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06.04.2026 à 18:46

Mourir pour Ormuz ?

Pierre Rigoulot

Les États-Unis et Israël ont-ils eu tort de ne pas avoir prévenu leurs alliés européens du déclenchement de la guerre contre l’Iran ? Les Européens ont-ils eu raison de ne pas vouloir participer à la défense du détroit d’Ormuz ? Le droit et la force sont-ils des concepts irréconciliables ?

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Texte intégral (1284 mots)

Les États-Unis et Israël ont-ils eu tort de ne pas avoir prévenu leurs alliés européens du déclenchement de la guerre contre l’Iran ? Les Européens ont-ils eu raison de ne pas vouloir participer à la défense du détroit d’Ormuz ? Le droit et la force sont-ils des concepts irréconciliables ? Telles sont les questions que pose ce spécialiste de la Corée du Nord et du monde totalitaire. 

Qu’on nous pardonne la référence au fameux article de Marcel Déat paru à la une de L’Œuvre le 4 mai 1939. Nous ne suggérons pas que nous pourrions être, comme lui l’était, à quelques mois d’une nouvelle guerre mondiale. Le pacifisme n’anime pas les lignes qui suivent. Trump n’est pas Hitler, la Pologne n’est pas l’Iran et 2026 n’est pas 1939. Nous pensons cependant que la volonté de ne pas se mêler d’un conflit lointain, d’un conflit jugé tout à la fois moyen-oriental, illégal et illégitime reprend, grosso modo, la cécité confortable affichée par le dirigeant néo-socialiste, futur chef du RNP (Rassemblement national populaire), ministre du Travail de Vichy et pensionnaire de Sigmaringen.                                                             

Nous ne faisons pas non plus la leçon aux dirigeants français qui tentent de se montrer vaillants mais sages en envoyant non loin de la zone de guerre, mais pas trop près quand même, notre beau porte-avions Charles de Gaulle, en assurant nos alliés de la péninsule arabique ou de l’île de Chypre de notre protection et en en appelant à une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU – comme si l’organisation internationale n’était pas totalement déconsidérée, et tout particulièrement son Conseil de sécurité. Après que celui-ci a frappé de lourdes sanctions la Corée du Nord, un allié de l’Iran, désireuse hier de se doter de l’arme nucléaire – comme la République islamique aujourd’hui –, deux de ses membres incontournables, la Chine et la Russie, piétinent allègrement leurs propres sanctions ! Celles-ci demeurent, du moins sur le papier. Mais la Russie a changé de politique, elle fournit de la technologie de pointe à Pyongyang et importe des milliers de militaires nord-coréens pour renforcer son agression contre l’Ukraine, pendant que l’État nord-coréen récupère la plus grande partie de leur solde, contribuant ainsi à sa coûteuse poursuite de l’arme atomique.

M. Gutteres, le secrétaire général de l’ONU, ne dit mot pendant ce temps, ou s’alarme surtout des aléas climatiques. Comment croire que l’institution qu’il dirige puisse dire aujourd’hui le droit international, au nom duquel le déclenchement d’une attaque américaine devrait être condamné ! 

Sans doute ceux qui appellent au respect du droit international ne se contentent-ils pas de dénoncer une entreprise que n’a pas adoubé l’Organisation des Nations unies. Ils s’appuient aussi sur une sorte de bon sens moral : si l’on tourne le dos au droit international (plus crûment : si l’on se passe de l’autorisation des Nations Unies), c’est, prétendent-ils, que le simple rapport de force définit les relations entre États. Où allons-nous, demandent-ils ? M. Trump pense être le plus fort ; il s’en prend donc, ou menace de s’en prendre, au Groenland, au Canada, au Venezuela ou à l’Iran. Ne baignons-nous pas désormais dans un monde de brutes, un monde de hors-la-loi ? Le droit existe-t-il même encore ? La force et la force seule s’impose. 

Cette accusation de négation du droit international au profit de la seule force ne tient évidemment pas. Jamais le droit international ne s’exerce hors de tout rapport de force. Il nuance ce dernier, le précise, le limite, le sort de l’arbitraire, mais il ne l’annule pas. Et la force n’est pas en soi hostile au droit. Mieux : elle intervient parfois pour le conforter et pour le protéger contre ceux qui le minent sciemment. La République islamique d’Iran comptait parmi les États les plus actifs, les plus militants, les plus acharnés à miner et détruire les États de droit que sont les démocraties occidentales et Israël. Il n‘est donc pas bon d’opposer la force et le droit dans la crise iranienne actuelle mais de faire en sorte, pour contredire Pascal qui ne pensait pas que ce soit possible, que le droit fût fort et que la force fût au service du juste, c’est à dire de l’État de droit et de la défense d’une société respectueuse des droits de l’Homme, dont la Corée du Nord et la République islamique d’Iran se préoccupent au contraire comme de colin-tampon. 

Les commentateurs ne s’en tiennent pas là en général et, comme notre propre gouvernement, ils manifestent leur mécontentement de ne pas avoir été prévenus des projets guerriers de Donald Trump. On peut le regretter en effet, mais on peut aussi se demander si être mis dans la confidence eût servi à autre chose qu’à mettre des bâtons dans les roues de l’armée américaine. Il n’est qu’à relever la joie mauvaise avec laquelle a été accueillie la proposition de Donald Trump de constituer une coalition pour ouvrir le détroit d’Ormuz. On ne dépasse guère cette remarque triviale : « On n’a pas été prévenu… qu’il se débrouille. »

Mais s’agit-il de jouir des difficultés américaines comme une vengeance du fait de ne pas avoir été mis dans le secret des dieux, ou du refus de participer à une intervention militaire contre un régime totalitaire qui rêve de rayer de la carte l’État d’Israël depuis des années ? Qui rêve aussi de balayer les démocraties libérales tout en appuyant la Russie poutinienne contre l’Ukraine en lui fournissant des drones par milliers ?  

Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Notre aide militaire à l’Ukraine est déjà limitée. Voulons-nous vraiment faire pire en sauvant le régime russe alors qu’il orchestre l’effort de guerre contre un pays européen ? Perdrions-nous quoi que ce soit à faire de Donald Trump notre obligé dans l’opération actuelle contre l’Iran en contribuant à protéger la liberté de circulation maritime ? L’intervention militaire américaine est sans doute critiquable par certains aspects, tant militaires (la protection mal assurée des pays amis) que politiques (l’absence apparente de coordination avec l’opposition iranienne). Mais une chose est sûre : l’ennemi, ce n’est pas Donald Trump. C’est l’État islamiste iranien, sa propension aux opérations terroristes, sa haine des Juifs, son fanatisme religieux, son recours à la répression barbare contre sa propre population et ses alliances contre les démocraties avec la Russie et la Corée du Nord.

Voilà qui vaut bien d’avaler cette toute petite couleuvre : avoir été tenu à l’écart du déclenchement d’une guerre à laquelle nous n’aurions de toute façon pas participé !

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06.04.2026 à 18:46

Vincent Jauvert, Kremlin confidentiel. Extrait

Desk Russie

S’appuyant sur des documents confidentiels, le journaliste révèle les zones d’ombre que le Kremlin cherche à dissimuler.

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Texte intégral (3193 mots)

Grand reporter, Vincent Jauvert vient de publier Kremlin confidentiel aux Éditions Albin Michel. S’appuyant sur des documents confidentiels, il brosse le portrait de Vladimir Poutine depuis son ascension au pouvoir. Ce récit éclaire la stratégie de la Russie et ses conséquences pour l’Europe et l’OTAN. Jauvert dévoile également ce que Poutine a toujours essayé d’occulter : sa soif d’argent et de luxe, ses liaisons, ses enfants cachés, ses comptes offshore, ses yachts et ses palais. 

Nous remercions l’auteur et l’éditeur pour leur autorisation de publier le prologue de ce livre, qui jette une nouvelle lumière sur le fameux putsch de Prigojine.

Prologue 

« Être roi n’est rien, l’être en sécurité est tout. » Macbeth, acte III scène I 

Poutine sera-t-il encore au pouvoir ce soir ? 

Nous sommes le samedi 24 juin 2023 à 10 heures du matin. 

Cela fait trois heures que des véhicules blindés transportant 5 000 mercenaires du groupe Wagner ont quitté le sud de la Russie et foncent vers Moscou. 

Leur chef dit qu’il veut en finir avec le clan de Poutine, « ses mensonges et sa corruption »

Les rebelles ne rencontrent presque aucune résistance. Ils ont pris facilement Rostov-sur-le-Don, une ville de plus d’un million d’habitants, puis une base aérienne. Sur la route, des Russes ordinaires les applaudissent. 

Leur avancée semble inexorable. 

La capitale du plus vaste pays de la planète pourrait tomber cette nuit ou demain.

Finir comme Kadhafi 

La résistance s’organise. Des barrages de chars sont dressés aux entrées de la ville. Des unités sont déployées autour du Kremlin avec leurs blindés. 

Cloîtrés chez eux, les Moscovites retiennent leur souffle. Comment cette journée va-t-elle se terminer ? Par un bain de sang ? Un putsch ? 

Pierre III, Paul Ier, Nicolas II, Khrouchtchev… plusieurs maîtres du Kremlin ont été renversés. C’est le cauchemar de Poutine depuis qu’il s’est installé au Kremlin, il y a presque un quart de siècle. 

Une vision l’épouvante : finir comme Kadhafi, le dictateur libyen lynché par des rebelles en octobre 2011. 

Il a visionné en boucle la vidéo de ce meurtre sordide. 

À 70 ans, son tour est-il arrivé ? 

« Papy dans son bunker » 

Comme souvent, le cerveau de la rébellion est un proche du chef de l’État. 

Il s’appelle Evgueni Prigojine, un drôle de particulier de 60 ans, chauve, à la mine patibulaire et au langage fleuri. Un repris de justice devenu milliardaire à l’ombre de Poutine. L’une de ses entreprises gère les dîners d’État au Kremlin. On le surnomme « le chef de Poutine ». 

Le président russe l’a fait héros de la Fédération de Russie pour les exploits de ses mercenaires en Ukraine où, depuis un an et demi, ils massacrent, torturent, violent. 

Et voilà que, hier soir, le vendredi 23 juin 2023, Prigojine a dénoncé cette guerre et les mensonges de Poutine qu’il surnomme « papy dans son bunker ». « Il n’y avait aucune raison de commencer cette guerre, s’est-il insurgé dans une vidéo avant d’appeler ses hommes à foncer sur Moscou. L’OTAN n’allait pas attaquer la Russie et Zelensky était prêt à négocier. » 

Puis il a désigné son ennemi. « Cette guerre, a-t-il martelé, était nécessaire seulement pour le clan qui dirige la Russie, ce clan qui s’approprie tout. » Et il a accusé : « Ils ont tout prévu pour eux-mêmes, pour vivre le plus longtemps possible, y compris des cliniques dotées d’équipements spéciaux contre le cancer. Ils ne pensent plus qu’à une seule chose, prolonger au maximum la durée de vie de leur corps et le maintenir dans le meilleur état possible. Ce clan ne pense à rien d’autre. » 

Ces septuagénaires obsédés par leur propre mort et méprisant celle des soldats, Prigojine a décidé de les chasser du pouvoir. « Nous sommes 25 000 et nous allons remettre de l’ordre, il est temps d’en finir avec le chaos », s’est-il exclamé en comptant les 20 000 qui occupent Rostov. 

Puis Prigojine a exhorté tous les militaires russes à se joindre à ses mercenaires qui foncent vers Moscou. 

« Un coup de poignard » 

Pour sauver son pouvoir, voire sa peau, le maître du Kremlin doit agir très vite. Ce samedi 24 juin 2023 à 10 heures, il apparaît sur tous les écrans de télévision en Russie. Costume et cravate noirs, il a l’air épuisé, tendu. Il a été briefé sur la rébellion à 1 heure du matin. Depuis, il n’a pas fermé l’œil. 

Les services russes de renseignement savaient que Prigogine préparait quelque chose. Les Américains aussi. Mais le chef mercenaire les a pris de vitesse. 

Que dire ? Comment réagir ? Poutine est obsédé par l’adage de Stolypine1 : « Rien n’est plus dangereux en Russie que l’apparence de la faiblesse. » Alors, devant des dizaines de millions de Russes angoissés, le maître du Kremlin attaque. 

Debout devant le drapeau russe, presque figé, il lance : cette rébellion « est un coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre peuple » au moment où il est en guerre. Il compare la rébellion de Prigojine à la trahison de Lénine qui, en 1917, en plein conflit mondial, a signé une paix honteuse avec l’Allemagne, « [un coup] qui a provoqué la désintégration de l’État et la perte de vastes territoires. Le résultat fut la guerre civile »

Dans « cette bataille se joue le destin de notre peuple », martèle Poutine. Il appelle à « l’union sacrée », comme Staline en 1941 quand l’armée de Hitler fonçait vers Moscou. Puis il prévient : « Tous ceux qui ont délibérément choisi la voie de la trahison subiront un châtiment inévitable. » Et il ordonne à « ceux qui sont entraînés dans ce crime » de « cesser de participer à des actions criminelles »

En réponse, Prigojine, qui dirige la rébellion depuis Rostov, le nargue. « Personne ne déposera les armes, rétorque t-il. Nous ne voulons pas que le pays continue de vivre dans la corruption, le mensonge et la bureaucratie. » 

La panique s’installe au sommet de l’État. 

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Evgueni Prigojine présente à Vladimir Poutine, alors Premier ministre, son usine de production de repas scolaires près de Saint-Pétersbourg, septembre 2010 // government.ru

« Prêt à mourir pour le président » 

À 14 h 16, un avion présidentiel décolle de l’aéroport Vnoukovo près de Moscou, direction Saint-Pétersbourg. Puis un autre, chargé de matériel de communication militaire. À l’évidence, « papy » va s’installer dans un bunker loin de la capitale. 

Puis l’aéroport de Vnoukovo est fermé, pour empêcher la fuite des élites qui a commencé. 

Le chef de la garde nationale, chargée de la protection personnelle de Poutine, jure qu’il est « prêt à mourir » pour le président. Sidérés, le Premier ministre et beaucoup d’autres membres de l’élite politique, eux, se taisent. Certains gouverneurs suppriment même leurs canaux Telegram pour éviter d’avoir à prendre position. Tous attendent de voir de quel côté la pièce va retomber. 

En milieu d’après-midi, la nervosité est extrême. Les Moscovites sortent de chez eux pour faire le plein d’essence et de roubles. De longues files se forment devant les stations-service et les distributeurs de billets. Les unités anti-émeutes ferment les accès au centre de la ville. 

À 18 heures, le convoi des Wagner n’est plus qu’à 200 kilomètres de Moscou. 11 000 soldats de l’armée régulière, discrètement déployés non loin de là, attendent les ordres de Poutine. 

Depuis 1945, jamais une guerre civile n’a été aussi proche d’éclater en Russie. 

Négociations secrètes 

Une heure plus tard, à 19 h 25, coup de théâtre : le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, annonce que Prigojine accepte de stopper l’avancée de ses troupes. 

Le chef des rebelles confirme : « Nous étions à 200 kilomètres de Moscou. [Mais] pour éviter que du sang russe ne coule, nos colonnes font demi-tour. » L’autocrate biélorusse et le patron de Wagner ont négocié toute la journée par téléphone. 

Quelques jours plus tard, Loukachenko racontera sa version de ces discussions secrètes devant un parterre de hauts responsables biélorusses. « Après son intervention télévisée [du samedi] à 10 heures, Poutine m’a appelé pour me faire un compte rendu détaillé de la situation2 », fanfaronne-t-il. Le maître du Kremlin l’a averti qu’il avait décidé de suivre son instinct, l’instinct qu’il s’est forgé, enfant, dans les rues de Saint-Pétersbourg. Il va frapper fort et le premier. « Buter » les rebelles. 

« Je lui ai suggéré d’y aller doucement, ajoute Loukachenko. “Parlons à Prigojine et à ses commandants”, ai-je dit. Réponse de Poutine : “Écoute, Sacha [diminutif d’Alexandre], c’est inutile, il ne décroche même pas le téléphone ; il ne veut parler à personne.” » 

D’après ses dires, Loukachenko voulait absolument empêcher un affrontement entre les insurgés et l’armée régulière. Pas par bonté d’âme mais parce qu’il redoutait que ce combat entre Russes ne soit l’étincelle qui déclenche une révolte générale contre Poutine. 

Et, il le sait, si le maître du Kremlin tombe, Loukachenko lui-même, au pouvoir depuis trente ans et qui ne doit sa survie politique qu’au soutien du président russe, serait renversé aussi. 

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Rostov-sur-le-Don, 24 juin 2023, mutinerie d’Evgueni Prigojine. Un char orné de fleurs dans le canon // Fargoh, Wikimedia Commons

« Comme la marche des bolcheviks » 

En effet, explique le dictateur biélorusse, cette rébellion, somme toute modeste, pouvait se terminer comme « la marche triomphale des bolcheviks en 1917. À l’époque, ils n’étaient que 100 000 sans armes. Pourtant, ils ont bouleversé le destin de la Russie. » Or, aujourd’hui comme à la veille de la révolution d’Octobre, « il y a beaucoup de raisons pour qu’un chaos se propage en Russie et déferle sur tout le pays »

« Il ne faut qu’un déclencheur, et il est apparu », résume-t-il. 

Loukachenko a donc cherché à éviter cet affrontement à tout prix. 

« Nous pouvons buter [Prigojine], ai-je dit [à Poutine]. Ce n’est pas un problème. Mais ne faites pas ça. Les hommes de Wagner ont combattu en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Ils sont l’unité la mieux entraînée du pays. Ils tueront des milliers et des milliers de soldats [russes]. Et les troubles se propageront à toute la Russie. » 

Apparemment, Poutine a été convaincu par ce scénario catastrophe. Il a accepté que Loukachenko tente une médiation par téléphone. 

Un signe de faiblesse 

À en croire Loukachenko, le dialogue a d’abord été violent. « “Nous voulons la justice ! Nous allons marcher sur Moscou !” m’a dit Prigojine. “Et vous serez écrasés à mi-chemin comme des punaises, ai-je répondu. Réfléchis-y à deux fois.”» 

Alors le chien de guerre a réfléchi. À 18 heures, quand il a constaté qu’aucun militaire russe ne rejoignait sa rébellion, il a accepté de stopper son avancée. Mais il a posé une condition : que Poutine abandonne les charges qui pèsent contre lui et les rebelles et qu’il les laisse s’exiler en Biélorussie. Plutôt que de le « buter », le maître du Kremlin a accepté le deal. D’où l’annonce de Loukachenko à 19 h 25 sur la fin de la mutinerie de Prigojine. 

Jamais le président russe n’a montré un tel signe de faiblesse. Quelques jours plus tard, il semble même se coucher devant son « chef ». Le 29 juin, il le reçoit au Kremlin, accompagné de plusieurs de ses commandants, des hommes que, quatre jours auparavant, il qualifiait de « traîtres » mais dont, à l’évidence, il a toujours peur. Il en a besoin aussi en Ukraine et en Afrique. Alors il leur offre des contrats avec l’armée régulière. Et assure que Prigojine peut garder toutes ses affaires. Évidemment il ment. 

Poutine veut avant tout être un tsar en sécurité. 

Or, Prigojine en liberté représente une menace insupportable. Non seulement il a pris les armes contre lui, mais près d’un Russe sur trois a une bonne image de ce chef rebelle. Des dizaines de millions de ses sujets soutiennent plus ou moins cet homme qui vient d’organiser une mutinerie contre le Kremlin. 

Poutine, qui n’a pas hésité à assassiner des concurrents moins dangereux, ne peut pas le laisser dans la nature. Il n’a pas oublié l’adage de Stolypine. Ni sa devise personnelle : « Je pardonne tout sauf la trahison. » Mais il ne se précipite pas pour le faire tuer. Il ne se sent pas assez fort. Il attend le bon moment. Que les rebelles se soient dispersés, qu’ils aient rendu leurs 2 000 chars et que l’égocentrique Prigojine ait relâché son attention. À ce moment-là, l’autocrate défié pourra frapper. 

Une grenade du FSB 

Le 23 août, deux mois après sa rébellion, Prigojine monte à bord de l’un de ses jets stationnés à l’aéroport Vnoukovo, direction Saint-Pétersbourg. L’autre fondateur de Wagner, Dmitri Outkine, accompagné du chef de la sécurité et de deux commandants du groupe embarquent avec lui. Trente minutes après le décollage, l’avion part en vrille et s’écrase près de Tver. Les dix personnes à bord sont tuées sur le coup. Le groupe Wagner est décapité. 

Quelques heures plus tard, Poutine affirme que des éclats de grenade ont été découverts dans les corps des victimes. Il laisse entendre que, saouls ou sous l’emprise de la cocaïne, les chefs de Wagner auraient joué avec l’arme et l’auraient fait exploser par maladresse. Les services américains de renseignement affirment eux que des hommes du FSB (l’ex-KGB) ont placé un engin explosif sous l’une des ailes de l’avion. Selon eux3, c’est Nikolaï Patrouchev, un ancien général du KGB, proche de Poutine depuis les années 1970, qui a organisé l’assassinat. 

