
06.09.2026 à 19:20
Antoine Laurent
Sur les arrières proches du front, volontaires ukrainiens et étrangers risquent leur vie pour recueillir et évacuer les animaux.
<p>Cet article Ukraine : Des bêtes aux hommes, il n’y a qu’un pas a été publié par desk russie.</p>
Sur les arrières proches du front, volontaires ukrainiens et étrangers risquent leur vie pour recueillir et évacuer les animaux errants et ceux dont se séparent leurs maîtres au moment de quitter les lieux. Un engagement risqué, dont le résultat ne se limite pas à sauver la vie des animaux pris en charge. Pour les bénévoles des associations de protection des animaux, aider les bêtes, c’est aussi s’ouvrir à son prochain.
Un portail de tôle le long d’une rue qui ne voit plus guère passer et brûler que des véhicules militaires, au gré des frappes de drones kamikazes ; une allée de terre, bordée d’arbres que l’on n’a pas élagués depuis longtemps ; puis un déchaînement d’aboiements ininterrompus. Bienvenue dans l’un des derniers refuges pour animaux de Kramatorsk, dans l’oblast de Donetsk, où demeurent, aujourd’hui encore, des dizaines de chiens de toutes races, de tous âges et de toutes tailles. Chacun a sa chaîne et sa niche, bricolée de bric et de broc, parfois à partir d’une caisse de munitions, ou sa cage. « À chaque fois que je viens ici, j’ai envie de pleurer », indique Olga, la volontaire pourtant joviale qui nous guide jusqu’à Rima, retraitée de Kramatorsk et l’une des plus fidèles volontaires du refuge.
« Au fur et à mesure que le front avance, explique Rima, on nous amène des animaux. » Il y a d’abord ceux des déplacés internes fuyant les combats et venus s’installer à Kramatorsk, dans un logement dont les propriétaires n’acceptent pas les animaux. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, ce flux d’hommes et de bêtes n’a jamais tari. « Là-bas, illustre notre guide, il y a deux petites chiennes auxquelles leurs propriétaires viennent rendre visite. [Ils] les nourrissent et leur apportent des friandises. » Sa voix ne laisse transparaître aucune émotion ; ses yeux, c’est autre chose. « Il arrive aussi que des militaires [nous apportent des animaux trouvés] sur le front et nous demandent de les garder ici, jusqu’à ce qu’ils rentrent chez eux [en permission, NDLR], poursuit Rima. Et jusqu’à ce moment, ils viennent leur rendre visite, ils amènent de la nourriture et ils prennent en charge les frais de vétérinaire. Ensuite, ils les ramènent chez eux. » Pour les militaires, Kramatorsk, c’est déjà l’arrière ; mais un arrière qui préfigure l’enfer : depuis le 21 août, l’État ukrainien considère la ville comme « zone d’affrontement actif », comme l’explique le média ukrainien Suspilne Donbass. Dans ces conditions, on comprend que la perspective d’une visite à un être cher, fût-il vêtu de fourrure, apporte un peu de réconfort. Pour les militaires, précise Rima, leur chien c’est « comme un talisman ».

Depuis plusieurs mois, ajoute-t-elle, le refuge accueille aussi un nombre croissant d’animaux dont les habitants de Kramatorsk eux-mêmes doivent se séparer. L’armée russe n’est plus qu’à une quinzaine de kilomètres. Les bombes planantes et drones de tous types frappent quotidiennement ; et chaque bombardement entraîne de nouveaux départs, parfois précipités. « Un matin, on a retrouvé un chiot enfermé dans un sac, que ses propriétaires avaient déposé devant le portail », indique Rima, atterrée, avant de nous narrer l’histoire de l’un de ses pensionnaires, amputé d’une patte. À l’arrière proche du front, les militaires roulent vite. Il n’est pas rare de voir passer un 4×4 à plus de 100 km/h en pleine ville. Aussi, les collisions avec les animaux errants sont chose fréquente.

Tous les chats du refuge ont déjà été transportés en lieu sûr, indique notre hôte. À présent, l’objectif est de faire évacuer au plus vite les chiens restants vers l’arrière ; une tâche dont Angela, citoyenne hollandaise de 43 ans, volontaire auprès de l’association britannique Nowzad, est justement coutumière. Depuis mars, Angela, assistante vétérinaire de profession, a déjà réalisé une quinzaine de missions d’évacuation. « Kramatorsk est devenu incroyablement dangereux », indique-t-elle en anglais par téléphone. Au cours de l’été, elle et son coéquipier ont déjà dû descendre de leur voiture en urgence après avoir repéré un drone FPV russe qui survolait la cour d’immeuble dans laquelle ils s’apprêtaient à stationner. « C’est un choix très difficile à faire à chaque fois : déterminer si la situation devient trop dangereuse pour s’y rendre ou non. Et vous savez que c’est […] un combat que vous ne pourrez jamais gagner : vous ne pourrez jamais évacuer tous les animaux, jamais », précise-t-elle avec lucidité.
Cette conscience du danger est également partagée par Petya, 38 ans, la directrice bulgare de l’association Cat Space qui, entre autres missions, contribue à l’évacuation sans fin du refuge de Kramatorsk. Pour cette raison, Petya, que nous rencontrons dans un village de l’oblast de Kyïv où elle a installé les quartiers de son organisation, s’est résolue à prendre des précautions. « J’essaie de mettre en place une sorte de plan de secours, au cas où il m’arriverait quelque chose, avec quelqu’un qui aurait accès aux comptes et qui disposerait de tous les mots de passe des réseaux sociaux, etc. […], afin que cette personne puisse prendre le relais », indique-t-elle sobrement, en anglais elle aussi. Sans doute, sa longue expérience professionnelle dans l’humanitaire l’a-t-elle familiarisée avec ce type d’atmosphère. Avant d’embrasser la cause ukrainienne, Petya a longtemps milité pour la défense des droits de l’Homme. Elle a travaillé pour Amnesty international, se trouvait en Égypte au moment des printemps arabes, a effectué des missions en Israël, en Palestine…

Du fait des bombardements, il arrive que les secouristes soient confrontés à des animaux stressés. Chats et chiens, précise Angela, peuvent être pris d’accès d’agressivité tels qu’il est parfois nécessaire de les endormir à distance pour les manipuler. Dans d’autres cas, c’est la situation inverse. Au printemps, à Kramatorsk, notre interlocutrice s’est vu confier un chien en état de choc par les ambulanciers militaires qui l’avaient trouvé le long de la route. L’animal, indique-t-elle, « était littéralement tétanisé […]. Il restait là, tête baissée, sans rien faire ». Ce n’est qu’après plusieurs heures de soins et une nuit de repos que son état finit par s’améliorer. « C’était un chien très résilient. Le matin, il était déjà occupé à arracher les rideaux ! », commente la volontaire, sur un ton amusé ; mais il arrive que la chute soit plus tragique. « J’ai déjà vu des chiens qui avaient fait une crise cardiaque sous l’effet de la peur, [à cause d’un bombardement, NDLR] », se rappelle Angela.
Selon Petya, la détresse psychologique des animaux est trop peu prise en compte par les soignants animaliers, lesquels tendent à se concentrer sur la dimension somatique. Or, souligne-t-elle, les animaux, comme les êtres humains, sont affectés « non pas seulement physiquement mais aussi émotionnellement, psychologiquement […], quand ils perdent leur maison, leurs maîtres, leur famille. » C’est ce constat, enrichi de nombreuses lectures, qui a poussé Petya à fonder l’organisation qu’elle dirige et à créer un « sanctuaire pour animaux » – autrement dit, un espace d’accueil pour les animaux évacués qu’il est difficile de placer dans les refuges traditionnels.
On y trouve pour l’heure quelques poules et surtout une quinzaine de chèvres. « Elles adorent le papier », commente Petya à propos de ces dernières, tandis qu’une partie du troupeau se masse sous mon calepin. L’une d’elle engloutira finalement mon marque-page. Petya s’esclaffe, attendrie : elle aime trop ses chèvres pour les blâmer ; et déploie pour elles des trésors d’attention. Ses compagnes à barbiches, sachez-le, sont destinées à terminer leurs jours sans plus être inquiétées par la moindre traite. Petya, vegan, se refuse à les soumettre à pareil traitement. À quelques kilomètres de là, dans une maison avec jardin acquise à cet effet, notre hôte prévoit aussi d’ouvrir un refuge pour chats souffrant du syndrome post-traumatique. La méthode, que Petya a déjà appliquée, est simple à résumer : procurer aux chats tout le nécessaire à leur épanouissement, dans un environnement de semi-liberté apaisant, pour les habituer à se fier de nouveau aux humains ; et faciliter ainsi leur adoption.

Alors que juillet a été l’un des mois les plus meurtriers pour les civils ukrainiens depuis février 2022 selon l’ONU, cette attention inconditionnelle portée aux bêtes peut sembler surprenante ; mais pour les bénévoles des associations de protection des animaux, aider les bêtes, c’est aussi s’ouvrir à son prochain. Nombre d’habitants, indique Petya, par attachement ou par nécessité, « préféreraient mourir avec leurs animaux que de les abandonner sur le front ». Parfois, le salut des hommes passe par celui des bêtes. « Je pense que c’est un principe humanitaire élémentaire que de le prendre en compte » indique-t-elle, avec l’assurance de quelqu’un dont l’expérience a de longue date confirmé l‘intuition.
À l’occasion de la Pâque orthodoxe (le 12 avril), Petya a ainsi participé à l’évacuation des 14 chats d’une certaine Natacha, demeurant dans un bourg de l’oblast de Zaporijjia, alors situé à moins de dix kilomètres des positions russes. En dépit de la trêve annoncée, impossible de s’aventurer dans la commune en voiture. Les militaires du secteur la mettent en garde : les drones russes sont à l’œuvre. Aussi lui proposent-ils d’utiliser leur scooter électrique ; car pour un pilote, plus un véhicule est imposant, meilleure cible il constitue. Un autre habitant du village – un certain Viktor, 75 ans, spécialisé dans le recueil des chèvres abandonnées – lui prêtera main forte à vélo. « On a fait trois aller-retours […], récupéré tous les animaux de Natacha, tous ses sacs, qu’on a apportés à l’entrée de la ville. Le soir, on a été chercher tout le monde en une fois, avec une voiture militaire équipée d’un brouilleur. Viktor est resté – il ne veut pas évacuer – mais Natacha est partie », conclut Petya. Sauvés les chats, sauvée Natacha.

Pour Angela aussi, le sauvetage animalier a constitué un pas vers l’humanitaire, malgré un certain manque d’intérêt initial pour ce secteur ; mais voilà : durant une longue période de volontariat à Kherson, en 2023, l’assistante vétérinaire découvre avec étonnement qu’une partie des volontaires ukrainiens avec lesquels elle travaille sont convaincus que sa formation lui permettrait de prendre en charge les blessés de l’équipe, le cas échéant… L’origine du malentendu ? Mystère ; mais il perdurera longtemps. « J’en ai finalement conclu que c’était à la fois plus simple et plus sûr de me former comme secouriste au lieu d’expliquer aux gens que je ne serais pas en mesure de les aider », se souvient Angela. Aujourd’hui, poursuit-elle, dispenser des formations aux premiers secours en temps de guerre aux volontaires travaillant sur le front et aux habitants qui y demeurent constitue « une part significative » de son activité.
Pour aller plus loin : le réalisateur italo-américain Alessio Schiazza a réalisé un documentaire sur le travail des sauveteurs animaliers en Ukraine. Le film, intitulé Rescue, est pour l’heure diffusé en festivals. Entre autres personnages, on y retrouve Petya et Viktor. Dans l’attente d’une sortie en salle ou en ligne, la bande-annonce est disponible sur le site du film.
<p>Cet article Ukraine : Des bêtes aux hommes, il n’y a qu’un pas a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:19
Nigel Gould-Davies
Les Russes en exil qui veulent en finir avec le régime de Poutine réclament aussi moins de sanctions, davantage d’ouverture et déjà un « plan Marshall » pour l’après-guerre.
<p>Cet article Les dissidents soviétiques avaient compris ce que l’opposition russe en exil a oublié a été publié par desk russie.</p>
Chercheur senior spécialiste de la Russie et de l’Eurasie à l’Institut international d’études stratégiques (IISS) de Londres, Nigel Gould-Davies critique l’opposition russe actuelle qui s’est exilée en Europe et aux États-Unis. Cette opposition, menée par des figures publiques comme Ilia Iachine et plusieurs autres, condamne la guerre en Ukraine, mais demande d’alléger les sanctions contre la Russie, de faciliter l’installation des Russes en Europe et de prévoir un plan Marshall pour la Russie, laissant de côté la question bien plus importante de la reconstruction future de l’Ukraine. Les dissidents soviétiques, eux, exigeaient des sanctions sévères contre le Kremlin.
Dans un récent article publié dans le Moscow Times, Ilia Iachine, éminent représentant de l’opposition russe, a prétendu que j’avais soutenu que « les intérêts de l’opposition russe en exil sont fondamentalement incompatibles avec la sécurité de l’Europe ».
Je n’ai rien dit de tel, et les lecteurs peuvent en juger par eux-mêmes ici. Mais je me réjouis de l’occasion qu’il m’offre de poursuivre le débat sur ces questions importantes.
Le point essentiel est que la stratégie de l’opposition russe semble en proie à une contradiction entre ses moyens et ses fins. Son objectif est de « liquider » le régime de Vladimir Poutine. Mais, à cette fin, des personnalités de premier plan exhortent tour à tour l’Europe à limiter les sanctions, à assouplir les restrictions en matière d’immigration en provenance de Russie et à financer la future reconstruction de la Russie. Il est difficile de voir comment une telle stratégie – plus radicale dans ses fins, mais plus limitée dans ses moyens que les propres politiques de l’Europe – pourrait fonctionner. Elle cherche à saper un régime en guerre tout en préconisant des mesures visant à protéger les citoyens des coûts que cela implique. C’est un cercle qui ne peut être carré.
Prenons l’exemple des sanctions. La plupart des dirigeants de l’opposition critiquent toutes les mesures, à l’exception très limitée des sanctions personnelles contre les responsables du régime. Il faut reconnaître à Iachine le mérite d’appeler à « cibler la machine de guerre de Poutine ». Mais alors que le régime consacre des ressources toujours plus importantes au champ de bataille, cette machine de guerre devient de plus en plus indissociable de l’économie qui l’alimente et la finance.
La vérité dérangeante est que priver la Russie de matériel de guerre exige de saper l’ensemble de sa capacité de production. Les grandes guerres d’usure se livrent toujours aussi sur le front intérieur. Des sanctions systémiques, et non pas simplement personnelles ou sectorielles, constituent une nécessité incontournable.
Prenons l’exemple de l’immigration en provenance de Russie. Des exilés persécutés, dont certains comptent parmi mes amis, ont pris des décisions qui ont bouleversé leur vie en quittant leur pays et ont consenti d’énormes sacrifices personnels pour ce faire. Ils méritent toute notre admiration. Mais c’est une chose pour l’Europe d’accueillir de véritables dissidents – comme j’ai clairement indiqué que nous devrions le faire – et c’en est une autre d’admettre sur son territoire un grand nombre de spécialistes qui, jusqu’à présent, sont restés en Russie et dont le travail a peut-être même contribué à la guerre.
Les risques pour la sécurité européenne sont évidents. Iachine et d’autres les nient en arguant que les services de renseignement russes opèrent déjà en Europe. Mais cela revient à dire : « Nous avons une force de police, et pourtant la criminalité existe ; il faut donc supprimer la police. » Les contrôles actuels sur l’immigration en provenance de Russie limitent la capacité d’acteurs hostiles à infiltrer nos sociétés, même s’ils ne peuvent pas l’empêcher totalement. Qui douterait que leur assouplissement ouvrirait de vastes possibilités d’infiltration hostile ? L’expérience récente de la pénétration du FSB dans les milieux de l’exil le confirme malheureusement.
Enfin, il est indécemment prématuré de planifier la reconstruction de la Russie alors que celle-ci tire tous les jours des missiles sur l’Ukraine. Pourtant, certains cherchent déjà à s’assurer que l’Occident proposera un jour un généreux « plan Marshall » pour reconstruire le pays, plutôt que d’imposer un « plan Morgenthau » punitif visant à affaiblir Moscou au point qu’elle ne puisse plus constituer une menace.
Là encore, des contradictions apparaissent. L’aide d’après-guerre accordée à l’Allemagne de l’Ouest a fait suite à la capitulation inconditionnelle du pays, à son occupation et à la partition de son territoire. Ce ne sont pas là des mesures que les exilés soutiennent, ni que l’Europe envisage pour la Russie.
Un précédent plus récent n’est pas non plus de bon augure. Les milliards de dollars d’aide financière que l’Occident a fournis à la Russie au cours des turbulentes années 1990 n’ont pas empêché la résurgence ultérieure de la Russie en tant que puissance révisionniste agressive. Quelle garantie avons-nous que cela ne se reproduira pas ? Ceux qui prônent un nouveau plan Marshall semblent moins préoccupés par ces questions que par la nécessité d’éviter de retourner en Russie « les mains vides ».

