Un vendredi soir de la fin mai 2025, en sortant du parking où j’ai garé ma Dacia familiale, ma carte bancaire est rejetée lorsque je veux régler. Je tente avec celle de mon compte joint, idem. Je consulte l’application du Crédit Agricole, elle est inaccessible. Je crois à un piratage de mon compte, mais cela n’explique pas que ma carte bancaire de la Banque Postale soit également rejetée. J’en déduis que c’est l’automate du parking qui est défaillant. Je me rends le lendemain à la première heure à un guichet du Crédit Agricole, où le jeune employé m’informe qu’un problème est survenu sur mon compte. Le directeur de la banque m’indique qu’il s’agit d’un problème relevant du siège, qui ne répondra pas avant le mardi suivant. Je vais à la Banque Postale, où est ouvert notre compte joint. La guichetière se montre beaucoup plus directe. Elle me désigne son écran, sur lequel figure un gros encadré rouge : «
Un acharnement stupide et dérisoire
J’appelle mon avocate, qui effectue une recherche rapide et me confirme : un décret a été publié dans la nuit. Il stipule :
Les fonds et ressources économiques qui appartiennent à, sont possédés, détenus ou contrôlés par M. Omar SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, né le 29 octobre 1981 dans le 14e arrondissement de Paris (75), dirigeant du groupement de fait «SOMI, alias M. Omar AL SOUMI, ou agissant sciemment pour son compte ou sur instructions de celui-ci, font l’objet d’une mesure de gel des avoirs pour une durée de six mois à compter de la publication du présent extrait au Journal officiel de la République française. La mise à disposition, directe ou indirecte, ou l’utilisation de fonds ou ressources économiques au profit de cette personne et des personnes morales ou de toutes autres entités qu’elle contrôle, détient ou qui agissent sciemment pour son compte ou sur son instruction sont interdites pour une durée de six mois.
Ouf. Ce charabia est long. Je le trouve drôle.
Je suis un peu sonné, mais je prends ces nouvelles avec le sourire. Cet acharnement est stupide et dérisoire. Stupide, car rien ne nous fait peur depuis que nous avons vu, jour après jour, des enfants calcinés dans les bras de leurs parents en pleurs. Comment pourrions-nous encore avoir peur
Le fait que je fasse partie des dirigeants d’Urgence Palestine suffit à mobiliser une loi antiterroriste pour priver ma famille de ses moyens de subsistance et nous mettre sous des restrictions ultra-sévères.
Dès le début, le ministre de l’intérieur a voulu inscrire la dissolution d’Urgence Palestine dans la lutte contre ce qu’il appelle« J’ai souvent travaillé avec des personnes proches ou issues de cette mouvance. Je les plains pour toute la violence qu’elles subissent. Torturées à mort en Égypte alors que leur mouvement a gagné les seules élections démocratiques du pays, étranglées en France malgré tous les compromis réalisés. Leurs réseaux sont en total retrait de la mobilisation actuelle, contrairement à 2009, quand nous avons connu les plus importantes manifestations pour la Palestine de l’histoire du pays. Et en l’occurrence, Urgence Palestine, qui accueille cordialement toutes les forces qui partagent sa plateforme politique et ses valeurs, ne compte pas dans ses rangs de représentants de cette tendance parmi d’autres de l’espace social et politique musulman. Ce sont les Émiratis qui dans le monde arabe sont devenus les fers de lance de la lutte contre les Frères musulmans. On ne peut exclure que leur action ait influé sur le candidat potentiel Retailleau. Ce qui est sûr, c’est que le lobby pro-israélien Elnet est à l’initiative du meeting « durant lequel, quelques semaines avant l’attentat islamophobe de La Grand-Combe1 le ministre de l’intérieur a proclamé : «
(…)
Quand la police débarque
5 novembre 2025. Je me suis réveillé vers 5h30, c’est encore un peu tôt pour la prière de l’aube. J’ai regardé d’un œil endormi les nouvelles sur mon téléphone : Zohran Mamdani a gagné les élections à New York. Voilà une nouvelle qui fait plaisir. Je somnole encore quand des coups violents font trembler la maison familiale. Il est 6h09. J’ai tellement de chance, je suis plein de gratitude : j’ai une famille que j’aime, une épouse belle, forte et brillante, des enfants vifs et curieux, nous habitons une maison avec un grand jardin à l’entrée du domaine naturel où nous avons notre ferme. Ma vie est celle d’un grand privilégié. Ce n’est pas parce que je m’ennuie ou que mon esprit est troublé que je milite contre le sionisme et le colonialisme, pour la libération de la Palestine. C’est parce que c’est ainsi que je conçois la responsabilité de notre génération.
