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Michel LEPESANT
Conférencier, animateur de la Maison commune de la Décroissance

DÉCROISSANCES


▸ les 10 dernières parutions

25.02.2026 à 10:04

Il faut lire : les lumières sombres, d’Arnaud Miranda

Michel Lepesant

Voici le livre qu’il faut lire en ce début d’année 2026. D’une part, il fournit une contribution claire et précise qui sera utile à tous ceux qui s’interdisent de critiquer tout en restant dans l’ignorance des théories adverses. En ce sens, ce livre prolonge celui de Serge Audier (Néo-libéralismes, une
Texte intégral (1626 mots)

Voici le livre qu’il faut lire en ce début d’année 2026. D’une part, il fournit une contribution claire et précise qui sera utile à tous ceux qui s’interdisent de critiquer tout en restant dans l’ignorance des théories adverses. En ce sens, ce livre prolonge celui de Serge Audier (Néo-libéralismes, une archéologie intellectuelle, 2012, Grasset) et ceux plus récents de Quinn Slobodian (Les globalistes, Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, 2018, trad. fr. 2022, Seuil ; Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, 2023, trad. fr. 2025, Seuil).

D’autre part, il devrait intéresser tout particulièrement les décroissants qui discutent de la cohérence théorique et donc stratégique du mouvement de la décroissance. Rien que le titre nous interpelle : car si les « lumières sombres » caractérisent la pensée néoréactionnaire, alors toute critique de celle-ci reviendra de facto à une défense des Lumières. Ce qui est le cas pour la pensée décroissante : conservatrice peut-être, réactionnaire, certainement pas 1. Ce qui implique de ne pas pouvoir enfermer la décroissance dans une critique monolithique des Lumières, et donc de la modernité 2. Gros chantier idéologique à affronter.

De façon très claire, Arnaud Miranda nous introduit à la pensée néoréactionnaire par une suite de portraits des principaux protagonistes : Curtis Yarvin (chap.3), Nick Land (chap.4), la galaxie NRx (chap.5), Peter Thiel et Marc Andreesen (chap.6).

Ces portraits sont encadrés par une cartographie des droites américaines (chap.1), par une brève histoire de la néoraction (chap.2) et le livre se conclut par une évocation de la situation actuelle (chap.7).

0:00 Présentation de l’ouvrage et d’Arnaud Miranda 1:16 L’importance de prendre les idées politiques au sérieux 4:45 Typologie des penseurs : de l’académie à la tech 7:35 Conservateurs, réactionnaires et libéraux : les distinctions 16:00 Les racines du libertarianisme américain 21:10 Néoconservateurs vs Paléoconservateurs : le point de rupture 26:00 Alt-right, néoréaction et post-libéralisme 33:50 Curtis Yarvin et le concept de formalisme 44:50 La « Cathédrale » et la stratégie du passivisme 56:50 Nick Land et l’accélérationnisme technocapitaliste 1:05:50 Peter Thiel : promoteur et financeur du mouvement 1:15:00 Quelles réponses pour les démocraties ?

*

Il me semble qu’au-delà du panorama dressé par l’auteur de cette constellation néoréactionnaire, on peut faire ressortir quelques points, en résonance inversée, en dissonance donc, avec la nébuleuse décroissante.

  1. « la néoréaction est une pensée de droite » (p.17).
  2. Quelles que soient leurs spécificités, les différentes sources de cette constellation sombre n’ont pris que quelques années pour passer à l’étape stratégique cruciale de la « convergence politique » (p.39), d’un « consensus néoréactionnaire » (Nick Land).
  3. Ce noyau commun est facilement identifiable à partir d’une liste courte de « composants » (p.30 ; p.154).
    • Il existe des hiérarchies naturelles.
    • La violence est une composante inexpugnable des sociétés humaines.
    • Détestation de la démocratie.
    • Revendication d’un droit à l’exit (le citoyen doit laisser place au client et l’État n’est qu’un service).
    • Optimisme technosolutionniste.

