02.11.2026 à 07:00
Anne-Sophie Simpere
Entreprises et grosses fortunes ont investi des montants historiques dans la campagne électorale outre-Atlantique. De quoi truquer la balance ? Nous nous sommes penchés sur quelques-un des secteurs économiques qui financent le plus la politique américaine et sur leurs motivations.
Ce 3 novembre, les citoyens étasuniens sont appelés aux urnes pour une multitude de scrutins : l'élection de 39 gouverneurs, de représentants aux assemblées locales, d'une nouvelle Chambre des représentants et (…)
Entreprises et grosses fortunes ont investi des montants historiques dans la campagne électorale outre-Atlantique. De quoi truquer la balance ? Nous nous sommes penchés sur quelques-un des secteurs économiques qui financent le plus la politique américaine et sur leurs motivations.
Ce 3 novembre, les citoyens étasuniens sont appelés aux urnes pour une multitude de scrutins : l'élection de 39 gouverneurs, de représentants aux assemblées locales, d'une nouvelle Chambre des représentants et d'un tiers du Sénat, sans oublier les référendums locaux comme la proposition 40 sur la taxation des milliardaires en Californie.
Fin août, les dépenses des entreprises pour les midterms battaient déjà des records, avec 646 millions de dollars, 40 % de plus qu'en 2024.
Alors que ces élections s'annoncent particulièrement difficiles pour les Républicains, avec l'inflation et la popularité historiquement basse du président Trump, l'argent des multinationales et des grandes fortunes pourrait-il truquer la balance ? Fin août, l'ONG Public Citizen a calculé que les dépenses des entreprises pour les élections de mi-mandat (« midterms ») battaient déjà des records, avec des dons s'élevant à 646 millions de dollars. C'est 40 % de plus que pour les élections de 2024, où elles avaient dépensé 461 millions de dollars pour soutenir des candidats.
Nous nous sommes penchés sur quelques-un des secteurs économiques qui investissent le plus dans la politique américaine et sur leurs motivations.
En tête des secteurs qui ont massivement investi dans la campagne électorale : les sociétés de cryptomonnaies, de paris en ligne, les géants de la tech et entreprises liées à l'IA et au développement des datacenters. À la fin de l'été, les contributions rendues publiques par la FEC, la commission électorale fédérale, atteignaient 344 millions de dollars pour ce type d'entreprises, dont 206 millions uniquement pour l'industrie des cryptomonnaies, qui avait déjà énormément misé d'argent lors de la campagne présidentielle de 2024 (lire notre entretien avec Molly White sur ce sujet).
Les cryptomonnaies n'oublient pas pour autant les démocrates.
Depuis la réélection de Donald Trump, ces secteurs ont bénéficié d'une dérégulation massive (voir notre article) et de l'abandon de poursuites engagées sous l'administration Biden. Une tranquillité d'esprit qui explique sans doute leur générosité particulière envers le camp républicain. En 2026, les frères Winklevoss, dont la société Gemini a bénéficié de ce laxisme, ont contribué à hauteur de plus de 40 millions de dollars à MAGA Inc., le PAC de Donald Trump aujourd'hui mobilisé pour les midterms. Mais les cryptomonnaies n'oublient pas pour autant les démocrates. L'entreprise Coinbase, par exemple, a donné un million de dollars aux PAC des deux camps pour la Chambre des représentants et le Sénat.
L'industrie des paris sportif, très mobilisée pour réduire son niveau de taxation et assurer son expansion aux États-Unis, semble elle aussi pencher en faveur de candidats républicains, par exemple dans l'État de Géorgie (2,3 millions de dollars investit dans un PAC démocrate contre 8 millions pour des Républicains). Polymarket et son PDG Shayne Coplan ont versé un million de dollars pour des comités soutenant des démocrates, contre environ 1,3 million de dollars à ceux du camp opposé. Parmi ces derniers, le PAC qui soutient Vivek Ramaswamy dans sa campagne pour devenir gouverneur de l'Ohio. Investisseur et entrepreneur dans les biotechs, avec une fortune estimée à plus de 2 milliards de dollars, Ramaswamy avait été candidat à la primaire républicaine de 2024 avant de se rallier à Trump puis, une fois celui-ci élu, de rejoindre brièvement le DOGE d'Elon Musk.
Les secteurs les plus intéressés au déploiement massif des datacenters arrosent les "midterms" de millions de dollars.
Dans cet État qui en compte plus de 200, les datacenters sont devenus un enjeu clé de l'élection. À travers l'Ohio comme dans le reste des États-Unis (lire notre article), la population s'oppose de plus en plus, tous bords politiques confondus, à ces infrastructures en raison de leur consommation d'électricité et d'eau au détriment des autres usages, ainsi que des pollutions engendrées. Selon les déclarations de la FEC, le PAC Defend American Jobs a dépensé 46,6 millions de dollars pour soutenir le sénateur républicain sortant Jon Husted, candidat à sa réélection, qui soutient le développement des centres de données, et s'opposer à son rival, le démocrate Sherrod Brown. Defend American Jobs est une filiale de Fairshake, un fond abondé, entre autres, par les capital-risqueurs Ben Horowitz et Marc Andreessen et les entreprises de la tech et des cryptos Ripple Labs Inc et Coinbase. Les secteurs les plus intéressés au déploiement massif des datacenters arrosent les midterms de millions de dollars, alors que plus de sept Américains sur dix s'y opposent, selon une enquête publiée avant l'été, et seulement 27 % s'y disent favorables.
Parmi les autres entreprises qui contribuent massivement aux comités d'action politiques des élections de cette année, Public Citizen a également repéré le conglomérat des frères Koch, Koch Inc, et ses filiales. Libertariens anti-impôts et anti-régulation, les Koch ont fait fortune dans le secteur pétrolier avant de se diversifier, et sont des financeurs majeurs de la vie politique étasunienne, que ce soit pendant les élections ou par le biais d'investissements dans les universités et des réseaux de think tanks chargés d'influencer le « climat des idées ».
