28.04.2026 à 14:56
Vivian PETIT
Le film commence par raconter la fondation en 1982 des FARL, les Forces Armées Révolutionnaires Libanaises, dans le contexte de l’invasion du Liban menée par Israël avec le soutien des États-Unis. Après avoir résisté sur place à l’envahisseur, les FARL revendiquent l’assassinat de responsables militaires et politiques, américains comme israéliens. Un membre de l’organisation, Georges Ibrahim Abdallah sera jugé à Paris pour sa complicité dans l’assassinat de deux hommes : Charles Ray, attaché militaire à l’ambassade des États-Unis et agent de la CIA, et Yaacov Barsimantov, deuxième secrétaire de l’ambassade d’Israël et responsable du Mossad en France. Alors que le procureur avait requis une peine de dix ans d’emprisonnement à son encontre, il écope de la réclusion criminelle à perpétuité.

Si c’est officiellement sa complicité dans les deux assassinats qui justifie la condamnation, l’ancien magistrat antiterroriste Alain Marsaud confirme face caméra, après avoir échangé avec ses collègues de la cour spéciale, que Georges Abdallah paya aussi pour des attentats aveugles commis à Paris au même moment, attentats qui lui furent fallacieusement attribués. En réalité, ces attentats visant des civils, sans rapport avec le mode opératoire des FARL, avaient été réalisés par le Hezbollah sur instigation de l’Iran. À l’époque, la fausse information de la culpabilité d’Abdallah fut reprise par la quasi-totalité des médias après sa publication dans plusieurs dizaines d’articles du Monde signés de la main d’Edwy Plenel.
Dans L’Affaire Abdallah, Georges Marion, co-signataire avec Edwy Plenel de la moitié des quarante articles que le quotidien consacra à cette accusation, reconnaît du bout des lèvres une trop grande dépendance à une source policière. Quant à Plenel, il a refusé de revenir dans le documentaire sur ses méthodes d’enquête. Il n’a pas non plus répondu au mail qui lui fut adressé dans le cadre de la rédaction de cet article.
Le Monde étant l’un des principaux protagonistes d’un documentaire où il est rudement mis en cause, nous attendions la réaction du journal à la diffusion du film. La critique publiée le 8 avril, jour de la sortie en salle, semble faire office de riposte autant que de tentative de diversion1. Si son auteur, Jacques Mandelbaum, admet que l’attribution à Georges Abdallah d’attentats contre des civils relevait d’une « fausse piste » qui « fut massivement reprise par la presse », il se borne à mentionner la présence à l’écran de « Véronique Brocard, de Libération, Hervé Brusini, d’Antenne 2… ». Celle de Georges Marion, journaliste au Monde, est soigneusement ignorée, comme les images d’archives qui montrent Edwy Plenel sur le plateau de TF1 en train de relayer le mensonge de la police française. Aussi, Mandelbaum ne précise pas que si Véronique Brocard apparaît dans le film, c’est pour expliquer qu’elle a recopié dans Libération les mensonges d’abord publiés en une du Monde. Il choisit aussi d’ignorer les propos de Serge Quadruppani, romancier et essayiste, qui rend compte d’une conversation qu’il eut à la fin des années 80 avec Edwy Plenel. Selon l’écrivain, contrairement aux journalistes de Libération qui avaient alors compris la supercherie, le journaliste du Monde restait à l’époque convaincu de la culpabilité d’Abdallah.
Bien que publié dans les pages Culture, l’article de Jacques Mandelbaum en réponse au documentaire est structuré par les biais idéologiques de son auteur, favorable à Israël et hostile à la critique des médias. Si Mandelbaum avait salué en 2019 Un berger et deux perchés à l’Élysée, dans lequel Pierre Carles et Philippe Lespinasse suivaient la première campagne présidentielle de Jean Lassalle, c’était pour mieux opposer ce film aux précédents. Dans son article, Mandelbaum assénait déjà que la critique des médias portée par Pierre Carles n’était que « virulence idéologique et manipulation tous azimuts »2.

En novembre 2023, alors que les ministres israéliens avaient déjà annoncé leur volonté de rendre Gaza inhabitable, entrepris sa destruction systématique et commencé à imposer un blocus total à ses habitants qualifiés d’« animaux humains », dans ces mêmes pages Culture du Monde, Mandelbaum préférait se référer abstraitement aux « événements au Proche-Orient ». Il s’en prenait à l’époque au documentaire Yallah Gaza de Roland Nurier à qui il reprochait un « point de vue militant », un « parti pris » et un manque d’« équité ». Face à la dénonciation du blocus de Gaza, Mandelbaum signifiait son refus d’imputer « à l’État d’Israël l’entière responsabilité des drames passés, présents et à venir »3.
De la même manière, dans sa critique de L’Affaire Abdallah, Jacques Mandelbaum se refuse à contextualiser les actions des Forces Armées Révolutionnaires Libanaises. Celui ou celle qui n’en aurait pas été informé ne saura rien, en lisant Mandelbaum, de l’invasion du Liban en 1982 par Israël. Les propos du chercheur Nicolas Dot-Pouillard et du journaliste Georges Malbrunot, qui expliquent dans le documentaire que la création des FARL trouve sa source dans la lutte contre l’occupation du Liban par Israël, ne sont pas mentionnés. Mandelbaum préfère insister sur les liens entretenus par les FARL avec Action directe et les Brigades rouges. Nous comptons dans son article six occurrences des termes « terroriste », « terrorisme » ou « antiterroriste ». À l’inverse, le champ lexical du colonialisme est absent de l’article et le verbe « occuper » est conjugué en une seule occurrence… à propos du logement parisien qu’« occupe » Georges Abdallah.
Trois décennies plus tôt, en 1995, Mandelbaum (qui, contrairement aux critiques des médias ou réalisateurs pro-palestiniens, n’est bien sûr pas « militant », ne connaît aucun « parti pris » et dont les articles ne sont empreints d’aucune « virulence idéologique ») dénonçait dans Tribune juive la programmation par Arte de plusieurs documentaires critiques de la politique israélienne. Tout en nuances, il affirmait qu’« Arte commence à flirter dangereusement avec l’obscénité » et dénonçait la « véritable abjection cinématographique » que constituait un documentaire d’Eyal Sivan portant sur les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Probablement par refus du militantisme, Jacques Mandelbaum ne parlait pas de « colonies » mais d’« implantations ». Déjà, il dénonçait la « litanie des discours où Israël se voit unilatéralement accusé de tous les maux du peuple palestinien » et le « refus haineux d’Israël comme constituant fondamental de l’identité palestinienne ».4
Aujourd’hui, Jacques Mandelbaum affirme que Georges Abddallah a « export[é] la lutte armée palestinienne sur le sol français ». Cette idée d’une « exportation » par les FARL d’une violence supposément absente du territoire est pourtant réfutée dans le documentaire. Ainsi, à propos de l’assassinat de Yaacov Barsimantov revendiqué par les FARL en 1982, on voit Jacques Vergès, avocat de Georges Abdallah, rappeler aux journalistes que « Monsieur Yaacov Barsimantov était le responsable du Mossad en France. Vous vous êtes adressé à des agences, et vous n’avez pas la photo, forcément, de Mohamed Boudia, mon ami, tué à Paris en 73 dans un attentat du Mossad, c’est ça le travail du Mossad. Alors quand ces gens tombent à Paris, je crois qu’en étant très modéré on peut dire que les vagues de ces conflits du Moyen-Orient arrivent jusqu’en France. » Jacques Vergès critiquait alors l’invisibilisation par les médias des victimes palestiniennes et la victimisation de leurs bourreaux. Quarante ans plus tard, cet article du Monde démontre que les méthodes n’ont guère changé.
Au détour d’une phrase, Mandelbaum choisit, pour résumer la carrière de Vergès, de rappeler que l’avocat a été « notamment défenseur du nazi Klaus Barbie et de l’antisioniste négationniste Roger Garaudy ». Par cette formule, il s’agit de ramener à la Shoah la défense de Georges Abdallah et les actes commis par lui. Les faits sont pourtant têtus : comme la Résistance à l’occupation nazie, la lutte armée des communistes libanais contre Israël a pris pour cible des représentants politiques et militaires de l’envahisseur. Si l’une des incarnations de cette résistance s’est vue infliger une condamnation à perpétuité, c’est essentiellement à cause d’une entreprise de désinformation relayée par Le Monde, induit en erreur par la police française. Quant à Jacques Vergès, rappelons qu’il fut résistant contre le nazisme à dix-sept ans puis militant communiste, et qu’il est avant tout connu comme un défenseur des colonisés en général, proche des militants du FLN et du FPLP en particulier.
Dans un mail envoyé au Monde le jour de la publication de l’attaque contre son film par Mandelbaum, Pierre Carles liste les déformations et les omissions contenues dans l’article. Il rappelle que « le long-métrage L’Affaire Abdallah suggère que Le Monde porte une bonne part de responsabilité dans la durée de détention hors-normes de Georges Abdallah (40 ans et 9 mois d’incarcération) ». Si, le mail de Pierre Carles au Monde est resté sans réponse (comme les nôtres), cinq jours plus tard, une légère modification était apportée à la version en ligne de l’article : à propos de l’imputation à Georges Abdallah d’attentats commis contre des civils, qualifiée de « fausse piste massivement reprise par la presse », la précision « dont Le Monde » était alors ajoutée entre parenthèses.
Rappelons cependant que Le Monde n’est pas un média parmi d’autres qui ont relayé une fausse information, mais le premier à l’avoir diffusée avant qu’elle ne soit reprise par d’autres journalistes qui faisaient confiance au « quotidien de référence ». Au moment de la diffusion de L’Affaire Abdallah, nous aurions pu espérer un minimum de réflexivité de la part du monde médiatique. La publication d’une telle critique en riposte, comme le refus par Edwy Plenel de répondre à Pierre Carles, tendent à prouver l’incapacité d’une caste à se remettre en cause lorsque ses pratiques sont mises en cause.
Edwy Plenel a pu récemment, en de rares occasions et de façon brève, s’exprimer sur la fausse information véhiculée à l’époque. C’est notamment le cas sur France inter en 2024 dans une émission consacrée à la situation de Georges Abdallah5. Il n’y exprime cependant aucune remise en cause de ses méthodes de travail. Cette même année 2024, lorsqu’il quitte la présidence de Mediapart, média qu’il a créé en 2007, il revient sur sa carrière dans une série de dix podcasts6. L’épisode consacré aux différentes « polémiques » lui donne surtout l’occasion d’insister sur son honnêteté et sa bonne foi ainsi que sur l’injustice des critiques qui lui sont faites7. L’affaire Abdallah n’y est pas abordée.
Dans ce podcast, les propos les plus intéressants sont en réalité tenus par Georges Marion, ancien acolyte d’Edwy Plenel au Monde. Il explique que « les journalistes d’investigation » ne sont « pas des petits saints » et « même parfois des sacrés tocards, des gars qui ont la tête comme des pastèques ». Parmi les « raisons pour lesquelles on peut déraper », Marion cite d’abord « l’ivresse » de la révélation d’une information, ensuite le risque de « mal interpréter une information, ou une pseudo-information », en oubliant notamment que « l’informateur (…) peut être lui-même intoxiqué » et « victime de ses préjugés ». Enfin, Georges Marion mentionne une raison propre à « ce qu’est la presse dans un régime capitaliste », à savoir le fait que la « carrière, sa rémunération, la progression » dépendent de « la valorisation que vous apportez avec votre enquête ». Il mentionne des « primes » perçues par des journalistes, notamment au Canard enchaîné à la suite de révélations, qui peuvent « pousser inconsciemment à faire des conneries ». Invité dans le podcast à réagir à cette analyse, Plenel préfère botter en touche et de nouveau vanter les mérites des journalistes, en particulier ceux de Mediapart. En 2025, cette fois face à Daniel Schneidermann, Edwy Plenel est de nouveau appelé à commenter les propos de Georges Marion, et notamment la description de l’ivresse ressentie par le journaliste d’investigation. Il se borne alors à répondre qu’il « ne se voi[t] pas comme ça ». Plenel reconnaît simplement le risque de commettre une erreur, et admet celle relative à Georges Abdallah. Il concède avoir pris trop au sérieux les propos d’un « informateur très crédible, qui ne nous a pas menti, c’est ce qu’il pensait, c’est ce que ses sources opérationnelles policières lui disaient »8.
Plus récemment encore, interviewé par David Dufresne, Plenel, jamais avare d’un compliment à son propre égard et toujours disponible pour défendre le rôle de la presse, s’offusque des critiques portées par La France insoumise à l’encontre des médias9, de la même manière qu’il s’indignait à la fin des années 90 face à celles développées par Pierre Bourdieu et Serge Halimi10. Dans cet entretien, Plenel va jusqu’à affirmer que les « journalistes indépendants » constitueraient la « première cible » d’un pouvoir d’extrême droite en France, les journalistes étant selon lui « incontrôlables ». On s’étonne qu’un homme de gauche attentif à l’actualité de l’extrême droite ne considère pas les migrants, les transgenres ou les peuples victimes de l’impérialisme comme les premières cibles de l’extrême droite.
En outre, si l’on se penche de près sur son parcours, on ne peut qu’être embarrassé face à l’invocation par Edwy Plenel de la mythologie propre à la démocratie libérale, celle de la séparation des pouvoirs, de l’état de droit et de la figure du journaliste comme incarnation de l’indépendance. En effet, alors qu’il aime décrire sa carrière comme un symbole d’indépendance de tous les pouvoirs, le bilan de la carrière d’Edwy Plenel nous semble devoir être présenté de façon plus nuancée. En 1982, en plein été, Edwy Plenel, recruté deux ans plus tôt par Le Monde pour travailler à la rubrique Éducation, se trouve à devoir enquêter sur l’affaire dite « des Irlandais de Vincennes », puisque c’est ainsi que sont désignées les personnes mises en cause pour un attentat antisémite commis rue des Rosiers à Paris. Grâce au travail des journalistes, il sera révélé que les Irlandais en question sont injustement accusés. Edwy Plenel dans Le Monde et Georges Marion dans Le Canard enchaîné documentent les irrégularités commises lors des perquisitions11. Plenel rejoint alors le service Police du Monde, où il développe des relations amicales avec des policiers et magistrats qui, au cours des années, l’alimenteront en informations.
Si la révélation du sabotage du Rainbow warrior, navire de l’ONG Greenpeace, par les services secrets français qui tuent le photographe Fernando Pereira qui se trouvait à bord, est souvent attribuée au Monde et à Edwy Plenel, l’information est en réalité d’abord publiée par Pascal Krop dans L’Événement du jeudi le 8 août 1985. Pendant une semaine, Le Monde se montre alors particulièrement frileux. Puis, une fois la responsabilité de la DGSE démontrée, un article d’Edwy Plenel publié le 17 août 1985 présente sa pusillanimité initiale comme la preuve de son sérieux. Comme s’il fallait compenser, l’article décrit de nombreux détails du sabotage. Cependant, il s’agit surtout de tenter de blanchir le président de la République. Edwy Plenel assène ainsi que « M. Mitterrand sait que son proche entourage actuel n’est pas impliqué dans l’affaire ». Un autre journaliste, Jacques Isnard, chargé au Monde de traiter des questions militaires depuis sa sortie de l’école de journalisme en 1977, par ailleurs connu pour sa grande proximité avec la DGSE, tient quant à lui à décrire l’acte comme une « maladresse de débutant » et un « coup tordu »12.
En outre, nombre de « scoops » révélés les années suivantes par Le Monde s’appuient sur des procès-verbaux ou des fiches de police transmis au gré des intérêts des uns et des autres. Publié en 2003, La Face cachée du Monde, livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, décrit les relations d’Edwy Plenel avec Bernard Deleplace, membre du Parti socialiste et secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police. À l’époque, Edwy Plenel ne se serait pas contenté d’échanger avec des policiers, mais aurait rédigé notes, discours et plaidoyers pour le syndicat, ainsi que certains de ses communiqués de presse. C’est notamment lui qui aurait écrit, en décembre 1986, celui relatif à la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers13. Parallèlement, Edwy Plenel couvrait en tant que journaliste les congrès du syndicat policier. Selon Péan et Cohen, le secrétaire général de l’organisation aurait même demandé à ses collègues policiers « de mener des enquêtes parallèles, en dehors de leurs heures de service, pour le compte du journaliste du Monde ». À la suite de ces affirmations, Daniel Schneidermann, à l’époque journaliste au Monde, raconte que le nombre important d’interviews et de tribunes de Bernard Deleplace publiées dans le quotidien aurait exaspéré plusieurs reporters du journal14.

En 1994, Edwy Plenel travaille au sein de l’équipe de rédaction en chef du Monde. Cette même année, à partir d’avril et pendant trois mois, l’État français organise et soutient le génocide des Tutsis au Rwanda. Plus d’un million de Tutsis et plusieurs milliers de Hutus opposés au génocide sont alors massacrés. Les livraisons d’armes et l’envoi de mercenaires par la France, l’aide de conseillers techniques français puis l’exfiltration des génocidaires sont aujourd’hui prouvés. À l’époque, ces faits sont notamment dénoncés par Jean-Paul Gouteux, entomologiste français qui a travaillé dans plusieurs pays d’Afrique. Le chercheur est marié à une Rwandaise dont la majorité de la famille a été exterminée. Jean-Paul Gouteux rejoint alors l’association Survie afin de rendre public ce dont il est témoin. En 1998, quelques pages de son ouvrage Un génocide secret d’État : la France et le Rwanda (1990-1997) mettent en cause la négation du génocide par Le Monde. Gouteux accuse le quotidien d’avoir soutenu la politique étrangère française en raison de sa bienveillance envers Mitterrand, de ses préjugés relatifs à l’Afrique, mais aussi d’une trop grande proximité entre plusieurs de ses journalistes et la DGSE. Le Monde sera débouté de sa plainte contre Jean-Paul Gouteux, les juges reconnaissant la qualité et le sérieux de son travail. Un an plus tard, dans un nouveau livre intitulé Le Monde, un contre-pouvoir ? : désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, Jean-Paul Gouteux ironise sur l’intérêt porté à des scandales politico-financiers tels que la question du favoritisme dans l’attribution de marchés liés aux HLM de la ville de Paris. Il se demande alors si les implications génocidaires de la politique étrangère de la France ne sont pas au moins d’une importance égale.
Gouteux démontre que les articles publiés dans Le Monde par les journalistes Jean Hélène et Jacques Isnard ont systématiquement, en lien avec la propagande de la DGSE, présenté le génocide des Tutsis comme une succession de massacres inter-ethniques réciproques. Aussi, certains articles et des dessins, notamment de Plantu, inversaient les responsabilités en accusant de génocide ceux qui en étaient victimes. Si le Front patriotique rwandais, en lutte contre le pouvoir, a pu commettre des crimes de guerre, les articles qui les dénonçaient niaient le plus souvent le génocide en cours. En outre, déjà à l’époque, l’organisation en lutte contre l’extermination d’une population était fallacieusement accusée d’utiliser les civils comme boucliers humains. De plus, son désarmement était présenté comme une priorité dans les colonnes du Monde sans évoquer le génocide en cours. Plus globalement, le journal s’appuyait sur une grille de lecture ethniciste15 pour masquer les implications géopolitiques d’un génocide soutenu par la France, que le quotidien décrivait comme une « guerre ».
Si Edwy Plenel présentera par la suite la publication dès 1994 de certains articles relatifs aux massacres de Tutsis comme l’exercice d’un contre-pouvoir, Jean-Paul Gouteux considère à l’inverse que la distillation d’informations exactes au milieu des mensonges répandus par les services secrets peut, en donnant l’apparence du pluralisme, constituer l’une des conditions de la propagande. Comme l’écrira le collectif de critique des médias Les mots sont importants, « c’est bien l’enquête de Jean-Paul Gouteux, plus que les articles du Monde, qui a assuré, dans cette histoire, un rôle de contre-pouvoir»16. Revenant sur le génocide au Rwanda et sur ses diverses responsabilités, Gouteux résumera son propos dans une conclusion aujourd’hui évocatrice : « la compromission des dirigeants français avec les auteurs de ce génocide entraîne de multiples conséquences. La presse française est inféodée au pouvoir, ce génocide l’a montré. »17
Après le génocide au Rwanda, Edwy Plenel occupe au sein du journal le poste de directeur de la rédaction de 1996 à 2004, période durant laquelle est porté le projet de cotation du Monde en bourse18. Il assume aussi la transformation du service « Économie » du Monde en service « Entreprises ». Il le présente comme « un choix dénué d’ambiguïtés : la microéconomie, les marchés, la finance, sans complexe, sans ce rapport trouble, voire hypocrite, au monde de l’argent qui nous a parfois handicapés »19. En parallèle, il anime l’émission « Le Monde des Idées » sur LCI, propriété de Bouygues, groupe historiquement lié aux grands marchés publics dans l’hexagone comme dans les pays d’Afrique où la France conserve une influence20. Dans cette émssion, Edwy Plenel fait notamment la promotion des livres de Bernard-Henri Lévy (éditorialiste associé au Monde) et d’Alain Finkielkraut21.
En 2003, quand paraît La Face cachée du Monde, Plenel ne répond pas sur le fond et invente une accusation d’antisémitisme contre ses auteurs. Daniel Schneidermann, alors lui-même journaliste au Monde, regrette dans le dernier chapitre de son ouvrage Le Cauchemar médiatique que la direction du journal n’ait pas répondu précisément aux différentes accusations contenues dans le livre de Péan et Cohen, jugeant certaines d’entre elles aberrantes et d’autres plus fondées. Il y décrit alors Edwy Plenel en directeur autoritaire prompt à considérer chaque critique comme une attaque contre la liberté d’informer. Le Monde reproche à Schneidermann d’agir contre son employeur. Le journaliste est licencié22. L’employeur sera condamné aux prud’hommes. Huit ans après, Plenel finira par reconnaître face à Schneidermann que son licenciement était « une erreur »23.
En 2003, dans Le Pouvoir du Monde, publié à La Découverte, Bernard Poulet écrivait à propos d’Edwy Plenel et d’une fausse information qu’il avait propagée (celle du financement par le Panama de la campagne de François Mitterrand en 1988), qu’« on sent bien ici comme il lui est difficile de reconnaître ses erreurs »24.
Aujourd’hui, la réaction du Monde à l’enquête de Pierre Carles prouve que le jugement ne saurait se limiter à la seule personne d’Edwy Plenel ni à cette seule affaire panaméenne. Dans son entretien pour Hors-série, Pierre Carles insiste sur le fait que « les médias n’ont jamais fait le moindre mea culpa à propos de la fake news de 1986 ». À lire la critique de son film publiée par Le Monde, il semblerait que les responsables ne soient toujours pas prêts à présenter leurs excuses. Selon Mandelbaum, il aurait fallu faire figurer des « avis discordants dans les déclarations des témoins, vivants ou morts, qui orientent la conduite du film». Pierre Carles explique au contraire qu’« un travail d’investigation journalistique, ce n’est pas laisser s’exprimer des « avis contradictoires » mais s’approcher au plus près de la vérité en écartant les paroles masquant celle-ci». Malheureusement, à la suite de nombreux autres, l’article publié dans Le Monde ce 8 avril 2026 risque de contribuer à masquer la vérité sur l’affaire Abdallah, autant que sur les massacres successifs commis par Israël au Liban et en Palestine.
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︎24.04.2026 à 17:17
Jeremy RUBENSTEIN
« Nous avons neutralisé une possible cellule terroriste à son entrée dans le pays », affirme la ministre de la Sécurité, Patricia Bullrich, de la toute nouvelle administration d’extrême-droite de l’Argentine, ce 3 janvier 2024. Durant les dix jours suivants, la même ministre communique fréquemment sur cette enquête en cours, portant sur de mystérieux étrangers venus de « différents pays » qui projetaient de se loger à quelques centaines de mètres de l’ambassade d’Israël. Avec le ton martial qui la caractérise, elle en dit assez pour susciter l’émoi de journalistes friands de telles affaires, sans jamais entrer dans le détail – laissant ainsi entendre que l’antiterrorisme affronte un danger encore présent.
Puis, plus rien.
Du jour au lendemain, la ministre de la Sécurité (équivalent de l’Intérieur qui, à l’instar de ses pairs français, communique sans cesse, toujours très à droite) n’évoque plus cette affaire. Pourtant, disait-elle auparavant, celle-ci impliquait rien moins que des terroristes venus du Moyen-Orient se rendant dans cette lointaine Argentine afin de perpétrer un attentat, avec la complicité de cellules dormantes résidant dans le pays.
Ce silence du ministère est cependant largement compensé par le grand éclat de rire populaire qui accompagne les résultats de la fameuse enquête anti-terroriste. Il faut dire qu’ils contrastent fortement avec les inquiétants messages de Bullrich sur une cellule terroriste aux ramifications internationales : toute l’« affaire » (qui n’en est pas une) tourne autour d’un ancien champion de ping-pong binational (syrio-colombien) qui espérait s’installer à Buenos Aires en investissant dans une petite salle de sport. La ministre a, en réalité, retransmis pendant des semaines les élucubrations d’un voisin mythomane, au dossier psychiatrique chargé.
Le dossier judiciaire est vide mais, outre les personnes inquiétées par la justice qui ont dû passer quelques semaines en prison, Bullrich a pu jouer son premier spectacle de ministre de la Sécurité de l’administration Milei nouvellement installée.
En dehors de son aspect grotesque, cette affaire révèle une tendance lourde du gouvernement de Milei (et pas seulement de Bullrich) : une volonté d’exister internationalement à travers le lointain (pour l’Argentine) et fantasmé Moyen-Orient. Alors que se déroulait cette pantalonnade antiterroriste, Milei s’était déjà rendu en Israël, en toute première visite officielle, pour se montrer au Mur des lamentations.
L’épisode grotesque inaugural de l’administration Milei, et la volonté de ce dernier de se rendre en Israël affirmer son soutien inconditionnel à l’extrême-droite sioniste, laissèrent un goût étrange. Quelques commentateurs remarquèrent qu’afficher si bruyamment son admiration pour Israël, alors que le pays perpétrait un massacre bientôt signalé par les instances internationales pour le « risque de génocide » dont il était porteur, n’était diplomatiquement pas très avisé. D’autres s’inquiétèrent des conséquences d’une telle visibilité, attirant l’attention sur Buenos Aires qui deviendrait un lieu idéal pour perpétrer une action d’éclat, alors que l’Argentine n’a pas beaucoup de moyens pour affronter une (véritable) attaque terroriste.
Cette inquiétude s’est ravivée ces dernières semaines avec l’agression israélo-étatsunienne de l’Iran. En effet, les assassinats ciblés des personnalités iraniennes et les bombardements des populations sont sans cesse applaudis, avec la stridence qui le caractérise, par le président argentin.
Le 10 mars dernier, lors d’une énième visite aux États-Unis, Milei a donné une conférence dans une université confessionnelle juive de New York, durant laquelle il a affirmé son « orgueil d’être le président le plus sioniste du monde ». Une déclaration qui, au-delà de la confusion habituelle entre notions, apparait comme une provocation dans le contexte actuel – confusion notamment entre judaïté et sionisme : Milei affirme vouloir se convertir au judaïsme, et manifeste sans cesse son amour pour cette religion en vertu de sa proximité avec les positions les plus extrêmes que peuvent prendre les dirigeants d’Israël.
L’alignement de Milei sur les décisions prises à Washington et Tel Aviv est systématique, sans la moindre considération pour la tradition de neutralité (relative, dans la pratique) de Buenos Aires. Les rares diplomates argentins qui s’expriment et les experts en relation internationales s’accordent pour considérer ce degré d’alignement sur les États-Unis comme inédit. Surtout, personne ne voit quels pourraient être les intérêts de l’Argentine à une telle soumission – a priori nullement exigée par les alliés de Milei.
Quoiqu’il en soit, dans cette ligne dépourvue de la moindre nuance, Javier Milei a déclaré que l’Iran était un pays ennemi. Autrement dit, il a pratiquement déclaré la guerre, en syntonie avec les États-Unis et Israël, deux pays ultra militarisés, alors que l’Argentine ne possède qu’un armement assez vétuste. Cela n’est bien sûr pas passé inaperçu du côté de Téhéran : jusqu’alors, le pouvoir iranien s’était contenté d’ignorer les gesticulations du président libertarien. Cette fois, le Tehran Times, très proche du pouvoir iranien, ou « voix (anglophone) de la révolution islamiste » ainsi que se définit l’organe, a publié le 16 mars un éditorial en forme d’avertissement. Intitulé « Milei, Quo Vadis ? » : l’article affirme que l’Argentin a dépassé une « ligne rouge » et alimente une dangereuse « irano-phobie ».
Cette menace vient renforcer les inquiétudes des analystes qui considèrent l’Argentine très mal préparée pour s’affronter à un pays dont la capacité de nuisance n’est plus à démontrer. Pour aller vite, le dispositif de sécurité intérieur argentin est capable de surveiller des opposants (ou des rivaux, d’ailleurs) politiques, voire d’organiser des coups tordus contre les mêmes. En revanche, il n’a jamais démontré sa capacité à s’affronter à de véritables dangers.
Au contraire, dans les années 1990, ces services ont laissé se perpétrer des attentats d’ampleur en plein cœur de Buenos Aires. Ceux-ci ne sont pas étrangers aux positions actuelles du gouvernement argentin d’extrême-droite, qui les instrumentalisent. En effet, afin de justifier son hostilité à l’Iran, Milei et son gouvernement invoquent sans cesse les deux attentats attribués au pouvoir iranien.
Pour rappel, le 17 mars 1992, un attentat à la voiture piégée a soufflé l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, provoquant la mort de 22 personnes et en blessant au moins 240. Deux ans plus tard, le 18 juillet 1994, un nouvel attentat a détruit entièrement le principal centre culturel de la communauté juive argentine (l’AMIA, Asociación Mutual Israelita Argentina, fondée à la fin du XIXe siècle) en plein cœur d’un quartier populaire de Buenos Aires. Avec 85 victimes mortelles et plus de 300 blessés, cet attentat est le plus sanglant de l’histoire argentine – pourtant peu avare en violences politiques.
Jamais revendiqués, ces attentats ont été attribués à des dirigeants iraniens pour la conception, et à des agents du Hezbollah pour l’exécution. Il est cependant impossible de connaître la vérité, même partielle, sur ces attentats, du fait des multiples manipulations dont les enquêtes ont été l’objet. Aussi bien les responsables politiques que les différents juges ont dit tout et son contraire, ouvrant de nombreuses pistes – pour la plupart totalement fausses.
Pour rendre compte des multiples manipulations qui ont entaché l’enquête sur l’attentat de l’AMIA, il faudrait y consacrer un livre (il y en d’ailleurs plusieurs). Retenons seulement que la seule certitude exprimée par les personnes qui connaissent le mieux le dossier -notamment Horacio Lutzky – est que nous ne connaîtrons jamais la vérité. Les familles des victimes sont condamnées aux conjectures sur les tenants et aboutissants de ces attentats.
Quoiqu’il en soit, Milei joue ainsi à la fois avec le feu d’une réaction violente de la part de l’Iran et avec la mémoire encore très sensible d’une partie de la population argentine, en particulier l’importante communauté juive (Buenos Aires compte la communauté la plus nombreuse d’Amérique après New York). Cette dernière est très diverse, avec des instances officielles alignées sur la droite israélienne, voire phagocytée par cette dernière, mais aussi de nombreuses voix juives progressistes et de gauche. Ainsi, parmi les principales voix argentines qui dénoncent le génocide des Palestiniens de Gaza, se trouvent des figures identifiées à la judaïté portègne, notamment la dirigeante politique (trotskyste) Myriam Bergman et le journaliste Alejandro Bercovich.
Il est cependant peu probable que ces voix d’opposition puissent infléchir la ligne prise par Milei. Celle-ci place l’Argentine dans une position tout à fait absurde : Milei est à la limite de placer son pays comme belligérant d’une guerre lointaine, afin d’afficher son alignement sur Washington, alors que Trump cherche désespérément une porte de sortie au bourbier dans lequel l’a entraîné Netanyahou.
21.04.2026 à 18:38
Vivian PETIT
Je m’intéresse depuis longtemps à la question de la lutte armée et à ceux qui l’ont pratiquée. Au milieu des années 2000, j’avais réalisé avec Georges Minangoy un film à propos d’Action directe, un groupe français de lutte armée qui a opéré de la fin des années 70 à 1987. Le film s’appelle Ni Vieux ni Traîtres, et il s’agissait déjà d’essayer de comprendre pourquoi des gens avaient pris les armes. Je suis depuis longtemps sensible au fait que le terme « terroriste » est utilisé pour empêcher toute discussion et disqualifier quiconque pratique la lutte armée, comme si les combattants étaient uniquement guidés par le sadisme ou par une volonté de faire le mal. Ce film visait à proposer un regard qui se distingue des clichés véhiculés à propos de militants comme ceux d’Action directe. Il n’a pas été diffusé ailleurs que dans quelques cercles militants qui étaient sensibles au sujet, à l’époque où il fallait se mobiliser pour faire sortir de prison les militants d’Action directe qui étaient encore incarcérés. Par ailleurs le film était insuffisant, ce n’était pas une enquête rigoureuse comme celle que j’ai réalisée avec L’Affaire Abdallah.
J’ai ensuite travaillé sur la guérilla des FARC, là aussi pour essayer d’approcher la vérité sur ce groupe armé de résistance en Colombie. On partait de loin, puisqu’en 2002, quand les guérilleros et les guérilleras des FARC ont enlevé Ingrid Betancourt, une femme politique franco-colombienne, les discours véhiculés dans les grands médias étaient extrêmement schématiques, les combattants étaient le plus souvent qualifiés de « narco-terroristes », ce qui était factuellement faux. Je connais bien la Colombie, comme on le voit dans le film, aussi j’ai essayé de rétablir la vérité sur ces paysans colombiens qui avaient basculé dans la lutte armée pour réagir à un système d’oppression et de domination.

