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26.10.2026 à 16:50

Saporta vs Thevenot : double standard et misère du talk-show

Jérémie Younes

Clash sur LCI.

- Info en continu /
Texte intégral (2038 mots)

Clash sur LCI.

Lundi 19 octobre, la députée Ensemble pour la République Prisca Thevenot est l'invitée d'Éric Brunet sur LCI. Comme tous ses camarades macronistes, l'ancienne porte-parole du gouvernement entonne un refrain désormais bien connu : « c'est la faute à LFI ». Mais, pour une fois, elle tombe sur un os. L'éditorialiste Isabelle Saporta, probablement échaudée par les images du week-end, n'était visiblement pas disposée à écouter sa chanson. Au point de faire dérailler le disque, dans un « échange violent » (Télérama, 20/10) que nous retranscrivons en longueur, et en deux parties distinctes :

- Isabelle Saporta : Pardon madame Thevenot, je vous ai écoutée tout à l'heure ressortir votre loi sur les mineurs alors que le ministre de l'Intérieur a dit qu'il s'agissait majoritairement de majeurs…

- Prisca Thevenot : Et des mineurs, écoutez les commerçants madame.

- Isabelle Saporta : Je vous écoute…

- Prisca Thevenot : Mais ne faisons rien !

- Isabelle Saporta : Pardonnez-moi madame Thevenot…

- Prisca Thevenot : Ne faisons rien !

- Isabelle Saporta : Je vous écoute et j'ai du mal à garder mon sang froid. Hein. Parce que, franchement, ça fait dix ans…

- Prisca Thevenot : Vous mélangez manifestants et casseurs…

- Isabelle Saporta : … ça fait 10 ans. C'est absolument pas ce que je viens de dire, si vous écoutiez… Mais le problème de la macronie, vous voyez madame, c'est qu'ils n'écoutent pas. Ils font la leçon. On avait aujourd'hui…

- Prisca Thevenot : Non je ne fais pas la leçon, je propose des propositions concrètes.

- Isabelle Saporta : Mais ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir madame. Ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir.

- Prisca Thevenot : Et je fais des propositions concrètes…

- Isabelle Saporta : Y a un moment, je ne comprends pas même comment vous vous permettez de dire quoi que ce soit sur le Premier ministre qui serait comme ci comme ça…

- Prisca Thevenot : et je ne fais pas la diff… et je fais la différence entre manifestants et casseurs.

- Isabelle Saporta : Vous faites partie de la même vague saumâtre dans laquelle nous sommes et qui a mis le pays depuis dix ans à genoux. Et vous êtes là, sur ce plateau, en train de nous faire une leçon de vertu. Mais je ne comprends même pas…

- Prisca Thevenot : Ben on m'invite ! M'invitez pas ! Dites à Éric Brunet de ne pas m'inviter, elle est marrante !

- Isabelle Saporta : Je ne comprends même pas qu'on continue à donner la parole à la macronie ! Quand je vois le Premier ministre qu'est en train de dire des… des… des choses totalement…

- Prisca Thevenot : Mais c'est incroyable ! Prenez-vous en … écoutez, vous êtes éditorialiste, vous êtes payée pour être là, moi je suis une politique, on m'invite, je viens, c'est poli…

- Isabelle Saporta : Parce que vous êtes pas payée, vous, en tant que politique ?

- Prisca Thevenot : Ben là moi j'aurais pu être ailleurs aussi.

- Isabelle Saporta : Ben très bien, soyez ailleurs !

- Prisca Thevenot : C'est trop facile madame Saporta, c'est trop facile de faire ce que vous faites. Engagez-vous et venez ! Venez défendre le budget à l'Assemblée nationale, venez faire des propositions…

- Isabelle Saporta : Écoutez, ça fait 10 ans que vous coulez le pays, et vous faites des leçons de vertu ! Ben écoutez, continuez !

- Prisca Thevenot : C'est trop facile de s'asseoir sur un fauteuil et de commenter à longueur de journée ! Prenez votre risque et venez vous engager !

- Isabelle Saporta : Et vous, vous faites quoi, vous ? Vous faites quoi, vous ?

- Prisca Thevenot : Ben je m'engage en fait.

- Isabelle Saporta : Qu'est-ce que vous faites ? À part couler la France ?

- Prisca Thevenot : Mais c'est trop facile…

- Isabelle Saporta : Ah, c'est ça. Ben ça fait 10 ans que vous coulez la France.

Reprenons notre souffle, alors que la tension est à son comble. Les deux élèvent la voix pour recouvrir l'autre (avantage Saporta), et Éric Brunet tente de remettre de l'ordre : « L'une après l'autre ! » S'ensuit un ping-pong inaudible dans lequel on distingue, en vrac, le « quoi qu'il en coûte », « les problèmes des étudiants », « les casseurs » et « les manifestants » : « Vous racontez n'importe quoi » ponctue encore Saporta. « Vous essayez juste de faire une capsule et du buzz, ça n'apporte rien », lui rétorque Thevenot. « Il n'y a pas de capsule sur LCI madame, renvoie l'éditorialiste, comme quoi vous dites vraiment que des billevesées ». Les grands mots ayant été lâchés, notre bataille de plateau gagne encore un palier d'intensité :

- Prisca Thevenot : Les gens attendent des réponses…

- Isabelle Saporta : Mais vous n'en avez pas !

- Prisca Thevenot : Ben si j'en ai proposé !

- Isabelle Saporta : La preuve, vous voyez bien dans quel état est la France ? Enfin madame, mais comment vous osez encore faire des leçons de vertu ? En ayant des résultats aussi médiocres !

- Prisca Thevenot : Madame Saporta…

- Isabelle Saporta : Mais c'est honteux en fait !

- Éric Brunet : Prisca Thevenot…

- Prisca Thevenot : J'ai proposé…

- Isabelle Saporta : Moi, je n'ai même plus envie d'entendre la macronie…

- Prisca Thevenot : Ben m'écoutez pas alors…

- Isabelle Saporta : Mais vous non plus vous n'écoutez pas !

- Éric Brunet : Prisca Thevenot…

- Prisca Thevenot : J'ai proposé trois choses très concrètes…

- Isabelle Saporta : … idiotes !

- Prisca Thevenot : … renforcer les moyens de police et d'assurer la sécurité des bâtiments…

- Isabelle Saporta : Bravo ! Ça a bien marché ! Remarquable ! Bravo, alors ça a été… ça a été formidable… Le 17…

- Prisca Thevenot : Mais moi, je suis d'accord, ça n'a pas marché !

- Isabelle Saporta : Mais vous faites partie de ce gouvernement, vous faites partie de ce monde, en fait ! Ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir ! 10 ans !

- Éric Brunet : Pas en même temps, mesdames, pas en même temps, parce que c'est passionnant parce que…

- Isabelle Saporta : 10 ans ! 10 ans que vous êtes au pouvoir ! Mais comment vous osez encore ouvrir en fait la bouche, quoi ?

- Prisca Thevenot : Pardon ?

- Isabelle Saporta : Moi, je comprends même pas ! Moi, j'aurais honte ! Mais je me couvrirais de cendres tellement j'aurais honte à la place de la macronie !

- Prisca Thevenot : Madame Saporta…

- Isabelle Saporta : Mais c'est pas grave, on continue de nous faire la morale, c'est génial, c'est génial.

- Prisca Thevenot : Insupportable, insupportable…

- Isabelle Saporta : c'est vous qui l'êtes madame, vraiment quoi !

Dans la minute qui suit cet échange, l'ambiance en plateau ne s'améliore pas : Isabelle Saporta refuse purement et simplement d'écouter les propositions de Prisca Thevenot : « Ça ne m'intéresse pas, comme ça fait 15 fois que vous racontez les mêmes choses, ça ne m'intéresse pas. » « C'est lunaire, là c'est un manque de respect », répond dépitée Thevenot.

Épilogue : au lendemain de cette passe d'armes, Télérama nous apprenait qu'Isabelle Saporta était sanctionnée par une suspension provisoire d'antenne de LCI.

Si nous avons pris la peine de retranscrire presque in extenso cette séquence effectivement « lunaire », c'est parce qu'elle nous inspire plusieurs remarques :

1. Si la séquence a surpris, et qu'elle a fait le tour des réseaux sociaux en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « éditorialiste », c'est parce que la cible de ce traitement particulier était… une macroniste et ancienne ministre. En un mot, le pouvoir. La scène n'est pas inédite, mais il faut bien convenir que le registre est habituellement réservé à celles et ceux qui sortent du « cercle de la raison » : syndicalistes, grévistes, manifestants, activistes, opposants politiques, etc. Tous subissent fréquemment des interrogatoires médiatiques dont la virulence, l'insolence et le mépris n'ont rien à envier au traitement réservé (pour une fois) à Prisca Thevenot, et cela n'a jamais provoqué le moindre émoi – sans même parler de mise à pied. Les archives d'Acrimed regorgent d'exemples.

2. Pour autant, considère-t-on qu'un tel traitement, qui vire à la joute verbale, est souhaitable ? On reconnaîtra aisément qu'Isabelle Saporta a franchi lors de cette séquence les limites du débat contradictoire, lui préférant le terrain du clash, outrepassant largement la discussion de faits ou d'idées, enchaînant les « moi je ». Au-delà de la légitimité ou non de l'agacement d'Isabelle Saporta, la séquence illustre surtout le caniveau dans lequel les interminables bavardages de plateaux entraînent la discussion publique. Ce n'est pas la rupture de la bienséance bourgeoise le problème : c'est que cette séquence n'a aucune valeur informative ! Se réjouir de voir une ancienne ministre subir un sort déploré pour d'autres reviendrait à appliquer un double standard… qui ne mène à rien d'un point de vue journalistique.

3. Un double standard que nous dénonçons, au contraire, dans la suspension immédiate d'Isabelle Saporta : force est de constater que la célérité avec laquelle elle fut suspendue ne s'explique que par le fait que sa cible était, pour une fois, le pouvoir. Le hasard fait bien les choses : une élue de gauche, Sandrine Rousseau, subissait quelques heures plus tôt un traitement remarquablement similaire sur BFM-TV. L'éditorialiste Charles Consigny lui assénait, avec un mépris incommensurable, les mots suivants : « Je trouve insensé que […] des gens de gauche osent venir dans un média. Vous devriez présenter vos excuses aux Français. Tout ça, c'est le résultat de la politique de la gauche. C'est le résultat de l'immigration de masse, de la mollesse judiciaire et des réformes abandonnées. Je n'en peux plus de vos conneries. Je trouve que vous devriez vous écraser aujourd'hui, et vous venez tout heureux dans les médias faire votre numéro pathétique. » Nous ne sachons pas que Charles Consigny ait été immédiatement suspendu de BFM-TV.

La « morale » de l'histoire est toujours la même : il faut, d'urgence, couper le micro aux éditorialistes, et les remplacer par des journalistes. Si possible dotés d'une conception du contradictoire qui ne consiste pas à organiser un concours d'éloquence ou un pugilat.

Jérémie Younes

23.10.2026 à 18:35

Après le 17 octobre : dans les JT de TF1 et France 2, la télégénie du chaos

Jérémie Younes, Pauline Perrenot

Médias de maintien de l'ordre.

- Mouvement des lycéens (2026) / , ,
Texte intégral (4896 mots)

Jouer le maintien de l'ordre contre « le chaos » de la rue, au point d'abandonner le journalisme en rase campagne ? C'est le bilan que l'on peut dresser après avoir patiemment observé la manière dont les « 13h » et « 20h » de TF1 et France 2 ont rendu compte des mobilisations du 17 octobre et de ses suites. Analyse des six journaux télévisés diffusés les 17 et 18 octobre, pour un temps d'antenne cumulé, sur le sujet, de 2 heures, 56 minutes et 9 secondes (hors gros titres).

« Madame, monsieur, bonjour, bienvenue dans ce journal intégralement consacré aux violences d'hier. » Au 13h de TF1, le 18 octobre, Anne-Claire Coudray ne fait aucun mystère de la ligne éditoriale qui sera celle de la chaîne amiral du groupe Bouygues tout au long du week-end. Affrontements entre policiers et manifestants, mairies incendiées ou vandalisées, « violences urbaines », « émeutes », « pillages » en centres-villes, etc. : le répertoire des violences survenues le 17 octobre, grande journée de mobilisation où ont convergé révoltes lycéennes et lutte « contre la vie chère », a été décliné sur tous les tons.

