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Christophe MASUTTI
Hospitalier, (H)ac(k)tiviste, libriste, administrateur de Framasoft

STATIUM


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14.04.2019 à 02:00

Rando et VTT : dispositifs GPS et cartographie

Ce billet concerne tous ceux qui, dans le cadre d’activités de plein air (randonnée, VTT, trail) ont besoin d’une solution permettant de planifier et visualiser des parcours et disposer d’une solution mobile sur le terrain. Les logiciels cités ici ne sont pas tous libres : après avoir longuement cherché des solutions simples à mettre en œuvre, du moins qui ne nécessitent pas d’être un crack en Système d’Information Géographique, quelques compromis se sont imposés.

De quoi avons-nous besoin ?

  • D’un smartphone Android (je n’ai pas fait de test avec d’autres OS) : j’ai choisi d’en recycler un sous version ancienne (mais pas trop) d’Android. Conseil : s’assurer que le smartphone dispose d’une puce GPS fiable (les puces d’il y a dix ans étaient réputées peu exactes, mais cela s’est largement amélioré). L’idée est de disposer d’un dispositif peu onéreux et néanmoins utile.
  • d’un chargeur : en randonnée pédestre, il y a toujours moyen d’économiser de la batterie, voire se contenter d’enregistrer une trace ou simplement visualiser une carte embarquée à la demande. En VTT ou en course à pied, on ne peut guère manipuler le dispositif en pédalant ou en courant. Mes essais ont rarement dépassé 4 heures d’utilisation avec écran allumé en permanence et guidage GPS en action, mais au bout du compte le niveau de batterie excédait rarement 15%. Ajoutons à cela la température ambiante et la variabilité des batteries de smartphone : à vous de voir de quelle quantité d’énergie vous avez besoin.
  • d’un ordinateur sous GNU/Linux ou MSWindows avec une bonne connexion Internet (pour télécharger les tuiles de cartes).
  • être à l’aise avec la gestion de fichiers.

Quels sont les objectifs ?

Il s’agira d’utiliser des fonds de cartes les plus exacts possibles (en l’occurrence des fonds de carte IGN)1 sur le dispositif embarqué et visualiser une trace par-dessus de manière à suivre un parcours dans les meilleures conditions. On pourra néanmoins utiliser les fonds de cartes communautaires d’Open Street Map avec les logiciels permettant de planifier les parcours même si quelquefois, il vaut mieux s’assurer de la bonne correspondance avec les cartes IGN (et éventuellement contribuer à OSM pour compléter les cartes).

L’IGN a depuis peu de temps rendu disponible sur Geoportail les balisages du Club Vosgien. Étant donné que mes pérégrinations concernent les Vosges, j’ai d’autant plus d’intérêt à utiliser ces fonds de cartes.

Petite précision rapide

Nous allons parler de « tuiles » (tiles), de calques, et de niveaux de zoom. Kézako ?

Un fond de cartographie numérique est composé de plusieurs couches d’images correspondants à des puzzles rassemblés en autant de niveaux de zoom sur la carte. Ce n’est pas exactement les échelles (valables sur une carte papier) mais, pour faire court, on peut dire les choses ainsi : plus vous zoomez plus votre « échelle » est précise. Selon ce que vous voulez faire, par exemple pour de la randonnée, il n’y a pas besoin de composer un fond de carte qui comprend tous les niveaux de zoom. Ainsi, pour obtenir l’équivalent ce qu’on voit sur une carte papier à 1/250000 on utilisera toutes les images (les tuiles) qui correspondent au niveau voulu.

Quant aux calques, c’est un vocable que l’on retrouve partout où l’on traite d’image numérique. Là encore, pour faire simple, on peut dire qu’un fond de carte est un calque sur lequel on va superposer un autre calque qui est en fait le dessin d’une trace GPS. Ce dessin est obtenu avec un fichier (souvent portant l’extension GPX) qui contient tous les points GPS qui composent la trace.

Un tel fichier (lorsqu’on l’ouvre avec un éditeur de texte) comprend un listing, dans l’ordre de passage, de tous les points : latitude et longitude, date et heure, altitude, etc.

Quelles sont les tâches ?

Il y a plusieurs aspects à prendre en compte :

  1. choisir les logiciels à utiliser sur le dispositif portable (Oruxmaps, Maverick),
  2. récupérer les fonds de cartes pour être utilisés sur le dispositif portable (Mobac),
  3. choisir les logiciels à utiliser pour planifier les parcours sur l’ordinateur (Viking, QMapShack)
  4. choisir les logiciels à utiliser pour visualiser les parcours sur l’ordinateur (et créer sa base de données avec ses stats) : Turtlesport, Mytourbook, partager avec Framacarte…

Applications sur le smartphone

C’est sans doute le sujet le plus décevant : je n’ai pas trouvé d’application libre/open source satisfaisante. Cependant, les applications offrent la possibilité d’utiliser les cartes du projet Open Street Map (OSM).

Que faut-il ?

  • une application dans laquelle on peut importer des fonds de carte sur mesure,
  • une visualisation claire du tracé avec suivi GPS et, si possible, un code couleur pour les dénivelés.

Mon choix s’est porté sur Oruxmaps. Outre de nombreuses fonctionnalités utiles, cette application permet un guidage GPS particulièrement efficace et reste peu gourmande en énergie, même avec la fonction « écran allumé » pendant tout le trajet.

Une fois le smartphone connecté à l’ordinateur, pour déposer des fonds de carte et des traces GPX, il suffit de naviguer :

  • dans oruxmaps > mapfiles et déposer les dossiers de fonds de carte. Ou bien (et c’est conseillé) configurer depuis Oruxmaps l’emplacement des fonds de carte (« définir le dossier où sont stockées les cartes ») et pointer sur un dossier de la carte SD externe. En effet, si on met toutes les Vosges du Sud, le dossier prend facilement 300 Mo, par exemple.
  • dans oruxmaps > tracklogs et déposer les fichiers GPX des traces que l’on veut suivre. Puis dans le menu Oruxmaps, « gérer traces / routes », sélectionner le tracé voulu.

Oruxmaps permet un affichage de la trace avec un code couleur bien visible indiquant les dénivelés. C’est très utile car le smartphone étant situé à plus de 30 cm des yeux (dans mon cas sur le guidon de mon VTT, avec moult vibrations), repérer les courbes de niveaux d’une carte est plutôt difficile.

Fig. 1 -- Navigation sur Oruxmaps

Une autre application offre peu ou prou les mêmes conditions, c’est Maverick. L’interface est plus simple, plus facile à prendre en main, mais il y a moins de gadgets. L’essentiel porte sur la géolocalisation. De la même manière :

  • pour déposer un fond de carte, on navigue dans le dossier Maverick > maps,
  • pour déposer une trace, on navigue dans Maverick > tracks.

Fig. 2. -- Navigation avec Maverick

On peut toutefois noter une particularité intéressante pour Maverick : comme on va le voir plus loin, nous allons créer des fonds de carte avec un certain niveau de zoom (zoom 15 pour ce qui nous concerne). Ce qui signifie que les tuiles qui correspondent à d’autres niveaux de zoom (par exemple le fond de carte OSM présent par défaut) peut très bien chevaucher nos tuiles. Ainsi, en zoomant, on obtient alors un mélange des cartes libres Open Street Map (OSM) et nos tuiles, ce qui permet d’avoir un panel très complet.

Une autre application se nomme RandoGPS. Je ne m’étendrai pas dessus car elle ne correspond pas tout à fait au besoin exprimé plus haut. Elle mérite cependant d’être signalée : elle permet d’afficher « offline » le fond de carte correspondant à la trace qu’auparavant on aura pris soin d’entrer sur notre compte en ligne. Grâce à un astucieux système de numéro, on peut alors récupérer la trace directement depuis l’application. RandoGPS est néanmoins dédiée à la randonné pédestre et se prête beaucoup moins bien à d’autres activités sportives.

Récupérer des fonds de carte

À cette étape, il faut utiliser un logiciel qui, non seulement est capable de récupérer toutes les images d’un fond de carte aux dimensions voulues, mais aussi convertir l’ensemble dans un format qui puisse être lu par l’une ou l’autre des applications sur le smartphone.

Pour cela, il y a un logiciel libre (sous licence GNU GPL) nommé Mobile Atlas Creator, alias MOBAC (avant 2010, il se nommait TrekBuddy Atlas Creator). Écrit en java, il est utilisable sur GNU Linux comme sous MSWindows. Il suffit de télécharger Mobac et dézipper le fichier localement pour lancer ensuite le .jar sous GNU Linux ou le .exe sous MSWindows.

Mobac propose, dès l’ouverture, une visualisation des fonds de carte téléchargeables à la demande via un système de clés (c’est pour cela qu’il faut être connecté à Internet pour l’utiliser). Si, à l’ouverture, vous avez une erreur indiquant que la cartographie choisie n’est pas disponible, sélectionnez, en haut à droite la source OpenStreetMap 4UMaps.eu. C’est de loin un jeu très complet.

Utiliser le bon jeu

Comme je l’ai dit plus haut, aussi sympathiques que soient les tuiles communautaires d’OSM, elles ne sont pas aussi complètes que celles de l’IGN2 et nous cherchons aussi à obtenir les balisages du Club Vosgien.

Pour obtenir le fond de carte IGN sur MOBAC, on peut utiliser la Clé pratique que l’IGN a rendu disponible aux utilisateurs qui ne souhaitent pas utiliser de compte professionnel (et assez complexe). Pour cela il faut ajouter un petit fichier de configuration qui va utiliser cette fonctionnalité pratique de l’IGN. Voici comment faire ce petit bricolage facile.

Premièrement, fermez MOBAC et ouvrez un éditeur de texte. Si vous êtes sous GNU Linux, vous avez l’embarras du choix. Sous Windows, utilisez par exemple Notepad++, un logiciel libre très pratique. Créez un nouveau document et copiez-collez le code ci-dessous :

name = "IGN Pratique Cartes+ortho";

tileType = "jpg";
tileSize = 256;
minZoom = 0;
maxZoom = 19;
ignoreError = "True";

String getTileUrl( int zoom, int x, int y ) {
if (zoom 

Enregistrez ensuite le document en lui donnant l’extension .bsh (mettez le nom que vous voulez devant) dans le dossier \mapsources de MOBAC (lorsque vous avez dézippé Mobac pour lancer le programme vous avez sans doute remarqué la présence de ce dossier).