Iachine a tout à fait raison de dire qu’une Russie démocratique servirait la sécurité européenne – à condition qu’il s’agisse également d’une Russie post-impériale. Que fait la communauté des exilés pour faire avancer cet objectif, au-delà de formuler des revendications à l’égard de la politique occidentale ? Des médias remarquables – Verstka, Mediazona, The Insider, iStories, Proekt, le Moscow Times et bien d’autres – apportent une contribution précieuse. Dans des conditions difficiles et avec des ressources limitées, ils nous aident à mieux comprendre la Russie. Nous devrions tous les soutenir.
Qu’en est-il de l’opposition politique ? En tant que voix, ou plutôt voix multiples venues de Russie, elle a un rôle unique à jouer pour présenter aux Russes ordinaires un argumentaire audacieux et convaincant en faveur d’un pays démocratique, prospère et pacifique, respectueux de la souveraineté de ses voisins. Gary Kasparov est sans équivoque à ce sujet, tout comme l’était Boris Nemtsov, ce qui lui valut d’être abattu en 2015.
Mais parmi certaines autres figures de l’opposition, même celles qui ont signé la Déclaration de Berlin de 2023 appelant au retour de la Russie à ses frontières internationalement reconnues, on observe parfois encore une certaine réticence à définir ce que signifie concrètement « vaincre la Russie » et « soutenir l’Ukraine ». Peut-être craignent-elles de s’aliéner l’opinion publique russe chez elles. Si tel est le cas, cela nous indique sans aucun doute que cette opinion doit être interpellée et remise en question. Le leadership consiste à persuader et à façonner l’opinion publique, et non à tourner autour du pot.
Les dissidents soviétiques l’avaient bien compris. Malgré leurs divergences, des personnalités de premier plan ont exhorté l’Occident à imposer des sanctions à leur propre pays. Après l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979, ils ont critiqué les politiques occidentales de détente qui encourageaient les échanges avec le bloc soviétique. Andreï Sakharov a appelé la communauté internationale à « élaborer un programme général de mesures économiques, idéologiques et militaires supplémentaires et à le mettre en œuvre avec détermination ». Vladimir Boukovski a insisté sur le fait qu’il n’y avait aucune distinction entre le bon et le mauvais commerce : Moscou en tirerait profit, quelle que soit l’intention. Alexandre Soljenitsyne a dénoncé les ventes de céréales occidentales, dont dépendait l’économie soviétique, affirmant qu’elles ne profitaient qu’à l’armée. Plutôt que de dire à l’Occident de construire « des ponts, pas des murs », eux-mêmes et d’autres exilés, tels qu’Alexandre Ginzburg et Avital Sharansky, menèrent avec succès une campagne en faveur du boycott des Jeux olympiques de Moscou de 1980.
Cette intelligentsia soviétique se considérait comme une conscience morale plutôt que comme un groupe de futurs politiciens. Sa position de principe, selon laquelle le pouvoir soviétique devait être affaibli et isolé pour que le régime change, s’est avérée juste sur le plan stratégique. Moins d’une décennie après l’invasion de l’Afghanistan, le système communiste se dirigeait vers l’effondrement.
L’opposition d’aujourd’hui aurait tout intérêt à réfléchir à ce précédent et aux leçons qu’il contient. Le problème n’est pas qu’elle se soucie des intérêts du peuple russe, mais qu’elle les interprète peut-être de manière trop restrictive et trop tactique pour atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
Lire l’original ici
<p>Cet article Les dissidents soviétiques avaient compris ce que l’opposition russe en exil a oublié a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:19
Konstantin Akincha
Comment un dessin intime représentant Anna Akhmatova s’est-il retrouvé entre les mains de Vladimir Poutine ?
<p>Cet article Un dessin de Modigliani, un trust mystérieux et l’art de faire des affaires dans la Russie de Poutine a été publié par desk russie.</p>
Historien de l’art et journaliste d’investigation, Akincha raconte ici une histoire édifiante : un exemple parfait qui illustre comment le grand business européen cherche des arrangements avec le régime de Poutine, nonobstant la guerre sanguinaire que celui-ci mène contre l’Ukraine.
Nous savons tous qu’il existe des admirateurs de Poutine. Le terme même de Putinversteher – littéralement, « celui qui comprend Poutine » – est d’origine allemande, ce qui laisse deviner le terreau naturel de ce groupe particulier. Sa présence ne se limite toutefois pas à la République fédérale allemande. On trouve des Putinversteher en abondance en France – bien que, malheureusement, les Français n’aient pas inventé de terme aussi pertinent pour désigner cette disposition particulière –, occasionnellement en Grande-Bretagne, généralement à la Chambre des lords, et aujourd’hui aux États-Unis. Tucker Carlson en est un exemple remarquable.
Jusqu’à récemment, je n’en avais jamais rencontré personnellement, et j’avais encore moins échangé avec l’un d’entre eux. Toutes mes connaissances allemandes qui, avant 2022, se disputaient le titre de Putinversteher Light ont été « guéries » par Boutcha, le bombardement du théâtre de Marioupol, la brutalité de l’occupation russe et d’autres atrocités. Beaucoup d’entre elles soutiennent désormais l’Ukraine non seulement en paroles, mais aussi en actes.
La magie de LinkedIn m’a toutefois récemment donné l’occasion de rencontrer un admirateur du président russe dans un endroit inattendu : la Suède. Je dois admettre que j’ai moi-même attisé la polémique.
Au début de l’un de mes articles intitulé « Vérification de la provenance de la “collection Poutine” », j’ai écrit :
« Vladimir Poutine est coupable de nombreux crimes… Il remplit pleinement les conditions pour comparaître à la barre devant un tribunal international. »
Je maintiens ces propos. Si quelqu’un souhaite contester cette analyse, je suis prêt à examiner des arguments étayés par des preuves. Au lieu de cela, ma déclaration a suscité la réponse suivante :
« En tant que donateur d’œuvres d’art à la Fédération de Russie, actuellement exposées au public, je m’insurge contre l’introduction politique ridiculement partiale et déplacée de ce “rapport”, clairement conçu pour dénigrer le pays et son Président [sic !], alors qu’il ne parvient qu’à se dénigrer lui-même. »
Ce commentaire a été publié par un certain Albert Isequilla, qui se présente sur LinkedIn comme le directeur général d’Arts Finans Trust et indique résider à Karlstad, en Suède.
J’ai répondu :
« Je suppose que M. Isequilla, le généreux donateur d’œuvres d’art à la Fédération de Russie, ignore que le pays qu’il admire tant mène une guerre d’agression contre l’Ukraine et que son président – j’ai apprécié la majuscule du mot dans le commentaire de M. Isequilla – fait l’objet d’un mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale. Il semble également méconnaître la politique de la Suède à l’égard de la Fédération de Russie. Si, toutefois, il a connaissance de ces faits, sa position est difficile à distinguer de celle de la cinquième colonne de Poutine. »
Ma réponse a suscité une réaction quasi immédiate :
« […] En Suède, d’une manière générale, nous ne sommes pas si naïfs quant aux motivations politiques et financières qui sous-tendent les politiques officielles de notre pays envers la Fédération de Russie, notamment l’abandon d’une politique de neutralité vieille de 220 ans qui a bien servi le pays, et ce sans aucune consultation de ses citoyens. Nous ne sommes pas aussi stupides que M. Akincha voudrait nous le faire croire, et nous ne faisons donc partie de la “cinquième colonne” de personne si nous désapprouvons les politiques de notre gouvernement. Pas plus, d’ailleurs, que le peuple ukrainien, qui aspire à la fin de ce conflit insensé dans lequel il a été plongé contre son gré. Si M. Akincha est réellement spécialiste de l’art russe, il ferait mieux de s’en tenir à ce sujet et de rester en dehors des questions politiques, qui ne peuvent que nuire à ses efforts professionnels. »
Après avoir lu cet échantillon classique d’arguments du Kremlin, je me suis intéressé à M. Isequilla et à Arts Finans Trust. Ma curiosité n’était pas tout à fait injustifiée : mon adversaire suédois avait manifesté un intérêt peu scrupuleux pour mon propre domaine d’expertise. Il me semblait raisonnable d’examiner le sien.
Les premières tentatives visant à établir le parcours de M. Isequilla et à trouver en ligne des informations fiables sur Arts Finans Trust se sont avérées décevantes. L’IA Claude a indiqué n’avoir rien trouvé ni sur « Albert Isequilla » ni sur « Arts Finans Trust » : aucune inscription au registre du commerce suédois, aucune couverture médiatique, aucune mention auprès des autorités de régulation financière, et pratiquement rien d’autre qu’un profil LinkedIn.
La seule photo de ce mystérieux PDG que j’ai trouvée en ligne montrait M. Isequilla au milieu d’un groupe de personnalités du monde de l’art new-yorkais, d’origine suédoise et russe, lors du salon inaugural de printemps de l’Art and Antique Dealers League of America.
Une fois les capacités de recherche de ChatGPT et de Claude épuisées, j’ai poursuivi les recherches par moi-même et j’ai presque immédiatement trouvé une preuve irréfutable de la supériorité de l’intelligence humaine sur son homologue artificiel. La piste dont j’avais besoin était facilement accessible en ligne : un article publié dans The Southland Times, un journal basé à Invercargill, en Nouvelle-Zélande, le 6 juillet 2007.
Intitulé « Des étrangers font don d’œuvres d’art », cet article rendait compte de la manière dont des entreprises étrangères utilisaient des œuvres d’art de grande valeur pour nouer des relations avec la Russie de Poutine. Son introduction était d’un lyrisme inattendu :
« Voici l’histoire d’une passion amoureuse, d’un événement marquant de l’histoire de l’art et de la réalité des affaires dans la Russie du président Vladimir Poutine – le tout contenu dans un simple dessin.
C’est en 1911 à Paris que le célèbre artiste italien Amedeo Modigliani (1884–1920) a esquissé le portrait de son amoureuse Anna Akhmatova (1889–1966), qui allait devenir l’une des poétesses les plus connues de Russie.
Le mois dernier, une société immobilière suédoise, RURIC, a fait don de l’un de ces dessins à l’État russe, rejoignant ainsi la liste croissante des entreprises qui soutiennent la culture russe, alors même que le climat se durcit à l’égard des investisseurs étrangers. »
L’article expliquait également le rôle attribué au PDG d’Arts Finans Trust :
« RURIC est membre de Cultural Patrimony of the Russian Federation, une fondation créée cette année en Suisse qui prévoit d’encourager les grands investisseurs étrangers en Russie à faire don d’un plus grand nombre d’œuvres d’art.
“C’est une excellente opération de relations publiques”, a déclaré Albert Isequilla, directeur général d’Arts Finans Trust, l’un des principaux sponsors d’une récente exposition Modigliani au musée Pouchkine de Moscou, qui dirige également la fondation. »
Les relations publiques ont en effet été très réussies. Nils Nilsson, président de RURIC AB, a remis en personne le dessin de Modigliani à Vladimir Poutine le 9 juin 2007, lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg.
Quelques jours avant cette remise, RURIC et Arts Finans Trust avaient annoncé la création de la Fondation pour le patrimoine culturel de la Fédération de Russie. L’acquisition du Modigliani a été présentée comme le premier projet de la fondation.
Le don avait initialement été présenté comme destiné à la Russie et, plus précisément, au musée Pouchkine de Moscou. La remise solennelle s’est toutefois faite directement à Poutine. En 2008, Kommersant a rapporté que le dessin restait la propriété personnelle de Poutine et qu’il avait simplement été confié à titre temporaire au musée Anna Akhmatova de Saint-Pétersbourg. Son statut juridique actuel n’est pas clair.
C’était le bon vieux temps. Les œuvres d’art pleuvaient sur Poutine telle une pluie d’hommages dorés. Le dessin de Modigliani était un geste modeste comparé à l’achat et au don par Alicher Ousmanov à l’État russe de la collection Rostropovitch-Vichnevskaïa. Cette collection fut par la suite installée au palais Konstantinovski à Strelna, un complexe d’État qui sert également de résidence présidentielle.
En 2007, l’âge d’or de l’affairisme occidental en Russie atteignait son apogée. Mais, comme dans tous les contes de fées, le carrosse doré finit par se transformer à nouveau en citrouille.

En 2005, RURIC aurait investi 250 millions de couronnes suédoises dans l’immobilier à Saint-Pétersbourg. En 2008, la société annonça des projets de développement immobilier colossaux dans la ville et prévoyait un bénéfice supérieur à 900 millions de couronnes suédoises. À la suite d’un conflit entre actionnaires et créanciers, RURIC a toutefois été placée en redressement judiciaire en 2009.
En 2012, la nouvelle direction de la société a affirmé que 6,7 millions de dollars américains avaient été transférés à une société chypriote contrôlée par Nils Nilsson, décédé subitement à son domicile en Suisse en 2011. Selon la nouvelle direction, cet argent aurait pu être utilisé à des fins autres que celles auxquelles il était destiné.
Le partenaire d’Arts Finans Trust n’était donc pas un simple donateur suédois. RURIC affichait ouvertement ses liens avec Poutine et ses relations avec la gouverneure de Saint-Pétersbourg, Valentina Matvienko. En 2022, le magazine immobilier suédois Fastighetsvärlden a également rapporté que la société avait entretenu des contacts étroits avec plusieurs hauts responsables du FSB.
Il semble que les grands projets de la Fondation pour le patrimoine culturel de la Fédération de Russie n’aient jamais abouti. Je n’ai trouvé aucun article dans la presse russe ou européenne faisant état de réalisations ultérieures de l’organisation. Je ne l’ai pas non plus localisée dans les registres suisses des sociétés accessibles au public.
J’espère que cet exercice d’archéologie en ligne aidera à expliquer pourquoi M. Isequilla écrit le mot « Président » avec une majuscule lorsqu’il fait référence à Poutine.
Il est difficile de décrire ce que j’ai ressenti après avoir découvert tout cela. La connaissance engendre bel et bien la tristesse. Contrairement à certains écrivains ukrainiens contemporains, je ne considère pas Anna Akhmatova comme une chantre de l’impérialisme russe. Je l’imagine se retourner dans sa tombe en voyant qu’un croquis intime réalisé par un Modigliani épris a été transformé en un instrument de séduction d’entreprise et offert à un despote russe.
L’idée que ce dessin soit devenu (et reste peut-être) la propriété personnelle de Poutine me remplit de dégoût. L’accumulation de trophées issus de la « grande culture russe », exposés comme des bois de cerf dans un pavillon de chasse pour orner les résidences du dirigeant, a contribué à vider cette culture de sa substance et, finalement, à l’immoler dans les flammes de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article Un dessin de Modigliani, un trust mystérieux et l’art de faire des affaires dans la Russie de Poutine a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:19
Christophe Solioz
Lecture de Nicolas Werth, Adieu ma Russie : Mémoires orphelines. Les Belles Lettres, 2026.
<p>Cet article L’odyssée russe de Nicolas Werth. À la recherche du père perdu a été publié par desk russie.</p>
Lecture de Nicolas Werth, Adieu ma Russie : Mémoires orphelines. Paris, Les Belles Lettres, 2026, 379 p.
Mai 1943. À quelque cinq cents kilomètres de Moscou, Voronej tout juste libérée par l’Armée rouge : « L’Union soviétique sera-t-elle un État européen comme un autre ? Sans doute pas. Mais savons-nous à quoi ressemblera l’Europe de demain ? » (p. 296) Questions du soviétologue réputé Nicolas Werth ? Non point, mais de son père, le journaliste, correspondant de guerre britannique et historien de l’URSS Alexander Werth (1901-1969).
Au fil des pages d’Adieu ma Russie, un siècle défile. Ce récit émouvant d’histoire et de filiation retrace les parcours poignants d’un fils et de son père retrouvé, tous deux ayant consacré leur vie à l’écoute de l’histoire d’un pays impossible qui ne leur est pas étranger, tant s’en faut. Les Werth sont des Allemands des pays baltes russifiés, installés d’abord en Lettonie puis, à partir du début du XIXe siècle, à Saint-Pétersbourg, où Alexander Werth a vu le jour. Un fil rouge traverse le livre : l’attachement de l’un et de l’autre pour un même pays.
Au seuil du livre, le prologue révèle un roman familial ignoré de beaucoup. Désespéré par l’entrée des chars soviétiques à Prague en août 1968, Alexander Werth met fin à ses jours en mars 1969. Pour seul testament, « une demi-feuille A4, avec ces deux mots : Prochtchaï Rossia ! – Adieu la Russie ! Pas un mot pour ma mère, ni pour moi, son fils unique. » (p. 10) Chez le fils, l’amertume prend le pas sur la douleur : « J’en ai longtemps voulu à mon père de m’avoir quitté de la manière la plus brutale et définitive qui soit – et la plus incompréhensible pour le jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, que j’étais alors. J’ai longtemps interprété son acte désespéré comme le signe que l’écriture avait, à ses yeux, plus de valeur que son propre fils. Aussi ai-je longtemps éprouvé une forme de ressentiment vis-à-vis des livres de mon père. » (p. 10)
En mars 2023, alors que Nicolas Werth sent que le moment est venu pour lui aussi de faire ses adieux à ce pays qu’il a parcouru de long en large, tout vacille. Il perd pied et est sur le point de répéter le geste de son père. Rétrospectivement, la question fuse : « Comment pourrais-je, moi – fils de suicidé dont tout le cours de la vie a été canalisé, déterminé par cet abandon du père, un père dont j’étais à la fois très fier – à l’âge où j’avais sans doute un grand besoin de père – et très honteux, comment ai-je pu, même une seconde, envisager [d’]infliger [à mes proches] pareille souffrance jusqu’à la fin de leurs jours ? » (p. 11)
En guise de réponse, l’aveu tombe dans les dernières pages. Père et fils partagent un espoir déçu qui les lie au-delà de la mort : « Mon refus d’anticiper l’invasion de l’Ukraine par la Russie me rappelle, immanquablement, celui de mon père lorsqu’il refusa d’envisager l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS en 1968. Les circonstances historiques sont, certes, différentes ; mais lui et moi nous nous sommes trompés malgré notre connaissance intime de ce pays auquel tant de fils nous reliaient. » (p. 387)
Dans ce moment de bascule convergent « le suicide de mon père après l’écrasement du “Printemps de Prague” par les chars soviétiques ; mais aussi les événements traumatisants plus récents qui ont provoqué le séisme du 27 juin : mon renoncement public, le 11 mai, lors de l’Assemblée générale de Mémorial France, à me rendre deux jours plus tard à Genève au Congrès constitutif de la nouvelle entité Mémorial International comme représentant de Mémorial France, renoncement vécu comme une terrible humiliation et une perte d’estime de moi-même ; la panne d’écriture sur les sujets qui m’avaient occupé toute ma vie ; le désespoir de ne plus revoir mes amis russes, de ne plus pouvoir retourner en Russie, pays à la dérive, une dérive dont je me suis refusé à voir l’aboutissement – l’invasion de l’Ukraine. » (p. 15)
Suivent dépression, séjour en hôpital psychiatrique, et ce constat inéluctable : « Il y a tant de nœuds, de traumatismes, tant de strates de non-dit et de non-reconnu, tant d’enfoui en moi que commencer à démêler cette histoire personnelle, de surcroît à mon âge, me paraît dangereux et mortifère. » (p. 15) Cette autobiographie intellectuelle restitue le cheminement d’une guérison, marque les retrouvailles avec un père omniprésent au fil des pages, tout en retraçant le parcours de Nicolas Werth tour à tour étudiant à Leningrad, enseignant à Minsk puis à Moscou, attaché culturel pendant la Perestroïka, chercheur au CNRS enfin, à partir de 1989, en tant que soviétologue scrutant les métamorphoses d’un empire défunt.