Les comités des Républicains ont reçu 3,9 et 3,5 millions de dollars de Chevron depuis 2025, ainsi que des dons d'Occidental Petroleum Corporation et d'une filiale de Valero.
En 2026, Koch Inc. a versé 20 millions de dollars à American for Prosperity, un « super PAC » soutenant les candidats conservateurs, après une précédente donation de 10 millions de dollars en 2025. Depuis juin 2025, Koch GA Inc, une filiale de l'empire, a également donné 2,5 millions de dollars au Congressional Leadership Fund (CLF) et la même somme au Senate Leadership Fund (SLP), deux PAC alignés sur le parti républicain. Le SLP et le CLF ont aussi reçu respectivement 3,9 et 3,5 millions de dollars de Chevron depuis 2025, ainsi que des donations d'Occidental Petroleum Corporation et d'une filiale du pétrolier Valero. Selon les publications de la FEC, aucune de ces sociétés d'énergies fossiles n'a financé le Congress Majority PAC ou le Senate Majority PAC, équivalents des CLF et SLF pour les démocrates.
Publié en septembre 2026, un rapport du chef des démocrates au Sénat Chuck Schumer et du sénateur Sheldon Whitehouse, membre du comité sur l'environnement et les travaux publics, s'est penché sur le soutien de l'industrie du pétrole et du gaz à l'administration Trump. Ils estiment que ce secteur a déboursé 201 millions de dollars pour la victoire des républicains en 2024, en comptant les financements à la campagne de Donald Trump, aux candidats républicains à la chambre et au Sénat, et les publicités orientées en faveur de leur agenda politique. Des montants auxquels il faudrait ajouter les flux d'argent opaque via des organisations à but non lucratif, qui n'ont pas les mêmes obligations de transparence, ainsi que les 19 millions de dollars apportés au fond d'inauguration du président après son élection.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donVingt-six membres de l'administration Trump ont des liens avec les industries fossiles, à commencer par le secrétaire d'État à l'Énergie Chris Wright.
Les élus démocrates ont aussi recensé vingt-six membres de l'administration Trump ayant des liens avec les industries fossiles, à commencer par le secrétaire d'État à l'Énergie Chris Wright, ancien PDG de l'entreprise de fracturation hydraulique Liberty Energy. Des liens que l'on retrouve aussi en ce qui concerne onze nominations à l'Environmental Protection Agency (EPA), l'administration chargée d'appliquer les normes environnementales et sanitaires aux industries les plus polluantes. Difficile de savoir à quel point les contributions des grands pétroliers aux républicains ont influencé la politique pro-forages de Donald Trump, qui était déjà annoncée dans le Project 2025, mais dès le 11 avril 2024, lors d'un dîner à Mar-a-Lago, le président américain avait promis aux dirigeants du secteur de servir leurs intérêts en échange de leurs contributions à sa campagne.
Dans ce cas-là également, soulignent les deux élus démocrates dans leur rapport, les politiques voulues par ces grandes entreprises vont à l'encontre des intérêts réels de la population. L'obstruction aux énergies renouvelables a par exemple bloqué des projets qui auraient pu fournir une énergie moins chère aux foyers étasuniens. L'affaiblissement des normes limitant la consommation des voitures thermiques pèse également sur les automobilistes, qui en paient directement le coût en période de flambée des prix du pétrole. Les coûts des catastrophes climatiques liées à l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre, depuis les réparations jusqu'aux franchises d'assurance, et le prix des impacts sanitaires du développement sans frein des forage pétroliers s'élèvent quant à eux à des dizaines de milliards de dollars, payés par la collectivité.
Et les entreprises françaises ? Celles ayant des filiales aux États-Unis peuvent aussi avoir des PAC, comme nous l'avions déjà relevé lors de précédentes élections (lire Campagne électorale américaine : les troublants financements d'Airbus, EDF et Sanofi). Ils sont alimentés par leurs employés, actionnaires et par leurs familles, et les fonds sont alloués en fonction des choix des dirigeants des PAC (qui ne peuvent être des ressortissants étrangers). Les montants en jeu sont moindres que ceux mobilisés par les multinationales américaines, mais restent importants, notamment si on les compare avec les règles françaises beaucoup plus strictes en matière de financement de la vie politique. Depuis janvier 2025, le PAC rattaché à l'entreprise pharmaceutique Sanofi a versé plus de 566 000 dollars allés à différents comités soutenant des candidats, républicains et démocrates. Selon OpenSecrets, ce PAC penche généralement en faveur des candidats républicains. Celui d'Airbus a dépensé 335 000 dollars sur cette même période 2025-2026, celui d'Engie un peu plus de 100 000 dollars, contre environ 94 000 dollars pour celui d'EDF, 84 000 dollars pour le PAC de Thales, 26 500 dollars pour le groupe chimique Arkema et 18 000 dollars pour Pernod Ricard.
Entre janvier 2025 et aujourd'hui, le PAC de Sanofi a versé plus de 566 000 dollars à des candidats républicains et démocrates.
Des sommes conséquentes, mais qui pèsent peu si on les compare aux investissements des milliardaires américains. Fin octobre 2026, le Washington Post recensait 2,7 milliards de dons politiques de la part des 50 plus grands donateurs, dont 446 millions de dollars d'Elon Musk, patron de Tesla, SpaceX et du réseau social X. 60 % de ces contributions des très grandes fortunes bénéficiaient aux Républicains. Des sommes qui peuvent servir à financer, indépendamment des campagnes officielles, des spots publicitaires favorables à certains candidats, via le système dit des « Super PAC ». Selon AdImpact, les dépenses publicitaires pour les midterms pourraient atteindre 11,6 milliards de dollars, dépassant le précédent record de 11,2 milliards établi lors des élections de 2024.