Relancez ensuite MOBAC et sélectionnez en haut à droite dans les sources celle qui porte le nom « IGN Pratique Cartes+ortho » (cf. le fichier que vous venez de créer).

Désormais, en zoomant vous reconnaîtrez les cartes IGN et, du côté des Vosges, vous verrez le balisage du Club Vosgien que l’IGN a rendu disponible sur ses fonds de carte.

Créer un atlas

Il faut maintenant créer un atlas, c’est-à-dire un fond de carte correspondant à la zone que vous désirez de manière à l’utiliser sur le dispositif mobile GPS.

  1. Sur Mobac, positionnez-vous sur la zone que vous désirez : clic droit pour bouger la carte et clic gauche pour sélectionner une zone.
  2. Sélectionnez dans le menu Atlas > Nouvel atlas.
  3. Dans la fenêtre qui apparaît, donnez un nom à votre Atlas. Pour le format, si vous utilisez Oruxmaps, sélectionnez Oruxmaps Sqlite et si vous utilisez Maverick, sélectionnez RMaps SQlite.
  4. Dans le panneau de gauche, sélectionnez un ou plusieurs niveaux de zoom. Le niveau 15 correspond bien à l’usage habituel sur le terrain, mais vous pouvez en sélectionner plusieurs selon votre usage.
  5. Sélectionnez la zone qui vous intéresse sur la carte (dézoomez pour cela). La sélection rectangulaire est la plus simple à utiliser, mais vous pouvez aller dans le menu Sélection et choisir Mode de sélection > polygonal, par exemple.
  6. Dans la partie « Contenu de l’Atlas », donnez un nom à votre nouveau contenu puis cliquez sur Ajouter la sélection.
  7. Enfin dans le panneau de gauche, cliquez sur Créer l'Atlas.
  8. MOBAC télécharge alors les tuiles qui correspondent à votre sélection et les niveaux de zoom choisis.

Fig. 3. -- Créer un nouvel atlas

Fig. 4. -- Sélectionner une zone

Fig. 5. -- Niveaux de zoom, ajouter la sélection et créer l'atlas

N’oubliez pas un point important : plus votre sélection est étendue et plus vous avez de niveaux de zoom, plus le nombre de tuiles sera important et plus votre atlas pèsera lourd. Pour un ordre de grandeur, tout le massif des Vosges du Sud (Saverne en haut) au niveau de zoom 15 est contenu dans un fichier de 300 Mo.

Une autre solution, si vous disposez déjà du fichier GPX de la trace que vous planifiez, consiste à laisser MOBAC sélectionner automatiquement les tuiles autour de la zone en question. Pour cela :

  1. Dans le menu de droite, Charger GPX,
  2. Sélectionner votre fichier et l’importer,
  3. Dans le Menu Sélection choisir Sélectionner avec une trace GPX.

Cela dit, d’un point de vue pratique, il est à mon avis plus simple de créer une fois pour toute un gros atlas sur tout un massif et que l’on place dans le smartphone, au lieu de répéter l’opération à chaque fois que l’on planifie un parcours.

Transférer les atlas sur le dispositif mobile

Mais où donc sont trouvables les fichiers ainsi créés ? En fait, après que MOBAC a fini de télécharger les tuiles, vous avez la possibilité de cliquer sur ouvrir le dossier des atlas. Si, pour une raison ou une autre cela vous est impossible, cherchez le dossier \atlases dans votre \home sous GNU Linux ou ailleurs sur C: sous Windows. Rassurez-vous, il ne doit pas être bien loin.

Dedans vous trouverez :

  • Le dossier de l’atlas si vous avez utilisé le format Oruxmaps Sqlite. Là, ouvrez ce dossier et vous trouverez un (ou plusieurs) sous-dossier(s) correspondant à votre (ou vos) sélection(s). C’est ce sous-dossier qu’il faut placer dans votre smartphone dans le répertoire oruxmaps > mapfiles (ou là où vous avez spécifié via Oruxmaps l’emplacement du dossier des cartes, cf. la première partie de ce tutoriel). Par exemple, si vous avez créé un atlas Vosges et dedans deux sélections Vosges-du-nord et Vosges-du-sud, il y a aura donc deux dossiers à copier et coller dans Oruxmaps, \Vosges-du-nord et \Vosges-du-sud.
  • Ou bien un fichier xxxx.sqlitedb si vous avez utilisé le format RMaps SQlite pour Maverick. Dans ce cas, c’est ce fichier qu’il faudra copier et coller dans le dossier Maverick > maps sur votre smartphone.

Après avoir débranché votre smartphone de l’USB de votre ordinateur, vous utilisez les applications comme suit :

  • dans Maverick, menu Maps > more maps, déselectionnez toutes les étoiles et sélectionnez la map que vous venez d’entrer.
  • dans Oruxmaps, cliquez sur l’icône carte du menu du haut, puis Nouvelle carte > offlineet vous trouverez dans Multicartes le dossier OTRK que vous avez entré.

Préparer vos parcours

Il reste maintenant à planifier un parcours. Pour cela il existe plusieurs solutions. Beaucoup d’utilisateurs se rabattent sur des services en ligne comme Openrunner. Ce dernier propose des cartes (dont les cartes IGN) et un système de pointage permettant de tracer un parcours et l’enregistrer en GPX.

D’autres solutions peuvent néanmoins être tout à fait utilisables localement avec des logiciels libres. On peut citer Viking et QMapShack. Les deux sont présents dans les dépôts des distributions GNU Linux courantes.

Dans le cas de QMapShack, une opportunité intéressante est qu’on peut obtenir de la même manière avec MOBAC un fond de carte utilisable directement pour faire des traces. Nul besoin, par conséquent, d’utiliser un service en ligne. Voici comment faire.

A l’ouverture de QMapShack vous avez certainement remarqué un message bizarre : « Au secours ! je veux des cartes ! je n’ai pas envie de lire la documentation ! ». Bon… il fallait quand même lire un petit peu alors je vous livre mes résultats.

Dans la partie haute du panneau de gauche de QMapShack, vous pouvez activer ou désactiver des fonds de carte (clic droit). Mais un clic droit dans ledit panneau vous permet d’accéder à un menu Configurer les répertoires des cartes. Il vous permet de préciser un répertoire dans lequel le logiciel peut aller chercher des fonds de cartes.

Oui, mais quelles cartes ? Hé bien celles que vous pouvez créer avec MOBAC exactement comme je l’ai décrit plus haut. Sauf que cette fois, au moment de créer un nouvel atlas, vous préciserez le format TwoNav (RMAP).

MOBAC créera alors un dossier portant le nom de l’atlas, avec, dedans, le fichier résultat du travail. Puis dans QMapShack :

  • lancer la fonctionnalité Configurer les répertoires des cartes,
  • cliquer sur + et pointez le dossier que Mobac a créé (dans \atlases) ou copier-coller le dossier dans un autre répertoire de votre choix et pointez dessus.

Vous trouverez alors, dans la partie haute du panneau de gauche de QMapShack le nom du fond de carte qu’il vous restera à activer pour le voir s’afficher.

Le reste est un jeu d’enfant :

  • cliquez sur l’icône Routage et donnez un nom à votre projet,
  • clic droit sur la carte et Ajouter une trace,
  • faites votre tracé et enregistrez,
  • puis Fichier > Enregistrer toutes les données SIG (et sauvegardez au format GPX).

Vous voilà avec une trace qu’il vous reste à transférer sur votre dispositif mobile pour Oruxmaps ou Maverick, dans le dossier correspondant, comme précisé plus haut.

Vous pouvez faire les mêmes opérations avec Viking. De la même manière vous importez votre trace GPX pour la visualiser.

Fig. 6 -- Tracer un parcours avec QMapShack

Stocker et gérer vos traces

Cette partie sera plus courte car il s’agit simplement de signaler l’existence de quelques logiciels utiles.

Le premier est Turtlesport, qui vous permet de stocker vos traces (y compris depuis un dispositif GPS de type Garmin directement). Mais, au-delà, il vous permet de tenir le compte de vos performances et autres informations sur votre matériel sportif. Il agit exactement comme un carnet de bord de vos sorties.

Le second est Mytourbook. Il s’apparente au précédent avec un peu plus de gadgets.

Pour partager vos traces avec vos amis, vous pouvez aussi penser à Umap et Framacarte (le second est une instance du premier).

Je vous convie à consulter ce billet. Il est un peu ancien mais complétera utilement ce qui vient d’être dit ici.


  1. Les fonds de cartes OpenStreetMap sont certes très fiables et exacts mais lorsqu’il s’agit de naviguer dans des coins peu fréquentés de certains massifs, il y a tout de même des chemins non cartographiés. Une solution très importante, si vous tournez régulièrement dans les mêmes coins, est de contribuer à OpenStreetMap dès que vous le pouvez. C’est facile, notamment avec l’éditeur de carte sur le site OSM. Un autre point, particulièrement bloquant dans les endroits que je fréquente (les Vosges), est que seul l’IGN a pour l’instant l’exclusivité du balisage du Club Vosgien. Cette histoire de droit et de propriété intellectuelle est désolante mais il faut reconnaître que, une fois sur le terrain, pouvoir visualiser sur la carte les parcours du club Vosgien est très utile, particulier pour avoir une idée de la « fréquentabilité » des sentiers. ↩︎

  2. Mais encore une fois, il suffit de contribuer : OSM souffre la plupart du temps de quelques chemins non complétés, assez peu pour néanmoins utiliser les cartes. De retour chez vous, si vous voyez qu’il manque quelques centaines de mètres sur un sentier, vous pouvez compléter et obtenir au bout du compte une cartographie complète des coins où vous vous rendez souvent. Cela prend peu de temps et les mises à jour d’OSM sont régulières. ↩︎

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31.03.2019 à 01:00

Casser les GAFAM... et recommencer

Dans les années 1970, l’économiste américaine Susan Strange théorisait l’économie politique des États-Unis relativement aux intérêts de marché. Elle démontrait dans ses travaux comment la stabilité économique des États-Unis ne dépendait pas du seul pilier des intérêts territoriaux assurés par leur puissance militaro-financière.