Quoi qu’il en soit, le maître du Kremlin est débarrassé de la menace Prigojine. Ce faisant, il a envoyé un message aux patrons de tous les clans qui scrutent ses réactions : « papy » est sorti de son bunker. Il est toujours le chef de la meute. 

Pour combien de temps ? 

<p>Cet article Vincent Jauvert, Kremlin confidentiel. Extrait a été publié par desk russie.</p>

06.04.2026 à 18:46

Boucherie numéro deux

Sergueï Medvedev

L'État totalitaire ne fait pas de différence entre l’envoi à la mort de jeunes gens sur le sol ukrainien et l’abattage d’animaux.

<p>Cet article Boucherie numéro deux a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1977 mots)

Le politologue et philosophe russe en exil décrit une situation peu couverte en Occident : l’abattage massif d’animaux d’élevage touchés par une épizootie en Sibérie et dans d’autres régions russes, réalisé avec une cruauté extrême par les services vétérinaires, sans explication ou sous un faux prétexte. Comme à l’époque soviétique, l’État cache la vérité pour ne pas perdre des marchés d’exportation de viande. Comme, malgré ces abattages, la maladie s’est répandue dans des régions frontalières de la Chine, on sait désormais qu’il s’agit de la fièvre aphteuse. Pour Sergueï Medvedev, l’État totalitaire ne fait pas de différence entre l’envoi à la mort de jeunes gens sur le sol ukrainien et l’abattage d’animaux.

En Russie, une seconde « opération militaire spéciale » vient d’être lancée – une opération vétérinaire spéciale. Les services vétérinaires, avec le soutien de la police et des forces spéciales (OMON), abattent des dizaines de milliers de têtes de bétail dans la région de Novossibirsk, en Altaï et dans la région de la Volga : vaches, moutons, porcs et même chameaux. Ils s’introduisent sous de faux prétextes dans les exploitations agricoles, capturent de force les animaux et les tuent, puis brûlent leurs carcasses.

L’euthanasie est pratiquée de manière cruelle et inhumaine : on injecte aux animaux une substance neuroparalytique dont les propriétés rappellent celles du curare – elle les immobilise et les tue par suffocation lente. Ou plutôt, elle ne les tue pas – car en Russie aussi, les poisons sont de mauvaise qualité (demandez aux Skripal) : elle ne fait que les assommer, puis les animaux sont brûlés vifs, et leurs cris dans les flammes provoquent des évanouissements chez les agriculteurs et chez les inspecteurs vétérinaires eux-mêmes. Le Service fédéral de surveillance vétérinaire, qui s’est transformé sous nos yeux en un organisme répressif, invoque le fait qu’en raison des sanctions, les produits destinés à l’euthanasie des animaux ne sont plus disponibles en Russie, et que la loi sur un traitement responsable des animaux ne s’applique pas aux activités agricoles courantes.

Si les grands groupes agricoles supportent stoïquement l’abattage massif, conscients de l’inutilité de s’opposer aux autorités, les agriculteurs, qui perdent leurs moyens de subsistance, organisent désespérément des piquets de grève, bloquent les routes, menacent de s’immoler par le feu et lancent des appels à Poutine. Svetlana Panina, une habitante du village de Novoklioutchi dans la région de Novossibirsk, dont la ferme a été « visitée » par des vétérinaires en son absence et où tous les animaux (150 moutons, 40 vaches, sept chèvres, trois chameaux et deux porcelets) ont été abattus, s’est rendue au bureau du ministre régional de l’Agriculture, Andreï Chindelov, mais le fonctionnaire s’est littéralement enfui dans les couloirs. Une autre Sibérienne, habitante du village de Kozikha, qui s’était plainte sur les réseaux sociaux de l’abattage du bétail, a vu les services de protection de l’enfance la menacer de lui retirer son enfant handicapé.

De la même manière que l’on refuse en Russie de qualifier la première et principale opération militaire de « guerre », le nom de la maladie à l’origine de l’opération vétérinaire spéciale est tabou : il s’agit de la fièvre aphteuse, dont une épidémie, selon toute vraisemblance, avait déjà été signalée en février dans la région de Novossibirsk et s’était propagée aux régions voisines. Au lieu de ce terme effrayant, on utilise un euphémisme (ce que l’anthropologue Alexandra Arkhipova appelle la « nécrolangue ») : la pasteurellose – une maladie bien moins dangereuse, qui se soigne par des antibiotiques et ne nécessite pas l’abattage du cheptel. On refuse de prononcer le diagnostic de « fièvre aphteuse », car la Russie perdrait son statut de pays indemne de la fièvre aphteuse, récemment obtenu au prix de grands efforts, et qui ouvre de vastes possibilités pour l’exportation de viande vers les marchés mondiaux, en particulier vers la Chine. (Les exportations de viande depuis la Fédération de Russie ne font pas l’objet de sanctions directes de la part de l’Occident.) C’est précisément pour cette raison que les animaux sont abattus dans le cadre d’une opération spéciale – instantanément, en secret, sans explication.

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Village de Novoklioutchi, district de Koupino, région de Novossibirsk. Des centaines de vaches abattues sont brûlées à proximité immédiate des habitations. Vidéo d’Ivan Frolov pour Takie Dela, capture d’écran.

Pendant ce temps, à 4 000 kilomètres de Novossibirsk, un autre carnage se déroule depuis cinq ans – la guerre à grande échelle en Ukraine. Les pertes s’alourdissent de part et d’autre, dépassant déjà les 2 millions de morts et de blessés (selon les estimations du centre américain CSIS, les pertes de la Russie sur le champ de bataille sont 2,5 fois plus élevées que celles de l’Ukraine), mais ces derniers jours, alors que la Russie a lancé son offensive de printemps, ses pertes ont fortement augmenté, atteignant 1 700 hommes par jour. Selon le ministre de la Défense Mikhaïl Fedorov, l’Ukraine se fixe de nouveaux objectifs de 50 000 occupants éliminés par mois, ce qui dépassera largement les capacités actuelles de la Russie en matière de recrutement de contractuels (jusqu’à 30 000 par mois).

La plupart de ces pertes sont causées par les drones FPV ukrainiens, dont le pilotage a atteint un nouveau niveau d’efficacité : ils ont formé une « zone de tir » – une bande large de 30 kilomètres à partir de la ligne de front, dans laquelle toute personne ou tout véhicule est une cible. Selon les correspondants de guerre et les analystes, la durée de vie moyenne d’un soldat d’assaut russe varie entre deux semaines et trois jours lors des « assauts de grande envergure ». Les chaînes patriotiques russes relatent les suicides de combattants encerclés par des drones, les blessés abandonnés et achevés par leurs propres camarades, ainsi que les représailles des commandants contre les mécontents. Cependant, le commandement russe a ses propres plans : il prépare l’offensive prévue pour le printemps-été 2026 contre le « système fortifié » de Kramatorsk-Sloviansk, la principale ligne de défense de l’Ukraine dans la région de Donetsk. Des dizaines de milliers de nouveaux soldats sont entraînés, prêts à venir grossir de leurs tombes les cimetières militaires qui se multiplient rapidement à la périphérie des villes russes, ou à disparaître, anonymes, dans la terre noire ukrainienne.

Ces deux combats – l’abattage du bétail en Sibérie et les « assauts de chair à canon » en Ukraine – ont beaucoup en commun : l’attitude des autorités russes envers la vie, considérée comme une ressource naturelle mise à disposition, que l’on peut détruire par dizaines de milliers d’individus pour des raisons de sécurité. La souveraineté à la Poutine se réduit à un pur pouvoir sur la vie – un contrôle de l’État sur les différentes formes de vie, jusqu’à la décision du dirigeant de qui doit vivre et qui doit mourir. Aristote distinguait déjà la vie « naturelle » (zoé) de la « vie sensée » (bios), qui désignait notamment la vie du citoyen dans la cité grecque. Le pouvoir russe efface la frontière entre ces deux formes de vie, transformant les corps humains en chair muette, brûlée dans l’hécatombe gigantesque de la guerre, à l’instar de dizaines de milliers de carcasses de vaches et de moutons. En Russie, la distinction s’estompe entre la biopolitique (la gestion de la vie de la société à travers la politique familiale et démographique, la lutte contre les LGBT, l’interdiction de l’avortement) et la zoopolitique (fondée sur la prétendue supériorité de l’espèce humaine sur les animaux) : toutes deux se transforment en nécropolitique lorsque le produit principal du pouvoir, son instrument premier et son langage de communication avec ses sujets devient la mort – impersonnelle, inexplicable, inévitable.

En l’absence d’informations sur l’épidémie en Russie, les théories du complot se multiplient. On affirme que le bétail des petites exploitations familiales est abattu dans l’intérêt des grands groupes agroalimentaires, et c’est Miratorg, le plus grand producteur de viande de Russie, fondé par les frères Linnik (vraisemblablement des parents de l’épouse de Dmitri Medvedev), qui est le plus souvent cité comme le bénéficiaire présumé de cet abattage massif. Un boycott des magasins de la marque Miratorg et des restaurants où ses produits sont distribués a commencé dans le pays. D’une manière générale, les Russes font souvent preuve de pitié et de compassion envers les animaux : on se souvient de la campagne nationale pour sauver le chat Twix en janvier 2024, qu’une cheffe de train avait jeté de son train longue distance à Kirov, par un froid glacial, le prenant pour un chat errant… Si seulement nos compatriotes boycottaient aussi activement les centres de recrutement sous contrat qu’ils boycottent les magasins Miratorg, la guerre serait terminée depuis longtemps. Mais ce ne sont que des illusions futiles. La « boucherie numéro deux », l’abattage du bétail en Sibérie, prendra fin tôt ou tard (peut-être en même temps que le bétail lui-même), mais la boucherie principale en Ukraine se poursuivra comme prévu : la chair humaine vaut bien moins cher en Russie que le bœuf et le porc.

Traduit du russe par Desk Russie

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<p>Cet article Boucherie numéro deux a été publié par desk russie.</p>

06.04.2026 à 18:45

Du golfe Arabo-Persique à l’Ukraine : l’alliance russo-iranienne et le strabisme géopolitique des Occidentaux dans un monde en guerre

Jean-Sylvestre Mongrenier

La réalité de cette alliance est sous-évaluée de part et d'autre de l'Atlantique.

<p>Cet article Du golfe Arabo-Persique à l’Ukraine : l’alliance russo-iranienne et le strabisme géopolitique des Occidentaux dans un monde en guerre a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2430 mots)

Du golfe Arabo-Persique à l’Ukraine, l’alliance russo-iranienne, avec la Chine populaire en toile de fond, constitue une réalité forte. Pourtant, elle demeure sous-évaluée de part et d’autre de l’Atlantique. Cela en raison du culte de la force et de la quantité dans l’administration Trump, et du fait que cette alliance n’est pas comparable à l’OTAN. Elle n’en produit pas moins des effets tactiques, avec des implications stratégiques.

Tout à l’opération Epic Fury, bien plus exigeante qu’il ne le pensait, Donald Trump fustige l’OTAN, c’est-à-dire les alliés européens des États-Unis. En cause, leur peu d’allant à s’engager dans la libération du détroit d’Ormuz, grande artère énergétique de l’économie globale. Nous ne le contredirons pas sur ce point. En revanche, la Russie, qui apporte une aide multiforme au régime islamique iranien, échappe au courroux présidentiel. Hélas, la chose n’est pas surprenante, mais la vérité oblige à dire que certains dirigeants européens restent eux aussi discrets sur la force des liens entre Téhéran et Moscou.

Faut-il voir dans le strabisme géopolitique de Donald Trump une variante du « Nixon in reverse » ? En plus de contrebalancer la Chine de Xi Jinping, la Russie poutinienne serait un possible « honnête courtier » avec l’Iran, susceptible de favoriser un accord entre Washington et Téhéran, et donc d’offrir une porte de sortie, évoquée par intermittence. À moins que la seule perspective de juteux contrats avec la Russie, négociés par Kirill Dmitriev – à la tête d’un fond souverain russe, tire-lire de Poutine et des siloviki qui « possèdent » la Russie –, avec les « envoyés spéciaux » Steve Witkoff et Jared Kushner (incarnations du « réalisme » d’affairistes enrichis), l’emporte sur toute autre considération ? 

D’une façon générale, l’approche mercantile de Donald Trump n’est pas favorable à la conception et à la conduite d’une grande stratégie qui prendrait en compte les connexions et les répercussions entre les théâtres d’opérations. Les différents volets de la politique extérieure des États-Unis sont réduits à une addition de « coups » opportunistes et de court terme, sans vision d’ensemble inscrite dans la durée. C’est ce que fait comprendre le terme même de « deal ». Notons cependant que l’engagement militaire contre l’Iran en alliance avec Israël outrepasse très largement la politique transactionnelle de Donald Trump. Un seuil a été franchi.

Au demeurant, il n’est pas sûr que la France et les pays européens soient plus convaincus de la réalité de l’alliance russo-iranienne. D’aucuns préfèrent parler de « partenariat », de « collusion » ou de « pragmatisme », comme s’il ne s’agissait que de relations épisodiques et superficielles sans portée stratégique et géopolitique. Au prétexte qu’elle n’équivaut pas à l’OTAN, cette alliance n’existerait pas. Il en va d’ailleurs de même dans l’évaluation de l’alliance russo-chinoise. De fait, ces perceptions ne sont pas si éloignées de celles prêtées à Donald Trump. 

Sous la ligne brisée des événements, il apparaît cependant que les relations russo-iraniennes se sont régulièrement renforcées depuis les années 1990, depuis que la diplomatie Primakov a mis l’accent sur le principe des « coalitions anti-hégémoniques », avec Téhéran mais aussi Pékin et d’autres insurgés contre l’ordre mondial. Aux convergences politico-idéologiques, manœuvres diplomatiques et ventes d’armes bilatérales se sont ajoutés de grands projets géo-économiques entre le Caucase, la Caspienne et le golfe Arabo-Persique, visant à contourner l’hégémonie maritime occidentale – ces projets sont désormais contrariés par la percée diplomatique américaine au sud du Caucase. Cette politique d’ensemble est fondée sur la conviction que les équilibres de puissance basculent vers l’Orient ; « Le soleil se lève à l’Est » nous apprennent les commentateurs eurasistes.

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Rencontre entre le président russe Vladimir Poutine et le président iranien Massoud Pezeshkian, le 1er septembre 2025, à Tianjin (Chine), en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai // kremlin.ru

L’alliance russo-iranienne se manifeste pleinement lorsque Moscou et Téhéran mettent au point une intervention militaire combinée dans la guerre de Syrie, alors même que le très imparfait accord sur le nucléaire iranien n’était pas encore finalisé (été 2015). Tandis que les dirigeants occidentaux spéculent sur le futur d’un régime islamique converti au pluralisme, ouvert au règne de la marchandise (l’hypothétique évolution positive du régime était censée compenser l’imperfection de l’accord), le Guide suprême (feu Ali Khamenei) et les Gardiens de la Révolution (les Pasdarans) renforcent leur arsenal militaire, développent leur réseau d’affidés (l’ « arc chiite ») et jettent au travers de la Syrie et du Liban un « pont terrestre » entre le golfe Arabo-Persique et la Méditerranée orientale, sans renoncer aucunement à leur infrastructure nucléaire. De fait, Téhéran avait obtenu la reconnaissance d’un prétendu « droit à l’enrichissement » de l’uranium, pourtant exclu par le texte du traité de non-prolifération et les résolutions des Nations Unies qui condamnaient le programme nucléaire iranien. En outre, la plupart des clauses restrictives de l’accord de 2015 devaient s’éteindre entre 2025 et 2030. Une éternité, nous expliquait-on ! D’ici là, le régime serait transformé. Encore et toujours cette version vulgaire de la thèse du « doux commerce » en guise de vade mecum géopolitique (la thèse de Montesquieu et de Benjamin Constant avait plus d’allure).

Pour Moscou, l’Iran islamique est un important allié situé sur le boulevard méridional de la « Russie-Eurasie ». Leurs relations se sont resserrées avec l’invasion à grande échelle de l’Ukraine ; on sait que la fourniture en masse de drones iraniens Shahed à l’armée russe permit de gagner le temps nécessaire pour faire monter en puissance l’appareil militaro-industriel requis par une longue guerre d’usure. En retour, l’Iran bénéficie aujourd’hui de l’expérimentation des Shahed sur le théâtre ukrainien et des progrès technico-tactiques apportés par l’armée russe. Dans l’actuelle guerre d’Iran, l’armée et les forces de sécurité iraniennes sont soutenues par le renseignement satellitaire russe, précieux pour la précision des frappes, et remporte ce qu’il faut bien considérer comme quelques succès tactiques, comme la destruction de l’avion-radar américain sur la base aérienne Prince Sultan, en Arabie saoudite. Ce soutien russe pourrait être plus ample encore qu’on ne veut bien l’admettre. 

Dès lors, pourquoi tant de pudeur dans le choix des termes pour qualifier et catégoriser le réel ? Une alliance est une association d’intérêts en vue d’établir un rapport de force favorable à la réalisation d’une entreprise en milieu conflictuel. Ni plus, ni moins. Il n’est pas dit que toute alliance devrait être formalisée et comprendre une clause de défense mutuelle (l’histoire diplomatique et militaire en offre moult exemples). Certes, les rapports russo-iraniens ne sont pas sous-tendus par un profond amour réciproque. Aucunement altruistes, sacrificiels ou éternels, ils reposent sur la perception d’intérêts géopolitiques communs. Mais n’est-ce pas la loi du genre ? 

Que l’on se reporte donc à l’abondante correspondance entre Roosevelt et Churchill au cours de la Deuxième Guerre mondiale, alors même que les armées de ces deux pays combattaient ensemble. Plus généralement, on sait que l’étroite et réelle « relation spéciale » anglo-américaine n’a jamais exclu l’acrimonie ni les divergences sur certaines questions géopolitiques. Il faut aussi relire l’œuvre d’Albert Sorel (1842-1906) sur l’histoire des différentes coalitions européennes qui l’ont finalement emporté sur l’Empire napoléonien4. Les coalisés n’entretenaient pas des relations idéales et parfaites sur les plans politique et militaire.

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Drones iraniens. Photo : A. Krivonossov // voennoedelo.com

Il faudrait s’interroger sur cette incapacité à désigner le réel, possible conséquence d’une saturation des esprits par la conjoncture géopolitique. Toujours est-il que l’alliance russo-iranienne, avec la Chine populaire à l’arrière-plan, et les interdépendances entre les guerres d’Ukraine et d’Iran doivent être comprises (l’Ukraine l’a saisi et noue des relations avec les régimes du Golfe). La guerre au Moyen-Orient met en évidence l’importance de l’arsenal iranien (une démonstration a posteriori des intentions du régime), tandis que le blocage du détroit d’Ormuz menace l’équilibre du monde ; la Russie compte sur ce « front secondaire » pour aller de l’avant en Ukraine, manœuvre que les forces armées de Kyïv contrarient en frappant les ports pétro-gaziers et les raffineries russes sur les façades de la Baltique et de la mer Noire, voire dans la profondeur de la « Russie-Eurasie ».

Ne manque au tableau qu’une grave crise autour de Taïwan, avec toutes ses conséquences en Asie-Pacifique et dans le monde. Mais sur ce théâtre aussi, on veut se persuader que le pire demeure improbable, le parti communiste chinois ayant d’autres problèmes à résoudre. La commode référence à Sun Zu ( « Vaincre sans combat »), auteur canonique dont la pensée est supposée surdéterminer la grande stratégie chinoise, sert à rassurer, ce qui pourrait contribuer au pire. On redoute le moment où les partisans d’un titisme à la française nous expliqueront qu’il faut s’entendre avec Pékin. Après un accord avec Téhéran peut-être ? Quitte à reconnaître un « droit » (une taxe) de passage dans le détroit d’Ormuz dont il faudrait s’acquitter ? Les Pasdarans nous y invitent déjà.

Rassurons-nous, ce n’est pas une nouvelle guerre mondiale, mais une grande partie du monde est en guerre. Dans un tel contexte, les nations occidentales sont placées sous la menace d’une surextension géostratégique. Contre les vents mauvais, il leur faut être lucide et préserver l’essentiel, c’est-à-dire maintenir une unité géopolitique minimale et faire converger leurs conduites diplomatico-stratégiques.

À savoir non pas s’investir dans une illusoire « coalition des puissances moyennes », qui ne dépasserait pas le stade des manœuvres diplomatiques au niveau tactique, mais éviter d’afficher les désaccords transatlantiques et intra-européens, ne pas s’entraver réciproquement, et chercher les voies et moyens d’une division du travail d’un bout à l’autre de l’Ancien Monde. Redoutons en effet que l’unité européenne ne survive pas à un grand schisme de l’Occident, au péril de l’Ukraine, des États baltes, de la Moldavie et des frontières orientales de l’Europe, déjà enfoncées dans le Donbass et en Crimée.

Ne sacrifions pas l’essentiel à l’illusoire rôle de co-patron du « Sud global », avec l’anti-trumpisme comme aiguillon.

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06.04.2026 à 18:45

L’économie de la mort 2.0 : pourquoi le système commence à montrer des signes de faiblesse

Vladislav Inozemtsev

Les salaires très élevés des soldats, assortis de fortes indemnités en cas de décès, se sont révélés être une forme de drogue.