De quoi reléguer les centaines de milliers de manifestants du 17 octobre à une note de bas de page ou à une mention en fin de sujet… Les 17 et 18 octobre, sur TF1 comme sur France 2, les rédactions des journaux télévisés ont accentué une tendance lourde de la grand-messe : dépolitisation de la mobilisation, invisibilisation des cortèges, des revendications des manifestants et de leurs organisations syndicales, sans oublier l'occultation quasi-totale des violences, des blessures graves et des mutilations infligées par la police.

« Éclipser », « étouffer », « occulter »

Sur un ton faussement contrit, les présentateurs ânonnent de JT en JT le même message automatique : « Les cortèges d'hier qui ont rassemblé dans le calme plus de 550 000 personnes sont, eux, totalement éclipsés par la violence » (Anne-Claire Coudray, 13h de TF1, 18/10). Comme si cette « éclipse » n'était pas un choix éditorial… La preuve ? Dans le JT en question, la rédaction de TF1 aura consacré 86,3% du temps d'antenne aux « quartiers dévastés » après une « nuit d'émeute » (8 sujets sur 9), auxquels s'ajoutent 12,8% dédiés à différents questionnements autour du « maintien de l'ordre » (1 sujet sur 9) : au total, 99,1% du JT a gravité ce jour-là autour des violences du 17 octobre. Les « cortèges […] qui ont rassemblé dans le calme plus de 550 000 personnes » ? 9 secondes, soit 0,4% du temps d'antenne. Qui « éclipse » quoi ?

Dans les cinq autres JT que nous avons observés, si la disproportion n'est pas toujours aussi spectaculaire, l'asymétrie est en revanche systématique. La catégorie « "Chaos", violences et dégradations » arrive toujours en tête, occupant 68,9% de l'antenne sur TF1 et même 81,1% si on lui adjoint la catégorie « "Maintien de l'ordre" et renseignements en question » – 60,4% et 72,5% aux journaux télévisés de France 2. L'information sur les centaines de milliers de manifestants est quant à elle partout résiduelle : sur les trois JT de TF1 confondus, elle représente 6,6% du temps d'antenne consacré au 17 octobre ; 13,1% du côté de France 2.

Ce bilan n'empêchera pas la journaliste Anne-Claire Coudray d'alerter ses téléspectateurs – « Beaucoup craignent que les violences ne rendent les revendications totalement inaudibles » (20h de TF1, 18/10) –, ni la présentatrice Leïla Kaddour-Boudadi de parler d'un « message contre la vie chère […] étouffé » (13h de France 2, 18/10), et encore moins Laurent Delahousse d'évoquer, dans le 20h du même jour, « cette violence qui occulte […] les revendications exprimées par les lycéens et sur les questions de la vie chère ». À nouveau : qui « étouffe » ? qui « occulte » ? qui « rend inaudible » ?

Réponses illustrées concernant les deux principaux JT du pays, à l'audience de masse, ayant rassemblé en moyenne plus de 5,5 millions (TF1) et près de 3,5 millions de téléspectateurs (France 2) sur la période observée, soit environ 9 millions de personnes cumulées [1].

Ces données statistiques soulignent en outre à quel point l'agenda et les cadrages – mais aussi, nous le verrons, les modes de traitement de l'actualité – sont tendanciellement identiques entre les journaux du puissant groupe privé et ceux du service public. Et ce, jusqu'aux gros titres annoncés par les présentateurs, grâce auxquels les téléspectateurs savaient d'emblée à quoi s'en tenir :

« Circulez ! »

Il est incontestable que les mobilisations du 17 octobre ont donné à voir un très haut degré de conflictualité sociale et des destructions matérielles d'ampleur, tout particulièrement dans les plus grandes métropoles. Cependant, le choix de braquer ses caméras uniquement sur cet aspect et de livrer une couverture à la fois dépolitisée et sensationnaliste des événements – de ce point de vue totalement alignée sur le prêt-à-penser gouvernemental, partagé par une large partie du champ politique –, alors même que des cortèges massifs ont déferlé dans tout le pays, demeure bel et bien une prise de position éditoriale hautement biaisée. Interpellé par des téléspectateurs, le médiateur de France Télévisions, Pascal Doucet-Bon, l'assume néanmoins de bout en bout (Franceinfo, 20/10) :

Pascal Doucet-Bon : Le 17 octobre, j'ai interrogé les reporters les plus expérimentés. Ils sont unanimes : ils n'avaient pas connu un tel niveau de violences depuis les affrontements en marge d'une des manifestations de gilets jaunes, à Paris. À mon sens, le critère arithmétique ne peut dicter à lui seul l'équilibre d'une couverture. Le niveau rare de violence justifie cette proportion. Elle n'est pas, par ailleurs, représentative de l'ensemble de la couverture du mouvement social qui a débuté en septembre.

Ainsi, pour le médiateur de France TV, consacrer cinq fois plus de temps aux images de violences qu'aux cortèges et aux revendications est une « proportion » qui se « justifie », selon un critère validé par des reporters expérimentés : un « niveau rare de violence ». Dont acte. C'est oublier un peu vite que nous avions documenté la même tendance pour les journaux du 28 septembre au 1er octobre. Le directeur de la rédaction nationale de France Télévisions, Julien Duperray, pousse quant à lui le déni et l'autosatisfaction un cran plus haut au moment de décrire la ligne éditoriale supposément suivie par la télévision publique :

Julien Duperray : Raconter d'une part comment des centaines de milliers de personnes manifestent dans la rue et pour quelles raisons, raconter d'autre part comment dans de nombreuses villes les violences et les pillages se sont déroulés. L'un n'empêche pas l'autre et l'un n'annule pas l'autre. Il s'agit pour nous de trouver le bon équilibre journalistique par rapport aux faits.

C'est en réalité tout le contraire : l'un annule l'autre dans des proportions telles qu'aucune revendication d'« équilibre » ne résiste à l'observation de l'antenne. Mais le cadre dirigeant de France Télévisions n'en est pas à une facétie près : « Et surtout, soutient-il, nous continuons de donner la parole à ceux qui se mobilisent dans le calme ». Vraiment ? Sur les trois JT de France 2 observés, cette largesse équivaut à 3 minutes de micros-trottoirs – dont 33 secondes pour n'évoquer que les difficultés à rejoindre un cortège –, éclatées entre une quinzaine d'interlocuteurs ; soit environ 3,5% du temps d'antenne consacré aux manifestations du week-end. Une seule syndicaliste (étudiante) s'exprimera : Elisa Boinet, représentante de la Fage, disposera de 13 secondes pour dénoncer une surenchère sécuritaire… (13h du 18 octobre) À titre de comparaison, on dénombre 5 prises de parole de syndicalistes policiers. Les micros-trottoirs des passants, touristes, commerçants et manifestants sollicités pour commenter les violences sont quant à eux d'une durée deux fois supérieure : 6 minutes et 8 secondes (6,9% de l'antenne). Et qu'on se le dise : dans les deux cas, la valeur informative frôle quasi systématiquement le néant.

Au total, la mobilisation et ses revendications ne seront presque jamais traitées en tant que telles, tantôt parasitées par des commentaires sur « les-violences », tantôt « traitées sous l'angle […] du "sentiment de gâchis des manifestants" », comme l'a justement dénoncé la CFDT France Télévisions (19/10). Elles sont en tout cas toujours reléguées en fin de cortège. Au 20h du 18 octobre par exemple, « il faut attendre plus de 36 minutes pour que France 2 reconnaisse que "les revendications sont toujours là" », souligne le syndicat. Il en allait de même la veille : alors que le 17 octobre occupe les dix-sept premières minutes du journal, le sujet intitulé « Des centaines de milliers de Français dans la rue » arrive au bout de treize minutes après l'annonce des titres. Dans la plupart des JT observés, le mouvement social et ses mots d'ordre n'apparaissent donc que par bribes, dans des collections de micros-trottoirs et de « sonores » fragmentés que nous avons (généreusement) glanés çà et là pour arriver à une somme dérisoire. Tant et si bien qu'un téléspectateur lambda se trouverait dans l'incapacité de restituer les raisons pour lesquelles près d'un million de personnes défilaient ce jour-là partout en France… « en marge » de scènes de chaos, à en croire les JT !

La télégénie du chaos

Accordons-nous néanmoins sur un point avec le médiateur : le « critère arithmétique » ne suffit pas. Voyons donc pour le qualitatif. Et disons-le d'emblée : une partie des journalistes ne partage pas le point de vue de leur hiérarchie. « Avec [son] édition spéciale "La France sous le choc" [diffusée au 20h du 18 octobre, NDLR], France 2 a franchi un cap que même BFM n'aurait imaginé. Une ligne rouge déontologique. Piétinant […] le contradictoire, la mesure, le traitement des faits, tous les faits. » Ces mots sont ceux de la CFDT, déplorant une « spéciale qui tourne en rond » et, plus généralement, un « traitement médiatique qui […] fait le lit du RN et de son obsession pour le tout sécuritaire et l'ensauvagement de la France ». Et de conclure : « Nous sommes manifestement incapables de voir ce qu'attendent les jeunes des médias et de nous en particulier. » Si le syndicat avance plusieurs exemples à l'appui de sa critique, le cas du reportage intitulé « Au cœur des violences » (20h du 18/10) concentre à juste titre son indignation, comme celle de la CGT France Télévisions, à l'origine d'un communiqué publié le lendemain (20/10) portant singulièrement sur cette séquence.

D'une durée de 11 minutes et 30 secondes, le sujet est présenté par Laurent Delahousse comme un document d'« une de nos équipes [qui] était hier en immersion au cœur de cette journée du 17 octobre. Elle a assisté à cette bascule dans cette violence désinhibée au cœur de la capitale ». « Au cœur de cette journée du 17 octobre »… ou place de la République à Paris ? Montées quasiment sans voix off à la manière d'une longue séquence cinématographique, les images du « documentaire » juxtaposent de manière saccadée des plans d'affrontements et des plans de destructions ; et pour 85,5% d'entre elles, elles ont été tournées sur la place parisienne… ou dans un rayon de 400 mètres autour [2] : l'effet de loupe journalistique est, en effet, particulièrement saisissant. Il l'est même doublement : sur 11 minutes et 30 secondes, 10 minutes et 11 secondes correspondent à des images de violences, 1 minute et 19 secondes à la photographie du cortège « traditionnel », zoomant de surcroît sur la présence de Jean-Luc Mélenchon.

La CGT ne mâche pas ses mots. En plus de dénoncer « un procédé grossier et malhonnête qui fait honte à la profession » revenant à diffamer le candidat LFI, le syndicat déplore qu'« un mouvement social d'ampleur nationale [soit] réduit à un message de haine sans filtre » et à « un clip de propagande ». « Même une caméra de vidéosurveillance aurait fait mieux », cingle la CGT, qui conclut en affirmant que « le 20h fait la démonstration de sa fascination pour la violence » [3], se « désolidarise complètement de ce JT de désinformation », avant d'enfoncer le clou de manière assez inédite avec cet appel final : « Pour la CGT, toute l'équipe du 20h du 18 octobre a failli et doit démissionner. » Une reconversion auprès des équipes de Michael Bay semble toutefois à portée de caméra !

Et dire qu'un peu plus tôt, en introduction du sujet intitulé « Les 24 heures qui ont bouleversé le pays » – au cours duquel seulement « six secondes [ont été] données à une lycéenne qui manifeste », selon le décompte de la CFDT –, Laurent Delahousse déclarait doctement : « Alors n'oublions pas que la journée d'hier était d'abord celle d'un rassemblement contre la vie chère réunissant syndicats, étudiants, lycéens avec plus de 550 000 personnes dans les cortèges. » Un rappel que les journalistes seraient inspirés de s'auto-adresser lors de leurs propres conférences de rédaction.

Ce d'autant que le court-métrage made in France 2 est loin d'être la seule pratique journalistique problématique à l'appui d'un cadrage quasi exclusivement focalisé sur les affrontements, les actes de casse et de vol. Visiblement non repues, les deux rédactions se sont par exemple délectées d'un supplément « violences » en médiatisant les Unes et/ou les images de la presse étrangère, France 2 ayant été jusqu'à sélectionner l'extrait d'un journal télévisé chinois sur le sujet ! Dépourvues là encore de toute épaisseur analytique, ces séquences ne servent que la télégénie du chaos, laquelle fonctionne à plein régime, au rythme où le commerce de la peur fait florès.

