
05.07.2026 à 12:49
Jean-François Bouthors
Poutine n’a plus de « bonnes solutions » et peut craindre une révolution de palais. Reste à savoir comment le dissuader de recourir à l’arme nucléaire.
<p>Cet article L’impasse russe : une fausse surprise et une vraie question a été publié par desk russie.</p>
L’Occident s’étonne de voir l’Ukraine reprendre l’initiative. Mais il était prévisible que Poutine arriverait au bout du processus suicidaire pour la Russie qu’il a engagé avec son « Opération militaire spéciale ». Il n’a plus de « bonnes solutions » pour sortir de l’impasse et il peut craindre une révolution de palais. S’il est impossible de savoir quand il va tomber, la question qui se pose est comment le dissuader efficacement de recourir à l’arme nucléaire.
La situation s’aggrave sérieusement pour Vladimir Poutine. La guerre d’attrition qu’il a voulu imposer à l’Ukraine après l’échec de la tentative de prendre Kyïv en quelques jours pour renverser le pouvoir légitime de Volodymyr Zelensky se retourne contre lui. Le Kremlin n’est pas le seul surpris. Dans les pays occidentaux, rares étaient ceux qui avaient compris, dès le début de l’« Opération militaire spéciale », que l’Ukraine était perdue pour la Russie du simple fait de sa décision de l’envahir, et que les conséquences en seraient dévastatrices pour le pays agresseur. Excepté quelques spécialistes et journalistes connaissant bien l’Ukraine, sa culture et son histoire, personne ne le pensait.
D’emblée, le conflit a été essentiellement examiné dans les termes des rapports de puissance militaire hérités de la guerre froide, avec en arrière-plan la mémoire des deux conflits mondiaux, et notamment de la bataille de Verdun. Avec cette grille d’analyse, il paraissait logique de donner l’avantage à la Russie. Dès le printemps 2022, on a entendu des géopoliticiens, des militaires et des diplomates expliquer que l’Ukraine devrait renoncer à la Crimée et au Donbass. Ce cadre de pensée a formaté la réaction occidentale, conduisant à un soutien circonspect et limité. Il s’agissait avant tout de permettre à l’Ukraine de ne pas s’effondrer, sans prendre le risque de franchir les « lignes rouges » énoncées par Moscou ou simplement fantasmées par des dirigeants et des observateurs qui ne réalisaient pas à quel point ils étaient ciblés par le travail d’influence russe depuis des années. C’était sans compter sur le courage et la détermination des Ukrainiens qui avaient décidé de résister. Ceux qui, comme les auteurs de Desk Russie, ont tenté d’expliquer que l’Ukraine ne céderait pas, qu’elle ne renoncerait pas et qu’elle disposait de ressources morales et tactiques solides n’étaient guère écoutés.
C’était aussi méconnaître la réalité politique, sociétale et militaire russe, et en rester à de vieux clichés – soigneusement entretenus par Moscou – sur « les Russes capables » de souffrir sans se révolter, sur l’armée russe qui plie d’abord et gagne ensuite, comme à l’époque de Napoléon et d’Hitler, etc. Nombre d’observateurs et de diplomates s’en tenaient aux chiffres globaux de l’économie russe, en particulier à la croissance du PIB poussée par l’essor de l’industrie de guerre, sans distinguer les secteurs civils et militaires, sans analyser les dépendances et les faiblesses structurelles de la Russie. Cela revenait à faire nôtre le regard de Poutine sur son propre pays et à se laisser aveugler par sa propagande.
Une telle posture, très partagée, conduisait à croire, comme le maître du Kremlin le croyait – comme il le croit ou feint de le croire toujours –, tel que ses thuriféraires nationaux et étrangers le répétaient, que la victoire russe était inéluctable. Ainsi prenait-on cette hypothèse, qui restait pourtant à soumettre à l’épreuve de la réalité et du temps, pour une vérité quasi scientifique. Alors qu’il fallait examiner, semaine après semaine, ce qui se passait en Russie dans les sphères du pouvoir, de l’économie, de la justice, pour en identifier peu à peu les significations et les transformations, pour discerner ce que cela disait de l’état du régime de Poutine, on se plaisait à déclarer que le Kremlin était une boîte noire insondable. Cela justifiait une certaine paresse d’analyse, cela interdisait de comprendre ce qui avait lieu et cela privait les opinions publiques occidentales de l’information nécessaire pour prendre conscience des enjeux et des évolutions du conflit.
On a souvent préféré inventer un nouveau registre de discours et de « journalisme » : le commentaire du futur imaginable – dont on a aussi usé et abusé à propos de la guerre américano-israélienne en Iran. C’est ainsi qu’on a annoncé un nombre incalculable de fois que des troupes de Kyïv étaient au bord de l’effondrement et que la société ukrainienne n’en pouvait plus. On a discuté ad nauseam sur le résultat hautement improbable de négociations dont le cadre n’avait pas été soigneusement défini, dont les acteurs américains brillaient par leur incompétence, et on a même disserté sur une éventuelle démission de Zelensky sous la pression de Donald Trump alors que l’essentiel pour l’Ukraine était de trouver les moyens de se donner du temps et de mettre en échec la tentative de Poutine d’instrumentaliser les palinodies du fantasque 47e président des États-Unis à son avantage. Or le recul ukrainien a été maîtrisé, et les dirigeants de l’armée n’ont eu de cesse de tirer les leçons des enseignements du front, de chercher des réponses nouvelles aux attaques russes, d’inventer des manières innovantes de faire la guerre.
