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Christophe MASUTTI
Hospitalier, (H)ac(k)tiviste, libriste, administrateur de Framasoft

STATIUM


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17.06.2021 à 02:00

Pour une histoire du courtage de données

Les activités des courtiers de données (data brokers) sont assez peu connues du grand public. Pourtant, ces derniers sont situés sur le créneau crucial du marketing, et on peut considérer qu’aucune stratégie marketing rentable ne peut se faire sans la récolte et le traitement de données. Les précieux services que rendent aujourd’hui ces entreprises conditionnent l’activité économique et renforce toujours plus le modèle du capitalisme de surveillance.

Késako ?

Le courtage de données a commencé à se faire connaître du grand public à partir du moment où furent discutées dans les médias les pratiques d’extraction des données personnelles des grandes entreprises du web (les GAFAM en particulier mais pas uniquement). C’est ce que raconte Shoshana Zuboff dans son livre : au début des années 2000, à partir du moment où la pression de l’actionnariat demandait toujours plus de rentabilité à des entreprises comme Google, ces dernières ont vu dans l’extraction et la vente de données comportementales une occasion d’accroître leur rentabilité et de toujours plus innover selon ce modèle économique du service gratuit en échange de nos expériences du quotidien.

En 2016, le rapport de Cracked Lab sur les data brokers fut sans doute l’un des plus éloquents de l’ère post-révélations-Snowden. Au lieu de se concentrer sur le problème déjà bien inquiétant des relations entre les services d’espionnage américains et les entreprises monopolistes du web dans la surveillance mondiale, les membres de Cracked Lab montraient comment certaines entreprises gagnent beaucoup d’argent en monitorant en permanence nos faits et gestes, et s’accaparent une part toujours plus grande de nos intimités numériques sans se soucier vraiment de la régulation imposée par les législations en vigueur.

Un reportage télévisé récent portait justement sur le courtage de données et les passe-droits de ces entreprises, par exemple sur nos données de santé. Ces pratiques sont d’autant plus difficilement interrogeables qu’elles se font en toute discrétion, sans que les individus puissent s’y opposer : il ne s’agit pas d’agir à l’insu des personnes mais bien en aval, auprès des entreprises qui, elles, ont déjà récupéré nos consentements.

On peut surenchérir, après 4 ans d’expérience du RGPD : celui-ci a d’énormes trous dans la raquette. Le RGPD a été initié au départ pour limiter et encadrer les pratiques d’extraction des données personnelles par les entreprises auprès des utilisateurs, mais l’économie du courtage de données a quasiment été laissée de côté, comme si cela ne concernait nos vies privée qu’à la marge. Et pour cause : ce que peuvent faire ces entreprises en matière de profilages et corrélations est non seulement l’un des piliers du paradigme libéral de l’économie comportementale, mais reste aussi avant tout un marché business to business. Or, les innovations en matière de profilage et de travail des données comportementales sont vertigineuses1.

Scoop : rien de nouveau

Si vous me lisez un peu, pas de surprise avec ce que je vais vous dire : c’est pas nouveau. L’idée de récolter et tenir à jour des listes de clientèle est au moins aussi vieille que le commerce. L’idée de les vendre est un peu plus récente mais j’ai ouï-dire (à vérifier) que les banquiers de la Renaissance pratiquaient ce petit commerce (en tout cas, je pense que cela allait de pair avec la possibilité d’utiliser facilement du papier et cela a dû s’accroître avec l’imprimerie).

Tiens, c’est intéressant : on peut partir de l’hypothèse que le commerce des données n’est pas vraiment une innovation, mais que c’est une activité qui a utilisé les innovations pour créer des nouveaux marchés. Ou plutôt une activité basée sur des techniques dont la pratique a initié des marchés. Cette hypothèse peut être mise à l’épreuve avec l’histoire de la révolution informatique de la seconde moitié du XXe siècle.

C’est ce que je montre dans un article qui va bientôt paraître dans la revue Zilsel : le courtage de données a connu une brusque croissance à partir du moment où, grâce aux ordinateurs et aux travaux sur les bases de données relationnelles, on a cherché à automatiser la génération de listes clientèles. C’est cette automatisation qui a permis de passer du prospect publicitaire façon pages jaunes à une révolution fondamentale dans l’histoire du marketing : l’analyse prédictive des données comportementales, géodémographiques et psychographiques.

Alors quand ? exactement au tournant des années 1970. On retient de cette période la seconde révolution informatique que les ordinateurs mainframe ont rendu possible en intégrant les organisations (entreprises comme services publics) pour créer des systèmes d’information. Ce qui se passe alors est très intéressant. Déjà les banques (et sociétés d’évaluation de crédit), sur-équipées par rapport aux autres entreprises, passent du modèle de répertoire/suivi de clientèle à l’évaluation de solvabilité et autres fichages. Les associations de consommateurs aux États-Unis ne seront d’ailleurs pas contentes et provoqueront le vote du Fair Credit Reporting Act en 1970. Même des entreprises qui auparavant n’avaient pas vraiment de rapport avec le crédit bancaire, se mirent à acheter des données justement parce qu’elles étaient en mesure de les traiter. Petit extrait de mon article :

(…) C’est ainsi que l’Union Tank Car Company, spécialisée dans la location de wagons et disposant du matériel informatique suffisant, se lança dans l’évaluation de crédit en créant Trans Union en 1968. Cette dernière mena une politique offensive de rachat d’autres agences et dont l’objectif était de rassembler des millions de fiches consommateurs. En 1972 elle créa CRONUS (Credit Reporting Online Network Utility System), un système d’information de stockage sur bandes et de transfert d’information depuis et vers les guichets locaux. Ce modèle de système d’échange en ligne assurait un gain de temps considérable pour la mise à jour des données consommateurs. Ce ne fut pas le seul exemple. Thompson Ramo Wooldridge Inc. (plus tard nommée TRW), spécialisée dans l’aérospatiale et les composants électroniques (mais agissant en fait dans plusieurs secteurs d’activité dont l’informatique), racheta Credit Data Corporation en 1968 pour se lancer dans l’évaluation de crédit (ce fut en 1996 que le service de TRW devint Experian). Quant à la Retail Credit Company, il s’agissait historiquement de la plus grande agence d’évaluation de crédit des États-Unis. Elle s’informatisa complètement en 1970 mais fut obligée de changer d’image et de nom pour Equifax en 1975, après plus de cinq années d’enquêtes administratives (accompagnées d’auditions à charge) menées sur les pratiques de reporting des agences d’évaluation de crédit et la question de la vie privée.

Étude de cas

Prédire. C’est la question qui taraude l’homme depuis la nuit des temps. Dans un monde incertain, l’économie va mal. Qu’il s’agisse de croyance ou de science, l’économie a un besoin vital d’une rationalité de la vision du monde qui permet de spéculer sur l’avenir plus ou moins proche.

L’économie comportementale a vu ses concepts se développer dans les années 1960. Évidemment, la démarche est ancestrale : on sait depuis longtemps identifier un marché potentiel en fonction d’un contexte, d’une ambiance, d’une culture. C’est même le b.a.ba du bon commerçant. Par contre les avancées scientifiques des disciplines comme la psychologie, la sociologie et l’anthropologie, et même la physique et la biologie, on permis de pousser très loin le curseur de l’analyse comportementale des agents économiques, et tout particulièrement l’analyse des facteurs décisionnels. En agissant sur ces facteurs de manière stratégique et éclairée par les sciences comportementales, la possibilité de conditionner le choix économique (comme celui de l’achat d’un bien) devient une activité marketing redoutable surtout lorsque l’économie est lancée dans une rude dynamique concurrentielle comme ce fut le cas avec l’apparition de la fameuse économie de consommation.

L’étude de cas que je propose concerne les entreprises Acxiom et Claritas Inc.. La première est née sous le nom de Demographics en 1968, la seconde créé en 1972 est connue pour porter le système PRIZM. Ces entreprises démontrent que le capitalisme de surveillance s’inscrit dans une histoire longue qui remonte à bien avant les années 2000 et qui est relative à l’usage des technologies qui ont permis d’automatiser de le travail de la donnée, et donc ont accru la rentabilité de ce travail.

