
31.05.2026 à 21:34
Victor Sardjeveladze
Pour de nombreux étudiants, mobilisés depuis des mois, il s’agit d’une nouvelle tentative d'isolement de la jeunesse géorgienne.
<p>Cet article Géorgie : le gouvernement prend le contrôle des universités, malgré les contestations étudiantes a été publié par desk russie.</p>
Début février, le Parlement géorgien a approuvé un projet de loi gouvernemental visant à restructurer en profondeur le système universitaire géorgien. Pour beaucoup d’étudiants, mobilisés depuis des mois contre cette réforme, il s’agit surtout d’une nouvelle tentative visant à contrôler et isoler davantage la jeunesse du pays.
Deux grands drapeaux, géorgien et européen, accrochés le long des fenêtres. Une bannière noire au-dessus, sur laquelle on peut lire « Pas à vendre ». Devant le bâtiment, des centaines de jeunes gens sont rassemblés, bardés de pancartes et criant des slogans. Depuis maintenant plus de six mois, les étudiants de l’université d’État d’Ilia, dans le centre de Tbilissi, manifestent quasi-quotidiennement au pied de leur établissement contre la nouvelle loi sur l’enseignement supérieur. Énième réforme du gouvernement depuis les élections largement contestées du 26 octobre 2024, celle-ci prévoit un chamboulement du système universitaire géorgien, sans précédent depuis l’indépendance du pays il y a trente-cinq ans. La version finale de la loi a été approuvée début février par le Parlement, mais la mobilisation étudiante ne faiblit pas. Pour le gouvernement, le premier objectif affiché est de rationaliser l’offre universitaire sur tout le territoire, en limitant la concentration des cursus à Tbilissi. Le gouvernement souhaite également mieux répartir les formations en fonction des « besoins du marché du travail », en réduisant la taille de certains cursus et en augmentant d’autres. Enfin, le financement et la gouvernance seront désormais complètement centralisés au niveau du ministère de l’éducation et de la jeunesse.
Mais pour la plupart des collectifs d’étudiants, cette loi est un nouveau coup de canif dans les idéaux démocratiques et européens des jeunes Géorgiens. Après s’être attaqué au droit à manifester, aux ONG, aux partis politiques d’opposition et aux médias, le parti au pouvoir voudrait donc désormais mettre la main sur la pièce maîtresse pour tout régime autoritaire : l’éducation des futurs citoyens. « Depuis des années, la Géorgie avait progressivement aligné son système éducatif sur les standards européens. Cette réforme remet tout ça en cause et risque de rapprocher le pays d’un modèle plus autoritaire, comparable à celui de l’époque soviétique », selon Anni Phridonashvili, étudiante en licence de relations internationales à l’université d’Ilia. Le principal motif de contestation : les coupes massives dans l’université d’Ilia, dont le nombre de cursus proposés va réduire de 92 % à la prochaine rentrée par rapport à la précédente. En conséquence, le nombre d’étudiants admis chaque année passera de 3000 à 300. Or Ilia, régulièrement classée première université de Géorgie et même première du Caucase du Sud pour la recherche, a aussi été le centre de contestation des étudiants depuis les élections de 2024. Sa rectrice, Nino Doborjguinidzé, a régulièrement pris position contre les dérives autoritaires du pouvoir. Les professeurs et les étudiants ont à maintes reprises bloqué l’enceinte de l’université pour des sit-in. Pour eux, nul doute que cette mesure vise moins à « rationaliser » l’enseignement supérieur qu’à étouffer tout mouvement contestataire. Ilia n’est d’ailleurs pas la seule université à subir ce sort : la Georgian Technical University, la plus grande université technique du pays, est elle aussi régulièrement accusée par le pouvoir d’être un « porte-parole » de l’opposition, et va fusionner avec l’Université d’État de Tbilissi, jugée plus proche du gouvernement. « Le gouvernement cherche à affaiblir les universités considérées comme plus libres et critiques. D’ailleurs, quand on regarde la nouvelle répartition des formations, on se rend compte qu’elle n’est pas du tout calquée sur les besoins économiques », selon Alexandre Rigvava, lui aussi étudiant à l’Université d’Ilia. La centralisation du financement et la mainmise sur les structures de gouvernance pourraient aussi faciliter cet objectif de contrôle, dans un pays où l’administration est largement dépendante du pouvoir politique. Ce dernier n’a pas souhaité répondre à nos demandes d’interview.