La disparition de l’URSS en 1991 est pour Nicolas Werth l’occasion de mettre en perspective la période soviétique de l’histoire russe. On lira, simultanément à Adieu ma Russie, le volume Histoire de l’URSS (Que sais-je ?, 2026), qui réunit avantageusement dans une édition revue et augmentée quatre études publiées d’abord séparément : Les Révolutions russes, Histoire de l’Union soviétique de Lénine à Staline (1917-1953), Les Grandes Famines soviétique1, Les Histoire de l’Union soviétique de Khrouchtchev à Gorbatchev (1953-1991). Trois quarts de siècle sont scrutés au prisme d’une approche à la fois politique et sociale, dont Adieu ma Russie nous dévoile les coulisses.
Ce livre-testament tient de la Lettre au père. Un regard bienveillant mais critique expose le parcours et l’œuvre d’Alexander Werth toujours au bon endroit au bon moment. Retenons ici, de la seule période 1941-1948, qu’il est en septembre 1943 le premier journaliste étranger autorisé à visiter Leningrad encore assiégé par les Allemands – séjour dont il rend compte dans Leningrad, 1943. Inside a City under Siege (1944)2. En octobre 1943, il couvre la Conférence tripartite des ministres des Affaires étrangères de l’URSS, des États-Unis et de la Grande-Bretagne qui se tient à Moscou. Début 1944, il suit la progression de l’Armée rouge et visite les zones libérées – notamment Ouman, Odessa, Sébastopol, Leningrad, puis Lublin (Pologne) et Berlin, où il assiste à la réunion interalliée de Wendenschloss le 5 juin 1945. Il rencontre à cette occasion les quatre acteurs majeurs de la bataille de Stalingrad. Des entretiens menés avec le colonel Zamiatine, les généraux Talanski et Tchouïkov, ainsi que le maréchal Sokolovski, naîtra Year of Stalingrad (1946)3.
Adieu ma Russie, deux livres en un. Celui inachevé du père qui évoque « la Russie combattante, souffrante et héroïque de “la Grande Guerre patriotique”, puis la Russie apaisée, confiante et optimiste des années 1960 » ; et celui du fils centré sur l’Union soviétique décrite comme « un régime criminel responsable de décennies de terreur et de répressions, celle d’un “État contre son peuple” » (p. 321). S’il s’agit du même pays, le regard est différent.
Le père privilégie l’histoire immédiate et le reportage sur le vif4, alors que le fils a le goût des livres universitaires et de l’archive. Tous deux partagent cependant la même empathie pour un peuple dont ils se sentent proches. La démarche est souvent la même : être régulièrement sur le terrain, témoigner de moments charnières de l’histoire, et privilégier une lecture endogène. Comme le souligne l’auteur : « pour comprendre le fonctionnement de l’État-Parti communiste, il ne suffisait pas de l’analyser comme une “idéocratie” […] ; il fallait entreprendre une véritable histoire sociale de l’État, étudier ses acteurs, et pas seulement le cercle dirigeant » (p. 142).
Tout comme son père, Nicolas Werth vit l’histoire en marche aux avant-postes. Ainsi assiste-t-il en juin 1988 au premier rassemblement organisé par Memorial à Moscou5. Il vit de l’intérieur les bouleversements de 1989 : « En tant qu’historien, j’avais l’impression de revivre l’année 1917, marquée, on le sait, non seulement par une grave crise économique, une montée irrésistible du mouvement ouvrier, une formidable libération de la parole mais aussi et surtout par un effondrement de toutes les structures d’autorité. Certes, il y avait aussi une différence majeure : l’URSS de 1989 n’était pas en guerre comme la Russie de 1917. […] L’essentiel, c’était d’être là, avec mes amis qui m’aideraient à comprendre ce qui se passait, ce qui se jouait dans ce tumulte de l’Histoire. » (p. 204)
Il faudrait raconter les amitiés russes de l’auteur, à commencer par celle le liant indéfectiblement à Claire Zawadovskaïa et à Valeri Volkov, rencontrés en 1981. Le texte change de registre pour devenir autobiographique et dévoiler les dessous d’études scientifiques enlevées. Ambiance : « Que de soirées à déguster, dans la minuscule cuisine de mes hôtes, le savoureux plov ouzbek préparé par Valeri, ou les traditionnels plats russes – borchtch, pirojki aux choux ou à la viande, pelmeni, koulebiaka, mitonnés avec amour par Claire ! Que de rencontres surtout, dans ce bain d’hospitalité intense, ce lieu permanent d’échanges où l’on passait sans cesse du russe au polonais, du français à l’anglais, de l’espagnol à l’italien, de l’allemand à l’arabe – toutes langues que la maîtresse de maison maîtrisait à la perfection ! Les jours de fête, cinquante à soixante personnes défilaient dans le petit appartement bondé comme un wagon de métro en heure de pointe. » (p. 126)
Cette approche privilégiant une « vue par le bas » permet à l’historien du social de « prendre la mesure d’une des failles majeures de la théorie du totalitarisme, qui néglige l’évolution propre des sociétés prises dans l’étau totalitaire, postulant que l’emprise idéologique “totale” y fait disparaître toute velléité d’inertie, de dissidence, voire de résistance » (p. 349). Si son travail porte sur la question de la violence comme élément central de l’exercice du pouvoir en URSS, il explore à la fin des années 1990 avec autant d’attention les résistances sociétales au régime stalinien.
La typologie que Werth propose6 identifie les multiples formes insoupçonnées d’insubordination sociale, notamment « les innombrables déviances (petits trafics, “fausses coopératives”, marché noir, etc.) induites par “l’économie parallèle” et “l’économie du déficit”, qualifiées par les autorités par le terme générique de “spéculation” » (p. 350). Werth prend soin de préciser que celles-ci « n’impliquaient pas un rejet global du système politique et de l’ordre social, mais reflétaient plutôt des stratégies de contournement des contrôles, des limitations et des interdictions mis en place par le régime dans les sphères les plus diverses de la vie économique et sociale » (p. 350).
Là où le père édulcore les pratiques révoltantes du NKVD7, le fils voit la réalité du Goulag. Dans les mots d’un fils qui ne lit les livres de son père qu’une fois devenu un historien confirmé de l’Union soviétique, son père est « passé à côté – comme tant d’autres contemporains, il est vrai – de la tragédie de la collectivisation des campagnes (présentée comme une “lutte des classes” au sein de la paysannerie) et de ses conséquences funestes (les grandes famines du début des années 1930), passé à côté de l’ampleur de la Grande Terreur de 1937-1938 qui fut bien autre chose qu’une simple “purge” de prétendus “opposants” au sein du parti communiste et, plus généralement, de la dureté de la répression “non politique” dont furent victimes, tout au long de la période stalinienne, les citoyens soviétiques “ordinaires” issus, pour l’essentiel, des couches populaires » (p. 359).
Si le père passe donc souvent sous silence la « face sombre » de l’histoire et peine à présenter un examen lucide du régime stalinien8, le regard du fils est significativement plus critique, grâce au dévoilement complet et à l’analyse exhaustive de ces crimes de masse si longtemps occultés. Il bénéficie pour cela de l’accès presque illimité aux archives, rendu possible à partir du début des années 1990 : archives qui lui permettent de reconstituer l’ensemble du mécanisme des « opérations répressives secrètes de masse », en fait, un massacre d’État illustré entre autres par la Grande Terreur de 1937-1938.
Pour ses recherches et publications, Werth bénéficie de l’accès à une consistante documentation dont il importe de prendre la mesure : « les résolutions secrètes, signées de Staline et de Iejov, le chef du NKVD, lançant ces opérations ; les “ordres opérationnels secrets du NKVD” fixant les “quotas” de condamnations “en 1re catégorie” (peine de mort) et en “2e catégorie” (dix ans de camp de travail forcé) et détaillant le déroulement de ces opérations ; la correspondance, très éclairante, entre Iejov et les responsables régionaux du NKVD permettant de comprendre pourquoi et comment les “quotas” d’arrestation, de condamnation et d’exécution furent “pulvérisés” par ces derniers, soucieux de “faire du zèle” pour ne pas être eux-mêmes “purgés” ; les “bilans mensuels” de la direction du NKVD mesurant, semaine après semaine, les progrès des “opérations répressives de masse”, région par région » (p. 359).
L’analyse minutieuse de ces archives permet de corriger la représentation de la Grande Terreur en identifiant sa structuration à deux niveaux : « d’une part, en effet, une purge, largement publique – et abondamment publicisée, à l’image des grands procès de Moscou – des responsables communistes de la “génération léniniste” aussitôt remplacés par de jeunes cadres staliniens ; d’autre part, des “opérations répressives de masse” secrètes, à l’origine de 90 % des arrestations, condamnations et exécutions, visant à éliminer un vaste ensemble “d’éléments socialement nuisibles” et “ethniquement suspects” perçus par Staline comme autant de recrues potentielles d’une mythique “cinquième colonne de terroristes à la solde des Puissances étrangères hostiles à l’URSS” à la veille d’un nouveau conflit mondial » (p. 358-359).
Adieu ma Russie est le récit émouvant d’un fils à la recherche d’un père d’abord perdu puis retrouvé. Le livre fait dialoguer deux passions intellectuelles pour un empire défunt et introduit aux principales publications tant du père que du fils. Arrivé au terme de cette odyssée, Nicolas Werth se retrouve lui-même renouant avec son père et faisant, lui aussi, ses adieux à un pays pourtant chéri. Comme si la guérison était à ce prix : « Je le sais. Je ne retournerai plus en Russie, ce pays dont le régime aura commis, au cours des dernières années, tant et tant de crimes : crime d’agression, crimes de guerre, crimes contre l’Humanité… » (p. 389)
Cet article s’est ouvert sur les mots du père, il convient de le terminer avec ceux du fils, qui résume ainsi cet adieu : « L’écriture de ce livre a été aussi l’occasion de dresser le bilan de mon parcours depuis un demi-siècle, de comprendre comment l’historien que je suis devenu au fil des années s’est formé – s’est fait – en symbiose avec l’histoire récente de la Russie. Mes sujets d’étude, ma méthode de travail ont été, davantage sans doute que pour d’autres historiens du contemporain, intimement liés aux bouleversements historiques qui ont marqué la fin de l’ère soviétique et les débuts d’une Russie nouvelle. J’ai eu la grande chance d’être présent sur place lors de la révolution documentaire et historiographique qui a suivi la chute de l’URSS. J’ai pu bénéficier des immenses opportunités de recherche permises par l’ouverture des archives jusqu’alors fermées tout comme des conseils et de l’aide inestimable de tous ces amis russes qui m’ont aidé à mieux comprendre leur pays, sa culture et son histoire. Ces amis aujourd’hui presque tous disparus auxquels j’ai essayé de rendre hommage dans ce livre. Pas un qui ne me manque cruellement. » (p. 389)
Notes : L’auteur tient à remercier les Éditions Les Belles Lettres, PUF et Tallandier pour avoir facilité l’accès aux ouvrages cités et, tout particulièrement, à celui du photographe Tomasz Kizny.
Être communiste en URSS sous Staline, Gallimard, coll. Archives, 1981 ; nouvelle édition revue et complétée, Gallimard, Folio-Histoire, 2017.
La Vie quotidienne des paysans russes de la Révolution à la collectivisation, Hachette, 1984 ; nouvelle édition revue et complétée, Le communisme au village, Les Belles Lettres, 2023.
Les Procès de Moscou, 1936-1938, Éd. Complexe, 1986 ; nouvelle édition revue et complétée, Les Belles Lettres, 2022.
Histoire de l’Union soviétique. De l’Empire russe à la CEI, PUF, coll. Themis, 1991 ; 8e édition, revue et complétée, PUF, coll. Quadrige, 2021.
Rapports secrets soviétiques. La société russe dans les documents confidentiels, 1921-1991, Gallimard, 1994 (en collaboration avec Gaël Moullec).
Le Livre noir du communisme (en collaboration avec Stéphane Courtois, Jean-Louis Margolin & al.), Robert Laffont, 1997.
1917. La Russie en révolution, Gallimard, 1997.
Histoire de l’Union soviétique, de Lénine à Staline, PUF, coll. Que sais-je ?, 1997.
Histoire de l’Union soviétique, de Khrouchtchev à Gorbatchev, PUF, coll. Que sais-je ?, 1998.
L’Île aux cannibales. Une déportation-abandon en Sibérie, 1933, Perrin, 2006.
La Terreur et le Désarroi. Staline et son système, Perrin, 2007.
Les Années Staline, Le Chêne, 2007 (en collaboration avec Marc Grosset).
L’Ivrogne et la Marchande de fleurs. Autopsie d’un meurtre de masse, URSS, 1937-1938, Tallandier, 2009.
L’État soviétique contre les paysans, 1918-1941, Tallandier, 2011 (en collaboration avec Alexis Berelowitch).
La Route de la Kolyma. Voyage sur les traces du Goulag, Belin, 2013.
Le Goulag. Témoignages et archives, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2017 (en collaboration avec Luba Jurgenson).
Les Révolutions russes, PUF, coll. Que sais-je ?, 2017.
Le Cimetière de l’espérance. Essais sur l’histoire soviétique, Perrin, 2019.
Les Grandes Famines soviétiques, PUF, coll. Que sais-je ?, 2020.
Le Goulag. Une histoire soviétique, Le Seuil, 2020 (en collaboration avec François Aymé et Patrick Rotman).
Poutine, historien en chef, Gallimard, coll. Tracts, 2022.
Un État contre son peuple. De Lénine à Poutine, Les Belles Lettres, 2025.
<p>Cet article L’odyssée russe de Nicolas Werth. À la recherche du père perdu a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:19
Fatima Souleimanova
Présenter 1991 comme une « sécession » revient à adopter d’emblée le récit russe. L’histoire tchétchène oblige à poser autrement la question de son appartenance à la Russie post-soviétique.
<p>Cet article Tchétchénie : l’histoire que le mot « séparatisme » efface a été publié par desk russie.</p>
Porte-parole du mouvement de libération nationale tchétchène « Force unie », l’autrice explique les raisons de l’aspiration du peuple tchétchène à l’autodétermination et à l’indépendance. Elle analyse la situation politique, juridique et historique de la petite république montagnarde qui a toujours combattu l’impérialisme russe : l’appartenance à la nouvelle Russie, après l’effondrement de l’URSS, n’a jamais été consentie librement par le peuple tchétchène.
Le 6 septembre 1991 est commémoré comme le jour de la restauration de l’indépendance de l’État tchétchène par les forces politiques tchétchènes favorables à l’indépendance et une partie de la diaspora tchétchène qui peut se permettre de le faire. C’est évidemment impossible dans une Tchétchénie occupée par la Russie aujourd’hui.
Pourtant, dans le récit historique présenté comme neutre, les événements de 1991 sont encore décrits avant tout comme une « sécession tchétchène ». Ce terme n’est pas anodin. Il suppose que la Tchétchénie constituait une partie de l’État russe dont elle aurait ensuite cherché à se détacher. La position russe repose ainsi sur la défense de son « intégrité territoriale ».
La lecture tchétchène est radicalement différente. Elle considère que l’indépendance proclamée en 1991 s’inscrit dans le contexte de l’effondrement de l’Union soviétique et intervient avant la mise en place complète du nouvel État russe. Selon cette interprétation, il ne s’agissait donc pas de faire sécession d’une Fédération à laquelle la Tchétchénie aurait librement consenti, mais de refuser d’intégrer le nouvel État russe, après une résistance acharnée de plusieurs siècles à la conquête et à la domination impériales.
Deux lectures d’une même histoire s’opposent alors : d’un côté, la défense de l’intégrité territoriale ; de l’autre, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Or ces deux récits ne bénéficient pas du même degré de visibilité. La lecture russe est largement connue et souvent présentée comme le cadre de référence de l’histoire du conflit. La lecture tchétchène, elle, doit encore être expliquée, documentée et entendue.
Cet essai entend donc donner la parole à cette seconde lecture.
Les Tchétchènes ne sont pas apparus politiquement en 1991. Ils ont une culture politique ancienne, profondément différente du modèle impérial russe.
La société tchétchène traditionnelle était organisée de manière largement décentralisée autour des teïps, c’est-à-dire des communautés claniques. Elle ne correspond pas au modèle d’une société structurée autour d’un pouvoir centralisé et de classes sociales comparables à celles de l’Empire russe. Les affaires locales étaient notamment discutées par les conseils d’anciens, tandis que le Mekhk Qel, le Conseil du pays, pouvait recevoir des communautés des compétences relatives aux affaires communes. L’ensemble reposait notamment sur le droit coutumier, l’adat.
Cette organisation politique ne constituait évidemment pas un État moderne. Mais elle témoignait d’une tradition d’auto-gouvernement et de décision collective antérieure de plusieurs siècles à la naissance de la Fédération de Russie.
Elle différait profondément du système impérial russe, fondé sur un pouvoir centralisé et sur une expansion territoriale qui s’appuyait largement sur la conquête militaire.
Les Tchétchènes ne découvrirent donc pas le « séparatisme » en 1991. Ils appartenaient à une société qui avait développé, au fil du temps, une conscience collective de son autonomie et une tradition de résistance à la domination extérieure.