Si les candidats démocrates lèvent plus de dons que leurs opposants, le camp républicain conserve une avance financière grâce aux investissements de ces Super PAC, déplafonnés depuis l'arrêt Citizen United de 2010. Si l'on ajoute les transferts d'argent opaques transitant via certaines organisations à but non lucratif et les montants exorbitants des dépenses de lobbying aux États-Unis – y compris par des entreprises françaises comme TotalEnergies (lire notre article) –, la politique américaine paraît plus que jamais inféodée aux multinationales et aux grandes fortunes qui les dirigent.
29.10.2026 à 07:00
Nina Hubinet
Avec des parts de marché conséquentes à tous les maillons de la chaîne pétrolière, TotalEnergies occupe une position dominante incontestée sur le marché français, et jouit du poids politique qui en découle. L'intégration du groupe et les bénéfices record générés par la guerre au Moyen Orient lui ont permis de bloquer les prix des carburants dans ses stations depuis sept mois sans perte nette. De quoi s'opposer à la taxation de ses superprofits, avec le soutien d'un État français plus (…)
- Anatomie d'une dépendance. La France du pétrole et ses profiteurs / France, TotalEnergies, climat & énergie, lobbying et influence, monopoles
Avec des parts de marché conséquentes à tous les maillons de la chaîne pétrolière, TotalEnergies occupe une position dominante incontestée sur le marché français, et jouit du poids politique qui en découle. L'intégration du groupe et les bénéfices record générés par la guerre au Moyen Orient lui ont permis de bloquer les prix des carburants dans ses stations depuis sept mois sans perte nette. De quoi s'opposer à la taxation de ses superprofits, avec le soutien d'un État français plus dépendant que jamais.
Le 28 septembre dernier, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, sonne la cloche de clôture du New York Stock Exchange (NYSE) sous des applaudissements enthousiastes. Le groupe pétrolier français organise sa « journée investisseurs » annuelle, et en profite pour célébrer, dans l'allégresse, ses 35 ans de présence à la Bourse de New York. Dopé par l'envolée des prix du pétrole sous l'effet de la guerre au Moyen-Orient, TotalEnergies s'engage ce jour-là à augmenter son dividende de plus de 5 % par an jusqu'en 2030 et à engager un programme de rachats d'actions d'entre 4 et 5 milliards de dollars d'ici mars 2027.
De fait, l'entreprise a les moyens : ses bénéfices au premier semestre 2026 s'élèvent à 11,2 milliards de dollars, soit un bond de 72% sur un an, en conséquence du blocage du détroit d'Ormuz, qui a à nouveau propulsé le baril de brent à plus de 100 dollars début septembre. Au troisième trimestre, TotalEnergies a engrangé plus de 8 milliards de dollars supplémentaires. Pour les automobilistes français, par contre, la flambée se traduit par un litre d'essence sans plomb 95 à 2,22 euros et un gasoil à 2,37 euros début octobre.
À moins... qu'ils ne se rendent dans une station Total, où l'on peut faire le plein pour 20 à 30 centimes de moins par litre. C'est la conséquence du « blocage des prix » décidé par l'entreprise depuis mars 2026. La mesure a provoqué de longues queues de véhicules devant ses pompes, et la colère de ses concurrents, qu'il s'agisse de la grande distribution ou des petites stations indépendantes, qui n'ont pas la marge de manœuvre de la multinationale.
« Total a une position dominante en amont, donc un pouvoir d'influence très fort qui lui permet de pratiquer des prix en dessous du prix du marché, décrypte Jacques Goisque, directeur général de la Fédération française des combustibles, carburants et chauffages (FF3C), syndicat professionnel qui regroupe un millier d'entreprises de la distribution de carburants. Mais ce faisant elle enfreint les règles de la libre concurrence et fragilise l'équilibre du marché de détail, alors qu'il est déjà affaibli. »
Le 17 juillet, une organisation représentant les petites stations essence indépendantes a saisi l'Autorité de la concurrence.
D'après une enquête réalisée en juin 2026 par Mobilians, autre organisation syndicale représentant les petites stations indépendantes, plus de la moitié d'entre elles ont enregistré une baisse de leurs ventes au printemps, allant de 15 à 40% de chute d'activité. L'opération commerciale de Total vient surtout menacer les petites stations rurales, déjà à la peine depuis plusieurs années. Le 17 juillet dernier, le FF3C a saisi l'Autorité de la concurrence pour « abus de position dominante et concurrence déloyale ». Le jugement ne devrait pas intervenir avant au moins un an, mais Jacques Goisque espère qu'il y aura « une décision qui fera jurisprudence, pour éviter que lors d'une crise future Total puisse utiliser cette arme-là ».
« Nous ne faisons jamais de commentaire sur des plaintes en cours, réplique un porte-parole du groupe en réponse à nos questions. Néanmoins, il convient de préciser que le mécanisme de plafonnement de TotalEnergies est largement soutenu par les pouvoirs publics, d'autant que TotalEnergies est la seule entreprise française intégrée maîtrisant l'ensemble de la chaîne, de la production de pétrole à la distribution de carburants en stations, en passant par le transport, le trading et le raffinage. »
Ce dernier point apparaît en effet crucial à bien des égards. Et d'abord d'un point de vue financier. Selon Patrick Pouyanné, le blocage des prix à la pompe a coûté près de 500 millions d'euros à son entreprise entre mars et septembre. Mais le PDG a précisé aux députés, lors de son audition par la commission des finances de l'Assemblée nationale en juin dernier, que ces pertes étaient absorbées par la « chaîne intégrée » de TotalEnergies. Le résultat de sa branche française cette année – sur lesquels le groupe prévoit aujourd'hui de payer 600 millions d'euros d'impôt sur les sociétés – suffirait largement à financer cette mesure.
