LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs Revues MÉDIAS
desk russie
 
Desk-Russie promeut et diffuse des informations et des analyses de qualité sur la Russie et les pays issus de l’ex-URSS

▸ Les 10 dernières parutions

19.10.2026 à 19:39

Le reformatage du FN/RN : ni à droite ni à gauche mais à l’Est

Françoise Thom

Comment défendre la souveraineté française tout en espérant voir Moscou remodeler l’Europe ? De Douguine à Soral, l‘historienne explore les racines de ce paradoxe.

<p>Cet article Le reformatage du FN/RN : ni à droite ni à gauche mais à l’Est a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (9165 mots)

Cet essai montre comment Moscou a entrepris de reformater en profondeur le FN et le RN pour en faire un instrument capable de rendre la France intégrable dans l’empire eurasien dominé par la Russie que Poutine rêve de construire. Françoise Thom étudie notamment le rôle essentiel d’Alexandre Douguine, côté russe, et d’Alain Soral, côté français, dans ce projet conçu depuis des dizaines d’années. Elle démontre également que l’idéologie hitlérienne a servi de terreau à ces deux penseurs qui continuent d’œuvrer pour le rapprochement entre l’extrême droite française et le Kremlin.

En mars 2022, Dmitri Medvedev postait : « L’objectif [c’est-à-dire la dénazification de l’Ukraine, NDLR] est […] la possibilité de construire enfin une Eurasie ouverte, de Lisbonne à Vladivostok. » Deux étapes étaient prévues pour réaliser ce dessein : le désengagement américain d’Europe, l’installation au pouvoir dans les États européens des « partis russes » que le Kremlin travaille à construire depuis près de trente ans, et la désagrégation consécutive de l’UE. La première phase est en voie d’achèvement maintenant que les États-Unis se montrent prêts à seconder les efforts du Kremlin pour étendre sa domination en Europe. Avec la progression du RN en France et de l’AfD en Allemagne, la réalisation des étapes suivantes semble en bonne voie. Poutine est persuadé qu’une fois orphelins de l’Amérique, les Européens se plieront tôt ou tard à l’hégémonie du Kremlin. Pour accélérer le processus, il procède au « dressage des élites européennes » : par la subversion du jeu démocratique et par la terreur, en brandissant la matraque nucléaire, comme le recommande Sergueï Karaganov, afin de camoufler les partis pro-Kremlin en « partis de la paix ».

L’obstacle à surmonter est évident, il a été récemment formulé par Alexeï Vaguine, un expert de Vzgliad : « Le comportement de la classe dirigeante européenne ne correspond pas à la logique d’un réalisme géopolitique rigoureux, et c’est regrettable. Si l’Europe était gouvernée par des hommes d’affaires rusés qui dissimulaient habilement leurs visées prédatrices sous couvert de lutte pour la justice, il serait plus facile de négocier avec eux. » Bref, il faudrait des Trump en Europe, comme le laisse entendre Poutine dans son récent discours de Valdaï : « Si chacun avançait en suivant ses repères spécifiques, s’occupait de ce qui le concerne et cessait de caresser des ambitions inutiles, on aurait beaucoup moins de difficulté à trouver une langue commune. L’un des derniers exemples en date est ici la restauration des relations entre la Russie et les États-Unis. » Mais le problème est que « les élites européennes elles-mêmes croient représenter le meilleur des mondes possibles », elles croient à ce qu’elles disent, poursuit Alexeï Vaguine, qui visiblement a du mal à comprendre qu’une conviction quelconque, que la fidélité à des principes puissent compter plus qu’un deal avantageux. C’est de cela que les manipulateurs du Kremlin veulent guérir les élites européennes, encouragés par leur succès à transformer le parti républicain aux États-Unis en une force isolationniste aveugle aux intérêts réels de leur pays et au bien commun de leurs citoyens.

Examinons la manière dont Moscou a entrepris de reformater en profondeur le FN et le RN pour en faire un instrument capable de rendre la France intégrable dans l’empire eurasien dominé par la Russie que Poutine rêve de construire. L’intérêt de Moscou pour l’extrême droite française remonte au début des années 1990. Les « bruns-rouges » qui haïssent les réformes de Boris Eltsine, conscients que le marxisme-léninisme n’est guère porteur, se cherchent une idéologie de rechange. L’anti-américanisme et l’hostilité à l’OTAN régnant dans les milieux de l’extrême droite européenne attirent leur attention. Alexandre Douguine va devenir le collectionneur du bric-à-brac d’idées puisées dans ce courant. Il mange à tous les râteliers idéologiques, et va sélectionner les théories qui peuvent étayer la réalisation de son projet : la reconstitution d’un empire sous hégémonie russe. Au fond, le but de Douguine et du groupe de siloviki qui le soutiennent est de convaincre l’establishment politique du Kremlin de s’atteler à la mise en œuvre de son dessein impérial, à savoir la création d’un grand espace eurasien contrôlé depuis Moscou, et de former les cadres d’une Europe collaborationniste au service du Kremlin. Avec l’arrivée de Poutine au pouvoir, le premier objectif est atteint. C’est la réalisation du second qui va nous intéresser ici.

L’élaboration idéologique : les vases communicants

Tout naturellement, Douguine est amené à s’intéresser aux précurseurs, les idéologues du IIIᵉ Reich qui ont tenté – en vain – d’intéresser Hitler à l’élaboration d’une politique continentale européenne. Il va donc commencer par faire son shopping parmi ces théoriciens. À Karl Haushofer, fondateur de la revue Zeitschrift für Geopolitik, Douguine emprunte le concept de « Grand Espace » (Großraum) : le monde doit se structurer non pas en États-nations, mais en vastes blocs continentaux autosuffisants menés par des nations dominantes. Haushofer préconisait la création d’un bloc continental géant reliant l’Allemagne, la Russie et le Japon pour briser l’encerclement de la thalassocratie anglo-saxonne. Douguine actualise cette formule avec un axe Paris-Berlin-Moscou où la Russie joue le rôle de pivot central. La notion hitlérienne de « Lebensraum » (espace vital) est recyclée en « espace eurasien ». Douguine mobilise le juriste Carl Schmitt pour ressusciter l’antagonisme avec les Anglo-saxons qui avait structuré la guerre froide, en reprenant la distinction empruntée à Schmitt entre les puissances terrestres (tellurocraties, fondées sur la tradition, l’ordre, la hiérarchie et la collectivité) et les puissances maritimes (thalassocraties, fondées sur le commerce, le libéralisme, et l’individualisme). Ce thème d’une Russie conservatrice, rempart des « valeurs traditionnelles », permet de transfigurer le sordide despotisme russe en lui conférant une aura quasi-mystique. Douguine ne manque pas non plus de grappiller certains concepts puisés dans la « révolution conservatrice » allemande, comme celui d’une synthèse entre un socialisme d’État non marxiste et un nationalisme traditionnel, que notre demi-savant présente pompeusement dans sa Quatrième Théorie politique. Pour Douguine, « la Troisième Rome, le Troisième Reich et la Troisième Internationale sont des éléments qu’il faut connecter dans la révolte contre le monde moderne1. ». Le syncrétisme ne le gêne nullement, car chez lui comme chez Lénine, les idées ne reflètent pas des convictions, ne sont pas le fruit d’une recherche de la vérité, mais l’équivalent d’une artillerie destinée à pulvériser ou subvertir l’adversaire.

thom carte fr
Le partage du monde en quatre grandes zones d’influence selon la théorie des « pan-idées » de Karl Haushofer. Cette carte figure dans le manuel d’Alexandre Douguine, Géopolitique de la Russie (2012) // Wikimedia Commons

Douguine et les dirigeants poutiniens affectionnent la notion de « grand espace économique européen », volet essentiel de l’Eurasie voulue par le Kremlin. Là encore, les experts de l’Allemagne hitlérienne ont tracé la voie, tel Werner Daitz, le théoricien de « l’économie du grand espace européen sous la direction nationale-socialiste ». Daitz écrit : « Si nous voulons dominer l’économie européenne, ce qui est absolument nécessaire et inévitable pour consolider le rôle central de l’Europe en tant que centre de la race blanche, alors, pour des raisons évidentes, nous ne pouvons pas parler publiquement d’une “Grande Économie allemande”. Nous devons toujours parler de l’Europe dans son ensemble, car le leadership allemand découle tout naturellement de la domination politique, économique, culturelle et technologique de l’Allemagne, ainsi que de sa situation géographique. » C’est Daitz qui lance le slogan : « L’Europe aux Européens ». En mars 1944, Daitz fait une conférence à Paris, invité par un groupe appelé « Collaboration, un rassemblement d’énergies françaises pour l’unité européenne ». Cette conférence a un titre prometteur : « La politique continentale de Napoléon, une anticipation de la politique européenne du Reich ». Daitz cherchait à flatter son auditoire français en faisant de Napoléon le premier dirigeant moderne à mener une politique de « Grande Europe » fondée sur la rupture avec l’Angleterre.

Dès les années 1990, Douguine entreprend de coopter les extrêmes droites européennes (notamment françaises et allemandes) en leur promettant un statut de partenaires continentaux au sein du « Grand Espace » affranchi de la tutelle anglo-saxonne. En ce qui concerne la France, sa tâche est facilitée par l’influence exercée dans l’extrême droite des années 1990 par des personnages ayant un passé collaborationniste, tel l’écrivain Saint-Loup (alias Marc Augier). Militant socialiste converti au national-socialisme en août 1940, il participe à l’animation d’un groupuscule financé par Berlin qui prône une alliance entre la France, l’Italie, l’Allemagne et la Russie « afin de former un bloc indissoluble qui imposerait sa volonté aux autres nations européennes ». Saint-Loup dirige ensuite les Jeunes de l’Europe Nouvelle, filiale du groupe « Collaboration, un rassemblement d’énergies françaises pour l’unité continentale » mentionné plus haut. Citons aussi Pierre Clémenti, qui a fondé en 1934 le Parti français national-communiste. Condamné à mort par contumace en 1948, il publie en Suisse un ouvrage où il défend un État intégrant l’Allemagne, l’Italie et la France, soutenu par une URSS qui s’éloignerait du marxisme au bénéfice d’un socialisme national. Clémenti sera un temps l’un des hommes forts du Nouvel Ordre Européen (NOE), internationale néo-nazie fondée en 1953 par l’ex-trotskiste passé à la Waffen-SS René Binet. C’est dans un journal de ce dernier qu’apparaît la formule de la construction d’une Europe « de Brest à Vladivostok2 ». 

thom hess
Karl Haushofer (à gauche) aux côtés de Rudolf Hess, vers 1920. Photo : Friedrich V. Hauser // Wikimedia Commons

La douguinisation du FN : la phase Alain Soral

Alain Soral a joué un rôle crucial dans le remodelage de l’extrême droite française et son infiltration conceptuelle par Moscou au cours des années 2000. Son apport doctrinal va être déterminant dans le tournant pro-russe du FN et dans la transformation de ce parti en instrument de poutinisation de la France. Dans une vidéo après les révélations de Mediapart, Alain Soral déclare, parlant de Jordan Bardella : « C’est vrai qu’il a baigné dans le bain idéologique de ce qui était l’idéologie montante du Front National à l’époque où j’y étais […]. Je l’avais très bien formé au départ […]. »

La première étape de la rééducation du FN est la mise à l’écart de l’anticommunisme, partie intégrante de la doctrine du FN traditionnel. Chez Douguine et consorts, l’anticommunisme est mal vu, assimilé à la russophobie. Dans ce domaine, les progrès sont rapides. Dès 1985, Emmanuel Leroy, le premier conseiller géopolitique de Marine Le Pen et son futur speechwriter, s’abonne à France-URSS et renvoie dos à dos communisme et libéralisme, à la recherche d’une « troisième force » capable de faire contrepoids à la civilisation matérialiste. En 2006, il est déjà à un stade avancé de douguinisation. Écoutons-le : « “l’idéologie anglo-saxonne” vise à l’hégémonie à travers une gouvernance mondialisée. […] C’est au nom de ses valeurs telluriques et de son statut de Troisième Rome que la Russie aurait les qualités et devoirs permettant de prendre la tête d’une insurrection patriote globale contre la globalisation et la post-modernité3. »

La seconde étape est l’implantation du syncrétisme douguinien sur le terreau français. C’est là qu’Alain Soral va se montrer un vulgarisateur de talent du nébuleux Douguine. Soral est un transfuge du Parti communiste passé à l’extrême droite. Il a adhéré au FN en 2005 et l’a quitté en 2009. Douguine et Soral entretiennent des liens de longue date. Ils échangent les bons procédés. Douguine a assuré la promotion de Soral en Russie, où le livre de ce dernier Comprendre l’Empire (2011) a été traduit et diffusé. À travers sa maison d’édition Kontre Kulture, Soral a contribué à diffuser La Quatrième Théorie politique de Douguine publié en 2009 et traduit en français en 2012 (avec une préface de Soral). Cet opus préconise de remplacer la démocratie libérale, le marxisme et le fascisme par une doctrine qui intègre les éléments positifs de ces régimes tout en éliminant ceux que Douguine considère comme négatifs : l’individualisme, le racisme, la croyance dans le progrès, etc. Le régime qui sortira de l’alambic douguinien sera basé sur l’ethnos, « la plus grande valeur de la Quatrième Théorie politique en tant que phénomène culturel ; en tant que communauté de langue, de croyance religieuse, de vie quotidienne et de partage de ressources et d’efforts ; en tant qu’entité organique » (sic). La seule chose ressortant clairement de cet amphigouri est la volonté de puissance et l’abyssal orgueil qui inspirent l’auteur et ses commanditaires. Il s’agit de ratisser large en ameutant les déçus du libéralisme, les nostalgiques du marxisme, les sympathisants refoulés du fascisme, les tiers-mondistes attardés. Et surtout de créer ce fond de confusion intellectuelle sans laquelle la greffe dans les esprits du complotisme ne peut pas prendre durablement.

N’oublions pas que l’objectif russe est de substituer aux institutions démocratiques une « verticale du pouvoir » à la Poutine et de transformer les citoyens des pays européens en sujets, voire en esclaves. La première étape est de supprimer l’opposition gauche/droite qui est la base du politique. En 2007, Soral fonde l’association Égalité et Réconciliation (E&R) autour d’un slogan hybride fleurant le syncrétisme douguinien : « Gauche du travail et Droite des valeurs ». Soral prétend mobiliser les « petits » contre la finance et l’État profond – entendre les Juifs. Le programme est entre autres d’attirer dans la mouvance nationaliste des jeunes issus de l’immigration en désignant des ennemis communs, le « Système », les élites et surtout les Juifs4. Rappelons à ce propos que la doctrine eurasiste de Douguine préconise une alliance avec l’islam : « Les Eurasiens, écrit Douguine en 1992, consi­dèrent que l’islam fondamentaliste, avec son antimatérialisme, son refus du système bancaire, de l’usure internationale, du système de l’écono­mie libérale, est leur allié […]. Le seul ennemi géopolitique des Russes et des musulmans – ce sont les États-Unis et leur système libéral, cosmo­polite, anti-religieux, anti-traditionnel5 […]. » Comme Douguine, Soral a une attirance pour l’islam dont il sent le potentiel subversif6. Il cherche l’appui des musulmans contre les Juifs : « C’est dans mon intérêt de catholique blanc que la communauté musulmane soit puissante en France. Il faut un rééquilibrage communautaire pour faire poids contre la communauté toute-puissante [entendre les Juifs]7 ». Dans l’esprit de Soral, l’association Égalité & Réconciliation devait réaliser la jonction entre la frange nationaliste d’extrême droite et des groupes islamistes, avant tout de la mouvance chiite pro-iranienne radicale du Centre Zahra (fermé en octobre 2018 par les autorités françaises). Dès la fin des années 1980, Douguine préconisait « une sorte d’alliance eschatologique entre chrétiens et chiites ». « L’eurasisme ressemble à bien des égards à l’idée de Khomeiny ! C’est-à-dire l’affirmation d’une culture indépendante qui rejette l’hégémonie occidentale8 […]. » L’affinité pour les chiites iraniens est un marqueur de l’influence de Douguine et plus largement des services russes. Alain Soral sera un soutien constant des régimes iranien et syrien sous Bachar el-Assad.

L’étape suivante consiste à acclimater le complotisme en France. Tel est l’objectif de Comprendre l’Empire, sous-titré Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ? qui prétend expliquer les évolutions des deux derniers siècles par un complot américano-sioniste international fomenté par la Banque manipulée par les Juifs, « l’oligarchie mondialiste » (sic), « l’hyperclasse nomade ». Il y a le Système – comprendre « l’axe américano-sioniste » – et les ennemis du Système. En novembre 2008, Soral salue « partout, au Venezuela, en Iran, en Russie, la nouvelle résistance qui se lève contre le nouvel ordre mondial sous imperium américain ». 