<p>Cet article L’économie de la mort 2.0 : pourquoi le système commence à montrer des signes de faiblesse a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3347 mots)

Cet économiste russe a créé ce terme, devenu populaire, d’ « économie de la mort », lorsque les autorités russes ont commencé à payer les recrues et leurs familles des sommes dépassant ce qu’un Russe moyen pouvait espérer gagner durant toute sa vie. Les temps ont changé depuis, l’inflation a rongé le potentiel attractif des soldes, et la perspective de se faire tuer au front est devenue l’issue probable de l’engagement. Poutine va-t-il relever substantiellement les montants alloués au détriment d’une économie déjà surchargée ? Selon l’auteur, l’économie de la mort s’est révélée être une sorte de drogue : elle aide d’abord à s’évader de la réalité, puis efface progressivement la frontière entre le souhaitable et le réel. Attention au sevrage !

Il y a deux ans et demi, mon premier article sur l’économie de la mort a été publié sur Riddle Russia : il traitait de cette invention unique de Poutine qui a changé en 2022-2023 sinon le cours, du moins la nature même de la guerre contre l’Ukraine. Née comme une réaction spontanée du Kremlin à la « mobilisation partielle », la pratique consistant à verser aux recrues un salaire extrêmement élevé selon les normes russes, associée à de grosses indemnités versées aux familles en cas de décès au front, est devenue une véritable bouée de sauvetage pour le pouvoir. La guerre s’est transformée d’un problème commun à tous les Russes en une affaire privée concernant quelques-uns seulement. En conséquence, une partie importante de la société a tout simplement cessé de percevoir ce qui se passe comme une véritable guerre. C’est précisément cela qui a permis à Poutine de la poursuivre sans rencontrer de résistance interne sérieuse.

Je définis l’« économie de la mort » comme un système dans lequel un citoyen qui s’est enrôlé dans l’armée et qui a péri à la guerre rapporte plus d’argent à sa famille que ce qu’un Russe moyen gagnerait pendant le reste de sa vie – c’est-à-dire un système dans lequel la mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine.

Depuis sa création, le système s’est considérablement développé, sans pour autant modifier ses caractéristiques fondamentales. Le marché de la main-d’œuvre militaire qui s’est formé pendant cette période a progressivement perdu ses différences régionales : les recrues potentielles peuvent se déplacer d’une région à l’autre et signer un contrat là où l’on propose à la signature les primes les plus élevées. La loi de l’offre et de la demande ajuste le montant de ces primes en fonction du rythme des pertes au front. Dans le même temps, l’objectif du système reste le même : permettre au Kremlin d’éviter une nouvelle vague de mobilisation.

Au fur et à mesure que l’économie de la mort fournissait, année après année, une main-d’œuvre « temporairement vivante » à l’armée russe, le terme apparu dans ces pages a gagné en reconnaissance : il a été traduit en 16 langues, et des articles et interviews consacrés à l’économie de la mort ont été publiés dans le Wall Street Journal, Fortune, Die Zeit, NRC Handelsblad, Il Giornale et d’autres journaux réputés.

Aujourd’hui, il s’agit moins de dresser un bilan que de réfléchir aux problèmes que l’économie de la mort engendre pour la Russie, et à la viabilité dans la durée de ce modèle – d’autant plus que ces derniers mois, des opinions sur l’inévitabilité d’une mobilisation se répandent à nouveau, alimentées par des informations faisant état de pertes sans précédent sur le front et du rythme manifestement insuffisant du recrutement actuel.

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Installation du collectif russe en exil Party of the Dead

Avant d’analyser les défis actuels, il convient de s’attarder sur deux éléments clés que l’on peut provisoirement qualifier de points forts et de points faibles de l’économie de la mort.

Sa force découle de sa nature profondément marchande. Les indemnités proposées par l’État fédéral et les régions – des sommes forfaitaires de 1 à 3 millions de roubles (selon la région) et une solde mensuelle d’environ 200 000 roubles et plus dans la zone des combats – motivent en premier lieu ceux qui n’ont pas trouvé de place stable dans l’économie : des personnes sans emploi fixe, endettées, sans diplôme de l’enseignement supérieur ni obligations familiales. Cela est confirmé, notamment, par des interrogatoires de prisonniers menés par les services spéciaux ukrainiens. Une part croissante des contractuels est constituée de personnes d’âge mûr, souffrant de graves problèmes de santé, sans emploi ou faisant l’objet d’une enquête. C’est précisément cette circonstance – la mort principalement de ceux qui sont faiblement intégrés dans le système productif – qui explique la relative stabilité de ce modèle, même en cas de pertes massives (dont les estimations varient de 200 000 – 400 000 à plus d’un million de personnes).

La faiblesse de l’économie de la mort tient à son intégration dans la machine bureaucratique irrationnelle de l’ « État » poutinien. Si, au cours des premières semaines, voire des premiers mois de la guerre totale, le « prix de la vie » était déterminé sur la base d’un salaire mensuel de 35 000 à 45 000 roubles pour les contractuels et de 5 millions de « frais funéraires », en 2025, les soldes étaient déjà de 200 000 à 215 000 roubles par mois, les primes versées à la signature du contrat variaient entre 2 et 3,5 millions de roubles, et les « frais funéraires » montaient à 12-16 millions de roubles – le coût d’un an passé au front a ainsi été multiplié par quatre en moyenne pendant cette période. Or, comme en témoignent non seulement les statistiques des pertes, mais aussi les nombreuses observations des participants aux événements, l’armée russe ne change pas de tactique : « assauts de chair à canon », avancées dans les conduites de gaz et « liquidations » extra-judiciaires de ses propres soldats.

Ce phénomène inexplicable d’un point de vue économique (dans tout système de marché, l’augmentation du coût d’une ressource conduit à une utilisation plus efficace de celle-ci) est probablement lié non seulement à l’absence d’un « propriétaire » unique de cette ressource humaine, mais aussi au décalage des intérêts entre les « fournisseurs » (le ministère des Finances et les budgets régionaux, qui supportent l’essentiel des dépenses) et l’ « utilisateur » (le ministère de la Défense). En fin de compte, l’augmentation des coûts (rien qu’en paiements forfaitaires, le budget fédéral et ceux des régions dépensent jusqu’à 800 milliards de roubles par an) devient un facteur qui pèse significativement sur l’économie. Mais cela n’influence pas les approches en matière de conduite des opérations militaires, ce qui rend le système potentiellement vulnérable et instable.

Ces circonstances mettent en évidence un problème fondamental de l’économie de la mort, lié à son histoire même. Son objectif initial n’a jamais été la victoire militaire au sens strict – cela aurait nécessité un autre niveau d’équipement technique, un commandement compétent et la possibilité d’augmenter rapidement les effectifs de l’armée. La tâche principale consistait à maintenir la capacité de mener la guerre sans susciter de mouvement de protestation notable au sein de la société. Le système s’en est acquitté – du moins jusqu’à présent.

Cependant, au début de la cinquième année de guerre, le Kremlin est confronté à un problème complexe de nature économique et sociopolitique. La volonté des citoyens de s’engager vers une mort presque certaine diminue, tandis que les pertes au front augmentent. Les raisons de la baisse des recrutements sont claires : d’une part, le contingent principal de 2023-2024, à savoir celui des personnes peu intégrées économiquement et ayant des perspectives minimales, est en train de s’épuiser ; d’autre part, les revenus nominaux de la population augmentent, tandis que la solde des militaires est indexée uniquement sur le niveau de l’inflation officielle, de sorte que si cette solde dépassait de plus de trois fois le salaire moyen à l’automne 2022, l’écart s’est désormais réduit à environ deux fois ; enfin, l’idée que la guerre pourrait s’avérer sans fin en pratique s’impose de plus en plus, et aucun contrat à durée déterminée n’est prévu. D’un autre côté, personne dans l’armée ne se soucie d’améliorer l’efficacité de la conduite de la guerre. C’est en partie une conséquence de cette même économie de la mort : lorsque l’offre de main-d’œuvre semble pratiquement illimitée, il n’y a pas de raison d’améliorer les tactiques et la stratégie.

Depuis le début de l’année 2026, ce problème est relevé par pratiquement tous les analystes, et il est même implicitement reconnu par les autorités elles-mêmes. Si l’on exclut le scénario d’une fin rapide de la guerre (et le Kremlin, à en juger par tout, commence à poser des conditions de plus en plus absurdes et menace même de se retirer du processus de négociation si elles ne sont pas acceptées), le problème de la baisse du recrutement des contractuels peut être résolu de deux manières.

La première consiste en une augmentation radicale du « coût d’une vie » (les auteurs du rapport « Le coût d’une vie » avaient précédemment indiqué que, pour garantir un afflux pratiquement illimité de volontaires, toutes les rémunérations devaient être multipliées par 2,5 ou 3). Cette option est effectivement envisagée : après une stabilisation, voire une baisse des primes à la signature de contrat en 2025, celles-ci ont commencé à augmenter sensiblement ces derniers mois. Seize régions ont augmenté leurs versements, dont deux à deux reprises, tandis que l’arrondissement autonome de Khanty-Mansi a établi un nouveau record : 4,1 millions de roubles. Cependant, cette augmentation ne concerne que les primes régionales forfaitaires : ni la prime fédérale, ni l’allocation mensuelle dans la zone de combat, ni les indemnités versées aux familles des victimes n’ont connu de changement significatif. Il est probable que le Kremlin compte pour l’instant résoudre le problème aux dépens des budgets régionaux, qui se trouvent déjà dans une situation difficile. Pour un effet réel, il faudrait augmenter toutes les indemnités d’au moins 30 à 60 %, ce qui coûterait au budget 2 à 3 000 milliards de roubles supplémentaires par an – les autorités ne peuvent pour l’instant se résoudre à une telle mesure.

La deuxième option : une nouvelle mobilisation. Les militaires continuent de la défendre, mais elle ne suscite pas l’enthousiasme de Poutine. Une exception pourrait toutefois être le recours ponctuel à une partie de la réserve active – des amendements aux lois en vigueur ont déjà été adoptés à cette fin. Cette voie ne résout toutefois pas le problème à la racine. D’une part, pour changer radicalement la situation sur le front, il faudrait au moins doubler les effectifs de l’armée active, c’est-à-dire mobiliser entre 500 000 et un million de personnes. Compte tenu des conséquences économiques et sociales d’une telle mesure, celle-ci ne semble pas envisageable en 2026. D’autre part, les mobilisés devront de toute façon percevoir les mêmes montants que les soldats actuellement au front, de sorte que les dépenses budgétaires ne diminueront pas.

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Funérailles de soldats tués dans la guerre contre l’Ukraine // militaryarms.ru

Il est encore trop tôt pour tirer un bilan définitif de la mise en œuvre de ce système, mais on peut d’ores et déjà affirmer que l’économie de la mort a permis au Kremlin de poursuivre la guerre sans rencontrer de résistance interne significative. Pendant ce temps, la ligne de front n’a pratiquement pas bougé, et les perspectives d’une victoire décisive ne se sont toujours pas concrétisées. Ce système a contribué à habituer la société à la guerre comme à une nouvelle normalité et a façonné en son sein une « culture de la mort » commerciale – une disposition à la fois à se faire tuer pour de l’argent et à tuer pour en obtenir. De plus, il a contribué à créer une nouvelle image de la Russie – économiquement résistante aux sanctions, prête à se battre presque indéfiniment sans se soucier des pertes. Cette image a finalement influencé la position d’une partie des responsables politiques occidentaux, qui ont commencé à pousser Kyïv à accepter la fin de la guerre aux conditions de Poutine.

Tout cela aurait pu façonner une société entièrement nouvelle, qui serait devenue un fondement solide pour un régime totalitaire autarcique pendant de longues décennies. Mais une telle perspective semble peu réaliste dans un contexte où Poutine a refusé de « prendre ses bénéfices », en rejetant des conditions de paix tout à fait acceptables qui auraient été admises par la société russe. L’économie de la mort s’est révélée être comme une drogue : elle aide d’abord à s’évader de la réalité, puis efface progressivement la frontière entre le souhaitable et le réel.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici. Nous remercions Riddle Russia d’avoir autorisé la publication de ce texte en français. 

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06.04.2026 à 18:45

George Orwell × Raoul Peck : 2×-2 = -4

Pierre Raiman

Ou comment dissoudre en images le totalitarisme dans la critique du monde occidental

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Texte intégral (6725 mots)

Ou comment dissoudre en images le totalitarisme dans la critique du monde occidental

Cet article sur l’un des films de Raoul Peck, réalisateur haïtien de renommée internationale, George Orwell : 2+2=5, est une réflexion profonde non seulement sur le miroir déformant du film, mais aussi sur la nature même du totalitarisme, à l’époque d’Orwell comme de nos jours.

Dès ses premières minutes, le film donne la mesure de son ambition – et de son égarement. Sur un extrait en voix off de The Prevention of Literature, ce texte de 1946 où Orwell décrit une société devenue totalitaire parce que sa classe dirigeante se maintient au pouvoir par la force et la fraude5, Raoul Peck déploie un carrousel de visages : Orbán, Pinochet, Museveni, Min Aung Hlaing, Poutine, Ferdinand Marcos, et pour finir George W. Bush. Le procédé est visuellement efficace. Il est aussi d’une confondante approximation. Car de tous les dirigeants convoqués dans cette galerie, un seul – Poutine – gouverne un régime totalitaire. Les autres relèvent de catégories certes peu aimables, mais profondément différentes : dictature militaire, kleptocratie, junte, Big Man africain cramponné au pouvoir, démocratie illibérale. Quant à la présence de Bush, elle procède d’un réflexe anti-impérialiste qui n’entretient avec le totalitarisme qu’un rapport de métaphore paresseuse.

Est-ce un défaut de mise en scène ? Plutôt une faute de pensée, qui contamine tout le film, car le totalitarisme n’est pas l’autoritarisme monté d’un cran ; il en diffère par nature : là où l’un se satisfait du silence, l’autre exige l’adhésion, et entreprend de substituer à la réalité une fiction obligatoire. En alignant sur un même plan une junte birmane, un autocrate ougandais et un président américain élu, le documentaire sert le contraire de ce qu’il prétend : il dilue la pensée orwellienne dans un brouet.

Dans 1984, Winston Smith posait un axiome sur lequel reposait tout l’édifice de la résistance intérieure : la liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre6. Or le film de Peck prend l’équation orwellienne et produit un résultat négatif. Orwell multiplié par Peck, ce n’est pas quatre : c’est moins quatre. Le cinéaste ne manque pas de talent, mais sa grille de lecture – anti-impérialiste, anticapitaliste, héritière d’une tradition marxiste qui n’a jamais admis et compris le concept de totalitarisme – le conduit à retrancher d’Orwell ce qui en constitue le cœur. Le spectateur en sort plus confus qu’il n’était entré. C’est ce rendez-vous manqué qu’il faut examiner : il dit quelque chose de la difficulté de l’intelligentsia occidentale à nommer le monde dans lequel nous vivons.

Le montage comme novlangue

Orwell avait insisté, dans Politics and the English Language7, sur le fait que la première arme du mensonge politique n’est pas le faux spectaculaire mais le glissement sémantique – le mot presque juste qui, par sa familiarité même, empêche de penser la différence. Le film de Peck transpose ce mécanisme dans le langage de l’image. Trois séquences suffisent à montrer que le cinéaste, parti en guerre contre la novlangue, finit par la pratiquer.

La première tient à un fil – celui d’une corde. En voix off, un extrait de 1984 accompagne des prisonniers eurasiens, « coupables de crimes de guerre », qui doivent être pendus dans un parc. Puis des images d’archives empruntées à Babi Yar. Contexte8 du cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa : l’exécution publique, à Kyïv en janvier 1946, de douze criminels nazis responsables du massacre de Babi Yar (Babyn Yar en ukrainien) – 33 771 Juifs assassinés en deux jours9. Enfin, des plans tournés le 6 janvier 2021 devant le Capitole de Washington, où des factieux, partisans de Trump, brandissent une potence de fortune en criant « Pendez-les ! ». Le fil qui relie ces images n’est que visuel – la corde, le gibet, la foule. Mais le montage, en arrachant les images de Loznitsa à leur contexte, en retourne le sens. Son film, distingué à Cannes en 2021, est une œuvre d’une rigueur implacable, tout entière consacrée au massacre des Juifs dans les ravins de Babi Yar – le témoignage d’une survivante, Dina Pronicheva10, le défilement à l’écran du texte de Vassili Grossman « L’Ukraine sans Juifs11 » –, chaque image est lestée de son poids de douleur et de vérité. Peck ne retient de tout cela que le spectacle de la mise à mort des assassins. Le mot « Juif » n’apparaît pas. Les nazis avaient voulu rendre l’Europe Judenrein ; les Soviétiques, poursuivirent : dans les discours officiels, les Juifs assassinés à Babi Yar devinrent de « paisibles citoyens soviétiques victimes du fascisme12 ». Ce que Peck retient de Loznitsa prolonge l’effacement : pour l’immense majorité des spectateurs, le nom de Babi Yar n’évoquera rien ; ils verront des nazis allemands pendus par des bourreaux soviétiques devant une foule, sans savoir que cette foule regarde mourir les assassins de dizaines de milliers de Juifs. La séquence est vidée, par couches successives, nazie, soviétique et cinématographique de sa réalité juive.

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Exécution publique, à Kyïv en janvier 1946, de douze criminels nazis responsables du massacre de Babi Yar. Image tirée du film Babi Yar. Context

Traiter cette scène comme la variation d’un même thème qui relierait la justice rendue aux bourreaux de Babi Yar et la pantomime séditieuse du Capitole, c’est abolir toute distinction entre la justice, la terreur et la farce sinistre. Le fossé entre l’usage qu’en fait Loznitsa – patient, contextuel, hanté par le devoir de mémoire – et celui qu’en fait Peck – illustratif, instrumentalisé, dépouillé de sa substance – indique la distance entre un cinéaste qui donne à penser et celui qui assène. En laissant les images « parler d’elles-mêmes », Peck dissimule l’intervention la plus décisive – celle du monteur qui choisit l’ordre, le rythme et le voisinage.

Avec la deuxième séquence, le glissement quitte le domaine de l’image pour s’infiltrer dans un seul mot. Lorsque Peck évoque la guerre civile espagnole – l’expérience fondatrice d’Orwell –, il qualifie les putschistes de juillet 1936 de conservateurs. Non pas nationalistes, comme disent les historiens ; non pas fascistes, comme le dirait une partie de la gauche. Le mot intervient au sortir d’une longue séquence consacrée aux Républicains américains. La contiguïté n’est pas innocente. En dégradant les putschistes espagnols du rang de fascistes à celui de conservateurs, Peck les rapproche du présent américain. Ce glissement quasi imperceptible, est un cas d’école de ce qu’Orwell dénonçait : le langage politique imprécis ne reflète pas une pensée confuse, il la fabrique. Orwell, qui avait pris une balle dans la gorge sur le front d’Aragon pour combattre le fascisme, et qui avait risqué sa vie une seconde fois en échappant à la police stalinienne de Barcelone, méritait mieux qu’un euphémisme destiné à servir une analogie partisane.

La troisième séquence est plus sophistiquée et révélatrice. Sur fond noir, en lettres multicolores, Peck affiche une série de termes officiels suivis de leur « traduction » en langage clair. « Opération militaire spéciale = invasion de l’Ukraine. Centre de formation professionnelle = camp de concentration. Pacification = élimination d’éléments peu fiables. Utilisation légale de la force = brutalités policières. » Chacune de ces équivalences actualise ce qu’Orwell demandait : arracher le voile verbal que le pouvoir jette sur la violence. L’euphémisme masque le réel, la « traduction » le restitue. L’opération ajoute du sens.

Puis vient le dernier carton : « L’Antisémitisme en 2024 = terme instrumentalisé pour faire taire les critiques de l’action militaire israélienne ». Tout invite le spectateur à recevoir cette équivalence comme un dévoilement de plus. Mais l’opération logique est inversée sans que rien ne le signale. Dans tous les cas précédents, un euphémisme dissimulait une réalité brutale. Ici, c’est une notion politique et historique – l’antisémitisme – qui est réduite à un stratagème rhétorique. Il ne s’agit plus de démasquer un euphémisme mais d’évider un concept. Le trajet ne mène plus du mot mensonger vers la chose cachée mais d’une réalité historique – la plus vieille haine du monde, dont la résurgence est abondamment documentée – à sa dissolution. L’opération ne restitue pas du sens ; elle en retire et opère sa négation.

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  « L’Antisémitisme en 2024 : terme instrumentalisé pour faire taire les critiques de l’action militaire israélienne. » Image tirée du film Orwell : 2 + 2 = 5

Le tour de force rhétorique consiste à faire passer ce retournement pour une continuité. La série des « traductions » authentiques a construit chez le spectateur un réflexe de confiance. Le dernier carton hérite du crédit des précédents. C’est un ressort efficace de la propagande : non pas le mensonge brut, mais celui enchâssé dans une chaîne de vérités. La novlangue du Kremlin transforme une guerre en opération de police ; la « traduction » de Peck transforme une haine millénaire en argument de circonstance. Les deux gestes ont la même structure : substituer au réel un artefact verbal qui le neutralise.

