Epstein du 21 novembre 2013, on apprend en effet que c’est Soon-Yi Previn, la femme du cinéaste, qui a organisé la visite des ateliers auprès d’Hermès.

Lors de cette escapade parisienne, Epstein a passé une bonne partie de son temps avec Allen et sa famille, allant jusqu’à mettre à leur disposition son jet le dimanche 30 mars pour un voyage vers une seconde destination. A-t-il profité de ses amis pour pouvoir rencontrer le PDG d’Hermès ? Ce dernier était-il une « cible » ? La visite des ateliers d’Hermès par le pédocriminel est loin d’être une rencontre accidentelle. Dès février 2013, Jeffrey Epstein a l’intention de voir Axel Dumas à Paris. C’est ce qui transparaît dans cette note écrite par l’assistante du pédocriminel, dans laquelle le nom du PDG d’Hermès apparaît au milieu de plusieurs amis proches de Jeffrey Epstein à Paris, dont Jack Lang et sa fille Caroline, mais également « Daniel » (Siad) et « Jean-Luc » (Brunel) :

Le 20 novembre 2013, Jeffrey Epstein a finalement l’occasion de revoir Axel Dumas à Paris, lors d’une performance de l’artiste et comédienne Tilda Swinton au musée de la mode à Paris. Entre gens du beau monde, ce genre de rencontres est commune. Mais le lendemain même, l’Américain contacte le secrétariat du patron d’Hermès. Si ce dernier fait répondre par son assistante qu’il ne pourra le recevoir prochainement du fait de son emploi du temps, un call est manifestement fixé quatre jours plus tard ainsi qu’une visite d’un des magasins d’Hermès, toujours en présence de Woody Allen (voir mail ci-dessous).

Le même jour, l’assistante de Jeffrey Epstein écrit dans un mail qui lui est adressé : « J’ai parlé avec Elodie au bureau de M. Dumas. Elle va consulter son emploi du temps et me recontactera plus tard dans la semaine pour convenir d’un moment pour discuter ». Ces premiers éléments mettent déjà à mal la version de rendez-vous fermement déclinés.

Mais c’est une discussion bien plus tard entre Steve Bannon, l’inspirateur de l’extrême droite américaine, et Jeffrey Epstein, qui interroge plus encore. Dans cet échange du 16 juillet 2018, le premier demande au second s’il connaît Bernard Arnault, le patron du groupe LVMH, concurrent d’Hermès. Epstein répond avoir « de très proches amis mutuels », en citant en particulier Jack Lang. Il ne le cite pas dans son SMS, mais Jeffrey Epstein côtoie également à Paris Jean-Yves Le Fur (cité dans le fameux « black book »), alors propriétaire de la boîte de nuit Le Montana, situé près du Café de Flore à Saint-Germain-des-Prés, où Epstein a ses habitudes. Producteur et homme de presse (fondateur de DS, Numéro, mais aussi un temps propriétaire de Lui), Le Fur était une personnalité du monde de la mode à Paris et connaissait le grand patron du luxe. Bannon, dans son message suivant, fait référence, non aux mondanités de la mode parisienne mais à la bataille engagée par Bernard Arnault à partir de 2010 pour le contrôle d’Hermès et aux difficultés qu’il a rencontrées dans cette entreprise. Et Epstein de répondre, d’une manière équivoque : « Axel Dumas, à la tête d’Hermès, avait un meilleur conseiller :) ».

Cet échange de SMS entre Bannon est attesté par d’autres documents, notamment le EFTA00782489 dans lequel on comprend que la personne qui répond à Steeve Bannon (en bleu sur la capture d’écran) est bien Jeffrey Epstein.

Le projet d’un dîner chez Ariane de Rothschild

Aujourd’hui, chez Hermès, les inquiétudes se portent davantage sur un certain projet de dîner et des échanges datant de janvier 2014 entre Jeffrey Epstein et sa très grande amie française Ariane de Rothschild, patronne du groupe financier Edmond de Rothschild établi à Genève, également une proche d’Axel Dumas.

Le 22 janvier 2014, l’assistante d’Epstein contacte de nouveau le secrétariat du PDG d’Hermès l’informant d’une visite prochaine à Paris de l’Américain et lui proposant une rencontre à trois avec Ariane de Rothschild. Deux jours plus tard, l’assistante d’Axel Dumas répond que ce dernier, loin de décliner, « sera ravi » de rencontrer Jeffrey Epstein en compagnie de leur amie commune, et propose de les rencontrer tous les deux au Sofitel Le Faubourg rue Boissy d’Anglas dans le 8e arrondissement à 17h30 le 30 janvier 2014.

Deux jours plus tard, Epstein change d’avis sur les circonstances du rendez-vous et décide d’inviter Axel Dumas à venir ce même 30 janvier pour un dîner plus décontracté chez Ariane de Rothschild, cette fois-ci sur les coups de 20h30, en compagnie de l’ancien Premier ministre israélien, Ehud Barak. Dans des mails échangés le 27 janvier avec Ariane de Rothschild (voir ci-desous), Jeffrey Epstein propose désormais d’organiser un dîner collectif, « informel », notamment avec le réalisateur de cinéma Michel Hazanavicius, mais aussi avec « Axel Dumas et sa femme1 ». En réponse, son hôte propose d’inviter également l’homme d’affaires Charles Beigbeder et « deux autres PDG quadras ».

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Finalement, ce projet de dîner sera avorté, car Ehud Barak prévoit de ne rester qu’une journée à Paris, et de son côté, le secrétariat d’Axel Dumas avertit que le PDG a une contrainte d’emploi du temps. Début février, Jeffrey Epstein tente une nouvelle fois de voir le patron du groupe du luxe quelques jours plus tard, mais ce dernier fait dire par son assistante qu’il est alors en déplacement. Dans les messages pour l’instant dévoilés par la justice américaine, aucun autre échange n’apparaît ensuite entre les deux assistantes.

Aujourd’hui, les Epstein files donnent des sueurs froides au monde des affaires parisien et européen. Au passage, les communicants de crise ne chôment pas depuis quelques jours pour répondre aux journalistes et tenter d’influer sur le récit médiatique. Quelques heures après mes échanges avec Anne Méaux, le compte X CitizenMedia publiera opportunément un mail issu des Epstein files datant de 2016 dans lequel on apprend qu’Hermès a refusé un don financier de Jeffrey Epstein dans le cadre d’une opération de philanthropie menée par le groupe de luxe. En quelques heures, de façon assez étonnante, ce message posté sur X, qui ne cite pas Axel Dumas, récoltera 2,2 millions de vues. Plusieurs journalistes et influenceurs se mettent à le relayer en mettant en avant que le groupe de luxe semble irréprochable au sujet de Jeffrey Epstein et bien plus prudent qu’un Jack Lang. Comme pour mieux faire oublier la visite des ateliers Hermès de 2013 et les échanges au sujet du dîner ?

Voici le message du compte X CitizenMedia repris par Joseph Macé-Scaron, chroniqueur sur CNEWS. L’ancien journaliste a travaillé entre 2017 et 2025 comme communicant pour Image 7, la société d’Anne Méaux, conseil communication d’Axel Dumas et d’Hermès.

Ariane de Rothschild apparaît à 4440 reprises

Les Epstein files jettent une lumière crue sur ce qui est souvent décrit dans mon travail, l’entre-soi du milieu parisien et mondial des affaires. Pour approcher les figures de la place économique et financière de Paris et du CAC 40, Jeffrey Epstein joue habilement de ses proximités affichées et multiples contacts. Force est de constater qu’en dépit de leurs conseils souvent chèrement rémunérés, tant en communication qu’en sécurité, voire renseignement privé, les dirigeants économiques et politiques se laissent prendre aux pièges de courtisans mal intentionnés. Face à ce multi-criminel, l’entre soi protecteur s’est retourné contre ceux qui d’habitude en bénéficient.

Ainsi, au matin du 27 juin 2012, Karim Wade, consultant auprès de chefs d’État africains et dans le secteur minier, par ailleurs fils de l’ancien président sénégalais, demande par mail à Epstein l’adresse de son appartement parisien (ci-dessous). En réponse, ce dernier s’exécute et lui donne les codes d’entrée… avant que Wade ne l’informe qu’il va les transférer à Anne Lauvergeon, qui a quitté un an plus tôt la présidence d’Areva, avant de dire à son ami : « À cet après-midi ». Contactée, Anne Lauvergeon me dément très rapidement une telle rencontre : « Surprise totale : je n’ai jamais rencontré Epstein. Et je ne me souviens d’aucune invitation de ce genre ».