Le complotisme est un élément constitutif fondamental du poutinisme. Il tue la capacité de raisonner dans une société. En pointant une volonté mauvaise impulsant toutes les évolutions sociales, il empêche l’esprit de remonter des effets aux causes. Il fait entrer dans l’ère post-vérité. Ainsi les Russes se sont laissé persuader que les Occidentaux sont responsables de la guerre en Ukraine, tout comme les Américains ont gobé le slogan de Trump « c’est la faute à Biden ». Le complotisme favorise la posture victimaire, dont l’ascension de Trump a montré à quel point elle était porteuse. Soral adore poser en éternel persécuté : « Nous, patriotes français, […] sommes traités en Palestiniens dans notre propre pays. » L’affaire Bardella a été présentée par Marine Le Pen comme une offensive du « Système » contre les patriotes français. Et surtout, l’exploitation de la thématique victimaire permet de neutraliser la morale commune : s’identifier au persécuté dispense de s’embarrasser de considérations éthiques. Trump a réussi à se faire réélire en dépit des innombrables casseroles qu’il traînait en jouant la comédie de l’innocent persécuté par « l’État profond ».

Troisième élément du poutinisme, la transgression diffusée sous un masque clownesque dans une société encore soucieuse de décence (en Russie ce fut la fonction de Jirinovski). Soral s’est associé à l’humoriste Dieudonné, un compagnon de route de l’association Égalité et Réconciliation. Dieudonné lui « apporte la dérision du comique » qui attaque tous les impératifs moraux, dont celui de se souvenir de la Shoah. Soral et Dieudonné forment un tandem d’« entrepreneurs de démolition », pour reprendre l’excellente expression de Jean-Yves Camus9. Signalons qu’en 2014, Dieudonné a créé sa chaîne sur la plateforme vidéo russe Rutube, imitation russophone du célèbre YouTube, après la fermeture de ses comptes sur YouTube et d’autres plateformes pour « apologie du terrorisme ». « On envoie des milliards à l’Ukraine mais on n’a pas d’eau potable en Guadeloupe10 ! » Dieudonné est un chaud partisan des BRICS. « Nous n’avons rien contre la Russie, nous sommes tout à fait objectifs sur les attaques de l’Occident sur les intérêts russes ». 

thom soral2
Alain Soral (à gauche) et Alexandre Douguine lors d’un entretien diffusé le 2 septembre 2025 // Capture d’écran

L’étudiant Soral passe son oral

Pour illustrer ce processus de transmission par Douguine de l’idéologie du « monde russe » à un interlocuteur étranger, on peut se reporter aux podcasts de ses entretiens avec Alain Soral, un temps réfugié en Russie. Prenons celui du 2 septembre 2025.

D’emblée, Soral se montre empressé à servir la soupe à son mentor : « Qui a repris le flambeau du katechon11 ? Ce ne peut être que la Russie […]. Il faut que Poutine prenne conscience qu’il est le katechon et qu’il doit se hisser au niveau de cette destinée. Si ce n’est pas lui, ce ne sera personne. » Ainsi Soral fait sienne la thèse de la propagande du Kremlin selon laquelle seule la Russie forme barrage aux forces sataniques à l’œuvre en Occident. Il flatte habilement Douguine en laissant entendre que lui seul peut persuader Poutine de mener à bien sa mission. Douguine en profite pour mettre les points sur les i en faisant observer que Charlemagne a usurpé le rôle du katechon qui revenait à l’empire byzantin. C’est donc au tsar de Moscou, l’héritier de Byzance, qu’échoit cette mission, ce que conteste le pape. Le catholique Soral se hâte d’abonder dans ce sens, caressant son interlocuteur dans le sens du poil en évoquant la filiation de la Russie actuelle avec l’URSS et la Grande Russie d’autrefois : « Vatican 2 a dépossédé Rome de ce rôle katechonique pour l’Occident. Le trône est vacant, le diable avance. Et on se dit que cela ne peut être que la Russie de Poutine, dans cette réconciliation de l’URSS qu’il ne faut pas rejeter tout entière, qui est une épopée très importante, et de la tradition de ce qu’on appelle la Grande Russie… »

Puis il enfourche le principal dada du gourou russe avec le couplet attendu sur les maudits Anglo-saxons. On remarquera l’utilisation du fameux « on », marqueur linguistique du complotisme : « Ce basculement du monde en ce moment, c’est un retour au continental. Le monde maritime est celui de la piraterie. Nous [les Français], on fait partie de ce continent et on nous interdit d’en faire partie. On nous dit que vous devez rester sous la domination du monde thalassocratique, alors que notre destin géopolitique évident, c’est Chine-Russie-Europe. Il y a une guerre terrible menée contre la Russie par le pouvoir macronien et ça, c’est tragique. Nous sommes complètement allégeants (sic) à la culture anglaise, à la perfide Albion qui a programmé la destruction de l’alternative française […]. Notre pire ennemi c’est le monde anglo-saxon […]. On nous a fait oublier que l’ennemi c’est l’Angleterre. Même Bainville dans les années trente trichait un peu quand il disait que c’était l’Allemagne. C’est faux […]. La France et la Russie ont des parentés profondes. Le monde anglo-saxon […] nous en veut et s’efforce de nous faire disparaître en ne nous laissant que la mode et la cuisine […]. Cela aussi, c’est tragique pour nous, on nous empêche de dialoguer avec nos cousins culturels que sont les Russes. »

Ouf, nous voici arrivés à l’essentiel, la multipolarité : « Le discours de Phnom Penh de De Gaulle, c’était déjà du Poutine avant l’heure, le monde multipolaire […]. Maintenant Poutine a le pouvoir que n’avait pas de Gaulle pour réaliser cette proposition qui marche, elle s’appelle le BRICS. » Soral risque une allusion aux catholiques qui entourent Trump : « Quand je vois l’entourage catholique de Trump, la manière dont il met en avant la Vierge Marie, il y a une rupture subtile avec le protestantisme, même s’il ne peut pas l’assumer. Ce sont des signes positifs. » Il se fait reprendre par Douguine qui remarque que Melania fréquente l’Église orthodoxe. Soral embraye sur son Abrégé du complotiste : « Il y a un message métaphysique subtil envoyé au catholicisme et à l’orthodoxie. On voit bien qu’il y a d’un côté Juifs et protestants ensemble, et de l’autre côté, il peut y avoir une réconciliation entre catholiques et orthodoxes, et même parfois musulmans, avec lesquels il y a des convergences possibles. Mais cela nous est interdit de penser à ces convergences. Le pouvoir juif en France est très très fort (ce n’est pas la même situation ici [en Russie]) ; en France, le pouvoir juif déclare la guerre aux musulmans. Ils ont sorti un document sur la pénétration des Frères musulmans pour nous faire croire que les Frères musulmans essayaient de prendre le pouvoir en France. Il y a une volonté de guerre civile molle en France qui est voulue par les sionistes, qui a aussi été déclenchée par le 7 octobre pour que nous suivions Israël comme avant-garde du monde judéo-chrétien, protection de la civilisation contre le despotisme oriental, [il y a] l’idée que la démocratie est consubstantielle à la vision anglo-saxonne qu’on va chercher chez les néo-cons américains, et que l’alternative est le despotisme oriental […]. Tout cela nous est imposé en France avec une brutalité comparable au jdanovisme. » Là Soral a gaffé, Douguine sursaute et le rabroue : Jdanov a été pour un retour à la culture russe et « dans notre contexte ce n’est pas péjoratif ».

Un tropisme pro-russe affiché

L’influence de Soral sur le FN est déjà perceptible en juin 2005. Jean-Marie Le Pen semble adhérer à la conception poutinienne d’une Union eurasienne alternative à l’UE quand il déclare à Moscou : « L’Union européenne est une impasse puisqu’elle est hostile au maintien de la souveraineté nationale. Il faut désormais réfléchir à la création d’un “espace boréal”, de Brest à Vladivostok. »  L’annexion de la Crimée ? « Poutine a fait un sans-faute », estime-t-il en mars 2014. Il en oublie sa culture historique : « La Crimée a toujours été une province russe. Poutine a accepté démocratiquement la décision de la population de la Crimée de rejoindre la mère-patrie russe », a-t-il déclaré le 28 octobre 2014 devant les caméras de la chaîne de télévision Vesti.

Marine Le Pen va bientôt éclipser son père en russophilie. En 2009, elle déclare dans un discours programmatique : « S’appuyer sur la Russie aujourd’hui, c’est créer le véritable espace européen de l’Atlantique à l’Oural, l’Europe des patries poursuivant leurs intérêts nationaux et associées dans une communauté de civilisation, bien éloignée du modèle communautariste ultralibéral américain vers lequel l’Union européenne nous conduit12 ». Le tournant pro-russe du FN s’accentue à partir de 2011, quand Marine Le Pen prend la direction du parti et entreprend de le « dédiaboliser ». À Moscou et à Paris, on a compris que l’antisémitisme fracassant à la Soral est un boulet électoral. S’il veut gagner, le FN doit adopter un nouveau look. Marine Le Pen purge le FN des antisémites notoires. Le député Jean-Philippe Tanguy affirme avoir « foutu dehors » les « militants soraliens qui essayaient d’infiltrer des partis politiques ». Mais pas question de cacher l’alignement sur la Russie. Marine Le Pen clame son « admiration » pour Vladimir Poutine et s’enorgueillit d’être « peut-être la seule en France qui défend la Russie ». Elle multiplie ses voyages à Moscou. À chaque fois, elle a été reçue par Sergueï Narychkine, un proche de Poutine, directeur du Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie depuis le 22 septembre 2016. En mai 2014, Marine Le Pen critique la position de l’UE pour les sanctions appliquées à la Russie après l’annexion de la Crimée : « Je pense qu’il est stupide de la part de l’Union européenne d’être entrée dans une sorte de guerre froide contre la Russie, rien ne le justifie. » Il fallait « avoir des relations équilibrées avec tous les grands pays » ; or la Russie était « incontestablement un grand pays ». À l’époque, elle affichait son intention de reconnaître la Crimée comme territoire russe si elle était élue. Pour elle, le référendum organisé par la Russie à la pointe des fusils était « sans contestation possible ». En mars 2017, c’est l’apothéose : elle est reçue en tête-à-tête par Vladimir Poutine, qui l’adoube quelques semaines avant la présidentielle. Partisane d’une « confédération des patries européennes élargie à l’ensemble du continent, de Brest à Vladivostok », Marine Le Pen rêve d’une France hors de l’OTAN et alliée à la Russie, et veut un rapprochement économique avec Moscou. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022, elle a systématiquement dénoncé les livraisons françaises d’armes à l’Ukraine : « Cela fait de nous des co-belligérants. » Un rapport de la Commission d’enquête parlementaire relative aux ingérences étrangères qui a fuité le 1ᵉʳ juin 2023 note que le RN est ainsi devenu une « courroie de transmission efficace » de la Russie. Au point que les votes au Parlement européen des élus RN « s’alignent systématiquement sur l’intérêt du régime russe ».

L’élimination des « déviationnistes »

Lorsqu’on se penche sur l’évolution du FN/RN, on ne peut que constater les âpres querelles de chapelle qui déchirent le parti. Comme autrefois au sein du parti de Lénine, le groupe dirigeant élimine les « déviationnistes » de gauche et de droite, favorisant l’émergence d’un noyau d’opportunistes manifestant l’aptitude à se morpher en parfaits apparatchiks, tout cela au nom de la prise du pouvoir.

Nous avons vu que l’idéologie douguinienne est en réalité un assemblage de recettes de subversion, à la fois de l’ordre international et de l’ordre démocratique. Les impératifs de la subversion nuisent à la cohérence du corps doctrinal et les excommunications du FN/RN reflètent les contradictions dans lesquelles se débattent les tenants de l’idéologie douguinienne. Un premier obstacle auquel se heurte le projet douguinien est l’islamophobie qui se développe dans les milieux de l’ extrême droite européenne à partir de la guerre du Kosovo. Les Américains sont alors accusés de vouloir détruire l’Europe en encourageant son islamisation alors que la Russie protectrice des Serbes semble de plus en plus attractive, et est perçue comme un rempart contre cette islamisation13. On comprend qu’il faut bien des contorsions pour incorporer le volet tiers-mondiste islamophile de la doctrine de Douguine dans le parti lepeniste.

Or les stratèges du Kremlin, s’ils encouragent volontiers cette représentation de la Russie comme rempart du christianisme, ne veulent en aucun cas se priver de la possibilité d’actionner les masses migratoires en Europe ni les musulmans du Moyen-Orient. Ils souhaitent disposer dans les pays européens de réseaux capables d’intégrer les migrants à leur stratégie de déstabilisation des démocraties libérales. Il s’agit d’un élément clé de leur politique qui s’exprime on ne peut plus clairement dans cet article de la très officielle agence de presse RIA Novosti (2023) : les Européens « semblent avoir perdu leur instinct de conservation, oubliant que le conflit du Moyen-Orient pouvait être importé dans la communauté – et plus rapidement qu’ils ne peuvent l’imaginer. […] Tant que le bloc européen ne sera pas confronté à une menace existentielle (c’est-à-dire qui remettra en question son existence même), il ne se tournera jamais vers la Russie […]. Nous nous souvenons de […] 2015, lorsque le sang des personnes abattues aux terrasses des cafés et au Bataclan coulait dans les rues de Paris. Alors Paris a demandé l’aide de Moscou. Et Moscou, se souvenant des relations alliées du passé, a apporté son aide. » Le propagandiste Soloviov exprime ouvertement les espoirs placés par le Kremlin sur une déstabilisation de l’Europe à travers le mouvement pro-palestinien balayant le continent, qui obligera les élites européennes à faire appel aux troupes russes pour venir à bout de l’insurrection : « Vous remarquerez le formidable mouvement de soutien aux Palestiniens qui balaye l’Europe […]. L’Europe va exploser. La Grande-Bretagne va exploser. Et nous, nous allons observer tout ça. Nous avons notre tâche à mener à bien, venir à bout des Ukrainiens, et ensuite nous ferons régner l’ordre en Europe. »

Le cas d’Aymeric Chauprade, un temps conseiller spécial de Marine Le Pen pour les relations internationales, illustre ces tensions internes. Aymeric Chauprade avait tout pour plaire au Kremlin. C’était un enthousiaste de la Russie. À l’en croire, « la Russie est devenue l’espoir du monde », car « elle défend les valeurs traditionnelles et refuse le diktat des LGBT ». Durant le référendum Potemkine organisé pour justifier le rattachement de la Crimée à la Russie, Aymeric Chauprade avait été invité en tant qu’« observateur » par une association pro-Kremlin, avant de militer contre les sanctions économiques européennes prononcées à l’encontre de la Russie. Il s’est rendu au Mont Athos avec l’oligarque russe orthodoxe Konstantin Malofeev, et ils ont « prié ensemble » (octobre 2015). Chauprade est bluffé par la « spiritualité russe » dont le gavent ses hôtes moscovites. Régalé par le richissime oligarque proche du Kremlin, il dénonce « les partisans de l’Argent-roi qui réduisent la personne à un individu-consommateur, détruisent les familles et les identités ». Grâce à Chauprade, le RN obtint un prêt de 9,4 millions d’euros auprès de la banque tchéco-russe (qui a finalement été remboursé en septembre 2023). Membre de la commission des affaires étrangères et de la sous-commission sécurité et défense du Parlement européen, il emploie fin 2018 comme stagiaire Elizaveta Peskova, fille de Dmitri Peskov, la fille du porte-parole de Vladimir Poutine. Mais Aymeric Chauprade s’est aligné sur la Russie parce qu’il considère les islamistes comme le plus grand danger pour la France : « Une cinquième colonne puissante vit chez nous et peut se retourner à tout moment contre nous en cas de confrontation générale. » Cette déclaration a été l’une des causes de la rupture en 2015 entre Chauprade et Marine Le Pen qui le rabroue vertement : « La responsabilité d’un mouvement politique, c’est d’éviter précisément l’engrenage du choc des civilisations. »

thom chauprade
Marine Le Pen et Aymeric Chauprade lors d’un meeting du Front national à l’Équinoxe, à Paris, le 18 mai 2014. Chaîne YouTube du Rassemblement national, capture d’écran

Le cas d’Aymeric Chauprade est typique de la myopie des sympathisants pro-russes dans la droite française. Le principal malentendu, savamment entretenu par le Kremlin, réside dans l’illusion que la Russie soutient la conception d’une « Europe des nations », à la de Gaulle. Alain Soral se trompe lourdement lorsque, pour défendre la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, il voit dans « le triomphe du nationalisme russe une condition de la renaissance du nationalisme français ». C’est oublier la vieille tactique de Lénine, qui, on s’en souvient, avait fait appel aux nationalités de l’empire russe pour jeter à bas le tsarisme. Le Kremlin de Poutine soutient les nations européennes uniquement dans le but de détruire l’UE et de saboter la coopération entre Européens. Mais son ultime dessein est tout autre. Dmitri Koulikov, un « expert » souvent invité sur les plateaux de la télévision russe, nous le laisse entrevoir. Selon lui, ceux qui sont économiquement dépendants d’autres États doivent être annexés. « Il va falloir oublier le terme d’“État national” […]. Les États nationaux créés après la guerre de Trente ans comme alternatives aux empires se sont avérés historiquement non viables. » Bref, explique Koulikov, on revient aux empires, les 500 dernières années n’ont été qu’une aberration. Le temps est venu de corriger les erreurs commises par le passé. La Russie a eu tort d’évacuer ses troupes de Paris et Berlin. Cette fois, il faut prévoir d’installer des bases permanentes en Europe. 