Notons au passage que les armées des pays de l’OTAN et leurs industries militaires ont mis beaucoup de temps à comprendre que l’art de la guerre était profondément transformé par ce que les Ukrainiens faisaient. Ils commencent à peine à en tirer des leçons opérationnelles. Ne faudrait-il pas, par exemple, que l’Alliance atlantique installe un « mur de drones » sur la frontière entre les Baltes et la Russie ou le Bélarus ? Quelle surveillance est faite des organisations – mafieuses ou autres – susceptibles de déclencher des « rébellions » russophones sur le modèle utilisé en Transnistrie dès 1990 et dans le Donbass en 2014 ?
Les Européens ont découvert depuis le début du conflit à quel point ils ont eu tort de dépenser de manière insouciante les « dividendes de la paix » depuis la fin de la guerre froide en s’illusionnant sur la solidité et la puissance de l’OTAN. L’intensité de la guerre à leur porte a montré que le bouclier otanien est passablement mité. Il est urgent de le restaurer ou de construire une défense européenne sérieuse, sans trop compter sur les États-Unis, mais il faudra du temps et une volonté qui n’est pas encore totalement au rendez-vous. Cet état de fait nous met en position de grave faiblesse. À tel point qu’on peut se demander si ce n’est pas aujourd’hui l’Ukraine qui défend les pays de l’OTAN plutôt que l’OTAN qui soutient l’Ukraine. Les deux, évidemment, mais il faut bien admettre que le rôle des Ukrainiens est désormais essentiel. S’ils n’avaient pas tenu, nous serions dans une situation terriblement difficile, face à la menace poutinienne.
À Kyïv, bien sûr, on a été très attentif à ce qui se passait en Russie, car on a vite compris que l’avenir de la guerre se jouerait chez l’agresseur, en raison même de la nature du régime politique russe. Ce que n’ont pas voulu voir les Occidentaux, et d’abord les Américains, qui ont très longtemps empêché l’Ukraine d’agir en Russie. Kyïv a forcé le passage, et ce fut l’objectif premier de l’attaque sur la région de Koursk, lancée il y a tout juste deux ans. Les Ukrainiens ont démontré que les frappes sur les structures pétrolières russes produisaient un triple effet : compliquer les opérations militaires de la Russie, faire sentir à la population, y compris à Moscou et Saint-Pétersbourg, le poids de la guerre et ébranler les équilibres internes du pouvoir de Poutine.
Jusqu’alors, la perspective occidentale consistait à tenter de limiter les dégâts de l’agression russe pour obtenir une négociation dans les termes les moins défavorables possible pour l’Ukraine. Or, tant que les conséquences de la guerre ne se manifestaient pas en Russie, le Kremlin n’avait rien à perdre à continuer son « Opération spéciale », sinon des troupes. Mais dans la société qui est sortie du soviétisme, la vie humaine ne vaut pas grand-chose, et peut-être encore moins depuis l’avènement du capitalisme sauvage qui a fleuri sur les décombres de l’URSS. Il suffisait, pour Poutine, d’associer symboliquement les pertes aux sacrifices glorieux de la Grande Guerre patriotique (la Seconde Guerre mondiale) pour flatter l’orgueil national, et d’offrir des compensations monétaires sonnantes et trébuchantes. Cette « économie de la mort » a bien fonctionné… Les pénuries d’essence et les ruptures récurrentes d’Internet qui résultent, directement ou non, des frappes ukrainiennes en territoire russe sont bien plus mal vécues par la société, car elles affectent profondément l’économie.

Alors que l’« opération militaire spéciale » dure maintenant depuis plus de quatre ans – dépassant déjà en durée la guerre de 1914-1918, ainsi que la Grande Guerre patriotique (1941-1945), – on découvre que la Russie, malgré les « provisions financières » qu’elle avait constituées à cet effet, n’a pas les moyens de maintenir son effort de guerre beaucoup plus longtemps. Son économie, quoique boostée par l’industrie militaire, reste d’une dimension trop faible – son PIB est inférieur à celui de l’Italie. Son territoire est beaucoup trop vaste pour pouvoir être défendu contre des drones à longue portée. Sa fragilité est donc maximale. Or elle n’a pas d’alliés disposés à la soutenir de façon comparable à ce que font les Occidentaux pour l’Ukraine. On voit aujourd’hui le caractère illusoire de l’argument selon lequel Moscou pouvait compter sur l’appui ou l’indifférence du Sud global, tandis que les démocraties occidentales étaient prétendument « isolées ». Le partenariat avec Pékin, pour être « inébranlable » et « sans précédent » selon les dires de Xi et Poutine, est limité par les ambitions mondiales de la Chine qui a besoin de manière vitale de préserver ses échanges économiques avec les Européens et les Américains.
À Moscou, l’impasse est si manifeste que Poutine a pris la parole pour montrer qu’il est conscient des difficultés et tenter de rassurer ses concitoyens. Sans aucun doute, cette communication ne fait pas illusion. Le régime a tant l’habitude de la dissimulation que le simple fait que Poutine s’exprime sur ce qui ne va pas donne la mesure de la gravité du moment. Mais l’opinion publique n’est pas un véritable problème pour le président russe. Il sait qu’il n’y aura pas de révolution populaire. Ceux qui pourraient en être les animateurs sont tous sous étroite surveillance quand ils ne sont pas déjà en prison (le nombre des détenus politiques est estimé entre 1 400 et 2 180 selon les sources). En revanche, il a tout à craindre des oligarques et des siloviki, deux milieux très imbriqués, et, de surcroît, intrinsèquement liés au crime organisé : ils vont vouloir préserver leurs intérêts.
