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31.05.2026 à 21:35

Sur le discours d’Andreï Zviaguintsev à Cannes

Mustafa Nayyem

Le réalisateur russe a appelé Poutine à mettre fin à la guerre. Un journaliste ukrainien explique pourquoi cet appel lui paraît profondément problématique.

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Texte intégral (1367 mots)

Desk Russie publie le billet de Mustafa Nayyem, journaliste et homme politique ukrainien, en réaction au discours du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev à Cannes. Depuis, Dmitri Peskov a déclaré qu’il ne transmettrait pas à Poutine les paroles de Zviaguintsev, puisque ce dernier n’étant pas intervenu en faveur des habitants du Donbass, il n’aurait pas le droit de parler de la guerre russo-ukrainienne. De son côté, le réalisateur a répliqué qu’en effet, il n’avait pas le droit de parler, tout comme cent millions de Russes. Cependant, il continue à appeler Poutine à mettre fin à « une guerre impitoyable et insensée » – l’immense cinéaste avait sûrement de bonnes raisons d’être prudemment évasif, mais son propos illustre hélas la conscience impériale qui « infecte » tant de Russes.

Le jury du Festival de Cannes a décerné le Grand Prix au réalisateur russe Andreï Zviaguintsev pour son film Le Minotaure, au moment même où la Russie lançait l’une de ses attaques les plus massives contre l’Ukraine, dans la soirée du 24 mai 2026.

Je ne vais pas m’étendre ici sur la décision du jury. Les festivals européens, en général, ne commencent à comprendre la guerre que lorsqu’elle cesse d’être pour eux un décor lointain.

Mais il y a un détail qui m’a, pour le moins, choqué. En recevant son prix, Andreï Zviaguintsev a prononcé un bref discours anti-guerre, qu’il a conclu par ces mots : « Des millions de personnes des deux côtés de la ligne de front ne rêvent plus que d’une chose : que ces innombrables meurtres cessent enfin. Et la seule personne qui puisse arrêter ce carnage, c’est vous, Monsieur le Président de la Fédération de Russie. Mettez fin à ce massacre. »

Une personne enthousiaste, extérieure à la situation ou extrêmement naïve aurait sans doute pu percevoir ce discours comme un geste humaniste fort.

Pour ma part, je considère qu’il ne s’agit pas d’humanisme, mais d’une démonstration publique de la déformation impériale qui infecte  même ces Russes qui ne vivent pas en Russie et ne dépendent plus ni du Kremlin, ni de la réalité russe. Même leur protestation contre la guerre se métamorphose à nouveau en une supplique adressée au tsar.

Ce qui m’a surtout choqué, c’est cette formule cynique sur les « deux côtés de la ligne de front », qui transforme en fait la guerre de la Russie contre l’Ukraine en une tragédie humaine symétrique, sans agresseur clairement désigné.

Mes amis, chers Russes, vous avez toute votre tête ? Quels deux camps ? Si cela reste incompréhensible à travers l’exemple d’une guerre étrangère, imaginez-le à travers celui de votre propre famille. Sous vos yeux, on tue vos enfants, on viole vos épouses et vos mères, et une personnalité morale monte sur scène à Cannes et déclare que vous et le violeur, comme les deux facettes d’une même tragédie, rêvez tous deux que tout cela cesse enfin. Comment vous sentez-vous ? Assez humaniste ?

Non, il ne s’agit pas d’une innocente phrase humaniste, ni d’une métaphore, ni d’une erreur. Andreï Zviaguintsev connaît le poids et la signification des mots.

Il s’agit d’une forme extrêmement commode de dilution des responsabilités, où l’Ukraine est remplacée par une ligne géographique, l’attaque russe par un hachoir à viande abstrait, et le crime politique par une douleur commune dans laquelle tout le monde serait soi-disant également victime.

Dans une telle construction, on peut compatir avec tout le monde, mais c’est précisément pour cette raison qu’il est impossible d’y désigner précisément qui est venu tuer, qui se défend, qui occupe, qui détruit et qui porte la responsabilité.

Andreï Zviaguintsev tenait absolument à condamner la guerre, mais il a construit son discours de telle sorte que, là encore, tout le monde y a disparu, sauf Poutine.

Il n’a pas nommé la victime, mais a laissé le nom de celui qui tue.

L’Ukraine a disparu, la société russe a disparu, l’armée a disparu, les exécutants ont disparu, les propagandistes ont disparu, ceux qui se taisent, soutiennent, s’adaptent et continuent à vivre aux côtés du crime ont disparu.

Mais le plus important dans son discours, c’est que Poutine n’est pas l’accusé, mais l’instance suprême de la clémence. C’est précisément pour cela que ce discours ne détruit pas la hiérarchie, mais la transpose sur la scène du Festival de Cannes. Dans cette formule, c’est précisément « Monsieur le Président de la Fédération de Russie » qui est au centre de la guerre, de la mort, de l’espoir, de la paix et de l’avenir.

Imaginez que Chaplin, en 1940, ne se soit pas adressé au peuple et aux soldats, mais ait lancé un appel au « Monsieur le Reichskanzler Hitler » pour qu’il mette fin au carnage. Imaginez qu’il n’ait pas nommé le nazisme, qu’il n’ait pas nommé les victimes, qu’il n’ait pas nommé les pays occupés, mais qu’il ait dit que des millions de personnes des deux côtés du front voulaient simplement la paix. Ce n’aurait pas été l’art contre la tyrannie, mais une capitulation culturelle devant elle.

Les paroles de Zviaguintsev n’étaient pas le discours d’un homme libre contre la guerre, un discours qui rend leur responsabilité aux gens.

Ce n’était même pas un acte de grand courage civique, mais une prière très commode, très russe, d’un sujet éclairé adressée au dirigeant pour lui demander d’être moins cruel.

Le véritable discours du réalisateur russe sur la guerre contre l’Ukraine n’aurait pas dû commencer par une requête adressée au souverain, mais par la reconnaissance de sa responsabilité envers l’Ukraine et un appel à la société russe.

Il aurait dû dire que c’est la Russie qui mène la guerre contre l’Ukraine, que les Ukrainiens ne sont pas un côté abstrait de la ligne de front, que la culture russe n’a pas le droit de se cacher derrière de subtiles métaphores pendant que l’armée russe tue et que les gens en Russie apprennent à vivre aux côtés du crime comme s’il s’agissait d’une toile de fond.

La protestation contre la violence ne peut pas ressembler à un appel servile adressé à celui qui a organisé cette violence. Au moment d’un crime historique, l’art ne doit pas implorer le tyran et meurtrier de faire preuve d’humanité, mais rendre son nom à la victime, la responsabilité à la société et la vérité sur le crime.

Traduit de l’ukrainien par Desk Russie

Lire l’original ici

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31.05.2026 à 21:35

Otages ukrainiens : ce que peut votre ville

Pierre Raiman

Se taire n'est pas neutre : c'est acquiescer au geôlier. L'association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre (PLU) lance un appel aux citoyens français.

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Texte intégral (1159 mots)

Avec plusieurs autres associations, dont À l’Est de Brest-Litovsk, l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre (PLU) lance un appel aux citoyens français et européens. Pierre Raiman, son vice-président, le présente à nos lecteurs. 

Donnons un visage et un nom à chaque otage ukrainien détenu dans les geôles russes ! 

Mobilisons les mairies pour parrainer ces innocents ! 

Empêchons la Russie de sévir impunément au sein des populations civiles ukrainiennes !

Il faut faire tenir ensemble deux échelles que tout sépare. D’un côté, les nombres : plus de seize mille, peut-être vingt mille civils ukrainiens enlevés, détenus, réduits au silence dans les prisons de Russie. Et de l’autre, les visages : ceux d’un homme ou d’une femme dont la famille, quelque part, prie pour qu’il ou elle respire encore. Entre les deux se tient l’arithmétique d’un crime – car c’en est un, au sens strict du droit : la prise d’otages est qualifiée comme telle par la Convention internationale de 1979, la Quatrième Convention de Genève, le Statut de Rome.

Ces gens n’ont rien commis. On les a pris pour ce qu’ils sont : enseignants refusant les manuels de l’occupant, journalistes coupables d’informer, prêtres, maires élus, parents qui ne voulaient pas qu’on russifie leurs enfants. On ne les enlève pas malgré leur valeur pour la communauté ; on les enlève à cause d’elle. C’est la part vive d’un peuple que l’on retranche : ses passeurs de mémoire, ses animateurs, ses voix, ses témoins. Le siècle ukrainien l’a déjà éprouvé avec la Renaissance des années 1920 fusillée en 1937, la paysannerie anéantie au temps du Holodomor, les dissidents jetés au Goulag. Effacer un peuple commence souvent par effacer ceux qui l’incarnent. Les disparitions d’aujourd’hui ne sont pas un dommage de la guerre : elles en sont le dessein.

Devant cela se dressent trois murs. L’indifférence d’une opinion saturée de malheurs lointains. Le sentiment d’impuissance : que peut un citoyen contre un empire ? Et le silence des chancelleries, qui rangent ces vies au chapitre des « questions humanitaires » à régler plus tard, après l’essentiel, c’est-à-dire jamais. Or c’est exactement ce que veut Moscou : que l’on se lasse de prononcer ces noms. La détention au secret a cette logique, faire qu’une personne cesse d’exister parce qu’on a cessé d’en parler. Se taire, ici, n’est pas neutre : c’est acquiescer au geôlier.

À ceux qui demandent où agir, nous répondons : dans votre ville. Non par défaut, mais par évidence. La ville est le premier cercle où la parole publique a encore un visage, où une délibération engage des voisins que l’on croise, où un nom inscrit au fronton d’une mairie devient un fait obstiné, impossible à congédier, où un visage affiché allume une clarté. C’est là que l’abstraction du chiffre redevient une présence.

Et ce geste est non seulement possible, mais légitime et encadré. Le droit reconnaît aux conseils municipaux la faculté d’émettre des vœux sur les questions qui touchent à l’intérêt local et la défense des droits humains en est une, comme l’ont établi de longue date la tradition des villes-refuges pour écrivains persécutés et les parrainages de journalistes emprisonnés. Parrainer un otage n’est pas un coup d’éclat sans lendemain : c’est une délibération votée, transmise, suivie dans la durée, à laquelle un maire – souvent le plus proche des vies de ses administrés – est rarement sourd. Cent villes, deux cents otages parrainés d’ici la fin de 2026 : l’objectif est tenable parce qu’il est concret, soyons tenace.

Deux noms incarnent cette campagne. Anastasia Hloukhovska, journaliste arrêtée à l’été 2023, disparue dans les geôles russes, son cas, rendu public dans Le Monde, dit toute la répression d’une presse libre. Oleg Chevandine, champion de kung-fu enlevé dans le Donbass dès 2015, détenu depuis plus de dix ans au secret. Deux visages parmi des milliers, peut-être vingt mille, tous d’égale importance. Ils ne sont pas des symboles choisis pour leur éclat mais les premiers d’une foule innombrable qu’on voudrait nous faire oublier.

Qu’on ne se méprenne pas sur la nature de cette campagne : elle est humanitaire avant tout. Elle naît d’une question simple – que peut une ville face à une guerre impérialiste qui prend les civils pour cibles ? Elle peut donner un nom, un visage et une voix à un détenu enfermé dans le silence à deux mille kilomètres de là. Elle peut refuser l’oubli. Cent municipalités parrainant deux cents otages, c’est le commencement d’un bouclier civique européen, un réseau de consciences citoyennes qui veillent.

Et pourtant, oui, c’est aussi un acte politique. Pas pour prendre parti dans une querelle de camps, mais au sens le plus ancien et le plus haut du terme. Politique vient de polis, la cité : tout ce qu’une ville décide ensemble, en son nom, dans et hors ses murs, relève par définition du politique. Refuser que des innocents servent de monnaie d’échange, exiger qu’aucun cessez-le-feu ne se signe sur leur dos, c’est affirmer qu’une communauté humaine a le droit et le devoir de dire le juste. La cité antique tenait ce refus de l’injustice pour le cœur même de la vie civique. Nos villes en sont les héritières.

Alors voici l’appel. Si vous connaissez un élu, parlez-lui demain. Si vous êtes simple citoyen, réunissez quelques voisins, sollicitez votre mairie, faites entrer un nom dans votre commune. Partout, en France, en Belgique francophone, en Suisse romande, la campagne peut s’enraciner. Il suffit d’un premier geste, et il tient en une adresse : appelpourlukraine@gmail.com. Écrivez-nous, depuis votre ville, nous vous accompagnerons tout le long du chemin.

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31.05.2026 à 21:35

L’Europe à l’épreuve

Françoise Thom

La crise pétrolière mondiale causée par la guerre au Moyen-Orient pourrait pousser les Européens à une reprise des négociations dans des termes favorables à la Russie, avec des conséquences désastreuses.