C’est aussi dans les Epstein files qu’on apprend par un mail datant du 17 juin 2013 que son ami journaliste Edward Jay Epstein (appelé souvent Ed Epstein) lui propose de déjeuner à New-York six jours plus tard en compagnie de Serge Weinberg, alors PDG du groupe pharmarceutique Sanofi, par ailleurs administrateur de la banque Rothschild & co et proche du président Macron (c’est notamment grâce à Weinberg que Macron entrera chez Rothschild & co entre 2008 et 2012). Interrogé sur ce projet de déjeuner, Serge Weinberg est catégorique : « Ed Epstein est un journaliste d’investigation, connaissance de mon épouse, que j’ai rencontré trois fois. Je n’ai jamais été informé qu’il avait invité Jeffrey Epstein à un déjeuner chez lui. Le déjeuner que vous évoquez n’a jamais eu lieu et j’en ignorais tout. Je ne suis jamais allé chez Ed Epstein »2.

Autre exemple : dans un mail du 13 août 2016, le chef d’orchestre Frédéric Chaslin informe son ami américain avoir déjeuné quelques jours plus tôt avec Sébastien Bazin, le grand patron du groupe Accor, qui présidait alors le théâtre du Châtelet, et qui lui aurait dit : « Il m’a dit qu’il te connaissait ». J’ai interrogé un des conseils de Bazin sur une telle évocation qui doit revenir rapidement vers moi.

Mais revenons à la relation amicale et de travail entre Jeffrey Epstein et Ariane de Rothschild, patronne du groupe financier Edmond de Rothschild, aujourd’hui incontestable et particulièrement intense. À titre de comparaison, son nom est cité à 4440 reprises dans les Epstein files, quand celui de Trump apparaît à 4732 reprises. Difficile aujourd’hui pour elle de nier cette grande proximité.

Comme le souligne justement le Financial Times, Jeffrey Epstein est bien plus qu’un conseiller d’Ariane de Rothschild : pour la dirigeante de banque, il devient très vite un « confident ». Cette position donne à l’Américain « une position privilégiée au cœur de l’une des plus puissantes familles d’Europe dans la banque », souligne le quotidien financier britannique. Après la disparition d’Edmond de Rothschild, le fondateur, Epstein amène Ariane de Rothschild (la belle-fille d’Edmond), à s’emparer de la direction opérationnelle de la banque quand son mari, l’héritier Benjamin de Rothschild, se contente de la présidence du comité exécutif jusqu’à sa mort brutale en janvier 2021 (il meurt d’une crise cardiaque) : « it was clear that Ariane was in charge », commente le FT (« Il était clair qu’Ariane était aux commandes »).

En 2013, les États-Unis lancent une grande offensive à l’encontre des banques suisses, accusées d’aider des citoyens américains à dissimuler leurs avoirs. Menacé par les autorités judiciaires américaines, le groupe Edmond de Rothschild réussit à négocier le 18 décembre 2015 une amende de 45 millions de dollars, en grande partie grâce à l’action de Jeffrey Epstein. Le groupe bancaire lui a payé pour cette intervention, la modique somme de 25 millions de dollars, versée à l’une de ses sociétés immatriculées aux îles Vierges américaines, la Southern Trust Company.

En 2023, Ariane de Rothschild avait tenté de minimiser cette relation en reconnaissant auprès du Wall Street Journal qui avait alors révélé l’affaire, avoir eu seulement quelques échanges avec Jeffrey Epstein, mais aujourd’hui, le FT souligne à raison que les milliers de mails et d’échanges rendus publics par le DOJ dépeignent un tout autre cadre dans lequel « la banquière française partage des confidences privées avec Jeffrey Epstein ». Ou pour le dire à la manière du Monde cette semaine, une « vraie proximité »… Auprès du quotidien du soir, le groupe Edmond de Rothschild reconnaît l’existence d’une « relation professionnelle » entre les deux personnalités, sur laquelle « une relation d’ordre plus personnel s’est installée au fil des années ».

« Je flippe et j’ai peur de ne pas être à la hauteur du job », confesse de façon étonnamment ouverte Ariane de Rothschild en février 2015 quelques temps seulement après avoir récupéré la direction de la banque. « Tu n’as jamais à te cacher de moi, je peux écouter et conseiller ou juste écouter, il n’y a rien que tu puisses me dire qui me choquerait », lui envoie Jeffrey Epstein en mai de cette année-là en réponse à un message sur les difficultés dans son mariage. Entre Jeffrey et Ariane, les nombreux échanges mails attestent par ailleurs de cadeaux, visites et dîners. Ils échangent des conseils lifestyle ; il lui fournit des contacts pour l’admission à l’université de l’une de ses filles ; ils partagent des idées de vacances et des éléments de leur vie quotidienne. On apprend aussi qu’Ariane de Rothschild n’hésite pas à venir accompagnée d’une de ses filles pour retrouver Jeffrey Epstein aux États-Unis. Ou qu’une autre d’entre elles échange de très nombreux messages avec lui. Bref, entre 2013 et 2019, « Jeff » devient rapidement un ami de la famille.

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Dans plusieurs mails, Jeffrey Epstein laisse entendre à Ariane de Rothschild que des détectives privés enquêtent sur les problèmes de toxicomanie présumés de son mari. Le conseiller tente alors de convaincre Ariane de Rothschild d’éloigner encore un peu plus son mari de la direction opérationnelle de la banque. En avril 2015, il écrit : « Je pense que tu devrais faire une demande de mise sous tutelle concernant Benjamin, et lui donner le choix entre le dépôt de cette demande ou sa démission.» Et d’ajouter : « Il est hors de contrôle et il est un danger pour toi et ta famille ». Ces conseils seront laissés sans suite : Benjamin de Rothschild restera bien président de la banque jusqu’à sa mort.

Conflit entre Ariane et David : Epstein à la manœuvre

Sur le front du business, Epstein s’occupe de bien d’autres dossiers pour Edmond de Rothschild qui traverse décidément une période de tumultes. Alors que la direction de la banque est en plein remaniement, le conseiller très spécial propose une série de profils pour remplacer de hauts cadres et entame des discussions avec le fonds américain Apollo Global Management, co-fondé par son proche ami Léon Black, au sujet d’un éventuel rapprochement. Il doit également gérer l’enquête luxembourgeoise sur le scandale lié au fonds souverain malaisien 1MBD. Dans cette affaire tentaculaire de détournement de fonds d’un montant estimé à 4 milliards de dollars, la banque genevoise subit une descente de police et écopera d’une amende de 9 millions d’euros infligée par le régulateur financier du Luxembourg.

Enfin, Epstein va conseiller sur des points très précis Ariane de Rothschild dans le conflit qui l’oppose à la banque d’affaires parisienne Rothschild & Co, et à son fondateur David de Rothschild, concernant l’exploitation commerciale du nom familial pour leurs activités respectives. En quelques années, ce dossier va envenimer les relations entre les différentes branches de la famille avant qu’un accord ne soit conclu début 2018 et la hache de guerre enterrée, au moins pour un temps.

Le conseiller américain n’est pas le seul à s’intéresser à ce dossier : « Emmanuel Macron a joué un rôle de réconciliation entre Rothschild & Co et le groupe Edmond de Rothschild », m’a ainsi assuré il y a quelques années un banquier parisien, comme je l’écrivais dans L’Emprise. Comme à son habitude, Emmanuel Macron a su jouer des réseaux contraires, travaillant pour Rothschild & Co tout en ayant un pied chez Edmond de Rothschild. Un rôle d’équilibriste qu’il affectionne. Ariane de Rothschild et Emmanuel Macron partagent de nombreuses connaissances communes, dont le puissant courtier en assurances Pierre Donnersberg3, fondateur de la Diot Siaci4 (à l’origine, né en 1988 au sein de la Compagnie financière Edmond de Rothschild), ou le banquier Tidjane Thiam (directeur général du Crédit Suisse entre 2015 et 2020). Le 26 janvier 2016, Ariane de Rothschild envoie à Epstein le mail suivant : « Je suis en compagnie des dirigeants des principales compagnies d’assurance françaises afin de préparer (espérons-le) de futurs investissements dans l’immobilier public. Je devrais voir Macron dans les prochaines semaines. Je déjeune demain avec Tidjane Thiam.»5 De son côté, Jeffrey Epstein semble connaître également Thiam si l’on en croit le message étrange que l’avocat David Stern laisse en commentaire d’un article de presse consacré au banquier : « Il était plus ivre encore, debout à nos côtés ».

C’est chez Edmond de Rothschild que les liens se renforcent entre Jeffrey Epstein et Olivier Colom6, un ancien conseiller de la cellule diplomatique de Nicolas Sarkozy à l’Élysée devenu conseiller puis secrétaire général de la banque genevoise à partir de 2013. Comme les Epstein files l’ont démontré, les deux hommes deviennent très proches, au point de s’envoyer de nombreux mails sexistes où, par exemple, l’homme d’affaires américain confie au diplomate français être « sur [son] île dans les Caraïbes, avec un aquarium plein de filles ». Aujourd’hui, Colom s’est reconverti comme consultant auprès de plusieurs chefs d’État africains (via sa société OC Advisory Ltd).