Les jeux se jouaient à la fois sur les marchés intérieurs et extérieurs : conditions d’accès aux marchés, production de produits financiers, investissements et firmes multinationales. Elle identifiait plusieurs couches structurelles sur lesquelles devait reposer toute velléité impérialiste, c’est-à-dire la construction de plusieurs types d’hégémonies. La plupart d’entre elles étaient tout à la fois le fait de grandes entreprises mais aussi l’organisation des créneaux économiques que le pouvoir politique américain était capable de dessiner (imposer) sur le globe.

Note
Ce texte a été republié sur le Framablog le 03/04/2019.

Aujourd’hui, nous connaissons bien évidemment nombre de ces structures et en particulier les structures de la connaissance, celles qui reposent pour l’essentiel sur les technologies de l’information et de la communication et qui sont maîtrisées en grande partie, voire en totalité, par des firmes américaines. Pour ce qui concerne Internet : Google-Alphabet, Amazon, AT&T, Microsoft, etc. (du côté chinois, le même jeu est en train de se dérouler et il importe de ne pas le perdre de vue).

Les processus qui ont permis l’émergence de ces firmes hégémoniques ne se résument pas uniquement aux pratiques de ces dernières. Leur manque d’éthique, l’organisation savante du vol de nos données personnelles, les implications de cette industrie de la data sur nos libertés d’expression, nos vies privées et la démocratie, ne sont pas la recette unique de leur position dominatrice.

On pourrait éternellement disserter sur ces pratiques, démontrer à quel point elles sont néfastes. Il n’en demeure pas moins que si la situation est telle, c’est parce que des stratégies structurelles sont à l’œuvre. Il s’agit de plusieurs pouvoirs : l’état de guerre permanent orchestré par les États-Unis depuis la fin de la Guerre du Vietnam, la transformation ultra-technologique de l’économie financière, les contraintes de marché imposées aux peuples (et pas seulement ceux des pays défavorisés) par des accords iniques, et enfin les technologies de l’information (depuis au moins l’histoire naissante des communications câblées, et à travers tout le XXe siècle). Ces éléments constituent ce que le sociologue et économiste John B. Foster et l’historien des médias Robert W. McChesney appellent le capitalisme de surveillance1, c’est à dire le résultat de ces stratégies hégémoniques et dont la puissance de surveillance (et donc de contrôle) est assuré par les GAFAM (mais pas seulement).

Il reste néanmoins un point crucial : la question des monopoles. Lorsqu’une économie a tendance à se retrouver sclérosée par quelques monopoles qui assurent à eux seuls de multiples secteurs d’activité (rappelons la multiplicité des activités de Google-Alphabet), et couvrent une grande part des capitaux financiers disponibles au détriment de la dynamique économique2, le problème de ces monopoles… c’est que l’économie politique à l’œuvre commence à se voir un peu trop bien.

Quels que soient les partis au pouvoir aux États-Unis, c’est cette politique qui a toujours primé. L’effet de ce conditionnement se fait sentir y compris chez les plus audacieux intellectuels. Les plus prompts à critiquer les pratiques sournoises des GAFAM le feront toujours au nom des libertés des individus, au nom de la vie privée, au nom du droit, mais très peu d’entre eux finissent par reconnaître que, finalement, c’est une critique du capitalisme qu’il faut faire. Y compris, et surtout, une critique des principes politiques qui encouragent les stratégies hégémoniques.

Lorsque le capitalisme et le libéralisme sont considérés comme les seuls systèmes capables de sauvegarder la démocratie, on en vient à des poncifs. Il me revient par exemple ce refrain stupide du milieu des années 1990, où l’on répétait à l’envi que là où McDonald s’installait, la paix s’installait. La démocratie a peu à peu été réduite à la somme des libertés que chacun peu exercer dans un marché capitaliste, c’est-à-dire un marché où les biens finissent toujours par être détenus par quelques-uns, détenteurs de fait du pouvoir politique.

Cette difficulté à penser la démocratie autrement qu’à travers le prisme libéral, est parfaitement illustrée par le récent ouvrage de Shoshana Zuboff3. Cette dernière démontre avec brio comment les stratégies des Gafam et consorts se révèlent être un hold-up sur nos vies et donc sur la démocratie. Elle décortique de manière méthodique la manière dont ces pratiques modifient nos comportements, modèlent le marché et nous privent de notre autonomie. Comprendre aussi : notre autonomie en tant qu’agents économiques, nos libertés de choix et de positionnement qui font le lit d’une certaine conception d’un marché redistributif fondé sur la concurrence et l’échange. En somme les monopoles cassent ce marché, brisent le contrat social (celui d’Adam Smith plus que celui de Rousseau) et brisent aussi l’équilibre libéral sur lequel est censé reposer un capitalisme qui dure, celui fondé sur la propriété privée, etc.

Peu importent finalement les solutions alternatives, y compris libérales, que l’on puisse opposer à ces modèles : si S. Zuboff ne parvient pas à aller au bout de sa démonstration4, c’est qu’elle ne critique que les mécanismes économiques et techniques du capitalisme de surveillance et se refuse à admettre qu’il s’agit d’une économie politique dont il faudrait analyser les principes et les remplacer.

Toutes ces considérations pourraient en rester au stade du débat d’idées. Ce n’est pas le cas. Les conceptions politiques qui ont permit justement l’émergence des monopoles américains du web et leur hégémonie, semblent avoir la peau bien plus dure qu’on le pensait. Cela alors même que leurs effets sur les libertés sont pointés du doigt. Tout se passe comme si la seule cause à défendre n’était qu’un credo libéral et pas n’importe lequel.

La candidate du parti démocrate Elizabeth Warren, résolument opposée à D. Trump pour les prochaines élections présidentielles de 2020, publiait récemment par l’intermédiaire de son équipe sur la plateforme Medium.com un article au titre apparemment incisif : « Here’s how we can break up Big Tech »5. La guerre au capitalisme de surveillance est-elle officiellement déclarée aux plus hauts niveaux des partis politiques ? Cette ancienne conseillère de B. Obama, dont les positions publiques et acerbes à l’encontre des requins de la finance mondiale lui ont valu une certaine renommée, a-t-elle trouvé le moyen de lutter contre les inégalités sociales et financières que créent les modèles économiques des Big Tech ?

En fait, non. Son texte est l’illustration des principes énoncés ci-dessus même si le constat a le mérite d’être lucide :

Les grandes entreprises technologiques d’aujourd’hui ont trop de pouvoir – trop de pouvoir sur notre économie, notre société et notre démocratie. Elles ont écrasé la concurrence, utilisé nos renseignements personnels à des fins lucratives et faussé les règles du jeu contre tout le monde. Ce faisant, elles ont nui aux petites entreprises et étouffé l’innovation.

À lire Elizabeth Warren, les outils de régulation économique se résument en fait à l’organisation d’un espace concurrentiel libre et non faussé. Son argumentation est intéressante : si les grands monopoles en sont arrivés là, c’est parce, profitant d’un manque de régulation, ils ont roulé les consommateurs. Ces derniers seraient les dindons de la farce, et se retrouvent après tant d’années les instruments involontaires du pouvoir des GAFAM.

La posture d’E. Warren est alors très confortable : elle réfute d’emblée l’idée que l’apparition de ces monopoles est le fruit d’une politique hégémonique (celle qui favorisait justement l’apparition de monopoles américains à l’échelle du globe) menée tant par les démocrates que par les conservateurs. Au contraire : c’est sur les individus uniquement, et à leur détriment, que se seraient bâti ces monopoles. Dès lors c’est en libérateur que le parti démocrate pourra intervenir, avec E. Warren à sa tête, pour défaire les liens des individus et leur rendre leur vie privée, leurs droits et, carrément, une vraie démocratie.

Cela dit, comme nous l’avons vu, cette démocratie ne s’exerce que dans un certain cadre, celui d’une concurrence maîtrisée et juste. Pour E. Warren, il est alors temps de « démanteler Amazon, Facebook et Google », d’une part en durcissant les règles anti-trust (en souvenir d’un âge d’or de la régulation contre les conglomérats) et, d’autre part, en distinguant l’utilitaire des plate-formes (les conditions techniques d’accès, les structures) et les services aux utilisateurs. Les entreprises qui posséderaient l’utilitaire (par exemple un fournisseur d’accès Internet) seraient alors réputées accomplir un service public (qui, au besoin, pourrait très bien être régulé à coup de subventions) et ne pourraient pas posséder les deux faces du modèle économique. Inversement, les compagnies qui assurent des services ne pourraient pas « coincer » les utilisateurs sur leur système.

Il y a deux conclusions que l’on tire de cette proposition de E. Warren. La première, c’est qu’il est désormais acté que les entreprises de la Tech sont à même d’accomplir du service d’intérêt public : loin d’être nationalisées, au contraire, de nombreuses solutions pourront toujours être externalisées par les États en toute confiance (tout comme Kaa hypnotise le jeune Mowgli) puisque, en théorie, cela ne risquera plus de créer de distorsion de concurrence. L’autre conclusion est que ces nouvelles dispositions n’interviennent évidemment que sur le territoire des États-Unis : on joue là encore sur la régulation des multinationales sur le marché intérieur et dont les effets se feront sentir sur le marché extérieur. Ici il s’agit de multiplier les acteurs, créer des « petits » Gafam qui auront alors l’avantage de se présenter auprès de l’Europe comme des acteurs économiques si différents et à chaque fois pleinement compatibles avec les lois européennes ressenties comme protectionnistes. Il restera cependant que les technologies, elles, resteront des émanations de l'american tech. Certes l’innovation sera moins bridée par les monopoles actuels, mais ces mini-gafam continueront d’assurer l’hégémonie tout en s’inscrivant de manière moins frontale sur les marchés mondiaux face à (ou avec) d’autres géants chinois.