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Texte intégral (1927 mots)

Les 27 et 28 mai, une réunion informelle des ministres des Affaires étrangères de l’UE s’est tenue à Chypre. Ils ont notamment examiné la possibilité de reprendre le dialogue avec la Russie dans le cadre du règlement de la guerre russo-ukrainienne. Pour l’instant, les vingt-sept ne se sont pas mis d’accord sur le principe d’un négociateur européen, ni sur la tenue, sous forme quelconque, de négociations avec la Russie. Cependant, la crise pétrolière mondiale causée par la guerre au Moyen-Orient pourrait pousser les Européens à une reprise des négociations dans des termes favorables à la Russie, avec des conséquences désastreuses, prévient Françoise Thom.

Samuel Johnson disait que le remariage était « le triomphe de l’espoir sur l’expérience ». On pourrait faire la même boutade à propos du « dialogue » avec Vladimir Poutine, que l’Union européenne s’apprête à renouer parce qu’il faut bien « parler avec la Russie », ne pas laisser ce monopole au président Trump. Les Européens se rendent-ils compte de la voie périlleuse dans laquelle ils s’engagent en voulant marcher dans les pas de Steve Witkoff ? Il est beaucoup question ces jours-ci des difficultés de toutes sortes qu’affronte le régime de Poutine. L’économie s’effondre, les Ukrainiens infligent désormais des coups sérieux à la Russie, l’enthousiasme pour « l’opération militaire spéciale » est en train de s’évaporer. Mais il ne faut pas se laisser emporter par un optimisme prématuré devant ces signes de faiblesse indéniables. Car pour le Kremlin le bilan est loin d’être globalement négatif.

Pour mesurer le chemin parcouru du point de vue de Moscou, revenons à la politique russe de 2021. Poutine voulait inciter la France et l’Allemagne à forcer l’Ukraine à appliquer l’interprétation russe des accords de Minsk, c’est-à-dire à réviser sa constitution et se donner un État fédéralisé où les régions sécessionnistes contrôlées par des satrapes pro-russes auraient un droit de veto sur les décisions du gouvernement ukrainien. Les Européens se refusant à ce rôle indigne, Poutine ferma les robinets du gaz, dans l’espoir que l’Europe gelée viendrait à Moscou en suppliante mendier du gaz et du pétrole russe. Ces attentes furent déçues. Poutine opta alors pour l’escalade. Le 17 décembre 2021, le ministère des Affaires étrangères russe adressa aux États-Unis et à l’OTAN un ultimatum. Moscou exigeait que soient « juridiquement fixés : le renoncement à tout élargissement de l’OTAN [vers l’est], l’arrêt de la coopération militaire avec les pays post-soviétiques, le retrait des armes nucléaires américaines de l’Europe et le retrait des forces armées de l’OTAN aux frontières de 1997 ». L’ultimatum s’accompagnait d’un chantage nucléaire explicite. Andreï Kartapolov, président du Comité de défense de la Douma, ne prend pas de gants : « Nos partenaires doivent comprendre que plus ils feront traîner l’examen de nos propositions et l’adoption de vraies mesures pour créer ces garanties, plus grande est la probabilité qu’ils subissent une frappe préventive. » Les intentions du Kremlin sont tout aussi transparentes : « L’initiative russe pourrait aider les Américains à quitter tranquillement l’Europe centrale et orientale », titre le très officiel think tank Russtrat. L’idée est d’amener les Européens à douter la validité de la garantie de sécurité américaine à l’Europe et de laisser ainsi la Russie avoir la haute main sur les affaires européennes.

Les Occidentaux n’ayant pas donné suite à cet ultimatum, le Kremlin lance son offensive en Ukraine. La prise de Kyïv par l’armée russe devait faire la démonstration de la puissance de Poutine et prouver le caractère illusoire du soutien américain. Les Européens n’auraient alors plus qu’à s’incliner devant leur voisine de l’Est et s’accommoder de l’hégémonie russe sur le continent.

Les choses n’ont pas tourné comme prévu. Mais Poutine reprend espoir au moment de la réélection de Trump. Celui-ci semble n’avoir rien à lui refuser. Le nouveau président insulte Volodymyr Zelensky, s’accorde avec Moscou que le président ukrainien est illégitime, laisse entendre qu’il est prêt à reconnaître l’annexion de la Crimée. Le Pentagone cesse de fournir aux Ukrainiens des renseignements vitaux, tandis que la Russie entreprend de reconquérir la région de Koursk. Enhardi, Poutine fait semblant de négocier pour arracher de nouvelles  concessions à Trump. Lors du sommet d’Anchorage, il obtient l’abandon par les États-Unis de l’exigence d’un cessez-le-feu avant le début des négociations. Mieux encore, Trump se fait fort d’imposer aux Ukrainiens l’évacuation totale du Donbass. Euphorique après ces succès, Poutine bombarde l’Ukraine comme un furieux, escomptant que le moral des Ukrainiens allait flancher après la trahison américaine. Mais l’Europe vient au secours de Kyïv, à la grande surprise du président russe, qui jusque-là considérait les Européens comme les caniches de Washington. La résistance des Ukrainiens alimente celle des Européens. Pire encore, abandonnés par les Américains, les Ukrainiens ont désormais les mains libres, et ils peuvent porter des coups sur le territoire russe, ce qui leur était interdit du temps de Biden. De nouveau, les choses se présentent mal pour Poutine.

Mais, une fois de plus, la chance lui sourit : les États-Unis se lancent dans une désastreuse guerre contre l’Iran. Poutine se frotte les mains. Désormais la situation se présente mieux encore qu’en 2021. La pénurie de gaz et de pétrole prend les Européens à la gorge car ils n’ont plus leurs fournisseurs alternatifs au Moyen-Orient, notamment au Qatar, grâce aux frappes iraniennes pilotées par Moscou. Poutine reprend du poil de la bête. Il a obtenu que les Américains coupent leur aide à l’Ukraine et finalement jettent l’éponge, lassés de négociations stériles. Il reste à arracher l’abandon de l’Ukraine par les Européens pour vaincre enfin « les nazis » de Kyïv. Le « dressage des élites européennes », comme on l’appelle au Kremlin, passe à la vitesse supérieure. On brandit les menaces nucléaires, on lance les missiles Orechnik près de Kyïv, on fait pleuvoir des drones sur les pays de l’OTAN et, parallèlement, on susurre que la Russie est prête à rétablir les ponts avec Bruxelles. Poutine guette avidement les signes du fléchissement européen, déjà apparents avec l’échec de la confiscation des actifs russes. Au moment où la Russie multiplie les mesures d’intimidation, où une partie des troupes américaines est retirée d’Europe, bien à propos pour Moscou, le consentement européen à négocier avec le Kremlin est interprété par le président russe comme la preuve que les Européens se sentent en position de faiblesse et sont en train de flancher. Le moment approche de leur transmettre les conditions de leur capitulation.

Qu’au moins les Européens s’engagent sur ce chemin glissant les yeux grands ouverts au lieu de se bercer de l’illusion qu’ils peuvent se hausser du col en arrachant à Trump le monopole des sottises. Qu’ils se souviennent que, pour Poutine, la diplomatie est la guerre par d’autres moyens. Que le compromis est impossible avec le parrain du Kremlin. Que le négociateur européen devra être agréé par Poutine, c’est-à-dire que ce sera soit un idiot utile, soit un personnage lié à la Russie par des intérêts financiers (Poutine a suggéré l’ex-chancelier Schröder, l’artisan de la dépendance énergétique de l’Allemagne face à la Russie). Que la première condition de l’octroi du gaz et du pétrole russe sera l’abandon de l’Ukraine. Que l’importation des ressources énergétiques russes implique la cristallisation dans chaque pays européen d’un puissant nexus de corruption dont les tentacules s’étendront dans les gouvernements, les médias et les partis. Que Poutine respire la vengeance non seulement à l’égard de l’Ukraine mais à l’égard de ceux qu’il appelait récemment les « porcelets » européens. Que le régime de Poutine est ébranlé et que l’Europe va le sauver in extremis car, sans l’Europe, la Russie n’est rien et elle l’a compris. Déjà au Kremlin on réfléchit au prix qu’on va faire payer aux Européens pour leur soutien à l’Ukraine. Dès le 26 mars, Kirill Dmitriev prévoyait que le Royaume-Uni et l’UE viendraient supplier la Russie de leur fournir des hydrocarbures et que le moment était venu de propulser les partis pro-russes au pouvoir en Europe : « Il est important de faire comprendre aux Européens que la crise énergétique dans laquelle ils vont se trouver est le résultat de la politique russophobe des Ursula von der Leyen. » Les réseaux du Kremlin en Europe, sentant la victoire à portée de main, clament sur tous les tons que les pays européens doivent retrouver leur « souveraineté » en achetant du gaz et du pétrole russe, tournant le dos à la prétendue « politique de Biden ». Ce que vaut cette « souveraineté », on le voit à l’exemple récent du Premier ministre arménien Nikol Pachinyan : le Kremlin menace de couper le gaz à l’Arménie si elle poursuit sa politique de rapprochement avec l’Europe. Nous devons regarder les choses en face : acheter du gaz et du pétrole russes c’est accepter d’abdiquer notre indépendance. Et, comme le montre l’exemple de la Géorgie qui a adopté toute la législation liberticide poutinienne, le Kremlin ne se contentera pas d’une finlandisation de l’Europe, c’est-à-dire d’un contrôle sur la politique étrangère de nos nations. Ce sont nos libertés qu’il va chercher à éradiquer. « La puissance d’un prince ou d’un État ne gît pas tant en sa force qu’en la faiblesse et ruine de ses voisins1 », observait le mémorialiste Michel de Castelnau. La Russie a fait sienne cette maxime.

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31.05.2026 à 21:34

Géorgie : le gouvernement prend le contrôle des universités, malgré les contestations étudiantes

Victor Sardjeveladze

Pour de nombreux étudiants, mobilisés depuis des mois, il s’agit d’une nouvelle tentative d'isolement de la jeunesse géorgienne.

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Texte intégral (1191 mots)

Début février, le Parlement géorgien a approuvé un projet de loi gouvernemental visant à restructurer en profondeur le système universitaire géorgien. Pour beaucoup d’étudiants, mobilisés depuis des mois contre cette réforme, il s’agit surtout d’une nouvelle tentative visant à contrôler et isoler davantage la jeunesse du pays.

Deux grands drapeaux, géorgien et européen, accrochés le long des fenêtres. Une bannière noire au-dessus, sur laquelle on peut lire « Pas à vendre ». Devant le bâtiment, des centaines de jeunes gens sont rassemblés, bardés de pancartes et criant des slogans. Depuis maintenant plus de six mois, les étudiants de l’université d’État d’Ilia, dans le centre de Tbilissi, manifestent quasi-quotidiennement au pied de leur établissement contre la nouvelle loi sur l’enseignement supérieur. Énième réforme du gouvernement depuis les élections largement contestées du 26 octobre 2024, celle-ci prévoit un chamboulement du système universitaire géorgien, sans précédent depuis l’indépendance du pays il y a trente-cinq ans. La version finale de la loi a été approuvée début février par le Parlement, mais la mobilisation étudiante ne faiblit pas. Pour le gouvernement, le premier objectif affiché est de rationaliser l’offre universitaire sur tout le territoire, en limitant la concentration des cursus à Tbilissi. Le gouvernement souhaite également mieux répartir les formations en fonction des « besoins du marché du travail », en réduisant la taille de certains cursus et en augmentant d’autres. Enfin, le financement et la gouvernance seront désormais complètement centralisés au niveau du ministère de l’éducation et de la jeunesse.

La mise au pas des universités contestataires

Mais pour la plupart des collectifs d’étudiants, cette loi est un nouveau coup de canif dans les idéaux démocratiques et européens des jeunes Géorgiens. Après s’être attaqué au droit à manifester, aux ONG, aux partis politiques d’opposition et aux médias, le parti au pouvoir voudrait donc désormais mettre la main sur la pièce maîtresse pour tout régime autoritaire : l’éducation des futurs citoyens. « Depuis des années, la Géorgie avait progressivement aligné son système éducatif sur les standards européens. Cette réforme remet tout ça en cause et risque de rapprocher le pays d’un modèle plus autoritaire, comparable à celui de l’époque soviétique », selon Anni Phridonashvili, étudiante en licence de relations internationales à l’université d’Ilia. Le principal motif de contestation : les coupes massives dans l’université d’Ilia, dont le nombre de cursus proposés va réduire de 92 % à la prochaine rentrée par rapport à la précédente. En conséquence, le nombre d’étudiants admis chaque année passera de 3000 à 300. Or Ilia, régulièrement classée première université de Géorgie et même première du Caucase du Sud pour la recherche, a aussi été le centre de contestation des étudiants depuis les élections de 2024. Sa rectrice, Nino Doborjguinidzé, a régulièrement pris position contre les dérives autoritaires du pouvoir. Les professeurs et les étudiants ont à maintes reprises bloqué l’enceinte de l’université pour des sit-in. Pour eux, nul doute que cette mesure vise moins à « rationaliser » l’enseignement supérieur qu’à étouffer tout mouvement contestataire. Ilia n’est d’ailleurs pas la seule université à subir ce sort : la Georgian Technical University, la plus grande université technique du pays, est elle aussi régulièrement accusée par le pouvoir d’être un « porte-parole » de l’opposition, et va fusionner avec l’Université d’État de Tbilissi, jugée plus proche du gouvernement. « Le gouvernement cherche à affaiblir les universités considérées comme plus libres et critiques. D’ailleurs, quand on regarde la nouvelle répartition des formations, on se rend compte qu’elle n’est pas du tout calquée sur les besoins économiques », selon Alexandre Rigvava, lui aussi étudiant à l’Université d’Ilia. La centralisation du financement et la mainmise sur les structures de gouvernance pourraient aussi faciliter cet objectif de contrôle, dans un pays où l’administration est largement dépendante du pouvoir politique. Ce dernier n’a pas souhaité répondre à nos demandes d’interview.