Ce grand écart idéologique que le RN est obligé de pratiquer en permanence pour concilier son allégeance à la Russie et les attentes de son public explique en partie les tensions qui le déchirent. On se souvient que le gouvernement de Vichy, tiraillé de la même manière, était un véritable panier de crabes.

La trumpisation du RN

Le remède est de pratiquer « le centralisme démocratique ». Aymeric Chauprade se rebiffe : « Le Front national est un étouffoir, on ne peut plus y penser. Et qu’on ne me fasse pas un procès en opportunisme puisque je quitte le Front national alors qu’il est au zénith. Alors que les opportunistes sans convictions arrivent en masse au Front national, et ce sera un problème. » Le Front national supprime le titre de « conseiller de la présidence » pour éviter les incartades de personnages tels Chauprade. Ceux qui souhaitent mettre leurs compétences au service du parti sont priés de rejoindre les commissions d’actions programmatiques (CAP). Comme dans l’Amérique de Trump, un clan familial concentre le pouvoir, entouré de yes-men. Mentionnons le rôle important de Marion Maréchal-Le Pen. Celle-ci est membre du groupe d’amitié France-Russie à l’Assemblée nationale.

thom marion
Marion Maréchal-Le Pen et Natalia Poklonskaïa, vice-présidente de la commission de la sécurité de la Douma russe, à Moscou, le 17 novembre 2016 // Service de presse de la Douma

« C’est vrai, je vais souvent à l’ambassade de Russie, reconnaît-elle en 2014. Ma tante m’y encourage. » Elle souhaite que « la France quitte l’OTAN et s’allie militairement à Moscou ». Mais, dit-elle, « nous ne sommes pas des agents de Moscou ». Marion Maréchal a fondé en 2018 l’ISSEP de Lyon (Institut de sciences sociales, économiques et politiques) qui avait pour objectif de former les nouvelles élites de la droite conservatrice et identitaire. Dès la création de l’école, des liens académiques et diplomatiques informels ont été tissés avec des milieux universitaires et intellectuels russes (comme l’Université d’État de Saint-Pétersbourg ou le MGIMO à Moscou, pépinière des futurs agents russes). Des intervenants et des diplomates russes ont participé ou été invités à échanger dans ce cadre. L’historien russe Oleg Sokolov, spécialiste de Napoléon (encore lui), fait partie du premier conseil scientifique de l’ISSEP jusqu’en 2019, quand il découpe en morceaux sa maîtresse avant d’en jeter les restes dans la Neva. L’ISSEP cherchait à tisser un réseau poutino-compatible avec des universités d’Europe de l’Est et du monde conservateur pour offrir une alternative aux réseaux académiques anglo-saxons. Il s’agissait en réalité d’un équivalent des écoles du Komintern dans lesquelles, durant les années 1920-1930, les bolcheviks préparaient les cadres destinés à occuper les postes dirigeants dans les pays passés dans l’orbite de Moscou.

Dans son plus récent entretien avec Douguine, Soral exprime l’espoir que la victoire de la Russie en Ukraine permettra à Poutine de « débarrasser l’Europe de ses élites néo-conservatrices », ce qui est impossible à réaliser par une « révolution intérieure parce qu’on n’a plus la force ». Mais quand « Poutine déterminera la nouvelle direction du continent européen, les élites vont changer d’un seul coup et se transformer » et ce sera « la collaboration ». C’est grâce à la défaite française face à l’Allemagne, la « divine surprise », dixit Soral, qu’a pu se réaliser la révolution conservatrice de Pétain. « En France, nous n’avons plus les moyens de nous libérer par nous-mêmes », conclut Soral. « Je suis tout à fait d’accord avec ça », approuve Douguine.

Tels sont les enjeux du sort prochain de l’Ukraine et de nos élections présidentielles.

<p>Cet article Le reformatage du FN/RN : ni à droite ni à gauche mais à l’Est a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 19:38

La Russie comme « puissance pauvre » et la fausse idée d’une fraternité slave-orientale

Jean-Sylvestre Mongrenier

Depuis des siècles, la Russie cherche à compenser son retard économique par l’expansion territoriale et la puissance militaire. Aujourd’hui, ses ambitions impériales reposent de plus en plus sur le soutien de Pékin.

<p>Cet article La Russie comme « puissance pauvre » et la fausse idée d’une fraternité slave-orientale a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2901 mots)

Comme Laure Mandeville le notait dans un récent article du Figaro, l’idée selon laquelle Russes et Ukrainiens seraient deux peuples frères séparés par un conflit absurde refait surface. Ainsi de prétendus réalistes, partisans conscients ou inconscients du « défaitisme révolutionnaire » bolchevik, renvoient-ils dos à dos l’agresseur et l’agressé. Ce faisant, ils colportent la fable selon laquelle la « Russie-Eurasie » de Poutine serait la continuation et la perpétuation de la Rus’ kiévienne, autrefois liée à l’Occident médiéval. Non point. L’Ukraine n’est pas le « double slave » de la Russie mais le bouclier de l’Europe et l’avant-poste de l’Occident face à la « puissance pauvre » et agressive, la Russie.

Lorsque Kyïv et les principautés médiévales de la Slavie orientale connurent leur apogée, Moscou n’était qu’une lointaine bourgade sans renommée. C’est la destruction de ces illustres cités par l’invasion mongole du XIIIe siècle (les tristement célèbres « Tatars ») qui permit l’ascension de la Moscovie dont le grand prince, Alexandre Nevski et sa descendance servaient le Grand Khan, et ils levaient pour son compte le tribut non sans bénéfices propres en termes de puissance et de richesse (la Moscovie prend le pas sur Kyïv, Novgorod et les autres villes de Slavie orientale). On sait combien la longue période de domination mongole aura pesé sur le devenir politique, mental et moral de la Moscovie, qui usurpa l’appellation de « Russie » sous Ivan le Terrible (r. 1547-1584). Le choc mongol et le passage au premier plan de Moscou furent aussi la cause d’une rupture historique et d’un « décrochage » d’avec l’Occident. Depuis, la Russie s’est constituée comme une « puissance pauvre », l’anti-occidentalisme servant de cache-misère.

mongrenier siege
Le siège de Kyïv par les troupes de Batu Khan en 1240. Miniature du XVIᵉ siècle tirée de la Chronique enluminée d’Ivan le Terrible // Domaine public

Le séculaire retard de la « puissance pauvre »

Destiné à une certaine fortune, ce concept fut forgé par Georges Sokoloff (1935-2015), auteur de La puissance pauvre. Histoire de la Russie de 1815 à nos jours (Fayard, 1994). Georges Sokoloff était un soviétologue dont les travaux portaient d’abord sur l’économie de l’URSS. Après la guerre froide, il étendit son champ d’investigation au politique ainsi qu’à l’étude de l’histoire russe, cela sur différentes échelles temporelles. Le syntagme de « puissance pauvre » pointe la contradiction entre les visées impériales de la Russie (et de l’URSS par la suite), et les contraintes matérielles qui pèsent sur son potentiel de puissance. En d’autres termes, la « Russie-Soviétie » – c’est-à-dire l’URSS envisagée comme héritière géopolitique de la Russie tsariste –, était une superpuissance sous-développée. Ce fut précédemment le cas de la Russie tsariste, reconnue comme puissance de premier plan lors du congrès de Vienne (1815), et qui pourtant avait « décroché » de l’Europe occidentale sur les plans économique, industriel et commercial, cela bien avant le début de la révolution industrielle.

mongrenier sokoloff
Couverture du livre de Georges Sokoloff, paru en 1993 // Fayard

Dès le XVIIIe siècle, n’en déplaise à Voltaire et Diderot, chantres de la « Sémiramis du Nord » (Catherine II), le « retard russe » était évident dans l’ordre de la civilisation et des mœurs (voir Georges Sokoloff, Le retard russe – 882-2014, Fayard, 2014). Dans les temps longs de l’histoire, la projection de puissance de la Russie repose en fait sur la compression de l’économie et de la société par l’État et les « principes de gouvernement » qui l’animent. Sous les tsars, les ébauches de réformes ne furent jamais que la conséquence de défaites militaires. Ainsi en va-t-il de l’abolition du servage (1861) et des réformes dites « bourgeoises » promues par Alexandre II, après que son père eut été vaincu, lors de la guerre de Crimée (1853-1856). Pareillement, c’est après la défaite de la Russie par le Japon (1905) que Nicolas II convoqua une Douma, tout en veillant à ne pas utiliser le terme de « parlement » (voir ses implications en matière de contrôle du pouvoir exécutif). Le régime impérial et, plus tard, le système soviétique moururent de ne pas avoir su mener à temps, avec efficacité, les profondes réformes nécessaires (une révolution incompatible avec les « fondamentaux » de l’histoire et de l’identité russes ?).

Poursuivie dans plusieurs ouvrages, dont Le retard russe – 882-2014 (Fayard, 2014), la vaste démonstration historique de Georges Sokoloff s’appuie sur les travaux d’Angus Maddison, auteur de L’économie mondiale, une perspective millénaire (OCDE, Paris, 2009), et sur la base statistique constituée par le CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales). Pour autant que la reconstitution des données économiques le permette, il ressort de cette étude qu’en l’An Mil, la Rus’ de Kyïv et l’Occident (l’Ouest européen) étaient au même stade de développement ; à l’intersection des chrétientés grecque et romaine, Kyïv tenait son rang. En 1500, ce qu’il faut désormais appeler la Russie était très largement distancée. Cette grande divergence s’explique par le dynamisme économique et socioculturel de l’Occident d’une part, de l’autre le choc mongol du XIIIe siècle et plus de deux siècles de domination mongole sur l’espace slave-oriental. Depuis, les différentes campagnes de réformes et de modernisation n’ont pu combler cet écart historique d’avec l’Occident.

L’expansion territoriale sous la direction de Pierre le Grand (1682-1725) et de Catherine II (1762-1796), ou encore le rôle d’Alexandre Ier (1801-1825) dans la défaite des armées napoléoniennes, ne sauraient dissimuler la persistance et même l’aggravation du retard russe. Au XVIIIe siècle, la croissance économique annuelle moyenne est évaluée à 0,1 %. Le taux d’alphabétisation était alors quatre à cinq fois inférieur à celui de l’Europe occidentale ; le taux d’urbanisation, deux à trois fois inférieur. De la guerre du Nord (1700-1721) à la guerre de Crimée (1853-1856), la place de la Russie dans la hiérarchie économique internationale régressa : en 1700, son PIB per capita représentait 60 % de celui de l’Europe occidentale ; en 1860, il tombait à 50 % (40 % de celui des États-Unis).

Le bolchévisme destructeur du « tsarisme bourgeois »

Au cours de la période dite du « tsarisme bourgeois » (selon l’expression usitée par l’historiographie marxiste-léniniste), entre la guerre de Crimée et la Première Guerre mondiale, la modernisation et l’industrialisation de cette « puissance pauvre » qu’est la Russie furent effectives : développement d’un réseau ferré dans la partie occidentale de l’empire puis construction du Transsibérien ; convertibilité du rouble ; emprunts internationaux et ouverture aux investissements étrangers. L’heure du « take off » (Walter Rostow) avait sonné. Si, en 1881, l’assassinat d’Alexandre II (1855-1881) marqua un tournant défavorable aux réformes politiques, le rythme du développement économique ne fut pas perturbé. Les figures de Piotr Stolypine et Sergueï Witte, successivement chefs du gouvernement impérial, illustrent cette « belle époque » économique. Pourtant, à la veille de la Première Guerre mondiale, le PIB per capita de la Russie ne représentait que 43 % de celui de l’Europe occidentale et 26 % de celui des États-Unis ; le dynamisme des économies et des sociétés occidentales avait encore creusé l’écart.

Passé le choc des deux guerres mondiales – et dans l’intervalle, les conséquences du bolchévisme, du « communisme de guerre » et de la dékoulakisation –, le PIB per capita de l’URSS progressa quelque peu au cours des années Khrouchtchev (1953-1964). En 1960, il représentait 45 % du PIB per capita de l’Europe occidentale et 33 % de celui des États-Unis. La longue stagnation qui marqua l’ère Brejnev (1964-1982), les indécisions de Mikhaïl Gorbatchev (« Ni plan, ni marché »), entre 1985 et 1991, et le collapsus de l’URSS qui s’ensuivit ramenèrent le PIB per capita au quart de celui de l’Europe occidentale. Les difficiles réformes des années Eltsine (la décennie 1990), aux effets tardifs, et surtout la formidable hausse des cours mondiaux du pétrole dans la plus grande partie des années 2000, permirent de combler une partie de l’écart avec les niveaux de vie occidentaux.

En 2014, année au cours de laquelle l’agression de l’Ukraine déclencha une nouvelle guerre froide avec l’Occident, le PIB per capita de la Russie post-soviétique équivalait aux deux cinquièmes de celui de l’Europe occidentale, soit un niveau inférieur à celui d’il y a cinquante ans. « Autrement dit, écrit Georges Sokoloff, le pays a couru en arrière, ce qui n’est évidemment pas la meilleure façon de rattraper qui que ce soit » (voir Le retard russe, op. cit.). Ici, la thèse de la puissance pauvre recoupe en partie celle du « malheur russe », selon le titre d’un ouvrage d’Hélène Carrère d’Encausse (voir Le malheur russe. Essai sur le meurtre politique, Fayard, 1988).

De surcroît, les sanctions occidentales qui suivirent le rattachement manu militari de la Crimée et le déclenchement d’une guerre hybride au Donbass eurent d’importants effets sur l’économie russe, celle-ci ne pouvant plus bénéficier d’un accès aux marchés financiers mondiaux et aux technologies occidentales. Bien évidemment, le déclenchement d’une grande offensive contre l’Ukraine, le 24 février 2022, et ses conséquences dans les rapports commerciaux et financiers avec l’Occident, viennent accroître encore le grand écart dont souffre la Russie. À un tel point que l’on ne voit pas comment la décision de Donald Trump de lever une partie des sanctions contre les hydrocarbures russes (10 octobre 2026), pourrait inverser ce processus historique. Outre le fait que la Russie est elle-même obligée d’importer du diesel, afin de compenser l’effet des frappes ukrainiennes sur ses raffineries, les volumes concernés ne sont pas énormes, même s’ils suffiraient à probablement enrichir les proches d’un président américain poussé dans ses retranchements à la veille des « Midterms ». Notons ici que Donald Trump s’expose à de graves contrecoups politiques (les réactions négatives sont bipartisanes), plus encore lorsqu’il fera figure de « canard boîteux » (« lame duck »).

mongrenier kama
Le pont ferroviaire sur la Kama, près de Perm, vers 1910. Photo : Sergueï Prokoudine-Gorski // Library of Congress

En guise de conclusion

Gardons raison. L’économie et la « main invisible » du marché ne suffiront pas à dissoudre la puissance russe, fût-elle pauvre. L’aide multiforme apportée à la Russie par la Chine communiste, qui ont en partage la « civilisation de l’homme rouge » (Svetlana Alexievich), permet de compenser la perte de lucratifs marchés en Europe ; elle maintient à flot l’économie de guerre russe, conformément à la volonté du parti-État chinois de faire de ce pays-continent un « grand arrière » stratégique, dans la perspective d’un possible conflit avec les États-Unis dans le détroit de Taïwan et dans la Méditerranée asiatique, un hypothétique conflit armé qui aurait ses prolongements dans toute l’Asie et dans le Pacifique occidental. Sans aller jusqu’à une guerre ouverte avec les États-Unis et l’Occident, la formation d’une Grande Eurasie sino-russe et la nouvelle corrélation mondiale des forces qui en résulterait permettraient à Pékin et Moscou de vaincre sans combattre.