Oui, parfois les libertés individuelles ont bon dos. On peut construire toutes sortes d’argumentations sur cette base, y compris celle qui consiste à rebattre les cartes et recommencer… Si vous voulez vous aussi jouer ce jeu de dupes, signez la pétition de la Team Warren.


  1. John Bellamy Foster et Robert W. McChesney, « Surveillance Capitalism. Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age », Monthly Review, 07/2014, vol. 66. ↩︎

  2. Par exemple, on peut comparer aux États-Unis le nombre de salariés employés par les firmes multinationales de la Silicon Valley, pour des sommets de capitaux financiers jamais atteins jusqu’à présent et le nombre de salariés que l’industrie automobile (plutôt nationale) employait jusqu’à un passé récent. Le résultat n’est n’est pas tant de pointer que les Big tech emploient moins de monde (et il y a tout de même une multitude de sous-traitants) mais qu’en réalité l’organisation de cette économie crée des inégalités salariales radicales où les plus qualifiés dans les nœuds monopolistiques concentrent toute la richesse. Les chômeurs laissés pour compte dans cette transformation de l’économie manufacturière en économie de service constitue un déséquilibre évident pour l’économie américaine et qui s’est traduit récemment en crise financière. ↩︎

  3. Shoshana Zuboff, Das Zeitalter Des ÜberwachungsKapitalismus, Frankfurt, Campus Verlag, 2018 ; Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, New York, Public Affairs, 2019. ↩︎

  4. C’est un peu ce que montre Sébastien Broca dans une lecture critique du livre de S. Zuboff. S. Broca, « Surveiller et prédire », La vie des idées, 07/03/2019. ↩︎

  5. Elizabeth Warren, « Here’s how we can break up Big Tech », Medium.com, 08/03/2019. ↩︎

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17.03.2019 à 20:00

Un client, un'espresso

« J’en veux pas de ton café. Et puis t’as bien lavé la tasse au moins ? C’est pas un bar ici.

Je viens juste essayer la jolie montre que j’ai vue en vitrine. Elle me plaît bien, cette montre, avec un bracelet métal qui semble tenir la route. Il y a un peu de monde dans le magasin, ok, on est samedi, c’est normal. Pas grave, je peux attendre.

Mais tu m’emmerdes avec ton café. Je vais être obligé de décliner. Je vais devoir aller puiser dans ces années d’apprentissage de savoir vivre pour refuser poliment. Je ne voudrais pas donner une mauvaise impression, quoi. Un peu comme si on inversait les rôles. Puisque je refuse, c’est à moi qu’il revient de faire un effort. Merde alors.

Si je ne veux pas de ton café, c’est pas qu’il n’est pas bon, ou que ta tête ne me revient pas, ou que je préfère le thé, non… juste : je-n’en-veux-pas.

Comment te le dire sans te froisser ? Mais en fait peut-être que tu t’en contrefout. Et puis, je le vois bien, tu n’as pas le temps de m’offrir un café. Je veux dire : vraiment m’offrir un café, pour discuter, taper une belote, parler politique et lier une amitié. Du temps, tu en as déjà pris sur le client précédent pour venir m’asséner ton prénom et ton nom (et cette fois-ci, c’est moi qui m’en fout), accompagnés d’un laïus que tu as répété si vite, si machinalement…

En fait, tu dois m’accueillir avec tout un discours, toute une armada de phrases toutes faites, rabâchées, brandissant ta tablette… d’ailleurs, tu la trimballes cette tablette, c’est pas encombrant ? et puis qu’est-ce que tu viens d’y écrire là ?

Pourquoi utilises-tu tous les codes des relations sociales intimes, alors qu’on ne se connaît pas ? Enfin si, maintenant, on se connaît : je le vois dans tes yeux, en grosses lettres fatiguées : surcharge discursive.

Je regarde derrière le comptoir : diplôme de technicienne d’horlogerie. Pas un diplôme facile. Deux ans d’études, sans compter le bac pro, des stages, un vrai métier, quoi. Qu’est-ce que tu fous à me proposer un café ?

Il y a un an, ta boutique a complètement changé de look. Une volonté des grands patrons. Des chaises design (je le sais : cela fait 5 minutes que je viens de m’asseoir, j’ai les fesses gelées et une sciatique), un agencement à l’avenant avec un comptoir où tu ne peux même pas exercer ton métier, ne serait-ce que pour changer une pile.

Et puis surtout des formations. À la pelle. Sur l’accueil clientèle, sur la qualité du service, l’entretien de la peur du « client mystère », les frustrations des contrôles qualité.

C’est là qu’on t’a appris un truc que tu ignorais jusqu’alors : 86% des clients s’estiment mieux accueillis si on leur offre un café en magasin. Ouaih! sérieux, dans une horlogerie ! Ton patron responsable de boutique, lui aussi, l’ignorait totalement. Après 25 ans d’expérience, en voilà une surprise !

C’est les petits gars de la boîte Retail Service Expert qui lui ont appris. La boîte que le grand chef à Paris avait mandaté pour réaliser un audit sur la qualité de l’accueil clientèle dans la chaîne.

Ça n’a pas tardé. Moins d’un mois plus tard tous les magasins étaient équipés d’une machine à café (celle avec les capsules en alu qui polluent bien) et d’un coin « convivialité clientèle ». Tu l’as organisé comme tu pouvais, au détriment des rangements disponibles, à côté de « l’espace enfants » avec les bouquins déchirés et les jouets baveux, en face du grand portique des montres Artik, celui avec le grand ours blanc de deux mètres de haut. Déjà que la boutique était petite…

Pour toi, ce café, c’est devenu l’étape obligatoire pour « papoter » avec les clients pendant que cinquante commandes t’attendent à l’arrière boutique pour être traitées en grignotant sur le temps de travail. Si ça se trouve, tu ne l’aimes pas non plus ton café.

Maintenant tu rentres plus tard le soir, tu t’occupes moins des enfants, mais après tout, tu as bien « papoté » avec les clients, c’est pas comme si tu travaillais. Enfin, bon, sur le site internet de la chaîne, c’est marqué que les clients sont censés venir « papoter » autour d’un café avec les vendeurs… Il faut dire que les contrôles qualité organisés par les grandes marque partenaires y accordent beaucoup d’importance : sinon tu perdrais carrément le marché !

Il y en a des procédures, des discours à ressortir par cœur. Quand tu n’es pas en surcharge discursive, il te faut remplir de la paperasse, des évaluations de contrôles de procédures dans des dossiers… Staline en aurait rêvé.

Avant, tu réparais des horloges, tu vendais des belles montres et même des sur-mesure ! attention, même des japonaises et des suisses haut de gamme. Tu étais fière de ton métier… tu possédais un savoir-faire.

Là, tu bricoles. Tu vends ce qu’on te dit de vendre… et pourtant c’est les mêmes produits à peu de chose près. Pas de la camelote. Mais c’est un peu comme si tu n’en n’avais plus rien à foutre de ce que pense le client ou bien ce qu’il voudrait dire. Là… tu proposes un café… oui, même à la mère Chopin, 85 ans, qui est passée avant-hier pour réparer son coucou de la Forêt-Noire et qui est cardiaque. Pas son coucou, elle. Tu le sais parce que c’est son fils qui te l’a dit à la supérette, l’autre jour. Elle t’avait regardé bizarre, en rentrant, quand tu lui a annoncé ton nom en lui montrant la machine à café. Tout ça parce tu passais un audit ce jour-là. L’a rien pigé, la pauvre vieille.

Parce que si tu ne le proposes pas ce putain de café, c’est l’un des indicateurs de la qualité d’accueil qui saute. Sans ça, les managers qui ne sont pas horlogers, eux, ils ne sauraient pas dire si tu fais bien ou mal ton métier. Il faut bien te surveiller, des fois que t’oublies de remonter une info clientèle.

Alors j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour toi. En attendant mon tour, j’ai un peu surfé avec mon smartphone. Je me demandais d’où pouvait bien provenir cette idée que les clients d’une horlogerie voulaient absolument du café. Ben j’ai trouvé.

Il y a beaucoup de sites internet de boîtes de conseil, et surtout des blogs, spécialisés dans la relation clientèle. Beaucoup vantent les mérites de la compétitivité de la « qualité d’accueil », celle qui transforme les vendeurs en carpettes pour clients et souffre-douleur pour managers sous pression. Tous font appel à de vagues études, ne citent presque jamais leurs sources et, quand ils le font, les études ne valent pas grand chose en définitive. Mais j’ai été étonné de constater que très peu mentionnent cette histoire de café. Il a fallu insister pour trouver ce qui, pourtant, semble connu.

Il y a celui-ci, qui mentionne clairement que le café est un « rituel de service » et qui soutient que, effectivement 86% des clients s’estiment satisfait lorsqu’on leur offre un café. Et de là tout un laïus sur la « symétrie des attentions », un concept managérial construit assez récemment. Et quand on s’y penche de plus près, la « symétrie des attentions », ben ça passe par du café.

Petite explication. La « symétrie des attentions » est une idée entretenue par l'Académie du service, un cabinet de conseil appartenant anciennement au groupe hôtelier Accor. Grosso-modo il s’agit de soutenir que la qualité du service au client dans une entreprise est relative (symétriquement) à la qualité des relations entre les collaborateurs à l’intérieur de cette entreprise. C’est expliqué .

Personnellement, j’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé d’éléments du côté de la littérature scientifique du management à ce propos, mais un concept semble s’y accoler parfaitement, celui de servuction. Là il s’agit surtout du processus de production de service, applicable pour beaucoup en hôtellerie et restauration : on parle d’un parcours de servuction, c’est-à-dire qu’on identifie les moment-clé la vie du client et à chaque étape proposer du service, calibrer des réponses et des rôles. Dès lors, il n’est pas délirant de se dire que si on identifie le parcours de servuction en mettant les collaborateurs et les clients ensemble dans un processus de discussion intelligente, et en faisant en sorte que les relations entre les collaborateurs soient bien huilées, sans pression inutile, on peut obtenir au bout du compte un service de premier ordre pour la majeure partie des clients.

Quelle que soit leur valeur scientifique, ces concepts, au départ, sont donc faits pour tenter d’augmenter les chances de satisfaire la clientèle. Mais lorsqu’ils sont appliqués bêtement à n’importe quel secteur d’activité tout en conservant un modèle hiérarchique (et tayloriste) des rôles, là où la concertation est nécessaire, on arrive à des aberrations.