Demographics a commencé comme une entreprise électorale à Conway dans l’Arkansas. Elle est dirigée encore actuellement par certains de ses membres « d’origine », en particulier Charles Morgan, un ancien d’IBM qui y a fait venir ses homologues. Elle fut initiée et fondée par Charles Ward, entrepreneur fort connu de l’Arkansas (et dans le monde), à la tête de la Ward Body Works, aujourd’hui IC Bus, fabriquant des fameux bus jaunes réputés fiables et sécurisés.

À l’occasion de la campagne électorale pour le gouverneur de l’Arkansas, Ward voulait faire profiter le parti démocrate local de son ordinateur (un IBM s/360) afin d’optimiser les démarche de prospect et de publipostage. Il engageait alors le parti démocrate dans une course à un « armement » informatique qui opposait depuis plusieurs années le parti Républicain et le parti Démocrate sur le plan de l’analyse électorale. Il fit venir pour cela Charles Morgan qui fini par imposer à Demographics un modèle de développement typique d’IBM afin d’étendre le modèle économique de l’entreprise au-delà du secteur politique sur le chemin de la haute rentabilité financière. Tout en poursuivant les activités de l’entreprise électorale (qui lui vaudront plus tard d’être un grand ami de Clinton, qui commença dans l’Arkansas) mais en s’émancipant de la Ward, Morgan développa pour cela un système automatisé de traitement de listes de clientèles en réseau afin de proposer ce service business to business basé sur l’exploitation de bases de données enrichies de différentes sources, et l’analyse géodémographique (ce qui avait notamment servi pour l’étude des campagnes électorales).

Outre le fait qu’on validait ainsi l’idée que le marketing s’appliquait aussi bien à la politique qu’au commerce de détail, Demographics montrait aussi qu’en exploitant correctement les technologies à disposition (langages bas niveau pour tirer meilleur parti des machines, passage du stockage de données à l’entrepôt de données, temps partagé et transmission réseau) il était possible de développer une activité économique pour des coûts de développement assez faibles, et basée sur la récupération et l’exploitation astucieuse de données. Parallèlement, un sociologue nommé Jonathan Robbin développait PRIZM (Potential Rating Index for Zip Markets), un système de segmentation et de classification géodémographique des populations croisé avec l’analyse du style de vie (lifestyle). Cet ensemble doit aussi être rapproché des recherches sur les bases de données relationnelles tels les travaux initiés par Edgar Codd en 1970 et toute une communauté de chercheurs avec lui.

Teasing

Bien sûr, ces éléments n’entrent pas en relation par hasard. Pour en comprendre les articulations, il va falloir attendre la publication de mon article (rhooo… ce teasing de malaaade !). Vous devinez néanmoins déjà l’ambition : comprendre comment nous en sommes arrivés à l’acceptation sociale du stéréotypage de nos styles de vie, de l’exploitation de nos données comportementales et des modèles décisionnels, en somme tout ce qui fait qu’aujourd’hui le marketing est non seulement le pilier de l’économie mais concentre aussi l’exploitation lucrative des données personnelles. Comment espérer, dans ce cas, qu’une simple régulation du capitalisme siliconevalléesque puisse résoudre quoi que ce soit, alors que c’est l’ensemble du système économique capitaliste qui se gave de données. Le mieux à faire est de créer des îles et des archipels en dehors de l’exploitation lucrative des données. Tenter d’y échapper.

Greg, Achille Talon, *Pas de pitié pour Achille Talon*, Dargaud, 1976, p.36


  1. Il suffit de lire entre les lignes du discours bullshit qui décrit les produits de l’entreprise Liveramp (qui par ailleurs a fusionné récemment avec Acxiom). Il n’y a rien de secret dans ces pratiques, c’est du business, rien que du business… ↩︎

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08.05.2021 à 02:00

Les médias sociaux ne sont pas des espaces démocratiques

[Ce billet a été publié sur le Framablog à cette adresse, le 15 mai 2021.]

Lors d’une récente interview avec deux autres framasoftiennes à propos du Fediverse et des réseaux sociaux dits « alternatifs », une question nous fut posée :

dans la mesure où les instances de service de micro-blogging (type Mastodon) ou de vidéo (comme Peertube) peuvent afficher des « lignes éditoriales » très différentes les unes des autres, comment gérer la modération en choisissant de se fédérer ou non avec une instance peuplée de fachos ou comment se comporter vis-à-vis d’une instance communautaire et exclusive qui choisit délibérément de ne pas être fédérée ou très peu ?

De manière assez libérale et pour peu que les conditions d’utilisation du service soient clairement définies dans chaque instance, on peut répondre simplement que la modération demande plus ou moins de travail, que chaque instance est tout à fait libre d’adopter sa propre politique éditoriale, et qu’il s’agit de choix individuels (ceux du propriétaire du serveur qui héberge l’instance) autant que de choix collectifs (si l’hébergeur entretient des relations diplomatiques avec les membres de son instance). C’est une évidence.

La difficulté consistait plutôt à expliquer pourquoi, dans la conception même des logiciels (Mastodon ou Peertube, en l’occurrence) ou dans les clauses de la licence d’utilisation, il n’y a pas de moyen mis en place par l’éditeur du logiciel (Framasoft pour Peertube, par exemple) afin de limiter cette possibilité d’enfermement de communautés d’utilisateurs dans de grandes bulles de filtres en particulier si elles tombent dans l’illégalité. Est-il légitime de faire circuler un logiciel qui permet à #lesgens de se réunir et d’échanger dans un entre-soi homogène tout en prétendant que le Fediverse est un dispositif d’ouverture et d’accès égalitaire ?

Une autre façon de poser la question pourrait être la suivante : comment est-il possible qu’un logiciel libre puisse permettre à des fachos d’ouvrir leurs propres instance de microblogging en déversant impunément sur le réseau leurs flots de haine et de frustrations ?1

Bien sûr nous avons répondu à ces questions, mais à mon avis de manière trop vague. C’est qu’en réalité, il y a plusieurs niveaux de compréhension que je vais tâcher de décrire ici. Il y a trois aspects :

  1. l'éthique du logiciel libre n’inclut pas la destination morale des logiciels libres, tant que la loyauté des usages est respectée, et la première clause des 4 libertés du logiciel libre implique la liberté d’usage : sélectionner les utilisateurs finaux en fonction de leurs orientations politique, sexuelles, etc. contrevient fondamentalement à cette clause…
  2. … mais du point de vue technique, on peut en discuter car la conception du logiciel pourrait permettre de repousser ces limites éthiques2,
  3. et la responsabilité juridique des hébergeurs implique que ces instances fachos sont de toute façon contraintes par l’arsenal juridique adapté ; ce à quoi on pourra toujours rétorquer que cela n’empêche pas les fachos de se réunir dans une cave (mieux : un local poubelle) à l’abri des regards.

Mais est-ce suffisant ? se réfugier derrière une prétendue neutralité de la technique (qui n’est jamais neutre), les limites éthiques ou la loi, ce n’est pas une bonne solution. Il faut se poser la question : que fait-on concrètement non pour interdire certains usages du Fediverse, mais pour en limiter l’impact social négatif ?

La principale réponse, c’est que le modèle économique du Fediverse ne repose pas sur la valorisation lucrative des données, et que se détacher des modèles centralisés implique une remise en question de ce que sont les « réseaux » sociaux. La vocation d’un dispositif technologique comme le Fediverse n’est pas d’éliminer les pensées fascistes et leur expression, pas plus que la vocation des plateformes Twitter et Facebook n’est de diffuser des modèles démocratiques, malgré leur prétention à cet objectif. La démocratie, les échanges d’idées, et de manière générale les interactions sociales ne se décrètent pas par des modèles technologiques, pas plus qu’elles ne s’y résument. Prétendre le contraire serait les restreindre à des modèles et des choix imposés (et on voit bien que la technique ne peut être neutre). Si Facebook, Twitter et consorts ont la prétention d’être les gardiens de la liberté d’expression, c’est bien davantage pour exploiter les données personnelles à des fins lucratives que pour mettre en place un débat démocratique.