Autre sujet de forte inquiétude pour les étudiants : la fin programmée des échanges à l’étranger. La nouvelle loi prévoit en effet de réduire la durée des études primaires et secondaires de 12 à 11 ans, arguant que cette dernière année « ne servait à rien ». Or le Processus de Bologne, dont la Géorgie est membre depuis 2005, fixe à 12 ans « au moins » la durée de la scolarité. Même si la règle n’est pas contraignante, elle risque, selon de nombreux observateurs, de réduire sérieusement les chances des jeunes Géorgiens de partir étudier dans les pays européens. La réduction prévue de la durée des Masters de deux à un an risque d’aller dans le même sens. « En relations internationales, nous sommes passés de de 260 à 180 crédits, répartis sur seulement trois années d’étude », poursuit Alexandre. « Avec moins de crédits, il deviendra beaucoup plus difficile de participer à des programmes d’échange comme Erasmus. » Là aussi, l’objectif à peine caché du gouvernement ne semble pas faire de doute pour les étudiants. « Beaucoup de jeunes Géorgiens ont découvert l’Europe grâce aux échanges universitaires. Ils connaissent désormais les standards démocratiques européens et les libertés qui existent ailleurs. Là, le gouvernement veut limiter cette ouverture, réduire les contacts avec l’Europe pour, à terme, contrôler à nouveau la jeunesse », affirme Anni. Autre élément probant : la loi prévoit également une très forte limitation du nombre d’étudiants étrangers admis dans les universités géorgiennes. Chaque admission sera une exception et devra être approuvée par le ministère de l’éducation et de la jeunesse.
Beaucoup espèrent un regain du mouvement de contestation à la rentrée prochaine, avec l’arrivée de nouveaux étudiants. « De nombreux jeunes commencent à comprendre les conséquences concrètes de cette réforme et c’est bien », avance Anni. « Mais le gouvernement va très vite depuis un an et demi (et il a sûrement encore prévu d’autres réformes du même type). Il ne faut surtout pas baisser la garde ! »
<p>Cet article Géorgie : le gouvernement prend le contrôle des universités, malgré les contestations étudiantes a été publié par desk russie.</p>
31.05.2026 à 21:34
Olga Medvedkova
Ce billet est une réaction à chaud, émue, à un bombardement particulièrement intense et barbare sur Kyïv : il faut ne pas s’habituer, mais rappeler sans relâche la vérité sur cette guerre d’agression.
<p>Cet article « All eyes on Kyiv » ou de la vérité avec Jacques Derrida a été publié par desk russie.</p>
Ce billet est une réaction à chaud, émue, à un bombardement particulièrement intense et barbare sur Kyïv où, en plus des victimes humaines, ont été endommagés ou entièrement détruits des musées, des théâtres, des commerces et des immeubles d’habitation. Oui, aux côtés de l’autrice, Desk Russie œuvre pour sauver la mémoire, la culture et l’identité de la nation ukrainienne. Ce travail est une tâche ardue : ne pas s’habituer, mais rappeler sans relâche la vérité sur cette guerre d’agression.
Dans une conférence donnée en 1997, elle-même issue d’un séminaire dispensé en 1994-1995 consacré à la question du témoignage2, Jacques Derrida, comme cela lui arrivait, a dit quelque chose d’essentiel au détour d’une phrase, quelque chose que nous n’avons peut-être pas vraiment entendu à l’époque, parce que les mœurs étaient douces et nous laissaient tout le loisir de penser les choses à l’endroit et à l’envers, en allant jusqu’aux limites du champ dédié à la pensée. Mais aujourd’hui, l’époque est telle que nous la connaissons, et ce détour d’une phrase derridienne nous est plus qu’indispensable, il est urgent.
Dans cette conférence, Derrida parlait de la reconnaissance par Jacques Chirac, peu après son élection, de la responsabilité, « c’est-à-dire de la culpabilité de l’État français sous l’Occupation, dans la déportation des dizaines de milliers de Juifs, dans l’instauration d’un statut des Juifs et dans nombre d’initiatives qui ne furent pas prises sous la simple contrainte de l’occupant nazi3 ». Cet événement, cette reconnaissance, très importante du point de vue du triomphe de la vérité (six présidents de la République française, poursuit Derrida, n’ont trouvé ni possible, ni opportun, ni nécessaire, ni même juste de publier cette vérité) a immédiatement fait naître une contre-vérité. Le New York Times a publié un article d’un professeur américain, saluant cette action, mais accusant les intellectuels français, y compris Derrida, de ne rien avoir fait avant pour que cette vérité soit dite. Or cela n’était absolument pas vrai.