Pour l’heure, le président russe n’a pas de solution pour relancer l’économie. Le déficit budgétaire explose – au milieu de l’année, il est deux fois supérieur à la prévision annuelle –, le gouvernement n’a plus de quoi le combler, d’autant que le prix du brut a de nouveau plongé depuis que la guerre en Iran a été mise en pause par Washington. Simultanément, l’inflation reprend de la vigueur avec la hausse du prix des carburants. Si Guerman Gref, le patron de Sberbank, appelle à une baisse d’urgence des taux d’intérêt en disant que « l’économie ne peut tout simplement pas survivre longtemps » avec les taux actuels, la présidente de la Banque centrale, elle, s’inquiète du dérapage des finances publiques et d’une évolution possible des prix qui échapperait à toute maîtrise. Elle a laissé entendre qu’il serait très difficile de répondre à la demande d’un desserrement du coût du crédit.
De la même manière, la question de la fonte des effectifs de l’armée depuis que les pertes (1 000 hommes par jour désormais) dépassent le rythme du recrutement reste insoluble. Dans ce contexte, l’idée d’une mobilisation générale que caressent certains pourrait être la goutte qui ferait déborder le vase du mécontentement populaire, d’autant que personne ne croit plus vraiment que l’armée russe est en passe de l’emporter. Sans perspective de victoire, le sacrifice pour la patrie n’a plus de sens, alors qu’il suffirait de mettre fin à la guerre pour stopper l’hémorragie et ramener la Russie à la « normale ». Les finances de l’État et celle des régions ne permettent pas d’accroître les primes d’engagement, déjà très élevées, offertes aux nouvelles recrues : désormais, on sait en Russie que leur espérance de vie ne dépasse pas quelques semaines après leur arrivée au camp d’entraînement. On sait aussi que le « pactole » des nouveaux nourrit un épouvantable chantage : nombre de commandants rançonnent leurs hommes en leur proposant, contre paiement, d’éviter d’être envoyés dans les « assauts de viande », desquels jusqu’à 80 % des soldats ne réchappent pas.
L’entourage du président semble être solide et fidèle, mais il faut prendre en compte l’effet générationnel. Poutine est arrivé au pouvoir accompagné d’un groupe d’hommes de son âge qui savent qu’ils ont vécu l’essentiel de leur vie et qu’ils n’ont pas un long avenir devant eux. Ceux-là, sauf surprise, ne veulent pas de changement, dont ils auraient tout à craindre, ils ne tenteront rien contre lui, il les connaît parfaitement et les tient, comme ils le tiennent. Mais pour ceux qui ont dix ou vingt ans de moins, il n’en va pas de même. Et certains ont des positions fortes.
C’est, par exemple, le cas d’Igor Setchine, patron de Rosneft, ancien vice-Premier ministre de 2008 à 2012. Il est né en 1960, il a placé des hommes à lui dans des postes de contrôle et d’enquête tant du côté du FSB que du GRU. Ce proche de Poutine est sans doute l’un des hommes les plus puissants et redoutés de Russie, mais ses intérêts sont gravement mis en danger par la situation présente. Plus jeune encore, Alexeï Dioumine, né en 1972. Lieutenant général, conseiller du président, il a été chef de sa sécurité, chef des forces spéciales de l’armée, chef adjoint du GRU. Il en sait donc beaucoup sur le président russe et sa protection… C’est lui qui a convaincu Prigojine d’arrêter sa marche sur Moscou en juin 2023. Il n’a pas de raison de vouloir sombrer avec Poutine. De même pour le jeune Dimitri Patrouchev, né en 1976, vice-Premier ministre de l’Agriculture, mais aussi banquier et ancien membre du conseil d’administration de Gazprom. Il bénéficie du réseau de son père Nikolaï Patrouchev : ce vieux compagnon de route de son ami « Vladimir Vladimirovitch » a été le chef du Conseil de sécurité et pourrait être l’un de ceux qui veillent au sommet sur la flotte fantôme, depuis qu’il est « président du Collège maritime ».
Ce ne sont que trois exemples, mais ils sont parlants. Cette génération, si elle se débarrassait de l’homme qui, de plus en plus, semble faire de l’« Opération militaire spéciale » sa guerre – une affaire personnelle –, pourrait se présenter comme celle d’un « reset » russe, tant vis-à-vis de l’Ukraine que de l’Occident. Il ne lui serait pas difficile de faire valoir qu’il est de l’intérêt de Moscou de revenir à des relations apaisées et c’est sans état d’âme qu’elle pourrait faire porter le chapeau de la guerre aux plus vieux.
La question se pose donc pour Poutine de prévenir une révolution de palais. C’est peut-être à cet aune qu’il faut interpréter deux arrestations récentes. Tout d’abord, celle de Mikhaïl Polouboïarinov, 60 ans, ancien PDG d’Aeroflot et cadre de Rostec (société d’État russe spécialisée dans la haute technologie), accusé de corruption pour une affaire qui remonte à 2016. Le sort de cet apparatchik fortuné pourrait être une façon de signifier aux plus jeunes qu’ils feraient mieux de rester tranquilles. Celle, ensuite, d’Ilia Traber, bien connu dans les milieux de la mafia russe sous le surnom de « l’antiquaire », accusé de meurtre. Cette arrestation est d’autant plus frappante que Traber était jusqu’à présent un intouchable. Dans les années 1990, cet ancien sous-marinier a joué un rôle essentiel et même indispensable lors de la prise de contrôle « musclée » pour ne pas dire « sanglante », avec l’aide de la « mafia de Tambov » dont il est réputé être l’un des chefs, du port de Saint-Pétersbourg par des proches de Poutine, à l’époque où celui-ci supervisait les relations financières et commerciales de la ville, mission qui lui avait été confiée par le maire de l’époque Anatoli Sobtchak. Impossible d’arrêter Traber sans l’aval du président russe. Par conséquent, chacun, au plus haut niveau, doit savoir que la protection de Poutine peut être levée et qu’on trouvera toujours un motif pour une arrestation. Personne n’est protégé à jamais, même en ayant rendu les plus éminents services au « boss ».
