LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs Revues MÉDIAS
desk russie
 
Desk-Russie promeut et diffuse des informations et des analyses de qualité sur la Russie et les pays issus de l’ex-URSS

▸ Les 10 dernières parutions

06.09.2026 à 19:19

L’odyssée russe de Nicolas Werth. À la recherche du père perdu

Christophe Solioz

Lecture de Nicolas Werth, Adieu ma Russie : Mémoires orphelines. Les Belles Lettres, 2026.

<p>Cet article L’odyssée russe de Nicolas Werth. À la recherche du père perdu a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (4291 mots)

Lecture de Nicolas Werth, Adieu ma Russie : Mémoires orphelines. Paris, Les Belles Lettres, 2026, 379 p.

Mai 1943. À quelque cinq cents kilomètres de Moscou, Voronej tout juste libérée par l’Armée rouge : « L’Union soviétique sera-t-elle un État européen comme un autre ? Sans doute pas. Mais savons-nous à quoi ressemblera l’Europe de demain ? » (p. 296) Questions du soviétologue réputé Nicolas Werth ? Non point, mais de son père, le journaliste, correspondant de guerre britannique et historien de l’URSS Alexander Werth (1901-1969).

Au fil des pages d’Adieu ma Russie, un siècle défile. Ce récit émouvant d’histoire et de filiation retrace les parcours poignants d’un fils et de son père retrouvé, tous deux ayant consacré leur vie à l’écoute de l’histoire d’un pays impossible qui ne leur est pas étranger, tant s’en faut. Les Werth sont des Allemands des pays baltes russifiés, installés d’abord en Lettonie puis, à partir du début du XIXe siècle, à Saint-Pétersbourg, où Alexander Werth a vu le jour. Un fil rouge traverse le livre : l’attachement de l’un et de l’autre pour un même pays.

Au seuil du livre, le prologue révèle un roman familial ignoré de beaucoup. Désespéré par l’entrée des chars soviétiques à Prague en août 1968, Alexander Werth met fin à ses jours en mars 1969. Pour seul testament, « une demi-feuille A4, avec ces deux mots : Prochtchaï Rossia ! – Adieu la Russie ! Pas un mot pour ma mère, ni pour moi, son fils unique. » (p. 10) Chez le fils, l’amertume prend le pas sur la douleur : « J’en ai longtemps voulu à mon père de m’avoir quitté de la manière la plus brutale et définitive qui soit – et la plus incompréhensible pour le jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, que j’étais alors. J’ai longtemps interprété son acte désespéré comme le signe que l’écriture avait, à ses yeux, plus de valeur que son propre fils. Aussi ai-je longtemps éprouvé une forme de ressentiment vis-à-vis des livres de mon père. » (p. 10)

En mars 2023, alors que Nicolas Werth sent que le moment est venu pour lui aussi de faire ses adieux à ce pays qu’il a parcouru de long en large, tout vacille. Il perd pied et est sur le point de répéter le geste de son père. Rétrospectivement, la question fuse : « Comment pourrais-je, moi – fils de suicidé dont tout le cours de la vie a été canalisé, déterminé par cet abandon du père, un père dont j’étais à la fois très fier – à l’âge où j’avais sans doute un grand besoin de père – et très honteux, comment ai-je pu, même une seconde, envisager [d’]infliger [à mes proches] pareille souffrance jusqu’à la fin de leurs jours ? » (p. 11)

En guise de réponse, l’aveu tombe dans les dernières pages. Père et fils partagent un espoir déçu qui les lie au-delà de la mort : « Mon refus d’anticiper l’invasion de l’Ukraine par la Russie me rappelle, immanquablement, celui de mon père lorsqu’il refusa d’envisager l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS en 1968. Les circonstances historiques sont, certes, différentes ; mais lui et moi nous nous sommes trompés malgré notre connaissance intime de ce pays auquel tant de fils nous reliaient. » (p. 387)

Dans ce moment de bascule convergent « le suicide de mon père après l’écrasement du “Printemps de Prague” par les chars soviétiques ; mais aussi les événements traumatisants plus récents qui ont provoqué le séisme du 27 juin : mon renoncement public, le 11 mai, lors de l’Assemblée générale de Mémorial France, à me rendre deux jours plus tard à Genève au Congrès constitutif de la nouvelle entité Mémorial International comme représentant de Mémorial France, renoncement vécu comme une terrible humiliation et une perte d’estime de moi-même ; la panne d’écriture sur les sujets qui m’avaient occupé toute ma vie ; le désespoir de ne plus revoir mes amis russes, de ne plus pouvoir retourner en Russie, pays à la dérive, une dérive dont je me suis refusé à voir l’aboutissement – l’invasion de l’Ukraine. » (p. 15)

Suivent dépression, séjour en hôpital psychiatrique, et ce constat inéluctable : « Il y a tant de nœuds, de traumatismes, tant de strates de non-dit et de non-reconnu, tant d’enfoui en moi que commencer à démêler cette histoire personnelle, de surcroît à mon âge, me paraît dangereux et mortifère. » (p. 15) Cette autobiographie intellectuelle restitue le cheminement d’une guérison, marque les retrouvailles avec un père omniprésent au fil des pages, tout en retraçant le parcours de Nicolas Werth tour à tour étudiant à Leningrad, enseignant à Minsk puis à Moscou, attaché culturel pendant la Perestroïka, chercheur au CNRS enfin, à partir de 1989, en tant que soviétologue scrutant les métamorphoses d’un empire défunt.

solioz couv
Les Belles Lettres

La disparition de l’URSS en 1991 est pour Nicolas Werth l’occasion de mettre en perspective la période soviétique de l’histoire russe. On lira, simultanément à Adieu ma Russie, le volume Histoire de l’URSS (Que sais-je ?, 2026), qui réunit avantageusement dans une édition revue et augmentée quatre études publiées d’abord séparément : Les Révolutions russes, Histoire de l’Union soviétique de Lénine à Staline (1917-1953), Les Grandes Famines soviétique1, Les Histoire de l’Union soviétique de Khrouchtchev à Gorbatchev (1953-1991). Trois quarts de siècle sont scrutés au prisme d’une approche à la fois politique et sociale, dont Adieu ma Russie nous dévoile les coulisses.

Ce livre-testament tient de la Lettre au père. Un regard bienveillant mais critique expose le parcours et l’œuvre d’Alexander Werth toujours au bon endroit au bon moment. Retenons ici, de la seule période 1941-1948, qu’il est en septembre 1943 le premier journaliste étranger autorisé à visiter Leningrad encore assiégé par les Allemands – séjour dont il rend compte dans Leningrad, 1943. Inside a City under Siege (1944)2. En octobre 1943, il couvre la Conférence tripartite des ministres des Affaires étrangères de l’URSS, des États-Unis et de la Grande-Bretagne qui se tient à Moscou. Début 1944, il suit la progression de l’Armée rouge et visite les zones libérées – notamment Ouman, Odessa, Sébastopol, Leningrad, puis Lublin (Pologne) et Berlin, où il assiste à la réunion interalliée de Wendenschloss le 5 juin 1945. Il rencontre à cette occasion les quatre acteurs majeurs de la bataille de Stalingrad. Des entretiens menés avec le colonel Zamiatine, les généraux Talanski et Tchouïkov, ainsi que le maréchal Sokolovski, naîtra Year of Stalingrad (1946)3.