Un cinéaste et ses angles morts

Tout cinéaste porte en lui un cadre de pensée antérieur au film qu’il entreprend. Raoul Peck l’a déployé avec constance et talent, de I Am Not Your Negro à Exterminez toutes ces brutes. C’est un cadre forgé dans l’antiracisme, l’anti-impérialisme, l’anticapitalisme, dans lequel l’Occident figure toujours au banc des accusés, et où les formes de domination se laissent lire comme des logiques économiques et sociales.

C’est avec ce bagage que Peck rencontre Orwell et qu’il y trouve un frère. Un homme qui a servi l’Empire en Birmanie et en a conçu un dégoût physique, et un combattant qui a pris les armes en Espagne. Peck reconnaît chez Orwell ce qui fonde son propre cinéma : un homme transformé par la rencontre avec l’oppression. C’est là que le film trouve ses rares moments de grâce, ainsi que dans les séquences de Barnhill, sur l’île de Jura, où l’on s’approche de ce que fut le combat d’un homme mourant pour achever un livre.

Mais la fraternité a ses angles morts. La tradition dont Peck est issu a toujours entretenu avec le concept de totalitarisme un rapport d’évitement. L’Union soviétique, le maoïsme ? Des déviations autoritaires d’un projet émancipateur. Les comparer au nazisme, les ranger sous un même concept désignant un type de régime inédit – cela, pour cette famille de pensée, a longtemps été inadmissible. On comprend dès lors pourquoi Peck traite l’épisode birman comme l’acte fondateur de toute la pensée d’Orwell et en fait un précurseur de la repentance coloniale. Et pourquoi, dans un entretien à L’Humanité13 – l’organe du parti qui, pendant des décennies, relaya fidèlement la ligne de Moscou, y compris la qualification des militants du POUM comme « agents du fascisme » –, il réduit Why I Write14 à l’idée qu’Orwell aurait « toujours préféré mettre en doute l’idée dominante », esquivant la phrase centrale, mise en capitales par Orwell lui-même : « Chaque ligne de travail sérieux que j’ai écrite depuis 1936 l’a été, directement ou indirectement, CONTRE le totalitarisme et POUR le socialisme démocratique15. » Invoquer Orwell dans ces colonnes en le réduisant à un aimable pourfendeur de « l’idée dominante », c’est accomplir un petit exercice de novlangue – vider les mots de leur contenu historique pour n’en garder qu’un halo moral inoffensif, suffisamment ample pour que tout le monde s’y retrouve, y compris les héritiers de ceux qu’il visait.

Il résulte de ce cadre un glissement qui structure le film entier. On entre par l’anti-impérialisme, ce qui est légitime. Mais, insensiblement, l’anti-impérialisme se mue en anticapitalisme, puis en anti-occidentalisme – et l’on se retrouve devant un film dont le centre de gravité n’est plus le totalitarisme mais la dénonciation du capitalisme mondial. Trump et Netanyahou sont les cibles de prédilection ; Poutine traverse le carrousel inaugural sans que la Fédération de Russie ne soit jamais analysée pour ce qu’elle est. La Chine est mentionnée, mais l’impérialisme qui écrase le Tibet, le Xinjiang et Hong-Kong est oublié. L’Iran théocratique et totalitaire, presque absent. Pas un mot sur le 7 octobre. Pas un mot sur la nature totalitaire du Hamas, ni sur l’extrême droite israélienne dont la négation du peuple palestinien fabrique, en miroir, un totalitarisme qui ronge la démocratie israélienne elle-même. Orwell avait consacré sa vie à combattre le totalitarisme ; Peck consacre son film à combattre le capitalisme, et n’accorde au totalitarisme qu’un second rôle.

Or l’essentiel est ailleurs, et Orwell l’a dit avec clarté. Dans ce même essai, Why I Write, il en pose la prémisse : son travail en Birmanie lui avait permis d’acquérir une certaine compréhension de la nature de l’impérialisme, mais ces expériences n’étaient pas suffisantes pour lui donner une orientation politique correcte16. Le point de départ birman et la centralité espagnole de 1936 forment la structure même de la pensée d’Orwell, l’articulation explicite d’un avant et d’un après.

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Barnhill, maison située au nord de l’île de Jura (Hébrides intérieures, Écosse), où George Orwell acheva son roman 1984 // Image tirée du film Orwell : 2 + 2 = 5

Le grand retournement – l’Espagne et la naissance d’une pensée

Ce sont les événements de Barcelone en 1936-1937 – la liquidation du POUM17 par le NKVD18, la falsification de l’histoire en temps réel – qui eurent un effet décisif. « Je me souviens d’avoir dit un jour à Arthur Koestler : “L’Histoire s’est arrêtée en 1936”, et il acquiesça immédiatement. Nous pensions tous deux au totalitarisme en général, mais plus particulièrement à la guerre d’Espagne19. » La Birmanie avait ouvert les yeux d’Orwell sur l’impérialisme ; l’Espagne forgea sa pensée du totalitarisme. Pour Peck, 1936 n’est qu’une étape dans le parcours d’un homme révolté. Pour Orwell, c’est l’année où sa vie prend un tournant.

Il arrive, dans la vie d’un homme, qu’un événement déplace l’axe même de sa compréhension du monde. Pour Orwell, cet événement a un lieu et une date : Barcelone, mai 1937. Tout ce qui précède – la Birmanie, les bas-fonds londoniens, les mines du Wigan Pier – y menait peut-être, mais comme un escalier mène à une porte imprévue.

Orwell arrive à Barcelone en décembre 1936. Il s’engage dans les milices du POUM, combat sur le front d’Aragon, reçoit une balle dans la gorge. Peck le montre, puis passe vite. Ce qu’il ne montre pas assez, c’est le choc décisif : à son retour à Barcelone, Orwell voit la machine stalinienne se mettre en marche. En quelques semaines, les communistes espagnols, agissant sous la direction du NKVD, entreprennent de liquider les forces révolutionnaires ; les miliciens du POUM deviennent des « agents du fascisme » ; Andrés Nin disparaît. Mais le plus stupéfiant n’est pas seulement la violence : c’est la falsification. Des événements auxquels Orwell a pris part se trouvent décrits dans les journaux d’une manière qui n’a plus aucun rapport avec ce qu’il a vu. Ce n’est plus la propagande au sens ordinaire ; c’est la substitution d’une réalité fictive à la réalité vécue, relayée à Londres par ce qu’Orwell appelait des « intellectuels enthousiastes bâtissant des constructions émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu20. »

L’impérialisme britannique n’avait jamais exigé des Birmans qu’ils aiment leur servitude. Le stalinisme exigeait de ses propres partisans qu’ils croient sincèrement ou sous la terreur que des opposants étaient des fascistes. C’est cette différence entre totalitarisme et autoritarisme – non de degré mais de nature – qu’Orwell perçut en Espagne, et c’est elle qui irrigue chaque page de 1984.

De cette expérience naissent deux questions qui forment le noyau de toute l’œuvre tardive et que Peck ne pose jamais. Qu’est-ce qui rapproche les régimes hitlérien et stalinien ? Comment le socialisme émancipateur peut-il se renverser en son contraire ? Impensables dans le cadre intellectuel de Peck : est-ce la raison pour laquelle le film survole l’épisode espagnol ? Il consacre davantage de temps à un long extrait de Land and Freedom21 de Ken Loach – la collectivisation des terres, le vote à main levée. Le choix est révélateur : l’Espagne rêvée par la gauche extrême est préférée à l’Espagne vécue par Orwell. Or elle est le moment sans lequel 1984 n’aurait jamais été écrit.

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George Orwell (le plus grand, au centre) et son épouse Eileen O’Shaughnessy avec des membres de l’unité de l’ILP sur le front d’Aragon, près de Huesca, le 13 mars 1937 // Domaine public

Boîte à outils ou machine à imaginer – deux lectures irréconciliables de 1984

Il y a deux manières de lire 1984. L’une consiste à y puiser des formules – Big Brother, la novlangue, la doublepensée – et à les appliquer telles des tampons encreurs sur les événements du jour. C’est la lecture des réseaux sociaux et celle de Peck. L’autre consiste à prendre le roman comme un dispositif de pensée irréductible à la somme de ses citations – et à se demander ce qu’il permet d’anticiper22. Cette approche pose une question que Peck esquive. Et si 1984 ne décrivait pas seulement les effets de la domination capitaliste ou impériale, mais un phénomène politique autonome – le pouvoir comme fin en soi ?

Peck ouvre l’œuvre d’Orwell comme une « boîte à outils » – la formule revient dans ses entretiens23. L’expression semble modeste ; elle est en réalité ruineuse. Une boîte à outils suppose des instruments utilisables séparément. On prend le tournevis « novlangue » pour la propagande trumpiste, le marteau « doublepensée » pour Fox News, la clé à molette « Big Brother » pour les caméras chinoises. Chaque outil est arraché au système qui lui donne sens. Le résultat est un film où tout se vaut : l’Empire britannique et le Goulag, la Silicon Valley et Pyongyang – bref l’abolition des distinctions.

Une tout autre lecture est possible. 1984 n’est pas un répertoire de citations prophétiques mais un dispositif romanesque inédit, qui fonctionne comme un tout. La société d’Oceania n’est pas un hybride de l’Allemagne nazie et de la Russie stalinienne, mais un variant de deuxième génération24 – un totalitarisme de laboratoire, épuré des scories de ses modèles et ramené à son essence. Orwell n’a décrit ni le passé ni le présent : il a inventé une machine à penser les totalitarismes futurs. Le noyau en est le pouvoir comme pure fin, une idée empruntée à l’oligarque Wickson dans Le Talon de fer de Jack London25 – le premier roman à avoir esquissé un système totalitaire.

Dans 1984, c’est le discours d’O’Brien et ses trois affirmations : que voulons-nous ? Le pouvoir, rien que le pouvoir. Qui sommes-nous ? Les prêtres du pouvoir. Quel pouvoir voulons-nous ? D’abord le pouvoir sur les esprits ; si nous l’avons, tout le reste suit26. Peck ne cite pas ces principes. Et ce silence n’est pas un simple  oubli : dans son cadre intellectuel, où la domination est toujours en dernière instance économique, l’idée d’un pouvoir qui se voudrait sa propre fin est impensable. La boîte à outils disperse Orwell en fragments applicables à tout et n’éclairant rien. La « machine à imaginer » restitue au roman sa puissance d’anticipation.

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Raoul Peck // France 5, capture d’écran

Retrouver l’arithmétique d’Orwell

Il existe, dans l’histoire de la littérature, une équation qui a changé trois fois de sens en moins d’un siècle. En 1864, l’homme du souterrain de Dostoïevski27 brandit le droit de proclamer que deux fois deux font cinq : c’est un cri de liberté contre le déterminisme. En 1920, Zamiatine reprend dans Nous autres la table de multiplication érigée en dogme comme instrument de servitude28, tandis que l’imaginaire par les nombres et par l’amour ouvre une brèche dans le mur de verre de l’État Unique. Puis vient Orwell, et tout bascule. Winston Smith écrit dans son journal : « La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. » Non plus la multiplication mais l’addition, l’opération la plus élémentaire, celle qu’on vérifie en comptant sur ses doigts. Le retournement est radical : ce n’est plus l’individu qui brandit l’irrationnel contre le système – c’est le système totalitaire qui impose l’irrationnel contre l’individu. Le sens commun, que Dostoïevski méprisait, est devenu le dernier rempart de la liberté.

C’est cette portée que le film de Peck ne parvient pas à atteindre – et c’est elle, pourtant, qui rend Orwell indispensable. Car le monde dans lequel nous vivons n’est pas celui d’une domination uniforme et vaguement « autoritaire » que l’on pourrait dénoncer en alignant des images-chocs sur un texte en voix off. C’est un monde où des systèmes totalitaires puissants – à Moscou, à Pékin, à Téhéran, – s’agrègent, s’arment, innovent et défient les démocraties avec une intelligence stratégique qui aurait sans doute stupéfié Orwell par sa fidélité au modèle qu’il avait imaginé.

Le film de Peck dissout cette singularité dans un catalogue d’indignations et obscurcit le mal auquel nous faisons face. Orwell avait déjà mis en garde contre ce type d’aveuglement. Dans la préface à l’édition ukrainienne de La Ferme des animaux29, il observe que les intellectuels des pays libres sont moins aptes à saisir la réalité du totalitarisme, qu’ils jugent à l’aune des normes de leurs pays. L’Ukrainien qui subit les bombardements russes, le dissident chinois qui disparaît dans les prisons du Parti, l’Iranienne qui risque sa vie en retirant son voile – tous savent qu’ils vivent dans le monde de 1984.

Simon Leys avait noté avec une ironie tendre qu’Orwell avait toujours fait sereinement face à ses nombreux ennemis, mais qu’on se demandait s’il aurait pu garder son sang-froid devant certains de ses admirateurs30. Peck est de ceux-là – un admirateur sincère, un cinéaste de talent, un homme dont l’indignation ne fait aucun doute. Mais l’admiration qui se trompe d’objet peut faire sous les apparences de l’hommage presque autant de dégâts que l’hostilité franche. Orwell nous demandait une seule chose : tenir bon sur le fait que deux et deux font quatre. Peck, en multipliant Orwell par ses certitudes personnelles, arrive à moins quatre.

<p>Cet article George Orwell × Raoul Peck : 2×-2 = -4 a été publié par desk russie.</p>

06.04.2026 à 18:44

L’outillage mental du poutinisme

Alexey Vasilyev

L'auteur s’inspire du Dictionnaire du poutinisme de Michel Niqueux. Le poutinisme est-il une idéologie ou une mentalité ?

<p>Cet article L’outillage mental du poutinisme a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (9856 mots)

Professeur à l’Université de Varsovie, Alexey Vasilyev s’inspire dans cet essai du Dictionnaire du poutinisme de Michel Niqueux, publié par les éditions À l’Est de Brest-Litovsk en 2025. Il propose d’interpréter cet ouvrage comme une première tentative de reconstruction de l’outillage mental du poutinisme. Dans cette perspective, le poutinisme est considéré comme la mentalité de l’élite au pouvoir, qui a réussi à transmettre sa vision du monde à la majorité de la population russe. Il s’agit désormais de créer une hiérarchie des notions faisant partie de cet outillage mental, pour mieux cerner le phénomène.

Chaque époque et chaque groupe ont, dans une large mesure, la syntaxe qu’ils méritent.

Lucien Febvre

Introduction

En juin 2025 est paru un Dictionnaire du poutinisme, sous la plume d’un grand spécialiste français de l’histoire de la culture russe, le professeur Michel Niqueux. Cet ouvrage se présente comme une première tentative pour dresser un inventaire de « l’outillage mental » propre au poutinisme, pour en reconstituer la vision du monde et analyser un appareil conceptuel qui non seulement est fait d’éléments intellectuels mais contient aussi, voire surtout, une forte charge affective et émotionnelle31

Cette publication s’inscrit dans une tradition déjà établie d’études portant sur les transformations des « langues naturelles » à la suite de changements politiques ou sur le rôle des idéologèmes inscrits dans le langage de la vie courante. L’exemple classique en est l’ouvrage du philologue Victor Klemperer consacré aux changements qu’a connus la langue allemande à l’époque du national-socialisme et à l’influence de cette langue nouvelle sur la société allemande32. En ce qui concerne le russe, cette tradition s’est poursuivie avec le travail du philologue (actuellement émigré politique) Gassan Gousseïnov sur l’évolution des idéologèmes soviétiques dans la langue russe des années 199033.

L’auteur du Vocabulaire du poutinisme, le professeur Niqueux, s’était déjà intéressé à une problématique semblable. En 1990, il avait dirigé la publication d’un Vocabulaire de la perestroïka34. En un sens, le Dictionnaire du poutinisme peut donc être considéré comme un dictionnaire de « l’anti-perestroïka », étant une analyse de la réalité linguistique et politique où de nombreux concepts de l’ère Gorbatchev (y compris le terme de « perestroïka ») ont changé de sens, souvent pour en désigner le contraire même35.

L’« outillage mental »

Quand on se penche sur ce type de lexiques de sociétés, collectivités, époques ou régimes politiques bien définis, il peut être utile de recourir au concept « d’outillage mental » que proposait le grand historien français Lucien Febvre pour préciser ce que « l’École des Annales » entendait par catégorie de mentalité36. Il permet de s’interroger sur ce qu’il est possible – et ce qu’il est impossible – d’imaginer ou de penser à un homme équipé d’un outillage mental donné.

En tant que phénomène politique, le poutinisme existe depuis un quart de siècle. Il est donc clair désormais qu’il ne faut pas y voir une forme de passage du totalitarisme à la démocratie, mais un phénomène pleinement autonome et durable, au même titre que d’autres systèmes politiques post-communistes, où la théorie de la « transformation post-communiste », alors dominante, proposait encore récemment de ne voir que des formes temporaires de passage à la démocratie libérale. De nos jours, il apparaît que ce paradigme est insuffisant. Dès lors, il convient plutôt de parler d’hétérogénéité des formes politiques apparues dans les sociétés post-communistes – formes qui restent souvent éloignées du modèle classique de la démocratie libérale. De ce point de vue, on est en droit de s’interroger sur le poutinisme comme phénomène pleinement original et cohérent qu’il convient d’analyser dans toute sa spécificité, sans le réduire à une forme pathologique de la « transition de la Russie vers la démocratie ». Pareille démarche suppose notamment, et c’est fondamental, que l’on se penche sur « l’outillage mental » du poutinisme et sur ses formes culturelles et symboliques.

À ses débuts (en gros jusqu’aux « manifestations de Moscou » des années 2011-2012 et à l’annexion de la Crimée en 2014), le régime de Poutine s’efforçait de recourir le moins possible à des formes culturelles et symboliques de légitimation. Pour se légitimer, il s’appuyait avant tout sur la prospérité dans la société, particulièrement évidente après les crises et les catastrophes des « sauvages années 199037 ». Les indicateurs d’augmentation du salaire moyen, la hausse du PIB, la perspective de rattraper bientôt le Portugal sur le plan économique, ainsi que les projets de constitution d’une « superpuissance énergétique » ou encore d’une « démocratie souveraine », assuraient au régime la légitimation souhaitée aux yeux de la population. Cependant, les manifestations des classes moyennes urbaines pendant l’hiver 2011-2012 ainsi que l’annexion de la Crimée au début de l’année 2014 ont amené le pouvoir à se concentrer sur une politique de nature culturelle et symbolique (notamment historique38) pour assurer sa stabilité. En outre, la dégradation des indicateurs économiques obligeait à mettre l’accent non plus sur « une propagande de la réussite », mesurée en chiffres concrets de croissance économique, mais sur des indicateurs par nature non chiffrables qui, grâce au monopole des médias, ont permis au pouvoir de se présenter à tout moment comme remportant des succès remarquables dans la défense de ce que le pouvoir appelait « notre mémoire », « notre identité », « nos valeurs », « la voie propre et la mission historique de la Russie » – des domaines où la Russie ne cessait de remporter des victoires sur ses ennemis. À partir de ce moment, la politique culturelle du poutinisme est devenue de plus en plus active et, à la veille du déclenchement de la guerre à grande échelle contre l’Ukraine, elle avait pris des formes si agressives qu’on a commencé à la comparer à ses équivalents fascistes et à parler de « retour au totalitarisme » (Lev Goudkov, directeur du Centre analytique Levada).

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Événement patriotique pour enfants en République des Komis, en présence de vétérans de la guerre contre l’Ukraine //komiinform.ru

Le poutinisme : idéologie ou mentalité ?

L’essence du poutinisme en tant que « système culturel » fait ces derniers temps l’objet de débats animés, où le terme « d’idéologie » apparaît comme un concept clé. On avait caractérisé le poutinisme (ce que les premiers temps de ce régime semblaient d’une certaine manière justifier) comme régime « idéologiquement neutre ». On le décrivait aussi comme une forme « d’autoritarisme hégémonique », dont le seul but était de se maintenir au pouvoir, les questions d’idéologie n’ayant qu’un caractère secondaire et purement instrumental39. Le politologue britannique Richard Stawka a défini le pouvoir poutinien comme un « mixte éclectique », composé d’éléments venus d’époques et de système divers, où aucun ne domine clairement.

Le concept fondamental sur lequel on s’appuie pour décrire le poutinisme (ou dont on part pour l’analyser) est celui de conservatisme (notamment de « traditionalisme orthodoxe40 »). On parle souvent d’un « tournant conservateur » du poutinisme après les années 2011-2012. À cet égard fait exception en un sens la conception de l’historien Mikhaïl Souslov, qui estime que le régime n’a connu qu’une brève « idylle avec le conservatisme » dans les années 2005-2009, après quoi il a entrepris de construire une idéologie que l’auteur définit comme « populisme identitaire de droite ».