L’idée de réaliser un film sur l’affaire Abdallah est née en 2018 à Uzeste, en Gironde, lors d’un festival de musique qui diffuse aussi des films. J’étais allé présenter Un berger et deux perchés à l’Élysée, le film que j’ai réalisé avec Philippe Lespinasse à propos de l’improbable candidature de Jean Lassalle à l’élection présidentielle de 2017. Ça n’avait pas grand-chose à voir avec les FARC ou Action directe. Une militante bordelaise, que j’avais rencontrée à l’époque où j’avais travaillé sur Action directe, qui était dans le comité de soutien à Action directe puis qui a fait partie du comité de soutien à Georges Abdallah, est venue me voir et m’a proposé de réaliser une vidéo à ce sujet. Elle imaginait une vidéo à caractère militant qui donnait la parole à des gens qui trouvaient tout à fait anormale la durée de détention de Georges Abdallah, comme Philippe Poutou, Noël Mamère ou Marie-Pierre Vieu, une ancienne députée européenne du Parti communiste. Mais en me documentant sur cette affaire que je connaissais mal, je me suis vite rendu compte qu’il y avait matière à réaliser quelque chose qui aille beaucoup plus loin qu’une simple vidéo militante. C’est un film-enquête qu’il fallait faire, sur les raisons de cette détention anormalement longue. C’est ce que j’ai commencé à réaliser, d’abord seul et ensuite avec une équipe. Annie Gonzalez, ma productrice « historique », m’a alors proposé qu’on fasse un long-métrage pour les salles de cinéma, même si on l’a aussi proposé à la télévision, notamment à Arte, qui l’a refusé.
Oui, je peux vous citer leur réponse, qui est plutôt marrante. Il y a sur Arte une case « enquête », de deux fois 52 minutes. Puisque notre film dure 1 heure 41 minutes et qu’on aurait pu le scinder en deux, il correspondait bien à ce format, c’était parfait pour cette case « enquête ». Cependant, dans sa réponse, la directrice adjointe de l’unité Société et Culture d’Arte nous écrit que « c’est une histoire spécifiquement française, avec bien évidemment des prolongements géopolitiques multiples, mais qui ne concernent guère nos voisins européens »… Ça sous-entend qu’Arte diffuse uniquement des films qui concernent les Allemands ! C’est tout de même étrange qu’un film portant sur l’ingérence des États-Unis dans une affaire judiciaire européenne, avec une durée de détention hors-normes pour l’Union Européenne, dévoilant une fake news d’une ampleur énorme, n’intéresserait pas les Allemands ou d’autres voisins européens. C’est un argument particulièrement fallacieux. Je crois surtout qu’ils n’ont pas envie qu’on documente, sur leur antenne, une injustice de cette ampleur commise à l’égard d’un militant libanais communiste pro-palestinien.
Plus que ça, je pense que les gens qui ont un problème avec le film sont gênés par le fait qu’Abdallah ne corresponde pas au cliché du « terroriste arabe ». On voudrait qu’il soit dogmatique et borné, qu’il ressemble à un monstre sanguinaire. Or, dans le film on voit une sorte de Nelson Mandela libanais, quelqu’un de mesuré mais qui reste fidèle à ses engagements progressistes et communistes, et à qui on peut difficilement ôter le qualificatif de résistant, puisque les Fractions armées révolutionnaires libanaises, les FARL, son groupe armé, ont assassiné des diplomates et militaires israéliens et américains alors que leur pays, le Liban, était envahi par l’armée israélienne avec l’appui des États-Unis.

Ce sont clairement des actes de résistance, il est difficile de ne pas utiliser ce terme pour désigner des personnes qui luttent contre une puissance étrangère qui occupe leur pays et qui s’en prennent à des représentants et des militaires de cette puissance étrangère. C’est exactement ce qu’il s’est passé en France durant la Seconde guerre mondiale. Évidemment, l’ennemi qualifiait les résistants de « terroristes », mais là, c’est Arte qui a un problème… Pas seulement Arte d’ailleurs, puisqu’on avait aussi proposé le film à Netflix. On considérait qu’il contenait toutes les qualités dramatiques pour un documentaire Netflix, puisque la plateforme américaine prétend qu’il n’y a pas de censure chez elle, qu’on peut tout raconter, tout documenter du moment que c’est intéressant… Mais ça n’a pas été possible de faire accepter par Arte, Netflix ou France Télévisions, un film dans lequel le héros-victime est un militant communiste pro-palestinien et dans lequel les États-Unis comme les médias ne sont pas à leur avantage, pour ne pas dire plus.
C’est important pour les spectateurs et les spectatrices de pouvoir se faire une idée du bonhomme avant qu’on ne le décrive comme un terroriste. Là, que voit-on ? Une sorte de sage proche-oriental tenant des propos sensés. On peut constater le décalage avec le cliché du terroriste dogmatique, stupide et méchant, fabriqué par les médias et le pouvoir politique. Il fallait pour cela lui donner un minimum la parole, et c’est ce qu’on a réussi à faire en suivant Rima Hassan qui, en tant que députée européenne, peut exercer son droit de visite parlementaire dans un lieu de privation de liberté, accompagnée de journalistes.
Une large part de L’Affaire Abdallah est consacrée à la responsabilité des journalistes. Le film insiste sur le fait que si Georges Abdallah a été condamné à la prison à perpétuité pour complicité dans l’assassinat de représentants des États-Unis et d’Israël en France, c’est parce qu’en parallèle, les médias français manipulés par les services de renseignement attribuaient aussi aux Forces Armées Révolutionnaires Libanaises (dont il faisait partie) la responsabilité d’attentats aveugles commis à Paris avec lesquels il n’avait pourtant rien à voir. Ces attentats étaient revendiqués par un obscur « Comité de Soutien aux Prisonniers Politiques Arabes » et ils étaient en réalité commandités par l’Iran…

Il est avéré que l’Iran a missionné des membres du Hezbollah pour commettre des attentats-massacres, mais comme c’est expliqué dans le film, si l’Iran a commandité ces attentats c‘est parce que la France se montrait à l’époque extrêmement agressive à son égard en fournissant des armes à l’Irak, qui avait attaqué militairement l’Iran. Lors de la fameuse guerre Iran-Irak initiée par l’Irak, la France a soutenu Saddam Hussein en livrant des avions de chasse et des missiles à son armée. En plus de cela, la France ne voulait pas restituer à l’Iran l’argent investi dans le nucléaire français du temps de la monarchie iranienne. La France est donc responsable de cette vague d’attentats du fait de sa politique étrangère, et c’est pour cela que les responsables politiques ont laissé prospérer la fake news attribuant ces attentats à Georges Abdallah et ses frères. C’est probablement involontairement que les journalistes ont désinformé, intoxiqués par la source des journalistes du journal Le Monde, une source policière. En revanche, certains politiques se doutaient bien qu’il s’agissait d’une fake news, mais ça les arrangeait qu’on ne regarde pas du côté de l’Iran, parce que ça aurait pointé la responsabilité de la politique étrangère de la France dans cette affaire d’attentats.
Il dit qu’en tant que journaliste on est parfois trop dépendant de ses sources, et que les sources peuvent défendre des intérêts autres que la recherche de la vérité. Cela dit, Georges Marion n’est arrivé qu’en septembre 1986 au Monde, alors qu’Edwy Plenel avait d’abord commencé à écrire sur le sujet. C’est d’abord Plenel qui a intoxiqué tout le monde avec des articles écrits dans Le Monde en 1986 et qui est passé sur TF1 pour expliquer que les frères Abdallah étaient responsables des attentats commis à Paris. Marion a seulement co-écrit avec Plenel environ la moitié de la quarantaine d’articles publiés sur le sujet dans Le Monde. L’autre moitié, c’est Plenel seul qui les signe.
Il n’a pas souhaité s’exprimer devant notre caméra. On ne saura donc pas comment il s’est fait intoxiquer par ses sources, ou peut-être sa source unique. S’il ne disposait que d’une source policière, ce serait une faute professionnelle dans une affaire pareille. Normalement, il faut croiser les sources. Peut-être n’a-t-il pas souhaité être interviewé afin ne pas avoir à répondre aux questions sur ses méthodes de travail.
Dans ces années-là Le Monde passait pour le « quotidien de référence », c’est ainsi qu’on l’appelait. Il faut voir ce qu’était ce journal, le poids et l’influence qu’il avait à l’époque. Si quelque chose était publié dans Le Monde c’était quasiment considéré comme parole d’Évangile. C’était repris le soir dans les Journaux Télévisés. Mais vous avez raison, une journaliste ne devrait pas prendre pour argent comptant ce que racontent ses confrères… Il y a eu une défaillance collective : la quasi-totalité de la presse a relayé cette opération de désinformation, à l’exception de L’Humanité et de la presse alternative. Il y a aussi le journal Afrique Asie qui n’a pas écrit de bêtises parce qu’une de ses journalistes, Christine Delanne, qui apparaît dans le film, avait été victime d’un des attentats commandités par les Iraniens et avait donc pu avoir accès au dossier en tant que victime.
Cette opération d’intoxication est allée tellement loin que des gens qui n’étaient pas des ennemis de Georges Abdallah se sont retrouvés à lui réclamer de faire cesser les attentats. Des intellectuels arabes progressistes se sont rassemblés devant la prison de Fleury-Mérogis pour lire un texte devant les caméras de télévision en demandant à Georges Abdallah d’arrêter les attentats… Le professeur Milliez, un grand résistant a été invité au journal de 13 heures de TF1 par Yves Mourousi et Marie-Laure Augry, qui lui ont demandé de s’adresser à Georges Abdallah pour condamner les actions dont on le rendait responsable. Cet ancien résistant a lui aussi été victime de la campagne de désinformation, puisque en réalité les FARL assassinaient des militaires du camp adverse, comme les résistants durant la deuxième guerre mondiale. Ils ne commettaient pas d’attentats-massacres visant des civils de manière indiscriminée.
Oui, TF1 se rend à Kobayat, village chrétien maronite dont est natif Georges Ibrahim Abdallah pour le dénigrer, lui et sa famille. C’est le reportage qui va le plus loin dans l’usage de termes très péjoratifs et même racistes. Ensuite, il y a quand même eu un usage généralisé du terme « terroristes » pour désigner Abdallah, ses frères et les FARL, désignés comme « ennemis publics numéro 1 », dont les visages ont été affichés dans toutes les gares, les bureaux de poste et les commissariats de police, les présentant comme les personnes les plus dangereuses de France. Robert, Maurice et Emile Abdallah, dont les têtes étaient mises à prix à un million de francs, ont craint que des mercenaires viennent les chercher voire les tuer au Liban.
Ils ont été réellement mis en danger par cette opération de désinformation. Ils se trouvaient alors au Liban, mais les médias ne voulaient pas le croire. Au Journal Télévisé, des journalistes spéculaient sur le fait qu’ils auraient pu commettre l’attentat à Paris et quand même être présents à une conférence de presse au Liban le lendemain matin en prenant un vol pour Larnaka avec une correspondance à Vienne puis une vedette rapide à Chypre pour rejoindre Tripoli et Kobayat. Ils sont présentés comme des sortes de James Bond disposant de moyens colossaux pour se déplacer, c’est vraiment délirant. Et depuis quarante ans l’État français et les médias français ne leur ont jamais présenté d’excuses.
Dans le film, on interroge Alain Marsaud, magistrat antiterroriste, qui a échangé à ce sujet avec ses collègues magistrats de la cour spéciale qui ont jugé Georges Abdallah en février 1987 et l’ont condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il confie : « Abdallah prend la réclusion criminelle à perpétuité officiellement pour avoir assassiné l’Israélien et les deux Américains mais en réalité il paye – j’en ai discuté avec mes collègues juges à la cour d’assises – il paye pour les attentats à la bombe de 1986 ». Il commet une petite erreur : ce ne sont pas deux Américains qui ont été assassinés, mais un, l’autre a été seulement blessé. Mais pour le reste c’est clair : dans l’esprit des juges, il n’était pas jugé pour sa seule complicité dans les assassinats ciblés de 1982.
Après la révélation de la déloyauté du premier avocat d’Abdallah, son deuxième avocat, Jacques Vergès, s’est adressé au ministre de la Justice. Il lui a écrit : « Monsieur le ministre de la Justice, c’est la première fois dans l’histoire de France qu’on voit l’État envoyer auprès d’un accusé un agent des services spéciaux déguisé en avocat pour le trahir dans sa défense. Cela ne s’était jamais vu, même sous la Terreur en 1793, ni même pendant l’Occupation nazie. Je ne peux croire que vous puissiez admettre cette salissure sur les vêtements de la Justice, c’est pourquoi je m’adresse à vous pour demander de donner, selon les termes de l’article 620 du Code pénal, l’ordre à Monsieur le procureur général pour qu’il dénonce à la chambre criminelle l’arrêt contraire à la loi de la cour spéciale de Paris ».
Il réclamait donc la nullité de la procédure et qu’on refasse le procès. La réponse du ministre de la Justice Albin Chalandon est dans le film : « Maître, Je n’envisage pas de former un pourvoi dans l’intérêt de la loi et du condamné contre la décision rendue par la Justice de Paris le 28 février 1987 ». La réponse est claire : il n’y aura pas de nouveau procès.
Le ministre de la Justice a dit que non. Qu’il ne le ferait pas. Et il n’y a pas de possibilité d’appel à l’époque.
Non. Il n’avait jamais été interpelé là-dessus. Fabius, Hollande, Dupond-Moretti, tous les gens que l’on voit dans le film n’ont jamais été interpellés là-dessus, puisqu’il n’y avait pas d’ »affaire Abdallah » avant qu’on ne réalise cette enquête. Avant ce film et ma BD publiée en 2024, Dans les oubliettes de la République, illustrée par Malo Kerfriden, il n’existait pas de travail sérieux d’enquête sur le sujet et aucune interpellation du politique par des documentaristes ou des journalistes sur l’affaire Abdallah, à part quelques articles de presse, notamment dans L’Humanité ou Le Monde diplomatique, dont un que j’ai signé.

