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17.09.2026 à 18:01

Cécile Cée : pour un féminisme et un enfantisme non carcéralistes

Galatée DE LARMINAT

Lorsqu’on regarde la part d’enfants ayant vécu des violences sexuelles – 1 sur 5 – on en déduit rarement le nombre d’auteurs de violences. Comment comprenez-vous ce double aveuglement face à la masse de victimes mais aussi d’auteurs qui existent dans tous les milieux sociaux ? Est-ce que les figures de « monstres » cachent […]
Texte intégral (3058 mots)

Lorsqu’on regarde la part d’enfants ayant vécu des violences sexuelles – 1 sur 5 – on en déduit rarement le nombre d’auteurs de violences. Comment comprenez-vous ce double aveuglement face à la masse de victimes mais aussi d’auteurs qui existent dans tous les milieux sociaux ? Est-ce que les figures de « monstres » cachent la banalité de l’inceste et des violences sur les enfants ?

Le déni des violences fait entièrement partie des violences sexuelles. C’est la condition de possibilité de leur perpétuation. Si on regarde rationnellement les chiffres issus des enquêtes de victimation, on ne peut que se dire que les violences sexuelles ne sont pas une exception, mais une norme sociale. Or la société, les institutions, la culture : tout fonctionne comme si les violences sexuelles étaient un écart à la norme. L’école fonctionne en punissant les enfants perturbateurs ou en laissant les enfants « bizarres » se faire harceler sans se dire que tous ces enfants disent avec leur corps ou leur comportement ce que la société ne veut pas entendre, et qu’ils ont besoin de protection, de soin et d’attention ; l’hôpital soigne les conséquences des violences sexuelles sans faire le lien avec l’origine des maux ; la psychiatrie, n’en parlons pas ; le cinéma et la culture populaire continuent de célébrer la famille comme un lieu de refuge et de joie alors que c’est le premier lieu des violences… Et tout le monde agit comme si l’amnésie traumatique n’existait pas : nous sommes donc entourés de personnes violentées dans l’enfance, la plupart du temps amnésiques des violences ou bien dans le déni et la minimisation des violences subies, et peut-être bien que nous-mêmes nous sommes amnésiques ou dans le déni.

Depuis #metooinceste et la CIIVISE1 néanmoins, les chiffres circulent un peu plus, mais le déni reste premier : on sait qu’il y a beaucoup de victimes, mais elles restent abstraites, n’ont jamais le visage de la familiarité et de la réalité. Et surtout, ce sont des victimes sans agresseurs en face : on ne se dit pas que pour violer 7 millions de personnes, il faut du monde. On va même jusqu’à répéter à l’envi que les violeurs font toujours plusieurs victimes, ce qui est vrai ; mais on ne vulgarise pas avec la même intensité le phénomène de revictimation qui fait qu’une victime de violence sexuelle enfant, si elle n’est pas prise en charge correctement, revivra de nouveau des violences sexuelles tout au long de sa vie. Donc on n’a pas les chiffres, mais on peut rationnellement supposer que la France abrite des millions d’auteurices de violences sexuelles. 

En terme de politiques publiques judiciaire et policière, qu’est-ce que cela impliquerait de vouloir mettre en prison tous les auteurs de violences sexuelles sur les enfants comme le souhaite cette loi ?

La loi nous est présentée comme une manière de lutter efficacement contre l’impunité des agresseur·euse·s sexuel·le·s d’enfants, avec l’idée qu’une fois en prison à vie, les violeurs ne pourraient plus violer d’enfants. Sauf qu’on a actuellement 87 000 prisonniers en France, et à peu près un·e surveillant·e de prison pour 3 prisonniers. Si l’on enfermait réellement à vie les millions de personnes qui ont commis des violences sexuelles sur enfants, il nous faudrait aussi plus d’un million de gardien·ne·s de prison.

Cela signifierait changer totalement d’échelle et passer à une société complètement totalitaire dont l’activité principale serait l’enfermement. Ça n’a aucun sens, et ça ne protègerait pas les enfants, parce que ce qui protège les enfants, c’est des adultes capables de reconnaître la violence (y compris la leur) et de chercher à la faire diminuer, pas de bâtir une société où la violence d’une partie de la population contre une autre devient la norme. Et vu que cette mesure a été votée sans augmentation du nombre de prisons ou d’effectifs de l’administration pénitentiaire, sans réflexion sur ce qu’est une preuve en matière de pédocriminalité, on peut donc dire que le projet de cette loi repose sur la conscience qu’a le gouvernement que moins de 3% des viols d’enfants aboutissent à une condamnation. C’est un effet d’annonce, qui ne règle pas le problème mais qui en crée un nouveau : il augmente la tolérance sociale à la violence d’État et prépare les esprits à une société de plus en plus totalitaire, donc violente. C’est catastrophique. 

La justice semble à la fois plus sévère avec certain·e·s auteur·ice·s, et sourde aux plaintes de certaines victimes. Que montrent les statistiques du fonctionnement de cette institution ?

 La plupart des personnes envisagent l’institution judiciaire de manière abstraite, comme l’incarnation du Bien (le Juste) qui punit le Mal. Mais c’est là que réside la naïveté : en réalité, l’institution judiciaire dans sa concrétisation matérielle est issue d’une société très inégalitaire (sexiste, raciste, classiste, lgbtphobe, validiste, adultiste…) et reproduit, comme toutes les institutions, ces inégalités en son sein. Ainsi, les personnes victimes de violences sexuelles n’arrivent pas à égalité dans les commissariats pour porter plainte : les personnes sans papiers, les personnes racisées, les enfants… sont d’entrée de jeu discréditées, voire revictimisées ou violentées par des agents recrutés sur des critères virils et autoritaires.