Une coupure avec l’étranger

Autre sujet de forte inquiétude pour les étudiants : la fin programmée des échanges à l’étranger. La nouvelle loi prévoit en effet de réduire la durée des études primaires et secondaires de 12 à 11 ans, arguant que cette dernière année « ne servait à rien ». Or le Processus de Bologne, dont la Géorgie est membre depuis 2005, fixe à 12 ans « au moins » la durée de la scolarité. Même si la règle n’est pas contraignante, elle risque, selon de nombreux observateurs, de réduire sérieusement les chances des jeunes Géorgiens de partir étudier dans les pays européens. La réduction prévue de la durée des Masters de deux à un an risque d’aller dans le même sens. « En relations internationales, nous sommes passés de de 260 à 180 crédits, répartis sur seulement trois années d’étude », poursuit Alexandre. « Avec moins de crédits, il deviendra beaucoup plus difficile de participer à des programmes d’échange comme Erasmus. » Là aussi, l’objectif à peine caché du gouvernement ne semble pas faire de doute pour les étudiants. « Beaucoup de jeunes Géorgiens ont découvert l’Europe grâce aux échanges universitaires. Ils connaissent désormais les standards démocratiques européens et les libertés qui existent ailleurs. Là, le gouvernement veut limiter cette ouverture, réduire les contacts avec l’Europe pour, à terme, contrôler à nouveau la jeunesse », affirme Anni. Autre élément probant : la loi prévoit également une très forte limitation du nombre d’étudiants étrangers admis dans les universités géorgiennes. Chaque admission sera une exception et devra être approuvée par le ministère de l’éducation et de la jeunesse.

Beaucoup espèrent un regain du mouvement de contestation à la rentrée prochaine, avec l’arrivée de nouveaux étudiants. « De nombreux jeunes commencent à comprendre les conséquences concrètes de cette réforme et c’est bien », avance Anni. « Mais le gouvernement va très vite depuis un an et demi (et il a sûrement encore prévu d’autres réformes du même type). Il ne faut surtout pas baisser la garde ! »

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31.05.2026 à 21:34

« All eyes on Kyiv » ou de la vérité avec Jacques Derrida

Olga Medvedkova

Ce billet est une réaction à chaud, émue, à un bombardement particulièrement intense et barbare sur Kyïv : il faut ne pas s’habituer, mais rappeler sans relâche la vérité sur cette guerre d’agression.

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Texte intégral (1639 mots)

Ce billet est une réaction à chaud, émue, à un bombardement particulièrement intense et barbare sur Kyïv où, en plus des victimes humaines, ont été endommagés ou entièrement détruits des musées, des théâtres, des commerces et des immeubles d’habitation. Oui, aux côtés de l’autrice, Desk Russie œuvre pour sauver la mémoire, la culture et l’identité de la nation ukrainienne. Ce travail est une tâche ardue : ne pas s’habituer, mais rappeler sans relâche la vérité sur cette guerre d’agression.

Dans une conférence donnée en 1997, elle-même issue d’un séminaire dispensé en 1994-1995 consacré à la question du témoignage2, Jacques Derrida, comme cela lui arrivait, a dit quelque chose d’essentiel au détour d’une phrase, quelque chose que nous n’avons peut-être pas vraiment entendu à l’époque, parce que les mœurs étaient douces et nous laissaient tout le loisir de penser les choses à l’endroit et à l’envers, en allant jusqu’aux limites du champ dédié à la pensée. Mais aujourd’hui, l’époque est telle que nous la connaissons, et ce détour d’une phrase derridienne nous est plus qu’indispensable, il est urgent.

Dans cette conférence, Derrida parlait de la reconnaissance par Jacques Chirac, peu après son élection, de la responsabilité, « c’est-à-dire de la culpabilité de l’État français sous l’Occupation, dans la déportation des dizaines de milliers de Juifs, dans l’instauration d’un statut des Juifs et dans nombre d’initiatives qui ne furent pas prises sous la simple contrainte de l’occupant nazi3 ». Cet événement, cette reconnaissance, très importante du point de vue du triomphe de la vérité (six présidents de la République française, poursuit Derrida, n’ont trouvé ni possible, ni opportun, ni nécessaire, ni même juste de publier cette vérité) a immédiatement fait naître une contre-vérité. Le New York Times a publié un article d’un professeur américain, saluant cette action, mais accusant les intellectuels français, y compris Derrida, de ne rien avoir fait avant pour que cette vérité soit dite. Or cela n’était absolument pas vrai.

En concluant une enquête philosophique sur la naissance du mensonge au lendemain de l’éclosion de la vérité, Derrida se demandait : « Réécriture de l’histoire, mensonge, falsification, négation et dénégation, toutes ces questions font signe vers un enjeu si facilement reconnaissable, que je n’ai même pas jugé utile d’y insister. J’évoquerai seulement au voisinage immédiat d’une nouvelle problématique de la vérité d’État, les figures brûlantes du révisionnisme et du négationnisme. Elles se multiplient sans fin ; elles renaissent des cendres mêmes qu’elles voudraient à la fois conjurer et injurier. Comment les combattre, c’est-à-dire d’abord les réfuter, les récuser, les rappeler à la vérité même de leur acharnement négationniste et dénégatif ? Comment prouver en témoignant, si le témoignage reste irréductiblement hétérogène à la preuve ? Quelle est la meilleure réplique, à la fois la plus juste, la plus critique et la plus fiable ? Résistera-t-on à cette perversion en établissant par la loi une vérité d’État ? ou bien au contraire en réengageant interminablement, s’il le faut, comme je le crois, la discussion, le rappel des preuves et des témoignages, le travail et la discipline de la mémoire, la démonstration irrécusable d’une archive ? Tâche infinie sans doute, toujours à recommencer, mais n’est-ce pas à cela qu’on reconnaît une tâche, quelle qu’elle soit4 ? »

J’invite notre lecteur à lire et à relire cette citation, dans laquelle (comme aimait le dire Derrida lui-même) chaque mot compte. Car nous avons ici, me semble-t-il, l’une des plus puissantes leçons que cet immense philosophe nous laisse en héritage et en partage. Comment, se demande-t-il, rester à la fois critique et actif, comment joindre en chacun de nous un penseur intransigeant, souple, non dogmatique, et un acteur, un agaceur, un agitateur ardent. Derrida résout là, d’un seul coup et en toute légèreté, en quelques paroles seulement qui volent tant elles sont rapides, l’une des questions clé de la philosophie depuis Nietzsche, et peut-être même de la philosophie tout court. Suffit-il d’établir la vérité, tout en connaissant non seulement ses limites mais encore sa capacité à faire apparaître son propre contraire ? La réponse de Derrida est aussi évidente qu’originale, et c’est une réponse bouleversante. La vérité en tant que tâche exige un service, un travail interminable, une répétition, un tous-les-jours et même un tous-les-matins, ce par quoi la journée commence. La vérité (tout comme la mémoire) est une discipline, une hygiène, c’est comme se laver les dents, non pas une fois pour toutes, mais tous les matins, et même après chaque repas. Tâche infinie sans doute, toujours à recommencer, avec tout ce que cela comporte de peu remarquable, de discret, d’invisible : une tâche d’entretien.

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Conséquences de l’attaque russe contre Kyïv du 24 mai // Service d’État ukrainien des situations d’urgence

Ainsi, répétons-le encore et encore, face à ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine : ceci n’est pas admissible. Cette nuit encore, Kyïv a été bombardé. Ceci n’est pas supportable, pour nous tous. Combien de morts ? demande un journaliste. Ah oui, seulement trois. Les cinquante autres sont des blessés. Pourquoi dit-on toujours « combien » ? Pourquoi cite-t-on encore des chiffres ? Je ne suis pas d’accord. Je proteste. Qui sont ces gens, ces morts, ces civils, morts sous les bombes russes la nuit du 25 mai 2026 ? Quand est-ce qu’on verra leurs visages ? Hommes ou femmes, enfants, vieillards ? Comment s’appellent-ils ? Quel âge ont-ils ? Et les blessés : blessés où, quand, comment, défigurés, mutilés, comment s’appellent-ils ? Prononcer leurs noms, montrer leurs visages, prendrait trop de temps ? On le fera après ? C’est plus facile, plus rapide de dire combien. Le combien s’oublie plus facilement. C’est une abstraction.

Et puis, il y a quelque chose de gênant, de nouveau dans tout cela, vous dira-t-on peut-être : les Ukrainiens maintenant bombardent aussi les Russes. Il y a aussi des morts et des blessés, combien ? C’est maintenant comme plus juste, plus équilibré : les civils, les innocents sont morts et blessés des deux côtés.

Mais non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Répétons-le, continuons à le dire, recommençons tous les matins, comme pour la première fois : tous les morts et les blessés civils, chaque personne ukrainienne ou russe, morte dans cette guerre, est morte de la faute de ceux qui ont commencé cette guerre. De la faute de l’envahisseur, appelez-le Poutine, l’armée russe, la Russie ou les Russes, peu importe. C’est l’agresseur, celui qui, le 24 février 2022, a franchi les frontières d’un pays indépendant voisin, qui est coupable de tous ces morts et de tous ces blessés civils et qui portera la responsabilité de chaque mort et de chaque blessé, de chaque victime, ukrainienne ou russe. Répétons-le encore et encore, oui, encore et encore.

<p>Cet article « All eyes on Kyiv » ou de la vérité avec Jacques Derrida a été publié par desk russie.</p>

31.05.2026 à 21:34

Nous ne savons pas apprendre de l’expérience des Ukrainiens 

Jade McGlynn

Narva sera-t-elle la prochaine cible ? Pour la chercheuse britannique, la question est mal posée. Le véritable problème : l’Europe est-elle prête à la guerre qui vient ?

<p>Cet article Nous ne savons pas apprendre de l’expérience des Ukrainiens  a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2702 mots)

Narva sera-t-elle la prochaine cible de la Russie ? Pour la chercheuse britannique, la question est mal posée. Le véritable problème est : l’Europe est-elle prête à la guerre qui vient ? La Russie est en train de reconstituer sa capacité offensive sur son front occidental et l’Europe tarde à s’y préparer, en particulier pour faire face à la guerre des drones. Ce n’est pas une affaire de matériel, mais d’« architecture procédurale ». Les institutions militaires européennes sont encore organisées autour de l’idée que l’incertitude doit être levée avant d’agir.

Hogland n’a jamais appartenu à qui que ce soit pendant longtemps. L’île se trouve dans la partie orientale du golfe de Finlande, à 35 kilomètres de la côte finlandaise et à 180 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Elle est petite, boisée, et stratégiquement peu pratique pour quiconque ne la détient pas. Elle a été suédoise, finlandaise, russe, puis brièvement britannique, lorsque quatre navires de la Royal Navy ont neutralisé ses batteries russes pendant la guerre de Crimée avant de rejoindre la flotte anglo-française en route vers Sveaborg. Pierre le Grand y a construit son premier phare en 1723.

La bataille de Hogland s’est déroulée dans ses eaux en 1788, alors que les flottes russe et suédoise se disputaient la domination des approches de la Baltique. Elle a changé de mains à nouveau après l’indépendance de la Finlande, puis une nouvelle fois après la Seconde Guerre mondiale. Depuis lors, elle a appartenu à l’Union soviétique, puis à la Russie. L’histoire y revenait sans cesse, car sa géographie ne cessait de la rendre importante.

En 2014, la Russie a commencé à construire une station radar sur Hogland ainsi que des héliports. Les exercices des parachutistes et des forces spéciales se sont multipliés dans la région. Plus récemment, certains signes indiquent que les Russes posent un câble à fibre optique reliant Vyborg à l’île, connectant ainsi un nœud avancé militarisé au continent, grâce à une infrastructure de communication renforcée et résistante au brouillage.