Exit le vieux rêve du global village ? En fait, cette vieille idée de Marshall McLuhan ne correspond pas à ce que la plupart des gens en ont retenu. En 1978, lorsque Murray Turoff et Roxanne Hiltz publient The Network Nation, ils conceptualisent vraiment ce qu’on entend par « Communication médiée par ordinateur » : échanges de contenus (volumes et vitesse), communication sociale-émotionnelle (les émoticônes), réduction des distances et isolement, communication synchrone et asynchrone, retombées scientifiques, usages domestiques de la communication en ligne, etc. Récompensés en 1994 par l’EFF Pioneer Award, Murray Turoff et Roxanne Hiltz sont aujourd’hui considérés comme les « parents » des systèmes de forums et de chat massivement utilisés aujourd’hui. Ce qu’on a retenu de leurs travaux, et par la suite des nombreuses applications, c’est que l’avenir du débat démocratique, des processus de décision collective (M. Turoff travaillait pour des institutions publiques) ou de la recherche de consensus, reposent pour l’essentiel sur les technologies de communication. C’est vrai en un sens, mais M. Turoff mettait en garde3 :

Dans la mesure où les communications humaines sont le mécanisme par lequel les valeurs sont transmises, tout changement significatif dans la technologie de cette communication est susceptible de permettre ou même de générer des changements de valeur.

Communiquer avec des ordinateurs, bâtir un système informatisé de communication sociale-émotionnelle ne change pas seulement l’organisation sociale, mais dans la mesure où l’ordinateur se fait de plus en plus le support exclusif des communications (et les prédictions de Turoff s’avéreront très exactes), la communication en réseau fini par déterminer nos valeurs.

Aujourd’hui, communiquer dans un espace unique globalisé, centralisé et ouvert à tous les vents signifie que nous devons nous protéger individuellement contre les atteintes morales et psychiques de celleux qui s’immiscent dans nos échanges. Cela signifie que nos écrits puissent être utilisés et instrumentalisés plus tard à des fins non souhaitées. Cela signifie qu’au lieu du consensus et du débat démocratique nous avons en réalité affaire à des séries de buzz et des cancans. Cela signifie une mise en concurrence farouche entre des contenus discursifs de qualité et de légitimités inégales mais prétendument équivalents, entre une casserole qui braille La donna è mobile et la version Pavarotti, entre une conférence du Collège de France et un historien révisionniste amateur dans sa cuisine, entre des contenus journalistiques et des fake news, entre des débats argumentés et des plateaux-télé nauséabonds.

Tout cela ne relève en aucun cas du consensus et encore moins du débat, mais de l’annulation des chaînes de valeurs (quelles qu’elles soient) au profit d’une mise en concurrence de contenus à des fins lucratives et de captation de l’attention. Le village global est devenu une poubelle globale, et ce n’est pas brillant.

Dans cette perspective, le Fediverse cherche à inverser la tendance. Non par la technologie (le protocole ActivityPub ou autre), mais par le fait qu’il incite à réfléchir sur la manière dont nous voulons conduire nos débats et donc faire circuler l’information.

On pourrait aussi bien affirmer qu’il est normal de se voir fermer les portes (ou du moins être exclu de fait) d’une instance féministe si on est soi-même un homme, ou d’une instance syndicaliste si on est un patron, ou encore d’une instance d’un parti politique si on est d’un autre parti. C’est un comportement tout à fait normal et éminemment social de faire partie d’un groupe d’affinités, avec ses expériences communes, pour parler de ce qui nous regroupe, d’actions, de stratégies ou simplement un partage d’expériences et de subjectivités, sans que ceux qui n’ont pas les mêmes affinités ou subjectivités puissent s’y joindre. De manière ponctuelle on peut se réunir à l’exclusion d’autre groupes, pour en sortir à titre individuel et rejoindre d’autre groupes encore, plus ouverts, tout comme on peut alterner entre l’intimité d’un salon et un hall de gare.

Dans ce texte paru sur le Framablog, A. Mansoux et R. R. Abbing montrent que le Fediverse est une critique de l’ouverture. Ils ont raison. Là où les médias sociaux centralisés impliquaient une ouverture en faveur d’une croissance lucrative du nombre d’utilisateurs, le Fediverse se fout royalement de ce nombre, pourvu qu’il puisse mettre en place des chaînes de confiance.

Un premier mouvement d’approche consiste à se débarrasser d’une conception complètement biaisée d’Internet qui fait passer cet ensemble de réseaux pour une sorte de substrat technique sur lequel poussent des services ouverts aux publics de manière égalitaire. Évidemment ce n’est pas le cas, et surtout parce que les réseaux ne se ressemblent pas, certains sont privés et chiffrés (surtout dans les milieux professionnels), d’autres restreints, d’autres plus ouverts ou complètement ouverts. Tous dépendent de protocoles bien différents. Et concernant les médias sociaux, il n’y a aucune raison pour qu’une solution technique soit conçue pour empêcher la première forme de modération, à savoir le choix des utilisateurs. Dans la mesure où c’est le propriétaire de l’instance (du serveur) qui reste in fine responsable des contenus, il est bien normal qu’il puisse maîtriser l’effort de modération qui lui incombe. Depuis les années 1980 et les groupes usenet, les réseaux sociaux se sont toujours définis selon des groupes d’affinités et des règles de modération clairement énoncées.

À l’inverse, avec des conditions générales d’utilisation le plus souvent obscures ou déloyales, les services centralisés tels Twitter, Youtube ou Facebook ont un modèle économique tel qu’il leur est nécessaire de drainer un maximum d’utilisateurs. En déléguant le choix de filtrage à chaque utilisateur, ces médias sociaux ont proposé une représentation faussée de leurs services :

  1. Faire croire que c’est à chaque utilisateur de choisir les contenus qu’il veut voir alors que le système repose sur l’économie de l’attention et donc sur la multiplication de contenus marchands (la publicité) et la mise en concurrence de contenus censés capter l’attention. Ces contenus sont ceux qui totalisent plus ou moins d’audience selon les orientations initiales de l’utilisateur. Ainsi on se voit proposer des contenus qui ne correspondent pas forcément à nos goûts mais qui captent notre attention parce de leur nature attrayante ou choquante provoquent des émotions.
  2. Faire croire qu’ils sont des espaces démocratiques. Ils réduisent la démocratie à la seule idée d’expression libre de chacun (lorsque Trump s’est fait virer de Facebook les politiques se sont sentis outragés… comme si Facebook était un espace public, alors qu’il s’agit d’une entreprise privée).

Les médias sociaux mainstream sont tout sauf des espaces où serait censée s’exercer la démocratie bien qu’ils aient été considérés comme tels, dans une sorte de confusion entre le brouhaha débridé des contenus et la liberté d’expression. Lors du « printemps arabe » de 2010, par exemple, on peut dire que les révoltes ont beaucoup reposé sur la capacité des réseaux sociaux à faire circuler l’information. Mais il a suffi aux gouvernements de censurer les accès à ces services centralisés pour brider les révolutions. Ils se servent encore aujourd’hui de cette censure pour mener des négociations diplomatiques qui tantôt cherchent à attirer l’attention pour obtenir des avantages auprès des puissances hégémoniques tout en prenant la « démocratie » en otage, et tantôt obligent les GAFAM à se plier à la censure tout en facilitant la répression. La collaboration est le sport collectif des GAFAM. En Turquie, Amnesty International s’en inquiète et les exemples concrets ne manquent pas comme au Vietnam récemment.

Si les médias sociaux comme Twitter et Facebook sont devenus des leviers politiques, c’est justement parce qu’ils se sont présentés comme des supports technologiques à la démocratie. Car tout dépend aussi de ce qu’on entend par « démocratie ». Un mot largement privé de son sens initial comme le montre si bien F. Dupuis-Déri4. Toujours est-il que, de manière très réductrice, on tient pour acquis qu’une démocratie s’exerce selon deux conditions : que l’information circule et que le débat public soit possible.

Même en réduisant la démocratie au schéma techno-structurel que lui imposent les acteurs hégémoniques des médias sociaux, la question est de savoir s’il permettent la conjonction de ces conditions. La réponse est non. Ce n’est pas leur raison d’être.