Sa présence à tous les maillons de la chaîne pétrolière reste la clé de voûte du pouvoir de TotalEnergies.
Si la situation géopolitique des derniers mois a fait bondir les profits du géant pétrolier au niveau national tout comme au niveau mondial, TotalEnergies est, sur le papier, rarement bénéficiaire en France - ce qui lui permet chaque année ou presque d'échapper à l'impôt. En 2025, le groupe a ainsi déclaré 300 millions d'euros de pertes pour sa branche française, contre un bénéfice net de 11 milliards d'euros dans le monde. Les activités du groupe dans l'Hexagone sont souvent qualifiées de « structurellement déficitaires », même si les mécanismes qui lui permettent de localiser ici où là ses profits peuvent poser question (lire Est-il vrai que « TotalEnergies paie ses impôts là où le groupe extrait du pétrole et du gaz » ?).
Pour autant, même si TotalEnergies a cédé certains de ses actifs dans des infrastructures pétrolières au cours des dernières années, la multinationale est loin de se désengager du marché français, comme l'ont fait les autres majors pétrolières, de Shell à ExxonMobil. Sa présence à tous les maillons de la chaîne pétrolière reste en effet la clé de voûte de son pouvoir. « Le fait que ce soit une entreprise totalement intégrée, qui maîtrise la recherche, l'extraction, le raffinage, le transport et la distribution, c'est ce qui constitue sa puissance », souligne l'économiste Maxime Combes, spécialiste des questions énergétiques (et collaborateur régulier de l'Observatoire des multinationales) Qu'elle soit désormais la seule entreprise dans cette position sur le marché français, qui plus est sur un secteur aussi stratégique que celui de l'énergie, confère également à TotalEnergies une emprise et une influence qui vont bien au-delà de la seule sphère économique.
Les données que l'Observatoire des multinationales a collectées pour ses enquêtes sur la filière pétrole en France (voir notre article complet) permettent de mettre des chiffres précis sur les parts de marché de TotalEnergies à toutes les étapes de la chaîne, de l'importation à la distribution à la pompe. Pour ce qui est du pétrole brut, en 2025, le groupe était le premier importateur en France avec 13,7 millions de tonnes, sur les 47 millions arrivés sur le territoire, soit 29%. En englobant le brut et les produits pétroliers déjà raffinés (diesel, essence, fioul, kérosène, blendings), la multinationale a fait entrer 26,7% de l'ensemble des importations pétrolières l'an dernier.
TotalEnergies possède trois des six raffineries qui opèrent en France métropolitaine, pour un peu plus de 50% de la capacité globale de raffinage.
En ce qui concerne la transformation du brut, l'entreprise possède trois des six raffineries qui opèrent en France métropolitaine aujourd'hui, celles de Gonfreville (Seine-Maritime), de Donges (Loire-Atlantique) et de Feyzin (Rhône). La première a une capacité de raffinage de 12 millions de tonnes par an, la seconde de 11,3 millions et la troisième de 5,6 millions de tonnes. TotalEnergies peut ainsi raffiner jusqu'à 29 millions de tonnes de brut chaque année, soit un peu plus de 50% de la capacité globale de raffinage française.
Depuis les années 1980, la géographie du raffinage a changé au niveau mondial, les majors délocalisant une bonne partie de cette activité dans des pays du sud, où les exigences environnementales et sociales sont moindres, et donc la rentabilité meilleure. La France, dont le nombre de raffineries a été divisé par quatre, n'échappe pas à la règle. « En 2025, on a encore perdu 500 000 barils/jour de capacité de raffinage en Europe », note Philippe Chalmin, professeur d'histoire économique à l'Université Paris-Dauphine et spécialiste du marché des matières premières. Mais si BP ou ExxonMobil n'ont pas hésité à vendre les raffineries qu'ils opéraient en France, la stratégie de TotalEnergies diffère. « Politiquement, c'est très difficile pour Total de fermer ou vendre ses raffineries françaises », souligne l'économiste.
En 2015, la multinationale a mis un terme à l'activité de raffinage classique de son site de La Mède (Bouches-du-Rhône) pour le reconvertir vers la production de « biodiesels » à partir d'huiles végétales, tandis qu'en Seine-et-Marne, la transformation de l'ancienne raffinerie de Grandpuits pour la production de « biocarburant » pour l'aviation et le recyclage de plastiques est en cours depuis 2021. D'après leurs représentants syndicaux, le premier site est passé de plus de 500 salariés à 320 aujourd'hui, et le deuxième de 400 à 200. « Comme les autres, Total délocalise en partie le raffinage dans des pays où les normes sociales et environnementales sont moins-disantes, et elle 'repeint en vert' les fermetures de raffineries en opérations de transition écologique, pour les faire accepter à l'État et la population », estime Adrien Cornet, délégué CGT du site de Grandpuits.
Malgré la transformation de La Mède et Grandpuits, les parts de marché de TotalEnergies dans le raffinage sont restées relativement stables en France au cours de la dernière décennie. « La capacité de raffinage de Total dans le pays a diminué, mais dans le même temps les volumes raffinés en France ont baissé, donc sa part de marché n'a presque pas bougé », explique Maxime Combes.
Alors que Patrick Pouyanné a souvent répété que ce n'était pas une activité rentable pour son entreprise en France, les raffineries de TotalEnergies profitent de la guerre comme les autres maillons de l'industrie pétrolière française. Au premier semestre 2026, leur résultat opérationnel a été multiplié par quatre. « Au niveau européen, les marges sur le raffinage sont passées de 6 à 9 dollars le baril en 2024-2025, à 55 dollars en septembre 2026 », commente Philippe Chalmin.