Ivres d'un sensationnalisme low cost, les deux chaînes n'ont pas hésité non plus à diffuser plusieurs fois les mêmes images et/ou micros-trottoirs au sein d'un seul et même JT. Le 17 octobre par exemple, les téléspectateurs de TF1 ont eu droit à une double ration de l'incendie de la mairie de Limoges et du buste de Marianne au nez égratigné, renversé un peu plus tôt dans la mairie de Marseille. Le lendemain, ceux de France 2 entendront quant à eux deux fois le même témoignage de deux Limougeauds… à seulement quatorze minutes d'intervalle !

Que les JT s'inspirent toujours davantage des chaînes d'information en continu n'est pas nouveau, mais de là à repasser la même séquence dans le même JT, il y a une marche ! Le 17 octobre toujours, vingt-six minutes après avoir clos le chapitre sur la mobilisation de la journée, Anne-Claire Coudray relance d'un jeton peu après la 41ème minute : « Avant de refermer cette édition, revenons quelques instants sur les violences […]. On refait un dernier point ». Pour le plaisir de recycler les mêmes images, agrémentées de légères variations dans le commentaire en voix off. La présentatrice avait du reste prévenu dès son lancement :

Anne-Claire Coudray : Des centaines de casseurs ont pris en otage cette journée de mobilisation, commençant bien avant le départ des cortèges qui, eux, se sont déroulés dans le calme. Contraste saisissant entre ces deux réalités. Mais ce soir, ce sont les images de vandalisme que l'on retient.

Et tant pis pour les manifestants mobilisés partout en France. Et ailleurs : « Pour être tout à fait complète, lancera plus tard la présentatrice sans ironie, sachez que d'autres manifestations ont eu lieu hier en Europe sur la question du pouvoir d'achat et de la vie chère. À Milan, le rassemblement a dégénéré avec là aussi des pillages, la ville de Bruxelles en Belgique a aussi connu de forts moments de tensions. » Bref, dans l'univers de TF1, le monde s'embrase sans raison apparente, ou, en tout cas, sans contexte ni revendication qui méritent d'être médiatisés au-devant des rideaux de flammes.

Occultation de la répression

Le dernier constat que nous dégageons est le suivant : si la couverture générale est « tout feu tout flamme » et braquée sur les violences matérielles des « casseurs », les violences d'État sont un sujet proprement inexistant. Ou tout comme : sur les 2 heures 56 minutes et 9 secondes ayant porté sur le 17 octobre et ses suites dans les six journaux télévisés que nous avons observés, les rédactions ont consacré seulement 77 secondes aux blessures et aux mutilations infligées par la police à des manifestants ou à de simples passants, évoquées comme telles. Soit 0,73% du temps d'antenne.

Un chiffre sidérant, qui ne correspond évidemment à aucune réalité de terrain [4] tant de très nombreux témoignages, émanant de manifestants, d'élus ou de journalistes, convergent pour raconter la même histoire : une répression d'ampleur dans plusieurs villes, parfois déchaînée et gratuite, qui survint en outre très tôt dans la journée. Lorsqu'elles sont tout de même évoquées, les blessures et mutilations des manifestants sont reléguées à des fins de phrases, des transitions, et ne doivent bien souvent leur médiatisation qu'à l'existence… d'une enquête de l'IGPN. Ainsi, au 20h de TF1 le 17 octobre, une main arrachée à Saint-Étienne vaut 9 secondes d'antenne ; 11 secondes au même moment sur France 2. La chaîne publique progresse de deux secondes le lendemain. Transcription in extenso (20h de France 2, 18/10) :

Laurent Delahousse : Autre information après l'enquête de l'IGPN à Saint-Étienne hier après la main arrachée d'un mineur par une grenade, l'Inspection générale de la police a également été saisie après la grave blessure à l'œil d'une manifestante de 17 ans à Mulhouse.

Cette dernière sera éborgnée à vie : l'information était déjà connue, mais Laurent Delahousse ne prendra pas la peine de le signaler.

En lieu et place, le présentateur annonce un retour à Marseille, « où le chiffre annoncé est édifiant : plus de 30 000 pilleurs auraient été dénombrés ». Si Laurent Delahousse ne juge pas nécessaire de donner sa source, il s'agit évidemment du chiffre « édifiant » et néanmoins totalement fantaisiste de la Préfecture des Bouches-du-Rhône, dont France 2 amplifie la voix sans demander son reste. De quoi plagier une remarque de la CFDT : en définitive, que valent la main arrachée et l'œil en moins de deux adolescents « face à une Marianne de plâtre qui a perdu son nez ? »

Et ce pour ne rien dire de cette autre information qui, quoique confirmée par la Préfecture de Paris, n'a pas été jugée digne d'intérêt : un homme est mort le 17 octobre. La presse a fait état de la nouvelle au matin du 18 octobre et celle-ci fut rapportée en ces termes par Leïla Kaddour-Boudadi au 13h de France 2 : « Et on a appris ce matin qu'un homme était mort hier pendant la manifestation parisienne d'un arrêt cardiorespiratoire. Il aurait fait un malaise boulevard Magenta où passait le cortège autorisé par la Préfecture. » Sur les six JT observés, ce sera la seule et unique occurrence de cette information. Ou plutôt de cette non-information… Si les éléments sont encore parcellaires à l'heure où nous écrivons ces lignes [5], et si l'on ne saurait reprocher à des journalistes de ne pas médiatiser un événement dont ils ne connaissent pas les tenants et les aboutissants, force est de constater que cette information n'a trouvé place nulle part, pas même dans sa forme minimale : un homme est mort, mais les zones d'ombre autour des circonstances de son décès n'intéressent nullement les journaux télévisés.

***

« Comment ne pas avoir honte, en tant que salarié·es [de France Télévisions], de ce traitement indigne du moment historique que traverse le pays ? », demande solennellement le syndicat Sud France Télévisions. Le SNJ-CGT élargit la focale au reste des grands médias, dont les « choix rédactionnels majoritaires jouent davantage sur le sensationnalisme et la peur que sur la réflexion ». À ce stade, on peut parler sans mal de chaos médiatique. Si les représentants syndicaux de la télévision publique se sont élevés de façon salutaire contre le traitement univoque infligé au mouvement social, à notre connaissance, la SDJ de la rédaction nationale de France Télévisions n'a pour l'instant fait part d'aucune réaction publique. Rien non plus du côté de TF1. Quant aux directions, rédactions en chef et médiateurs des deux chaînes, l'autosatisfecit semble pour l'instant de mise. Et pour cause… Comment, en effet, ne pas rappeler la doctrine journalistique à suivre par temps de crise, que formulaient Élie Cohen et Gérard Grunberg à la veille de l'acte IV des Gilets jaunes, le 7 décembre 2018 ? « Les journalistes doivent se rappeler qu'ils ne sont pas de simples observateurs mais qu'ils font partie des élites dont le rôle est aussi de préserver le pays du chaos. »

Pauline Perrenot et Jérémie Younes


[1] Du côté de TF1, on compte 4,8 millions de téléspectateurs pour le 20h du 17/10 ; 5,1 millions pour le 13h et 6,8 millions pour le 20h du 18/10. Sur France 2, ce sont 3,6 millions de téléspectateurs pour le 20h du 17/10 ; 2,38 millions pour le 13h et 4,4 millions pour le 20h du 18/10.

[2] 6,5% des plans (45 secondes) correspondent à la tête du cortège où se trouvait notamment Jean-Luc Mélenchon. Les 8% restants (55 secondes) ont été tournés ailleurs… dans Paris, introduits par la voix off comme suit à la toute fin du documentaire : « Paris reste belle vue de Montmartre, malgré les émeutes qui l'ont par endroits saccagée ».

[3] « Elles sont magnifiques les images d'aujourd'hui, hein ! », entend-on d'ailleurs au cours du documentaire. Gageons que la citation ne soit pas le fait d'un journaliste de l'équipe…

[4] Lire par exemple « "J'ai cru mourir" : enquête sur les blessés du 17 octobre », Mediapart, 23/10.

[5] Lire « Mort d'un manifestant le 17 octobre à Paris : la famille de Christophe M. envisage de porter plainte pour "violences volontaires" », Libération, 22/10.

22.10.2026 à 12:09

Mobilisation du 17 octobre : journalisme martial à La Provence

Marion Moinet

Registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants.

- Mouvement des lycéens (2026) /
Texte intégral (3185 mots)

Nous avons étudié la couverture de la mobilisation du 17 octobre par La Provence. Bilan : registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants.

« Le chaos », puis « La désolation ». C'est ainsi que le quotidien régional La Provence décrit en Une, au lendemain et surlendemain du 17 octobre, la situation à Marseille. Poubelles en flammes, vitrines fracassées, nuages lacrymogènes et jets de pierre : les pages du quotidien regorgent d'images choc, assorties de titres mobilisant le registre de la violence et de la peur : « Marseille à feu et à sac » [1], « C'était pire que les émeutes de Nahel » [2], « Samedi noir dans l'Hexagone » [3]…

On l'aura compris : la seule chose qui mérite d'être retenue du 17 octobre, pour les responsables éditoriaux de La Provence, c'est les pillages et les violences qui ont mis la ville sens dessus dessous. Mais uniquement celles imputables aux contestataires : les titres des articles ne mentionnent ni gazages, ni nassages, ni manifestants blessés par les « forces de l'ordre » – ou seulement dans les brèves [4]. Comme dans de nombreux médias nationaux [5], le récit qui émerge dans La Provence au lendemain des manifestations est sensationnaliste. Il ne cherche pas à comprendre la mécanique des débordements qui ont conduit à ces « scènes honteuses » de chaos – qu'il se délecte d'ailleurs à décrire ad nauseam. Manichéen, ce récit médiatique oppose les « casseurs », « pilleurs » et autres « émeutiers » aux « forces de l'ordre », auxquelles il convient d'apporter un « soutien évident » (édito du 19/10). Quant au mouvement social porté par des milliers de manifestants, il a purement et simplement disparu – et leurs revendications avec.

De quoi s'interroger sur les choix éditoriaux de la hiérarchie du journal, dans l'édition du lendemain et du surlendemain : les angles qui ont été retenus, le choix des titres, la sélection des images et des interlocuteurs à qui le quotidien régional a donné, ou non, la parole.

« Ni compassion, ni circonstances atténuantes, ni excuses »

Au lendemain du 17 octobre, l'indignation est de mise dans la plupart des médias dominants. La Provence n'est pas en reste : l'éditorial du 18 octobre, intitulé « Arrêtons avec les excuses », donne le ton. « Ce à quoi nous avons assisté dans plusieurs villes françaises hier, en particulier à Marseille, est une honte », affirme le directeur de la rédaction, Olivier Biscaye. « Ça ne mérite ni compassion, ni circonstances atténuantes, ni excuses […]. Ce à quoi nous avons assisté est très grave, avec, sous nos yeux, des scènes d'émeutes, de pillages organisés, de guerre civile. » Et de conclure : « Cette insurrection […] doit être condamnée sans la moindre nuance. »

La comparaison des violences avec « des scènes de guerre civile » revient à plusieurs reprises dans le dossier de huit, puis de onze pages spéciales dans le journal du 18 et du 19 octobre. Celui du 18 octobre ne contient qu'une page et demie sur les manifestations [6] – contre 6,5 consacrées aux « émeutes », « casseurs », « pilleurs », ou encore à la « mise à feu et à sac » de la ville. L'édition du 19 octobre est exclusivement anglée sur la « casse », les « saccages », les « pillages » et les « violences ». Aucun titre ne fait référence aux manifestations pacifiques ou au vécu des manifestants. En pied de page, un article promet pourtant de s'intéresser à une « victime collatérale » des événements : s'agirait-il enfin de parler de manifestants blessés, de revendications invisibilisées ou d'une mobilisation tuée dans l'œuf aux premières heures du 17 octobre ? Non, il s'agit d'évoquer le report d'une course caritative, « annulée en raison des émeutes survenues la veille » [7].