La notion de conservatisme est complexe, ambiguë et difficile à saisir historiquement. Si l’on s’appuie sur l’idée que s’en faisait un grand historien de la pensée sociale comme Jerzy Szacki41, on peut soutenir que, lorsque l’on parle du « conservatisme de Poutine », il faudrait dans la plupart des cas utiliser le terme de « traditionalisme » (comme l’entendait Szacki) ou de « conservatisme réactionnaire », c’est-à-dire d’une idéologie de retour vers un passé jugé désirable. Or, dans le cas de la Russie, la question se pose de savoir vers quel passé concret un conservateur traditionaliste aurait aimé retourner. Vers le présoviétique, ou le soviétique ? 

S’il s’agit de « l’idylle avec le conservatisme » sous la présidence Medvedev, alors effectivement on peut parler de conservatisme au sens propre du terme (ou de conservatisme libéral), qui n’exclut pas l’idée de changement mais insiste seulement sur la continuité dans le développement d’une société. 

Dans tous les cas évoqués, les auteurs soulignent que le poutinisme est une idée flexible, fluide, changeante et incohérente, dénuée de tout appareil explicite de postulats ou d’auteurs considérés comme « pères fondateurs » ou « classiques ». En ce sens, cette idéologie est très éloignée de l’idéologie soviétique communiste qui l’a précédée. On peut dès lors se demander dans quelle mesure le poutinisme peut être qualifié d’idéologie, et s’il ne vaudrait pas mieux recourir à d’autres termes. 

Parmi les conceptions actuelles utilisées pour définir ce qui caractérise le poutinisme, il en est une qui, sans le considérer comme une idéologie, y voit une mentalité. C’est l’idée de « code du poutinisme », que l’on doit au politologue américain Brian Taylor42. Celui-ci s’appuie sur la théorie du célèbre spécialiste des régimes autoritaires et des processus démocratiques Juan Linz, selon laquelle les régimes autoritaires ne sont pas fondamentalement liés à des idéologies. Comme l’écrit Taylor : 

« Pour définir les régimes autoritaires nous recourrons au terme de “mentalité” et non d’“idéologie”, conformément à la définition du sociologue allemand Theodore Geiger […]. Pour lui, les idéologies sont des systèmes de pensée conçus et organisés de façon plus ou moins intellectuelle, souvent sous forme écrite, par des intellectuels ou des pseudo-intellectuels, ou avec leur aide. La mentalité, en revanche, est une façon de penser et de ressentir plus émotionnelle que rationnelle et qui offre des moyens non codifiés pour réagir dans différentes situations […]. La mentalité est attitude intellectuelle ; l’idéologie est contenu intellectuel. La mentalité est prédisposition psychique, l’idéologie, elle, est réflexion, auto-interprétation ; la mentalité vient d’abord, l’idéologie après ; la mentalité est informe et changeante, alors que l’idéologie est bien formée […]. Les idéologies ont une dimension utopique importante, alors que la mentalité reste plus proche du présent ou du passé. »

 C’est en s’appuyant sur cette conception que Brian Taylor caractérise le « code du poutinisme », c’est-à-dire la mentalité de Poutine et de son entourage. « Le code du poutinisme, écrit-il, ce n’est pas seulement la vision du monde propre aux élites russes qui gouvernent, c’est aussi une somme d’habitudes et d’émotions qui orientent la politique et la prise de décisions […]. Il y a une équipe de Poutine, avec une mentalité bien définie et cohérente. » En ce sens, le conservatisme constitue un élément essentiel de cette mentalité. 

Selon Taylor, la mentalité – ou le code – du poutinisme sont faits d’idées, de coutumes, d’habitudes et d’émotions. Pour ce qui est des idées, ce sont l’étatisme (notamment l’étatisme de grande puissance), l’anti-occidentalisme et l’anti-américanisme, ainsi que le conservatisme/antilibéralisme. Les coutumes (et les habitudes) sont notamment celles du contrôle, de l’ordre, de l’unité/antipluralisme, de la loyauté ainsi que de l’hypermasculinité. Les émotions fondamentales sont le respect/l’irrespect et l’humiliation, le ressentiment, l’impressionnabilité/la peur.  

L’outillage mental du poutinisme : principes de recherche fondamentaux

Cela dit, revenons au Vocabulaire du poutinisme de Michel Niqueux. Certains des concepts qui y sont présentés ont une longue histoire, qui remonte au XIXe siècle (par exemple « Idée russe », « Civilisation russe ») ; d’autres, au contraire, sont d’origine relativement récente ( « Organisation indésirable », « Opération militaire spéciale »). L’étude de l’histoire intellectuelle et culturelle de l’outillage mental du poutinisme et la reconstruction de ses idées et images constituent effectivement une tâche fondamentale en histoire de la culture et en sciences politiques. De ce point de vue, le travail du chercheur français n’est qu’une première approche du sujet, quoique très importante et précieuse. 

Michel Foucault met en garde contre la manie de rechercher des « sources » et des « racines » toujours plus profondes, ainsi que de créer des continuités linéaires là où, dans la réalité, apparaissent des hétérogénéités et des ruptures. Par exemple, le concept de « Nouvelle Russie » (Novorossia) qui est apparu dans l’imaginaire géopolitique de l’Empire russe à l’époque de Catherine II et qui s’est transformé au cours du XIXe siècle, disparaît à l’époque soviétique pour renaître dans les discours de Poutine après l’annexion de la Crimée en 2014. On peut citer à titre d’exemple le canon des classiques du conservatisme poutinien (même si ce concept reste discutable), où peuvent figurer conjointement un anticommuniste radical comme le philosophe Ivan Iline et un partisan de Staline et de l’URSS comme le philosophe Alexandre Zinoviev.       

C’est ce que souligne Brian Taylor lorsqu’il critique la conception qui fait directement dériver le poutinisme de « l’éternel culture politique russe » et qui présente Poutine comme une des variantes du souverain russe typique :

« L’argument de la culture politique est non seulement simple mais simpliste. Les cultures ne sont pas entièrement statiques ni entièrement homogènes. Elles changent avec le temps et sont par nature complexes et contradictoires. En Russie, il n’y a pas une culture politique unique, il y en a beaucoup. À la lumière de plusieurs décennies d’enquêtes d’opinion, il apparaît que les Russes modernes ne sont pas par nature en faveur de l’autoritarisme et que la majorité de la population est attachée à nombre de droits et libertés démocratiques […]. En soi, la culture russe ne constitue pas un obstacle à la démocratie ni une garantie d’autoritarisme. Qui plus est, l’autocratie a partout été une forme de gouvernement pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité et, pour cette raison, la Russie ne constitue pas une exception. Nombre d’États considérés un temps comme peu disposés en faveurs des institutions démocratiques – l’exemple même en a été donné par l’Allemagne ou le Japon – en sont actuellement pourvus. »

vasilyev niqueux
Michel Niqueux // Centre culturel Alexandre Soljenitsyne, capture d’écran

Le centre et la périphérie. Au cœur de la vision du monde du poutinisme

Il convient également de prendre en compte le fait que les éléments de l’outillage mental du poutinisme sont en quelque sorte hiérarchisés. Dans tout dictionnaire, les concepts se présentent évidemment dans l’ordre alphabétique, mais leurs liens réels dans la structure d’une mentalité donnée ne suivent pas cet ordre. Il y a dans la vision du monde poutinienne un « noyau », avec les concepts qui lui sont liés ou qui en sont dérivés. C’est précisément cet ensemble, cette « conviction dominante » de l’élite poutinienne, que Taylor appelle « conservatisme ».

En termes très généraux, on peut décrire la vision du monde fondamentale du poutinisme en recourant à deux catégories liées entre elles : l’essentialisme et le primordialisme. Par essentialisme j’entends ce qu’en dit Karl Popper dans son livre La Société ouverte et ses ennemis​ : « J’utilise le terme d’“essentialisme méthodologique” pour caractériser le point de vue de Platon et de nombre de ses imitateurs, selon lequel la connaissance pure ou “science” a pour tâche de découvrir et de décrire la véritable nature des choses, c’est-à-dire leur réalité ou essence cachée43. »

Dans le discours que tient Poutine, ces essences éternelles sont d’abord : la Russie, le monde russe, la civilisation russe, le peuple russe « trine et un44 ». Tous les textes de Poutine relatifs à l’Ukraine visent essentiellement à démontrer « qu’en réalité », l’Ukraine, c’est la Russie, et que les Ukrainiens font partie du peuple russe ; dans la réalité, l’Ukraine n’existe pas au sens ontologique, elle est « artificielle » ; coupée des Russes, la nation ukrainienne est une « création de l’esprit », une pure chimère, dénuée de toute raison d’être. Au sens ontologique, il n’existe que la Russie et le monde russe. Le fondement mental du poutinisme, c’est donc ça : la révélation de la Russie éternelle et la nécessité de la protéger.

De plus, l’ontologie est d’ordinaire masquée par l’histoire. Poutine parle souvent de la « Russie de l’Histoire », mais il serait absolument inutile de chercher à préciser ce concept de façon rigoureusement historique ou géographique45. En réalité, la « Russie de l’Histoire » est une créature métaphysique qui doit être perçue derrière divers changements historiques, lesquels lui ont souvent arraché des territoires qui « en réalité », c’est-à-dire conformément à la justice historique, lui appartiennent.

Sur le plan de l’histoire empirique, la Russie métaphysique se manifeste comme Russie kyïvienne (selon la terminologie officielle : « Ancienne Russie »), État moscovite, Empire russe, URSS et actuelle Fédération de Russie. Qu’à un moment donné de l’histoire un territoire ait appartenu à l’une de ces entités politiques signifie automatiquement qu’il constitue « en réalité » une partie de la Russie historique métaphysique (ou monde russe). 

Les Ukrainiens constituent donc « en réalité » une partie de la nation russe, qu’ils en soient ou non convaincus. S’ils pensent autrement, c’est qu’ils se sont laissés berner par les ennemis de la Russie et du monde russe46. Cette « authentique réalité », on ne peut la saisir qu’en se plaçant du point de vue adéquat, c’est-à-dire à partir du patriotisme russe tel que l’entend Poutine. 

Les incarnations historiques de la Russie éternelle sont toujours imparfaites – la Russie kyïvienne n’englobait pas Khabarovsk, et la Russie actuelle n’a pas Kyïv. C’est pourquoi Poutine se donne pour objectif politique de rétablir une réalité historique et empirique conforme à la norme métaphysique47.

Dans les textes de Poutine, le narrateur parle précisément au nom de ces représentations idéales (au sens de Platon) de la Patrie historique véritable et de la « nation russe trine et une ». Elles existent tout simplement comme « corps mystique du roi » – un concept issu de la théologie politique médiévale, analysé par Ernst Kantorowicz.

Le fait que Vladimir Poutine est lui-même à la tête d’un État lui aussi construit à l’époque soviétique et qui a obtenu l’indépendance à la suite de la chute de l’URSS – laquelle chute, en son temps, a dans une large mesure été due à la proclamation par la Russie de sa propre souveraineté –, ce fait n’a aucune place dans l’appareil mental du poutinisme. Pour Poutine, la Russie éternelle a été « pillée par les bolchéviques », c’est sur son dos  qu’on « distribue des cadeaux », c’est elle que quitte l’Ukraine, emportant avec elle une « dot » qui remonte à l’Empire russe et à l’URSS, etc. Ce que l’on oppose à l’État russe naturel et réel ainsi qu’à la grande nation russe, c’est une nation et un État ukrainiens artificiels et imaginaires. « L’Ukraine n’a jamais eu de tradition étatique constante », a affirmé Poutine dans son manifeste de reconnaissance des républiques populaires de Donetsk et de Louhansk (sans, bien sûr, souffler mot de « l’ancienneté » et de « l’authenticité » des traditions historiques de ces pseudo-États). Dans son article L’Unité historique des Russes et des Ukrainiens, Poutine souligne en revanche « qu’il n’y a pas et ne peut y avoir » de fondements historiques pour « représenter un peuple ukrainien distinct du russe », et que les idées de ce type reposent sur « toutes sortes de fables ». 

On a remarqué depuis longtemps que, dans les interprétations politiques, l’essentialisme est lié à diverses formes de conservatisme réactionnaire, d’antimodernisme ou de totalitarisme. Selon Poutine, le cours de l’histoire n’est jamais conforme à la réalité : la « partie occidentale du peuple russe » se retrouve dans le grand-duché de Lituanie au lieu de l’État moscovite, comme cela aurait dû être le cas selon le narratif poutinien ; avec le quartier général autrichien et les bolchéviques, les Polonais inventent l’Ukraine et les Ukrainiens ce qui, toujours selon Poutine, « ne repose sur aucune base historique » ; les ennemis et les traîtres font chuter l’URSS et, de ce fait, une partie de ses territoires se trouvent séparés de la Russie historique. À ce cours destructeur de l’histoire, il faut opposer un frein, un conservatisme radical, il faut « congeler » la Russie. Il faut aussi recourir à la force et aux moyens militaires pour redresser une réalité qui s’est par trop écartée de la norme métaphysique48.

Plus on remonte dans l’histoire, et plus on se rapproche de la norme idéale. Dans la pensée essentialiste archaïque, les « commencements » et leur reproduction ont une importance particulière : l’origine d’un phénomène ne désigne-t-elle pas en effet son essence ? On ne s’étonnera donc pas que, ces dernières années, Poutine ait presque à chaque fois assorti son discours politique de considérations historiques. Il avait promis au journaliste américain Tucker Carlson un commentaire historique d’une minute, qui s’est transformé en exposé d’une demi-heure. Ce n’était pas une digression fortuite ni superflue ; c’était un élément fondamental, qui avait pour fonction de légitimer le propos qui allait suivre et d’en prouver la nécessité. Notre droit d’annexer la Crimée doit découler du baptême de notre prince Vladimir à Chersonèse en l’an 988, et le droit et la nécessité de s’emparer de toute l’Ukraine découlent de l’expédition du prince Oleg qui, en 882, l’a mené de Novgorod à Kyïv.

Ce qui, en sciences sociales et humaines, correspond à l’essentialisme philosophique est le primordialisme. Ce concept a pour principe que les communautés comme les ethnies, les nations ou les civilisations ont une existence objective première (primordiale). Les gens appartiennent à ces communautés et sont façonnés par elles, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils sachent ou non qu’elles existent. Le primordialisme se présente sous deux versions : la version naturo-biologique et la version culturo-historique. La plus répandue est la seconde, qui voit les fondements de l’existence objective des communautés non dans le fait qu’elles ont en commun un même « sang » ou de mêmes « gènes » mais une même tradition historique. Le primordialisme n’est pas un phénomène spécifiquement russe, bien au contraire, c’est dans la science occidentale qu’il a dominé jusque dans les années 1970 et 1980. Pourtant, il a joué en URSS et en Russie un rôle particulier, non seulement dans les travaux scientifiques mais aussi dans la vie socio-politique et la culture intellectuelle.

Au seuil de la révolution de 1917, les bolchéviques avaient emprunté aux marxistes autrichiens une conception culturo-primordialiste de la nation comme communauté de territoire, de langue, de culture, de vie économique et même de « tempérament psychique ». Staline, reconnu dans le parti bolchévique comme grand théoricien de la nation et du nationalisme, a repris et développé cette idée. L’Union soviétique s’est bâtie à partir d’une conception primordialiste des nations comme communautés ethnoculturelles vivant sur leur territoire « propre ». En URSS, un enfant était dès sa naissance inscrit dans les registres comme appartenant à une « nationalité » (en fait, une ethnie) donnée, conçue comme quelque chose de primordial. Le professeur Ioulian Bromleï, de l’Académie des sciences de l’URSS, a donné dans les années 1970-1980 une définition canonique du primordialisme culturo-historique qui faisait autorité dans la science soviétique de l’époque. En URSS, la conception primordialiste de l’ethnie et de la nation était enseignée dans les établissements secondaires et à l’université. Poutine lui-même est passé par cette forme de socialisation intellectuelle. 

Par ailleurs, c’est dans la ville natale de Poutine, à Leningrad, que le professeur d’université Lev Goumilev a mis au point dans les années 1970-1980 une théorie ethnique naturaliste / biologique, « à la limite de la dissidence », qui reposait sur les idées des cosmistes49 et eurasistes50 russes. À la base de cette théorie, il y a une conception de l’ethnie comme organisme naturel doté d’un certain potentiel d’énergie cosmique ( « passionarnost ») qu’elle perd petit à petit conformément aux lois de la thermodynamique, pour finalement tomber dans la passivité (homéostasie) et le déclin. Les idées de Goumilev – lui-même victime des répressions staliniennes, et fils des poètes Nikolaï Goumilev et Anna Akhmatova – ont joui d’une grande popularité au sein de l’intelligentsia post-soviétique ; à l’époque de la perestroïka, lorsque Poutine travaillait à la mairie de Léningrad, les conférences de Goumilev passaient à la télévision locale et ses livres connaissaient d’énormes tirages. 

Dans le monde universitaire post-soviétique des années 1990 et du début du XXIe siècle, on débattait de la nécessité d’abandonner le primordialisme méthodologique pour passer au paradigme constructiviste, déjà dominant au niveau mondial. Mais c’étaient des discussions purement académiques, les responsables politiques et la majorité de la population penchant pour une vision primordialiste du monde, plus « commode ». 

Dans la rhétorique de Poutine, on peut trouver des traces de primordialisme aussi bien biologique que culturo-historique : d’un côté, des considérations sur le « code génétique » propre à chaque nation qui, prétendument, permettrait de mettre au point une arme biologique visant une nation déterminée (les Russes), et de l’autre (plus fréquemment), des idées sur « un code culturel propre à la nation51 ». 

Évidemment, il ne faut pas surestimer l’influence de tel ou tel savant sur Poutine et son entourage – qu’il s’agisse d’un partisan du primordialisme culturo-historique comme Bromleï ou du primordialisme naturel biologique dans l’esprit de Goumilev. L’essentiel, c’est que, selon ces auteurs, les nations existent comme des êtres objectifs, et que les gens appartiennent naturellement à une nation bien définie. On peut donc déterminer qui telle ou telle personne « est vraiment », indépendamment de ses propres aspirations ou choix. Dans la vision du monde de Poutine, il y a des communautés ethno-nationales objectives auxquelles les gens appartiennent par naissance. D’où l’idée que les Ukrainiens appartiendraient « en réalité » à la nation russe et que, sur cette question, on ne peut avoir de doutes que si l’on se laisse influencer par le mensonge que répandent les ennemis et les traîtres52.

Il convient également d’observer qu’au début des années 1990, la géopolitique jouissait en Russie d’une grande popularité : on rééditait des ouvrages datant de la première moitié du XXe siècle (par exemple ceux de Karl Haushofer) et l’idée de « choc des civilisations », très répandue à l’époque avec la parution du livre de Samuel Huntington, était largement débattue. Les intellectuels et responsables politiques de Russie se sont de plus en plus convaincus que la Russie constituait une civilisation à part, son caractère continental et sa culture chrétienne orientale la séparant de l’Occident, quand elle ne lui était pas opposée. Le ressentiment post-soviétique offrait un terrain favorable à ces idées, et le conflit avec l’OTAN pendant la guerre de Yougoslavie a été la première manifestation concrète de cet état mental.

Si l’on se place dans le cadre de ces constructions intellectuelles, la Russie ne peut exister que comme empire – comme civilisation à part, comme « État-civilisation » pour parler comme Poutine. Sans l’Ukraine, la Russie ne peut être un empire, d’où l’idée que l’Ukraine appartient tout naturellement à la Russie historique. Ce raisonnement explique la position de Poutine : la possession de l’Ukraine a pour la Russie un caractère existentiel. C’est la conséquence directe de la thèse soutenue par les « géopoliticiens », selon laquelle la Russie ne peut exister que comme grand empire. Sinon elle n’existe pas. 

L’essentialisme philosophique et méthodologique et le primordialisme en tant que courants de pensée n’ont rien de spécifiquement russe. Il ne s’y cache aucune manifestation de « l’âme russe mystérieuse ». Toutes ces idées sont d’origine occidentale. Du point de vue de la science contemporaine, ces approches ont aujourd’hui quelque chose d’archaïque, à l’heure où dominent le nominalisme et le constructivisme. Il est cependant intéressant de se demander dans quelles conditions ce type de vision du monde gagne en influence dans la conscience collective et commence à façonner le mode de penser des élites politiques. On peut dire que le primordialisme essentialiste devient la position de défense des sociétés et élites qui voient dans le cours que prend l’histoire une menace pour leur identité et qui voudraient réaligner le monde – en même temps que le lieu où elles se trouvent – sur la norme, sur ce qui doit être, en dépit de ce qui se passe en réalité.

On peut donc affirmer que ce qui constitue la « racine » ou la base de l’argumentaire du poutinisme, ce sont les concepts de Russie, de monde russe, de civilisation russe, de nation russe, d’idée russe, de souveraineté, de « vrai peuple ». On peut considérer comme découlant de ces derniers des concepts comme agents de l’étranger, organisations indésirables, pays inamicaux, falsificateurs de l’histoire, qui sont tous en rapport avec ce qui est considéré comme hostile à ces phénomènes et vont contre leurs fondements spirituels.En d’autres termes, l’étude de l’outillage mental du poutinisme exige qu’on l’approche comme système, et qu’on établisse la hiérarchie des concepts ainsi que leurs relations entre eux.