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  1. La décroissance doit assumer d’être une pensée de gauche ; et donc de sortir du brouillard impolitisant du « ni droite ni gauche », sinon au-delà (ou à côté) de la gauche et de la droite. Il ne suffit plus d’affirmer que « notre décroissance n’est pas de droite » (pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif que j’avais coordonné en 2012) : assumer d’être de gauche renvoie à une série de valeurs historiquement déterminées telle l’égalité, l’émancipation, le partage…
  2. Depuis août 2025, une discussion lancée par une interview de Jason Hickel oppose, en caricaturant, une position écosocialiste et une position anarchiste. Malgré leur apparente opposition, ces deux positions partagent l’idée que la décroissance comme mouvement politique serait incapable de déterminer explicitement ce que serait un noyau commun à toutes les positions décroissantes (des activistes comme des chercheurs). Pour les uns, la décroissance devrait alors se mettre au service de l’écosocialisme ; pour les autres, il faudrait se féliciter de la diversité désorganisée et y voir une richesse.
  3. Il n’est pas bien difficile de s’opposer composant par composant :
    • Aucune différence ne peut justifier une hiérarchie.
    • L’entraide est une composante inexpugnable de toute vie sociale.
    • Toute proposition politique ne doit être qu’une variante de la démocratie.
    • Revendication d’un droit à la voice : tout citoyen doit disposer d’un droit réel à la défense de l’intérêt public.
    • Refus technocritique opposé à toute fuite transhumaniste. Certes, nos sociétés modernes ne sont plus à taille humaine : il ne s’agit pas alors d’augmenter l’humain mais de faire décroître (la taille de) nos sociétés.

*

On pourra trouver dans le livre d’autres listes des composants de la pensée néoréactionnaire ; et à chaque fois, il sera pertinent que la décroissance prenne le contrepied de ces listes.

Je ferai juste remarquer une absence dans ces listes : la composante religieuse. Pour Marcel Gaucher, les USA vivraient en ce moment leur « sortie de la religion » ; pourquoi pas. Mais, en tout état de cause, cette absence signifie peut-être que cette pensée néoréactionnaire a totalement intégré la victoire d’un individualisme qui peut aller jusqu’à se débarrasser de tout ce qu’une religion peut apporter de socialisant : c’est à cette aune qu’il faudrait relire le court essai d’Hartmut Rosa, Pourquoi la démocratie a besoin de religion, 2022, trad.fr. 2023, La Découverte. D’autant qu’Arnaud Miranda a raison d’insister tout au long de son livre sur la dimension contre-culturelle de l’utilisation d’internet (p.154) pour assurer la diffusion de cette pensée néoréactionnaire : comme si, dans une société rêvée comme n’étant plus qu’une collection d’individus séparés, le véritable succès des réseaux sociaux consistaient à rendre obsolètes les liens sociaux en général, et donc à ringardiser la religion dont la fonction sociale d’intégration serait has been.

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Les notes et références
  1. Michel Lepesant, Lettre du 12 décembre 2022 : Le cours du monde, la course du monde.
  2. Corine Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant, 2021, Seuil.
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05.02.2026 à 07:04

Retour de Die : intervention sur l’IA, le 1er février

Michel Lepesant

Voici un bref retour sur ma participation, dimanche dernier, à une conférence consacrée à l’IA, lors des journées de l’Écologie au quotidien, à Die (Drôme). Conférence partagée avec Juliette Duquesne et animée par Goni Zonon, conférence réussie pendant laquelle grâce à Juliette et Goni nous avons pu développer une critique
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Voici un bref retour sur ma participation, dimanche dernier, à une conférence consacrée à l’IA, lors des journées de l’Écologie au quotidien, à Die (Drôme). Conférence partagée avec Juliette Duquesne et animée par Goni Zonon, conférence réussie pendant laquelle grâce à Juliette et Goni nous avons pu développer une critique robuste de l’IA, en sachant combiner informations et analyses, à destination d’une salle comble (et pourtant, c’était un dimanche matin).

Pour l’essentiel, mon intervention s’appuyait sur le gros travail de recherche que j’avais effectué à l’été 2025 (et que l’on peut lire ici).

« Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? » était le titre de la conférence. J’ai d’emblée fourni ma réponse : l’IA est aujourd’hui, avec la dédiabolisation de l’extrême-droite et la montée d’une xénophobie affichée (racisme, homophobie, antiwokisme primaire), l’une des 3 raisons d’être politiquement terrorisé. Et j’ai aussitôt ajouté qu’il fallait faire l’hypothèse que ces 3 terreurs étaient les 3 facettes d’un même déferlement politique antidémocratique dont il fallait terriblement s’inquiéter.

D’où l’intérêt de faire un rapprochement direct entre ce que l’IA fait à la technologie et ce que Trump fait au capitalisme : dans les deux cas, les masques et les apparences de démocratie tombent. Certes, on n’a pas attendu l’IA et Trump pour défendre résolument des positions technocritiques et anticapitalistes, mais leurs partisans pouvaient toujours se dissimuler derrière les apparences d’un bon usage (la commodité) et du droit. Aujourd’hui, L’IA comme Trump se montrent dans leur brutalité : la force sans le droit, l’utilité sans la socialité.

1. Aperçus du contenu de mon intervention

J’avais préparé un diaporama pour cette intervention mais je ne l’ai pas utilisé. Le voici néanmoins, avec sa présentation en vidéo (enregistrée à la maison en décembre 2025).

1.1 En vidéo

1.3 En diapos

1.3 En résumé

Voici le résumé que l’IA de PDF Creator m’a proposé : l’inquiétant, c’est que c’est assez bien fait.

L’auteur conclut que l’intelligence artificielle (IA) représente un danger majeur pour la société, tant sur le plan technologique, économique, écologique, social que politique. ​ Il met en avant plusieurs points clés :

  1. L’IA comme totalitarisme : L’auteur considère que l’IA exerce une emprise omniprésente sur nos vies, nous guide, nous contrôle, nous envahit et ignore les critiques. ​ Elle transforme la société en une « société de l’IA », où la technologie domine et dépolitise les individus. ​
  2. Les risques multiples de l’IA : L’IA engendre des coûts économiques et écologiques irréversibles, sape la confiance humaine, et menace la démocratie en favorisant des idéologies libertariennes et technologiques qui dépolitisent la société. ​
  3. Appel à un moratoire : L’auteur plaide pour un moratoire sur les recherches en IA, voire sur l’ensemble de la recherche de l’industrie technoscientifique. ​ Il estime que les avancées technologiques ont dépassé les seuils de précaution, augmentant l’incertitude et les risques apocalyptiques. ​ Il propose de rediriger les budgets vers l’évaluation des effets des découvertes passées et la réparation des dégâts causés. ​
  4. Critique du progrès technologique : L’auteur remet en question l’idée que le progrès technologique est toujours bénéfique. ​ Il souligne que l’IA, en automatisant et en standardisant, dégrade les conditions de travail, favorise la dépendance et le conformisme, et menace l’intelligence humaine. ​

En somme, l’auteur appelle à une prise de conscience collective et à une résistance volontaire face à l’emprise croissante de l’IA, en mettant en avant des valeurs de décroissance, de précaution et de démocratie.

2. Quelques réponses à quelques questions posées

Sur les limites de l’IA

Juliette Duquesne a bien insisté sur les limites de l’IA : sociales (sur l’emploi, sur les relations, sur les modes de vie), écologiques (énergie, réchauffement, eau), et démocratiques (une IA plus imposée que choisie, une liquidation des modes de décision et de contrôle).

Je rajoute juste que, quand on aborde la question des limites d’un point de vue décroissant, il est souvent pertinent de le faire en apportant 2 cadres analytiques :

