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16.07.2026 à 21:29

Juillet-août 2026 : nouvelles parutions

Desk Russie

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05.07.2026 à 12:50

La tension monte entre la Pologne et l’Ukraine  

Petr Janyška

Pour plaire à l'extrême droite nationale, le président Karol Nawrocki a mis en danger la politique de son pays vis-à-vis de l’Ukraine. Ce qui réjouit Poutine.

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Texte intégral (3761 mots)

Comment Nawrocki a mis en péril les intérêts internationaux de son pays

Dans la crise qui agite les relations ukraino-polonaises, sans précédent depuis l’indépendance des deux pays, le président Karol Nawrocki porte une lourde responsabilité. Pour plaire à l’extrême droite nationale, il a mis en danger la politique internationale de son pays vis-à-vis de l’Ukraine. Ce qui réjouit Poutine. Sa décision n’est qu’un prétexte pour s’attaquer au Premier ministre Donald Tusk.

Le président polonais Karol Nawrocki incarne la frange nationaliste extrême de la Pologne, qui a toujours été anti-ukrainienne et qui a toujours regardé les Ukrainiens de haut. C’est en grande partie à cette frange de l’électorat qu’il doit son élection, et c’est à elle qu’il cherche à plaire.

Pour marquer des points sur la scène nationale, il vient de sacrifier l’un des principaux piliers de la politique étrangère auquel la Pologne tenait depuis 1990, fondé sur la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’Ukraine en tant qu’État indépendant et démocratique, censé servir de rempart entre la Pologne et la Russie impérialiste. Un objectif sur lequel tous les hommes politiques polonais sans exception ont travaillé depuis 1990, qu’il s’agisse des libéraux de droite de Tusk, de la gauche ou de l’ancien président Andrzej Duda du parti Droit et justice (PiS), ainsi que de nombreux hommes politiques ukrainiens, dont Zelensky. Ce principe fondateur de l’État polonais avait été formulé dès l’après Seconde guerre mondiale déjà par Jerzy Giedroyć, une autorité morale polonaise, vivant en exil en France à Maisons-Laffitte, qui stipulait que la Pologne ne pourrait avoir une existence tranquille – sans être menacée par la Russie impérialiste – que si elle avait comme voisins une Ukraine et un Bélarus indépendants et démocratiques1.

Il existe entre Polonais et Ukrainiens une histoire complexe, mal connue à l´étranger, faite de sommets et d’abîmes, d’ascensions et de chutes, de sang et de résistance, de vastes territoires qui ont tour à tour appartenu à la Pologne et à l’Ukraine. Les Polonais non nationalistes affirment que l’avenir ne peut se construire sur le passé car celui-ci ne changera pas. Il faut bien sûr le nommer et l’assumer, ce qui est le travail des historiens, mais non celui des hommes politiques. L’avenir doit se construire en regardant vers l’avant, dans l’intérêt des deux États, et cet intérêt est aujourd’hui sans équivoque : que l’Ukraine tienne bon et ne succombe pas à la Russie impérialiste. Les Polonais perçoivent Poutine comme une menace majeure pour eux-mêmes ; c’est pourquoi ils s’arment autant qu’ils le peuvent, consacrant déjà 5 % de leur PNB à la défense (la France reste à 2 %).

L’extrême droite polonaise anti-ukrainienne

Dans ce contexte, il est difficile pour un étranger de comprendre que la droite nationaliste polonaise s’en prenne bien davantage à Bruxelles, à Berlin et même à l’Ukraine qu’à la Russie. Et ce pas seulement verbalement, mais parfois physiquement à l’encontre des Ukrainiens vivant en Pologne. Les attaques contre eux dans les lieux publics se multiplient. Certains des responsables de la droite radicale, appelée « Confédération de la Couronne polonaise », soutiennent même ouvertement le discours russe et n’hésitent pas à accepter les invitations aux cocktails organisés à l’ambassade de Russie.

Tout récemment, Nawrocki a reçu à Varsovie le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, au cours de sa tournée européenne. Il a exprimé l’espoir que celui-ci devienne président de la France. Nawrocki est en quelque sorte une version polonaise de Marine Le Pen. Il s’appuie sur l’extrême droite en calculant que, lorsque Jarosław Kaczyński, âgé de 77 ans, aura quitté la scène politique, le parti PiS s’effondrera et qu’il prendra la tête d’une nouvelle droite unifiée, comprenant même ses extrêmes radicaux (qui totalisent aujourd’hui 20 % dans les sondages).

Il n’a jamais particulièrement soutenu l’Ukraine ; sa campagne électorale comportait déjà de nombreux éléments anti-ukrainiens et, depuis son accession à la présidence il y a un an , il ne s’est pas rendu une seule fois dans ce pays. Il n’a rencontré Zelensky que lorsque celui-ci était venu le voir à Varsovie en décembre dernier.

Or son prédécesseur Andrzej Duda, bien qu’élu lui aussi sous la bannière de la droite nationaliste de Kaczyński, s’était rendu en Ukraine une quinzaine de fois. Et ce, aussi bien à la veille de l’invasion russe qu’après, en avril 2022, premier homme d’État étranger à aller à Kyïv, accompagné des représentants baltes. Il y est retourné à sept reprises. Son soutien inconditionnel à l’Ukraine honore grandement Duda.

Contrairement à lui, Nawrocki, quand il a reçu pour leur première rencontre le président Zelensky à Varsovie, lui a offert tout de go un livre sur les crimes perpétrés par des Ukrainiens contre les Polonais, appelés en Pologne « le massacre de Volhynie ». Une pure provocation de sa part, que Zelensky a très mal vécue.

Comment tout cela a-t-il commencé ?

Zelensky a fait décerner il y a quelques semaines à une unité militaire, qui en avait fait la demande, le titre de « héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, UPA », en référence à l’ancienne organisation militaire de lutte pour l’indépendance nationale. Personne n’y aurait probablement prêté attention en Pologne, mais le président Nawrocki, fort de son passé d’historien spécialisé dans certains aspects du XXᵉ siècle, a eu vent de cette affaire. Il a bien senti que cela pourrait lui rapporter des points auprès de son électorat d’extrême droite et a gonflé l’affaire jusqu’à en faire un grand problème de la politique internationale et des relations avec l’Ukraine. Il a lancé un ultimatum peu diplomatique à Zelensky, lui demandant de changer ce nom et, comme le président ukrainien n’a pas obéi, il a pris une mesure absurde : il a décidé de lui retirer la plus haute distinction polonaise, l’ordre de l’Aigle blanc – que Zelensky n’avait d’ailleurs pas reçue de lui, mais de son prédécesseur, Andrzej Duda.

Depuis plus de quatre ans, Zelensky vit avec une énorme pression, portant sur ses épaules tout le poids de la guerre russe, parcourant le monde pour expliquer et persuader, manœuvrant face à l’imprévisible Trump. Le nom d’une unité militaire aura très probablement échappé à sa capacité de discernement, il avait d’autres chats à fouetter. Il ne pouvait pas soupçonner que le chef de l’État polonais s’emparerait d’une affaire isolée pour en faire un incident international majeur.

Escalade

Les choses se sont accélérées ensuite. Zelensky empaquette sa décoration et l’envoie par la poste à Nawrocki ; tous les anciens présidents ukrainiens, ainsi que l’ambassadeur ukrainien à Varsovie, l’imitent en renvoyant leurs distinctions polonaises au président Nawrocki. 

À Varsovie, en revanche, les libéraux, y compris les grandes figures de l’opposition anticommuniste, se mobilisent contre la décision de Nawrocki. Plusieurs d’entre eux, en signe de solidarité avec Zelensky, rendent à Nawrocki les décorations polonaises reçues par le passé. Une initiative voit le jour pour décerner à Zelensky une nouvelle distinction civique polonaise, diverses autres manifestations de soutien à l’Ukraine émergent. À l’inverse, Jarosław Kaczyński et le vice-président du Sénat Michał Kamiński (proche des chrétiens-démocrates) annoncent leur intention de rendre leurs décorations ukrainiennes à Kyïv.

Inspiré par le président polonais et sans aucune raison tangible, le député tchèque Jindřich Rajchl de l’extrême droite nationaliste a tout récemment demandé au président tchèque d’ôter à Zelensky la plus haute distinction de l’État tchèque, le Lion blanc. Une bonne occasion pour lui de montrer sa haine de l’Ukraine et de son président et pour appuyer ses amis de l’extrême droite polonaise.

Adam Michnik, l’une des figures de proue de la Pologne libérale, rédacteur en chef du quotidien Gazeta Wyborcza, a qualifié l’acte de Nawrocki de « geste inacceptable, un crachat au visage du président d’un pays en guerre contre la Russie de Poutine. C’était odieux, erroné, faux », a-t-il déclaré. Mais c’était aussi, selon lui, « un crachat au visage de toute la tradition démocratique polonaise », qui reposait sur la devise « Pour notre liberté et la vôtre ». Par son geste, Nawrocki s’est, selon lui, rangé du côté de la propagande grand-russe.

Le premier à applaudir Nawrocki est bien sûr Poutine. Diviser les Ukrainiens et les Polonais est son rêve, et il n’aurait sans doute jamais imaginé que ce soit le président polonais qui s’en charge à sa place. Et gratuitement. « La Pologne a enfin découvert des sympathisants nazis en Ukraine », a déclaré Kirill Dmitriev, conseiller de Poutine.

La démarche de Nawrocki, intentionnelle selon certains observateurs, a précédé de près la tenue, ces derniers jours, d’une grande conférence internationale sur la reconstruction de l’Ukraine. Elle s’est tenue pour la première fois en Pologne, où se sont rendus des dizaines de responsables politiques européens de premier plan, dont la Présidente de la Commission européenne et le chancelier allemand, ainsi que des centaines d’hommes d’affaires. La conférence fut un grand succès pour le Premier ministre Tusk qui a su la faire venir dans sa ville natale de Gdańsk.

Mais le protagoniste principal, Zelensky, y manquait. Seule la Première ministre ukrainienne y a participé. Cela n’a pas empêché la signature de cent soixante contrats commerciaux mais, sur le plan symbolique, c’était un coup dur. Cependant, après la décision de Nawrocki, Zelensky ne pouvait venir.

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Volodymyr Zelensky remet le drapeau de combat au 144ᵉ Centre indépendant des opérations spéciales (Pivnitch), le 28 mai 2026 // Compte Instagram du Centre Pivnitch, capture d’écran

L’UPA n’a pas la même signification pour les Polonais et pour les Ukrainiens

Décerner le titre de héros de l’UPA à une unité a certainement été un faux pas de la part de Zelensky. Ses conseillers auraient dû l’avertir que l’UPA était pour la Pologne comme un chiffon rouge pour un taureau. Mais on touche là au fait que chacun de ces peuples perçoit différemment certains éléments de leur histoire commune. L’UPA a une signification différente pour les Ukrainiens et pour les Polonais. Pour ces derniers, il s’agit d’une organisation qui, pendant la guerre, a massacré des dizaines de milliers de Polonais sur le territoire de l’Ukraine occidentale. Certains historiens parlent de cent mille, d’autres de quatre-vingts mille, d’autres encore de quarante mille victimes. L’objectif était de procéder à un nettoyage ethnique de ce territoire, l’UPA misant sur l’hypothèse d’un référendum qui y serait organisé après la guerre et souhaitait n’y voir qu’une population ukrainienne.

Ces événements restent, en Pologne, un sujet sensible, voire douloureux pour certains. Ils réclament des exhumations et des excuses de la part des Ukrainiens. Mais c’est avant tout un sujet que la droite polonaise, très nationaliste, remet de temps à autre sur le tapis dans des buts purement conjoncturels. Celle-ci a quatre thèmes de prédilection : les Juifs, les Ukrainiens et l’Ukraine, l’Allemagne en tant que menace présumée et l’Union européenne en tant qu’espace libéral, non catholique.

Pour beaucoup d’Ukrainiens en revanche, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, l’UPA, est le symbole de la lutte pour l’indépendance nationale. S’ils devaient la rejeter, il ne leur resterait peut-être pas grand-chose. Tout le monde n’a pas eu la chance de se libérer de l’occupant par une révolution de velours. Les combattants de l’UPA y sont, surtout dans l’ouest du pays, considérés comme des héros nationaux qui ont combattu les Soviétiques, et ce même après la guerre ; certaines de ses unités ont ainsi tenu bon jusqu’aux années 1950. Un peu comme les « soldats maudits » polonais, aujourd’hui la fierté de la Pologne, qui ont eux aussi résisté au pouvoir communiste plusieurs années encore après la guerre.

Comme l’a fait remarquer l’ancien ministre polonais des Affaires étrangères Adam D. Rotfeld, Zelensky, l’enfant de son temps, né en 1978, pouvait ne voir dans les soldats de l’UPA que des combattants pour l’indépendance ukrainienne contre le communisme moscovite. Comme à l’école soviétique, on les qualifiait de « fascistes », de « nazis » ou de « bandéristes », il ne pouvait que prendre le contre-pied. Sans se douter de la perception toute différente de l’UPA en Pologne.

En Europe, surtout dans sa partie occidentale, il est difficile de comprendre la profonde blessure qui marque les relations entre Ukrainiens  et Polonais. Beaucoup de choses n’ont pas encore été dites par les historiens, il reste des angles morts dans les manuels scolaires, l’histoire mutuelle étant complexe.

Il faut également voir que durant les siècles où l’Ukraine occidentale, y compris la ville de Lviv, faisait partie de la Pologne, les Polonais se comportaient envers la population ukrainophone comme une caste supérieure, pour ne pas dire carrément comme des colonisateurs. Les Ukrainiens étaient pour la plupart des paysans, bons tout au plus pour le ménage ou comme main-d’œuvre, la population urbaine étant essentiellement composée de Juifs et de Polonais.

La fin de la Première Guerre mondiale fut un moment crucial pour les deux peuples, chacun essayant d’imposer son propre État. Les Polonais ont gagné la guerre contre les Ukrainiens pour la Galicie de l’Est en 1919, se sont ensuite brièvement unis avec eux pour conquérir Kyïv, d’ou ils ont été chassés par les Soviétiques. Ces derniers furent ensuite battu par les Polonais en 1921, de sorte que la Pologne a gagné une grande part de l’Ukraine occidentale.

L’une des figures de proue de la droite nationaliste polonaise d’avant-guerre, Roman Dmowski, affirmait que les Ukrainiens n’existaient pas, qu’aucune nation de ce nom n’existait. Il tenait là le même discours que les Russes impérialistes. Dans ses réflexions sur l’avenir de la Pologne, il misait sur l’assimilation et la polonisation des minorités, qui représentaient, entre les deux guerres, un bon tiers de la population.

La cible de Nawrocki était Tusk

Le deuxième objectif de l’initiative de Nawrocki était le Premier ministre Donald Tusk. Depuis son élection, la priorité du président est d’affaiblir Tusk et son parti et de mener la droite, y compris les deux formations de l’extrême droite, appelées « Confédération » et « Confédération de la Couronne polonaise », à la victoire lors des prochaines élections. Aussi bloque-t-il une grande partie des lois proposées par Tusk et adoptées par le Parlement. Au cours de sa première année au pouvoir, il a opposé son veto à plus de lois que son prédécesseur Duda ne l’avait fait pendant tout son mandat.

Après la décision malencontreuse de Zelensky, Tusk a rencontré le président ukrainien pour un long tête-à-tête. Très probablement, il lui a discrètement expliqué ce que l’UPA représentait pour les Polonais, y compris pour lui-même, et lui a demandé de reconsidérer la nomination de l’unité. Mais dès le lendemain, Nawrocki a annoncé publiquement qu’il retirait à Zelensky la plus haute distinction polonaise, comme s’il voulait prendre de court l’initiative de Tusk. À ce moment, Zelensky ne pouvait bien sûr plus faire marche arrière, il aurait perdu la face dans son pays. Lui aussi doit gérer la droite nationaliste chez lui. Quant à Tusk, il n’était plus à même d’apaiser la situation. Pour éviter que la droite polonaise ne le qualifie de traître à la nation, il a dû lui aussi condamner la décision de Zelensky.

Nawrocki a transformé un fait mineur en scandale international sans prendre en compte les conséquences de son acte. En politique internationale, il est novice, il n’a jamais pratiqué la diplomatie ni la négociation. Il ne réagit que sur le plan de la politique intérieure et se laisse guider par son animosité contre les libéraux et contre Tusk.

Le conflit a déjà un écho à l’étranger. C’est bien sûr de l’eau au moulin de tous ceux qui ne se sont pas précipités pour soutenir l’Ukraine et qui peuvent désormais dire : « Vous voyez, même le président polonais affirme que les Ukrainiens sont ingrats, les Polonais ont tant fait pour eux et Zelensky soutient les fascistes. »

Maintenant on ne peut qu’attendre de voir jusqu’où le conflit va s’étendre et comment il sera réglé. La Pologne s’efforce de participer à tous les débats et coalitions européennes concernant l’Ukraine. Cependant, en tant que pays qui a si bêtement créé un conflit avec l’Ukraine, elle n’aura pas la tâche facile. Elle perd son statut de soutien incontestable.

Des relations refroidies et transactionnelles

À quoi pourront ressembler les relations polono-ukrainiennes à l’avenir ? J’ai vécu ce conflit à Varsovie et là-bas, on entendait dire que les relations allaient se refroidir, d’autant plus que cela n’a pas été le premier point de discorde entre les deux capitales. On pouvait entendre que la Pologne s’efforcerait de leur donner un aspect plus transactionnel. Elle continuera à soutenir l’Ukraine dans la guerre, mais plutôt sur la base d’un donnant-donnant : finie l’aide désintéressée. On ignore pour l’instant ce que cela impliquera, mais la droite polonaise est convaincue que les Ukrainiens devraient se montrer reconnaissants et remercier la Pologne. Sans cesse et à l’infini. Il est alarmant de constater que, selon certains sondages, la sympathie envers les Ukrainiens cesse d’être le sentiment dominant en Pologne.

Donald Tusk s’efforce de minimiser la tension, il voit bien le danger d’une rupture polono-ukrainienne. Mais il sait que la tâche est difficile, car le conflit est avant tout une guerre locale menée par Nawrocki contre lui, alors que Zelensky et l’UPA ne sont que des prétextes.

Dans ce contexte, la fédération des entreprises polonaises vient d’appeler au calme, rappelant les milliers de liens commerciaux entre les deux pays, la Pologne étant le deuxième partenaire de l’Ukraine. Et les entreprises polonaises ont tout intérêt à se tailler une part du gâteau de la reconstruction d’après-guerre qui commence à se profiler. Un appel similaire à l’apaisement des émotions a d’ailleurs été publié par six médias dans les deux pays.

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05.07.2026 à 12:49

Anges blancs : dans la zone de la mort, les agents de la dernière chance

Antoine Laurent

À Sloviansk et Kramatorsk, notre correspondant a suivi l'unité de police spécialisée dans l’évacuation des familles avec enfants.

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Texte intégral (5868 mots)

S’exposer à tous les dangers pour secourir les habitants qui n’ont pas quitté leur domicile alors qu’approche l’armée russe, c’est la manière dont on pourrait résumer le travail des secouristes qui opèrent sur les arrières immédiats du front, dans l’oblast de Donetsk. Parmi eux figurent les Anges blancs, une unité de police spécialisée dans l’évacuation des civils et des familles avec enfants. Insensés pour certains, héros pour la plupart, c’est à Sloviansk et Kramatorsk que notre correspondant les rencontre.