En concluant une enquête philosophique sur la naissance du mensonge au lendemain de l’éclosion de la vérité, Derrida se demandait : « Réécriture de l’histoire, mensonge, falsification, négation et dénégation, toutes ces questions font signe vers un enjeu si facilement reconnaissable, que je n’ai même pas jugé utile d’y insister. J’évoquerai seulement au voisinage immédiat d’une nouvelle problématique de la vérité d’État, les figures brûlantes du révisionnisme et du négationnisme. Elles se multiplient sans fin ; elles renaissent des cendres mêmes qu’elles voudraient à la fois conjurer et injurier. Comment les combattre, c’est-à-dire d’abord les réfuter, les récuser, les rappeler à la vérité même de leur acharnement négationniste et dénégatif ? Comment prouver en témoignant, si le témoignage reste irréductiblement hétérogène à la preuve ? Quelle est la meilleure réplique, à la fois la plus juste, la plus critique et la plus fiable ? Résistera-t-on à cette perversion en établissant par la loi une vérité d’État ? ou bien au contraire en réengageant interminablement, s’il le faut, comme je le crois, la discussion, le rappel des preuves et des témoignages, le travail et la discipline de la mémoire, la démonstration irrécusable d’une archive ? Tâche infinie sans doute, toujours à recommencer, mais n’est-ce pas à cela qu’on reconnaît une tâche, quelle qu’elle soit4 ? »
J’invite notre lecteur à lire et à relire cette citation, dans laquelle (comme aimait le dire Derrida lui-même) chaque mot compte. Car nous avons ici, me semble-t-il, l’une des plus puissantes leçons que cet immense philosophe nous laisse en héritage et en partage. Comment, se demande-t-il, rester à la fois critique et actif, comment joindre en chacun de nous un penseur intransigeant, souple, non dogmatique, et un acteur, un agaceur, un agitateur ardent. Derrida résout là, d’un seul coup et en toute légèreté, en quelques paroles seulement qui volent tant elles sont rapides, l’une des questions clé de la philosophie depuis Nietzsche, et peut-être même de la philosophie tout court. Suffit-il d’établir la vérité, tout en connaissant non seulement ses limites mais encore sa capacité à faire apparaître son propre contraire ? La réponse de Derrida est aussi évidente qu’originale, et c’est une réponse bouleversante. La vérité en tant que tâche exige un service, un travail interminable, une répétition, un tous-les-jours et même un tous-les-matins, ce par quoi la journée commence. La vérité (tout comme la mémoire) est une discipline, une hygiène, c’est comme se laver les dents, non pas une fois pour toutes, mais tous les matins, et même après chaque repas. Tâche infinie sans doute, toujours à recommencer, avec tout ce que cela comporte de peu remarquable, de discret, d’invisible : une tâche d’entretien.

Ainsi, répétons-le encore et encore, face à ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine : ceci n’est pas admissible. Cette nuit encore, Kyïv a été bombardé. Ceci n’est pas supportable, pour nous tous. Combien de morts ? demande un journaliste. Ah oui, seulement trois. Les cinquante autres sont des blessés. Pourquoi dit-on toujours « combien » ? Pourquoi cite-t-on encore des chiffres ? Je ne suis pas d’accord. Je proteste. Qui sont ces gens, ces morts, ces civils, morts sous les bombes russes la nuit du 25 mai 2026 ? Quand est-ce qu’on verra leurs visages ? Hommes ou femmes, enfants, vieillards ? Comment s’appellent-ils ? Quel âge ont-ils ? Et les blessés : blessés où, quand, comment, défigurés, mutilés, comment s’appellent-ils ? Prononcer leurs noms, montrer leurs visages, prendrait trop de temps ? On le fera après ? C’est plus facile, plus rapide de dire combien. Le combien s’oublie plus facilement. C’est une abstraction.
Et puis, il y a quelque chose de gênant, de nouveau dans tout cela, vous dira-t-on peut-être : les Ukrainiens maintenant bombardent aussi les Russes. Il y a aussi des morts et des blessés, combien ? C’est maintenant comme plus juste, plus équilibré : les civils, les innocents sont morts et blessés des deux côtés.