Mon équipe et moi sommes les premiers à documenter cette affaire qui s’étale sur plus de 40 ans. Les médias n’ont jamais fait le moindre mea culpa à propos de la fake news de 1986, si bien que quand des jeunes journalistes du Monde consultent aujourd’hui les archives du Monde, qui n’ont pas été corrigées, ils reproduisent les mêmes bêtises. Et l’avocat d’Abdallah est obligé d’écrire au Monde pour leur signaler qu’ils racontent encore n’importe quoi.
L’invocation de la séparation des pouvoirs fait plutôt rire, puisqu’on parle d’une affaire où il n’y a pas vraiment séparation des pouvoirs. Je l’interpelle aussi sur la question de la grâce présidentielle, en lui demandant pourquoi n’a-t-il pas alerté le président de la République sur cette opportunité. Il ne répond pas, il botte en touche. C’est une question qu’on peut légitimement se poser : pourquoi le président de la République n’a pas usé de son droit de grâce présidentielle pour mettre fin à cette situation inextricable, à cette détention hors-norme. C’est le rôle d’un garde des Sceaux d’alerter le président de la République pour qu’il use de son droit de grâce présidentielle.
Quelques années plus tôt, lorsqu’elle était garde des Sceaux, Christiane Taubira avait alerté François Hollande sur la durée de détention totalement anormale, elle aussi, de Philippe El Shennawy, un braqueur qui était en prison depuis trente-huit ans, peine disproportionnée au regard des faits pour lesquels il avait été condamné. Face à cette situation sans solution, François Hollande, avait accepté de le gracier. Éric Dupond-Moretti a refusé de faire la même chose dans le cas de Georges Abdallah, ce qui faisait de lui un protagoniste de l’affaire Abdallah. Aussi, ça nous semblait normal de le questionner à ce sujet. Cette question, personne ne la lui avait posée. Que ce soit avec Hollande, Fabius ou Dupond-Moretti, nous posons à chaque fois les questions que les journalistes auraient dû poser à ces protagonistes de l’affaire Abdallah.
C’est probablement un manque de courage politique. On a peur de gracier quelqu’un à qui l’étiquette « terroriste » colle à la peau. Il y a un coût politique. Le risque d’être attaqué par la droite et l’extrême droite est trop élevé. Alors, pour ne pas être accusé d’avoir fait libérer un soi-disant « terroriste », on prend le risque d’infliger une « peine de mort lente », comme disent certains avocats. Or la peine de mort a été abolie en France en 1981. Robert Badinter, à l’époque ministre de la Justice, avait bien dit qu’il ne fallait pas remplacer un supplice par un autre, mais on est aujourd’hui en train de s’asseoir sur les volontés de Badinter, qui a pourtant été envoyé au Panthéon. Quelle hypocrisie…
Il doit être consterné par ce qui se passe actuellement, avec notamment ce jeudi 9 avril près de 350 morts en quelques minutes, soit plus de trois Bataclan, lors des bombardements israéliens sur Beyrouth. On l’entend souvent s’exprimer depuis qu’il est retourné au Liban. Il a notamment été interviewé sur le média indépendant Blast par Olivier Besancenot, Antonin Bernanos et Salah Hamouri, qui a passé plusieurs années de prison dans les geôles israéliennes.
Georges Abdallah vit sa vie de citoyen engagé. Il essaie aujourd’hui d’avoir une place dans le débat politique et intellectuel libanais, ce qui est tout à fait légitime. C’est quelqu’un qui s’est toujours extrêmement bien tenu informé de ce qui se passait au Liban, en Palestine et au Proche-Orient lorsqu’il était en prison. Il est particulièrement qualifié pour intervenir, du fait aussi de son parcours rectiligne : il s’agit indéniablement d’une grande figure de la résistance, d’un homme resté droit, n’ayant pas plié. Ça donne un poids à sa parole, et c’est une bonne chose qu’il puisse s’exprimer publiquement, que ce soit dans son pays ou plus loin lorsque ses prises de parole sont diffusées sur Internet.
16.04.2026 à 18:07
Claude SERFATI
“La révolution a son propre système de chronologie, où les mois sont des décennies et les années des siècles »1. C’est la remarque faite par Trotsky dans son bilan de la révolution russe de 1905, qui fut une répétition générale de la révolution soviétique d’Octobre 1917. Durkheim, et bien d’autres après lui, ont montré que le temps – comme l’espace – est une construction sociale et les révolutions lui donnent donc une formidable accélération. Elles ne sont pas les seules.
En un peu plus d’un an de pouvoir, Donald Trump a érigé des mesures protectionnistes d’un niveau inconnu depuis les années 1930, et qui marginalisent un peu plus l’Organisation Mondiale du Commerce. Il a mené une série de guerres illégales sans que l’ONU élève la voix, ce qui révèle le mélange d’impuissance et de consentement qui caractérise la « communauté internationale ». Il a conduit son pays sur un chemin liberticide conforme à son projet présidentiel « d’éliminer l’endoctrinement marxiste et les programmes incluant les théories critiques sur la race qui ne sont pas consensuelles » et de « supprimer les centres récemment créés consacrés à la diversité, l’équité et l’inclusion »2. Enfin, son administration promeut une Internationale réactionnaire dont Netanyahou et Poutine constituent les principaux bras armés.
En une quinzaine de mois, Trump a infligé un coup de fouet à l’histoire ; de là, il est tentant d’en faire l’architecte du chaos du monde. L’explication est simple et séduisante, et elle est adoptée par les médias dominants. Dans cette conception, ce sont les grands hommes qui « font » l’histoire. On y circule comme dans une galerie de musée, observant, dans celle consacrée à la France, les portraits de ceux qui ont « fait » la France, de Vercingetorix à de Gaulle, en passant par Louis XIV, Napoléon (mais ni Gobineau, l’inventeur mondial des théories sur l’inégalité raciale, ni Pétain). Les peuples en sont absents, car ceux qui produisent les richesses grâce à leur travail disparaissent dans le même mouvement qui invisibilise la classe ouvrière dans la pensée dominante.
Cette approche de l’histoire qui mythifie les grands personnages est fallacieuse. En réalité, ce n’est pas parce que Trump est Président des Etats-Unis que le chaos mondial existe, mais c’est parce que depuis la fin des années 2000 le monde glisse vers le chaos qu’un personnage comme Trump émerge et que, compte tenu de la centralité de son pays dans le monde, il menace l’humanité d’un nouveau cataclysme.
Telle est l’hypothèse développée dans cet article, qui ne nie absolument pas le rôle des individus dans l’histoire, et qui n’adopte pas non plus une position où les structures font l’histoire, où les individus ne comptent pas. Cette vision déterministe stricte, longtemps dominante dans le marxisme, était étrangère à Marx et Engels qui écrivent : « L’histoire ne fait rien », elle « ne possède pas de richesse énorme« , elle « ne livre pas de combats« . C’est au contraire l’homme, l’homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela et livre tous ces combats3.
En réalité, dans le grand duo qui guide l’évolution humaine, la nécessité historique se fraie un passage au travers d’évènements contingents4, et parmi ceux-ci, on y trouve l’apparition d’individus dotés ou non de qualités particulières. Comme disait Helvetius, le philosophe des lumières, « Toute époque a ses grands hommes et quand elle ne les a pas, elle les invente ».
Le processus de réflexion sur la situation actuelle est donc semé d’embuches, puisque l’idéologie dominante, relayée par les grands médias, refuse l’effort de réflexion et privilégie l’instantané5. En ce qui concerne Trump, qui se souvient qu’il y a moins d’un an les éditocrates débattaient pour savoir si Trump méritait le Prix Nobel ? Ou encore, qui oserait aujourd’hui poser la question suivante qui faisait fureur il y a peu : « Après l’accord Israël-Hamas, et si Trump briguait… le prix Nobel de la paix ? » 6 . Cette question était déjà obscène naguère, mais que penser du niveau de compétences des chercheur(e)s qui appartiennent à deux groupes de réflexion (Think Tanks) français liés au ministère des Armées et qui se sont sentis obligés de répondre à la question par l’affirmative ? L’une déclarait que « Donald Trump regarde son héritage. Il aimerait obtenir le prix Nobel de la paix » et l’autre affirmait qu’ « il le vise, c’est certain, et cela passait par un accord (sur l’Ukraine) ».
Pour contrer cette propagande médiatique, il n’est pas d’autre moyen que d’examiner l’action de Trump, non pas en commentant les rafales de tweets souvent contradictoires dont son équipe bombarde les réseaux sociaux, mais en la replaçant dans les bouleversements que le monde connait depuis quelques années et leurs effets sur les Etats-Unis.
Dans les décennies postérieures à la seconde guerre mondiale, les bienfaits de la croissance économique, de la domination occidentale et de l’intégration pacifique et bienfaisante des pays « en retard » ou ayant rompu avec le « socialisme » ont dominé les discours.
Certes, la crise économique de 1973 avait sonné l’alerte, qui annonçait (selon l’historien du temps long I. Wallerstein) une crise structurelle du capitalisme doublée de l’émergence d’un mouvement anti-systémique radical issu de « la révolution mondiale de 1968 »7. En réalité, à partir des années 1980, la violente offensive du capital contre le travail, menée par D. Reagan et M. Thatcher, et soutenue par tous les gouvernements européens (les politiques dites néolibérales) et l’ouverture des marchés post-soviétiques et chinois, offrirent une grande bouffée d’oxygène et permirent un enrichissement sans précédent aux classes dominantes.
Cette embellie a pris fin avec la crise financière de 2008 – la plus grave crise du capitalisme depuis 1929 – qui, selon certains économistes radicaux, s’est transformée en « longue dépression ». Dans ce contexte de croissance lente, voire nulle, des richesses créées, les tensions géopolitiques pour le partage du gâteau (les richesses créées par les salarié·e·s) se sont exacerbées, et la contestation de l’hégémonie des Etats-Unis a commencé avec leur enlisement dans les guerres en Afghanistan (2001) et en Irak (2003) pour s’amplifier à partir de la fin des années 2000. En 2007, Poutine déclare au Forum de Davos que l’insertion pacifique de la Russie dans la ‘mondialisation’, c’est terminé8. Passant aux actes et après avoir détruit la Tchétchénie quelques années auparavant, il engage une guerre contre la Géorgie en 2008 (prise de contrôle de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie). Ce n’est qu’un début.
A cette agressivité de l’impérialisme russe, il faut naturellement ajouter l’émergence de la Chine comme puissance économique et militaire. Entre les deux pays, il s’agit d’un choc d’impérialismes9 plutôt que d’une nouvelle guerre froide10 car l’URSS n’était en aucune mesure capable de contester la domination économique des Etats-Unis. Enfin, telle une facture à acquitter pour la longue dévastation environnementale produite par le capitalisme, que certains nomment l’ère du « capitalocène », le changement climatique a brusquement accéléré au cours des dernières décennies. Son irruption dans le moment 2008 en souligne les enjeux historiques et civilisationnels. C’est également au début des années 2010 que les mouvements sociaux se sont densifiés, empruntant le chemin traditionnel de grèves ouvrières, mais adoptant aussi des formes nouvelles, telles que le Mouvement des places. Du point de vue des changements historiques produits par les peuples, le Printemps arabe, commencé en Tunisie en 2011, a entrainé une onde de choc majeure au Moyen-Orient. Dans leur contre-révolution, tous les dirigeants arabes bénéficièrent du soutien du gouvernement Netanyahou, le plus emblématique étant celui apporté à la Syrie : « Notre intérêt stratégique requiert la survie du régime d’Assad » 11.
La concordance de temporalités entre ces évènements économiques, géopolitiques et environnementaux définit le moment 2008. Chacun d’entre eux possède son propre rythme d’évolution, du temps court des marchés financiers à celui, multi-séculaire, de la dégradation environnementale, mais leurs effets conjugués amplifient l’instabilité économique et le désordre géopolitique.
Les penseurs dominants regroupent sous le terme de polycrises la série ininterrompue de secousses économiques, de guerres, de catastrophes climatiques, etc. qui agitent aujourd’hui le monde. Ils ajoutent, avec des références vagues à la théorie de la complexité proposée par Edgar Morin, que « des chocs simultanés, des risques profondément interconnectés et l’érosion de la résilience entraînent un risque de polycrises »12. Ce dialecte post-moderne obscurcit le fait que le désir d’une accumulation illimitée du capital a élevé et concentré au niveau mondial toutes les contradictions du capitalisme, qui est à la fois un régime économique et un mode de domination sociale, et les fait exploser en même temps. Sous l’aiguillon du capital, « l’interdépendance universelle des nations » – dont parle Le Manifeste du Parti communiste (1848) – s’est considérablement renforcée au fil des siècles, mais ses « bons » côtés (métissage interculturel, fertilisation croisée des connaissances, …) sont submergés par ses « mauvais » côtés (racisme, guerre de tous contre tous, crise sanitaire d’emblée mondiale, etc.). L’objectif du profit maximal, qui guide les classes dominantes, produit le mélange mortifère de la concurrence économique et des rivalités militaires, et détruit l’indispensable métabolisme social auquel il substitue une guerre à la nature.
«Ce qui caractérise le temps, c’est un changement de vitesse. Un évènement politique implique la création de raccourcis entre des points singuliers d’un ordre social», écrit le philosophe Jacques Rancière à propos de « l’évènement 1968 »13. Dans le chaos du moment 2008, c’est un changement de vitesse de grande ampleur qui est décidé par Trump.
Plus que pour tout autre pays, l’histoire des Etats-Unis doit se lire dans leurs relations au monde. Les dirigeants politiques et les classes dominantes états-uniennes perçoivent la rivalité avec la Chine comme un enjeu existentiel, puisqu’elle annonce la fin de l’ordre libéral international qu’ils dominent depuis 1945. Dès la crise de 2008, le Président Obama annonce que son pays va « pivoter » vers la Chine – manière douce d’annoncer l’objectif stratégique militaire des Etats-Unis. Cependant, ni les politiques menées depuis la fin des années 2000 par Obama 1 et 2, ni celle de Trump 1 (2016-2020) ni celle de Biden, n’ont réussi à contrecarrer l’ascension économique et géopolitique de la Chine. Lors des élections de 2024, il est clair qu’il faut « changer de braquet » pour employer une métaphore cycliste, et Biden, qui s’était légèrement assoupi pendant un débat télévisé avec Trump, en était incapable.
Donald Trump est un milliardaire, héritier d’une fortune accumulée grâce à la déréglementation des marchés financiers et l’offensive antisyndicale organisée par l’Administration Reagan (1980-1988). Il possède aussi peu de qualités que n’en possédait Louis-Napoléon Bonaparte, qui dirigea la France de 1851 à 1870 et dont Victor Hugo fit un portrait féroce. Comme Napoléon III, c’est plus l’histoire qui l’a construit qu’il n’a construit l’histoire. Il est « simplement entré dans la chaîne des forces objectives de l’histoire »14.
Sur le plan intérieur, Trump a supprimé des centaines de milliers d’emplois fédéraux, réduit les modestes aides sociales qui existent, et engagé le combat contre les « ennemis de l’intérieur » qu’il s’agit « de maîtriser avant qu’il ne deviennent hors de tout contrôle » (migrants, « antifas », etc.)15. Cependant, ces ennemis de l’intérieur représentent un obstacle à sa politique dévastatrice peut-être plus difficile à balayer que les guerres menées avec Israël, dont le secrétaire d’Etat à la défense assure qu’elles apportent « une bouffée d’air frais » (« a breath of fresh air« )16. C’est pourquoi, quelques mois après son élection, Trump demande aux généraux « d’utiliser quelques-unes des villes dangereuses comme terrain d’entraînement pour nos militaires […] Nous sommes envahis de l’intérieur. Ces ennemis ne sont pas différents des ennemis étrangers mais il ne portent pas l’uniforme » 17.
Le programme économique de Trump est fondé sur un développement compulsif de l’économie numérique, dont l’Intelligence artificielle constitue le cœur. Ce secteur est le moteur de la croissance économique des Etats-Unis, et la prospérité de Wall Street et du Nasdaq repose largement sur les valeurs boursières du numérique. Les technologies fondées sur l’IA sont en même temps un vecteur de suprématie militaire qu’on peut vérifier dans les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine. Ces avantages du modèle économique pour les classes dominantes ont toutefois pour contrepartie : l’exacerbation de l’antagonisme du capital et de la nature qui est au cœur du moment 2008.
En effet, la course au gigantisme des datacenters engagée par les grands groupes du numérique étatsuniens (les GAFAM), qui est un choix de stratégie industrielle et non pas un impératif technique18, provoque un besoin inaltérable de ressources en eau19, en énergie et en éléments de terres rares (ETR). Cette trilogie fatale pour l’humanité est soutenue par le projet fédéral Stargate de connexion des datacenters (500 milliards de dollars).
En 2023, l’énergie nécessaire au fonctionnement des datacenters représentait 4,4% de la demande énergétique totale des Etats-Unis ; cette proportion devrait s’élever à 12% en 2028. Les énergies fossiles des Etats-Unis ne répondront qu’en partie à cette augmentation des besoins. Pour cette raison, les GAFAM investissent dans les entreprises du nucléaire, ou passent des accords stratégiques avec elles, afin de construire des petits réacteurs (small modular reactors, SMR). E. Macron, comme d’autres, s’est transformé en porte-parole des SMRs, mais à ce stade, les technologies annoncées depuis des dizaines d’années qui permettraient de les produire dans des conditions financières non désastreuses ne sont toujours pas maîtrisées, d’où leur qualificatif de « SMRs de marketing » employé par des experts du secteur, puisque dans aucun pays occidental, les SMR ne fonctionnent20. En attendant, cette ruée sur le nucléaire gonfle la spéculation boursière.
Les Etats-Unis doivent donc aller chercher par la force les ressources énergétiques et les ETR dans les pays qui en possèdent. Tel est le sens des déclarations de Trump, souhaitant annexer le Canada et « acheter » le Groenland au Danemark. Il a fait la guerre au Vénézuéla, qui possède 20% des réserves de pétrole estimées, puis à l’Iran (13%, troisième pays par les réserves estimées). La conquête de territoires menée par les Etats-Unis et l’élargissement de leurs sphères d’influence sont bien sûr dirigés contre la Chine. C’est ce que Trump appelle la stratégie de « domination énergétique » mondiale21. Ce pillage de la nature dégrade un peu plus les conditions physico-environnementales de reproduction de la vie sur terre22 et il s’inscrit dans la longue histoire commencée en 1492 des guerres à la nature, humanité comprise, menées par le capitalisme23. Les communautés indigènes et les paysans des pays périphériques sont les plus menacés puisque plus de la moitié des ETR de la planète sont situés sur leur territoire24.
Dans son offensive politique, qui utilise les moyens coercitifs – militaires ou non – afin d’enrayer le recul des Etats-Unis dans le monde, Trump bénéficie d’un précieux auxiliaire : le gouvernement israélien. A plusieurs reprises Netanyahou a défendu sa politique de nettoyage ethnique de la Palestine en invoquant la défense de l’Occident dont il vante les valeurs « judéo-chrétiennes ». Il renouvelle ainsi une rhétorique utilisée par l’Occident depuis des siècles : au nom de la civilisation (blanche) contre la barbarie (indienne, arabe, jaune, noire, etc.), l’impérialisme occidental a toujours justifié sa domination du monde.
Lors de sa visite à une secte étatsunienne des évangélistes sionistes, pilier de la coalition MAGA de Trump et truffée d’antisémites militants25, Netanyahou a déclaré : “Ce n’est pas seulement la bataille d’Israël […] C’est celle de notre civilisation judéo-chrétienne commune”26. Quelques jours après, le Premier ministre israélien a reçu une délégation des « Patriotes d’Europe », un groupe du Parlement européen dominé par le Rassemblement national et le parti d’Orban (Fidesz). Il leur a déclaré : “L’islam Radical, l’extrême-gauche et l’immigration de masse constituent des craintes communes à Israël et l’Europe »27. Enfin, lors de sa visite au dirigeant hongrois Viktor Orban, soutien inconditionnel d’Israël dans sa guerre génocidaire, il a déclaré que dans le jugement émis par la Cour internationale de justice « vous reconnaissez cet antisémitisme qui est aujourd’hui masqué sous les habits de l’anti-sionisme »28.
Ces discours complaisent aux dirigeants européens. Depuis octobre 2023, l’UE confirme son double standard, critique de la Russie mais soutien d’Israël, dévoilant ainsi le sens réel de ses références permanentes aux « valeurs » européennes qu’elle promeut alors que « l’occupation est un crime en Ukraine et à Gaza »29. Dans la plupart des Etats-membres, le prétexte pour entraver, et souvent pour interdire, les manifestations de soutien au peuple palestinien est le même que celui avancé par Netanyahou : antisémitisme = antisionisme. Dès 2017, à peine élu, E. Macron, qui avait invité Netanyahou à la commémoration de la rafle des juifs par la police française en 1942, avait fixé la ligne : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Dans son commentaire de ce discours, Dominique Vidal, spécialiste du Moyen-Orient, précise que Macron « confond […] dans une même réprobation un délit – le racisme antijuifs, condamné par la loi comme toutes les autres formes de racisme – et une opinion […] l’affirmation par Theodor Herzl de l’impossible assimilation des juifs et donc de la nécessité d’un État où ils se retrouveraient tous »30.
La loi Yadan, « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », reproduit le même amalgame entre juifs et sionistes que celui établi par Macron. Avec cette loi, Albert Einstein serait donc passible de poursuites par la justice française. En 1948, il avait en effet qualifié le parti créé par Begin – et dont Netanyahou est l’héritier – de « très proche des partis fascistes et nazis dans son organisation, ses méthodes, sa philosophie politique et son positionnement social »31.
La loi Yadan faciliterait également les poursuites judiciaires contre ceux qui s’opposent à la guerre menée par Israël, et elle interdirait le slogan « Du Jourdain à la mer ». En réalité, ce slogan est celui du projet sioniste revendiqué depuis la déclaration Balfour (1917). D’ailleurs, une journaliste israélienne note, dans son enquête sur ce mot d’ordre dans son pays, qu’il est presque impossible de trouver dans un espace public en Israël, une carte « qui ne soit pas celle du Grand Israël, s’étendant du Jourdain à la mer »32. En même temps, une loi votée en 2018 qui fait d’Israël un Etat juif n’inclut aucune mention du droit des minorités, ce qui constitue une exception mondiale selon l’Institut pour la démocratie israélienne33. Netanyahou met à profit le chaos du moment 2008 pour tenter d’en finir avec les Palestiniens.
Netanyahou ne mène donc pas seulement une guerre au Moyen-Orient. En Europe, son programme de défense des « valeurs judéo-chrétiennes » stimule le processus, en cours depuis des années, de convergence entre les partis de droite et d’extrême-droite. En France, cette convergence a été confirmée lors des élections municipales de mars 2026, faisant suite à l’union proposée par la macroniste du premier cercle Aurore Bergé au nom de l’antisémitisme fallacieusement attribué à LFI. Sous le nom de « front républicain contre LFI« , c’est en réalité un appel au Rassemblement national qui a été lancé et bien reçu par ce parti34. Il est vrai que, quelques mois auparavant, Jordan Bardella avait été invité par le gouvernement israélien à participer à une conférence contre l’antisémitisme, qui était elle aussi largement dominée par les partis d’extrême-droite néonazis européens35. Or, c’est au cœur de l’Europe qu’est née la réflexion, puis l’exécution, de la « solution finale », l’extermination des juifs d’Europe. L’extrême-droite européenne (dont la française) a maintenu sa filiation antisémite36. Moralité : l’antisémitisme est soluble dans l’islamophobie.
En effet, cette défense des valeurs « judéo-chrétiennes » en Europe forme le socle de l’offensive islamophobe et négrophobe, indispensable à la création d’un « bloc social » qui soutienne les politiques des classes dominantes, puisque la xénophobie et le racisme sont les ferments de la division interne des classes exploitées. L’épisode raciste le plus récent a été la campagne concertée par les médias contre Bally Bagayoko, élu maire de Saint-Denis. Celui-ci a remarqué que cette violence des médias et de certains politiques est « la preuve qu’ils ont peur et que nous avons raison de considérer que l’extrême droite est un problème dans ce pays »37. La manifestation massive de soutien au nouveau maire confirme effectivement qu’un élan unitaire peut enrayer en France la spirale mortifère.
Le temps est une donnée essentielle de la vie humaine. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’association des savants atomistes règle l’heure de « la montre de l’apocalypse » (Doomsday clock) en fonction de l’actualité internationale en matière nucléaire. Au 28 janvier 2026, le monde ne s’était jamais rapproché aussi près du désastre (par convention fixée à minuit) : 85 secondes38. Mais l’espace est une coordonnée aussi importante que le temps, et le géographe David Harvey, développant les remarques de Marx sur l’obsession du capitalisme d’« annihiler l’espace au moyen du temps », a montré qu’ils sont interdépendants. Le 17 mars 2026, soit trois mois après le dernier réglage de la montre de l’apocalypse, l’Agence internationale de l’énergie atomique a confirmé qu’une troisième frappe israélienne était tombée à 350 mètres du réacteur iranien de Bushehr. Avec une distance du tir aussi proche de la centrale, de combien de secondes l’armée israélienne a-t-elle avancé l’horloge du temps apocalyptique ?
Quelques jours après, les missiles tirés en représailles par l’Iran sur le réacteur israélien de Dimona ont rappelé, dans l’indifférence politique et médiatique, qu’Israël est un pays doté depuis longtemps de l’arme nucléaire. Le nucléaire militaire, c’est une fois de plus une histoire de deux poids, deux mesures. Dans les années 1950, Israël a bénéficié du soutien occidental pour acquérir secrètement l’arme nucléaire. Le gouvernement français a fourni l’aide technologique, puis l’Afrique du Sud du temps de l’Apartheid a pris le relais dans les années 1970 (réciproquement, le premier ministre S. Peres a proposé des têtes d’ogive nucléaire au gouvernement d’Apartheid).
Les Etats-Unis sont sans surprise la pièce maîtresse du statut nucléaire d’Israël depuis 1965, lorsqu’un vol d’uranium enrichi eut lieu dans l’entrepôt d’une entreprise de Pennsylvanie, dirigée par un fervent sioniste qui avait rencontré quelque temps auparavant les responsables du Mossad. En 1969, un accord secret fut passé entre la première ministre d’Israël Golda Meier et le président Richard Nixon : il annulait les visites annuelles à la centrale nucléaire de Dimona et fournissait une protection diplomatique à l’opacité entretenue par Israël39. Ce soutien inconditionnel des Etats-Unis permit à Israël de bombarder en 1981 le réacteur irakien d’Osirak, puis en 2007, celui de la centrale Al-Kibar en Syrie.
Ainsi, même dans le domaine nucléaire, Israël bénéficie d’un statut privilégié qui lui est octroyé par la « communauté internationale ». Ce pays, doté de l’arme nucléaire, attaque l’Iran qui ne la possède pas, au motif qu’il pourrait chercher à l’acquérir. Confortés par cette complicité internationale, les responsables israéliens ont, depuis un demi-siècle, envisagé secrètement ou publiquement d’utiliser leurs capacités nucléaires. La plus récente menace a eu lieu au début de la guerre à Gaza, lorsque le ministre des « Héritages » a déclaré qu’« atomiser Gaza est une option » puisqu’il n’y a « pas de civils non impliqués dans la bande de Gaza »40. Il n’a été qu’à peine réprimandé. L’utilisation de l’arme nucléaire avait déjà été proposée pendant la guerre du Kippour (1973) car Israël était en train de perdre le plateau du Golan, situé en Syrie, qu’il avait annexé en 1967. La proposition émanait du général M. Dayan, un héros en Israël41.
“Une civilisation entière va mourir ce soir” a annoncé Trump le 7 avril à l’encontre de l’Iran. Que l’annonce soit faite sous l’emprise d’un début de démence, comme de plus en plus d’observateurs l’affirment, ou qu’elle soit faite en toute conscience, les deux hypothèses sont effrayantes. Car de toute les façons, Trump personnifie le chaos du monde et l’urgence d’y mettre fin.
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︎14.04.2026 à 18:26
Pascal LEVOYER
Dans la séquence déclenchée par l’élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis, ce n’est pas la brutalité du commentaire qui surprend — on y est accoutumé. Le tour de passe-passe lexical, la mobilisation pêle-mêle de Darwin, de la horde primitive et de tout l’attirail d’un imaginaire colonial fatigué renvoient à une méthode rôdée, presque administrative. Ce qui frappe, c’est la perfection du dispositif. En quelques heures, sans discussion, sans friction, la machine se met en route. Elle ne cherche pas, elle ne doute pas : elle produit. Non pas une analyse, mais un verdict rendu avant tout examen, indifférent à la vérité de l’énoncé, attentif seulement à la fonction qu’on lui assigne dans un dispositif d’angoisse déjà saturé et déjà en quête de son prochain objet.
Car ce qui est en jeu ici n’est ni une décision, ni un programme, ni même une orientation politique identifiable avec précision. C’est plus élémentaire, plus nu, plus désarmant dans sa brutalité : c’est une présence. Bally Bagayoko n’a encore rien fait, rien décidé, rien accompli d’autre que d’exister là où l’ordre implicite des choses ne l’attendait pas. Et cette existence seule, cette apparition dans la distribution imaginaire des places, produit un effet de dissonance qu’une panique identitaire s’empresse de convertir en menace. Ce n’est pas une réaction au réel, mais une réaction à ce que le réel commence à rendre visible, et que certains auraient de beaucoup préféré maintenir dans l’ombre commode de l’évidence.
Ce qui est le plus significatif, c’est la résistance farouche à nommer cet épisode pour ce qu’il est. Très vite, la question du racisme est esquivée, déplacée vers un débat plus confortable sur les imprudences de vocabulaire — celles de la gauche, celles du concept de « nouvelle France » avancé par La France Insoumise1. Pourtant ce concept est d’une banalité qui devrait suffire à fermer le débat avant qu’il ne commence. Il nomme ce qui existe : une France populaire, traversée de mélanges, de trajectoires migratoires, de précarités accumulées, de jeunesses qui ne ressemblent pas aux représentations disponibles. Il nomme cela : un fait. Que ce fait banal ait pu faire l’effet d’une bombe idéologique dit moins quelque chose sur la hardiesse du concept que sur la friabilité de l’ordre qu’il dérange.
Le débat sur la « nouvelle France » a d’abord le mérite de mettre au jour ce que le présent s’efforce de reléguer hors champ. D’un côté, la panique de ceux qui s’imaginent encore pouvoir contrôler les frontières de la définition nationale — qui parlent de « séparatisme », de grand basculement démographique, voire de « grand remplacement » — dès lors qu’une France populaire, métissée, féminisée, urbaine et jeune accède à une visibilité politique qu’ils auraient préféré s’épargner. De l’autre, l’embarras de ceux qui perçoivent bien qu’un déplacement est en cours mais préfèrent l’euphémisme des « inquiétudes légitimes », formule qui permet à la fois de reconnaître le trouble et d’en neutraliser la portée conflictuelle — bref, de se préserver sous une apparente rigueur analytique.
Ces réactions disent moins une disparition qu’une perte de position. Ce qui vacille n’est pas la France comme réalité historique — elle a traversé des mutations autrement plus profondes — mais la prétention d’une certaine France, silencieusement blanche et héritière, à s’ériger en évidence sans jamais se nommer. Tel est le privilège ordinaire des dominants : n’avoir pas à se définir, tant leur place se confond avec l’ordre des choses. La « nouvelle France » ne supprime pas ce privilège ; elle le rend visible, et dès lors contestable. Elle rappelle que la France n’a jamais été une essence, mais un champ de luttes traversé de conflits de classe et d’histoire sédimentés.
C’est pourquoi ces discours réactionnaires relèvent d’une économie affective spécifique. Le signifiant « France » y opère comme un principe d’identification d’autant plus efficace qu’il demeure indéterminé. Il donne l’appartenance sans exiger de justification, confère une dignité héritée, dispense d’avoir à se situer. C’est ce confort qui est troublé lorsque surgit la « nouvelle France », en déplaçant l’appartenance du registre de l’évidence vers celui du conflit, et en défaisant la vieille confusion entre appartenir et définir.
Face à cela, une partie de la droite réactive un répertoire sans surprise : l’angoisse démographique, la peur du visible, la rhétorique du déclin qui transforme des signes ordinaires — langues, pratiques religieuses, visages, façons de porter un prénom — en symptômes d’une prétendue décadence. Ce délire prend deux formes qu’il convient de distinguer. La première produit une hiérarchie raciale sans jamais la nommer, tout en accusant ses adversaires de « racialiser le débat »… Une inversion accusatoire qui est l’un des signes les plus sûrs de sa propre mauvaise foi2.
La seconde est plus diffuse, plus mélancolique à sa manière : elle émane de ceux qui ont intériorisé les exigences de l’assimilation, qui en ont payé le prix réel, et qui perçoivent dans la « nouvelle France » une remise en cause du sacrifice consenti3. Or ceux-là font, sans le formuler, le procès d’un processus qui ne les a inclus qu’à la condition de leur effacement. Car l’assimilation n’a jamais constitué un processus uniforme ; elle a toujours opéré de manière sélective, selon des critères implicites où la dimension raciale occupait une place que l’universalisme républicain s’est efforcé de recouvrir sous la généralité de ses principes. La « nouvelle France » ne rompt pas avec cet universalisme ; elle en révèle l’architecture refoulée, la part de condition et d’exclusion silencieuse sans laquelle il n’aurait jamais pu fonctionner comme universel. Ce n’est pas le terme qui fait scandale, c’est le geste de dévoilement qu’il accomplit.
L’objection la plus sérieuse adressée à la « nouvelle France » ne porte pas sur la réalité de la transformation qu’elle désigne, mais sur le régime de sa désignation. On concède volontiers que le pays a changé, mais ce que l’on conteste, c’est la forme symbolique donnée à ce changement. La réserve se réclame de la tactique alors qu’elle revient surtout à différer l’affrontement des tensions réelles4. Ajoutons que le refus de nommer, dans un espace où les forces réactionnaires n’ont, elles, aucune réserve sur la nomination (« le grand remplacement »), conduit à une asymétrie structurelle au bénéfice de l’adversaire d’extrême droite. On ne sort pas indemne d’une bataille hégémonique pour l’avoir refusée ; on en sort seulement vaincu, et sans avoir combattu.
Une objection d’un tout autre ordre mérite cependant d’être prise dans sa propre rigueur. La « nouvelle France », dans sa formulation la plus disponible, peut fonctionner comme un signifiant vide — articulant des demandes hétérogènes contre un adversaire commun, selon la logique de la chaîne d’équivalences (Ernesto Laclau). Or cette structure formelle est rigoureusement identique à celle que le Rassemblement national mobilise. Les deux nomment un peuple, les deux désignent un ennemi, les deux condensent des expériences dispersées. Et c’est là que la théorie rhétorique de l’hégémonie, prise isolément, atteint sa limite : elle peut mesurer des degrés d’efficacité, mais elle laisse indécidable la différence entre dévoilement et mystification.
C’est pourquoi la distinction entre deux régimes de nomination est décisive, et n’est pas réductible à une querelle rhétorique. La « créolisation » et le « grand remplacement » ne sont pas deux signifiants concurrents renvoyant à un même référent, comme on l’entend trop souvent. Ce sont deux signifiants hétérogènes, qui n’instituent pas le même réel : l’une désigne un processus historique de composition et de transformation, irréductible à ses éléments d’origine ; l’autre projette un récit de substitution structuré par le fantasme d’une dépossession d’une identité supposée pleine et originaire.
Mais la divergence va plus loin encore. La « nouvelle France » ne nomme pas simplement ceux que l’on souhaiterait rassembler dans une coalition victorieuse. Elle nomme ceux que l’ordre existant produit nécessairement comme dépossédés pour assurer sa propre reproduction.
Ce ne sont pas les oubliés d’un système par ailleurs fonctionnel ; ce sont ceux que le système produit délibérément et qu’il ne peut reconnaître sans se dénoncer lui-même. Elle ne nomme pas des boucs émissaires, soit ces figures désignées pour porter la charge d’une dépossession dont le système est lui-même responsable. Elle nomme ceux que le système fabrique comme dépossédés et auxquels il impute, dans le même mouvement, la responsabilité de l’être. Une gauche qui s’interdit de formuler cette distinction se condamne à parler sous surveillance, transformant chaque prise de position en calcul de risque — non une stratégie de contournement, mais une position défensive structurelle qui ne produit pas des avancées, mais des replis successifs présentés comme de simples sauvegardes provisoires.
Il faut ici déplacer la question. Le problème n’est pas seulement de savoir qui compose le peuple puisque cette question est déjà tranchée par la réalité sociale, qui n’a pas attendu qu’on la nomme pour exister. Le problème est de savoir ce que cette composition fait à l’ordre existant : si elle relève d’une demande d’intégration dans le cadre de cet ordre, ou si elle constitue, par sa seule position dans les rapports de force, une contradiction vivante de ses propres principes.
La gauche a trop longtemps pensé les classes populaires sur le mode de la reconnaissance — reconnaître les blessures, réparer les injustices, intégrer les exclus, faire enfin tenir les « promesses » que la République adresse depuis deux siècles à ceux qu’elle a dans le même mouvement produits comme exclus. Cette logique reste enfermée dans une politique de l’inclusion qui traite le peuple comme une réalité déficitaire à combler, non comme une force capable de transformer les règles du jeu depuis l’intérieur. La femme de ménage racialisée de Paris, le manutentionnaire d’Amiens, le jeune diplômé précaire de Lyon, le paysan étranglé par la grande distribution ne partagent pas une identité, ni même un ensemble de revendications homogènes. Ils partagent quelque chose de plus précis et de plus décisif : une position que l’ordre existant doit maintenir dans la dépossession pour se reproduire. Non les oubliés d’un système bienveillant, mais les produits nécessaires d’un système qui a besoin de cette dépossession pour fonctionner.
La « nouvelle France » nomme une composition ; le « peuple nouveau » nomme la puissance politique que cette composition peut devenir lorsqu’elle cesse de se vivre dans la dispersion. Cette distinction entre le peuple-coalition et le peuple-contradiction est décisive. Le premier se construit par accumulation de demandes satisfaites ; le second existe déjà, dans la dispersion, comme révélateur de ce que l’ordre ne peut pas résoudre sans se transformer dans ses coordonnées fondamentales.
La « nouvelle France » ne peut pas fonctionner comme un signifiant vide qui condense des équivalences ; elle doit être ce que Walter Benjamin aurait peut-être appelé une « constellation »5: non pas une unité préexistante que l’on révélerait, mais une configuration qui rend le réel lisible autrement. Elle fait apparaître, dans l’agencement de singularités dispersées, une figure absente de chacune prise isolément. Non pas celle d’une identité commune, mais celle d’une même position dans l’ordre social : être inclus en droit sans l’être pleinement en fait, éprouver chacun à sa manière l’impossibilité de coïncider avec les promesses qui le définissent.
Mais tout ce qui précède resterait dans l’ordre du discours si la question organisationnelle n’était pas posée dans sa radicalité propre. Ce que l’époque documente sans le résoudre, c’est la disparition du sol sur lequel la subjectivation politique des classes laborieuses pouvait autrefois s’enraciner — ce sol que la co-présence physique et la répétition quotidienne d’une situation partagée fournissaient spontanément. Ce qui manque, c’est le tissu de médiations (les espaces, les pratiques, les institutions minimales) qui relie entre eux les moments de subjectivation réelle et leur confère une durée. Sans ce tissu, la conscience politique peut surgir, s’éprouver, s’intensifier, mais non se sédimenter en quelque chose qui résiste aux conjonctures électorales et aux défaites qui les accompagnent.
Il faut donc distinguer deux économies du vouloir politique. La logique du désir cherche la satisfaction symbolique — la victoire électorale, l’inclusion dans un récit qui vous accorde une place. Elle est métonymique par nature, elle glisse vers le prochain objectif, le prochain scrutin qui promet de tout corriger. La logique de la pulsion est autre : c’est une répétition insistante, un retour toujours au même endroit, un maintien de l’exigence même quand la satisfaction n’arrive pas, un refus d’être définitivement satisfaite par des substituts symboliques.
Une organisation politique émancipatrice doit aussi fonctionner selon cette seconde logique. Non la mobilisation pour un objectif dont l’atteinte ou le manquement dissout la coalition, mais la construction d’une présence durable qui précède et survit aux conjonctures. Ce qui n’implique pas d’opposer travail de longue durée et moment événementiel. Il y a des événements, et leur irruption n’est pas réductible à une accumulation de conditions préalablement réunies. L’événement sans tissu organisationnel est un éclair — éblouissant un instant, dissipé aussitôt. Le tissu sans événement est une machine à entretenir une présence qui ne risque rien et ne transforme rien. Marcher sur deux jambes : c’est moins confortable qu’une posture pure, mais c’est la condition de toute avancée.
La France n’est pas en train de disparaître. Elle apparaît.
Ce qui est vécu, dans certains milieux, comme une crise — dramatisée jusqu’à l’apocalypse, niée jusqu’à l’absurde, ou gérée avec la componction prudente de ceux qui préfèrent attendre que les choses se règlent d’elles-mêmes — relève en réalité d’un changement de visibilité. Une France populaire, métissée, traversée de contradictions et d’histoires enchevêtrées, cesse d’être tenue dans l’ombre commode de l’évidence nationale et commence à se dire elle-même, à occuper les places que l’ordre ordinaire lui assignait en périphérie du visible. Ce déplacement révèle la structure du conflit politique contemporain qui n’est pas une menace, mais une ligne de fracture longtemps occultée par la fiction d’une France homogène que personne n’a jamais vraiment habitée, mais que beaucoup ont eu intérêt à faire croire réelle.
Il faut donc le dire : la France a déjà changé. Ce n’est pas une hypothèse, ce n’est pas un programme. C’est un fait qui précède tous les débats qu’on tient à son sujet. Les discours qui prétendent la maintenir dans une identité immobile ne s’opposent pas à une transformation future, ils s’opposent à une transformation accomplie, ce qui est à la fois plus désespéré et plus révélateur. Ils rêvent d’un pays sans conflits intérieurs, sans pluralité, sans mémoire migrante — un pays patrimonial, rassurant pour ceux qui s’y reconnaissent sans effort parce qu’il a été produit à leur image. Ce pays n’existe pas. Il n’a jamais existé autrement que comme fantasme régulateur, mobilisé à chaque moment de mutation pour conjurer ce que la mutation dérange.
Ce qui peut transformer la situation ne relève pas d’un argument supplémentaire. Ce qui déplace durablement les positions politiques, ce sont des expériences organisationnelles, des moments où des individus que le système produit séparément découvrent qu’ils habitent la même impossibilité, où quelque chose du possible, donc, se reconfigure non pas dans la tête de quelqu’un, mais dans la relation entre plusieurs. Ni l’attente de l’événement pur dont l’irruption ne se commande pas, ni la patience infinie d’un travail de longue haleine qui ne risque rien — les deux à la fois, avec la conscience que l’un sans l’autre n’est qu’une moitié de politique.
La question finale est simple à formuler et difficile à soutenir. Qui acceptera d’assumer ce déplacement — de nommer ce qui se passe, de construire les médiations qui font tenir ce peuple dispersé dans quelque chose comme une figure commune — et qui persistera à le combattre au nom d’un monde déjà défait ? Les uns parleront encore de déclin, avec cette pose crépusculaire qui est la politesse de la réaction. Les autres comprendront qu’il s’agit d’une transformation ordinaire dans l’histoire longue des nations, plus exigeante que ce qu’on espérait, moins catastrophique que ce qu’on annonçait. Entre les deux, il n’y a pas de synthèse confortable. Il ne s’agit pas simplement d’un choix, mais d’une décision : se fixer à une France imaginaire, ou construire, à partir de ce qui est là, celle qui existe déjà — et qui, depuis longtemps, n’attend plus d’être autorisée pour apparaître.
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︎09.04.2026 à 11:45
Quentin DUBOIS
Déborah V. Brosteaux : Ce qui me semble essentiel pour nous aujourd’hui, c’est que Klaus Theweleit interroge le fascisme dans une perspective d’héritier, en tant qu’il hérite de sa violence. Il appartient à la première génération de l’après-guerre allemand, née pendant la Deuxième Guerre mondiale ou juste après. La Nouvelle Gauche ouest-allemande des années 1970, dans laquelle il s’inscrit pleinement, ce sont eux pour une grande part : les enfants des nazis, et plus largement de celles et ceux qui ont laissé́ le nazisme s’installer. Autrement dit, une génération elle-même non compromise dans les crimes du nazisme, mais qui grandit avec le sentiment croissant que cette époque n’est pas entièrement révolue, qu’elle se prolonge d’une certaine manière dans le présent de l’après-guerre.