L’ex-conseiller de Sarko propose un deal en Corée du Nord

Dans les articles qu’ils consacrent à cet énarque à l’entregent insoupçonné, Mediapart et Politico négligent plusieurs éléments importants. D’abord, avant d’être propulsé conseiller à l’Élysée du temps de Sarkozy, Colom a travaillé durant deux ans auprès de Tony Blair, l’ancien Premier ministre anglais devenu consultant international. Ensuite, après son passage à la banque Edmond de Rothschild, Colom a rejoint le conseil d’administration d’Endeavour Mining, une société minière spécialisée dans l’or et dirigée alors par son ami Sébastien de Montessus, ex numéro 3 d’Areva (comme je le rappelle dans cet article), et dont l’actionnaire principal est le milliardaire égyptien Naguib Sawiris (qu’on a retrouvé en septembre 2025 auprès de Tony Blair pour son « plan » pour Gaza).

Cette proximité d’affaires avec le principal actionnaire d’Endeavour Mining pourrait expliquer pourquoi Olivier Colom propose à son ami Jeffrey Epstein une opportunité « énorme » et « ultra confidentielle » avec « la Corée du Nord ». En effet, entre 2008 et 2018, Naguib Sawiris a osé investir, via sa filiale telecom Orascom, dans ce pays si fermé pour l’équiper d’un réseau de téléphonie 3G. À Colom, Jeffrey Epstein répond alors qu’il est « très intéressé ». Manifestement, le régime totalitaire nord coréen suscite son intérêt, apparaissant dans plus d’un millier de messages des Epstein files, notamment au sujet de son programme nucléaire.

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Le pédocriminel Jeffrey Epstein n’a jamais été seulement un homme d’affaires, jet-setter et multi-millionnaire. Si cette affaire est aussi sensible, c’est qu’elle percute des enjeux de renseignement à travers le monde. Derrière l’entre-soi cultivé par l’intéressé (en façade) et la mise en place d’un système de prédation sexuelle (dans l’arrière-cour), se cachent des mobiles qu’on a encore bien du mal à nommer en France, alors que la presse anglo-américaine les a déjà largement documentés : l’espionnage et la grande criminalité financière. Dans les Epstein files, on trouve ainsi un rapport du FBI datant de 2020 et faisant état du témoignage d’un informateur anonyme qui assure que Jeffrey Epstein était un « co-opted Mossad agent » (Un agent coopté du Mossad).

La Maxwell connection dès les années 1980

Dès juillet 2019, le journaliste israélien et sud-africain Zev Shalev, ancien producteur à CBS et aujourd’hui auteur de la newsletter Narativ, dévoile cet aspect de l’affaire. Dans une interview exclusive, l’ancien agent des services secrets israéliens Ari Ben-Menashe révèle alors que le magnat britannique Robert Maxwell, par ailleurs agent triple du Mossad, du KGB et du MI6, a présenté Epstein à l’origine aux services secrets militaires israéliens au tout début des années 1980. Par la suite, Ben-Menashe a confirmé qu’Epstein et Ghislaine Maxwell, la fille de Robert, agirent tous deux comme agents des services de renseignement militaires israéliens : « Ces types étaient considérés comme des agents… Ils avaient trouvé leur niche, en faisant chanter des personnalités américaines et autres pour le compte des Israéliens ». Cette histoire éclaire la très forte proximité entre Jeffrey Epstein et Ehud Barak, qui dirigea la Direction du renseignement militaire israélien (Aman) avant de devenir chef d'état-major de Tsahal (1991-1995) puis Premier ministre d’Israël.

Débutant au milieu des années 1970 comme trader chez Bear Stearns, Epstein quitte discrètement la firme financière suite à une enquête interne le visant sur des délits d’initié. C’est alors qu’il commence à travailler pour deux illustres marchands d’armes, le britannique Douglas Leese et le saoudien Adnan Khashoggi.

Auprès d’eux, Epstein devient un spécialiste des architectures financières occultes : « Le prochain emploi que Jeffrey Epstein a pu obtenir était auprès du PDG Douglas Leese, qui dirigeait un groupe de société offshore, a déclaré Steven Hoffenberg, l’un des mentors d’Epstein, à Narativ. Jeffrey Epstein a été embauché pour se charger du blanchiment d’argent, de la banque d’investissement, de la fraude financière et de toutes sortes d’activités criminelles à travers le monde. Adnan Khashoggi était lié à ce groupe de sociétés qui a aidé à former Jeffrey Epstein ». Si l’on en croit ce récit, Epstein se met à travailler pour Robert Maxwell, d’abord dans le cadre de l’opération Iran-Contra, puis en mettant ses compétences au service d’un vaste système de blanchiment d’argent venant de l’Union soviétique en train de s’écrouler. Cette architecture financière entre l’Est et l’Ouest, Epstein en héritera juste après la mort suspecte de Robert Maxwell en novembre 1991, comme l’assure Steven Hoffenberg auprès de Zev Shalev : « Il s’agissait d’un transfert de pouvoir du père Robert Maxwell à sa fille Ghislaine, qui a fait appel à son amant et petit ami Jeffrey Epstein pour reprendre les activités d’espionnage de son père ».

Or, selon la biographie officielle, Jeffrey Epstein ne rencontre Ghislaine Maxwell que lors de son « exil » à New-York à partir de 1992. Cette version documentée d’une rencontre entre Maxwell et Epstein dès les années 1980 par Shalev et bien d’autres spécialistes de la Russie, bouleverse l’affaire. Car à la même période, Epstein rencontre Donald Trump, qui deviendra l’un des rouages du système mis en place sous l’ombrelle de Maxwell, système qui profitera à nombre d’oligarques russes dans les années 1990.

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Robert Maxwell, Jack Lang et la privatisation de TF1

Et c’est là que les mensonges de Jack Lang et de sa fille Caroline, tous deux acculés par les révélations de Mediapart, s’éclairent. La semaine dernière, père et fille ont tenté de minimiser leurs relations avec Jeffrey Epstein et ont largement expliqué dans leurs multiples interventions médiatiques qu’ils n’avaient rencontré l’homme d’affaires américain qu’à partir de 2013. Cette version concorde avec le matériel mis à disposition par la justice américaine : la plupart des documents dévoilés au grand public correspondent à des échanges sur quelques boîtes mails et des SMS après cette période. Mais elle résiste mal à l’analyse et à l’histoire.

Car si Caroline Lang a commencé sa carrière dans l’audiovisuel et le monde culturel en rejoignant en 1989 à Londres la Maxwell Communication, la société de médias dirigée alors par Robert Maxwell), c’est que son père, Jack Lang, ministre de la Culture et de la Communication entre 1981 et 1986, connaissait très bien le magnat britannique et le fréquentait dès cette époque. Étonnamment, cette histoire n’est jamais rappelée alors qu’elle explique la proximité de la famille Lang avec le système Maxwell. Pour le comprendre, il faut se replonger dans le livre majeur des journalistes Pierre Péan et Christophe Nick, TF1, un pouvoir, publié en 1997 chez Fayard (par le grand éditeur Claude Durand).

Le 3 avril 1987, Robert Maxwell est auditionné publiquement par la CNCL (Commission Nationale de la communication et des libertés), chargée alors de départager les offres pour la privatisation de TF1. Il intervient aux côtés de Francis Bouygues et de Bernard Tapie, les trois hommes étant associés dans la reprise de la première chaîne publique face à leur concurrent le groupe Hachette de Jean-Luc Lagardère. Capture d’écran extraite du documentaire “Télévision, histoires secrètes”.

Si la femme de Robert Maxwell est française (sa famille est originaire du Sud-ouest), le magnat aime aussi la France pour ses opportunités financières et de pouvoir. On l’a oublié, mais dans les années 1980, le britannique débarque avec fracas dans le milieu des affaires français et en particulier dans l’audiovisuel en plein bouleversement avec la création de chaînes privées décidée par le nouveau pouvoir socialiste.

Et comme nous l’apprennent Péan et Nick, sous Mitterrand, Maxwell a bien ses entrées à l’Élysée. En août 1985, le magnat rencontre le président français pour évoquer le dossier de la future chaîne La Cinq. Il a face à lui Silvio Berlusconi qui dispose déjà de chaînes de télévision en Italie. Pour se faire bien voir du pouvoir, le britannique décide alors de mettre 150 millions de francs sur la table pour boucler le budget de la Grande Arche de la Défense, l’un des « Grands Travaux » voulus par François Mitterrand, en partie supervisés par Jack Lang du côté politique, et réalisé la plupart du temps par… le groupe Bouygues. Les liens vont ainsi se renforcer lors de ce sauvetage du projet de la Défense : « Bouygues, Maxwell, Mitterrand se réunissent ainsi autour de la Grande Arche », notent les journalistes dans leur livre.