« Les marges du raffinage et du trading sont interconnectées. »
Si, en temps normal, les marges de raffinage sont médiocres voire nulles, l'intérêt pour TotalEnergies de conserver les raffineries françaises va néanmoins au-delà des dimensions symbolique ou politique. Elles sont devenues, au fur et à mesure de la financiarisation du secteur pétrolier, un rouage essentiel de la mécanique de l'entreprise. « Les marges du raffinage et du trading sont interconnectées », poursuit Philippe Chalmin. Et les branches négoce de TotalEnergies, opportunément localisée en Suisse, générant aujourd'hui entre 40 et 80% des bénéfices de l'entreprise (lire Les activités de « trading », une part considérable des profits de TotalEnergies), il semble logique de préserver l'écosystème qui lui permet de prospérer. Interrogée sur ce lien entre trading et raffinage (assez clairement assumé dans les autres raffineries françaises, comme on le verra dans notre enquête à venir sur les nouveaux venus du secteur), l'entreprise ne nous a pas répondu.
Le stockage de pétrole, lui aussi, est une activité moins anodine qu'il n'y paraît. Sur les 62 entreprises qui gèrent des dépôts pétroliers en France, dix sont des filiales de TotalEnergies, qui détient également des parts dans une demi-douzaine d'autres sociétés de stockage [1]. Globalement, près de 13% de la capacité de stockage française est détenue en propre par le groupe. Un business profitable qui, sans atteindre les milliards brassés par le trading, a l'avantage d'être plus stable que d'autres segments de la chaîne pétrolière. Le géant pétrolier encaisse une bonne part des dividendes qui en découlent, via ses diverses participations.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donParmi les auditions de la commission des finances de l'Assemblée nationale, celle de François Boussagol, PDG de la Sagess, a par ailleurs suscité la surprise de nombre de députés et d'observateurs : cette entreprise privée qui gère les deux tiers des réserves stratégiques françaises de pétrole est détenue à hauteur de 30% par TotalEnergies, le reste de l'actionnariat étant partagé entre les autres majors et des filiales de la grande distribution (lire notre article). Mais surtout, le PDG de cette entreprise hautement stratégique et très rentable est un salarié détaché de la multinationale. De quoi pousser le président de la commission, Éric Coquerel (LFI) à poser la question du conflit d'intérêt.
Dans la filière pétrole en France, tous les chemins semblent mener au géant tricolore des hydrocarbures.
Sur le transport de brut ou de produits raffinés, TotalEnergies est là aussi bien présente, même si la multinationale a cédé certaines de ses parts dans les sociétés gestionnaires au cours de la dernière décennie. Les principaux oléoducs du territoire sont détenus conjointement par des entreprises pétrolières et des logisticiens du transport. La Société du Pipeline Sud-Européen (SPSE), qui exploite un réseau de canalisations et sites de stockage de pétrole et produits pétroliers allant de Fos-sur-mer, près de Marseille, au sud de l'Allemagne en passant par Lyon, est détenue à 35% par TotalEnergies, tandis que ExxonMobil, Shell et BP se partagent près de la moitié du reste des actions.
Présent à la fois dans le nord-ouest et l'est de la France, le consortium Trapil est propriétaire du réseau de pipelines reliant Le Havre à Paris et Tours, et exploite le pipeline Méditerranée-Rhône, ainsi que les oléoducs de défense commune de l'OTAN. Total y détient 5,5% du capital. Au sein de la SPMR, le troisième grand gestionnaire d'oléoducs détenu à 32% par Trapil et qui dessert la côte sud-est, environ un tiers des actions (35%) est la propriété de TotalEnergies. Dans la filière pétrole en France, tous les chemins semblent mener au géant tricolore des hydrocarbures.
Et il en va encore de même au dernier maillon de la chaîne : la multinationale opère 3200 stations essence sur les 10 264 qui parsèment la France, soit 31%. Alors qu'elle a cédé nombre de ses stations ailleurs en Europe ces dernières années, comme en Allemagne et en Belgique, TotalEnergies conserve les françaises, bien que ses dirigeants fassent régulièrement savoir, comme pour le raffinage, que ces activités ne sont pas ou peu rentables. « Garder ses raffineries et ses stations essence sur le territoire français, cela permet à Total de conserver un levier essentiel vis-à-vis du gouvernement, parce qu'ils ont le pouvoir de fermer le robinet du pétrole », pointe Maxime Combes. De fait, l'opération de plafonnement des prix à la pompe aurait été impossible pour Total sans son emprise sur le double « robinet » français de l'or noir.
L'opération de plafonnement des prix à la pompe fournit un argument de poids pour contrer les velléités de taxation de ses bénéfices colossaux.
« Total a bloqué les prix pour déminer le débat sur la taxation des surprofits », analyse de son côté l'économiste Philippe Chalmin. L'opération de plafonnement des prix à la pompe fournit en effet un argument de poids à Patrick Pouyanné pour contrer les velléités de taxation de ses bénéfices colossaux : si les autorités décident de cibler les pétroliers, a-t-il prévenu, TotalEnergies laissera à nouveau les prix s'envoler dans ses stations. « C'est une très bonne opération pour Total : cela leur a permis de calmer les critiques sur leur faible niveau de taxation en France, tout en gagnant des clients supplémentaires et en plaçant les importants volumes de pétrole qu'ils avaient achetés à bas prix juste avant la crise », confirme Maxime Combes.
Alors que l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, l'Espagne, la Pologne et le Portugal se sont prononcés en faveur d'une taxe européenne en ce sens en septembre, la France ne suit pas : Sébastien Lecornu estime que TotalEnergies fait déjà sa part en bloquant les prix à la pompe.