Ce putain de café est une aberration.

Mais d’où sort-il ? ben des ex-hotelliers de l’Académie du Service, justement… Dans une étude, intitulée « Le rôle sociétal du café » qu’on peut se procurer sur leur site, on apprend que dans le cadre d’une évaluation de la satisfaction clientèle : 9 clients sur 10 considèrent qu’ils sont vraiment accueillis lorsqu’on leur propose un café ! Et cela va même jusqu’à apprécier la qualité du café, attention !

Alors, ma chère horlogère, tu apprendras aussi d’autres trucs :

  • l’étude en question est une étude qui a été commandée par Nespresso ;
  • l’étude montre que non seulement il faut offrir du café au client mais aussi que le café joue aussi un rôle très important entre les collaborateurs (ben oui, parce que si le café est bon pour huiler les relations entre les collègues, il le sera forcément avec les clients) ;
  • que la Société Générale (qui témoigne avec force pour appuyer l’étude) avait déjà collaboré avec Nespresso en 2012 pour… démontrer la même chose ;
  • et puis tiens on trouve aussi une autre étude menée par l’IFOP, toujours pour Nespresso, à propos du rôle sociétal du café, mais cette fois uniquement dans les relations au sein de l’entreprise (mais comme on a montré qu’il fallait une « symétrie des attentions », ce qui vaut pour les collaborateurs vaut aussi pour les clients).

Bref, t’as pas fini d’en boire du café, ma chère. Et du Nespresso, s’il te plaît.

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14.01.2019 à 01:00

Cybersyn / techno-socialisme

Voici un extrait (découpé) tiré de mon projet d’ouvrage à paraître chez C&F Édition. Il porte sur le projet Cybersyn dans le Chili des années 1970-1973. Peut-on hacker le socialisme ? y’en a qui ont essayé…

Mise en garde

Entre 1970 et 1973, sous le gouvernement de Salvador Allende au Chili est né le projet Cybersyn. Ce fut une idée d’organisation cybernétique de gouvernement, une sorte de procédé semi-automatique d’organisation économique et politique… un outil surprenant et esthétiquement peu éloigné des épisodes de Star Trek. On l’a aussi accusé d’être une tentative de contrôle des individus, mais sa courte vie ne permet pas vraiment de l’affirmer.

Avant d’expliquer plus exactement ce qu’était ce projet (et nous irons progressivement), il faut prendre quelques précautions.

Cybersyn est un projet connu par toute personne qui s’intéresse à l’histoire de la cybernétique. En effet, il fut conçu par l’un des plus importants personnages de cette discipline, Stafford Beer. Dans son livre Cybernetic Revolutionaries1, Eden Medina retrace l’aventure de manière détaillée, documentée, et sur la base des témoignages des participants. L’historien des sciences Andrew Pickering consacre lui aussi une grande partie de son ouvrage The Cybernetic Brain à Stafford Beer.

Une autre personne s’y est récemment intéressé. Connu pour ses fines analyses du discours technophile dominant autour des big data, Evgeny Morozov publia un article sur Cybersyn dans The New Yorker en 2014. Il l’intitula : « The Planning Machine. Project Cybersyn and the origins of the Big Data nation »2. Le parti pris de Morozov est de montrer combien le projet Cybersyn inaugurait l’ère de la surveillance via les données et les capteurs qui jalonnent nos quotidiens dans le monde capitaliste d’aujourd’hui.

Cet article d’E. Morozov ne m’a pas paru très convainquant. C’est ce qui m’a incité à m’intéresser de plus près à cet épisode étonnant du projet Cybersyn qui, à bien des aspects, appartient aussi à l’histoire de l’informatique.

E. Morozov est allé un peu trop vite en besogne. Certes, Cybersyn peut tenir lieu d’illustration d’une politique victime du solutionnisme technologique (pour reprendre l’un des sujets chers à E. Morozov3). Mais d’un point de vue méthodologique, à part l’idée (revue et rabâchée) d’un « œil de Moscou » à la sauce orwellienne, il est non seulement anachronique mais aussi exagéré d’établir une corrélation ou même un simple parallèle entre un modèle de gouvernement cybernétique des années 1970 et l’état de l’économie de la surveillance d’aujourd’hui. La question des monopoles du web, de la vie privée, de la surveillance de masse par des États, et les big data, tout cela n’entre pas cette histoire.

Cybersyn est le fruit d’une période aujourd’hui bien révolue, celle où l’accumulation et le traitement des données par les institutions était vue comme la garantie d’une bonne gouvernance. On y croyait sérieusement. Et pas qu’au Chili, d’ailleurs : partout ! C’est la grande époque des grandes bases de données, pas seulement celle qui faisaient scandale, non… toutes celles qui, en réalité, donnaient corps au grand soir technocratique. Ces ambitions de contrôle ont rapidement fini par s’étioler au profit d’une science des organisations justifiant parfois d’elle-même son existence.

L’histoire

À son arrivée au pouvoir en novembre 1970, Salvador Allende doit faire face à un Chili qui subissait une inflation catastrophique. Il prend des mesures économiques qui le confrontent à la bourgeoisie et fragilise sa position face au Congrès. Il mène en particulier un grand programme de nationalisation de l’industrie et de planification économique. Ce faisant, la difficulté est double : trouver un moyen pour diriger ce panel industriel (or, très vite un manque de personnel qualifié se fait sentir), et garantir face à la récession l’approvisionnement de matières premières et de pièces détachées.

Il vint alors à l’idée d’un des hauts fonctionnaires de l’agence de la production et du développement (CORFO4), Fernando Flores, de contacter un éminent spécialiste en recherche opérationnelle, le britannique Stafford Beer. La demande était relativement simple dans la formulation du besoin : pouvait-on appliquer les principes du management scientifique à une échelle nationale de manière à rationaliser la décision et contourner les difficultés locales ? En d’autres termes, et pour être plus clair : si des pièces détachées manquent ici, si une baisse de production est constatée là, plutôt que d’attendre que les décideurs locaux puissent s’entendre, ne serait-il pas préférable de centraliser les informations en temps réel et passer des ordres de manière à optimiser la réactivité de la production ?

Commander et communiquer sont, depuis Norbert Wiener, l’alpha et l’oméga de la cybernétique. Entre les deux, les dispositifs techniques permettent l’automatisation, la transmission, l’apprentissage. Dès la rencontre entre Stafford Beer et Fernando Flores, il était évident qu’il était possible de construire un modèle de gouvernance cybernétique, appuyé par un système informatique adéquat, capable d’assurer le management de la production industrielle nationale. Le plan qu’ils élaborèrent ne devait cependant pas se contenter d’être une réponse à un besoin d’organisation de la productivité. Il devait inclure l’idéal socialiste de l’économie, c’est-à-dire briser-là les formes classiques de la planification.

Par « forme classique de la planification », on peut comprendre la manière dont circule habituellement l’information et l’ordre dans les institutions. Les unités de production remontent des informations par le biais de rapports et de remplissage d’indicateurs, ce qui crée une masse de données que les décideurs doivent ingérer et comprendre. À partir de ces informations, ils proposent alors des orientations économiques ou des activations de leviers (par exemple une réduction d’impôts dans un secteur pour permettre l’investissement) elles-mêmes soumises à des enjeux de pouvoir et du lobbying, en particulier si les décisions sont prises de manière incohérentes. Ce manque de cohérence était en partie résolu avec la nouvelle orientation du CORFO voulue par le gouvernement Allende. Il restait néanmoins à coordonner efficacement la production et surtout intégrer les opérateurs dans la gestion, à toutes les échelles décisionnaires, dans l’optique d’une réappropriation populaire des outils de production.

Le plan d'action. S. Beer, Brain of the Firm, 2nd édition, 1981, p. 255

Stafford Beer, dans son livre Brain of the Firm, qu’il écrit simultanément au projet et publie en 1972, retrace son travail à partir duquel il donne une forme concrète à sa théorie des systèmes viables (Viable System Model, VSM). Les systèmes viables sont des systèmes adaptatifs et autonomes, capables de maintenir leur structure organisationnelle malgré un environnement changeant. L’inspiration est éminemment biologique5. Pour Beer, chaque composante du gouvernement Chilien est un des 5 sous-systèmes qui composent un système viable. La présidence est au système 5, censée maintenir, par la décision politique, l’équilibre entre les stratégies rationnelles du système 4 (que sont les organes institutionnels) et l’impact de la décision au niveau concret, devant le peuple. Au système 1 à 3, on trouve dans l’ordre : 1) les activités primaires, 2) les canaux d’information et 3) les règles, droits et responsabilités (le contrôle) qui jouent l’interface entre système 4 et système 1. Tous les travailleurs sont au système 1 et contribuent à la viabilité de tout le système, de 1 à 4. L’apport essentiel du projet dans la gestion de la production de tout le pays réside à la fois dans un système de communication efficace censé recenser tous les indicateurs de l’état de production et du travail (état des stocks, état des flux, et même l’absentéisme des travailleurs, etc.), dans la mise en place d’algorithmes censés traiter l’ensemble des données et fournir des indicateurs simplifiés pour faciliter la prise de décision. Enfin, il était envisagé par S. Beer une forme de récursivité travailleurs/citoyens-décideurs par le biais de référendum permanent (le projet Cyberfolk).

Le système de Beer repose sur un emboîtement des VSM (Viable System Model) et s’applique à tout le Chili. Chaque entreprise nationale est un VSM placé sous l’autorité du CORFO et en même temps des VSM à plus petite échelle représentent les secteurs de l’économie (comme l’acier, le textile, l’alimentaire, les ressources minières…), d’autres VSM sont les sous-secteurs économiques jusqu’au niveau le plus bas : l’usine et l’équipe de travail. Pour chaque VSM, le travailleur participe à la gestion par la consultation que lui permet le système 4.