S’il n’obtient pas gain de cause sur la future La Cinq, Maxwell frappe un grand coup au moment de la cohabitation Chirac-Mitterrand. Fin 1986, le magnat s’agite alors beaucoup à Paris, surtout du côté de l’Élysée. Car l’équipe Bouygues cherche un actionnaire de référence pour boucler son futur tour de table dans le cadre de la privatisation de TF1 décidée par la droite dès son arrivée à Matignon. Entrepreneur à succès dans le BTP, Francis Bouygues souhaite ravir la première chaîne publique mais il lui manque de l’argent. Face au grand favori, le groupe Hachette de Jean-Luc Lagardère, qui a les faveurs du Premier ministre Jacques Chirac, Mitterrand voit d’un bon œil la constitution d’une offre concurrente. Si Bouygues est loin d’être de gauche, il a toujours veillé à conserver de bonnes relations avec le président socialiste et lui a assuré sa neutralité s’il devient patron de TF1. L’Élysée peut être satisfait : en novembre 1986, le premier contact des “Bouygues” avec Maxwell est établi.

Maxwell « fait intervenir Lang »

Pour Mitterrand, l’ancien ministre Jack Lang suit de près ce dossier TF1. Après le vote de la loi Léotard sur l’audiovisuel qui entérine la privatisation de TF1, Lang déjeune ainsi avec Francis Bouygues. Et la figure du PS est en relation constante avec Robert Maxwell. Après une visite express de Patrick Le Lay (futur patron de TF1) dans les bureaux londoniens du magnat britannique en février 1987, Maxwell décide de mettre 750 millions de francs sur la table, soit 12,5 % de la future TF1 privatisée, la participation maximale permise à un étranger. « L’entrée de Maxwell dans le tour de table sera considérée comme un nouveau signe positif : “Captain Bob” est bien vu à l’Élysée depuis qu’il a sauvé la Grande Arche. Le Président est séduit par le personnage, également soutenu par Jacques Attali et Jack Lang. Maxwell se dit alors “prêt à racheter tout ce qui bouge”», raconte Jean-Claude Colliard, l’ancien directeur de cabinet du président Mitterrand.

Le 3 avril 1987, devant la CNCL (Commission nationale de la communication et des libertés), chargée de départager les offres, Francis Bouygues présente ainsi son co-investisseur dans TF1 : « Je dirais de Robert Maxwell, pour que vous le sachiez, qu’il est né en Tchécoslovaquie. Lors de l’invasion de son pays par les Allemands, il est entré dans la Résistance. Il a été condamné à mort. Évadé, il est entré en France. Il s’est engagé dans l’armée française et puis, en juin 1940, il a enjambé la Manche et s’est engagé dans l’armée britannique, et, en 1945, il s’est marié avec une Française. Son groupe est le premier groupe mondial dans le domaine des éditions scientifiques. Il est le numéro deux mondial dans l’imprimerie. Robert Maxwell a un groupe qui comprend une dizaine de quotidiens, dont le quotidien principal est le Daily Mirror qui tire à trois millions et demis d’exemplaires par jour ». Dans leur livre, Péan et Nick ironisent : « L’autre facette du personnage (…) rappelle celle de Stavisky en France dans les années 30 ».

Cette entente cordiale entre Francis Bouygues et Robert Maxwell est de courte durée. S’ils remportent ensemble la privatisation de TF1, leur alliance va vite se fissurer sur la question du contrôle de la chaîne. Les deux patrons avaient préalablement signé un pacte d’actionnaires secret qui accordait un pouvoir de contrôle à Maxwell. Mais Bouygues ne l’entend pas de cette oreille, et placardise rapidement Ian Maxwell, le fils du magnat britannique, nommé responsable international de la chaîne. Après la seconde victoire de Mitterrand en 1988, la guerre sera totale.

Les Bouygues estiment que derrière l’activisme de Maxwell, l’Élysée n’est pas loin. « Ainsi, il fait intervenir Jack Lang auprès du président du CSA [Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, qui a succédé à la CNCL, ndlr] », assurent Péan et Nick. Le président du CSA reçoit l’avocat de Maxwell, Samuel Pisar, pour non respect du pacte secret. Durant toute cette période, le magnat britannique s’invite aussi dans la guerre entourant le contrôle de la société de communication Havas (il prend un temps 4,7 % du groupe). « Robert Maxwell tisse sa toile aussi bien à l’Élysée qu’à Bercy…», commentent Péan et Nick. En plus de Lang et Attali, Maxwell se rapproche sur ce dernier dossier de Jean-Charles Naouri, l’ancien directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy, devenu banquier d’affaires chez Rothschild et bientôt grand financier de la place parisienne. Début 1991, Maxwell décide de jeter l’éponge et vend ses parts de TF1 à Goldman Sachs, qui les revendra par la suite aux banques françaises qui soutiennent Bouygues. Étrangement, toute cette histoire n’a pas été rappelée par Jack Lang lui-même pour expliquer sa proximité avec Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell… Sur le temps long, elle permet au moins d’expliquer en partie celle-ci. L’ex-ministre de la Culture n’a peut-être pas envie d’ouvrir le dossier Maxwell hérité aussi de la Mitterrandie.

Ajout jeudi 12 février à 12h45 : ce jeudi matin, en marge de la présentation des résultats annuels du groupe Hermès, Axel Dumas, PDG d’Hermès, a dû s’expliquer devant la presse économique internationale sur sa rencontre avec Jeffrey Epstein. Selon lui, Epstein a fait le « forcing » pour le voir dans le cadre de la tentative de contrôle d’Hermès par LVMH. Comme jeune PDG, il constituait, selon lui, une « cible » pour ce « prédateur financier ». Dépêche Reuters à lire.

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La femme d’Axel Dumas est Elisabeth Frank, journaliste et cheffe du service culture de Libération.

2

Le SMS entier que m’envoie Serge Weinberg est le suivant : « Ed Epstein était un journaliste d’investigation, connaissance de mon épouse, que j’ai rencontré trois fois. Je n’ai jamais été informé qu’il avait invité Jeffrey Epstein à un déjeuner chez lui. Le déjeuner que vous évoquez n’a jamais eu lieu et j’en ignorais tout. Je ne suis jamais allé chez Ed Epstein. En conséquence, je n’ai jamais rencontré Jeffrey Epstein dont j’ai découvert l’existence lorsque son inculpation est devenue publique. Cordialement. Serge. J’espère que cette information clôt toute interrogation que vous pourriez avoir sur le sujet ».

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Au cours de la campagne présidentielle 2017, Pierre Donnersberg s’active et permet au candidat d’obtenir un engagement ferme de l’assureur Allianz, ce qui débloquera des prêts auprès de la BRED et du Crédit Mutuel, pour 10,7 millions d’euros, juste avant et après le premier tour : grâce à cela, Emmanuel Macron peut boucler le budget de sa campagne.

4

Depuis 2025, le principal actionnaire de Diot Siaci est le fonds d’investissement Ardian, fondé par Dominique Sénéquier, qui a pris 45 % des parts. Entre 2015 et 2018, Ardian avait déjà été actionnaire majoritaire de ce groupe de courtage (qui s’appelait alors la Siaci Saint-Honoré), aux côtés du groupe Edmond de Rothschild. Et comme le Paris des affaires est un village : depuis 2013, Ardian est un actionnaire de référence d’Hermès.

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Citation du mail ajoutée le mardi 10 février 2026 à 17h.

6

Ariane de Rothschild et Jeffrey Epstein ont fait connaissance au printemps 2013. Ils ont été présentés l’un à l’autre par le diplomate norvégien Terje Roed-Larsen, le père des accords d’Oslo, par le biais d’Olivier Colom.

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28.01.2026 à 18:02

EXCLUSIF – Qui a fait disparaître le coffre-fort d’Alexandre Benalla (et comment)

Marc Endeweld

Texte intégral (2128 mots)
Selon l’enquête policière, le coffre d’Alexandre Benalla qui a disparu peu de temps avant la perquisition à son domicile est ce modèle FP-HSB105 (50 cm de haut).

Cela reste l’un des principaux mystères de l’affaire Benalla : la disparition dans des circonstances rocambolesques du coffre-fort personnel de l’ancien chargé de mission de l’Élysée quelques temps avant une perquisition des policiers à son domicile. On est le 20 juillet 2018, à 20h10, les policiers de la BRDP (Brigade de la Répression de la Délinquance à la Personne) montent au premier étage d’une résidence non loin des bords de Seine à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), banlieue bourgeoise de l’Ouest parisien. Ils sont accompagnés d’Alexandre Benalla qu’ils ont mis en garde-à-vue depuis le matin. Mais ce dernier n’a pas les clés de son appartement et refuse d’aider les enquêteurs pour entrer en relation avec sa femme. Sur place, ces derniers sont incapables de trouver un bélier suffisamment puissant pour enfoncer la porte (celle-ci serait équipée d’un dispositif de sécurité particulier), et ne jugent pas utile d’attendre un serrurier. Après 45 minutes d’attente, ils reçoivent l’ordre de poser des scellés sur la porte et de revenir le lendemain matin.