Dans l’oblast de Donetsk, l’étau se resserre de toute part. À l’Est, Siversk est tombée en décembre. Au Sud, depuis des mois, les troupes russes semblent décidées à raser Kostiantynivka plutôt qu’à la conquérir, ce qui laisse présager le pire. Au Nord, on se bat déjà dans la périphérie de Lyman. La plupart des habitants ont déjà quitté les lieux par leurs propres moyens. À Sloviansk et Kramatorsk, les deux dernières grandes villes de l’oblast que contrôle Kyïv, c’est encore possible. Des lignes de car demeurent, quelques routes plus ou moins sûres permettent pour l’heure de rejoindre le reste de l’Ukraine libre ; mais si l’on s’approche encore du front, la situation diffère. Plus qu’ailleurs dans l’oblast, les drones FPV volent, les bombes tombent et l’artillerie frappe. Les transports en commun qui ont souvent continué de fonctionner au-delà de toute espérance ont fini par être suspendus. Pour les derniers habitants, qui ne disposent pas toujours d’une voiture, qui sont parfois blessés, âgés, handicapés, ou qui sont demeurés sur place avec leurs enfants, constater que l’on a atteint sa limite de tolérance au risque est une chose. Être en mesure de partir, sans être pris pour cible, c’en est une autre. C’est dans ces circonstances qu’interviennent les Anges blancs.

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Hennadiy Youdine, chef des Anges blancs de l’oblast de Donetsk, fusil à l’épaule, à Pokrovsk. Oblast de Donetsk. 2025. Photo : Diego Herrera et Anatoliy Stepanov

Nés dans l’urgence, validés par l’État

« One shot, one drone » ; et un fusil à pompe. L’écusson que Pavlo Diatchenko, le chargé de relations presse des Anges blancs de l’oblast, porte sur sa banane, résume bien les conditions de travail de son unité. En dépit de leur statut civil, explique Pavlo, 42 ans, que je rencontre en terrasse à Sloviansk, les policiers sont régulièrement pris pour cible par les pilotes de drones FPV ou par l’artillerie. Véhicules blindés, détecteurs et brouilleurs de drones, gilets pare-balles, casques lourds, trousses de secours militaires… et fusils à pompe chargés à la grenaille – le meilleur moyen d’abattre les drones FPV en dernier recours –, tel est le matériel qui constitue leur panoplie. En outre, précise notre hôte, un entraînement spécifique s’impose. « Nous utilisons des casques de réalité augmentée qui simulent différents scenarii d’attaques de drones, que vous devez tenter d’abattre », précise-t-il, avant de se figer un instant. « Quelqu’un a tiré. » Détendu en apparence, Pavlo reste sur ses gardes. Sloviansk et Kramatorsk sont aussi à portée des drones russes. En une fraction de seconde, il a détecté un bruit qui m’a échappé. Ses yeux se sont portés sur la porte du café, puis dans ma direction. Détection du danger, identification du refuge. Le réflexe en dit long.

« Le nom nous a été donné par les gens, par les enfants », reprend-il calmement. Tout a commencé début 2022, par la décision d’un groupe de policiers de se porter volontaires pour évacuer la population de Marïnka, une commune de la périphérie de la ville de Donetsk, alors située en première ligne. « On leur a donné une ambulance et une voiture blanches. Ils ont évacué un grand nombre de civils, des blessés et même des morts », se souvient-il, en enchaînant les cigarettes, non sans avoir poliment demandé la permission de fumer. Depuis, face à l’avancée incessante de l’armée russe dans l’oblast et aux risques croissants auxquels sont exposés civils et secouristes, le groupe de volontaires est devenu une unité officielle, dont les membres sont toujours recrutés « sur la base du volontariat » au sein des effectifs de la police. L’initiative a même été reproduite dans d’autres oblasts.

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Deux membres des Anges blancs équipent une petite fille d’un gilet pare-balle pour enfant. Oblast de Donetsk. 12/11/2024. © Police nationale d’Ukraine

Évacuations et recherches sous les frappes russes

Ce tableau général esquissé, mon interlocuteur me suggère de poursuivre l’entretien à Kramatorsk où, précise-t-il, je pourrai rencontrer « un autre Ange blanc ». Je suis venu à pied. Pavlo propose de me conduire à ma voiture. Au moment de quitter le café, un cavalier surgit dans un galop moyennement maîtrisé, une branche à la main. Au volant d’un pick-up, un militaire klaxonne. Le cheval repart en trombe dans le sens inverse. Éclat de rire général. Ici, on se concentre sur l’essentiel. Quelques dizaines de minutes plus tard, je découvre que mon nouvel interlocuteur n’est autre que le chef des Anges blancs de l’oblast, le lieutenant-colonel Hennadiy Youdine. Poignée de main. L’homme retire de l’étui pectoral le téléphone avec lequel il m’a probablement filmé jusqu’alors. Sécurité oblige : l’armée russe est à une quinzaine de kilomètres.

Interrogé sur le nombre de personnes que les Anges blancs de l’oblast sont parvenus à évacuer depuis 2022, Hennadiy répond sans hésiter : « 19 561 personnes, dont 3 660 enfants. Et aussi les dépouilles de 262 personnes. Nous avons aussi réalisé 1 232 évacuations médicales dont celles de 4 enfants et de 19 soldats blessés, tous transportés ensuite vers des structures médicales2. » Les statistiques qui s’affichent sur son téléphone, précise-t-il, sont actualisées chaque semaine. En ce moment, précise Hennadiy d’une voix fatiguée, le travail des Anges blancs se concentre sur des communes des alentours de Sloviansk et Kramatorsk et sur certaines rues de ces deux villes. L’évacuation obligatoire des familles avec enfants y a été prononcée par l’administration militaire régionale ; ce qui signifie que la police nationale ukrainienne peut y procéder à l’évacuation forcée des mineurs, y compris sans leurs responsables légaux, dans le cas où ces derniers refuseraient de les accompagner. Dans ce genre de cas, qui demeurent rares, précise Hennadiy, les mineurs sont confiés à des services de la protection de l’enfance3.

À ce jour, 318 enfants demeureraient encore dans les zones soumises à l’évacuation obligatoire. Comme le rappelait le journal Ukrainska Pravda au mois de juin, celles-ci sont d’ailleurs toujours plus nombreuses. Pour les 22 hommes et femmes qui constituent l’effectif des Anges blancs de l’oblast, dont neuf ont déjà été blessés, la tâche est délicate ; d’autant que, dans certains cas, souligne Hennadiy, « les gens cachent leurs enfants » pour éviter qu’ils ne soient évacués. Entre drones tueurs et bombes planantes, les policiers doivent donc mener l’enquête. Dans d’autres cas, poursuit-il calmement, « les familles reviennent clandestinement chez elles après avoir été évacuées… » Cette dernière situation, précise-t-il, s’est encore produite le 30 juin à Droujkivka, une commune du Sud de Kramatorsk où pullulent les drones FPV… alors même qu’il avait fallu plusieurs semaines aux policiers pour retrouver la trace des deux derniers enfants de la ville.

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Deux policiers consultent leur détecteur de drones. Oblast de Donetsk 23/05/2026. © Police nationale d’Ukraine

Dialoguer avec l’absurde ? Ou comment convaincre les retardataires

Pourquoi, face à l’avancée d’un danger mortel, attendre le dernier moment pour quitter son domicile ? Pourquoi même retourner clandestinement dans ces lieux voués à la ruine ? De telles questions, celles et ceux qui ont un jour pris part au travail d’évacuation se les sont posées à diverses reprises, dans des circonstances plus ou moins teintées d’adrénaline – et, parfois, d’une pointe d’agacement. L’un des éléments de réponse réside dans le fait que le danger augmente presque aussi lentement que l’armée russe progresse. Dans l’oblast, depuis la contre-offensive ukrainienne de 2022, les troupes du Kremlin ont progressé de quelques dizaines de kilomètres tout au plus. Aussi les habitants ont-ils tout le temps de normaliser les risques, jusque dans des proportions extrêmes.

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Au volant lors d’une mission. Sur l’écusson de la jeune femme, on peut lire « Région de Donetsk. Ange blanc. Unité spéciale ». Oblast de Donetsk. 19/01/2023. © Police nationale d’Ukraine

Et puis, des raisons, il y en a d’autres : pensions misérables de retraités dont le logement et le potager constituent la seule richesse ; refus de terminer sa vie dans un centre d’accueil inconnu ; propagande russe accusant les Anges blancs d’enlèvement d’enfants ou de trafic d’organes4 ; lassitude de l’exil, que certains ont déjà connu depuis la première guerre du Donbass ; espoir, teinté de déni, que la guerre s’arrêtera au seuil de son jardin ; position pro-russe ou indifférence politique doublée d’un certain manque de lucidité… Car se réveiller indemne ou en possession d’un logement habitable de l’autre côté du front demeure très improbable. Marïnka, Soledar, Bakhmout, Avdiïvka, Siversk, Kostiantynivka… Toutes ces villes dont les Anges blancs ont contribué à évacuer la population ont été dévastées. Aussi, indique Hennadiy, lorsque les mots ne suffisent pas, « on essaie de [convaincre les habitants] en leur montrant des vidéos. On leur montre que certaines personnes qui sont restées ont été blessées, voire tuées, pour leur faire comprendre […] qu’ils devraient évacuer, pour éviter que ça leur arrive. » La méthode est directe. Elle a le mérite d’éviter les malentendus.

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Hennadiy Youdine et son coéquipier aident une femme âgée à descendre de leur véhicule. Kostiantynivka. 2025. Photo : Diego Herrera et Anatoliy Stepanov

Patience et reconnaissance

Dissiper le déni ou l’inconscience, a fortiori dans l’urgence, n’est pas chose facile. Ce n’est parfois qu’après un événement tragique, venu briser l’accoutumance, que les retardataires finissent par changer d’avis. « On a vécu cette situation à plusieurs reprises, explique Hennadiy, qui, lui-même, a dû évacuer sa belle-mère in extremis d’Avdiïvka, en janvier 2024. On arrive chez les gens, on tente de les convaincre et ils nous répondent “non”. Au cours de la nuit, leur maison est bombardée, quelqu’un est tué… Le jour d’après, ils nous rappellent pour nous dire “s’il-vous-plaît, évacuez-nous, ça n’a plus de sens de rester ici !” » Dans d’autres cas, c’est le schéma inverse qui se produit. Au mois de mars, se souvient Pavlo, son équipe reçoit une demande d’évacuation de la part de deux femmes âgées de Dobropillia, autre ville du Sud de Kramatorsk. « La situation était mauvaise. Il y avait trop de drones FPV dans la ville. On a dû se garer en périphérie et se rendre chez elles à pied », explique notre interlocuteur, qui précise avoir parcouru près de quatre kilomètres sur le qui-vive, en tentant d’avancer à couvert, rue après rue ; pour finalement rejoindre les deux habitantes… qui avaient changé d’avis. Un grand classique. Deux explosions retentissent. Nous commandons un autre café.

Si le travail des Anges blancs requiert, à bien des égards, des nerfs à toute épreuve, il a du moins l’avantage d’avoir du sens. Au cours de l’été 2023, se souvient Hennadiy, « nous avions une évacuation à Avdiïvka. Nous étions à la recherche d’un enfant. Des gens s’étaient réfugiés dans la cave d’un ATB [une enseigne de supermarché, NDLR]. Nous y avons trouvé cet enfant ; et aussi une femme qui tenait par la main une petite fille de trois ans. Elles n’étaient pas sur la liste. Elles s’étaient cachées sous un escalier : la famille avait fait un trou à cet endroit, pour qu’on ne les trouve pas, parce qu’ils savaient qu’on pourrait les rechercher. On a réussi à convaincre cette femme de partir […], on l’a confiée à des volontaires. Ils l’ont aidée à obtenir un passeport, de l’argent… Elle est partie [avec sa fille] pour Helsinki, en Finlande. » Fin janvier 2024, peu avant la prise de la ville par l’armée russe, indique l’officier, une bombe planante s’est écrasée sur le supermarché, que la mère et le frère de la jeune femme avaient refusé d’évacuer. Bilan estimé, en l’absence de possibilité de récupérer les corps : 18 morts environ. « Elle m’a appelé, pour me demander s’il existait un moyen de se renseigner sur le sort de son frère et de sa mère, poursuit Hennadiy. Je pense qu’ils ont été ensevelis sous les décombres. Voilà l’histoire. Elle nous a remerciés de l’avoir tirée de là. C’était une bonne chose […]. Je ne suis même pas sûr que les Russes aient déblayé les gravats. »

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En mission. Oblast de Donetsk. 23/02/2023. © Police nationale d’Ukraine

Des plaies sous la cuirasse

L’atmosphère de l’oblast, marquée par l’omniprésence de la mort, est éprouvante. La mort d’ailleurs, ce n’est pas seulement celle des inconnus, des enfants que l’on n’a pas pu secourir à temps ou des collègues. Les Anges blancs sont pour beaucoup originaires de l’oblast. Comme nombre d’habitants, ils portent aussi le deuil de leurs proches. Courant 2023, confie Pavlo, originaire de Kostiantynivka, l’ancien compagnon de sa mère est décédé. Cet homme, précise-t-il, d’une voix quelque peu fébrile, l’avait « élevé comme un fils ». Il était doté d’une excellente condition physique ; mais il « prenait les choses trop à cœur ». Le déclenchement de la guerre, indique Pavlo, l’a bouleversé ; et plus encore les bombardements, dont celui du marché de Kostiantynivka, en septembre 2023, où il tenait un commerce5. « On vivait à 200 mètres l’un de l’autre, se souvient le policier, mais je ne trouvais pas le temps d’aller le voir. Je rentrais de l’enfer. Pendant des mois, j’ai enchaîné les missions. Je rentrais chez moi épuisé, avec le sang de quelqu’un sur mes vêtements. Je lançais une machine, je me réveillais le matin et je repartais en mission. » Un jour enfin, Pavlo parvient à rendre visite à son beau-père ; pour le trouver inhabituellement fatigué. « Je n’ai pas vu le cancer arriver… Je m’en veux pour ça », explique-t-il sans emphase. Aujourd’hui, poursuit Pavlo, la tombe même de cet être cher lui est devenue inaccessible. Son beau-père repose à Kostiantynivka, c’est-à-dire sur la ligne de front.

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Pavlo Diachenko, lieutenant-colonel de police et chargé de relations presse des Anges blancs de l’oblast, avec une enfant, lors d’une évacuation. Oblast de Donetsk. 08/02/2023. © Police nationale d’Ukraine

Quant à Hennadiy, c’est en lui demandant si le fait d’être père de famille pourrait l’avoir motivé à rejoindre les Anges blancs que je réalise le poids qui pèse sur ses épaules. « Toute ma famille vient d’Avdiïvka, ma femme vient d’Avdiïvka. Notre fille aînée vit à Varsovie, en Pologne. Mon épouse […] vit dans la région de Kyïv. Moi je suis ici, à Kramatorsk », répond-il, soudainement crispé. Un sanglot lui échappe. « Difficile de parler… Notre autre fille, elle avait 13 ans… Son cœur n’a pas supporté… » À ce stade, cet homme de 49 ans, à la carrure solide et à la poigne décidée, ne parvient plus à retenir ses larmes. Il continue pourtant son récit, difficile à suivre, entrecoupé, pour expliquer qu’une nuit de 2022, son épouse et sa fille cadette ont vécu un terrible bombardement ; et qu’au matin, son enfant ne s’est pas réveillée. « C’est elle, ici », indique-t-il en montrant le tatouage qu’il porte à l’avant-bras.

Suite à cet événement, poursuit-il, en se reprenant, son épouse et lui décident d’adopter un enfant, suivent les formations requises et s’arment de patience. Jusqu’à ce jour de 2024, où l’administration d’une commune aujourd’hui située en zone occupée lui demande de procéder au retrait de son domicile d’une petite fille subissant des maltraitances. « Aujourd’hui, cette enfant fait partie de la famille […] », résume Hennadiy, qui explique que son épouse et lui-même en ont obtenu la garde en tant que famille d’accueil. « Elle avait un an moins trois jours. À présent, elle a déjà deux ans et onze mois. Elle grandit et a donné un sens à notre vie », indique-t-il enfin, en montrant la vidéo d’une fillette blonde en pleine forme, courant vers lui bras tendus6. Des sourires dans ce reportage, enfin.

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Évacuation d’un corps placé dans une housse. L’homme situé au premier plan porte une cartouchière à la manche. Entre deux attaques de drones, quelques secondes de plus pour recharger son arme sont un gain précieux. Pokrovsk. 2025. Photo : Diego Herrera et Anatoliy Stepanov

Coordination tous azimuts

Heureusement, les Anges blancs ne sont pas seuls. Pour fournir aux policiers les informations nécessaires à leurs missions, tous les services publics, des unités de polices locales à l’administration régionale, se mobilisent.  « Il y a aussi le service d’État des situations d’urgence [l’équivalent des pompiers, NDLR], les volontaires, l’administration militaire… Eux aussi ont des véhicules blindés, on coopère avec eux [sur le terrain]. Il y a beaucoup de monde impliqué », explique Pavlo, tandis que Hennadiy débute une longue liste d’associations dont les noms, singuliers, rappellent les conditions extrêmes dans lesquelles opèrent leurs volontaires : « Souffle d’espoir, la Patrouille des aumôniers, les Volontaires de Dieu… » Hennadiy comme Pavlo prennent d’ailleurs part aux évacuations et, à ce titre, ont été décorés à plusieurs reprises.

« Au début, se souvient Pavlo, les habitants appelaient tous les numéros [d’urgence] en panique ; et il nous arrivait de nous retrouver tous à la même adresse. Aujourd’hui, on travaille en étroite collaboration pour savoir qui se rend où. » De plus, ajoute Hennadiy « nous avons une ligne téléphonique directe sur laquelle les gens peuvent nous joindre […] et nous disposons d’une application : Kryla [ « Ailes », en ukrainien]. Si quelqu’un appelle sur la ligne, on reçoit une notification. L’application a été spécialement développée par des volontaires pour améliorer la coordination du processus d’évacuation. Toutes les organisations de volontaires y ont accès. On peut y voir le statut de la requête : traitée, en cours de traitement… »

Les Anges blancs, précise l’officier, se chargent systématiquement des directions les plus risquées et leurs collaborateurs sont parfois pris pour cible. Le 25 juin, à Droujkivka, les volontaires du projet « Route de la vie », porté par l’association de Kramatorsk Communauté de la Vieille Ville, ont été visés par un drone FPV ; en dépit de l’inscription « Évacuation », peinte en grandes lettres blanches sur fond noir, qui figurait sur leur véhicule. L’intention du pilote était claire : le drone s’est écrasé sur le pare-brise. Heureusement, celui-ci était en verre blindé. Les deux conducteurs et leurs passagers s’en sont tirés quasiment indemnes. Depuis le début de l’année, c’est la deuxième fois qu’un fourgon de l’association est touché par un drone, précise au téléphone Oleksii Kotchetov, l’un des volontaires qui prenaient part à la mission. Les Anges blancs, indique enfin Hennadiy, coopèrent également avec les soldats. Les zones les plus proches du front sont inaccessibles aux véhicules, même blindés. Si les habitants restants décident de quitter les lieux, ils doivent le faire à pied. Lorsque cela se produit, indique notre interlocuteur, les militaires tentent d’avertir son service, afin que les infortunés puissent être récupérés à distance plus raisonnable du front – s’ils survivent au voyage.

<p>Cet article Anges blancs : dans la zone de la mort, les agents de la dernière chance a été publié par desk russie.</p>

05.07.2026 à 12:49

L’impasse russe : une fausse surprise et une vraie question

Jean-François Bouthors

Poutine n’a plus de « bonnes solutions » et peut craindre une révolution de palais. Reste à savoir comment le dissuader de recourir à l’arme nucléaire.

<p>Cet article L’impasse russe : une fausse surprise et une vraie question a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (4367 mots)

L’Occident s’étonne de voir l’Ukraine reprendre l’initiative. Mais il était prévisible que Poutine arriverait au bout du processus suicidaire pour la Russie qu’il a engagé avec son « Opération militaire spéciale ». Il n’a plus de « bonnes solutions » pour sortir de l’impasse et il peut craindre une révolution de palais. S’il est impossible de savoir quand il va tomber, la question qui se pose est comment le dissuader efficacement de recourir à l’arme nucléaire.

La situation s’aggrave sérieusement pour Vladimir Poutine. La guerre d’attrition qu’il a voulu imposer à l’Ukraine après l’échec de la tentative de prendre Kyïv en quelques jours pour renverser le pouvoir légitime de Volodymyr Zelensky se retourne contre lui. Le Kremlin n’est pas le seul surpris. Dans les pays occidentaux, rares étaient ceux qui avaient compris, dès le début de l’« Opération militaire spéciale », que l’Ukraine était perdue pour la Russie du simple fait de sa décision de l’envahir, et que les conséquences en seraient dévastatrices pour le pays agresseur. Excepté quelques spécialistes et journalistes connaissant bien l’Ukraine, sa culture et son histoire, personne ne le pensait.