Adieu ma Russie, deux livres en un. Celui inachevé du père qui évoque « la Russie combattante, souffrante et héroïque de “la Grande Guerre patriotique”, puis la Russie apaisée, confiante et optimiste des années 1960 » ; et celui du fils centré sur l’Union soviétique décrite comme « un régime criminel responsable de décennies de terreur et de répressions, celle d’un “État contre son peuple” » (p. 321). S’il s’agit du même pays, le regard est différent.

Le père privilégie l’histoire immédiate et le reportage sur le vif4, alors que le fils a le goût des livres universitaires et de l’archive. Tous deux partagent cependant la même empathie pour un peuple dont ils se sentent proches. La démarche est souvent la même : être régulièrement sur le terrain, témoigner de moments charnières de l’histoire, et privilégier une lecture endogène. Comme le souligne l’auteur : « pour comprendre le fonctionnement de l’État-Parti communiste, il ne suffisait pas de l’analyser comme une “idéocratie” […] ; il fallait entreprendre une véritable histoire sociale de l’État, étudier ses acteurs, et pas seulement le cercle dirigeant » (p. 142).

Tout comme son père, Nicolas Werth vit l’histoire en marche aux avant-postes. Ainsi assiste-t-il en juin 1988 au premier rassemblement organisé par Memorial à Moscou5. Il vit de l’intérieur les bouleversements de 1989 : « En tant qu’historien, j’avais l’impression de revivre l’année 1917, marquée, on le sait, non seulement par une grave crise économique, une montée irrésistible du mouvement ouvrier, une formidable libération de la parole mais aussi et surtout par un effondrement de toutes les structures d’autorité. Certes, il y avait aussi une différence majeure : l’URSS de 1989 n’était pas en guerre comme la Russie de 1917. […]  L’essentiel, c’était d’être là, avec mes amis qui m’aideraient à comprendre ce qui se passait, ce qui se jouait dans ce tumulte de l’Histoire. » (p. 204)

Il faudrait raconter les amitiés russes de l’auteur, à commencer par celle le liant indéfectiblement à Claire Zawadovskaïa et à Valeri Volkov, rencontrés en 1981. Le texte change de registre pour devenir autobiographique et dévoiler les dessous d’études scientifiques enlevées. Ambiance : « Que de soirées à déguster, dans la minuscule cuisine de mes hôtes, le savoureux plov ouzbek préparé par Valeri, ou les traditionnels plats russes – borchtch, pirojki aux choux ou à la viande, pelmeni, koulebiaka, mitonnés avec amour par Claire ! Que de rencontres surtout, dans ce bain d’hospitalité intense, ce lieu permanent d’échanges où l’on passait sans cesse du russe au polonais, du français à l’anglais, de l’espagnol à l’italien, de l’allemand à l’arabe – toutes langues que la maîtresse de maison maîtrisait à la perfection ! Les jours de fête, cinquante à soixante personnes défilaient dans le petit appartement bondé comme un wagon de métro en heure de pointe. » (p. 126)

Cette approche privilégiant une « vue par le bas » permet à l’historien du social de « prendre la mesure d’une des failles majeures de la théorie du totalitarisme, qui néglige l’évolution propre des sociétés prises dans l’étau totalitaire, postulant que l’emprise idéologique “totale” y fait disparaître toute velléité d’inertie, de dissidence, voire de résistance » (p. 349).  Si son travail porte sur la question de la violence comme élément central de l’exercice du pouvoir en URSS, il explore à la fin des années 1990 avec autant d’attention les résistances sociétales au régime stalinien.

La typologie que Werth propose6 identifie les multiples formes insoupçonnées d’insubordination sociale, notamment « les innombrables déviances (petits trafics, “fausses coopératives”, marché noir, etc.) induites par “l’économie parallèle” et “l’économie du déficit”, qualifiées par les autorités par le terme générique de “spéculation” » (p. 350). Werth prend soin de préciser que celles-ci « n’impliquaient pas un rejet global du système politique et de l’ordre social, mais reflétaient plutôt des stratégies de contournement des contrôles, des limitations et des interdictions mis en place par le régime dans les sphères les plus diverses de la vie économique et sociale » (p. 350).

Là où le père édulcore les pratiques révoltantes du NKVD7, le fils voit la réalité du Goulag. Dans les mots d’un fils qui ne lit les livres de son père qu’une fois devenu un historien confirmé de l’Union soviétique, son père est « passé à côté – comme tant d’autres contemporains, il est vrai – de la tragédie de la collectivisation des campagnes (présentée comme une “lutte des classes” au sein de la paysannerie) et de ses conséquences funestes (les grandes famines du début des années 1930), passé à côté de l’ampleur de la Grande Terreur de 1937-1938 qui fut bien autre chose qu’une simple “purge” de prétendus “opposants” au sein du parti communiste et, plus généralement, de la dureté de la répression “non politique” dont furent victimes, tout au long de la période stalinienne, les citoyens soviétiques “ordinaires” issus, pour l’essentiel, des couches populaires » (p. 359).

Si le père passe donc souvent sous silence la « face sombre » de l’histoire et peine à présenter un examen lucide du régime stalinien8, le regard du fils est significativement plus critique, grâce au dévoilement complet et à l’analyse exhaustive de ces crimes de masse si longtemps occultés. Il bénéficie pour cela de l’accès presque illimité aux archives, rendu possible à partir du début des années 1990 : archives qui lui permettent de reconstituer l’ensemble du mécanisme des « opérations répressives secrètes de masse », en fait, un massacre d’État illustré entre autres par la Grande Terreur de 1937-1938.

Pour ses recherches et publications, Werth bénéficie de l’accès à une consistante documentation dont il importe de prendre la mesure : « les résolutions secrètes, signées de Staline et de Iejov, le chef du NKVD, lançant ces opérations ; les “ordres opérationnels secrets du NKVD” fixant les “quotas” de condamnations “en 1re catégorie” (peine de mort) et en “2e catégorie” (dix ans de camp de travail forcé) et détaillant le déroulement de ces opérations ; la correspondance, très éclairante, entre Iejov et les responsables régionaux du NKVD permettant de comprendre pourquoi et comment les “quotas” d’arrestation, de condamnation et d’exécution furent “pulvérisés” par ces derniers, soucieux de “faire du zèle” pour ne pas être eux-mêmes “purgés” ; les “bilans mensuels” de la direction du NKVD mesurant, semaine après semaine, les progrès des  “opérations répressives de masse”, région par région » (p. 359).

L’analyse minutieuse de ces archives permet de corriger la représentation de la Grande Terreur en identifiant sa structuration à deux niveaux : « d’une part, en effet, une purge, largement publique – et abondamment publicisée, à l’image des grands procès de Moscou – des responsables communistes de la “génération léniniste” aussitôt remplacés par de jeunes cadres staliniens ; d’autre part, des “opérations répressives de masse” secrètes, à l’origine de 90 % des arrestations, condamnations et exécutions, visant à éliminer un vaste ensemble “d’éléments socialement nuisibles” et “ethniquement suspects” perçus par Staline comme autant de recrues potentielles d’une mythique “cinquième colonne de terroristes à la solde des Puissances étrangères hostiles à l’URSS” à la veille d’un nouveau conflit mondial » (p. 358-359).