Dans la titraille de ces deux journaux, La Provence mobilise presque exclusivement le registre émotionnel de la peur et de la violence : « "On a peur pour la suite" : la vie continue malgré tout sur la Canebière » [8], « Des plaies à l'âme qu'on ne peut oublier » [9], « Des attaques jamais vues » [10], ou encore « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes » [11]. Les journalistes semblent avoir reçu pour consigne de sillonner les rues les plus dévastées de la ville pour en tirer des « témoignages », quand bien même les interlocuteurs ne sont pas tous des « témoins » à proprement parler, n'ayant pas assisté aux événements de la veille. Devant les micros tendus, les passants, commerçants ou touristes rivalisent de comparaisons martiales. « On dirait un lendemain de guerre » [12], confie un habitant qui estime que « dans ces cas-là, il faut faire venir l'armée ». « Je n'ai jamais vu ça sauf chez moi au Pérou, où cela avait été considéré comme du terrorisme » [13], explique une autre. « On a assisté à des scènes de guerre » [14], ajoute un troisième.

Des micros-trottoirs à répétition

Grâce à la multiplication de ce genre de micros-trottoirs, le pathos est omniprésent dans ces deux dossiers spéciaux. Mais les faits, les chiffres et l'analyse manquent cruellement. Du déroulement des manifestations elles-mêmes (présence policière, stratégie déployée contre les manifestants, composition des cortèges), on n'apprendra rien – si ce n'est au détour d'un énième micro-trottoir : « Ils ont tout fait pour nous voler la manif. J'ai été gazé cinq fois depuis ce matin » [15], dit un manifestant. « J'ai eu peur avec toute la lacrymo qu'on a reçu dessus » [16], indique un lycéen. « On voulait manifester mais on a été bloquées et gazées et on est vite rentrées » [17], ajoutent deux Marseillaises.

Ces témoignages, épars et vite expédiés, ne permettent pas d'en savoir plus sur le dispositif policier mis en place, si tôt dans la journée que « des affrontements entre policiers, casseurs et manifestants » [18] avaient démarré avant même l'heure du rassemblement, empêchant des manifestants de rejoindre le cortège. Mais pour La Provence, là n'est pas le sujet ! D'ailleurs, les manifestants ne seront jamais dénombrés : le seul article consacré au déroulement des cortèges à Marseille [19] y renonce, expliquant que « la Préfecture n'a pas souhaité communiquer de chiffres précis ». Un décompte de « 30 000 pilleurs » sera cependant fourni le lendemain [20] – chiffre que les journalistes eux-mêmes présentent comme peu fiable puisque la préfecture a « refusé de dissocier les manifestants pacifiques (…) et les pilleurs en action ».

Dans cette flopée d'articles sensationnalistes, quelques papiers (un peu) plus informatifs surnagent tant bien que mal. Ainsi de cet article paru le 19 octobre et intitulé « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes », qui a le mérite de s'interroger sur les choix politiques ayant conduit à une telle situation : le journaliste y confronte les chiffres avancés par le préfet (30 000 « pilleurs », dont 8 000 « émeutiers ») à ceux de sources syndicales policières, de certains gradés et journalistes présents lors des émeutes. Regorgeant de chiffres (avancés par la préfecture), il contraste avec les autres articles du dossier, qui n'en contiennent presque aucun.

Enfin, l'abondance de micros-trottoirs contraste aussi avec l'absence de sources susceptibles d'éclairer les ressorts sociaux, économiques ou politiques de ces violences, leur signification, ou de les comparer avec des mouvements sociaux passés. Aucun sociologue, politiste, historien ou spécialiste du « maintien de l'ordre » n'a été mobilisé dans les éditions du 18 et du 19 octobre pour analyser les événements. La Provence ouvre cependant ses colonnes à deux reprises à une voix critique des actions des « forces de l'ordre » : le maire de la ville, Benoît Payan, qui pose des questions que les journalistes n'ont osé formuler dans aucun article. « Quels ordres ont été donnés [aux policiers nationaux, aux gendarmes] ? Leur a-t-on demandé uniquement de lancer des lacrymos sur les manifestants mais de ne pas s'occuper des pillages ? » [21]

Invisibilisation des revendications

Décrites comme « honteuses » à plusieurs reprises par les journalistes, dans l'édition du 18 comme du 19 octobre, les scènes du 17 octobre méritaient-elles pour autant que le journal y consacre la quasi-totalité de ses deux éditions spéciales, au détriment de la couverture des manifestations elles-mêmes, des revendications, des réactions des organisations syndicales après ces débordements, ou d'une analyse plus fine des causes – et conséquences politiques – de ce « chaos » ?

Oui, répond sans hésiter La Provence, qui estime même, dans le chapô de l'article ouvrant le dossier du 18 octobre [22], que ces violences font « oublier toutes les revendications qui sont, pourtant, légitimes ». Voilà une question trop vite expédiée : les journalistes pourraient pourtant s'interroger sur leur propre responsabilité dans cette invisibilisation des revendications, qui relève de leurs propres pratiques journalistiques, sinon de choix éditoriaux, et non d'un état de fait, conséquence inévitable de l'intensité des pillages. « [Les] casseurs ont, hélas, fait totalement oublier la véritable manifestation », insiste le journaliste, qui, après un minutieux état des lieux des dégradations, ne consacrera pas une ligne de son article aux revendications des manifestants. Il tendra néanmoins le micro en fin d'article à Violaine, 62 ans, qui déplore que les manifestants aient été « dépossédés du mouvement, spoliés ». Par les casseurs, suggère entre les lignes le journaliste. Mais aussi par La Provence, qui s'est rendue volontairement complice de cette spoliation.

Marion Moinet


[1] 18/10, p. 2.

[2] 18/10, p. 5.

[3] 18/10, p. 8.

[4] La page 9 du journal du 18/10 contient une brève intitulée « Une main arrachée à St-Etienne », en 4e position (sur 5) dans la colonne de brèves.

[5] Lire par exemple ces communiqués à propos du 20h de France 2.

[6] Un article en page 4 sur la manifestation marseillaise (« On en a vraiment ras-le-bol et ce n'est que le début »), et un article d'une demi-page en page 9 (« Les manifestants étaient bien présents »). Il est placé juste sous un premier article intitulé « Les pilleurs arrivent en ville », illustrant la hiérarchie de l'information selon le journal : d'abord les pillages, ensuite les manifestations.

[7] « On essaie de rebondir après ce coup de massue », 19/10, p. 5.

[8] 19/10, p. 3.

[9] 19/10, p. 2.

[10] 19/10, p. 3.

[11] 19/10, p. 6.

[12] 19/10, p. 2.

[13] 19/10, p. 2.

[14] 19/10, p. 2.

[15] 18/10, p. 4.

[16] 18/10, p. 4.

[17] 19/10, p. 2.

[18] 18/10, p. 4.

[19] 18/10, p. 4.

[20] « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes », 19/10, p. 6.

[21] « Je veux savoir quels ordres ont été donnés aux CRS », 19/10, p. 4.

[22] « Marseille à feu et à sac », 18/10, p. 2.

21.10.2026 à 15:50

20h de France 2 : « Une télé de préfecture » (communiqués)

Des communiqués CGT, CFDT, SNJ et SUD suite au JT du 18 octobre.

- Mouvement des lycéens (2026) / , ,
Texte intégral (4264 mots)

Nous reproduisons ci-dessous quatre communiqués : un premier de la CGT France Télévisions (20/10), un deuxième de la CFDT France Télévisions (19/10), un troisième de Sud France Télévisions (21/10), et un quatrième du SNJ France Télévisions (21/10). Les quatre font suite au même JT : le 20h du 18 octobre, sur France 2.

« 20h de France 2 du 18 octobre 2026. Sous les pavés, la propagande ! » (communiqué CGT France Télévisions)

Le ministère de l'Intérieur en a rêvé, le 20h de Laurent Delahousse l'a fait ! Un clip de propagande intitulé « Au cœur des violences » qui décrédibilise les manifestants du 17 octobre. Un mouvement social d'ampleur nationale réduit à un message de haine sans filtre. Le 20h fait la démonstration de sa fascination pour la violence, une obsession.

12 minutes d'images de casse jusqu'à la nausée. Comme dans un film trash, s'inspirant des 3 règles du théâtre classique : unité d'action, de lieu, de temps. Lancé de pavés des casseurs, Place de la République à Paris, l'après-midi du 17 octobre.

Ça saute aux yeux : l'équipe a les deux pieds dans le même sabot, même une caméra de vidéosurveillance aurait fait mieux. On tourne en rond autour des poubelles en feu, le démontage du mobilier urbain, dans les nuages de gaz lacrymogènes. Leur mission ? Filmer les casseurs en action qui jettent des pavés à répétition, sous le nez des CRS et des manifestants piégés. C'est sans fin.

Des manifestants qui ne parlent pas de leurs revendications

Les manifestants au milieu du chaos ont répondu présents Place de la République. Ils étaient venus porter leurs revendications. On attendait des sonores puissants, mais on est loin ici de Victor Hugo et de ses descriptions des barricades de juillet 1830 dans « Les Misérables ».
Le 20h de France 2 reste au ras du bitume et nous livre pêle-mêle avec des ambiances sonores captées à l'arrachée : « c'est toujours plus ou moins le bordel mais aujourd'hui ça commence tôt », « Marianne est en train de cramer », « ça m'a atterri dessus… ils tirent à bout portant… ils commençaient à utiliser les bombes au poivre... et tout le monde est parti et ils m'ont lancé une grenade assourdissante dessus… ça a impacté ma main… ».

Tant pis pour les revendications des manifestants, on ne les entendra pas. Des pompiers passent devant la caméra, on espère l'interview des hommes du feu, mais non, rien : le néant.

Une histoire sans parole ou presque, qui vise Mélenchon

Après 4 longues minutes de violence, de chaos, de feu, d'effroi, de peur, de malheur, la voix de la journaliste refait surface, comme si de rien n'était. Sans transition elle annonce :
« À quelques mètres de là, dans une ambiance bon enfant, entouré de jeunes qui manifestent dans le calme, Jean-Luc Mélenchon analyse la situation ».

J-L Mélenchon : « Une mise en mouvement de toute la jeunesse du pays, moi je ne suis pas capable là comme ça de trouver une comparaison, c'est plus puissant que Mai 68, au sein de la jeunesse, donc c'est vraiment un événement qui nous apprend des choses sur notre pays et surtout c'est incroyable ! »

Vous l'aurez compris, le leader insoumis répond à une question sur les revendications des manifestations, et non sur la violence et les casseurs que l'on nous a servi tout au long du sujet. Un contre-sens évident, assumé par l'autrice du reportage et sa rédaction en chef. Un procédé grossier et malhonnête qui fait honte à la profession et qui par la même occasion éclabousse la crédibilité de toutes les rédactions de France Télévisions, de toutes les équipes qui peuvent en subir les conséquences sur le terrain.

Après les tags de l'extérieur des locaux de France 3 à Grenoble le 18 septembre, c'est France 3 à Caen qui en a fait les frais en début de semaine avec le tag « Journaliste collabo. La Pref vous parle tous les soirs ».

Appel à la démission de l'équipe du 20h week-end

Le 20h week-end a choisi son camp. Desservir la cause des revendications légitimes portées par les lycéens et les citoyens : redonner des moyens à l'école, l'amélioration des conditions d'accès à l'éducation, l'égalité des chances, la fin de Parcoursup.

Le 20h week-end ne représente en aucun cas l'opinion de l'ensemble des journalistes de France Télévisions. Seule une fraction bâtit ce narratif nauséabond.

La CGT se désolidarise complètement de ce JT de désinformation, porte-parole du ministre de l'Intérieur. Une télé de préfecture. La politique du pire à France Télévisions est à l'œuvre. Nous attendons des réponses claires du directeur de l'information pour savoir quelles suites il compte donner à ce crash éditorial. Pour la CGT, toute l'équipe du 20h du 18 octobre a failli et doit démissionner.

***

« Tout feu, tout flamme : retour sur l'édition spéciale du 20h de France 2 » (communiqué CFDT France Télévisions)

Voilà quelque temps déjà que ce tract couvait. Comme un feu de poubelle.
Le traitement des manifestations lycéennes par France Télévisions.

Mais, hier soir, comment dire, avec cette édition spéciale « La France sous le choc », France 2 a franchi un cap que même BFM n'aurait imaginé. Une ligne rouge déontologique. Piétinant à l'instar des casseurs qu'elle dénonce, comme insane, le contradictoire, la mesure, le traitement des faits, tous les faits.