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Rassemblement à Moscou, années 2010. La pancarte indique : « Poutine, nous sommes avec toi. » // Evguenia Mikheïeva, Grani.ru

Éléments émotionnels et métaphoriques de l’outillage mental

Il est un autre principe fondamental dans l’étude de l’outillage mental du poutinisme sans lequel on ne peut comprendre ce qui fait la force de son impact. Il faut en effet savoir que la substance de chacun de ses concepts ne se limite pas exclusivement à sa composante cognitive et purement intellectuelle. Tout aussi importants, et souvent plus importants, sont ses éléments émotionnels, métaphoriques et esthétiques. Certes, d’un cas concret à l’autre, les proportions entre les éléments cognitifs, émotionnels et métaphoriques pourront varier. Il faut cependant se souvenir que la mentalité est avant tout « ce qui va de soi » – une image du monde évidente, vécue émotionnellement et perçue comme « personnelle53 ». On peut donc affirmer que l’élément intellectuel a alors un caractère secondaire. On comprend alors que le poutinisme attire non du fait de sa cohérence intellectuelle ou logique (point fort de nombreuses idéologies, en particulier du marxisme), mais parce qu’il joue sur les sensibilités, les émotions et les images profondément enracinées dans la conscience collective post-soviétique, et qui trouvent leur source dans la période soviétique, quand elles ne remontent pas encore plus loin dans l’histoire.

Brian Taylor fait observer que la mentalité poutinienne reflète dans une grande mesure la vision du monde propre à « la corporation au pouvoir » (laquelle est en réalité étroitement liée aux services spéciaux), vision que l’élite poutinienne a réussi à imposer aux masses. Selon Taylor, « le poutinisme répandu à tous les niveaux n’est pas simplement le reflet de la culture russe et de la société russe. En réalité, la mesure dans laquelle le Russe moyen présente des traits de mentalité poutinienne dépend en partie du fait que ces idées et émotions ont été répandues par Poutine et son équipe, essentiellement via les médias. »

Pour qu’aboutisse une stratégie visant à imposer une « hégémonie culturelle » (Gramsci), il faut qu’elle ait suscité un écho dans les esprits et les cœurs des masses. Dans le cas de la société russe influencée par le poutinisme, on peut appliquer le schéma de Pierre Bourdieu sur la transformation d’une « classe sur le papier » en une classe sociale véritable. L’élite poutinienne, en tirant parti de l’immense potentiel qu’offre la politique culturelle symbolique, a réussi à transformer « le vrai peuple » (gloubinny narod) qui n’existait que « sur le papier » en peuple réel, mobilisé au service de « l’opération militaire spéciale ». Elle y est parvenue avant tout en jouant sur les sentiments, les émotions et les représentations collectives54

C’est pourquoi l’examen de l’outillage mental du poutinisme ne doit pas se cantonner à l’analyse des textes de philosophes, de responsables politiques, de savants, etc. (ce que fait dans une large mesure le professeur Niqueux dans son Dictionnaire) ; il faut aussi prendre en considération les sources littéraires55, ainsi que (et peut-être même surtout) le cinéma. Il suffit de se rappeler le nombre de fois où Poutine, dans ses discours, évoque des films soviétiques populaires.

On n’insistera pas particulièrement ici sur l’importance du rôle que jouent les lieux de mémoire dans l’outillage mental du poutinisme et, avant tout, le culte de la victoire de l’URSS à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Le poutinisme, en faisant de la Grande Victoire sa principale ressource symbolique – et pratiquement un mythe fondateur – a sensiblement déformé l’image soviétique de la guerre, où l’accent était mis avant tout sur le drame qu’elle avait été et sur les pertes massives. Au centre, ce n’est désormais plus tant la guerre qui figure que la victoire. Le poutinisme a ainsi remplacé le « plus jamais ça » de l’époque soviétique tardive par le slogan « on peut le refaire ».

On trouve également un lien avec l’imaginaire soviétique dans le slogan poutinien de la lutte contre le « nazisme ukrainien ». Ici, les Ukrainiens ont purement et simplement remplacé les nazis de l’époque soviétique. A également été repris le schéma de la propagande soviétique qui présentait l’URSS comme la force principale dans la lutte contre le nazisme global, toute personne critiquant l’URSS ou s’y opposant étant alors considérée comme nazie. Dans sa version poutinienne, le schéma s’est trouvé modifié : on a remplacé l’URSS par la Russie, et les « nazis » (ou les « satanistes ») ne sont plus seulement l’Ukraine mais, depuis 2022, tous les États européens qui la soutiennent (et, avant le second mandat du président Trump, les États-Unis). Ce schéma a ensuite été repoussé plus loin dans le passé, car voilà maintenant que pendant la Seconde Guerre mondiale, l’URSS se battait déjà contre « l’Europe nazie (et sataniste) toute entière », et pas seulement contre les hitlériens allemands et leurs alliés56. Il est clair que, comme ils s’appuient sur une épaisse couche de mémoire culturelle émotionnelle et figurative, tous ces trucages restent inaperçus des masses. 

Ce sont pourtant le cinéma et la littérature soviétique qui ont le plus contribué à la création du mythe de la « Victoire » comme instrument mental. Cet instrument est si efficace qu’il permet à la conscience russe de contester massivement l’évidence qu’a été l’agression perpétrée en février 2022 contre l’Ukraine, et d’affirmer : c’est nous qui avons été attaqués, car nous n’attaquons jamais personne. Selon cette logique, la Russie éternelle apparaît comme l’éternelle victime des attaques des « nazis éternels » de tous les temps et de toutes nationalités, sur lesquels elle a toujours remporté une Grande Victoire.

* * *

Au début du présent essai, j’ai rappelé la question de Lucien Febvre sur la possibilité pour un homme du XVIe siècle de s’imaginer un monde sans Dieu. On est tout aussi en droit de se demander si, dans la « réalité poutinienne », il pourrait y avoir un monde où existerait une Ukraine européenne indépendante et si cela n’équivaudrait pas alors à « un monde sans Russie ». On peut accepter la thèse qu’a souvent formulée l’un des principaux politologues russes d’opposition contemporains, Abbas Galliamov, pour qui le régime de Poutine traite l’idéologie de façon uniquement instrumentale, s’efforçant de ne pas se trouver lié par des dogmes idéologiques et n’ayant pas d’autre but que de conserver le pouvoir et de le consolider. Pourtant, il n’est pas d’époque ni de communauté humaine qui ait été libre d’une image du monde, d’une mentalité et de l’outillage mental qui va avec. Quant à ceux qui les portent, ils peuvent ne pas s’en rendre compte (ou ne pas s’en apercevoir assez clairement), convaincus qu’ils voient tout simplement le monde tel qu’il est « en réalité » et agissent « comme il faut ». C’est aux chercheurs qu’il appartient de mettre au jour ces mécanismes culturels. Prendre conscience d’un mécanisme caché, c’est commencer à s’arracher à son « charme ». Comme l’a dit Sigmund Freud, « le moi doit déloger le ça » ( « Wo Es war, soll Ich werden »).

Traduit du polonais par Bernard Marchadier

L’original est publié dans Rocznik, Yearbook of the Institute of East-Central Europe, vol. 23, numéro 1, 2025, sous le titre “L’outillage mental du poutinisme: prolegomena to a research project”, p. 105-129.

<p>Cet article L’outillage mental du poutinisme a été publié par desk russie.</p>

06.04.2026 à 18:43

« Je suis heureux de vivre ce moment »

Kyrylo Daniltchenko

« Avec l’aide de l’UE et des États-Unis, nous menons une guerre de missiles et de drones sur un théâtre allant de la Baltique à la Caspienne et à la Sibérie ».

<p>Cet article « Je suis heureux de vivre ce moment » a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1860 mots)

Voici une version légèrement raccourcie d’un post publié sur sa page Facebook par un journaliste ukrainien qui s’est porté volontaire au front dès 2014, puis y est retourné en 2022. À forte charge émotionnelle, ce texte nous a semblé représentatif de l’incroyable motivation qui permet aux Ukrainiens d’endurer une guerre dont on ne voit pas la fin. 

Nous avons détruit deux des plus grands terminaux russes, une raffinerie et un tanker en mer Noire en 48 heures. Tout a brûlé au point d’être visible depuis l’espace. C’est un vrai feu d’artifice. Au moins trois autres tankers ont été incendiés en mer Baltique lors des frappes sur les terminaux. Un patrouilleur brise-glace du FSB a été touché sur le chantier naval principal, celui avec lequel les Russes comptaient mettre le bazar en Arctique.

Pendant ce temps, nos groupes opèrent — ils abattent des drones chez les cheikhs du Golfe57. Pendant ce temps, quelque part à Khartoum, on apprend aux locaux via un interprète à piloter des drones FPV. Et quelque part au large de la Libye, nos drones d’attaque atteignent un méthanier russe et le transforment en torche.

Depuis douze ans, mon pays saigne et crache les dents de ses villes broyées. Des centaines de milliers de gens qui ont abandonné leur vie passée et leurs biens donnent aujourd’hui ce que chacun a de plus précieux – du temps de vie, de sa seule vie. Ils le donnent à leur pays. Ce pays n’est pas le meilleur qui soit, il est corrompu et dingue, mais c’est le nôtre.

Le fait que nous ayons été l’éternel outsider de l’Europe de l’Est ne donne pas à Moscou le droit de nous tuer et de nous transformer en un Goulag numérique totalitaire.
Non, nous refusons tout ça. Nous avons vu ce qu’ils font aux prisonniers et dans les territoires occupés. Tout le monde se souvient de ces chaînes et de ces fers dans les sous-sols où étaient retenus des enfants, ainsi que de la tête flottant dans le Kalmius58.

Il n’y aura pas de Boutcha à l’échelle du pays – ils en paieront le prix. Un prix que nous leur imposerons. Et ça brûle au point d’être visible depuis l’espace.

Cet hiver, un deuxième corps d’armée attaquant a été anéanti. Un corps entier. Une bataille de Passchendaele en couleurs.

Et tout ça fonctionne à l’unisson. Des abris sur la ligne de front, où on largue paquets de lard haché aux épices, Snickers, cartouches et boissons énergétiques depuis un Vampire59 pour tenir des semaines dans un sous-sol, aux hôpitaux remplis de blessés, de malades, de ceux qui ne peuvent pas être démobilisés, qui guérissent lentement ou réapprennent à marcher. Le pays tourne comme un mécanisme géant.

D’une voiture, un drone décolle et accélère. D’une caponnière perdue au milieu de nulle part  un Neptune est lancé60. On installe des postes pour les Flamingo61, on protège, on accompagne, on répare, on fume une cigarette à côté d’une mitrailleuse Browning, près d’un réservoir.

Quelqu’un finit son café, appuie sur un interrupteur – et un « cigare62 » s’envole pour percer un trou de trente mètres dans un atelier d’usine à des centaines de kilomètres.

Un opérateur de drones, qui fait miner un sentier au crépuscule pour empêcher un contournement de nos positions. Une infirmière, qui me serre la main et me caresse le front pendant que, fiévreux, je presse encore et encore le bouton pour qu’on vienne m’injecter un antidouleur.

Tout ça respire, vit, travaille et donne sa seule vie pour que la ligne tienne et que l’arrière de l’ennemi brûle. Tout ça, c’est nous. C’est ma nation, c’est mon pays.

Et nous, cette nation, ce pays, frappons la côte baltique. En payant un prix immense, sanglant, terrible.

J’embrasse tous ceux qui poussent ce rocher de Sisyphe des épreuves et des privations. Ceux qui ont sacrifié leur famille, leur santé mentale, leur santé tout court, pour que le pays tienne.

daniltchenko oustlouga
Incendie dans le port russe d’Oust-Louga, près de Saint-Pétersbourg, après une frappe de drones ukrainiens // Dnipro Osint

Mes sœurs et frères d’armes63.

J’embrasse ceux qui ont connu les combats d’infanterie rapprochés, les barrages de feu, les largages par drones et les pluies de FPV, les croix en série64, et qui se sont retrouvés ensuite cuisiniers en deuxième ligne parce qu’ils sont « aptes sans restriction65 ».

Et ceux qui ont peur, qui se cachent, qui hésitent, qui se sont enfuis – je les embrasse, eux aussi. Nous sommes tous dans le même bateau. Nous coulerons ou nous voguerons ensemble.

Décidez comment il vous sera plus facile de survivre et où vous avez le plus de chances. Nous savons qu’on peut ne pas survivre à la « filtration66 ». Ni aux geôles russes où l’on est à la merci des majors. L’enjeu ici est le plus élevé qui soit.

Vous êtes les capitaines de vos navires. Faites votre choix. Il est trop tard pour avoir peur – il n’y a plus sur la carte aucun port sûr. À la fin, on finira tous en cendres, alors jouons notre va-tout.

Aujourd’hui, la Russie et nous sommes comme un galion et une goélette accrochés ensemble par des grappins d’abordage entremêlés. S’ils ne coupent pas les cordages, ils auront beau « désosser » la goélette – ils couleront avec nous.

C’est pour ça que la Baltique brûle, que les brise-glaces coulent et que les tankers sont visés. Nous continuons à nous battre et à opposer une résistance féroce, acharnée.

Si j’avais lu cela dans un roman de science-fiction, je n’y aurais pas cru.

Avec l’aide de l’UE et des États-Unis, avec des financements européens, nous menons une guerre de missiles et de drones sur un théâtre allant de la Baltique à la Caspienne et à la Sibérie, nous interceptons des milliers de missiles et de drones, nous avons conservé notre aviation, nous bombardons régulièrement la Russie, nous détruisons une usine à Briansk ou des terminaux en mer Noire et en Baltique.

Je n’y aurais pas cru. Et c’est pour cela que je suis fier, et profondément heureux de vivre ce moment. […]

Je vous embrasse tous. Nous nous en sortirons.

Traduit du russe par Desk Russie

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06.04.2026 à 18:43

Entre Telegram et Max : comment les Russes tentent de négocier avec Poutine

Sergueï Cheline

La fermeture presque totale de l’accès à Telegram provoque un mécontentement d’une ampleur inhabituelle.

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Texte intégral (2329 mots)

La fermeture presque totale de l’accès à Telegram, malgré une grande proportion de chaînes pro-pouvoir, provoque un mécontentement d’une ampleur inhabituelle. De très nombreux utilisateurs – Telegram compte près de 100 millions d’abonnés essaient de contourner les interdits avec l’aide des VPN dont l’usage risque à son tour d’être pénalisé. Poutine veut à tout prix couper les Russes de « l’extérieur », mais les masses rechignent. Le dictateur va-t-il transiger, ou étouffer le mouvement comme il l’a toujours fait ?

À l’heure actuelle, dénoncer ouvertement le blocage de Telegram en Russie n’est pas seulement un acte impuni, mais aussi un comportement socialement approuvé. Il est interdit seulement de le faire dans la rue.

La colère et le chef

Les gens ordinaires et, en partie, les fonctionnaires, expriment librement leur indignation sur les réseaux sociaux. Les membres des « partis du système » intègrent à leur répertoire des numéros consacrés à la défense de la liberté des messageries instantanées. Le LDPR (le parti de feu Jirinovski) a même exclu de ses rangs un certain Svintsov pour ne pas avoir su saisir l’air du temps et s’être réjoui publiquement, en tant que fonctionnaire de la Douma, des difficultés rencontrées par les utilisateurs de Telegram.

Pour comprendre cette question, nul besoin de se plonger dans les détails des querelles entre les tours du Kremlin et les oligarques proches du Kremlin. Ce ne sont pas eux qui sont le moteur des événements ici.

On désigne le FSB comme le principal promoteur du blocage. Or dans les grandes affaires, cet organisme n’exprime jamais ses propres instincts institutionnels, mais la volonté de Poutine. Et les développeurs de la « messagerie nationale » Max, malgré toute leur cupidité, se calquent également sur lui et ne captent que ses signaux.

Or le leader national travaille sans relâche pour que les Russes n’aient plus aucun lien avec le monde extérieur. L’appareil du pouvoir, de gré ou de force, sert cette obsession. Telegram est la dernière grande messagerie « étrangère » qui ne soit pas encore bloquée, et son remplacement par Max, la messagerie « nationale » sous contrôle, est inévitable.

Poutine connaît peu Internet, mais rien n’indique qu’il s’y oppose en tant que tel. Ce qu’il veut, c’est un Internet où lui seul règne, et personne d’autre. Pour comprendre si le dirigeant parviendra à surmonter la colère de ses sujets, il faut déterminer ce qu’il compte précisément leur retirer.

La confiscation du quotidien

L’année dernière, au sommet de sa popularité, Telegram comptait environ 100 millions d’abonnés uniques en Russie, dont 62 % se connectaient quotidiennement. L’utilisateur moyen passait 45 minutes par jour sur cette plateforme.

Telegram fait partie intégrante du quotidien d’une grande majorité de Russes. Le simple fait de vouloir le supprimer montre à quel point le pouvoir russe se sent plus fort que ses sujets.

Est-il vraiment un vecteur d’influence étrangère ? Pas tout à fait. On y trouve plutôt des fournisseurs de différentes nuances de propagande Z. Dans le top de Telegram, on trouve des agrégateurs tels que Mash et Topor, totalement dociles au régime. À leurs côtés, on trouve les chaînes des correspondants de guerre. Elles ont lassé le public, mais certaines d’entre elles, comme celle de Yuri Podolyaka, enregistrent encore aujourd’hui entre 700 000 et 800 000 visites par jour. Le fleuron des médias en ligne officiels, Readovka, se maintient au même niveau.

Les chaînes Telegram des principaux médias d’opposition et d’émigrés – Meduza, le service russe de la BBC, Dojd, The Moscow Times et Radio Liberty – rassemblent chaque jour moins de lecteurs et de téléspectateurs que ceux cités plus haut. Bien qu’ils en aient plus que les chaînes Telegram de Kommersant, Vedomosti ou Izvestia.

Si l’on considère l’audience totale des médias russes, la part des médias d’émigrés non contrôlés dépasse à peine 20 % aujourd’hui, et il s’agit avant tout d’utilisateurs de Telegram. Les médias contrôlés, mais conservant une certaine objectivité, ont à peu près le même nombre de lecteurs et de téléspectateurs. Il s’agit de RBC, de Kommersant et de quelques autres. Mais la majeure partie de l’audience revient aux médias de propagande agissant sur le cerveau reptilien.

Ce tableau simplifié ne tient pas compte des nombreux médias Telegram locaux qui s’efforcent de ne pas se frotter aux autorités, mais sentent la responsabilité qu’ils ont envers leur public, parfois très important.

Ils ne se plient pas toujours aux quatre volontés du pouvoir

Le paysage médiatique russe est plus diversifié qu’on ne le pense généralement. Et le Telegram russe est précisément devenu un écosystème où l’on génère localement des informations et où l’on rassemble des faits, qui se répercutent ensuite dans les médias de l’émigration.

Leur présentation, libre de la paranoïa poutinienne et de la crainte de dire quelque chose de travers, influence également une partie des producteurs d’information russes – malgré tout le dressage auquel ils sont soumis. De temps à autre, la concurrence apporte un peu de vie même dans les grands médias d’État.

L’exemple le plus récent est la couverture de l’abattage massif de vaches en Sibérie. En tapant dans un moteur de recherche « abattage de bétail dans la région de Novossibirsk », on obtient des centaines de liens et on voit comment les médias et les blogueurs, qu’ils soient contrôlés ou non, interagissent entre eux – comment ceux qui, au début, tergiversaient ou tenaient des propos ambigus, commencent à parler franchement, et comment, en l’espace de quelques semaines, le scandale est sorti de l’ombre et prend une ampleur nationale [voir dans ce numéro l’article de Sergueï Medvedev « Boucherie numéro deux », NDLR].

C’est précisément ce que Poutine veut empêcher. Si rien ne peut pénétrer ni de l’intérieur vers l’extérieur, ni de l’extérieur vers l’intérieur, alors n’importe quel événement pourra être dissimulé ou déformé. Disparaîtra alors ce caractère incontrôlable des flux d’information qui persiste encore aujourd’hui et qui agace tant le dirigeant. Et les deux milieux médiatiques, tant le milieu national que celui des émigrés, seront définitivement isolés l’un de l’autre et se dégraderont, ce qui le réjouira d’autant plus.

Mais pour atteindre cet objectif, il faut accomplir deux choses interdépendantes. Premièrement, il ne suffit pas de bloquer Telegram, mais il faut également fermer toutes les voies de contournement établies vers les sources d’information interdites.

Deuxièmement, il faut inciter les sujets à utiliser l’Internet « interne ».

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Protestation de Nikita Nesmeyanov à Voronej contre les blocages d’Internet ; le militant a été immédiatement interpellé par la police // Civil Defence Node

Le peuple perd pied

Les sujets murmurent. Voici comment cela se passe en province. Le portail de Toula « Moïa Sloboda » (Myslo), le plus populaire de cette ville, a organisé un débat sur le blocage de Telegram avec des experts et ses lecteurs.

« Le train a déraillé, note Myslo, et Toula s’est divisée en deux camps : ceux qui cherchent fébrilement des solutions de contournement, et ceux qui ont accueilli les changements avec le calme philosophique propre aux habitants de la ville. »

Plusieurs centaines de commentaires, parmi lesquels aucun n’est favorable, soulignent le plus souvent que « le choix est fait à ma place, de manière coercitive, sans m’offrir une multitude d’avantages, et en me privant de ma liberté de choix ».