Pour obtenir un tel système il fallait d’abord en faire la démonstration. C’est tout l’objet du projet Cybersyn, abréviation de « cybernetic synergy », dont l’objectif clairement formulé par Beer était le suivant :

Installer un système préliminaire d’information et de réglementation pour l’économie industrielle qui démontrera les principales fonctionnalités de la gestion cybernétique et commencera à faciliter la prise de décision d’ici le 1er mars 1972.

Stafford Beer, Brain of the Firm, New York, John Wiley & Sons, 1981 (première édition 1972), page 251-252.

Pour ce faire, il fallait disposer rapidement d’un réseau, c’est-à-dire une infrastructure de communication sur laquelle reposerait tout le système, en communication directe avec deux ordinateurs centraux à Santiago. Un sous-projet nommé Cybernet fut mis en œuvre sans tarder. L’ensemble du système démontrait aussi qu’on pouvait réaliser un tel projet sans pour autant disposer des machines dernier cri, ce qui fut d’autant plus important que le coût total de l’opération fut assez modique si on le compare, par exemple, avec d’autres projets américains ou européens. Les deux ordinateurs centraux étaient déjà anciens (en service depuis plus de cinq ans), il s’agissait d’un IBM System 360/50 (créé en 1964) et d’un Burroughs 3500 (créé en 1966). Quant au réseau lui-même, il s’agissait de donner une seconde fonction au réseau existant, c’est à dire un réseau Telex, certes ancien mais efficace, puis implémenter des téléscripteurs dans les entreprises faisant partie du plan de nationalisation.

Avec Cybernet, un autre sous-projet nommé Cyberstride avait pour objectif de créer un logiciel qui a) rassemble et organise tous les indicateurs de production, b) détecte et signale les variations, applique les seuils d’alarme, c) rend possible les prévisions de production à partir des mesures précédentes. En somme c’est un système dynamique dont les variations devaient être rendues lisibles, ce qui fut envisagé avec le compilateur DYNAMO. Ce dernier, inventé par Jay W. Forrester au MIT, est un programme informatique qui produit sous forme de tableaux ou de graphiques les résultats des simulations qui jouent sur les variables d’un système dynamique (c’est un compilateur car il transforme les données du programme en un « langage » lisible par l’humain, des tableaux et des graphiques).

Enfin, pour compléter l’ensemble du dispositif, un simulateur permanent devait pouvoir être utilisé de manière à identifier les variables d’ajustement de la production et l’impact des changements à toutes les échelles du système. Ce fut le sous-projet Checo, un simulateur de l’économie chilienne.

Cybersyn Operations Room Datafeed with Chairs, 1972-73. Gui Bonsiepe.

La partie la plus impressionnante de Cybersyn était au système 5 une salle (op-room) qui permettait la rencontre des décideurs, équipée d’écrans affichant les systèmes viables avec plusieurs niveaux de récursivité (changez un paramètre analysez le retour du changement d’état du système), des indicateurs exprimant en termes quantitatifs différentes données (comme par exemple des taux d’approvisionnement), et une sortie DYNAMO. Mais pour l’essentiel des apports concrets à l’alimentation du modèle, tout se jouait aux systèmes 1 à 3, où parfois étaient même acheminés à dos de mulet les informations de production au télex le plus proche.

Un modèle de gouvernance ?

Modulo certains de ces aspects, disons artisanaux, le projet Cybersyn était cependant conçu de manière à éviter la verticalité de la décision à partir d’analyses hors-sol. Comme le mentionne E. Medina, à propos du rapport de S. Beer :

Son rapport critiquait les méthodes de planification conventionnelles du Chili, qui utilisaient des instantanés de l’économie à des moments discrets, inondaient les gestionnaires du gouvernement avec une mer de données impliquant une gestion du haut vers le bas. Au lieu de cela, il a proposé l’idée d’un processus itératif où les politiques descendent du gouvernement jusqu’aux usines et les besoins des usines montent. Il a positionné la gestion au milieu du système, où il a implémenté un homéostat6 qui couple les besoins des niveaux inférieurs avec les ressources allouées d’en haut. Les fonctionnaires pouvaient donc modifier et adapter les politiques gouvernementales pour répondre aux besoins des usines, à condition que ces changements n’aient pas d’effets négatifs importants sur d’autres secteurs de l’économie. Beer a écrit : « Ce système détruit les dogmes de la centralisation et de la décentralisation. Cette approche est organique ». L’approche itérative était également continue et adaptative, conformément à la vision de Beer en matière de contrôle cybernétique. De plus, elle utilisait la cybernétique comme référentiel pour la façon dont le gouvernement pourrait mettre en œuvre le socialisme démocratique proposé par Allende ; elle a donné à l’État le contrôle de la production tout en permettant une large participation.

Eden Medina, Cybernetic Revolutionaries. Technology and Politics in Allende’s Chile, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 2011, section « Technology for an Adaptive Economy ». Voir aussi Eden Medina, « Desiging freedom, regulating a nation: socialist cybernetics in Allende’s Chile ». In: Journal of Latin American Studies, 38, 2006, p. 571-606.

Ce que S. Beer cherchait aussi à démontrer, c’est tout l’intérêt de l’application des concepts de la recherche opérationnelle. Dans le livre qui l’a fait connaître auprès de ses aficionados chiliens, Decision and Control publié en 1966, il montre qu’un système opérationnel n’a pas à se surcharger d’informations. C’est pourquoi il faut bien distinguer un système en recherche opérationnelle et un centre de données : pour le premier les informations doivent être utilisées et disponibles de manière à produire une décision, dans le second c’est l’information qui est transformée en données pour produire d’autres données que l’on peut interroger, ce qui suppose d’avoir des modèles ou, par apprentissage, créer des modèles à partir de variables. S. Beer affirmait en effet :

Nos collecteurs de données modernes savent tout ce qu’il faut savoir. C’est empilé dans des caves sur des cartes perforées ; cela sort des ordinateurs sur bande magnétique ; c’est joliment tabulé sur du papier blanc à un rythme de 600 lignes par minute ; cela apparaît sur les bureaux des gestionnaires en de tels volumes qu’ils sont trop occupés pour les lire ; c’est publié par des ministères dans de gigantesques annuaires. Car c’est l’ère du « traitement automatique des données ». Pourtant, tout cela ne nous dit rien sur les raisons pour lesquelles les choses sont telles qu’elles sont. Il faut de la recherche opérationnelle pour le découvrir.

Stafford Beer, Decision and Control : The Meaning of Operational Research and Management Cybernetics, New York, John Wiley & Sons, 1994 (première édition 1966), p. 70.

Cet allègement du système par rapport à la massification des données, est d’abord pour S. Beer une manière de démontrer aussi que le système a pour objectif de favoriser l’autonomie des sujets. Cybersyn est d’abord un immense réseau de capteurs des signaux de production dont la sensibilité est censée pallier la surcharge cognitive des employés pour leur permettre de se concentrer en premier lieu sur leur métiers et non plus sur les charges administratives, autorisations diverses ou prises en compte des externalités qui perturbent leur production : le système les capte et envoie des instructions.

C’était aussi la conception d’un autre responsable du projet, Hermann Schwember. Juste avant le coup d’État de Pinochet, ce dernier rendait compte en 1973 dans la revue Esprit7, des solutions envisagées au Chili pour concilier l’économie et la convivialité que définit Yvan Illich comme cette interrelation créative et autonome des individus entre eux et avec leur environnement. Alors que la production industrielle est d’essence destructive, cette convivialité peut être atteinte à la fois par l’intensification des communications entre les hommes (aussi à la source d’une prise de conscience planétaire) et la diminution de l’appropriation impérialiste. Pour H. Schwember, une société conviviale est « nécessairement socialiste » et seule capable de mener à un modèle post-industriel, c’est-à-dire dépasser les contraintes du salariat industriel, l’appropriation capitaliste, et surtout les dictatures bureaucratiques où n’existent pas « les mécanismes de correction, de participation et d’expression autonome provenant de la base populaire ».

Une fois que le projet fut rendu public, la principale critique des médias de l’opposition au Chili fut d’ordre économique. Accusé de laisser pour compte les petites entreprises au profit des grandes structures nationales, le projet était catalogué parmi les plus technocratiques. Certains journaux au Chili comme à l’étranger, ne tardèrent pas à faire le parallèle entre un pays « gouverné par un ordinateur » et le monde de Georges Orwell. Il reste que le projet Cybersyn fut catalogué comme un projet de surveillance, entendu comme un contrôle des individus, ce qu’il n’était pourtant pas.

Il était conçu pour implémenter un système idéologique dans un système technique de prise de décision. Ce techno-socialisme convenait parfaitement à Salavador Allende et sa vision d’un Chili émancipé. Mais au-delà de cette vision, la perception technocratique du modèle de Stafford Beer provenait en réalité d’une mauvaise presse de la cybernétique, qui assimilait les modèles cybernétiques appliqués aux organisations humaines à des mécanismes de contrôle qui transforment les hommes en automates. Cette vision était d’autant plus acceptée que les exemples connus de centres opérationnels se trouvent généralement en temps de guerre dans l’armée et son organisation hiérarchisée, du centre de décision vers les cellules opérationnelles. Or, dans le projet Cybersyn était parfaitement intégrée la capacité des groupes d’individus à corriger le modèle de manière créative à chaque instant. En d’autres termes, les décisions dans ce modèle étaient systématiquement soumises à la possibilité d’exercice d’un contre-pouvoir. Techniquement, tout le génie de S. Beer résidait dans son approche itérative du système.

Une leçon difficile

Évidemment, comme le mentionna plus tard Hermann Schwember8, tout n’allait pas pour le mieux. Par définition, le niveau de perfectionnement du système avait comme limite le plus haut niveau de perfectionnement possible de l’outil de production. Une usine qui ne pouvait pas être modernisée à cause du manque d’investissement dont souffrait cruellement le Chili, ne pouvait pas s’ajuster aux objectifs identifiés par le système.

Moins idéaliste, une autre raison peut aussi expliquer certains biais du projet Cybersyn : un modèle cybernétique est d’abord un modèle informationnel, or si on l’applique au fonctionnement d’usines, quelle que soit la provenance de l’information, cette dernière est toujours indépendante des conditions de production ou des réalités sociales. Sans un contrôle qualité, n’importe quelle information entrée par un agent est supposée être fiable ou du moins sincère. Si un modèle comme Cybersyn n’était pas construit pour avoir, au moins en partie, un rôle de contrôle, le système est à la merci des bonnes (ou mauvaises) volontés. Pour avoir la paix, le manager d’une usine est prêt à mentir sur ses indicateurs de production.