Klaus Theweleit est d’abord connu pour son livre Fantasmâlgories, traduit par Christophe Lucchese et édité par L’Arche en 2016. Le livre paraît en 1977, au sein d’une séquence particulièrement intense : 1977, c’est l’année de « l’automne allemand », où s’enchaînent le détournement du vol Lufthansa 181 par des membres du FPLP, qui exigent la libération de militants de la Fraction armée rouge détenus à la prison de Stannheim ; la mort des figures de proue de la première génération de la RAF dans leurs cellules de cette même prison ; l’enlèvement et l’exécution par la RAF de l’industriel et ancien membre de la SS Hanns Martin Schleyer… C’est une période de réflexions intenses sur les recompositions micropolitiques du fascisme, sur l’articulation avec les luttes anti-impérialistes, pour les mouvements étudiants, pour le cinéma allemand… qu’on pense par exemple à Tous les autres s’appellent Ali de Fassbinder, qui tourne beaucoup autour de la réorganisation de la haine raciale vis-à-vis des travailleurs immigrés, les Gastarbeiter.

Dans Fantasmâlgories, Theweleit essaye de recomposer une histoire de l’émergence des désirs fascistes en Allemagne, après la Première Guerre mondiale. C’est un livre qui prend au sérieux la part de désir dans le fascisme, l’idée que si les fascismes suscitent de l’adhésion, c’est parce qu’ils rencontrent et brassent des désirs, et plus précisément une certaine histoire du désir. Sa position d’héritier, qui se demande comment cette histoire est passée dans sa génération, comment elle subsiste, comment elle revient2, est une position depuis laquelle il ne peut se permettre de faire l’analyse du fascisme de l’extérieur, où on regarde quelque chose qui ne nous appartient pas et qu’on est en mesure de dénoncer depuis une position d’extériorité. Son rapport aux désirs fascistes, c’est donc l’inverse d’une posture d’innocence, mais sur un mode qui vise évidemment à produire de la différence (il ne s’agit pas de dire qu’on est « tous fachos »).

La possibilité d’une vie non fasciste est un recueil de textes, écrits entre les années 1970 à aujourd’hui, qui interrogent précisément cela. Nous voulions donner accès aux expérimentations théoriques de Theweleit, en tant qu’elles sont directement liées à des expérimentations politiques et vitales. Aujourd’hui, face aux succès des extrêmes-droites et à la fascisation qui s’accélère, il y a un effort croissant dans certaines scènes de gauche pour comprendre de l’intérieur ce qu’il se passe socialement dans ces adhésions, quelles en sont les logiques, les dynamiques affectives, les rationalités à l’œuvre.
Cet effort va avec la prise de conscience qu’en se contentant de dénoncer l’irrationalité et la bêtise, on ne va pas très loin, en plus de se camper dans des postures élitistes- éclairées politiquement problématiques. La position d’héritier va dans ce sens, tout en déplaçant encore un peu le problème. Il ne s’agit évidemment pas de s’identifier au fascisme ou aux gens qui adhèrent à l’extrême droite. Par contre, il s’agit de commencer par acter le fait qu’on hérite d’une histoire commune, qu’on a cette histoire en commun. Ça me rappelle la phrase de Starhawk, que la philosophe Isabelle Stengers reprend beaucoup : « La fumée des bûchers est encore dans nos narines. » C’est ça le registre de l’héritage : on respire tous cet environnement malsain, il participe de ce que nous sommes. C’est dans les manières d’y répondre, d’inventer des manières d’en répondre, qu’on produit de la différence. C’est là je pense aussi la démarche de Theweleit.

Enfin, j’ajouterais que ce livre était aussi, tout simplement, porté par l’envie de faire connaître les écrits de Theweleit dans l’espace francophone, un projet que Christophe porte depuis plus de 10 ans. Pour me référer ici aux analyses de ce dernier : il y a toute une histoire de la réception de Theweleit en Allemagne et aux États-Unis, tandis qu’en France, ça a été un long rendez-vous manqué (Foucault avait suggéré sa traduction chez Stock, le projet avait été lancé, mais ensuite avorté). Theweleit a évolué en dehors des institutions universitaires et de leurs cadres de reconnaissance, c’est un auteur de livres-fleuves de plus de 1000 pages chacun, très expérimentaux, des sortes de romans théoriques hors catégories éditoriales, et tout cela fait de la traduction et de la réception un véritable défi3. En parallèle de ces écrits très conséquents, il y avait de nombreux textes courts, au croisement de la chronique, de l’essai théorique et de l’autobiographie, qui nous sont apparus comme une belle entrée dans la singularité de son écriture, et une introduction plus directement maniable à sa pratique de la pensée.
DB : Il y a d’abord un lien théorique objectif, qui vaut la peine d’être situé. Theweleit découvre l‘Anti-Œdipe, qui paraît en 1972 en France et va être traduit en allemand en 1974, alors qu’il est déjà en plein dans le chantier de Fantasmâlgories. C’est une réception à chaud, et qui joue un rôle décisif dans le livre. Ce qu’il reprend à Deleuze et Guattari, c’est la critique d’une certaine réception politique de Freud (pour le dire trop vite, celle de l’École de Francfort), qui associe les affects dans le fascisme à de « l’irrationnel », qui pose un diagnostic selon lequel, le problème des affects du fascisme, c’est qu’ils produisent un regard inadéquat à la réalité. Et le regard adéquat à la réalité, c’est le regard de la gauche tel qu’eux la conçoivent, celui de la bonne position politique.
Tout le propos de Theweleit va être de dire : il faut mesurer le fascisme à sa réalité, il faut mesurer les désirs que le fascisme active comme producteurs de réalité, et pas comme production d’illusion. Il reprend à L’Anti-Œdipe le concept « d’agencement désirant » (un concept qui vise à dire : le désir n’est pas ce qui va d’un sujet vers un objet, mais ce qui relie entre elles des multiplicités, et donne lieu à de multiples manières de faire corps, de composer des groupes, de faire territoire…). Une des grandes forces du livre, c’est de mener cette analyse politique des désirs à partir de documents précis : les écrits de membres des milices Freikorps, premier noyau dur du fascisme allemand après la Première Guerre mondiale, des écrits qui révèlent tout un univers collectif de passions et de fantasmes meurtriers, d’exaltation de la virilité, de la conquête et de l’anéantissement.

On retrouve là une revendication théorique et politique qui structure tout le travail de Theweleit : les mythes et les fictions, les régimes d’images et de fantasmes entrent pleinement dans l’histoire, et ce jusqu’au niveau le plus intime de la construction de nos corporéités. Cette influence des concepts et des questions de Deleuze et Guattari va perdurer dans la suite de son travail, notamment dans l’essai Masse & Série que nous avons inclus dans le recueil. Ce texte s’ancre quant à lui dans la fin du XXe siècle, Theweleit l’écrit après la chute du mur et se demande ce que peut vouloir dire former des collectivités émancipatrices dans cette nouvelle époque, à un moment où cette question entre dans une crise assez profonde.
Le titre fait également allusion à la préface de Foucault pour une autre raison. Pour le dire un peu rétrospectivement, ce livre a pu parfois désemparer les lecteurs, lorsque ceux-ci s’attendaient à une analyse claire de ce qu’est le fascisme et des manières de le contrer. Une sorte de manuel. C’est intéressant de prendre acte de cette attente d’une théorie qui permettrait d’expliquer efficacement, et qui jouerait le rôle de guide pour la pensée et l’action. Il n’y a pas lieu de le regretter, car c’est le signe que les milieux militants s’organisent. Mais ça permet de marquer le contraste avec ce que fait Theweleit. Pour ce dernier, résister à ce type d’attentes est un enjeu politique quasiment vital. Pour lui, expérimenter sur un mode non fasciste ne peut justement pas prendre la forme d’une pensée qui se présenterait comme guide. Toute son écriture est animée par le refus d’une telle « fonction guide ».
Plus largement, il y a chez Theweleit un refus marqué d’une théorie, et aussi d’un langage, qui viendrait jouer le rôle de systématiser le réel. Et ça, c’était justement le propos de Foucault dans son introduction à l’Anti-Œdipe : ne voyez surtout pas ce livre comme la nouvelle théorie qui permettra de tout expliquer d’un seul coup, avec des grands concepts. C’est une précision importante de Foucault, car il peut en effet y avoir cette tentation, de prendre les concepts de Deleuze et de Guattari, et de les plaquer partout en pilote automatique. Or, nous dit Foucault, « L’Anti-Œdipe n’est pas un Hegel clinquant ». Ce qu’ils amènent, ce n’est pas un nouveau système ni même une nouvelle théorie, mais un art, un art de la pensée, tout comme on parle d’art érotique ou d’art politique, qui pose la question non pas du « pourquoi » mais du « comment » : « comment ça fonctionne ? » Ou encore : « que s’est-il passé ? ». Guattari a beaucoup insisté sur l’importance d’un usage des mots et des concepts qui opèrent non pas en fonction des coordonnées d’un système, mais à partir des besoins de la situation au sein de laquelle ils interviennent4.
Le langage de Theweleit est celui de l’expérimentation. Il développe des techniques permanentes pour contrer toute tentation systématique. Il ne fait jamais la leçon : il ne fait qu’expérimenter, transmettre, et maintenir l’ouverture de la reprise.
D.B. : Pour Theweleit, la langue est un lieu par où peuvent passer tant des dévastations politiques terribles, que de puissantes recompositions politiques et intimes. Dans Fantasmâlgories, il compare le fonctionnement de la langue des auteurs corps-francs à celui d’un projecteur qui, à l’inverse d’un appareil photographique rendu ultra-sensible au réel via la lumière qu’il capte, plante sur les vivants ses faisceaux lumineux. Le langage fasciste est un langage qui dévitalise et qui consume. Benjamin déjà parlait des auteurs de la Révolution conservatrice en comparant leur style aux paysages dévastés de la Première Guerre mondiale5 : des langages de la dévastation qui dévorent l’expérience et tout ce qui la compose, ou encore, qui fonctionnent comme une mécanique, que l’on peut analyser en termes de rythme, dont les rouages pivotent autour d’un principe-nation, point central autour duquel tout va venir se structurer et se totaliser.
Dans l’entretien que Christophe et moi avons mené avec Klaus Theweleit, nous essayons d’interroger la portée de ces analyses pour le contemporain. Comme le dit Christophe, ce qui est actuel, ce n’est pas seulement le contenu de l’analyse, mais la manière dont Theweleit nous invite à porter attention aux « parlers » du fascisme : il y a là quelque chose à investiguer à travers les « corpus » flous de la fachosphère, où passent des circulations affectives qu’on ne peut se contenter d’analyser en termes de clôture idéologique.
Ce que je trouve très beau, c’est que Theweleit, par son attention aux devenirs singuliers de la langue, ne bascule absolument pas dans le cosmopolitisme abstrait qui s’est largement imposé en Allemagne (de l’Ouest d’abord, et puis post-89) comme la soi-disant réponse à l’enracinement nazi. Un cosmopolitisme abstrait qui, comme on le sait, s’arrange généralement très bien de l’organisation concrète de la violence raciale, et qui sous couvert d’universel, est en fait incapable de composer avec les différences réelles de perspectives et avec les conflits historiques qu’elles portent (c’est flagrant notamment dans la relation aux communautés issues de l’immigration post-coloniale)6.
Dans « Langue et violence au pays dénommé étranger », l’un des textes du recueil, Theweleit retrace les exils linguistiques multiples traversés à l’intérieur de la langue allemande : l’exil concret de l’est vers l’ouest durant son enfance pendant la guerre, avec tout un bégaiement des dialectes ; la nécessité ensuite de s’exiler linguistiquement d’une langue allemande au sein de laquelle le nazisme s’est trop profondément logé (rappelons-nous Klemperer)7 ; la découverte de la langue des intellectuels exilés qui ont dû fuir les persécutions…. Il se demande ce que veut dire habiter une langue, quand celle-ci n’a plus rien d’un « foyer d’origine ». Theweleit parle d’un salutaire devenir barbare de la langue allemande, un devenir étranger à elle-même, qui a rendu possible de l’habiter à nouveau, d’en faire un parler propre, de manière non fasciste.

Ici encore, je ne peux que m’en référer au travail de Christophe, qui réfléchit beaucoup à cette inventivité langagière chez Theweleit, à son foisonnement patchy aux antipodes des langages académiques qui standardisent et épurent. Comme le dit Christophe, l’écriture de Theweleit est faite d’image et de son, ce qui infléchit le travail de traduction de manière à ne pas seulement prendre en compte le signifié/le concept, et d’aller plus vers le flow, le sound, l’effet ou l’affect, ce qui change de fond en comble l’exercice de la pensée/de penser (Theweleit affirme d’ailleurs préférer la collection des Columbia Records à tous les rayonnages des éditions scientifiques de Suhrkamp)8.
Défi de traduction, ensuite, par l’enchâssement des styles et le montage de textes (commentaire, citations fleuves, théorie, vie personnelle) mais aussi d’images, et parfois même de musique (les paroles qui truffent le texte et sont parfois une clé de compréhension à plusieurs niveaux, comme les paroles de Fever de Peggy Lee dans Pocahontas, que Christophe a traduit récemment)9.

D.B. : Au sein de la Nouvelle Gauche allemande, il y a cette conviction que le fascisme n’est pas révolu, qu’il se poursuit, non pas directement sous la forme d’institutions structurées de manière fasciste, mais parce que les psychés des gens, leurs manières d’être dans le monde et d’être aux autres, leurs fantasmes raciaux et militaristes, leurs passions petites-bourgeoises de l’ordre, leurs violences intimes, tout cela n’a pas été fondamentalement transformé. Theweleit parle d’un « saut théorique décisif », qui consiste à « affirmer qu’un certain type de terreur concentrationnaire a en principe quelque chose à voir, dans certaines situations, avec le comportement de mon père à la table du déjeuner. »10. Les grands thèmes de 68, ceux de l’éducation des enfants, l’apport des mouvements féministes, l’anti-impérialisme, la politisation du désir (pas seulement érotique ou sexuel, mais les relations entre les corps, les relations intimes au passé et à l’avenir, les différentes formes de collectivités affectives et ce qui les relie etc.), tout cela se connecte à la réflexion sur le fascisme.
C’est cela que La possibilité d’une vie non fasciste explore, par ses traversées intimes dans les années 1940, 1950, 1960, 1970… Comment cette transformation a-t-elle été possible ? Par quoi est-elle passée ? Quels nouveaux langages ont dû s’inventer ? Comment la démarcation avec la génération des parents a-t-elle été possible ? Theweleit revient par exemple sur le rôle vital qu’a joué le blues afro-américain, arrivé à ses oreilles via les radios de l’occupation américaine ; ainsi que la découverte des auteurs juifs de l’exil, en particulier les auteurs dits « freudo-marxistes » de l’École de Francfort (Wilhelm Reich, Herbert Marcuse), pour lesquels fascisme est lié à l’histoire de la répression du désir, ou plutôt dans le désir (où le désir se met à désirer sa propre répression, ne parvient plus à s’affirmer sans réprimer etc.). C’est d’ailleurs passionnant de voir comment les théories elles-mêmes sont entrées dans la fabrique de nouvelles formes de sensibilités.

Pour Theweleit, le corps est une archive, nos corps sont façonnés par des histoires qui ne sont pas les nôtres, et que nous incorporons, que nous faisons nôtres, souvent sans tout à fait le savoir. Ses écrits théorico-littéraires cherchent à mettre au travail ces corps-archives, à les rendre capables de lire leurs propres histoires et à les entrainer dans d’autres devenirs. Il y a un mot qui me paraît bien nommer le mode de transformation corporelle qui intéresse Theweleit et qu’il expérimente aussi dans ses écrits : c’est le terme de recâblage. C’est-à-dire, avant tout, ne pas prétendre pouvoir se déplacer vers un lieu tout autre comme si on pouvait simplement sortir de là où on est pour se projeter sur une autre scène désirante. Ce qui produit de la transformation chez Theweleit, ce sont des recâblages avec d’autres mémoires, langages, histoires : « pas de dégermanisation sans l’aide d’autrui ».
D.B. : Dans un passage que Klaus Theweleit connaît bien, Walter Benjamin écrivait, après la Première Guerre mondiale, que le vainqueur a le privilège de s’approprier la guerre, tandis que le vaincu – l’Allemagne – en est dépossédé, doit apprendre à vivre sans elle, à se séparer de tout ce qu’il avait investi dans la guerre. Benjamin ajoute qu’il faut mesurer l’ampleur de ce que cette perte implique, en particulier suite à une guerre totale dont la prétention avait été de capter toute l’énergie, matérielle et spirituelle, de la nation12. Pour Benjamin, apprendre à se réinventer à partir d’une telle perte est une occasion politique immense. Ce diagnostic, bien sûr, gagne encore une autre résonance après la Deuxième Guerre mondiale, et je crois que c’est exactement cette possibilité que Theweleit aperçoit : pas uniquement le fait de ne plus avoir à vivre la guerre, mais plutôt le fait de ne plus avoir à être mobilisé pour elle. Le revirement vers un militarisme assumé et enjoué de l’Allemagne d’aujourd’hui montre à quel point cette possibilité restait précaire.
Le rapport au militarisme et à la démilitarisation est capital chez Theweleit, car sa porte d’entrée pour comprendre la construction des désirs fascistes, ce sont les processus de formation corporelle de ceux qu’il appelle les « hommes soldats » : comment les institutions militaires sont-elles parvenues à former les corps des hommes blancs pendant des générations et des générations, ainsi que le rapport aux autres corps masculins, aux corps féminins et aux corps non blancs ? Theweleit s’emparait dans Fantasmâlgories d’un matériau littéraire saisissant au sujet de ce façonnement, par exemple Les cadets d’Ernst von Salomon, qui décrit longuement à la première personne la démolition de soi et puis la réinvention de soi à travers le « Drill » prussien, ces méthodes d’entraînement basées sur la répétition acharnée des gestes afin d’assurer l’exécution sans hésitation des ordres.

Dès lors, ce qu’il note, c’est une rupture (partielle) dans la formation corporelle des hommes allemands. Il a certainement raison de signaler cet événement et d’honorer la chance qui s’est ouverte à ce moment-là pour sa génération. Mais ensuite oui, il faut absolument compléter, et c’est vrai qu’il y a un angle mort dans le passage que tu cites. Les manières d’être en guerre se reconfigurent en Europe après la Deuxième Guerre mondiale, tout en s’inscrivant en continuité avec l’histoire des violences coloniales : on parvient à exercer la violence guerrière (militairement, géopolitiquement, économiquement, culturellement…) tout en maintenant les effets de cette violence à distance (« ça se passe ailleurs », « ça ne nous concerne pas »). Le fascisme se réinvente aussi par et dans cette distance. Tout cela, c’étaient déjà des enjeux centraux pour la Nouvelle Gauche allemande. Cette question de l’organisation guerrière de la distance, tant sur le plan technique que sensible, est par exemple explorée de fond en comble par le cinéaste allemand Harun Farocki.
D.B. : Complètement. Voire en certains points, les deux sont liés. C’est ce que suggère Marcuse quand il dit que les recompositions désirantes à l’époque du Vietnam étaient aussi des manières de résister à la « mobilisation de l’intériorité de l’homme et de sa structure pulsionnelle » dans la guerre impérialiste. Quand Theweleit, dans La possibilité d’une vie non fasciste, revient sur ses affinités avec les mouvements anti-impérialistes ouest-allemands des années 1960-1970, il n’hésite pas à affirmer que ce soutien aux peuples colonisés se faisait aussi pour leur propre compte. Aujourd’hui, on dira : « Ce n’est pas nous qui libérons la Palestine, c’est la Palestine qui nous libère. » Theweleit lui aussi assume un désir de transformation de soi au sein de l’anti-impérialisme allemand : on est en train de se libérer nous-mêmes, c’est-à-dire de se dégermaniser par la possibilité de se connecter avec ces luttes qui combattent cette violence qui nous a façonnés et dont nous essayons de nous défaire. On retrouve la lutte avec l’héritage de la violence par les processus de recâblage que j’ai déjà évoqués.
J’en profite pour revenir à l’idée que ce qui importe politiquement, c’est la manière de répondre d’un héritage commun, d’une histoire commune qui nous a façonnés, sans posture de surplomb possible. La question est toujours : dans quels devenirs ces réponses nous entraînent-elles ? C’est intéressant, par exemple, de suivre les devenirs tout à fait contraires, au départ de ce même héritage allemand, à travers ce qu’on peut appeler le « tiers-mondisme de droite ». Je pense à quelqu’un comme Henning Eichberg, l’un des fondateurs de la Nouvelle Droite (Neue Rechte) allemande13. Eichberg est un parfait contemporain de Theweleit, ils naissent tous les deux en 1942, tous deux au sein de familles germanophones de l’Est, dans des territoires récupérés par les Soviétiques (Prusse orientale et Silésie), et ont connu l’exil dans les premières années de leur vie. Sa vie intellectuelle et militante prend elle aussi forme dans les milieux étudiants (la Nouvelle Droite allemande s’organise également autour de revues étudiantes indépendantes). En 1967, il commence à s’intéresser à la Nouvelle Gauche, et à affirmer que les intellectuels de droite ne peuvent pas en rester à un simple rejet du mouvement étudiant, qu’il faut au contraire proposer et mener une contre-révolte de droite, capter les désirs révolutionnaires, et les ramener dans le giron de la Nation.
Au fur et à mesure, Eichberg commence à s’intéresser aux luttes anti-coloniales de libération nationale. Il relie très fortement la perception qu’il en a à sa perception du contexte allemand de l’après-guerre : la « nation divisée », l’occupation militaire alliée d’un côté et soviétique de l’autre ; l’aliénation en RFA par la colonisation culturelle des USA ; la conviction que le devoir de porter la honte de la Shoah dépossède les Allemands de leur fierté nationale… L’affect dominant est celui de la dépossession, de la nation perdue et aliénée. Eichberg s’intéresse aux mouvements nationaux des Suds parce qu’il y voit un exemple à suivre pour la reconquête d’un sens national et d’une authenticité culturelle allemande14. Tandis que pour Theweleit, la solidarité avec les peuples en lutte contre les impérialismes occidentaux participe au contraire à un processus de « dégermanisation de sa propre chair ». Bref, la question anti-impérialiste se branche, en Allemagne, à la question de la construction ou de la réinvention de soi, donc aux transformations intérieures qu’elles déclenchent. Et les luttes et conflits politiques se jouent à ce niveau également.
D.B. : Oui je le pense aussi. Concernant la Palestine, je ne peux pas cheminer avec Theweleit (nous nous en expliquons dans l’entretien). Par contre, ses positions m’éclairent un peu sur la condition affective de l’Allemagne, sur l’extrême difficulté de la critique d’Israël, et les conséquences qu’on lui connaît aujourd’hui15 : l’Allemagne comme deuxième pays le plus complice (après les USA) du génocide des Palestiniens. Cet effondrement du travail de mémoire allemand.
On ne peut pas déceler chez Theweleit l’étrange « désir d’État » qui joue également un rôle très puissant dans le soutien allemand à Israël, ce principe de Staatsräson selon lequel l’État allemand serait justifié à travers l’État d’Israël. Theweleit est pris dans un effroi et une paralysie réelle, caractéristique d’une génération qui s’est retrouvée face à la difficulté de devoir composer, dans sa compréhension des répercussions de la Shoah et de la responsabilité allemande, avec la violence du projet colonial israélien et de la Nakba. Cette paralysie est symptomatique d’une certaine construction de la mémoire du génocide en Allemagne, et en Europe plus largement, qui a bloqué les possibilités d’articulation à d’autres mémoires16, et en particulier à celles des Palestiniens.
Dans sa version « officielle », la mémoire de la Shoah s’est construite en coupant les possibilités de connecter cette mémoire à une série d’autres formes d’expériences du génocide, de violences et de dépossessions extrêmes. Je me base ici sur les travaux d’Aurélia Kalisky, qui travaille sur la généalogie du concept de génocide et sur les pratiques de comparaison dans la construction des mémoires. Elle montre comment Rafael Lemkin, qui forge le terme de « génocide » en 1944, a eu besoin, pour pouvoir construire son concept, de mettre en relation le génocide des juifs avec d’autres expériences : celles des Polonais et des Tchèques sous l’occupation nazie, celle du génocide des Arméniens en 1915, etc. C’est dire qu’une mémoire ne peut se construire que dans la comparaison et la mise en relation avec d’autres mémoires. On trouve de telles tentatives d’articulation des mémoires, juives et palestiniennes, chez Edward Saïd et Judith Butler, qui mènent à partir de là une critique radicale du colonialisme israélien. En Allemagne, cette capacité à mettre en lien a été empêchée à plein d’égards, comme désactivée de toutes parts.