Alors qu’Internet et le Web ont été élaborés au départ pour être des dispositifs égalitaires en émission et réception de pair à pair, la centralisation des accès soumet l’émission aux conditions de l’hébergeur du service. Là où ce dernier pourrait se contenter d’un modèle marchand basique consistant à faire payer l’accès et relayer à l’aveugle les contenus (ce que fait La Poste, encadrée par la loi sur les postes et télécommunications), la salubrité et la fiabilité du service sont fragilisés par la responsabilisation de l’hébergeur par rapport à ces contenus et la nécessité pour l’hébergeur à adopter un modèle économique de rentabilité qui repose sur la captation des données des utilisateurs à des fins de marketing pour prétendre à une prétendue gratuité du service5. Cela implique que les contenus échangés ne sont et ne seront jamais indépendants de toute forme de censure unilatéralement décidée (quoi qu’en pensent les politiques qui entendent légiférer sur l’emploi des dispositifs qui relèveront toujours de la propriété privée), et jamais indépendants des impératifs financiers qui justifient l’économie de surveillance, les atteintes à notre vie privée et le formatage comportemental qui en découlent.

Paradoxalement, le rêve d’un espace public ouvert est tout aussi inatteignable pour les médias sociaux dits « alternatifs », où pour des raisons de responsabilité légale et de choix de politique éditoriale, chaque instance met en place des règles de modération qui pourront toujours être considérées par les utilisateurs comme abusives ou au moins discutables. La différence, c’est que sur des réseaux comme le Fediverse (ou les instances usenet qui reposent sur NNTP), le modèle économique n’est pas celui de l’exploitation lucrative des données et n’enferme pas l’utilisateur sur une instance en particulier. Il est aussi possible d’ouvrir sa propre instance à soi, être le seul utilisateur, et néanmoins se fédérer avec les autres.

De même sur chaque instance, les règles d’usage pourraient être discutées à tout moment entre les utilisateurs et les responsables de l’instance, de manière à créer des consensus. En somme, le Fediverse permet le débat, même s’il est restreint à une communauté d’utilisateurs, là où la centralisation ne fait qu’imposer un état de fait tout en tâchant d’y soumettre le plus grand nombre. Mais dans un pays comme le Vietnam où l’essentiel du trafic Internet passe par Facebook, les utilisateurs ont-ils vraiment le choix ?

Ce sont bien la centralisation et l’exploitation des données qui font des réseaux sociaux comme Facebook, YouTube et Twitter des instruments extrêmement sensibles à la censure d’État, au service des gouvernements totalitaires, et parties prenantes du fascisme néolibéral.

L’affaire Cambridge Analytica a bien montré combien le débat démocratique sur les médias sociaux relève de l’imaginaire, au contraire fortement soumis aux effets de fragmentation discursive. Avant de nous demander quelles idéologies elles permettent de véhiculer nous devons interroger l’idéologie des GAFAM. Ce que je soutiens, c’est que la structure même des services des GAFAM ne permet de véhiculer vers les masses que des idéologies qui correspondent à leurs modèles économiques, c’est-à-dire compatibles avec le profit néolibéral.

En reprenant des méthodes d’analyse des années 1970-80, le marketing psychographique et la socio-démographie6, Cambridge Analytica illustre parfaitement les trente dernières années de perfectionnement de l’analyse des données comportementales des individus en utilisant le big data. Ce qui intéresse le marketing, ce ne sont plus les causes, les déterminants des choix des individus, mais la possibilité de prédire ces choix, peu importent les causes. La différence, c’est que lorsqu’on applique ces principes, on segmente la population par stéréotypage dont la granularité est d’autant plus fine que vous disposez d’un maximum de données. Si vous voulez influencer une décision, dans un milieu où il est possible à la fois de pomper des données et d’en injecter (dans les médias sociaux, donc), il suffit de voir quels sont les paramètres à changer. À l’échelle de millions d’individus, changer le cours d’une élection présidentielle devient tout à fait possible derrière un écran.

C’est la raison pour laquelle les politiques du moment ont surréagi face au bannissement de Trump des plateformes comme Twitter et Facebook (voir ici ou ). Si ces plateformes ont le pouvoir de faire taire le président des États-Unis, c’est que leur capacité de caisse de résonance accrédite l’idée qu’elles sont les principaux espaces médiatiques réellement utiles aux démarches électoralistes. En effet, nulle part ailleurs il n’est possible de s’adresser en masse, simultanément et de manière segmentée (ciblée) aux populations. Ce faisant, le discours politique ne s’adresse plus à des groupes d’affinité (un parti parle à ses sympathisants), il ne cherche pas le consensus dans un espace censé servir d’agora géante où aurait lieu le débat public. Rien de tout cela. Le discours politique s’adresse désormais et en permanence à chaque segment électoral de manière assez fragmentée pour que chacun puisse y trouver ce qu’il désire, orienter et conforter ses choix en fonction de ce que les algorithmes qui scandent les contenus pourront présenter (ou pas). Dans cette dynamique, seul un trumpisme ultra-libéral pourra triompher, nulle place pour un débat démocratique, seules triomphent les polémiques, la démagogie réactionnaire et ce que les gauches ont tant de mal à identifier7 : le fascisme.

Face à cela, et sans préjuger de ce qu’il deviendra, le Fediverse propose une porte de sortie sans toutefois remettre au goût du jour les vieilles représentations du village global. J’aime à le voir comme une multiplication d’espaces (d’instances) plus où moins clos (ou plus ou moins ouverts, c’est selon) mais fortement identifiés et qui s’affirment les uns par rapport aux autres, dans leurs différences ou leurs ressemblances, en somme dans leurs diversités.

C’est justement cette diversité qui est à la base du débat et de la recherche de consensus, mais sans en constituer l’alpha et l’oméga. Les instances du Fediverse, sont des espaces communs d’immeubles qui communiquent entre eux, ou pas, ni plus ni moins. Ils sont des lieux où l’on se regroupe et où peuvent se bâtir des collectifs éphémères ou non. Ils sont les supports utilitaires où des pratiques d’interlocution non-concurrentielles peuvent s’accomplir et s’inventer : microblog, blog, organiseur d’événement, partage de vidéo, partage de contenus audio, et toute application dont l’objectif consiste à outiller la liberté d’expression et non la remplacer.

Angélisme ? Peut-être. En tout cas, c’est ma manière de voir le Fediverse aujourd’hui. L’avenir nous dira ce que les utilisateurs en feront.

Notes


  1. On peut se référer au passage de la plateforme suprémaciste Gab aux réseaux du Fediverse, mais qui finalement fut bloquée par la plupart des instances du réseau. ↩︎

  2. Par exemple, sans remplacer les outils de modération par du machine learning plus ou moins efficace, on peut rendre visible davantage les procédures de reports de contenus haineux, mais à condition d’avoir une équipe de modérateurs prête à réceptionner le flux : les limites deviennent humaines. ↩︎

  3. Turoff, Murray, and Starr Roxane Hiltz. 1994. The Network Nation: Human Communication via Computer. Cambridge: MIT Press, p. 401. ↩︎

  4. Dupuis-Déri, Francis. Démocratie, histoire politique d’un mot: aux États-Unis et en France. Montréal (Québec), Canada: Lux, 2013. ↩︎

  5. Et même si le service était payant, l’adhésion supposerait un consentement autrement plus poussé à l’exploitation des données personnelles sous prétexte d’une qualité de service et d’un meilleur ciblage marketing ou de propagande. Pire encore s’il disposait d’une offre premium ou de niveaux d’abonnements qui segmenteraient encore davantage les utilisateurs. ↩︎

  6. J’en parlerai dans un article à venir au sujet du courtage de données et de la société Acxiom. ↩︎

  7. …pas faute d’en connaître les symptômes depuis longtemps. Comme ce texte de Jacques Ellul paru dans la revue Esprit en 1937, intitulé « Le fascisme fils du libéralisme », dont voici un extrait : « [Le fascisme] s’adresse au sentiment et non à l’intelligence, il n’est pas un effort vers un ordre réel mais vers un ordre fictif de la réalité. Il est précédé par tout un courant de tendances vers le fascisme : dans tous les pays nous retrouvons ces mesures de police et de violence, ce désir de restreindre les droits du parlement au profit du gouvernement, décrets-lois et pleins pouvoirs, affolement systématique obtenu par une lente pression des journaux sur la mentalité courante, attaques contre tout ce qui est pensée dissidente et expression de cette pensée, limitation de liberté de parole et de droit de réunion, restriction du droit de grève et de manifester, etc. Toutes ces mesures de fait constituent déjà le fascisme. ». ↩︎

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11.04.2021 à 02:00

Lettres et articles avec Zettlr ou Pandoc

Utiliser le célèbre convertisseur de document pandoc signifie manier (un tout petit peu) la ligne de commande. Rien de sorcier, pour peu d’être assez ouvert d’esprit pour comprendre qu’en matière de traitement de texte tout n’est pas censé se régler au clic de souris. Cela dit, le logiciel Zettlr permettent de s’affranchir de la ligne de commande tout en utilisant la puissance de pandoc. Zettlr propose une interface optimale pour écrire du texte en markdown et exporter dans différents formats. Il suffit d’aller voir dans les préférences avancées de Zettlr pour constater que ce dernier utilise une sorte de ligne de commande universelle avec pandoc pour réaliser ses exports. Pour ce qui concerne l’export en PDF, Zettlr utilise aussi LaTeX qu’il faudra installer sur la machine au préalable, tout comme pandoc.