Le coup d’État de Pinochet mit brutalement fin à Cybersyn, si bien que d’autres critiques encore intervinrent à contre-temps. Elle sont résumées par Andrew Pickering9 en quatre points.

Le premier était que le projet, malgré toutes les bonnes intentions, était technocratique pour deux raisons : pour commencer il supposait que tous les Chiliens adhéraient au modèle et ensuite que la conception sur VSM de l’organisation productive chilienne est-elle même un modèle fixe et non dynamique (pas de possibilité que le modèle global se transforme excepté à l’intérieur de ses limites).

Le second point portait sur les signaux (les alarmes ou « signaux algédoniques ») censés porter à l’attention des décideurs des seuils à ne pas franchir : ces signaux pouvaient à tout moment, notamment en cas de changement de régime politique, devenir des éléments de surveillance pouvant se retourner contre le système 1 (les travailleurs).

Le troisième point est que Cybersyn n’a certes pas été conçu pour créer une chaîne de commandement et de contrôle verticale uniquement du haut vers le bas, mais il pouvait facilement le devenir. Et il fut effectivement utilisé dans cette intention lors d’un événement, une grève générale de la confédération des transports en 1972 (opposée à la nationalisation du secteur et soutenue par la droite politique) : le réseau Cybernet a alors été utilisé pour identifier et surveiller les nœuds de grèves, et trouver des solutions de contournement pour maintenir les flux. En ce sens le système a parfaitement joué son rôle, mais il a alors été transformé en un système de surveillance dans une lutte politique (et le conflit fut assez violent).

Un quatrième point porte à s’interroger sur les objectifs de Cybersyn et du VSM en général : se maintenir en vie. On peut effectivement se demander si, dans une certaine mesure, le modèle ne confond pas le moyen et la fin, un peu à l’image de ce qui se passait en France vers la fin des années 1970.

… et pour le savoir, il faudra attendre la publication de mon ouvrage (printemps 2019)… Teasing !


  1. Eden Medina, Cybernetic Revolutionaries. Technology and Politics in Allende’s Chile, Boston, MIT Press, 2011. ↩︎

  2. Le même article traduit en français dans Vanity Fair en janvier 2015, fut intitulé « Big Brother. Cybersyn, une machine à gouverner le Chili ». Evgeny Morozov, « The Planning Machine. Project Cybersyn and the origins of the Big Data nation », The New Yorker, 13 octobre 2014. En ligne. Evgeny Morozov, « Big Brother. Cybersyn, une machine à gouverner le Chili », Vanity Fair France, 19, janvier 2015. ↩︎

  3. Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici, Paris, Éditions FYP, 2014. ↩︎

  4. Production Development Corporation (CORFO) (en espagnol: Corporación de Fomento de la Producción de Chile). ↩︎

  5. Une section de l’ouvrage d’Andrew Pickering est consacrée au VSM. Andrew Pickering, The Cybernetic Brain. Sketches of Another Future, Chicago, University of Chicago Press, 2010, p. 243 sq. ↩︎

  6. L’homéostasie est la tendance d’un système à maintenir ses facteurs de modification autour de valeurs bénéfiques par un processus de régulation. Un homéostat est un dispositif permettant de mesurer ces valeurs et ce fonctionnement à l’aide d’indicateurs. ↩︎

  7. Hermann Schwember (trad. Alain Labrousse), « Convivialité Et Socialisme », Esprit, 426 juillet-août 1973, p. 39-66 (voir p. 45). ↩︎

  8. Hermann Schwember (1977) « Cybernetics in government: experience with new tools for management in Chile 1971-1973 ». In H. Bossel, Ed. Concepts and Tools of Computer Based Policy Analysis, Vol. 1., Birkhäuser - Springer Basel AG, Basel, p. 79-138. (pp. 136). ↩︎

  9. Andrew Pickering, The Cybernetic Brain. Sketches of Another Future, Chicago, University of Chicago Press, 2010, pp. 265-268. ↩︎

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15.11.2018 à 01:00

Définitions du capitalisme de surveillance

Notre quotidien est enregistré, mesuré, considéré comme une somme de procédures dont la surveillance consiste à transformer l’apparent chaos (et notre diversité) en ordre. Tous les acteurs économiques et institutionnels y ont un intérêt. Pour beaucoup, c’est d’un nouveau capitalisme qu’il s’agit : le capitalisme de surveillance. Mais peut-on lui donner une définition claire ? Je vais essayer…

Avec son récent ouvrage, Das Zeitalter Des ÜberwachungsKapitalismus1, Shoshana Zuboff nous livre une critique des plus intelligentes de ce qu’elle nomme le capitalisme de surveillance. Fruit d’un long travail dont les traces sont visibles depuis cinq ans (en particulier dans un article intitulé « Big Other… »2 et quelques sorties remarquées dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung3), Shoshana Zuboff a intitulé son ouvrage en écho à son travail initial, en 1988, sur la mutation du travail en procédures et informations, In The Age Of The Smart Machine4.

L’œuvre de S. Zuboff ne s’inscrit pas exclusivement dans une analyse des modèles économiques. Pour cela il faut plutôt aller voir du côté de Nick Srnicek, qui se penche sur les changements des modèles capitalistes dans leurs rapports aux technologies5. Pour N. Srnicek, les technologies de l’information ne sont pas uniquement des leviers d’augmentation de productivité, mais elle conditionnent aussi une économie de plateformes rendue possible par l’essor des infrastructures numériques des années 1990, combinée à une baisse de rendement de l’industrie manufacturière. Avec l’éclatement de la bulle Internet des années 2000 puis la crise de 2008, des firmes monopolistiques sont apparues (les GAFAM) et sont devenues les figures incontournables de cette transformation du capitalisme.

S. Zuboff ne s’inscrit pas non plus (tout à fait) dans une approche du capitalisme de surveillance du point de vue de l’économie politique. C’est ce que font au contraire J. B. Foster et R. W. McChesney, initiateurs6 du concept de capitalisme de surveillance (voir billet précédent) qui montrent en quoi le capitalisme de surveillance est une résurgence hégémonique de l’esprit de la politique nord-américaine sur les trois axes : militaire (maintenir des états de guerre pour le contrôle des pays), financier (les clés de l’économie mondiale) et marketing (assurer la propagande). Cette approche macro-économico-historique est tout à fait intéressante mais elle a le tort de focaliser essentiellement sur des mécanismes institutionnels et sans doute pas assez sur les pratiques d’une économie de la surveillance qui n’est pas toujours à ce point dépendante du politique, bien au contraire7.

S. Zuboff, elle, s’intéresse aux pratiques et propose une conception systémique du capitalisme de surveillance à partir de ses manifestations économiques et sociales. Pour cela, elle propose un point de vue holistique et une définition qui est en même temps un programme d’analyse et un questionnement sur l’économie de nos jours. On trouve cette définition au début de son dernier ouvrage. En voici une traduction :

Überwachungskapitalismus, der1. Neue Marktform, die menschliche Erfahrung als kostenlosen Rohstoff für ihre versteckten kommerziellen Operationen der Extraktion, Vorhersage und des Verkaufs reklamiert; 2. eine parasitäre ökonomische Logik, bei der die Produktion von Gütern und Dienstleistungen einer neuen globalen Architektur zur Verhaltensmodifikation untergeordnet ist; 3. eine aus der Art geschlagene Form des Kapitalismus, die sich durch eine Konzentration von Reichtum, Wissen und Macht auszeichnet, die in der Menschheitsgeschichte beispiellos ist; 4. Fundament und Rahmen einer Überwachungsökonomie; 5. so bedeutend für die menschliche Natur im 21. Jh. wie der Industriekapitalismus des 19. und 20. Jhs. für die Natur an sich; 6. der Ursprung einer neuen instrumentären Macht, die Anspruch auf die Herrschaft über die Gesellschaft erhebt und die Marktdemokratie vor bestürzende Herausforderungen stellt; 7. zielt auf eine neue kollektive Ordnung auf der Basis totaler Gewissheit ab; 8. eine Enteignung kritischer Menschenrechte, die am besten als Putsch von oben zu verstehen ist – als Sturz der Volkssouveränität.

Surveillance Capitalism, n.1. A new economic order that claims human experience as free raw material for hidden commercial practices of extraction, prediction, and sales; 2. A parasitic economic logic in which the production of goods and services is subordinated to a new global architecture of behavioral modification; 3. A rogue mutation of capitalism marked by concentrations of wealth, knowledge, and power unprecedented in human history; 4. The foundational framework of a surveillance economy; 5. As significant a threat to human nature in the twenty-first century as industrial capitalism was to the natural world in the nineteenth and twentieth; 6. The origin of a new instrumentarian power that asserts dominance over society and presents startling challenges to market democracy; 7. A movement that aims to impose a new collective order based on total certainty; 8. An expropriation of critical human rights that is best understood as a coup from above: an overthrow of the people’s sovereignty.

Capitalisme de surveillance, le1. un nouvel ordre économique qui revendique le vécu humain comme matière première gratuite pour des pratiques commerciales occultes d’extraction, de prévision et de vente ; 2. une logique économique parasitaire dans laquelle la production de biens et de services est subordonnée à une nouvelle architecture globale de modification des comportements ; 3. un type de capitalisme malhonnête, sans précédent dans l’histoire humaine, caractérisé par une concentration des richesses, des connaissances et du pouvoir ; 4. le cadre fondateur d’une économie de surveillance ; 5. une menace aussi grave pour la nature humaine au XXIe siècle que le capitalisme industriel des XIXe et XXe siècles l’était pour le monde naturel ; 6. la source d’un nouveau pouvoir instrumental qui affirme sa domination sur la société et impose des défis déconcertants à la démocratie de marché ; 7. un mouvement qui vise à imposer un nouvel ordre collectif qui repose sur une certitude absolue ; 8. une spoliation des droits humains essentiels, que l’on peut comprendre au mieux comme un putsch venu d’en haut, un renversement de la souveraineté populaire.