Ces derniers temps, beaucoup d'observateurs ont qualifié Patrick Pouyanné de ministre bis de l'Énergie, voire des affaires étrangères. Au-delà de la boutade, c'est le symbole des liens de réciprocité étroits et apparemment indissolubles qui se sont noués entre l'État et TotalEnergies. C'est encore Patrick Pouyanné qu'Emmanuel Macron a emmené dans son jet mi-octobre pour négocier avec les pays du Golfe l'envoi en France de cargaisons supplémentaires de diesel – via TotalEnergies. Que le gouvernement dépende du bon vouloir de son champion national pour éviter une pénurie ou une flambée incontrôlée des prix permet à ce dernier d'échapper à beaucoup de questions dérangeantes en matière de fiscalité ou de concurrence.
C'est aussi un argument massue pour se faire tout pardonner. En avril dernier, Isabelle Patrier, directrice France de TotalEnergies, répondait à la question d'un député sur le milliard de dollars de profits générés en mars par des traders de Totsa spéculant sur la guerre à venir et le blocage du détroit d'Ormuz, comme l'avait raconté le Financial Times. « Nous avons assuré, grâce à [nos] équipes, la sécurité énergétique de la France », a-t-elle affirmé sans sourciller. Ou comment cultiver la confusion entre logique capitalistique d'une multinationale et intérêts stratégiques d'un pays.
Que le gouvernement dépende du bon vouloir de son champion national pour éviter une pénurie ou une flambée incontrôlée des prix permet à ce dernier d'échapper à beaucoup de questions dérangeantes.
Démunie face aux crises énergétiques, la France accorde-t-elle trop à TotalEnergies ? À l'automne 2023, après des mois de lobbying, le groupe avait obtenu des pouvoirs publics l'autorisation d'installer un terminal méthanier flottant dans le port du Havre, censé répondre à un risque de pénurie, en pleine crise énergétique liée à la guerre en Ukraine. Mais la justice a ordonné en octobre 2025 à l'entreprise de désinstaller son terminal – un navire de 145.000 m3 doté d'un système de regazéification -, estimant sa présence inutile, alors qu'aucune livraison de gaz n'avait eu lieu depuis plus d'un an. « Nous avions démontré à l'époque que le pays n'avait aucun besoin de ce terminal GNL », se rappelle Edina Ifticene, chargée de campagne pétrole et gaz à Greenpeace France. L'ONG avait épaulé l'association Ecologie pour le Havre, qui réclamait le démantèlement de l'installation. « Total a bénéficié de passe-droits, obtenu la suppression de l'étude d'impact environnemental… Alors que l'enjeu pour eux était simplement d'acheminer le gaz de schiste américain en France. »
Les stratégies d'influence tentaculaires de TotalEnergies en France ont été largement documentées. Ses recrutements ciblés d'anciens responsables publics, préférablement issus du ministère des Affaires étrangères ou de celui des Armées, à l'image de celui en 2019 de Jean-Claude Mallet, ancien conseiller de Jean-Yves Le Drian au Quai d'Orsay (lire notre enquête). La complaisance de la diplomatie française qui emmène des dirigeants de l'entreprise dans le jet du président en visite officielle ou dans ses délégations aux conférences climat. Ses financements dans le secteur de la recherche et de l'enseignement supérieur, particulièrement autour des questions énergétiques]. Ou encore ses nombreux sponsorings de compétitions sportives (coupe du monde de rugby, Tour de France, Coupe d'Afrique des nations...) et son mécénat dans des institutions culturelles (Louvre, musée du Quai Branly).
Le lobbying déclaré de TotalEnergies n'est peut-être que la face émergée de l'iceberg.
En termes de lobbying stricto sensu, TotalEnergies est un de plus importants acteurs de la place parisienne, avec entre 1,25 et 1,5 million d'euros de dépenses et une vingtaine d' « activités de représentations d'intérêt » déclarées par an à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Cela inclut foule de « discussions informelles » ou de « réunions en tête-à-tête » avec des députés, sénateurs, membres des cabinets ministériels, en particulier les ministères de l'Environnement, de l'Énergie et de la Mer, ou des conseillers de Matignon. Mais tout ceci n'est peut-être que la face émergée de l'iceberg, au regard du poids économique du groupe et de ses multiples canaux d'influence jusque dans l'appareil d'État. « En termes de rendez-vous formel, ce n'est pas plus de deux ou trois fois par an. Mais on les croise aussi tous les quinze jours au sein du Conseil supérieur de l'énergie, qui n'est pas une instance de lobbying », raconte ainsi un collaborateur parlementaire.
Cette stratégie d'omniprésence se décline également au niveau local. « L'entreprise désigne un directeur du développement régional dans chaque région. Pour le sud-est, c'est Jean-Michel Diaz : c'est un 'enfant du pays', qui a tous les contacts politiques et financiers locaux », explique Fabien Cros, représentant CGT du site de La Mède, où il travaille depuis 26 ans. « Il est présent aux événements du Medef local, il décerne une récompense de la part de Total à une entreprise lors du Forum des PME... Et le groupe arrose les municipalités voisines de La Mède, avec des hauts et des bas en fonction de leurs positionnements politiques, poursuit le syndicaliste. On finance aussi des associations ou clubs de sport locaux, et on est partenaire de France Travail pour l'insertion. »
TotalEnergies ne gagne pourtant pas à tous les coups. En 2019, la maire de Paris Anne Hidalgo refuse que le groupe sponsorise les JO. Début 2022, Sciences Po n'a pas renouvelé son partenariat avec Total suite à la mobilisation de ses étudiants contre l'alliance avec le géant pétrolier. La même année, les étudiants de l'école Polytechnique obtenaient eux aussi gain de cause : après quatre années de mobilisation, la direction de l'X finissait par dire non au projet d'implantation d'un bâtiment destiné à abriter les services Recherche et innovation de la multinationale au sein même du campus, à quelques pas des logements, cantine et lieux de vie des étudiants.