De même, la Justice juge en fonction des préjugés sociaux : les mères, très minoritaires, qui défendent leurs enfants victimes d’inceste sont traitées comme des coupables parce que leur récit remet en cause l’institution familiale patriarcale ; les hommes arabes ou noirs, sur lesquels pèsent le préjugé historique du violeur de femme blanche, sont jugés plus crédibles comme agresseurs que les hommes blancs, et donc sont davantage condamnés ; et enfin les mineurs sont jugés plus sévèrement que les agresseurs adultes parce qu’ils sont jugés par des adultes qui n’ont pas déconstruit leurs préjugés adultistes sur la jeunesse qu’il faut « dresser ». Ce qui fait que la moitié des auteurs de violences sexuelles sur enfants condamnés par la justice en France sont en fait des mineurs !

Source : Ministère de la justice/SG/SEM/SDSE — Fichier statistique Cassiopée : auteur dans les affaires traitées en 2020, selon l’âge et la nature de l’affaire.

Lecture : Parmi les instructions du parquet en 2020, 41, 6% des auteurs impliqués dans des affaires d’agression sexuelle sur mineur et 46,8% des auteurs impliqués dans des affaires de viols sur mineurs sont eux-mêmes mineurs2.

Les défenseurs de la loi postulent que la perpétuité dissuade les auteurs de violences et met fin à l’impunité. À l’inverse, vous mettez l’accent sur le potentiel dissuasif de cette loi sur la parole des victimes. Comment l’expliquer ?

Les viols sur enfants sont commis dans leur immense majorité par des très proches (familles, ami.es, profs…), c’est-à-dire par des personnes aimées des enfants. Or ce que veut un enfant, ça n’est pas que son frère, sa cousine ou son coach sportif aille en prison, c’est que les violences s’arrêtent. Augmenter la gravité des peines ne va jamais dans le sens des besoins des enfants victimes, cela répond à une attente des adultes qui ont besoin de se raconter que la société dans laquelle ils évoluent est juste et punit les méchants.

Mais une fois encore, cela ne fonctionne que tant que les « violeurs d’enfants » sont des êtres abstraits, imaginés comme monstrueux, qu’on n’a pas dans son entourage : dès qu’il s’agit de notre père, notre sœur, notre mari, notre collègue, c’est beaucoup plus compliqué et on commence à douter de la parole de l’enfant, à chercher à le faire taire, à le ou la culpabiliser. C’est ce qu’a montré la CIIVISE : en cas de révélation, seul.es 8 % des enfants reçoivent un soutien social positif, c’est-à-dire sont cru·e·s et protégé·e·s. C’est ça, la réalité des violences sexuelles. Et croire qu’on serait, soi, une exception à la règle n’a pas de sens. La norme, en cas de révélation, c’est de faire taire les enfants pour maintenir la famille, le clan, l’école, l’institution. Concrètement, la perpétuité sera utilisée comme un argument de plus pour dire aux enfants accusateur·ice·s : « c’est pas bien de mentir, à cause de toi, X risque la prison à vie »

Sortir du punitivisme et promouvoir le soin comme réponse aux violences, cela nécessiterait quel genre de mesures politiques par exemple ?

Étant donnée l’ampleur des violences sexuelles, cela nécessiterait une véritable révolution culturelle et sociale. Il s’agirait de mettre en place d’abord une politique de réduction des risques, comme on sait le faire avec d’autres problèmes tels que la sécurité routière, les incendies, etc. Or, les risques, en matière de violences sexuelles, augmentent avec la vulnérabilité des victimes : un·e enfant autiste non verbal, un·e enfant avec un handicap moteur, un·e enfant adopté·e, placé·e à l’ASE, un·e enfant dont les parents ne parlent pas français, un·e enfant trans… Tou·te·s ces enfants déjà victimes de discriminations et de préjugés sont les premières cibles des violences sexuelles, que ce soit au sein des familles, à l’école, au catéchisme ou dans n’importe quel cercle de sociabilité : Dorothée Dussy a montré que l’inceste était un viol d’aubaine, de la domination exercée sur de la vulnérabilité.

Donc, la première chose à faire pour lutter contre les violences sexuelles serait de lutter contre les discriminations, contre l’adultisme, et de mettre en place des politiques publiques qui diminuent la violence sociale : c’est l’inverse qui se passe aujourd’hui. Ensuite, on peut parler de renforcer la Sécurité Sociale pour rembourser les soins en santé mentale et les parcours de psychotrauma. On sait, par des décennies de littérature scientifique sur le sujet, que les violences sexuelles génèrent un cycle de reproduction de la violence : une étude récente de l’ONU réalisée sur près de 10 000 hommes dans des pays d’Asie-Pacifique montre que les hommes ayant subi conjointement des violences physiques et sexuelles pendant l’enfance présentent un rapport de risque 13,7 fois supérieur d’exercer, à l’âge adulte, des violences conjugales ; et cette étude par définition ne prend pas en compte l’amnésie traumatique des répondants.