Au début de la guerre, alors que, vue du Kremlin, la victoire paraissait inéluctable, les arrestations de personnalités du monde des affaires avaient surtout pour fonction de dégager des postes et des prébendes à des fins de récompense. Jusqu’à l’an dernier, elles participaient, sous l’égide du procureur général de Russie, à une vaste réallocation des privilèges pour resserrer l’emprise d’une partie choisie des siloviki sur l’économie et les richesses du pays. Aujourd’hui, elles témoignent de la fébrilité du chef. Cette tentative de resserrer le contrôle de l’entourage, dans un climat de paranoïa croissante, ne règle en rien le fait que le devenir de la guerre échappe de plus en plus à Poutine, à mesure que l’Ukraine se fait plus efficace dans ses frappes en territoire russe et qu’elle asphyxie la Crimée, mais aussi la logistique de l’armée russe dans le Donbass.
On sait par ailleurs que les services de sécurité sont à couteaux tirés, en particulier depuis la tentative d’assassinat du général Vladimir Alekseïev, numéro 2 du GRU, dont l’un des auteurs arrêtés s’est avéré être un homme lié… au FSB. De même, une guerre de clan semble être en cours au sein du ministère des Affaires étrangères (MID), où Mikhaïl Bogdanov, représentant spécial du président pour le Moyen-Orient a été destitué l’an dernier, alors qu’il y supervisait, entre autres, les compagnies militaires privées (rappelons que c’est en Syrie que les « Wagner » ont fait leurs armes). Or les arabisants du MID, en lien avec le KGB/FSB, qui ont maintenant le sentiment d’être marginalisés depuis l’éviction, puis l’inculpation de leur chef de file, étaient traditionnellement et jusqu’à récemment une force de poids. Il suffit de se rappeler la carrière du plus célèbre d’entre eux, Evgueni Primakov, qui était un successeur potentiel de Boris Eltsine. Primakov, qui a été amicalement prié de s’effacer en 2000 pour ne pas compliquer la première élection présidentielle de Poutine. Ce qu’il a fait…
La défiance gagne donc et dans ce climat, tout devient possible. Poutine le sait… et il n’est plus en situation d’arrêter le mouvement qu’il a enclenché depuis le 24 février 2022. La question n’est pas de savoir s’il va tomber, mais quand et comment ? Certes, il est impossible d’en connaître la réponse, mais elle ne va pas disparaître de l’horizon du maître du Kremlin. Bien au contraire, elle va l’obséder toujours davantage. Poutine n’a plus d’issue. La meilleure preuve de son affaiblissement, c’est qu’Alexandre Loukachenko, le président bélarusse, vient de céder à la pression de Zelensky et de débrancher les répétiteurs de signal qui facilitent le pilotage des missiles et des drones russes frappant le territoire ukrainien. Même l’emprise russe sur son « satellite » bélarusse s’affaiblit !
Reste alors la possibilité d’une fuite en avant, par l’emploi de l’arme atomique. La bête blessée pourrait basculer dans l’irrationnel et tenter un coup de folie, disent certains en Occident, et les chaînes d’information en continu s’en repaissent, faisant inconsciemment le jeu de Moscou. Mais la mise en œuvre d’une telle décision ne se résume pas à appuyer sur un bouton rouge. La réalité des chaînes de commandement et de la mise en œuvre d’une telle décision est nettement plus compliquée. Quoi qu’il en soit, le débat est de nouveau remis à l’ordre du jour. Et bien sûr, Moscou fait en sorte qu’il le soit, via ses propagandistes préférés…
Agiter cette menace n’arrêtera pas le mouvement qui conduit la Russie vers le moment où elle devra admettre son échec. La rhétorique de la bombe ne sauvera pas la Crimée que Moscou est incapable de défendre. En réalité, l’usage même de l’arme nucléaire scellerait immédiatement le sort de la guerre, au détriment de Moscou, qui serait mondialement condamnée sans parler des représailles qui s’abattraient inévitablement sur l’armée et/ou le territoire russe. Dès lors, la question importante n’est pas celle qu’on agite sur les plateaux de télévision en se demandant si Poutine osera ou pas, mais celle de savoir comment on fait comprendre aujourd’hui au Kremlin qu’il ne peut en aucun cas recourir à « la bombe ». C’est donc plus que jamais l’heure de la dissuasion. Quel discours lui tiennent Paris, Londres, Washington et Pékin ? La France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Chine – quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, dotés de l’arme nucléaire – parlent-ils conjointement pour désamorcer l’hypothèse nucléaire ? Poutine doit entendre de leur part qu’il n’a pas la moindre possibilité d’en faire usage. Comme par hasard, Loukachenko, qui parle avec tout le monde, s’est rendu à Pékin fin juin…
<p>Cet article L’impasse russe : une fausse surprise et une vraie question a été publié par desk russie.</p>
05.07.2026 à 12:49
Jean-Sylvestre Mongrenier
La fable de territoires « russes depuis toujours » ne résiste pas à l'examen. Il faut préparer le retour à l'Ukraine de la Crimée et des autres territoires provisoirement occupés.
<p>Cet article Regard sur l’histoire de la Crimée a été publié par desk russie.</p>
À l’heure où les frappes ukrainiennes dans la grande profondeur du champ de bataille modifient la situation stratégique, il est utile de revenir sur l’histoire de la Crimée. Sauf renversement de Vladimir Poutine par une révolution de palais, précédée ou accompagnée d’un effondrement de l’État russe, elles ne suffiront probablement pas à changer la donne. Sans restauration de la manœuvre sur le champ de bataille, le retour à l’Ukraine des territoires qui lui ont été ôtés est incertain. Il reste que la fable de territoires « russes depuis toujours » ne résiste pas à l’examen.