Une mauvaise grille d’analyse

D’emblée, le conflit a été essentiellement examiné dans les termes des rapports de puissance militaire hérités de la guerre froide, avec en arrière-plan la mémoire des deux conflits mondiaux, et notamment de la bataille de Verdun. Avec cette grille d’analyse, il paraissait logique de donner l’avantage à la Russie. Dès le printemps 2022, on a entendu des géopoliticiens, des militaires et des diplomates expliquer que l’Ukraine devrait renoncer à la Crimée et au Donbass. Ce cadre de pensée a formaté la réaction occidentale, conduisant à un soutien circonspect et limité. Il s’agissait avant tout de permettre à l’Ukraine de ne pas s’effondrer, sans prendre le risque de franchir les « lignes rouges » énoncées par Moscou ou simplement fantasmées par des dirigeants et des observateurs qui ne réalisaient pas à quel point ils étaient ciblés par le travail d’influence russe depuis des années. C’était sans compter sur le courage et la détermination des Ukrainiens qui avaient décidé de résister. Ceux qui, comme les auteurs de Desk Russie, ont tenté d’expliquer que l’Ukraine ne céderait pas, qu’elle ne renoncerait pas et qu’elle disposait de ressources morales et tactiques solides n’étaient guère écoutés.

C’était aussi méconnaître la réalité politique, sociétale et militaire russe, et en rester à de vieux clichés – soigneusement entretenus par Moscou – sur « les Russes capables » de souffrir sans se révolter, sur l’armée russe qui plie d’abord et gagne ensuite, comme à l’époque de Napoléon et d’Hitler, etc. Nombre d’observateurs et de diplomates s’en tenaient aux chiffres globaux de l’économie russe, en particulier à la croissance du PIB poussée par l’essor de l’industrie de guerre, sans distinguer les secteurs civils et militaires, sans analyser les dépendances et les faiblesses structurelles de la Russie. Cela revenait à faire nôtre le regard de Poutine sur son propre pays et à se laisser aveugler par sa propagande.

Une telle posture, très partagée, conduisait à croire, comme le maître du Kremlin le croyait – comme il le croit ou feint de le croire toujours –, tel que ses thuriféraires nationaux et étrangers le répétaient, que la victoire russe était inéluctable. Ainsi prenait-on cette hypothèse, qui restait pourtant à soumettre à l’épreuve de la réalité et du temps, pour une vérité quasi scientifique. Alors qu’il fallait examiner, semaine après semaine, ce qui se passait en Russie dans les sphères du pouvoir, de l’économie, de la justice, pour en identifier peu à peu les significations et les transformations, pour discerner ce que cela disait de l’état du régime de Poutine, on se plaisait à déclarer que le Kremlin était une boîte noire insondable. Cela justifiait une certaine paresse d’analyse, cela interdisait de comprendre ce qui avait lieu et cela privait les opinions publiques occidentales de l’information nécessaire pour prendre conscience des enjeux et des évolutions du conflit.

On a souvent préféré inventer un nouveau registre de discours et de « journalisme » : le commentaire du futur imaginable – dont on a aussi usé et abusé à propos de la guerre américano-israélienne en Iran. C’est ainsi qu’on a annoncé un nombre incalculable de fois que des troupes de Kyïv étaient au bord de l’effondrement et que la société ukrainienne n’en pouvait plus. On a discuté ad nauseam sur le résultat hautement improbable de négociations dont le cadre n’avait pas été soigneusement défini, dont les acteurs américains brillaient par leur incompétence, et on a même disserté sur une éventuelle démission de Zelensky sous la pression de Donald Trump alors que l’essentiel pour l’Ukraine était de trouver les moyens de se donner du temps et de mettre en échec la tentative de Poutine d’instrumentaliser les palinodies du fantasque 47e président des États-Unis à son avantage. Or le recul ukrainien a été maîtrisé, et les dirigeants de l’armée n’ont eu de cesse de tirer les leçons des enseignements du front, de chercher des réponses nouvelles aux attaques russes, d’inventer des manières innovantes de faire la guerre.

L’Ukraine défend l’OTAN

Notons au passage que les armées des pays de l’OTAN et leurs industries militaires ont mis beaucoup de temps à comprendre que l’art de la guerre était profondément transformé par ce que les Ukrainiens faisaient. Ils commencent à peine à en tirer des leçons opérationnelles. Ne faudrait-il pas, par exemple, que l’Alliance atlantique installe un « mur de drones » sur la frontière entre les Baltes et la Russie ou le Bélarus ? Quelle surveillance est faite des organisations – mafieuses ou autres – susceptibles de déclencher des « rébellions » russophones sur le modèle utilisé en Transnistrie dès 1990 et dans le Donbass en 2014 ?

Les Européens ont découvert depuis le début du conflit à quel point ils ont eu tort de dépenser de manière insouciante les « dividendes de la paix » depuis la fin de la guerre froide en s’illusionnant sur la solidité et la puissance de l’OTAN. L’intensité de la guerre à leur porte a montré que le bouclier otanien est passablement mité. Il est urgent de le restaurer ou de construire une défense européenne sérieuse, sans trop compter sur les États-Unis, mais il faudra du temps et une volonté qui n’est pas encore totalement au rendez-vous. Cet état de fait nous met en position de grave faiblesse. À tel point qu’on peut se demander si ce n’est pas aujourd’hui l’Ukraine qui défend les pays de l’OTAN plutôt que l’OTAN qui soutient l’Ukraine. Les deux, évidemment, mais il faut bien admettre que le rôle des Ukrainiens est désormais essentiel. S’ils n’avaient pas tenu, nous serions dans une situation terriblement difficile, face à la menace poutinienne.

L’avenir de la guerre se joue chez l’agresseur

À Kyïv, bien sûr, on a été très attentif à ce qui se passait en Russie, car on a vite compris que l’avenir de la guerre se jouerait chez l’agresseur, en raison même de la nature du régime politique russe. Ce que n’ont pas voulu voir les Occidentaux, et d’abord les Américains, qui ont très longtemps empêché l’Ukraine d’agir en Russie. Kyïv a forcé le passage, et ce fut l’objectif premier de l’attaque sur la région de Koursk, lancée il y a tout juste deux ans. Les Ukrainiens ont démontré que les frappes sur les structures pétrolières russes produisaient un triple effet : compliquer les opérations militaires de la Russie, faire sentir à la population, y compris à Moscou et Saint-Pétersbourg, le poids de la guerre et ébranler les équilibres internes du pouvoir de Poutine.

Jusqu’alors, la perspective occidentale consistait à tenter de limiter les dégâts de l’agression russe pour obtenir une négociation dans les termes les moins défavorables possible pour l’Ukraine. Or, tant que les conséquences de la guerre ne se manifestaient pas en Russie, le Kremlin n’avait rien à perdre à continuer son « Opération spéciale », sinon des troupes. Mais dans la société qui est sortie du soviétisme, la vie humaine ne vaut pas grand-chose, et peut-être encore moins depuis l’avènement du capitalisme sauvage qui a fleuri sur les décombres de l’URSS. Il suffisait, pour Poutine, d’associer symboliquement les pertes aux sacrifices glorieux de la Grande Guerre patriotique (la Seconde Guerre mondiale) pour flatter l’orgueil national, et d’offrir des compensations monétaires sonnantes et trébuchantes. Cette « économie de la mort » a bien fonctionné… Les pénuries d’essence et les ruptures récurrentes d’Internet qui résultent, directement ou non, des frappes ukrainiennes en territoire russe sont bien plus mal vécues par la société, car elles affectent profondément l’économie.

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Le président ukrainien Volodymyr Zelensky au sommet du G7 à Évian-les-Bains, le 16 juin 2026 // president.gov.ua

La Russie n’a plus les moyens de soutenir son effort de guerre

Alors que l’« opération militaire spéciale » dure maintenant depuis plus de quatre ans – dépassant déjà en durée la guerre de 1914-1918, ainsi que la Grande Guerre patriotique (1941-1945), – on découvre que la Russie, malgré les « provisions financières » qu’elle avait constituées à cet effet, n’a pas les moyens de maintenir son effort de guerre beaucoup plus longtemps. Son économie, quoique boostée par l’industrie militaire, reste d’une dimension trop faible – son PIB est inférieur à celui de l’Italie. Son territoire est beaucoup trop vaste pour pouvoir être défendu contre des drones à longue portée. Sa fragilité est donc maximale. Or elle n’a pas d’alliés disposés à la soutenir de façon comparable à ce que font les Occidentaux pour l’Ukraine. On voit aujourd’hui le caractère illusoire de l’argument selon lequel Moscou pouvait compter sur l’appui ou l’indifférence du Sud global, tandis que les démocraties occidentales étaient prétendument « isolées ». Le partenariat avec Pékin, pour être « inébranlable » et « sans précédent » selon les dires de Xi et Poutine, est limité par les ambitions mondiales de la Chine qui a besoin de manière vitale de préserver ses échanges économiques avec les Européens et les Américains.

À Moscou, l’impasse est si manifeste que Poutine a pris la parole pour montrer qu’il est conscient des difficultés et tenter de rassurer ses concitoyens. Sans aucun doute, cette communication ne fait pas illusion. Le régime a tant l’habitude de la dissimulation que le simple fait que Poutine s’exprime sur ce qui ne va pas donne la mesure de la gravité du moment. Mais l’opinion publique n’est pas un véritable problème pour le président russe. Il sait qu’il n’y aura pas de révolution populaire. Ceux qui pourraient en être les animateurs sont tous sous étroite surveillance quand ils ne sont pas déjà en prison (le nombre des détenus politiques est estimé entre 1 400 et 2 180 selon les sources). En revanche, il a tout à craindre des oligarques et des siloviki, deux milieux très imbriqués, et, de surcroît, intrinsèquement liés au crime organisé : ils vont vouloir préserver leurs intérêts.

Pour l’heure, le président russe n’a pas de solution pour relancer l’économie. Le déficit budgétaire explose – au milieu de l’année, il est deux fois supérieur à la prévision annuelle –, le gouvernement n’a plus de quoi le combler, d’autant que le prix du brut a de nouveau plongé depuis que la guerre en Iran a été mise en pause par Washington. Simultanément, l’inflation reprend de la vigueur avec la hausse du prix des carburants. Si Guerman Gref, le patron de Sberbank, appelle à une baisse d’urgence des taux d’intérêt en disant que « l’économie ne peut tout simplement pas survivre longtemps » avec les taux actuels, la présidente de la Banque centrale, elle, s’inquiète du dérapage des finances publiques et d’une évolution possible des prix qui échapperait à toute maîtrise. Elle a laissé entendre qu’il serait très difficile de répondre à la demande d’un desserrement du coût du crédit.

De la même manière, la question de la fonte des effectifs de l’armée depuis que les pertes (1 000 hommes par jour désormais) dépassent le rythme du recrutement reste insoluble. Dans ce contexte, l’idée d’une mobilisation générale que caressent certains pourrait être la goutte qui ferait déborder le vase du mécontentement populaire, d’autant que personne ne croit plus vraiment que l’armée russe est en passe de l’emporter. Sans perspective de victoire, le sacrifice pour la patrie n’a plus de sens, alors qu’il suffirait de mettre fin à la guerre pour stopper l’hémorragie et ramener la Russie à la « normale ». Les finances de l’État et celle des régions ne permettent pas d’accroître les primes d’engagement, déjà très élevées, offertes aux nouvelles recrues : désormais, on sait en Russie que leur espérance de vie ne dépasse pas quelques semaines après leur arrivée au camp d’entraînement. On sait aussi que le « pactole » des nouveaux nourrit un épouvantable chantage : nombre de commandants rançonnent leurs hommes en leur proposant, contre paiement, d’éviter d’être envoyés dans les « assauts de viande », desquels jusqu’à 80 % des soldats ne réchappent pas.

Le risque réel d’une révolution de palais

L’entourage du président semble être solide et fidèle, mais il faut prendre en compte l’effet générationnel. Poutine est arrivé au pouvoir accompagné d’un groupe d’hommes de son âge qui savent qu’ils ont vécu l’essentiel de leur vie et qu’ils n’ont pas un long avenir devant eux. Ceux-là, sauf surprise, ne veulent pas de changement, dont ils auraient tout à craindre, ils ne tenteront rien contre lui, il les connaît parfaitement et les tient, comme ils le tiennent. Mais pour ceux qui ont dix ou vingt ans de moins, il n’en va pas de même. Et certains ont des positions fortes.

C’est, par exemple, le cas d’Igor Setchine, patron de Rosneft, ancien vice-Premier ministre de 2008 à 2012. Il est né en 1960, il a placé des hommes à lui dans des postes de contrôle et d’enquête tant du côté du FSB que du GRU. Ce proche de Poutine est sans doute l’un des hommes les plus puissants et redoutés de Russie, mais ses intérêts sont gravement mis en danger par la situation présente. Plus jeune encore, Alexeï Dioumine, né en 1972. Lieutenant général, conseiller du président, il a été chef de sa sécurité, chef des forces spéciales de l’armée, chef adjoint du GRU. Il en sait donc beaucoup sur le président russe et sa protection… C’est lui qui a convaincu Prigojine d’arrêter sa marche sur Moscou en juin 2023. Il n’a pas de raison de vouloir sombrer avec Poutine. De même pour le jeune Dimitri Patrouchev, né en 1976, vice-Premier ministre de l’Agriculture, mais aussi banquier et ancien membre du conseil d’administration de Gazprom. Il bénéficie du réseau de son père Nikolaï Patrouchev : ce vieux compagnon de route de son ami « Vladimir Vladimirovitch » a été le chef du Conseil de sécurité et pourrait être l’un de ceux qui veillent au sommet sur la flotte fantôme, depuis qu’il est « président du Collège maritime ».

Ce ne sont que trois exemples, mais ils sont parlants. Cette génération, si elle se débarrassait de l’homme qui, de plus en plus, semble faire de l’« Opération militaire spéciale » sa guerre – une affaire personnelle –, pourrait se présenter comme celle d’un « reset » russe, tant vis-à-vis de l’Ukraine que de l’Occident. Il ne lui serait pas difficile de faire valoir qu’il est de l’intérêt de Moscou de revenir à des relations apaisées et c’est sans état d’âme qu’elle pourrait faire porter le chapeau de la guerre aux plus vieux.

La question se pose donc pour Poutine de prévenir une révolution de palais. C’est peut-être à cet aune qu’il faut interpréter deux arrestations récentes. Tout d’abord, celle de Mikhaïl Polouboïarinov, 60 ans, ancien PDG d’Aeroflot et cadre de Rostec (société d’État russe spécialisée dans la haute technologie), accusé de corruption pour une affaire qui remonte à 2016. Le sort de cet apparatchik fortuné pourrait être une façon de signifier aux plus jeunes qu’ils feraient mieux de rester tranquilles. Celle, ensuite, d’Ilia Traber, bien connu dans les milieux de la mafia russe sous le surnom de « l’antiquaire », accusé de meurtre. Cette arrestation est d’autant plus frappante que Traber était jusqu’à présent un intouchable. Dans les années 1990, cet ancien sous-marinier a joué un rôle essentiel et même indispensable lors de la prise de contrôle « musclée » pour ne pas dire « sanglante », avec l’aide de la « mafia de Tambov » dont il est réputé être l’un des chefs, du port de Saint-Pétersbourg par des proches de Poutine, à l’époque où celui-ci supervisait les relations financières et commerciales de la ville, mission qui lui avait été confiée par le maire de l’époque Anatoli Sobtchak. Impossible d’arrêter Traber sans l’aval du président russe. Par conséquent, chacun, au plus haut niveau, doit savoir que la protection de Poutine peut être levée et qu’on trouvera toujours un motif pour une arrestation. Personne n’est protégé à jamais, même en ayant rendu les plus éminents services au « boss ».

Au début de la guerre, alors que, vue du Kremlin, la victoire paraissait inéluctable, les arrestations de personnalités du monde des affaires avaient surtout pour fonction de dégager des postes et des prébendes à des fins de récompense. Jusqu’à l’an dernier, elles participaient, sous l’égide du procureur général de Russie, à une vaste réallocation des privilèges pour resserrer l’emprise d’une partie choisie des siloviki sur l’économie et les richesses du pays. Aujourd’hui, elles témoignent de la fébrilité du chef. Cette tentative de resserrer le contrôle de l’entourage, dans un climat de paranoïa croissante, ne règle en rien le fait que le devenir de la guerre échappe de plus en plus à Poutine, à mesure que l’Ukraine se fait plus efficace dans ses frappes en territoire russe et qu’elle asphyxie la Crimée, mais aussi la logistique de l’armée russe dans le Donbass.

On sait par ailleurs que les services de sécurité sont à couteaux tirés, en particulier depuis la tentative d’assassinat du général Vladimir Alekseïev, numéro 2 du GRU, dont l’un des auteurs arrêtés s’est avéré être un homme lié… au FSB. De même, une guerre de clan semble être en cours au sein du ministère des Affaires étrangères (MID), où Mikhaïl Bogdanov, représentant spécial du président pour le Moyen-Orient a été destitué l’an dernier, alors qu’il y supervisait, entre autres, les compagnies militaires privées (rappelons que c’est en Syrie que les « Wagner » ont fait leurs armes). Or les arabisants du MID, en lien avec le KGB/FSB, qui ont maintenant le sentiment d’être marginalisés depuis l’éviction, puis l’inculpation de leur chef de file, étaient traditionnellement et jusqu’à récemment une force de poids. Il suffit de se rappeler la carrière du plus célèbre d’entre eux, Evgueni Primakov, qui était un successeur potentiel de Boris Eltsine. Primakov, qui a été amicalement prié de s’effacer en 2000 pour ne pas compliquer la première élection présidentielle de Poutine. Ce qu’il a fait…

C’est l’heure de la dissuasion

La défiance gagne donc et dans ce climat, tout devient possible. Poutine le sait… et il n’est plus en situation d’arrêter le mouvement qu’il a enclenché depuis le 24 février 2022. La question n’est pas de savoir s’il va tomber, mais quand et comment ? Certes, il est impossible d’en connaître la réponse, mais elle ne va pas disparaître de l’horizon du maître du Kremlin. Bien au contraire, elle va l’obséder toujours davantage. Poutine n’a plus d’issue. La meilleure preuve de son affaiblissement, c’est qu’Alexandre Loukachenko, le président bélarusse, vient de céder à la pression de Zelensky et de débrancher les répétiteurs de signal qui facilitent le pilotage des missiles et des drones russes frappant le territoire ukrainien. Même l’emprise russe sur son « satellite » bélarusse s’affaiblit !

Reste alors la possibilité d’une fuite en avant, par l’emploi de l’arme atomique. La bête blessée pourrait basculer dans l’irrationnel et tenter un coup de folie, disent certains en Occident, et les chaînes d’information en continu s’en repaissent, faisant inconsciemment le jeu de Moscou. Mais la mise en œuvre d’une telle décision ne se résume pas à appuyer sur un bouton rouge. La réalité des chaînes de commandement et de la mise en œuvre d’une telle décision est nettement plus compliquée. Quoi qu’il en soit, le débat est de nouveau remis à l’ordre du jour. Et bien sûr, Moscou fait en sorte qu’il le soit, via ses propagandistes préférés…

Agiter cette menace n’arrêtera pas le mouvement qui conduit la Russie vers le moment où elle devra admettre son échec. La rhétorique de la bombe ne sauvera pas la Crimée que Moscou est incapable de défendre. En réalité, l’usage même de l’arme nucléaire scellerait immédiatement le sort de la guerre, au détriment de Moscou, qui serait mondialement condamnée sans parler des représailles qui s’abattraient inévitablement sur l’armée et/ou le territoire russe. Dès lors, la question importante n’est pas celle qu’on agite sur les plateaux de télévision en se demandant si Poutine osera ou pas, mais celle de savoir comment on fait comprendre aujourd’hui au Kremlin qu’il ne peut en aucun cas recourir à « la bombe ». C’est donc plus que jamais l’heure de la dissuasion. Quel discours lui tiennent Paris, Londres, Washington et Pékin ? La France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Chine – quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, dotés de l’arme nucléaire – parlent-ils conjointement pour désamorcer l’hypothèse nucléaire ? Poutine doit entendre de leur part qu’il n’a pas la moindre possibilité d’en faire usage. Comme par hasard, Loukachenko, qui parle avec tout le monde, s’est rendu à Pékin fin juin…

<p>Cet article L’impasse russe : une fausse surprise et une vraie question a été publié par desk russie.</p>

05.07.2026 à 12:49

Regard sur l’histoire de la Crimée

Jean-Sylvestre Mongrenier

La fable de territoires « russes depuis toujours » ne résiste pas à l'examen. Il faut préparer le retour à l'Ukraine de la Crimée et des autres territoires provisoirement occupés.