J’ai écrit un petit billet sur Zettlr. Vous pouvez aller le lire pour mieux comprendre ce que je vais raconter ci-dessous.

Si vous n’avez pas envie de lire ce billet et souhaitez directement vous servir des modèles que je propose, vous trouverez l’ensemble sur ce dépôt GIT. Il y a un fichier README suffisant.

Pandoc et LaTeX

Qu’en est-il de la mise en page ? C’est là que les avantages combinés de pandoc et de LaTeX entrent en jeu : il est possible, en quelque sorte, de « programmer » la mise en page en élaborant des modèles qui utilisent différentes variables renseignées dans le fichier source en markdown. Bien entendu, on peut créer des modèles pour tout type d’export avec pandoc et d’ailleurs ce dernier utilise une batterie de modèles par défaut, mais ces derniers ne sont pas toujours adaptés à la sortie finale : qu’on utilise Zettlr ou non (ou n’importe quel éditeur de texte), il faut savoir compléter son fichier markdown avec des informations destinées à être taitées par pandoc.

Pour information, si pandoc s’utilise en ligne de commande, c’est parce qu’il y a toute une batterie d’options et de commandes que pandoc est capable d’exécuter. Pour éviter de les entrer systématiquement en ligne de commande, on peut les indiquer simplement dans l’en-tête du fichier markdown (ou dans un fichier séparé). Pour mieux comprendre de quoi il s’agit, vous pouvez vous reporter à ce document.

Pour donner un exemple trivial : si vous voulez que votre document markdown une fois exporté comporte un titre, un nom d’auteur et une date, il vous suffit de les indiquer de cette manière dans l’en-tête au début du document (on les appellera des « métadonnées ») :

``
% Le titre
% Prénom Nom
% 17/02/2021
``

Ou bien, en utilisant le format YAML :

``
---
title: "Le titre"
date: "17 février 2021"
author: "Prénom Nom"
...

``

Ainsi, pandoc les interprétera et, en utilisant un modèle par défaut ou un modèle de votre cru, reportera ces variables aux emplacements voulus dans la mise en page.

Si vous voulez écrire un article académique et le sortir en PDF en utilisant pandoc qui lui-même utilisera LaTeX, il vous faut donc réunir les éléments suivants :

  • un modèle LaTeX (ou se contenter des modèles LaTEX par défaut de pandoc),
  • des métadonnées à entrer après s’être bien renseigné sur la manuel d’utilisation de pandoc,
  • un fichier de bibliographie,
  • un fichier de style de présentation de la bibliographie.

En comptant les options courantes de pandoc que vous souhaitez utiliser, vous risquez de vous retrouver avec une ligne de commande assez longue… pour éviter cela, vous pouvez automatiser le tout avec un makefile que vous pourrez réutiliser plus tard pour d’autres documents, mais bigre… cela commence à devenir bien complexe pour qui n’a pas forcément envie d’y passer trop de temps, à moins de concevoir une fois pour toute une chaîne éditoriale que vous adapterez au fil du temps (c’est une option).

Zettlr et les modèles

Un grand avantage de Zettlr est de vous décharger de plusieurs de ces contraintes, en plus d’offrir une interface vraiment pratique entièrement destinée à l’écriture. Pour réaliser des exports, il vous faudra seulement installer pandoc. Et pour réaliser des exports PDF, il vous faudra installer LaTeX (je préconise une installation complète, par exemple Texlive-full).

Le fichier et le style CSL de bibliographie ? il vous suffit de les renseigner dans les préférences de Zettlr une fois pour toutes.

Le modèle de sortie PDF ? idem, vous le renseignez dans les préférences d’export PDF.

Et pour exporter ? il vous suffira de cliquer sur l’icône PDF.

Tout cela demeure assez simple, sauf que si vous rédigez un article sans chercher à travailler la question des métadonnées, votre sortie PDF risque de vous décevoir : pandoc utilisera le modèle par défaut, c’est-à-dire la classe [article]de LaTeX, qui en soi est une excellente mise en page, mais ne colle pas forcément à vos souhaits.

Réaliser des modèles pour pandoc est chose assez facile. En effet, si vous comprenez des notions informatiques basiques comme « pour…si…ou…alors », la syntaxe des modèles pandoc ne posera guère de problème. Il faudra néanmoins maîtriser LaTeX si vous voulez créer un modèle LaTeX.

Mes modèles article, rapport et lettre

Pour vous éviter d’y passer trop de temps, je vous propose d’utiliser mes modèles élaboré pour des articles, des rapports ou des lettres simples.

J’ai pris le parti de réaliser un modèle LaTeX destiné à chaque fois à la sortie voulue, là où le modèle pandoc par défaut permet de créer un article, une présentation ou un livre en indiquant simplement la classe voulue. Ce modèle par défaut inclu donc de nombreuses variables mais à trop vouloir être généraliste, je pense qu’on loupe l’essentiel.

Pour utiliser mes modèles, il vous suffit de réutiliser les fichiers markdown renseigner les différents éléments présents dans les en-têtes YAML de ces fichiers. Si vous voulez modifier les modèles eux-mêmes, il vous suffit de les éditer : j’ai tâché de commenter et de bien séparer les éléments importants.

Ces modèles utilisent KOMA-script, la classe scrartcl pour les article, scrreprt pour les rapports et scrlttr2 pour les lettres. Si vous connaissez LaTeX, vous comprendrez que KOMA-script est un excellent choix pour des documents européens (il fut créé au départ pour des documents de langue allemande, mais il fut rapidement adapté à différentes pratiques d’écriture, dont le Français).

Pour résumer très simplement :

  • si vous écrivez une lettre, renseignez dans Zettlr le chemin vers le modèle dans les préférences d’export PDF,
  • si vous écrivez un article ou un rapport, renseignez dans Zettlr le chemin vers le modèle dans les préférences d’export PDF et notez que le modèle utilise les styles CSL pour la bibliographie (pas de biblatex ou de natbib, donc),
  • si vous ne voulez pas utiliser Zettlr, et uniquement pandoc, je vous ai indiqué dans le README les lignes de commande à utiliser (ce sont celles qu’utilise Zettlr, en fait).

Vous trouverez l’ensemble sur ce dépôt GIT.

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06.03.2021 à 01:00

Parcours VTT. Grendelbruch-Hohwald

Voilà très longtemps que je n’avais pas proposé sur ce blog un bon vieux parcours VTT. Celui-ci a un objectif particulier : après quelques sorties de remise en jambes après l’hiver, un parcours long de dénivelé moyen permet de travailler foncièrement l’endurance. Le parcours ne présente aucune difficulté particulière du point de vue de la technique de pilotage. Quelques singles viendront briser la monotonie et il n’y a que deux passages où le portage du vélo sur 10 mètres sera nécessaire (outre les éventuelles grumes, mais de cela nous sommes habitués).

Caractéristiques du parcours

  • 50 kilomètres
  • 980 à 1000 mètres de dénivelé positif.

Regardez le tracé de près avant de partir pour ne pas être surpris : certaines directions peuvent prêter à confusion et tous les chemins empruntés ne sont pas balisés par le Club Vosgien.

Descriptif

Au départ de Grendelbruch (parking de l’église) nous démarrons (déjà) à 530 m d’altitude. En guise d’échauffement, un peu de bitume pour monter en direction de la Nécropole puis le col du Bruchberg. Là je préconise encore un peu de bitume (si vous prenez les rectangles jaunes dans l’enclos à vaches, à moins d’être en plein été et au sec, vous allez galérer entres les bouses et la boue, dès le début du parcours…). Nous enchaînons la montée sur le Shelmeck puis tour du Hohbuhl jusqu’au col de Birleylaeger.