Au vrai, Donald Trump plie déjà le genou (le « kowtow ») et il semble se résigner à ce scénario géopolitique, pour autant que sa richesse propre n’en souffre pas (elle s’accroît depuis le début de son deuxième mandat). En regard du concept de Georges Sokoloff, une telle évolution est claire : la Russie ne pourrait compenser son retard séculaire sur l’Occident qu’en se résorbant dans une Grande Eurasie sino-russe, sorte de nouvel empire mongol dont la véritable capitale n’est pas à Moscou mais à Pékin. N’en déplaise à ceux qui adhèrent à l’idolâtrie de la Sainte Russie, nous assistons à ce qu’on a pu autrefois appeler la « grande manœuvre de Gengis Khan » : renforcer ses appuis en Asie pour se confronter victorieusement à l’Occident et prendre le contrôle de l’Europe. Selon ce schéma géopolitique, l’Ukraine n’est pas le « double slave » de la Russie mais le bouclier de l’Europe et l’avant-poste de l’Occident.

<p>Cet article La Russie comme « puissance pauvre » et la fausse idée d’une fraternité slave-orientale a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 19:38

La responsabilité internationale de protéger l’Ukraine

Matteo Mecacci

Face aux frappes russes contre les civils ukrainiens, l’Europe doit aller plus loin : défense aérienne coordonnée, interceptions et protection des infrastructures, au titre de la légitime défense collective.

<p>Cet article La responsabilité internationale de protéger l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2286 mots)

Alors que la Russie intensifie le rythme de ses attaques contre les civils et les infrastructures essentielles, et que le nombre des victimes civiles augmente de façon exponentielle, la défense de l’Ukraine est devenue un test permettant de déterminer si l’engagement international en faveur de la protection des civils partout dans le monde a encore une signification concrète. S’opposant au pacifisme béat, l’auteur propose des actions au niveau européen, coordonnées avec l’Ukraine, et qui relèvent de la légitime défense contre l’agression russe.

Lors du Sommet mondial de 2005 intitulé « Les Objectifs du Millénaire pour le développement : cinq ans après », chaque État membre de l’ONU a réaffirmé sa responsabilité de protéger les civils – connue sous le nom de R2P. Le sommet a non seulement déclaré que « chaque État a la responsabilité de protéger ses populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité », mais aussi que « la communauté internationale, par l’intermédiaire des Nations Unies, a également la responsabilité d’utiliser les moyens diplomatiques, humanitaires et autres moyens pacifiques appropriés, conformément aux chapitres VI et VIII de la Charte [des Nations Unies], pour contribuer à la protection des populations ».

La notion et le langage de la protection sont donc, en principe, familiers dans la diplomatie internationale. En revanche, la mise en œuvre de la R2P ne l’est pas. Certes, la R2P ne constitue pas une nouvelle autorisation autonome de recourir à la force ; l’action collective coercitive reste régie par la Charte des Nations Unies. Mais ce principe dépasse le cadre de l’intervention militaire et n’en est pas moins important.

Depuis Kyïv, il est difficile d’ignorer à quel point la campagne aérienne russe a évolué au cours des derniers mois. Les alertes aériennes ne se répartissent plus clairement entre des nuits dangereuses et des journées relativement normales. Désormais, elles interrompent le travail, les écoles, les services publics, les centres commerciaux et les transports en commun ; elles s’arrêtent brièvement, puis reprennent. La vie civile s’organise de plus en plus autour de l’anticipation des attaques.

Les chiffres le confirment. Au cours de la dernière semaine pour laquelle des données sont disponibles, Kyïv a connu 56 alertes aériennes durant plus de 87 heures – soit plus de 12 heures par jour en moyenne. La capitale a passé plus de 18 heures en état d’alerte le 27 septembre et 20 heures et 47 minutes le 30 septembre. Au cours du mois de septembre, les alertes ont duré 242 heures et 40 minutes, soit un tiers du mois entier. Kyïv continue de fonctionner, mais c’est désormais une capitale vivant sous une pression quasi permanente, certains services étant perturbés et d’autres de plus en plus menacés.

Les conséquences humaines s’étendent à l’ensemble de l’Ukraine. La Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations unies a recensé 2 222 civils tués et 13 058 blessés entre janvier et août 2026 – soit un total de 15 280 victimes, ce qui représente une augmentation de 55 % par rapport à la même période en 2025. Au cours des 24 premiers jours de septembre, elle a enregistré un nouveau bilan préliminaire de 200 morts et 1 234 blessés. À Kyïv, des victimes civiles ont été dénombrées pendant 16 de ces 24 jours, une fréquence sans précédent depuis le début de l’invasion à grande échelle.

Les attaques visent également, et de plus en plus, les infrastructures qui rendent la vie civile possible. L’ONU a documenté des frappes russes répétées contre les infrastructures de production et de transport d’électricité ainsi que de chauffage, provoquant des coupures d’électricité d’urgence pour des millions de personnes et privant des centaines de milliers d’autres de chauffage. Des plans russes interceptés visant à détruire davantage les réseaux d’électricité, de chauffage, de gaz, d’eau, de canalisations et de transport avant l’hiver pourraient rendre certaines parties du pays temporairement inhabitables et provoquer une nouvelle vague de réfugiés.

Le cas de l’Ukraine est sans équivoque : un État souverain tente de protéger sa population contre une agression extérieure et sollicite l’aide de la communauté internationale. Les systèmes de défense aérienne, les munitions, les renseignements, la formation et les capacités nécessaires pour empêcher de nouvelles avancées russes aident l’Ukraine à assumer sa responsabilité de protéger les civils contre les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité.

Le fondement juridique international est également d’une parfaite clarté. En mars 2022, 141 membres de l’Assemblée générale des Nations Unies ont déploré l’agression russe, réaffirmé la souveraineté de l’Ukraine et exigé le retrait des forces russes. L’article 51 de la Charte garantit le droit à la légitime défense individuelle et collective des États à la suite d’une attaque armée. L’Ukraine est donc en droit de se défendre et d’inviter d’autres États à lui venir en aide.

Malgré cela, des forces se qualifiant elles-mêmes de pacifistes et d’autres simplement pro-russes – deux groupes distincts – à travers l’Europe, amplifiées par Moscou, continuent d’affirmer que mettre fin au soutien militaire à l’Ukraine est nécessaire pour la paix. Ces forces – que ce soit par ignorance ou intentionnellement – négligent le fait que le droit international n’exige pas des victimes d’une agression qu’elles s’affaiblissent pour prouver leur engagement en faveur de la paix.

Au contraire, l’Ukraine a montré à maintes reprises sa volonté de faire des compromis pour mettre fin à ce bain de sang insensé, tandis que la Russie poursuit son agression et refuse même les cessez-le-feu temporaires. Ce que les pacifistes semblent délibérément ignorer – et que les forces pro-russes savent très bien –, c’est que réduire le soutien à l’Ukraine n’apportera pas la paix. Cela encouragera la Russie à poursuivre ses attaques.

De même, le fait de ne pas être intervenu pour protéger des civils ailleurs ne doit pas servir de prétexte pour abandonner l’Ukraine. Les civils de Gaza, du Soudan, de la Birmanie et d’autres zones de conflit ont enduré d’immenses souffrances alors que les institutions internationales réagissaient de manière incohérente. Il n’existe pas de hiérarchie défendable entre les victimes, et il ne devrait pas y en avoir. Mais la réponse à une protection sélective réside dans une plus grande cohérence – et non dans une protection moindre lorsque des actions légales et efficaces sont possibles et nécessaires.

mecacci
Le supermarché Tavria V dévasté par une frappe de drone russe Shahed à Maïaky, dans la région d’Odessa, le 15 octobre 2026 // Service d’État des situations d’urgence

L’Europe, pour l’essentiel, a déjà agi à une échelle extraordinaire depuis le début de la guerre contre l’Ukraine. Fin septembre, l’UE et ses États membres estimaient l’aide totale à 224,5 milliards d’euros, dont 93 milliards destinés aux forces armées ukrainiennes. Une grande partie de cette aide correspond à la mise en œuvre concrète de la « responsabilité de protéger » l’Ukraine, et non à une entrée en guerre contre la Russie. Cependant, alors que la Russie modifie l’ampleur et l’objectif de sa campagne, l’Europe doit se demander si la forme et l’efficacité opérationnelle de son soutien restent suffisantes pour protéger l’Ukraine et sa population civile.

Les États européens disposés à agir devraient envisager des dispositifs défensifs plus intégrés avec l’Ukraine : alerte précoce commune, déploiement plus rapide et exploitation conjointe d’intercepteurs, protection d’infrastructures définies et interception de missiles et de drones s’approchant des frontières européennes. À l’invitation de l’Ukraine, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations Unies, de telles mesures pourraient relever de la légitime défense collective.

Mais le risque ne doit pas non plus être sous-estimé, car une interception directe comporterait des risques d’escalade et pourrait faire des États participants des parties au conflit. Toute mission nécessiterait des limites géographiques, des règles d’engagement claires, un commandement unifié et une obligation de rendre des comptes au public. D’un autre côté, une retenue constante n’est pas non plus sans risque. Des drones et des avions russes ont violé l’espace aérien de la Pologne, de la Roumanie, de la Lituanie et d’autres alliés de l’OTAN, tandis que la Moldavie a enregistré à plusieurs reprises des incursions non autorisées. Ces épisodes répétés indiquent clairement l’intention de Moscou d’étendre la perception de la menace au-delà des frontières de l’Ukraine.

En fin de compte, si l’Ukraine était contrainte de reculer davantage faute de soutien, cela signifierait davantage de territoire sous occupation, davantage de villes à portée de frappe, des millions de réfugiés supplémentaires et une frontière de l’OTAN plus exposée. L’Europe pourrait alors devoir faire face à des coûts de dissuasion plus élevés tout en étant confrontée à une urgence humanitaire d’une plus grande ampleur – le tout dans des conditions stratégiques plus défavorables.

Lorsqu’un gouvernement négocie alors que sa population civile et son réseau énergétique restent systématiquement exposés, il est soumis à une pression insoutenable. Renforcer la capacité de l’Ukraine à se défendre contribuerait non seulement à protéger sa population, mais améliorerait également les perspectives de négociations constructives. Cela pourrait rendre possibles des pourparlers sérieux. Car tout accord de paix viable nécessite un suivi, une mise en œuvre, des garanties crédibles et la capacité continue de l’Ukraine à se défendre.

La « responsabilité de protéger » (R2P) a été adoptée après des échecs répétés à défendre les civils avant que la catastrophe ne survienne. L’Ukraine n’est pas son seul test. Mais ici, l’agresseur est identifiable, une aide est sollicitée et des moyens légaux de défense collective existent.

L’Europe a déjà beaucoup fait, et ses contraintes sont réelles. La question est de savoir si elle adaptera son soutien avant que les dégâts ne deviennent irréversibles. Si la R2P ne peut pas guider la politique dans ces conditions, quelle signification pratique conserve-t-elle ? Si elle n’est pas applicable en Ukraine, alors où ?

<p>Cet article La responsabilité internationale de protéger l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 19:38

Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle

Pierre Raiman

Russie, Chine, Iran, Corée du Nord : quatre régimes aux ambitions convergentes. Une analyse des métamorphoses du totalitarisme, de ses nouvelles armes et de l’aveuglement des démocraties face à cette menace.

<p>Cet article Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (11630 mots)

Alerte sur une menace existentielle

Le 23 septembre 2026, Desk Russie, avec le soutien du Centre Thucydide de l’Université Paris-Assas, a organisé une table ronde consacrée au totalitarisme au XXIe siècle. Les interventions de quatre spécialistes de la question, Bernard Bruneteau, Jean-Jacques Rosat, Philippe de Lara et Pierre Raiman, ont été suivies d’un débat passionnant. Desk Russie publie l’essai de Pierre Raiman, basé sur son intervention, qui analyse les régimes russe, chinois, iranien et nord-coréen formant ce qu’il appelle « un axe » : il s’agit des expressions spécifiques du modèle totalitaire. Nous publierons les autres interventions dans nos prochaines parutions.

Le mot relégué

Quand un mot quitte le vocabulaire, la chose n’a pas toujours quitté le monde. Après la dissolution de l’Union soviétique, le totalitarisme semblait promis aux musées : un phénomène du XXᵉ siècle, enterré à Berlin, classé dans les archives de Moscou. Le Parti régnait pourtant à Pékin, les Kim à Pyongyang, les mollahs à Téhéran. On trouva à ces survivants un nom plus commode, presque rassurant : l’autoritarisme. La fin de l’Histoire avait été annoncée en 19899. Le marché ferait le reste.

Trente-cinq ans plus tard, le paysage dément la relégation, les régimes que l’on croyait en sursis ont mué ; surtout, ils se sont trouvés. La Russie mène en Europe la plus grande guerre depuis 1945. Xi Jinping a rendu au Parti ce que les réformes lui avaient laissé échapper. La République islamique s’en remet à ses Gardiens. La Corée du Nord, dynastie communiste devenue puissance nucléaire, envoie ses soldats mourir à Koursk. Comment un phénomène réputé suranné peut-il durer, se renouveler et s’étendre ? Le totalitarisme n’est pas le passager clandestin embarqué dans le nouveau millénaire, mais une nouveauté paradoxale : la continuation, sous d’autres formes, d’une possibilité que le siècle précédent n’avait pas épuisée.

Ce paradoxe n’est pas une querelle d’historiens. La guerre froide avait un adversaire principal, des traités de désarmement, des lignes et des téléphones rouges. Elle avait surtout une pensée. En 1947, George Kennan publiait « Les sources de la conduite soviétique13 », qui allait orienter pour quarante ans la politique occidentale. Quatre ans avant Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme14, Kennan écrit : « Seul le Parti devait avoir une structure. Tout le reste devait être une masse amorphe. » La vérité est « créée par les dirigeants eux-mêmes » et peut « varier de semaine en semaine ». Ces traits dureront, prévient-il, « jusqu’à ce que la nature interne du pouvoir soviétique ait changé ». Aujourd’hui, quatre puissances conjuguent leurs forces contre nos libertés et – innovation totalitaire – l’arme nucléaire sert à sanctuariser des conquêtes. En face, ce ne sont pas seulement les arsenaux qui font défaut, c’est d’abord la pensée.

Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle, c’est commencer par renoncer à l’attendre sous ses anciens habits. Karl Jaspers l’écrivait dès 1954 : « Le totalitarisme n’est ni le communisme, ni le fascisme, ni le national-socialisme ; ces régimes ne sont que des formes qu’il a déjà prises. Plus universel que chacun d’eux, il est la menace redoutable que la “civilisation” de masse fait peser sur l’humanité à venir15 ». Il fallait, disait-il, le reconnaître à ses tout premiers signes. Mais comment lire des signes que nos catégories dérobent au regard ? Le plus visible porte un nom ancien : l’axe.

L’axe, ou ce autour de quoi le monde est convié à tourner

Le mot a une date et un lieu. Le 1ᵉʳ novembre 1936, place du Dôme à Milan, Mussolini décrit l’entente scellée la semaine précédente avec Berlin comme un axe autour duquel pourraient collaborer « tous les États européens animés d’une volonté de collaboration et de paix16 ». L’Éthiopie était déjà conquise et les gaz déjà employés. L’axe préparait la guerre dans la langue de la paix. Cette première inversion contient toutes les autres.

Le 4 février 2022, la scène se rejoue. Vladimir Poutine et Xi Jinping proclament à Pékin une amitié « sans limites », qui ne vise, assurent-ils, aucun pays tiers17. Le soir même s’ouvrent les Jeux d’hiver. Moins de trois semaines plus tard, les chars russes roulent vers Kyïv. La proclamation de paix sert à nouveau d’antichambre à la guerre.

Depuis, l’axe s’est ébranlé. Les drones iraniens sortent par milliers des usines du Tatarstan. Les obus nord-coréens, puis les soldats, comblent les manques de l’armée russe. La Chine achète le pétrole et fournit les machines-outils à l’industrie de guerre de Moscou. Le 3 septembre 2025, sur la tribune de Tian’anmen, Xi Jinping, Poutine et Kim Jong-un regardaient défiler l’armée chinoise. Le président iranien était lui aussi présent18.

Une alliance ? Pas au sens de l’OTAN : ni commandement intégré ni clause de défense commune. Mais Berlin et Rome n’avaient pas davantage d’état-major commun en 1936. Ce qui fait un axe, c’est l’orientation, le mouvement. Chacun poursuit son empire régional : l’Ukraine, Taïwan, l’arc chiite, la péninsule coréenne. Tous cherchent à écarter la contagion des libertés qui menacent leur pouvoir.

Pourquoi la liberté leur est-elle si insupportable ? Parce qu’elle les dément. L’Ukraine qui choisit l’Europe prouve qu’un peuple déclaré « frère » peut décider autre chose que Moscou. Taïwan, qu’une démocratie chinoise existe. La Corée du Sud prospère dans la langue même du Nord ; Pyongyang en bannit la K-pop comme l’URSS, autrefois, le rock19. En Iran, le miroir est dans la rue : depuis la mort de Mahsa Amini, chaque femme qui sort tête nue renvoie au régime le visage qu’il voulait voiler. Autant de preuves qu’un autre avenir est possible.