<p>Cet article Regard sur l’histoire de la Crimée a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3081 mots)

À l’heure où les frappes ukrainiennes dans la grande profondeur du champ de bataille modifient la situation stratégique, il est utile de revenir sur l’histoire de la Crimée. Sauf renversement de Vladimir Poutine par une révolution de palais, précédée ou accompagnée d’un effondrement de l’État russe, elles ne suffiront probablement pas à changer la donne. Sans restauration de la manœuvre sur le champ de bataille, le retour à l’Ukraine des territoires qui lui ont été ôtés est incertain. Il reste que la fable de territoires « russes depuis toujours » ne résiste pas à l’examen.

Au fil des millénaires, la presqu’île de Crimée (environ 30 000 km²) est passée sous des dominations successives, celle de la Russie intervenant tardivement en regard de la longue durée. La partie nord de la Crimée relève du monde des steppes et la presqu’île est occupée par des peuples nomades issus des profondeurs de l’Eurasie. Abritée des rigueurs septentrionales par des montagnes, la partie sud est pleinement ouverte sur la mer Noire et bénéficie d’un climat de type méditerranéen. Dans la haute Antiquité, ce sont des peuples de langue indo-européenne qui occupent ce qu’Hérodote nomme la Tauride : Cimmériens, Scythes et Sarmates. La Tauride entre ensuite dans la sphère hellénique puis romaine. Ainsi les Romains recrutent des contingents sarmates pour protéger une partie du limes et des grands axes de circulation de l’Empire.

La Crimée et la grande steppe eurasiatique

Dans l’Antiquité tardive (le Bas-Empire de l’historiographie classique), les Sarmates de la mer Noire passent sous la domination des Goths. Pourtant, l’Empire romain d’Orient conserve des positions dans la partie sud de la presqu’île. Au fil du temps, les Goths sont hellénisés et christianisés, tout en maintenant une identité propre qui perdura jusque dans le Haut Moyen-Âge. Au IVe siècle, le royaume goth qui s’étend alors sur le territoire de l’actuelle Ukraine, continentale et péninsulaire, est défait par les Huns qui se ruent vers l’Occident. Dès lors, la partie nord de la Crimée passe sous la domination de peuples altaïques venus de Haute-Asie (ces peuples parlent des langues turco-mongoles). Aux Huns succèdent les Bulgares, les Khazars, les Coumans (ou Kiptchaks) et les Petchenègues, la dynamique de ces peuples couvrant un vaste espace qui s’étend de la Caspienne au Danube. Pour faire face, Constantinople s’allie avec les uns contre les autres et transforme le Sud de la Crimée en une province militaire (le « thème » de Kherson).

Avec les croisades et la prise de Constantinople par les Latins, en 1204, les cités-États de Gênes et de Venise sont en mesure d’installer en Crimée des comptoirs fortifiés. Les marchands italiens captent ainsi une partie des richesses qui circulent sur les « routes de la soie », la Crimée constituant une plaque tournante vers l’Orient byzantin et égyptien comme vers l’Occident continental. C’est au XIIIe siècle que les Mongols, également dénommés « Tatars », font irruption. Sous les ordres de Batu, petit-fils de Gengis Khan, Kyïv est détruite (1240), la Rus’ médiévale est conquise et la Crimée est contrôlée par le Khanat de la Horde d’Or, également appelé « Khanat de Kiptchak ». Dès lors, le fait « Tatar » va dominer l’histoire de la Crimée pendant plusieurs siècles. La domination mongole est remise en cause en 1480, sous le règne d’Ivan III dit « le Grand ». Bientôt, Ivan IV le Terrible passe à la contre-offensive, avec la prise de Kazan et d’Astrakhan (1552-1554). Il est le premier à prendre le titre de tsar et la principauté de Moscou devient la Russie. Cette nouvelle appellation vise à capter le prestigieux héritage civilisationnel de la Rus’ de Kyïv ainsi qu’à légitimer ses revendications sur les steppes méridionales. Celles-ci sont alors disputées entre l’État polono-lithuanien, sur l’axe Baltique-mer Noire, et les Tatars de Crimée, gouvernés par la dynastie Giray.

Transformée en khanat régional depuis la dislocation de l’Empire mongol, la Crimée tatare est un grand centre commercial et cosmopolite qui participe activement au commerce entre l’Orient et l’Occident. Outre les comptoirs italiens mentionnés plus haut, il accueille aussi des colonies marchandes grecques, arméniennes, arabes et juives (les Karaïtes). À la fin du XVe siècle, le Khanat de Crimée entre dans la sphère de l’Empire ottoman, tout en conservant une certaine autonomie. Au XVIe siècle encore, des armées tatares remontent le Dniepr et le Don pour envahir la Moscovie (en 1571 et 1577, les Tatars brûlent Moscou). Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’Empire russe s’avance vers le sud, une partie des steppes méridionales, dans la région de l’actuelle Kharkiv, devenant une marche ( « Ukraïna »). Sous Catherine II, les terres situées au nord de la mer Noire sont l’objet de rivalités géopolitiques entre Russes et Ottomans. Entre 1768 et 1774, une guerre russo-ottomane débouche sur la victoire des armées de Catherine II et la constitution d’une « Nouvelle Russie ». Les rives septentrionales de la mer Noire ainsi que la presqu’île de Crimée sont annexées et regroupées dans le gouvernement de Tauride. L’annexion est entérinée par le traité de Jassy qui met fin à une nouvelle guerre russo-ottomane (1787-1792).

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Des mourzas (nobles) tatars de Crimée et un jeune homme à Karalez, dans le sud-ouest de la péninsule. Gravure de Christian Geissler, fin du XVIIIᵉ siècle // Domaine public

La domination russo-soviétique

La Crimée prend alors une place majeure dans le dispositif naval russe et la stratégie des « mers chaudes » (le port de Sébastopol est construit en 1783). Sur place, les Tatars sont victimes de persécutions et 300 000 d’entre eux quittent la Crimée pour l’Empire ottoman. Le gouvernement du tsar mène une politique de repeuplement en faisant appel à des colons slaves, allemands, arméniens et grecs. Lors de la guerre de Crimée (1853-1856), les Tatars sont déplacés vers l’intérieur et 200 000 d’entre eux s’exilent. Les Tatars sont alors devenus minoritaires en Crimée, la colonisation et les transferts de populations s’accompagnent de la russification de la presqu’île. La Première Guerre mondiale vient remettre en cause les possibilités d’avenir de l’Empire des Tsars. Il était engagé dans une transformation d’ensemble depuis les années 1880-1890 (une possible évolution libérale ?), qui fut stoppée net par la défaite et la révolution en 1917. Après la Paix de Brest-Litovsk (3 mars 1918), la Crimée fait partie des territoires auxquels les Bolcheviks ont provisoirement renoncé. Très vite, elle devient l’une des bases des armées blanches que les Alliés soutiennent, avec plus ou moins de vigueur, à la suite de la défaite des Centraux. En 1920, l’armée du général Wrangel évacue la Crimée devant les Bolcheviks. Dans un premier temps, les droits nationaux des Tatars sont mis en avant, dans le cadre d’une « République socialiste soviétique autonome de Crimée » (1921). À partir de 1927-1930, les purges de Staline, la « dékoulakisation » et les famines secouent les populations. L’alliance Hitler-Staline rompue, avec l’opération Barbarossa lancée le 22 juin 1941, la guerre et les développements du bolchévisme grand-russien renforcent la répression des éléments non russes.

Ces persécutions expliquent l’accueil réservé par une partie des Tatars aux troupes allemandes, à l’été 1942. Berlin autorise la constitution d’un « Comité central musulman » et six bataillons tatars sont recrutés. L’armée allemande chassée de Crimée, les Tatars sont dénoncés comme un « peuple-collaborateur » et Staline décide leur déportation (ordonnance du 11 mai 1944). Du 18 au 20 mai 1944, près de 200 000 Tatars, dont 40 à 50 % d’enfants de moins de seize ans, sont placés dans des wagons à bestiaux, avec pour destination l’Asie centrale. Peu après, Bulgares, Grecs et Arméniens de Crimée sont aussi déportés. Les soldats tatars démobilisés de l’armée soviétique suivront bientôt. Des milliers de déportés périssent pendant le trajet et le quart de ce peuple disparaît dans les quatre années qui suivent. En Crimée, les terres des Tatars sont allouées à des colons russes, les toponymes sont systématiquement modifiés et la république autonome disparaît, absorbée par la Russie.

Lorsque Khrouchtchev transfère la Crimée à l’Ukraine en 1954, la présence des Tatars n’est plus qu’un passé oblitéré (quelques veuves de guerre d’ethnie tatare subsistaient encore). Réduits à l’état de « colons spéciaux », au Kazakhstan et en Ouzbékistan, les Tatars bénéficient en 1956 d’un assouplissement de leurs conditions de vie. S’ils sont réhabilités en 1967, le retour en Crimée leur est interdit et ils ne recouvrent pas leurs droits nationaux. Ce n’est qu’en 1989 que les Tatars sont autorisés à revenir sur leurs terres natales. Un peu plus de la moitié effectue le voyage du retour (sur un total de 400 000) sans qu’ils puissent récupérer les maisons et les terrains dont Staline les a spoliés. La question foncière est une composante des difficiles relations entre les Tatars (15 % de la population) et les Russes de Crimée (60 %).

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Incendie dans un dépôt pétrolier à Kertch, en Crimée annexée, après une frappe de drones ukrainiens, le 23 juin 2026 // Chaîne Telegram locale

La pression russe sur la Crimée ukrainienne

Quand l’URSS se disloque, le sort de la Crimée et de la base de Sébastopol sont au centre d’un conflit géopolitique entre la Russie et l’Ukraine (les habitants de Crimée ont voté en faveur de l’indépendance de l’Ukraine). Pourtant, la signature par la Russie du Mémorandum de Budapest, sur la dénucléarisation de l’Ukraine, implique la reconnaissance des frontières de cette dernière, Crimée incluse. Il en va de même du traité d’amitié et de coopération russo-ukrainien signé en 1997. En contrepartie, Moscou peut continuer à utiliser la base navale de Sébastopol, moyennant le paiement d’un loyer et une réduction des tarifs du gaz. La « révolution orange » (2004) et l’accès au pouvoir d’une équipe pro-occidentale, décidée à faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN et dans l’Union européenne, ont leurs conséquences en Ukraine, Moscou redoutant de perdre la jouissance de la base de Sébastopol.

Les tensions sont particulièrement fortes lorsque des unités navales russes partent de cette base pour participer à la guerre contre la Géorgie (août 2008). Quelque mois plus tôt, la France et l’Allemagne avaient refusé l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine comme à la Géorgie (sommet de Bucarest, 2-4 avril 2008). Pourtant, le retour au pouvoir du Parti des régions (pro-russe) en 2009 apaise ce conflit géopolitique. Kyïv renonce à sa candidature à l’OTAN, adopte un statut de neutralité et prolonge jusqu’en 2042 le bail de la base de Sébastopol. Schématiquement, la possibilité de nouer des relations plus étroites avec Bruxelles est la contrepartie du renoncement à l’OTAN. En 2013, les pressions russes sur Kyïv qui s’apprêtait à signer un accord d’association et de libre-échange avec l’Union européenne se répercutent en Crimée : Vladimir Poutine s’empare de cette presqu’île, illégalement annexée le 18 mars 2014. Depuis, la Russie a fait de la Crimée une république prétendument autonome, Sébastopol disposant d’un statut de ville fédérale. Quelques années plus tard, la construction du « pont de Poutine » est censée matérialiser le rattachement de la Crimée à la Russie.

Lorsque la guerre d’Ukraine entame un nouveau cours, à partir de l’ « opération militaire spéciale » déclenchée le 24 février 2022, la Crimée sert de base arrière pour l’armée russe qui opère sur le continent, et de « porte-avions » à l’échelle du bassin de la mer Noire (la littérature militaire russe parle d’un « bastion stratégique méridional »). On sait que la marine russe a rapidement perdu le contrôle de la partie occidentale de la mer Noire, les frappes ukrainiennes la contraignant à se replier dans les ports de la mer d’Azov et ceux de la façade caucasienne (Novorossiïsk), jusqu’en Abkhazie, prise à la Géorgie en 2008 et prétendument indépendante. Après bientôt 1 600 jours de guerre, la Crimée est quasiment assiégée, les lignes d’approvisionnement sont rompues et le « pont de Poutine » est exposé aux frappes ukrainiennes (les S-400 destinés à le protéger sont neutralisés). La situation d’ensemble ouvre le champ des possibles pour la péninsule.

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Affiche publiée à l’occasion de la Journée du drapeau des Tatars de Crimée, célébrée le 26 juin 2026 // kyiv.dsp.gov.ua

En guise de conclusion : ouvrir des perspectives

Longtemps, les « réalistes » voulaient que l’Ukraine soit fatalement vaincue et, pour espérer le maintien d’un État-croupion, qu’elle reconnaisse la souveraineté russe sur la Crimée. Avec le Donbass en sus et quelques autre « broutilles » (à leurs yeux), à savoir la concession d’un « droit d’ingérence » (un oxymoron) dans la politique ukrainienne, via le patriarcat de Moscou et quelques autres moyens institutionnels, au prétexte de « dénazifier » le pays. Bref, l’Ukraine était vouée à la découpe, la partie située à l’ouest du Dniepr devant être satellisée par Moscou. Quant aux Ukrainiens, en regard de l’histoire (l’Holodomor) et de la condition présente des populations occupées, elle pouvait craindre le pire.

Aujourd’hui, l’Ukraine est invaincue et elle reprend l’initiative, le sens des réalités militaires invalidant la prospective des prétendus réalistes. Aux États-Unis, l’administration Trump semble enfin comprendre la vanité du « Nixon in reverse » qu’elle visait (mais méfions-nous des errements du président américain). Sur le plan géo-historique enfin, la connaissance des faits du passé, examinés selon différentes échelles temporelles, ne légitime en rien le discours russe relatif à la Crimée, pas plus qu’à l’Ukraine dans son intégralité. Il nous faut donc penser et préparer le retour à la mère-patrie de cette presqu’île et des autres territoires provisoirement perdus.

<p>Cet article Regard sur l’histoire de la Crimée a été publié par desk russie.</p>

05.07.2026 à 12:49

« Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » ou du désert politique avec Hannah Arendt

Olga Medvedkova

Face aux frappes ukrainiennes, beaucoup de Russes semblent ne pas comprendre pourquoi cela leur arrive.

<p>Cet article « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » ou du désert politique avec Hannah Arendt a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1964 mots)

L’autrice revient à la philosophie politique de Hannah Arendt pour expliquer la mentalité des Russes abêtis par une propagande officielle ignoble. À ce jour, beaucoup parmi eux ne comprennent pas le lien entre la guerre déclenchée par Poutine contre l’Ukraine et les attaques de drones ukrainiens qui frappent le territoire russe et causent la destruction et une pénurie d’essence.

Une vieille histoire drôle (ou « anekdot » en russe) circulait encore à Moscou au temps de mon enfance. Une mère, dont le fils part pour le front, lui donne ses dernières instructions.

– Surtout, mon chéri, ne te fatigue pas trop. Tue un Turc, puis assieds-toi et repose-toi. Tues-en un autre, et repose-toi.
– Mais maman, rétorque le fils, pendant que je me reposerai, un Turc me tuera.
– Pourquoi le ferait-il, s’exclame la mère, qu’est-ce que tu lui as fait ?!

Cette histoire date sans doute de la dernière guerre russo-turque qui eut lieu en 1877-1878, durant laquelle la Russie se positionna en championne du panslavisme, de la libération des peuples-frères slaves de la domination de l’Empire ottoman. Cette guerre typiquement coloniale accompagnée d’une hystérie nationaliste, à l’issue de laquelle la Russie gagna de nouveaux territoires et zones d’influence, entraîna des pertes humaines colossales, et fut violemment critiquée, notamment par Léon Tolstoï.

Aujourd’hui, nous assistons à une situation aussi invraisemblable que celle condensée dans cette vieille blague. En observant les bombardements ukrainiens des infrastructures stratégiques à l’intérieur de la Russie, y compris à côté de Moscou, les Russes ne semblent pas comprendre pourquoi cela leur arrive. « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » , s’étonnent-ils en chœur sur les réseaux sociaux. Pourtant Zelensky ne pouvait pas être plus clair. Suite à ses nombreuses propositions de paix, il a adressé dernièrement à Poutine une lettre dans laquelle tout est dit noir sur blanc : désespérés de convaincre les Russes d’arrêter cette guerre qui est la leur, les Ukrainiens vont déplacer leur guerre sur leur territoire. C’est donc leur guerre, celle de Poutine, président élu, et la leur, dont ils observent maintenant les conséquences directes, sous forme de drones au-dessus de leurs têtes et de crise énergétique, voire de crise économique généralisée, qui les guette.

« Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » Comment une question aussi stupide, une attitude aussi infantile, irresponsable est-elle seulement possible ? On aurait envie de s’indigner. Mais les temps ne sont plus à l’indignation. Les temps sont à la régression, comme l’observe si justement, dans son dernier ouvrage, le philosophe Marc Crépon7 : régression politique, régression intellectuelle, régression des mœurs sous la poussée de la violence, de l’illimitisme des pouvoirs et du capital à tous les niveaux. C’est le désert qui semble revenir, le désert dont Hannah Arendt a fait autrefois l’image même de la régression politique.

Un ensemble de textes dédiés à la philosophie politique8, rédigés par Hannah Arendt dans les années 1950, nous est aujourd’hui de nouveau très utile. Au lieu de s’exaspérer, nous pouvons profiter de cette brillante intelligence, meilleure arme face à ce qui nous arrive.  Dans ces années de l’après-guerre, entre ses réflexions sur la modernité (La Condition de l’homme moderne) et le totalitarisme (Les Origines du totalitarisme), la philosophe trouve l’objet même de la science politique non pas dans l’Homme, mais dans l’espace entre deux hommes, dans l’entre-deux. Cet espace, ce vide entre les gens, est le domaine politique par excellence, déterminé par la pluralité humaine. Le point de départ est simple : le politique régit les relations entre des gens qui ne se ressemblent pas. Mais ce qui en découle est vertigineux. Là où il n’y a pas de dissemblance, où il y a volonté d’uniformisation, de répression de la spécificité, il n’y a pas de politique. Cette dernière est un art du voisinage, du vivre-ensemble avec ceux qui ne sont pas comme toi, et que tu n’es pas obligé d’aimer, mais avec qui tu es obligé de vivre, ce qui signifie communiquer. Le totalitarisme exclut la politique de la vie des hommes. « En écrasant les hommes les uns contre les autres, la terreur totale détruit l’espace entre eux. Elle substitue un lien de fer qui les maintient si étroitement ensemble que leur pluralité s’est comme évanouie en un Homme unique aux dimensions gigantesques9. » L’opposition entre l’univers fondé sur la pluralité réglée par l’esprit politique et le monde unifié, rasé, apolitique, trouve sa formule sous la plume d’Arendt dans l’opposition « monde-désert ».