Au fil des millénaires, la presqu’île de Crimée (environ 30 000 km²) est passée sous des dominations successives, celle de la Russie intervenant tardivement en regard de la longue durée. La partie nord de la Crimée relève du monde des steppes et la presqu’île est occupée par des peuples nomades issus des profondeurs de l’Eurasie. Abritée des rigueurs septentrionales par des montagnes, la partie sud est pleinement ouverte sur la mer Noire et bénéficie d’un climat de type méditerranéen. Dans la haute Antiquité, ce sont des peuples de langue indo-européenne qui occupent ce qu’Hérodote nomme la Tauride : Cimmériens, Scythes et Sarmates. La Tauride entre ensuite dans la sphère hellénique puis romaine. Ainsi les Romains recrutent des contingents sarmates pour protéger une partie du limes et des grands axes de circulation de l’Empire.
Dans l’Antiquité tardive (le Bas-Empire de l’historiographie classique), les Sarmates de la mer Noire passent sous la domination des Goths. Pourtant, l’Empire romain d’Orient conserve des positions dans la partie sud de la presqu’île. Au fil du temps, les Goths sont hellénisés et christianisés, tout en maintenant une identité propre qui perdura jusque dans le Haut Moyen-Âge. Au IVe siècle, le royaume goth qui s’étend alors sur le territoire de l’actuelle Ukraine, continentale et péninsulaire, est défait par les Huns qui se ruent vers l’Occident. Dès lors, la partie nord de la Crimée passe sous la domination de peuples altaïques venus de Haute-Asie (ces peuples parlent des langues turco-mongoles). Aux Huns succèdent les Bulgares, les Khazars, les Coumans (ou Kiptchaks) et les Petchenègues, la dynamique de ces peuples couvrant un vaste espace qui s’étend de la Caspienne au Danube. Pour faire face, Constantinople s’allie avec les uns contre les autres et transforme le Sud de la Crimée en une province militaire (le « thème » de Kherson).
Avec les croisades et la prise de Constantinople par les Latins, en 1204, les cités-États de Gênes et de Venise sont en mesure d’installer en Crimée des comptoirs fortifiés. Les marchands italiens captent ainsi une partie des richesses qui circulent sur les « routes de la soie », la Crimée constituant une plaque tournante vers l’Orient byzantin et égyptien comme vers l’Occident continental. C’est au XIIIe siècle que les Mongols, également dénommés « Tatars », font irruption. Sous les ordres de Batu, petit-fils de Gengis Khan, Kyïv est détruite (1240), la Rus’ médiévale est conquise et la Crimée est contrôlée par le Khanat de la Horde d’Or, également appelé « Khanat de Kiptchak ». Dès lors, le fait « Tatar » va dominer l’histoire de la Crimée pendant plusieurs siècles. La domination mongole est remise en cause en 1480, sous le règne d’Ivan III dit « le Grand ». Bientôt, Ivan IV le Terrible passe à la contre-offensive, avec la prise de Kazan et d’Astrakhan (1552-1554). Il est le premier à prendre le titre de tsar et la principauté de Moscou devient la Russie. Cette nouvelle appellation vise à capter le prestigieux héritage civilisationnel de la Rus’ de Kyïv ainsi qu’à légitimer ses revendications sur les steppes méridionales. Celles-ci sont alors disputées entre l’État polono-lithuanien, sur l’axe Baltique-mer Noire, et les Tatars de Crimée, gouvernés par la dynastie Giray.
Transformée en khanat régional depuis la dislocation de l’Empire mongol, la Crimée tatare est un grand centre commercial et cosmopolite qui participe activement au commerce entre l’Orient et l’Occident. Outre les comptoirs italiens mentionnés plus haut, il accueille aussi des colonies marchandes grecques, arméniennes, arabes et juives (les Karaïtes). À la fin du XVe siècle, le Khanat de Crimée entre dans la sphère de l’Empire ottoman, tout en conservant une certaine autonomie. Au XVIe siècle encore, des armées tatares remontent le Dniepr et le Don pour envahir la Moscovie (en 1571 et 1577, les Tatars brûlent Moscou). Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’Empire russe s’avance vers le sud, une partie des steppes méridionales, dans la région de l’actuelle Kharkiv, devenant une marche ( « Ukraïna »). Sous Catherine II, les terres situées au nord de la mer Noire sont l’objet de rivalités géopolitiques entre Russes et Ottomans. Entre 1768 et 1774, une guerre russo-ottomane débouche sur la victoire des armées de Catherine II et la constitution d’une « Nouvelle Russie ». Les rives septentrionales de la mer Noire ainsi que la presqu’île de Crimée sont annexées et regroupées dans le gouvernement de Tauride. L’annexion est entérinée par le traité de Jassy qui met fin à une nouvelle guerre russo-ottomane (1787-1792).