En décembre 2025, la Russie a officiellement transformé sa 336e brigade d’infanterie navale, basée à Baltiïsk dans la région de Kaliningrad, en une division à part entière, la neuvième nouvelle division de manœuvre qu’elle a formée depuis 2022. Le district militaire de Leningrad a été reconstitué, officiellement en réponse à l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN.

Le débat que les activités russes devraient susciter porte sur la signification de cette trajectoire et sur la capacité réelle de l’Europe à y répondre. Le débat que nous menons à la place porte sur la question de savoir si Narva est la prochaine cible.

Je l’admets, j’ai un intérêt personnel dans cette affaire. J’aime beaucoup Narva, sa Maison de la culture abandonnée, les magnifiques vues sur la mer au nord, et même sa rangée familière (pour moi) d’immeubles d’appartements de type « khrouchtchevka ». Mais « Narva est-elle la prochaine ? » n’est pas la bonne question, et le fait qu’elle domine tant les commentaires en dit long sur la façon dont les gens, même lorsqu’ils tentent d’aborder un risque potentiel, essaient toujours d’esquiver le problème de fond.

Il y a douze ans, ce n’était que la Crimée. Puis ce n’était que le Donbass. Puis ce n’était que l’Ukraine, pas tout à fait la vraie Europe, pas tout à fait nous, une menace toujours suffisamment petite pour être celle de quelqu’un d’autre. Narva est la dernière version de cette habitude. Que Narva soit ou non la prochaine étape importe bien moins que le schéma, qui est cohérent et observable : la Russie reconstitue sa capacité offensive sur son flanc occidental, et la capacité de l’Europe à répondre à l’environnement que cette guerre a déjà créé est, en théorie, adéquate, mais en pratique, elle ne l’est pas.

Il y a deux semaines, j’étais à Londres pour une série de petites discussions à huis clos avec des hauts responsables militaires occidentaux. L’une d’elles m’a donné un réel espoir, même si cela semblait trop lent. Les autres m’ont laissée au bord des larmes de frustration. Il y a quelque chose de particulièrement exaspérant à entendre des militaires britanniques expliquer, avec une autorité sereine, pourquoi ils ne peuvent en aucun cas faire ceci ou cela, alors que l’Ukraine le fait. L’Ukraine le fait sans être une grande économie, sans capacité nucléaire, sans le rempart géographique que constitue le fait d’être une île.

Cette réticence n’est pas entièrement cynique. La plupart des personnes qui prennent ces décisions, militaires et civiles, n’ont pas une vision claire de notre vulnérabilité réelle. Si la guerre des drones s’étendait demain au territoire européen, avec le type de pression persistante et peu coûteuse sous laquelle l’Ukraine vit depuis trois ans, la plupart des pays européens ne pourraient pas réagir de manière cohérente. Les systèmes ne sont pas en place. Les protocoles n’existent pas. Les réflexes collectifs entraînés font défaut.

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Ruines du Palais de la culture de Vassili Guerassimov à Narva. Photo : Jade McGlynn.

Nous avons vu tout cela avec l’attaque de Galați et certains des étranges mécanismes de défense psychologique qui ont tenté d’imputer la responsabilité du drone russe ayant frappé un immeuble d’habitation roumain à des brouilleurs ukrainiens. Je suppose que si ce sont des brouilleurs ukrainiens, il est possible de discuter avec les Ukrainiens, d’utiliser des moyens de pression, etc. C’est bien moins effrayant que d’affronter la réalité selon laquelle la Russie attaque l’Ukraine et est très intéressée de voir jusqu’où elle peut aller dans le reste de l’Europe également. C’est un raisonnement à la Trump : blâmer la personne que l’on peut (ou que l’on espère) intimider plutôt que celle qui est réellement responsable.

Des commentateurs ukrainiens ont laissé entendre que l’une des raisons pour lesquelles les Roumains n’ont pas pu intercepter le drone en approche était que certaines terres sont privées et qu’aucune autorisation n’avait été accordée pour des activités militaires dans cet espace aérien. Les réglementations en temps de paix se heurtent aux Shaheds, et les Shaheds l’emportent. Et ce ne sont là que des cas isolés. Et s’il y avait 50 drones ? Ou 950 ?

Lors de mes réunions à Londres, il est apparu très clairement que l’architecture procédurale de base permettant de décider qui s’occupe de quel drone, à quelle vitesse et sous quelle autorité, n’a pas été mise en place au sein des armées alliées. La technologie est largement disponible. Le savoir-faire nécessaire pour l’utiliser sous pression, réparti entre des unités qui l’ont pratiqué jusqu’à ce qu’il devienne automatique, ne l’est pas.

Ce schéma se retrouve partout en Europe. L’obstacle n’est pas l’argent, ni même, dans une certaine mesure, la volonté politique au sens strict. C’est l’impuissance acquise d’institutions qui n’ont pas eu à se battre pour leur survie depuis très longtemps, combinée à une incapacité réelle à saisir à quel point nous sommes déjà à la traîne.

Soumise à une pression sélective létale, l’Ukraine a dû construire ce que l’on pourrait appeler une infrastructure épistémique pour la guerre moderne : l’architecture cognitive collective qui permet aux unités d’opérer dans un espace de combat entièrement surveillé et disputé. Le drone en est la partie la plus visible et attire donc la plupart des regards. Mais le drone n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est tout ce qui s’est développé autour de lui. Qui ordonne quelle interception ? Comment le pouvoir de décision se déplace-t-il lorsque le tableau des menaces change en quelques minutes ? À quoi ressemble la gestion des signatures au niveau d’un soldat individuel ? Comment une unité analyse l’espace aérien et décide collectivement, rapidement, s’il faut se déplacer ou rester immobile ? Comment la cohérence opérationnelle est maintenue alors que chaque action est visible et que la marge d’hésitation est nulle ?

Rien de tout cela ne peut être fabriqué à l’aide d’une arme miracle. Cela se trouve dans les personnes qui ont survécu en l’apprenant et dans les unités qui ont développé les bons réflexes au contact de la menace réelle. Cela se construit principalement de bas en haut, à travers des formations de volontaires soumises à une véritable pression de sélection. Les groupes qui ont développé une mauvaise cognition collective pour cet environnement ont échoué. Ceux qui ont développé une bonne cognition collective ont survécu, attiré de meilleurs éléments et évolué plus rapidement. La logique organisationnelle horizontale, décentralisée et rapide qui en a résulté n’a pas été conçue. Elle a été sélectionnée, au sens le plus littéral du terme.

Les institutions de défense européennes ont observé ce phénomène. Elles ont souvent assisté à des briefings, commandé des rapports, visité des unités ukrainiennes, puis sont rentrées chez elles pour annoncer des plans d’approvisionnement et des réévaluations des capacités qui, en théorie, donneront des résultats vers la fin de la décennie. Certaines des personnes qui donnent ces briefings savent exactement ce qui manque. Certaines de celles qui les reçoivent le savent aussi. Ce qui s’ensuit est une mise en scène de l’apprentissage plutôt que l’apprentissage lui-même, car les incitations institutionnelles pointent ailleurs. Des cycles d’acquisition longs, des plateformes haut de gamme, des relations entre les ministères et les grands contractants  politiquement durables, quelle que soit leur pertinence sur le champ de bataille : voilà ce sur quoi reposent les bureaucraties de défense européennes. Un Leopard ou un F-35 est perçu comme une dépense de défense sérieuse lors d’un débat parlementaire. L’investissement dans les capacités distribuées, rapides, peu coûteuses et itératives que cette guerre a démontrées comme décisives est plus difficile à présenter sur une diapositive et sert moins d’intérêts institutionnels.

Le problème culturel va plus loin que les marchés publics. Les institutions militaires européennes sont encore organisées, dans leur essence même, autour de l’idée que l’incertitude doit être levée avant d’agir. La culture tactique ukrainienne a été contrainte d’adopter l’approche inverse. Les décisions sont prises rapidement, sur la base d’informations incomplètes, car attendre que la situation soit claire est en soi une forme de défaite. Cette adaptation ne peut pas être acquise par la formation dans un environnement d’exercice. La structure des conséquences est différente. Les gens sont plus attentifs lorsque l’inattention peut leur coûter la vie. Le savoir réside autant dans le corps que dans l’esprit, et il s’accumule au contact de la réalité.

La manière la plus directe de commencer à combler ce fossé serait d’intégrer un grand nombre de militaires européens dans les unités ukrainiennes en tant que participants plutôt qu’en tant qu’observateurs, et de ramener ce savoir pour le diffuser au sein des institutions par l’intermédiaire de personnes dont l’intuition a été recalibrée par la guerre réelle. Aucune personnalité occupant un poste officiel ne le dira en public. Les raisons politiques ne sont pas anodines. Mais le coût de l’inaction est réel et s’alourdit chaque mois.

La Russie reconstitue sa capacité offensive sur son flanc occidental. Elle renforce ses infrastructures avancées, étend ses forces terrestres de la Flotte de la Baltique et met en place l’architecture de communication nécessaire à des opérations soutenues dans le corridor du golfe de Finlande. Le rythme est freiné par l’Ukraine, ce qui signifie qu’il reste du temps. La trajectoire est sans ambiguïté.

L’Europe se réarme. Elle dépense davantage, atteint ses objectifs, annonce ses engagements. Elle se réarme également pour une version de la guerre qui n’existe plus tout à fait, selon des délais d’approvisionnement trop lents par rapport au rythme auquel ce conflit évolue, et sans l’infrastructure épistémique que les combats dans cet environnement exigent réellement. Le fossé est institutionnel, culturel et cognitif, et il ne se comble pas à la vitesse requise.

L’habitude de l’endiguement en série – « ce n’est que la Crimée », « ce n’est que le Donbass », « ce n’est que l’Ukraine », « ce n’est que Narva » – n’a jamais été une analyse. Cela a été une permission. Une permission de traiter le problème comme s’il était circonscrit, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre, comme s’il n’était pas assez réel pour nécessiter de se réveiller. Cette permission a expiré, il y a des années. Hogland, dans le golfe de Finlande, dispose d’une station radar, d’héliports et peut-être bientôt d’un nouveau câble à fibre optique reliant le continent. Il est grand temps que l’Europe sorte du lit et ouvre les rideaux. Nous sommes déjà en retard pour nous y mettre.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

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<p>Cet article Nous ne savons pas apprendre de l’expérience des Ukrainiens  a été publié par desk russie.</p>

31.05.2026 à 21:33

Les frappes ukrainiennes dans la profondeur stratégique de la Russie : l’extension du domaine du conflit

Jean-Sylvestre Mongrenier

L'Ukraine est devenue un acteur géostratégique de plein exercice, ce que l'Occident tarde à réaliser.

<p>Cet article Les frappes ukrainiennes dans la profondeur stratégique de la Russie : l’extension du domaine du conflit a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3013 mots)

La chose est désormais usuelle : des drones ukrainiens de longue portée frappent des terminaux pétro-gaziers et des raffineries sur les façades maritimes russes, en mer Baltique et en mer Noire, ou encore dans la région de l’Oural. Moscou est aussi à la portée des coups ukrainiens. L’Ukraine dispose donc d’une capacité de frappe dans la profondeur stratégique du territoire russe. Mieux, elle est devenue un acteur géostratégique de plein exercice, ce que l’Occident tarde à réaliser.

Assurément, les frappes en profondeur des dronistes ukrainiens ces dernières semaines modifient la donne stratégique : jusqu’à 1 500 voire 2 000 kilomètres de portée, dans le « grand arrière » des lignes russes, bien au-delà donc du « second échelon » (états-majors, artillerie, dépôts de munitions, stocks d’essence, etc.). Exceptionnellement touchée par des engins ukrainiens jusqu’alors, la capitale de la Russie n’est pas épargnée. De surcroît, il s’agit de frappes répétées, non pas d’un coup d’éclat, c’est-à-dire d’une performance militaire destinée à impressionner ou sauver la face.

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Volodymyr Zelensky et Friedrich Merz découvrent un drone développé conjointement par des entreprises ukrainiennes et allemandes. Berlin, le 14 avril 2026 // president.gov.ua

La capacité à escalader

Qu’il semble loin le temps où les capitales occidentales s’interrogeaient sur la décision de livrer ou non des missiles de croisières franco-britanniques (Scalp/Storm Shadow) ou des Taurus allemands (jamais livrés in fine), dont la portée théorique plafonnait à 500 kilomètres (un peu moins pour les Scalp/Storm Shadow, un peu plus pour les Taurus). Ou encore les zones d’ombre sur les performances des Himars, certes efficaces mais volontairement « bridés » par les Américains afin de contrôler soigneusement l’ascension aux extrêmes.