Il est ensuite essentiel de rappeler que la conquête russe de la Tchétchénie ne commence pas avec l’Union soviétique. Elle s’inscrit dans une histoire impériale beaucoup plus ancienne.
À partir du XVIIIᵉ siècle, la Russie entreprit une politique de conquête du Caucase du Nord, à laquelle les populations locales opposèrent une résistance durable. Au XIXᵉ siècle, cette politique prit une ampleur considérable.
L’armée russe, qui venait de vaincre les forces napoléoniennes et comptait alors parmi les armées les plus puissantes d’Europe, fut envoyée dans le Caucase, où elle se heurta à une résistance acharnée qui allait durer un demi-siècle. L’empereur Alexandre Ier envoya dans la région le général Alexeï Iermolov, qui devait consolider la domination russe sur les territoires encore indépendants du Caucase du Nord.
Iermolov considérait la Tchétchénie comme l’un des principaux obstacles à cette expansion et revendiquait le recours à la terreur pour contraindre les Tchétchènes à quitter leurs terres9.
La guerre du Caucase, qui s’étendit de 1817 à 1864, fut l’un des conflits les plus longs et les plus coûteux de l’expansion impériale russe. Les forces russes finirent par l’emporter face aux résistances des peuples montagnards du Caucase du Nord. La Tchétchénie fut ainsi intégrée à l’Empire russe par la force, après plusieurs décennies de guerre.
Cette défaite militaire ne signifia toutefois pas la disparition de la résistance. Celle-ci se poursuivit notamment à travers le phénomène des abreks, résistants qui, individuellement ou en petits groupes, menaient des actions contre le pouvoir impérial.
La conquête ne mit donc pas fin à la résistance tchétchène.
Cette histoire de domination et de résistance se poursuivit sous le régime soviétique. Dans les années 1930, les soulèvements tchétchènes persistaient malgré l’ampleur des répressions soviétiques. Mais l’épisode le plus tragique survint le 23 février 1944.
Le pouvoir soviétique considéra la société tchétchène dans son ensemble comme politiquement hostile et utilisa l’accusation de collaboration avec l’Allemagne nazie pour justifier la déportation de l’ensemble du peuple tchétchène vers l’Asie centrale.
Les hommes, les femmes, les enfants et les personnes âgées furent arrachés à leur terre et transportés vers le Kazakhstan, le Kirghizistan et d’autres régions d’Asie centrale dans des conditions inhumaines. La déportation et les conditions de survie dans les lieux d’exil entraînèrent une mortalité considérable. Certaines estimations faisant état de la disparition de près de la moitié de la population tchétchène. L’historien Stéphane Courtois a qualifié cette opération de « plus grande opération de déportation de l’histoire mondiale10 ».
La déportation ne se limita pas à l’exil forcé de la population. La République socialiste soviétique autonome tchétchéno-ingouche fut supprimée et son territoire fut réorganisé et réparti entre différentes entités administratives. Les maisons abandonnées furent attribuées à d’autres habitants. Les références aux Tchétchènes furent supprimées des ouvrages historiques et culturels. La volonté n’était donc pas seulement de déplacer une population, mais aussi de rompre son lien avec son territoire et avec sa propre histoire.
Cette épisode est au cœur de la mémoire politique tchétchène : en 1944, c’est tout le peuple tchétchène, dans son ensemble, qui fut traité comme un ennemi.
Avec la déstalinisation, les Tchétchènes furent autorisés à revenir sur leur terre. Mais le retour ne signifiait pas une véritable réparation. La réhabilitation politique et juridique du peuple tchétchène restait incomplète.
Leur retour s’effectua dans un contexte où les Tchétchènes, revenus sur leurs propres terres après treize années d’exil forcé, furent confrontés à l’hostilité et à la xénophobie des populations qui s’y étaient installées pendant leur absence. Les Tchétchènes ne récupérèrent pas leurs propres maisons, désormais occupées par d’autres habitants. Une génération entière dut ainsi reconstruire sa vie une nouvelle fois, après avoir perdu les maisons de Tchétchénie en 1944 puis celles qu’elle avait construites pendant l’exil. Ils rencontrèrent également de nombreux obstacles dans l’accès aux études et à l’emploi. Les postes les plus prestigieux et les fonctions de direction demeurèrent hors de leur portée.
Le retour des Tchétchènes sur leur terre ne mit donc pas fin à la domination soviétique, mais se poursuivit sous d’autres formes, laissant derrière elle une société profondément traumatisée et des Tchétchènes durablement marginalisés dans leur propre pays.
Lorsque les Tchétchènes revendiquèrent leur autodétermination en 1991, ils le firent donc après plusieurs siècles de domination impériale et soviétique. L’expérience de 1944 constituait l’une des manifestations les plus radicales de cette histoire. L’orientation du peuple tchétchène vers l’indépendance au début des années 1990 ne peut dès lors être comprise comme le seul résultat d’une décision prise à ce moment précis. Elle était aussi le produit d’une longue expérience collective des relations avec le pouvoir russe. La question de savoir si un peuple peut déterminer librement son statut politique ne peut être dissociée de l’histoire de la conquête, de la domination, des répressions et des déplacements forcés qu’il a subis.

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, l’Union soviétique traverse une crise politique profonde. Les réformes de Mikhaïl Gorbatchev affaiblissent progressivement le pouvoir central et les républiques soviétiques revendiquent leur souveraineté. En juin 1990, la RSFSR elle-même proclame sa souveraineté. L’ordre soviétique commence alors à se fissurer de l’intérieur.
Dans ce contexte, la Tchétchénie ne reste pas à l’écart.
Dès 1990, l’écrivain tchétchène Zelimkhan Iandarbiev crée le Parti démocratique Vaïnakh (le nom commun des Tchétchènes et des Ingouches apparentés11). Le mouvement contribue ensuite à la formation du Congrès national du peuple tchétchène, en novembre 1990.
L’effondrement du pouvoir soviétique accélère le processus. Après l’échec du putsch de Moscou d’août 1991, l’autorité du centre soviétique est profondément affaiblie.
Le 6 septembre 1991, le Comité exécutif du Congrès national du peuple tchétchène, dirigé par Djokhar Doudaïev, prend le contrôle de plusieurs centres de pouvoir et conteste la légitimité du Soviet suprême tchétchéno-ingouche12. Cette date est depuis considérée par les Tchétchènes comme celle de la restauration de l’indépendance.
Le 27 octobre 1991, des élections présidentielles et parlementaires sont organisées. Djokhar Doudaïev est élu président13 et, le 1er novembre, proclame la souveraineté de la République tchétchène d’Itchkérie (terme historique désignant les hauts plateaux peuplés par les Tchétchènes).
Le récit russe présente ces événements comme ceux d’un territoire russe ayant tenté de quitter la Fédération. Mais cette représentation mérite d’être interrogée.
La Constitution soviétique reconnaissait explicitement un droit de sécession aux républiques fédérées de l’URSS14. La Tchétchénie, elle, avait le statut de république autonome au sein de la RSFSR, et non celui de république fédérée de l’Union. Moscou pouvait donc soutenir que l’Ukraine, en tant que république fédérée, disposait d’un cadre constitutionnel lui permettant de quitter l’URSS, tandis que la Tchétchénie ne disposait pas d’un droit équivalent pour quitter la RSFSR.
Mais cette lecture laisse de côté un élément essentiel : en 1991, l’État soviétique est lui-même en train de disparaître.
L’URSS s’effondre tandis que la RSFSR se transforme en Fédération de Russie. Ce passage ne peut être réduit à un simple changement de nom. Un nouvel ordre constitutionnel est en train de se construire, et les relations entre le centre fédéral et les différentes entités territoriales doivent être redéfinies.
La Russie affirme d’ailleurs vouloir construire une véritable fédération. Le Traité fédératif du 31 mars 1992 organise les relations entre le pouvoir fédéral et les différents sujets de la Fédération et affirme notamment des principes de répartition des compétences15.
Mais la Tchétchénie ne signe pas ce traité.
Dès lors, une question politique et juridique demeure : comment considérer comme allant de soi l’appartenance de la Tchétchénie à un nouvel État fédéral qu’elle refuse précisément de rejoindre ?
Pour les Tchétchènes, leur démarche s’inscrivait dans le contexte de l’effondrement de l’URSS : ils quittaient l’ordre soviétique, tout en refusant d’intégrer le nouvel État russe en construction.
La question n’est pas simplement de savoir si une région russe a tenté de quitter la Russie. Elle est plus complexe : que signifie l’indépendance d’un peuple lorsque l’État auquel il était rattaché est lui-même en train de disparaître et de se transformer ?
Le droit international reconnaît le principe de l’autodétermination des peuples. La Charte des Nations Unies fait du respect de l’égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes l’un des principes sur lesquels doivent reposer les relations internationales16. Les Pactes internationaux de 1966 consacrent également ce droit dans leur article premier17.
Un autre précédent mérite d’être mentionné, celui du Kosovo. En 2010, la Cour internationale de Justice a été appelée à se prononcer sur la conformité au droit international de la déclaration unilatérale d’indépendance proclamée par le Kosovo en 2008. Elle a conclu que cette déclaration n’avait pas violé le droit international18. Cette décision ne signifie pas que le droit international reconnaît un droit général et automatique à l’indépendance, mais elle établit qu’une déclaration unilatérale d’indépendance n’est pas, en elle-même, interdite par le droit international.
Mais l’autodétermination ne signifie pas automatiquement qu’un peuple dispose d’un droit général et inconditionnel à l’indépendance. C’est précisément là que la question devient juridiquement complexe.
La résolution 1514 de l’Assemblée générale des Nations Unies, adoptée en 1960 dans le contexte de la décolonisation, affirme le droit des peuples soumis à la domination coloniale à accéder à l’indépendance19. La résolution 2625, adoptée en 1970, met quant à elle en relation le principe de l’autodétermination et celui du respect de l’intégrité territoriale des États20. L’Acte final d’Helsinki de 1975 reconnaît lui aussi ces deux principes21.
Il faut distinguer l’autodétermination interne de l’autodétermination externe. La première renvoie à la capacité d’un peuple à participer réellement à la vie politique et à exercer un degré significatif d’auto-gouvernement au sein de l’État auquel il appartient. La seconde désigne la possibilité de déterminer un statut politique différent, pouvant aller jusqu’à l’indépendance.
La question devient alors la suivante : dans quelles circonstances un peuple peut-il passer de l’autodétermination interne à l’autodétermination externe22 ?
Le Renvoi relatif à la sécession du Québec, rendu par la Cour suprême du Canada en 1998, apporte à cet égard un élément particulièrement intéressant. La Cour n’a pas reconnu au Québec un droit unilatéral général à la sécession. Elle a néanmoins envisagé des circonstances exceptionnelles dans lesquelles l’autodétermination externe pourrait être invoquée, notamment lorsqu’un peuple est durablement privé d’une véritable possibilité d’exercer son autodétermination interne23.
C’est ce raisonnement qui a nourri, dans une partie de la doctrine, la théorie dite de la « sécession-remède ». Il faut cependant être précis : cette théorie demeure discutée et ne constitue pas une règle unanimement reconnue permettant ou non automatiquement à un peuple de faire sécession24.
Elle est néanmoins particulièrement intéressante dans le cas tchétchène où la revendication de 1991 peut être comprise autrement que comme la simple volonté d’une région de quitter un État auquel elle aurait auparavant librement consenti à appartenir. Elle peut être présentée comme la volonté d’un peuple de reprendre le contrôle de son propre destin politique après une longue histoire de résistance à l’impérialisme russe, puis soviétique.
La question tchétchène n’est pas uniquement historique et politique. Elle a également fait l’objet d’une véritable controverse doctrinale.
Les juristes René Lefeber et David Raič ont consacré plusieurs travaux à la question tchétchène dans les années 1990. Selon eux, les Tchétchènes ne disposaient pas, avant décembre 1994, d’un droit à l’autodétermination externe. Ils ont cependant soutenu que l’usage massif et indiscriminé de la force par la Russie à partir de décembre 1994 pouvait faire évoluer leur situation et faire naître un tel droit, à condition notamment que le peuple soit victime d’une violation grave et persistante de son droit à l’autodétermination interne et que les moyens pacifiques permettant de remédier à cette situation aient été épuisés25.
Le politologue James Hughes replace la question tchétchène dans le contexte plus large de l’effondrement de l’URSS et de la fin de l’empire soviétique. Il mobilise notamment la notion de décolonisation pour analyser ce processus, mais souligne que le démantèlement de l’empire russe s’est arrêté aux frontières de la Fédération de Russie. La Tchétchénie, qui faisait partie de la RSFSR en tant que république autonome, se trouvait ainsi dans une situation institutionnelle différente de celle des républiques soviétiques devenues indépendantes. Hughes présente d’ailleurs la Tchétchénie comme le seul cas où la Russie a durablement employé sa puissance militaire pour résister à la décolonisation26.
Hughes souligne que la position généralement favorable de la communauté internationale à la thèse russe s’expliquait aussi par les intérêts stratégiques des gouvernements occidentaux, qui cherchaient à préserver la stabilité de la Russie de Boris Eltsine. Dans ce contexte, les gouvernements occidentaux ont largement considéré la question tchétchène comme une affaire intérieure russe, conformément à la position défendue par l’administration Clinton. Cette approche contrastait avec le traitement réservé aux anciennes républiques fédérées, dont l’indépendance avait été reconnue dans le contexte de la dissolution de l’Union soviétique[19]27.
La question tchétchène se situe ainsi au croisement de l’histoire, du droit et de la géopolitique.