Cette histoire allemande est loin d’être uniforme et close. Il faut rappeler qu’à partir de 1967 et au cours des années 1970, suite à la guerre des 6 jours et à l’arrivée en Allemagne de nombreux exilés palestiniens, la Palestine a été l’un des points focaux des mouvements anti-impérialistes allemands. L’historien Joseph Ben Prestel, qui a travaillé sur des archives de la diaspora palestinienne en Allemagne, montre comment les exilés palestiniens, parmi lesquels de nombreux étudiants et militants, sont parvenus à faire le travail de traduction de leur lutte pour la libération à l’adresse des Allemands. Ils ont réussi à mettre en avant le lien profond entre leur lutte et les autres mouvements de libération anti-coloniaux, à construire des réseaux internationaux allant des Black Panthers au FLN, à rendre leur lutte présente dans les revues militantes et les slogans de l’époque, à organiser des visites dans des camps palestiniens, par exemple avec des militants du SDS (mouvement étudiant) en 1969 ou de la RAF en 197017, etc.
Ces solidarités étaient déjà, tout comme aujourd’hui, un lieu de clivage entre les « Anti-imp » et les « Anti-Deutsch ». Theweleit, que je sache, ne s’est jamais dit anti-deutsch, mais on voit comment il est l’héritier de ces clivages-là.
D.B. : Génération hantée oui, et le premier lieu de cette hantise, c’est le foyer. C’est à cet endroit-là que Haneke va travailler dans Le ruban blanc pour saisir, pas seulement le nazisme, mais aussi disons le « fascisme » entendu en ce sens plus large qui comprend aussi les revenances, ce qui reste, ce qui précède etc. Et en effet, on retrouve Theweleit. Comme il le raconte, sa politisation coïncide avec le fait de remettre au travail, en arrivant à l’âge adulte, l’expérience d’avoir grandi dans un foyer allemand de l’après-1945, qu’il décrit comme un microcosme imprégné par des passions de l’ordre, et une sorte d’hygiénisme contre tout mode d’existence autre. Bref des micro-fascismes toujours présents, voire en train de se réinventer. C’est à partir de là qu’émerge toute la question « Qu’est-ce qu’il reste ? Qu’est-ce qui nous a été transmis ? ». C’est cela qu’implique le foyer.

Cela me fait aussi penser à un autre film que m’a fait découvrir Olivier Voirol, de 1980, Deutschland, bleiche Mutter (Allemagne, mère blafarde) d’Helma Sanders-Brahms, toujours de cette même génération née dans la guerre. Le film fonctionne en deux temps : d’abord le temps de la guerre, avec son père qui part au front, dans la Wehrmacht, avec l’expérience de l’exil sur fond d’une famille qui n’est pas nazie chevronnée, mais qui est néanmoins prise dans toutes les petites compromissions, avec les voisins juifs déportés dont on va tout de même récupérer les affaires. Tout le climat génocidaire présent dans l’intimité. La première partie est celle de la guerre, de la lutte pour la survie, de l’exil qui est une mise en mouvement permanente et puis vient, enfin, le moment où on espère pouvoir laisser la guerre derrière soi. Mais ensuite vient la deuxième partie, celle de l’après-guerre, et là c’est une re-fermeture, un étouffement terrible qui est mis en scène dans le film. Elle permet d’interroger ce basculement dans « l’après », avec le fascisme qui est en train de repasser et de se retransformer. Pour Theweleit, c’est donc de là qu’il faut repartir pour inventer les possibilités d’une vie non fasciste.
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︎30.03.2026 à 13:53
Manuel CERVERA-MARZAL
En m’appuyant sur les données électorales, sur la recherche sociologique et sur plusieurs précédents historiques, je me propose de montrer qu’un retournement de situation n’a rien d’impossible. Fluidité maximale des comportements électoraux, regain probable de participation, avantage comparatif de Mélenchon dans le débat télévisé, exposition des contradictions économiques et géopolitiques du RN, réflexe patriotique, reports de voix venus du centre et remobilisation des abstentionnistes en moyenne plus proches de la gauche que de l’extrême droite : autant de leviers susceptibles de rebattre les cartes entre les deux tours.
Admettons que Mélenchon accède au second tour de l’élection présidentielle – comme s’y résout désormais la majorité des commentateurs de la vie politique, y compris les plus fervents détracteurs de LFI. Comment pourrait-il combler un retard substantiel face au candidat du Rassemblement national ? L’estimation la plus plausible – comme je l’ai montré dans mon précédent article – est un premier tour dans lequel Jordan Bardella se situerait entre 30 et 35 % des suffrages exprimés, tandis que Mélenchon terminerait plutôt entre 20 et 25 % (les autres candidat·es termineront derrière, avec 1% à 10% des voix). L’écart initial entre JLM et le RN serait donc d’environ 10 points – peut-être 5 (hypothèse basse) ou 15 (hypothèse haute). « Un tel retard est impossible à combler ». Voilà ce qu’assènent avec aplomb les éditocrates et les instituts de sondage. Ceux-là même qui se plantent à chaque élection.
Le premier point qu’il faut rappeler est banal mais primordial : l’intervalle séparant les deux tours d’une présidentielle constitue une des séquences les plus instables et les plus ouvertes de la vie politique. Le résultat du premier tour n’annonce jamais mécaniquement celui du second. Ces deux moments obéissent à des logiques différentes. Au premier tour, les électeurs choisissent généralement le candidat qui correspond le mieux à leurs préférences politiques. Au second, beaucoup arbitrent entre deux options imparfaites. Cette modification des critères du choix électoral a été abondamment étudiée par les politistes. Elle explique pourquoi des recompositions surprenantes peuvent se produire en peu de temps.
L’histoire de la Vème République fournit plusieurs exemples de tels basculements1, dont les élections législatives de 2024 ont offert une nouvelle et récente illustration. Alors que le RN était annoncé en capacité de conquérir une majorité absolue à l’Assemblée nationale, la dynamique de l’entre-deux-tours a profondément modifié la situation. La multiplication des désistements, la constitution d’un front républicain et la remobilisation d’une partie de l’électorat ont empêché cette issue. La coalition de gauche arrivée en tête a obtenu environ 180 sièges, devançant le camp présidentiel et reléguant le RN à un niveau bien inférieur aux projections initiales. Ainsi, face à la perspective imminente d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite, des mécanismes de mobilisation rapide – tant dans les états-majors des partis que dans les électorats de plus en plus poreux – peuvent se mettre en place. Et la gauche, lorsqu’elle parvient à surmonter et trancher certaines divisions, est capable de transformer un rapport de forces défavorable.
Cet exemple illustre un phénomène ancien et connu des chercheurs : la participation électorale varie fortement selon la perception de l’enjeu. Lorsque l’enjeu paraît exceptionnel – par exemple lorsqu’un candidat d’extrême droite peut accéder au pouvoir – ou lorsque le match s’annonce serré à la veille du scrutin – comme le duel Sarkozy-Royal de 2007 – des catégories sociales habituellement abstentionnistes se (re)mobilisent. La base électorale du second tour s’élargit, et les voix du premier tour qui s’étaient portées sur des candidat·es éliminé·es se redistribuent.
En 2027, la modification du rapport de forces entre les deux tours peut atteindre des proportions jamais atteintes auparavant, car l’abstention n’a jamais été aussi haute. Mais – c’est une précision décisive – l’abstention record qui affecte notre pays est une abstention intermittente et non systématique. Autrement dit, la plupart des abstentionnistes sont des gens qui généralement ne vont pas voter, mais qui se rendent quand même, occasionnellement, au bureau de vote. Dit encore autrement, la tectonique des plaques électorales n’a jamais atteint un tel niveau d’incertitude. Ceux qui se disent certains que Mélenchon va perdre sont certainement des gens qui veulent qu’il perde.
Cette incertitude n’est pas propre à la France. Elle caractérise désormais la plupart des démocraties occidentales, où l’augmentation régulière de l’abstention rend les résultats électoraux de moins en moins prévisibles. Dans de nombreux pays européens et nord-américains, la participation électorale n’est plus une habitude civique mais un comportement erratique. Les électeurs se mobilisent ou se démobilisent en fonction des circonstances politiques, du degré de polarisation de la campagne et de la crédibilité des alternatives proposées. Cette volatilité rend les prédictions de plus en plus fragiles.
Les surprises se sont multipliées au cours de la dernière décennie. En 2016, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a pris de court la totalité des observateurs, des instituts de sondage et des médias. La même année, le référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne a débouché sur une victoire du Brexit que peu d’analystes avaient anticipée. Dans ces deux cas, la mobilisation tardive d’électeurs qui participaient peu aux scrutins a fait voler en éclats les différents pronostics.
Mais l’incertitude électorale ne produit pas seulement des surprises bénéficiant aux droites extrêmes. Elle peut également déboucher sur des victoires inattendues de la gauche. L’exemple grec de 2015 est emblématique : la victoire de Syriza, menée par Alexis Tsipras, a constitué une rupture majeure dans un système politique longtemps dominé par les partis traditionnels. Dans un contexte de crise économique et de défiance envers les élites partisanes, la dernière ligne droite a permis à une formation de gauche radicale d’accéder au pouvoir alors qu’aucun observateur ne l’envisageait quelques mois auparavant. Des phénomènes comparables ont eu lieu en Amérique latine2.
Ces exemples montrent que, dans les démocraties contemporaines, les équilibres électoraux sont plus instables que jamais. La combinaison d’une abstention élevée, d’une volatilité partisane accrue et d’une polarisation politique forte rend les comportements électoraux particulièrement sensibles aux dynamiques de campagne. Dans ce contexte, les prédictions qui paraissent les plus solides peuvent être contrecarrées en peu de temps. L’entre-deux-tours d’une élection présidentielle a toujours été un des moments les plus imprévisibles de la vie politique française. Quinze jours suffisent pour renverser un rapport de forces.
Mais cette période très courte ne se résume pas à une simple redistribution mécanique des voix du premier tour. Elle comporte aussi un certain nombre d’événements très suivis (débats, interviews, meetings) qui influencent directement les perceptions des électeur·ices. Parmi ces moments décisifs, le débat télévisé de l’entre-deux-tours occupe une place particulière.
Depuis la confrontation entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand en 1974, le débat de l’entre-deux-tours constitue l’un des moments télévisés les plus suivis par les Français (avec les finales des coupes du monde de football). Son audience atteint presque 20 millions de téléspectateurs. Dans un paysage médiatique fragmenté, il s’agit de l’un des rares moments où une grande partie du corps électoral observe simultanément les deux finalistes dans un format long et comparatif.
Les travaux de science politique montrent que ces débats modifient rarement les préférences idéologiques des électeur·ices. En revanche, ils influencent les perceptions de compétence, de crédibilité et de stature présidentielle3. Autrement dit, ils agissent moins sur les convictions que sur l’évaluation des qualités personnelles des candidats : maîtrise des dossiers, capacité d’argumentation, sang-froid, autorité.
A plusieurs reprises, une formule bien trouvée ou une prestation particulièrement convaincante a modifié la dynamique d’une campagne. Le cas le plus connu est celui du débat de 1974 entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. Lorsque ce dernier accuse son adversaire d’incarner « le pouvoir de l’argent », Giscard lui rétorque : « Vous n’avez pas, Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur. » Cette formule, passée à la postérité, marque les esprits et installe l’image d’un Giscard plus moderne et plus à l’aise que son adversaire4. Dans cette perspective, la confrontation directe entre Jean-Luc Mélenchon et un candidat du Rassemblement national pourrait jouer un rôle décisif.
Depuis une quinzaine d’années, Mélenchon s’est imposé comme l’un des débatteurs les plus redoutables du pays. Cette réputation ne repose pas seulement sur des impressions subjectives : elle correspond à des effets mesurables. Lors de la campagne présidentielle de 2017, les enquêtes d’opinion réalisées immédiatement après les grands débats télévisés ont montré que Mélenchon était systématiquement considéré comme le candidat ayant réalisé la meilleure performance. Les sondages instantanés réalisés par Elabe ou Harris Interactive le plaçaient en tête lors de la totalité des confrontations. Dans les jours qui ont suivi ces débats, ses intentions de vote se sont nettement accrues, avec des progressions de l’ordre de trois à cinq points.
Le phénomène s’est reproduit en 2022. À l’issue des deux grands débats télévisés du premier tour, les baromètres d’opinion ont montré que Mélenchon était perçu comme le candidat le plus convaincant sur les questions économiques et sociales. Dans les semaines précédant le scrutin, sa campagne a connu une accélération spectaculaire : il est passé d’un niveau d’intentions de vote situé autour de 12-13% à plus de 22% le jour de l’élection, terminant à quelques centaines de milliers de voix du second tour.
Cette capacité à tirer profit des confrontations télévisées tient aux compétences tribuniciennes de Mélenchon. Ancien sénateur, ancien ministre et parlementaire de longue date, il a passé plusieurs décennies dans des arènes politiques où l’argumentation orale constitue une compétence centrale. Il possède une grande maîtrise des dossiers techniques, une capacité à structurer rapidement des argumentaires complexes et une aisance rhétorique qui devient particulièrement visible dans les formats longs.
L’épisode du débat organisé en septembre 2021 entre Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour illustre cet avantage. Diffusée sur BFMTV, cette confrontation avait été largement commentée dans les jours suivants. Un sondage Elabe réalisé auprès des téléspectateurs indiquait que 56% d’entre eux jugeaient Mélenchon plus convaincant, contre 34% pour Zemmour. Même parmi les électeurs de droite interrogés, l’écart était moins net que prévu, signe que la prestation du leader insoumis avait impressionné au-delà de son propre camp. À l’inverse, les deux dirigeants du Rassemblement national rencontrent souvent des difficultés dans ce type d’exercice.
L’exemple le plus flagrant reste le débat présidentiel de 2017 entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. La prestation de la candidate du Front national avait été jugée médiocre par une large partie de l’opinion. Dans un sondage Elabe, 63% des téléspectateurs estimaient que Macron avait été le plus convaincant, contre seulement 34% pour Marine Le Pen. Même parmi les électeurs frontistes, une fraction significative reconnaissait que leur candidate n’avait pas dominé. Ce débat a renforcé les doutes d’une partie de l’électorat sur la capacité de Marine Le Pen à exercer la fonction présidentielle.
La candidate d’extrême droite a cherché à corriger cette image lors du débat de 2022. Sa prestation fut jugée plus maîtrisée que celle de 2017. Mais les enquêtes réalisées à l’issue de la confrontation indiquaient malgré tout que Macron apparaissait plus convaincant pour une majorité de téléspectateurs. Un sondage Ipsos-Sopra Steria réalisé le soir du débat montrait par exemple que 59% des Français·es estimaient que Macron avait été meilleur, contre 39% pour Marine Le Pen.
Jordan Bardella, pour sa part, n’a jamais encore participé à un débat présidentiel. Ses compétences médiatiques sont associées à des formats courts – interviews brèves, séquences virales sur les réseaux sociaux, interventions calibrées pour les chaînes d’information en continu. Ce type de communication privilégie la répétition de messages simples et la force des slogans. Or un débat présidentiel de l’entre-deux-tours fonctionne selon une logique différente. Il impose aux candidats de répondre longuement à des questions précises sur des dossiers institutionnels, économiques ou diplomatiques. Les approximations ou les contradictions peuvent être exploitées par l’adversaire, généralement plus pugnace que les journalistes.
Dans un tel cadre, les différences d’expérience politique et de maîtrise argumentative ressortent de manière plus nette. Un candidat comme Mélenchon, qui en sera à sa quatrième campagne présidentielle, possède une aisance particulière dans cet exercice. À l’inverse, un dirigeant politique dont la carrière s’est construite dans l’univers de la communication et des réseaux sociaux peut se trouver davantage exposé.
Dans un duel entre Mélenchon et Bardella – ou entre Mélenchon et Marine Le Pen si celle-ci devait finalement être la candidate du RN – la confrontation télévisée constituerait donc un moment déterminant. Si Mélenchon parvenait à reproduire les performances observées lors des débats de 2017 et de 2022, l’effet pourrait être significatif.
En outre, le débat télévisé ne constitue pas seulement une épreuve de style ou de maîtrise technique. Il a aussi pour effet de contraindre les candidats à préciser leurs propositions et à assumer, en temps réel, les implications concrètes de leur programme. Dans un format long, face à un adversaire aguerri, plus exigeant que les journalistes qui interrogent complaisamment le RN au quotidien, les zones d’ombre, les ambiguïtés et les contradictions deviennent plus difficiles à dissimuler.
Depuis le début des années 2010, le parti de Marine Le Pen s’efforce de construire une image « sociale » destinée à séduire les classes populaires. Le RN tient un discours protecteur, parfois même redistributif, tout en défendant, dans la pratique, des politiques favorables aux intérêts du capital. Si cette contradiction n’est pas nouvelle à l’extrême droite5, elle tend depuis quelques années à s’aiguiser : sous la pression d’Eric Zemmour, les prises de position économiques du RN témoignent d’un déplacement progressif vers un libéralisme assumé. Jordan Bardella revendique explicitement une ligne de « soutien aux entreprises », multiplie les signaux en direction du patronat, fustige les « assistés » et insiste sur la nécessité de réduire les « contraintes » pesant sur l’activité économique. Dans le même temps, le parti entretient l’image d’un défenseur du pouvoir d’achat et des services publics. Ce double discours vise à rassurer les classes dirigeantes sans perdre l’électorat populaire qui constitue l’un de ses principaux réservoirs de voix.
Or, lorsqu’on examine de près les propositions programmatiques et surtout les pratiques parlementaires du RN, cette façade sociale se révèle parfaitement illusoire. À l’Assemblée nationale comme au Parlement européen, les élus du RN ont voté de manière récurrente contre des mesures favorables aux salariés ou à la redistribution – qu’il s’agisse de l’augmentation du SMIC, du renforcement des protections sociales ou de certaines régulations économiques. Dans le même temps, ils ont soutenu ou laissé passer des dispositifs favorables aux grandes entreprises, notamment en matière fiscale ou réglementaire. Ce décalage entre le discours et les actes est bien documenté, mais il reste aujourd’hui peu visible dans l’espace public, où les logiques du champ médiatique privilégient les déclarations générales plutôt que l’analyse détaillée des politiques mises en œuvre.
Le programme économique du RN comporte par ailleurs des contradictions internes difficilement soutenables. Le parti promet à la fois une baisse des impôts, une augmentation du pouvoir d’achat, le maintien des services publics et une réduction de la dette publique, sans préciser les arbitrages nécessaires pour concilier ces objectifs. Certaines mesures, comme les exonérations de cotisations sociales ou les baisses de TVA, bénéficient davantage aux entreprises ou aux ménages les plus aisés, tout en affaiblissant les ressources de l’État social. D’autres propositions, comme la « priorité nationale » dans l’accès aux prestations sociales, soulèvent des difficultés juridiques majeures au regard du droit constitutionnel et du droit européen, ce qui rend leur mise en œuvre incertaine.
Ces incohérences programmatiques constituent un point de vulnérabilité majeur dans une campagne de second tour. Tant que la compétition électorale se déroule dans un cadre fragmenté, avec de nombreux candidats et une attention médiatique dispersée et complaisante, ces contradictions peuvent rester invisibles. Mais lorsque la campagne se concentre sur deux finalistes, aussi éloignés que Mélenchon et le RN, et que chaque proposition est soumise à un examen plus rigoureux, l’opacité se dissipe. Les journalistes, les économistes, les adversaires politiques et les électeur·ices sont alors incités à interroger, plus que jamais, la faisabilité et la désirabilité des deux programmes.
Dans un duel entre Mélenchon et le candidat du RN, les différences de préparation, de sérieux et de crédibilité se révéleraient criantes. D’une part, Mélenchon a fait de la cohérence programmatique, du chiffrage budgétaire et de la précision des propositions économiques un élément central de sa stratégie. D’autre part, il a déjà montré, dans de nombreux débats, sa capacité à mettre en lumière les contradictions de ses adversaires sur ces questions. Dans un contexte où l’attention médiatique serait maximale, il est probable qu’il chercherait à démontrer, exemples à l’appui, que le RN ne constitue pas une alternative réelle pour les classes populaires.
Plus largement, l’entre-deux-tours est le moment où se cristallisent des coalitions sociales sous-jacentes aux projets politiques. Un programme économique n’est pas seulement un ensemble de mesures techniques : il reflète aussi les intérêts sociaux qu’il privilégie. Dans le cas du RN, le décalage entre un discours orienté vers les « oubliés » et des propositions indexées sur les attentes du patronat pourrait apparaître de manière plus nette qu’au premier tour.
Cette clarification tardive constitue un des effets classiques des campagnes de second tour. Lorsque l’alternative politique se réduit à deux options, et que ces deux options sont – pour une fois – véritablement antagoniques, les électeurs sont conduits à examiner plus attentivement les conséquences concrètes des choix qui s’offrent à eux. Dans ce contexte, les contradictions qui pouvaient être tolérées ou ignorées par le passé acquièrent une importance inédite.
Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir si le programme économique du RN comporte des incohérences – celles-ci sont largement établies – mais de comprendre que ces incohérences pourraient, dans l’entre-deux-tours, devenir visibles pour beaucoup plus de monde, et notamment pour une fraction de l’électorat hésitant à voter pour le RN. C’est précisément cette montée en visibilité, amplifiée par la confrontation directe et par le travail des acteurs politiques et médiatiques hostiles au fascisme, qui pourrait fragiliser la position du candidat d’extrême droite.
Mais les contradictions du RN ne se limitent pas au terrain économique. Elles traversent également un autre registre, désormais décisif dans une élection présidentielle : celui de la politique étrangère et de l’indépendance nationale. Là encore, le décalage entre le discours affiché et la réalité des pratiques du RN pourrait apparaître avec une netteté accrue au cours de l’entre-deux-tours, et amoindrir la crédibilité du candidat d’extrême droite auprès de segments significatifs de l’électorat.
Depuis plusieurs années, les macronistes, Raphaël Glucksmann et la gauche sociale-libérale cherchent à disqualifier Jean-Luc Mélenchon en le présentant comme complaisant à l’égard de Vladimir Poutine. Cette accusation a peut-être une efficacité polémique, mais elle se heurte à un problème de proportion. Car, si l’on examine les faits, la dépendance du RN à l’égard de la Russie est d’une autre nature : elle est factuelle. Le parti a contracté en 2014 un prêt de 9,4 millions d’euros auprès de la First Czech-Russian Bank ; après la disparition de cette banque, la créance a été reprise par la société russe Aviazapchast, et le RN n’a soldé définitivement cet héritage qu’en 2023. Cette séquence a été suffisamment lourde pour qu’un rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les ingérences étrangères qualifie le RN de « courroie de transmission » de la Russie en France. À cela s’ajoute le fait qu’en 2025 une nouvelle enquête judiciaire a visé le siège du RN au sujet de possibles irrégularités de financement, notamment autour de prêts illégaux ou fictifs. Autrement dit, lorsqu’on passe de l’invective au dossier, ce n’est pas Mélenchon mais le RN qui dépend matériellement, politiquement et idéologiquement de puissances étrangères hostiles.
Cette dépendance russe du RN ne relève d’ailleurs pas d’un vieux contentieux financier. Elle s’inscrit dans un écosystème plus large de réseaux d’influence déployés par le Kremlin en Europe. De nombreuses enquêtes journalistiques et judiciaires ont documenté l’activité de structures russes finançant des plateformes, des appuis juridiques et des opérations d’influence dans des dizaines de pays européens, avec l’objectif de diffuser des récits favorables à Moscou et de soutenir des relais idéologiques compatibles avec ses intérêts. Il ne s’agit donc pas seulement d’un prêt ancien, que les dirigeants du RN aimeraient présenter comme une parenthèse refermée, mais d’un environnement politique plus large dans lequel la Russie a, depuis des années, investi des ressources pour armer idéologiquement des droites radicales européennes. Dans un entre-deux-tours présidentiel, où la question de l’indépendance nationale retrouverait une centralité maximale, cette histoire reviendrait comme la preuve tangible qu’entre les deux candidats, l’un a pu tenir des positions discutables sur la Russie, mais l’autre représente le seul camp dont les liens matériels, institutionnels et doctrinaux avec l’univers poutinien ont été établis de manière répétée et documentée.
Surtout, la difficulté géopolitique du RN ne se limite plus à la Russie ; elle s’étend désormais aux États-Unis de Donald Trump. C’est ici que la situation de Jordan Bardella est franchement périlleuse. Le Grand Continent a publié des données particulièrement éclairantes sur la structuration d’un nouveau clivage géopolitique6 : en France, entre 85% et 95% des électeurs de LFI, des Ecologistes, du PS et de Renaissance considèrent Donald Trump comme un « ennemi de l’Europe », sans divergence de fond entre ces électorats. Plus encore, 94% des électeurs LFI, 92% des électeurs écologistes, 90% des électeurs socialistes et 83% des électeurs de Renaissance décrivent désormais la politique extérieure des États-Unis en termes de « recolonisation et prédation des ressources mondiales ». Ce point est décisif : sur la géopolitique trumpienne, il existe aujourd’hui un continuum d’hostilité allant de la gauche radicale jusqu’au centre macroniste. Le clivage ne passe donc plus entre Mélenchon et la macronie, mais entre un bloc très large – insoumis, socialistes, écologistes, centristes – et des droites travaillées par l’ambivalence ou la fascination trumpiste.
C’est précisément là que Bardella se trouve en grande difficulté. Le RN est profondément divisé à propos de Trump : 25% des électeurs du RN considèrent Trump comme un ennemi de l’Europe, 20% comme un ami, tandis que la moitié refusent de trancher. Sur la qualification de la politique étrangère américaine, 45% des électeurs RN jugent qu’elle relève d’une défense légitime des intérêts états-uniens, quand 40% la perçoivent comme prédatrice. Sur la question du Groenland, 62% des électeurs RN estiment certes qu’une intervention militaire états-unienne constituerait un acte de guerre contre l’Europe, mais cela signifie aussi qu’une fraction notable reste plus hésitante que l’ensemble des électorats progressistes et modérés. En d’autres termes, comme l’écrit Jean-Yves Dormagen, « le trumpisme fédère puissamment ses opposants tout en fragmentant durablement ceux qu’il prétend rassembler ». Jordan Bardella a maintes fois exprimé son admiration pour Donald Trump, dans un pays où le rejet de Trump est un critère électoral qui gagne en importance pour tout le monde, à gauche, au centre et à droite – sauf que la gauche et le centre sont d’accord sur ce sujet, alors que la droite est fracturée.
En février 2025, Jordan Bardella avait prévu de prendre la parole à la conférence conservatrice CPAC à Washington, haut lieu du trumpisme international ; il a finalement annulé sa participation après le geste de Elon Musk interprété comme un salut nazi. Ce déplacement outre-Atlantique s’inscrivait dans une tentative de Bardella de renforcer ses liens avec Donald Trump et avec les réseaux de la droite radicale états-unienne. Quelques semaines plus tard, lors de la condamnation de Marine Le Pen, plusieurs dirigeants nationalistes étrangers – Viktor Orbán, Matteo Salvini, Jair Bolsonaro, Donald Trump – se sont publiquement portés à son secours. Là encore, le problème pour le RN n’est pas seulement l’existence de ces soutiens, mais leur nature : ce sont toujours les mêmes figures du néofascisme international, c’est-à-dire des dirigeants ou ex-dirigeants qui symbolisent, aux yeux d’une partie croissante de l’opinion française, l’affaiblissement de l’État de droit, la brutalisation du débat public et la subordination de la politique à des logiques de clan.
Face à cela, Mélenchon se pose comme un non aligné, défenseur de l’indépendance de la France. Le point important n’est pas de dire que ses positions géopolitiques coïncideraient avec celles du centre ; elles restent distinctes, parfois très distinctes. Mais il existe désormais une zone de recouvrement objective entre la gauche mélenchoniste, la diplomatie macronienne et une partie de la tradition gaulliste sur un point essentiel : le refus que la France se laisse dicter sa conduite par Washington ou par Moscou. Le débat du 20 janvier 2026 entre Jean-Noël Barrot et Jean-Luc Mélenchon, sur France 2, l’a montré de manière éclatante : dans un contexte où l’administration Trump multipliait les gestes agressifs, le langage de l’autonomie stratégique et du refus de l’ingérence s’est imposé comme un terrain de convergence entre la diplomatie gouvernementale et la stratégie insoumise. Quand le ministre des affaires étrangères explique que la France assume de dire « non » aux Etats-Unis sur certaines propositions et que Mélenchon, de son côté, défend une ligne de souveraineté non alignée, c’est toute la scène politique qui se déplace : ce n’est plus Mélenchon qui paraît marginal, c’est le RN qui est piégé par sa proximité idéologique avec le camp trumpiste.
Dans une campagne d’entre-deux-tours, cette recomposition comptera amplement. Les électeurs macronistes et sociaux-libéraux ne voteront jamais pour Mélenchon par adhésion ; mais la géopolitique les poussera davantage vers Mélenchon que vers Bardella. Dans l’espace allant de LFI à Renaissance, l’hostilité à Trump est quasi unanime, et la capacité à s’opposer à ses ingérences devient, pour plus d’un électeur sur deux, un critère déterminant du vote. Au second tour, les électeurs atlantistes et européistes devront arbitrer entre un candidat qu’ils jugent excessif, ambigu, russophile, mais avec lequel ils partagent une forme de patriotisme, et un candidat dont le camp politique est objectivement lié, par son histoire, par son idéologie et par ses réseaux, aux deux pôles majeurs de déstabilisation de l’Europe que sont aujourd’hui le trumpisme et le poutinisme. Dans ce cadre, beaucoup préféreront l’autonomie à l’inféodation.
C’est pourquoi il est vraisemblable que les gaullistes sincères, les souverainistes de tous bords, les juristes d’État, certains diplomates, des hauts gradés militaires, et plus largement une partie de la droite patriote au sens classique du terme, seront beaucoup plus réceptifs à Mélenchon qu’à Bardella dans un tel duel. Il serait exagéré d’anticiper des ralliements massifs et homogènes ; mais il est parfaitement plausible d’imaginer que des figures comme Dominique de Villepin, Jacques Toubon et Xavier Bertrand regarderaient moins le programme économique de Mélenchon que la question fondamentale de l’indépendance nationale. Entre un candidat dont la doctrine est celle de la souveraineté populaire, de la non-subordination et du refus des blocs, et un autre dont le parti a été financé par une banque russo-tchèque, et politiquement aimanté par les réseaux trumpistes, le choix d’un gaulliste ne devrait pas être difficile. Il ne s’agirait pas, pour ces électeurs ou ces personnalités, de devenir mélenchonistes ; il s’agirait de préférer, dans un moment de vérité, un patriote de gauche à une droite nationale en paroles mais objectivement soumise aux intérêts de puissances rivales. En ce sens, la géopolitique est un des terrains où Bardella sera le plus nettement dominé. Non parce que Mélenchon y fera l’unanimité (les désaccords sur la Russie, les ouïghours, le génocide à Gaza ne vont pas s’évaporer), mais parce que le RN y concentrera toutes ses contradictions.
Le RN revendique un monopole sur les thèmes du patriotisme et de la souveraineté, en les rabattant sur une définition identitaire de la nation, associée à des positions restrictives en matière d’immigration et à une vision hostile à l’intégration européenne. Pourtant, dans l’histoire politique française, le patriotisme n’a jamais été l’apanage de la droite, et encore moins de l’extrême droite. Il a été porté, à des moments décisifs, par des traditions politiques très diverses, y compris par la gauche républicaine et le mouvement ouvrier. De la Révolution française aux combats antifascistes, en passant par certaines séquences du communisme français, la défense de la patrie a souvent été pensée comme indissociable de la souveraineté populaire et de l’égalité civique.
C’est dans cette filiation que s’inscrit le patriotisme de Jean-Luc Mélenchon. À rebours des conceptions ethniques ou culturalistes de la nation, celui-ci repose sur une définition à la fois civique et plébéienne : la nation comme communauté de citoyennes et de citoyens unis par un contrat, par des droits égaux et par une volonté commune, mais aussi par une condition sociale partagée, faite de souffrance, de labeur et de dignité. Dans cette perspective, la république n’est pas un slogan raciste visant à exclure les musulmans et les supposés « communautaristes », mais un principe actif, qui prolonge l’élan révolutionnaire et fonde l’unité d’une communauté de destins. Mélenchon a également mobilisé, ces dernières années, la notion de « créolisation », empruntée à Édouard Glissant, puis celle de « nouvelle France », pour penser une nation vivante, traversée par des héritages multiples, un brassage des origines, un renouvellement générationnel, mais unifiée par un projet politique commun.
Ce patriotisme mélenchonien inscrit la gauche dans une continuité historique longue, attentive à la construction de l’État et à la trajectoire nationale. Les références récurrentes de Mélenchon à des figures de l’histoire de France, y compris à certains rois bâtisseurs, témoignent de cette volonté de ne pas abandonner le récit national à la droite. Il s’agit de réaffirmer que la nation française est le produit d’une histoire politique, faite de conflits, de ruptures et de refondations, et qu’elle ne saurait être confisquée par une lecture identitaire ou une nostalgie coloniale.
Dans la campagne de second tour, Mélenchon exploitera pleinement ce ressort patriotique. En articulant une conception plébéienne et créolisée de la nation à une tradition civique et républicaine, Mélenchon parlera au-delà de son camp. Car son patriotisme (de gauche) entre en résonance avec d’autres traditions politiques françaises, notamment celle du gaullisme et de droite républicaine, antifasciste, attachée à l’indépendance nationale, à la primauté de l’État et à la capacité de la France à décider par elle-même dans un monde multipolaire. Autrement dit, il existe un terrain de rencontre entre des électeurs de gauche, des centristes et une partie de la droite.
Dans ce cadre, Mélenchon apparaitra, non comme un candidat consensuel, mais comme un candidat rassembleur, capable d’incarner une certaine idée de la France, suffisamment flottante pour que chacun y mettre ce qui lui plait et l’investisse à sa façon. À l’inverse, l’inexpérience de Jordan Bardella et les liens du RN à des réseaux étrangers – qu’ils soient russes ou trumpistes – feront douter les électeurs attachés au patriotisme.
La question de la crédibilité gouvernementale constitue également un facteur déterminant. Dans une campagne de second tour, les électeur·ices sont amenés à se demander non seulement quel programme iels préfèrent, mais aussi quel candidat leur paraît capable d’exercer le pouvoir. Cette dimension de « compétence perçue » a été largement étudiée. Les électeurs peuvent accepter de voter pour un candidat dont ils ne partagent pas les positions s’ils estiment qu’il possède les qualités nécessaires pour gouverner7. Dans un duel Mélenchon-Bardella, la comparaison penche en faveur du premier. Elle renvoie à des écarts objectivables en termes d’expérience, mais aussi de crédibilité et de stature présidentielle. Jean-Luc Mélenchon dispose de plus de quarante années de vie politique, marquées par des responsabilités parlementaires et ministérielles. À l’inverse, l’expérience de Bardella reste limitée à des fonctions partisanes et à un mandat européen.
Ces différences se traduisent dans les représentations que les Français·es se font de ces deux candidats. Les enquêtes d’opinion montrent que Bardella bénéficie aujourd’hui d’une forte popularité – il est crédité de 39% d’adhésion dans le dernier baromètre Odoxa, ce qui en fait l’une des personnalités politiques les mieux placées. Mais cette popularité doit être relativisée : elle correspond à des indicateurs d’image (sympathie, visibilité, notoriété) et non à des jugements de compétence gouvernementale ou de stature présidentielle, qui structurent le vote au second tour.
À cet égard, les données disponibles suggèrent un contraste favorable à Mélenchon. Bardella est une figure politique perçue comme encore inachevée. Parmi ses sympathisants, sa candidature présidentielle reste considérée comme « prématurée ». Il n’est pas jugé pleinement préparé à exercer le pouvoir. Autrement dit, sa popularité coexiste avec un doute sur sa capacité à incarner la magistrature suprême.
À l’inverse, Mélenchon souffre d’un rejet élevé dans certains segments de l’opinion – le baromètre Odoxa le place parmi les personnalités les plus clivantes (66% de rejet) – mais cette donnée doit être interprétée avec précaution : comme l’a montré la science politique, les figures les plus centrales du jeu électoral sont aussi les plus polarisantes. Surtout, ce rejet coexiste avec une reconnaissance de ses compétences politiques, de sa maîtrise des dossiers et de sa capacité à exercer le pouvoir.
En réalité, les indicateurs disponibles invitent à distinguer deux dimensions : la popularité et la présidentiabilité. Bardella domine aujourd’hui sur la première, mais reste fragile sur la seconde. Mélenchon, à l’inverse, est une figure plus clivante mais dont la capacité à gouverner est solidement installée dans l’opinion publique. Dans un scrutin de second tour, où les électeurs arbitrent moins en fonction de leurs préférences idéologiques que de leur évaluation de la crédibilité des candidats, ce second critère devient décisif.
L’argument de l’impopularité mérite donc d’être relativisé, d’autant que l’histoire récente des gauches européennes et latino-américaines offre plusieurs exemples de candidats sulfureux et minoritaires qui ont pourtant réussi à conquérir le pouvoir.
Le cas de Pedro Sánchez est particulièrement éclairant. En 2016, après deux défaites électorales successives, il est contraint de démissionner de la direction du PSOE (le parti socialiste espagnol), lâché par son propre parti. Un an plus tard, il revient à sa tête contre l’appareil, dans une position fragile, sans majorité et avec une image fortement dégradée dans l’opinion. En 2018, il n’est ni favori des sondages ni soutenu par une dynamique populaire. Il parvient pourtant, contre toute attente, à accéder au pouvoir en renversant le premier ministre conservateur Mariano Rajoy par une motion de censure, avant de consolider sa position électorale dans les années suivantes. Ainsi, pas plus loin qu’au sud des Pyrénées, un leader de gauche isolé et impopulaire peut soudain se révéler comme la seule alternative crédible et agréger autour de lui une coalition majoritaire.
Le cas grec va dans le même sens. Alexis Tsipras, à la tête de Syriza, dirige en 2015 une toute jeune coalition, perçue comme radicale et peu crédible par une grande partie des élites européennes mais surtout des électeurs grecs. Pourtant, dans un contexte de crise aiguë et de rejet des partis traditionnels, il transforme cette position minoritaire en dynamique majoritaire et à accède au pouvoir.
Dans un contexte britannique défavorable, marqué par l’hégémonie social-libérale et la montée de la xénophobie, Jeremy Corbyn offre un autre exemple instructif. Celui qui fut longtemps un des responsables politiques les plus impopulaires du pays – y compris au sein de son propre parti –, est donné largement perdant avant les élections législatives de 2017. Pourtant, au cours de la campagne, il fait remonter spectaculairement le score du Labour, qui atteint 40% des voix, soit une progression de près de 10 points par rapport à l’élection précédente. Sans remporter le pouvoir, il démontre qu’une figure jugée « trop clivante » et accusée d’« antisémitisme » peut, en quelques semaines, démentir tous les pronostics.
Enfin, le cas de Lula au Brésil rappelle l’importance du temps long. Avant son élection en 2002, Lula a connu plusieurs défaites présidentielles et a longtemps été jugé trop radical pour gouverner. Sa victoire – 61,3% des voix au second tour – n’est pas le produit d’une grande popularité personnelle mais – ce qui est différent – d’un processus de légitimation politique, combinant enracinement social, crédibilité programmatique et coalition de forces variées.
Ces différents exemples délivrent une même leçon : la popularité n’est ni une condition préalable à la victoire, ni une donnée stable. Elle peut vite se modifier, sous l’effet d’une campagne, d’une crise ou d’une recomposition du champ politique. Dans cette perspective, la situation de Mélenchon n’est pas atypique. Comme Tsipras, Corbyn ou Sánchez à leur époque, il est une figure clivante, rejetée par la majorité de l’opinion, mais solidement ancrée dans un bloc électoral significatif – près de 22 % des voix en 2022 – et reconnue pour ses compétences.
L’issue finale dépendra, pour une large part, de l’attitude adoptée par les électeurs du centre. Privés de candidat au second tour, les électeurs de la macronie se retrouveront dans une configuration de vote par défaut : ils devront arbitrer entre l’abstention, le vote blanc, le vote pour le RN ou le vote pour Mélenchon. Comme toujours dans ce type de situation, il n’y aura pas une réponse uniforme, mais une pluralité de comportements, socialement différenciés.
Une première fraction de cet électorat, ainsi que certaines figures de la macronie, sont d’ores et déjà engagées dans un processus de droitisation avancée. Pour ces acteurs, le mystère est faible. Des personnalités comme Gérald Darmanin, Rachida Dati ou Raphaël Enthoven ont multiplié, ces dernières années, les prises de position qui les rapprochent objectivement de l’extrême droite. Enthoven, intellectuel organique de la macronie, a explicitement déclaré qu’il préférerait Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, reprenant à son compte une vieille matrice réactionnaire – « plutôt Hitler que le Front populaire » – qui a historiquement structuré les ralliements fascisants face à la gauche. Aux yeux de Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur de Macron, l’Etat de droit n’est « ni intangible ni sacré ».
Ce basculement concerne aussi un part significative du grand patronat. Bernard Arnault, qui avait activement soutenu Emmanuel Macron en 2017, incarne cette évolution d’une partie du capitalisme français vers des positions compatibles avec l’extrême droite. Comme l’ont montré Marlène Benquet et Théo Bourgeron en 20218, il serait erroné d’y voir une simple dérive idéologique ou une « trahison » des élites libérales : ce sont des intérêts économiques bien identifiés qui sont à l’œuvre. Leur enquête met en évidence le rôle décisif d’une fraction spécifique du capital – les segments les plus agressifs et financiarisés du patronat (hedge funds, capital-investissement, finance spéculative) – dans le soutien à des projets politiques autoritaires, de Trump à Bolsonaro.
Ces fractions du capital cherchent à s’affranchir des contraintes réglementaires et institutionnelles héritées de la période néolibérale pour imposer un régime de dérégulation plus brutal, quitte à s’appuyer sur des forces politiques autoritaires. Dans un contexte de recomposition internationale marqué par la montée du trumpisme, une partie des grandes fortunes françaises pourrait ainsi être tentée de soutenir un candidat comme Bardella, perçu comme un vecteur possible de cette « seconde financiarisation ».
Ce raidissement droitier s’observe plus largement dans l’électorat macroniste. Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, dans la Nouvelle cartographie électorale de la France (2026)9, montrent que cet électorat a connu un déplacement significatif vers la droite entre 2017 et 2022 : alors que 38% des électeurs de Macron se situaient à gauche en 2017, ils ne sont plus que 19% cinq ans plus tard, tandis que la part de ceux se positionnant à droite est passée de 27% à 45%. Ce changement morphologique de l’électorat macroniste signifie qu’une partie de ses soutiens actuels est issue de la droite traditionnelle, voire de ses segments les plus conservateurs.