La paix globale, laissait-on penser dans les capitales occidentales, exigeait qu’on laisse à Vladimir Poutine l’exclusivité de l’escalade ; cette vilénie était présentée comme relevant d’une haute stratégie censée offrir au maître du Kremlin une « porte de sortie ». Désormais, la Russie ne dispose plus d’un avantage unilatéral dans le domaine des frappes à longue portée : l’Ukraine mène avec régularité des actions militaires au-delà du champ de bataille et du théâtre des opérations. Les unités de drones déploient leurs effets aux niveaux tactique et opératif, mais aussi sur un plan stratégique, concourant plus directement à l’ « état final recherché » (les buts de guerre). C’est pourquoi Vladimir Poutine, en lançant un missile Orechnik à double capacité (classique et nucléaire), le 24 mai dernier, agite une fois de plus la menace nucléaire (voir aussi les exercices militaro-nucléaires organisés au Bélarus, du 19 au 21 mai).

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Dans une usine ukrainienne de fabrication de drones // UNITED24, capture d’écran

Contrairement à ce qui était redouté, ces frappes ukrainiennes à longue distance, nouvelles quant à leur ampleur et à leur régularité, empêchent la Russie de pleinement bénéficier de la hausse des cours du pétrole provoquée par la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz. Selon les estimations les plus courantes, environ deux cinquièmes des capacités d’exportation pétrogazières russes seraient neutralisés (ports et terminaux, raffineries), temporairement hors d’état de fonctionner. Bien sûr, il faudra réitérer ces frappes pour maintenir la pression sur le système énergétique russe.

De ce fait, la hausse des cours du baril de pétrole et l’allègement des sanctions américaines portant sur les cargaisons de la « flotte fantôme » russe sont compensés par la baisse des volumes russes livrés aux importateurs : les revenus du pétrole et du gaz ne permettront pas d’éviter la stagflation (le taux directeur de la banque centrale russe, plus de 14 %, donne idée du niveau réel de l’inflation), voire de la récession. Qui plus est, la population russe voit et subit désormais les effets de la guerre : images des dommages causés, montée du prix de l’essence, coupures d’Internet, célébration « au rabais » du 9 mai 1945, pression accrue sur les jeunes gens pour recruter des soldats (dans les universités notamment). À Moscou, il est à nouveau question d’une mobilisation de masse (The Moscow Times, 25 mai 2026).

Cela ne suffira pas à retourner l’opinion publique russe mais pourrait calmer les ardeurs et faire apparaître des fissures. « C’est déjà ça », comme dit la chanson. Souvenons-nous des mines faussement contrites de « crypto-russes » qui, dans les médias, au début 2025, nous annonçaient l’inévitable reddition de l’Ukraine. Pris en étau entre la pression militaire russe et la diplomatie coercitive de Donald Trump, Volodymyr Zelensky devait se résoudre à l’inéluctable et même chercher un point de chute ailleurs dans le monde, loin de l’ire poutinienne. « Nous vous l’avions bien dit », répétaient-ils. Un an et demi plus tard, l’Ukraine tient bon et ses armées reprennent l’initiative.

Faut-il parler d’un « tournant stratégique », voire d’un « renversement de la marée » ? (pour emprunter une expression de Churchill). Ne nous précipitons pas. Les offensives russes se perpétuent, Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, persiste dans ses déclarations maximalistes, le régime vit par et pour la guerre. Sergueï Lavrov menace de détruire Kyïv. Si l’on replace ce conflit dans la conjoncture géopolitique planétaire et la corrélation mondiale des forces, les événements semblent aller dans le sens d’un resserrement des alliances entre la Chine populaire, l’Iran islamique et la Russie, tous confortés par le cours des choses dans l’idée que le déclin de l’Occident serait inéluctable, que leur heure aurait sonné ( « This is our time ! »).

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Kraï de Perm. De la fumée s’élève au-dessus de la station de pompage « Perm » après plusieurs frappes de drones, fin avril 2026 // Chaîne Telegram supernova_plus

Leçon de choses

De fait, l’impéritie de l’administration aux commandes à Washington, l’impasse stratégique dans le golfe Arabo-Persique (l’arrêt précoce des bombardements a brisé le momentum américain), le dégarnissement du front Asie-Pacifique, ou encore la crise transatlantique provoquée par Donald Trump et les doutes consécutifs sur l’avenir de l’OTAN sont autant de raisons d’espérer pour Moscou, Pékin, Téhéran et Pyongyang. D’une façon générale, l’ébranlement en profondeur des alliances des États-Unis dans le monde (leur avantage comparatif jusqu’alors) bénéficie au camp révisionniste. Ses dirigeants ne se trompent pas sur la polarité stratégique Orient/Occident. Ils cherchent à diviser l’Occident pour l’affaiblir plus encore, en jouant les États-Unis contre l’Europe ou inversement. La manœuvre est grossière mais efficace car on s’y prête volontiers en Europe comme en Amérique (les mœurs de la société du spectacle ne facilitent pas non plus la diplomatie transatlantique).

À l’évidence, il ne faut décidément pas réduire la situation stratégique d’ensemble à un affrontement russo-ukrainien, l’échelon géopolitique mondial devant être pleinement intégré. Dès avant la guerre en Ukraine, qui commence en 2014, Vladimir Poutine avait développé une « pensée-monde » sur l’avenir du système international et la corrélation des forces, qui n’est malheureusement pas remise en cause ; elle est même confortée. Dans cette vision du monde, la guerre en Ukraine n’est qu’un champ de bataille dans un conflit beaucoup plus large et multidimensionnel : une sorte de guerre hégémonique globale, soit un conflit mondial qui se déroulerait « par morceaux », sur plusieurs plans stratégiques et théâtres géopolitiques. Le golfe Arabo-Persique ainsi que Taïwan et la Méditerranée asiatique constituent d’autres lieux et espaces où la résolution américaine et l’unité occidentale sont mises à l’épreuve.

Enfin, souvenons-nous que l’historiographe-propagandiste Vladimir Medinski (l’épigone de Jdanov), lors d’une rencontre avec une délégation diplomatique ukrainienne, avait convoqué la mémoire de la Grande Guerre du Nord (1700-1721) : in fine, l’Empire russe avait vaincu la Suède et s’était emparé de la façade baltique. La mention de ce fait historique n’était pas forfanterie ou simple outil dans la guerre psychologique mais le sûr indicateur de la mentalité et de l’état d’esprit des hommes qui dirigent la Russie. Nous en revenons au fait que le régime russe est structuré et adapté dans la perspective d’une guerre permanente, le « bel aujourd’hui » du Kremlin et des siloviki.

Au vrai, il s’agit là d’une ancienne vérité en regard de la morphogenèse des États dans l’histoire moderne de l’Occident : « L’État fait la guerre et la guerre fait l’État » (Charles Tilly). Mais cette vérité est oubliée par la post-modernité occidentale dont les tenants prétendaient introduire l’humanité dans un monde post-politique, les uns par économisme, les autres par humanitarisme. Sur ce point, il n’est pas bon signe de voir resurgir le discours d’une « Europe rêvée » dont le moralisme, le juridisme et la prévisibilité seraient soit-disant autant d’atouts en regard de l’hubris américaine. Cette rhétorique usée n’aura jamais servi qu’à justifier le désarmement des pays européens et à sublimer leur impuissance collective. Faudrait-il persister dans cette direction ?

Aussi l’expression de « tournant stratégique » ne doit-elle pas laisser penser que l’Ukraine serait dans la dernière ligne droite, avec à l’horizon un cessez-le-feu à brève échéance. Il importe de faire sienne l’idée d’une longue guerre, dont les formes et l’intensité peuvent varier, mais qui exprime la réalité des relations entre la Russie et l’Occident, avec l’Europe instituée (l’Union européenne) aux premières loges. Selon la logique paradoxale de la stratégie, c’est en raisonnant de cette manière, et en envisageant les conséquences de cette prospective (budgets militaires, coopérations militaro-industrielles, européanisation de l’OTAN, intégration de l’Ukraine à la défense de l’Europe, etc.) que l’on peut espérer voir la fin de cette guerre et la conclusion d’une paix favorable à l’Ukraine, à l’Europe et à l’Occident global. Une telle perspective requiert une haute conscience du « moment épochal » que nous vivons.

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« Calendrier de l’Avent » des raffineries russes : infographie recensant les frappes de drones ukrainiens contre des infrastructures pétrolières et énergétiques russes au cours du mois de mai 2026 // Compte X des Forces armées ukrainiennes

En guise de conclusion

Pour en revenir aux frappes stratégiques ukrainiennes, il appert que l’Ukraine n’est décidément pas une sorte de force par procuration de l’OTAN (leitmotiv de la propagande russe), mais un acteur géostratégique de plein exercice, capable de mener sa propre guerre (le gouvernement ukrainien n’est plus « bridé ») et d’user de sa force militaire pour élargir son front diplomatique, dans le golfe Arabo-Persique, au Caucase, en Asie centrale demain peut-être. Les dépendances à l’égard des États-Unis sont beaucoup moins importantes qu’il y a encore une année et l’Ukraine pourrait, si besoin est, étendre le domaine du conflit, ouvert ou couvert.

C’est là une leçon de choses sur l’action politico-stratégique qui vaut bien des discours empreints de constructivisme quant à l’ « autonomie stratégique » européenne (la méthode plutôt que le discours de la méthode). L’Ukraine se métamorphose et ceux qui prétendaient lui dicter les termes d’une future paix en sont pour leurs frais. Le réalisme de boutiquier des « conseilleurs » aura réduit leur pouvoir effectif de commandement et d’influence sur le cours de la guerre. De part et d’autre de l’Atlantique Nord, il doit être compris qu’il n’y aura pas de redistribution des responsabilités et de partage du fardeau sans participation active de l’Ukraine, première ligne de défense de l’Occident face à la Grande Eurasie sino-russe.

<p>Cet article Les frappes ukrainiennes dans la profondeur stratégique de la Russie : l’extension du domaine du conflit a été publié par desk russie.</p>

31.05.2026 à 21:33

Tirer les leçons politiques des guerres en cours

Jean-François Bouthors

Il faut considérer la prochaine élection présidentielle en France comme l’un des champs de bataille entre les tenants de la logique de la force et les défenseurs de la démocratie.

<p>Cet article Tirer les leçons politiques des guerres en cours a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (4407 mots)

Les guerres en cours montrent que la logique de la force et de la puissance mène au désastre et que leurs tenants sont dans l’impasse. Il faut donc considérer la prochaine élection présidentielle en France comme l’un des champs de bataille entre les tenants de la logique de la force et les défenseurs de la démocratie. Et l’un des critères pour notre choix doit être la position du candidat sur les dossiers de la guerre en Ukraine et de sa demande d’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN.

Près de 90 jours de guerre en Iran (plus 12 en juin 2025)5, plus de 960 jours de guerre tous théâtres de conflits confondus – Gaza, Cisjordanie, Liban – depuis les massacres commis le 7 octobre 2023 par le Hamas, plus de 1 550 jours de guerre entre l’Ukraine et la Russie depuis le début de ladite Opération militaire spéciale décidée par Poutine depuis le 24 février 2022. À un an de l’élection présidentielle française, qui sera un scrutin important non seulement pour l’avenir de la France, mais aussi pour le devenir de l’Union européenne, quelles leçons peut-on tirer de ce tissu de conflits qui sont chacun singuliers, mais dont les acteurs s’entrecroisent et interagissent selon des modalités complexes  ?

Nous ne sommes pas à proprement parler dans une troisième guerre mondiale dans laquelle deux camps bien identifiés s’affrontent, comme dans les guerres de 1914-1918 ou de 1939-1945. Pourtant, le champ de résonances de ces affrontements est incontestablement planétaire, et ils s’inscrivent évidemment dans la mondialisation des échanges commerciaux, des activités économiques et des réseaux de communication. Cette mondialisation n’est certes plus « heureuse » comme on avait pu l’espérer au sortir de la guerre froide, mais elle n’a pas reculé. Bien au contraire, elle ne fait que s’intensifier, malgré les réflexes protectionnistes et nationalistes qu’elle suscite. Cela explique d’ailleurs le caractère hybride de ces conflits qui sont suivis « en direct » par les chaînes d’information en continu, en émission spéciale permanente. C’est précisément cette mondialisation qui explique les effets en cascade des conflits en cours et l’impression très partagée que le monde n’a jamais été aussi mal. Mais comme pour la météo, il faut distinguer entre la « température ressentie » et la « température réelle » et se rappeler que dans le passé, à une époque pas si lointaine où Internet n’existait pas, nous ne disposions pas d’une vision aussi large et aussi immédiate de la conflictualité du monde et de ses drames qui, par moments, n’étaient pas moindres.