Quand ils entrent enfin dans l’appartement, le coffre-fort n’y est pas. Aux enquêteurs qui l’interrogent, Benalla évoque une armoire forte qui « a dû être emmenée dans un lieu sûr par une personne, mais ce n’est pas moi qui me suis occupé de cela »1. Il justifie ce déplacement pour des raisons de sécurité, ce coffre renfermant, selon lui, des armes qu’il détient légalement mais qu’il ne souhaite pas laisser à son domicile alors « assiégé » par des journalistes. Deux jours plus tôt, Le Monde a révélé que celui qui est en poste à l’Élysée avait molesté un couple de manifestants le 1er mai sur la place de la Contrescarpe dans le 5ème arrondissement de Paris.

Pour ces faits – violences volontaires en réunion et immixtion dans la fonction de policier – mais aussi pour avoir frauduleusement usé de ses passeports diplomatiques après son licenciement de l’Élysée, et porté illégalement une arme en 2017, Alexandre Benalla sera condamné en appel à trois ans d’emprisonnement dont un an ferme sous bracelet électronique2.

Panique à l’Élysée et exfiltration de la famille

En attendant, suite à la publication de l’article du Monde, la panique gagne l’Élysée. En étudiant les « fadettes » des différents conseillers au palais, les policiers s’aperçoivent que dans la nuit du 18 au 19 juillet 2018, le conseiller com’ Ismaël Emelien est le principal interlocuteur d’Alexandre Benalla. Dans la même nuit, Benalla échange aussi énormément avec Ludovic Chaker, chargé de mission auprès du chef d’état-major particulier du président et « responsable des opérations » au cours de la campagne présidentielle.

Pour Alexandre Benalla, la tension monte d’un cran le lendemain : « Le 19 juillet, ma femme m’a appelé pour me dire qu’il y avait plein de journalistes devant la maison et dans le couloir qui mène à mon domicile », déclare-t-il lors de son interrogatoire de première comparution, avant de préciser avoir « demandé à un ami d’aller chercher [sa] femme et de récupérer tout ce qui pouvait être volé, des objets de valeur et notamment les armes ». Cet ami, c’est précisément Ludovic Chaker3, comme je l’avais dévoilé dès avril 2019 dans Le Grand Manipulateur. Le conseiller élyséen finira par le reconnaître devant les policiers de la brigade criminelle. Par contre, face aux mêmes policiers, il nie avoir déménagé le coffre et même l’avoir seulement aperçu lors de son déplacement au domicile d’Alexandre Benalla.

Ce 19 juillet, Chaker va mettre à l’abri des journalistes la compagne d’alors de Benalla, Myriam B., et leur bébé, dans un appartement de la chic avenue Foch, dans le 16e arrondissement, appartenant à une discrète femme d’affaires, Pascale Jeannin-Perez, qui fréquente de nombreux responsables politiques, tant Dominique de Villepin que Gabriel Attal ou Stéphane Séjourné. Vivant principalement entre Genève, Londres et Dubaï, Jeannin-Perez travaille comme intermédiaire pour des sociétés en Afrique et dans le Golfe, après avoir longtemps été une cadre dirigeante du groupe Derichebourg, spécialisé dans la collecte des déchets.

Bien en amont de la campagne de 2017, cette proche d’Alexandre Djouhri a également su devenir une amie du couple Macron. Le 14 juillet, quatre jours avant l’article du Monde sur Benalla, Pascale Jeannin-Perez se trouve à l’Élysée en compagnie de son ami Tom Cruise, alors en visite à Paris. Ce jour de fête nationale, ces deux-là ont droit à une visite privée du palais aux côtés du président Macron, de son épouse Brigitte et d’Alexandre Benalla. Quelques jours plus tard, la femme d’affaires explique au Monde avoir aidé le couple Benalla par « humanité » et dément formellement à Libération tout lien avec le coffre-fort : « J’ai accepté d’organiser le logement de la compagne de M. Benalla et de leur bébé en juillet pour environ huit jours. Mais je n’ai jamais été impliquée ou informée du mystère du soi-disant coffre. »

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Le « contenu imaginaire » du coffre et un non-lieu

Il faudra sept mois pour que la justice ouvre une enquête sous le chef d’entrave à la manifestation de la vérité, confiée à la brigade criminelle de Paris. Puis, le 5 novembre 2019, une information judiciaire (avec la nomination d’une juge d’instruction) est ouverte du chef de soustraction de document ou objet concernant un crime ou un délit en vue de faire obstacle à la manifestation de la vérité. Cette instruction n’aboutira jamais. Le 27 juin 2024, une ordonnance de non-lieu est rendue par la magistrate instructrice qui s’est rangée derrière les réquisitions du ministère public. « Le contenu des coffres déplacés du domicile d’Alexandre Benalla susceptibles de contenir des éléments de preuve dans le cadre des enquêtes ouvertes à son encontre n’a pu être établi avec certitude », estime le parquet de Paris. Pour l’avocate de Benalla, Me Jacqueline Laffont, « Il était (…) absurde de poursuivre Alexandre Benalla pour le contenu imaginaire d’un coffre ».

Les investigations policières ont pourtant amené les enquêteurs à rassembler de nombreux éléments, notamment dans le déroulé des événements (en formalisant une chronologie très précise). Les multiples auditions de témoins, mais aussi les bornages systématiques des téléphones des différents protagonistes ont permis aux policiers de recouper les versions des uns et des autres, et de mieux comprendre comment et dans quels lieux a pu être déplacé le coffre-fort d’Alexandre Benalla durant plus de trois mois. L’enquête a pu également infirmer certains faits publiés dans la presse tout en en confirmant d’autres. Le rôle des uns et des autres est précisé. L’un d’eux, déjà cité comme faisant partie de l’entourage de Benalla, apparaît pour la première fois dans ce volet de l’affaire concernant le coffre-fort.

Tous ces éléments sont consignés dans un compte-rendu judiciaire de l’enquête que j’ai pu consulter. J’en publie ici de nombreux détails en exclusivité, et dévoile l’énergie et les moyens qu’il a fallu pour déplacer un coffre-fort au « contenu imaginaire ».

Un coffre de 50 cm de hauteur et de 18 kilos

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22.01.2026 à 17:56

Les « amis » Américains espionnent la France et cela ne dérange pas grand monde...

Marc Endeweld

Texte intégral (2253 mots)

Durant la période des fêtes de Noël, les hebdos ont l’habitude de faire des numéros double. Et pour le passage à la nouvelle année, L’Express a décidé de consacrer son numéro spécial à la place de l’espionnage dans une capitale comme Paris. Cela fait déjà plusieurs mois que l’hebdo multiplie les articles sur les questions de renseignement, multipliant les anecdotes historiques et les coulisses autour des barbouzes, sans forcément dévoiler les derniers enjeux ou les secrets les plus frais. À la faveur d’un éventuel scoop, il ne faudrait quand même pas faire sauter la République… Ce sujet de l’espionnage semble en tout cas un bon filon éditorial alors que le monde entier a basculé dans une guerre mondiale du renseignement, comme je l’avais souligné dans mon livre L’Emprise, publié en janvier 2022.

Dans cette mise en scène de cette politique de l’ombre et de la diplomatie parallèle, le 20 heures de France 2 a osé consacré un reportage au discret Paul Soler, conseiller spécial à l’Élysée sur la Libye, véritable couteau suisse pour le président Macron, dont j’ai souvent parlé dans mes précédentes enquêtes (tant dans mes livres que plus récemment dans un dossier explosif concernant Benalla et l’Azerbaïdjan).

Rare photo dévoilée par France 2 de Paul Soler quand il était militaire et multipliait les opérations spéciales sur le terrain, notamment en Libye.

Étrange moment où même les conversations privées entre deux présidents sont dévoilées par l’un d’entre eux. Depuis quelques jours, Donald Trump ne se prive de rendre public régulièrement ses échanges avec Emmanuel Macron, tant des messages sur Signal que des conversations au téléphone, comme lors de son récent discours fleuve à Davos. Pourtant, aucune récrimination du côté de l’Élysée. Guère étonnant : la France a pris l’habitude ces dernières années de se coucher face à l’Oncle Sam et sa propension à tout espionner, y compris ses « alliés ».