Mais non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Répétons-le, continuons à le dire, recommençons tous les matins, comme pour la première fois : tous les morts et les blessés civils, chaque personne ukrainienne ou russe, morte dans cette guerre, est morte de la faute de ceux qui ont commencé cette guerre. De la faute de l’envahisseur, appelez-le Poutine, l’armée russe, la Russie ou les Russes, peu importe. C’est l’agresseur, celui qui, le 24 février 2022, a franchi les frontières d’un pays indépendant voisin, qui est coupable de tous ces morts et de tous ces blessés civils et qui portera la responsabilité de chaque mort et de chaque blessé, de chaque victime, ukrainienne ou russe. Répétons-le encore et encore, oui, encore et encore.
<p>Cet article « All eyes on Kyiv » ou de la vérité avec Jacques Derrida a été publié par desk russie.</p>
31.05.2026 à 21:34
Jade McGlynn
Narva sera-t-elle la prochaine cible ? Pour la chercheuse britannique, la question est mal posée. Le véritable problème : l’Europe est-elle prête à la guerre qui vient ?
<p>Cet article Nous ne savons pas apprendre de l’expérience des Ukrainiens a été publié par desk russie.</p>
Narva sera-t-elle la prochaine cible de la Russie ? Pour la chercheuse britannique, la question est mal posée. Le véritable problème est : l’Europe est-elle prête à la guerre qui vient ? La Russie est en train de reconstituer sa capacité offensive sur son front occidental et l’Europe tarde à s’y préparer, en particulier pour faire face à la guerre des drones. Ce n’est pas une affaire de matériel, mais d’« architecture procédurale ». Les institutions militaires européennes sont encore organisées autour de l’idée que l’incertitude doit être levée avant d’agir.
Hogland n’a jamais appartenu à qui que ce soit pendant longtemps. L’île se trouve dans la partie orientale du golfe de Finlande, à 35 kilomètres de la côte finlandaise et à 180 kilomètres de Saint-Pétersbourg. Elle est petite, boisée, et stratégiquement peu pratique pour quiconque ne la détient pas. Elle a été suédoise, finlandaise, russe, puis brièvement britannique, lorsque quatre navires de la Royal Navy ont neutralisé ses batteries russes pendant la guerre de Crimée avant de rejoindre la flotte anglo-française en route vers Sveaborg. Pierre le Grand y a construit son premier phare en 1723.
La bataille de Hogland s’est déroulée dans ses eaux en 1788, alors que les flottes russe et suédoise se disputaient la domination des approches de la Baltique. Elle a changé de mains à nouveau après l’indépendance de la Finlande, puis une nouvelle fois après la Seconde Guerre mondiale. Depuis lors, elle a appartenu à l’Union soviétique, puis à la Russie. L’histoire y revenait sans cesse, car sa géographie ne cessait de la rendre importante.
En 2014, la Russie a commencé à construire une station radar sur Hogland ainsi que des héliports. Les exercices des parachutistes et des forces spéciales se sont multipliés dans la région. Plus récemment, certains signes indiquent que les Russes posent un câble à fibre optique reliant Vyborg à l’île, connectant ainsi un nœud avancé militarisé au continent, grâce à une infrastructure de communication renforcée et résistante au brouillage.
En décembre 2025, la Russie a officiellement transformé sa 336e brigade d’infanterie navale, basée à Baltiïsk dans la région de Kaliningrad, en une division à part entière, la neuvième nouvelle division de manœuvre qu’elle a formée depuis 2022. Le district militaire de Leningrad a été reconstitué, officiellement en réponse à l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN.
Le débat que les activités russes devraient susciter porte sur la signification de cette trajectoire et sur la capacité réelle de l’Europe à y répondre. Le débat que nous menons à la place porte sur la question de savoir si Narva est la prochaine cible.
Je l’admets, j’ai un intérêt personnel dans cette affaire. J’aime beaucoup Narva, sa Maison de la culture abandonnée, les magnifiques vues sur la mer au nord, et même sa rangée familière (pour moi) d’immeubles d’appartements de type « khrouchtchevka ». Mais « Narva est-elle la prochaine ? » n’est pas la bonne question, et le fait qu’elle domine tant les commentaires en dit long sur la façon dont les gens, même lorsqu’ils tentent d’aborder un risque potentiel, essaient toujours d’esquiver le problème de fond.
Il y a douze ans, ce n’était que la Crimée. Puis ce n’était que le Donbass. Puis ce n’était que l’Ukraine, pas tout à fait la vraie Europe, pas tout à fait nous, une menace toujours suffisamment petite pour être celle de quelqu’un d’autre. Narva est la dernière version de cette habitude. Que Narva soit ou non la prochaine étape importe bien moins que le schéma, qui est cohérent et observable : la Russie reconstitue sa capacité offensive sur son flanc occidental, et la capacité de l’Europe à répondre à l’environnement que cette guerre a déjà créé est, en théorie, adéquate, mais en pratique, elle ne l’est pas.