Nous rejoignons le col de Franzluhr pour prendre les croix bleues jusque la Rothlach (953 m), sans se poser de question. Chemin large (sauf une petite variante à ne pas louper en single, regardez la trace de près). Une fois à la Rothlach, nous prenons la route forestière (GR 531), puis bifurcation sur la Vieille Métairie. On enchaîne alors la montée vers le Champ du Feu (1098 m).

Nous changeons alors de versant en passant par le Col de la Charbonnière afin de rejoindre (croix jaunes puis cercles rouges puis de nouveau croix jaunes) le Col du Kreuzweg (sur le chemin, joli point de vue sur Breitenbach). Puis poursuite des croix jaunes pour monter sur la Grande Bellevue. Là, une pause en profitant de la vue et du soleil s’il y en a !

Il est temps alors de commencer à descendre vers le Hohwald par un sympatique sentier (variante GR balisage rouge et blanc, ou ronds jaunes). Une fois au Hohwald, on commence la montée vers Welschbruch via le GR 5, et enchaînement (croix jaunes) sur la montée vers la Rothlach (sentier).

Il est temps d’amorcer le chemin de retour. Pour cela, depuis la Rothlach, on emprunte un chemin forestier pour rejoindre le GR 5, et après un passage amusant on rejoint le Champ du Messin. Encore un sentier de descente vers le Col de Franzluhr. On reprend en sens inverse le chemin vers le col de Birleylaeger. Bifurcation sur le Hohbuhl puis grande descente du Shelmeck. On termine alors par le tour du Bruchberg (attention, une partie du chemin non balisé en single) et retour vers le centre de Grendelbruch.

Avis

Comme on peut le constater, mis à part quelques singles amusants le parcours s’apparente à une promenade plutôt longue avec un faible dénivelé (compte-tenu de la longueur). Tout se joue sur l’endurance et la possibilité, surtout dans la seconde partie du parcours, de pousser un peu la machine pour rentrer plus vite.

Pour affronter les deux montées finales vers Welschbruch et la Rothlach, aussi amusantes qu’elles soient sur des singles (qu’habituellement on descend, n’est-ce pas ?), vous devrez vous obliger à bien doser votre effort dans la première partie. Il faut garder du coffre pour réaliser presque autant de dénivelé que la premmière partie en deux fois moins de longueur de parcours.

Une variante si vous êtes en mal de descente rapide (je ne parle pas de DH, hein?), consiste à couper directement du Champ du feu (GR 5 via la cascade) ou de la vieille Métairie (triangles rouges) vers le Hohwald. Ces sentiers sont connus et forts sympathiques à descendre, en revanche on ampute très largement ce parcours.

Bonne rando !

P.S.: pour récupérer les données du parcours, dans la carte ci-dessous : cliquez sur la petite flèche du menu de gauche, puis sur « exporter et partager la carte ». Puis dans al section « Télécharger les données », sélectionnez le format voulu et téléchargez.

Voir en plein écran

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01.02.2021 à 01:00

Loi sécurité globale : analyse

La proposition de loi « Sécurité globale » fut déposée en octobre 2020 par deux députés du mouvement La République en Marche, Alice Thourot et Jean-Michel Fauvergue. Elle fut adoptée le 24 novembre 2020 par l’Assemblée Nationale. Le texte tout entier relève d’une volonté d’appliquer une idéologie extrêmiste et sécuritaire, opposée aux libertés comme aux principes fondamentaux de la justice. Cette idéologie conçoit le citoyen comme une menace et redéfini la démocratie dans ce que permet ou ne permet pas le pouvoir de la technopolice. L’un de ses piliers est un marché des technologies et du travail de la surveillance. Ce film de Karine Parrot et Stéphane Elmadjian en propose une analyse critique et pertinente.

Sept juristes décryptent la loi Sécurité Globale

— Synopsis —

Novembre 2020. L’état d’urgence sanitaire est en vigueur. La population française est confinée, nul ne peut sortir de chez soi, sauf dans quelques cas « dérogatoires » et moyennant une attestation. C’est précisément ce moment hors du commun que le gouvernement choisit pour faire adopter – suivant la procédure d’urgence – une loi sur « la sécurité globale » qui vient accroître les dispositifs de contrôle et de surveillance.

Que signifie cette idée de « sécurité globale » et d’où vient-elle ? Quels sont les nouveaux systèmes de surveillance envisagés ? Qu’est-ce que le continuum de sécurité ? Que révèle le processus parlementaire d’adoption de la loi ? Pourquoi la liberté d’opinion est-elle menacée ?

Ce film croise les points de vue de sept universitaires, chercheuses et chercheurs en droit, spécialistes du droit pénal, de politique criminelle, des données personnelles et de l’espace public. Interrogées sur cette proposition de loi « Sécurité globale », ils et elles décryptent les dispositifs techno-policiers prévus par le texte et, au-delà, le projet politique qu’il recèle.

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10.01.2021 à 01:00

Un ordi par lycéen : la surenchère inutile

Dans un élan qui s’accentue de plus en plus depuis 2010, les Régions de France distribuent en masse des ordinateurs portables à tous les lycéens. « Lycée 4.0 » dans la Région Grand Est, « Lordi en Occitanie », « virage numérique » des lycées en Île de France, etc. Tout cela vient s’ajouter à la longue liste de projets plus ou moins aboutis des instances territoriales qui distribuent tablettes et ordinateurs portables avec une efficacité pédagogique fort discutable. Tout porte à croire que l’enjeu consiste surtout à verser dans la surenchère où la présence d’ordinateurs portables sur les tables reflète une image obsolète de l’école du futur, tout en faisant entrer dans les établissements scolaires certains modèles économiques des technologies numériques.

Il serait facile de rapprocher ces projets d’autres initiatives, plus anciennes, de production d’ordinateurs portables à très bas prix afin de permettre leur distribution dans des pays en développement (par exemple, le projet OLPC). Cependant les ambitions affichées par les Régions sont assez floues quant aux objectifs réellement poursuivis. Souvent employé, l’argument de la réduction de la « fracture numérique » n’est pas le plus évident car il s’agit avant tout d’élire des projets de « lycées connectés » et de faciliter les apprentissages des lycéens là où la plupart disposent déjà d’équipements informatiques. Par exemple, si le projet Lordi en Occitanie consistait en première intention à faciliter l’achat d’un ordinateur portable pour les familles, il s’est transformé en distribution générale pour tous les lycéens de la Région. C’est donc bien une transformation des modalités pratiques des enseignements qui est visée, en faisant de l’ordinateur une recette miracle d’optimisation du rendement scolaire.

Qu’est-ce qui chiffonne ?

On sait depuis longtemps qu’un apprentissage de niveau primaire ou secondaire n’est pas plus efficace avec ou sans ordinateur (ou tablette). Il y a en effet une grande différence entre un apprentissage de l’ordinateur (la programmation et les techniques) ou aux outils de communication numériques, et l’apprentissage avec l’ordinateur, ce qui suppose d’en avoir déjà une grande expertise, ce qui est loin d’être le cas (j’y reviens plus loin).

La politique se résume souvent à bien peu de choses. Ces derniers temps, montrer qu’on s’occupe de la jeunesse revenait essentiellement à distribuer des tablettes et des ordinateurs portables par brouettes : limiter la « fracture numérique », favoriser « l’égalité d’accès au digital », « projet ambitieux » pour « accompagner l’avenir » des jeunes… tout un appareillage lexical fait de périphrases abscondes qu’on qualifiera surtout de condescendantes.

En fait, ce qui est vraiment moisi, dans cette affaire, ce n’est pas le gaspillage d’argent (qui pourrait être bien mieux employé si ce genre de politique était au moins concertée avec les enseignants), non, c’est l’impact environnemental et cognitif de ces opérations. Les prémisses sont d’une part les technologies choisies (du matériel très moyen qui ne tient pas la durée) et d’autre part l’acculturation aux produits Microsoft (qui empêche l’entretien durable des machines en favorisant la passivité face aux logiciels).