La première agression militaire russe contre la Tchétchénie, en décembre 1994, allait précisément donner raison à la méfiance tchétchène. La transformation de la RSFSR en Fédération de Russie n’était pas censée être un simple changement de nom : elle devait marquer la naissance d’un nouvel ordre politique et la redéfinition des relations entre le nouveau pouvoir fédéral et les peuples qui se trouvaient dans son espace. Pourtant, cette première guerre montra que la nouvelle Fédération de Russie avait, dans les faits, hérité de ce que la RSFSR avait laissé derrière elle, tant dans ses frontières que dans ses rapports de pouvoir. Le refus tchétchène d’intégrer ce nouvel État pris alors une tout autre signification : les événements semblaient confirmer la crainte que, malgré le changement institutionnel, Moscou continuerait à traiter la Tchétchénie comme il l’avait fait auparavant.
La Tchétchénie devient alors un laboratoire de la question impériale russe contemporaine. La logique qui s’y manifeste, revendication d’autodétermination, qualification de « séparatisme » et recours à la force pour maintenir le territoire sous l’autorité de Moscou, réapparaît, sous des formes différentes, en Géorgie et en Ukraine.
La Tchétchénie pose ainsi une question que la Russie post-soviétique n’a jamais véritablement résolue : la Fédération de Russie est-elle une fédération librement consentie par les peuples qui la composent, ou ne reconstitue-t-elle pas l’ancien espace impérial russe, malgré sa nouvelle forme constitutionnelle ?
Depuis 1994, la Russie a mené deux guerres en Tchétchénie, au cours desquelles des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ont été largement documentés. La seconde guerre a abouti, sous Vladimir Poutine, à l’instauration d’un régime d’occupation russe en Tchétchénie.
La question tchétchène n’a pourtant pas disparu de la scène internationale. En 2022, la Verkhovna Rada d’Ukraine a adopté une résolution reconnaissant la République tchétchène d’Itchkérie comme « temporairement occupée » par la Fédération de Russie et condamnant le génocide du peuple tchétchène28. En Suède, la question a également été soulevée au Parlement en 202529, grâce à la coopération entre le mouvement de libération nationale tchétchène « Force unie » et Markus Wiechel, chef de la délégation suédoise à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE)[22]30.
C’est pourquoi, si l’Europe veut comprendre la menace russe actuelle, elle ne peut pas regarder uniquement vers 2022. La Tchétchénie oblige à remonter plus loin dans le temps. Elle montre que le problème ne peut être réduit à Vladimir Poutine, ni même à la seule question ukrainienne. Il renvoie à une conception de l’impérialisme russe bien plus ancienne. Pour comprendre comment cette conception s’est maintenue après la disparition de l’Union soviétique, il faut revenir au moment où le nouvel ordre politique russe était en train de se constituer : 1991.
La question tchétchène pousse d’abord à se demander ce qu’était la Russie au moment où l’ordre soviétique disparaissait, et sur quelle base l’appartenance de la Tchétchénie au nouvel État russe pouvait être considérée comme définitivement acquise.
Le droit international ne permet pas de répondre à cette question par une formule simple. Il reconnaît à la fois le principe d’autodétermination des peuples et celui de l’intégrité territoriale des États. Il ne consacre pas un droit général et automatique à l’indépendance, mais il n’autorise pas non plus à effacer l’histoire d’un peuple au seul nom de frontières administratives héritées d’un régime disparu.
C’est précisément ce qui rend le cas tchétchène si important.
L’histoire de la Tchétchénie est celle d’un peuple qui a résisté à la conquête impériale, puis à la domination soviétique, avant de subir une déportation collective et, finalement, la répression de sa tentative d’autodétermination au moment de l’effondrement soviétique.
Que l’on adhère ou non à la revendication d’indépendance tchétchène, il est difficile de comprendre 1991 sans prendre cette histoire en considération. Et il est tout aussi difficile de comprendre la Russie contemporaine sans regarder ce qui s’est passé en Tchétchénie.
La première guerre de 1994 n’a pas seulement été un conflit entre Moscou et Grozny. Elle a révélé une conception de la souveraineté dans laquelle l’intégrité territoriale de la Russie pouvait être défendue par la force contre une population qui revendique un autre statut politique.
C’est cette continuité qu’il faut interroger aujourd’hui.
La question essentielle n’est peut-être pas de savoir pourquoi la Tchétchénie aurait eu le droit de « quitter » la Russie. Il faut d’abord demander sur quelle base la Russie considère que la Tchétchénie lui appartient dans le nouvel ordre post-soviétique et si cette appartenance avait réellement été librement consentie par le peuple tchétchène.
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06.09.2026 à 19:18
Françoise Thom
L’asservissement des peuples conquis est le moteur du projet impérial russe : transformer les vaincus en instruments de nouvelles conquêtes, de la Tchétchénie à l’Ukraine, puis à l’Europe.
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Pourquoi Poutine s’acharne-t-il à vouloir détruire l’Ukraine ? Selon l’historienne, la guerre est pour lui un objectif en soi, destinée à durer et à s’étendre sur l’Europe. Mais pour cela, il a besoin de combattants supplémentaires que seule l’Ukraine, si elle est conquise, pourrait lui livrer. Thom fait une comparaison entre la Russie de Poutine et l’Empire ottoman qui, au XVe siècle, a conquis des espaces immenses en quelques dizaines d’années grâce aux janissaires – jeunes chrétiens prisonniers convertis à l’islam et devenus combattants du sultan.
« Renfield est un maniaque homicide d’une espèce particulière. Je vais devoir inventer une nouvelle classification pour son cas – je l’appellerai un maniaque zoophage. Il ne désire rien que d’absorber le plus de vivants possible et il le fait de façon cumulative. »
« Tous ceux qui sont victimes des morts-vivants deviennent eux-mêmes des morts-vivants et s’attaquent à leurs semblables. Et ainsi le cercle va s’élargissant, comme les ondulations provoquées par une pierre jetée dans l’eau. »
Bram Stoker, Dracula
Il y a quelque chose de mystérieux dans l’acharnement avec lequel Poutine s’applique à détruire l’Ukraine. Aucune des hypothèses que l’on peut avancer pour expliquer son comportement ne semble vraiment satisfaisante. Certes, Poutine en veut à l’Ukraine pour la victoire de la révolution orange en 2004. Il est clair aussi qu’il ambitionne d’accélérer la décomposition de l’ordre international en lui infligeant des coups de boutoir. Indéniablement, il souhaite humilier les Occidentaux en infligeant une défaite à un État qui est devenu leur allié. Sans aucun doute, il n’a pas pardonné à l’Ukraine de vouloir faire défection et rejoindre l’Europe. Incontestablement, il craint l’existence d’un foyer de liberté et de prospérité aux portes de la Russie. Tous ces facteurs ont joué, mais en voyant l’ampleur de la destruction que Poutine est prêt à accepter pour la Russie afin d’empêcher l’Ukraine d’exister, on se dit qu’il doit y avoir d’autres causes.
Ces derniers mois, le président russe lui-même nous met sur la piste. L’âge et l’habitude de la tyrannie entraînent chez lui une désinhibition laissant entrevoir l’univers mental terrifiant qui est le sien. En décembre 2024, il explique pourquoi la guerre est bienvenue : « Vous savez, quand tout est tranquille, mesuré, stable, on s’ennuie. On a envie d’action. Dès que l’action commence, ça siffle à vos tempes : les secondes, les balles, malheureusement, et les balles sifflent en ce moment même. Ca fait peur. » Tout cela débité la mine hilare. En juillet 2026, il argumente pour la prolongation de la guerre : « Après l’opération militaire spéciale, à quoi nous occuperons-nous ? On voit que les gens se passionnent pour elle, ils s’y investissent à fond, et ils ont le sentiment de participer à quelque chose de grand, de vital pour la Russie. » Et le 26 décembre 2026, devant des enseignants, Poutine dévoile sa philosophie profonde et la cause ultime de la guerre contre l’Ukraine. Un enseignant ayant déclaré qu’il avait séjourné dans le grand Nord, Poutine lui demanda s’il avait vu des ours blancs. Son interlocuteur ayant répondu par l’affirmative, il s’attira cette tirade du président : « Imaginez un peu, il y a des orques là-bas. Ils croquent ces ours comme du menu fretin. Ils fondent sur eux en groupe et les mettent en pièces. C’est fascinant. C’est comme une chaîne alimentaire. Il faut aussi expliquer cela aux enfants, pour qu’ils comprennent le monde dans lequel nous vivons et pourquoi nous menons notre opération militaire spéciale. » En tenant ces propos, le président russe arborait le rictus coutumier chez lui quand il se laisse transporter par une joie sadique. Tous ces propos ne laissent aucun doute : c’est l’état de guerre en tant que tel qui enchante Poutine, plus même que la perspective de la victoire. Il nous reste à comprendre pourquoi.
À la sortie du communisme, une blague avait cours en Pologne : il est possible de transformer un aquarium en soupe au poisson mais difficile de refaire un aquarium à partir de la soupe au poisson. Pourtant cette transition malaisée eut lieu en Europe centrale et en Russie à partir des réformes gorbatchéviennes. Il y eut un moment où les Russes eurent l’impression que la politique dépendait d’eux, que de vrais enjeux se décidaient aux élections. Insensiblement, ils se transformaient de sujets en citoyens. Ce fut de cette Russie qu’hérita Poutine. Dès son arrivée au pouvoir, il entreprit de retransformer l’aquarium en soupe au poisson, de ramener les Russes à la servitude. La première méthode utilisée par lui fut l’argent. Il invita les Russes à se vendre. Il les persuada qu’ils s’enrichiraient s’ils abandonnaient toute velléité de se mêler de politique. À cette époque, lui-même – ébloui par sa propre réussite – ne pense qu’à augmenter sa fortune, il s’imagine que l’argent lui apportera la toute-puissance. Il entreprend d’acheter des dirigeants étrangers, adopte une politique impériale classique consistant à corrompre et coopter les élites des pays avoisinants. Cette politique fut un éclatant succès : Montesquieu l’avait déjà constaté, dans tout gouvernement despotique on a une grande facilité à se vendre. C’était vrai pour les Russes et pour les étrangers. Durant ces premières années du règne de Poutine, les étrangers cooptés vont puissamment contribuer au développement de la Russie, comme autrefois au temps des tsars.

Mais Poutine va progressivement être amené à douter de la toute-puissance de l’argent. En 2004, il a déboursé des sommes colossales en Ukraine et n’a pas pu faire élire son candidat Ianoukovytch ni empêcher la Révolution orange. Au printemps 2008, il est clair que le blocus économique de la Géorgie est un échec. Pire encore, à l’hiver 2011-2012 les manifestations à Moscou lui font comprendre qu’une classe moyenne russe aisée n’est pas disposée à renoncer à ses droits politiques. Et le plus grave, les Russes qui placent leurs actifs à l’étranger sont en passe d’acquérir une indépendance du pouvoir dangereuse aux yeux de Poutine.
À partir de 2012, Poutine entreprend de faire des Russes de véritables esclaves. Il choisit la guerre. Dans un premier temps, il réussit à réveiller la représentation obsidionale de l’État russe qui était celle de Staline : une forteresse entourée d’ennemis qui ne se maintient que par la poigne d’un despote. Ainsi les Russes se retrouvent dans un monde clos entouré de fils de fer barbelés et dirigé par une administration pénitentiaire sur laquelle ils n’ont aucune influence. Ils ne sont pas plus citoyens dans cet univers confiné que ne l’étaient les zeks au Goulag. Le retour de la pénurie et du rationnement achève d’éradiquer jusqu’au souvenir de la liberté. Désormais, les hommes russes vendent leur vie, à prix d’or certes, mais Poutine n’en a cure : l’armée est une machine à produire des cadavres et des esclaves. Sentant leur sphère d’autonomie se rétrécir, voyant le monde se fermer à eux, les Russes se réfugient dans la passivité et l’indifférence. Les témoignages qui nous parviennent de Crimée sont significatifs : sous une pluie de drones, entourés de foyers d’incendie, les Russes ne bougent pas, collés à leur smartphone. Les innombrables vidéos qu’ils tournent des attaques de drones ukrainiens révèlent le même détachement : ils ne se sentent pas concernés et contemplent les brasiers comme un feu d’artifice plus ou moins réussi. Ce qui ne les empêche pas d’acquiescer en leur for intérieur aux objectifs expansionnistes du régime. Tout prisonnier rêve d’élargir sa cage.
Le filet se resserre aussi autour des « élites », comme on a coutume de les appeler : l’économie de guerre justifie des spoliations et des confiscations à tout moment, la richesse n’est plus une sécurité mais un facteur de risque. Poutine, lui, s’aperçoit que la guerre engendre un sentiment de toute-puissance autrement enivrant que la possession de milliards. Cette extase s’exprime à nu dans les remarques que nous avons citées plus haut. Les Occidentaux s’imaginent que la perspective du déclin économique doit l’amener à mettre fin à la guerre et parvenir à une paix de compromis avec l’Ukraine. C’est là le sens de la démarche du chef de la CIA John Ratcliffe venu à Moscou pour expliquer à Poutine à quel point les choses vont mal pour lui. Mais Poutine est imperméable à une rationalité du XXIᵉ siècle. Son univers est celui des XIV-XVᵉ siècle. On l’a vu penché sur le cercueil du prince Dmitri Donskoï comme le comte Dracula des vieux films de vampire.
À la suite de Poutine, nous devons nous immerger dans ces siècles lointains pour tâcher de comprendre ce qui donne au président russe l’assurance de pouvoir réaliser ses objectifs de puissance même avec une économie moribonde. Les historiens byzantins qui, sous le choc de la prise de Constantinople par les Turcs (29 mai 1453), s’interrogeaient sur les causes de l’avance irrésistible de l’empire ottoman dans les terres chrétiennes étaient arrivés à une conclusion intéressante qui donne à réfléchir aujourd’hui. Selon le chroniqueur Doukas, la source du dynamisme de l’expansion de l’empire ottoman était l’esclavage. Les Turcs choisissaient parmi leurs captifs chrétiens des jeunes gens de basse extraction, robustes et en bonne santé, dont les sultans faisaient des janissaires. Cette prodigieuse ascension sociale de « bergers et de paysans » les rend fanatiquement dévoués au sultan : « ils sont capables de supporter une souffrance inhumaine pendant la bataille » et remportent ainsi la victoire. C’est ainsi que croît la puissance turque : « Les esclaves acquièrent d’autres esclaves, les esclaves d’esclaves en acquièrent de nouveaux, et tous sont appelés esclaves du souverain. » Tous sont des chrétiens qui se sont reniés : « Et maintenant qu’ils ont abjuré leur foi et se vautrent dans les plaisirs de l’instant comme les porcs dans leur pâture, ils nourrissent une haine de chiens enragés, mortelle et implacable, à l’encontre de leurs compatriotes », observe Doukas31. Un autre historien byzantin, Chalcondyle, qui a fait une chronique consciencieuse de l’ascension de l’empire ottoman, voit comme Doukas dans l’esclavage un avantage compétitif, qui explique la réussite des Turcs alors que « la plus grande partie des Chrétiens, ceux au moins qui ont la crainte de Dieu, la pitié et compassion de leur prochain […] abhorrent de telles façons de faire32… » Ces historiens s’intéressaient surtout au phénomène des janissaires, dans lequel ils voyaient la clé des victoires turques sur les chrétiens, et n’avaient pas mesuré l’extension du système dont ils avaient décrit le volet militaire. En effet, l’empire turc recrutait aussi les jeunes esclaves chrétiens retournés, convertis à l’islam, pour en faire les plus hauts fonctionnaires de l’État. Ils étaient formés dans l’École du Palais fondée par le sultan Mekhmed II, le vainqueur de Constantinople. Cet établissement développait en eux un esprit de corps et un dévouement fanatique au souverain. Les Ottomans « de souche » étaient exclus de leur propre gouvernement33.