Adieu ma Russie est le récit émouvant d’un fils à la recherche d’un père d’abord perdu puis retrouvé. Le livre fait dialoguer deux passions intellectuelles pour un empire défunt et introduit aux principales publications tant du père que du fils. Arrivé au terme de cette odyssée, Nicolas Werth se retrouve lui-même renouant avec son père et faisant, lui aussi, ses adieux à un pays pourtant chéri. Comme si la guérison était à ce prix : « Je le sais. Je ne retournerai plus en Russie, ce pays dont le régime aura commis, au cours des dernières années, tant et tant de crimes : crime d’agression, crimes de guerre, crimes contre l’Humanité… » (p. 389)

Cet article s’est ouvert sur les mots du père, il convient de le terminer avec ceux du fils, qui résume ainsi cet adieu : « L’écriture de ce livre a été aussi l’occasion de dresser le bilan de mon parcours depuis un demi-siècle, de comprendre comment l’historien que je suis devenu au fil des années s’est formé – s’est fait – en symbiose avec l’histoire récente de la Russie. Mes sujets d’étude, ma méthode de travail ont été, davantage sans doute que pour d’autres historiens du contemporain, intimement liés aux bouleversements historiques qui ont marqué la fin de l’ère soviétique et les débuts d’une Russie nouvelle. J’ai eu la grande chance d’être présent sur place lors de la révolution documentaire et historiographique qui a suivi la chute de l’URSS. J’ai pu bénéficier des immenses opportunités de recherche permises par l’ouverture des archives jusqu’alors fermées tout comme des conseils et de l’aide inestimable de tous ces amis russes qui m’ont aidé à mieux comprendre leur pays, sa culture et son histoire. Ces amis aujourd’hui presque tous disparus auxquels j’ai essayé de rendre hommage dans ce livre. Pas un qui ne me manque cruellement. » (p. 389)

Notes : L’auteur tient à remercier les Éditions Les Belles Lettres, PUF et Tallandier pour avoir facilité l’accès aux ouvrages cités et, tout particulièrement, à celui du photographe Tomasz Kizny.

Bibliographie de Nicolas Werth (en français)

Être communiste en URSS sous Staline, Gallimard, coll. Archives, 1981 ; nouvelle édition revue et complétée, Gallimard, Folio-Histoire, 2017.

La Vie quotidienne des paysans russes de la Révolution à la collectivisation, Hachette, 1984 ; nouvelle édition revue et complétée, Le communisme au village, Les Belles Lettres, 2023.

Les Procès de Moscou, 1936-1938, Éd. Complexe, 1986 ; nouvelle édition revue et complétée, Les Belles Lettres, 2022.

Histoire de l’Union soviétique. De l’Empire russe à la CEI, PUF, coll. Themis, 1991 ; 8e édition, revue et complétée, PUF, coll. Quadrige, 2021.

Rapports secrets soviétiques. La société russe dans les documents confidentiels, 1921-1991, Gallimard, 1994 (en collaboration avec Gaël Moullec).

Le Livre noir du communisme (en collaboration avec Stéphane Courtois, Jean-Louis Margolin & al.), Robert Laffont, 1997.

1917. La Russie en révolution, Gallimard, 1997.

Histoire de l’Union soviétique, de Lénine à Staline, PUF, coll. Que sais-je ?, 1997.

Histoire de l’Union soviétique, de Khrouchtchev à Gorbatchev, PUF, coll. Que sais-je ?, 1998.

L’Île aux cannibales. Une déportation-abandon en Sibérie, 1933, Perrin, 2006.

La Terreur et le Désarroi. Staline et son système, Perrin, 2007.

Les Années Staline, Le Chêne, 2007 (en collaboration avec Marc Grosset).

L’Ivrogne et la Marchande de fleurs. Autopsie d’un meurtre de masse, URSS, 1937-1938, Tallandier, 2009.

L’État soviétique contre les paysans, 1918-1941, Tallandier, 2011 (en collaboration avec Alexis Berelowitch).

La Route de la Kolyma. Voyage sur les traces du Goulag, Belin, 2013.

Le Goulag. Témoignages et archives, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2017 (en collaboration avec Luba Jurgenson).

Les Révolutions russes, PUF, coll. Que sais-je ?, 2017.

Le Cimetière de l’espérance. Essais sur l’histoire soviétique, Perrin, 2019.

Les Grandes Famines soviétiques, PUF, coll. Que sais-je ?, 2020.

Le Goulag. Une histoire soviétique, Le Seuil, 2020 (en collaboration avec François Aymé et Patrick Rotman).

Poutine, historien en chef, Gallimard, coll. Tracts, 2022.

Un État contre son peuple. De Lénine à Poutine, Les Belles Lettres, 2025.

   

<p>Cet article L’odyssée russe de Nicolas Werth. À la recherche du père perdu a été publié par desk russie.</p>

06.09.2026 à 19:19

Tchétchénie : l’histoire que le mot « séparatisme » efface

Fatima Souleimanova

Présenter 1991 comme une « sécession » revient à adopter d’emblée le récit russe. L’histoire tchétchène oblige à poser autrement la question de son appartenance à la Russie post-soviétique.

<p>Cet article Tchétchénie : l’histoire que le mot « séparatisme » efface a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (6476 mots)

Porte-parole du mouvement de libération nationale tchétchène « Force unie », l’autrice explique les raisons de l’aspiration du peuple tchétchène à l’autodétermination et à l’indépendance. Elle analyse la situation politique, juridique et historique de la petite république montagnarde qui a toujours combattu l’impérialisme russe : l’appartenance à la nouvelle Russie, après l’effondrement de l’URSS, n’a jamais été consentie librement par le peuple tchétchène.

Le 6 septembre 1991 est commémoré comme le jour de la restauration de l’indépendance de l’État tchétchène par les forces politiques tchétchènes favorables à l’indépendance et une partie de la diaspora tchétchène qui peut se permettre de le faire. C’est évidemment impossible dans une Tchétchénie occupée par la Russie aujourd’hui.

Pourtant, dans le récit historique présenté comme neutre, les événements de 1991 sont encore décrits avant tout comme une « sécession tchétchène ». Ce terme n’est pas anodin. Il suppose que la Tchétchénie constituait une partie de l’État russe dont elle aurait ensuite cherché à se détacher. La position russe repose ainsi sur la défense de son « intégrité territoriale ».

La lecture tchétchène est radicalement différente. Elle considère que l’indépendance proclamée en 1991 s’inscrit dans le contexte de l’effondrement de l’Union soviétique et intervient avant la mise en place complète du nouvel État russe. Selon cette interprétation, il ne s’agissait donc pas de faire sécession d’une Fédération à laquelle la Tchétchénie aurait librement consenti, mais de refuser d’intégrer le nouvel État russe, après une résistance acharnée de plusieurs siècles à la conquête et à la domination impériales.

Deux lectures d’une même histoire s’opposent alors : d’un côté, la défense de l’intégrité territoriale ; de l’autre, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Or ces deux récits ne bénéficient pas du même degré de visibilité. La lecture russe est largement connue et souvent présentée comme le cadre de référence de l’histoire du conflit. La lecture tchétchène, elle, doit encore être expliquée, documentée et entendue.