  1. C’est de tester chaque limite par une expérience de pensée, celle du quand bien même : même si telle ou telle limite n’existait pas, est-ce que ce serait suffisant pour valider une proposition. Par exemple, à propos de la 5G (ou du nucléaire, ou…), même s’il n’y avait aucun coût écologique et même si toutes les décisions étaient sous contrôle démocratique, est-ce que le déploiement de la 5G est désirable ? Même si les richesses pouvaient être infinies, est-ce que ce serait suffisant pour justifier des inégalités ? Même si la planète disposait de ressources infinies, est-ce que ce serait suffisant pour justifier une croissance pour la croissance ?
  2. Là où les libéraux pensent la limite comme ce qui doit être dépassé, ce qui doit être franchi, ce dont il faut s’affranchir (la liberté d’un point de vue libéral est l’absence de limite et la limite est vue comme limitation de la liberté), les décroissant.e.s pensent dans le cadre d’une double limitation, plancher / plafond. Du coup, la liberté n’est pas le franchissement d’une limite, mais son exercice dans un cadre commun délimité : car en deçà comme au-delà des limites, la vie est au sens strict, « hors du commun ». Le commun, c’est dans les limites.

Sur l’utilité d’une technique dans un monde technologique

Attention à ne pas se tromper de critique adressée à la technologie ; attention à ne pas se laisser embarquer dans un débat tronqué.

Si on distingue grossièrement entre la technique (système des moyens en vue de leur utilité) et la technologie (système des pratiques, les médiations et leurs usages, accompagnées de leur justification théorique, c’est le discours qui accompagne la technique : en tant que mode d’emploi, la technologie fournit aussi un mode de vie. « Si ça marche, c’est que c’est bien »), alors il faut faire attention à ne pas réduire la discussion sur telle ou telle technique aux questions de l’usage de l’utilité :

  • Avec Juliette Duquesne, il a été bien clair que le problème vient de l’outil, pas (seulement) de son mauvais usage : c’est l’IA en tant que telle qui doit être critiquée. Et cela se fait en critiquant même les (soi-disant) bons usages.
  • Parce que, si un mode d’emploi est un mode de vie, alors toute technique est enveloppée d’un « halo technique » (Gilbert Simondon) et par les interactions systémiques, ce halo fait système, il fait « monde » : l’aéroport et son monde, la voiture est son monde, l’écran et son monde, le portable et son monde… On peut d’ailleurs supposer que ces mondes sont connectés.
  • Il n’y aucune surprise que dans le monde du portable, le portable soit utile ; dans le monde de l’IA, l’IA est utile… Ce sont là des tautologies et il ne faut pas les prendre pour des justifications.
  • Mais le biais de l’utilité n’est pas la question du sens : quelle est l’utilité de l’utilité ?
  • D’autant que la question de l’utilité n’est jamais traitée que du point de vue des conséquences, des effets : comme si la question du sens pouvait se réduire à celle de la direction, vers l’infini et au-delà… Cette marche en avant des effets et des conséquences – quand une technique pose un problème, les technosolutionnistes se rassurent en affirmant que tout problème technique trouvera une solution technique dont les problèmes seront à leur tour résolus techniquement… – c’est ce « progrès » que l’on n’arrête pas, comme cette croissance pour la croissance qui ne devrait jamais s’arrêter.
  • Poser la question du sens de la technique, c’est au moins passer à la recherche (remontante, abductive) des causes, dans une démarche plus préventive que curative.

Sur la fuite transhumaniste

Il y a quelques années, lors de nos (f)estives 2018 (rencontres organisées par la MCD), nous avions invité Philippe Gruca qui avait parfaitement posé l’équation : quand la société n’est plus de taille humaine, quand il y a disproportion entre la société et l’humain, alors il ne reste que deux directions, totalement opposées et divergentes : soit on augmente l’homme, soit en diminue la société.

D’un côté, le transhumanisme, de l’autre, la décroissance.

J’ai précisé que l’on pouvait se représenter les rapports entre la technologie et la société avec une image de vases communicants : tout gain de technicité se paie au prix d’une perte de socialité ; et inversement. Il ne faut pas se laisser leurrer : les fameux « réseaux sociaux » sont d’abord des réseaux techniques et ils ne peuvent prétendre relier des gens qu’à condition que les modes de production et de consommation les aient, au préalable, isolés et séparés.

Il est facile de critiquer, il est difficile de réguler

L’une des dernières questions a critiqué la facilité avec laquelle nos interventions avaient dressé un tableau hypercritique de l’IA, en affirmant qu’il serait plus réaliste de se demander comment réguler l’IA : bref, qu’il fallait passer des discours aux actes, de l’idéalisme au réalisme.