La logique de la force dans l’impasse

Tempérer cette impression d’un monde qui serait au plus mal ne doit cependant pas nous faire relativiser les souffrances des populations engagées et victimes de ces conflits, en Ukraine, en Russie, en Israël, dans les territoires palestiniens, au Liban, en Iran et dans les pays du Golfe. Il faut résolument œuvrer à mettre fin à ces guerres. Cela suppose de mettre en échec les logiques de puissance, de domination, de prédation de ceux qui les poursuivent et donc de s’en donner les moyens non seulement militaires, mais aussi politiques et diplomatiques. Cela exige d’entrer dans d’autres perspectives que celles choisies par ceux qui ont décidé d’imposer leur point de vue de manière brutale. Cela ne signifie pas renoncer à la force, car les peuples ont le droit et le devoir de se défendre lorsqu’ils sont agressés, mais savoir l’encadrer pour ne pas finir par être asservi à elle. Cela demande également de tisser des réseaux d’alliances plus larges pour isoler les prédateurs, qu’il s’agisse d’États ou d’acteurs économiques et technologiques qui pensent, comme Elon Musk, pouvoir dicter leur loi en s’affranchissant de toutes contraintes en raison de leur poids financier et de situations de quasi-monopole, profitant souvent de la démission ou de la déliquescence du politique.

Force est de constater que ceux qui ont choisi, dans le champ géopolitique, la force et la brutalité sont aujourd’hui dans l’impasse, même s’ils exercent encore le pouvoir – mais pour combien de temps  ? –, chacun dans leur pays ou dans leur zone d’influence. Ils n’ont pas gagné, quoi qu’ils prétendent. Aucun d’eux. S’ils règnent encore, c’est au milieu de champs de ruines, non seulement des ruines physiques, mais des ruines politiques et symboliques. En effet, ils ne détruisent pas seulement ceux qu’ils désignent comme leur ennemi, mais ils sapent les fondements de leur propre régime politique, ils dégradent l’image et la crédibilité de leurs pays, de leur nation. Ils en fragilisent et abîment l’avenir même, alors qu’ils prétendent agir les uns et les autres contre une « menace existentielle ».

Invoquer une menace existentielle, comme l’ont fait Poutine, Netanyahou, le régime iranien et, de manière indirecte, Trump, dans sa posture de « sauveur » du monde en quête d’un Prix Nobel de la paix, vise en réalité à prévenir toute critique des méthodes employées. Cela revient à affirmer : « Puisque je défends mon existence, je ne m’interdis rien. » L’enjeu de la survie serait la fin qui justifierait tous les moyens. Ce faisant, on ferme toute discussion sur les voies qu’il faudrait explorer pour construire un avenir vivable, pour panser les maux, pour surmonter les différends, pour soigner les défiances, pour apaiser les haines. On s’aveugle soi-même, on s’enferme dans des visions obsidionales, paranoïaques, mégalomaniaques…

Ce que prétendaient défendre, sauver, ou magnifier les tenants de la pure logique de puissance – version militaro-technologico-financière d’un nihilisme nietzschéen mêlé de darwinisme social, qui réduit le sens de l’existence à l’accroissement de la richesse et à la détention des outils de la force – est durablement abîmé et sali. Les mensonges et les crimes dont ils se sont rendus coupables, nous les voyons tous. Des choix politiques – car faire la guerre en est un – guidés par la peur, la cupidité, la mégalomanie, la haine, le mépris, mais aussi le court-termisme, l’impatience, la volonté d’impressionner ou de marquer l’histoire de sa lourde patte conduisent à l’impasse. Qui peut dire aujourd’hui que la cause palestinienne, la sauvegarde d’Israël, la grandeur de l’Amérique, le rayonnement de l’Iran et le sort de la Russie s’en portent mieux  ? Les dégâts sont majeurs pour les uns et les autres. Les conséquences, pour les peuples concernés, s’en feront sentir très longtemps et le monde entier en est lourdement affecté, avec une menace majeure d’effondrement de l’économie mondiale.

Les dégâts sont donc là, parfaitement visibles. Les tenants de la pure logique de la force ont devant eux une impasse dont ils ne savent pas sortir. Mais la crise n’est pas arrivée à son terme : ils conservent tous, à des degrés divers, de sérieuses capacités de nuisance. Et il y a au moins une puissance qui s’en frotte les mains. À Pékin, Xi Jinping se réjouit de voir tous ces va-t-en-guerre tirer les marrons du feu pour son pays. Ses rivaux s’affaiblissent sans qu’il ait besoin de faire autre chose que de donner à Moscou et Téhéran de quoi durer dans la guerre… Néanmoins, « l’Empire du Milieu » est fragile : malgré ses succès technologiques et de vrais moyens de pression ou de représailles économiques indéniables sur des produits sensibles, son économie reste son talon d’Achille, et la course qu’elle a engagée pour contourner, par les robots, l’effondrement démographique qui se rapproche pour elle à grande vitesse est loin d’être gagnée. La domination chinoise n’est pas inéluctable et les leçons militaires des guerres en Ukraine et en Iran sont certainement méditées à Pékin pour peser l’hypothèse de passer un jour des gesticulations militaires adressées à Taïwan à une opération guerrière effective pour tenter de soumettre l’île par la force. Il ne faut donc à la fois ni négliger le poids qu’a pris la Chine dans la cacophonie actuelle du concert international ni la surestimer.

Ce que ces guerres ont aussi révélé, c’est à quel point leur spectacularisation était devenue une arme de combat. Restriction des accès au théâtre des opérations, production de narratifs, distillations calculées de l’information et de la désinformation, captation de l’attention, brouillage de la perception de la réalité par le mensonge délibéré et la manipulation des émotions… Tout cela et bien d’autres choses visent à tout ramener au court terme, à la logique de la force, au discours de la puissance, et à distraire de la complexité du réel, de sa (ou ses) temporalité(s) véritable(s). Il s’agit de tenir les opinions, comme les acteurs adverses, dans une nasse aussi aveugle que possible, éclairées par la seule lumière artificielle dans laquelle on choisit de les baigner.

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Réunion du Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne à Kyïv, le 31 mars 2026 // president.gov.uk

Le multilatéralisme n’est pas mort

C’est pourquoi il semble aujourd’hui évident (mais méfiez-vous des évidences proclamées de manière à ne pas être questionnées) que le multilatéralisme est mort et que le tournant de la fin d’un ordre international, basé sur le droit, les traités et les accords, est définitivement pris. De même, on entend monter une petite musique qui commence par dire qu’il faut prendre acte du retour de la force, puis qui ajoute – et c’est une idée juste – qu’il faut se donner les moyens de dissuader très sérieusement, et conventionnellement, une possible agression. Mais, ensuite, elle en vient vite à la conclusion, beaucoup plus discutable, selon laquelle, si le pouvoir iranien ne cède pas aux exigences américaines, il n’y aura pas d’autre issue possible pour obtenir la réouverture du détroit d’Ormuz qu’une intervention militaire au sol conduite par une coalition internationale, au côté des États-Unis. Cette issue est énoncée comme une fatalité, sans même tenter d’en examiner les conséquences et les effets en chaîne qui pourraient s’ensuivre ! Voilà deux exemples manifestes d’une étroitisation du champ de vision produite par des mises en scène calculées des conflits auxquelles les médias, pris dans la course à l’audience, peinent à se soustraire. Ainsi se retrouve-t-on enfermé dans la logique de guerre !

Pourtant, même si l’ordre international a été maintes fois piétiné, le monde vit encore par tout un réseau de traités, d’accords, de règlements, d’usages concertés, ne serait-ce que dans les domaines du commerce, des communications, des échanges scientifiques, culturels ou sportifs, etc. Y compris en matière de sécurité, dans toutes les dimensions que peut recouvrir ce mot. Il ne s’est pas transformé en une collection de pays vivant en autarcie, repliés sur eux-mêmes. Loin de là. Sans être du tout le domaine des « bisounours », la diplomatie, dans toutes ses variétés, l’emporte encore largement sur la force. On en a vu un exemple en France avec le changement de pas des relations avec l’Algérie entre les impuissances de la posture de matamore incarnée par Bruno Retailleau, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, et les résultats plus probants de son successeur Laurent Nuñez qui a fait le choix d’un travail diplomatique de fond, plus discret, moins spectaculaire. Certes mises à mal par l’Amérique de Donald Trump – mais elle le paiera très cher en termes de perte d’influence –, les solidarités demeurent, même si elles sont plus difficiles à mettre en œuvre. Mais précisément, ceux qui travaillent à les maintenir vont gagner en crédibilité.

Faire ce constat ne conduit évidemment pas au pacifisme bêlant. On ne défend pas son pays ou sa population sans combattre l’agresseur, lorsqu’il vous attaque. La question est de savoir pourquoi et comment, en vue de quel avenir. Il s’agit, en particulier, d’agir sans être soi-même emporté par une vision du monde déterminée par la seule logique de la force, de la puissance, de la domination, mais au contraire en résistant à cette logique mortifère. De même qu’en 1940 Charles de Gaulle avait refusé la capitulation devant la force nazie en se référant à « une certaine idée de la France », de sa grandeur et de ses responsabilités, cela suppose d’avoir une « certaine idée » de l’avenir que l’on souhaite, une idée éthique.

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Exercice des forces alliées de l’OTAN dans les forêts de Finlande, du 25 au 27 mai 2026 // nato.int

Un avenir ukrainien et européen

C’est bien cette dynamique qui anime, depuis 2014, la résistance ukrainienne à l’agression russe. Elle était déjà présente en 2004 dans la Révolution orange, présente également dans le désir beaucoup plus ancien d’affirmer une identité propre, d’exister en tant que nation non pas étroitement ethnique, mais politique et culturelle, forgée par une histoire complexe et singulière (hélas encore mal connue au-delà des frontières de l’Ukraine) – une nation foncièrement rétive à l’autocratie. Pour l’Ukraine, le paradoxe de la situation présente, pour laquelle elle paie un prix effroyable mais qui n’est pas la défaite que beaucoup lui ont promise à de multiples reprises, c’est qu’elle a désormais toutes les chances de sortir de la guerre comme un acteur potentiellement majeur et incontournable en Europe. C’est déjà évident sur le plan militaire… L’agression russe aura été en définitive un accélérateur de sa transformation et de son intégration européenne. Nous devrions considérer l’Ukraine en elle-même aujourd’hui non seulement comme un objet d’admiration, mais comme porteuse d’un enseignement politique et historique, une manière d’engager le rapport à l’avenir. Son exemple nous invite à sortir du ressassement de la rengaine facile de notre déclin et de notre impuissance pour analyser, rassembler et organiser nos forces à l’échelle européenne et plus largement occidentale – mais en affranchissant l’Occident de la tutelle des États-Unis.

Car l’Europe ne manque pas d’atouts et c’est l’autre paradoxe de cette situation. Sa complexité a certes ralenti et amoindri son soutien à l’Ukraine à un moment où un appui massif et déterminé aurait pu faire comprendre à Vladimir Poutine qu’il s’engageait dans une aventure vouée à l’échec ce qui aurait sans doute permis d’y mettre un terme assez rapidement. Mais tout en temporisant, elle a su, en se coordonnant avec Kyïv, rattraper plusieurs fois Donald Trump par la manche, quitte à subir ses avanies et ses humiliations, pour l’empêcher d’imposer, comme il le souhaitait, un accord aux conditions de Moscou qui lui aurait ouvert à la fois la porte des « bonnes affaires » avec la Russie et celle du pillage des ressources ukrainiennes en dédommagement de ce qui n’aurait été qu’une « aide à la capitulation ». La démonstration a été faite que les solutions miracles – comme Trump n’a cessé de les faire miroiter – sont illusoires et plus encore dangereuses. Rappelons que les mirifiques « accords d’Abraham » ont laissé croire que la question palestinienne pouvait être ignorée, ce qui a préparé le terrain aux massacres du 7 octobre commis par le Hamas… Du coup, l’Europe peut redevenir, si elle croit à son avenir et si elle se donne les moyens et le courage d’être plus efficace et engagée, un modèle désirable et crédible, dont le poids économique sera un atout.

La coalition des volontaires suggérée par le président tchèque Petr Pavel et portée par le chef de l’État français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer a été un premier pas dans une recomposition du multilatéralisme, qui doit être poursuivie avec méthode et persévérance. On peut l’affirmer sans tirer des plans sur la comète et annoncer des jours radieux. Car, tout le travail est à faire et les chantiers sont immenses. Il s’agit plutôt de se retrousser les manches, de réfléchir posément et sérieusement, avec détermination mais sans emphase, pour construire pas à pas un avenir vivable. Le retour à des rapports apaisés, « normaux », entre les nations, nécessitera aussi de remettre à leur place les géants de la technologie qui sont en train de détourner vers l’IA des ressources considérables, indispensables pour assurer un développement de la planète raisonnable, durable et partagé, dont on est loin et dont l’absence est porteuse de futurs conflits bien plus erratiques, parce que nourris par le désespoir des laissés-pour-compte. L’Afrique en donne déjà de douloureux exemples, au Soudan et au Congo, notamment, depuis plusieurs années. Il est temps de rappeler la prééminence du politique sur les intérêts économiques, faute de quoi il faudra faire le deuil de la démocratie.