Orwell avait imaginé dans 1984, trois empires qui changent d’alliance comme de mensonge. Il n’avait pas prévu des régimes que tout sépare et qui, sans se ressembler, se reconnaissent. Que reconnaissent-ils donc les uns chez les autres ? Aucun ne reproduit seul une forme historique des totalitarismes ; ensemble, ils définissent l’ossature d’une modernité alternative, que fédère un même nom que nous avons retiré de notre vocabulaire.

raiman iran
Devant un graffiti « Femme, vie, liberté » à Rasht, en Iran, le 23 novembre 2022. Photo : Mahbodzr / Wikimedia Commons

Le mot retiré

Ce qui n’a plus de nom cesse d’être vu, car notre compréhension du monde s’arrête aux confins de notre langage. Les chancelleries raisonnent par dossiers, quand le flou obscurcit ce que les faits relient, le champ de vision se rétrécit. Diplomates, universitaires et gouvernants ont vu des autocraties un peu rudes, des partenaires difficiles, des marchés à conquérir.

Après la chute du Mur, le mot fut congédié, souvent contesté jusque pour le passé : certains historiens n’y voyaient qu’une arme de la guerre froide20. Il avait déjà été remisé, dans les années 1970, par une soviétologie qui traitait l’URSS en société industrielle comme les autres. En 1979, un manuel classique changea de titre : le régime ne régnait plus, il gouvernait21. Les dissidents, Sakharov, Soljenitsyne, Havel, gardaient le mot parce qu’ils vivaient la chose. Dans Alphaville, en 1965, Godard avait imaginé une cité où le dictionnaire perd chaque jour les mots qui pourraient nourrir la dissidence22. Un quart de siècle plus tard, nul ordinateur n’était nécessaire pour effacer totalitarisme : nous nous en sommes chargés, en croyant nous tourner vers l’avenir.

Que coûte un mot perdu ? Relisons février 2022. L’Allemagne croyait au changement par le commerce. Le 4, jour de l’amitié « sans limites », Gazprom propose Gerhard Schröder pour son conseil23. Le 7, Macron passe cinq heures au Kremlin, à l’autre bout d’une table de six mètres24. Le 9, Dominique de Villepin dit ne pas croire « en une Russie impérialiste, incontrôlable, expansionniste25 ». Le 24, les chars entrent en Ukraine. Le commerce devait changer la Russie. Celle-ci en a fait une arme.

L’erreur tenait au diagnostic porté sur le régime : l’autoritarisme était devenu la catégorie suffisante. Elle masquait la dynamique totalitaire, faite d’ambition impériale, de refus des libertés autonomes et de crainte de la contagion démocratique. Un accord peut suspendre cette dynamique sans l’abolir. À Budapest, Minsk : les signatures n’ont pas arrêté l’expansion russe26.

Comment avons-nous pu nous aveugler ? Le concept d’autoritarisme dilue cette différence. Catégorie fourre-tout, il range ensemble le monarque qui veut durer et le Guide qui veut exporter sa révolution, le général qui garde sa caserne et le Parti qui dessine un ordre mondial. Ainsi employé, le mot dispense de penser et de s’inquiéter.

Héritages, masques et métamorphoses

Néo-totalitaire plutôt que nouveau : le préfixe ne désigne pas ce qui naît, mais ce qui renaît sous une forme neuve. Le totalitarisme, disait Jaspers, survit à ses formes. Il resurgit parfois là où il semblait mort, comme en Russie. Poutine hérite du KGB, Xi du Parti de Mao, les Gardiens de la révolution de Khomeini et Kim de son grand-père. Le XXᵉ siècle fut celui des fondations, le XXIᵉ est celui des héritages. Mais que réclament ces héritiers ? Non la foi du fondateur, seulement son appareil. Le siècle n’a connu qu’un nouveau totalitarisme véritable, l’État islamique, son califat proclamé en 2014, sa terreur filmée, les Yézidis désignés comme ennemis jusqu’au génocide27. Il fallut, pour le briser, des combattants kurdes au sol et des avions alliés dans le ciel.

Jaspers décrivait un Protée qui change de masque à chaque instant et vous glisse des mains28. L’image contient à la fois le masque et la métamorphose. Le masque trompe celui qui regarde : la Russie a envahi l’Ukraine en parlant d’« opération militaire spéciale » et de « dénazification ». Hier, c’était la coexistence pacifique, proclamée l’année où les chars soviétiques écrasèrent Budapest. Aujourd’hui, ce sont les valeurs traditionnelles, le Sud global, l’anticolonialisme d’une puissance qui colonise l’Ukraine. La métamorphose transforme le régime lui-même : doctrine, base sociale et appareil changent ; la finalité demeure. Le piège joue dans les deux sens : nous avons pris le masque du commerce pour une mue, et la mue impériale de la Russie pour un masque, une rhétorique à usage intérieur.

En Russie, de la Tchéka au FSB, l’appareil a survécu à l’idéologie. En décembre 1999, Poutine ressentant un besoin de vénérer les ancêtres, faisait remettre à la Loubianka la plaque de Iouri Andropov, le chef du KGB de Brejnev29. Le marxisme a cédé la place au « monde russe », la nomenklatura aux clans. Les Ukrainiens ont nommé ce composé le rachisme [ou ruscisme, mot-valise alliant « Russia » et « fascisme », NDLR]30 : des traits fascistes, staliniens et mafieux, au service d’un empire et l’oreille y entend aussi le racisme d’un empire qui refuse à ses voisins le droit d’être un peuple.

Deng Xiaoping ouvre l’économie sans ouvrir la politique ; les chars de Tiananmen en fixent la limite. En accueillant Pékin à l’OMC en 2001, l’Occident croit encore que la prospérité apportera la liberté. La prospérité est venue, et c’est elle qui a payé la cage. Sous Xi Jinping, le Parti affirme qu’il « dirige tout31 » ; la surveillance algorithmique donne à cette ambition les moyens d’une modernité nouvelle.

La Corée du Nord a poussé la mue jusqu’à la dynastie communiste. Le régime qui promettait d’abolir les privilèges de la naissance se transmet depuis trois générations. Le fantasme de l’Un, que Claude Lefort voyait au cœur du totalitarisme32, y a pris corps : un peuple sans divisions, fondu dans le corps de son chef, l’égocrate (le maître qui ne reconnaît rien hors de lui), mot que Lefort tire de sa lecture de Soljenitsyne, qui qualifie Staline33. Ce rêve d’un peuple sans divisions, Zamiatine l’avait poussé jusqu’à son terme dans Nous autres dès 1920 : sous le Bienfaiteur réélu chaque année à l’unanimité, l’État Unique réduit les hommes à des alphanumériques, règle jusqu’à leurs amours et fait opérer les cerveaux pour en extirper l’imagination34.

En Iran, la théocratie glisse vers le pouvoir militaro-mafieux des Gardiens : la « République des képis » prend le pas sur celle des turbans. Mehran Tamadon, qui a filmé les miliciens pendant plus de douze ans, décrit un régime à deux corps35. Le premier est l’État tentaculaire qui surveille et contrôle. Le second, la masse armée des miliciens, greffée à l’État mais libre d’agir, qui croit encore, jouit de ses privilèges et tue pour les garder.

Arendt avait décrit ce dédoublement : un État de façade, et derrière lui le mouvement où se loge le pouvoir réel36. Cette distinction aide à lire, sous des formes différentes, la démobilisation d’une majorité qui obéit sans croire et la mobilisation d’une minorité qui croit et frappe.

Le pouvoir plus que la foi

Ces minorités servent des maîtres dont la foi se confond avec le pouvoir. Dans Le Talon de fer, en 1908, premier roman de politique-fiction, Jack London faisait dire à un oligarque : « Ni Dieu, ni Mammon, mais le Pouvoir37 ! » Cette passion éclaire les totalitarismes du XXIᵉ siècle. Refaire l’homme n’est plus leur seule ambition : le pouvoir permet l’appropriation mafieuse de l’économie, qui exige en retour sa confiscation. Les siloviki russes en sont l’archétype ; les Gardiens iraniens, maîtres d’un empire économique et de circuits de contrebande, en sont proches. Pour ces castes de privilégiés, perdre le pouvoir serait tout perdre.

L’impunité est un message

À quoi mesurer un tel pouvoir ? D’abord à ce qu’il fait chez lui. Dans le prolongement de Jaspers, qui demandait de regarder moins ce qu’un régime prétend être que le sort réservé aux êtres humains dans ses frontières38. L’impunité intérieure prépare les violences qui débordent au-dehors.

Le XXᵉ siècle l’avait montré. Dès 1933, les Juifs allemands furent dépouillés et humiliés. En 1936, le monde vint aux Jeux de Berlin. En 1938, à Évian, il se déclara navré, mais sans place pour les accueillir. La famine organisée en Ukraine et la Grande Terreur précédèrent Katyn et les déportations baltes.

Le XXIᵉ siècle a répété la leçon sans l’apprendre. Pendant la seconde guerre de Tchétchénie, Grozny fut rasée, des camps de filtration ouverts, des dizaines de milliers de civils tués39. En 2006, Poutine présidait le G8 à Saint-Pétersbourg. La méthode passa en Géorgie, en Syrie, puis en Ukraine, où les camps reparurent et où Marioupol subit le sort de Grozny.

L’Iran avait suivi le même chemin. La République islamique s’est choisi des ennemis intérieurs, des bahaïs aux athées et aux homosexuels. À l’été 1988, des commissions envoyèrent à la potence des milliers de prisonniers politiques. L’un de ces juges, Ebrahim Raïssi, devint président en 202140.

Au Xinjiang, plus d’un million d’Ouïghours ont été internés ; le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a refusé d’en débattre41. Au Tibet, le régime éloigne les enfants de leurs familles42 dans des internats. À Hong Kong, la loi de sécurité nationale de 2020 a étouffé la presse et l’opposition. Jimmy Lai, fondateur de l’Apple Daily, a été condamné en février 2026 à vingt ans de prison43. Il en a soixante-dix-huit. Les capitales occidentales ont protesté, puis sont retournées à leurs affaires.

L’impunité n’est pas une absence, c’est un message. Au régime, elle apprend ce qu’il pourra se permettre au-dehors ; aux voisins, à détourner le regard. Ces régimes se mesurent donc d’abord à la liste de leurs victimes intérieures.

raiman pekin
Défilé militaire à Pékin, le 3 septembre 2025 // kremlin.ru

Totalitarismes et empires

Arendt distinguait l’impérialisme colonial britannique et français, avide d’accaparer les richesses d’outre-mer, de l’impérialisme continental des pan-mouvements44. Pangermanisme et panslavisme voulaient englober les peuples voisins au nom d’une parenté de sang ou d’âme, au mépris des frontières et du droit. Elle voyait dans ces mouvements l’un des antécédents du totalitarisme, celui que Moscou a ressuscité. Le « monde russe » en réactive la logique : un pan-mouvement devenu doctrine d’État45. La frontière de la Russie, disait son président en 2016, ne s’arrête nulle part46.

Pourquoi un pouvoir qui démobilise son peuple a-t-il tant besoin d’empire ? En interdisant la politique au-dedans, il lui faut un front. L’expansion devient une source de mobilisation : elle militarise son peuple et ceux qu’il annexe. L’idéologie impériale lui donne ses justifications. Sur la carte, la conquête se maquille en droit historique.

Chacun a son masque impérial. Pékin parle de réunification et de réparation d’un siècle d’humiliation : l’annexion se présente comme la guérison d’une blessure. Téhéran a bâti un empire sans annexion, fait de milices, de corridors d’armes, de loyautés confessionnelles et d’États parasitant les États. Pyongyang, en fournissant obus et soldats à Moscou, participe à la guerre impériale russe et pratique un impérialisme de sous-traitance.

L’axe dispose de la profondeur eurasiatique, de ressources et de capacités industrielles qui soutiennent son effort de guerre. Ses ambitions portent aussi sur les passages stratégiques : Taïwan, Ormuz, Bab el-Mandeb, la Baltique47. Aux terres s’ajoutent les routes : contrôler les gorges permet de peser bien au-delà des territoires conquis.

Reste la distinction arendtienne : l’impérialisme conquiert des territoires ; la domination totalitaire tend à supprimer tout dehors. La Russie fait les deux : annexer l’Ukraine lui donnerait des terres et des hommes, tout en effaçant une liberté voisine. Un empire de plus, un miroir de moins.

La superfluité des êtres et de la vérité

Que pèse un être humain derrière cette clôture ? Arendt nommait superfluité la condition d’êtres rendus inutiles à un monde commun48. Le XXIᵉ siècle en renouvelle les formes. Les camps du XXᵉ siècle tuaient ceux déclarés de trop ; les régimes d’aujourd’hui tirent profit de leur mort. Le superflu est paradoxalement devenu une ressource.

La Russie, qui proclame les Ukrainiens peuple frère, leur prend leurs enfants, plus de vingt mille selon Kyïv49. Dans ses régions pauvres, primes d’engagement et indemnités de décès peuvent rendre un homme plus rentable mort que vivant : c’est la deathonomics50.

Le Hamas a massacré des Israéliens le 7 octobre, puis exposé les civils de Gaza en combattant parmi eux et en les laissant sans abri sous les bombes. Dans cette stratégie, la mort palestinienne devient une ressource de propagande. Double superfluité, les uns sont éliminés comme ennemis ; les autres, sacrifiés comme martyrs, utiles pour défaire Israël par la narration, sans que ce piège efface la part qui revient à l’État hébreu.

En janvier 2026, le régime iranien a coupé Internet et tiré sur sa jeunesse. Plus de sept mille morts identifiés un à un, des dizaines de milliers selon les estimations les plus hautes51. Tiananmen, avec ses centaines ou ses milliers de morts52, restait comme le sommet d’une répression brutale et sanglante. Téhéran a franchi le pas qui mène de la répression à la superfluité : il ne s’agit plus seulement de briser une révolte, mais de sacrifier une génération irréductible. Une telle démesure empêche désormais les Iraniens d’imaginer jusqu’où le pouvoir peut aller53. « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible », écrivait David Rousset au retour des camps54.

Les êtres ne sont pas seuls à devenir superflus. La propagande du XXᵉ siècle avait un ministère, un journal qui s’appelait « la Vérité », des haut-parleurs dans les usines55. Celle du XXIᵉ siècle n’a plus besoin de ministère. Elle est superfluide, au sens des physiciens, coule sans frottement, remonte les parois et s’échappe par les plus petits pores. Les réseaux sociaux, conçus pour vendre de l’attention, lui offrent gratuitement ce que Goebbels devait bâtir, la diffusion, le ciblage, la répétition. Usines à trolls et comptes chinois par dizaines de milliers56 ne cherchent plus à convaincre, mais à saturer. En octobre 2023, des étoiles de David peintes sur des murs parisiens ont été propulsées en ligne par un réseau que l’État français a rattaché à la Russie57 : le geste comptait moins que sa circulation. Christopher Paul et Miriam Matthews ont décrit cette « lance à incendie du mensonge58 » : volume, vitesse, indifférence à la cohérence. En Chine, l’inondation de contenus complète la peur et la friction59.

Que devient alors la vérité ? Le pouvoir totalitaire réécrivait les faits et effaçait les visages des photographies. Il peut désormais noyer le fait parmi les contenus : rien n’est vrai et tout est possible60. Arendt décrivait déjà un sujet idéal pour lequel fait et fiction, vrai et faux ne se distinguent plus61. Les réseaux donnent à cette entreprise une vitesse et une participation nouvelles. La vérité elle-même est superflue : chacun peut relayer ce qui détruit sa faculté de juger. En Russie, l’idéologie se coproduit ainsi par les clics, les vidéos et les messages Telegram62.

Dans Le Testament du docteur Mabuse, interdit par Goebbels en 193363, le criminel mort continue de dicter, voix sans corps derrière un rideau. L’IA donne à cette fiction une portée nouvelle : des réseaux russes publient des millions d’articles destinés à nourrir les modèles64 ; le clonage vocal fait circuler de nouveau les discours d’Hitler65. La parole se détache de celui qui l’a prononcée et continue d’agir. Le Guide de Téhéran, dont nul ne sait s’il vit encore, en esquisse la version d’État. Jaspers voyait le totalitarisme comme un spectre qui boit le sang des vivants et devient réel, tandis que ses victimes se survivent en cadavres ambulants66. Le spectre trouve-t-il dans l’IA une voix nouvelle afin que les humains, comme le docteur Baum de Fritz Lang, possédés, exécutent ?

raiman mabuse1
Image tirée du film Le Testament du docteur Mabuse (1933) de Fritz Lang.