Il y a deux semaines, j’étais à Londres pour une série de petites discussions à huis clos avec des hauts responsables militaires occidentaux. L’une d’elles m’a donné un réel espoir, même si cela semblait trop lent. Les autres m’ont laissée au bord des larmes de frustration. Il y a quelque chose de particulièrement exaspérant à entendre des militaires britanniques expliquer, avec une autorité sereine, pourquoi ils ne peuvent en aucun cas faire ceci ou cela, alors que l’Ukraine le fait. L’Ukraine le fait sans être une grande économie, sans capacité nucléaire, sans le rempart géographique que constitue le fait d’être une île.
Cette réticence n’est pas entièrement cynique. La plupart des personnes qui prennent ces décisions, militaires et civiles, n’ont pas une vision claire de notre vulnérabilité réelle. Si la guerre des drones s’étendait demain au territoire européen, avec le type de pression persistante et peu coûteuse sous laquelle l’Ukraine vit depuis trois ans, la plupart des pays européens ne pourraient pas réagir de manière cohérente. Les systèmes ne sont pas en place. Les protocoles n’existent pas. Les réflexes collectifs entraînés font défaut.

Nous avons vu tout cela avec l’attaque de Galați et certains des étranges mécanismes de défense psychologique qui ont tenté d’imputer la responsabilité du drone russe ayant frappé un immeuble d’habitation roumain à des brouilleurs ukrainiens. Je suppose que si ce sont des brouilleurs ukrainiens, il est possible de discuter avec les Ukrainiens, d’utiliser des moyens de pression, etc. C’est bien moins effrayant que d’affronter la réalité selon laquelle la Russie attaque l’Ukraine et est très intéressée de voir jusqu’où elle peut aller dans le reste de l’Europe également. C’est un raisonnement à la Trump : blâmer la personne que l’on peut (ou que l’on espère) intimider plutôt que celle qui est réellement responsable.
Des commentateurs ukrainiens ont laissé entendre que l’une des raisons pour lesquelles les Roumains n’ont pas pu intercepter le drone en approche était que certaines terres sont privées et qu’aucune autorisation n’avait été accordée pour des activités militaires dans cet espace aérien. Les réglementations en temps de paix se heurtent aux Shaheds, et les Shaheds l’emportent. Et ce ne sont là que des cas isolés. Et s’il y avait 50 drones ? Ou 950 ?
Lors de mes réunions à Londres, il est apparu très clairement que l’architecture procédurale de base permettant de décider qui s’occupe de quel drone, à quelle vitesse et sous quelle autorité, n’a pas été mise en place au sein des armées alliées. La technologie est largement disponible. Le savoir-faire nécessaire pour l’utiliser sous pression, réparti entre des unités qui l’ont pratiqué jusqu’à ce qu’il devienne automatique, ne l’est pas.
Ce schéma se retrouve partout en Europe. L’obstacle n’est pas l’argent, ni même, dans une certaine mesure, la volonté politique au sens strict. C’est l’impuissance acquise d’institutions qui n’ont pas eu à se battre pour leur survie depuis très longtemps, combinée à une incapacité réelle à saisir à quel point nous sommes déjà à la traîne.
Soumise à une pression sélective létale, l’Ukraine a dû construire ce que l’on pourrait appeler une infrastructure épistémique pour la guerre moderne : l’architecture cognitive collective qui permet aux unités d’opérer dans un espace de combat entièrement surveillé et disputé. Le drone en est la partie la plus visible et attire donc la plupart des regards. Mais le drone n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est tout ce qui s’est développé autour de lui. Qui ordonne quelle interception ? Comment le pouvoir de décision se déplace-t-il lorsque le tableau des menaces change en quelques minutes ? À quoi ressemble la gestion des signatures au niveau d’un soldat individuel ? Comment une unité analyse l’espace aérien et décide collectivement, rapidement, s’il faut se déplacer ou rester immobile ? Comment la cohérence opérationnelle est maintenue alors que chaque action est visible et que la marge d’hésitation est nulle ?