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Réunion de la Coalition des volontaires à Kyïv, le 24 février 2026 // president.gov.ua

Le critère ukrainien

C’est dire qu’après les élections de mi-mandat du 3 novembre prochain aux États-Unis, les échéances électorales futures, en Europe, seront importantes : on votera d’ici la fin de l’année en Suède et en Lettonie, pour les législatives, puis l’an prochain en Allemagne et en Espagne pour d’importants scrutins régionaux, en Pologne et en Italie pour le Parlement. Et bien sûr, aussi, pour élire le président de la République en France. On a déjà vu à quel point tant Trump que Poutine, pour ne citer qu’eux, espèrent voir gagner des forces politiques hostiles au projet européen et favorables à la mise en place de formes de pouvoir illibérales. On peut parier qu’ils tenteront d’influencer le résultat par les moyens les plus divers.

En France, en avril 2022, 45 jours seulement après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, deux tiers des votants du premier tour de l’élection présidentielle avaient accordé leurs suffrages à des candidats qui avaient repris à leur compte les déclarations par lesquelles Poutine justifiait la guerre en dénonçant l’humiliation de la Russie et les menaces que l’OTAN faisait peser sur sa sécurité. Deux ans plus tard, lors des élections européennes, plus de 50 % des Français qui se rendaient aux urnes donnaient encore leur voix à des listes qui voulaient remettre en cause la construction européenne et dont les responsables avaient repris au moins une partie de la propagande russe qui préparait la future « opération militaire spéciale ».

Il faut donc considérer l’année électorale qui est devant nous comme l’un des champs de bataille entre les tenants de la logique de la force et les défenseurs de la démocratie. Étant donné le poids que pèse la France dans l’Europe et la responsabilité singulière que lui confère le fait d’être une puissance dotée, de manière totalement indépendante, de l’arme nucléaire, il importe que celui ou celle qui se verra confier les rênes de l’État et l’équipe sur laquelle il s’appuie aient démontré une intelligence et une éthique géopolitiques sans faille ; il est nécessaire qu’ils fassent preuve d’un sens aigu de l’histoire et d’une manière d’affronter lucidement les nombreux défis de l’avenir. Il serait regrettable que le débat présidentiel soit phagocyté par les seules questions de l’immigration et de la sécurité intérieure, même si elles ont leur importance. Ce serait d’ailleurs une erreur de les considérer sans prendre en compte leurs dimensions géopolitiques.

Tout au long de la campagne présidentielle qui commence, il va falloir demander des comptes à ceux qui briguent la magistrature suprême sur l’attitude qu’ils ont eue depuis 2022 sur les dossiers de la guerre en Ukraine, de sa demande d’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN. Cette question de l’Ukraine, si elle ne peut pas être le seul critère pour choisir de confier les plus hautes responsabilités de l’État à l’un ou l’autre candidat ou candidate, devra être néanmoins une condition dirimante. Pour distinguer et soutenir ceux qui pourraient mériter notre suffrage, le comportement des uns et des autres par rapport à l’Ukraine, mais aussi vis-à-vis de Donald Trump, de Poutine, du Hamas, du régime de l’Iran, de Netanyahou et de ses ministres Smotrich et Ben-Gvir, la manière dont ces candidats ont pris en compte ou esquivé les enjeux des guerres en cours et leur façon de concevoir le devenir de l’Union européenne dans ses rapports aux États-Unis, à la Russie et la Chine ne seront pas des détails secondaires, mais le signe d’un caractère politique sainement trempé ou non. Notre avenir dépend, soyons-en conscients, des leçons politiques que nos concitoyens sauront tirer ou non des guerres en cours…

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31.05.2026 à 21:33

Une lettre de prison

Alexandre Skobov

Ceux qui n’ont pas trahi la mémoire des victimes des crimes d’État se trouvent en conflit direct tant avec le pouvoir russe qu’avec la majorité de la « société ».

<p>Cet article Une lettre de prison a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2692 mots)

L’ancien dissident soviétique Alexandre Skobov est emprisonné depuis le 2 avril 2024. Il a été condamné à 16 ans de prison pour « terrorisme », à cause de son soutien indéfectible à l’Ukraine et ses critiques du régime de Poutine. Depuis deux ans, cet homme âgé, presque aveugle, mais intrépide, continue à travailler dans sa cellule. Ici, il livre ses réflexions sur les élites culturelles russes qui ont tendance à composer avec le pouvoir poutinien dans l’espoir de préserver quelques acquis de la perestroïka, comme la condamnation du stalinisme, alors que ce pouvoir impose un retour aux pires pratiques du « Petit Père des peuples » et vante son image.   

Je me suis souvenu de la veuve du général polonais du film de Wajda, Katyń. Elle avait refusé de s’exprimer à la radio allemande, alors qu’il s’agissait simplement de confirmer honnêtement l’authenticité des documents6. Evgueni Ikhlov, aujourd’hui décédé depuis longtemps7, avait écrit à ce sujet : « N’acceptez pas la déstalinisation de la part des fascistes. »

C’est précisément cette erreur qu’a commise notre « classe culturelle » influente. Elle a considéré comme un marché avantageux avec le nouveau pouvoir le fait que les symboles de la mémoire historique des répressions obtienne un statut officiel, en échange d’une loyauté relative et de l’acceptation des « règles du jeu ». Bien sûr, tout le monde ne croyait pas aux bonnes intentions des autorités8. Mais on partait du principe que le pouvoir aurait toujours besoin, ne serait-ce que pour sauver les apparences, d’un semblant de dialogue avec la « société progressiste ». Et la mémoire historique est le terrain de jeu le plus propice à un tel dialogue. Personne ne remet en cause la condamnation de la terreur stalinienne. Regardez : le pouvoir et l’opinion publique sont unis sur ce point et pleurent ensemble les victimes d’une époque révolue. Et cela sert de base à un dialogue plus large.

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Inauguration des bustes de Joseph Staline et des maréchaux Gueorgui Joukov et Alexandre Vassilevski à Volgograd, en février 2023 // Anton Zassimov, novostivolgograda.ru

Entre-temps, la nouvelle élite au pouvoir, qui s’est définitivement constituée dans les années 2000, considérait depuis le début la nécessité contrainte de simuler un dialogue avec l’opinion publique comme l’une des conséquences désagréables de la « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle9 ». Peut-être certains pensaient-ils à l’époque que ces résultats étaient désormais incontestables, irréversibles. Il s’est avéré que tout est contestable et réversible.

Au fur et à mesure qu’elle « se relevait », la nouvelle élite avait de moins en moins besoin de ces gadgets de défense des droits de l’homme. Et le pathos anti-stalinien de la perestroïka gênait de plus en plus l’émergence d’une nouvelle idéologie, cultivée insidieusement, de « l’immunité divine du pouvoir face au peuple ».

Cette idéologie était déjà injectée abondamment dans les veines de la société depuis de nombreuses années par la télévision d’État, lorsque les manifestations traditionnelles près de la pierre de Solovki à Moscou ont été interdites pour la première fois10. J’avais alors écrit que ce lieu était pour nous l’équivalent du mur des Fédérés au Père-Lachaise : une ultime frontière symbolique au-delà de laquelle il n’y avait plus de recul possible. C’était sans doute une exagération. Après tout, les musées ont continué de fonctionner. Il y avait encore un espace de recul. Mais c’était la première fois que le pouvoir s’en est vraiment pris aux symboles anti-staliniens, dernier héritage de la perestroïka épargné par la réaction. Même si, en apparence, ce n’était qu’une « broutille ». Il est alors devenu clair qu’il n’y avait pas de «compromis ». Tout tient à un fil, celui de la clémence seigneuriale. C’est à ce fil-là qu’on s’accrochait.

À l’automne 2019, j’ai pris la parole lors d’une conférence à Berlin. Déjà à l’époque, je donnais au nouveau système les définitions sur lesquelles je continue d’insister11. Mais je nuançais mon propos : l’édifice reste inachevé tant que les bureaux d’organisations de défense des droits humains connues fonctionnent légalement à Moscou. Or il est devenu possible de « colmater » cette petite brèche en deux temps-trois mouvements début 202212.

Dans ce contexte, je souhaite commenter un extrait de l’interview de Piotrovski13 accordée au journal Vedomosti. À une époque, ce journal figurait parmi les trois plus grands titres « neutres et indépendants » (aux côtés de Kommersant et de Nezavissimaïa gazeta). Mais il a été vidée de sa substance par une prise de contrôle hostile bien orchestrée, avant même 2022. Ils s’y étaient préparés.

« Question : Il existe actuellement dans la société une tendance à la préservation de la mémoire historique. Dans le même temps, le Musée de l’histoire du Goulag ferme ses portes à Moscou. Y voyez-vous une contradiction ?

Piotrovski : Des musées ferment, des musées s’ouvrent. La fermeture du Musée du Goulag est aussi une forme de préservation de la mémoire historique. Cela peut être, à l’heure actuelle, plus important pour décrire cette époque que les portes ouvertes du musée. La culture prime sur la politique, même si la politique tente sans cesse de l’influencer. La mémoire du Goulag risque de se transformer en souvenir d’un « étrange système carcéral » – nous connaissons des cas où la muséification s’est transformée en histoire des gardiens de prison, et non des détenus. Tout n’est donc pas simple. La question cruciale pour la direction du musée est : que montrer aujourd’hui, et que montrer demain ? »

Cet extrait d’interview est un exemple de question hypocrite et de réponse tout aussi hypocrite. Les interlocuteurs s’efforcent soigneusement d’ignorer « l’éléphant dans la pièce ». Les musées ferment-ils d’eux-mêmes ? Ou sont-ils fermés par une sorte de « société » dans laquelle, soi-disant, « il y a actuellement une tendance à la préservation de la mémoire historique » ? Et encore cette rengaine : la culture est au-dessus de la politique, même si celle-ci tente sans cesse de l’influencer.

Influencer, c’est quoi ? Il y a « l’influence » (qui est effectivement toujours présente), et il y a le diktat direct, qui exclut toute objection.

Cette différence est délibérément brouillée pour pouvoir dire : tout est comme d’habitude, il ne se passe rien de grave. Le « tout n’est pas simple » de Piotrovski, c’est « tout n’est pas si mal ». Car même ceux qui ferment les musées font une bonne action pour la préservation de la mémoire historique, pour « décrire l’époque ». Et de toute façon, cela aurait pu être pire. Comme près de Perm, où l’on a transformé un musée des détenus en musée des gardiens de prison14.

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Exposition « Dix siècles de russophobie polonaise » sur le site de l’exécution massive de Polonais à Katyń // Société russe d’histoire militaire (RVIO)

Je ne suis pas d’accord pour dire que c’était pire. La transformation du musée près de Perm se dissimulait au moins timidement derrière l’apparence d’une continuité thématique. La transformation du musée à Moscou est plus flagrante et plus cynique15. Tout comme l’exposition à Katyń16, elle délivre un message idéologique clair : nous cultivons la mémoire des torts historiques infligés par les « étrangers ». Et nous ne jugeons pas « notre » pouvoir.

Il n’existe pas de « société » avec ses propres « tendances » et « demandes ». C’est l’élite au pouvoir qui les définit pour la « société », en ordonnant de se souvenir de certaines choses et d’en oublier d’autres. Ceux qui n’ont pas trahi la mémoire des victimes des crimes d’État se trouvent en conflit direct tant avec le pouvoir qu’avec la majorité de la « société », docile aux manipulations idéologiques de l’élite au pouvoir. C’est de cela qu’il faut parler. Mais Piotrovski et ses semblables n’en parleront pas. Leur fonction est la « normalisation du mal ». Dans le but d’inciter les autres à se réconcilier avec le mal, à ne pas lui résister. Ils resteront serviles envers n’importe quel pouvoir, tant qu’il les laisse jouer à la déstalinisation, et même lorsqu’il leur aura retiré ce jouet.

1er–3 mai 2026, prison de haute sécurité de Yelets

À lire également, les autres textes d’Alexandre Skobov publiés dans Desk Russie.

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31.05.2026 à 21:32

La fin n’est pas proche, mais elle est évidente

Vladislav Inozemtsev

L’auteur tire quelques leçons de l’histoire européenne et mondiale des derniers siècles pour montrer que la victoire espérée par Poutine ne viendra pas et que la ruine de l’économie et de la vie politique russes est inévitable.

<p>Cet article La fin n’est pas proche, mais elle est évidente a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3477 mots)

Économiste et politologue russe, l’auteur tire quelques leçons de l’histoire européenne et mondiale des derniers siècles pour montrer que la victoire espérée par Poutine ne viendra pas et que la ruine de l’économie et de la vie politique russes est inévitable, car le Kremlin est enlisé dans une guerre sans issue en Ukraine. 

Le défilé du 9 mai 2026 à Moscou restera dans les annales : on s’en souviendra surtout pour sa brièveté, la présence de soldats nord-coréens et l’absence de matériel militaire.

Il a pu être organisé avec l’autorisation du président ukrainien Volodymyr Zelensky17 ; aucun incident n’a été signalé et aucun motif de préoccupation n’est apparu.