Un choc, oui.

Une tendance préoccupante

Acrimed avait déjà épinglé France 2 au début du mois pour sa « hiérarchie » de l'information. Du lundi 28 septembre au jeudi 1ᵉʳ octobre, 13 h et 20 h cumulés, l'observatoire des médias note que le traitement des « violences » en marge du mouvement a été neuf fois plus important que les causes ou les revendications du mouvement lui-même. Les violences policières, elles, n'existant quasiment pas.

Les accusations du gouvernement contre LFI devancent même les revendications des lycéens dans la hiérarchie de l'info.

Le 13 octobre, c'est Arrêt sur images qui fait ses comptes sur France info. De 6h à 22 h, ce jour-là, les lycéens ont eu droit à 13 mn et 16 s, soit 1,38 % du temps d'antenne.

En comptant les porte-parole du mouvement, non lycéens, et en ajoutant les étudiants interrogés dans les cortèges, la chaine plafonne à 25 minutes, soit 2,6 % du temps d'antenne.

Plein gaz (lacrymo)

Hier soir, nous avons voulu faire nos propres comptes lors de cette édition spéciale sur France 2 intitulée « La France a peur », heu non pardon « La France sous le choc ».

Précision : nous ne critiquons évidemment pas ici les équipes de reportage qui se sont mobilisées tout le week-end dans des conditions extrêmement difficiles.
Ce que nous dénonçons, ce sont les choix éditoriaux, les angles des sujets, les « commandes » qui ont pu leur être passées.

Pour nous mettre dans l'ambiance avant l'allocution du président de la République, sujet de 2 min consacré aux violences du week-end, cinq secondes sur les revendications.

« En regardant ces images, nous nous sommes tous demandé : qu'ont-ils en tête, comment des Français peuvent faire cela à la France ? » déclare fort à propos le président.
Vient-il de visionner le reportage de France 2 ? « Comment peuvent-ils en arriver là ? »
Justement, retour plateau, Laurent Delahousse se pose la même question. Exactement. « Comment en est-on arrivé là ? »

Là, on était en droit d'attendre du service public des réponses.
Un éclairage politique, social et économique, des sujets sur le budget de l'éducation nationale, sur le schéma du maintien de l'ordre « à la française », sur la baisse du pouvoir d'achat… Du fond, quoi.

Que nenni. On est là et on y restera. Pendant 56 minutes. Et, le fond, on l'a touché, oui. Les sujets s'enchaînent, les mêmes images tournent en boucle et les synthés sont anxiogènes au possible : « Tensions maximales dans les centres-villes », « sidération à Limoges », « les forces de l'ordre dépassées ».

C'est la circulation circulaire de l'information, au sens propre. Effet siphon (cérébral) garanti.

– Dans « Sidération à Limoges », le maire accuse même « l'ultra-gauche » d'avoir brûlé le beffroi, « elle a signé son crime », assène Sherlock… sans la moindre once de preuve ni parole contradictoire. On le laisse tranquillement dérouler.
C'est pourtant à Limoges, souvenez-vous, que l'extrême droite a eu le privilège de connaître le contenu d'un reportage sur Oradour avant même sa diffusion, au nom du même sacro-saint contradictoire.

– Dans le sujet « 24 h qui ont bouleversé le pays » : sur les 4 minutes de reportage, six secondes données à une lycéenne qui manifeste, 24 secondes sur les manifestations « pacifiques ». Tout le reste n'est que pillage, casse, incendies…
Règle de trois basique : si 24 h font 4 min, il y a eu dans cette journée « bouleversante » : 3 h de manifestations et 21 h de chaos.

S'ensuit évidemment un direct sur les 2300 interpellations, le profil des 550 gardés à vue. En pied, grand-écart, « autre information », en bref, très bref, 5 secondes, montre en main, sur les enquêtes de l'IGPN suite aux blessures graves de mineurs à St-Etienne et Mulhouse. Retour aussitôt sur les « 3000 pilleurs à Marseille ». C'est quand même plus grave. Que vaut une main arrachée face à une Marianne de plâtre qui a perdu son nez ?

Il faut attendre plus de 36 minutes pour que France 2 reconnaisse que « les revendications sont toujours là » traitées sous l'angle, faut pas abuser non plus, du « sentiment de gâchis des manifestants ».

Au cœur des violences

Les « médias internationaux manquent de mots ce soir », entend-on. Visiblement France 2 aussi. Pour boucler cette spéciale qui tourne en rond, France 2 propose un sans commentaire (ou presque) de onze minutes. C'est dire la bizarrerie du concept : on a cru à un énième bug de la box.

« Au cœur des violences », soit Orange Mécanique, sans chapeau mais avec le melon. Une « immersion » que, soit dit en passant, tout le monde peut désormais vivre en direct sur les réseaux sociaux grâce à la foultitude de manifestants vidéastes amateurs, sans com et avec un même son dégueulasse.

Ça commence par une minute de manifestations disons « normales », on ne sait plus quel mot employer à force, avant d'embrayer sur quatre minutes de « scènes chaotiques de pure violence », sans commentaire, sans recul, sans explication.

Là, accrochez-vous, l'enchainement est très douteux. On retrouve « à quelques mètres de là, entouré de jeunes qui manifestent dans le calme, Jean-Luc Mélenchon qui analyse la situation ». Quelle situation, on ne sait pas, et c'est là tout le problème. Ce dernier, ravi, sourire aux lèvres, répond : « C'est plus puissant que mai 68 dans sa genèse… C'est incroyable ! »

Inséré au chausse-pied entre deux séquences de « pure violence », le moment est lunaire. Soit le montage est mal foutu, soit il est orienté. Dans les deux cas, c'est très grave. Retour sans transition sur les violences qu'on a déjà vues et revues. Elles durent cette fois six minutes supplémentaires.

Sur les 48 min d'émission spéciale (hors allocution présidentielle), selon nos comptes, moins de deux minutes ont été consacrées aux revendications lycéennes et au plus de 600 000 manifestants dans les rues de France.

Nous poserons tous les points soulevés ci-dessus en commission déontologie.

En attendant, la CFDT FTV déplore ce traitement médiatique qui, ne soyons pas naïfs, fait le lit du RN et de son obsession pour le tout sécuritaire et l'ensauvagement de la France.

Nous nous tirons aussi une balle de LBD dans le pied et dans l'œil. Dans le pied, car TF1, qui a beaucoup moins tartiné que nous hier soir, a réuni 2,5 millions de téléspectateurs de plus que nous. Dans l'œil, parce que nous sommes manifestement incapables de voir ce qu'attendent les jeunes des médias et de nous en particulier (il suffit pourtant de lire leurs pancartes).

Ce que nous devons à la société française. Une information équilibrée, froide, vérifiée, de l'analyse, du recul.

France Télévisions voulait « rassembler » les Français, là elle les divise. Pire, elle les occulte. Comment, oui, en est-on arrivé là ?

***

« 20h du 18 octobre. France 2 ou les casseurs de la déontologie » (communiqué Sud France Télévisions)

« La France sous le choc » : c'est le titre qu'a choisi France 2 pour son JT spécial du 18 octobre. D'entrée de jeu, le cadrage est clair, on ne parlera pas d'une France en colère, mobilisée, ou révoltée, d'une France qui manifeste ou qui s'exprime, mais d'une France « sous le choc ». Et ce n'était que le début d'une heure catastrophique d'antenne, qui nous a donné la nausée. Déontologie bafouée, information maltraitée, journalisme piétiné : tout était fait pour recracher le narratif du pouvoir en place et alimenter les discours de l'extrême droite.

La voix de son maître : un JT au service du gouvernement

« Sous le choc », c'est ainsi que nous laisse ce journal télévisé ni fait ni à faire. 56 minutes sans queue ni tête journalistique, centrées en grande partie sur les dégradations de biens, que les journalistes qualifient en boucle de « violences ». On vous laisse apprécier la mesure dans le choix des mots : « violences extrêmes », « guérilla urbaine », « centres-villes dégradés », « commerces saccagés », « riverains médusés », « sidération »… En revanche, il y a des termes que vous n'entendrez jamais : « nasse », « charge policière », « manifestants blessés »… Au total, dix secondes seulement seront consacrées à traiter à la fois une main arrachée par une grenade, et une adolescente éborgnée. Pas une seule fois, la stratégie du maintien de l'ordre décidée par le gouvernement ne sera interrogée ou remise en question.

Pourtant, juste après l'allocution d'Emmanuel Macron, Laurent Delahousse pose la question : « Comment en est-on arrivé là ? » On s'attend alors à de l'analyse, à du recul, à des explications. Raté : on revient aux images, en boucle, de pillages des magasins, d'affrontements, sans jamais les interroger, ni les mettre en perspective. On devra se contenter d'un enchainement de micros-trottoirs et d'interviews, comme celle du maire de Limoges qui assure que « l'ultra-gauche a signé son crime ». Que fait-on avec ça ? Aucun contradictoire, aucune preuve, aucune recherche d'information, aucune remise en question journalistique. Ces accusations seront assenées à trois reprises dans le JT. On apprendra pourtant, le lendemain, par la bouche de la procureure de Paris, qu'elle ne peut « absolument pas confirmer » que les auteurs des violences sont des « personnes politisées vers l'ultragauche ».

Par le choix des titres, par les angles des reportages, par la hiérarchisation des informations, par le manque criant de recul et d'analyse, Laurent Delahousse s'est transformé en idéologue et le JT est devenu un organe de propagande au service du ministère de l'Intérieur. Notez d'ailleurs que les seuls syndicats interrogés, au lendemain d'une mobilisation sociale historique, sont ceux… de la police.

CNews n'aurait pas fait pire

Mais c'est au bout de 43 minutes qu'arrive le clou du spectacle, le plus sordide. Le présentateur promet « une immersion au cœur de cette journée du 17 octobre ». C'est en fait 11 minutes 30 d'images d'affrontements, de sons d'explosions dans la capitale… le tout presque sans commentaire. On se demande ce qu'il se passe. La régie est-elle en train de diffuser par erreur un bout à bout de rushes bruts ? Ah non ! Après cinq minutes d'images de chaos sans aucun contexte, la rédactrice annonce : « à quelques mètres de là, Jean-Luc Mélenchon analyse la situation ». Une tournure bien malhonnête : on croirait qu'il s'exprime sur les images de chaos qu'on vient de voir, alors qu'il se trouve, lui, dans un cortège tout à fait calme. Le candidat à l'élection présidentielle dira une phrase, à peine audible tant le son est médiocre. Il parle d'une « mise en mouvement de la jeunesse » et ajoute que « c'est plus puissant que mai 68, (…) et surtout, c'est incroyable ». Puis, la journaliste enchaîne : « et pendant ce temps-là, place de la République… » Et c'est reparti pour six minutes d'images de chaos, toujours sans analyse ni commentaire. La manipulation est grossière.

Comment ne pas être d'accord avec nos confrères de Télérama, qui écrivent : « France 2 assume de renoncer totalement au journalisme » ? Comment ne pas avoir honte, en tant que salarié·es du même groupe, de ce traitement indigne du moment historique que traverse le pays ? Comment ne pas avoir peur, en tant que reporters de France Télévisions, d'être assimilé·es à ce simulacre de journalisme ?

Sud dénonce avec force cette heure d'antenne consacrée à faire la propagande du gouvernement et le lit de l'extrême droite. Notre carte de presse ne doit pas être qu'un symbole, elle nous oblige. Défendons-la. Sud exige une réponse du directeur de l'information aux nombreuses critiques internes et externes à France Télévisions.

***

« Manifestations lycéennes dans les JT de France 2 : le naufrage et la honte » (communiqué SNJ France Télévisions)

Nous n'étions pas d'accord.

Ce qui a été diffusé ce week-end dans les journaux télévisés de France 2 ne reflète pas le choix de toute la rédaction. Le message porté aujourd'hui en assemblée générale est sans équivoque. Et il est important de se le dire entre nous, journalistes à la rédaction nationale de France Télévisions, mais aussi de l'écrire pour notre public, dont les courriers inondent notre médiateur.

Le « sujet » de 11 minutes diffusé dans le 20h de dimanche fait particulièrement réagir. Un enchaînement d'images violentes sans contextualisation, avec quelques mots de commentaire et un leader politique perdu au milieu de ce bric-à-brac, interviewé dans la manifestation pacifique, et dont les paroles sont totalement hors contexte.