  1. Je rappelle tout d’abord que ces rencontres de l’écologie au quotidien se sont déroulées sous la bannière de « se relier, rêver, résister ». Alors oui, nous avons rêvé ; et c’est là toute la différence entre le rêve et le cauchemar : agir sans réfléchir, c’est le cauchemar ; réfléchir avant d’agir, c’est le rêve.
  2. En tant que décroissant radical, c’est-à-dire critique d’un paradigme de la croissance qui est fondamentalement un régime politique, je défends l’idée que le régime politique de croissance réussit à étendre son emprise précisément en plaçant systématiquement toute critique sous le boisseau d’une injonction permanente à agir. C’est ce que le compagnon de la MCD, le sociologue italien Onofrio Romano, décrit comme la domination du teukein sur le legein. Cette injonction du faire, c’est exactement la justification des partisans de l’IA et de toute technologie en général : ça marche. Comme si la vérité ou la justice pouvait se réduire à la seule valeur de l’efficacité !
  3. Une façon simple de défendre la critique comme condition préalable à toute action, c’est de voir qu’avant d’agir,il ne faut pas se demander ce qui doit être fait mais plutôt ce qui ne doit pas être fait. Penser avant d’agir, c’est délimiter un cadre hors duquel on est hors jeu ; mais à l’intérieur d’un cadre commun, chaque liberté individuelle peut interagir avec une autre liberté individuelle.
  4. C’est pour repérer les limites d’un tel reproche que je propose de faire une analogie entre la permaculture et les zones de politisation : au nom d’une permapolitique. De la même façon qu’en permaculture, c’est en zone 5 qu’est préservée la part sauvage de la nature (Virginie Maris) parce qu’en l’absence d’une telle zone, on en vient à oublier ce que la « nature » peut signifier en tant qu’altérité, alors, en politique, situer la critique en zone 5 – la zone de la critique radicale – c’est permettre précisément de continuer à disposer d’un point de vue qui permet de mesurer ce que le réalisme comporte de collaboration : alors qu’il s’agit de… résister.

Et la décroissance ?

Je tiens à exprimer, in fine, l’absence lors de ces rencontres de plusieurs interventions qui auraient porté explicitement sur la décroissance.

Car les échanges lors de cette conférence ont, encore une fois, montré que c’est bien d’un paradigme général dont nous avons besoin si on veut faire converger les analyses et les initiatives.

  • Ce paradigme général consiste premièrement à juger les faits non pas à partir d’un point de vue particulier – ce qui revient à relativiser, et donc à euphémiser – mais à partir d’un point de vue général.
  • Ce point de vue général, qui a été pour la première fois défendu par George Bataille, dès l’entre-deux-guerres du siècle précédent, permet un renversement de perspective : car, si l’on part du particulier, alors c’est la rareté qui semble la condition matérielle déterminante de l’économie et dans ce cas, la croissance apparaît comme la promesse d’une fourniture infinie de moyens au service des buts individuels. Mais si, au contraire, on part d’un point de vue général, alors c’est l’abondance de l’énergie venue du système solaire qui pose le problème de sa dissipation : et ce problème, une fois les besoins de base assurés, est celui de la destination du surplus de cette énergie.
    • Bataille signalait déjà qu’il n’y avait alors que 3 pistes pour dissiper cet excès d’énergie : la guerre, la croissance et ce qu’il appelait la dépense. Comment aujourd’hui, ne pas voir dans la montée généralisée de la guerre la réponse à l’essoufflement mondial de la croissance ?
    • Quant à cette dépense, aujourd’hui le régime politique dominant consiste à la privatiser au profit de quelques-uns. Renverser un tel régime politique, ce serait proposer une dépense de ces surplus au profit du Commun. Alors qu’aujourd’hui, c’est le binôme austérité collective / luxe privé qui domine, la décroissance pourrait consister à renverser ce binôme en sobriété personnelle / dépense commune.