Alors oui, les hommes reproduisent davantage la violence (notamment sexuelle) parce que la masculinité hégémonique est très marquée par des codes de virilité dominatrice et que la violence sociale patriarcale encourage et masque cette violence masculine. Mais les femmes adultes exercent aussi beaucoup de violences sur les enfants, pas repérées comme telles et donc non comptabilisées, car elles correspondent à la norme adultiste de la société. C’est un cycle infernal, et seule une prise en charge thérapeutique globale pourrait permettre d’enrayer cela. On en est très loin. 

Un parti s’est opposé à cette loi et a fait face à de nombreuses critiques : La France Insoumise. Et a notamment reçu des critiques de la part des milieux féministes et enfantistes. Comment avez-vous réagi à cette séquence politique et médiatique ?

Les milieux féministes et enfantistes pro-carcéraux sont un courant parmi d’autres : évidemment, c’est ce courant qui a l’oreille du gouvernement actuel, car leurs demandes correspondent à l’agenda sécuritaire de la Macronie. La proposition de loi intégrale portée par la Fondation des femmes a certes un volet prévention, mais zéro prise en compte globale du risque d’exposition aux violences sexuelles liées aux discriminations autres que le sexisme, et un gros volet répressif qui est précisément celui que retiendra le gouvernement pour pouvoir se targuer d’avoir entendu les féministes.

À l’inverse, LFI a tenu une ligne résolument de gauche, qui montre qu’il existe un féminisme et un enfantisme non carcéralistes qui prônent une prise en charge globale du problème. À mon sens, la séquence a eu pour mérite de faire exploser la façade progressiste de certaines organisations comme Mouv’Enfants ou de militantes comme Andrea Bescond : désormais, on sait que leur base idéologique ne remet pas en cause la prison ni la police, et ne prend pas en compte les vies les plus minorisées. C’est une bonne chose : ça a permis de donner plus de force à cet autre courant dont je fais partie, un courant abolitionniste du duo policeprison. 


  1. Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants. ↩
  2. Dans le même document on peut lire que « 86 % des condamnations pour agression sexuelle donnent lieu à une peine d’emprisonnement. En matière de viol, l’emprisonnement est prononcé dans 97 % des cas. Le quantum moyen ferme est de 10 ans et 11 mois en cas de viol sur mineur ». La sociologue Marie Romero remarque une surreprésentation des mineurs de moins de 13 ans dans les mineurs auteurs d’infraction à caractère sexuel par rapport à la population globale des mineurs délinquants. De plus, elle note la « sévérité de la réponse pénale » et « des mesures coercitives plus fréquentes » pour les mineurs impliqués dans des infractions à caractère sexuel puisque « près d’un mineur sur deux est condamné à une peine d’emprisonnement ». Source : Marie Romero « SYNTHESE – La prise en charge des mineurs auteurs d’infractions à caractère sexuel à la protection judiciaire de la jeunesse », DPJJ Synthèses, 2023. ↩

10.09.2026 à 19:12

L’explosion (de la bulle IA) qui vient

Philippe VION-DURY

Un nouveau spectre hante le monde de la finance : la bulle de l’IA. Remplacement des humains par la machine, prolétarisation massive, destruction de la faculté de discernement, singularité technologique… L’intelligence artificielle n’était pourtant déjà pas avare de promesses accablantes qui, fantasmées ou non, n’effraient que ceux qui décident d’y croire. C’est-à-dire à peu près […]
Texte intégral (2935 mots)

Un nouveau spectre hante le monde de la finance : la bulle de l’IA. Remplacement des humains par la machine, prolétarisation massive, destruction de la faculté de discernement, singularité technologique… L’intelligence artificielle n’était pourtant déjà pas avare de promesses accablantes qui, fantasmées ou non, n’effraient que ceux qui décident d’y croire. C’est-à-dire à peu près tout le monde, à commencer par les patrons du secteur et leurs investisseurs que l’on voit se bousculer au micro pour renchérir et affermir leur récit d’une révolution technologique qui, bonne ou mauvaise, sera sans précédent dans l’histoire humaine — tout comme sa lucrativité.

Sauf que, une fois écartées les affectations de circonstance et les comparaisons délirantes avec Skynet, l’IA exterminatrice de Terminator, la menace d’une bulle les fait, elle, authentiquement pâlir d’effroi. Et depuis un an, les alertes abondent de toutes parts. « Je continue de croire qu’il est possible que nous soyons près d’un sommet majeur, et qu’une chute de type 1987 est possible », assure Michael Burry, investisseur devenu richissime notamment pour avoir prophétisé la crise des subprimes de 2008, fait d’arme qui lui a valu une interprétation de Christian Bale dans le film The Big Short (2015). Un simple crash boursier qui ne se dégénère pas en crise économique, donc, à l’instar du « Lundi noir » de 1987 ? Une bulle comme une autre, finalement, douloureuse sur le coup lorsqu’elle éclate mais contenue et offrant la vertu d’assainir un secteur auquel est toujours promis un grand avenir, à l’image de la bulle Dotcom de la fin des années 1990 ? Une hypothèse bien optimiste selon la Banque d’Angleterre qui a estimé qu’un éclatement pourrait en réalité entraîner un recul du PIB du Royaume-Uni de 2,2 points.

L’économiste Frédéric Lordon, qui a consacré plusieurs notes de blog au sujet1, pronostique lui une crise « au moins aussi gro[se] que la crise des subprimes de 2008 » et touchera tous les secteurs de l’économie. Il n’est pas le seul à le penser. « Nous parlons d’un crash qui fera de l’ombre à [celui de] 2008 et sera comparable ou excédera la débandade de la pandémie », écrit Cory Doctorow. 