La ligne de défense de la direction ? Ce format dépendait de la partie magazine, pas des équipes du journal. Seul le rédacteur en chef de cette partie magazine, missionné par le directeur de l'information, l'a donc validé. Plusieurs responsables de la rédaction ont découvert le désastre en direct ! De manière plus globale, depuis plusieurs semaines, nous faisons remonter nos questionnements, nos désaccords, nos inquiétudes sur la couverture de cette crise, initiée par des lycéens de tous les horizons. Les éditions ont parfois écouté nos messages, mais un déséquilibre demeure.

C'est désespérant, la fascination pour la violence des images, leur caractère inédit, ce qui peut faire du buzz sur les réseaux sociaux, l'emportent sur le cœur de notre mission : le droit du public à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste. Notre charte de déontologie, rédigée dès 1918, est pourtant claire : cette responsabilité vis-à-vis du citoyen prime sur toute autre.

Voilà donc où nous en sommes : nos journaux racontent aujourd'hui le réel à travers un prisme qui néglige d'autres images : celles de manifestants pacifiques, parfois joyeux, qui ont des arguments à faire valoir et que l'on entend si peu.

Oublié ce décryptage qui fait tout l'ADN de notre métier. Oubliées les questions qui se posent sur la doctrine du maintien de l'ordre. Pas de sociologues dans nos journaux pour en débattre, plutôt des vitrines cassées, des magasins pillés et des poubelles qui brûlent. Oubliée aussi la salutaire confrontation des idées dans un collectif mobilisé sur ses missions, mais soumis à la pression et à une hiérarchie devenue sourde. Une hiérarchie qui depuis des mois refuse des sujets explicatifs sur l'univers de l'éducation, des reportages en banlieue pour montrer autre chose que la casse, des sujets politiques sur l'absence de réponse du pouvoir aux différentes revendications des citoyens. Non, elle opte pour ce qui choque, ce qui frappe les esprits et renonce à expliquer comment on en est arrivé là.

Le sentiment est largement partagé : nous avons renoncé à donner des clefs pour comprendre la complexité du monde. Le week-end dernier est l'apothéose de ce naufrage éditorial, reconnu par la direction elle-même, noyée sous les réactions de notre public sidéré, qui réclame le retour d'un vrai service public et non un nouveau canal pour attiser la haine et la peur dans notre pays.

Un tel traitement de la crise actuelle met d'ailleurs nos équipes en danger sur le terrain. La télévision de service public est désormais assimilée à toutes celles dont le seul modèle est la course à l'audience, quitte à renoncer à toute déontologie.

À 6 mois d'un rendez-vous électoral majeur, cette trajectoire nous fait honte, elle est indigne. La grande majorité des journalistes de France 2 a bien conscience des enjeux de 2027 et des responsabilités qui sont les siennes. Elle réclame aujourd'hui un retour à la raison.

Le Syndicat national des journalistes revendique une nouvelle fois un débat éditorial interne à la hauteur de cet enjeu. Nous voyons aujourd'hui toutes les limites et les vices d'un fonctionnement en vase clos qui exclut la grande majorité des journalistes (considérés comme des exécutants) de l'essentiel des discussions éditoriales. Il faut en finir avec la confiscation du « journal de la rédaction » par un tout petit nombre de hiérarques tout-puissants. La direction doit recréer des espaces réguliers d'échange, de débat, de confrontation parfois. Nous ne cesserons de l'exiger, dans l'intérêt collectif.

21.10.2026 à 09:20

« Nous ne voulons pas de ce journalisme »

Une tribune signée par 780 étudiants en journalisme.

- Mouvement des lycéens (2026)
Texte intégral (971 mots)

Nous reproduisons cette tribune signée par 780 étudiants en journalisme, et parue initialement dans L'Humanité le 16 octobre.

Dans le contexte du mouvement social lycéen actuel d'ampleur, nous, étudiantes et étudiants en école de journalisme, soutenons les revendications sociales de l'Union Étudiante dans sa pétition lancée le 5 octobre 2026, qui a récolté à ce jour 75 000 signatures [1].

Nous dénonçons la couverture médiatique actuelle du mouvement lycéen par une grande partie des médias. Nous l'estimons intolérable. Les revendications lycéennes se retrouvent invisibilisées par des lignes éditoriales sensationnalistes et orientées.

Tout comme la Ligue des droits de l'Homme, nous accusons certains médias d'omettre les violences policières, en se concentrant davantage sur les incidents provoqués par des « individus extérieurs », qui se seraient greffés aux groupes des lycéen·nes. Il est également important de souligner que certains médias refusent toujours de flouter les mineur·es pris·es en photos et vidéos, bafouant ainsi leurs droits.

Sous couvert d'une prétendue impartialité journalistique, certaines rédactions faussent l'accès à l'information pour décrédibiliser le mouvement. ACRIMED, l'Observatoire des médias, relate qu'entre le 28 septembre et le 1er octobre 2026, les JT de France 2 (ceux de 13h et 20h) ont consacré seulement 11 sujets aux mobilisations lycéennes : 75 % du temps des sujets abordaient la dégradation matérielle, 8 % les revendications et seulement 3 % concernaient les violences policières, soit 47 secondes d'antenne… Nous observons une dissonance entre ce que nous voyons nous-même sur le terrain, au contact des personnes qui luttent et ce que relaie la majorité des médias.

Une telle couverture médiatique ne masque-t-elle pas les enjeux de la mobilisation ? Les rédactions mettent sous silence ce mouvement social. En tant que futur·es journalistes, nous nous indignons de ces méthodes, contraires à la déontologie journalistique. C'est pourquoi nous devons nous montrer solidaires et affirmons que nous soutenons nos camarades étudiant·es et lycéen·nes face à la répression policière et médiatique.

On nous apprend que les mots servent d'abord à présenter les faits. Les événements récents mettent en lumière la manière dont la majorité des médias opèrent une inversion symbolique, consistant à traiter davantage les dégâts matériels que la perte d'un œil, d'une main ou d'une mâchoire fracturée. Nous dénonçons ici une manipulation sémantique. Pour criminaliser les revendications en cours, les médias qualifient des feux de poubelle de « violences urbaines ». Ils décrètent « violents » les moindres dégâts matériels quand la répression et les sévices physiques apparaissent sous l'appellation « maintien de l'ordre ». Il ne s'agit donc pas seulement d'une différence de vocabulaire mais d'un choix éditorial.

Ces sujets nous concernent toutes et tous. Nous devons nous mobiliser afin que ces enjeux déontologiques ne soient pas étouffés au service de cette répression exercée sur la liberté d'expression. L'essor grandissant de nouveaux médias, sur les réseaux sociaux notamment, est un indicateur important du besoin de représentation que ressentent de nombreux·ses jeunes.

Nous nous opposons aux méthodes de traitement de l'information de certains médias grand public. Ils devraient réaliser un travail important de recontextualisation, qui permettrait de comprendre la complexité d'un mouvement social. En tant qu'étudiant·es en journalisme, il est de notre devoir de nous unir contre cette désinformation qui porte préjudice à la reconnaissance des revendications et occulte les violences policières subies, en grande partie par des mineur·es.

Le journalisme est un contre-pouvoir par nature et l'information, un bien commun. N'oublions pas que l'essor de la presse prend ses racines en pleine Révolution Française, en suivant l'idée républicaine : par le peuple, pour le peuple.

Nous nous reconnaissons davantage dans la couverture de certains médias à la ligne éditoriale indépendante et appelons les médias grand public et leurs journalistes à se responsabiliser. D'autant plus que dans un contexte de campagne présidentielle, le rôle des médias occupe une place majeure.

Chaque journaliste a une responsabilité. S'affranchir du cadre déontologique, en faisant primer l'opinion sur la véracité des faits, revient à condamner à mort, non pas uniquement la profession, mais la démocratie elle-même. Nous ne voulons pas de ce journalisme.

780 étudiantes et étudiants de 15 écoles de journalisme (École de journalisme de CY Cergy, Celsa – Paris, CFJ – Paris et Lyon, ESJ – Lille, École de journalisme de Grenoble, les étudiant.es de l'école de journalisme de l'IFP – Paris, EJCAM – Marseille, les étudiant.es mobilisé.es de l'IJBA – Bordeaux, IPJ – Paris, EDJ – Paris, CUEJ – Strasbourg, IUT de Lannion, EJC – Cannes, Master de journalisme de Metz, EPJT – Tours).


[1] Depuis la parution de la tribune, ce nombre a augmenté. Au 21 octobre, la pétition compte 91 000 signataires. Note d'Acrimed

20.10.2026 à 11:37

Dans les médias allemands, cordon anti-nazi ou barrage contre la gauche ?

Olivier Cyran

« Ça fait vraiment peur ».

- Médias en Allemagne
Texte intégral (3315 mots)

Deux soirées électorales, deux ambiances dans les rédactions allemandes : la victoire triomphale du parti d'extrême droite AfD en Saxe-Anhalt le 6 septembre et l'arrivée en tête de la formation de gauche Die Linke à Berlin deux semaines plus tard. Lequel de ces deux événements politiques a-t-il suscité le plus d'effroi ?

« Ça fait vraiment peur », frissonne face à la caméra Julius Böhm, l'envoyé spécial du média en ligne NIUS. « Berlin c'est la fin », se lamente sur X Felix Dachsel, chef du service des grands reportages au Spiegel, l'hebdomadaire le plus diffusé d'Allemagne. « La police berlinoise est horrifiée », alerte de son côté le fil d'infos du quotidien conservateur Die Welt, qui rapporte ce constat lugubre d'un porte-parole en képi : « Berlin ist gefallen », Berlin est tombée. Nous sommes le dimanche 20 septembre au soir et la presse allemande découvre avec stupeur et tremblements les résultats des élections régionales qui viennent de se clore dans la capitale allemande.

Péril rouge et « clans arabes »

Manifestement, l'heure n'est pas seulement grave : elle est apocalyptique. Est-ce parce que l'AfD vient de remporter à Berlin le meilleur score de son histoire avec 16,2 % des voix, presque deux fois plus qu'il y a cinq ans ? Bien sûr que non. De l'extrême droite et de son ascension dans le pays, il sera relativement peu question tout au long de la soirée. Deux semaines plus tôt, pourtant, le parti couvé par Elon Musk a raflé près de 44 % des voix en Saxe-Anhalt. Il se trouve aujourd'hui en position de gouverner le Land, qui deviendrait ainsi le premier territoire allemand à succomber à l'extrême droite depuis les années 1930. Mais à quoi bon s'en inquiéter, puisque ce qui monopolise l'attention ce soir et fait couler des hectolitres de sueur sur les plateaux, c'est la victoire à Berlin de Die Linke, la formation de gauche arrivée largement en tête avec 25,7 % des voix, bien au-delà de ce qui était attendu.

Sa cheffe de file, Elif Eralp, est une juriste spécialisée en droit de l'immigration, fille d'un couple de syndicalistes turcs qui ont fui leur pays lors du coup d'État militaire de 1980. Elle a axé sa campagne sur un positionnement antifasciste clair et sans ambages, mais aussi sur la promesse de porter remède à la crise du logement. Face à un coût du mètre carré qui a presque doublé en dix ans, Elif Eralp propose de plafonner les loyers, de construire de l'habitat social et de « communaliser » (vergesellschaften) 220 000 logements détenus par les grands groupes immobiliers. Manifestement, la perspective d'une expropriation massive des accapareurs n'a pas trop rebuté l'électorat.

Sur les éditorialistes, en revanche, elle fait l'effet d'une averse de grêle. « Radical », « fou », « irréaliste », « démagogique » et « dangereux » sont les maîtres mots de la soirée. Lorsque le chancelier Friedrich Merz annonce en urgence une loi interdisant la communalisation de logements privés au nom des sacro-saints intérêts des « investisseurs allemands comme étrangers », les convives de l'animateur Markus Lanz, sur la deuxième chaîne publique ZDF, hochent la tête d'un air entendu : sanctuariser les profits des nababs de l'immobilier leur paraît une mesure de bon sens. Pour conjurer le retour des soviets, le journaliste Jörg Thadeusz exhorte les partis de centre-gauche (SPD et Grünen) à refuser toute coalition avec Die Linke. « Il faut étouffer dans l'œuf la formation d'un gouvernement de gauche à Berlin », vocifère-t-il sur le plateau de « Tagesthemen », le JT de la première chaîne publique ARD (20/09). En somme, le cordon sanitaire qui était autrefois de mise avec l'extrême droite doit désormais s'appliquer aux antifascistes.