Culture du jetable

Concernant les choix technologiques, c’est toujours la même histoire. Les logiques d’appel d’offre obligent les institutions publiques à effectuer des choix toujours très contraints. Et bien souvent dans ces cas là, bien que l’expertise soit menée par des personnes très compétentes, la décision revient à des politiques qui, lorsqu’ils ne sont pas parfaitement embobinés par les lobbies, ne mesurent les conséquences de leurs actions qu’en fonction du degré de satisfaction de leur électorat. Et comme aujourd’hui l’électorat est soit vieux, soit réac., soit facho1, autant dire que le plus important est de prendre une belle photo avec des jeunes en classe, leurs ordinateurs portables ouverts et bien attentifs à ce que dit le prof… (non, pardon : l’élu qui est venu faire une conférence de presse).

En matière de choix, disais-je, les ordinateurs des Régions finiront exactement comme les tablettes des lycées « pionniers » des années 2010 : au fond des tiroirs. Le premier sas vers la poubelle. Car en matière de filière de recyclage pour les matériaux de nos petites merveilles numériques, c’est zéro ou presque rien. Tout au plus quelques associations recyclent des machines pour en équiper les plus pauvres. Elles accompagnent d’ailleurs ces actions avec une vraie formation aux outils numériques, et font preuve de bien plus d’utilité publique que les plans Région dont nous parlons ici. Mais à part ces actions, je me demande encore comment vont terminer les centaines de milliers d’ordinateurs des lycéens dans quatre ou cinq ans.

Sans parler du fait que nous brûlons nos crédits écologiques tout en favorisant des économie minières inégalitaires et des guerres en sur-consommant des dispositifs numériques dans nos pays industrialisés. Quelle est la qualité des appareils fournis par les plans Région ? sont-ils assez évolués pour être plus durables que ce qu’on trouve habituellement dans le commerce bon marché ?

Même pas. Des machines qui atteignent péniblement 4Go de Ram, des matériaux de qualité moyenne, avec des périphériques moyens… Ce n’est pas tellement que les Régions fournissent des machines bas de gamme aux lycéens : elles leur confient des machines qui fonctionnent… mais ne tiendront jamais la distance.

En Région Grand Est à la rentrée 2020, les lycéens en classe de Seconde ont reçu des ordinateurs HP 240 G7, processeur Intel Celeron N4000, 4 Go de Ram, 128 Go SSD. Il faut envisager leur état dans trois ans, à la fin du lycée, par exemple, lorsque les usages deviendront plus sérieux. Sans parler du boîtier en plastique qui montre très vite des signes de faiblesse chez tous les élèves (et pas seulement les moins soigneux). Ajoutons de même que la question ne se pose pas seulement dans le Grand Est : en Île de France, outre les problème de gestion, la qualité des dispositifs n’est clairement pas au rendez-vous (voir cet article du Parisien du 11/01/2021). Hé oui, amis décideurs : si c’est pas cher, parfois c’est qu’il y a un lièvre (dans cette petite vidéo, vous avez au début un petit florilège).

Microsoft obligatoire

Bien sûr ce type de machine a une configuration matérielle largement suffisante pour une distribution GNU/Linux (la vidéo que je mentionne ci-dessus montre comment installer ElementaryOS sur ces ordinateurs). Avec un tel système d’exploitation, on pourrait envisager l’avenir de la machine de manière beaucoup plus sereine (je ne parle pas du boîtier, cela dit). Mais voilà : installer GNU/Linux apporte plus de confort et de fiabilité, mais rien n’est fait pour que les lycéens puissent l’utiliser.

En effet, deux obstacles de taille s’opposent à l’emploi d’un système libre.

Le premier c’est la connexion au Wifi des lycées : aucune autre procédure de connexion ne semble être disponible dans la Région Grand Est, à part sous Windows. J’ignore ce qu’il en est dans les autres Régions. C’est un obstacle tout à fait surmontable, à condition de développer les bons petits scripts qui vont bien et accompagner les lycéens dans l’utilisation de GNU/Linux. Mais cela implique une vraie volonté politique, or cet aspect des choses n’intéresse absolument pas les élus.

Le second obstacle m’a été rappelé récemment par le compte Twitter de la Région Grand Est : les liseuses des manuels numériques ne sont disponibles que sous Microsoft Windows. Correction cependant : ils sont disponibles en ligne avec un navigateur, mais d’une part il faut une connexion internet et d’autre part, pour les manuels dits « interactifs », les fonctionnalités manquent. Impossible de télécharger un manuel (sous format PDF, ou mieux, du HTML ou du Epub, par exemple) et l’utiliser localement sans être dépendant des logiciels des éditeurs (car il y en a plusieurs !).

Résumons donc la position de la Région Grand Est : puisque les éditeurs de manuels ne les rendent disponibles que sous Microsoft Windows (ou Apple), c’est-à-dire à grands renforts de verrous numériques (DRM), il est normal d’obliger les élèves à n’utiliser que Microsoft Windows…

Imaginons un instant la même logique appliquée aux transports : si on se fout de l’impact environnemental de la pollution des véhicules à moteur, étant donné que la plupart des stations services distribuent de l’essence, il est inutile de chercher à promouvoir des énergies alternatives.

C’est sans compter les initiatives d’éditions de manuels libres et de grande qualité telle Sesamath où le fait que, au contraire, certains éditeurs de manuels fournissent bel et bien des manuels sans pour autant obliger l’utilisation de tel ou tel système d’exploitation. Ou même la possibilité, éventuellement, de travailler en coordination avec l’Éducation Nationale pour demander aux éditeurs de créer des versions de manuels compatibles, par exemple en s’appuyant sur des appels d’offres correctement formulés. Mais non. En fait, puisque la Région n’a aucune compétence en éducation, comment imaginer qu’il y ai une quelconque coordination des efforts ? Peut-être que les Régions auraient ainsi appris que des ordinateurs en classe sont parfaitement inutiles…

OK. Mais le problème est bien plus large. C’est dès la mise en service de l’ordi que les élèves se trouvent bombardés de pop-up les invitant à installer MSOffice 365 et à ouvrir un compte Microsoft OneDrive. Tout cela bien encouragé par la Région qui explique benoîtement comment faire pour valider sa version de Microsoft Office (alors que LibreOffice est déjà installé). En plus, la version est valable sur plusieurs machines dont 5 ordinateurs (donc les lycéens détiendraient en majorité déjà des ordinateurs ?). Ben oui, si c’est gratuit…

Et c’est là qu’on peut parler d’une acculturation de masse. « Acculturation » est un terme qui relève de la sociologie et de l’ethnologie. Cela signifie dans une certaine mesure l’abandon de certains pans culturels au profit d’autres, ou de la création d’autres éléments culturels, par la fréquentation d’une autre culture. C’est ce qui se passe : alors qu’un outil informatique devrait toujours laisser le choix à l’utilisateur de ses formats et de son utilisation, l’adoption de normes « Microsoftiennes » devient obligatoire. On organise ainsi à l’adhésion forcée à ce monde où l’on parle de « Pohouèrepointe » et de « documents ouhorde ». On passera sur les recommandations du Référentiel Général d’Interopérabiltié du gouvernement Français qui recommande les formats ouverts ou bien (au hasard) la Déclaration des gouvernements européens à Talinn2 et une foule d’autres directives plaidant très officiellement pour l’utilisation des formats ouverts et des logiciels libres.

Et en ces temps de confinement à cause de la COVID, la posture s’est trouvée d’autant plus auto-justifiée. Preuve, s’il en était besoin, que chaque élève devait bien satisfaire aux exigences des enseignements à distance avec les ordinateurs qui leurs sont confiés. C’est justement ce qui rend la critique difficile, l’ordinateur faisant office de vecteur d’égalité des élèves devant les contraintes numériques. En revanche, l’argument peut se retourner aisément : n’importe quel enseignant honnête pourra témoigner de l’extrême difficulté à enseigner à distance, de l’inadaptation pédagogique de la visio-conférence, de l’intensification des inégalités des conditions sociales et d’accès aux connaissances. L’ordinateur inutile en classe est aussi un vecteur d’inégalité devant les apprentissages là où il est censé être une solution d’accès égalitaire à la technologie. En d’autres termes, focaliser sur les solutions technologiques au détriment des vrais problèmes, cela s’appelle du solutionnisme et les Régions s’y baignent avec délectation.