Le monde, c’est la pluralité, la discussion, le vivre-ensemble / l’éviter-la-guerre, c’est l’intelligence du voisinage, mais aussi l’intelligence tout court. Pour y vivre bien, il faut être là, il faut réfléchir vite, mais aussi pouvoir imaginer ce que pense l’autre. C’est là que la philosophie politique rejoint la gnoséologie, voire la métaphysique : « […] personne ne peut saisir par lui-même et sans ses semblables de façon adéquate et dans toute sa réalité ce qui est objectivement, parce que cela ne se montre et ne se manifeste à lui que selon une perspective qui est relative à une position qu’il occupe dans le monde et qui lui est inhérente. S’il veut voir le monde, l’expérimenter tel qu’il est « réellement », il ne le peut que s’il le comprend comme quelque chose qui est commun à plusieurs, qui se tient entre eux, qui les sépare et les lie, qui se montre différemment à chacun et qui ne peut être compris que dans la mesure où plusieurs en parlent et échangent mutuellement leurs opinions et leurs perspectives10. » Le monde est une mosaïque, le dessin n’y apparaît qu’à la vue d’ensemble.

Le désert, c’est le contraire du monde : la solitude, la désolation, la déréalisation, l’hébétude. Certes, il existe dans le désert des oasis. Mais si dans le monde réglé par l’esprit politique, l’oasis sert à ressourcer les gens, avant qu’ils ne rejoignent la vie et l’action, dans le désert, l’oasis absorbe l’homme qui s’y réfugie sans vouloir jamais le quitter. La culture peut jouer, par exemple, sous le régime totalitaire, ce rôle d’oasis. Ceux qui ont vécu en URSS reconnaissent facilement ce dont parle ainsi Hannah Arendt. Cette opposition du monde et du désert nous explique beaucoup de choses, comme l’extrême attachement des élites issues de l’ex-URSS à la « haute culture ». Ou encore, parallèlement, l’absence totale, chez elles, même parmi ses représentants les plus cultivés, de tabou sur la parole raciste.

Le désert politique en URSS (comme dans d’autres pays aux régimes semblables) a tué chez les gens toute capacité de penser la vie en termes de relation, de compréhension, d’adaptation et de partage de l’espace commun. Les gens ont abandonné jusqu’à la moindre curiosité, la moindre tentative de considérer l’autre, de coexister avec quelqu’un qui a l’air différent, qui ne pense pas comme eux. Homo sovieticus a fait deuil de la polis (nos parents, prisonniers de leurs oasis, de leurs cuisines, musées, salles de concerts, étaient au mieux très fiers d’être apolitiques). Leurs héritiers post-soviétiques frappent par leur égoïsme désinhibé, par un désintérêt prononcé pour tout ce qui ne fait pas partie de leurs zones de confort. Ils n’écoutent pas les autres. Ils n’en veulent rien savoir. Ces autres n’existent pas. Pour se faire entendre, ces autres (les Ukrainiens) doivent frapper fort chez eux ; et là ils s’étonnent et se demandent : « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? »

Les experts indépendants qui observent et analysent aujourd’hui l’opinion publique en Russie, telle qu’elle se reflète dans les réseaux sociaux ou dans les conversations privées, parlent de l’énervement des gens, de leur fatigue face au « dérangement » créé par les frappes ukrainiennes. Les Russes se demandent : « Quand est-ce que tout cela va enfin s’arrêter ? ». Il semblerait, hélas, que l’une des réponses avancée aujourd’hui par la société russe à cette question, aidée en cela par la propagande déchaînée, soit la bombe nucléaire. Cette réponse est typiquement celle du désert.  « Le désert croît », selon la parole de Nietzsche, reprise par Heidegger, puis faite sienne par Hannah Arendt. La menace de l’attaque nucléaire que les Russes propagent est en elle-même criminelle. Cette menace est ce par quoi le désert croît, en dépassant les frontières, en contaminant le monde.

Car il n’y a pas que les Russes. Certes, l’héritage du régime totalitaire crée et maintient le désert politique et, avec ça, la bêtise, la lourdeur, la passivité, la surdité, l’aveuglement de l’homme-seul-au-monde. Mais l’apolitisme du dernier homme, promis par les prophètes de la fin de l’histoire11, le fait tout autant. Par l’abandon de l’espace public, par l’apolitisme et le désert qu’il crée autour de lui, par la déréalisation que ce désert entraîne, le dernier homme attire sur lui le règne totalitaire.

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05.07.2026 à 12:48

La libido des élites dirigeantes russes

Alexandre Skobov

Ces gens se sentent humiliés lorsqu’on leur refuse le droit de violer et de piller. Ils veulent poser leur botte sur tout ce qui bouge.

<p>Cet article La libido des élites dirigeantes russes a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2056 mots)

Condamné en avril 2024  pour « terrorisme » à 16 ans de prison, à cause de sa dénonciation ferme de la guerre et du régime de Poutine, l’ancien dissident soviétique Alexandre Skobov continue à travailler dans sa cellule. Il livre ici ses réflexions sur l’inconscient des élites dirigeantes russes. Selon l’auteur, ces gens se sentent profondément humiliés lorsqu’on leur refuse le droit de violer, piller, tuer et démembrer leurs voisins pour les punir de leur désobéissance, car ils sont convaincus d’avoir le droit d’exiger l’obéissance des autres. Le monde va-t-il tolérer cela ? 

La Nezavissimaïa Gazeta du 22 mai a publié un éditorial intitulé « Deux scénarios historiques pour la Russie contemporaine. En quoi la transformation du régime stalinien différait-elle de l’effondrement de l’URSS ? »

Cet éditorial commence par le constat d’un fait indéniable : chaque période historique en Russie s’est achevée par un état de stupeur et de paralysie du pouvoir central, suivi de la désintégration du pays. Cela se produit sur fond de défaites militaires ou d’absence de victoire militaire manifeste. Même la « non-victoire » dans la guerre froide, qui n’était pas déclarée, a suffi à provoquer l’effondrement et à transformer la Russie en territoire sous tutelle, commode à exploiter.

La soi-disant « gestion extérieure » de la Russie des années 1990 et son pillage par le capital occidental constituent un mythe profondément enraciné dans la conscience collective. L’équipe d’Eltsine a bien invité des conseillers occidentaux, mais ceux-ci étaient horrifiés par la manière dont leurs recommandations étaient mises en œuvre. Quant au pillage de la Russie, il a été commis par les siens : chair de la chair de la bratva12 des années 1990 et des gens issus des anciens services spéciaux soviétiques.

Sans entrer dans les raisons de la popularité de ce mythe, notons qu’il s’inscrit dans une vision du monde où l’on est soit prédateur, soit proie. Soit on dicte, soit on se voit dicter. Il n’y a pas de troisième voie.

Il est évident que telle est la vision du monde de l’auteur de l’article. Le monde extérieur – et il s’agit avant tout du « monde occidental » – est considéré par lui comme hostile à la Russie par nature, il cherche à l’asservir et à la dépouiller. Les territoires non russes qui se sont détachés de la Russie sont, eux aussi, considérés comme hostiles par nature. L’auteur de l’éditorial affirme qu’à chaque fois, ils déclenchent des guerres contre la partie centrale du pays restée intacte. Sans doute à l’image de la Finlande, qui aurait « déclenché » la guerre contre l’URSS en 1939. « Déclenché » par son refus de se soumettre et de céder une partie de son territoire.

Le problème ici n’est même pas l’impudence exceptionnelle qui permet de mentir effrontément, de dire que le blanc est noir, d’attaquer pour se défendre. Lorsque l’on considère l’autre partie comme un ennemi avec lequel la guerre est inévitable en raison d’un conflit irréconciliable d’intérêts vitaux, peu importe de savoir qui commencera le premier : ils nous auraient attaqués de toute façon. Ils nous y ont forcés. 

Pourtant, tous ces territoires, de la Pologne et de la Finlande aux anciennes républiques soviétiques, malgré leur hostilité, continuent d’être considérés comme des parties d’un seul et même pays : la Russie. C’est la Russie qui aurait « perdu la Pologne et la Finlande », puis le contrôle des quatorze « républiques soviétiques ». Nulle trace de sentiments attendris à propos d’une « union volontaire et égalitaire de peuples libres ». L’État russe est envisagé exclusivement comme un État impérial, possédant des territoires « par droit d’épée ». Ces territoires et leurs populations sont dépourvus de personnalité juridique. Lorsque, pour une raison quelconque, ils l’acquièrent, ils deviennent hostiles et dangereux pour la Russie. Le seul moyen de neutraliser cette hostilité et ce danger est de les soumettre à nouveau. Tout ce qui n’est pas soumis à la Russie lui est hostile. Telle est la vision du monde proposée.

En parlant de la menace d’un nouvel effondrement de l’empire, l’auteur de l’éditorial reconnaît ouvertement que l’élite dirigeante se trouve dans le même état de stupeur qu’à la veille de la révolution de février 1917 et de la perestroïka. Il appelle à sauver l’empire par une « modernisation efficace », sur le modèle de la transformation rapide du régime stalinien, lui aussi plongé dans la stupeur après la mort du dictateur.

Examinons plus en détail la voie de cette transformation. Les héritiers de Staline ont effectivement éliminé assez vite les manifestations les plus monstrueuses de la tyrannie. Avant tout, par les flambées périodiques de répressions de masse, qui frappaient des individus et des groupes entiers qui n’étaient pas des adversaires du régime et ne le menaçaient en rien. Mais le système de soumission politico-idéologique totale de la société à la toute-puissante nomenklatura du Parti – c’est cela même, le totalitarisme – fut conservé sans changement jusqu’à Gorbatchev. Les répressions contre les véritables opposants au pouvoir se poursuivirent également. Simplement, les victimes ne se comptaient plus par millions, mais par milliers.

Notons que, passant en revue les processus historiques du dernier siècle et demi, l’auteur de l’éditorial ne dit pas un mot sur le développement de la démocratie. Dans sa « vision du monde », il y a la lutte pour les ressources, la conquête des territoires et leur perte, le changement et la répétition des combinaisons géopolitiques, la stupeur des élites dirigeantes et leur sortie de cet état. Il y a même un progrès socio-économique. Mais il n’y a pas de lutte entre tendances autoritaires et démocratiques. Apparemment, pour l’auteur, cela ne fait pas partie du processus historique. C’est quelque chose de profondément secondaire, sans intérêt ni pour l’histoire ni pour les hommes. La géopolitique, c’est autre chose.

Cela dit, l’auteur de l’article n’est nullement indifférent aux systèmes politiques. Son idéal est très clairement le « totalitarisme de marché » à la chinoise. Nos conservateurs étatiques regardent depuis longtemps la Chine continentale avec admiration. Ce qui suscite avant tout leur admiration, c’est la manière dont « l’empire de Tian’anmen » a empêché la transformation du régime totalitaire maoïste, plongé dans la stupeur, de se muer en démocratisation. Car la démocratisation, c’est l’effondrement.

Ainsi, la « modernisation efficace » appelée de ses vœux par l’auteur de l’éditorial exclut catégoriquement toute démocratisation politique. Ce n’est pas à cela qu’elle doit servir. À quoi, alors ? À remporter une victoire militaire décisive dans la guerre qui se mène en ce moment même contre l’Occident. Dans cette guerre, même un « match nul litigieux » se transformerait en nouvel effondrement. C’est l’idée principale pour laquelle l’article a été écrit.

L’auteur de Nezavissimaïa Gazeta ne veut manifestement pas répéter les « erreurs » des modernisateurs post-staliniens, qui s’étaient engagés dans des jeux complexes appelés «coexistence pacifique » et « détente internationale ». Dans ces jeux, qui supposaient une limitation partielle des formes violentes de rivalité, des concessions mutuelles et des compromis, ils ont fini par perdre. Lorsque l’empire soviétique a épuisé les possibilités d’étendre sa sphère de contrôle dans le monde – c’est-à-dire de remporter des victoires visibles –, le processus de sa désintégration s’est enclenché.

Nous avons donc affaire à une formation géopolitique dont l’élite dirigeante tombe périodiquement en stupeur, ce qui active aussitôt les puissantes forces centrifuges qui existent en son sein. Sans les efforts particuliers du pouvoir central, qui impliquent à des degrés divers le recours à la violence directe ou à la menace de son usage, cette « formation » ne tient pas debout. Elle tente de compenser cette déficience interne par des victoires militaires contre le monde extérieur, qu’elle considère a priori comme hostile. Seules de telles victoires justifient tant bien que mal, aux yeux de la population, les nombreux coûts de ce système monstrueux et parviennent encore à le cimenter un peu. Autrement dit, la guerre et l’expansion sont son mode d’existence.

Et maintenant, permettez-moi de poser une question : comment le monde environnant doit-il considérer une telle formation ? A-t-il besoin d’un tel « passager » ? En vertu de ses particularités propres, cette construction impériale reproduit, à chaque nouveau cycle historique, trois choses indissolublement liées : un autoritarisme extrême, un traditionalisme archaïque anti-occidental – en réalité anti-modernisateur – et un expansionnisme messianique. Sur les causes objectives, « géopolitiques », de ce phénomène, on a déjà beaucoup écrit, avant comme après 2022. Mais l’objectif, l’historique, se manifeste à travers le subjectif, l’humain.

Ces gens se sentent profondément humiliés lorsqu’on leur refuse le droit de violer, piller, tuer et démembrer leurs voisins pour les punir de leur désobéissance. Ils sont convaincus d’avoir le droit d’exiger l’obéissance des autres. Ils veulent poser leur botte sur tout ce qui bouge.

Cet « inconscient » de la classe dirigeante, sa « libido », transparaît nettement dans les « productions intellectuelles » de ses serviteurs idéologiques privilégiés. Il ne faut pas y chercher le bon sens. Ce sont les instincts les plus élémentaires qui y sont à l’œuvre. C’est une matière chtonienne. 

Pendant la perestroïka est sortie une adaptation de L’Histoire d’une ville de Saltykov-Chtchédrine : le film Ça. C’est ainsi que l’écrivain nommait la boule de feu terrifiante qui fonce sur la ville de Gloupov. Une concentration d’énergie sombre et destructrice, ayant absorbé toute la bassesse et toute la stupidité humaines. De la folie du pouvoir à la soumission servile et obtuse devant lui.

Eh bien, ce Ça, c’est exactement ça.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici 

Note de la rédaction:

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05.07.2026 à 12:48

Mariées à la guerre

Ksenia Kirillova

Plongée dans le forum des femmes de soldats russes, où l'angoisse pour leurs proches cohabite avec leur soutien indéfectible à la guerre.

<p>Cet article Mariées à la guerre a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (5569 mots)

Journaliste et écrivaine, Ksenia Kirillova examine un forum de femmes russes dont les proches – maris, fils, frères – sont à la guerre. Elle constate leur loyauté inconditionnelle et leur totale acceptation de cette guerre, malgré une forte inquiétude pour le sort de leurs proches. Face à l’extorsion de l’argent et aux sévices dont souffrent les militaires de la part de leurs supérieurs, les femmes préfèrent se taire. La moindre plainte mettrait la vie de leur homme en grave danger. Il ne leur reste que des prières et des formules magiques. 

À première vue, il s’agit d’un simple forum féminin, comptant environ 350 membres, qui rassemble des personnes originaires de Russie et de l’est de l’Ukraine. Les femmes peuvent y partager leurs secrets de beauté, recommander les meilleurs spécialistes en FIV (fécondation in vitro), discuter de vitamines et de compléments alimentaires. Mais en plus de cela, la rubrique « Utile » du tchat contient des prières, des formules magiques et… des conseils pour éviter les tirs lorsqu’on s’approche de la zone de combat.

Les femmes qui discutent dans ce tchat sont les épouses ou les fiancées (plus rarement les mères) de ceux qu’elles appellent elles-mêmes les « SVOchniks » – les participants à l’« opération militaire spéciale » (SVO) menée par la Russie contre l’Ukraine. En analysant les messages du tchat du mois dernier, nous avons tenté de comprendre comment vivent ces femmes, à quoi elles rêvent et quelle est leur attitude face à la guerre.

Une loyauté inconditionnelle

Comme toutes les femmes ordinaires, les épouses de combattants attendent le retour de leurs maris et rêvent de la fin de la guerre. Pratiquement chaque nouvelle participante, lorsqu’elle rejoint le groupe de discussion, indique qu’elle « tient à peine le coup » et qu’elle est à bout de forces. Il est intéressant de noter que dans cette cinquième année de guerre à grande échelle, beaucoup de ces femmes pensent que « les combats prendront fin cette année ». Cette idée a été particulièrement souvent exprimée début juin – alors même que l’intensité des frappes ukrainiennes contre les raffineries russes allait croissant.

Un tel espoir serait logique si les femmes participant au tchat reconnaissaient la responsabilité de la Russie dans le déclenchement de la guerre et espéraient que la prise d’initiative par les Ukrainiens contraindrait le Kremlin à battre en retraite. Or, le tchat révèle un consensus absolu parmi elles : c’est précisément l’Ukraine qui est responsable de ce qui s’est passé. Aucune participante n’a jamais remis en cause les actions des autorités russes ni la nécessité de l’« opération militaire spéciale », et leurs critiques s’étendent tout au plus aux commandants de niveau intermédiaire ou aux recruteurs de militaires sous contrat. « Tant que Zelensky n’aura pas été écarté, rien ne prendra fin », commente laconiquement Dilyara pour résumer sa vision des causes de la guerre, en réponse aux espoirs de ses « amies dans l’adversité ».

Un autre paradoxe réside dans le fait que le désir de ramener leurs maris à la maison ne se traduit pas par une haine de la guerre en tant que phénomène – quelles qu’en soient les causes. On lit assez souvent dans le tchat que l’épouse d’un mobilisé ou d’un soldat sous contrat serait elle-même partie à l’opération militaire spéciale si elle n’avait pas un enfant en bas âge. « Je dis la même chose à mon mari : si notre enfant était plus âgé, je partirais moi aussi à l’armée », confie Oksana, de la région de Krasnoïarsk.

Parfois, cette loyauté revêt les traits caractéristiques du syndrome de Stockholm.

« Je m’appelle Elena, j’attends mon fils de retour de la zone d’opérations spéciales. En novembre 2025, il a été appelé sous les drapeaux, puis en janvier, il a signé un contrat et en mars, il a été envoyé en Ukraine. Il nous cachait tout ; nous n’avons tout appris que lorsque nous avons perdu le contact avec lui… Peu après avoir commencé à le rechercher, notre fils nous a appelés et nous a tout raconté. Bien sûr, nous étions sous le choc, car ce garçon n’a que 20 ans. À l’heure actuelle, il nous écrit et nous appelle tous les jours. Mais mon cœur de mère se brise en mille morceaux, je n’arrive pas à accepter que mon enfant soit à la guerre », écrit l’une des participantes au tchat.

Dans ce même message, elle indique que « les jeunes ont été manipulés psychologiquement, et ils ont remis toutes leurs primes à leurs commandants et à d’autres personnes », mais elle se rassure aussitôt en se disant que « l’essentiel, c’est qu’ils soient vivants et en bonne santé ». Elena ne manifeste aucune animosité envers les commandants ; en revanche, elle décrit la réaction de son mari qui, selon elle, ne cesse de lui répéter « qu’il est prêt à tout moment à signer un contrat et à suivre son fils aîné à la guerre ». Il est évident que la famille comprend que l’État a de fait enlevé leur enfant, mais elle ne voit d’autre issue à cette tragédie que de se joindre au massacre des Ukrainiens.

« Pourquoi tu ne t’es pas fait arracher le pied ? »

Une telle réaction s’explique moins par l’agressivité des membres de la famille du militaire que par une forme perverse d’adaptation psychologique à la situation. Souhaitant se convaincre du bien-fondé du choix de leur fils ou de leur conjoint, ou du moins du bien-fondé de son sacrifice, ces femmes n’osent pas remettre en question « l’œuvre de sa vie » : la guerre. Elles se montrent aussi solidaires que possible avec lui et justifient à la fois la guerre en tant que telle et la participation de leurs proches à celle-ci. Les épouses des militaires rêvent de retrouver leur bien-aimé, mais le seul moyen possible de le faire, dans leur situation actuelle, leur semble être de le rejoindre sur le champ de bataille.