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DGSE et NSA collaborent

C’est ainsi que L’Express dans son dossier de Noël a consacré un article sur l’espionnage américain de l’Élysée : « Espionnage américain : ce que la France savait… et a laissé faire ». En 2013, via les archives d’Edward Snowden, l’analyste américain qui a dénoncé l’espionnage systématique réalisé par la puissante NSA (National Security Agency), l’agence chargée des captations électroniques, on apprend ainsi qu’une station d’écoute a été installée sur le toit de l’ambassade américaine, avenue Gabriel, dans le 8e arrondissement, à deux pas de l’Élysée. Deux ans plus tard, Wikileaks publient plusieurs câbles diplomatiques américains qui démontrent que les États-Unis ont mis sur écoute trois présidents français – Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, et François Holande – entre 2006 et 2012. La France de François Hollande condamne du bout des lèvres. De même, l’exécutif français à cette époque évite aussi de répondre à la demande d’asile d’Edward Snowden.

Dans cet article de L’Express, on apprend qu’un peu plus tôt, un vague projet d’accord de non espionnage entre Paris et Washington avait été mollement discuté. Bien sûr, cette curiosité diplomatique n’a jamais abouti. La journaliste explique aussi : « Au début des années 2010, les deux pays évoquent la possibilité de faire entrer Paris dans les Five Eyes.». Five Eyes est l’alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis sur la collecte de renseignements électro-magnétiques. Là encore, les discussions n’ont jamais été très sérieuses, même si le patron du renseignement technique de la DGSE de l’époque, Bernard Barbier, avait caressé l’espoir d’une telle perspective, avant de tomber de haut en découvrant l’ampleur de l’espionnage américain contre des intérêts français.

Il est vrai pourtant que la DGSE collabore avec la NSA et l’aide dans son espionnage mondial. Cela se sait peu, mais la France est un pays stratégique pour le fonctionnement de l’Internet. Comme carrefour géographique, l’Hexagone est le lieu de jonction de très nombreux câbles sous-marins en contact avec les États-Unis, l’Afrique, l’Asie et le reste de l’Europe. Cette dépendance réciproque explique pourquoi la France n’a jamais exprimé très fortement son mécontentement face aux Américains, comme je l’avais expliqué dans un chapitre de L’Emprise dont je publie aujourd’hui un très large extrait (c’est aussi dans ce chapitre que j’évoque longuement l’affaire de l’espionnage de l’Élysée avec de nombreux détails exclusifs) :

Nos “amis” Américains - Agents doubles

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13.01.2026 à 18:27

La DZ Mafia s’étend en France et montre « une volonté d’affaiblir l’État »

Marc Endeweld

Texte intégral (1007 mots)
Le 9 octobre 2024, des individus se présentant comme membres de la DZ Mafia se mettent en scène avec une déclaration diffusée sur X, “rappelant les méthodes du Front de libération nationale corse (FLNC)”.

Quelques jours après la visite d’Emmanuel Macron à Marseille, j’ai pris connaissance d’un rapport édifiant de trente-cinq pages sur « les influences nationales du crime organisé marseillais », rédigé à l’origine le 21 juillet 2025 par le SIRASCO (Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée), qui dépend de la direction nationale de la Police Judiciaire (PJ).

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Rapportant de nombreux faits sur le trafic de stupéfiants en France, ce rapport multiplie les conclusions alarmantes sur l’infiltration de la DZ Mafia sur l’ensemble du territoire français, et fait nouveau, lance l’alerte sur les pressions exercées par ce groupe criminel à l’encontre des institutions de l’État, qu’elles soient policières et judiciaires, via des actes de corruption, mêlant chantages et menaces. Si la DZ est qualifiée par les policiers de « cartel » plutôt que de mafia, le rapport s’inquiète des conséquences à plus long terme de cette stratégie d’emprise sur l’intégrité de l’État et de son autorité. Ce rapport fait suite à une première note confidentielle de quatre pages dont Le Parisien avait dévoilé quelques éléments au printemps 2025. Voici, en exclusivité, le détail de ce nouveau rapport.

« Un niveau de menace actuel parmi les plus élevés »

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10.01.2026 à 19:40

Novasco, Atos : l'État plutôt complice qu'otage

Marc Endeweld

Texte intégral (5542 mots)

C’était l’un des derniers fleurons de la sidérurgie française. Ascométal n’est plus. Spécialisé dans la production d’acier haut de gamme notamment pour l’automobile, le groupe – rebaptisé Novasco par son dernier repreneur – n’a pas survécu à son quatrième redressement judiciaire en onze ans. Seul le site de Leffrinckoucke dans le Nord, près de Dunkerque, sera repris par un collectif d’industriels mené par une PME ardennaise Métal Blanc. 144 postes devraient être conservés. Tous les autres sites devront fermer. Au final, c’est 549 salariés qui se retrouveront sur le carreau.

L’affaire constitue un énorme échec pour l’État. En juin 2024, le repreneur, Greybull Capital, fonds d’investissement britannique, s’était engagé à investir 90 millions d’euros si les pouvoirs publics en mettaient 85. L’État s’est acquitté de sa promesse. À l’inverse, Greybull n’a posé sur la table que 1,5 million. L’humiliation pour les pouvoirs publics. Aujourd’hui, le ministre délégué chargé de l’industrie, Sébastien Martin, ne peut que se contenter de « saisir les tribunaux afin de mettre en cause la responsabilité de Greybull », qu’il qualifie de « voyou », en ajoutant : « L’impunité pour les fonds d’investissement, c’est terminé. Greybull doit aux salariés, aux habitants d’Hagondange et à tout ce territoire 88,5 millions d’euros. » Cette indignation vaine ne peut dissimuler l’impuissance criante.

Détournement de l’État au profit d’intérêts privés

Mais l’impuissance est la conséquence de l’(in)action de l’État. Dans ce dossier Ascométal/Novasco, cela fait plus de dix ans que l’État soutient chaque repreneur sans suivi coercitif. Résultat : 205 millions d’euros injectés à fonds perdu. Le premier, Frank Supplisson [ancien conseiller de Nicolas Sarkozy désormais condamné par la justice], a eu droit, en 2014, à 35 millions d’euros par le biais du Fonds de développement économique et social. Et à 3 millions d’euros de la région Lorraine. Le second, Swiss Steel, qui a repris le groupe en 2018, a bénéficié au moment de la pandémie de Covid-19 de 90 millions d’euros de prêt garanti par l’État.

Au final : une casse sociale et stratégique : trois sites sur quatre liquidés, un savoir-faire d’aciérie spéciale perdu, l’approvisionnement remplacé demain par des importations chinoises.

La logique se répète. Pour un semblant de paix sociale éphémère, l’État donne les clés, y compris financièrement, à des fonds vautours, plutôt que d’assumer une politique industrielle cohérente et coordonnée, mais qui impliquerait un engagement plus profond dans les décisions économiques des entreprises à redresser, tant comme actionnaire que donneur d’ordre. Cet asservissement délibéré est au cœur des conceptions néolibérales : un détournement des missions de l’État au profit d’intérêts privés à court terme.

Dans ces dossiers, si l’État continue « d’arroser », c’est pour gagner du temps, pas pour prendre la responsabilité de choix industriels, qui contreviendraient à la doxa de Bercy de la défaite annoncée et du désengagement au profit du seul marché. À l’heure où les chocs géopolitiques se multiplient, cette stratégie d’impuissance ne peut être qu’une impasse. D’autant que les États-Unis de Trump ou la Chine n’ont guère de pudeur à intervenir directement et massivement dans l’économie sur les secteurs stratégiques.

Un acteur industriel commente : « Avec NovAsco, l’État a payé 205 millions d’euros en dix ans pour maintenir artificiellement en vie un sidérurgiste, avant d’accepter sa liquidation et de découvrir, trop tard, qu’il avait “fait confiance à un fonds voyou”. Avec Atos, l’État est en train de refaire la même chose, mais à une échelle systémique : en validant un Plan de Sauvegarde Accélérée (PSA) qui a transféré le contrôle à six fonds vautours anglo-saxons, sans new money ; en mettant sur la table environ 550 millions d’euros pour reprendre l’activité de supercalculateurs Bull/HPC dans des conditions non viables industriellement, validant de facto le plan des créanciers.»

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Une activité supercalculateurs non viable

En ce premier trimestre 2026, l’État doit en effet finaliser le rachat des activités stratégiques d’Atos comme il s’y était engagé l’année dernière. Si la sauvegarde dans le giron national de l’activité supercalculateurs est une manière de préserver in extremis l’autonomie de la dissuasion nucléaire française (car la Direction des Applications Militaires, qui gère la dissuasion, s’équipe depuis une vingtaine d’années en supercalculateurs Bull pour tester ses armes), sur le plan économique, rien n’est réglé.

Car l’activité supercalculateurs n’est pas viable économiquement de manière isolée. Ces grands contrats de très long terme signés avec quelques institutions ou quelques grandes entreprises ne permettent à eux-seuls d’assurer une profitabilité suffisante. Et ce n’est pas la seule difficulté : « Même si j’ai alerté sur l’avenir de cette activité supercalculateurs et poussé à sa reprise par l’État, dans l’avenir, la prise de contrôle direct de cette seule activité pourrait empêcher de remporter des marchés avec des États étrangers », remarque un ancien haut cadre d’Atos. Autrement dit : les britanniques, qui, par le passé, ont contracté avec Atos via l’AWE (Atomic Weapons Establishment, l’équivalent de la DAM), souhaitent-ils que leurs supercalculateurs mobilisés pour leur dissuasion se retrouvent sous contrôle direct de l’État français ?