Quand la police débarque à la maison, je ne ressens pas une once de peur, mais fais preuve d’une attention lucide autant que faire se peut : protéger notre intimité, veiller à la sécurité de nos enfants, préserver la dignité de notre foyer. Nous étions préparés à ce risque. Nous en avions beaucoup parlé avec mon épouse et les enfants après les vagues répressives du printemps qui annonçaient l’intention du gouvernement de dissoudre Urgence Palestine. Les forces de l’ordre étaient déjà venues à quinze, en mon absence, de nuit, terrorisant ma famille. C’était juste avant que mes comptes ne soient gelés. Perquisitions, gardes à vue, assombrissent depuis longtemps le quotidien de nos luttes antiracistes et anticoloniales, et de plus en plus celui des luttes sociales et écologistes. Près de 500 personnes ont avant moi subi la violence d’être accusés d’apologie du terrorisme par le pouvoir français aligné sur son allié israélien. Dès le 10 octobre 2023, une circulaire du ministre de la justice appelait les procureurs à « à l’apologie du terrorisme, qu’il définissait comme « [du 7 octobre 2023], en les présentant comme une légitime résistance à Israël Nous étions prévenus. Nous avons passé ces deux années de lutte à trouver les mots qui nous permettraient de défendre la légitimité de la résistance anticoloniale sans donner au gouvernement les moyens de nous écraser à bon compte.
Notre collectif Urgence Palestine, fondé après le 7 octobre 2023, n’a pas pris position sur les événements des premiers jours suivant le début de cette bataille du Déluge d’Al-Aqsa. Par-delà les actions militaires de ces jours pleins de brouillard de guerre et de propagande, subsiste une incompréhension entre l’espace occidental et l’espace arabe qu’il convient de lever : ce qu’on appelle la «
Dès les premiers instants de la perquisition, mon jeune fils a pu rejoindre mes filles à l’étage sans être trop exposé à la brutalité des allées et venues de cette brigade armée dans notre foyer. La perquisition n’a pas trop duré, mon téléphone a été saisi avant d’être mis sous scellé. Comme mon ordinateur, et avec lui la version originale du manuscrit de ce livre, balancé dans l’armoire du commissariat en attendant mon jugement.
(…)
Ce matin nous offre un somptueux lever de soleil sur le chemin du cachot. Si on jauge une civilisation à l’aune de ses prisons, alors la France croupit dans un crépuscule délabré et puant. Nous sommes jusqu’à cinq dans une cellule qui compte quatre maigres matelas à même le béton et trois couvertures usagées. Les toilettes débordent d’une nuée pestilentielle, collante et âcre. Ce commissariat est fait pour humilier. Comme la répression vise à faire peur et douter. J’oscille entre gravité et détachement amusé. Ce n’est pas juste et c’est violent ce que ma famille, mes camarades et moi subissons. Cependant, il est dérisoire et ridicule que la France s’en prenne de façon aussi grossière à des personnes qui ne font que défendre le droit d’un peuple à vivre libre sur sa terre. Nous faisons face à une oppression inacceptable. Néanmoins, ce n’est rien par rapport aux sacrifices des résistants qui sont nos références. Nous sommes en France.
En Palestine occupée, dans les geôles coloniales, nos frères et sœurs détenus le sont sans procès, sans avocat, soumis à la torture, aux pires sévices et privations. Le Parlement israélien s’apprête à voter un texte de loi permettant d’infliger la peine de mort aux prisonniers palestiniens. Avant même cela, depuis le 7 octobre 2023, plus de 80 prisonniers sont tombés en martyrs en détention. Chacun a un nom, une histoire, une famille. C’est sans doute d’eux dont il faudrait parler ici. Toutefois, beaucoup ont besoin de figures d’identification plus proches pour se sentir concernés, alors j’essaie de faire le trait d’union entre toutes ces histoires : nous sommes ici de petits résistants élevés par les grands résistants qui sont là-bas. En France, je suis avec des prévenus de droit commun : des personnes qui, selon les cas, ont braqué, cambriolé, conduit en état d’ivresse, trafiqué de la cocaïne ou sont sans papiers. Il y a une femme aussi, dans une cellule solo dans notre aile mixte. Elle a mis un coup de couteau à son compagnon violent.