Ce mécanisme d’asservissement par vagues successives décrit par les historiens byzantins s’observe dans la Russie tsariste. Après avoir envoyé le général serbe Tekeli dissoudre l’autonomie des Cosaques zaporogues en 1775, Catherine II déplace les Cosaques au Kouban où ils seront utilisés pour mater les Tcherkesses (Circassiens), peuple caucasien habitant le littoral nord-ouest de la mer Noire. Le mécanisme est encore plus visible durant la période soviétique. En pleine terreur, promis à la hache du bourreau, les agents soviétiques dispersés dans le monde font preuve d’un zèle inégalé dans la subversion des pays libres. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les écoles du Komintern organisées par Staline endoctrinaient les prisonniers de guerre des pays européens, puis sélectionnaient les convertis pour en faire les futurs cadres de l’Europe « libérée ».
Poutine a expérimenté cette méthode dès le début de son règne. Après avoir écrasé la rébellion tchétchène, il va miser sur deux renégats tchétchènes, les Kadyrov père et fils, et il va faire des Tchétchènes des janissaires qui lui sont personnellement dévoués. Ces Tchétchènes ont été déployés dans les territoires occupés en Ukraine afin d’y faire régner la terreur. La même approche a incité Poutine à décimer la population masculine des territoires occupés en Ukraine en l’envoyant se battre dans « les assauts de boucherie » contre ses anciens compatriotes, avec l’acharnement de traîtres passés dans le camp ennemi. N’oublions pas non plus les Nord-Coréens, asservis du temps de Staline et importés aujourd’hui en Russie pour écraser l’Ukraine. Le projet de Poutine est d’installer un satrape à Kyïv et d’enrôler les Ukrainiens survivants et rééduqués dans les guerres futures contre l’Europe. Les prisonniers de guerre ukrainiens racontent que les Russes leur proposent de changer de camp et de rejoindre les forces russes pour ensuite « occuper ensemble l’Europe ».
La même stratégie consistant à miser sur les traîtres après des démonstrations de puissance militaire ou des opérations de sabotage inspirant la terreur, à créer dans chaque pays européen des partis pro-russes fanatiquement dévoués à Moscou est aujourd’hui l’axe principal de la politique de Poutine et ce qui lui permet d’espérer un prompt redressement de la puissance russe après sa victoire présumée en Ukraine. Les transfuges de l’Europe, convertis au culte du « monde russe », seront cooptés à la fois pour restaurer l’économie russe, moderniser le complexe militaro-industriel, et pour installer en Europe des régimes soumis au Kremlin. Dans l’esprit du président russe, le processus d’asservissement en chaîne de l’Europe, auquel il travaille patiemment depuis des années, n’en est qu’à ses débuts. Il a peut-être ses raisons de ruisseler d’optimisme. Qui sait si le wishful thinking n’est pas du côté occidental.
<p>Cet article La chaîne alimentaire du comte Dracula a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:18
Ostap Karmodi
Une visite secrète du directeur de la CIA à Moscou, de nouvelles bases de lancement de drones et les failles persistantes de la défense européenne : plusieurs signaux font craindre une attaque russe contre l’OTAN dans les prochains mois.
<p>Cet article Faut-il se préparer à une nouvelle guerre ? a été publié par desk russie.</p>
Pourquoi le directeur de la CIA s’est-il rendu à Moscou fin août, après une interruption de cinq ans ? Il y a des signes de préparation d’une agression par la Russie d’un pays de l’OTAN, possiblement la Pologne ou la Roumanie, dans les prochains mois. John Ratcliffe serait venu à Moscou pour dissuader le Kremlin, comme son prédécesseur William Burns cinq ans plus tôt. Mais peut-on vraiment convaincre Poutine ?
Au début du mois de novembre 2021, William Burns, alors directeur de la CIA, s’était rendu à Moscou pour mettre en garde le Kremlin contre le déclenchement d’une guerre contre l’Ukraine. Les services de renseignement américains et britanniques savaient déjà que la Russie s’y préparait activement et tentaient d’empêcher la catastrophe, mais ils n’avaient pas encore publiquement accusé Poutine de préparer une agression. Les accusations publiques ne sont venues que plus tard, lorsque les dirigeants américains ont compris que Moscou avait ignoré les avertissements de Burns. Les premières déclarations publiques de responsables politiques américains et britanniques indiquant que la Russie se préparait à attaquer l’Ukraine sont apparues à la toute fin du mois de novembre et au début du mois de décembre, et exactement un mois après le retour de Burns à Washington, le 3 décembre 2021, le Washington Post a publié un document déclassifié par le renseignement américain, qui indique avec précision le calendrier, les forces engagées et les axes de l’offensive.
Les politologues occidentaux ont accueilli ces avertissements avec scepticisme : presque personne ne croyait que Poutine se résoudrait réellement à déclencher une guerre totale contre l’Ukraine. Sans parler des blogueurs russes, qui se sont moqués des « alarmistes » de la CIA.
Mais ces moqueries n’ont commencé qu’après les déclarations publiques de Joe Biden et de Liz Truss, ainsi que la publication de documents déclassifiés. Quant à la visite de Burns à Moscou un mois auparavant, presque personne n’y avait prêté attention, moi y compris.
Il semble qu’aujourd’hui, cinq ans plus tard, cette histoire se répète. Le 25 août 2026, le directeur de la CIA – cette fois-ci un autre, John Ratcliffe, considéré comme le membre le plus pro-ukrainien de l’administration Trump – s’est à nouveau rendu à Moscou, et cette visite est une fois de plus passée presque inaperçue, sauf pour ceux dont c’est le métier : les blogueurs militaires et les analystes politiques.
Pourquoi le directeur de la CIA s’est-il rendu à Moscou après une interruption de cinq ans ?
Le New York Times, citant des « responsables en poste et anciens responsables », affirme que Ratcliffe s’est rendu une nouvelle fois à Moscou pour persuader Poutine de conclure la paix avec l’Ukraine.
Il est pour le moins difficile d’y croire.
Tout d’abord, les sources citées ne sont pas crédibles. Comment des anciens responsables, auxquels se réfère le NYT, pourraient-ils connaître les détails de négociations dont l’existence même était tenue secrète ? Même les responsables actuellement en poste (lesquels, et dans quelles administrations ?), avec lesquels les journalistes se sont également entretenus, ne semblent guère savoir grand-chose, à en juger par le texte de l’article : les déclarations citées ne ressemblent pas à des informations officielles divulguées anonymement à la presse, mais plutôt à des conjectures personnelles émanant de personnes qui n’ont guère d’information. D’autant plus que, comme l’a écrit le même jour le Wall Street Journal – dont les sources se sont révélées ces dernières années bien plus fiables que celles du NYT –, même les proches de Trump n’étaient pas au courant de cette visite.
Deuxièmement, pourquoi fallait-il précisément le directeur de la CIA pour mener ces négociations de paix, et non le duo de toujours formé par Kushner et Witkoff ou, au moins, un représentant du Département d’État, qui s’occupe de ces négociations depuis le début (ce qui n’est pas le cas de la CIA) ?
Et, troisièmement, s’il s’était réellement agi de paix, Poutine aurait accueilli Ratcliffe avec plaisir chez lui et lui aurait fait la leçon sur les Petchenègues. Il s’est entretenu à maintes reprises avec Kushner et Witkoff ; les négociations de paix et les conditions que l’Ukraine doit remplir pour y parvenir constituent son sujet de prédilection. Mais Ratcliffe n’a pas été autorisé à rencontrer Poutine ; il a dû s’entretenir avec le chef du SVR, Narychkine – celui-là même dont les genoux tremblaient si visiblement lors de la réunion du Conseil de sécurité du 21 février 2022.
La version publiée par le Wall Street Journal et Politico eux-mêmes semble bien plus crédible. Contrairement au New York Times, ces deux journaux citent explicitement des sources occidentales qui connaissaient à l’avance le programme et les objectifs du voyage, chacun d’entre eux s’appuyant sur ses propres réseaux. Le WSJ et Politico affirment tous deux que, bien que Ratcliffe ait effectivement discuté à Moscou de l’Ukraine ainsi que de l’Iran, l’objectif principal de son voyage était le même que celui de Burns en 2021 : tenter de convaincre le Kremlin d’annuler l’agression déjà prévue. Cette fois-ci, contre l’OTAN et en premier lieu contre les pays baltes.
On comprend pourquoi les anciens responsables interrogés par le New York Times préfèrent la version d’un énième cycle de négociations de paix, pour lequel la visite du directeur de la CIA à Moscou semblerait avoir été nécessaire : mieux vaut une paix boiteuse qu’une bonne dispute. Il est tout simplement effrayant d’envisager une nouvelle guerre : quel que soit le choc que l’attaque de la Russie contre l’Ukraine a pu représenter pour le monde, une attaque de la Russie contre un pays de l’OTAN serait un choc bien plus grand. Et ce, dans les deux cas : tant si cela conduit à une guerre totale entre l’OTAN et la Russie, susceptible de dégénérer en conflit nucléaire, que si l’OTAN, comme l’espère Poutine, s’effondre en conséquence.
Malheureusement, une telle attaque, même sans les fuites déjà en cours provenant des services de renseignement américains et européens, semble aujourd’hui plus probable que jamais.
Poutine s’est résolu à attaquer l’Ukraine après que les États-Unis ont montré leur faiblesse en Afghanistan, lorsque leur retrait de ce pays s’est transformé en une sorte de fuite, laissant à l’ennemi du matériel militaire d’une valeur de plusieurs milliards de dollars et plongeant l’aéroport de Kaboul dans le chaos.
Aujourd’hui, la situation se répète : bien que les troupes américaines ne fuient pour l’instant nulle part, les États-Unis sont incapables, depuis six mois déjà, de venir à bout d’un Iran en apparence bien plus faible. Les revirements de Trump, tantôt menaçant de réduire l’Iran en miettes, tantôt vantant les succès des négociations – dont l’Iran nie d’ailleurs l’existence avec mépris –, apparaissent de plus en plus humiliants.
Les détails de cet échec américain semblent encore plus alléchants pour Poutine. D’une part, les systèmes de défense aérienne américains déployés dans le golfe Persique – les mêmes que ceux qui protègent les pays de l’OTAN – ne parviennent manifestement pas à contrer les drones iraniens, identiques à ceux utilisés par la Russie. D’autre part, les Américains manquent de missiles pour leurs lanceurs et ne sont pas en mesure d’en augmenter rapidement la production. Cela signifie que l’Europe ne sera capable ni de se défendre efficacement contre les attaques russes, ni d’y répondre efficacement.
L’Europe elle-même semble également faible. Les pays européens, et en premier lieu l’Allemagne, ont adopté des programmes de réarmement, mais pour l’instant, ces programmes piétinent. Même la plus grande entreprise militaire européenne, Rheinmetall, ne parvient pas à accroître sa production à temps : la livraison du premier lot de radars commandés a déjà été reportée du milieu de cette année au milieu de l’année prochaine ; il en va de même pour les livraisons de véhicules blindés de transport de troupes ; quant à l’usine de Rheinmetall destinée à la fabrication d’obus, qui devait entrer en service cet été, sa construction n’a même pas encore véritablement commencé.
Et les problèmes ne s’arrêtent pas là : fin juin, l’Allemagne a annulé la construction de six grandes frégates, car le projet avait depuis longtemps dépassé tous les délais et budgets prévus. À la place, le gouvernement souhaite construire quatre navires trois fois plus petits, et ceux-ci ne rejoindront pas la flotte avant 2029. Le projet commun entre l’Allemagne et la France visant à produire un nouvel avion de chasse a échoué. La Grande-Bretagne et la France ne parviennent pas à relancer rapidement la production des missiles Storm Shadow, interrompue il y a 15 ans. Quant au « mur de drones », annoncé en grande pompe par von der Leyen pour 2025, il n’y a même pas eu de concept global en un an. En conséquence, la Pologne, la Finlande et les pays baltes ont commencé à construire eux-mêmes leurs « murs de drones » (et l’UE, sans donner de raisons, a rejeté la demande de financement de la Lituanie et de l’Estonie), mais ceux-ci ne seront prêts, au mieux, que dans un an.
Cerise sur le gâteau : l’animosité mutuelle qui ne cesse de s’aggraver entre Trump et les dirigeants européens, à cause de laquelle les États-Unis menacent déjà de retirer leurs troupes d’Europe, y compris des pays du flanc est de l’OTAN.
En somme, sur le plan de la politique étrangère, on ne pourrait imaginer de meilleur moment pour attaquer l’UE.
La politique intérieure pousse également Poutine vers une telle décision.
La guerre en Ukraine n’est pas simplement enlisée. Désormais, les frappes ukrainiennes contre les raffineries de pétrole et les entrepôts logistiques commencent à mettre à rude épreuve la patience des Russes. Les gens qui perdent leurs commandes en ligne déjà payées et qui font la queue toute la nuit devant les stations-service ne sont guère enclins à louer en leur for intérieur le génie de Poutine. Au contraire, leur humeur est tout autre, et si rien n’est fait rapidement pour y remédier, le pays pourrait s’embraser à la moindre étincelle fortuite, même tout à fait apolitique.
Au-delà d’une zone géographique restreinte – les pays baltes –, le WSJ et Politico envisagent un schéma très variable pour une éventuelle attaque, tant en termes de calendrier (de quelques mois à 2029) que de méthode : d’une opération terrestre à des cyberattaques.
Mais ce schéma peut être considérablement restreint.
Attendre jusqu’en 2029, voire jusqu’en 2028, n’a tout simplement aucun sens pour Poutine : d’une part, d’ici 2028, les usines militaires européennes auront presque certainement atteint leur capacité nominale et le complexe militaro-industriel russe ne pourra plus les rattraper. D’autre part, si les frappes ukrainiennes ne cessent pas dans un avenir proche, le mécontentement populaire en Russie pourrait exploser bien avant l’arrivée de 2028. Enfin, si une attaque était réellement prévue dans deux, voire trois ans, Ratcliffe n’aurait eu aucune raison de se précipiter à Moscou – il aurait pu rester tranquillement à Washington pendant au moins un an encore.
Cela ne signifie pas que, en 2028 ou 2029, Poutine n’attaquera pas l’Europe. Peut-être le fera-t-il – qui sait ce qui lui passera par la tête d’ici là. Mais le 25 août à Moscou, il ne s’agissait certainement pas de cela.
Selon toute vraisemblance, la fenêtre temporelle est aujourd’hui la même qu’en novembre 2021, lorsque Burns s’est rendu à Moscou : les 3 à 6 prochains mois.
Certains analystes russes affirment qu’une guerre contre l’UE pourrait être préparée en vue des élections, mais cela semble peu probable. Les « élections » en Russie constituent un événement assez routinier, leur résultat est toujours prévisible, et elles ne semblent pas constituer un motif sérieux pour déclencher une guerre. De plus, il ne reste que trois semaines avant ces élections, et si une attaque est déjà prévue, il serait très difficile de l’annuler en l’espace de trois semaines. Ratcliffe ne se serait pas rendu à Moscou, comme on dit aux États-Unis, « cinq minutes avant minuit ».
Le moment le plus propice pour une attaque semble être début novembre, lorsque se tiendront aux États-Unis les élections de mi-mandat au Congrès, à l’issue desquelles le Parti démocrate obtiendra presque certainement le contrôle de la Chambre des représentants, et peut-être même du Sénat, ou bien début janvier, lorsque les membres du Congrès nouvellement élus entreront en fonction. Après cela, le Congrès entrera en conflit avec Trump, et les États-Unis perdront la capacité d’agir avec détermination et rapidité (ce qu’ils évitent de faire dès à présent, on doit le reconnaître).
On peut également tenter de deviner la nature de l’attaque. Ratcliffe ne se serait pas rendu à Moscou à cause d’une simple cyberattaque : la Russie en mène déjà plusieurs par mois. Une attaque terrestre semble également peu probable à l’heure actuelle : pour qu’elle ait un tant soit peu de chances de réussir, il faudrait une forte concentration de forces terrestres aux frontières – comme en novembre 2021, lorsque les photos satellites montraient déjà un nombre sans précédent de troupes russes aux frontières de l’Ukraine, alors même que les exercices « Zapad-2021 » étaient terminés depuis longtemps. Il n’y a actuellement rien de tel aux frontières occidentales de la Russie. Aucune manœuvre militaire d’envergure n’est prévue dans les régions occidentales de la Russie ou au Bélarus pour la fin de cette année et le début de l’année prochaine ou, du moins, rien n’a été communiqué à ce sujet. On pourrait, comme certains le font, supposer que la Russie lancerait une attaque avec des forces réduites, en envoyant dans les pays baltes des « petits hommes verts » déguisés. Mais cela semble peu probable. La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie se sont préparées depuis longtemps à une telle attaque, qui ne se traduirait pas par le triomphe dont Poutine a besoin, mais par un nouvel échec qui pourrait lui coûter son poste, voire la vie. Il est peu probable qu’il veuille prendre un tel risque.
Il reste une troisième option : des attaques massives de drones, à l’image de celles que l’armée russe mène contre Kyïv, Kharkiv, Odessa et d’autres villes ukrainiennes. Et tout indique actuellement que la Russie prépare de telles attaques. Citons notamment les incursions « accidentelles » de drones russes sur le territoire de la Pologne, de la Roumanie et, depuis le printemps 2026, des pays baltes, qui ont commencé il y a déjà un an et n’ont cessé de se multiplier depuis. Sans oublier les dix bases presque achevées aux frontières occidentales de la Russie et destinées au lancement des nouveaux drones Gueran, téléguidés et à propulsion à réaction, The Telegraph en a fait état le 16 août. Si certaines d’entre elles ne peuvent guère être utilisées pour attaquer l’Europe, au moins quatre couvrent l’ensemble du territoire des pays baltes et une grande partie de la Pologne, tandis que trois autres permettent d’attaquer la Roumanie sans entrer dans la zone d’action de la défense antiaérienne ukrainienne.