Cet essai entend donc donner la parole à cette seconde lecture. 

Un peuple qui n’est pas né politiquement en 1991

Les Tchétchènes ne sont pas apparus politiquement en 1991. Ils ont une culture politique ancienne, profondément différente du modèle impérial russe.

La société tchétchène traditionnelle était organisée de manière largement décentralisée autour des teïps, c’est-à-dire des communautés claniques. Elle ne correspond pas au modèle d’une société structurée autour d’un pouvoir centralisé et de classes sociales comparables à celles de l’Empire russe. Les affaires locales étaient notamment discutées par les conseils d’anciens, tandis que le Mekhk Qel, le Conseil du pays, pouvait recevoir des communautés des compétences relatives aux affaires communes. L’ensemble reposait notamment sur le droit coutumier, l’adat.

Cette organisation politique ne constituait évidemment pas un État moderne. Mais elle témoignait d’une tradition d’auto-gouvernement et de décision collective antérieure de plusieurs siècles à la naissance de la Fédération de Russie.

Elle différait profondément du système impérial russe, fondé sur un pouvoir centralisé et sur une expansion territoriale qui s’appuyait largement sur la conquête militaire.

Les Tchétchènes ne découvrirent donc pas le « séparatisme » en 1991. Ils appartenaient à une société qui avait développé, au fil du temps, une conscience collective de son autonomie et une tradition de résistance à la domination extérieure.

fatima daghestan
Aoukh, Daghestan. Cérémonie commémorative organisée à l’occasion de l’anniversaire de la déportation des Tchétchènes et des Ingouches // Radio Free Europe / Radio Liberty

Une conquête qui ne commence pas avec l’Union soviétique

Il est ensuite essentiel de rappeler que la conquête russe de la Tchétchénie ne commence pas avec l’Union soviétique. Elle s’inscrit dans une histoire impériale beaucoup plus ancienne.

À partir du XVIIIᵉ siècle, la Russie entreprit une politique de conquête du Caucase du Nord, à laquelle les populations locales opposèrent une résistance durable. Au XIXᵉ siècle, cette politique prit une ampleur considérable.

L’armée russe, qui venait de vaincre les forces napoléoniennes et comptait alors parmi les armées les plus puissantes d’Europe, fut envoyée dans le Caucase, où elle se heurta à une résistance acharnée qui allait durer un demi-siècle. L’empereur Alexandre Ier envoya dans la région le général Alexeï Iermolov, qui devait consolider la domination russe sur les territoires encore indépendants du Caucase du Nord.

Iermolov considérait la Tchétchénie comme l’un des principaux obstacles à cette expansion et revendiquait le recours à la terreur pour contraindre les Tchétchènes à quitter leurs terres9.

La guerre du Caucase, qui s’étendit de 1817 à 1864, fut l’un des conflits les plus longs et les plus coûteux de l’expansion impériale russe. Les forces russes finirent par l’emporter face aux résistances des peuples montagnards du Caucase du Nord. La Tchétchénie fut ainsi intégrée à l’Empire russe par la force, après plusieurs décennies de guerre.

Cette défaite militaire ne signifia toutefois pas la disparition de la résistance. Celle-ci se poursuivit notamment à travers le phénomène des abreks, résistants qui, individuellement ou en petits groupes, menaient des actions contre le pouvoir impérial.

La conquête ne mit donc pas fin à la résistance tchétchène. 

1944 : lorsque le peuple tout entier devient l’ennemi

Cette histoire de domination et de résistance se poursuivit sous le régime soviétique. Dans les années 1930, les soulèvements tchétchènes persistaient malgré l’ampleur des répressions soviétiques. Mais l’épisode le plus tragique survint le 23 février 1944.

Le pouvoir soviétique considéra la société tchétchène dans son ensemble comme politiquement hostile et utilisa l’accusation de collaboration avec l’Allemagne nazie pour justifier la déportation de l’ensemble du peuple tchétchène vers l’Asie centrale.

Les hommes, les femmes, les enfants et les personnes âgées furent arrachés à leur terre et transportés vers le Kazakhstan, le Kirghizistan et d’autres régions d’Asie centrale dans des conditions inhumaines. La déportation et les conditions de survie dans les lieux d’exil entraînèrent une mortalité considérable. Certaines estimations faisant état de la disparition de près de la moitié de la population tchétchène. L’historien Stéphane Courtois a qualifié cette opération de « plus grande opération de déportation de l’histoire mondiale10 ».

La déportation ne se limita pas à l’exil forcé de la population. La République socialiste soviétique autonome tchétchéno-ingouche fut supprimée et son territoire fut réorganisé et réparti entre différentes entités administratives. Les maisons abandonnées furent attribuées à d’autres habitants. Les références aux Tchétchènes furent supprimées des ouvrages historiques et culturels. La volonté n’était donc pas seulement de déplacer une population, mais aussi de rompre son lien avec son territoire et avec sa propre histoire.

Cette épisode est au cœur de la mémoire politique tchétchène : en 1944, c’est tout le peuple tchétchène, dans son ensemble, qui fut traité comme un ennemi.

Le retour n’efface pas la déportation

Avec la déstalinisation, les Tchétchènes furent autorisés à revenir sur leur terre. Mais le retour ne signifiait pas une véritable réparation. La réhabilitation politique et juridique du peuple tchétchène restait incomplète.

Leur retour s’effectua dans un contexte où les Tchétchènes, revenus sur leurs propres terres après treize années d’exil forcé, furent confrontés à l’hostilité et à la xénophobie des populations qui s’y étaient installées pendant leur absence. Les Tchétchènes ne récupérèrent pas leurs propres maisons, désormais occupées par d’autres habitants. Une génération entière dut ainsi reconstruire sa vie une nouvelle fois, après avoir perdu les maisons de Tchétchénie en 1944 puis celles qu’elle avait construites pendant l’exil. Ils rencontrèrent également de nombreux obstacles dans l’accès aux études et à l’emploi. Les postes les plus prestigieux et les fonctions de direction demeurèrent hors de leur portée.

Le retour des Tchétchènes sur leur terre ne mit donc pas fin à la domination soviétique, mais se poursuivit sous d’autres formes, laissant derrière elle une société profondément traumatisée et des Tchétchènes durablement marginalisés dans leur propre pays.

Lorsque les Tchétchènes revendiquèrent leur autodétermination en 1991, ils le firent donc après plusieurs siècles de domination impériale et soviétique. L’expérience de 1944 constituait l’une des manifestations les plus radicales de cette histoire. L’orientation du peuple tchétchène vers l’indépendance au début des années 1990 ne peut dès lors être comprise comme le seul résultat d’une décision prise à ce moment précis. Elle était aussi le produit d’une longue expérience collective des relations avec le pouvoir russe. La question de savoir si un peuple peut déterminer librement son statut politique ne peut être dissociée de l’histoire de la conquête, de la domination, des répressions et des déplacements forcés qu’il a subis.

fatima retour
À la gare de Frounzé, en 1957 : des habitants du village de Iourt-Aoukh s’apprêtent à rentrer dans leur région d’origine // Wikimedia Commons

1991 : sécession ou naissance d’un nouvel ordre politique ?