Pour autant, ces femmes aimeraient bien ramener leurs maris à la maison, mais elles reconnaissent de plus en plus souvent que c’est pratiquement impossible. « Les filles, à votre avis, quelle est la probabilité qu’on laisse mon mari venir pour le mariage ? J’ai déjà récupérer le document de la mairie indiquant que le mariage aura lieu le 4 juillet, il reste un mois, mais la permission de congé n’a toujours pas été signée », se plaint Nastasia. « Le mien devait venir le 1er juin, on ne l’a pas laissé partir, et on ne sait absolument pas quand il sera autorisé à venir », lui fait écho Daria. « On a aussi refusé le congé à mon mari, il était venu en août de l’année dernière », ajoute Dilyara. « On a également dit au mien que ses congés avaient été annulés », ajoute sans optimisme une participante anonyme au tchat.

Les femmes reconnaissent qu’à l’heure actuelle, il est impossible non seulement d’obtenir des congés pour un militaire, mais aussi de faire valoir son droit à une mise en arrêt maladie pour blessure.

« Mon mari est sous contrat depuis 2025. Il a été blessé en début d’année, a subi une opération de la colonne vertébrale, il est actuellement à la maison en arrêt maladie… Nous essayons de faire valoir son invalidité, mais sans succès pour l’instant », se plaint Irina. « Nous aussi, nous avons essayé d’obtenir une révision de son statut : il a eu trois blessures, il ne restait plus qu’à consulter un médecin pour lui  attribuer une catégorie (d’invalidité), mais le lendemain, on l’a renvoyé là-bas, et c’est tout », ajoute son homonyme.

Pour certaines, l’espoir que leur mari soit blessé reste la seule chance de le revoir. « Ici, un ami de mon mari a perdu un pied, alors je lui dis : “Pourquoi lui, et pas toi ?” », avoue une participante anonyme au tchat. « Ne vous faites pas trop d’illusions. Je sais que même sans pied ni talon, on renvoie les gars au front, et pas seulement à l’arrière, mais aussi en première ligne. Et si, par miracle, il parvient à se faire réformer, il restera en service dans son unité jusqu’à la fin de l’opération militaire spéciale », ajoute une autre.

« Bien sûr qu’ils les renvoient », confirme Kristina. « Le frère de mon mari, gravement blessé, a été renvoyé au front. Il est actuellement en captivité. » Certaines participantes soulignent que même après la fin de l’« opération militaire spéciale », leurs maris ne rentreront pas chez eux, car « ils resteront pour nettoyer les territoires ».

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À l’occasion du 8 mars, les autorités locales offrent des fleurs aux épouses de militaires engagés dans la guerre contre l’Ukraine. Arkhangelsk, 2025 // pravdasevera.ru

« La guerre des esprits »

Il est assez révélateur de constater que les femmes dont les maris s’échappent brièvement de la guerre pour prendre des congés ou être hospitalisés suite à une blessure n’envisagent même pas la possibilité d’une désertion et espèrent obtenir leur radiation des listes conformément aux lois russes. Lorsque ces méthodes échouent, comme on pouvait s’y attendre, la famille renvoie sans broncher le mari à la guerre. Ce comportement s’explique si l’on s’intéresse à la motivation des « SVOchniks », telle que la décrivent leurs épouses. Il apparaît clairement que, pour la plupart des conjoints des participantes à ce tchat, la guerre était un choix conscient, et qu’il n’était pas dans leurs plans de s’en échapper.

Les épouses des militaires reconnaissent que certains partent au front en croyant pouvoir gagner facilement leur vie, mais toutes, sans exception, affirment que leurs proches étaient guidés par des motivations patriotiques ou, à la rigueur, par la fierté masculine et le désir de faire leurs preuves, à eux-mêmes comme aux autres. « On discutait avec mon mari, il m’a dit que tout homme qui se respecte ira défendre sa patrie », raconte Katerina. « Je suis allée voir mon mari, et il m’a déclaré avec fierté : “Tu es désormais l’épouse d’un officier ! » « Ouais !… Le mien n’arrête pas de dire qu’en contrepartie, plus tard, les enfants, les petits-enfants, etc., seront fiers de lui », renchérit l’autre Katerina.

De son côté, Kristina a publié un message très révélateur à ce sujet : « Le mien n’est pas parti pour défendre la patrie, mais pour se rééduquer… Notre fille est née, et on a commencé à se disputer, il s’est mis à faire des bêtises. Moi aussi, j’en faisais trop… Et puis on en est arrivés au point où il voulait partir là-bas, il avait peur que je le quitte, il voulait se montrer sous un autre jour. Et s’il n’y avait pas eu d’enfants, je serais partie moi-même le rejoindre au bout d’un mois, en hurlant comme une louve. Je lui disais qu’il n’avait pas besoin de me prouver quoi que ce soit, et il m’a répondu qu’on avait autant besoin de lui là-bas qu’à la maison. »

Ce message illustre de manière très éloquente plusieurs choses à la fois. Premièrement, comme l’a justement fait remarquer l’autrice pour enfants Macha Roupassova, c’est au sein de la famille qu’il faut chercher les origines de la décision de partir à la guerre. Deuxièmement, l’idée que la guerre est le seul moyen de prouver sa « virilité » est profondément ancrée dans l’esprit de nombreux Russes. Troisièmement, Kristina n’était pas la seule participante au tchat dont les maris avaient renoncé à rentrer chez eux. Au moins quatre autres hommes de cette discussion ont eu la chance, tant convoitée par d’autres, de revenir de la guerre, mais sont ensuite repartis au combat. Au moins l’un d’entre eux avait la possibilité d’être réformé pour cause de blessure, mais y a renoncé.

« Le mien s’est engagé comme volontaire pour l’argent ; à l’époque, nous ne nous connaissions pas encore. Sa mère s’occupait seule de ses quatre garçons. Il a été blessé, a touché des indemnités et s’est acheté un appartement. Puis, une fois rétabli, il a décidé de repartir, mais on lui a proposé un poste dans une unité, et c’est là que je l’ai rencontré. Au début, je n’étais pas non plus très enthousiaste face à son zèle, mais il m’a expliqué qu’il avait changé plusieurs fois de travail et que le service militaire était ce dont il avait besoin. Soit je m’en accommodais et on continuait à vivre ensemble, soit il continuait tout seul. Tous les contrats sont renouvelés pour un an ; mon homme, au printemps, a été prolongé pour cinq ans, “juste au cas où” », raconte l’utilisatrice sous le pseudonyme de « Yanotchka ».

L’histoire de Katerina est similaire : son mari est revenu de la guerre après avoir été blessé en 2022, mais en 2026, il a décidé de repartir. Chez une autre participante, le mari n’a tenu que quatre mois à la maison après sa démobilisation, puis il a signé un nouveau contrat. Il est assez révélateur de constater que les participantes au tchat considèrent que le désir de gagner de l’argent, la fierté masculine ou les disputes familiales sont des motivations tout à fait normales pour tuer des gens. Elles en parlent très ouvertement, sans chercher à dissimuler de telles déclarations sous un vernis patriotique. C’est une participante au tchat nommée Ouliana qui décrit le plus franchement les motivations des « SVOchniks ».

« Certains s’engagent pour l’argent… D’autres partent, comme le dit votre mari, parce qu’un vrai homme doit défendre la patrie ; d’autres encore, poussés par l’émotion, parce que leurs frères, amis, pères ou proches sont là-bas, et qu’ils doivent être à leurs côtés ! Et d’autres, aussi effrayant et brutal que cela puisse paraître, parce que là-bas, on peut tuer légalement. J’ai discuté personnellement avec un de ces types : un gars ordinaire, sans casier judiciaire, qui n’a jamais fait de prison, un sportif, mais il est en proie à une guerre dans son esprit, et ce dans le pire sens du terme », confie-t-elle.

C’est sans doute le seul message du tchat dans lequel on trouve une évaluation morale négative d’au moins l’une des motivations de la participation à la guerre : tuer pour le simple plaisir de tuer.

Rendez-vous dans la zone d’occupation

En somme, la quasi-totalité des participantes au tchat sont des femmes dont les maris ne peuvent ou ne veulent pas revenir de la guerre. Dans ces cas-là, il n’est pas rare que les épouses se rendent elles-mêmes vers le front. Certaines partent pour des visites de courte durée auprès de leurs proches, d’autres s’installent carrément dans la zone du front afin de pouvoir voir leurs maris plus souvent. Les destinations les plus prisées pour s’installer sont généralement Taganrog, Rostov-sur-le-Don ou encore les villes occupées de Donetsk et Marioupol.

Les voyages de ces femmes vers le front mériteraient à eux seuls un livre entier. Ils s’accompagnent de dangers bien réels : « Je m’appelle Natalia, j’ai 31 ans. J’attends mon mari depuis le début de l’opération militaire spéciale. Il y a deux ans, je suis allée le voir pendant un mois et demi. Là-bas, nous avons essuyé des tirs nourris, mais tout va bien, Dieu merci », raconte l’une des participantes. Les plaintes concernant le manque d’essence et les conseils d’apporter ses propres bidons de réserve sont monnaie courante. Dans certaines stations-service, on a demandé aux femmes de se procurer une carte spéciale pour l’essence. L’une des participantes a publié les impressions de voyage d’une de ses connaissances :

« Ce qu’ils appellent [à Taganrog] la plage municipale peut difficilement être qualifié ainsi : c’est un véritable désert. Je me suis surpris à penser que c’étaient les conséquences de l’Ukraine, puis je me suis dit : « Mais bon sang, on s’en fout de l’Ukraine ! Ça a toujours été à nous !… On a trouvé une aile de drone sur la plage, puis des pêcheurs ont repéré un drone entier dans l’eau…

En passant par Mariik [Marioupol], ce spectacle m’a encore frappé, car je n’y suis pas habituée… Des maisons détruites, Azovstal m’a impressionnée tant par sa taille que par son état de délabrement… La route, c’est quelque chose ! Je ne comprends pas comment, avec toute l’ampleur des travaux, on a pu laisser ce maigre bout de route dans un tel état… Et c’est par là que passe tout l’approvisionnement de la Crimée… Je suis sans voix. Il n’y a pas d’essence non plus. On ne donnait que 20 litres à la sortie de Djankoï, il m’en manquait 5 pour faire le plein. Après, il n’y avait plus d’essence du tout. La radio a annoncé la mise en place d’un rationnement en Crimée. »

Dans la rubrique « Informations utiles » du tchat, on trouve des instructions comme « Comment éviter d’être pris pour cible par un drone sur les routes de la RPD ». Néanmoins, à Marioupol et à Donetsk, le secteur de la location d’appartements à la journée est en plein essor, et des annonces concernant ces appartements sont régulièrement publiées dans le tchat. Soit dit en passant, des journalistes indépendants ont découvert qu’un tel service était déjà populaire auparavant, principalement pour fournir des services sexuels aux militaires russes. On constate désormais que, outre les prostituées, les épouses de militaires y ont également largement recours.

Rappelons que, le plus souvent, le « parc immobilier » destiné à ces services est constitué d’appartements confisqués à des Ukrainiens qui vivaient auparavant sur les territoires aujourd’hui occupés.

Le plus souvent, ces logements sont déclarés « sans propriétaire », et les véritables propriétaires ne peuvent contester ce statut que s’ils obtiennent un passeport russe et se présentent en personne devant le tribunal avec celui-ci. Or, même les détenteurs d’un tel passeport se trouvant hors de Russie ne parviennent pas toujours à passer les procédures de « filtrage » longues et humiliantes lorsqu’ils tentent de rentrer chez eux. Toutefois, comme on pouvait s’y attendre, ces détails ne préoccupent guère les épouses des « SVOchniks ».

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Annonce de location d’un appartement à Marioupol occupée, publiée dans le groupe de discussion // Capture d’écran

Dénonciations et prières

Outre les instructions pour éviter les frappes de drones, l’onglet « Utile » contient à la fois des prières chrétiennes, des formules occultes et un mélange des deux. Les femmes qui n’osent pas se rendre à leurs rendez-vous avec leurs maris sous les tirs préparent activement des colis à leur intention, qui contiennent presque toujours des peluches arborant des symboles militaristes et vêtues d’un uniforme de couleur kaki.

Il est intéressant de noter qu’après que Alexandre Douguine et les députés russes ont déclaré la guerre à Tchebourachka, le personnage de fiction enfantine préféré de la génération post-soviétique, en l’accusant respectivement de libéralisme, de l’effondrement de l’Union soviétique et de la dépravation des enfants, les épouses « patriotiques » des militaires préfèrent envoyer à leurs maris des ours et des lièvres « neutres », qui ont pourtant l’air très belliqueux.

Lorsqu’elles ne sont pas occupées à rassembler les colis, certaines participantes au tchat n’hésitent pas à rédiger des dénonciations contre certains fonctionnaires qui se seraient exprimés sans le respect dû à l’égard des « combattants de l’opération militaire spéciale ». C’est précisément ce sujet qu’a abordé Ioulia, une participante au tchat, en indiquant qu’elle caressait depuis de nombreuses années le rêve de « rouvrir le dossier et punir cet homme ». Une autre participante, Anna, a proposé en réponse d’adresser une plainte au Comité d’enquête, exprimant l’espoir que celui-ci « ne laissera pas passer » ces propos séditieux et ajoutant qu’elle-même y avait déposé une plainte contre son ex-mari au motif que, contrairement à son mari actuel, il pouvait quitter librement le territoire de l’unité militaire.

Toutefois, les participantes au tchat reconnaissent elles-mêmes que ces dénonciations ne renforcent pas la popularité de leurs maris, ni la leur. Dans leurs échanges, on trouve souvent des plaintes concernant l’incompréhension de la part de leurs amies, « dont les maris ne sont pas militaires », sans parler des personnes extérieures. Les plaintes concernant la solitude sont également assez courantes dans ce genre de tchats. En réalité, les familles des militaires forment une sous-culture distincte et fermée, qui ne trouve ni soutien ni même de sympathie de la part des Russes lambda.

Il est également assez révélateur que ces femmes soient prêtes à dénoncer quiconque s’exprime à l’égard de leurs « héros » sans le respect qui leur est dû, mais qu’elles aient peur de signaler les extorsions et les abus dont leurs maris sont victimes de la part de leurs propres commandants, bien qu’elles en soient parfaitement informées.

Elena, déjà mentionnée, dont le fils conscrit a été convaincu de signer un contrat avant que ses commandants ne s’approprient l’intégralité de ses indemnités, avoue :

« Je voulais m’adresser au parquet quand j’ai appris que toutes les indemnités de mon fils s’étaient évaporées. Mais, heureusement, j’ai rencontré une autre maman, et elle m’a dit de ne surtout pas faire de vagues. Sinon, ils l’annuleraient [expression qui signifie “liquider” quelqu’un] à la première occasion. »

« Cela fait près de quatre ans que j’attends mon mari, et au début, nous avons essayé, avec d’autres femmes, de nous rebeller, d’écrire quelque part. Mais ensuite, quand nous avons appris l’existence de “l’annulation”  et des trous où les soldats pourrissent à la moindre plainte, le sujet a été clos. Mon mari nous a formellement interdit de nous mêler de quoi que ce soit et de se plaindre. Il se passe des choses incroyables là-bas. De la justice sommaire et des amendes officieuses jusqu’à l’envoi dans des endroits d’où l’on ne revient pas. C’est pourquoi nous nous taisons, nous attendons et nous rendons grâce à Dieu tant que notre homme est en vie », a déclaré Oksana, décrivant avec une extrême précision la situation au front.

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Funérailles d’un contractuel russe tué dans la guerre contre l’Ukraine, dans un village de la région de Saratov, en juillet 2025 // Versia Saratova

De quoi d’autre parlent les épouses des militaires russes ?

Les questions relatives aux décès et aux difficultés d’identification des corps, qu’évoque souvent Macha Roupassova, sont, aussi surprenant que cela puisse paraître, relativement rarement abordées dans ce tchat en particulier ; elles sont toutefois présentes sous une forme ou une autre. Plusieurs participantes se sont plaintes que leurs maris n’avaient plus donné de nouvelles depuis longtemps, et deux d’entre elles ont déjà reçu une notification officielle indiquant que leur conjoint était porté disparu. Et presque chacune d’entre elles a des connaissances dont les proches ont déjà péri dans cette guerre. En discutant de ces cas, les participantes se souviennent que certaines familles ont exigé que les cercueils soient « ouverts » et refusaient d’enterrer les dépouilles sans identification par l’ADN. Parallèlement, on entend souvent des plaintes selon lesquelles les échantillons d’ADN envoyés par les proches ne parviennent pas aux bureaux de recrutement et aux unités militaires.

Selon les participantes, les personnes recrutées dans les colonies pénitentiaires ont eu plus de « chance » à cet égard, car leurs échantillons d’ADN ont été conservés dans la base de données du Service fédéral pénitentiaire (FSIN). Cela dit, les femmes soulignent par ailleurs que les militaires de la catégorie « B », comme on désigne les anciens détenus, sont traités « comme du bétail », on ne les considère pas du tout comme des êtres humains. Ces personnes ne se distinguent pas non plus par leur « longévité au combat ».

« Un de mes amis a aussi été incarcéré, il s’est engagé au ministère de la Défense, et au bout d’un mois, il était déjà mort », raconte Natalia. « Le mari d’une de mes amies a tenu sept jours de service… après être sorti de la maison d’arrêt », ajoute Ekaterina, établissant un nouveau « record ».

Un autre problème, largement débattu par les participantes au tchat, est la crainte que leurs maris, qui se trouvent « sur le terrain », les trompent avec des prostituées, voire se trouvent une maîtresse attitrée. Compte tenu des références à des exemples similaires déjà connus, leurs craintes ne sont pas infondées.

« Les filles, j’ai récemment appris avec une amie que le mari d’une de nos connaissances vit à Donetsk depuis trois ans avec une fille du coin », a confié Anna. « C’est une situation difficile… Moi aussi, je crains que mon mari, qui est en zone d’opération spéciale, ne me trompe avec des prostituées », ne cache pas Irina. « Ma cousine se trouve dans la même situation : elle l’attend à la maison, mais lui vit avec une autre femme dans la république de Louhansk, et elle est au courant », raconte Nadejda. « Ici, il y a beaucoup de collègues qui s’amusent, certains ont abandonné leur famille, d’autres mènent une double vie », résume Kristina.

La discussion sur les indemnités occupe également une part importante des conversations dans les tchats. Les femmes soulignent que, dans les faits, les versements sur carte bancaire divergent parfois des barèmes officiels figurant dans l’espace personnel du militaire. Mais les tentatives pour découvrir la vérité se heurtent à la crainte, déjà mentionnée, de déposer des plaintes.

Dans l’ensemble, on peut dire que ces tchats constituent un exemple effrayant de normalisation de l’anormal. Il ne s’agit pas seulement du fait que la décision de partir dans un pays étranger pour tuer des gens pour de l’argent ou par désir de « prouver quelque chose » à sa femme est perçue comme quelque chose de naturel. Le détournement des indemnités, les « annulations », l’intimidation et les pressions deviennent tout aussi naturels aux yeux de ces femmes. Ces femmes ont appris à considérer cette situation comme la seule possible et s’y sont résignées avec une facilité déconcertante. Or, plus elles s’enfoncent dans ce monde perverti, plus leurs chances de revenir à une vie normale, même dans un avenir lointain, s’amenuisent.

Traduit du russe par Desk Russie

<p>Cet article Mariées à la guerre a été publié par desk russie.</p>

05.07.2026 à 12:48

Que s’est-il donc passé à Sébastopol ?

Konstantin Akincha

Les propagandistes russes accusent l'Ukraine d'avoir délibérément visé le panorama du siège de Sébastopol, haut lieu de la mythologie impériale et soviétique.

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Texte intégral (4294 mots)

Les propagandistes russes accusent l’Ukraine d’avoir délibérément attaqué, le 10 juin, le panorama du siège de Sébastopol. Ce panorama, dédiée à la défense de Sébastopol pendant la guerre de Crimée, perdue par la Russie tsariste, est un pur objet idéologique, qui se trouve de surcroît près dinstallations militaires. L’auteur rappelle qu’en vertu du droit international, la Russie, en tant que puissance occupante en Crimée, est également tenue de protéger les biens culturels sous son contrôle. 