Frédéric Lordon et Aurélie Trouvé aux Amfis de la France insoumise (août 2026)

Un décollage artificiel

Le célèbre journaliste canado-britannique vient justement de faire paraître aux éditions Verso un livre sur le sujet, The Reverse centaur’s, Guide to life after AI (Le centaure inversé, un guide de la vie après l’IA, non traduit)2. Dans cet essai de réflexion au style libre, l’auteur et activiste revient sur le développement de l’IA et sur le projet de prolétarisation défendu par ses promoteurs, visant à faire des travailleurs non pas les maîtres de nouveaux outils, mais les accessoires en voie d’obsolescence des machines. Une vision de l’IA taillée sur mesure pour attirer massivement des capitaux, et pas sans lien avec l’inflation rapide de la bulle, dont il détaille les origines, les rouages et les conséquences. Faut-il le rappeler : si ces bulles peuvent recouvrir aux yeux de la finance une apparence de phénomène aussi naturel que l’orage après une chaude journée d’été, elles ne viennent pas de nulle part et sont volumineuses — et dévastatrices — en proportion des intérêts financiers en jeu.

Cory Doctorow (photo : Dominik Butzmann / source : Wikipédia)

Comment expliquer autrement qu’alors que plus personne ou presque ne conteste qu’une bulle est en cours de formation, le monde financier et économique continue de s’appliquer à la faire enfler dans l’allégresse générale ? Car les signaux virent bien au rouge : les décrochages boursiers se multiplient, l’endettement s’envole, l’exposition au risque ne cesse de se diffuser dans le reste de la finance globalisée… La courbe astronomique des chiffres du secteur parle d’elle-même : depuis 2020, les cinq gros hyperscalaires (Microsoft, Google, Oracle, Meta, Amazon, qui fournissent l’infrastructure de données aux labos d’IA), ont investi près de 2 000 milliards de dollars dans l’affaire, et tandis que les levées de fonds ne cessent d’augmenter proportionnellement d’année en année, les prévisions sur l’introduction en bourse prochaine des deux labos américains principaux, OpenAI et Anthropic, dépassent l’entendement — ce dernier pourrait être valorisé entre 1 700 et 2 000 milliards de dollars. Tout cela sans modèle économique viable à court ou moyen terme, puisque Open AI envisage ainsi 10 000 milliards de dollars d’investissements d’ici 2033… tout en annonçant cette année n’avoir dégagé que 13 maigres milliards de chiffre d’affaires et ne prévoyant aucune rentabilité d’ici 2030. 

Le pot aux roses de l’IA

Mais ce gigantisme n’est rien comparé à la promesse des revenus futurs : un marché de l’IA de 13 à 16 000 milliards de dollars selon les projections de Morgan Stanley, qui est « la clef de l’ensemble du projet de l’IA », selon Cory Doctorow. Que le secteur de l’IA encore embryonnaire puisse progresser jusqu’à ce firmament est le récit que doivent impérativement cultiver les grandes entreprises de la Tech, contraintes de « raconter une histoire de croissance à leurs investisseurs ». Attirer des capitaux sur les marchés financiers par une perspective de croissance : on n’est pas loin du truisme. Sauf que, comme le pointe l’auteur, « les dirigeants des entreprises en croissance rapide ont une part disproportionnée de leur richesse personnelle liée aux actions de leurs entreprises ». Or, les capitalisations boursières de ces entreprises atteignent de tels niveaux — Alphabet, la maison mère de Google, a dépassé les 3 000 milliards — uniquement parce qu’elles sont considérées comme des entreprises en croissance… grâce aux richesses nouvelles promises par l’IA.

« Google a besoin de ça, car l’alternative à la croissance n’est pas la stase, c’est l’effondrement. Sans croissance, Google verra le cours de son action décliner au niveau de celui d’une entreprise “mature”, et perdra des employés cruciaux, ratera des acquisitions décisives, tandis que le coût du capital montera en flèche. Ajoutez à tout cela qu’une incapacité à croître dévasterait les finances personnelles de chacun des décideurs de Google, et il devient facile de comprendre pourquoi les choses prennent cette direction. C’est comme ça que l’IA a colonisé notre économie. »

Au cœur de la bulle de l’IA, il y a donc la lutte désespérée des géants de la Tech pour parvenir à ne pas être considérés comme des entreprises matures et garantir, illusion ou pas, une croissance spectaculaire à long terme. Une stratégie de prophétie autoréalisatrice qui ne date pas de la percée de l’IA : la diversification des activités des Gafam, par exemple, leurs investissements dans la réalité virtuelle, les plateformes vidéo, les services de cloud, etc., répondaient déjà à cet impératif de se présenter non pas seulement comme un réseau social, une plateforme de commerce en ligne ou un moteur de recherche, dont la maturité serait certainement déjà atteinte, mais comme des géants sectoriels aux activités multiples, en constante innovation — bref, des entreprises toujours en croissance depuis deux décennies et pour les décennies à venir. Et ce n’est que considérant cet impératif que l’on peut comprendre les manœuvres financières circulaires à l’œuvre où un nombre restreint d’acteurs et d’entreprises engagés dans l’IA (fabricants de puces, hyperscalaires et labos) se soutiennent les uns les autres par divers mécanismes de promesses, d’investissements et de prêts sans considération de rentabilité directe.