Parfois, des menaces vagues se font entendre : « Tout le monde a compris depuis longtemps. Dieu fasse que les combattants reviennent vite de la zone d’opération spéciale et qu’ils demandent des comptes pour tout !… Tout est balayé sous le tapis pour satisfaire ces créatures avides et prohibitionnistes, qui n’ont que l’argent en tête. Mais nous contournerons ce sabotage ignoble par tous les moyens possibles… » Et là aussi, une réponse à cette remarque : « Ils sont sortis d’Afghanistan – ont-ils demandé des comptes ? Ils sont revenus de Tchétchénie – ont-ils demandé des comptes ? Ils sont tous faits du même bois… »

Et le pronostic qui prévaut, tant chez les experts que chez les simples lecteurs de Toula, est le suivant : « Personne n’a vraiment l’intention de quitter Telegram. Les gens s’échangent des proxys, installent des VPN, s’envoient mutuellement des instructions pour contourner les restrictions. Autrement dit, personne ne part en masse, mais tout le monde réfléchit plutôt à comment rester… »

Cependant, d’après l’expérience des blocages et interdictions précédents, on peut supposer que la moitié des anciens utilisateurs se résigneront et passeront plus ou moins rapidement à Max, tandis que l’autre moitié apprendra à contourner les restrictions et restera pour l’instant sur Telegram. Tel est le compromis que le peuple propose implicitement à Poutine.

***

Le leader national doit faire un choix. Il peut accepter que l’isolement de la Russie par rapport à l’Internet « extérieur » ne soit pas encore total. Dans cette option, le blocage de Telegram peut être échelonné et même reporté de quelques mois, afin de mener tranquillement les « élections » et de perfectionner Max.

Car si la messagerie « nationale » devient aussi pratique à utiliser que la messagerie « antinationale », la plupart des Russes n’auront plus de principale objection à son encontre. Et on peut bien faire fi de l’accès à l’information libre, puisque les autorités y tiennent tant.

Mais une option intransigeante n’est pas tout à fait exclue, dans laquelle Poutine refuse de négocier avec ses sujets et leur impose immédiatement et sans concession l’isolement, en arrêtant et en punissant ceux qui tenteraient de contourner les blocages. Il est fort probable que le régime ait la force de le faire. Mais ce n’est pas tout à fait certain.

C’est pourquoi Poutine, avec sa minutie habituelle, choisira très probablement non pas une méthode rapide, mais une méthode lente pour étouffer cette dernière liberté.

Traduit du russe par Desk Russie

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06.04.2026 à 18:43

L’avenir incertain de l’Iran et la fragile géopolitique du Caucase du Sud

Thorniké Gordadze

L'issue de la guerre façonnera l'avenir des trois pays du Caucase du Sud : trois scénarios, trois conclusions.

<p>Cet article L’avenir incertain de l’Iran et la fragile géopolitique du Caucase du Sud a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (8350 mots)

Le chercheur franco-géorgien rappelle que les conflits ont rarement une issue prévisible. Il analyse donc quelles pourraient être les conséquences du conflit actuel entre les États-Unis, Israël et l’Iran pour les trois pays du Caucase du Sud. Il présente trois issues possibles en Iran : une transition ordonnée et pragmatique, une plongée dans le chaos ou l’émergence d’un régime successeur nationaliste ou autoritaire restant hostile à l’Occident. Il évoque également les conséquences de ces trois scénarios pour la Russie et la Turquie. 

Lors d’une intervention à la radio nationale française, le 30 janvier 2026, Robert Malley, le conseiller le plus proche du président Barack Obama en matière de politique au Moyen-Orient, a été interrogé sur la probabilité d’une guerre entre les États-Unis et l’Iran. En réponse, il a raconté une anecdote édifiante tirée de l’histoire récente du Moyen-Orient pour illustrer les dangers d’une erreur de calcul stratégique et d’un excès de confiance. Malley a rappelé qu’au début du soulèvement syrien en 2011, l’administration de Barack Obama pensait que Bachar el-Assad tomberait en quelques semaines ou quelques mois. Partant de cette hypothèse, Washington a rompu ses relations diplomatiques avec Damas, s’attendant à ce que l’effondrement du régime soit imminent. Au lieu de cela, la guerre civile syrienne a duré plus d’une décennie, Assad restant au pouvoir en Syrie. Malley a ensuite souligné l’ironie du fait que, des années plus tard, vers 2024, alors qu’Assad semblait solidement ancré au pouvoir et que le conflit semblait s’être réglé en sa faveur, les États-Unis auraient envisagé un réengagement prudent et officieux, partant du principe qu’il était là pour rester. Pourtant, peu après, de manière inattendue, le régime d’Assad a été renversé par les milices de Hay’at Tahrir al-Sham menées par Ahmed Al-Sharaa.

Le message sous-jacent de l’histoire de Malley était une mise en garde : les décideurs politiques américains (et, d’une manière générale, occidentaux) ont à maintes reprises mal évalué tant la durabilité que la fragilité des régimes du Moyen-Orient. Cela s’applique également à la Russie et à l’Union soviétique dans le passé, dont l’effondrement a été une surprise majeure et une source de préoccupation pour de nombreuses capitales occidentales. Les prévisions stratégiques, qu’elles concernent un effondrement imminent ou une survie à long terme, se sont révélées peu fiables. Par conséquent, dans le cas de l’Iran, les hypothèses concernant la rapidité avec laquelle une escalade aboutirait, la résilience potentielle du régime ou le déroulement des événements dans un scénario de conflit doivent être considérées avec humilité.

Pour autant, l’incertitude ne peut servir d’excuse à l’inaction. Malgré les risques d’erreur d’appréciation, il est nécessaire d’envisager des scénarios plausibles pour le Caucase du Sud à la lumière des frappes aériennes à grande échelle menées par les États-Unis et Israël contre des cibles militaires et les dirigeants politiques iraniens, ainsi que de l’élimination du guide suprême du régime, l’ayatollah Ali Khamenei, et d’une cohorte d’autres dirigeants politiques et commandants militaires. Ce faisant, nous nous concentrerons principalement sur les développements possibles au sein de la région, tout en examinant le rôle des principaux acteurs extérieurs, en particulier la Russie et la Turquie, dans la configuration et l’influence des affaires caucasiennes.

De la dissuasion à la « fureur épique »

En février 2026, l’impasse géopolitique entre les États-Unis et la République islamique d’Iran était entrée dans l’une de ses phases les plus périlleuses de ces dernières décennies, combinant un engagement diplomatique accru à un renforcement militaire sans précédent, suivi de frappes aériennes et de la décapitation des dirigeants militaires et politiques iraniens.

Quelques semaines avant l’action militaire, des négociations indirectes ont repris à Genève, sous l’égide de médiateurs régionaux. Ces pourparlers, auxquels ont participé des émissaires de haut rang des deux capitales, ont abouti à ce que les responsables iraniens ont qualifié de « principes directeurs » pour un accord potentiel, mais se sont conclus sans accord concret, soulignant des divergences persistantes sur des questions fondamentales telles que l’enrichissement de l’uranium et des exigences de sécurité plus larges. Parallèlement à ces efforts diplomatiques, les États-Unis ont considérablement renforcé leur présence militaire au Moyen-Orient, en déployant plusieurs groupes aéronavals, des centaines d’avions de combat et des moyens de défense aérienne de pointe, des mesures qui ont porté les forces américaines à des niveaux comparables à ceux des grands conflits régionaux et suscité des spéculations de la part des médias et des analystes quant à une « fenêtre » se rétrécissant pour une action militaire. Cette accumulation de capacités militaires, y compris des plateformes navales et aériennes à portée de frappe du territoire iranien, a servi à la fois de moyen de dissuasion et de levier stratégique dans la campagne de pression menée par Washington, mais a également signalé la possibilité réelle d’une confrontation cinétique si la diplomatie venait à échouer.

C’est effectivement une confrontation militaire qui a eu lieu : le 28 février, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes aériennes et des tirs de missiles coordonnés à travers l’Iran, touchant des sites militaires, des infrastructures de missiles et de défense aérienne, la marine, des centres de commandement et des complexes abritant les dirigeants, et tuant le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, ainsi que d’autres dirigeants militaires et politiques, déclenchant une transition au sommet à Téhéran. L’Iran a riposté par des attaques de missiles et de drones contre des villes israéliennes, des bases américaines et des États alliés dans tout le Golfe, provoquant des protestations internationales, des condamnations diplomatiques et une escalade régionale généralisée.

La plupart des analystes, moi y compris, pensaient au départ que l’objectif premier de l’administration américaine n’était pas un changement de régime, car elle reconnaissait qu’un tel résultat aurait entraîné un engagement prolongé et coûteux, semé de risques stratégiques. La rhétorique et les tactiques de pression de Trump donnaient l’impression que les États-Unis cherchaient « un meilleur accord » que le Plan d’action global conjoint (JCPOA) de 2015, que Washington avait abandonné sous le premier mandat de Trump. En cas d’échec, Trump aurait eu besoin d’une victoire militaire rapide et très médiatisée, reflétant les enjeux politiques nationaux et renforçant son leadership en pleine campagne électorale de mi-mandat.

Cependant, l’Iran est resté provocateur et considère le processus politique interne des États-Unis comme une vulnérabilité. Les dirigeants de Téhéran ont fondé leur position sur les droits souverains à « un programme nucléaire civil » tout en rejetant les restrictions radicales imposées à son arsenal de missiles balistiques et à ses réseaux régionaux de mandataires, principes fondamentaux de sa doctrine de défense et de sa posture régionale. La volonté calculée de Téhéran d’endurer l’isolement économique et diplomatique semblait aller de pair avec sa volonté de projeter une capacité à infliger des coûts significatifs aux intérêts américains et à ses alliés dans tout le Golfe. Les récents exercices militaires de l’Iran, notamment la fermeture temporaire du détroit d’Ormuz et les exercices de tir réel, ont renforcé cette stratégie.

Au cours des semaines précédant les frappes, Washington et Téhéran estimaient que l’escalade du conflit aurait pu renforcer leurs positions de négociation plutôt que de les affaiblir. Le gouvernement américain pariait que sa supériorité militaire conventionnelle écrasante, y compris les récents déploiements de moyens importants, lui aurait permis de mener une campagne militaire limitée et rapide contre l’Iran qui aurait contraint Téhéran à capituler ou à revenir à la table des négociations selon les conditions américaines.

Les dirigeants iraniens avaient une évaluation stratégique très différente. Ils estimaient que la République islamique d’Iran était capable d’infliger des dommages importants à court terme aux intérêts américains, par exemple en perturbant les exportations de pétrole du Golfe, en menaçant de fermer le détroit d’Ormuz et en attaquant des cibles régionales, même s’ils ne pouvaient pas remporter une victoire totale. Téhéran estimait que Trump n’aurait pas été en mesure de prendre le risque de subir quelques dizaines ou centaines de pertes américaines à quelques mois des élections de mi-mandat. Ils fondaient leurs hypothèses sur ce qu’ils avaient observé lors des affrontements entre les États-Unis et les Houthis en mars-mai 2025, lorsque des coûts à long terme sans victoire claire avaient conduit à une baisse de l’appétit des États-Unis pour des opérations prolongées, et ce malgré le fait que les Houthis n’aient pas réussi à tuer un seul soldat américain. Téhéran estimait disposer d’une capacité de nuisance bien supérieure à celle des Houthis et pariait sur le fait que les incitations politiques changeraient radicalement si des soldats américains étaient tués.

Au lendemain du lancement de l’opération militaire conjointe américano-israélienne, il semble que la réticence initiale de Donald Trump à mener une intervention à grande échelle en Iran ait évolué sous la pression soutenue d’Israël et, selon certaines informations, grâce à l’encouragement discret de l’Arabie saoudite, d’après une enquête du Washington Post. Les responsables israéliens semblent avoir persuadé les décideurs politiques américains qu’une rare opportunité stratégique s’était ouverte pour affaiblir de manière décisive – voire renverser – la République islamique, en avertissant que l’inaction renforcerait la posture hostile de l’Iran pour les années à venir. Ils auraient exprimé leur confiance dans la possibilité de décapiter efficacement le régime. Le soutien discret de l’Arabie saoudite, malgré sa position publique prudente, a peut-être également influencé la décision finale de Washington.

L’opposition de la Chine et de la Russie à l’action militaire américaine n’a pas eu de poids significatif dans le calcul de Washington. Pékin a publiquement condamné les frappes, les qualifiant d’ « inacceptables », appelant à un cessez-le-feu immédiat et à un retour au dialogue diplomatique, et mettant en garde contre une nouvelle escalade tout en soulignant le respect de la souveraineté de l’Iran et de la stabilité régionale. La Russie a de même dénoncé les attaques comme un « acte d’agression armée non provoqué » et a appelé à un arrêt immédiat des hostilités et à des solutions politiques, mais s’est abstenue d’offrir un soutien militaire ou une intervention directe. Si les deux puissances ont cherché à manifester leur désapprobation et à mettre l’accent sur les voies diplomatiques, leurs réponses ont été principalement rhétoriques et limitées par des priorités stratégiques plus larges et des enchevêtrements géopolitiques existants.

Répercussions stratégiques dans le Caucase du Sud

Depuis des décennies, l’Iran est principalement considéré, dans la réflexion stratégique occidentale, comme un problème du Moyen-Orient : une puissance régionale dont les ambitions, les alliances et les contradictions internes se répercutent à travers le golfe Persique, le Levant et l’Asie centrale. Pourtant, la frontière nord de l’Iran, qui borde l’Arménie et l’Azerbaïdjan et se trouve juste au sud de la Géorgie, est depuis longtemps un acteur relativement discret mais déterminant dans le Caucase du Sud. Une transformation politique majeure à Téhéran, qu’elle soit ordonnée ou chaotique, ne se contenterait donc pas de remodeler la politique étrangère de l’Iran. Elle rééquilibrerait les rapports de force dans l’une des régions les plus fragiles et les plus disputées d’Eurasie, avec d’importantes répercussions sur la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.

Le Caucase du Sud connaît déjà un réalignement lent mais profond. La guerre de la Russie en Ukraine a affaibli la capacité de Moscou à dominer la région en tant que garant de la sécurité et acteur influent. La Turquie a étendu son influence grâce à ses liens avec l’Azerbaïdjan et à des projets de connectivité régionale. L’Iran, bien que souvent négligé, a joué à la fois le rôle de tampon et de frein : une puissance du statu quo opposée aux modifications de frontières, méfiante face à l’expansion turque, et s’investissant discrètement pour empêcher l’émergence d’un vide géopolitique le long de son flanc nord. Que l’Iran reste un tampon stabilisateur, devienne un pont vers une intégration plus large ou s’effondre pour devenir une source d’instabilité déterminera la prochaine phase de la géopolitique du Caucase du Sud.

Les conséquences d’un changement de régime en Iran pour le Caucase dépendent de la nature de ce changement. Trois grands scénarios – une transition ordonnée vers un Iran plus pro-occidental, un effondrement chaotique et un remplacement par un régime autoritaire intransigeant – illustrent à quel point les issues pourraient être divergentes pour chacun des acteurs locaux et régionaux.

Le destin de l’Iran et l’influence de la Russie dans le Caucase

Bien avant la situation géopolitique actuelle, les décideurs politiques américains avaient émis deux intuitions diamétralement opposées concernant la trajectoire stratégique de la Russie : alors qu’il était sénateur, dans les années 1990, Joe Biden aurait écarté les menaces russes de se détourner de l’Occident pour se tourner vers la Chine par une plaisanterie : « Bonne chance pour ta dernière année… si ça ne marche pas, essaie l’Iran ! » Presque au même moment, Zbigniew Brzeziński, dans son célèbre ouvrage Le Grand Échiquier, a averti que le scénario le plus dangereux pour les États-Unis serait un alignement Russie-Chine-Iran lié par un ressentiment commun envers la puissance américaine.

Si l’Iran opère une transition ordonnée et pragmatique et se réintègre économiquement au reste du monde, le rôle de la Russie dans le Caucase du Sud, déjà en déclin, s’amenuiserait encore davantage, Moscou perdant ainsi un partenaire régional partageant ses vues après avoir déjà perdu sa capacité à se présenter comme le seul garant de la stabilité pour l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Un Iran en voie de réforme s’éloignerait probablement de Moscou pour éviter les sanctions secondaires et l’isolement international. La perte de la coopération militaro-technique iranienne et des réseaux de contournement des sanctions ne ferait pas s’effondrer l’effort de guerre de la Russie en Ukraine, mais elle réduirait encore davantage le cercle des partenaires fiables de Moscou. À terme, la réintégration de l’Iran sur les marchés énergétiques mondiaux pourrait faire baisser les prix, affaiblissant indirectement l’économie de guerre de la Russie.

Si l’Iran sombre dans une instabilité prolongée, la Russie pourrait connaître un regain de popularité éphémère en tant que « stabilisateur indispensable » autoproclamé, en exploitant le chaos pour justifier des arrangements de sécurité et exercer une influence politique, mais dans ce contexte, la Turquie aura certainement plus de cartes en main pour combler le vide, car au moins deux acteurs locaux (l’Azerbaïdjan et même l’Arménie) l’accueilleraient favorablement. À court terme, l’instabilité en Iran pourrait détourner l’attention de l’Occident et faire grimper les prix mondiaux de l’énergie, profitant temporairement à l’économie de guerre de la Russie. Mais un Iran en déliquescence serait un partenaire peu fiable, incapable d’apporter un soutien militaire ou diplomatique durable. Moscou gagnerait un répit tactique mais perdrait un allié stratégiquement utile.

Si, finalement, l’Iran se durcissait pour devenir un régime successeur nationaliste ou autoritaire restant hostile à l’Occident, la position de la Russie se stabiliserait sans s’améliorer de manière significative : Moscou conserverait un partenaire tactique et un intérêt commun à résister à l’influence occidentale, mais sans la profondeur économique ou stratégique nécessaire pour restaurer l’ancienne domination de la Russie dans le Caucase. Pour la Russie, ce scénario serait le moins perturbateur.

La guerre en Ukraine se poursuivrait sans changement majeur, davantage façonnée par la dynamique du champ de bataille et la politique occidentale que par la position de l’Iran.

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Téhéran, 4 mars. Bâtiments endommagés après des frappes américano-israéliennes // Tasnim News Agency (CC BY 4.0)

L’opportunité et l’inquiétude d’Ankara

La Turquie pourrait être le gagnant discret dans la plupart des scénarios du Caucase du Sud. La Turquie joue une partie à long terme sur les corridors, la connectivité et l’influence, et non sur l’idéologie. Comme les objectifs fondamentaux de la Turquie dans le Caucase du Sud sont des voies de transit est-ouest intactes, l’intégration du monde turc, une domination russe réduite et un Iran contenu (et non détruit), elle pourrait trouver des opportunités dans le changement à venir. Néanmoins, le chaos en Iran n’est pas souhaitable, ne serait-ce que parce que la Turquie est le deuxième partenaire commercial de l’Iran après la Chine et potentiellement la principale voie de sortie pour les réfugiés et migrants de ce pays.

Si l’Iran opère une transition ordonnée vers un régime plus démocratique, pro-occidental ou semi-pro-occidental, la Turquie perdra l’Iran en tant que rival régional et gagnera un voisin plus prévisible. Un tel Iran serait moins menaçant mais aussi moins facile à mettre à l’écart, et Ankara serait confrontée à un environnement plus concurrentiel pour exercer son influence dans le Caucase.

Bakou, elle aussi, bénéficierait d’un commerce accru tout en se heurtant à des contraintes plus fermes concernant les projets géopolitiques maximalistes. L’effet net serait un Caucase du Sud davantage multipolaire, caractérisé moins par la coercition et plus par la négociation. Le bénéfice stratégique potentiel d’un tel scénario serait que la Turquie devienne un trait d’union entre l’Europe, le Caucase, l’Iran et l’Asie centrale.

Si l’Iran sombrait dans l’effondrement chaotique et l’instabilité, la politique de la Turquie devrait s’orienter vers le confinement et l’atténuation des risques : Ankara s’efforcerait d’empêcher la propagation des réfugiés et du militantisme vers l’est de la Turquie. Ankara se montre particulièrement prudente face à une éventuelle recrudescence du militantisme kurde, car 6 à 8 millions de Kurdes vivent en Iran, et certains d’entre eux (le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK) entretiennent des liens étroits avec le PKK turc (Parti des travailleurs du Kurdistan). De plus, parmi les quelque 20 millions d’Azéris résidant en Iran, nombreux sont ceux qui considèrent la Turquie, au même titre que l’Azerbaïdjan, comme leur État ethniquement apparenté et pourraient solliciter la protection de la Turquie. La Turquie pourrait également tirer parti de ce vide en renforçant ses liens sécuritaires et économiques avec l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Géorgie, même si elle serait freinée par la crainte que les troubles en Iran ne menacent sa propre sécurité et ses voies d’approvisionnement énergétique. Une conséquence stratégique d’un tel scénario pour la Turquie serait un renforcement de son influence en Iran, mais une pression accrue sur les corridors et les voies de transit. Ce scénario offre des opportunités significatives, mais aussi une plus grande instabilité et le risque d’une surexpansion.