Même son de cloche du côté d’un initié du dossier qui, lui aussi, s’est mobilisé ces derniers mois sur la sauvegarde d’Atos et de ses activités stratégiques : « Certes, on a évité une énorme catastrophe sur les activités les plus sensibles. Mais le problème n’est pas résolu : il n’y a pas de financement, pas de soutien du ministère des Armées qui préfère commander un calculateur aux États-Unis, et il n’y a toujours pas de coordinateur du sujet au niveau ministériel. C’est le statu quo sans volonté de modernisation.»

Pompe à cash pour des montages fragiles

Sur le front économique, malgré les différences de secteurs, il y a davantage de similitudes qu’on pourrait croire entre le dossier Ascométal et Atos. Dans les deux cas, l’État choisit de facto les repreneurs, signe les chèques, ferme les yeux sur leurs réels mobiles (des spéculateurs à courte vue), et n’a exigé ni garanties sérieuses, ni clauses de restitution, ni contrôle effectif.

De fait, comme le critique un spécialiste des reprises industrielles, « l’État accepte de fonctionner comme pompe à cash pour des montages fragiles. On préfère naturaliser le désastre : la sidérurgie serait condamnée, les marges s’effondreraient forcément, la mondialisation l’imposerait. Dès lors, le débat ne porte plus sur les décisions, mais sur la manière “d’accompagner la fin”. Or, l’État n’est pas un guichet. Il devrait être le garant de la continuité stratégique. Son intervention devrait donc être conditionnelle et finalisée.»

De fait, depuis trois ans déjà les alertes s’enchaînent sur la situation du groupe Atos, sans inflexion du cap, notamment de l’État. En décembre 2024, un plan de sauvegarde accélérée (PSA) est homologué par le Tribunal de Commerce de Paris avec l’aval du CIRI (Comité interministériel de restructuration industrielle) et de l’APE (Agence des participations de l'État). Ce PSA reçoit donc une caution étatique. Sur le papier, il doit assainir la dette, favoriser le refinancement du groupe, et créer les conditions de son redressement. Dans les faits, il a permis un changement de contrôle de fait – non prévu dans le cadre du PSA –, par le transfert d’environ 80 % du capital à six fonds créanciers anglo-américains via un mécanisme de conversion de dette. Tout cela sans injection d’argent frais (« new money »), sans débat actionnarial réel, sans aucun plan industriel détaillé et public, et sans soutiens bancaires classiques.

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Les leviers tenus par les fonds vautours

Au final, le capital et les leviers de gouvernance sont intégralement tenus par des fonds vautours, absents des conseils d’administration. Ils ont donc les leviers de pouvoir sans les responsabilités. Comme attendu, la direction d’Atos n’arrive pas à respecter ses engagements économiques pris dans le cadre du PSA. Dès mai 2025, le management présente « Genesis ».

Ce nouveau « plan » interne à l’entreprise entérine – sans réaction des organes de la procédure précédemment initiée – l’échec des hypothèses du PSA (qui tablait sur une remontée du chiffre d’affaires et une amélioration de la MOP, marge opérationnelle…) ; organise des cessions d’actifs, notamment la vente du pôle supercalculateurs (HPC/BullSequana) à l’APE ; prévoit enfin 2 500 suppressions d’emplois en France dès 2025, et jusqu’à 25 000 suppressions dans le monde d’ici 2026, soit près de 30 % des effectifs. Aucun axe structurant de reconquête n’y apparaît : pas de stratégie offensive sur le cloud, pas de repositionnement sur l’IA (Intelligence Artificielle), pas de plan de reconquête commerciale. À la presse, ce plan est pourtant présenté comme une solution de redressement de l’entreprise.

Les indicateurs virent au rouge écarlate

Rien n’est plus faux, et on va très vite s’en apercevoir. Dès l’été et l’automne 2025, les indicateurs virent au rouge écarlate. aucun d’entre-eux ne confirme un redressement : le cours de bourse ne remonte pas suffisamment, il végète à un niveau résiduel, sans rapport avec les valorisations de 2020 ; les prévisions de chiffre d’affaires 2025 sont une nouvelle fois revues à la baisse de plus de 700 M€ ; la marge opérationnelle visée tourne autour de 3 %, là où elle dépassait 6 % il y a quelques années ; surtout, le book-to-bill1 s’affaisse autour de 66 %, révélant l’assèchement du pipe de commandes ; le PSE (Plan de Sauvegarde l’Emploi) est retoqué par l’auditeur social pour ses ciblages ad hominem et ses catégories artificielles (ce PSE est contesté par la CGT) ; l’omerta sur le cash persiste : les communications financières de l’entreprise sont « nettes de » – grâce notamment à l’affacturage, cette opération qui permet à une entreprise de céder ses créances clients (factures) à un organisme spécialisé pour obtenir un financement immédiat, améliorant sa trésorerie, ou grâce aussi aux effets de change entre les différents pays où Atos est présent –, sans vue claire au final de la trésorerie disponible ni du BFR (Besoin de fonds de roulement2).

Tableau issu de la communication financière du groupe pour le 3e trimestre (octobre 2025), disponible ici en PDF.

Le tableau est donc celui d’une entreprise en déliquescence accélérée, pas d’un groupe en voie de stabilisation. Pour maintenir financièrement à flot le bateau Atos, la direction joue en fait sur les coûts, et non sur l’activité qui se retrouve en forte baisse. Lors de la communication financière du groupe sur le troisième trimestre 2025, la baisse du chiffre d’affaires est particulièrement marquée sur les marchés de l’Amérique du Nord (– 28,8 % sur un an) et du Royaume-Uni/Irlande (– 30,5 %). C’est une chute significative, car la plupart des contrats d’Atos sont des contrats de long terme auprès d’entreprises dans lesquelles le groupe informatique envoie des équipes d’informaticiens détachés. Il est donc très rare qu’Atos soit confronté à des fortes variations de ce genre. « C’est simple, c’est du jamais vu ! », s’exclame l’ancien haut cadre que j’ai interrogé.

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Une communication très personnelle

Pour contourner ces chiffres et ces faits, les communicants d’Atos donnent dans la méthode Coué, comme lorsqu’ils doivent justifier cette baisse soudaine du chiffre d’affaires pour l’Amérique du Nord dans le dernier rapport financier : « Cette baisse s’explique principalement par les sorties de contrats intervenues en 2024 et par une nette réduction de périmètre de certains clients existants. L’activité ne bénéficie pas encore de l’amélioration de la dynamique commerciale, même si des signes de reprise sont perceptibles, avec une hausse des prises de commandes d’une année sur l’autre ».

Cette méthode, on la retrouve dans la communication très personnelle de Philippe Salle, devenu PDG d’Atos en février 2025. Depuis bientôt un an, ce financier spécialiste du marché de l’immobilier, multiplie les interventions dans les médias, grâce auxquels il peut diffuser ses formules chocs et autres récits sous Prozac. « J’adore les missions impossibles », déclare ainsi Salle en mai 2025 sur le plateau de BFM Business. Le même mois, il déclare à L’Usine Nouvelle : « Il est possible de refaire confiance à Atos ». En septembre, le même explique aux Échos : « L’instabilité n’est pas un obstacle, c’est un élan ». Et quelques temps plus tard, Salle donne une interview à Capital ou décroche un portrait complaisant dans L’Express : « Philippe Salle, le dernier pari pour sauver le fleuron français du numérique ». Toute occasion est bonne à prendre pour claironner qu’Atos est sur la voie du « redressement ». Cette saturation médiatique a un objectif : faire gonfler coûte que coûte le cours de bourse, indépendamment des résultats économiques de l’entreprise. Résultat, en décembre, Challenges va jusqu’à expliquer qu’« après cinq années d’effondrement quasi continu, Atos donne enfin le sentiment de reprendre pied. En Bourse, le titre a bondi d’environ 40 % en six mois ».