Espérer un simple « accident de parcours »

Entre intérêt personnel des dirigeants et des investisseurs, soucieux de protéger et augmenter leur fortune d’une part, et stratégie économique des grands acteurs de la tech américaine d’autre part, tout le monde a donc intérêt à croire (ou faire mine de croire) dans le potentiel de l’IA. A savoir : sa capacité à la fois à échafauder et viabiliser un modèle économique pour l’instant introuvable, et tenir la promesse technologique d’être en mesure de prolétariser, dans la vie bien réelle, des secteurs entiers en remplaçant des travailleurs par des dispositifs technologiques — car c’est ainsi qu’on arrive aux trillions : par phagocytage plutôt que par la création de nouvelles activités productives.

Or l’auto-persuasion a ses limites, et les errances sur le modèle économique de commercialisation au « token » qui apparaît intenable3, comme les résistances techniques ou sociales au déploiement de l’IA dans toute la société commencent, entre autres facteurs, à agiter la sphère financière et à faire craindre l’éclatement de la bulle. Une course contre la montre est donc engagée pour engranger le plus de profit d’ici que le pot aux roses soit découvert, en espérant que l’éclatement de la bulle ne soit qu’un krach financier temporaire, un « accident de parcours » plutôt qu’un effondrement généralisé du secteur : que la promesse de l’IA survive à l’éclatement de sa bulle comme la promesse de l’Internet a survécu à celui de la bulle Dotcom. 

La vie après l’IA

Car « la bulle éclatera, comme le font toutes les bulles », conclut Doctorow. Et « peu importe à quel point vous détestez l’IA, ce ne sera pas un bon jour ». Pour se donner une idée, le fabricant de puces NVIDIA, véritable moyeu du secteur, est l’entreprise affichant la plus haute valorisation de l’histoire avec plus de 5 trillions de dollars, tandis que près d’une société sur deux (43 %) appartenant à l’indice S&P500 relève de l’économie de l’IA — près de six fois plus qu’il y a 2 ans. Elles représentent 4200 milliards de dollars de capitalisation boursière (62 % de la valeur totale de l’indice).

« Il est possible que les gouvernements entrent en jeu pour renflouer le secteur, mais en réalité, que peuvent-ils faire ? Chaque jour où vous maintenez en service un data center d’IA est un jour où vous perdez de l’argent. Et plus le service d’IA est populaire, plus vous en perdez. Sans compter que ce data center est en train — littéralement — d’incinérer en permanence des puces graphiques qui doivent sans cesse être remplacées. Un renflouement ponctuel ne permettra pas de maintenir les fondations du modèle. »

Restera-t-il quelque chose de l’IA après l’éclatement de cette bulle ? Cory Doctorow pronostique, lui, que cet éclatement emportera avec lui une certaine IA : celle qui promettait la prolétarisation du travail au profit du capital grâce à son déploiement généralisé dans la société et notre quotidien. Devraient cependant échapper à la ruine « un large éventail de nouveaux outils extrêmement utiles » et déployés localement, du traitement d’image à la traduction, autant d’outils qui « retrouveront leur statut de services ennuyeux, développés par des gens bizarres de l’open source et quelques startupers ambitieux ». Alors pourra-t-on, espère-t-il, sortir de l’opposition, aujourd’hui incontournable, entre anti-IA et pro-IA.


  1. Voir notamment sur son blog « La Pompe à Phynance » : La crise financière qui vient (16 mars 2026), IA Krach ? (1er juillet 2026), et IA le mur (4 septembre 2026). Il faut également voir son intervention aux Amfis d’août 2026, largement consacrée à la bulle IA et à son explosion prochaine. ↩
  2. The Reverse Centaur’s Guide to Life After AI : How to Think About Artificial Intelligence Before It’s Too Late, Cory Doctorow, 240 pages, juin 2026. ↩
  3. La commercialisation « au token » désigne un modèle de tarification à l’unité, où l’on paie pour chaque unité de texte (un mot ou un bout de mot) traitée ou créée par une intelligence artificielle.
    ↩

08.09.2026 à 18:37

Gino, militant antifasciste, ne doit pas être extradé

Vivian PETIT

Si Rexhino Abazaj venait à être extradé par la France, l’Allemagne pourrait ensuite le transférer en Hongrie, malgré une décision rendue le 9 avril 2025 par la cour d’appel de Paris, qui refusait de répondre positivement au mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie, en invoquant « des risques d’atteintes aux droits garantis » par […]
Texte intégral (3409 mots)

Si Rexhino Abazaj venait à être extradé par la France, l’Allemagne pourrait ensuite le transférer en Hongrie, malgré une décision rendue le 9 avril 2025 par la cour d’appel de Paris, qui refusait de répondre positivement au mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie, en invoquant « des risques d’atteintes aux droits garantis » par la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Dans le jugement, la cour d’appel faisait explicitement référence aux risques de torture et au fait que le droit à un procès équitable n’était pas garanti. Cependant, le 19 août 2026, la cour a validé un nouveau mandat d’arrêt européen émis à l’encontre du militant, cette fois-ci par l’Allemagne. La coopération entre les institutions allemande et hongroise est pourtant connue, et une militante antifasciste allemande visée par les mêmes accusations a déjà été remise à la Hongrie.