Dans un scénario où l’Iran serait remplacé par un régime autoritaire nationaliste ou intransigeant, hostile à l’influence occidentale mais stable sur le plan intérieur, la Turquie ajusterait probablement sa politique pour trouver un équilibre entre concurrence et coexistence pragmatique : Ankara pourrait continuer à promouvoir le concept de « monde turc » avec Bakou et d’autres alliés tout en gérant les tensions avec un Téhéran révisionniste qui voit d’un mauvais œil l’influence croissante de la Turquie, en particulier sur les populations turques d’Iran (Azéris, Turkmènes, Qashqais, etc.).

Dans ce cas, Ankara continuerait à soutenir les initiatives de transit et de paix dans le Caucase, tout en restant vigilante face à la résistance iranienne aux projets perçus comme marginalisant le rôle de Téhéran, en particulier si ces projets traversent des zones proches de la frontière iranienne, comme la Route Trump pour la paix et la prospérité internationales (TRIPP).

L’Arménie : la plus exposée, la plus touchée

L’Arménie est sensible à tout choc iranien. Aucun autre État du Caucase du Sud ne dépend de l’Iran d’un point de vue stratégique autant que l’Arménie. En effet, l’Iran est important pour l’Arménie car il a été l’une de ses deux frontières non hostiles (la seule au sud). L’Iran était, et reste avant l’entrée en vigueur de la TRIPP, une voie commerciale et énergétique alternative échappant au contrôle de la Turquie et de l’Azerbaïdjan. C’est pourquoi l’Iran s’opposait discrètement mais fermement aux nouveaux projets de corridor post-guerre du Haut-Karabakh, que Téhéran considère comme un « corridor imposé ».

Si Téhéran normalise ses relations avec l’Occident et ses voisins, un allègement des sanctions s’ensuivra et l’Iran réintégrera les marchés du commerce, de l’énergie et du transit. L’Arménie sera la principale bénéficiaire de ce scénario, car l’Iran deviendra un partenaire économique et de transit plus solide, offrant à Erevan une alternative à sa dépendance excessive vis-à-vis de la Russie. Dans le même temps, Téhéran continuera probablement à s’opposer au TRIPP, mais de manière pacifique. Cela pourrait même aider l’Arménie à négocier ses conditions avec moins de désespoir et une position plus forte. Au niveau suprarégional, Erevan pourra jouer sur plusieurs tableaux entre l’UE, l’Iran, l’Inde et même la Turquie. Certains affirment qu’un tel scénario créerait le meilleur environnement stratégique dont l’Arménie ait bénéficié depuis les années 1990.

Au contraire, un effondrement de l’Iran serait le pire scénario pour l’Arménie. L’Arménie deviendrait plus vulnérable, car elle perdrait l’Iran comme tampon fiable au sud. L’Arménie est le premier partenaire commercial de l’Iran dans le Caucase du Sud, et Erevan devra également faire face à des conséquences économiques. Sur le plan géopolitique, l’Arménie subira une pression accrue de la part de l’Azerbaïdjan et de la Turquie concernant les corridors et les frontières. La position de négociation de ces pays s’en trouvera renforcée, tandis que celle de l’Arménie s’affaiblira. La Russie tentera probablement à nouveau de s’autoproclamer seul garant de la sécurité de l’Arménie et, en fin de compte, le pays sera confronté à une diplomatie coercitive venant de toutes parts.

Si les changements conduisent à un nouveau régime à Téhéran, autoritaire et anti-occidental mais moins idéologique que la République islamique, il s’agira du scénario de « continuité avec quelques ajustements ». L’Iran restera anti-occidental, mais plus nationaliste qu’idéologique, et les sanctions persisteront probablement. L’Iran continuera de s’opposer à tout corridor Arménie-Azerbaïdjan contournant les routes iraniennes. Il poursuivra une coopération thématique avec la Russie et la Turquie, sans projets de coopération à grande échelle. L’Arménie connaît déjà un contexte comparable et sera confrontée à des lignes rouges prévisibles. Mais elle n’obtiendra pas d’intégration économique à grande échelle, car il n’y aura pas d’allègement des sanctions occidentales.

L’Azerbaïdjan : le bénéficiaire le plus ambivalent du changement en Iran

Si l’Arménie est l’État du Caucase du Sud le plus vulnérable à la trajectoire de l’Iran, l’Azerbaïdjan est le plus ambivalent. Bakou a tout à gagner de la faiblesse iranienne, mais c’est aussi lui qui a le plus à perdre d’un effondrement de l’Iran. Aucun autre acteur de la région ne se trouve dans une position aussi inconfortable, à mi-chemin entre opportunité et danger. L’Azerbaïdjan et l’Arménie ont des approches différentes vis-à-vis de l’Iran. Ce contraste est crucial : l’Arménie craint que l’Iran ne s’affaiblisse, tandis que l’Azerbaïdjan craint que l’Iran ne devienne incontrôlable. L’Arménie a besoin de l’Iran comme tampon ; l’Azerbaïdjan a besoin de l’Iran comme voisin maîtrisé.

L’Iran est important pour l’Azerbaïdjan pour diverses raisons. Premièrement, l’Iran accueille entre 16 et 20 millions d’Azerbaïdjanais de souche, soit plus que la population de l’Azerbaïdjan lui-même. Téhéran soupçonne historiquement Bakou d’irrédentisme, et Bakou le nie mais n’échappe jamais totalement à ce soupçon. D’autre part, l’Azerbaïdjan est l’un des très rares pays en dehors de l’Iran (avec Bahreïn et l’Irak) où l’islam chiite est la religion majoritaire et où l’Iran tente d’utiliser la religion comme un puissant outil de soft power.

Traditionnellement, l’Iran freine les ambitions azerbaïdjanaises et turques, notamment en matière de corridors et de domination régionale, mais en même temps, il offre des options énergétiques, commerciales et de transit que l’Azerbaïdjan préfère ne pas compromettre. L’instinct stratégique fondamental de l’Azerbaïdjan envers l’Iran est donc un opportunisme prudent.

L’émergence d’un Iran pragmatique, tourné vers l’Occident ou semi-occidental, serait l’issue la moins dramatique mais sans doute la plus stabilisatrice pour l’Azerbaïdjan. Dans cette situation, l’Azerbaïdjan bénéficierait d’une hostilité idéologique réduite : un gouvernement iranien pragmatique serait moins obsédé par le nationalisme ethnique et par les liens entre Israël et l’Azerbaïdjan. Les tensions diplomatiques s’apaiseraient et les incidents de sécurité diminueraient. Dans l’ensemble, une normalisation stratégique s’ensuivrait, et Bakou pourrait approfondir ses liens avec la Turquie et Israël sans provoquer constamment Téhéran. Sur le plan économique, les routes commerciales nord-sud s’étendraient, et les échanges énergétiques ainsi que la coopération en matière de transit se développeraient.

Mais même avec un Iran beaucoup plus démocratique et « normalisé », l’Azerbaïdjan n’obtiendrait pas le soutien de Téhéran sur la politique des corridors. Un Iran réformiste s’opposerait toujours à tout corridor extraterritorial qui isolerait l’Arménie de l’Iran. L’Azerbaïdjan ne gagnerait probablement pas non plus davantage d’influence sur les Azerbaïdjanais d’Iran ; Téhéran serait plus – et non moins – assertif dans sa gestion des politiques en matière de minorités.

Le scénario d’une fragmentation de l’État iranien et d’une instabilité prolongée est le plus dangereux pour l’Azerbaïdjan, malgré des attraits superficiels. Ce que l’Azerbaïdjan pourrait gagner à court terme, c’est un affaiblissement de l’opposition iranienne dans les corridors de transit, sur les délimitations frontalières de la mer Caspienne, etc. L’influence turco-azerbaïdjanaise s’étendra probablement dans la région, et l’équilibre régional des pouvoirs penchera fortement en faveur de Bakou et d’Ankara. Sur le plan intérieur, un discours nationaliste et irrédentiste autour de l’ « Azerbaïdjan du Sud » s’intensifiera probablement.

Mais ce scénario comporte d’importants risques stratégiques pour l’Azerbaïdjan. Les millions d’Azerbaïdjanais de souche en Iran sont séparés de l’Azerbaïdjan du Nord (anciennement russe et soviétique, aujourd’hui indépendant) depuis deux siècles et ont connu des processus et des transformations historiques différents. Les similitudes ethnoculturelles n’impliquent pas une équivalence des mentalités, des pratiques religieuses et des mœurs. Bakou risque un retour de flamme ethnique. Toute instabilité parmi les Azerbaïdjanais d’Iran suscite des attentes auxquelles Bakou ne peut répondre en toute sécurité. Toute intervention, réelle ou perçue comme telle, entraînerait des représailles et une escalade régionale. Bakou devrait donner la priorité à la sécurité des frontières pour gérer les flux de réfugiés, les groupes armés et la contrebande, tout en évitant de rompre le fragile équilibre entre nationalisme et réalisme.

Si des nationalistes radicaux ou l’armée s’emparaient du pouvoir en Iran, ce serait le scénario le plus familier pour Bakou, même s’il serait hautement indésirable. L’Azerbaïdjan gagnerait en prévisibilité et bénéficierait d’un engagement limité mais stable. Bakou ferait progresser ses projets de connectivité de manière progressive et poursuivrait son alignement sur la Turquie. Dans ce contexte, l’Azerbaïdjan ne pourrait échapper à la méfiance persistante de l’Iran, qui considère les liens entre l’Azerbaïdjan et Israël comme une menace existentielle.

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Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev présente ses condoléances à l’ambassade d’Iran à Bakou, le 4 mars 2026, après la mort de l’ayatollah Ali Khamenei // president.az

La Géorgie et la variable iranienne

Par rapport à la position d’exposition existentielle de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan, la Géorgie occupe une position plus subtile. Elle n’a pas de frontière avec l’Iran et ne partage pas les enchevêtrements ethniques, idéologiques ou historiques qui compliquent les relations de Téhéran avec ses voisins du Caucase du Sud. Pourtant, précisément parce que la Géorgie fait office de principal corridor de transit est-ouest entre l’Europe et le bassin caspien, la trajectoire de l’Iran importe à Tbilissi en termes structurels plutôt qu’émotionnels. L’Iran peut soit renforcer le rôle de la Géorgie en tant que pivot dans une Eurasie post-russe, soit déstabiliser l’environnement dont ce rôle dépend.

Les relations entre la Géorgie et l’Iran sont entrées dans une phase délicate et de plus en plus déterminante, façonnée moins par une affinité bilatérale que par la dérive géopolitique plus large de la Géorgie. Sous le gouvernement du Rêve géorgien (GD), Tbilissi s’est progressivement éloignée de la trajectoire euro-atlantique qui définissait autrefois sa politique étrangère et s’est davantage liée à des puissances non occidentales, notamment la Russie et la Chine, ainsi qu’à l’Iran, dont le rôle s’est accru de manière à la fois visible et controversée.

Ce changement a été clairement illustré lorsque le vice-ministre géorgien des Affaires étrangères a publiquement exprimé sa solidarité avec l’Iran à la suite des frappes israéliennes, une initiative qui a provoqué de vives réactions de la part d’Israël, de l’opposition nationale géorgienne et des segments pro-occidentaux de la société géorgienne. Au-delà des retombées diplomatiques, cet épisode a marqué un réalignement plus profond. Moscou a activement encouragé la Géorgie à participer à des formats régionaux alternatifs tels que la plateforme « 3+3 » et le Corridor international de transport Nord-Sud (INSTC), au sein desquels l’Iran joue un rôle central. Ces initiatives s’inscrivent dans le cadre du retrait progressif du Rêve géorgien de l’intégration euro-atlantique et de son adhésion à la « neutralité stratégique », une posture de plus en plus interprétée à Washington et à Bruxelles comme un alignement tacite sur les puissances autoritaires.

Dans le même temps, la présence économique, démographique et en termes de soft power de l’Iran en Géorgie s’est rapidement étendue. Des milliers de ressortissants iraniens résident désormais dans le pays, les entreprises enregistrées en Iran se sont multipliées, les volumes d’échanges commerciaux ont augmenté et les flux touristiques en provenance d’Iran ont bondi. Bien que la plupart de ces activités soient formellement légales, la Géorgie est de plus en plus perçue par ses partenaires occidentaux comme une plateforme potentielle permettant à l’Iran et à la Russie de contourner les sanctions, notamment par des canaux financiers, des réseaux commerciaux et l’accès aux ports de la mer Noire. À mesure que les relations de la Géorgie avec l’Occident se refroidissent, son utilité pour les États sanctionnés augmente en conséquence.

Alors que le régime iranien est en proie à de violentes turbulences, les responsables du gouvernement Rêve géorgien sont restés largement silencieux. Les représentants du gouvernement et les commentateurs qui leur sont affiliés refusent d’aborder les événements en Iran, invoquant le principe de non-ingérence, alors même que ces voix commentent régulièrement et avec enthousiasme les échecs perçus et les troubles sociaux dans les États européens. En revanche, les propagandistes et les partisans actifs du Rêve géorgien se sont montrés bien moins réservés, prenant ouvertement le parti des autorités iraniennes contre les manifestants, qu’ils assimilent explicitement aux manifestants antigouvernementaux en Géorgie, et célébrant le « rétablissement de l’ordre » par le régime. Certains sont allés plus loin en exhortant le public géorgien à « apprécier » la relative retenue des forces de l’ordre nationales, opposant la gestion des manifestations en Géorgie aux milliers de morts qui auraient été causées lors de la répression en Iran. Parallèlement, les réseaux pro-gouvernementaux ont diffusé des affirmations alarmistes selon lesquelles les États-Unis pourraient faire pression sur la Géorgie pour qu’elle ouvre un front contre l’Iran ou autorise l’utilisation de son territoire pour une attaque, présentant ces scénarios hypothétiques comme des menaces extérieures et mettant en garde Washington contre toute ingérence.

Plus récemment, des responsables géorgiens sont arrivés à l’ambassade d’Iran pour célébrer le 47e anniversaire de la révolution iranienne. Des discours ont été prononcés, des poignées de main échangées, et à l’extérieur, la tour de télévision de Tbilissi s’est illuminée aux couleurs du drapeau iranien, un geste habituellement réservé aux amitiés sans nuages. Cela s’est produit alors que les écrans d’information diffusaient encore des images de la répression dans les rues iraniennes, et alors que les tensions avec Washington s’intensifiaient de jour en jour.

Dans ce contexte, l’avenir des relations entre la Géorgie et l’Iran dépend fortement de la trajectoire interne de l’Iran. Le premier scénario, également envisagé dans l’analyse de cas précédente, est une véritable transition démocratique en Iran suivie d’une réintégration économique avec l’Occident, ce qui modifierait fondamentalement le rôle actuel de la Géorgie. La Géorgie perdrait sa fonction d’ « intermédiaire de zone grise » facilitant le commerce parallèle, la connectivité informelle et le contournement des sanctions. L’activité économique iranienne en Géorgie deviendrait probablement plus transparente et moins chargée politiquement, tandis que les flux migratoires se normaliseraient. Sur le plan stratégique, la dépendance de la Russie à l’égard des corridors centrés sur l’Iran, tels que l’INSTC, s’affaiblirait, réduisant ainsi l’influence de Moscou sur la Géorgie. Pour le Rêve géorgien, ce serait l’issue la moins favorable : sa politique actuelle vis-à-vis de l’Iran deviendrait obsolète et politiquement coûteuse. Pourtant, pour la Géorgie en tant qu’État, ce scénario serait le plus stabilisateur, ouvrant potentiellement la voie à un réancrage dans un cadre occidental et rétablissant la pertinence de la Géorgie en tant que plaque tournante pro-occidentale de transit et de logistique, à condition que les conditions politiques internes le permettent.

Le deuxième scénario, un effondrement de l’État iranien dans une instabilité prolongée ou l’anarchie, générerait des risques aigus pour la Géorgie avec peu d’avantages compensatoires. La migration iranienne vers la Géorgie pourrait connaître un pic, exerçant une pression sur la cohésion sociale et la capacité administrative. Les perturbations commerciales porteraient préjudice aux secteurs déjà dépendants des importations iraniennes, tandis que les risques sécuritaires augmenteraient, notamment le crime organisé, la contrebande et les flux financiers illicites. L’INSTC deviendrait probablement peu fiable ou s’effondrerait, sapant les ambitions logistiques régionales de la Russie et supprimant tout intérêt économique que la Géorgie pourrait en tirer. Dans ce contexte, la Géorgie pourrait devenir une zone tampon pour l’instabilité débordant du Moyen-Orient, ce qui inciterait l’Occident à intensifier sa surveillance en matière de contrôle des frontières, de blanchiment d’argent et de coopération de sécurité. Ce scénario accentuerait la volatilité sans offrir de bénéfice stratégique durable.

Le troisième scénario, une transition vers un autre régime sécuritaire intransigeant en Iran, représente le plus grand danger à long terme pour la trajectoire occidentale de la Géorgie. Dans ce cas, les relations entre Tbilissi et Téhéran s’approfondiraient probablement et deviendraient plus ouvertement stratégiques, englobant la logistique, le commerce, la coopération en matière de renseignement et le contournement des sanctions. La présence de l’Iran en Géorgie continuerait de croître, mais avec une dimension sécuritaire plus forte, renforçant la coopération parallèle avec la Russie et la Chine. La Géorgie risquerait d’être enfermée par défaut dans un axe de connectivité autoritaire, même sans alignement idéologique. La pression des sanctions occidentales sur la Géorgie pourrait s’intensifier, touchant le secteur bancaire, le commerce et les perspectives d’adhésion à l’UE, tandis que la souveraineté géorgienne pourrait s’éroder à mesure que des acteurs extérieurs gagneraient en influence sur les infrastructures, les ports et les élites politiques.

Dans l’ensemble, la trajectoire de l’Iran agit comme un multiplicateur de force pour la dérive géopolitique de la Géorgie. Un Iran démocratique pourrait contribuer à ramener la Géorgie vers l’Occident ; un Iran effondré la déstabiliserait ; et un Iran-État sécuritaire consoliderait le rôle de la Géorgie en tant que nœud de première ligne contre l’influence occidentale, quelles que soient les préférences de la société géorgienne.

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Ile d’Ormouz // Wikimedia Commons

Les trois conclusions

La trajectoire de l’Iran n’est pas une variable périphérique dans la géopolitique eurasienne ; c’est une variable structurelle. L’avenir de la République islamique façonnera non seulement l’équilibre des pouvoirs dans le golfe Persique, mais aussi l’évolution du Caucase du Sud – une région déjà déstabilisée par la guerre de la Russie en Ukraine et la politique régionale affirmée de la Turquie.

Trois conclusions se dégagent.

Premièrement, l’issue la plus stabilisatrice pour le Caucase du Sud serait une transition ordonnée et pragmatique à Téhéran. Un Iran réintégré affaiblirait l’influence de la Russie, réduirait les incitations à la coercition par les corridors et introduirait une dynamique régionale plus transactionnelle et axée sur l’économie. Pour l’Arménie, cela élargirait l’autonomie stratégique ; pour l’Azerbaïdjan, cela normaliserait la concurrence ; pour la Géorgie, cela rouvrirait les voies vers l’Occident et réduirait les vulnérabilités liées à la zone grise.

Deuxièmement, un effondrement de l’Iran serait le scénario le plus déstabilisateur. Il générerait des flux de réfugiés, des perturbations économiques et des conflits autour des corridors, tout en invitant à une intervention opportuniste de la Russie et de la Turquie. Les gains tactiques à court terme pour certains acteurs se feraient au prix d’une instabilité à long terme. Le Caucase, déjà fragile, est mal équipé pour absorber un choc systémique provenant de son voisin du sud.

Troisièmement, la continuité sous un régime nationaliste durci préserverait la prévisibilité mais renforcerait la politique des blocs. Dans ce contexte, Moscou conserverait un partenaire tactique, Ankara mènerait une concurrence mesurée, et les petits États verraient leur espace stratégique restreint face aux sanctions et à la sécurisation des voies de transit.

Pour les décideurs politiques occidentaux, la conclusion est claire. La politique vis-à-vis de l’Iran ne peut être traitée comme un dossier isolé, limité au golfe Persique ou aux négociations sur le nucléaire. Toute escalade, transition ou effondrement à Téhéran aura des répercussions bien au-delà du Golfe, façonnant les corridors de transit eurasiens, les marchés de l’énergie et même la viabilité de l’économie de guerre russe. Le Caucase du Sud se trouve directement sur ces lignes de fracture. Les décisions prises à Washington ou à Bruxelles auront donc des conséquences non seulement au Moyen-Orient, mais aussi dans toute cette région déjà fragile. Il faut espérer que l’engagement diplomatique de haut niveau récemment pris par le vice-président américain J. D. Vance dans le Caucase du Sud a pleinement reflété cette réalité et que les discussions avec les dirigeants régionaux ont pris en compte le rôle central de l’Iran dans un équilibre eurasien en pleine évolution.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire l’original ici

<p>Cet article L’avenir incertain de l’Iran et la fragile géopolitique du Caucase du Sud a été publié par desk russie.</p>

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