Le Mal hors champ

Mabuse n’est qu’un personnage de fiction, mais « l’imaginaire est toujours une impatience de la connaissance », écrivait Hermann Broch67. Dès 1879, à l’aube de l’impérialisme, Les Cinq Cents Millions de la Bégum68, de Verne contenait tout : la cité-usine où les hommes deviennent des matricules, le canon géant et son obus à gaz, le racisme savant, le projet d’anéantir une ville pour l’exemple. En 2020, dans Le Diable n’existe pas69 de Mohammad Rasoulof, à Téhéran, un père de famille fait ses courses, puis appuie à l’aube sur le bouton des pendaisons. La banalité du mal apparaît à l’ombre d’un système de Mal radical qui organise la mise à mort. Un soldat tue pour obtenir une permission, puis découvre qui il a tué. Il a obéi sans penser. L’ordre reçu, rappelait Jaspers en 1946, n’efface pas la culpabilité morale70. Un conscrit refuse enfin de tuer et s’enfuit. L’espoir est dans ce refus.

En février 2022, un lieutenant russe, Lev Stoupnikov, se réveille devant des vidéos d’hélicoptères au-dessus de villes ukrainiennes. « Ils larguaient des bombes sur des civils innocents. C’était le Mal71. » Il n’a besoin d’aucun concept, le Mal se reconnaît à ce qu’on voit. Autour de lui, on récite le masque du Bien : villages « libérés », « nationalistes » tués. Il fera du refus une arme, et lui qui a juré fidélité à la patrie informe alors le commandement ukrainien sur les positions russes.

Et la diplomatie, que fait-elle de ce Mal ? La pseudo-Realpolitik le place hors champ72. Elle ne le nie pas mais le rend secondaire, le renvoie à l’après des négociations. Le 24 février 2025, trois ans jour pour jour après l’invasion, le Conseil de sécurité déplorait les morts du « conflit Russie-Ukraine » sans nommer l’agresseur73. Les victimes disparaissent une première fois dans le crime, une seconde fois dans le communiqué. Ce hors-champ est le pendant de la confusion entre autoritarisme et totalitarisme : retirer le mot totalitarisme n’a pas écarté le mal : cela lui a accordé l’avantage du hors-champ. C’est ce que j’appelle le désaxement74.

raiman rasoulof
Image tirée du film Le Diable n’existe pas (2020) de Mohammad Rasoulof

Conclusion : la peur de la liberté

Une question demeure, la plus dérangeante. Pourquoi ces régimes durent-ils et trouvent-ils, jusque chez nous, des admirateurs ? Erich Fromm nommait en 1941 la fuite devant la liberté75. Peur de la liberté des femmes, réprimée à Téhéran au nom de Dieu et à Moscou au nom de la famille ; peur du chaos économique, entretenue par le souvenir des années 1990 ; nostalgie de l’URSS, dont Poutine a fait de la chute « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle76 ». Ces peurs traversent aussi nos sociétés. Les masques de l’axe y trouvent leurs prises.

En mars 1970, un académicien encore couvert d’honneurs écrit à Brejnev, Kossyguine et Podgorny. Andreï Sakharov tente d’avertir le régime : « Nous accusons un retard infini en informatique. […] Or la puissance de notre parc de calculateurs est des centaines de fois inférieure à celle des États-Unis, et quant à l’emploi des ordinateurs dans l’économie, l’écart y est si grand qu’il est impossible même de le mesurer. Nous vivons tout simplement à une autre époque77. » La lettre reste sans réponse. Vingt et un ans plus tard, l’Union soviétique s’effondre. Les causes en sont nombreuses, mais l’une tient dans cette phrase : le totalitarisme soviétique a perdu la course du calcul.

Rien ne garantit que cette chance se reproduise. L’affrontement avec l’axe se joue sur les réseaux, l’intelligence artificielle et les robots, et sur ce terrain, la Chine marche au coude à coude avec les États-Unis ; la Russie emprunte, « trolle » et pirate. L’Europe ne vit peut-être pas à une autre époque, mais un ancien président de la Banque centrale européenne, dans son rapport de 2024, l’avertit d’une « lente agonie78 » La lettre de Sakharov a changé de destinataire. La victoire n’est pas acquise, et c’est le sens de cette alerte.

Il y a plus. Jaspers décrivait dès 1931 la civilisation de masse et son appareil ; en 1954, il voyait dans le totalitarisme non une révolte contre elle, mais la menace qu’elle porte en elle79. Réseaux et intelligence artificielle sont la civilisation de masse de ce siècle, atomisée écran par écran, et l’axe a déjà entrepris de l’organiser, Pékin par le crédit social, Moscou par ses usines à trolls. Le choc qu’elle inflige à l’humanité n’est donc pas qu’une compétition de puissance ; il porte sur ce que Jaspers appelle l’être-soi, que l’appareil menace de réduire à une fonction. C’est là que la peur de la liberté trouve aujourd’hui sa prise la plus large.

Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle, c’est remettre au centre la nature des régimes, le sort de leurs victimes et ce qui leur rend une liberté voisine insupportable. Un axe est ce autour de quoi l’on convie le monde à tourner. À nous de nommer ceux qui lancent l’invitation, et de la décliner.

<p>Cet article Penser le totalitarisme du XXIᵉ siècle a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 19:37

« J’ai pu pleurer au travail » : Natalia, femme de soldat porté disparu

Victor Sardjeveladze

À Mykolaïv, Natalia élève ses deux fils dans l’attente de nouvelles de son mari disparu au front.

<p>Cet article « J’ai pu pleurer au travail » : Natalia, femme de soldat porté disparu a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1439 mots)

Déplacée durant les premiers mois de la guerre, Natalia travaille désormais pour Médecins du Monde à Mykolaïv, dans le sud de l’Ukraine. En juillet 2026, elle apprend que son mari est porté disparu au front, c’est-à-dire tué ou fait prisonnier. Aujourd’hui, aider les autres personnes en situation de détresse est ce qui lui permet de tenir bon. Portrait d’une résistante ukrainienne.

Natalia se tient très droite sur sa chaise. À côté d’elle, Olena, l’interprète, lui jette un regard complice. Les deux femmes se connaissent depuis bien avant la guerre. Dans l’abri du sous-sol qui fait office de salle d’entretien cet après-midi, elles se remémorent leurs souvenirs de jeunesse à Mykolaïv.

Natalia a passé son enfance dans la ville portuaire et industrielle du sud de l’Ukraine. Après un Master en science de l’éducation, elle décroche un poste de travailleuse sociale dans une école. « Côtoyer des enfants m’a préparée à travailler avec des adultes », lance-t-elle. Ses traits sont relâchés, son visage garde cet air ironique que j’ai remarqué chez elle depuis plusieurs jours. Comme si rien n’avait vraiment d’importance.

Dans la décennie qui précède la guerre, Natalia rencontre son mari et donne naissance à deux petits garçons. La vie paraît simple, malgré les tensions à l’est du pays. Mais tout s’accélère très vite. Fin février 2022, l’armée russe envahit l’Ukraine. Par la Crimée annexée, elle remonte, prend la région de Kherson puis encercle à moitié Mykolaïv. La ville est bombardée sans répit, les habitants sont obligés de se barricader chez eux.

Le passage à l’humanitaire

« J’ai décidé de partir à Odessa avec mes deux enfants, raconte-t-elle. J’avais un peu de famille là-bas qui pouvait m’aider pour les premiers mois ». Dans la cité maritime, Natalia décide de se tourner vers le secteur humanitaire et trouve un emploi de travailleuse sociale dans l’ONG italienne Intersos. « Nous soutenions des déplacés de guerre et, sans m’en rendre compte, j’en étais devenue une. L’envie d’aider était devenue très forte », explique-t-elle.

Deux ans passent et Natalia est embauchée à ACTED, une ONG française, pour le même genre d’activités. Mais sa ville d’origine lui manque. Surtout que son mari est resté tout ce temps à Mykolaïv, en faisant régulièrement des allers-retours pour voir sa femme et ses enfants. Sans être mobilisé, il y aide sans relâche les forces armées ukrainiennes. Cela fait longtemps maintenant que les troupes russes ont été repoussées à 70 km de Mykolaïv. Le front bouge peu depuis plusieurs années. Natalia décide donc de multiplier les entretiens d’embauche pour retrouver un travail dans sa ville natale.

Fin 2024, elle passe ainsi un entretien en visio avec la coordinatrice médicale de Médecins du Monde (MdM). Derrière l’écran, surprise : le visage d’Olena apparaît à côté de sa future employeuse. Les deux anciennes amies s’étaient perdues de vue depuis le début de la guerre. Natalia tourne la tête vers Olena avec une petite moue de nostalgie.

L’effondrement

Soudain, le bruit d’un troupeau qui cavale interrompt l’entretien. L’alerte aérienne a redémarré et nous venons de recevoir par WhatsApp une alerte « marron » (alerte maximale, tout le monde à l’abri). Les employés de MdM sont tous descendus dans les sous-sols. Pour notre entretien, Natalia et Olena ont voulu prendre de l’avance. L’alerte « marron » a déjà sonné six fois cet après-midi, généralement à cause d’un drone russe faisant des va-et-vient au-dessus du centre-ville. Voyant que nous sommes en plein travail, les collègues se massent dans l’autre petite salle de l’abri. Tandis que Natalia continue son récit, un énorme bruit sourd se fait entendre. Un bruit de tôle que l’on jette violemment par terre. Mes deux interlocutrices baissent les yeux quelques secondes. L’objet vient d’exploser quelque part dans la ville.

« J’imagine que tu veux que je parle de mon mari maintenant ? », me demande Natalia d’une voix neutre. Avant que je puisse répondre, elle reprend le fil de son histoire. Fin 2025 arrive ce qui est désormais courant dans les familles ukrainiennes : son mari est mobilisé. Il part au front du jour au lendemain. En mars dernier, Natalia a le droit de lui rendre visite durant un seul jour, dans une caserne à l’arrière du front.

Quelques mois passent, nous sommes maintenant le 3 juillet 2026. Pour la première fois, le dos de Natalia se plie légèrement, sa tête se relâche comme si elle était soudain devenue trop lourde. Elle la pose entre ses mains. « Ce jour-là j’étais au bureau, dit-elle simplement. Des policiers m’ont appelée pour me dire que mon mari était porté disparu au combat depuis une semaine. » La traductrice baisse les yeux mais Natalia relève la tête pour planter son regard dans le mien : « Tu te rends compte, j’ai pu pleurer au travail. Je ne pensais pas pouvoir le faire un jour », s’exclame-t-elle.

Car en Ukraine, tout le monde sait ce que veut dire « porté disparu ». Son mari ayant été vu pour la dernière fois en zone « grise » – territoire contesté, contrôlé dans les faits par aucune des deux armées, – Natalia sait que les chances de retrouver son mari sont minces. « Soit il est mort là-bas et ce sera dur de le retrouver, soit il a été capturé par les Russes », explique-t-elle.

L’entraide

Le lendemain de l’annonce, Natalia doit se rendre au commissariat pour laisser son ADN afin d’aider l’armée dans ses recherches. Mais le processus de recherche, coordonné par la Croix-Rouge qui est censée se coordonner aussi avec l’armée russe, est souvent très long. « Je connais même des femmes à qui on a demandé de venir identifier le corps de leur mari, mais il s’agissait en réalité d’un soldat Russe… », assure-t-elle.

Alors, comme un seul homme, toute l’équipe de MdM entoure la jeune femme. Sandrine, la cheffe de mission de l’ONG, propose aux collègues de lui faire ses courses, de s’occuper des tâches domestiques. Il faut lui rendre la vie la plus simple possible. Surtout qu’à la maison, elle doit être forte pour ses deux enfants, maintenant 10 et 15 ans, qui ne comprennent pas toujours ce qui leur arrive.

En parallèle, Natalia a pu consulter gratuitement une psychologue grâce à un programme gouvernemental conçu pour les vétérans. Les séances lui font beaucoup de bien. Elle a aussi rejoint plusieurs groupes de femmes de soldats disparus. « Entendre des histoires similaires ou même pires, ça m’a permis de comprendre que beaucoup de femmes vivaient la même chose que moi », explique-t-elle. Il y aurait plus de 60 000 soldats portés disparus en Ukraine.

Quand je lui demande si elle reste parfois optimiste, Natalia se redresse et reprend son air ironique. « Cela m’arrive, dit-elle, les yeux légèrement rougis. Mais maintenant je sais que ce n’est pas un problème de s’effondrer quelques fois. » Au-dessus, on entend ses collègues reprendre place derrière leur poste de travail, l’alarme est terminée. Natalia lève les yeux, l’air soulagée. Ici, elle n’est jamais seule avec son malheur.

<p>Cet article « J’ai pu pleurer au travail » : Natalia, femme de soldat porté disparu a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 19:37

Pied de nez à Akaki Akakievitch signé Anna P.

Christophe Solioz

Vingt ans après son assassinat, Anna Politkovskaïa reprend la parole sous la plume de Jean-François Bouthors. La vengeance d’Anna P. fait résonner ses avertissements d’hier avec la guerre menée aujourd’hui contre l’Ukraine.

<p>Cet article Pied de nez à Akaki Akakievitch signé Anna P. a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2863 mots)

Lecture de Jean-François Bouthors, La vengeance d’Anna P., Lausanne, Noir sur Blanc, octobre 2026. 

Grand retour surprise d’Anna Politkovskaïa (1958-2006), journaliste d’investigation à Novaïa Gazeta tuée par balle dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou80. Personnalité d’exception, lanceuse d’alerte et militante des droits humains, elle consacra sa vie à la vérité et à la liberté de la presse. Dans son essai La Russie selon Poutine, elle surnommait Vladimir Poutine Akaki Akakievitch – soit l’archétype littéraire du « petit fonctionnaire » russe du XIXe siècle, le personnage de la célèbre nouvelle de Nikolaï Vassilievitch Gogol Le Manteau (1843). On retrouve aujourd’hui Akaki Akakievitch dans La vengeance d’Anna P., le roman de Jean-François Bouthors qui emprunte la voix de la journaliste pour lui rendre un hommage appuyé et proposer un retour à Anna Politkovskaïa.

À la fois roman et essai politique, ce livre palimpseste est notamment inspiré par la mise en scène de l’opéra Le Nez de Dmitri Chostakovitch (1906-1975) par William Kentridge. Tout comme Kentridge transpose l’histoire de la nouvelle satirique Le Nez (1836) de Gogol dans le contexte d’abord de la Révolution russe de 1917 puis des purges staliniennes des années 1930, Bouthors prolonge l’histoire jusqu’à aujourd’hui pour prendre la mesure des métamorphoses du totalitarisme russe : « Le grand nez du pouvoir qui s’est émancipé du Parti se glisse partout et promet que tout ira bien grâce au flair infaillible de notre podpolkovnik [lieutenant-colonel], qui a revêtu non pas les habits d’un Super-Conseiller-d’État, mais ceux du Président-de-la-Troisième-Rome aspirant à étendre son règne sur tout le globe. Une domination salvatrice, nous dit-on ; mais nous savons bien ce qu’il en est. Je l’ai payé de ma propre vie, de même que plusieurs autres, avant et après moi, dont Alexeï Anatolievitch Navalny. » 

solioz
William Kentridge, Nez 3, 2007 (imprimé en 2008, publié en 2010). Aquatinte et pointe sèche, 19,6 × 24,8 cm. © William Kentridge.

Ce « Je », Anna P., c’est bien entendu Anna Politkovskaïa que l’auteur ressuscite pour rappeler combien elle avait vu juste. Écrit en 2004 au lendemain de l’investiture de Poutine réélu président le 14 mars 2004, La Russie selon Poutine est une alerte restée lettre morte. Rappelons pourquoi la journaliste prit Akaki Akakievitch Poutine en grippe : « Parce que les années passent. Cet été, cela fera cinq ans que dure la deuxième guerre tchétchène qui a commencé pour que Poutine devienne président la première fois. Et on n’en voit pas la fin. […] AUCUN des meurtres d’enfants qui ont eu lieu lors des bombardements et des épurations depuis 1999 n’a été résolu, les meurtriers n’ont pas pris la place sur le banc des accusés. Poutine n’a jamais exigé d’enquête bien qu’on dise de lui qu’il adore les enfants […]. Pourquoi ai-je pris Poutine en grippe ? Pour tout cela. Pour sa nature criminelle. Pour son cynisme. Son racisme. Pour la guerre éternelle. Pour le mensonge. Pour le gaz répandu dans la salle du Théâtre Doubrovka [en octobre 2002, la prise d’otages à Moscou par un commando islamiste tchétchène s’achève avec l’emploi d’un gaz mortel par les forces russes] qui a tué tant de monde [130 personnes]. Pour tous les innocents tués au long de tout son premier mandat. Des morts dont on aurait très bien pu se passer81. »

Avec La vengeance d’Anna P., Bouthors souhaite « faire entendre sa voix une nouvelle fois » et dire aujourd’hui la vérité sur Poutine, la Russie et l’Ukraine. L’astuce est habile. La fiction permet d’imaginer les analyses que n’aurait pas manqué de formuler Anna Politkovskaïa si elle n’avait été assassinée il y a maintenant vingt ans. La vengeance d’Anna P. poursuit le travail de mise à jour des ressorts de l’histoire, la déconstruction de représentations fallacieuses de l’histoire contemporaine russe afin que l’Occident – « où l’on a vite oublié la leçon des dissidents » – saisisse les origines et la nature du pouvoir russe82. 