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, l’Union soviétique traverse une crise politique profonde. Les réformes de Mikhaïl Gorbatchev affaiblissent progressivement le pouvoir central et les républiques soviétiques revendiquent leur souveraineté. En juin 1990, la RSFSR elle-même proclame sa souveraineté. L’ordre soviétique commence alors à se fissurer de l’intérieur.

Dans ce contexte, la Tchétchénie ne reste pas à l’écart.

Dès 1990, l’écrivain tchétchène Zelimkhan Iandarbiev crée le Parti démocratique Vaïnakh (le nom commun des Tchétchènes et des Ingouches apparentés11). Le mouvement contribue ensuite à la formation du Congrès national du peuple tchétchène, en novembre 1990.

L’effondrement du pouvoir soviétique accélère le processus. Après l’échec du putsch de Moscou d’août 1991, l’autorité du centre soviétique est profondément affaiblie.

Le 6 septembre 1991, le Comité exécutif du Congrès national du peuple tchétchène, dirigé par Djokhar Doudaïev, prend le contrôle de plusieurs centres de pouvoir et conteste la légitimité du Soviet suprême tchétchéno-ingouche12. Cette date est depuis considérée par les Tchétchènes comme celle de la restauration de l’indépendance.

Le 27 octobre 1991, des élections présidentielles et parlementaires sont organisées. Djokhar Doudaïev est élu président13 et, le 1er novembre, proclame la souveraineté de la République tchétchène d’Itchkérie (terme historique désignant les hauts plateaux peuplés par les Tchétchènes).

Le récit russe présente ces événements comme ceux d’un territoire russe ayant tenté de quitter la Fédération. Mais cette représentation mérite d’être interrogée.

La Constitution soviétique reconnaissait explicitement un droit de sécession aux républiques fédérées de l’URSS14. La Tchétchénie, elle, avait le statut de république autonome au sein de la RSFSR, et non celui de république fédérée de l’Union. Moscou pouvait donc soutenir que l’Ukraine, en tant que république fédérée, disposait d’un cadre constitutionnel lui permettant de quitter l’URSS, tandis que la Tchétchénie ne disposait pas d’un droit équivalent pour quitter la RSFSR.

Mais cette lecture laisse de côté un élément essentiel : en 1991, l’État soviétique est lui-même en train de disparaître.

L’URSS s’effondre tandis que la RSFSR se transforme en Fédération de Russie. Ce passage ne peut être réduit à un simple changement de nom. Un nouvel ordre constitutionnel est en train de se construire, et les relations entre le centre fédéral et les différentes entités territoriales doivent être redéfinies.

La Russie affirme d’ailleurs vouloir construire une véritable fédération. Le Traité fédératif du 31 mars 1992 organise les relations entre le pouvoir fédéral et les différents sujets de la Fédération et affirme notamment des principes de répartition des compétences15.

Mais la Tchétchénie ne signe pas ce traité.

Dès lors, une question politique et juridique demeure : comment considérer comme allant de soi l’appartenance de la Tchétchénie à un nouvel État fédéral qu’elle refuse précisément de rejoindre ?

Pour les Tchétchènes, leur démarche s’inscrivait dans le contexte de l’effondrement de l’URSS : ils quittaient l’ordre soviétique, tout en refusant d’intégrer le nouvel État russe en construction.

La question n’est pas simplement de savoir si une région russe a tenté de quitter la Russie. Elle est plus complexe : que signifie l’indépendance d’un peuple lorsque l’État auquel il était rattaché est lui-même en train de disparaître et de se transformer ?

Que dit réellement le droit international ?

Le droit international reconnaît le principe de l’autodétermination des peuples. La Charte des Nations Unies fait du respect de l’égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes l’un des principes sur lesquels doivent reposer les relations internationales16. Les Pactes internationaux de 1966 consacrent également ce droit dans leur article premier17.

Un autre précédent mérite d’être mentionné, celui du Kosovo. En 2010, la Cour internationale de Justice a été appelée à se prononcer sur la conformité au droit international de la déclaration unilatérale d’indépendance proclamée par le Kosovo en 2008. Elle a conclu que cette déclaration n’avait pas violé le droit international18. Cette décision ne signifie pas que le droit international reconnaît un droit général et automatique à l’indépendance, mais elle établit qu’une déclaration unilatérale d’indépendance n’est pas, en elle-même, interdite par le droit international.

Mais l’autodétermination ne signifie pas automatiquement qu’un peuple dispose d’un droit général et inconditionnel à l’indépendance. C’est précisément là que la question devient juridiquement complexe.

La résolution 1514 de l’Assemblée générale des Nations Unies, adoptée en 1960 dans le contexte de la décolonisation, affirme le droit des peuples soumis à la domination coloniale à accéder à l’indépendance19. La résolution 2625, adoptée en 1970, met quant à elle en relation le principe de l’autodétermination et celui du respect de l’intégrité territoriale des États20. L’Acte final d’Helsinki de 1975 reconnaît lui aussi ces deux principes21.

Il faut distinguer l’autodétermination interne de l’autodétermination externe. La première renvoie à la capacité d’un peuple à participer réellement à la vie politique et à exercer un degré significatif d’auto-gouvernement au sein de l’État auquel il appartient. La seconde désigne la possibilité de déterminer un statut politique différent, pouvant aller jusqu’à l’indépendance.

La question devient alors la suivante : dans quelles circonstances un peuple peut-il passer de l’autodétermination interne à l’autodétermination externe22 ?

Le Renvoi relatif à la sécession du Québec, rendu par la Cour suprême du Canada en 1998, apporte à cet égard un élément particulièrement intéressant. La Cour n’a pas reconnu au Québec un droit unilatéral général à la sécession. Elle a néanmoins envisagé des circonstances exceptionnelles dans lesquelles l’autodétermination externe pourrait être invoquée, notamment lorsqu’un peuple est durablement privé d’une véritable possibilité d’exercer son autodétermination interne23.

C’est ce raisonnement qui a nourri, dans une partie de la doctrine, la théorie dite de la « sécession-remède ». Il faut cependant être précis : cette théorie demeure discutée et ne constitue pas une règle unanimement reconnue permettant ou non automatiquement à un peuple de faire sécession24.

Elle est néanmoins particulièrement intéressante dans le cas tchétchène où la revendication de 1991 peut être comprise autrement que comme la simple volonté d’une région de quitter un État auquel elle aurait auparavant librement consenti à appartenir. Elle peut être présentée comme la volonté d’un peuple de reprendre le contrôle de son propre destin politique après une longue histoire de résistance à l’impérialisme russe, puis soviétique.

Un cas qui a aussi été étudié par les juristes

La question tchétchène n’est pas uniquement historique et politique. Elle a également fait l’objet d’une véritable controverse doctrinale.

Les juristes René Lefeber et David Raič ont consacré plusieurs travaux à la question tchétchène dans les années 1990. Selon eux, les Tchétchènes ne disposaient pas, avant décembre 1994, d’un droit à l’autodétermination externe. Ils ont cependant soutenu que l’usage massif et indiscriminé de la force par la Russie à partir de décembre 1994 pouvait faire évoluer leur situation et faire naître un tel droit, à condition notamment que le peuple soit victime d’une violation grave et persistante de son droit à l’autodétermination interne et que les moyens pacifiques permettant de remédier à cette situation aient été épuisés25.