A condition d’assumer cette portée générale d’une décroissance comme opposition politique à la croissance, il me semble que c’est bien aujourd’hui la décroissance qui peut assumer une telle ambition : et c’est le sens de mon engagement dans la Maison commune de la décroissance : https://ladecroissance.xyz/.

  • Car il ne suffit pas d’objecter à la croissance et de désirer un monde post-croissance pour poser la question politique difficile : quelles trajectoires pour décroître qui seraient acceptables à celles et ceux qui aujourd’hui ne désirent pas décroître ? c’est une question démocratique.
  • S’opposer à la croissance, ce n’est pas seulement s’opposer à la croissance économique (extraction, production, consommation, déchets), c’est sortir du monde de la croissance (les valeurs, normes, modes de vie, héritages, imaginaires, récits) qui justifie la domination économique. Mais ce monde de la croissance n’a pu imposer son emprise socioculturelle que parce que la croissance est aussi un régime politique, de domination, d’exploitation et d’aliénation.
  • S’opposer à la croissance, ce n’est donc pas seulement réduire son empreinte écologique, c’est aussi décoloniser son imaginaire, c’est aussi renverser un régime politique.
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26.01.2026 à 05:51

Décroissance : présentations synthétiques

Michel Lepesant

Des amis m’ont récemment placé dans une situation bien inconfortable : ils m’ont invité à venir parler de décroissance (et d’IA), mais, en même temps, je me suis vu imposer un cadre si horizontaliste d’intervention que le hiatus entre le fond et la forme de ce que j’avais prévu de
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Des amis m’ont récemment placé dans une situation bien inconfortable : ils m’ont invité à venir parler de décroissance (et d’IA), mais, en même temps, je me suis vu imposer un cadre si horizontaliste d’intervention que le hiatus entre le fond et la forme de ce que j’avais prévu de faire devenait un gouffre.

Car tout l’apport de mon « travail » sur la décroissance depuis des années consiste à refuser cette disjonction du fond et de la forme, car elle revient toujours au final à neutraliser le fond (radical) au seul profit d’une forme (horizontaliste) où le brouillard du régime de croissance continue se diffuser. Cet horizontalisme peut prendre le prétexte de donner la parole aux citoyens, mais en réalité il revient à mettre à plat toute différence entre des recherches approfondies et la moindre opinion d’un auditeur présent, aux dépens de la radicalité dont la critique a pourtant impérativement besoin.Pour prendre en considération une réelle radicalité, il faut précisément sortir de ce que j’appelle la « décroissance mainstream« , c’est-à-dire une décroissance qui en reste à la surface des phénomènes et qui ne voit dans la croissance que ses dimensions économiques et écologiques, mais jamais sa dimension politique. C’est l’objet de la courte présentation de la décroissance qui suit.

Un autre ami, enseignant à la fac de Montpellier me signalait que le jeudi 25 septembre avait lieu une conférence sur décroissance et IA. Il ne pouvait y aller ; moi non plus. Dommage. Mais je sais exactement à partir de quel cadre je serais allé écouter cette conférence : de quelle décroissance va-t-il s’agir ? Ou plus exactement, va-t-il s’agir de s’opposer à l’économie de la croissance, au monde de la croissance ou aussi au régime politique de croissance ?

Car si l’on oublie de radicaliser la critique contre la croissance jusqu’à se baigner dans le « milieu » politique du régime de croissance, alors on peut en venir à une IA décroissante-compatible ; soit parce qu’elle serait sobre ; soit, parce que la balance utilité sociale / coût écologique pourrait se révéler profitable. Mais dans cette balance, a-t-on tenu compte des enjeux démocratiques ? Ou pour le dire autrement : quand on jauge l’IA sur ces impacts, de quels impacts s’agit-il ? Économiques, écologiques, sociaux, politiques ?

Deux définitions de la décroissance (en 9 minutes)

1. Le fil conducteur

  1. Démocratie, décroissance et IA : un enjeu, une solution, un problème.
  2. 1ère définition de la décroissance : un faisceau de trajectoires (de rupture).
  3. Le hic : aujourd’hui, ces trajectoires ne font pas faisceau mais sont seulement un agrégat apolitique.
  4. 2ème définition de la décroissance : l’opposition politique à la croissance (redéfinie comme économie, comme monde et comme régime).
  5. Tableau récapitulatif (les périls, les oppressions, les espérances).