Étant donné la fraîcheur des travaux de S. Zuboff et la nouveauté du concept de capitalisme de surveillance (2014), il est difficile de proposer une lecture critique qui ne soit pas biaisée, d’une manière ou d’une autre, par la dimension opératoire que l’on souhaite lui donner. L’utilise-t-on pour expliquer les modèles de l’économie des plateformes ? en quoi joue-t-il un rôle dans les politiques de régulation des États ? interfère-t’il avec le politique et comment ? Est-ce une manifestation d’une volonté de pouvoir (de la part de qui ?) ou une émergence plus ou moins spontanée issue de plusieurs circonstances ou idéologies ? etc.

Toutes ces questions doivent être posées et c’est aussi pourquoi j’ai entrepris un ouvrage dont l’ambition est de proposer des pistes de réflexion. La première est justement de se demander en quoi le capitalisme de surveillance est tangible (et si une approche matérialiste peut en venir à bout). J’en suis assez vite arrivé à la conclusion que si l’on souhaite en faire l’histoire, il faut partir d’une définition qui utilise les concepts auxquels nous sommes déjà habitués.

Mon projet est donc très différent de celui de S. Zuboff, qui va jusqu’à inventer deux figures : celle de Big Other (l’altérite à laquelle nous renvoient nos doubles numériques) et les « coup des gens », qui, par opposition à un « coup d’État », est sorte d’accaparement offensif de nos vies privées et de notre quotidien par les GAFAM.

Cependant, d’un point de vue purement intellectuel, je ne peux m’empêcher de faire deux remarques à propos de la définition de S. Zuboff. La première, c’est qu’elle est surtout un programme d’analyse et présume largement que les pratiques du capitalisme de surveillance sont la traduction d’intentions, de jeux de domination et de pouvoirs. La seconde, c’est que les différents points de définitions peuvent en fait correspondre à des constructions proposées par d’autres auteurs du mouvement des surveillance studies depuis les années 1970. Une liste apparaît dans un article de Gary T. Marx8, par exemple : la société disciplinaire, la société du dossier, la société du contrôle, le post-panoptisme, la dataveillance, la société transparente, l’informatisation ubiquitaire, l’uberveillance. Il s’agit d’autant d’approches différentes du capitalisme de surveillance. Dans cette mesure, on peut remercier S. Zuboff de faire l’éclatante démonstration, en une seule analyse, de ce que les surveillance studies avaient jusqu’à présent quelques difficultés à cerner, sans doute trop concentrées sur les rapports entre technique et société, d’un point de vue sociologique ou anthropologique. Mais S. Zuboff va-t-elle au bout de son projet, qui appelle une critique du capitalisme ? Rien n’est moins sûr.

Pour ma part, comme je compte faire une histoire, il me faut aussi satisfaire à l’exigence d’une définition. Or, mon problème est d’intégrer aussi bien l’historiographie que les témoignages (par exemple des rapports) ou des documents probants (comme des articles), sans pour autant y voir des manifestions de ce que, aujourd’hui, nous nommons le capitalisme de surveillance mais qui, sur une cinquantaine d’années, répond à bien d’autres noms. N’ayant pas le talent de S. Zuboff, je ne peux pas non plus entreprendre une analyse globale, voire holiste, en y intégrant les multiples dimensions historiques des sciences et des technologies.

Je préfère donc procéder en deux temps pour trouver une manière synthétique d’exprimer (sur la période 1960 à nos jours) ce qu’est le capitalisme de surveillance a) par ses pratiques et b) par ses mécanismes. C’est une définition qui me permet, dans cette archéologie que je propose, de procéder par étapes, de nommer ce que je cherche, comprendre la naissance d’une économie de la surveillance et la logique progressive, non linéaire, du capitalisme de surveillance.

Je pose ainsi que les pratiques de surveillance sont :

les procédés techniques les plus automatisés possible qui consistent à récolter et stocker, à partir des individus, de leurs comportements et de leurs environnements, des données individuelles ou collectives à des fins d’analyse, d’inférence, de quantification, de prévision et d’influence.

Et qu’il faut tâcher de situer le capitalisme de surveillance dans son parcours historique.

L’histoire du capitalisme de surveillance est celle des transformations sociales que l’informatisation a rendu possibles depuis les années 1960 à nos jours en créant des modèles économiques basés sur le traitement et la valorisation des données personnelles. La prégnance de ces modèles ajoutée à une croissance de l’industrie et des services informatiques9 a fini par créer un marché hégémonique de la surveillance. Cette hégémonie associée à une culture consumériste se traduit dans plusieurs contextes : l’influence des consommateurs par le marketing, l’automatisation de la décision, la réduction de la vie privée, la segmentation sociale, un affaiblissement des politiques, un assujettissement du droit, une tendance idéologique au solutionnisme technologique. Il fait entrer en crise les institutions et le contrat social.

Du point de vue de ses mécanismes, le capitalisme de surveillance mobilise les pratiques d’appropriation et de capitalisation des informations pour mettre en œuvre le régime disciplinaire de son développement industriel (surveillance des travailleurs) et l’ordonnancement de la consommation (surveillance et influence des consommateurs). Des bases de données d’hier aux big datas d’aujourd’hui, il permet la concentration de l’information, des capitaux financiers et des technologies par un petit nombre d’acteurs tout en procédant à l’expropriation mercantile de la vie privée du plus grand nombre d’individus et de leurs savoirs10.

Voilà pour ce qui me concerne. La suite se trouvera dans l’ouvrage à paraître. J’ajoute cependant que cette définition s’adresse aussi à certains (ils se reconnaîtront) qui me l’ont demandée à des fins pédagogiques (et sans doute lassés par mon style d’écriture qui rappelle souvent que les fontes d’imprimerie sont en plomb).


  1. ZUBOFF, Shoshana. Das Zeitalter Des ÜberwachungsKapitalismus. Frankfurt: Campus Verlag, 2018. (À paraître en anglais : The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power. New York: Public Affairs, 2019). ↩︎

  2. ZUBOFF, Shoshana. « Big Other: Surveillance Capitalism and the Prospects of an Information Civilization ». Journal of Information Technology 30 (2015): 75‑89. ↩︎

  3. Voir surtout ZUBOFF, Shoshana. « The Secrets of Surveillance Capitalism ». Frankfurter Allgemeine Zeitung, mars 2016. ↩︎

  4. Zuboff, Shoshana. In The Age Of The Smart Machine: The Future Of Work And Power. New York: Basic Books, 1988. ↩︎

  5. SRNICEK, Nick. Platform Capitalism. Cambridge: Polity, 2016. Trad. Fr.: Capitalisme de plateforme. L’ hégémonie de l’économie numérique. Québec: Lux Éditeur, 2018. ↩︎

  6. John Bellamy Foster and Robert W. McChesney, « Surveillance Capitalism. Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age », Monthly Review, 66, Juillet 2014. ↩︎

  7. Et c’est peut être aussi ce qui empêche S. Zuboff de produire une véritable critique du capitalisme. elle a en effet tendance à ne s’en tenir qu’à une analyse des méfaits des pratiques des « capitalistes de la surveillance », comme s’il fallait en réalité défendre un « bon » capitalisme contre de méchants voyous. Je pense au contraire qu’on ne peut pas faire l’économie d’une critique en règles des modèles capitalistes qui sont justement à la source des pratiques. ↩︎

  8. MARX, Gary T. « Surveillance studies ». Dans : James Wright (éd.), International Encyclopedia of the Social and Behavioral Sciences, Amsterdam: Elsevier, 2015, p. 733‑41. ↩︎

  9. Il s’agit aussi d’une corrélation entre une baisse de régime de l’industrie manufacturière (par exemple l’industrie automobile) et le déplacement des capitaux vers la surfinanciarisation de l’économie numérique. ↩︎

  10. Nous pouvons ajouter, comme illustration du dernier point, que le capitalisme de surveillance exproprie l’individu de sa vie privée et de ses savoirs comme le capitalisme industriel a exproprié les travailleurs de leur maîtrise du temps en disciplinant au travail le salarié qui vivait, dans le monde rural, selon un tout autre rythme que celui des machines (les premières conquêtes sociales du monde ouvrier ont porté sur le temps de travail, sa rémunération, et les temps de repos). Voir à ce sujet Edward P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, Paris, La Fabrique, 2004. ↩︎

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28.10.2018 à 02:00

Sortie VTT : Barembach - Champ du Feu - Serva

Voici une petite sortie VTT automnale du côté de la Vallée de la Bruche qui vous permettra de faire une sortie courte mais assez sportive.

Pour faciliter l’expérience, vous pouvez télécharger le topo-guide que je mets à votre disposition. Il ne remplace pas le GPX que vous pourrez récupérer via la carte ci-dessous. La distance est courte (35 km), le dénivelé est appréciable (1250 m D+) et les terrains sont de difficultés variées (deux points de prudence néanmoins sont signalés dans le topo).

En bref, voici le descriptif du parcours :

  • Départ de Barembach, se garer près de l’église.
  • Monter jusque Mullerplatz en suivant le balisage (profitez du sentier qui « coupe » le grand chemin forestier).
  • Continuer vers le Champ du Messin, puis suivre le GR5.
  • À la Vieille Métairie, prendre le chemin sur la droite près de la fontaine. Monter au Champ du feu.
  • Amorcer la descente jusque la route, contourner le Centre de vacances « Les Sapins », pour reprendre le chemin.
  • Un grand pré (Le Haut des Monts): aller tout droit pour pouvoir amorcer une grande descente jusqu’au Col de la Perheux. Prudence car le terrain n’est pas facile au début de la descente.
  • Au Col de la Perheux, prendre les cercles jaunes en direction de la Serva. Une fois sur un sentier étroit, attention aux lacets avec fort dévers. Descendre vers Neuviler-la-Roche, et au croisement de la D130, prendre les triangles rouges.
  • Quitter les triangles rouges pour monter la route forestière (sans balisage particulier) jusqu’aux Roches Blanches. Puis prendre le sentier (cercles rouges) jusque la Croix Walter.
  • Descendre jusque Barembach.

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