Le politologue James Hughes replace la question tchétchène dans le contexte plus large de l’effondrement de l’URSS et de la fin de l’empire soviétique. Il mobilise notamment la notion de décolonisation pour analyser ce processus, mais souligne que le démantèlement de l’empire russe s’est arrêté aux frontières de la Fédération de Russie. La Tchétchénie, qui faisait partie de la RSFSR en tant que république autonome, se trouvait ainsi dans une situation institutionnelle différente de celle des républiques soviétiques devenues indépendantes. Hughes présente d’ailleurs la Tchétchénie comme le seul cas où la Russie a durablement employé sa puissance militaire pour résister à la décolonisation26.

Hughes souligne que la position généralement favorable de la communauté internationale à la thèse russe s’expliquait aussi par les intérêts stratégiques des gouvernements occidentaux, qui cherchaient à préserver la stabilité de la Russie de Boris Eltsine. Dans ce contexte, les gouvernements occidentaux ont largement considéré la question tchétchène comme une affaire intérieure russe, conformément à la position défendue par l’administration Clinton. Cette approche contrastait avec le traitement réservé aux anciennes républiques fédérées, dont l’indépendance avait été reconnue dans le contexte de la dissolution de l’Union soviétique[19]27.

La question tchétchène se situe ainsi au croisement de l’histoire, du droit et de la géopolitique.

fatima ivanofrankivsk
Inauguration d’une plaque commémorative dédiée à Djokhar Doudaïev à Ivano-Frankivsk, en Ukraine, le 13 août 2024 // abn.org.ua

1994 : la guerre transforme la question

La première agression militaire russe contre la Tchétchénie, en décembre 1994, allait précisément donner raison à la méfiance tchétchène. La transformation de la RSFSR en Fédération de Russie n’était pas censée être un simple changement de nom : elle devait marquer la naissance d’un nouvel ordre politique et la redéfinition des relations entre le nouveau pouvoir fédéral et les peuples qui se trouvaient dans son espace. Pourtant, cette première guerre montra que la nouvelle Fédération de Russie avait, dans les faits, hérité de ce que la RSFSR avait laissé derrière elle, tant dans ses frontières que dans ses rapports de pouvoir. Le refus tchétchène d’intégrer ce nouvel État pris alors une tout autre signification : les événements semblaient confirmer la crainte que, malgré le changement institutionnel, Moscou continuerait à traiter la Tchétchénie comme il l’avait fait auparavant.

La Tchétchénie devient alors un laboratoire de la question impériale russe contemporaine. La logique qui s’y manifeste, revendication d’autodétermination, qualification de « séparatisme » et recours à la force pour maintenir le territoire sous l’autorité de Moscou, réapparaît, sous des formes différentes, en Géorgie et en Ukraine.

La Tchétchénie pose ainsi une question que la Russie post-soviétique n’a jamais véritablement résolue : la Fédération de Russie est-elle une fédération librement consentie par les peuples qui la composent, ou ne reconstitue-t-elle pas l’ancien espace impérial russe, malgré sa nouvelle forme constitutionnelle ?

Depuis 1994, la Russie a mené deux guerres en Tchétchénie, au cours desquelles des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ont été largement documentés. La seconde guerre a abouti, sous Vladimir Poutine, à l’instauration d’un régime d’occupation russe en Tchétchénie.

La question tchétchène n’a pourtant pas disparu de la scène internationale. En 2022, la Verkhovna Rada d’Ukraine a adopté une résolution reconnaissant la République tchétchène d’Itchkérie comme « temporairement occupée » par la Fédération de Russie et condamnant le génocide du peuple tchétchène28. En Suède, la question a également été soulevée au Parlement en 202529, grâce à la coopération entre le mouvement de libération nationale tchétchène « Force unie » et Markus Wiechel, chef de la délégation suédoise à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE)[22]30.

C’est pourquoi, si l’Europe veut comprendre la menace russe actuelle, elle ne peut pas regarder uniquement vers 2022. La Tchétchénie oblige à remonter plus loin dans le temps. Elle montre que le problème ne peut être réduit à Vladimir Poutine, ni même à la seule question ukrainienne. Il renvoie à une conception de l’impérialisme russe bien plus ancienne. Pour comprendre comment cette conception s’est maintenue après la disparition de l’Union soviétique, il faut revenir au moment où le nouvel ordre politique russe était en train de se constituer : 1991.

Pourquoi regarder à nouveau vers 1991 ?

La question tchétchène pousse d’abord à se demander ce qu’était la Russie au moment où l’ordre soviétique disparaissait, et sur quelle base l’appartenance de la Tchétchénie au nouvel État russe pouvait être considérée comme définitivement acquise.

Le droit international ne permet pas de répondre à cette question par une formule simple. Il reconnaît à la fois le principe d’autodétermination des peuples et celui de l’intégrité territoriale des États. Il ne consacre pas un droit général et automatique à l’indépendance, mais il n’autorise pas non plus à effacer l’histoire d’un peuple au seul nom de frontières administratives héritées d’un régime disparu.

C’est précisément ce qui rend le cas tchétchène si important.

L’histoire de la Tchétchénie est celle d’un peuple qui a résisté à la conquête impériale, puis à la domination soviétique, avant de subir une déportation collective et, finalement, la répression de sa tentative d’autodétermination au moment de l’effondrement soviétique.

Que l’on adhère ou non à la revendication d’indépendance tchétchène, il est difficile de comprendre 1991 sans prendre cette histoire en considération. Et il est tout aussi difficile de comprendre la Russie contemporaine sans regarder ce qui s’est passé en Tchétchénie.

La première guerre de 1994 n’a pas seulement été un conflit entre Moscou et Grozny. Elle a révélé une conception de la souveraineté dans laquelle l’intégrité territoriale de la Russie pouvait être défendue par la force contre une population qui revendique un autre statut politique.

C’est cette continuité qu’il faut interroger aujourd’hui.

La question essentielle n’est peut-être pas de savoir pourquoi la Tchétchénie aurait eu le droit de « quitter » la Russie. Il faut d’abord demander sur quelle base la Russie considère que la Tchétchénie lui appartient dans le nouvel ordre post-soviétique et si cette appartenance avait réellement été librement consentie par le peuple tchétchène.

À lire également :

Lana Estemirova : « La Tchétchénie, une plaie ouverte » qu’il faut regarder pour comprendre les horreurs de la guerre russe menée contre l’Ukraine

<p>Cet article Tchétchénie : l’histoire que le mot « séparatisme » efface a été publié par desk russie.</p>

06.09.2026 à 19:18

La chaîne alimentaire du comte Dracula

Françoise Thom

L’asservissement des peuples conquis est le moteur du projet impérial russe : transformer les vaincus en instruments de nouvelles conquêtes, de la Tchétchénie à l’Ukraine, puis à l’Europe.

<p>Cet article La chaîne alimentaire du comte Dracula a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3288 mots)

Pourquoi Poutine s’acharne-t-il à vouloir détruire l’Ukraine ? Selon l’historienne, la guerre est pour lui un objectif en soi, destinée à durer et à s’étendre sur l’Europe. Mais pour cela, il a besoin de combattants supplémentaires que seule l’Ukraine, si elle est conquise, pourrait lui livrer. Thom fait une comparaison entre la Russie de Poutine et l’Empire ottoman qui, au XVe siècle, a conquis des espaces immenses en quelques dizaines d’années grâce aux janissaires – jeunes chrétiens prisonniers convertis à l’islam et devenus combattants du sultan.