2. En résumé

Comment poursuivre ? Comme d’habitude (business as usual) ? Non, parce que les plafonds de soutenabilité écologique sont dépassés. Mais alors comment atteindre le projet de post-croissance ? Pas de façon subie (l’effondrement, la collapsologie) mais en faisant le choix politique de la décroissance = qui est un faisceau de trajectoires de rupture. Le « hic », c’est qu’aujourd’hui ces trajectoires ne forment qu’un agrégat apolitique. D’où le défi de construire politiquement de la cohérence : c’est la décroissance comme opposition politique à la croissance. Et comme la croissance, c’est une économie, un monde et un régime politique, alors la décroissance c’est une décrue économique, une décolonisation des imaginaires et un renversement politique.

3. Une vidéo-diapos

4. Les quatre diapos clés

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12.01.2026 à 05:20

Savoir s’arrêter et le faire : dernière « lettre du 12 »

Michel Lepesant

Il serait incohérent de se prétendre décroissant sans, de temps en temps, pratiquer l'autolimitation. Voici donc la dernière "lettre du 12" (qui aura existé depuis le 12 janvier 2020, 55 fois).
Texte intégral (527 mots)

Il serait incohérent de se prétendre décroissant sans, de temps en temps, pratiquer l’autolimitation. Voici donc la dernière « lettre du 12 » (qui aura existé depuis le 12 janvier 2020, 55 fois).

Je maintiens (pour le moment) l’existence de mon blog, sur lequel je continuerai de publier des retours d’intervention et des lectures. Je vais aussi le réorganiser pour ranger ses quelques 300 articles dans des catégories telles que « la nature existe », « réhabiter la politique », « effets du régime de croissance »…

​La lecture en résonance que je propose du livre d’entretiens de Bernard Lahire me semble une bonne occasion de finir sur une note forte. Car, quand je répète que c’est de théorie (et d’histoire) qu’a besoin la décroissance politique, on peut entendre une attention particulière dirigée vers la définition de concepts (des distinctions conceptuelles). Mais il n’y a pas de théorie sans méthodologie. Autrement dit, une théorie, ce sont des concepts (des conceptions) et des méthodes.

Or aujourd’hui, le régime politique de croissance se décline, méthodologiquement, en régime épistémique de croissance : son horizontalisme se manifeste dans le relativisme, dans une fiction neutraliste, et tout particulièrement dans une épistémologie constructiviste qui combine « profusion lexicale, délayage argumentatif, noyade sémantique » (page 194, du livre de B. Lahire) et évitement du potentiel falsificatoire du réel.

Voilà donc pour l’occasion d’arrêter.

Et si je dois proposer une raison, c’est le refus de participer au spectacle des followers, des influenceurs, de la com’, tout ce monde virtuel où chacun.e abuse de sa liberté pour vomir sa moindre opinion. Je n’ai pas retenu son nom, mais j’entendais, il y a quelques semaines, un influenceur suivi par plus d’1 million de personnes, qui annonçait qu’il arrêtait du jour au lendemain ses publications parce qu’il s’était rendu compte de la vanité et de l’abstraction de telles pseudo « relations ».

Ce qui m’a remis en mémoire une « brève » lue en octobre 1998 sur un dénommé Robert Shields qui avait arrêté, lui aussi du jour au lendemain, le récit minutieux de sa vie, dans une sorte de révélation sur une certaine vacuité propre à toute réflexivité :

« Robert Shields, de Dayton aux Etats-Unis, qui depuis vingt ans confiait à son journal intime les moindres détails de sa vie : « A 12 h 20, j’ai fait pipi ; à 12 h 25 j’ai lu le journal qui pesait une livre et 12,5 onces, etc. », ayant, un soir, noté : « A 11 heures, j’ai recopié les observations », puis ajouté : « A 11 h 01, j’ai écrit que j’étais en train de recopier les observations », vient de mettre un point final à l’exercice. »

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