Des projets contre-productifs

Les plans Régionaux de distribution d’ordinateurs aux lycéens sont des instruments de communication politique qui effacent sciemment de l’équation les aspects sociaux et cognitifs de la vie des lycéens. Ils éludent l’expertise des enseignants et imposent des usages (les manuels numériques et les conditions d’exploitation des éditeurs). Ils imposent l’obligation de gérer le rapport de l’élève à l’ordinateur, c’est-à-dire un second média dans la classe, le premier étant l’enseignant lui-même et ses propres outils que sont le manuel, le tableau, les photocopies, le video-projecteur.

Partout l’ordinateur donne à voir un surplus d’information qui a tendance à brouiller le message dans la relation maître-élève. C’est pourquoi les syndicats d’enseignants trouvent évidemment beaucoup à redire face à ces plans numériques. Mais quels que soient les arguments, les Régions auront beau insister sur le fait que l’ordinateur est un bon outil pour le lycéen, les études menées dans ce domaine montrent surtout que les résultats escomptés sont loin d’être au rendez-vous. Si l’ordinateur (+ Internet) à la maison ou au CDI est évidemment un accès supplémentaire éventuellement profitable à l’acquisition d’informations (et pas forcément de connaissances), l’ordinateur en classe est parfaitement contre productif. Adieu la belle image des salles de classe Microsoft, vitrines alléchantes du solutionnisme ambiant (et coûteux) :

  • l’utilisation d’un ordinateur portable pour prendre des notes en cours entraîne un déficit de traitement de l’information et devient préjudiciable à l’apprentissage (voir cette étude),
  • l’usage d’Internet en classe avec des ordinateurs portables (y compris pour effectuer des recherches censées être encadrées par l’enseignant) détourne l’attention et provoque une baisse de performance (voir cette étude),
  • le comportement multitâche lié à l’usage de l’ordinateur en cours entraîne une baisse de la productivité (voir cette étude),
  • les élèves les moins bons pâtissent en premier lieu des difficultés de concentration causées par l’usage de l’ordinateur en classe (voir cette étude),
  • les élèves mutlitâches (avec ordis) ont non seulement des résultats moins bons, mais gênent aussi ceux qui n’ont pas d’ordi (voir cette étude),
  • même dans les écoles militaires on voit apparaître la baisse de rendement pour les élèves qui utilisent des ordinateurs ou des tablettes en classe (voir cette étude).

La liste de références académiques ci-dessus est le résultat d’une demi-heure de recherches rapides sur Internet. Un temps qui aurait pu être mis à profit avant de lancer concrètement les institutions dans la distribution à grands renforts de communication. Ces études me semblent assez alarmistes pour interroger sérieusement le slogan de la Région Grand Est (« Lycée 4.0 : de nouveaux outils pour apprendre »).

Bien sûr beaucoup d’autres études vantent depuis longtemps l’usage des TIC dans l’éducation, mais une première analyse me porte à juger que les avantages ainsi mis en avant se situent surtout dans l’acquisition de compétences liées au numérique et non pas dans l’apport réel de l’ordinateur « en classe », c’est-à-dire comme un outil censé améliorer la productivité et le rendement des élèves. Nuance. Le raccourci est bien trop dangereux entre d’une part l’idée que les TIC doivent être utilisées dans le primaire et le secondaire parce que nous vivons dans une société de la communication numérique, et d’autre part l’idée que l’ordinateur est par conséquent l’outil idéal pour acquérir et maîtriser des connaissances.

Ce raccourci, c’est la porte ouverte aux injonctions malheureuses envers les plus jeunes dans notre société. Un jeune serait-il forcément plus enclin à apprendre avec un ordinateur qu’avec un papier et un crayon ? Est-ce qu’un manuel scolaire sera meilleur qu’un autre parce qu’il possède une version numérique et interactive ? est-ce que les représentations, les intentions, les analyses des plus jeunes doivent nécessairement passer par un ordinateur pour être plus pertinentes ?

L’injonction faite aux élèves

Il y a des livres qu’on devrait tous lire et à commencer par les politiques qui se mêlent d’éducation. Le livre d’Anne Cordier, intitulé Grandir Connectés chez C&F Éditions (par ici), fait partie de ce genre de livres.

Dans le processus de recherche d’information, Anne cordier nous invite à moult précautions lorsqu’on évalue les pratiques informationnelles des « jeunes ». D’abord en distinguant la maîtrise experte de l’outil de la simple familiarité à l’outil, et ensuite en remettant en cause le cadre de l’évaluation qui trop souvent tend à évaluer la capacité cognitive (le jeune est forcément toujours un novice par rapport à l’adulte) et non les riches stratégies d’apprentissage, aussi différentes que la jeunesse est multiple et non uniforme, au moins sociologiquement. Si bien que les pratiques informationnelles des jeunes et des adultes ne sont pas si différentes dans leurs approches, loin de la pseudo distinction entre le monde adulte et celui des digital natives dont on a forgé la représentation pour en faire des cibles marchandes tout en renvoyant les adultes à leurs propres difficultés. Une doxa largement intégrée chez les adultes comme chez les plus jeunes.

Car voilà, ce qui pèse c’est l’injonction. Cette norme à laquelle on invite les plus jeunes à se conformer dès les premiers apprentissages : savoir se servir d’Internet, savoir envoyer un courriel, savoir se « servir » d’un ordinateur. L’appétence supposée des enfants envers l’ordinateur les confronte à une norme de laquelle il leur est impossible de se départir : l’appétence équivaudrait à l’expertise. Et les adultes y calent leurs propres incompétences parce qu’ils n’en n’auraient, eux, aucune appétence ou très faible.

Qu’est-ce que cela signifie ? tout simplement que les adultes qui n’ont qu’une expertise faible de l’ordinateur et plus généralement des infrastructures numériques et des outils de communication, supposent qu’il suffit à un enfant de fréquenter un ordinateur pour en acquérir l’expertise. Dès lors il n’y aurait plus de problème pour que l’ordinateur devienne un outil permettant, voire optimisant, l’acquisition de connaissance à l’école ou au lycée.

Hélas, ce n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante. Il suffit par exemple d’interroger les associations d’éducation populaire qui, tous les jours ont affaire à des jeunes (et des moins jeunes) et voient à quel point malgré la présence d’un téléphone portable dernier cri dans la poche ou d’un ordinateur très cher dans la chambre, une multitude est complètement dépassée par le numérique. Pour beaucoup, Internet n’est constitué que d’une série d’applicatifs permettant d’utiliser les services des GAFAM. Quant à une adresse courriel, on a perdu le mot de passe, on ne s’en sert pas. On ignore même avoir un compte Google alors qu’on a un smartphone Android.

L’injonction faite à ces jeunes est d’autant plus cruelle qu’elle nie complètement leur rapport au numérique et leur renvoie en pleine face la responsabilité de leur inadaptation aux apprentissages. C’est exactement la même chose pour les plus vieux qui ont un rapport d’autant plus distant aux services publics que ces derniers estiment suffisant de les renvoyer sur un site internet pour effectuer toutes les démarches nécessaires à la vie publique. Si « tout le monde a Internet » alors tout le monde sait s’en servir. Rien n’est plus faux. On pourra aussi lire à ce sujet l’excellent ouvrage de Dominique Pasquier, L’internet des familles modestes (par ici) et constater qu’on n’y parle pas seulement des plus modestes…


Illustration : « L’avènement de l’école informatisée », par Shigeru Komatsuzaki, parue dans Shōnen Sunday, 1969 (archive).



  1. La caricature est rude, mais qui osera me dire qu’elle ne reflète pas la sociologie du vote en ce moment ? ↩︎

  2. Déclaration de Talinn, 06/10/2017, extrait : «[Les États membres invitent] la Commission à envisager un renforcement des exigences relatives à l’utilisation de normes et de solutions à code source ouvert lorsque la (re)construction de systèmes et de solutions TIC est effectuée avec un financement de l’UE, notamment par une politique appropriée de licences ouvertes–d’ici à 2020.» Pour information, le projet de Lycée 4.0 de la Région Grand Est s’est trouvé co-financé par le FEDER. C’est sans doute pour cette raison qu’on trouve LibreOffice installé sur les machines. Ce qui s’apprente à du Libre-whashing si, dans le même mouvement, tout est fait pour inviter les utilisateur à utiliser des logiciels de la suite MSOffice. ↩︎

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