Rien de tout cela ne peut être fabriqué à l’aide d’une arme miracle. Cela se trouve dans les personnes qui ont survécu en l’apprenant et dans les unités qui ont développé les bons réflexes au contact de la menace réelle. Cela se construit principalement de bas en haut, à travers des formations de volontaires soumises à une véritable pression de sélection. Les groupes qui ont développé une mauvaise cognition collective pour cet environnement ont échoué. Ceux qui ont développé une bonne cognition collective ont survécu, attiré de meilleurs éléments et évolué plus rapidement. La logique organisationnelle horizontale, décentralisée et rapide qui en a résulté n’a pas été conçue. Elle a été sélectionnée, au sens le plus littéral du terme.
Les institutions de défense européennes ont observé ce phénomène. Elles ont souvent assisté à des briefings, commandé des rapports, visité des unités ukrainiennes, puis sont rentrées chez elles pour annoncer des plans d’approvisionnement et des réévaluations des capacités qui, en théorie, donneront des résultats vers la fin de la décennie. Certaines des personnes qui donnent ces briefings savent exactement ce qui manque. Certaines de celles qui les reçoivent le savent aussi. Ce qui s’ensuit est une mise en scène de l’apprentissage plutôt que l’apprentissage lui-même, car les incitations institutionnelles pointent ailleurs. Des cycles d’acquisition longs, des plateformes haut de gamme, des relations entre les ministères et les grands contractants politiquement durables, quelle que soit leur pertinence sur le champ de bataille : voilà ce sur quoi reposent les bureaucraties de défense européennes. Un Leopard ou un F-35 est perçu comme une dépense de défense sérieuse lors d’un débat parlementaire. L’investissement dans les capacités distribuées, rapides, peu coûteuses et itératives que cette guerre a démontrées comme décisives est plus difficile à présenter sur une diapositive et sert moins d’intérêts institutionnels.
Le problème culturel va plus loin que les marchés publics. Les institutions militaires européennes sont encore organisées, dans leur essence même, autour de l’idée que l’incertitude doit être levée avant d’agir. La culture tactique ukrainienne a été contrainte d’adopter l’approche inverse. Les décisions sont prises rapidement, sur la base d’informations incomplètes, car attendre que la situation soit claire est en soi une forme de défaite. Cette adaptation ne peut pas être acquise par la formation dans un environnement d’exercice. La structure des conséquences est différente. Les gens sont plus attentifs lorsque l’inattention peut leur coûter la vie. Le savoir réside autant dans le corps que dans l’esprit, et il s’accumule au contact de la réalité.
La manière la plus directe de commencer à combler ce fossé serait d’intégrer un grand nombre de militaires européens dans les unités ukrainiennes en tant que participants plutôt qu’en tant qu’observateurs, et de ramener ce savoir pour le diffuser au sein des institutions par l’intermédiaire de personnes dont l’intuition a été recalibrée par la guerre réelle. Aucune personnalité occupant un poste officiel ne le dira en public. Les raisons politiques ne sont pas anodines. Mais le coût de l’inaction est réel et s’alourdit chaque mois.
La Russie reconstitue sa capacité offensive sur son flanc occidental. Elle renforce ses infrastructures avancées, étend ses forces terrestres de la Flotte de la Baltique et met en place l’architecture de communication nécessaire à des opérations soutenues dans le corridor du golfe de Finlande. Le rythme est freiné par l’Ukraine, ce qui signifie qu’il reste du temps. La trajectoire est sans ambiguïté.
L’Europe se réarme. Elle dépense davantage, atteint ses objectifs, annonce ses engagements. Elle se réarme également pour une version de la guerre qui n’existe plus tout à fait, selon des délais d’approvisionnement trop lents par rapport au rythme auquel ce conflit évolue, et sans l’infrastructure épistémique que les combats dans cet environnement exigent réellement. Le fossé est institutionnel, culturel et cognitif, et il ne se comble pas à la vitesse requise.
L’habitude de l’endiguement en série – « ce n’est que la Crimée », « ce n’est que le Donbass », « ce n’est que l’Ukraine », « ce n’est que Narva » – n’a jamais été une analyse. Cela a été une permission. Une permission de traiter le problème comme s’il était circonscrit, comme s’il appartenait à quelqu’un d’autre, comme s’il n’était pas assez réel pour nécessiter de se réveiller. Cette permission a expiré, il y a des années. Hogland, dans le golfe de Finlande, dispose d’une station radar, d’héliports et peut-être bientôt d’un nouveau câble à fibre optique reliant le continent. Il est grand temps que l’Europe sorte du lit et ouvre les rideaux. Nous sommes déjà en retard pour nous y mettre.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
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<p>Cet article Nous ne savons pas apprendre de l’expérience des Ukrainiens a été publié par desk russie.</p>