Comme ailleurs en Europe, l'aversion contre la gauche se nourrit aussi de l'instrumentalisation de l'antisémitisme : une grande partie des médias allemands accusent Elif Eralp et son parti de haine anti-juive du fait de leur dénonciation du génocide de Gaza. Dans un pays où les grands médias persistent encore à parler de « guerre contre le Hamas », et où l'acquisition de la citoyenneté est conditionnée à la reconnaissance du droit à l'existence d'Israël, toute expression d'une sympathie pour les victimes palestiniennes est nécessairement suspecte d'hérésie. Surtout venant d'une candidate d'origine turque, et plus encore d'un parti politique qui, à Berlin, compte une proportion non négligeable de militants issus de l'immigration.

Ce n'est donc pas une surprise si les clameurs médiatiques soulevées par le vote berlinois vont se déplacer en un clin d'œil du terrain économique – sauver la rente immobilière des fonds d'investissement – vers les sables mouvants de la « Staatsräson » et leur composante aujourd'hui la plus viscérale : l'islamophobie. Rien n'indique mieux ce changement de focale que le cri du cœur de Ulf Poschardt, l'ancien directeur de Die Welt et toujours porte-parole influent d'Axel-Springer, premier groupe de médias et d'édition du pays : « Tout le monde a peur de 1933. Le véritable danger, pourtant, c'est 1949 : le retour de la RDA – avec, en prime, des islamo-fascistes arabes », s'étrangle-t-il sur X au soir du scrutin, dans une version typiquement germanique du cross-over « islamo-gauchiste ». Ainsi va le révisionnisme de la classe médiatique allemande, friande de « devoir de mémoire » lorsqu'il s'agit de justifier les livraisons d'armes à Israël, mais où la résurgence du nazisme est considérée comme un moindre mal face au péril rouge sarrasin.

Cette fulgurance donne le ton de la campagne de presse qui va se déployer dans les jours qui suivent. Certes, beaucoup l'admettent, il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent avec Elif Eralp, qui s'est toujours illustrée par sa modération sur la question palestinienne et qui, dès son discours de victoire, a réitéré l'assurance qu'elle ferait de la lutte contre l'antisémitisme une de ses priorités. Mais on peut tout de même trouver des osselets à ronger – comme, par exemple, la présence de la candidate à un concert de soutien donné fin août dans le quartier populaire de Neukölln, au cours duquel le rappeur Dahabflex a lancé « death to IDF [1] ». Dans la quasi-totalité des portraits qui lui seront consacrés au lendemain de l'élection, il n'en faudra pas plus pour soupçonner Elif Eralp de « duplicité », voire de « complaisance envers les antisémites » (Tagesspiegel, 21/09). Les médias vont aussi relayer avec gourmandise l'intervention de l'ambassadeur d'Israël à Berlin, Ron Prosor, pour qui la percée de la gauche berlinoise représente une « menace immédiate pour la survie » de la communauté juive de la ville – déclaration contre laquelle cent cinquante membres de ladite communauté signeront le 24 septembre une lettre ouverte en défense de Die Linke. « Ce déluge d'accusations vise à étouffer les opinions divergentes et à saper le droit international, écrivent-ils. Dans un contexte où l'antisémitisme ne cesse de gagner du terrain partout, le fait de pointer du doigt un parti de gauche démocratique constitue non pas une observation neutre, mais un instrument politique destiné à détourner l'attention et à la réorienter. [2] » Sans surprise, leur texte bénéficiera d'une couverture médiatique nettement moins abondante que les diatribes de l'ambassadeur.

Une petite histoire rapportée le soir-même de l'élection va occuper une place encore plus envahissante dans le récit médiatique : parmi les sympathisants de Die Linke rassemblés cette nuit-là au siège berlinois du parti, un photographe saisit l'image d'un homme racisé qui lève le pouce en signe de victoire. Il s'agit de Issa Remmo, patriarche d'une famille libano-allemande régulièrement mise en cause pour ses activités criminelles. Pour les médias, c'est du grain à moudre inespéré. Certes, la salle était ouverte à qui voulait entrer, certes, l'homme fut prié de quitter les lieux à peine reconnu, comme le relatera le lendemain le journaliste indépendant Yossi Bartal, témoin de la scène, sur Bluesky. Qu'importe, la machine est huilée et prête à mouliner. D'autant qu'un détail providentiel va encore lui fournir du carburant : l'homme était accompagné d'un réfugié palestinien de 70 ans identifié comme ancien militant du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Un soupçon de mafia libanaise et un parfum de terrorisme palestinien : le mélange parfait pour attiser le scandale.

« Pour les Juifs et les Juives à Berlin c'est une situation extrêmement menaçante », alerte dès le lendemain Focus, l'un des plus gros hebdomadaires du pays. En sous-titre : « Les dirigeants de Die Linke fêtent leur victoire en posant avec des partisans du Hamas. » Durant plusieurs jours, la quasi-totalité des journaux de la ville et du pays vont faire leur miel de cette incrimination par association. Du quotidien ex-alternatif Tageszeitung (ou Taz) au conservateur Frankfurter Allgemeine en passant par la presse Springer, les ondes publiques ou le centre-gauche Süddeutsche, tous s'indignent et spéculent sur les sombres apparentements entre la gauche berlinoise, les « clans arabes » et les Palestiniens forcément suppôts du Hamas (le FPLP est d'inspiration marxiste). On en oublierait presque l'abominable spoliation qui guette les gros propriétaires immobiliers.

Un peu de vernis sur le nettoyage ethnique

La répugnance avec laquelle les médias allemands accueillent l'irruption d'une candidate progressiste sur la scène politique contraste singulièrement avec la normalisation de l'extrême droite consacrée deux semaines plus tôt par le triomphe de l'AfD en Saxe-Anhalt. Cette fois, pas de vent de panique dans les rédactions, ni de sirènes annonciatrices de la fin du monde, ni d'extrapolations disqualifiantes : quelques mines abasourdies, consternées parfois, mais aussi de prodigieux efforts de compréhension, notamment sur les plateaux de Caren Miosga et Markus Lanz, hôtes des deux principaux talk-shows politiques de la télévision publique (respectivement sur ARD et ZDF).

Ici, le fameux cordon sanitaire qui prévalait si longtemps dans les médias allemands, et rendait impensable l'invitation d'un politique d'extrême droite, a craqué il y a déjà quelques années. Caren Miosga et Markus Lanz n'hésitent plus à tendre un siège bien rembourré aux dirigeants de l'AfD. Et notamment à la première d'entre eux, Alice Weidel, intronisée sur le plateau de Caren Miosga le 2 février 2025 pour une causerie ainsi présentée : « Quel genre d'Allemagne voulez-vous, Madame Weidel ? » Elle y trouva l'occasion d'étaler longuement et librement sa haine des immigrés et ses projets de « remigration » conçus pour rendre au Vaterland sa blancheur immaculée. « Cette émission donne un nouveau et triste exemple de la manière dont la télévision publique offre gratuitement de la publicité aux fascistes – dans l'espoir naïf qu'il serait possible, d'une manière ou d'une autre, de "désenchanter" le fascisme en mettant ses représentants suffisamment souvent devant les caméras, nota le lendemain le site de critique des médias Übermedien. La désinformation, les théories du complot et l'incitation à la haine détruisent le débat. Les mensonges et les fausses informations sont difficiles à réfuter une fois qu'ils ont été diffusés. Leur répétition constante les ancre dans l'esprit du public. Cela ne semble pas préoccuper l'ARD et la ZDF. The talk must go on. [3] »

C'est donc assez logiquement que le travail de légitimation de l'extrême droite passe un nouveau cap le soir de son triomphe en Saxe-Anhalt le 6 septembre dernier. Caren Miosga reçoit cette fois le politologue Christian Stecker, qui milite pour effacer les derniers vestiges du cordon sanitaire d'antan. Lorsqu'elle lui demande pourquoi l'immigration provoque un tel rejet en Saxe-Anhalt, l'un des Länder du pays comptant la plus faible proportion d'étrangers, l'universitaire rétorque doctement : « Je crois que l'acceptation du pluralisme fait qu'on peut aussi bien défendre un projet de société multiculturel que la conception ethno-pluraliste portée par l'AfD, à savoir que le peuple allemand est une communauté culturelle que l'on souhaite protéger en se demandant quelle immigration on veut et en quelle quantité. » Ni l'animatrice, ni son autre invité (l'ancien ministre de l'Intérieur Thomas de Maizière, de droite lui aussi) ne bronchent face à cette justification pseudo-savante du racisme. « Ethno-pluralisme » est une notion forgée dans les années 1970 par Henning Eichberg, idéologue de La Nouvelle Droite aux côtés du français Alain de Benoist. Elle véhicule l'idée d'un « droit à la différence culturelle » qui justifierait une séparation étanche des groupes ethniques. Au racisme biologique des nazis canal historique, mal vu à l'époque, elle substituait un racisme « culturel » que la bourgeoisie éclairée pouvait épouser en toute bonne conscience. « Ce concept fournit donc une base idéologique à l'exclusion, à l'expulsion et au nettoyage ethnique », comme le souligne la journaliste et autrice Annika Brockschmidt [4].

Trois jours plus tard, surprise : le chancelier Friedrich Merz, qui n'a eu de cesse de plagier les mots d'ordre de l'AfD pour accélérer sa propre politique d'expulsions de réfugiés, prononce un discours au Bundestag dans lequel il accuse le parti d'extrême droite de vouloir mettre en œuvre un « nettoyage ethnique en fonction de l'origine et de la couleur de peau ». Tel est en effet le projet revendiqué par l'AfD : rafler et expulser en masse des millions d'étrangers, de demandeurs d'asile et d'Allemands naturalisés. Mais la presse s'interroge : le chancelier ne va-t-il pas trop loin ? Dans Bild, le tabloïd droitier du groupe Springer et titre le plus diffusé d'Allemagne, on convoque un historien membre de la CDU, Andreas Rödder, qui juge la déclaration de Merz excessive : « Il ne s'agit pas d'un nettoyage ethnique tel que nous le connaissons à travers l'histoire et qui a toujours été associé à des mesures de violence. » La « remigration » voulue par l'AfD sera non-violente bien sûr et respectueuse des droits humains. « Nous ne devrions pas jeter d'huile sur le feu », opine un autre historien consulté par Bild, Michael Wolffsohn (09/09).

Cette injonction aux bonnes manières se révèle assez largement partagée dans le monde médiatique. « Un nettoyage ethnique, comme dans les Balkans ? Malgré toutes les critiques justifiées que l'on peut porter sur les idées nationalistes de l'AfD, Merz s'est laissé emporter », tempère également le journal de référence des milieux d'affaires, Frankfurter Allgemeine (11/09).

Vues de France, pareilles attentions paraîtront sans doute étonnamment familières. L'accoutumance au fascisme structure désormais la vie politique dans les deux pays. Mais, en Allemagne, elle constitue encore un phénomène relativement nouveau. L'effet de rattrapage est d'autant plus brutal. Si certains journaux, comme le Spiegel, se refusent toujours – jusqu'à quand ? – à interviewer les dirigeants de l'AfD, la plupart n'ont plus de scrupule à les traiter en interlocuteurs comme les autres. La normalisation du génocide de Gaza, qui a vu la grande majorité des rédactions s'aligner docilement sur les éléments de langage des gouvernements allemand et israélien, n'est sans doute pas étrangère à cette remise à jour. Lorsqu'on ferme les yeux sur des massacres de civils, on peut aussi bien avaler un programme de guerre contre les minorités.

La presse Springer constitue à cet égard un cas d'école, puisque l'extrême droite y bénéficie du même traitement de faveur que les porte-voix de l'armée israélienne. Sous les manchettes graisseuses de Bild comme dans l'habillage bourgeois de Die Welt, les dirigeants de l'AfD jouissent d'un accueil affable, tandis que les mobilisations de soutien à Gaza sont constamment décriées comme antisémites et pro-Hamas. Et la tribune d'Elon Musk, publiée à la Une de Die Welt en décembre 2024, qualifiant le parti d'Alice Weidel de « dernière lueur d'espoir », fait naturellement écho à la déclaration d'amour au Premier ministre israélien déclamée deux mois plus tôt par le porte-étendard du groupe, Ulf Poschardt : « Netanyahou est l'avant-garde de l'occident », on peut compter sur lui pour nous protéger du « virus anti-occidental et anti-Lumières » propagé par les « décadents » et les « barbares » (N24, la chaîne info de Die Welt, 06/10/2024).