Inspiré et bien construit, le roman est dialogique à différents niveaux. Premièrement, par une remarquable intertextualité. L’omniprésence des figures phares de la littérature russe – Tchekhov, Gogol, Mandelstam, Boulgakov, Tsvetaïeva ou encore Akhmatova – rappelle le jardin secret d’Anna Politkovskaïa dont la thèse portait sur la poésie de Marina Tsvetaïeva (1892-1941). Comme le souligne Bouthors qui fut son éditeur aux éditions Buchet-Chastel : « La littérature est un outil de guerre contre Poutine. Lorsqu’on lit les auteurs russes, on découvre des traits profonds de la Russie qui éclairent ce qui se passe aujourd’hui. Si l’on se contente de rester le nez sur l’événement immédiat, on ne peut pas comprendre les déterminants profonds du conflit russo-ukrainien83. » 

solioz couv
Éditions Noir sur Blanc

C’est ce qu’illustre dans le roman Lioudmila Ossipovna, professeure de lettres désireuse de « transmettre à notre jeunesse l’âme authentique de cette terre ». S’arcboutant sur Mandelstam, Chalamov et le travail de Memorial84, elle éclaire son amant Oleg Karamzine (personnage de fiction, journaliste et porte-plume du chef de l’État) sur l’histoire de l’Ukraine et lui explique les mystifications de Poutine. Pour le convertir ? Non, juste pour que subsiste entre eux deux une « étincelle de vérité ». Il y a beaucoup d’Anna Politkovskaïa lorsque Lioudmila synthétise de manière critique l’histoire russe et prend la défense de l’Ukraine. 

Mentionnant son livre Tchétchénie, le déshonneur russe, la narratrice prend le relais dénonçant le déshonneur russe : « Ce déshonneur, qui a ruisselé sur nous tous, commence toujours comme ça, Oleg : par une petite compromission, par une forme de paresse morale, par la volonté de ne pas voir ni savoir. Pavel l’avait compris. Où est-il aujourd’hui ? As-tu songé à prendre de ses nouvelles ? Je ne crois pas… Mais apprends de Lioudmila, au moins ceci : il y en a qui n’ont pas dans le sang la même résignation. »

Deuxièmement, par son interpellation récurrente non seulement d’Oleg ou encore de Poutine (qu’elle apostrophe par son diminutif Vova), mais aussi des lecteurs : « Je veux que vous éprouviez non seulement ce dans quoi nous vivons, mais ce dans quoi nos “organes” [soit les organes coercitifs du pouvoir85] s’efforcent de vous – oui, vous, lectrices et lecteurs ! – faire entrer insidieusement pour vous soumettre ou vous détruire de l’intérieur. » 

Bien entendu, le tour de passe-passe redonnant vie à la journaliste renforce cet effet qui voit le lecteur invité à comprendre tant le passé que le présent. Exemple avec Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022) dont l’aura est méticuleusement déconstruite par l’exposé du « plan » de Iouri Vladimirovitch Andropov86 (1914-1984). Avec un parti communiste incapable de se réformer, il fallait que le KGB reprenne la main et les rênes du pouvoir, d’abord avec Gorbatchev, puis avec Eltsine, et enfin avec Poutine. Enterré le communisme soviétique, place à la « transition », soit au passage « à un capitalisme sauvage dirigé par le KGB87 » faisant alliance avec le crime organisé – et ce depuis le début des années 1920.

« Tu commences à comprendre ? Non ? Mikhaïl Sergueïevitch fut l’instrument choisi par Andropov pour amorcer le virage nécessaire à la future captation des richesses par le clan des “réformateurs” guébistes et militaires, puisqu’à l’avenir la maîtrise du pouvoir reposerait sur celle de l’argent. » Et la narratrice de poursuivre : « Ce qui a commencé avec Gorbatchev – propulsé vers le sommet par Andropov – relevait plutôt de la ruse d’Ulysse, avec pour “cheval de Troie” deux mots : “reconstruction” et “transparence”. […] Ah ! Fabuleux euphémismes que ces mots, “perestroïka” et “glasnost”, pour habiller le grand chambardement qui devait redonner aux “organes” la puissance que le soviétisme avait dilapidée ! »

solioz berlin2
De gauche à droite : Nuruddin Farah (Somalie) et Jiang Hao (Chine), respectivement lauréats des deuxième et troisième prix, Anna Politkovskaïa (premier prix pour son livre Tchétchénie, le déshonneur russe), Galia Ackerman et Svetlana Alexievitch. Berlin, octobre 2003, à l’occasion du Lettre Ulysses Award for the Art of Reportage // Archives de Galia Ackerman

La vengeance d’Anna P. est une odyssée dans les coulisses de l’histoire russe saisie sur le vif. Ce roman bien enlevé, riche en intrigues, est rythmé par un ton piquant et railleur alternant avec des passages didactiques plus soutenus. Bouthors démontre de manière convaincante la pertinence et surtout de l’actualité des analyses d’Anna Politkovskaïa démasquant un système poutinien qui n’hésite pas à recourir à une guerre totale – d’abord en Tchétchénie, puis en Ukraine – pour parvenir à ses fins. 

Le roman imagine le tour que prendra la guerre en Ukraine, un renversement du pouvoir et le sort qui attend Poutine. L’Histoire dira ce qu’il en sera. Et Oleg ? Aux dernières nouvelles, il est plongé dans les livres laissés par Lioudmila, notamment la correspondance entre Tsvetaïeva et Rilke : « Rainer, le soir tombe, je t’aime. Un train hurle. Les trains sont des loups, les loups c’est la Russie. » La littérature, Oleg et Anna crient vengeance. 

Ouvrages d’Anna Politkovskaïa publiés en français : 

Voyage en enfer. Journal de Tchétchénie, trad. Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Robert Laffont, 2000
Tchétchénie, le déshonneur russe, trad. Galia Ackerman, Buchet-Chastel, 2003
La Russie selon Poutine, trad. Valérie Dariot, Buchet-Chastel, 2005
Douloureuse Russie. Journal d’une femme en colère, trad. Natalia Rutkevich, Buchet-Chastel, 2006
Qu’ai-je fait ?, trad. Ada et Galia Ackerman, Buchet-Chastel, 2008

<p>Cet article Pied de nez à Akaki Akakievitch signé Anna P. a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 19:37

Plus Poutine intensifie ses attaques contre l’Europe, plus l’Europe doit soutenir l’Ukraine

Timothy Garton Ash

Longtemps associée aux tragédies de l’histoire ukrainienne, l’Allemagne joue aujourd’hui un rôle décisif dans la défense de son indépendance. Mais cet engagement résistera-t-il à la lassitude des opinions publiques et aux pressions de Moscou ?

<p>Cet article Plus Poutine intensifie ses attaques contre l’Europe, plus l’Europe doit soutenir l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2758 mots)

L’auteur plaide le soutien accru de l’Ukraine par l’Europe en expliquant que l’Allemagne joue un rôle central dans ce soutien, malgré les difficultés du chancelier Merz et la montée de l’AfD. Mais pour combien de temps ? Et comment accroître l’aide à l’Ukraine quand les contribuables européens ne veulent pas mettre la main dans la poche ? Pour l’historien britannique, la solution, c’est d’utiliser les avoirs gelés russes pour aider l’Ukraine. Poutine est convaincu que les démocraties européennes décadentes finiront par céder devant sa détermination impérialiste. À nous, les Européens, de lui prouver qu’il se trompe.

Vladimir Poutine intensifie à la fois sa guerre à grande échelle contre l’Ukraine et sa guerre de l’ombre contre le reste de l’Europe. Dans cette seconde guerre, son objectif principal est de briser le soutien européen à l’Ukraine afin de pouvoir soumettre ce pays, ce qu’il considère comme un enjeu existentiel pour l’avenir de la Russie et pour le sien. Si nous, dans le reste de l’Europe, devons nous préparer du mieux possible à nous défendre contre toutes les formes d’attaques hybrides, l’essentiel de notre riposte devrait consister à redoubler notre soutien à l’Ukraine. C’est elle qui constitue la cible principale de Poutine. C’est là, et là seulement, et non dans une confrontation faite de mille piqûres d’épingle hybrides, que la Russie de Poutine peut véritablement être vaincue et dissuadée de poursuivre son agression.

Dans un nouvel ouvrage remarquable, Warum Russland nicht aufhören wird (« Pourquoi la Russie ne s’arrêtera pas »), l’historien allemand Martin Schulze Wessel montre comment la politique de Poutine s’inscrit dans une tradition russe bien plus ancienne d’expansionnisme territorial et de quête d’hégémonie, associée à une idéologie impériale imprégnée de religion. Il nous rappelle qu’en 2016, Poutine a déclaré : « Les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part », et qu’en 2025, il a affirmé : « Partout où se pose la botte d’un soldat russe, c’est à nous. » Les Européens de l’Ouest, qui se plaisent à imaginer que nous avons relégué cet impérialisme territorial brutal aux poubelles de l’histoire, ont tendance à penser qu’il doit exister une autre explication (par exemple, quelque chose de « mal » que nous aurions fait, comme l’élargissement de l’OTAN vers l’Est). Les Finlandais, les Estoniens et les Polonais savent mieux à quoi s’en tenir. Malgré ses faiblesses, conclut l’auteur, la Russie est « le pays le plus dangereux du monde ». Certains, en Asie, pourraient contester une affirmation aussi générale, mais la Russie est assurément le pays le plus dangereux pour l’Europe.

Schulze Wessel souligne un autre point, simple mais particulièrement pertinent : l’expansion de la Russie a toujours été facilitée par la coopération d’autres grandes puissances et stoppée lorsqu’elle se heurtait à des puissances capables de lui opposer une force équivalente. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche l’an dernier, les États-Unis ont cessé de jouer ce rôle de contrepoids et ont parfois donné l’impression de jouer le rôle inverse. C’est donc désormais à l’Europe qu’incombe la tâche de faire face à la Russie en tant que puissance capable de lui tenir tête d’égal à égal. L’Europe (Royaume-Uni compris) a désormais fourni davantage d’aide à l’Ukraine que les États-Unis. Le poids économique cumulé des pays européens est dix fois supérieur à celui de la Russie ; à elle seule, l’économie allemande est deux fois plus importante.

gartonash merz
Friedrich Merz et Volodymyr Zelensky devant le bâtiment de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, endommagé par une frappe russe. Kyïv, le 4 octobre 2026. Photo : Bundesregierung / Tobias Koch

Et c’est l’Allemagne qui joue désormais un rôle central dans cet effort européen. Depuis le début de la guerre à grande échelle en 2022, elle est, en termes d’aide cumulée, le premier pays donateur à titre individuel après les États-Unis. Selon l’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel, elle a fourni deux fois plus d’aide que le Royaume-Uni ou la France. Alors que les habitants de Kyïv et d’Odessa sont quotidiennement pilonnés par les missiles balistiques et les drones à réaction de Poutine, il est intéressant de se pencher sur les chiffres de l’Institut de Kiel concernant les systèmes de défense antiaérienne. L’Allemagne en a jusqu’à présent fourni 19, dont cinq batteries Patriot de fabrication américaine, essentielles à la défense de l’Ukraine – soit deux de plus que les États-Unis eux-mêmes.

Au cours de la première année de cette guerre, j’avais soutenu que l’Allemagne « avait une responsabilité historique unique dans la défense d’une Ukraine libre et souveraine ». À l’époque, j’étais profondément convaincu que l’Allemagne ne faisait pas encore ce qu’elle aurait dû faire. Aujourd’hui, dans la cinquième année d’un conflit qui dure déjà depuis plus longtemps que la Première Guerre mondiale et ne montre aucun signe laissant présager sa fin, je peux affirmer sans hésitation que c’est désormais le cas. Il ne s’agit pas seulement de l’ampleur chiffrée de son soutien à l’Ukraine ni de l’augmentation de ses propres dépenses de défense, qui, selon les dernières prévisions du ministère allemand des Finances, atteindront 154 milliards d’euros (130 milliards de livres sterling) en 2028 – soit à peu près autant que l’ensemble des dépenses militaires estimées de la Russie pour cette année 2026.

gartonash soldats
Des soldats ukrainiens apprennent à utiliser le système de défense antiaérienne Patriot lors d’une formation en Allemagne. Photo : Bundeswehr / Johannes Heyn

C’est aussi une question de volonté politique. Le chancelier Friedrich Merz a fait preuve de cette volonté, ainsi que de courage, en prenant le train pour l’Ukraine dans la soirée du 3 octobre, jour du 36ᵉ anniversaire de la réunification allemande, accompagné d’une importante délégation comprenant des dirigeants de l’industrie de défense. Les bombardements russes visant des cibles civiles dans le centre de Kyïv, notamment l’Académie nationale des sciences d’Ukraine et des ponts sur le Dnipro, n’ont pas cessé, alors même que Moscou savait que le dirigeant allemand serait sur place – ou peut-être précisément parce qu’elle le savait.

Pour un historien, tout cela a un air de déjà-vu. Encore l’Allemagne et la Russie ! Pourtant, chaque fois, la situation est différente. Historiquement, l’Allemagne est l’une des puissances qui ont le plus contribué à favoriser l’expansion russe (il suffit de penser au pacte Hitler-Staline de 1939), mais aussi l’une de celles qui l’ont le plus menacée. Pendant la Première Guerre mondiale, et même, dans une moindre mesure, pendant la Seconde, certains nationalistes ukrainiens voyaient dans un conflit entre l’Allemagne et la Russie une chance d’accéder à l’indépendance. Mais ils se sont retrouvés confrontés, dans le premier cas, au colonialisme de l’Allemagne impériale (puis à sa défaite) et, dans le second, au fascisme génocidaire d’Hitler (puis, là encore, à la défaite allemande).

Aujourd’hui, enfin, l’Allemagne s’engage véritablement en faveur de la souveraineté de l’Ukraine, au prix de certains sacrifices et en prenant des risques pour elle-même. Pour quiconque connaît cette histoire complexe et tourmentée, il y a dans ce spectacle quelque chose non seulement de rédempteur, mais aussi de franchement inspirant : une Allemagne démocratique qui joue un rôle de premier plan pour soutenir l’aspiration d’une Ukraine indépendante à prendre la place qui lui revient au sein d’une communauté européenne élargie de pays libres.

gartonash shroeder
Gerhard Schröder et Vladimir Poutine lors de l’anniversaire du président russe, le 7 octobre 2026 // Compte Telegram du Kremlin

Mais pour combien de temps encore ? Et avec quel soutien dans le reste de l’Europe ? C’est précisément parce que Poutine mesure le rôle central de l’Allemagne que celle-ci est l’une des principales cibles de sa guerre hybride. Les attaques vont des drones chargés d’explosifs à l’aéroport de Leipzig, que le gouvernement allemand a formellement attribués à la Russie, des menaces d’assassinat visant des dirigeants de l’industrie de défense, jusqu’aux ingérences politiques clandestines et à la désinformation. Alors que l’Ukraine s’apprête à affronter son hiver le plus difficile depuis le début de la guerre, trois éléments étroitement liés vont être mis à l’épreuve : la détermination de l’Allemagne à maintenir son engagement du bon côté de l’Histoire ; la capacité des démocraties à soutenir durablement la lutte contre une dictature (une préoccupation récurrente) ; et l’aptitude de l’Europe à rester unie autour de cette cause.

Les sceptiques ne manquent pas de raisons d’être pessimistes. Merz est impopulaire dans son propre pays. L’Alternative für Deutschland (AfD), le parti qui donne actuellement le ton dans la vie politique allemande, abandonnerait l’Ukraine à la Russie. En France, Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle, affirme que son pays n’a pas les moyens de continuer à apporter une aide aussi importante à l’Ukraine. En Pologne aussi, la solidarité avec l’Ukraine s’effrite à droite, deux partis de moindre importance tenant un discours ouvertement anti-ukrainien. En Italie, selon un sondage d’opinion réalisé le mois dernier, plus de la moitié des personnes interrogées s’opposaient à la poursuite des livraisons d’armes à Kyïv.