La géographie de ces bases laisse supposer que les pays baltes pourraient ne pas être les seules cibles. D’autant plus que le bombardement de ces pays sans leur occupation ne constituerait pour Poutine qu’une victoire propagandiste, qui n’aurait que peu d’incidence sur le déroulement de sa guerre principale, celle en Ukraine. La Pologne, par laquelle transite la majeure partie des livraisons d’armes à l’Ukraine, et la Roumanie, que l’OTAN est actuellement en train de transformer activement en un deuxième nœud de transport militaire34 semblent être des cibles bien plus alléchantes. Si la Russie parvient à détruire les infrastructures de transport polonaises et roumaines par des attaques de drones, le cours de la guerre en Ukraine pourrait changer de manière significative.
L’Europe n’est pas préparée à de telles attaques. Mercredi, le chef d’état-major français a reconnu que la France n’avait pour l’instant aucune réponse à apporter aux drones russes bon marché. Dans d’autres pays, la situation n’est guère meilleure : les drones intrus sont encore abattus par des chasseurs – à l’aide de missiles qui coûtent considérablement plus cher que ces drones eux-mêmes. Mais, d’ici l’été prochain, l’Europe pourrait accroître sa production de systèmes anti-drones, et il est peu probable que Poutine souhaite attendre jusque-là. C’est probablement pour cette raison que Ratcliffe s’est rendu en Russie.
Burns n’a pas réussi à empêcher la guerre en 2021. Il est difficile de croire que Ratcliffe ait eu plus de succès cette fois-ci. Mais tout peut arriver. Nous saurons dès les prochaines semaines si la Russie s’apprête à attaquer l’Europe dans un avenir proche : si le Kremlin n’a pas tenu compte des arguments de Ratcliffe, de nouvelles fuites provenant des services secrets américains et des informations sur les préparatifs de guerre de la Lituanie et de la Pologne sont à prévoir dès fin septembre-octobre.
J’espère qu’en 2026, contrairement à 2021, tout le monde prendra ces informations au sérieux.
Traduit du russe par Desk Russie
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<p>Cet article Faut-il se préparer à une nouvelle guerre ? a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:18
Andreas Umland
Moscou n’a aucun scrupule moral à faire exploser une ogive atomique en Ukraine. Pourtant, l’expérience des 80 dernières années montre qu’une telle escalade est peu probable.
<p>Cet article Même si Poutine est acculé, il n’appuiera pas sur le bouton rouge a été publié par desk russie.</p>
Le politologue allemand réfute l’idée largement répandue selon laquelle la Russie, en tant qu’État doté de l’arme nucléaire, ne peut pas perdre sa guerre d’agression contre l’Ukraine. Il affirme que cela repose sur des hypothèses stratégiques erronées et une méconnaissance de l’histoire.
Rares sont les responsables politiques occidentaux qui soutiennent explicitement une « victoire » de Kyïv dans la guerre russo-ukrainienne. La plupart se contentent plutôt de promesses vagues, telles que le soutien à l’Ukraine « aussi longtemps que nécessaire ». Une telle ambivalence face à la guerre d’agression menée par la Russie repose sur l’hypothèse selon laquelle l’Ukraine ne pourra de toute façon pas vaincre la Russie. En effet, affirme-t-on, l’Ukraine ne pourrait même pas chasser complètement les troupes russes de son territoire et, en réalité, ne devrait pas tenter de le faire.
Comme Moscou possède l’arme nucléaire, poursuit ce raisonnement, une défaite russe dans cette guerre serait non seulement impossible, mais même indésirable. Pour éviter l’humiliation, la Russie ferait usage de ses armes nucléaires. Afin d’écarter ce risque, il serait, selon cette logique, nécessaire de sacrifier l’intégrité et la souveraineté de l’Ukraine. L’Ukraine ayant volontairement renoncé à ses armes nucléaires en 1994, elle serait condamnée à accepter au moins certaines des exigences de la Russie.
Un large éventail de voix, universitaires et non universitaires, a explicitement ou implicitement appelé l’Ukraine à cesser de se défendre afin d’empêcher le déclenchement d’une guerre nucléaire. Quelques jours après le début de l’invasion à grande échelle de la Russie, le professeur du MIT Barry Posen – qui a justifié l’invasion de l’Ukraine par la Russie en la qualifiant de guerre préventive – avait prédit en mars 2022 : « Si la campagne russe commence à apparaître comme une catastrophe militaire, c’est là que l’escalade vers les armes nucléaires entrera en jeu. » John Mearsheimer, professeur à Chicago désormais tristement célèbre, avait prédit avant février 2022 que la Russie n’attaquerait pas l’Ukraine, puis avait prophétisé que la Russie sortirait victorieuse. Fin 2022, il a mis en garde l’Occident contre le fait de pousser « une grande puissance au bord du gouffre. M. Poutine pourrait alors se tourner vers les armes nucléaires. » Début 2023, Stephen Walt, de l’université Harvard, a lancé cette mise en garde : « Si la Russie pense qu’elle est en train de perdre et estime qu’il s’agit d’une défaite catastrophique […], cela devrait tous nous inquiéter. »
Cependant, ni Kyïv ni l’Occident n’ont jamais eu l’intention d’infliger une défaite catastrophique à la Russie – comme avec une avancée des troupes ukrainiennes jusqu’à Moscou. L’Ukraine cherche simplement à libérer les parties de son territoire que la Russie avait reconnues à plusieurs reprises comme ukrainiennes avant 2014, mais qu’elle a illégalement occupées et annexées au cours des douze dernières années. Parallèlement, le président Volodymyr Zelensky est désormais même prêt à ne plus rechercher la victoire dans cette guerre, sous quelque forme que ce soit.
Depuis 2025, Kyïv a explicitement déclaré qu’elle accepterait la ligne de front actuelle comme future ligne de contact dans le cadre d’un accord de cessez-le-feu. L’Ukraine peut également accepter un cessez-le-feu partiel, tel qu’une cessation conjointe de toutes les frappes à longue portée et/ou la suspension mutuelle des attaques contre la navigation en mer Noire. Ce faisant, Kyïv a admis la possibilité d’une perte temporaire de territoire et de souveraineté de l’Ukraine au profit de la Russie. Kyïv accepterait donc une victoire partielle de la Russie si cela devait permettre d’instaurer la paix.
De plus, l’histoire des conflits internationaux montre que les craintes apocalyptiques d’une escalade nucléaire de la part d’une grande puissance acculée sont infondées. En Algérie, dans les années 1960, la France, dotée de l’arme nucléaire, a perdu une guerre coloniale brutale. L’Algérie, comme on l’oublie souvent, n’était pas une colonie d’outre-mer classique, mais une partie pleinement annexée de la France métropolitaine, où vivaient environ 1 million de Français (colons et Juifs naturalisés en 1870).
Les États-Unis ont subi des défaites humiliantes au Vietnam, comme l’Union soviétique en Afghanistan, or aucune de ces deux superpuissances n’a tenté d’empêcher ces défaites par une escalade nucléaire. La Chine, elle aussi, a perdu une guerre contre le Vietnam, qu’elle n’a pas laissée s’aggraver – tout comme les États-Unis ne l’ont pas fait lorsqu’ils ont, à l’instar des Soviétiques avant eux, essuyé un échec en Afghanistan. Dans tous ces cas, lorsqu’une puissance nucléaire a subi une défaite stupéfiante face à un ennemi non nucléaire bien plus petit, elle n’a pas appuyé sur le bouton rouge.
Aujourd’hui, neuf pays possèdent l’arme nucléaire, et la majorité d’entre eux mènent ou ont mené des guerres contre des États non nucléaires. Pourquoi ces États dotés d’armes nucléaires, depuis que les États-Unis ont largué des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, n’ont-ils plus jamais utilisé cette arme de destruction massive pour atteindre leurs objectifs de guerre ? Pourquoi n’ont-ils même pas menacé de manière crédible de les utiliser – si l’on fait abstraction des fanfaronnades propagandistes de la Russie depuis 2014 ?
Parallèlement au développement et à la prolifération des armes atomiques depuis 1945, la réflexion mondiale sur ces armes a également évolué. À la suite d’intenses débats internationaux sur les conséquences mondiales d’une guerre nucléaire, qui serait suivie d’un « hiver nucléaire », un tabou mondial informel contre l’utilisation des ogives atomiques s’est instauré. Certes, les armes nucléaires continuent de jouer un rôle prépondérant dans la planification de la sécurité nationale de nombreux pays – en tant que moyen de dissuasion et instrument ultime de défense nationale en cas de menace existentielle. Dans le même temps, la futilité stratégique et l’irresponsabilité morale du recours aux armes nucléaires à des fins d’intervention à l’étranger sont désormais largement reconnues.
La confiance dans la validité de ce tabou est devenue si forte que certains États non dotés d’armes nucléaires ont même attaqué des puissances nucléaires. Par exemple, en 1973, l’Égypte et la Syrie – qui ne possédaient ni l’une ni l’autre d’armes atomiques – ont attaqué Israël, alors même qu’il était de notoriété publique qu’Israël disposait d’un arsenal nucléaire dès cette époque. En 1982, l’Argentine, pays non nucléaire, est entrée en guerre contre la Grande-Bretagne, puissance nucléaire, pour reprendre les îles Malouines.
L’histoire du mépris de l’Ukraine à l’égard de l’option nucléaire russe est quelque peu différente. Depuis le début de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine avec l’invasion de la Crimée en février 2014, les responsables à Moscou ont menacé à plusieurs reprises, de manière à peine voilée, de recourir à l’arme atomique. Depuis le début de l’invasion à grande échelle en 2022, ces tentatives d’intimidation sont non seulement devenues plus virulentes, mais aussi plus fréquentes. En 2024, la Russie a ostensiblement modifié sa doctrine nucléaire afin d’abaisser le seuil officiel d’escalade nucléaire.
La rhétorique apocalyptique de Moscou depuis 2014 a marqué les esprits en Europe et aux États-Unis. Conjuguées à d’autres facteurs qui ont contribué à l’hésitation de l’Occident à soutenir l’Ukraine, les menaces nucléaires du Kremlin ont eu un impact. Les gouvernements occidentaux n’ont fourni des armes à l’Ukraine qu’à contrecœur, avec un retard considérable, en quantités limitées et en imposant de nombreuses restrictions quant à leur utilisation.
En Ukraine même, en revanche, les nombreux signaux nucléaires de la Russie sont passés largement inaperçus. Kyïv n’a cessé de franchir les prétendues « lignes rouges » de Moscou. Par exemple, en 2024, la première invasion terrestre du territoire russe légitime depuis la Seconde Guerre mondiale a eu lieu dans l’oblast de Koursk. Cet événement a été suivi d’attaques de drones à grande échelle contre Moscou et Saint-Pétersbourg, ainsi que d’une destruction de plus en plus systématique de cibles stratégiques situées dans la profondeur du territoire russe. Certaines de ces attaques menées sur le territoire national légitime de la Russie ont été perpétrées à l’aide d’armes occidentales, telles que les missiles de croisière britanniques Storm Shadow.
Ces incursions remettent en cause la nouvelle doctrine nucléaire russe, soit-disant orientée vers des seuils d’intervention plus bas. En 2024, Poutine a déclaré : « Nous envisagerons la possibilité [d’une riposte nucléaire] lorsque nous recevrons des informations fiables concernant un lancement massif de moyens d’attaque aériens et spatiaux et leur franchissement de notre frontière nationale. » Kyïv a néanmoins mené – et continue de mener – des opérations de drones de plus en plus massives à l’intérieur de la Russie. L’Ukraine ignore à la fois la doctrine nucléaire officielle du Kremlin et les avertissements alarmistes de ses propagandistes.
La légitime défense offensive de l’Ukraine n’a jusqu’à présent constitué aucune menace pour la paix mondiale, malgré le niveau élevé d’escalade verbale de la part de la Russie. La stratégie de Kyïv repose sur des considérations plus rationnelles que la crainte instinctive de l’Occident face à une offensive nucléaire russe. Compte tenu de l’ukrainophobie extrême du Kremlin, Kyïv ne se fait aucune illusion quant au fait que des considérations éthiques empêcheraient Moscou de briser le tabou nucléaire. Cependant, Moscou s’exposerait à des risques considérables si elle lançait des frappes nucléaires pour conserver un territoire étranger conquis illégalement – plutôt que pour défendre son propre territoire contre une expansion étrangère.
Pour Poutine et son entourage, les répercussions cumulées d’une violation sans précédent du droit international – ainsi que des règles, normes et coutumes informelles des relations internationales – résultant de l’utilisation d’armes nucléaires sont difficiles à évaluer. À ces risques incalculables s’ajoute une perte de réputation prévisible : une escalade nucléaire russe serait perçue par de nombreux observateurs comme un signe de faiblesse et non de force. Elle démontrerait qu’une grande puissance au territoire immense est incapable de l’emporter par des moyens conventionnels face à une puissance moyenne non nucléaire bien plus petite.
Le bilan net des gains et des pertes stratégiques pour Moscou résultant de l’explosion d’une ou plusieurs ogives atomiques en Ukraine serait imprévisible. À moins que Kyïv ne se rende purement et simplement, Moscou risque de perdre davantage – qu’elle ne gagnerait à une telle escalade. Compte tenu de la résilience dont l’Ukraine a fait preuve jusqu’à présent, le pays ne baissera pas les bras, même face à une frappe nucléaire. Le reste du monde, y compris de nombreux pays non occidentaux, sera en revanche choqué par la violation par la Russie du tabou nucléaire, ce qui poussera de nombreuses nations à repenser leurs relations avec Moscou.
Contrairement aux conséquences imprévisibles d’une escalade nucléaire, Moscou a remporté un succès significatif grâce à ses menaces verbales. Bien que les Ukrainiens aient ignoré ces gesticulations, les signaux nucléaires de la Russie ont causé un préjudice considérable à Kyïv : les gouvernements occidentaux, déstabilisés, ont réduit leur aide en réaction à la rhétorique du Kremlin et continuent de le faire. Ce n’est pas un hasard si les fanfaronnades nucléaires de Moscou ont souvent atteint leur paroxysme lorsque l’Occident débattait de nouvelles livraisons d’armes à l’Ukraine.
Curieusement, une véritable escalade nucléaire dans la guerre russo-ukrainienne pourrait se dérouler selon un scénario bien différent de ce que beaucoup craignent en Occident. Mariana Budjeryn, historienne spécialiste du nucléaire au Massachusetts Institute of Technology, a fait valoir en 2024, dans le célèbre Bulletin of the Atomic Scientists, que le Kremlin pourrait se sentir encouragé à recourir aux armes nucléaires non pas pour éviter une humiliation en Ukraine, mais, au contraire, lorsqu’il dispose déjà d’un avantage militaire. Tout comme les forces américaines en pleine avancée avaient décidé en 1945 de larguer des bombes atomiques sur un Japon presque vaincu, Moscou pourrait recourir aux armes nucléaires pour transformer une situation sur le champ de bataille déjà favorable à la Russie en une victoire rapide et totale.
Si la Russie venait à briser le tabou de l’utilisation des armes nucléaires dans un tel scénario, elle serait certes confrontée aux répercussions politiques mondiales évoquées plus haut. « Mais ces coûts, a fait valoir Budjeryn, pourraient être mieux amortis par une Russie victorieuse que par une Russie vaincue. » Les pays occidentaux, écrivait-elle, pourraient hésiter à imposer de lourds coûts militaires à la Russie si l’Ukraine semblait de toute façon être une cause perdue. « L’opprobre de la Chine importera moins à une Russie qui aura remporté sa guerre en Europe », poursuivait Budjeryn. Enfin, « le recours au nucléaire par la Russie ne manquera pas de faire forte impression dans les capitales de l’OTAN et permettra à la Russie de façonner à son avantage un règlement de l’après-guerre plus large en Europe ».
Autant la crainte que l’Occident éprouve envers la Russie en tant que superpuissance nucléaire que celle d’une riposte nucléaire russe en cas de défaite en Ukraine reposent sur des hypothèses erronées. Au cours des huit dernières décennies, les États dotés d’armes nucléaires ont à plusieurs reprises perdu des guerres d’intervention et ont même été attaqués par des pays non nucléaires. Si une escalade nucléaire – au cas où la guerre d’agression menée par la Russie en Ukraine échouait – est effectivement probable, voire inévitable, pourquoi un scénario similaire ne s’est-il pas concrétisé lors d’un épisode antérieur où une puissance interventionniste s’était retrouvée militairement acculée par la victime de son invasion ? Selon cette logique, la Russie elle-même aurait dû commencer à gravir les échelons de l’escalade nucléaire dès 2022 – au lieu de se contenter d’en parler.
Les décisions concernant l’ampleur, la nature et la durée du soutien à l’Ukraine ne devraient pas être guidées par une crainte vague et une myopie stratégique. Elles devraient être dictées par le souci de la victime d’une agression criminelle, par la solidarité entre nations démocratiques et par un intérêt fondamental à préserver les fondements de l’ordre international. Moscou n’a peut-être aucun scrupule moral à faire exploser une ogive atomique sur Ukraine. Pourtant, l’expérience des 80 dernières années suggère qu’une telle escalade est peu probable. Dans la mesure où le Kremlin part du principe que la réponse mondiale à une aventure nucléaire russe serait très vive et aurait des conséquences dévastatrices pour la Russie, Moscou continuera à s’abstenir de s’engager sur une voie aussi incertaine.
<p>Cet article Même si Poutine est acculé, il n’appuiera pas sur le bouton rouge a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:18
Mykola Riabtchouk
Face à la puissance militaire et démographique russe, l’Ukraine doit miser sur la qualité de ses institutions. Les scandales de corruption en rappellent l’urgence.
<p>Cet article L’Ukraine a 35 ans : célébrations et coulisses a été publié par desk russie.</p>
À l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, qui se trouve sous un déluge de missiles et de drones russes, le politologue ukrainien parle de la nécessité de progresser rapidement en matière de lutte contre la corruption. Face à un ennemi en supériorité numérique et plus fort militairement, l’Ukraine ne peut l’emporter que grâce à une meilleure administration, un meilleur commandement militaire, une société civile plus libre et inventive.
« Enfin une nuit où nous avons pu dormir paisiblement, sans alerte aérienne ni explosions » : c’est ainsi que de nombreux habitants de Kyïv ont commenté, sur le ton de la plaisanterie, les résultats de la dernière visite d’un important groupe de dirigeants européens dans la ville, à l’occasion de la fête nationale de l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août. Le fait que Moscou se soit abstenue pendant deux jours de bombarder massivement Kyïv avec des drones et des missiles, comme elle le fait presque sans relâche depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, témoigne probablement moins de la bonne volonté de Poutine que d’un calcul politique tout à fait lucide : ne pas donner aux Ukrainiens d’arguments supplémentaires dans leurs négociations difficiles avec leurs partenaires occidentaux concernant l’ampleur et le rythme du soutien militaire. Ce n’est pas que ces arguments soient inconnus ou contestés, mais leur acceptation peut donner des résultats différents selon qu’on se trouve en temps de paix ou en période d’attaques aériennes effrénées : les invités les vivent de près et ils réagissent donc de manière plus émotionnelle. Le nombre de drones et de missiles est de toute façon limité, même à Moscou ; ainsi, en accordant à Kyïv quelques jours de répit, Moscou a simplement économisé des « ressources » supplémentaires pour attaquer Kharkiv, Odessa et Zaporijjia.
La raison la plus évidente pour laquelle les hauts responsables européens se sont rendus dans la capitale ukrainienne à l’occasion de la fête nationale était de manifester leur solidarité avec cette nation assiégée, terrorisée sans pitié par l’État voyou voisin, cette nation qui perd quotidiennement au moins une douzaine de civils à travers tout le pays. Ce geste, ainsi que les vœux de fête soulignant le soutien indéfectible à la souveraineté de l’Ukraine, revêtaient une grande importance, car l’indépendance nationale est reconnue comme une valeur majeure par la plupart des citoyens, et la fête de l’Indépendance est considérée comme la troisième fête la plus populaire du pays (après Pâques et Noël) – un changement radical par rapport à 2013. Avant l’Euromaïdan et l’invasion russe, 12 % seulement des personnes interrogées la considéraient comme importante.
Au-delà de toute la symbolique de l’événement, il y avait peut-être une raison moins évidente mais plus redoutable à cette visite : un nouveau sommet de la « coalition des volontaires » composée de 34 membres (représentés en partie par leurs dirigeants en ligne), en vue de trouver d’urgence un moyen de contrer les missiles balistiques russes qui pénètrent librement dans l’espace aérien ukrainien faute d’intercepteurs efficaces. Ces intercepteurs – les missiles Patriot antibalistiques – étaient fournis jusqu’à cette année par les États-Unis, mais leur livraison a été suspendue (alors même qu’ils avaient déjà été payés par l’UE) car les Américains auraient épuisé leurs arsenaux lors de leur « opération » imprudente et largement absurde au Moyen-Orient. Alors que les Britanniques espèrent toujours convaincre le président Trump de reprendre les livraisons de Patriot, voire d’accorder à l’Ukraine une licence pour leur production nationale, les Ukrainiens prônent une solution plus réaliste : obtenir de leurs partenaires davantage d’armes destinées à des frappes à longue portée afin de neutraliser les missiles russes sur leurs sites de production et de lancement.
Cette suggestion semble raisonnable, car la Russie a déjà mis en place une production de missiles balistiques à un rythme effréné, et aucun fabricant mondial n’est actuellement en mesure de contrebalancer cette production avec un nombre suffisant d’intercepteurs adaptés. Des frappes préventives contre les sites de production et de lancement de missiles russes, associées à des sanctions plus sévères sur l’importation de composants électroniques destinés à ces missiles, pourraient bien constituer une meilleure solution que la recherche de Patriots coûteux et rares, et désormais entièrement affectés au bourbier du Moyen-Orient.