Rexhino Abazaj (photo : Julien Jaulin /Hans Lucas)

« Jour de l’honneur » ou célébration des crimes nazis

Rexhino Abazaj, dit « Gino », âgé d’une trentaine d’années, milite pour le droit au logement, pour la justice sociale, contre le racisme et l’extrême droite. Les néo-nazis qu’il est accusé d’avoir violentés en Hongrie se rassemblaient à l’occasion du « Jour de l’honneur », instauré en 1997 et connu comme le deuxième plus grand rassemblement néo-nazi d’Europe après celui qui, en Allemagne, commémore chaque mois de février les bombardements de Dresde. Depuis 2020, à Budapest, l’hommage aux troupes nazies fait face à un rassemblement antifasciste.

La marche de ce mal nommé « Jour de l’honneur » emprunte sur soixante kilomètres le parcours des troupes de l’armée hongroise, de la Wehrmacht et de la Waffen-SS lors de leur retrait face aux armées soviétique et roumaine en l’hiver 1945. Ferenc Szálasi, dictateur hongrois membre du parti pro-nazi des Croix fléchées, était alors l’un des derniers alliés d’Adolf Hitler et le pays abritait la seule raffinerie encore intacte au sein des puissances de l’Axe. Selon les historiens, cette situation explique l’acharnement des armées hongroise et allemande à défendre leur position, la bataille de Budapest étant, dans son nombre de morts, comparable à celles de Berlin et de Stalingrad. En parallèle des combats, à l’hiver 1944-1945, les membres des Croix fléchées fusillaient les Juifs par centaines sur les quais du Danube. Ils massacraient aussi les Rroms, ceux qui avaient résisté au régime fasciste ou simplement refusé de combattre aux côtés des nazis. Aujourd’hui, la manifestation du « Jour de l’honneur » inclut un rassemblement au parc Városmajor, lieu d’un massacre perpétré contre des Juifs en janvier 1945.

Ferenc Szálasi (photo : Margaret Bourke-White / source : Google)

En Hongrie, cette journée est parfois désignée par les institutions comme une simple commémoration de « la rupture du siège » ou un hommage aux victimes des crimes de guerre commis par l’armée soviétique (notamment les viols et les pillages). Dans les années 2010, la manifestation a bénéficié de subventions de la part de la mairie du premier arrondissement de Budapest dirigée par le Fidesz, parti d’extrême droite de Viktor Orbán. À la même époque, la télévision d’État lui consacrait un documentaire en plusieurs parties extrêmement favorable.

Révisionnisme historique de l’État hongrois

Si cette marche néo-nazie est tolérée en Hongrie depuis près de trente ans et que les antifascistes sont aujourd’hui poursuivis, c’est notamment du fait du discours révisionniste qui fut développé au sommet de l’État. Lorsqu’il était au pouvoir, Viktor Orbán a réhabilité Albert Wass et Joseph Nyírö, écrivains antisémites des années 30, mais aussi Miklós Horthy, régent de Hongrie de 1920 à 1944, proche de l’Italie fasciste puis allié de l’Allemagne nazie. L’accent était mis sur les crimes du stalinisme quand ceux du nazisme étaient parfois minimisés. En outre, si le monument érigé près du Parlement hongrois sur décision d’Orbán rend hommage aux victimes du nazisme, il présente l’État hongrois comme victime, alors qu’il fut allié du régime nazi dès les années 30.

Aujourd’hui, la Constitution hongroise suggère qu’aucun des crimes commis contre les minorités en Hongrie durant la seconde guerre mondiale ne saurait être imputé à l’État hongrois. C’est aussi la vision développée au sein du Musée de la Terreur voulu par Orbán et dirigé par Maria Schmidt, l’une de ses proches idéologues, connue pour sa minimisation voire sa négation de la responsabilité de l’État hongrois dans le génocide des Juifs et des Tziganes. Situé dans un immeuble qui fut le Quartier Général des Croix fléchées, organisation hongroise pro-nazie, puis celui de la police politique stalinienne de 1945 à 1956, le musée couvre de façon disproportionnée les crimes staliniens aux dépens de ceux du nazisme. Aussi, les seuls crimes nazis évoqués sont ceux commis à partir de la fin de l’année 1944, soit après l’invasion de la Hongrie par l’Allemagne, qui voulait empêcher que la Hongrie ne se désolidarise des puissances de l’Axe pour négocier séparément la paix avec les Alliés. Les lois antisémites mises en place en Hongrie dès 1920 n’y sont pas documentées, comme le fait que la déportation de 450 000 Juifs à l’été 1944 fut effectuée par la gendarmerie hongroise, alors noyautée par les Croix fléchées.

Dès la première arrivée au pouvoir d’Orbán en 1998, les responsabilités de Miklós Horthy ont été ignorées par l’histoire officielle. Horthy a pourtant écrasé la République des conseils de Hongrie avec le soutien des forces françaises, roumaines et serbes. La terreur blanche qui allait succéder s’articulait à une vague d’antisémitisme, sous prétexte qu’un nombre conséquent de dirigeants de la République des conseils étaient juifs. Horthy déciderait ensuite de limiter le nombre d’étudiants juifs dans les facultés, de les exclure de nombre de métiers et de fonctions, d’interdire les mariages mixtes et de retirer la nationalité hongroise à 250 000 juifs. Il allait s’allier avec Hitler pour récupérer une partie des territoires perdus pendant la Première guerre mondiale, avant d’envahir la Yougoslavie puis l’URSS en coordination avec la Wehrmacht.