Les résistances sont aussi judiciaires et réglementaires. Le 7 mai dernier, Transparency International a adressé un signalement à la HATVP, tandis que Notre affaire à tous, les Amis de la Terre et ClientEarth ont saisi l'Autorité des marchés financiers le 27 mai, à propos d'un courrier envoyé en mai 2024 par Jean-Claude Mallet, alors directeur des affaires publiques de TotalEnergies, au conseiller énergie de Matignon et de l'Élysée. Il y affirmait que son entreprise avait « l'ambition d'être un acteur majeur de la transition énergétique » et d'« atteindre le net zéro en 2050 », c'est-à-dire un bilan carbone neutre. Une dizaine d'autres e-mails adressés par Jean-Claude Mallet sont visés. Il y argumente entre autres contre la directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises, qui imposerait trop d'obligations en matière de durabilité. L'action des quatre ONG précitées s'appuie notamment sur une décision du tribunal judiciaire de Paris d'octobre 2025, condamnant TotalEnergies pour « pratiques commerciales trompeuses » en raison de la communication de l'entreprise sur les mêmes thèmes , vis-à-vis du grand public cette fois. Les juges avaient alors estimé que ces annonces pouvaient « induire en erreur le consommateur ». L'entreprise n'a pas fait appel de la décision.
Si la France a besoin aujourd'hui de TotalEnergies, l'inverse reste également vrai.
Rien de ceci n'a suffi pour l'instant à ébranler les pouvoirs publics français, qui persistent dans leur politique de soutien inconditionnel à une multinationale qui n'hésite pourtant pas à multiplier les appels du pied aux États-Unis de Donald Trump comme naguère à la Russie de Poutine. C'est peut-être oublier que si la France a besoin aujourd'hui de TotalEnergies, l'inverse reste également vrai. Par exemple pour peser sur les arbitrages politiques à Bruxelles concernant le secteur pétrolier ou la taxation des superprofits, pour attirer des aides publiques dans le cadre de la transition énergétique, ou encore pour soutenir ses projets d'expansion à l'étranger, comme au Mozambique ou en Ouganda.
Si TotalEnergies est toujours extrêmement puissante en France, et que le pouvoir politique reste aligné sur ses intérêts, son travail pour redorer son image de marque semble avoir de plus en plus de mal à porter ses fruits. Et le blocage des prix à la pompe, même si les automobilistes en ont profité, n'aura probablement pas l'effet d'une baguette magique.
[1] Noven, DPF, Geosel, Raffinerie du Midi, Trapil, Docks des Pétroles d'Ambès (DPA).
28.10.2026 à 07:00
Olivier Petitjean
Pour gérer ses stocks stratégiques d'or noir, la France se repose sur la Sagess, une société privée détenue et contrôlée par les principaux opérateurs pétroliers et dont le PDG est un salarié détaché de TotalEnergies. Un arrangement qui soulève de nombreuses questions, d'autant plus que la Sagess vient de décider en pleine flambée des prix des carburants de distribuer un dividende record à ses actionnaires.
« Pour qui travaillez-vous, monsieur le président-directeur général ? »
« (…)
Pour gérer ses stocks stratégiques d'or noir, la France se repose sur la Sagess, une société privée détenue et contrôlée par les principaux opérateurs pétroliers et dont le PDG est un salarié détaché de TotalEnergies. Un arrangement qui soulève de nombreuses questions, d'autant plus que la Sagess vient de décider en pleine flambée des prix des carburants de distribuer un dividende record à ses actionnaires.
« Pour qui travaillez-vous, monsieur le président-directeur général ? »
« Finalement, ce que l'on entend aujourd'hui, c'est que vous êtes là sans doute un peu pour l'intérêt général, mais aussi comme porte-voix et comme avocat des pétroliers. »
« Nous sommes pour le moins étonnés du système qui a été mis en place. »
En cette journée d'avril 2026, le PDG de la Sagess François Boussagol subit les feux croisés de députés de tous bords qui l'assaillent de questions sur la gestion de son entreprise.
Le dirigeant était venu pour une audition conjointe devant les commissions des finances et des affaires économiques de l'Assemblée [1], quelques semaines après le déclenchement de la guerre en Iran, pour présenter son entreprise, « pilier discret mais efficace du dispositif des stocks stratégiques en France » selon ses propres termes.
Créée en 1988 « à l'initiative des opérateurs pétroliers », comme l'affirme son site, la Sagess est une société entièrement privée qui a pour objet de mutualiser la gestion des stocks stratégiques entre les acteurs du secteur. La loi oblige en effet ces derniers à détenir, à titre de réserves stratégiques, un peu moins de 30% de leurs mises à la consommation de l'année précédente. Une obligation déléguée à 78%, en 2025, à la Sagess. Le système est censé opérer « sous la supervision des pouvoirs publics », seul le gouvernement ayant l'autorité de décider de libérer une partie de ces réserves, comme il l'a fait à deux reprises cette année pour tenter de faire baisser les coûts à la pompe.
À écouter François Boussagol parler à l'Assemblée, la Sagess est un modèle de vertu. Ses activités n'auraient « aucune incidence sur le budget de l'État, dans la mesure où l'intégralité des coûts est supportée par les distributeurs ». Son objectif « n'est pas de faire de résultats » et elle ne réaliserait des bénéfices – d'ailleurs surévalués en raison de règles d'écriture comptables – qu'à l'occasion de « ventes marginales et techniques ». Ces bénéfices seraient immédiatement reversés aux actionnaires pour des raisons de « transparence fiscale ».