La Crimée prend alors une place majeure dans le dispositif naval russe et la stratégie des « mers chaudes » (le port de Sébastopol est construit en 1783). Sur place, les Tatars sont victimes de persécutions et 300 000 d’entre eux quittent la Crimée pour l’Empire ottoman. Le gouvernement du tsar mène une politique de repeuplement en faisant appel à des colons slaves, allemands, arméniens et grecs. Lors de la guerre de Crimée (1853-1856), les Tatars sont déplacés vers l’intérieur et 200 000 d’entre eux s’exilent. Les Tatars sont alors devenus minoritaires en Crimée, la colonisation et les transferts de populations s’accompagnent de la russification de la presqu’île. La Première Guerre mondiale vient remettre en cause les possibilités d’avenir de l’Empire des Tsars. Il était engagé dans une transformation d’ensemble depuis les années 1880-1890 (une possible évolution libérale ?), qui fut stoppée net par la défaite et la révolution en 1917. Après la Paix de Brest-Litovsk (3 mars 1918), la Crimée fait partie des territoires auxquels les Bolcheviks ont provisoirement renoncé. Très vite, elle devient l’une des bases des armées blanches que les Alliés soutiennent, avec plus ou moins de vigueur, à la suite de la défaite des Centraux. En 1920, l’armée du général Wrangel évacue la Crimée devant les Bolcheviks. Dans un premier temps, les droits nationaux des Tatars sont mis en avant, dans le cadre d’une « République socialiste soviétique autonome de Crimée » (1921). À partir de 1927-1930, les purges de Staline, la « dékoulakisation » et les famines secouent les populations. L’alliance Hitler-Staline rompue, avec l’opération Barbarossa lancée le 22 juin 1941, la guerre et les développements du bolchévisme grand-russien renforcent la répression des éléments non russes.
Ces persécutions expliquent l’accueil réservé par une partie des Tatars aux troupes allemandes, à l’été 1942. Berlin autorise la constitution d’un « Comité central musulman » et six bataillons tatars sont recrutés. L’armée allemande chassée de Crimée, les Tatars sont dénoncés comme un « peuple-collaborateur » et Staline décide leur déportation (ordonnance du 11 mai 1944). Du 18 au 20 mai 1944, près de 200 000 Tatars, dont 40 à 50 % d’enfants de moins de seize ans, sont placés dans des wagons à bestiaux, avec pour destination l’Asie centrale. Peu après, Bulgares, Grecs et Arméniens de Crimée sont aussi déportés. Les soldats tatars démobilisés de l’armée soviétique suivront bientôt. Des milliers de déportés périssent pendant le trajet et le quart de ce peuple disparaît dans les quatre années qui suivent. En Crimée, les terres des Tatars sont allouées à des colons russes, les toponymes sont systématiquement modifiés et la république autonome disparaît, absorbée par la Russie.
Lorsque Khrouchtchev transfère la Crimée à l’Ukraine en 1954, la présence des Tatars n’est plus qu’un passé oblitéré (quelques veuves de guerre d’ethnie tatare subsistaient encore). Réduits à l’état de « colons spéciaux », au Kazakhstan et en Ouzbékistan, les Tatars bénéficient en 1956 d’un assouplissement de leurs conditions de vie. S’ils sont réhabilités en 1967, le retour en Crimée leur est interdit et ils ne recouvrent pas leurs droits nationaux. Ce n’est qu’en 1989 que les Tatars sont autorisés à revenir sur leurs terres natales. Un peu plus de la moitié effectue le voyage du retour (sur un total de 400 000) sans qu’ils puissent récupérer les maisons et les terrains dont Staline les a spoliés. La question foncière est une composante des difficiles relations entre les Tatars (15 % de la population) et les Russes de Crimée (60 %).

Quand l’URSS se disloque, le sort de la Crimée et de la base de Sébastopol sont au centre d’un conflit géopolitique entre la Russie et l’Ukraine (les habitants de Crimée ont voté en faveur de l’indépendance de l’Ukraine). Pourtant, la signature par la Russie du Mémorandum de Budapest, sur la dénucléarisation de l’Ukraine, implique la reconnaissance des frontières de cette dernière, Crimée incluse. Il en va de même du traité d’amitié et de coopération russo-ukrainien signé en 1997. En contrepartie, Moscou peut continuer à utiliser la base navale de Sébastopol, moyennant le paiement d’un loyer et une réduction des tarifs du gaz. La « révolution orange » (2004) et l’accès au pouvoir d’une équipe pro-occidentale, décidée à faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN et dans l’Union européenne, ont leurs conséquences en Ukraine, Moscou redoutant de perdre la jouissance de la base de Sébastopol.
Les tensions sont particulièrement fortes lorsque des unités navales russes partent de cette base pour participer à la guerre contre la Géorgie (août 2008). Quelque mois plus tôt, la France et l’Allemagne avaient refusé l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine comme à la Géorgie (sommet de Bucarest, 2-4 avril 2008). Pourtant, le retour au pouvoir du Parti des régions (pro-russe) en 2009 apaise ce conflit géopolitique. Kyïv renonce à sa candidature à l’OTAN, adopte un statut de neutralité et prolonge jusqu’en 2042 le bail de la base de Sébastopol. Schématiquement, la possibilité de nouer des relations plus étroites avec Bruxelles est la contrepartie du renoncement à l’OTAN. En 2013, les pressions russes sur Kyïv qui s’apprêtait à signer un accord d’association et de libre-échange avec l’Union européenne se répercutent en Crimée : Vladimir Poutine s’empare de cette presqu’île, illégalement annexée le 18 mars 2014. Depuis, la Russie a fait de la Crimée une république prétendument autonome, Sébastopol disposant d’un statut de ville fédérale. Quelques années plus tard, la construction du « pont de Poutine » est censée matérialiser le rattachement de la Crimée à la Russie.
Lorsque la guerre d’Ukraine entame un nouveau cours, à partir de l’ « opération militaire spéciale » déclenchée le 24 février 2022, la Crimée sert de base arrière pour l’armée russe qui opère sur le continent, et de « porte-avions » à l’échelle du bassin de la mer Noire (la littérature militaire russe parle d’un « bastion stratégique méridional »). On sait que la marine russe a rapidement perdu le contrôle de la partie occidentale de la mer Noire, les frappes ukrainiennes la contraignant à se replier dans les ports de la mer d’Azov et ceux de la façade caucasienne (Novorossiïsk), jusqu’en Abkhazie, prise à la Géorgie en 2008 et prétendument indépendante. Après bientôt 1 600 jours de guerre, la Crimée est quasiment assiégée, les lignes d’approvisionnement sont rompues et le « pont de Poutine » est exposé aux frappes ukrainiennes (les S-400 destinés à le protéger sont neutralisés). La situation d’ensemble ouvre le champ des possibles pour la péninsule.