Récemment, à Bruxelles, je me suis retrouvé devant un public nombreux qui semblait fermement acquis au soutien à l’Ukraine — jusqu’à ce que, tout à la fin, notre discussion aborde la question de l’utilisation des avoirs russes gelés en Belgique. Là, c’est une autre affaire… Pourtant, compte tenu des terribles dommages infligés à l’économie ukrainienne, notamment à ses exportations de céréales par la mer Noire, les experts estiment que Kyïv pourrait avoir besoin de pas moins de 100 milliards d’euros d’aide supplémentaire pour la seule année 2027. Et les contribuables européens, déjà soumis à de fortes pressions financières, ne sont guère disposés à mettre la main à la poche.

Poutine est convaincu que les démocraties européennes décadentes finiront par céder devant la détermination de fer d’un homme fort impérialiste. À nous de lui prouver qu’il se trompe.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire l’original ici ou ici

<p>Cet article Plus Poutine intensifie ses attaques contre l’Europe, plus l’Europe doit soutenir l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 19:37

Minotaure : l’intime infiltré par la guerre

Jean-François Bouthors

En transposant La Femme infidèle de Chabrol dans la Russie de la mobilisation, Andreï Zviaguintsev met à nu les lâchetés et les compromissions d’une élite prête à sacrifier les autres pour préserver ses privilèges.

<p>Cet article Minotaure : l’intime infiltré par la guerre a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1868 mots)

Le nouveau film d’Andreï Zviaguintsev creuse la manière dont la logique assassine du pouvoir contamine la vie de la nouvelle bourgeoisie russe.

Douze ans après le sublime Léviathan qui mettait en scène la manière dont la corruption et la collusion entre l’État et l’Église orthodoxe broyaient les vies russes jusque dans leur intimité, et qui lui a naturellement valu beaucoup d’inimitiés dans les cercles du pouvoir politique et religieux de son pays, Andreï Zviaguintsev revient sur les écrans de cinéma avec Minotaure. Ce nouveau film a été distingué par le Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes. Précisons que, depuis le Covid qui a failli le tuer et l’a contraint à une très longue et douloureuse convalescence, il vit à Berlin. S’inscrivant dans la double lignée de Bergman et Tarkovski, dès son premier film, Le retour (2003), le cinéaste russe s’est attaché à scruter le creuset familial comme le lieu où se révèle ce qui anime et traverse l’être humain, comme le lieu de l’affrontement de la vie et de la mort. C’est donc assez naturellement qu’ayant souhaité se mesurer au défi d’adapter une œuvre de référence, son choix s’est arrêté sur La femme infidèle (1969) de Claude Chabrol, dont les protagonistes avaient été incarnés par un trio d’acteurs remarquables, Stéphane Audran, Michel Bouquet et Maurice Ronet. La barre était placée très haut.

Mais ce que ne savait pas Zviaguintsev en 2021, au moment où il se mettait au travail, c’est que Vladimir Poutine allait lancer l’armée russe à l’assaut de l’Ukraine, et que cela allait faire dévier son projet. Impossible en effet d’ignorer la guerre… Elle avait une première fois fait son apparition dans son film précédent, Faute d’amour (2017), dont l’action se termine en 2015, alors que Vladimir Poutine avait déjà mis la main sur la Crimée et allumé le feu dans le Donbass. Zviaguintsev, à l’époque, nommait la guerre comme telle, faisant partie de ceux qui se distanciaient du Kremlin.

Le monstre a besoin de chair fraîche

C’est donc dans le contexte de la mobilisation partielle décrétée par le Kremlin que le cinéaste russe a placé l’intrigue de son adaptation de Chabrol. L’argument est très simple. Dans une grande ville de province russe, Gleb, P.-D.G. d’une importante entreprise de logistique, dont certains de ses collaborateurs ont pris ou prennent le chemin de l’exil, semble ne vivre que pour son travail, et sa femme Galina étouffe dans le silence familial qu’il impose. Étouffement redoublé par la présence envahissante de la mère de Gleb qui régente tout. La très belle villa dans laquelle ils résident ne suffit pas à son bonheur, si bien qu’elle s’est trouvé un « consolateur », en la personne d’Anton, un photographe bohème. Le mari tuera l’amant.

Le film commence avec les premiers soupçons de Gleb sur cette liaison. Il charge le responsable de la sécurité de son entreprise de tirer discrètement l’affaire au clair. Jusqu’ici, la trame de Chabrol s’applique point par point. Mais c’est là que la guerre intervient. L’armée a besoin de chair fraîche et le maire de la ville convoque les chefs d’entreprise pour leur demander « gentiment » de l’aider à atteindre les quotas fixés par Moscou. Gare à qui rechignerait à s’exécuter. Chacun devra lui fournir une liste d’employés qui seront réquisitionnés manu militari. À Gleb d’en livrer quatorze. Le portrait que le cinéaste fait de la couardise et du cynisme de l’élite économique russe qui profite du régime est sans appel.

Le chiffre de quatorze personnes à envoyer au front éclaire le titre : c’est précisément le nombre de jeunes gens que, selon le mythe, Égée, roi d’Athènes devait offrir chaque année au Minotaure en victimes d’expiation pour avoir tué Androgée, le fils de Minos, roi de Crète. Le Minotaure, on le comprend, même si Zviaguintsev refuse toujours d’expliquer son titre dans ses interviews, c’est Vladimir Poutine, dont le portrait domine le bureau du maire lorsqu’il exige des oligarques locaux leur contribution à la guerre. Notez au passage que le rachat de la faute d’Égée se fait sur le dos des innocents. En l’absence d’une vraie justice, le mal engendre le mal…

Gleb, qui veut protéger son entreprise et ses collaborateurs, va trouver un stratagème pour satisfaire le pouvoir sans porter atteinte à ses intérêts. On voit alors comment la violence et le cynisme du pouvoir ont contaminé inexorablement tout le tissu social jusque dans l’intimité des vies. Dès lors, le meurtre de l’amant, déclenché par la découverte des tirages des photos qu’Anton a prises de Galina en extase pendant la scène d’amour dont Zviaguintsev a filmé les premiers moments avant que la caméra ne se détourne pour une exploration panoramique de l’appartement où l’adultère se déroule, symbolise la manière dont cette violence se retourne contre la société elle-même. Gleb se servira de son stratagème pour faire en sorte que celui qui lui a donné l’adresse de l’amant soit emporté dans la broyeuse de la guerre. Le seul « témoin », pense-t-il, est éliminé et l’on verra bientôt s’afficher son portrait sur un grand panneau publicitaire sur le bord d’une large avenue, pour le présenter comme un vrai héros de la patrie ! Mais Gleb n’a pas pensé à tout…

La chute du film ne suit pas exactement celle que Chabrol avait imaginée pour La Femme infidèle parce que, là encore, la logique du régime institué par le Minotaure s’impose. Dans un pays où tout le monde se tient dans un pacte de corruption, elle permet d’interrompre le cours de l’enquête. Si bien que le sujet du film, c’est précisément la dénonciation de cet « antimonde russe » (pour reprendre le titre du remarquable livre de Mikhaïl Epstein qui vient de sortir aux Éditions À l’est de Brest-Litovsk) qui s’étend du sommet du pouvoir jusque dans l’intérieur des familles.

bouthors1
Une scène de Minotaure. Photo : Anna Matveeva / MK2 Productions

Qu’adviendra-t-il de la jeune génération ?

Magnifique de bout en bout, excellemment interprété, le film ne dit pas qui viendra à bout du Minotaure, ni qui mettra fin au « massacre », car ni dans le mythe ni dans la guerre que mène la Russie en Ukraine, le Minotaure n’en a la moindre intention – quand bien même Andreï Zviaguintsev lors de la remise des prix du Festival de Cannes déclarait qu’un seul homme, celui qui siège au Kremlin, pouvait en décider. Le cinéaste ne nous indique pas non plus qui pourrait être Thésée ni qui serait son Ariane qui lui permettrait de trouver une voie de sortie dans le dédale du pouvoir russe. Zviaguintsev se contente, comme dans le film de Chabrol, de nous présenter un fils, pris dans les nœuds familiaux, qui vit souvent avec un casque sur les oreilles pour se préserver des troubles du monde extérieur.

Serioja est le témoin passif du drame de ses parents, comme de son pays, un drame qui à la fois le dépasse et l’enchaîne… Si bien que reste la question : qu’adviendra-t-il de la jeune génération ? Son avenir n’est-il pas déjà compromis, surtout quand les parents décident de faire comme si de rien n’était ? Ce qui fut déjà le cas de la Russie dont l’État s’est bien gardé de regarder en face son passé pour faire repentance – Pokaïanié, c’était le titre de l’admirable film de Tenguiz Abouladzé (tourné en 1984 et bloqué par la censure soviétique jusqu’en 1987, Grand Prix spécial du jury à Cannes cette année-là), qui se terminait en posant la question du destin des fils… La destination finale du vol emportant la famille qui fuit finalement le pays laisse comprendre que, même en quittant la Russie, Gleb, Galina et Serioja n’échappent pas à l’emprise du mythe, comme en témoignent les nuages menaçants qu’ils survolent !

PS : Nous souhaitions interviewer Andreï Zviaguintsev à l’occasion de la sortie de son film, pour l’interroger sur la déclaration qu’il a faite lors du festival de Cannes à propos de la guerre menée par la Russie. Nous voulions lui demander s’il comprenait les réactions dubitatives voire négatives que ses propos avaient suscitées en Ukraine et comment il y répondait. Desk Russie s’est fait l’écho de ces réactions en publiant un texte de Mustafa Nayyem et il nous semblait nécessaire de donner en retour la parole au cinéaste mis en cause. Le service de presse a refusé cet entretien en expliquant que ce dernier ne voulait pas s’exprimer sur des questions politiques. Nous le regrettons profondément.

<p>Cet article Minotaure : l’intime infiltré par la guerre a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 19:36

Alexandre Skobov : Je refuse d’être une monnaie d’échange

Desk Russie

Puni pour avoir lancé « Gloire à l’Ukraine ! » devant ses gardiens, Alexandre Skobov refuse d’être réduit au rôle d’otage. Même derrière les barreaux, il revendique son autonomie politique.

<p>Cet article Alexandre Skobov : Je refuse d’être une monnaie d’échange a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (944 mots)

Ancien dissident soviétique et historien, Alexandre Skobov, 68 ans, condamné en mars 2025 à seize ans de réclusion pour ses prises de position politiques, est aujourd’hui incarcéré à la prison de haute sécurité d’Elets (région de Lipetsk). Informé de l’actualité essentiellement par les lettres de ses amis, privé d’Internet, Skobov continue pourtant à intervenir dans les débats politiques en appelant les pays européens à opposer une résistance militaire résolue à la Russie. Desk Russie, qui a déjà publié ses lettres et ses articles, présente sa nouvelle lettre. 

Malgré les conditions de détention et les sanctions disciplinaires répétées, Skobov, souffrant de multiples maladies chroniques, ne perd rien de sa combativité ni de son humour. Le 13 août, il a été placé pour 10 jours au mitard sur la base d’un rapport mensonger. Le 28 août, la justice russe lui a infligé une amende pour « exhibition de symboles interdits », car, devant sept membres du personnel pénitentiaire, il a lancé : « Gloire à l’Ukraine, gloire aux héros ! » Les gardiens ont affirmé l’avoir averti à onze reprises du caractère « terroriste » de ces paroles. Skobov a assuré qu’il continuerait à les prononcer. Membre du Conseil du Forum de la Russie libre, fondé en 2016 par Garry Kasparov, Skobov appartient à cette minorité de l’opposition russe qui se revendique du « parti de la victoire de l’Ukraine ». Derrière les barreaux, il continue de défendre cette ligne sans la moindre concession. 

Dans un appel adressé le 11 octobre au peuple américain et au Congrès des États-Unis, le Forum a dénoncé l’accord annoncé entre Donald Trump et Vladimir Poutine sur les livraisons de diesel russe, qui affaiblit de facto les sanctions américaines et européennes. Selon les auteurs de cet appel, l’accord procurerait au Kremlin de nouvelles ressources pour financer sa guerre contre l’Ukraine et menacerait également la sécurité des États-Unis. Ils exhortent le Congrès à empêcher tout allègement des sanctions et à renforcer la pression économique sur Moscou.

De son côté, Alexandre Skobov s’oppose tout aussi fermement à une éventuelle levée des sanctions en échange de la libération de prisonniers politiques russes. 

Lettre d’Alexandre Skobov du 4 octobre 2026, depuis sa prison

« Je suis parfaitement conscient que, si la perspective d’un accord avantageux pour ces vampires se profile, prévoyant la levée ne serait-ce que d’une partie des sanctions américaines, ils pourront tranquillement faire fi de toutes les formalités “juridiques”. On ne nous demandera tout simplement pas notre “consentement librement donné”. On nous embarquera dans un avion, et voilà tout. Cela s’est déjà produit, et plus d’une fois. Mais je veux au moins que ma position soit clairement consignée.

Je suis catégoriquement opposé à tout accord qui impliquerait un quelconque assouplissement des sanctions avant le “gel” complet des opérations militaires. Et je ne donnerai pas mon consentement à devenir une monnaie d’échange dans une telle transaction. Il ne s’agit pas de prendre des postures symboliques de “belles âmes” soucieuses de leur pureté morale. Les sanctions ont un impact réel sur la situation au front. Les assouplir, c’est apporter une aide directe à l’agresseur. La résistance à cet agresseur doit primer sur la libération des prisonniers politiques.

Personne n’a le droit d’exiger quoi que ce soit des otages. Je ne condamne pas ceux qui sont prêts à accepter de devenir une monnaie d’échange dans cette transaction. En revanche, je condamne ceux qui chercheront à pousser les otages à donner leur consentement. Et moi, je ne suis pas un otage. Je suis un acteur à part entière, autonome et toujours capable d’agir. Je suis allé volontairement en prison pour peser sur la situation en faveur de la victime de l’agression, et non l’inverse.

J’espère néanmoins très sincèrement qu’on ne laissera tout simplement pas Trump mener à bien cette transaction indigne. Après tout, les Midterms [élections au Congrès et en partie au Sénat, NDLR] approchent à grands pas. Mais si jamais cette affaire devait connaître des développements concrets, je ne veux pas que mon nom figure sur les listes de personnes concernées par les négociations. Je veux que ma position soit portée à la connaissance de la partie américaine. Et, bien entendu, à celle de l’auteur de cette initiative, le lauréat du prix Nobel [Dmitri Mouratov, NDLR].

C’est déjà la deuxième fois qu’il me déçoit profondément. La première, c’était en août 2024, quand il a cosigné une “lettre des quatre” adressée aux prisonniers politiques [leur proposant de déposer des demandes de grâce, NDLR]. »

Traduit du russe par Desk Russie

<p>Cet article Alexandre Skobov : Je refuse d’être une monnaie d’échange a été publié par desk russie.</p>

19.10.2026 à 09:35

Un rendez-vous avec le Caucase et nos éditions

Desk Russie

Deux courts rappels. Primo, le début du prochain cours de l’Université libre Alain Besançon, consacré en cinq séances au Caucase méridional, approche : c’est le 10 novembre ! Thorniké Gordadzé, ancien ministre […]

<p>Cet article Un rendez-vous avec le Caucase et nos éditions a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (690 mots)

Deux courts rappels.

Primo, le début du prochain cours de l’Université libre Alain Besançon, consacré en cinq séances au Caucase méridional, approche : c’est le 10 novembre ! Thorniké Gordadzé, ancien ministre de la Géorgie et politologue franco-géorgien, fera une introduction à l’histoire de cette région tourmentée – l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan –, avant de se pencher sur la situation actuelle dans chacun de ces trois pays. Civilisations anciennes, carrefour de cultures passionnantes et de commerce, mais aussi de guerres, ces pays, longtemps colonisés par la Russie/URSS, vivent sous la pression de trois voisins puissants : la Russie, la Turquie, l’Iran. Comprendre cette complexité grâce à des explications claires et précises, tel est l’enjeu de ce cours. Pour vous renseigner et vous inscrire, cliquez ici.

gordadze ulab 1
Thorniké Gordadzé

Secundo, nous aimerions vous rappeler que le travail de l’équipe de Desk Russie, dont la diffusion est gratuite, est en partie financé par nos activités éditoriales. Les tirages des livres d’Olga Medvedkova et de Constantin Sigov sont pratiquement épuisés, il nous reste les derniers exemplaires et ces livres ne seront pas réimprimés. Si vous ne les avez pas encore, commandez-les vite ou demandez-les en cadeau pour un don à partir de 100 euros. Il est également possible d’avoir en cadeau nos autres livres dont le dernier, L’Antimonde russe de Mikhaïl Epstein, contre un don. En réalité, pour les contribuables français, un don de 100 euros ne coûte que 34 euros grâce à la réduction d’impôt.

ulab191026

<p>Cet article Un rendez-vous avec le Caucase et nos éditions a été publié par desk russie.</p>

◁ 10 / 10 ▷
  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Ctrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique ‧ Asie ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
Infomigrants
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
G.I.J
I.C.I.J
 
  OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Conspisme
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
Wokisme
🌓