Rien ne garantit que les industriels ne répercutent pas leurs coûts sur les consommateurs d'un côté, tout en les défiscalisant de l'autre.
Autant d'explications qui ont eu du mal à convaincre les nombreux députés présents ce jour-là, au vu des profits substantiels enregistrées par la Sagess d'année en année (98 millions d'euros en 2025, 71 millions en 2024, 61 millions en 2023, 160 millions en 2022...), du montant des dividendes redistribués et du coût croissant de la gestion des stocks stratégiques.
Au fil des discussions, les explications rassurantes des dirigeants de la société révèlent leurs limites. Rien ne garantit par exemple, dans ce système censé fonctionner aux seuls frais des opérateurs, que ceux-ci ne répercutent pas leurs coûts sur les consommateurs d'un côté, tout en les défiscalisant de l'autre au titre de leurs investissements. Si les coûts de l'entreposage – que la Sagess délègue à des opérateurs privés moyennant rémunération – augmentent rapidement ces dernières années, c'est qu'ils sont adossés à un indice de l'Insee qui reflète l'évolution des coûts de production dans tous les secteurs industriels – sans garantie que cela reflète les coûts réels des entreprises qui possèdent les dépôts.
Les critiques des députés risquent de se faire entendre plus fort encore puisqu'en juin 2026, quelques semaines à peine après ces débats et en pleine crise des carburants, les actionnaires de la Sagess ont décidé de s'octroyer la bagatelle de 180 millions d'euros de dividendes. Soit le double du dividende, déjà appréciable, distribué l'année précédente. Et c'est presque deux fois plus que le bénéfice dégagé par la société en 2025.
Nous avons contacté la Sagess pour lui demander de nous expliquer ces chiffres qui semblent démentir les affirmations de François Boussagol et de ses cadres devant la représentation nationale. Elle n'a pas répondu à nos questions.
« Depuis cent ans, la France a fait le choix de faire peser l'obligation de constitution des stocks stratégiques sur les opérateurs pétroliers », avait rappelé François Boussagol au début de son intervention devant les députés, évoquant la « loi pionnière du 10 janvier 1925 ». Une date qui n'a rien d'un hasard puisque la Compagnie française des pétroles, ancêtre de TotalEnergies, a été créée quelques mois plus tôt, à l'initiative du gouvernement français mais sous forme d'une société privée, pour gérer la part revenant à la France dans le partage du pétrole irakien par les vainqueurs de la Première guerre mondiale [2]. L'étrange délégation des intérêts stratégiques de la France à des acteurs privés ne date donc pas d'hier.
Bolloré Energy, qui occupe la vice-présidence de la Sagess, touchera 4,3 millions d'euros.
Les 15000 actions de la Sagess étant réparties au prorata des parts de marché de la distribution de pétrole, TotalEnergies en est aujourd'hui encore le premier actionnaire avec 30%, ce qui lui permettra de toucher environ 60 millions d'euros de dividendes dont le groupe n'avait pas vraiment besoin. Siplec, filiale de l'enseigne Leclerc, touchera 33 millions. Quant à Bolloré Energy, qui occupe la vice-présidence de la Sagess, elle touchera 4,3 millions d'euros.
François Boussagol – détenteur d'une action unique de la Sagess qui lui permettra d'empocher 12000 euros – est lui-même un salarié détaché de TotalEnergies, qui a fait toute sa carrière au sein du géant pétrolier, occupant différents postes en France et en Afrique. Le directeur financier et secrétaire général de la SAGESS vient pour sa part de Shell, et le directeur logistique de BP.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donLes interrogations ne s'arrêtent pas là. La Sagess, société de droit privé, est censée n'agir qu'à titre de bras armé du Comité professionnel des stocks stratégiques pétroliers (CPSSP), un « comité professionnel de développement économique à mission d'intérêt général » de droit public, qui prend les décisions sur la gestion des stocks.
On retrouve dans le CPSSP les mêmes entreprises qu'à l'actionnariat et au conseil de la Sagess, à commencer par TotalEnergies, avec deux représentants.
Entité fantomatique dont on peine à trouver des traces sur le web, le CPPSP est gouverné par un conseil d'administration dont 13 membres sont désignés par les organisations professionnelles du pétrole. Sans surprise, on y retrouve les mêmes entreprises qu'à l'actionnariat et au conseil de la Sagess, à commencer par TotalEnergies, avec deux représentants. Le gouvernement n'en compte par contraste que trois au conseil du CPPSP, d'ailleurs exactement les mêmes personnes que celles qui assistent, sans droit de vote, à celui de la Sagess.
La directrice générale du CPSSP vient elle-même d'une société de logistique pétrolière havraise, la SHMPP. Le président du conseil d'administration, nommé par l'État « en raison de [ses] compétences » est un ancien cadre dirigeant d'ExxonMobil, Bruno Jardin, qui a notamment été en poste au Kazakhstan, et qui se présente aujourd'hui comme un « consultant » et un « coach ».
On n'en sait pas beaucoup plus, sinon que l'entreprise privée qui gère les stocks stratégiques le fait donc sous le contrôle d'un comité formellement « public » mais qui est lui-même contrôlé au final par le même petit groupe d'entreprises, sous le regard bienveillant ou impuissant de représentants ministériels.
Lors de l'audition de la Sagess, le président de la commission des finances Éric Coquerel a demandé où l'on peut prendre connaissance des statuts et des textes de référence qui gouvernent le CPSSP. Là encore, la question est restée sans véritable réponse.
[2] L'histoire est racontée par Alain Deneault dans un chapitre de notre livre Multinationales. Une histoire du monde contemporain (La Découverte, 2025).