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(…) Une expertise psychiatrique a été exigée avant de m’envoyer au tribunal. Je ne suis pas fou, plutôt mature et raisonnable même, à en croire le médecin d’origine roumaine qui a fui la dictature quelques décennies avant d’être réquisitionné pour m’examiner. Il me parle de Gandhi et de Ceaușescu. Je ne lui parle ni de Macron ni de Retailleau. Je préfère citer Jésus, Issa, le plus illustre des enfants de Palestine. Voilà une heure plutôt plaisante parmi celles passées au trou. Lors des auditions, j’ai choisi de garder le silence. Ce sont les conseils de mon avocate et le fruit de l’expérience accumulée de nos luttes. Quand l’officier de police judiciaire me montre la vidéo d’un extrait tronqué de mon discours lors d’une manifestation de novembre 2024, je n’ai rien à déclarer.
J’aurais tant à dire, à expliquer, à détailler. Mais ce n’est pas le moment, pas le lieu, pas le cadre. Si nous étions à égalité dans un échange sincère, peut-être pourrais-je le lui faire comprendre. Mais ce n’est pas de lui ni de moi dont il est question ici. Nous sommes les acteurs du face-à-face inégal entre un État qui souhaite anéantir la résistance anticoloniale et ce peuple parmi les peuples, en lutte contre la tyrannie et pour la libération. Je m’amuse de cette situation.
Je le regarde en souriant. C’est l’expression d’un enfant de Palestine plein de confiance, empli d’une paix joyeuse et enjouée. Il note à plusieurs reprises sur le procès-verbal de l’audition : « « C’est là encore un de ces échos entre notre infime résistance et la grandeur de notre héritage. L’officier de police ignore sans doute qu’en 1957, accusée de terrorisme, la résistante algérienne Djamila Bouhired2, à la sentence du juge français qui lui annonce sa condamnation à mort, a répondu par un immense éclat de rire. . Je suis un tout petit, juché sur les épaules de géants. Je ne signe pas le PV, considérant que la mention de ces sourires pourrait être prise pour un affront par le juge — un signe de cette désinvolture que les profs nous reprochaient au collège pour mieux nous punir. Il ne s’agit pas de cela, c’est infiniment plus profond, et peut-être indicible. Au fond, nous savons ce qu’ils ne savent pas, nous avons ce qu’ils n’ont pas. Et nous serions heureux de tout partager si seulement ils renonçaient comme nous à vouloir prendre ce qui nous est confié, mais ne nous appartient pas.
Je vais être jugé pour avoir fait l’apologie de la révolution décoloniale. (…) Lors d’un discours sur un camion dans une manifestation en novembre 2024, j’ai parlé d’amour et de fraternité sans frontières, de notre exigence de droit et de justice. Dans cette manifestation et tant d’autres, j’ai dit que nous étions résolument les héritiers des luttes anticoloniales pour l’indépendance, de celles et ceux qui ont caché les juifs durant la Seconde Guerre mondiale, résisté au nazisme et au fascisme. J’ai fait l’éloge de nos révolutions passées et à venir. En deux années de mobilisation, j’ai parlé dans des dizaines d’événements, manifestations, conférences, débats, interviews. Je n’ai pas su consigner toutes ces phrases, ces arguments, ces faits, témoignages, analyses. Ce qui m’est reproché consiste en une phrase, détachée de tout contexte, suspendue entre les guillemets de l’accusation, entre des articles numéro xy alinéa lambda du Code pénal. En effet, j’ai lancé : «. Cette phrase semble remplir les critères de ce que le ministère de la justice français aurait à me reprocher. Pour ma part, je récuse le jugement d’un régime politique complice du génocide de mon peuple, qui continue à livrer des armes et à offrir l’impunité aux criminels de guerre sionistes.