« Renfield est un maniaque homicide d’une espèce particulière. Je vais devoir inventer une nouvelle classification pour son cas – je l’appellerai un maniaque zoophage. Il ne désire rien que d’absorber le plus de vivants possible et il le fait de façon cumulative. »

« Tous ceux qui sont victimes des morts-vivants deviennent eux-mêmes des morts-vivants et s’attaquent à leurs semblables. Et ainsi le cercle va s’élargissant, comme les ondulations provoquées par une pierre jetée dans l’eau. »

Bram Stoker, Dracula

Il y a quelque chose de mystérieux dans l’acharnement avec lequel Poutine s’applique à détruire l’Ukraine. Aucune des hypothèses que l’on peut avancer pour expliquer son comportement ne semble vraiment satisfaisante. Certes, Poutine en veut à l’Ukraine pour la victoire de la révolution orange en 2004. Il est clair aussi qu’il ambitionne d’accélérer la décomposition de l’ordre international en lui infligeant des coups de boutoir. Indéniablement, il souhaite humilier les Occidentaux en infligeant une défaite à un État qui est devenu leur allié. Sans aucun doute, il n’a pas pardonné à l’Ukraine de vouloir faire défection et rejoindre l’Europe. Incontestablement, il craint l’existence d’un foyer de liberté et de prospérité aux portes de la Russie. Tous ces facteurs ont joué, mais en voyant l’ampleur de la destruction que Poutine est prêt à accepter pour la Russie afin d’empêcher l’Ukraine d’exister, on se dit qu’il doit y avoir d’autres causes.

Ces derniers mois, le président russe lui-même nous met sur la piste. L’âge et l’habitude de la tyrannie entraînent chez lui une désinhibition laissant entrevoir l’univers mental terrifiant qui est le sien. En décembre 2024, il explique pourquoi la guerre est bienvenue : « Vous savez, quand tout est tranquille, mesuré, stable, on s’ennuie. On a envie d’action. Dès que l’action commence, ça siffle à vos tempes : les secondes, les balles, malheureusement, et les balles sifflent en ce moment même. Ca fait peur. » Tout cela débité la mine hilare. En juillet 2026, il argumente pour la prolongation de la guerre : « Après l’opération militaire spéciale, à quoi nous occuperons-nous ? On voit que les gens se passionnent pour elle, ils s’y investissent à fond, et ils ont le sentiment de participer à quelque chose de grand, de vital pour la Russie. » Et le 26 décembre 2026, devant des enseignants, Poutine dévoile sa philosophie profonde et la cause ultime de la guerre contre l’Ukraine. Un enseignant ayant déclaré qu’il avait séjourné dans le grand Nord, Poutine lui demanda s’il avait vu des ours blancs. Son interlocuteur ayant répondu par l’affirmative, il s’attira cette tirade du président : « Imaginez un peu, il y a des orques là-bas. Ils croquent ces ours comme du menu fretin. Ils fondent sur eux en groupe et les mettent en pièces. C’est fascinant. C’est comme une chaîne alimentaire. Il faut aussi expliquer cela aux enfants, pour qu’ils comprennent le monde dans lequel nous vivons et pourquoi nous menons notre opération militaire spéciale. » En tenant ces propos, le président russe arborait le rictus coutumier chez lui quand il se laisse transporter par une joie sadique. Tous ces propos ne laissent aucun doute : c’est l’état de guerre en tant que tel qui enchante Poutine, plus même que la perspective de la victoire. Il nous reste à comprendre pourquoi.

À la sortie du communisme, une blague avait cours en Pologne : il est possible de transformer un aquarium en soupe au poisson mais difficile de refaire un aquarium à partir de la soupe au poisson. Pourtant cette transition malaisée eut lieu en Europe centrale et en Russie à partir des réformes gorbatchéviennes. Il y eut un moment où les Russes eurent l’impression que la politique dépendait d’eux, que de vrais enjeux se décidaient aux élections. Insensiblement, ils se transformaient de sujets en citoyens. Ce fut de cette Russie qu’hérita Poutine. Dès son arrivée au pouvoir, il entreprit de retransformer l’aquarium en soupe au poisson, de ramener les Russes à la servitude. La première méthode utilisée par lui fut l’argent. Il invita les Russes à se vendre. Il les persuada qu’ils s’enrichiraient s’ils abandonnaient toute velléité de se mêler de politique. À cette époque, lui-même – ébloui par sa propre réussite – ne pense qu’à augmenter sa fortune, il s’imagine que l’argent lui apportera la toute-puissance. Il entreprend d’acheter des dirigeants étrangers, adopte une politique impériale classique consistant à corrompre et coopter les élites des pays avoisinants. Cette politique fut un éclatant succès : Montesquieu l’avait déjà constaté, dans tout gouvernement despotique on a une grande facilité à se vendre. C’était vrai pour les Russes et pour les étrangers. Durant ces premières années du règne de Poutine, les étrangers cooptés vont puissamment contribuer au développement de la Russie, comme autrefois au temps des tsars.

thom kids
Des élèves, dont des cadets, lors de la présentation à Melitopol du magazine Défenseurs de la Patrie au parc multimédia « La Russie, mon histoire », le 10 septembre 2025. La ville ukrainienne est occupée par la Russie depuis 2022. Photo : « ministère de la Culture » de la région de Zaporijjia sous occupation russe

Mais Poutine va progressivement être amené à douter de la toute-puissance de l’argent. En 2004, il a déboursé des sommes colossales en Ukraine et n’a pas pu faire élire son candidat Ianoukovytch ni empêcher la Révolution orange. Au printemps 2008, il est clair que le blocus économique de la Géorgie est un échec. Pire encore, à l’hiver 2011-2012 les manifestations à Moscou lui font comprendre qu’une classe moyenne russe aisée n’est pas disposée à renoncer à ses droits politiques. Et le plus grave, les Russes qui placent leurs actifs à l’étranger sont en passe d’acquérir une indépendance du pouvoir dangereuse aux yeux de Poutine.

À partir de 2012, Poutine entreprend de faire des Russes de véritables esclaves. Il choisit la guerre. Dans un premier temps, il réussit à réveiller la représentation obsidionale de l’État russe qui était celle de Staline : une forteresse entourée d’ennemis qui ne se maintient que par la poigne d’un despote. Ainsi les Russes se retrouvent dans un monde clos entouré de fils de fer barbelés et dirigé par une administration pénitentiaire sur laquelle ils n’ont aucune influence. Ils ne sont pas plus citoyens dans cet univers confiné que ne l’étaient les zeks au Goulag. Le retour de la pénurie et du rationnement achève d’éradiquer jusqu’au souvenir de la liberté. Désormais, les hommes russes vendent leur vie, à prix d’or certes, mais Poutine n’en a cure : l’armée est une machine à produire des cadavres et des esclaves. Sentant leur sphère d’autonomie se rétrécir, voyant le monde se fermer à eux, les Russes se réfugient dans la passivité et l’indifférence. Les témoignages qui nous parviennent de Crimée sont significatifs : sous une pluie de drones, entourés de foyers d’incendie, les Russes ne bougent pas, collés à leur smartphone. Les innombrables vidéos qu’ils tournent des attaques de drones ukrainiens révèlent le même détachement : ils ne se sentent pas concernés et contemplent les brasiers comme un feu d’artifice plus ou moins réussi. Ce qui ne les empêche pas d’acquiescer en leur for intérieur aux objectifs expansionnistes du régime. Tout prisonnier rêve d’élargir sa cage.