Qui a remporté la guerre de Crimée ?

Selon des sources officielles russes, le 10 juin, une attaque par drone ukrainien dans la ville occupée de Sébastopol a provoqué un incendie dans la rotonde abritant le panorama représentant la défense de la ville assiégée pendant la guerre de Crimée.

L’incendie du musée a déclenché une vague d’hystérie propagandiste en Russie et une réaction relativement modérée en Ukraine. Mikhaïl Razvojaïev, le gouverneur de Sébastopol nommé par la Russie, a affirmé que la frappe ukrainienne était délibérée et visait spécifiquement le musée. Il a déclaré : « La nuit dernière, un drone à voilure fixe a délibérément frappé le bâtiment abritant le panorama “Défense de Sébastopol, 1854-1855”. Cette attaque a touché un monument du patrimoine culturel et l’un des principaux symboles de la ville héroïque de Sébastopol. »

Malgré l’absence de vérification indépendante confirmant que le musée avait été directement visé, et malgré l’absence de toute information accessible au public, de photographies ou de preuves vidéo montrant des débris de drone sur le site, l’incendie est rapidement devenu l’un des principaux sujets d’actualité en Russie. Dmitri Peskov, porte-parole du président russe Vladimir Poutine, a donné le ton de la campagne de propagande qui a suivi en déclarant : « Nous constatons que le régime de Kiev a commencé à s’en prendre à l’histoire elle-même. Mais l’histoire ne peut être vaincue, tout comme elle ne peut être effacée de la mémoire. »

Les manifestations de cette mémoire historique ont pris des formes pour le moins singulières. Maria Zakharova, la tristement célèbre porte-parole du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, est allée un peu trop loin dans le révisionnisme historique. Elle a affirmé que l’attaque contre le panorama avait été secrètement soutenue par des puissances étrangères qui, selon elle, avaient perdu la guerre de Crimée et souhaitaient désormais dissimuler ce fait honteux. Elle a déclaré : « C’est là une preuve supplémentaire que les pays occidentaux utilisent le régime de Kiev à leurs propres fins : ils veulent détruire les preuves de leurs crimes et de leurs défaites. Ils ont déjà acquis une expérience considérable dans la destruction de monuments historiques et de sites emblématiques sur leur territoire. Ils veulent désormais les détruire sur l’ancien territoire soviétique. Ils ont tenté de détruire ces monuments et ces sites de leurs propres mains en diffusant des documents pseudo-académiques ou des manuels d’histoire pseudo-historiques et en essayant d’influencer notre politique. Ils ont échoué. Et aujourd’hui, ils tentent de détruire ces monuments commémoratifs et ces sites emblématiques avec l’aide du régime de Kiev, à l’aide de drones, d’explosifs et d’artillerie, sans même prendre la peine de dissimuler leur implication. »

Mme Zakharova n’a pas pris le temps de considérer que les pays occidentaux n’étaient peut-être pas les seuls à nourrir l’intention malveillante de dissimuler au public l’issue réelle de la guerre de Crimée de 1853–1856. Selon elle, la France, la Grande-Bretagne et le royaume de Sardaigne-Piémont – représenté aujourd’hui par le gouvernement de Giorgia Meloni – souhaitent réécrire la mémoire historique dans « l’ancien espace soviétique ». Mais qu’en est-il de la Turquie ?

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L’art de l’illusion : les objets réels du premier plan se fondent dans le décor peint. Détail du Panorama de la défense de Sébastopol de Franz Roubaud // Wikimedia Commons

Comme on s’en souvient peut-être, la guerre a éclaté après que la Sublime Porte eut rejeté la demande du tsar Nicolas Ier visant à placer sous sa protection les sujets orthodoxes de l’Empire ottoman. Il ne fait guère de doute qu’un dirigeant tel que Recep Tayyip Erdoğan, largement connu pour ses aspirations néo-ottomanes, pourrait avoir intérêt à préserver la réputation du sultan Abdülmecid Ier, sous le règne duquel l’Empire ottoman a déclaré la guerre à la Russie. Si l’on pousse jusqu’au bout la logique de la rhétorique officielle russe, Ankara, tout autant que Londres ou Paris, pourrait être soupçonnée d’avoir un intérêt particulier à façonner la mémoire collective de la guerre de Crimée.

Il semble que la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères ignore que Sébastopol est tombée en septembre 1855, et n’a jamais entendu parler du traité de Paris, signé le 30 mars 1856, qui a privé la Russie de sa flotte de la mer Noire. Elle n’a peut-être jamais appris à l’école les conséquences de la poursuite de politiques expansionnistes par un État militairement faible, technologiquement arriéré et administrativement inefficace.

La déclaration faite le 11 juin par Dmitri Polianski, représentant permanent de la Fédération de Russie auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), n’était pas moins surréaliste. La version anglaise de ses propos a été publiée sur le site du ministère russe des Affaires étrangères avec la mention : « traduction par IA ». Le ministère n’a pas précisé quel modèle d’IA avait été utilisé, mais il est évident qu’aucun rédacteur humain n’a pris la peine de relire le texte.

Même le nom de Franz Roubaud, le créateur du panorama, a été mal orthographié ( « Rubo »). Plus étonnant encore, M. Polianski a avancé l’affirmation bizarre – difficile de déterminer si elle a été générée par l’intelligence artificielle ou par sa propre imagination – selon laquelle le panorama endommagé « est un site du patrimoine culturel de l’UNESCO ». Selon M. Polianski, « l’UNESCO a exprimé sa profonde inquiétude à ce sujet. Il ne fait aucun doute qu’il s’agissait d’une attaque directe, délibérée et calculée contre un bien culturel d’envergure mondiale, perpétrée à l’aide d’un drone incendiaire. »

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La création de la version soviétique : reconstruction du Panorama de la défense de Sébastopol, 1954 // Musée de la Défense de Sébastopol

Le panorama de la défense de Sébastopol n’est, bien sûr, pas inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il ne pourrait d’ailleurs pas, de manière réaliste, être inscrit sur la Liste du patrimoine mondial pour des raisons qui seront abordées plus loin. La déclaration de M. Polianski alliait donc ignorance historique et inexactitudes factuelles, tout en invoquant l’autorité de l’UNESCO d’une manière qui ne correspond pas au statut réel du monument.

Il n’est pas difficile d’imaginer le type de couverture dont cet incident a fait l’objet dans les médias russes contrôlés par l’État. Pour ne citer qu’un seul exemple, lors de l’émission du 11 juin d’Une soirée avec Vladimir Soloviev – le tristement célèbre programme de propagande diffusé par la chaîne de télévision Rossia 24 –, le discours officiel a été complété par une discussion informelle entre les invités sur l’opportunité de bombarder la Laure de Kiev-Petchersk en représailles.

Trois jours plus tard, la cathédrale de la Dormition de la Laure de Kiev-Petchersk a été endommagée lors d’une attaque russe contre Kyïv. Bien qu’il n’y ait aucune preuve d’un lien entre la discussion télévisée et la frappe qui a suivi, la chronologie n’en reste pas moins frappante.

Selon la chaîne de télévision russe indépendante TV Dojd, l’enregistrement de l’émission de Soloviev a par la suite été retiré d’Internet. Si cette information est exacte, on peut raisonnablement se demander si la disparition de l’émission est liée au caractère controversé des déclarations faites à l’antenne.

La question soulevée par l’incendie du panorama n’est pas seulement de savoir qui a attaqué le musée, mais si les autorités russes actuelles se souviennent encore de qui a remporté la guerre de Crimée.

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Nicolas II et sa famille quittent le Musée de la Défense de Sébastopol, 1913. Photographie d’Alexandre Iagelski // Retro Sevastopol

Ce que la Russie doit faire pour être exclue de l’ICOM, ou pour la défense de Léon Tolstoï

Le Comité russe du Conseil international des musées (ICOM) n’est pas resté silencieux. Évoquant les causes de l’incendie, la déclaration du Comité laissait entendre que : « Cet incident tragique ne peut être attribué au hasard. L’éloignement des bâtiments voisins, l’absence d’installations étatiques ou militaires à proximité immédiate, ainsi que la distance par rapport aux zones de combat suggèrent tous que la frappe de drone sur le bâtiment était délibérée et ciblée. »

La chaîne Telegram criméenne d’opposition Krymskiy Veter ( « Vent de Crimée ») a cependant présenté un récit très différent. Le 10 juin, cette chaîne a rapporté que : « Plusieurs installations militaires russes sont situées à proximité immédiate du panorama, notamment South Bay avec ses navires de guerre, ses embarcations de soutien et ses installations de stockage, ainsi que le poste de commandement d’une division de défense aérienne, le quartier général de la branche aérienne de la Flotte de la mer Noire et un centre de communications spécial. »

Selon la même source, « sur la colline située entre la gare et le panorama, juste au-delà du boulevard historique, deux emplacements de mitrailleuses antiaériennes sont positionnés pour défendre la gare et South Bay. Ces mitrailleuses ont à plusieurs reprises engagé des drones en approche, et des balles et des éclats d’obus sont tombés sur l’arrêt de bus situé au pied de la colline. »

Ces deux affirmations sont difficiles à vérifier, notamment parce que les représentants de l’UNESCO, qui ont demandé à plusieurs reprises l’accès aux sites du patrimoine culturel en Crimée, se sont jusqu’à présent heurtés à un refus catégorique de la part des autorités d’occupation russes.

Au-delà des détails de l’incident, il convient d’examiner les présupposés idéologiques qui sous-tendent la déclaration publiée par le Comité russe de l’ICOM :

« Le musée est consacré aux événements de la guerre de Crimée, mais comme tout musée, il n’a pas servi la guerre, mais la paix. Le diorama lui-même a été créé d’après les Récits de Sébastopol de Léon Tolstoï et érigé sur le site d’un bastion où cet écrivain russe de renommée mondiale et grand défenseur de la paix a personnellement pris part aux combats. Les scènes de guerre révèlent la véritable nature d’un musée militaire : non pas une glorification de la violence et de l’hostilité, mais une présentation d’exemples inspirants et édifiants de courage, de résilience, d’abnégation et d’héroïsme. »

Cette déclaration qualifiait le panorama de Roubaud de « diorama », laissant entendre que l’exactitude historique n’était pas sa principale préoccupation.

Sans s’attarder sur la longue histoire des musées qui ont servi non seulement la guerre, mais aussi certaines des idéologies les plus sanguinaires du XXe siècle, il convient tout d’abord de noter que le panorama de Franz Roubaud n’avait que très peu de points communs avec l’œuvre de Tolstoï, au-delà de son sujet. On ignore si Roubaud a jamais lu les Récits de Sébastopol ; s’il l’a fait, c’est très probablement en français ou en allemand, car sa maîtrise du russe était limitée.

Ce que l’on sait, c’est que le panorama, inauguré en 1905, était un projet idéologique d’une monarchie chancelante cherchant à stimuler la ferveur patriotique à un moment où la guerre russo-japonaise était sur le point d’être perdue et où l’agitation révolutionnaire se propageait dans tout l’empire. La Sébastopol de Tolstoï est une ville d’hôpitaux, de tranchées et d’illusions brisées, celle de Roubaud est une scène d’héroïsme collectif. Là où Tolstoï cherchait à révéler la vérité de la guerre, Roubaud a créé l’un des mythes patriotiques les plus puissants de la Russie impériale.

Il n’est donc guère surprenant que Tolstoï n’ait ni assisté aux célébrations du jubilé à Sébastopol ni, pour autant que l’on sache, prononcé un seul mot sur les festivités ou sur le panorama. En 1904, un an seulement avant son inauguration, il publia Revenons à la raison !, l’un des pamphlets anti-guerre les plus percutants de l’époque, exhortant ses lecteurs à rejeter le militarisme, le nationalisme et l’obéissance aveugle à l’État.

Assimiler les Récits de Sébastopol au spectacle idéologique du panorama – une œuvre que Roubaud fut contraint de réviser conformément aux souhaits de Nicolas II – frôle le blasphème historique. L’histoire elle-même a démontré l’efficacité limitée de cette entreprise. La création de Roubaud fut ouverte au public le jour même où débuta la bataille de Tsushima, annonçant une nouvelle défaite « héroïque » pour la Russie impériale. En novembre 1905, Sébastopol était elle-même devenue l’un des foyers de l’agitation révolutionnaire, qui culmina avec le soulèvement des marins à bord du croiseur Otchakov. Le spectacle patriotique n’avait réussi à endiguer ni la défaite militaire ni l’effondrement politique.

L’un des clichés de la propagande russe, repris dans la déclaration du Comité russe de l’ICOM, est la comparaison entre le sort du panorama pendant la Seconde Guerre mondiale et les événements actuels.

Le 25 juin 1942, la rotonde fut touchée par une bombe allemande. La peinture fut gravement endommagée, et les fragments qui avaient survécu furent évacués de la ville assiégée. Après la guerre, le panorama, qui avait déjà été réapproprié dans les années 1930 pour servir le modèle stalinien de la grandeur russe, fut « restauré » – ou plutôt réinventé – par une équipe d’artistes dans le style réaliste socialiste.

Cette réinvention a insufflé une nouvelle vie à un genre désuet de la culture de masse qui avait fait son apparition dans les foires victoriennes et qui, à la fin du XIXe siècle, s’était transformé en un instrument de commémoration patriotique. La passion soviétique pour les panoramas renaquit des cendres de la toile de Roubaud, conduisant d’abord à l’exportation du genre vers la République populaire de Chine et la Corée du Nord, pour atteindre son apogée avec le panorama de la bataille de Stalingrad, inauguré aussi tard qu’en 1982.

L’idéologie éclectique de Vladimir Poutine s’est transformée en un méli-mélo de patriotisme officiel impérial russe, de chauvinisme grand-russe stalinien et de tentatives soviétiques tardives visant à construire une religion politique autour de la « Grande Victoire patriotique » de la Seconde Guerre mondiale, le tout agrémenté de l’instrumentalisation et de l’appropriation de la culture russe. La « réinterprétation » par le Comité russe de l’ICOM des écrits du comte Tolstoï – comité qui s’est de plus en plus transformé en organe de propagande – se reflète pleinement dans son traitement du Panorama de Sébastopol.

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L’aboutissement de la tradition soviétique des panoramas : La Bataille de Stalingrad, Volgograd, 1982 // Wikimedia Commons

Réaction

À ce jour, l’ICOM n’a pas réagi à la déclaration publiée par son Comité russe. Malgré le déferlement d’articles dans la presse russe évoquant la prétendue « condamnation » de l’attaque par l’UNESCO, l’organisation elle-même n’a pas publié de déclaration spécifique sur le Panorama de Sébastopol.

Contrairement aux autorités russes, le ministère de la Culture ukrainien ne semble pas non plus avoir publié de déclaration consacrée à l’incendie du Panorama de Sébastopol, laissant à la presse ukrainienne le soin de contester le récit russe.

Je pense que ces trois instances – l’UNESCO, l’ICOM et le ministère de la Culture ukrainien – devraient toutes réagir, bien que pour des raisons différentes et dans des cadres juridiques et institutionnels distincts.

En vertu du droit international, le panorama de Sébastopol et les autres musées de Crimée restent des institutions culturelles ukrainiennes situées sur un territoire sous occupation russe. La Russie exerce un contrôle de facto sur ces lieux, mais elle n’est pas reconnue internationalement comme ayant acquis un titre juridique ni sur le territoire ni sur les collections des musées.

En vertu du droit international humanitaire, les responsabilités de la Russie vont au-delà de la simple condamnation des dégâts causés au panorama. En tant que puissance occupante en Crimée, elle est également tenue de protéger les biens culturels sous son contrôle. La Convention de La Haye de 1954 exige des parties qu’elles s’abstiennent d’utiliser les biens culturels et leurs environs immédiats à des fins susceptibles de les exposer à des dommages en cas de conflit armé. Si des installations militaires, des positions de défense aérienne, des postes de commandement ou des centres de communication étaient effectivement situés à proximité immédiate du panorama, la question juridique ne se limite pas à savoir qui a provoqué l’incendie, mais porte également sur le fait de savoir si des mesures adéquates ont été prises pour protéger le monument contre les dangers de la guerre.

Si l’UNESCO ne rappelle pas à la Fédération de Russie ses responsabilités, si l’ICOM se révèle incapable d’expliquer à son comité russe que le musée dont elle déplore la destruction est, pour ainsi dire, « un bien volé », et si l’Ukraine ne parvient pas à attirer l’attention internationale sur le sort de son patrimoine culturel en Crimée occupée, alors le récit entourant la destruction du panorama sera façonné par des personnes telles que Mikhaïl Smorodkine, le directeur du Musée de la Défense de Sébastopol nommé par les autorités d’occupation.

Selon une enquête ukrainienne, Smorodkine aurait participé au pillage du Musée d’histoire régionale de Kherson, sélectionnant personnellement des objets de la collection emportés par les forces russes à la veille de la libération de la ville.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

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05.07.2026 à 12:48

Guerres mémorielles et impératifs géostratégiques

Mykola Riabtchouk

La guerre pour la survie n’est pas le moment idéal que les Ukrainiens puissent choisir pour expliquer toutes les nuances de leur histoire tortueuse.

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Texte intégral (4727 mots)

Alors que l’opinion publique ukrainienne était divisée sur la décision de Zelensky de donner à une unité militaire le nom des « héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) », la décision du président polonais Nawrocki de retirer au président ukrainien la plus haute distinction polonaise a suscité une condamnation quasi unanime du côté ukrainien. La guerre pour la survie n’est pas le moment idéal que les Ukrainiens puissent choisir pour expliquer toutes les nuances de leur histoire tortueuse, ni les Polonais pour affaiblir leur soutien précieux dans le combat contre l’agresseur russe. 

Il y a quelques jours, le corps d’un adolescent ukrainien a été retrouvé dans la Vistule, près de Varsovie. Aucun signe de violence n’a été constaté ; selon les autorités polonaises, le garçon aurait apparemment été emporté par le courant traître de la rivière. Cet événement n’avait rien de particulier en soi, puisque des centaines de personnes en Pologne, en Ukraine et ailleurs dans le monde sont régulièrement victimes des forces de la nature, de leur propre faiblesse ou de leur imprudence. Ce qui a été plutôt exceptionnel dans ce cas (et dans plusieurs autres similaires), c’est l’agitation très singulière des réseaux sociaux, tant du côté ukrainien que polonais (les langues sont suffisamment proches pour permettre un débat bilingue, mais pas nécessairement une compréhension mutuelle).

Deux récits opposés se dégagent très clairement des commentaires – si clairement et si intensément qu’ils ne laissent guère de doute sur l’implication de trolls russes dans cette conversation de plus en plus provocatrice. Dans la plupart des cas de ce genre, les trolls ne cherchent nullement à clarifier les choses, mais plutôt à brouiller les pistes, à attiser la haine et à aggraver la méfiance. Parlant pour les Ukrainiens, ils laissent entendre que les autorités polonaises cachent la vérité et protègent des criminels. Du côté polonais, ils se contentent de diffamer et d’insulter. Toute nouvelle concernant un Ukrainien mort ou passé à tabac est accueillie par des railleries, des acclamations et une joie malveillante : « Ça lui apprendra ! », « Qu’ils aillent se faire foutre », « Qu’ils se retrouvent tous là-bas ! ».

Étonnamment, les modérateurs de Google, pourtant très vigilants sur le web ukrainien face aux insultes présumées ou réelles à l’encontre de la Russie et des Russes, ne prêtent guère attention à la prolifération des discours de haine anti-ukrainiens en Pologne – signe probable que ce type de discours xénophobe s’est normalisé et est largement accepté dans la société polonaise. Le cas apparemment marginal d’un garçon ukrainien noyé et le débat sordide qui l’entoure illustrent une crise profonde des relations polono-ukrainiennes, non seulement dans les hautes sphères du pouvoir, mais aussi, malheureusement, dans la population. Le problème ne réside pas seulement dans le fait que de larges pans de la société polonaise partagent, à des degrés divers, des opinions xénophobes, mais aussi dans le fait que la partie la plus sensée de la société reste discrète face aux ukrainophobes agressifs, tandis que le gouvernement libéral ne parvient pas à appliquer strictement les mesures légales contre les discours de haine qui se multiplient. Il serait en effet difficile d’imaginer une telle rhétorique sans contrôle à l’encontre d’un quelconque groupe, par exemple les Juifs, dans une société démocratique.