Aujourd'hui Poschardt s'éponge le front en observant le mouvement des lycéens français, qui ont l'audace de ne pas tous être blancs et chrétiens. « Les élections à Berlin le montrent, l'immigration musulmane est devenue un facteur déterminant dans les stratégies de conquête de la gauche. On voit ces jours-ci en France comment cela se termine », grondait-il le 2 octobre dans Die Welt. On a vu : ça se termine par des reporters d'extrême droite chassés des manifestations comme des malpropres. Bientôt aussi en Allemagne ?

Olivier Cyran


[1] Israel Defense Forces, c'est-à-dire l'armée israélienne.

[2] Lettre ouverte publiée sur le site du « Forum de la gauche syndicale de Berlin » (Forum Gewerkschaftliche Linke Berlin).

[3] « Hört auf, die AfD in Talkshows einzuladen ! » (« Arrêtez d'inviter l'AfD dans les talk-shows ! »), Übermedien, 03/02/2025.

[4] Annika Brockschmidt, « Normalisierung zur besten Sendezeit » (« La normalisation aux heures de grande écoute »), sur son podcast, 13/09/2026.

19.10.2026 à 14:00

« La grande matinale » de France Inter : les interviews défigurent les mobilisations lycéennes

Jérémie Younes, Pauline Perrenot

Marginalisation des mobilisations, occultation des violences policières.

- Mouvement des lycéens (2026) / ,
Texte intégral (2359 mots)

Comment et avec qui les intervieweurs de « La grande matinale » de France Inter ont-ils choisi de parler des mobilisations lycéennes ? Nous avons écouté (et minuté) l'intégralité des entretiens de l'émission entre le lundi 28 septembre et le mardi 13 octobre. Le constat est accablant, entre désintérêt pour le sujet, priorité à la parole gouvernementale et occultation des violences policières.

« La grande matinale » de France Inter, en tête dans le paysage radiophonique français avec 4,6 millions d'auditeurs chaque jour, dispose de deux cases d'interview : « L'invité de 7h50 » (un entretien de 9 à 11 minutes chaque jour [1]), et « L'invité de 8h20 » (un grand entretien de 20 à 25 minutes, du lundi au vendredi [2]). Constitué entre le 28 septembre et le 13 octobre, notre corpus compte 28 interviews au total. Ces prestigieux segments sont les temps forts de l'émission quotidienne : ceux qui font le plus d'audimat, qui génèrent des posts sur les réseaux sociaux, des commentaires dans le champ politique et des reprises à travers toute la presse. Comment les journalistes-vedettes qui les animent ont-ils traité les mobilisations lycéennes et étudiantes ? Réponses chiffrées – et accablantes pour la « première matinale de France ».

Désintérêt

Premier constat : alors que le pays connaît un mouvement lycéen d'une ampleur inédite, le sujet ne semble pas passionner les matinaliers de France Inter. Entre le 28 septembre et le 13 octobre, sur 28 entretiens (d'une durée cumulée de 7 heures et près de 36 minutes), seulement 14% du temps d'antenne a porté sur le sujet.

Sur ces 28 entretiens, trois ont été consacrés entièrement (ou presque) à la mobilisation lycéenne ; un quatrième le fut en grande partie : celui de Manuel Bompard (29/09), au cours duquel le sujet a occupé 8 minutes et 15 secondes – soit un tiers du temps d'antenne. Pourtant brûlante, cette actualité occupera une part résiduelle de cinq entretiens supplémentaires, pour une durée allant de 27 secondes (face au gouverneur de la Banque de France Emmanuel Moulin, 07/10) à 2 minutes et 50 secondes (face à l'acteur Vincent Lindon, 08/10).

Au cours de ces deux semaines, les mobilisations lycéennes ont bel et bien été traitées ailleurs dans la matinale, dans « Le grand débat » du week-end [3] et, bien sûr, dans les journaux d'information. Mais on le sait : beaucoup plus courts, bien moins exposés et rarement repris par les confrères, les sujets de journaux n'occupent pas la même place dans la hiérarchie de l'information. La parole des premiers concernés y est de surcroît sélectionnée et fatalement compressée par le format du micro-trottoir, donc de portée moindre que lors d'un entretien seul à seul face à un intervieweur pendant près de dix ou vingt minutes en continu…

Priorité au gouvernement

Deuxième constat : parmi les trois entretiens focalisés sur le mouvement social, deux ont été accordés à des ministres – Laurent Nuñez (« L'invité de 8h20 », 06/10) et Édouard Geffray (« L'invité de 7h50 », 13/10) – et un seul à des représentants de lycéens : le 2 octobre, Sabrine Kharbach et Ryad Rani, respectivement porte-parole de l'Union étudiante et de l'Union syndicale lycéenne (USL), ont été conviés pour le créneau d'interview le plus court, dont nous avons en outre pu observer la teneur…

Bilan des courses : au cours des deux premières semaines de médiatisation du mouvement social, alors que les intervieweurs de « La Grande matinale » ont consacré 1 heure 2 minutes et 6 secondes au sujet, ils auront passé la moitié du temps d'antenne (31 minutes et 30 secondes) à en discuter… avec des membres du gouvernement !

Occultation des violences policières

Sur cette soixantaine de minutes au total, 22 minutes et 24 secondes ont été consacrées aux « violences » en général – poubelles brûlées et mains arrachées confondues. L'entretien avec Laurent Nuñez en accapare pas moins de 15 minutes et 20 secondes. Si le ministre de l'Intérieur n'est pas ménagé, et si l'entretien questionne avec insistance sa « stratégie de maintien de l'ordre », les violences policières ne sont jamais problématisées comme telles par les intervieweurs. S'il mentionne quelques cas précis au détour de relances (main arrachée à Lens, mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l'Aumône, lycéens éborgnés par des tirs de LBD à Tours et Argenteuil), Benjamin Duhamel ne les mobilise que comme des exemples d'éventuels abus de la force (toujours) légitime. Une approche qui se pense neutre et factuelle, qui oppose de fait un propos contradictoire… mais qui se borne à parler de « maintien de l'ordre » plutôt que de « violences policières ». Un cadrage d'ailleurs bien pratique pour le ministre qui, même placé face à des cas concrets, peut justifier son recours à la force au nom de l'ordre et de la lutte contre les « violences urbaines ». Les intervieweurs parleront bien volontiers de « consignes de retenue » ; ils questionneront une « disproportion » de la force, mais le feront en présentant systématiquement cette dernière comme une « réponse » ou des « répliques » des « forces de l'ordre ». Le ministre ne s'y trompe pas et félicite d'ailleurs la présentatrice Florence Paracuellos au terme de sa toute première question : « J'aime bien que vous parliez de "répliques" ». Courageux mais pas téméraires, les matinaliers délègueront l'emploi du terme « répression policière »... à un auditeur reçu par téléphone (en l'occurrence Kaïs, un lycéen de Créteil). L'inégalité du dispositif se chargera du reste : « On ne peut pas parler de répression », balaye en une phrase Laurent Nuñez. Les journalistes n'y reviendront pas.

En réalité, seules 38 secondes porteront véritablement sur les violences policières désignées comme telles. Elles ne le seront qu'à l'initiative des deux représentants des lycéens, Sabrine Kharbach et Ryad Rani (02/10), et non sans opposition. Initialement interrogée sur les violences des manifestants, Sabrine Kharbach détourne en effet la question de Quentin Lafay une première fois : « Oui, on peut parler des violences policières », cingle-t-elle, avant de mentionner les cas d'un lycéen éborgné et de plusieurs « étranglements » commis par la police. Un non-sujet pour le journaliste, qui relance les deux syndicalistes sur d'autres « violences précises », à savoir « certains établissements […] incendiés » et « certains personnels de l'Éducation nationale qui ont été pris à partie, blessés ». Ryad Rani tente de boycotter la question une seconde fois. « Le gouvernement est coupable de chaque violence policière et il est responsable de l'entièreté de cette situation », amorce-t-il, avant d'être cette fois-ci interrompu et rabroué par Quentin Lafay : « Sur les violences policières, on a bien compris, mais je parle des violences du camp d'en face, comment les qualifier ? Est-ce que vous les condamnez, déjà ? »

« On a bien compris » : vraiment ? En deux semaines, en dehors de ce cas, aucun intervieweur n'aura formulé lui-même le terme « violences policières » dans une question. En revanche, le 7 octobre, la matinale de France Inter s'inquiétait auprès du gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin : « Les marchés financiers scrutent la mobilisation des lycéens. Ça a quel effet, ça, sur la signature de la France ? » À chacun ses priorités…

« Le grand portrait » de Sonia Devillers : rien à voir

Après les coups de neuf heures, « La Grande matinale » se prolonge avec « La Grande matinale - Le mag » sous l'égide de Sonia Devillers, qui anime à cette occasion « Le débat » – portant sur « un grand fait d'actualité politique, économique, nationale ou internationale » – et conduit un grand entretien d'environ vingt minutes intitulé « Le Grand portrait ». Du 28 septembre au 15 octobre, aucun des dix créneaux « Le débat » ne porte sur le mouvement social [4]. Assumant une portée magazine relativement détachée de « l'actualité politique » – telle que la conçoivent en tout cas les grands journalistes… –, « Le Grand portrait » a lui aussi totalement snobé les mobilisations des lycéens. À la même période, Sonia Devillers a mené 12 interviews, principalement avec des artistes (comédiens, chanteurs, écrivains, etc.). Sur 3 heures, 55 minutes et 51 secondes d'antenne, le sujet sera uniquement abordé par Omar Sy… pendant 1 minute et 25 secondes.

Un surgissement par effraction de la politique, que Sonia Devillers se chargera d'ailleurs ni une ni deux de ramener à la niche. Alors qu'Omar Sy décrit la mobilisation des lycéens comme l'une des « petites lumières » du moment et dénonce de manière virulente le fait qu'« on ne les écoute pas du tout » et qu'en lieu et place, « le réflexe, c'est […] de leur taper sur la gueule », « de les mettre les uns en face des autres pour faire des combats d'enfants » et de « leur demand[er] de se taire », la journaliste n'embraye pas. Mieux, elle passe du coq à l'âne en jouant la carte de la pacification :

Sonia Devillers : Moi, j'ai trouvé quelque chose qui rassemble. J'ai trouvé une petite lumière qui rassemble. Dans le genre petite lumière, petite source d'énergie qui rassemble, il s'appelle Nadir Hifi [le joueur de basket-ball]. Regardez. [Extrait audio de commentateurs sportifs en liesse pendant la fin d'un match du Paris Basketball face au Mans Sarthe Basket, lorsque Nadir Hifi offre la victoire au club parisien en marquant un panier sur le buzzer final.]

À l'évidence, ce n'était là non plus ni le lieu, ni le moment pour les lycéens. Comprenez : il ne faudrait pas enrayer la « douce machinerie néolibérale ».

Pauline Perrenot et Jérémie Younes


[1] Sous le patronage de Benjamin Duhamel du lundi au jeudi, de Quentin Lafay du vendredi au dimanche.

[2] Conduit par le duo Florence Paracuellos/Benjamin Duhamel du lundi au jeudi, et par Eva Roques/Quentin Lafay le vendredi. Le week-end, ce créneau de 8h20 se transforme en « débat » entre chroniqueurs réguliers : Gilles Finchelstein et Emmanuelle Mignon (le samedi) ; Nora Hamadi et Raphaël Doan (le dimanche). Parce qu'il n'est pas de même nature et ne fait pas intervenir des invités ponctuels, nous n'avons pas intégré ce format « débat » dans nos observations.

[3] « Les mouvements lycéens : l'ampleur de la colère ? » (04/10) et « Mouvement des lycéens : "Le maintien de l'ordre ne peut être la seule solution", selon Gilles Finchelstein » (10/10).

[4] Il n'y a pas eu de « débat » le 14 octobre et le 15 octobre, il a été remplacé par « Le rendez-vous de la médiatrice » qui, lui, porte sur le traitement du mouvement social par France Inter...

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