Miklós Horthy (photo : Adolf Szenes / source : Wikipédia)

La responsabilité hongroise dans la persécution des minorités est encore aujourd’hui généralement ignorée ou tout simplement niée par l’État. Pourtant, ceux qui participent au « Jour de l’honneur » ne s’y trompent pas. Comme chaque année, en 2023, les néo-nazis insultaient et agressaient des personnes non-blanches sur leur passage et partaient à la chasse aux contre-manifestants. Brièvement interpellés par la police hongroise, les agresseurs néo-nazis étaient relâchés sans poursuite dans les 24 heures. A contrario, depuis 2023, quatre organisations antifascistes sont classées « terroristes » par l’État hongrois et dix-neuf personnes sont accusées d’avoir infligé quelques contusions aux nostalgiques du nazisme. Gino Abazaj fait partie de ceux-ci.

Soutenir Gino et les antifascistes contre l’arbitraire

Si nous devons aujourd’hui nous opposer à l’extradition de Gino Abazaj vers l’Allemagne, c’est non seulement parce que nous partageons ses engagements, mais aussi car nous savons que la justice allemande risque de faire primer la coopération européenne avec la Hongrie sur le respect des droits humains.

En effet, à l’été 2024, l’Allemagne a remis à la Hongrie l’une de ses ressortissantes sur la base, là aussi, d’une enquête peu fiable menée par la police hongroise, et malgré l’absence d’indépendance de l’institution judiciaire en Hongrie. Pourtant, les risques de mauvais traitements étaient aggravés par le fait que la personne concernée, Maja T., se définit comme non-binaire et qu’Orbán menait la guerre aux personnes LGBT.

Maja T. fut transférée vers la Hongrie en hélicoptère quelques heures seulement après le verdict, sans laisser le temps à la Justice d’examiner un éventuel recours. La Cour constitutionnelle fédérale allait ensuite condamner cette décision, sans pouvoir revenir sur ses effets. En février 2026, Maja T. était condamnée à 8 ans de prison, 30 minutes seulement après la fin de la plaidoirie en défense. Le temps de délibération extrêmement court laissait deviner un verdict écrit à l’avance dans un contexte où Viktor Orbán et ses ministres, alors en campagne électorale, avaient appelé à une sévérité exemplaire.

Le quotidien allemand Die Tageszeitung titrait alors que Maja T. avait été « abandonnée par l’État de droit «  de son propre pays. Il est aujourd’hui peu probable que l’Allemagne traite autrement l’Albanais Rexhino Abazaj1, dont les avocats ne disposent d’aucun moyen pour s’assurer qu’il n’a pas déjà été condamné en son absence en Hongrie. C’est aussi en raison de la coopération entre l’Allemagne et la Hongrie qu’un autre militant antifasciste, Zaid A., de nationalité syrienne et réfugié en Allemagne à partir de 2014, a décidé de venir vivre en France. Il doit lui aussi faire l’objet de notre soutien jusqu’à ce que le mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie à son encontre soit définitivement écarté par la Justice française.

Aujourd’hui, Maja T. reste incarcérée dans des conditions de détention que le député insoumis Thomas Portes a pu aller constater sur place et qu’il a dénoncées comme « absolument ignobles ». L’activiste est maintenue en isolement prolongé, avec des fouilles à nu répétées et une vidéosurveillance constante. Sa cellule, infectée de cafards et de punaises de lit, reste éclairée en permanence. Maja T. n’a droit qu’à une heure de contact humain par jour et elle est enchaînée à chaque sortie de cellule.

Ces conditions de détention ne sont malheureusement pas rares. Le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants a recueilli les témoignages faisant état de nombreux cas de mauvais traitements dans plusieurs prisons de Hongrie entre 2023 et 2025, mentionnant aussi des coups de poings, de pieds, des violences avec des objets, des gifles, ainsi que des insultes racistes ou homophobes.

Une autre militante antifasciste, Ilaria Salis, avait été libérée en juin 2024, suite à son élection sur la liste de l’Alliance des Verts et de la Gauche. Auparavant, l’Italienne de 40 ans, enseignante et militante de longue date (elle avait notamment participé à 18 ans à la fondation d’un centre social à Monza) avait subi en Hongrie pendant un an des conditions d’emprisonnement qu’elle décrit comme « inhumaines et dégradantes ». Alors que ses avocats ne pouvaient pas avoir accès à son dossier d’accusation, elle refusait l’accord de plaider coupable proposé par le procureur, qui prévoyait de la condamner à 11 ans de prison pour sa présence supposée sur les lieux de la confrontation entre néo-nazis et antifascistes. Ilaria Salis risquait en conséquence 24 ans d’incarcération. Lors de son procès, elle était exhibée menottée aux pieds et aux poignets, tandis que des néo-nazis en tenue paramilitaire menaçaient les personnes suspectées d’être venues en solidarité avec la militante de gauche.

En prison, Ilaria Salis a subi la privation de produits d’hygiène élémentaires et elle a dû porter des vêtements souillés. Elle fut aussi privée de nourriture et de soins médicaux. À l’isolement pendant une trentaine de jours, empêchée de communiquer avec sa famille durant plus de six mois, elle était en outre soumise à des interrogatoires sans traducteur ni avocat. Après plus d’un an de détention, elle était finalement assignée à résidence sous bracelet électronique dans l’attente du verdict. Son adresse était alors révélée publiquement par le juge et aussitôt relayée par des sites hongrois d’extrême droite.