Les derniers gestes symboliques des dirigeants politiques ukrainiens et polonais ont apparemment contribué à aggraver encore les relations polono-ukrainiennes et creusé un fossé entre les perceptions erronées de part et d’autre d’un passé commun et les évolutions respectives des deux sociétés. La crise a été déclenchée par le décret de Volodymyr Zelensky du 26 mai, qui a attribué le titre honorifique de « héros de l’UPA » à une unité des forces spéciales de l’armée ukrainienne. Cette décision a été largement condamné en Pologne comme étant une provocation politique – une atteinte à la mémoire collective, à l’identité et à la place de victime des Polonais.

Les sombres ombres de la Volhynie

L’UPA, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, a été créée en 1943 en Ukraine occidentale par l’Organisation des nationalistes ukrainiens, l’OUN, une organisation clandestine d’avant-guerre, avec pour objectif déclaré de combattre tous les occupants du territoire ukrainien, les Soviétiques comme les Allemands, et de tirer parti des inévitables troubles d’après-guerre et du vide du pouvoir présumé pour réaliser le rêve tant attendu de la création d’un État ukrainien indépendant. La fin de la Seconde Guerre mondiale était envisagée plus ou moins comme celle de la Première Guerre mondiale – lorsque les nationalistes ukrainiens avaient proclamé, en 1918, la République nationale ukrainienne occidentale indépendante sur les ruines de l’Empire des Habsbourg, puis avaient finalement été vaincus par des Polonais bien plus puissants et mieux préparés.

En 1929, les vétérans des guerres de libération nationale de 1918-1920, tant en Ukraine centrale qu’en Ukraine occidentale, créèrent l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), une organisation clandestine qui se livra rapidement à toutes sortes d’actes de sabotage et de terreur contre l’État polonais. D’une part, ses membres refusaient de reconnaître la légitimité du pouvoir polonais sur les terres de l’Ukraine occidentale, surtout après que les Polonais eurent renié leur promesse d’accorder aux Ukrainiens l’autonomie au sein de leur État nouvellement établi (ou rétabli, comme ils le soutenaient). D’autre part, les factions les plus radicales misaient sur la version « intégrale » (totalitaire) du nationalisme, très populaire à l’époque en Europe, et cherchaient à nouer des alliances opportunistes avec les puissances révisionnistes de l’après-Première Guerre mondiale, et notamment avec l’Allemagne hitlérienne, capables à leurs yeux de remettre en cause l’ordre international et d’ouvrir aux Ukrainiens une fenêtre d’opportunité pour la construction d’un État indépendant.

Cela ne fit qu’aggraver le sort de la minorité ukrainienne, car le gouvernement polonais devint encore plus discriminatoire et répressif. En 1943-1944, la profonde animosité entre Polonais et Ukrainiens culmina avec le nettoyage ethnique de la population polonaise mené par l’UPA dans la région de Volhynie, en Ukraine occidentale. Cela entraîna le massacre d’environ 80 000 civils polonais, qui, comme on pouvait s’y attendre, avaient refusé de quitter le territoire suite à l’ultimatum de l’UPA. Le conflit fit également de nombreuses victimes du côté ukrainien, puisque près de 30 000 civils ukrainiens furent assassinés lors des actions dites de représailles (très souvent qualifiées de « représailles préventives ») menées par l’Armée de l’Intérieur polonaise clandestine et les unités d’autodéfense.

Toute cette histoire est bien connue des spécialistes, mais pas du grand public, qui est nourri de manière systématique, depuis des décennies, de représentations nationalistes unilatérales de ce drame historique. Il n’est guère surprenant que l’UPA – fortement diabolisée – et tous ses dirigeants soient considérés comme les ennemis mortels de la nation polonaise, souvent comparés, dans le discours public et l’imaginaire collectif, aux nazis. Peu importe que les relations de l’UPA avec les autorités allemandes (contrairement à celles de l’OUN d’avant-guerre) aient été sans ambiguïté hostiles et conflictuelles : en 1941, les Allemands ont en effet arrêté tous les dirigeants nationalistes et les ont soit tués, soit envoyés (y compris leur célèbre chef Stepan Bandera) dans des camps de concentration.

Le regard que portent les Ukrainiens sur l’OUN, et surtout sur l’UPA, est sensiblement différent. Peu enclins, même pendant la guerre, à la dictature et à l’autoritarisme, ils se distancient de plus en plus des « excès » anti-polonais de l’UPA en Volhynie, mais ils saluent néanmoins la lutte de l’UPA contre les Allemands et les Soviétiques comme un exemple de résistance patriotique, d’abnégation et d’engagement inébranlable envers la cause nationale. Ils conviennent que les crimes de guerre doivent être condamnés et les criminels punis, mais que cela doit concerner des unités, des commandants et des auteurs spécifiques, et non l’ensemble de l’armée clandestine et du mouvement de résistance nationale. Cette vision nuancée et contextualisée de l’UPA s’est développée progressivement en Ukraine, s’opposant à la diabolisation soviétique du « nationalisme ukrainien », similaire à celle qui prévaut en Pologne.

Ce sont en réalité l’invasion russe de 2014 et surtout la guerre totale de 2022 qui ont rendu le récit de l’UPA, axé sur la résistance nationale et l’abnégation patriotique, d’une grande actualité dans toute l’Ukraine, bien au-delà des régions dites « nationalistes » de l’ouest. Les symboles de l’UPA et les noms de ses dirigeants – tant détestés par Moscou – se sont d’abord répandus en Ukraine centrale, puis, progressivement, dans le sud-est fortement russifié. La récente décision du président ukrainien de donner le nom de « héros de l’UPA » à cette unité d’élite de l’armée n’était certainement pas de son initiative et ne reflétait probablement pas son admiration personnelle pour l’UPA (dont il ne sait, comme la plupart des Ukrainiens de l’Est, que très peu de choses, hormis la propagande soviétique venimeuse, aujourd’hui complètement discréditée) ; il s’agissait en réalité de la réponse conciliante du président à une demande émanant de l’unité militaire elle-même. Le problème, cependant, est que le mythe héroïque ukrainien de l’UPA se heurte de plein fouet au mythe démoniaque de cette même UPA développé en Pologne. Dans les deux pays, ces mythes sont instrumentalisés politiquement : en Ukraine, dans le but de mobiliser contre l’ennemi extérieur (russe), tandis qu’en Pologne, l’objectif est de mobiliser l’électorat populiste contre des rivaux intérieurs (libéraux et cosmopolites).

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Monument de la réconciliation, village de Pavlivka (Volhynie, Ukraine). Photo : Svitlana Oslavska / localhistory.org.ua

Tirer profit du nationalisme

Karol Nawrocki a remporté l’élection présidentielle en 2025 en grande partie grâce au soutien des électeurs d’extrême droite et ultranationalistes, et il semble bien conscient de la puissance de cet instrument. C’est probablement pour cette raison qu’il a réagi de manière si agressive au faux pas de Zelensky : non seulement il a condamné sa décision malheureuse, mais il a menacé de révoquer la distinction décernée à Zelensky par son prédécesseur. Zelensky, comme on pouvait s’y attendre, n’a pas cédé à ce chantage sans scrupules, aussi Nawrocki n’a eu d’autre choix que de mettre sa menace à exécution. Cela a encore fait monter la tension, poussant Zelensky à renvoyer une décoration à son homologue polonais par courrier ordinaire et incitant de nombreux autres responsables ukrainiens (dont trois anciens présidents ukrainiens, qui ne sont pas des amis de Zelensky) à suivre son exemple et à se dépouiller de leurs médailles polonaises.

Alors que l’opinion publique ukrainienne était plutôt divisée sur la décision de Zelensky de donner le nom de « héros de l’UPA » à une unité militaire, invoquant à la fois les préoccupations polonaises et le pragmatisme en temps de guerre pour justifier ses doutes, la décision de Nawrocki a suscité une condamnation quasi unanime du côté ukrainien. Cette initiative a été perçue, à juste titre, comme une insulte non seulement à l’égard de Zelensky, mais aussi envers l’ensemble du peuple ukrainien, dont l’héroïsme et le sacrifice avaient été symboliquement incarnés par cette malheureuse médaille. Le conflit a semblé s’aggraver davantage lorsque Volodymyr Zelensky a changé son itinéraire habituel pour ses voyages internationaux, passant de Rzeszów en Pologne à Chișinău en Moldavie ; qu’il a fait l’impasse sur une très importante Conférence sur la reconstruction de l’Ukraine à Gdańsk les 25 et 26 juin, envoyant à sa place la Première ministre Ioulia Svyrydenko pour diriger la délégation ukrainienne ; et qu’il a récemment soumis la loi sur le Panthéon national ukrainien au Parlement, déclarant sans détour que « les noms de tous les héros qui se sont battus pour l’Ukraine et ont inspiré l’Ukraine au cours des différents siècles et époques seront réunis et inscrits à jamais dans notre histoire avec une majuscule, avec un grand respect et une grande attention de la part de l’État, l’Ukraine, qui se respecte, valorise son peuple et défend ce qui lui appartient : son droit d’être ukrainienne. Où personne ne nous dictera jamais comment vivre, comment parler, qui aimer, à qui nous devons être reconnaissants, ni quels héros nous devons honorer » [souligné par l’auteur].

Le bureau de Nawrocki a réagi immédiatement, faisant monter d’un cran la tension : « La société ukrainienne s’est-elle déjà demandé si ses élites kleptocratiques souhaitaient réellement adhérer à l’Union européenne ? » a tweeté sur X Marcin Przydacz, responsable du service international de Nawrocki. « Ou peut-être est-il plus facile », a-t-il ajouté avec ironie, dans le style de Maria Zakharova ou peut-être de Dmitri Medvedev, « de voler tant que la situation reste floue – en attirant les gens avec la promesse d’une orientation pro-occidentale tout en rejetant simultanément sur tout le monde la responsabilité de l’absence de progrès dans les négociations ? Il est bien sûr plus facile de provoquer et d’attiser les tensions historiques [!] afin de ne pas avoir à rendre des comptes sur l’absence de réformes, l’absence de lutte efficace contre la corruption, l’absence de véritable désoligarquisation, l’absence d’améliorations réelles pour les entrepreneurs, l’absence d’État de droit, l’absence d’améliorations des infrastructures, et l’absence de bien d’autres choses que ces élites n’ont pas su mettre en œuvre au cours des trois dernières décennies… Veulent-ils vraiment [adhérer à l’UE], ou se contentent-ils d’alimenter des mensonges et de tromper leurs propres électeurs, qui sont de plus en plus désabusés face à un tel gouvernement ? »

Les responsables de l’UE, jusqu’à présent, ont préféré ne pas s’immiscer dans cet échange « diplomatique », tandis que le Kremlin jubile et se réjouit avec malice, à peu près de la même manière que ses trolls célèbrent la polémique sur Internet. Jusqu’à présent, seuls le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères polonais (adversaires politiques de Nawrocki) ont osé prendre la parole et appeler à la retenue, rappelant à tous qu’une guerre fait rage et que les conflits de ce type font le jeu de Moscou. Cet appel a été bien accueilli par la société ukrainienne, qui conserve une attitude positive envers les Polonais et la Pologne, mais on ne sait pas encore si les responsables politiques ukrainiens écouteront les experts et les intellectuels et modéreront un peu leurs gestes et leur rhétorique provocateurs.

Il est encore moins certain que cela ait un quelconque impact sur le président polonais, dont toute la carrière politique – depuis son accession controversée à la tête du Musée de la Seconde Guerre mondiale à Gdańsk et à la direction de l’Institut de la mémoire nationale, jusqu’à sa victoire électorale de l’année dernière, s’est construite sur un chauvinisme narcissique, une rhétorique conflictuelle et une ukrainophobie savamment dosée. Il est plus probable qu’il suive la voie qui lui a déjà valu le succès face à ses rivaux libéraux – et qu’il continue d’imprégner systématiquement la société polonaise d’intolérance, de xénophobie et de rancœurs historiques.

Au-delà des objections morales, une telle politique porte clairement ses fruits. Le dernier sondage d’opinion indique une hausse de 8,4 % de la popularité du président (passant de 46,8 % à 54,8 %) après un déclin lent mais constant depuis son accession au pouvoir. Ce résultat ne lui garantit pas encore, ni à lui ni à son parti, la victoire aux élections législatives l’année prochaine, mais il prouve clairement que le nationalisme reste un instrument efficace de mobilisation politique. Ses rivaux modérés, qui se sont abstenus de toute accusation anti-ukrainienne, ont obtenu des résultats bien moins bons dans ce même sondage. Seuls 38 % des personnes interrogées ont déclaré faire confiance au Premier ministre Donald Tusk (contre 58 % qui lui font défaut), et 43 % (contre 52 %) ont déclaré faire confiance à Radoslav Sikorski. Ces résultats ne sont guère surprenants puisque, selon un autre sondage d’opinion, les Polonais attribuent massivement (62 % contre 19 %) la responsabilité de la crise actuelle à Volodymyr Zelensky plutôt qu’à Karol Nawrocki.

Le professeur Slawomir Lukasewicz de l’UMCS soulève une question intéressante concernant le moment choisi par Nawrocki pour lancer son offensive : pourquoi l’a-t-il fait précisément maintenant, en mai-juin, alors qu’il y avait plusieurs autres occasions propices pour jouer la carte « anti-banderiste » ? Par exemple, en janvier dernier, quand Volodymyr Zelensky a donné le nom de Vasyl Kuk – le dernier commandant en chef de l’UPA – à une autre unité des forces armées nationales, le 190e Centre de formation aux systèmes sans pilote. Ou en mars, quand le gouvernement a approuvé la construction du Panthéon national et y a organisé la réinhumation d’Andriy Melnyk, le chef de la faction rivale de l’OUN décédé en 1964 au Luxembourg. Volodymyr Zelensky, qui a pris part à la cérémonie officielle, a souligné la « continuité historique » entre l’UPA et les forces armées ukrainiennes d’aujourd’hui, qui combattent « héroïquement » le même ennemi. Il a également annoncé la réinhumation éventuelle de Yevhen Konovalets, fondateur et chef (depuis 1929) de l’OUN, assassiné à Rotterdam en 1938 par un agent soviétique13. Rien de tout cela n’a toutefois suscité d’agitation à Varsovie, et ce n’est qu’en mai que Karol Nawrocki a mis en avant le geste malencontreux de Zelensky.

Il avait peut-être constaté une baisse de sa cote de popularité et décidé de la relancer à l’approche des prochaines élections législatives, en recourant aux moyens habituels, le dénigrement de l’Ukraine et de l’UPA, comme le laisse entendre le professeur Lukasewicz. Mais il pourrait également s’agir d’un problème de mots : les noms de Kuk, Melnyk ou Konovalets ne disent pas grand-chose au Polonais moyen sans explication supplémentaire, tandis que le mot « UPA » agit comme un drapeau rouge et, associé au terme « héros » (plutôt qu’à celui de bandits, de démons ou de criminels), remet sérieusement en cause le mythe de l’UPA en tant que mal primordial.

Quoi qu’il en soit, il est très improbable qu’un politicien populiste de ce type se satisfasse de concessions ukrainiennes qui ne vont pas jusqu’à l’acceptation totale et inconditionnelle de la version polonaise de l’histoire commune – ce qui est bien au-delà de ce que pourrait faire Zelensky et, même en Pologne, n’est pas entièrement réalisable. Ce que les Ukrainiens peuvent effectivement faire dans cette situation difficile, ce n’est pas d’apaiser le président polonais (ce qui serait de toute façon vain), mais d’essayer de ne pas lui donner d’arguments supplémentaires dans sa lutte contre ses « ennemis » intérieurs : le gouvernement libéral en place dirigé par Donald Tusk et son ministre des Affaires étrangères modéré et responsable, Radoslav Sikorski. La triste vérité est que les libéraux, qui font appel à la raison et au sens civique de la population, perdent souvent les élections libres face aux radicaux, qui jouent sur les émotions et les instincts primaires de la foule. La nouvelle coalition d’extrême droite, qui pourrait s’emparer de tous les pouvoirs en Pologne l’année prochaine, pourrait s’avérer bien plus désastreuse pour l’Ukraine que Nawrocki lui-même.

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Volodymyr Zelensky dépose une gerbe devant le mémorial des parlementaires polonais morts pendant la Seconde Guerre mondiale, au Sejm, à Varsovie, le 19 décembre 2025 // president.gov.ua

Commencer par l’essentiel

Zelensky manque peut-être d’expérience, mais il possède une bonne intuition et semble apprendre vite. Au moins, après le scandale de l’année dernière avec Trump et Vance dans le Cabinet ovale et son expulsion de la Maison-Blanche, il a rapidement et correctement compris que certaines notions telles que la solidarité, la justice, le droit international ou les valeurs démocratiques n’existent tout simplement pas dans l’univers de Trump, et qu’il est donc inutile de les évoquer ou de s’y fier. Il a appris à se comporter efficacement avec Trump et apprendra peut-être à se comporter ainsi avec Nawrocki – même si la tâche pourrait s’avérer plus difficile, car Nawrocki n’est pas seulement narcissique, mais aussi animé par des motivations idéologiques et, pire encore, l’Ukraine (c’est-à-dire pour lui le « nationalisme ukrainien » diabolisé, primordial et essentialisé) semble être au cœur de son idéologie particulière de chasse aux sorcières.

Il serait judicieux que les responsables ukrainiens prennent leurs distances par rapport à l’histoire hautement complexe, alambiquée et controversée de l’UPA, en laissant son étude aux historiens, ses crimes présumés aux juristes, et sa célébration ou commémoration aux communautés locales, et de préférence à des acteurs non étatiques. Cela s’impose tant pour des raisons normatives que pratiques. Sur le plan normatif, la célébration de l’UPA ne nous convient pas aujourd’hui d’un point de vue idéologique et ne correspond pas non plus à notre conception des pratiques politiques acceptables. La célébration inconditionnelle et généralisée de son héroïsme, ainsi que sa réhabilitation, sont tout aussi faux et erronés que sa diabolisation et son dénigrement généralisés. Il y a trop de complexités et de nuances qui nécessitent des explications détaillées, des clarifications et une mise en contexte ; même les Ukrainiens ne les saisissent peut-être pas pleinement, sans parler des étrangers qui, au mieux, ne savent rien de l’Ukraine, mais qui, le plus souvent, ont « entendu quelque chose » qui se résume à des spams propagandistes russes ou à des clichés occidentaux orientalisants.

Concrètement, les Ukrainiens n’ont ni le temps ni les ressources pour lutter contre tous les stéréotypes et expliquer toutes les nuances que la plupart des gens ignorent et, généralement, ne sont pas très désireux d’apprendre. Vivre avec des stéréotypes est confortable, apprendre est fastidieux, et remettre en question les idées reçues est laborieux. C’est un combat de titans que l’Ukraine, appauvrie et ensanglantée, ne peut mener.

Les Ukrainiens ont une priorité claire : survivre à la guerre génocidaire que la Russie mène contre eux en tant que nation. Survivre signifie, entre autres, ne pas gaspiller des ressources limitées pour des questions d’importance secondaire et des problèmes actuellement insolubles. Dans ce combat mortel, les Ukrainiens dépendent fortement de leurs amis et partenaires. Ils ne doivent pas les aliéner par un manque de respect, qu’il soit réel ou imaginaire. L’essentiel doit passer en premier, et tout le reste viendra après, une fois la guerre terminée.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

À lire également :

Petr Janyška. La tension monte entre la Pologne et l’Ukraine

Bernard Marchadier. Pologne : esquisse d’une toile de fond

<p>Cet article Guerres mémorielles et impératifs géostratégiques a été publié par desk russie.</p>

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