Longtemps, les « réalistes » voulaient que l’Ukraine soit fatalement vaincue et, pour espérer le maintien d’un État-croupion, qu’elle reconnaisse la souveraineté russe sur la Crimée. Avec le Donbass en sus et quelques autre « broutilles » (à leurs yeux), à savoir la concession d’un « droit d’ingérence » (un oxymoron) dans la politique ukrainienne, via le patriarcat de Moscou et quelques autres moyens institutionnels, au prétexte de « dénazifier » le pays. Bref, l’Ukraine était vouée à la découpe, la partie située à l’ouest du Dniepr devant être satellisée par Moscou. Quant aux Ukrainiens, en regard de l’histoire (l’Holodomor) et de la condition présente des populations occupées, elle pouvait craindre le pire.
Aujourd’hui, l’Ukraine est invaincue et elle reprend l’initiative, le sens des réalités militaires invalidant la prospective des prétendus réalistes. Aux États-Unis, l’administration Trump semble enfin comprendre la vanité du « Nixon in reverse » qu’elle visait (mais méfions-nous des errements du président américain). Sur le plan géo-historique enfin, la connaissance des faits du passé, examinés selon différentes échelles temporelles, ne légitime en rien le discours russe relatif à la Crimée, pas plus qu’à l’Ukraine dans son intégralité. Il nous faut donc penser et préparer le retour à la mère-patrie de cette presqu’île et des autres territoires provisoirement perdus.
<p>Cet article Regard sur l’histoire de la Crimée a été publié par desk russie.</p>
05.07.2026 à 12:49
Olga Medvedkova
Face aux frappes ukrainiennes, beaucoup de Russes semblent ne pas comprendre pourquoi cela leur arrive.
<p>Cet article « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » ou du désert politique avec Hannah Arendt a été publié par desk russie.</p>
L’autrice revient à la philosophie politique de Hannah Arendt pour expliquer la mentalité des Russes abêtis par une propagande officielle ignoble. À ce jour, beaucoup parmi eux ne comprennent pas le lien entre la guerre déclenchée par Poutine contre l’Ukraine et les attaques de drones ukrainiens qui frappent le territoire russe et causent la destruction et une pénurie d’essence.
Une vieille histoire drôle (ou « anekdot » en russe) circulait encore à Moscou au temps de mon enfance. Une mère, dont le fils part pour le front, lui donne ses dernières instructions.
– Surtout, mon chéri, ne te fatigue pas trop. Tue un Turc, puis assieds-toi et repose-toi. Tues-en un autre, et repose-toi.
– Mais maman, rétorque le fils, pendant que je me reposerai, un Turc me tuera.
– Pourquoi le ferait-il, s’exclame la mère, qu’est-ce que tu lui as fait ?!
Cette histoire date sans doute de la dernière guerre russo-turque qui eut lieu en 1877-1878, durant laquelle la Russie se positionna en championne du panslavisme, de la libération des peuples-frères slaves de la domination de l’Empire ottoman. Cette guerre typiquement coloniale accompagnée d’une hystérie nationaliste, à l’issue de laquelle la Russie gagna de nouveaux territoires et zones d’influence, entraîna des pertes humaines colossales, et fut violemment critiquée, notamment par Léon Tolstoï.
Aujourd’hui, nous assistons à une situation aussi invraisemblable que celle condensée dans cette vieille blague. En observant les bombardements ukrainiens des infrastructures stratégiques à l’intérieur de la Russie, y compris à côté de Moscou, les Russes ne semblent pas comprendre pourquoi cela leur arrive. « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » , s’étonnent-ils en chœur sur les réseaux sociaux. Pourtant Zelensky ne pouvait pas être plus clair. Suite à ses nombreuses propositions de paix, il a adressé dernièrement à Poutine une lettre dans laquelle tout est dit noir sur blanc : désespérés de convaincre les Russes d’arrêter cette guerre qui est la leur, les Ukrainiens vont déplacer leur guerre sur leur territoire. C’est donc leur guerre, celle de Poutine, président élu, et la leur, dont ils observent maintenant les conséquences directes, sous forme de drones au-dessus de leurs têtes et de crise énergétique, voire de crise économique généralisée, qui les guette.
« Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » Comment une question aussi stupide, une attitude aussi infantile, irresponsable est-elle seulement possible ? On aurait envie de s’indigner. Mais les temps ne sont plus à l’indignation. Les temps sont à la régression, comme l’observe si justement, dans son dernier ouvrage, le philosophe Marc Crépon7 : régression politique, régression intellectuelle, régression des mœurs sous la poussée de la violence, de l’illimitisme des pouvoirs et du capital à tous les niveaux. C’est le désert qui semble revenir, le désert dont Hannah Arendt a fait autrefois l’image même de la régression politique.