C’est dans cette fraction que se recrutent les électeurs les plus susceptibles de basculer vers le RN au second tour. Sociologiquement, on y retrouve une partie des catégories aisées, des espaces urbains favorisés – typiquement les quartiers bourgeois de l’ouest parisien – où la droitisation des comportements électoraux est documentée depuis plusieurs années. Une partie de ces électeurs a déjà effectué ce déplacement lors des scrutins récents, en passant de Macron à Zemmour. Pour eux, le vote Bardella apparaîtra comme une continuité logique. Mais cette dynamique ne doit pas masquer l’existence d’un second pôle, tout aussi structurant, au sein de la macronie.
Car une autre partie de l’électorat centriste fera le choix inverse. Elle se reportera sur Mélenchon, non par adhésion programmatique mais par rejet des implications politiques, institutionnelles et culturelles d’une victoire de l’extrême droite. Ce segment correspond à ce que l’on peut appeler la bourgeoisie libérale au sens politique et culturel du terme : favorable à l’économie de marché, hostile au programme économique de la gauche, mais attachée aux libertés publiques, à l’État de droit et à la lutte contre les discriminations. C’est dans ce bloc que l’on trouve des figures comme Gabriel Attal, Clément Beaune ou Élisabeth Borne – et, dans une certaine mesure, François Bayrou, qui avait déjà appelé à voter pour Ségolène Royal contre Nicolas Sarkozy en 2007.
Pour cet électorat, le choix de Mélenchon sera guidé par des valeurs comme par des intérêts. Il ne s’agira pas de soutenir un programme, mais d’éviter un basculement jugé dangereux pour eux. Les pays dirigés par les alliés du RN – Viktor Orbán en Hongrie, Jair Bolsonaro au Brésil, Donald Trump aux États-Unis – fournissent un avant-goût de la menace : remise en cause de l’indépendance de la justice, pressions sur les médias, attaques contre les minorités, restriction des droits civiques. Ces exemples pèsent dans les arbitrages électoraux des classes moyennes et supérieures libérales.
Ce positionnement concerne également une partie des dirigeants économiques. Certains grands patrons ou hauts dirigeants – comme Mathieu Pigasse, Olivier Legrain ou Michel-Édouard Leclerc – pourraient appeler à voter pour Mélenchon, en assortissant leur soutien de réserves, mais en considérant qu’il constitue une option plus compatible avec la stabilité institutionnelle et la prévisibilité économique qu’un pouvoir d’extrême droite.
Le champ journalistique devrait suivre une logique comparable. Franc-Tireur et Marianne achèveront leur mue droitière et appelleront, avec des circonvolutions, à faire gagner le RN. En revanche, des titres allant de L’Express au Monde ont toujours refusé de mettre sur un même plan les candidatures de gauche et d’extrême droite. Leurs éditoriaux appelleront, explicitement ou implicitement, à faire barrage au RN. Là encore, les raisons sont indissociablement idéologiques et matérielles : les journalistes savent qu’ils peuvent continuer à exercer leur activité sous un gouvernement de gauche, tandis que la liberté de la presse est directement attaquée par les régimes d’extrême droite.
En résumé, la question est donc la suivante : quelle fraction de l’électorat centriste sera la plus nombreuse ? Celle qui basculera vers le RN, ou celle qui se reportera sur Mélenchon ? Les données disponibles apportent des éléments de réponse. Les élections législatives de 2024 ont constitué, de ce point de vue, un laboratoire grandeur nature. Dans les 147 duels opposant la gauche (NFP) à l’extrême droite, les électeurs issus de la coalition présidentielle ont majoritairement fait barrage au RN. Le NFP a ainsi remporté les deux tiers des duels. Le barrage a globalement fonctionné.
Les statistiques de Vonderscher et Souidi, issues d’une enquête sur 70 000 bureaux de vote, montrent que, dans ces configurations, le candidat de gauche progresse entre les deux tours (+11 points), ce qui implique nécessairement des transferts en provenance des électorats centristes et de droite modérée. Certes, ce report est incomplet – le NFP ne capte qu’une partie de son « vivier » potentiel – mais l’essentiel est ailleurs : l’extrême droite ne bénéficie pas massivement de ces voix.
Les analyses post-électorales convergent sur ce point : les reports de voix du « front républicain » ont joué, dans l’ensemble, davantage en faveur de la gauche que du RN. Selon l’enquête Ipsos pour Franceinfo du 8 juillet 2024, environ 50% des électeurs macronistes ont voté pour le candidat de gauche dans les duels face au RN, contre seulement 17% qui ont choisi l’extrême droite. Dans les duels LFI – RN, 43% des macronistes ont voté insoumis, 19% RN, et 38% se sont abstenus ou ont voté blanc.
Ce résultat est encourageant pour 2027. Il montre que, malgré la mise en équivalence des « extrêmes » par Emmanuel Macron, ses électeurs sont plus disposés à un front républicain qu’à un ralliement à l’extrême droite. Même dans un contexte de forte droitisation du paysage politico-médiatique, le RN continue à inquiéter et rebuter une partie conséquente des électeuri·ices centristes.
À ces données structurelles s’ajoute enfin un facteur stratégique : la capacité de Mélenchon à organiser politiquement ce report de voix. Contrairement à la représentation d’un candidat isolé ou sectaire, Mélenchon a déjà démontré, à deux reprises, sa capacité à construire des coalitions larges. Aux législatives de 2022 comme de 2024, alors qu’il pouvait faire cavalier seul, il a joué un rôle moteur dans la formation d’alliances électorales unifiant l’ensemble de la gauche. Cette capacité à agréger des forces politiques constitue un atout majeur dans une configuration de second tour.
Il est probable qu’entre les deux tours, Mélenchon adopte une posture rassembleuse. Cela passera par l’annonce d’un gouvernement pluriel, intégrant les différentes composantes de la gauche, mais aussi certaines figures du centre droit, comme Villepin ou Toubon. Une telle stratégie permettrait de rassurer l’électorat macroniste, en signalant que l’exercice du pouvoir ne serait pas monopolisé par un seul courant politique ni par un seul homme.
Ce type de configuration a des précédents historiques. Dans les systèmes présidentiels, les candidats de second tour cherchent systématiquement à élargir leur base en envoyant des signaux à des électorats qui ne leur sont pas naturellement acquis. Dans le cas présent, Mélenchon cherchera à assouplir son image sans renier son programme, en multipliant des gestes concrets à destination du centre gauche et du centre.
Il annoncera peut-être aussi que certaines mesures clivantes feront l’objet de conférences de consensus ou de consultations citoyennes, notamment sur les questions européennes ou internationales. Enfin, en mettant en avant une pratique du pouvoir moins verticale – par exemple en s’engageant sur un rôle renforcé du Parlement et sur des mécanismes de contrôle citoyen, comme le propose sa VIème République – il cherchera à rassurer un électorat inquiet du fonctionnement césariste de la France insoumise. Autant de signaux qui, sans altérer la cohérence de son projet, peuvent rendre crédible, aux yeux d’électeurs hésitants, l’hypothèse d’un vote de second tour en sa faveur.
Au total, tout indique que le centre ne se répartira pas symétriquement entre les deux candidats. Une fraction non négligeable basculera vers le RN, en particulier dans les segments les plus droitisés et les plus aisés de la macronie. Mais une autre fraction – la plus large – se reportera sur Mélenchon, tandis qu’une troisième choisira l’abstention ou le vote blanc.
Cette asymétrie tient à plusieurs facteurs : la persistance d’un réflexe de barrage à l’extrême droite, observé empiriquement en 2024 ; l’attachement d’une partie du centre aux libertés publiques et à l’État de droit ; la fibre patriotique ; et la capacité de Mélenchon à construire une offre politique élargie, à donner des gages d’ouverture et à envoyer des signaux de rassemblement.
Mais même si la majeure partie de l’électorat centriste se reporte sur Mélenchon, cela ne suffira pas forcément à combler son retard du premier tour sur le RN et à lui assurer la victoire finale. Le second levier se situe ailleurs, dans un espace électoral plus vaste et plus volatil : celui de l’abstention. Car la question de l’entre-deux-tours n’est pas seulement celle des reports de voix entre électorats déjà mobilisés. Elle est aussi celle des électeur·ices qui, au premier tour, seront restés chez elleux et que la singularité du second tour pourrait ramener dans les bureaux de vote.
Un second tour opposant, pour la première fois sous la Vème République, une gauche de gauche à l’extrême droite créerait un niveau de conflictualité que nous n’avons jamais connu. Jusqu’ici, les seconds tours présidentiels ont opposé deux variantes politiques compatibles avec le capitalisme. En 2027, la configuration sera tout autre : les électeurs se trouveront placés devant un choix net, inédit, sans médiation, entre deux projets de société irrémédiablement antagonistes. Ce type de polarisation accroît la participation, parce qu’il rend le vote plus décisif qu’à l’accoutumée.
Rappelons que l’abstention est inégalement répartie socialement. Elle est particulièrement forte chez les jeunes et dans les classes populaires. Or ces catégories sociologiques sont aussi celles dont les préférences politiques apparaissent, en moyenne, plus favorables à des politiques redistributives et égalitaires. Les abstentionnistes ne constituent pas un bloc idéologiquement homogène, et les enquêtes quantitatives invitent à se défaire de l’idée d’un « trésor caché » naturellement acquis à la gauche. Les données du CEVIPOF montrent ainsi qu’il n’existe pas de corrélation statistique significative entre propension à s’abstenir et adhésion aux valeurs de gauche : la part d’individus situés à gauche est quasiment identique chez les votants réguliers et chez les abstentionnistes. En revanche, ces mêmes travaux confirment la forte structuration sociale de l’abstention. Celle-ci demeure plus élevée parmi les jeunes, les catégories populaires et les plus précaires.
Or ces groupes sociaux sont aussi ceux qui expriment, en moyenne, des préférences plus favorables à la redistribution économique et à l’égalité sociale. L’abstention tend ainsi à biaiser la représentation politique en faveur des électorats les plus âgés et les plus intégrés, souvent plus conservateurs, tandis que les segments les plus ouverts ou les plus égalitaristes participent moins. Dans ces conditions, l’enjeu pour la gauche est de remobiliser des groupes sociaux qui lui sont structurellement proches.
Autrement dit, un second tour polarisé pourrait ramener aux urnes une partie des électeur·ices qui s’en tiennent habituellement éloignés. Et ce regain de mobilisation a de fortes chances de profiter à Mélenchon.
Les données dont on dispose sur l’abstention sont riches d’enseignements. Le sociologue Tristan Haute, dans un article de 202410, montre que, parmi les personnes situées « aux marges de la gauche » (les personnes qui ne votent pas à gauche mais qui se sentent de gauche, qui partagent les valeurs de la gauche et/ou qui ont voté à gauche dans le passé), le groupe le plus important est celui des abstentionnistes intermittents. Parmi les personnes situées aux marges de la gauche, 50% n’ont pas voté aux législatives de 2024, contre 18% ayant voté Ensemble et 8% seulement ayant voté RN. La hiérarchie des réservoirs est donc claire : la principale réserve de voix de la gauche ne se trouve ni au centre (les « macronistes de gauche ») ni à l’extrême droite (les « fachés pas fachos »), mais chez les abstentionnistes, qui lui sont déjà relativement proches.
Cette proximité se vérifie dans les attitudes. Les marges abstentionnistes de la gauche – telles que définies ci-dessus – sont proches des électeurs du Nouveau Front populaire sur plusieurs enjeux décisifs. 86,2% d’entre eux sont favorables à une augmentation générale des salaires, quasiment autant que les électeurs Nouveau Front Populaire (86,5%). 65,1% estiment que les considérations écologiques doivent primer sur la croissance économique. 59,5% sont favorables au changement d’état civil pour les personnes trans. 67,7% soutiennent la reconnaissance de l’État palestinien. Seuls 28,1% considèrent qu’il y a « trop d’immigrés » en France, très loin des 85,9% observés chez les électeurs RN situés aux marges de la gauche. Aux marges de la gauche, il existe des millions de non inscrits et d’abstentionnistes qui sont économiquement redistributifs, écologiquement conscientisés et culturellement plus ouverts que la moyenne des Français·es.
Les abstentionnistes constituent donc bien, statistiquement parlant, le principal – même si pas le seul – réservoir de voix favorables à Mélenchon.
À l’inverse, le RN semble avoir déjà largement entamé, au cours des vingt dernières années, son principal gisement de progression. Son ascension s’est construite par deux mécanismes : d’un côté, la captation progressive d’électeurs issus de la droite traditionnelle ; de l’autre, l’agrégation d’une partie d’anciens abstentionnistes animés par des affects nationalistes, racistes ou anti-immigrés. Cela ne signifie pas que le RN n’ait plus aucune marge de progression, mais que la partie la plus accessible de ses réserves a déjà été intégrée à son socle. Autrement dit, le RN peut certes consolider et fidéliser son bloc, mais difficilement l’élargir. Il ne dispose pas, parmi les 10 à 12 millions de Français·es qui s’abstiennent au premier tour de la présidentielle, d’une réserve comparable à celle de la gauche.
On peut reformuler la chose plus brutalement. Le RN a déjà fait l’essentiel de son travail d’extension. Il a absorbé une grande partie des droites classiques, fidélisé son électorat populaire, et normalisé sa présence dans des catégories qui, naguère, lui tournaient le dos. La gauche, à l’inverse, souffre toujours d’une sous-mobilisation électorale massive des groupes sociaux qui partagent pourtant ses idées et ses valeurs. C’est ce hiatus qui fait du second tour un moment potentiellement favorable à Mélenchon : si la participation remonte fortement, il existe de bonnes raisons de penser que cette remontée profitera davantage au candidat insoumis qu’au candidat du RN.
C’est d’ailleurs le pari stratégique formulé par Manuel Bompard lorsqu’il évoque la conquête d’un « quatrième bloc »11. Le coordinateur de LFI distingue deux pistes d’élargissement pour la gauche : d’une part les abstentionnistes, d’autre part la fraction la plus « sociale » de l’électorat RN dans les territoires ruraux. Mais il souligne aussi que la première piste est la plus décisive et, en pratique, la plus structurante. Il a pris acte de l’échec de la stratégie visant à séduire les « fâchés pas fachos »12. Autrement dit, la priorité n’est pas d’adoucir le discours de gauche pour séduire les électeurs populaires travaillés par des affects racistes ; elle est de remobiliser un bloc abstentionniste, précarisé, qui partage déjà les valeurs et aspirations de la gauche.
Cette orientation a une conséquence directe pour l’entre-deux-tours. Mélenchon ne cherchera pas seulement à rassurer le centre et à visibiliser les contradictions économiques et géopolitiques du RN. Il fera tout, aussi, pour donner à ce second tour la forme d’un rendez-vous pour celles et ceux qui ne votent pas d’ordinaire : jeunes des quartiers populaires, salariés précaires, intérimaires, citoyens désabusés que la politique dégoûte mais qui peuvent revenir aux urnes quand ils ont le sentiment qu’un choix historique se présente. Cela passera par le langage de la rupture, par l’appel à la dignité, par la défense des services publics, par la dénonciation de la violence raciste et de l’arbitraire policier, mais aussi par l’idée qu’« enfin », cette fois, le bulletin permettra un « vrai choix ».
La dernière clé du second tour est probablement là. Le centre comptera, bien sûr. Le débat télévisé comptera. Les contradictions du RN compteront. Mais si l’élection devient ce qu’elle peut devenir – un moment de confrontation historique, un duel sans précédent entre extrême droite et gauche de rupture – alors la baisse de l’abstention sera l’enjeu principal des quinze jours. Et tout, dans les enquêtes sur les non-votants, indique que cette remobilisation bénéficiera à Mélenchon.
Ce n’est pas une certitude. C’est une probabilité sociologiquement fondée. Et c’est peut-être la clé de tout le scénario : la victoire de Mélenchon au second tour ne supposerait pas d’arracher massivement des électeurs au RN ni de convertir les macronistes à l’anticapitalisme, mais de faire vibrer la fibre patriotique de la droite républicaine, de rappeler à la bourgeoisie libérale que ses intérêts seront moins malmenés par Mélenchon que par le RN, et de faire revenir aux urnes celleux qui, jusqu’ici, n’y allaient plus – alors même qu’iels sont déjà, par leur condition sociale, leurs attentes économiques et leurs aspirations politiques, proches du programme L’avenir en commun.
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︎26.03.2026 à 09:39
Marine CALEB
« Je me demande toujours pourquoi je ne suis pas bien ici. Ma souffrance a commencé dès mon arrivée en France », commence Rim Charfi d’une voix grave et douce. La femme de 48 ans raconte son parcours entre deux bouchées de gâteaux tunisiens. Plusieurs plateaux trônent encore sur la table depuis les célébrations de l’Aïd et de la fin du mois sacré du ramadan le week-end dernier.
Elle est assise au milieu de son appartement de 18 mètres carrés. Depuis leur arrivée il y a sept ans, ses trois enfants, son mari et elle vivent « écrasés » dans le même petit logement du troisième arrondissement de Marseille. Un véritable « choc » pour Rim, qui raconte qu’elle vivait dans une grande maison à Kasserine, en Tunisie, avant d’émigrer. Au-delà du logement, la famille a dû faire face aux nombreux défis de l’immigration en France : la galère des titres de séjour, le coût de la vie, l’impossibilité de travailler sans papiers… Et les problèmes de santé.
« Le stress a provoqué des saignements [menstruels] quotidiens pendant plusieurs mois », confie-t-elle. Rim se fait alors diagnostiquer une endométriose et elle enchaîne les analyses et les soins, peu concluants. « Je n’avais rien dans l’utérus, ni kyste ni fibrome… Les médecins n’ont pas réussi à déterminer l’origine et on m’a dit que c’était le stress qui l’a déclenché », explique-t-elle. Elle a donc dû subir une hystérectomie, qui a mis un terme à ses saignements, mais sa santé a continué à se dégrader.
Aujourd’hui, sept ans après son arrivée avec son mari et ses trois enfants, Rim n’a toujours pas de papiers. Elle dépend toujours de l’Aide médicale d’État (AME) pour se soigner, un système qui la soutient énormément. Mais le stress est quotidien et la précarité pesante, pour elle, comme pour sa famille. Alors qu’il est encore au travail, elle raconte que son mari est « toujours soucieux et très stressé ». « Il pense tout le temps à tout, et il est souvent nerveux ou fâché, à cause du loyer, de toutes les factures ou de notre fils, qui est en prépa à Lyon qui ne s’en sort pas tout seul », poursuit la mère de famille.