Le filet se resserre aussi autour des « élites », comme on a coutume de les appeler : l’économie de guerre justifie des spoliations et des confiscations à tout moment, la richesse n’est plus une sécurité mais un facteur de risque. Poutine, lui, s’aperçoit que la guerre engendre un sentiment de toute-puissance autrement enivrant que la possession de milliards. Cette extase s’exprime à nu dans les remarques que nous avons citées plus haut. Les Occidentaux s’imaginent que la perspective du déclin économique doit l’amener à mettre fin à la guerre et parvenir à une paix de compromis avec l’Ukraine. C’est là le sens de la démarche du chef de la CIA John Ratcliffe venu à Moscou pour expliquer à Poutine à quel point les choses vont mal pour lui. Mais Poutine est imperméable à une rationalité du XXIᵉ siècle. Son univers est celui des XIV-XVᵉ siècle. On l’a vu penché sur le cercueil du prince Dmitri Donskoï comme le comte Dracula des vieux films de vampire.

À la suite de Poutine, nous devons nous immerger dans ces siècles lointains pour tâcher de comprendre ce qui donne au président russe l’assurance de pouvoir réaliser ses objectifs de puissance même avec une économie moribonde. Les historiens byzantins qui, sous le choc de la prise de Constantinople par les Turcs (29 mai 1453), s’interrogeaient sur les causes de l’avance irrésistible de l’empire ottoman dans les terres chrétiennes étaient arrivés à une conclusion intéressante qui donne à réfléchir aujourd’hui. Selon le chroniqueur Doukas, la source du dynamisme de l’expansion de l’empire ottoman était l’esclavage. Les Turcs choisissaient parmi leurs captifs chrétiens des jeunes gens de basse extraction, robustes et en bonne santé, dont les sultans faisaient des janissaires. Cette prodigieuse ascension sociale de « bergers et de paysans » les rend fanatiquement dévoués au sultan : « ils sont capables de supporter une souffrance inhumaine pendant la bataille » et remportent ainsi la victoire. C’est ainsi que croît la puissance turque : « Les esclaves acquièrent d’autres esclaves, les esclaves d’esclaves en acquièrent de nouveaux, et tous sont appelés esclaves du souverain. » Tous sont des chrétiens qui se sont reniés : « Et maintenant qu’ils ont abjuré leur foi et se vautrent dans les plaisirs de l’instant comme les porcs dans leur pâture, ils nourrissent une haine de chiens enragés, mortelle et implacable, à l’encontre de leurs compatriotes », observe Doukas31. Un autre historien byzantin, Chalcondyle, qui a fait une chronique consciencieuse de l’ascension de l’empire ottoman, voit comme Doukas dans l’esclavage un avantage compétitif, qui explique la réussite des Turcs alors que « la plus grande partie des Chrétiens, ceux au moins qui ont la crainte de Dieu, la pitié et compassion de leur prochain […] abhorrent de telles façons de faire32 » Ces historiens s’intéressaient surtout au phénomène des janissaires, dans lequel ils voyaient la clé des victoires turques sur les chrétiens, et n’avaient pas mesuré l’extension du système dont ils avaient décrit le volet militaire. En effet, l’empire turc recrutait aussi les jeunes esclaves chrétiens retournés, convertis à l’islam, pour en faire les plus hauts fonctionnaires de l’État. Ils étaient formés dans l’École du Palais fondée par le sultan Mekhmed II, le vainqueur de Constantinople. Cet établissement développait en eux un esprit de corps et un dévouement fanatique au souverain. Les Ottomans « de souche » étaient exclus de leur propre gouvernement33.

thom 1558
Recrutement de jeunes garçons chrétiens dans le cadre du devşirme ( « tribut en sang »), miniature ottomane, 1558, Süleymannâme, palais de Topkapı, Istanbul // Wikimedia Commons

Ce mécanisme d’asservissement par vagues successives décrit par les historiens byzantins s’observe dans la Russie tsariste. Après avoir envoyé le général serbe Tekeli dissoudre l’autonomie des Cosaques zaporogues en 1775, Catherine II déplace les Cosaques au Kouban où ils seront utilisés pour mater les Tcherkesses (Circassiens), peuple caucasien habitant le littoral nord-ouest de la mer Noire. Le mécanisme est encore plus visible durant la période soviétique. En pleine terreur, promis à la hache du bourreau, les agents soviétiques dispersés dans le monde font preuve d’un zèle inégalé dans la subversion des pays libres. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les écoles du Komintern organisées par Staline endoctrinaient les prisonniers de guerre des pays européens, puis sélectionnaient les convertis pour en faire les futurs cadres de l’Europe « libérée ».

Poutine a expérimenté cette méthode dès le début de son règne. Après avoir écrasé la rébellion tchétchène, il va miser sur deux renégats tchétchènes, les Kadyrov père et fils, et il va faire des Tchétchènes des janissaires qui lui sont personnellement dévoués. Ces Tchétchènes ont été déployés dans les territoires occupés en Ukraine afin d’y faire régner la terreur. La même approche a incité Poutine à décimer la population masculine des territoires occupés en Ukraine en l’envoyant se battre dans « les assauts de boucherie » contre ses anciens compatriotes, avec l’acharnement de traîtres passés dans le camp ennemi. N’oublions pas non plus les Nord-Coréens, asservis du temps de Staline et importés aujourd’hui en Russie pour écraser l’Ukraine. Le projet de Poutine est d’installer un satrape à Kyïv et d’enrôler les Ukrainiens survivants et rééduqués dans les guerres futures contre l’Europe. Les prisonniers de guerre ukrainiens racontent que les Russes leur proposent de changer de camp et de rejoindre les forces russes pour ensuite « occuper ensemble l’Europe ».

La même stratégie consistant à miser sur les traîtres après des démonstrations de puissance militaire ou des opérations de sabotage inspirant la terreur, à créer dans chaque pays européen des partis pro-russes fanatiquement dévoués à Moscou est aujourd’hui l’axe principal de la politique de Poutine et ce qui lui permet d’espérer un prompt redressement de la puissance russe après sa victoire présumée en Ukraine. Les transfuges de l’Europe, convertis au culte du « monde russe », seront cooptés à la fois pour restaurer l’économie russe, moderniser le complexe militaro-industriel, et pour installer en Europe des régimes soumis au Kremlin. Dans l’esprit du président russe, le processus d’asservissement en chaîne de l’Europe, auquel il travaille patiemment depuis des années, n’en est qu’à ses débuts. Il a peut-être ses raisons de ruisseler d’optimisme. Qui sait si le wishful thinking n’est pas du côté occidental.

<p>Cet article La chaîne alimentaire du comte Dracula a été publié par desk russie.</p>

6 / 10
  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Ctrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique ‧ Asie ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
Infomigrants
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
G.I.J
I.C.I.J
 
  OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Conspirationnisme
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
Wokisme
🌓