Un ensemble de textes dédiés à la philosophie politique8, rédigés par Hannah Arendt dans les années 1950, nous est aujourd’hui de nouveau très utile. Au lieu de s’exaspérer, nous pouvons profiter de cette brillante intelligence, meilleure arme face à ce qui nous arrive. Dans ces années de l’après-guerre, entre ses réflexions sur la modernité (La Condition de l’homme moderne) et le totalitarisme (Les Origines du totalitarisme), la philosophe trouve l’objet même de la science politique non pas dans l’Homme, mais dans l’espace entre deux hommes, dans l’entre-deux. Cet espace, ce vide entre les gens, est le domaine politique par excellence, déterminé par la pluralité humaine. Le point de départ est simple : le politique régit les relations entre des gens qui ne se ressemblent pas. Mais ce qui en découle est vertigineux. Là où il n’y a pas de dissemblance, où il y a volonté d’uniformisation, de répression de la spécificité, il n’y a pas de politique. Cette dernière est un art du voisinage, du vivre-ensemble avec ceux qui ne sont pas comme toi, et que tu n’es pas obligé d’aimer, mais avec qui tu es obligé de vivre, ce qui signifie communiquer. Le totalitarisme exclut la politique de la vie des hommes. « En écrasant les hommes les uns contre les autres, la terreur totale détruit l’espace entre eux. Elle substitue un lien de fer qui les maintient si étroitement ensemble que leur pluralité s’est comme évanouie en un Homme unique aux dimensions gigantesques9. » L’opposition entre l’univers fondé sur la pluralité réglée par l’esprit politique et le monde unifié, rasé, apolitique, trouve sa formule sous la plume d’Arendt dans l’opposition « monde-désert ».
Le monde, c’est la pluralité, la discussion, le vivre-ensemble / l’éviter-la-guerre, c’est l’intelligence du voisinage, mais aussi l’intelligence tout court. Pour y vivre bien, il faut être là, il faut réfléchir vite, mais aussi pouvoir imaginer ce que pense l’autre. C’est là que la philosophie politique rejoint la gnoséologie, voire la métaphysique : « […] personne ne peut saisir par lui-même et sans ses semblables de façon adéquate et dans toute sa réalité ce qui est objectivement, parce que cela ne se montre et ne se manifeste à lui que selon une perspective qui est relative à une position qu’il occupe dans le monde et qui lui est inhérente. S’il veut voir le monde, l’expérimenter tel qu’il est « réellement », il ne le peut que s’il le comprend comme quelque chose qui est commun à plusieurs, qui se tient entre eux, qui les sépare et les lie, qui se montre différemment à chacun et qui ne peut être compris que dans la mesure où plusieurs en parlent et échangent mutuellement leurs opinions et leurs perspectives10. » Le monde est une mosaïque, le dessin n’y apparaît qu’à la vue d’ensemble.
Le désert, c’est le contraire du monde : la solitude, la désolation, la déréalisation, l’hébétude. Certes, il existe dans le désert des oasis. Mais si dans le monde réglé par l’esprit politique, l’oasis sert à ressourcer les gens, avant qu’ils ne rejoignent la vie et l’action, dans le désert, l’oasis absorbe l’homme qui s’y réfugie sans vouloir jamais le quitter. La culture peut jouer, par exemple, sous le régime totalitaire, ce rôle d’oasis. Ceux qui ont vécu en URSS reconnaissent facilement ce dont parle ainsi Hannah Arendt. Cette opposition du monde et du désert nous explique beaucoup de choses, comme l’extrême attachement des élites issues de l’ex-URSS à la « haute culture ». Ou encore, parallèlement, l’absence totale, chez elles, même parmi ses représentants les plus cultivés, de tabou sur la parole raciste.
Le désert politique en URSS (comme dans d’autres pays aux régimes semblables) a tué chez les gens toute capacité de penser la vie en termes de relation, de compréhension, d’adaptation et de partage de l’espace commun. Les gens ont abandonné jusqu’à la moindre curiosité, la moindre tentative de considérer l’autre, de coexister avec quelqu’un qui a l’air différent, qui ne pense pas comme eux. Homo sovieticus a fait deuil de la polis (nos parents, prisonniers de leurs oasis, de leurs cuisines, musées, salles de concerts, étaient au mieux très fiers d’être apolitiques). Leurs héritiers post-soviétiques frappent par leur égoïsme désinhibé, par un désintérêt prononcé pour tout ce qui ne fait pas partie de leurs zones de confort. Ils n’écoutent pas les autres. Ils n’en veulent rien savoir. Ces autres n’existent pas. Pour se faire entendre, ces autres (les Ukrainiens) doivent frapper fort chez eux ; et là ils s’étonnent et se demandent : « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? »
Les experts indépendants qui observent et analysent aujourd’hui l’opinion publique en Russie, telle qu’elle se reflète dans les réseaux sociaux ou dans les conversations privées, parlent de l’énervement des gens, de leur fatigue face au « dérangement » créé par les frappes ukrainiennes. Les Russes se demandent : « Quand est-ce que tout cela va enfin s’arrêter ? ». Il semblerait, hélas, que l’une des réponses avancée aujourd’hui par la société russe à cette question, aidée en cela par la propagande déchaînée, soit la bombe nucléaire. Cette réponse est typiquement celle du désert. « Le désert croît », selon la parole de Nietzsche, reprise par Heidegger, puis faite sienne par Hannah Arendt. La menace de l’attaque nucléaire que les Russes propagent est en elle-même criminelle. Cette menace est ce par quoi le désert croît, en dépassant les frontières, en contaminant le monde.
Car il n’y a pas que les Russes. Certes, l’héritage du régime totalitaire crée et maintient le désert politique et, avec ça, la bêtise, la lourdeur, la passivité, la surdité, l’aveuglement de l’homme-seul-au-monde. Mais l’apolitisme du dernier homme, promis par les prophètes de la fin de l’histoire11, le fait tout autant. Par l’abandon de l’espace public, par l’apolitisme et le désert qu’il crée autour de lui, par la déréalisation que ce désert entraîne, le dernier homme attire sur lui le règne totalitaire.
<p>Cet article « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? » ou du désert politique avec Hannah Arendt a été publié par desk russie.</p>