Sans oublier les contrôles par la police qui se sont intensifiés ces dernières années, jusqu’à atteindre leur apogée en juin 2025, avec le déploiement de 4 000 agents dans toute la France1 pour interpeller les personnes sans titre de séjour valide. « On regarde les informations et quand on voit qu’il va y avoir des contrôles, mon mari ne sort pas de la maison. Pour le travail, c’est son collègue qui vient le chercher en voiture et l’amène sur le lieu », poursuit Rim.
Dans l’espace public, comme le documentent de nombreuses données et études2, ce sont surtout les hommes identifiés comme noirs ou arabes qui sont discriminés et surcontrôlés. « Le délit de faciès est plus important numériquement pour eux et ils subissent un rejet très violent : ils seront de toute façon considérés comme a priori terroristes, potentiels violeurs, etc. », explique la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve, autrice du livre Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme, et qui a participé à déposer une proposition de résolution pour faire reconnaître les traumatismes psychiques liés au vécu raciste en février 2026.

Pour la chercheuse associée à l’Institut Convergence Migrations Caroline Izambert, des témoignages comme celui de Rim Charfi sont « complètement cohérents avec ce que nous apprend la littérature épidémiologique sur l’évolution de l’état de santé des personnes immigrées en France ». « Il se dégrade au fil du temps après l’arrivée, et les premières années sont les plus délétères », explique la docteure de l’EHESS. Les premiers facteurs de dégradation sont les conditions de travail et le logement ; la précarité administrative vient ensuite.
La chercheuse précise qu’il y a notamment un biais genré très fort : « Pour les hommes, durant ces premières années, le travail informel a de forts impacts sur leur santé. Pour les femmes, les six premières années sont celles de tous les dangers : les facteurs qui impactent le plus la santé sont la précarisation liée à la maternité, puis l’exposition à des violences3 ».
Le fait de ne pas avoir un statut migratoire régulier est aussi un fort facteur aggravant. « Le système d’accès aux aides sociales est structuré autour de la régularité du séjour. Donc, si on est en situation irrégulière, ça vous barre la route », poursuit Caroline Izambert, qui a notamment travaillé sur l’accès à la protection sociale et à la santé des personnes étrangères en France. Elle explique que l’on assiste à une surreprésentation de certaines pathologies, comme le VIH, la tuberculose ou la drépanocytose4 pour les Afrodescendants. Si ces maladies sont perçues comme des pathologies d’importation, elles sont surtout des « maladies de précarité », selon la chercheuse.
À plus long terme, on retrouve des maladies chroniques : « [elles] sont liées au travail, au logement, à l’alimentation et à la possibilité de se déplacer », précise la chercheuse. Un logement exigu ou insalubre, une situation d’itinérance, un travail informel difficile où l’on peut être exploité du fait de son statut ou de ses origines, ou encore une offre alimentaire de moins bonne qualité, sont autant d’éléments qui impactent la vie quotidienne, le bien-être et la santé.

Logement, précarité administrative, alimentation, conditions de travail, discriminations comptent parmi les facteurs qui peuvent engendrer du stress chronique. Et il peut se manifester par du surmenage, de l’anxiété, des insomnies ou des maux de ventre. Pour Fatma Bouvet de la Maisonneuve, ce sont les mêmes symptômes que ceux d’une personne ayant subi les violences sexistes et sexuelles ou du harcèlement scolaire. « En revanche, [la souffrance] n’est pas exprimée. Et comme dans tout secret de famille, lorsqu’il y a un non-dit, cela aggrave la situation », souligne la psychiatre.
Au-delà des conditions de vie, les personnes exilées doivent aussi faire face au mal-être dû à l’exil, au sentiment de rejet ressenti en France, mais aussi à la question coloniale pour les ressortissants de pays anciennement colonisés. Autant d’enjeux dont la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve peut témoigner d’après les récits de ses patients. Pour elle, la question identitaire prend une place démesurée dans l’espace public, et cela a une influence majeure sur les personnes dites issues de l’immigration. « La République française brandit des valeurs qu’elle applique de manière bancale. Cela crée une détestation de soi et une aliénation par rapport à celui qui se positionne comme son dominant. Chaque fois que l’on touche à l’intégrité humaine en tant qu’ancien colonisé, c’est tout un château de cartes narratif qui tombe sur le plan psychique et fait se sentir réellement inférieur », explique-t-elle.
Tout ce mécanisme engendre ainsi un sentiment de dévalorisation, une hypervigilance, une méfiance permanente, de la dépression, de l’anxiété, des envies suicidaires, une consommation pour oublier, un stress permanent qui entraîne un vieillissement précoce du système nerveux central, etc.
Ces pathologies, le Comede les soigne tous les jours dans ses cinq centres de soins depuis 1979. Ayant accompagné près 200 000 personnes de 180 nationalités au fil des années, le Comité pour la santé des exilé.e.s a pu observer les évolutions en matière de santé des personnes migrantes et étrangères en France. Pour Arnaud Veïsse, médecin et directeur général de l’association, si ces questions de santé sont d’actualité, elles ne sont pas nouvelles et sont la conséquence de réformes de plus en plus restrictives. « Le Comede a été créé pour régler les problèmes de santé liés à l’exil et aux persécutions subies dans le pays d’origine, mais à l’époque, les personnes demandant l’asile avaient droit à la Sécurité sociale sans délai. Au fil des années, on a vu arriver des problèmes de santé liés à l’exclusion », explique-t-il.
Ces dernières décennies, des mesures de plus en plus strictes ont été mises en place en matière d’immigration. À commencer par la circulaire de septembre 1991, qui a retiré la possibilité de travailler aux demandeurs d’asile. En 1993, la loi Pasqua introduit l’obligation d’avoir un titre de séjour pour bénéficier de l’assurance maladie et, en 1998, les personnes sans papiers sont exclues de la couverture médicale « universelle » nouvellement créée, et reléguées sur l’AME résiduelle.
Plus récemment, en 2019, un délai de trois mois de carence5 a été imposé pour ouvrir les droits à l’assurance maladie pour les demandeurs d’asile, tandis que les personnes demandant l’AME pour la première fois doivent le plus souvent attendre six mois pour les soins non urgents. Cette aide, qui a été essentielle pour Rim Charfi comme pour tant d’autres, a encore connu de nouvelles réformes durant la dernière année6, réduisant toujours l’accès aux soins.
Pour Arnaud Veïsse, ce sont autant de changements qui aggravent la précarité quotidienne de ces populations. « La précarisation s’allonge. Il y a 40 ans, cela prenait un an pour se stabiliser. Aujourd’hui, il faut entre huit et dix ans. Et les conséquences sont quotidiennes sur l’état de santé, tandis que les besoins augmentent et l’accès aux soins recule. »
Ces dix dernières années, les activités du Comede ont augmenté, de même que le nombre de bénéficiaires. Seulement, « depuis 2025, on voit une baisse importante du soutien public. Beaucoup d’associations ont été touchées. On a donc dû réduire nos capacités d’accueil et de suivi, mais aussi trouver des financeurs privés et plus de bénévoles », déplore le directeur.
Pour le médecin, la situation entraîne un fort problème de suivi médical, et peut amener vers des pathologies plus graves. 33% des personnes évaluées par un centre du Comede présentent un risque grave lié au retard de soins : soit un risque de mort prématurée, de handicap, de complications graves, évitables si les soins avaient été commencés dans les deux ou trois mois. Comme auraient été évités des soins plus lourds pour la personne malade, mais aussi plus coûteux pour la santé publique.
« Pour nous, les objectifs de santé rejoignent les objectifs économiques. On ne compte plus les études qui montrent combien il est rentable (à la fois sur le plan économique et sur celui de la santé publique) de soigner les gens plus tôt et de faire de la prévention plutôt que de les exclure des soins et de les soigner plus tard », affirme Arnaud Veïsse. Il estime que l’on pourrait simplement reprendre ce qui a été mis en place pour les réfugiés ukrainiens qui ont fui la guerre avec la Russie : accorder la Sécurité sociale sans délai. « Il faudrait faire ce qui aurait dû être fait en 1998 : si une personne remplit les critères pour l’AME, elle peut aussi avoir droit à la Sécurité sociale ! », plaide le médecin.
De son côté, malgré un portrait sombre, Caroline Izambert insiste pour mettre en avant les avancées positives sur la santé des personnes immigrées. « La recherche augmente sur ce sujet et il y a de plus en plus d’interventions pour former les jeunes professionnels. La sensibilité augmente sur ces questions », se réjouit-elle. En janvier 2024, des chercheurs montpelliérains ont publié une étude sur la racialisation dans le soin7. Pour une même douleur thoracique, il a été observé qu’elle avait 50% plus de chance d’être perçue comme un symptôme grave chez un homme blanc que chez une femme noire. « Cette étude a été faite en France, cela prouve que cela évolue, c’est encourageant ! », poursuit la chercheuse.
À Marseille, le maire socialiste tout juste réélu, Benoit Payan, promet l’ouverture de centres de santé non lucratifs de proximité, mais aussi une meilleure prise en charge à la fois de la santé mentale des Marseillais et de la santé des plus vulnérables. Questionnés à ce sujet, ses services de communication n’ont pas donné de précisions sur ces projets.
En dépit de mesures sociales, le maire prévoit de renforcer encore le volet sécuritaire de la ville en doublant les effectifs de police et le nombre de caméras. Début 20258, la ville avait justement intensifié les interpellations et les contrôles, avec la coordination de l’État, dans le cadre d’un « Plan tranquillité ». De quoi renforcer la peur déjà quotidienne des personnes sans-papiers. D’autant que la Préfecture de la ville voit ses délais de traitement des titres de séjours constamment s’allonger, comme le révèle une enquête de Marsactu9.
Rim Charfi espère pouvoir déposer sa demande de régularisation cet été, après sept ans de résidence comme le permet la loi, mais rien ne garantit son acceptation. Et, ce, malgré sa forte intégration à Marseille. « Mon mari me dit toujours que j’ai l’air d’être le maire de Marseille, car je connais tout ! », rit-elle. Après avoir milité avec un collectif d’habitants pendant 18 mois pour octroyer un tarif réduit aux bénéficiaires de l’AME dans les transports en commun, elle est désormais la responsable de l’antenne de la Belle de mai du Secours populaire. « On a des piles et des piles de papiers pour faire cette demande. On verra bien, j’espère que cela va marcher », soupire-t-elle.
Voir notre article Médecine : sur la capacité vitale des noirs
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︎23.03.2026 à 18:57
Pascal LEVOYER
Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 ont produit deux résultats simultanés que la presse a soigneusement découplés. D’un côté, LFI s’est imposée dans une dizaine de villes (Saint-Denis, Roubaix, Vénissieux, Creil, Tampon,…) et a été décisive à Lyon, Nantes, Grenoble. De l’autre, le PS a perdu plusieurs de ses fiefs historiques (Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, Cherbourg), tandis que les Écologistes voyaient partir Poitiers, Strasbourg, Besançon et Bordeaux, soit la quasi-totalité de la « vague verte » de 2020 en une seule mandature.
Ces deux résultats sont liés par une même structure, et par un même mot lancé comme une arme et revenu comme un aveu. La viscosité d’un parti qui, faute de bloc social et de ligne politique, survit en absorbant et en disqualifiant ce qu’il ne peut plus représenter. La poisse, autrement dit ce qui colle sans raison visible, ce dont on ne peut se défaire, ce qui adhère aux mains de celui qui croit s’en servir. Depuis plusieurs années, une fraction significative de la gauche officielle s’est acharnée à rendre LFI illégitime, moralement suspecte, politiquement infréquentable : résolution du bureau national du PS qualifiant les propos de Mélenchon d’« antisémites », tweets insinuants, tribunes solennelles, campagnes locales bâties sur le rejet de Mélenchon plus que sur un programme. Les résultats révèlent que cette opération n’était pas une stratégie de reconstruction, mais un mécanisme de défense d’appareil, aussi inefficace électoralement qu’irresponsable politiquement.
Les résultats sont un fait simple et têtu. LFI a percé, résisté, persisté. Des centaines de milliers d’électeurs populaires ont continué de voter pour une force que l’on s’était employé à disqualifier avec une intensité rarement atteinte dans l’histoire récente de la gauche française.
Ces votes ne valent pas seulement comme données électorales. Les millions de voix données à Mélenchon en 2017 puis en 2022 ne sont pas effaçables, parce qu’elles ne sont pas de simples préférences. Ce sont des actes d’existence par lesquels des sujets politiques se constituent comme tels, refusent d’être invisibles, exigent d’être comptés. Ce que les manifestants contre la réforme des retraites scandaient (« On est là, même si Macron ne le veut pas, nous on est là ! ») n’était pas un slogan mais une déclaration politique, ontologique. Spinoza avait un nom pour cette puissance, le conatus, non pas l’obstination mécanique d’une chose qui résiste à la pression extérieure, mais une variation d’intensité qui pulse et s’amplifie selon les compositions qu’elle opère avec d’autres singularités.

La participation au second tour s’est établie autour de 56 % au niveau national, ce qui signifie que près d’un électeur inscrit sur deux n’a pas voté. Cette abstention massive n’est pas un accident ni une indifférence. Elle exprime une crise profonde de la représentation politique. L’abstentionniste n’opte pas pour la paresse ou l’ignorance. Il refuse d’accepter que les seuls possibles soient ceux qu’on lui assigne. Dégager un hors-champ politique, laisser surgir la possibilité d’un autre monde, c’est précisément ce que LFI cherche à réactiver dans les franges de l’électorat populaire que les appareils traditionnels ont cessé de voir.
Le pays vote majoritairement à droite mais sa population pense de plus en plus à gauche, comme l’a montré avec rigueur Vincent Tiberj1. L’attachement à l’égalité, à la redistribution, à la protection sociale progresse génération après génération. Les jeunes et les classes populaires s’éloignent du vote sans décrocher de la politique, se mobilisant dans les cortèges, les ronds-points, les mouvements sociaux, même lorsqu’ils boudent des élections perçues comme déconnectées de leurs préoccupations. Ce que LFI cherche à faire avec l’idée de « Nouvelle France » est de rendre électoralement active une majorité sociologique qui existe déjà dans les valeurs et les attentes, mais que la distorsion de l’abstention différenciée maintient invisible.

C’est pourquoi la politique d’annulation vise moins l’importance de LFI (qu’on peut toujours recalculer) que la dignité de l’existence politique qu’elle incarne. Un électorat populaire que l’on somme de se désister, on en tient compte comme variable d’ajustement, comme réservoir de voix utiles à mobiliser au service d’un projet qui n’est pas le sien. Mais cet électorat compte d’une tout autre façon, dans les actes d’existence répétés, les mobilisations incarnées, la fierté d’une présence politique enfin nommée. Rancière nous a appris que le politique réside dans ce compte des incomptés, dans l’irruption de ceux dont l’existence déborde ce que le calcul institutionnel est capable d’enregistrer. Ce que le PS ne peut ni comprendre ni tolérer, c’est qu’une existence politique n’attend de personne la permission d’exister.
Les résultats du 22 mars donnent à cette persistance un contenu géographique précis. Saint-Denis, Roubaix, Vaulx-en-Velin, Saint-Fons, Creil, La Courneuve, Tampon…sont autant de territoires où la mobilisation de l’électorat populaire a produit des victoires que personne dans l’espace médiatique dominant ne qualifiera de « percée historique », bien qu’elles le soient. À Toulouse, les 48 % du second tour, pour une première campagne municipale nationale de LFI, sont aussitôt rabattus sur l’idée de « plafond de verre ». Mais ce terme dit moins une limite réelle qu’un travail de cadrage, consistant à faire passer pour des succès des positions fragilisées, et à reléguer au rang d’échecs des percées pourtant inédites.

Ce que les résultats du second tour ont rendu visible, ce n’est pas une ligne politique du PS face à LFI, mais l’absence de toute ligne. Et cette absence n’est pas un accident. Elle est la forme même de ce qu’il convient d’appeler la viscosité du PS.
La carte parle d’elle-même. À Toulouse, accord avec LFI. À Strasbourg, alliance avec la droite. À Paris, désistement de LFI exigé au nom du vote utile. À Marseille, refus de toute fusion avec LFI dans des conditions sociologiques et politiques si exceptionnelles qu’elles ne valent que pour Marseille, mais aussitôt brandies comme doctrine universalisable. Cette géographie n’est pas contradictoire. Elle est cohérente d’une cohérence plus profonde que celle des principes affichés : dans chaque cas, la position du PS est déterminée non par un calcul stratégique national ni par une conviction idéologique, mais par les intérêts de position de ses appareils locaux. Ce qui est constant, c’est l’absence de principe autre que la survie de l’appareil.
L’injonction au vote utile dit plus qu’elle ne croit dire. Subordonner l’expression du vote à l’efficacité, c’est opérer une substitution silencieuse mais décisive, transformant le citoyen en stratège plutôt qu’en sujet politique. La minorité cesse alors d’être une composante légitime du corps politique pour devenir un simple résidu à résorber. L’électeur LFI sommé de voter utile est traité exactement comme l’abstentionniste que l’on admoneste : renvoyé à son insuffisance par un appareil qui détient seul le monopole du sérieux politique
Lyon radicalise le paradoxe. Sans les voix insoumises, le maire écologiste Grégory Doucet, et avec lui le reste de la gauche, perdent. Pourtant quand Belouassa-Cherifi, candidate LFI, dit « c’est grâce à nous », cette vérité arithmétique est reçue comme une indécence. Mais c’est la députée socialiste Sandrine Runel qui dit l’essentiel, sans le vouloir. En admettant que « la marque de la non-alliance a fortement porté à Paris et Marseille »2, elle révèle que la géographie incohérente des accords PS a désorienté l’électorat socialiste lui-même, incapable de comprendre pourquoi s’allier avec LFI était légitime à Lyon et scandaleux ailleurs. La viscosité ne produit pas seulement de la confusion chez l’adversaire. Elle égare ses propres électeurs.
Marseille permet enfin de nommer ce que la carte dissimulait. La rupture avec LFI n’y a pas seulement une logique électorale locale, elle a une fonction. Dans le 4e arrondissement, à forte communauté juive, les élus Payan présentent cette rupture comme un « soulagement » pour leurs électeurs. Un stratège LR, observant la manœuvre, en « savoure » le « bon coup »3. L’accusation d’antisémitisme ne fonctionne pas ici comme jugement moral : elle fonctionne comme signal de captation d’un segment communautaire. Non la morale, mais le calcul. C’est la disqualification convertie en monnaie locale, et c’est, à plus grande échelle, ce que toute la stratégie d’annulation a produit : non une position éthique, mais un instrument de positionnement dans la compétition intra-gauche.
Ce procédé a pourtant un coût que ses utilisateurs refusent de calculer. L’accusation d’antisémitisme n’est pas une ressource inépuisable. Mobilisée comme instrument de disqualification répétée, elle se vide de sa charge morale et fragilise la lutte contre l’antisémitisme réel — celui que porte historiquement l’extrême droite. C’est le mécanisme bien connu de celui qui crie au loup. À force d’avoir été lancée sans prédateur réel, l’alarme n’alarme plus. Catastrophe morale à retardement, produite non par malveillance ou simple bêtise, mais par la logique d’un appareil qui n’a plus d’autre ressource que la disqualification.
C’est ici qu’un épisode apparemment anecdotique de la campagne prend tout son sens. Le 13 mars, la sénatrice PS Laurence Rossignol tweetait (« Visqueux… un des adjectifs préférés de LF Céline »), après que Mélenchon eut qualifié l’ex-maire socialiste de Saint-Denis de « petit bourgeois visqueux ». Mélenchon emploie un mot qu’utilisait Céline, donc Mélenchon est… quoi exactement ? Antisémite ? Fasciste ? La phrase ne le dit pas. Elle insinue. Elle dépose une atmosphère. C’est le procédé du relent, non l’accusation franche qui s’expose à la réfutation, mais la suggestion qui s’insinue et qui, précisément parce qu’elle ne dit rien d’explicite, ne peut être ni saisie ni contestée.
Pourtant visqueux appartient bien davantage à Sartre qu’à Céline. Dans L’Être et le Néant, le visqueux n’est pas une injure mais une catégorie ontologique, un sens possible de l’être. Ni solide ni liquide, le visqueux simule la malléabilité, paraît céder, s’adapter, accueillir. « Le visqueux est docile », écrit Sartre, mais « au moment même où je crois le posséder, voilà que, par un curieux renversement, c’est lui qui me possède ». « Sa mollesse fait ventouse »4. Il n’affronte pas, ne résiste pas frontalement. Il aspire, et cette aspiration silencieuse tend à absorber ce qui entre en contact avec lui, à le faire glisser vers l’inertie, à transformer ce qui cherchait à se constituer comme force en quelque chose de divisé, de progressivement vidé de son désir politique.

Car qu’est-ce que le visqueux, politiquement, sinon un pouvoir qui ne se présente jamais comme tel ? C’est un régime du pouvoir qui commande non au nom d’une décision ou d’un désir, mais au nom de la « compétence », de la « responsabilité », de la « légitimité », tout ce lexique de la raison raisonnable qui constitue la viscosité propre d’une certaine gauche, celle qui se veut être « la gauche du réel » (sic). Non pas « je veux », non pas « je nomme », mais « je connais les contraintes », « je suis sérieux », « je suis crédible » — autant d’affirmations de neutralité qui se trahissent elles-mêmes par leur forme : énoncées à la première personne, elles laissent voir, dans l’acte même d’énonciation, la position subjective qu’elles prétendaient avoir dépassée. Ce régime, comme le visqueux sartrien, n’affronte pas (il incorpore), ne tranche pas (il enveloppe), ne décide pas (il gère). Et il dissimule ce qui le commande, l’intérêt derrière la raison, le projet de bloc derrière la neutralité de la compétence, la défense d’une position dominante derrière l’invocation de la responsabilité.
Ce faisant, il ne produit pas des sujets politiques constitués. Il les défait. La compétence leur dit qu’ils simplifient. La responsabilité leur dit qu’ils s’emballent. La crédibilité leur dit qu’ils effrayent. Le réalisme leur dit qu’ils rêvent. Et peu à peu, à force d’être renvoyées à leur propre insuffisance par un appareil qui détient le monopole du sérieux, ces forces cessent de nommer ce qu’elles voulaient, de désigner ce qu’elles voyaient, de décider ce qu’elles cherchaient. Elles n’ont pas été vaincues. Elles ont été engluées. C’est cela la ventouse, non pas l’adversaire qu’on affronte et contre lequel on se constitue, mais la surface molle contre laquelle tout effort s’amortit et toute décision se noie. « Le visqueux sucré est l’idéal du visqueux », prévenait Sartre. La lisière du calme raisonnable, de la retenue responsable, de la politique sans éclats, c’est précisément cette lisière qui fait du PS un obstacle structurel à toute recomposition de la gauche. Non qu’il y résiste. Le visqueux ne résiste jamais. Il aspire, enveloppe et neutralise les élans sans jamais y participer.
Gardons-nous cependant de céder à un dualisme trop net. Le PS n’est pas un principe mort contre lequel s’agiterait la vie politique. Ce qui persiste en lui n’est pas rien. C’est une histoire réelle, des mobilisations effectives, des conquêtes sociales concrètes, une tradition dans laquelle des millions de personnes ont reconnu quelque chose de leur expérience collective. Ce qui est tragique dans le PS n’est pas qu’il serait mauvais depuis l’origine, ou traître depuis toujours, mais qu’une force qui fut réelle s’est progressivement pétrifiée, que ses formes organisationnelles ont survécu à la dissolution de ce qui leur donnait sens.
Bruno Amable et Stefano Palombarini l’énoncent avec rigueur5. Un bloc social n’est pas un agrégat de groupes partageant les mêmes intérêts objectifs, mais une alliance que la stratégie agrège. Or le PS n’a pas seulement perdu une base. Il a successivement tenté deux blocs sans en consolider aucun. D’abord le bloc de gauche traditionnel, abandonné avec le tournant néolibéral des années 1980. En compensation, le PS a cru se constituer un second bloc autour des classes moyennes supérieures diplômées. Mais ce bloc ne lui appartenait pas. Il s’agrégeait autour d’une stratégie de transition néolibérale que Macron (sorti des rangs mêmes du gouvernement socialiste dont il fut le ministre de l’économie) allait incarner de façon plus directe, plus assumée. En 2017, Macron n’a pas capté un bloc PS constitué. Il en a révélé la nature profonde. Ce bloc n’avait jamais appartenu au PS, mais à une stratégie dont le PS n’était qu’un opérateur provisoire et substituable.