Ce sont les événements sur le front qui ont suscité des interrogations : selon les rapports de l’ISW, les troupes russes ont progressivement commencé à battre en retraite (en avril, les Forces armées ukrainiennes ont libéré 116 km²), et certains commentateurs ont considéré ces événements comme le début d’un tournant dans le cours de la guerre.

Je ne m’empresserais pas de tirer des conclusions aussi catégoriques (une situation similaire s’était produite à l’été 2023, et ne parlons même pas du début de l’automne 2022), mais il faut reconnaître que les efforts militaires de la Russie sont dans l’impasse. Il ne reste plus aux généraux du quai Frounzenskaïa18 qu’à utiliser l’IA pour dessiner des images pour le camarade Poutine, tandis que les forces armées ukrainiennes s’en servent pour piloter des drones qui, jour après jour, éliminent un nombre croissant d’occupants.

Et là, on a envie de rappeler certaines leçons qu’il est difficile de ne pas tirer des campagnes militaires des derniers siècles.

Première leçon : le danger d’une guerre longue pour l’agresseur

La principale leçon est que les guerres (si l’on ne parle pas des guerres civiles, des soulèvements ou des conflits ethniques) sont devenues nettement plus courtes qu’elles ne l’étaient au cours des siècles précédents – avant tout grâce à l’intensification des affrontements et à la maniabilité accrue des troupes. Dans de tels conflits, les parties passent souvent de la défense à l’offensive et inversement – et le fait que la guerre s’éternise (et a fortiori qu’elle se transforme en guerre de position), si cela se produit, n’augure rien de bon pour ses instigateurs.

Au Moyen Âge, la guerre pouvait devenir l’œuvre de toute une vie pour un monarque, mais du XIXe au XXIe siècles, les stratèges ont visé à obtenir rapidement des résultats, et l’échec du plan initial signifiait presque toujours soit une défaite définitive, soit un retour au statu quo.

Les exemples ne manquent pas. L’Allemagne a remporté une série de victoires éclatantes pendant la Seconde Guerre mondiale, plaçant sous son contrôle la plupart des pays européens, dont la Pologne, la France et la Yougoslavie – mais le conflit prolongé avec la Grande-Bretagne a finalement abouti à la défaite du Reich.

La blitzkrieg hitlérienne contre l’Union soviétique aurait probablement pu aboutir à une extension considérable du Lebensraum [espace vital, NDLR] allemand si Berlin avait évalué ses capacités de manière plus réaliste et tenté de négocier une paix séparée avec Staline en septembre 1941. Mais la certitude d’une victoire finale a joué un mauvais tour à l’agresseur – et la guerre s’est terminée par la défaite totale de l’Allemagne.

Dans une moindre mesure, pendant la Première Guerre mondiale, l’incapacité à se contenter de succès partiels a conduit Berlin à une défaite.

Plus d’un siècle auparavant, le surmenage des forces et l’engagement dans de longues campagnes aux objectifs douteux avaient causé la perte de Napoléon en Russie – après qu’il eut déjà subi, bien plus tôt, une défaite humiliante lors d’une expédition interminable en Égypte.

Il existe des exemples où une longue guerre, après un blitzkrieg raté, a conduit au rétablissement du statu quo : un cas classique est sans doute la tentative des États-Unis de « libérer le Canada » en 1812, qui a entraîné un rapide déplacement des opérations militaires sur le territoire des États-Unis, une brève occupation de Washington et le rétablissement de la frontière antérieure.

Deux blitzkriegs – ce qui rend probablement ce conflit unique dans l’histoire mondiale – se sont déroulés en l’espace de cinq mois en 1950 en Corée, et trois années de guerre, dans lesquelles les grandes puissances se sont retrouvées entraînées, n’ont jamais permis de désigner un vainqueur.

On pourrait multiplier les exemples, mais tous ces cas ont un point commun : celui qui ne « capitalise » pas sur ses premiers succès, et espère devenir à la fin le plus grand stratège de l’histoire, reste perdant (ou, à tout le moins, ne gagne pas). La partie qui a déclenché le conflit n’a jamais réussi à trouver un « second souffle » au milieu d’un long conflit.

Deuxième leçon : la force des coalitions

La deuxième leçon importante est qu’au cours des derniers siècles, les grands conflits impliquant les grandes puissances sont devenus des guerres de grandes coalitions – non pas dynastiques ou conjoncturelles (comme on a pu le voir, par exemple, lors de la guerre de Succession d’Espagne), mais plutôt rassemblant les puissances directement impliquées dans les efforts visant à contenir l’agresseur ou la puissance dominante.

Les guerres napoléoniennes en ont été le premier exemple marquant, lorsque la plupart des pays européens, à l’exception de ceux occupés par la France, se sont unis contre elle, ne lui laissant aucune chance de victoire.

Par la suite, c’est précisément la force des coalitions qui a assuré toutes les victoires majeures, tant contre des adversaires individuels (comme dans le cas de la Russie lors de la première guerre de Crimée de 1853-1855 ou, pardon, de l’Irak en 1991) que contre des alliances de puissances (comme lors de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale). Dans les cas où une coalition de taille et de puissance similaires se formait de chaque côté, il y avait une chance de statu quo (comme ce fut le cas en Corée vers 1953).

On peut toutefois affirmer avec certitude qu’au cours des deux cents dernières années au moins, aucune puissance agissant seule n’a réussi à gagner une guerre dépassant le cadre d’un blitzkrieg, dans lequel les autres acteurs n’ont pas eu le temps (ou n’ont pas voulu) s’impliquer. Le déroulement des conflits de longue durée a montré (ce qui est particulièrement visible dans le cas de la Première et de la Seconde Guerre mondiale) que le soutien dont bénéficiaient leurs initiateurs diminuait régulièrement à mesure que le conflit s’éternisait, tandis que les rangs de la coalition opposée s’élargissaient progressivement.

Cette tendance ne permet pas non plus de conclure que la Russie a aujourd’hui en Ukraine la moindre chance d’atteindre « tous les objectifs fixés », comme le camarade Poutine aime à l’affirmer de temps à autre.

Troisième leçon : les changements politiques

Le troisième point essentiel réside dans le fait que les guerres modernes (en particulier celles qui se soldent par un échec) deviennent un élément crucial de la restructuration des systèmes politiques des pays qui y sont impliqués.

Pratiquement aucun des conflits de l’époque du Moyen Âge européen (à moins qu’il ne se soit soldé par l’annexion directe d’un État indépendant) ne remettait en cause la stabilité des systèmes politiques ou des frontières des pays participants.

Mais à partir du XIXe siècle, une telle issue est devenue de plus en plus fréquente (on peut citer les défaites de la France en 1814 et 1871) – et la Première Guerre mondiale est devenue l’exemple type de la façon dont les rigueurs de la guerre ont détruit les systèmes politiques de tous les pays qu’il est difficile de classer parmi les vainqueurs : la Russie, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et l’Empire ottoman. Ce cas est particulièrement important en ce sens qu’une longue guerre de position, dont l’absurdité stratégique et le coût économique étaient évidents, a conduit à l’effondrement des régimes des pays qui l’avaient déclenchée avant même leur défaite formelle – et, en fait, a conditionné cette dernière.

On peut considérer comme des exemples moins dramatiques de bouleversements politiques dus à des échecs dans des conflits militaires les troubles de 1905-1907 en Russie après la défaite dans la guerre contre le Japon ; le changement de régime en France au cours de la confrontation en Algérie ; ou encore la transition vers la démocratie en Argentine après la défaite aux Malouines. À mesure que les sociétés s’éloignent de la monarchie absolue (ou de la dictature absolue – comme en Irak après 1991), les guerres infructueuses et économiquement catastrophiques ont un sérieux impact sur les institutions politiques, ce qui laisse présager des temps difficiles pour la Russie : convaincre la population que n’importe quel dénouement de la guerre constituera une « victoire de Poutine » sera bien plus difficile qu’il n’y paraît aux stratèges politiques.

Quatrième leçon : la ruine

Enfin, quatrième point important : l’économie de la guerre. Pendant des siècles, les guerres ont constitué une entreprise économiquement rationnelle, garantissant de riches butins, de nouveaux territoires et de nouveaux sujets, ainsi que de généreuses réparations. Cela a pris fin il y a un siècle et demi, lorsque la France, qui avait déclaré la guerre à la Prusse en 1870 pour des raisons difficilement explicables et y avait subi une défaite, a cédé l’Alsace et la Lorraine aux vainqueurs et versé une contribution de 5 milliards de francs-or 212 milliards de dollars en valeur actuelle, selon le cours de l’or au 10 mai 2026. Depuis lors, aucune guerre ne s’est terminée de manière avantageuse pour le vainqueur : le coût des conflits modernes s’avère si élevé que le pays vaincu est à peine en mesure de le rembourser. La guerre du Koweït peut être considérée comme une exception : après cette guerre, l’Irak, anéanti par les forces de la coalition internationale, s’est vu imposer des réparations de 52,4 milliards de dollars, dont les dernières tranches n’ont été versées que 30 ans plus tard, au début de l’année 2022.

La guerre menée par la Russie en Ukraine est devenue l’une des plus coûteuses de ces dernières décennies : ses coûts directs s’élèvent à au moins 200 milliards de dollars par an, ce qui dépasse les crédits alloués aux guerres menées par les États-Unis en Irak et en Afghanistan au cours de n’importe quelle année entre 2003 et 2010. Aucune « acquisition» de la Russie en Ukraine (même si une partie des territoires restera – très probablement temporairement – sous le contrôle de Moscou) ne pourra compenser ne serait-ce qu’une petite partie des fonds dépensés par le Kremlin, sans parler du coût des conséquences de la guerre et des dommages indirects, et le scénario le plus probable, comme on le comprend d’après ce qui précède, sera celui de dépenses supplémentaires colossales, sous forme soit de réparations, ce qui est moins probable, soit de réserves russes confisquées et affectées à la reconstruction de l’Ukraine, ce qui est tout à fait plausible. Cela signifie qu’outre la faible probabilité d’un succès stratégique, la Russie paiera très certainement un prix élevé et irréversible pour son agression.

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Photo : sarinform.ru

La victoire ne viendra pas

Tout ce qui a été dit, je le répète, ne signifie pas que la guerre menée par la Russie en Ukraine a une chance de prendre fin dans un avenir proche. Cependant, plus elle dure, moins il y a de doutes sur le fait que le Kremlin n’a aucune chance non seulement de remporter la victoire, mais aussi de sortir du conflit « en gardant la face ».

Lorsque Poutine appelle les Russes à se mobiliser et à œuvrer pour la victoire comme le peuple soviétique travaillait pour le front pendant la Grande Guerre patriotique, il ne semble pas se rendre compte combien il est loin de la réalité.

Six mois seulement après l’attaque de l’Allemagne hitlérienne, l’Union soviétique avait déjà réussi à renverser le cours de la guerre ; à arrêter les hordes fascistes aux portes de Moscou et de Leningrad ; à créer une puissante coalition internationale et à obtenir d’elle une aide colossale en ressources et en armement ; à insuffler au peuple la foi en la Victoire et la compréhension de sa valeur existentielle.

Aujourd’hui, les appels de Poutine ressemblent à une parodie du discours de Joseph Goebbels sur la guerre totale – mais l’art oratoire n’a pas sauvé l’Allemagne, qui avait entamé sa retraite sur le front de l’est, d’une défaite finale. Le maximum que la Russie pouvait tirer de la guerre avec l’Ukraine, elle aurait pu l’obtenir à l’été 2022 – avant que Poutine ne soit contraint de déclarer une « mobilisation partielle », puis de passer à son « économie de la mort » ; avant que les sanctions ne soient mises en place, accompagnées du refus des Européens de coopérer dans le domaine énergétique ; avant que l’Occident ne commence à fournir à l’Ukraine des quantités importantes d’armements modernes ; avant que l’Ukraine elle-même ne songe à créer une industrie militaire moderne.

Depuis lors, le Kremlin s’enlise de plus en plus profondément dans un affrontement sans issue, qu’il commence à perdre ouvertement, ce qui deviendra de plus en plus évident chaque mois : comme en Allemagne, sinon en 1944, du moins en 1917.

Personne ne peut aujourd’hui dire en détail comment cette guerre se terminera – mais il n’est plus question d’acquérir quatre (six, huit) régions de l’Ukraine, et le maintien de Poutine à la tête d’une Russie humiliée et ruinée semble de moins en moins évident. Combien de défilés lui restera-t-il encore à organiser, même aussi bâclés que ceux de cette année ?

Tout cela ne devrait surprendre personne. Ou, du moins, cela ne devrait pas surprendre ceux qui étudient l’histoire autrement que dans les manuels de Medinski19.

Traduit du russe par Desk Russie

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<p>Cet article La fin n’est pas proche, mais elle est évidente a été publié par desk russie.</p>

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