Entre-temps, un autre événement important s’est déroulé dans l’ombre des réunions et des célébrations festives, quelques jours seulement avant la Fête de l’Indépendance. Il a eu lieu dans les locaux de Kyïv du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) – Délégation de l’Union européenne en Ukraine –, en présence des diplomates de l’UE basés à Kyïv.
Le site Internet du SEAE a brièvement décrit cet événement comme « une réunion ouverte et constructive entre les ambassadeurs des États membres de l’UE, la délégation de l’UE, et les dirigeants du NABU et du SAPO [Bureau national de lutte contre la corruption et Parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption] ». Le contenu de la réunion est résumé en une phrase succincte : « L’UE continuera à soutenir fermement les efforts de lutte contre la corruption de l’Ukraine à mesure que celle-ci progresse. »
On devine aisément que les ambassadeurs de l’UE souhaitaient obtenir des informations de première main auprès des organismes de surveillance les plus actifs et les plus réputés d’Ukraine, le NABU et le SAPO, concernant les derniers scandales de corruption impliquant de hauts responsables, notamment le directeur adjoint de l’administration présidentielle, qui serait impliqué dans un vaste système de blanchiment d’argent de type mafieux, via une banque publique, et dans des ingérences illégales dans le fonctionnement du pouvoir judiciaire. Cette affaire semble faire suite au scandale de corruption de l’année dernière dans le secteur de l’énergie, qui impliquait certains ministres et autres responsables dont les noms refont curieusement surface aujourd’hui dans cette nouvelle affaire mise au jour par le NABU.
Les conversations des personnes impliquées, mises sur écoute par les enquêteurs, ressemblent fortement aux propos sordides de certains autres responsables enregistrés secrètement il y a 27 ans dans le bureau du président Leonid Koutchma. À l’époque, elles avaient donné lieu au plus grand scandale politique de l’histoire de l’Ukraine. Ni le style (criminel) ni la langue (russe) de l’« élite » ukrainienne enregistrée dans ces deux affaires n’ont beaucoup changé. Il existe toutefois deux différences. Premièrement, dans les anciens enregistrements, le président apparaissait clairement impliqué dans des activités illégales, à l’instar d’un parrain de la mafia. Dans les nouveaux enregistrements, jusqu’à présent, il n’y a pas de preuves directes de l’implication de Zelensky dans ces manœuvres – même si la question se pose de savoir comment cela a pu se produire dans son entourage le plus proche, avec des personnes qu’il a lui-même nommées et promues. La deuxième différence, pourrait-on dire, est d’ordre technique. Les anciens dossiers révèlent un système élaboré de chantage d’État utilisé comme outil politique, mis en œuvre par la police, les services de sécurité et surtout l’administration fiscale sous la supervision du président. Les nouveaux dossiers montrent que le système repose moins sur la coercition que sur la cooptation ; il s’apparente davantage à une entreprise d’actionnaires qu’à un gang criminel, son objectif premier étant l’enrichissement plutôt que la préservation du pouvoir du président – comme c’était le cas sous Koutchma.
À ce jour, on ne sait qui est à la tête de ce nouveau système de type mafieux qui fonctionne bien mieux – de manière plus fluide et plus douce – que l’ancien. Peut-être que le NABU et le SAPO finiront par nous apporter également une réponse à cette question. La rencontre entre les ambassadeurs de l’UE et les dirigeants du NABU et du SAPO ne visait probablement pas seulement à obtenir des informations de première main, mais aussi à leur apporter des encouragements. Et sans doute aussi pour adresser un avertissement à ceux qui, en Ukraine, voudraient freiner, entraver ou détruire ces institutions courageuses. L’année dernière, après le scandale « Minditch », Volodymyr Zelensky a tenté de défendre ses proches et de restreindre l’indépendance du NABU, mais il a fait machine arrière après des manifestations de masse, probablement aussi à la suite de signaux envoyés par ses partenaires occidentaux. Cette fois-ci, il n’a pas cherché à défendre l’indéfendable, il a licencié ses protégés et s’est distancié de leurs agissements répréhensibles.
Il n’est peut-être pas responsable d’actes criminels, mais il est sans aucun doute responsable de tout ce qui se passe dans ses services et sous son autorité. En tant qu’acteur professionnel et personne avisée, il s’est montré plutôt doué en relations publiques, notamment sur la scène internationale. Mais, en tant que personnalité fondamentalement soviétique, il semble attaché aux vieilles habitudes et aux anciennes institutions. Il a hérité du système néo-patrimonial de ses prédécesseurs et l’a conservé tel quel, se contentant de le peupler de ses propres partisans – des loyalistes patrimoniaux insipides.
L’Ukraine est confrontée à un ennemi redoutable, doté d’une population bien plus nombreuse et de ressources bien plus importantes. Elle ne peut l’emporter qu’en contrebalançant tous ces avantages russes par des institutions de meilleure qualité : une meilleure administration, un meilleur commandement militaire, une société civile plus libre et plus inventive.
Jusqu’à présent, au cours de ces 35 années d’indépendance nationale, l’Ukraine ne s’est pas beaucoup éloignée de la Russie en termes de qualité des institutions et des élites au pouvoir – tant au niveau de leur mentalité que de leurs habitudes politiques. En revanche, elle a fait un bond en avant, et continue de progresser, en matière de qualité de la société civile, qui s’efforce sans relâche de contrôler les dirigeants et de remédier aux dysfonctionnements des institutions post-soviétiques. C’est une tâche difficile, mais tout à fait réalisable – à condition de déployer les efforts nationaux nécessaires, de bénéficier d’une aide internationale et peut-être d’un peu de chance.
<p>Cet article L’Ukraine a 35 ans : célébrations et coulisses a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:17
Jean-Sylvestre Mongrenier
L’Arctique devient un nouvel espace de compétition stratégique, où Pékin et Moscou cherchent à convertir les transformations du climat et des routes commerciales en avantage géopolitique.
<p>Cet article La route maritime du Nord et l’affirmation d’un axe sino-russe dans la région Arctique a été publié par desk russie.</p>
L’inauguration au mois d’août de la « route polaire de la Soie », qui relie le port chinois de Ningbo aux ports européens de Rotterdam et de Felixstowe, est un événement dont les conséquences dépassent les enjeux de la seule géoéconomie. Déployée le long des côtes sibériennes de la Russie, cette ligne de navigation régulière est une nouvelle manifestation de l’axe sino-russe dirigé contre l’Occident. Un nouveau théâtre de confrontation se dessine.
L’impasse tactique dans laquelle l’armée russe se trouve, sur le théâtre ukrainien, et les frappes de Kyïv dans la « grande profondeur » du territoire russe n’ont pas modifié les espérances politico-stratégiques du Kremlin. Persuadé d’être dans les confidences de l’Histoire universelle et donc confiant dans le sort final des armes, Vladimir Poutine intensifie la guerre en Ukraine et menace de l’étendre à tout ou partie de l’Europe. Ainsi la récente visite du directeur de la CIA à Moscou a mis en évidence la gravité de la situation. Face à ce qu’on appelle une « guerre hybride », syntagme par trop rassurant (ce ne serait pas une vraie guerre), il faut faire front, sans négliger toutefois les menaces émergentes sur d’autres fronts. De fait, la matérialisation de ce que Pékin nomme la « route polaire de la Soie35 » est grosse d’enjeux stratégiques et géopolitiques, dont l’affirmation d’un axe sino-russe dans l’Arctique.

Pensée et conçue voilà près d’une décennie, la « route polaire de la Soie », nommée ainsi dans un « livre blanc » chinois de 2018, s’articule sur la route maritime du Nord (Sevmorpout), organisée et contrôlée par la Russie qui entrevoit l’aboutissement historique d’un vieux rêve géopolitique de domination de l’Arctique. Les Européens parlaient du « passage du Nord-Est », par opposition au « passage du Nord-Ouest » entre le Canada et la zone polaire septentrionale36. Tout au long des côtes sibériennes de la Russie, la route maritime du Nord relie les ports de la mer de Barents (Mourmansk, Arkhangelsk) à la mer de Behring, jusqu’au port de Vladivostok, situé sur la mer du Japon. Cette ligne de navigation réalise la jonction entre l’océan Atlantique et l’océan Pacifique.
Le « passage du Nord-Est » est d’abord exploré par le Néerlandais Wilhelm Barents (1550-1597) dont le navire, lors de son troisième voyage, est pris dans les glaces de la Nouvelle-Zemble (1597). Le Suédois Adolf Erik Nordenskiöld (1832-1901) est le premier navigateur à passer de l’Atlantique au Pacifique en longeant les côtes sibériennes, franchissant ainsi le « passage du Nord-Est » (1879). L’exploit est réitéré en 1920 par le Norvégien Roald Amundsen (1872-1928) qui avait précédemment ouvert le passage du Nord-Ouest (1906). Les développements de la TSF et la construction de brise-glaces laissent envisager une exploitation régulière de cette ligne de navigation. Après les expéditions soviétiques du début des années 1930, la « route maritime du Nord » est officiellement ouverte (1935). Une « Direction générale de la route maritime du Nord » est instituée et des ports arctiques sont construits.
Malgré le très difficile environnement géographique au-delà du cercle polaire arctique (températures extrêmes, banquise, vents glaciaux et longue nuit polaire), cette voie est l’objet d’importants investissements. Elle se révèle essentielle au ravitaillement des fronts pionniers du Grand Nord russe et des implantations à l’embouchure des fleuves sibériens. Rappelons de surcroît que l’océan Arctique est le principal front de la guerre froide sur le plan de la dissuasion nucléaire bilatérale entre l’URSS et les États-Unis. La fin de la guerre froide induit (temporairement) la dévaluation stratégique de l’océan Arctique, et l’implosion de l’URSS entraîne, à ces latitudes, une très forte réduction des efforts de l’État russe, avec la suppression du financement public des transports et infrastructures. De nombreuses bases militaires et stations météorologiques sont fermées, l’activité économique du Grand Nord russe est fortement réduite et sa population diminue. Seule la partie occidentale de l’itinéraire de navigation, jusqu’au complexe minier et industriel de Norilsk, reste en activité.
Depuis, l’État russe s’est réengagé dans ces espaces, sur fond de croissance économique et de nouvelles ambitions géopolitiques dans la zone Arctique (voir le drapeau russe sous-marin planté sur la dorsale Lomonossov, en 2007). Le « passage du Nord-Est » est en effet important pour la valorisation des ressources du Grand Nord russe, d’autant plus que l’exploitation annoncée des gisements d’hydrocarbures des mers de Barents et de Kara (voir le gisement de Chtokman, en mer de Barents) entraînera de nouveaux besoins logistiques. Aussi les dirigeants russes ont-ils décidé d’un ambitieux programme de construction de brise-glaces et de regroupement des chantiers navals concernés. Par ailleurs, le plus grand intérêt pour la route maritime du Nord s’explique par des anticipations d’ordre géoéconomique, liées au changement climatique et au recul attendu des glaces. Dans de telles perspectives, le « passage du Nord-Est » pourrait constituer une ligne de navigation compétitive pour les flux entre Rotterdam et Yokohama (15 400 km de trajet), de 40 % plus courte que les routes maritimes passant par Suez et Malacca (19 500 km), de 60 % par rapport à celle de Panama (24 800 km). Virtuellement en concurrence avec le « passage du Nord-Ouest » (17 600 km), la route maritime du Nord bénéficie d’une certaine avance, principalement par l’existence d’une flotte de huit ou neuf brise-glaces nucléaires russes, de dix-sept brise-glaces dits « lourds » (capables de fendre d’épaisses glaces), et d’une dizaine de ports en eau profonde37.

On sait donc les ambitions de Moscou dans une région sur laquelle la Russie dispose d’une très large ouverture maritime (17 500 kilomètres de côtes). De surcroît, elle revendique l’élargissement de ses eaux propres à la dorsale Lomonossov et y inclut même le pôle Nord. Dans l’hypothèse où ces revendications aboutiraient, la Russie deviendrait de loin la principale puissance de l’Arctique (cf. supra). En revanche, les ambitions de Pékin étaient jusqu’à ces dernières semaines moins connues, ou du moins sous-estimées, et le concept de « route polaire de la Soie » n’avait guère retenu l’attention. La Chine communiste s’autodéfinit pourtant comme un « État quasi-arctique » (Livre blanc de 2018) et elle bénéficie d’un statut de pays observateur auprès du Conseil de l’Arctique38.
Le projet de « route polaire de la Soie », à savoir d’une ligne de navigation entre l’Asie et l’Europe, le long des côtes russo-sibériennes, projet précédemment expérimenté à l’automne 2025, a fait une percée médiatique au mois d’août, lorsque l’armateur chinois Sea Legend a commencé à mettre en place un service régulier de navigation qui relie les ports de Ningbo et de Shanghai à ceux de Rotterdam et Felixstowe39. Bien plus court que la route de Suez, a fortiori de la route péri-africaine ou encore celle qui passe par le canal de Panama, cet itinéraire est parcouru en vingt jours, soit un temps de navigation deux fois moindre que pour un porte-conteneur qui transite par le canal de Suez, en y incluant les escales (cf. supra). Surtout, la « route polaire de la Soie » permet d’éviter les détroits de Malacca et de Bab-el-Mandeb, la mer Rouge, le canal de Suez, qui sont autant de goulots d’étranglement exposés aux risques et menaces de la géopolitique40.
Il est certes aisé d’exposer les limites économiques et marchandes du concept de « route polaire de la Soie » : en l’état des choses, les volumes de marchandises appelées à transiter par cet itinéraire sont très restreints, les taxes payées à la Russie et les coûts d’assurance sont élevés, et les contraintes naturelles pèsent sur la navigation41 (très peu de ports et de services de secours dans une vaste zone à hauts risques). Dès lors, faudrait-il voir dans l’ouverture de cette ligne de navigation un simple coup médiatique ? Nenni. La signification de la « route polaire de la Soie » est avant tout stratégique et géopolitique. À rebours de la thèse selon laquelle la Russie, humiliée, serait désormais le satellite de la Chine communiste, les deux pays montrent leur capacité à coopérer de façon étroite, sur la base d’intérêts mutuels : Pékin fournit capitaux et technologies à Moscou, ce qui permet à la Russie de conduire sa guerre contre l’Ukraine et l’Europe ; Moscou joue de ses avantages comparatifs, ouvre son domaine arctique et loue les services de ses brise-glaces.
Certes peu rentable, la navigation marchande le long de la route maritime du Nord a d’abord pour fonction de relier les économies russe et chinoise, étroitement complémentaires, en échappant à la domination maritime des États-Unis dans l’Indo-Pacifique. Si d’aventure la situation stratégique dégénérait autour de Taïwan et dans la « Méditerranée asiatique », attirant les États-Unis dans le « piège de Thucydide », cette ligne de navigation au nord serait un atout essentiel pour une puissante Eurasie sino-russe. D’ores et déjà, la « route polaire de la Soie » renforce la connexion entre les théâtres stratégique européen et asiatique. Au vrai, l’étroitesse des liens multiformes entre Pékin et Moscou ainsi que l’engagement de troupes nord-coréennes sur les champs de bataille d’Ukraine auraient dû suffire à dessiller les yeux ! À plus ou moins brève échéance, il importe désormais d’envisager une possible projection navale sino-russe en Arctique, sur ces routes polaires destinées à gagner en importance. Au-delà des voies de navigation le long du littoral arctique russe, l’enjeu résiderait notamment dans le contrôle de la future route transpolaire, selon un tracé qui passerait au centre de l’océan Arctique, par le pôle Nord, si la fonte des glaces rendait la chose possible42 (vers 2035-2040 ?).
Bref, quand les puissances occidentales, handicapées par la présidence erratique de Donald Trump, peinent à se mettre en ligne et doivent lutter pour maintenir un tant soit peu d’unité géopolitique et de coordination stratégique, l’axe sino-russe, déjà effectif de part en part de l’Eurasie, s’affirme désormais aux hautes latitudes de l’hémisphère Nord. Le fait entre en résonance avec la crise au sein de l’OTAN provoquée par les revendications de Donald Trump sur le Groenland. La crise a été surmontée par la décision de mutualiser un certain nombre d’exercices militaires, et de lancer l’opération Arctic Sentry (11 février 2026) mais elle est susceptible de repartir en flèche, au gré des humeurs du président américain. Les choses étant ce qu’elles sont, on ne peut que plaider le nécessaire partage du fardeau entre alliés, ce qui impliquerait un plus grand engagement européen dans la région, aux côtés des nations nordiques, dans le cadre d’une initiative « Free North ».
De l’Arctique à la Méditerranée comme de l’Atlantique au Donbass, il faut faire front.
<p>Cet article La route maritime du Nord et l’affirmation d’un axe sino-russe dans la région Arctique a été publié par desk russie.</p>