Un appareil sans bloc (une organisation qui n’est plus l’expression organique d’aucun groupe social déterminé mais qui continue de fonctionner par la seule force de son inertie institutionnelle), voilà précisément ce qui produit la viscosité comme nécessité structurelle. Non par accident moral, non par malveillance, mais parce que le PS est devenu une forme sans contenu, contrainte de survivre en absorbant ce qu’elle ne peut plus représenter. Cette survie est entretenue par un écosystème médiatique qui en a besoin, comme l’a montré à Toulouse le rôle de La Dépêche du Midi, empressée de publier des sondages hostiles à la fusion PS-LFI.
Le bilan d’EELV est symétrique et tout aussi révélateur. Les Écologistes ont cru pouvoir occuper le rôle de « trait d’union » de la gauche, position structurellement ingrate qui les a conduits à subir les défections de tous les camps sans bénéficier de la fidélité d’aucun. Parler d’« écolo-bashing » n’est pas faux, mais cela ne dit pas pourquoi un parti qui prétend animer la gauche finit par être abandonné de toutes parts. La réponse tient à la viscosité elle-même. Un espace occupé par un appareil sans bloc ne peut être animé, il peut seulement être absorbé.
La défaite de Toulouse illustre cela dans toute sa brutalité. Carole Delga, présidente de région socialiste, refuse d’appeler à voter pour Piquemal. Ce n’est pas une trahison individuelle mais la démonstration que l’appareil PS, quand il est contraint de choisir entre la solidarité de gauche et la survie de son bloc local choisit invariablement l’appareil. « Carole Delga a une responsabilité dans cette défaite », dit le député Christophe Bex. Et pendant que le PS s’épuise dans la guerre interne à la gauche, il perd Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, Cherbourg, des bastions historiques que personne n’a défendus, parce que l’appareil avait d’autres batailles à mener.
Le PS ne peut ni se dissoudre (les intérêts de ses notables y résistent), ni se transformer (il n’a plus de base sociale à transformer), ni s’allier authentiquement avec LFI (cela supposerait de reconnaître que le bloc populaire dont LFI est désormais le représentant organique ne sera plus jamais le sien). Ses dirigeants ne défendent donc plus une stratégie politique au sens propre. Ils défendent un capital accumulé, des titres, des réseaux, des légitimités, des positions dans un champ dont LFI entend précisément transformer les règles. La violence symbolique exercée contre LFI est la forme que prend, dans l’espace du discours légitime, la résistance d’une noblesse d’État qui perçoit confusément mais sûrement que sa reproduction comme groupe dominant est en jeu. L’errance de la carte des accords n’est pas la marque d’un pragmatisme souple. C’est la signature d’un appareil qui ne peut plus produire de ligne parce qu’il n’a plus de base à partir de laquelle en produire une.
Le cas Marseille, précisément parce qu’il est une victoire, reste le lieu où la logique apparaît dans toute sa nudité. Gagner sans LFI et présenter immédiatement cette victoire comme une preuve que l’on peut universellement se passer d’elle, c’est exhiber la structure même de la viscosité. Non l’échec qui contraint à reconnaître la nécessité de l’allié, mais le succès qui permet de continuer à le nier. Que cette non-alliance ait été localement rationnelle dans des conditions sociologiques exceptionnelles ne change rien à sa conversion en argument moral universel.
Mais la logique de la lettre volée, que Lacan lit dans Poe, commande ici plus que la rhétorique. Dans le conte, la lettre n’est pas cachée. Elle est déposée en évidence, là où personne ne la cherche, et c’est précisément cette visibilité qui la dérobe au regard. Ce que Lacan en tire, c’est que la lettre arrive toujours à destination, non parce qu’elle atteint son destinataire apparent, mais parce que sa circulation révèle la vérité structurelle de chaque position qu’elle traverse. Chaque détenteur croit la maîtriser et s’en servir comme d’une arme. C’est elle qui le définit et qui expose, à son insu, ce qu’il est.

L’accusation d’antisémitisme a circulé exactement de cette façon. Signal électoral à Marseille, relent insinué par Rossignol, campagne de bout en bout chez Moudenc, résolution solennelle du bureau national du PS : à chaque étape, elle était tenue par quelqu’un qui croyait la diriger contre LFI, en disposer comme d’un instrument. Mais la lettre, en circulant, ne reste pas au service de celui qui l’envoie. Elle produit la vérité de qui la détient. Et ce qu’elle a produit, au terme de sa circulation, c’est la visibilité d’un appareil sans projet autre que sa propre survie, d’une noblesse d’État défendant son capital symbolique sous couvert de vigilance morale, d’une forme politique qui n’a plus d’autre ressource que la disqualification de ce qu’elle ne peut plus représenter.
Il reste à nommer l’ironie finale dans toute sa saveur. En convoquant le mot « visqueux », Rossignol voulait qu’il colle à l’adversaire. Il lui est revenu dessus, et ce retour n’est pas accidentel. Car le procédé du relent a une propriété que ses utilisateurs oublient toujours dans leur empressement à contaminer. Il adhère aux mains de celui qui le manipule autant qu’à ceux qu’il vise. On croit souiller l’autre – on se souille soi-même. La « poisse », c’est précisément cela, ce qui colle sans raison visible, ce dont on ne peut se défaire, une présence qui n’a plus assez de consistance pour être un projet et trop d’inertie institutionnelle pour disparaître.
Si le mot est revenu à son point d’émission, ce n’est pas par ironie du sort. C’est qu’il désigne, plus adéquatement que son usage polémique ne le voulait, la structure même de ce qui l’a produit. Le visqueux ne pouvait décrire que lui-même. Voilà ce qu’est le PS pour la gauche française, non pas parce qu’il serait malveillant, mais parce qu’appareil sans bloc, caste administrative défendant son capital contre la dévaluation, forme historique de la vie politique devenue incapable de se renouveler, il adhère par sa mollesse qui fait ventouse à tout ce qui tente de se constituer à gauche, pèse sur chaque recomposition possible, et finit toujours, invariablement, par préférer une ville perdue à la droite à une gauche qui ne lui appartient plus.
Sartre ne parlait pas de Céline. Il parlait de la revanche de l’institution sur la liberté. Du poids que les morts exercent sur les vivants.
Rossignol voulait dire Mélenchon. Elle a dit le PS.
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︎19.03.2026 à 17:06
Louis BARCHON
Au sein de la droite, l’humour est, de manière générale, un moyen de justifier le monde tel qu’il est : que ce soit le cynisme d’un Gaspard Proust1 ou les vidéos de Minute Papillon2, il s’agit de rire jaune d’un monde en déshérence qui aurait perdu le sens du sacré. Cet humour de droite, relevant d’une posture de « vieux con », mêle jugement moral et aigreur pour dénoncer la médiocrité du monde moderne, qu’incarneraient la démocratie, le libéralisme culturel, et les mouvements sociaux. Cette nostalgie réactionnaire à la sauce Houellebecq n’est pas nouvelle : pendant la Révolution française, la presse britannique multipliait les caricatures pour dénoncer ce qu’elle voyait comme un monde qui n’a plus de valeurs.
L’extrême droite va encore plus loin : elle ne se contente pas d’exprimer son mépris pour un monde qu’elle considère contraire à ce qu’elle défend, mais se bat pour pouvoir dire ce qu’elle veut, où elle veut, sans crainte de représailles3. Se vivant comme des rebelles4 qui pourraient rire de tout, ces trolls ont développé leur propre contre-culture, se retrouvant sur les mêmes forums et comptes humoristiques5. Si l’extrême droite ne s’embarrasse pas de limites quant au fait de s’amuser de toutes les horreurs possibles et imaginables, il n’est pas vrai pourtant qu’elle rit de tout : pas à une contradiction près, la droite défend en effet la liberté d’expression pour critiquer ce qu’elle hait… mais aussi le retour du respect des traditions, que ce soit l’autorité du père ou la nation. Se moquer du catholicisme, du pays, de l’armée, de la police, des hommes blancs et de certaines figures tutélaires, n’est pas bienvenu6 : il n’y avait ainsi pas grand monde à droite pour s’amuser de la mort de Quentin Deranque.
En fait, la droite rit surtout de ce qu’elle méprise : la gauche, les femmes, la communauté LGBTQIA+, les étrangers, les minorités raciales, les gens du voyage, les handicapés, les musulmans7, et les juifs. Pour cela, l’image mentale que la droite se fait de ces groupes suffit bien souvent, à elle seule, à la faire rire : pour la droite, le gitan ne vient jamais sans sa roulotte, le juif sans son obsession de l’argent, et le musulman sans son vol à la sauvette.
On pourrait au fond dire que, même quand la droite rigole, elle ne rit pas vraiment : l’humour est en fait surtout une arme. Chez les militants, l’humour sert à échapper à la censure, et permet de déplacer la fenêtre d’Overton en lançant des ballons d’essai. On teste une blague, on regarde qui rigole, et si on provoque trop d’indignation, on pourra toujours dire : « c’était juste pour rire ». Face, je me dédouane de toute responsabilité, pile, je présente la gauche comme incapable de s’amuser8. À ce titre, l’humour noir, qui permet à la gauche de dénoncer ce qu’elle met en humour, n’est, pour la droite, qu’une exagération de ce qu’elle pense vraiment. Lorsqu’un humoriste de droite se moque des homosexuels, ce n’est pas pour critiquer l’homophobie, mais bien pour signifier, auprès d’un auditoire déjà conquis, que ces gens ne sont pas dignes de respect : on rit toujours aux dépens d’autrui.
C’est d’ailleurs à cela que doit finalement servir l’humour : discipliner le corps social en visant continuellement les mêmes individus, afin de les stigmatiser. Ce harcèlement s’incarne particulièrement à travers la fonction paradoxale de l’insulte au sein de la droite, qui consiste principalement à associer sa cible à une catégorie de la population qu’elle juge, par elle-même, risible – les juifs, les femmes, les homosexuels. On se moque de l’autre pour souder le groupe, et on s’assure en même temps qu’il soit à jamais rejeté, et restera à sa place. On comprend ainsi comment, à l’adolescence, la focalisation des insultes sur l’homosexualité et les femmes structure très tôt un imaginaire masculiniste : on empêche ainsi toute expression d’un caractère efféminé dans le groupe, et on oblige à se conformer à la norme virile, au risque sinon de s’exposer au rejet et à la violence physique. Savoir de qui je rigole, comment j’en rigole, pourquoi j’en rigole : c’est toujours une disposition, consciente ou inconsciente, qui dit quelque chose de ce qu’on pense de la société. De ce fait, qui ne rira pas avec les autres s’exposera au risque d’être assimilé à la figure honnie. C’est l’inverse du centre, qui cherche, quant à lui, à faire rire en pensant ne critiquer personne.
Depuis les changements opérés à l’antenne de France Inter en septembre 2025, une petite musique semble monter parmi le public : « les humoristes de la Matinale ne sont plus drôles »… Face à la chute de l’audimat, des mesures ont d’ailleurs été prises pour essayer de rectifier le tir, sans pour autant réussir à retrouver la formule gagnante incarnée par Guillaume Meurice. Serait-il devenu si difficile de faire rire les gens en 2026 ?

France Inter est en fait confrontée à une contradiction insoluble pour l’humour centriste : comment faire rire sans égratigner personne ? Pour jouer au bouffon du roi, l’humoriste centriste sait qu’il faut surtout éviter de se faire licencier. Il a bien compris que Guillaume Meurice est allé trop loin avec son « nazi sans prépuce ». Il prend donc bien soin d’éviter toute blague qui parle de Gaza. Il sait aussi qu’il faut faire rire le roi, c’est-à-dire, la bourgeoisie macroniste. Pour cela, il faut que ses blagues respectent quatre principes :
Lorsqu’un centriste fait de l’humour, ou qu’un humoriste cherche à faire rire des centristes, il faut donc : que sa blague évite de cliver, qu’elle ne fâche personne, qu’elle réponde aux attentes du public, et qu’elle véhicule les bonnes valeurs morales de la bourgeoisie libérale. Or, depuis #metoo, le consensus bourgeois en matière d’humour a été rattrapé par la réalité des rapports de genre. On peut apprécier le bon mot, le trait d’esprit, la petite remarque qui vient gratter en dîner mondain – mais quand le « politiquement correct » du féminisme vient empêcher de « rire de tout », comme à la belle époque de « l’esprit Canal », la bourgeoisie libérale, surtout blanche et masculine, est bien désœuvrée. Heureusement, il lui reste les dîners entre potes, les safe spaces de jeunes blancs qu’a offerts la ligue du LOL10, ou les humoristes de droite, pour assouvir leur plaisir coupable : une bonne dose d’humour oppressif… Quitte à glisser, pourquoi pas, un bulletin Bardella.
Sans aller jusque-là, il reste, pour l’humoriste centriste, une recette miracle pour mettre tout le monde d’accord : piquer ceux d’en bas et caresser ceux d’en haut, pour garantir l’ordre et le statu quo. Exit donc les blagues sur les violences policières, et bienvenue aux chroniques sur les trottinettes électriques11.
Est-ce que cet humour, moral chez Sofia Aram, inoffensif chez Lisa Delmoitiez, se réduit pour autant au centre macroniste ? Avec son émission « À l’air libre », Mediapart cultive en effet comme France Inter un sens du sérieux ponctué d’intermèdes humoristiques, qui rencontre les mêmes limites : maintenir sa réputation en faisant de l’humour sans cliver, et en respectant les normes morales d’un public où sont surreprésentés les CSP+, urbains, diplômés du supérieur, travaillant dans le tertiaire. Évoluant dans des espaces sociaux où le discours et les pratiques de consommation sont l’alpha et l’omega de la politique, les jugements moraux y prennent une place prépondérante, notamment sur les réseaux sociaux, où il s’agit souvent d’attribuer les bons ou les mauvais points en fonction d’une vision très idéaliste du monde. On adore un jour une personnalité, puis on la boycotte après qu’elle nous a déçue, on se met à moins aimer ses proches pour des mots maladroits12 ou des consommations jugées « problématiques »13. Cette méfiance généralisée s’explique aussi par la crainte, sincère, du public d’être associé auprès de ses proches à des prises de position « polémiques » : il faut donc absolument éviter qu’une suspicion d’immoralité pèse sur un média, car sinon, il faudra s’en séparer, faute de quoi sa réputation se retrouve entachée, par contamination.

Fort de son air professoral, le centre-gauche ne manque jamais de rappeler à son entourage que telle ou telle personne ne doit plus être suivie car elle aurait dit/fait quelque chose de condamnable, pour l’éternité. Plutôt que de valoriser une perspective matérialiste, qui accepte l’imperfection du monde et valorise l’action collective pour changer les structures de domination, on individualise les problèmes et on cherche à mettre à l’écart ce qui viendrait entacher notre pureté morale. Résultat : chez France Inter, on tire à boulets rouges sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à LFI, et chez Mediapart, on s’excuse par avance de défendre des positions proches de la France Insoumise, en énumérant par le menu les excès de Jean-Luc Mélenchon qu’on ne cautionne pas : on sait en effet que les procès d’intention peuvent aller vite au sein de la gauche brahmane14. Il y a cependant un bastion où le centre-gauche s’autorise à rigoler : celui des premiers concernés qui parlent de leur situation. Quand il s’agit de personnes racisées ou queers, l’humour trash – sur le patriarcat, les violences policières, le colonialisme ou les inégalités sociales – redevient permis. De manière très étonnante, le centre-gauche autorise donc des gens plus à gauche que lui à le divertir. Trop soucieux de son image, il vit ainsi, par procuration, un humour radical qu’il se refuse lui-même de pratiquer.
Dès la Révolution française, la presse satirique de gauche, incarnée par exemple par le Père Duchesne, se délecte de la critique des puissants et de la défense du peuple, contre une presse conservatrice qui multiple les caricatures sur la révolution. Irrévérencieuse et parfois choquante, la gauche a fait de l’humour un vecteur privilégié pour dénoncer les injustices et défendre ses idéaux. Au XIXe siècle, ce style pamphlétaire se retrouve aussi bien dans les écrits philosophiques de Marx que dans les romans de Jules Vallès, les caricatures d’Honoré Daumier ou encore la peinture de Gustave Courbet. Au XXe siècle, elle accompagne encore toutes les luttes sociales. Pour la première moitié du XXe siècle, on peut penser à l’humour acerbe d’Emma Goldman, figure majeure de l’anarchisme aux États-Unis, aux pièces de Bertolt Brecht, ou encore aux numéros du Canard Enchaîné. Pour la seconde moitié du XXe siècle, on pourrait citer la chanson française, de Georges Brassens à Renaud, les humoristes Coluche/Desproges/Bedos15, ou encore la BD post-soixante-huitarde, de Hara Kiri à Charlie Hebdo (première époque) en passant par Siné Hebdo.

Pourquoi, au XXIe siècle, est-il alors devenu si difficile à la gauche d’exister sur le plan de l’humour ? Le cas des Guignols de l’info se propose ici comme un cas d’école. Émission de Canal+ diffusée de 1988 à 2018, Les Guignols de l’info représentait la quintessence de l’humour satirique populaire, avec ses portraits au vitriol de la classe politique française et sa dénonciation sans ambiguïté de l’impérialisme américain. Or, Les Guignols de l’info ont souffert de plein fouet du rachat par Bolloré en 2015, signe de la droitisation du paysage médiatique. À cette censure politique qui a eu raison de l’émission, il faut ajouter la difficulté, pour l’humour de gauche, de s’adapter aux évolutions de la population. Face à un public de plus en plus conscient du sexisme, du racisme et du validisme de la société, force est de constater que la vieille gauche satirique ne s’est pas beaucoup remise en question, se murant parfois dans un humour de boomer16, où le style « vieux con » de la droite s’accompagne d’un mépris à peine dissimulé pour une jeunesse de gauche qu’elle peine à comprendre, et qu’elle accuse, sans se l’avouer, d’être la cause de sa faillite. Enfin, l’inertie croissante de la société française rend difficile l’émergence, hors du champ du stand-up ou de la vidéo en ligne, de figures de l’humour à gauche. Résultat : l’humour de gauche aujourd’hui semble se résumer aux humoristes évincés ou démissionnaires de France Inter (Nicole Ferroni, Pierre-Emmanuel Barré, Guillaume Meurice, Aymeric Lompret), aux humoristes racisés (Waly Dia, Merwane Benlazar, Akim Omiri), et à quelques figures du stand-up reconnues pour leurs prises de position politiques (Audrey Vernon, Blanche Gardin).

Le champ d’expression de la gauche semble donc s’être rétréci à un secteur professionnel qui bénéficie d’une part, d’un public venu chercher de l’humour qui se montre indulgent quant à ce qui est dit, et d’autre part, d’une industrie qui repose sur le fait de faire rire, autant, si ce n’est avant, de parler de politique. On peut élargir la focale jusqu’à cet autre champ d’expression de la gauche : celui des vidéastes en ligne, en particulier ceux qui font de la vulgarisation. Ainsi d’Usul ou de Modiie, qui sur Blast font un travail entre la recherche et le journalisme, des streamers de la Zawa Prod, ou encore de Manon Bril, qui se produit sur scène depuis 2025. Enfin, on peut citer des médias comme Urbania, Climax ou Frustration qui intègrent l’humour à leur critique de gauche. Dans les trois cas cependant, la très forte concurrence rend difficile pour de nouvelles personnalités d’émerger, et les espaces où ces paroles s’expriment ne permettent pas de toucher au-delà d’un cercle assez réduit de sympathisants de gauche diplômés du supérieur. Sur le plan de l’humour comme de la politique, la gauche doit donc réussir à parler aux classes populaires.

Il faudrait d’abord que la gauche sorte d’une posture morale bourgeoise, visant à prescrire les bons ou mauvais comportements. Cette manière professorale et paternaliste d’aborder la politique est contraire à l’aspiration émancipatrice de nombreuses personnes des classes populaires qui ont vécu l’école puis l’entreprise comme des expériences d’infantilisation et de discipline bourgeoise – ce qu’elles sont ; or la gauche éduquée, qui en a bénéficié, a du mal à l’admettre, et à faire la différence entre des expressions rebelles, polémiques, impertinentes, voire de mauvais goût, qui peuvent aussi être l’expression de sensibilités populaires qui choquent la bourgeoisie, et des formules ou comportements réactionnaires qui sont inacceptables. Ainsi, si le terme « connard » a des origines sexistes, personne dans les classes populaires ne l’utilise désormais avec cette connotation-là ; inversement, le terme « pédé » est très fortement associé aux insultes homophobes qui, au sein des classes populaires comme bourgeoises, ne souffrent d’aucune ambiguïté. Dans la continuité de la perspective marxiste de Juliette Farjat sur le langage17, il faut donc davantage s’intéresser, en matière d’humour, aux pratiques langagières qu’à l’étymologie des mots, au vocabulaire ou à la grammaire.
Ensuite, il faudrait que la gauche puisse s’adosser, comme le théorisait Gramsci, à des figures d’intellectuels organiques, c’est-à-dire des individus issus de la classe sociale à laquelle ils s’adressent. De ce fait, favoriser la diversité des parcours de figures de gauche employant l’humour facilitera l’identification et la popularisation du discours humoristique de gauche dans différentes sphères de la société.
Enfin, il faudrait renouer avec la créativité qui a caractérisé la gauche dans sa capacité à dénoncer avec l’humour toutes les formes d’oppression, pour qu’elle puisse s’adapter aux changements de la société. Cela doit passer par l’expression d’une radicalité qui ne peut pas être limitée, dans la forme ou le fond, par la recherche d’une forme de respectabilité. Il y faut une certaine ouverture d’esprit et une acceptation de la diversité qui passe, d’une part, par la confiance accordée à des formes d’expression de gauche qui ne sont pas les siennes, et d’autre part, par la capacité à faire soi-même preuve de recul par rapport à ses propres travers – plus facile à dire qu’à faire.
Les avis très négatifs qu’un film comme Sans filtre18 a reçus de la part des Cahiers du cinéma, La Septième Obsession, Libération ou encore Mediapart, me semblent illustrer ces difficultés – et la prégnance de la mentalité centre-gauche dans la critique cinéphile. Le film a ainsi été accusé d’être grossier, populiste, relevant d’un marxisme au rabais, décrit comme un pamphlet misogyne et même, réactionnaire ! La preuve : les bonnes critiques qu’il a au contraire reçues des Échos, du Parisien, du Figaro ou du Point. Or, ce film est avant tout une attaque en règle contre la bourgeoisie : pointant du doigt les insuffisances du féminisme libéral, se moquant avec méchanceté des incohérences de la bourgeoisie culturelle, dénonçant la violence des rapports de classe, le film est une satire, sans filtre justement, qui se rend accessible parce qu’il ne recherche pas la nuance à tout prix qui sied tant au goût libéral. Il s’autorise à être méchant envers les élites d’une manière qui peut apparaître démagogique par une bourgeoisie qui s’y reconnait un peu, mais qui est tout à fait jouissive pour des classes populaires qui identifient bien là tous les traits de ce qu’elles détestent : le paternalisme, l’hypocrisie, la médiocrité, la superficialité. Sans peur du mauvais goût, le film n’en propose pas moins une lecture à plusieurs niveaux, qui me semble beaucoup plus fine qu’une série comme White Lotus, qui, elle, a beaucoup plu à la critique de la bourgeoisie culturelle – peut-être parce qu’elle n’y est pas représentée ?

Ces œuvres qui assument la conflictualité de classe éclairent la voie pour un art de gauche qui renouerait avec un humour radical : on pourrait citer aussi le film Parasite19, dont la dimension écomarxiste est souvent occultée par la critique bourgeoise ; mais aussi le triptyque À couteaux tirés / Glass Onion / Wake Up Dead Man20, portrait sans cesse réactualisé de la bourgeoisie états-unienne, ou encore la série Severance21, qui raconte l’absurdité du monde du travail.

Les trois blocs sociaux qui structurent cette analyse ont été depuis dix ans le champ de bataille de la politique états-unienne en ligne. Avec l’explosion, sur les réseaux sociaux, des contenus humoristiques à visée politique, l’humour a été un levier majeur pour attirer des électeurs et discréditer le camp d’en face. On peut l’illustrer par le souvenir de l’expression « Left can’t meme », utilisée par la galaxie trumpiste en 2016 pour soutenir que la gauche ne savait pas faire des mèmes22 : à l’ère de la bien-pensance, du wokisme, il n’y aurait que la droite qui sache rigoler. Derrière cette notion de « left », les trumpistes faisaient référence, en particulier, au concept de « libs », les liberals qui désignent aux États-Unis un centre qui parle principalement de « questions de société23 » et qui est vu comme moralisateur24.

Et, de fait, on ne peut pas dire que la campagne d’Hillary Clinton ait brillé par un humour décapant et provocateur (« edgy » comme on dit dans l’argot d’internet). Obsédé par la recherche de respectabilité, le centre pratique volontiers la langue de bois et se drape dans un sérieux qui le rendrait « objectif » et « neutre » : à l’inverse donc d’un Donald Trump, dont le style spontané et outrancier détonnait franchement avec celui, calculé, pour ne pas dire artificiel, de Kamala Harris. L’humour de ce centrisme états-unien est assez bien représenté par les blagues inoffensives ou consensuelles, qui sentent bon le showbiz, du Tonight Show de Jimmy Fallon.

Dans un pays où la gauche a été très sévèrement réprimée, en particulier pendant les deux périodes de « Peur rouge » que sont les années 1917-192025 puis 1947-195726, il n’est pas anodin que la droite considère que la « gauche » serait représentée par le centre, qu’incarne l’establishment démocrate. Or, la gauche, aux États-Unis comme ailleurs, a toujours su manier la satire pour dénoncer les traditions, la religion et le capitalisme. Rien que parmi les soutiens déclarés à Bernie Sanders, on trouve des personnalités aussi variées que le documentariste Michael Moore, les présentateurs Trevor Noah et Jon Stewart, l’influenceur Hasan Piker, le journaliste Nathan Robinson, le philosophe Slavoj Žižek et le réalisateur Adam McKay. Leur point commun ? Tous, à leur niveau, utilisent l’humour pour promouvoir leurs idées.

En la matière, Zohran Mamdani, maire fraîchement élu de New York, a révélé tout au long de sa campagne son sens inimitable de la répartie et de l’autodérision. En plus de le rendre sympathique et de déstabiliser ses adversaires, son humour lui permet d’accroître son audience et d’encourager les gens à s’engager politiquement. Signe des temps : aujourd’hui, plus personne ne dit « left can’t meme », et la figure du « chud », caricature du républicain frustré qui vit seul chez sa mère, devient de plus en plus populaire dans les représentations humoristiques en ligne27. La gauche états-unienne a toujours utilisé l’humour pour rendre son discours accessible et en même temps susciter l’indignation contre les élites politiques et économiques : en 2025, face au deuxième mandat de Trump, la gauche est ainsi apparue pour une part croissante de la population comme le camp qui défie le pouvoir par le rire, ne serait-ce que parce que Trump poursuit sans vergogne tous ceux qui continuent à se moquer de lui.
L’humour n’est donc évidemment pas neutre : il est éminemment politique. Plutôt que de rechercher l’approbation du centre, et de sa machine médiatique à créer de la respectabilité, il faut que la gauche assume sa dimension conflictuelle, y compris par l’humour, contre la bourgeoisie et les oppresseurs de tous bords. Le riche homme blanc occidental, qui pouvait rire impunément « de tout » – entendre : des noirs, des arabes, des juifs, des femmes et des handicapés – doit composer aujourd’hui avec les critiques que les minorités, longtemps mises à l’écart de l’espace public, peuvent lui adresser. S’il souhaite donc rire de tout, qu’il commence par lui-même : lorsqu’on parlera des privilèges qu’il tire d’une société patriarcale, capitaliste et impérialiste… il en rira peut-être ; mais comme Donald Trump : jaune.
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