Près d’un quart de salariés en moins

On l’a vu pourtant, le récit enjôleur d’un « redressement Salle » s’épuise au contact des chiffres. On ne redresse pas un groupe en vendant ses organes et en creusant le déficit de commandes. Le rapport du cabinet Syncéa, réalisé pour le comité social et économique d’Atos France, n’est pas dupe de l’activisme apparent de Philippe Salle : « la restructuration financière a permis d’éviter une crise de liquidité immédiate, mais elle ne constitue en aucun cas une solution pérenne aux fragilités structurelles du groupe. »

Pour en arriver là, Atos a largement taillé dans ses effectifs. Près d’un quart des salariés ont quitté le groupe, avec en perspective, une organisation transformée largement « offshore », avec 60 % des effectifs localisés dans des pays à bas coûts à l’horizon 2028. Le rapport Syncéa pointe ainsi une fragilité persistante de l’activité commerciale affaiblie par les restructurations successives. Pire, il souligne un retard pris par le groupe sur les nouveaux marchés : « Le développement de l’IA apparaît à ce stade davantage comme un axe stratégique de repositionnement que comme un relais de croissance immédiatement identifiable. »

Cette analyse est partagée par de nombreux spécialistes dans le numérique, comme l’un d’eux m’en fait part : « Techniquement, c’est une catastrophe absolue. Le modèle économique va être bousculé avec l’IA. Atos est toujours en retard. Le groupe n’a aucune agilité. Même s’il y a un savoir-faire ». Même constat pessimiste du côté de Marc Prily, le blogueur qui écrit sur Atos depuis des années, à qui l’entreprise réclame 1 million d’euros pour diffamation : « Atos se fissure de partout », écrit-il dans l’un de ses derniers billets. Et Prily de constater les nombreux départs du groupe dans le haut management, notamment ceux de Clay Van Doren, présenté comme étant le numéro 2 du groupe, mais aussi de Nick De La Vega, le directeur commercial, ou d’Alexa Van Den Bempt, responsable des partenariats globaux.

Promotion immobilière ou plan souverain ?

« Salle, c’est en fait un promoteur immobilier. Il essaye de rationaliser. Atos n’est plus qu’une affaire financière. Les dirigeants ne font que de la finance, ils n’ont aucune vision longue d’Atos », cingle un chef d’entreprise qui s’est intéressé au groupe il y a quelques mois.

Au final, dans toute cette histoire Atos comme dans le cas Ascométal, l’État a offert une liquidité à des fonds qui ont pris le contrôle sans mettre de capital propre, et paie encore pour récupérer ce qu’il aurait dû préserver en amont. Dans ce contexte, il devient difficile de présenter l’État comme une victime ou un otage qui « subit » le plan de fonds vautours. Car l’État est de fait leur co-financeur et leur co-garant.

Reste-t-il le temps de faire autrement ? L’État pourrait-il encore décider de troquer ce PSA mort-né pour un plan souverain d’ampleur ? Malheureusement, la situation politique sert de prétexte pour empêcher toute alternative.

Atos n’est pourtant pas une entreprise en ingénierie informatique comme une autre. De par son histoire, le groupe se trouve au cœur des enjeux souverains de la France : supercalculateurs utilisés pour la recherche, l’énergie, le climat, parfois la dissuasion. Cybersécurité et systèmes critiques pour des ministères régaliens, des opérateurs d’importance vitale et des infrastructures sensibles. On retrouve aussi Atos dans le nucléaire, le ferroviaire, le spatial, la santé, la défense. Et l’État ne peut plus faire l’impasse : une solution souveraine doit être proposée et vite dans le numérique, tant sur le cloud, le calcul intensif, que l’IA… Sans ça, toute souveraineté (y compris européenne) sera mission impossible face aux États-Unis et à la Chine.

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À relire :

Atos : « la bombe », le banquier et la justice, The Big Picture, 12 juin 2025.

« Qui veut la peau du groupe ? » : Atos, une liquidation qui ne dit pas son nom, Marianne, 30 janvier 2025.

Le géant informatique Atos bientôt liquidé aux frais de la princesse ? Marianne, 25 mai 2024.

Atos : la fuite en avant de Meunier et le bal des prédateurs, The Big Picture, 26 septembre 2023.

Atos / Eviden, les doutes de « la place de Paris », The Big Picture, 2 août 2023.

Rien ne va plus chez Atos : vers un démantèlement ? The Big Picture, 31 juillet 2023.

Le fiasco du projet de découpage d’Atos, The Big Picture, 15 avril 2023.

À écouter :

Atos, comment échouer dans un domaine à succès, France Culture, 7 mai 2023.

1

Le Book-to-bill désigne un ratio couramment utilisé dans le secteur industriel, en particulier dans le domaine des semi-conducteurs et de la haute technologie. Le ratio book-to-bill correspond au rapport entre les nouvelles commandes signées par l’entreprise (Bookings) et les facturations enregistrées au cours d’une période donnée (Billings), indiquant la dynamique commerciale. Un ratio > 1 signifie plus de commandes que de ventes (expansion), < 1 l'inverse (ralentissement), et peut correspondre à un risque d'épuisement du carnet de commandes.

2

En finance, le BFR est l'argent nécessaire pour financer le cycle d'exploitation (stocks, créances clients) avant que les ventes ne rapportent. Autrement dit, le BFR est la mesure des ressources financières qu'une entreprise doit mettre en œuvre pour couvrir le besoin financier résultant des décalages des flux de trésorerie correspondant aux décaissements (dépenses d'exploitation nécessaires à la production) et aux encaissements (commercialisation des biens et services) liés à son activité.

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04.01.2026 à 23:32

Macron dans les mains de Trump : la vraie histoire

Marc Endeweld

Texte intégral (1593 mots)
Hier soir, Donald Trump a immédiatement reposté sur son réseau social Truth le message qu’Emmanuel Macron a publié sur X à propos de l’intervention américaine au Venezuela.

Silence… Puis quand enfin la réaction arrive, c’est un docile alignement d’Emmanuel Macron à Donald Trump. Il finit par poster à 19h30 (heure de Paris) un message sur X dans lequel il semble justifier et non condamner la violation flagrante par les États-Unis du droit international :

« Je rêve, ou Macron ne dit rien sur l’illégalité ? »

Presque immédiatement, Donald Trump reposte le message d’Emmanuel Macron sur son réseau social Truth sans faire de commentaires. Si les “trumpistes” français se réjouissent alors bruyamment, tant dans ce qui reste de la macronie qu’à l’extrême droite, nombreux sont ceux à gauche qui s’étonnent d’un tel renoncement de la part d’un président français – la nécessité de préserver le droit international est pourtant un pilier de la diplomatie française depuis des décennies –, faisant part de leur « étonnement » ou même de leur « honte ».

« Je rêve, ou Emmanuel Macron ne dit rien sur l’illégalité de l’intervention des États-Unis, ni sur les prétextes grotesques de Donald Trump pour couvrir son appétit insatiable de pétrole ? », s’étonne ainsi Marine Tondelier, la secrétaire nationale d’EELV sur le réseau bluesky. On retrouve cette même indignation ou incompréhension chez certains ex-macronistes charmés en 2017 par les discours d’Emmanuel Macron sur « l’Europe puissance ».

Certes, le président français n’est pas le seul dirigeant européen à accorder un blanc-seing à Donald Trump et à démontrer ainsi l’extrême vassalisation de l’Union Européenne aux États-Unis. Le chancelier allemand Friedrich Merz – fait peu rappelé, ex président de la filiale allemande du fonds d’investissement américain Blackrock – explique ainsi dans des messages alambiqués sur X que « l'évaluation juridique de l'intervention américaine est complexe et exige un examen approfondi ». On est bien loin des positions de 2003 de Jacques Chirac et Gerhard Schröder contre la guerre en Irak.

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« Avec moi, ce sera la fin d’une forme de néoconservatisme »

Par cette posture sur le dossier vénézuélien, Emmanuel Macron n’hésite pas à rompre avec la tradition diplomatique française du droit international. Surtout, le président français contredit ses propres déclarations de juin 2017 dans Le Figaro : « Avec moi, ce sera la fin d'une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans. La démocratie ne se fait pas depuis l'extérieur à l'insu des peuples. La France n'a pas participé à la guerre en Irak et elle a eu raison. Et elle a eu tort de faire la guerre de cette manière en Libye. Quel fut le résultat de ces interventions ? Des États faillis dans lesquels prospèrent les groupes terroristes. Je ne veux pas de cela en Syrie.» Ces déclarations amènent alors nombre d’experts en diplomatie et en géopolitique à considérer un peu vite qu’Emmanuel Macron revient à une tradition diplomatique « gaullo-mitterrandienne », après les quinquennats Sarkozy et Hollande qui s’en étaient bien éloignés.

Comme souvent avec Macron, il ne faut pas s’en tenir aux discours, aux engagements, aux grandes déclarations et autres effets de communication. Et même si le communicant Ismaël Emelien a voulu en 2017 rapprocher son produit Macron de Barack Obama en organisant un « call » avec l’ancien président américain, c’était un mensonge. Depuis bientôt neuf ans, on le constate dans la politique menée par Emmanuel Macron et son exercice du pouvoir. Mais, dès 2017, le président français était en réalité bien plus proche d’un Donald Trump, tant dans son rapport au monde et à la politique, que par les réseaux qu’il a mobilisés pour son élection…

« Rien n’est jamais écrit à l’avance »

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