Le 7 octobre 2025, le Parlement européen a finalement refusé de lever l’immunité parlementaire de l’élue italienne, par 306 voix, contre 305 et 17 abstentions. Si le vote était secret, la faiblesse de l’écart démontre que ceux qui souhaitaient la voir remise à Orbán ne siègent pas uniquement sur les bancs de l’extrême droite et que la guerre menée à l’antifascisme n’est pas leur propriété exclusive.

Péter Magyar après Viktor Orbán, une relative continuité

Face au durcissement autoritaire d’une Europe en pleine droitisation, dans un contexte de développement de groupes de rue fascistes ou néo-nazis, l’antifascisme est aujourd’hui un devoir. Ce constat devrait, seul, convaincre de prendre fait et cause pour les antifascistes poursuivis. Nous devons cependant insister sur le fait que Gino Abazaj ne bénéficierait pas d’un procès équitable s’il était extradé par la Justice française.

Par ailleurs, si l’extrême droite « illibérale » de Viktor Orbán a été remplacée au printemps dernier par la droite néo-libérale et europhile de Péter Magyar, celle-ci se situe pour l’instant sur plusieurs points dans une relative continuité vis-à-vis du gouvernement qui l’a précédée. Si Magyar a commencé à revenir sur le transfert des institutions éducatives, universitaires et de culture à des fondations privées dirigées par des proches d’Orbán, s’il promet de refinancer les services publics, de lutter contre la corruption, de rendre son indépendance à la Justice et d’instaurer une nouvelle Constitution remplaçant celle de 2012, une partie de ces promesses, notamment celles relatives à la restauration de la démocratie, engagent surtout ceux qui les croient. Aujourd’hui, les groupes antifascistes restent classés « terroristes » en Hongrie, les droits des réfugiés sont toujours niés, le droit de grève est très limité et la loi qui interdit l’évocation publique des questions LGBT est encore en vigueur.

Nous devons rappeler qu’avant d’être Premier ministre, Péter Magyar a longtemps été un proche d’Orbán, pour lequel il travaillait comme haut fonctionnaire, d’abord au sein du ministère des Affaires étrangères, ensuite à la représentation permanente de la Hongrie auprès de l’Union européenne, enfin en tant que membre du cabinet du Premier ministre. Jusqu’en 2024, il occupait des fonctions dans deux entreprises publiques et siégeait au conseil d’administration de la banque MBH. Cette banque, qui avait octroyé un prêt de plus de dix millions d’euros à Marine Le Pen en 2012, était dirigée par Lőrinc Mészáros, homme le plus riche de Hongrie et proche d’Orbán, dont la politique lui a permis de multiplier sa fortune par cinquante.

Pour toutes ces raisons, alors que l’extrême droite menace en de nombreux endroits du monde occidental, nous devons rejoindre les campagnes menées en solidarité avec tous les antifascistes. Nous devons soutenir les militants persécutés par l’État hongrois ou poursuivis sur la base des enquêtes menées par sa police2. Puisqu’il est l’un de ceux-là, nous devons nous mobiliser maintenant pour empêcher l’extradition de Gino Abazaj3.


  1. Rexhino Abazaj, dit « Gino », de nationalité albanaise, a passé la plus longue part de son existence en Italie. Cependant, il n’a jamais acquis la nationalité italienne. Malgré l’absence de condamnation, le fichage qui résultait de ses activités militantes pour le droit au logement (sur la base d’une dénonciation effectuée par les bailleurs) l’avait empêché de recevoir une réponse favorable à sa demande de naturalisation. ↩
  2. https://www.instagram.com/comite_solidarite_budapest/ ↩
  3. https://free-gino.fr/events/ ↩

03.09.2026 à 18:14

Brésil années 50 : ainsi naquit la bossa

Eric DELHAYE

En première ligne sur la plage de Copacabana, l’Edifício Palacío Champs-Élysées se dresse toujours au 2856 de l’avenue Atlântica, typique de l’architecture moderniste des années 1950 à Rio. Une plaque bleue est aujourd’hui scellée sur l’un des piliers soutenant douze étages. Elle porte le nom de Nara Leão, puis ce texte : « Ici, dans les […]
Texte intégral (3363 mots)

En première ligne sur la plage de Copacabana, l’Edifício Palacío Champs-Élysées se dresse toujours au 2856 de l’avenue Atlântica, typique de l’architecture moderniste des années 1950 à Rio. Une plaque bleue est aujourd’hui scellée sur l’un des piliers soutenant douze étages. Elle porte le nom de Nara Leão, puis ce texte : « Ici, dans les années 1950, dans l’appartement où Nara Leão habitait encore avec ses parents, la bossa-nova est née lors de soirées avec Roberto Menescal, Carlos Lyra, Sérgio Mendes et Ronaldo Bôscoli. »

Nara Leão sur la plage de Copacabana à Rio (source : festival Jaganda / Nara, premier album de Nara Leão publié en 1964

Dans l’antre de Nara

L’appartement porte le numéro 303, dans le bloc Louvre. L’année : 1957. On ne connait pas le jour, mais que la naissance d’un mouvement musical soit fixée aussi précisément, voilà qui n’est pas commun. D’autant que Nara Leão, à cette époque, n’a que 15 ans. Quelques décennies plus tard (elle est décédée en 1989, à 47 ans), en revenant sur son adolescence, la chanteuse est formelle : « Cest chez moi quest née la bossanova. […] Les gens poussaient la porte, sinstallaient, faisaient de la musique, et quelquefois, il nous arrivait de passer jusqu’à trois jours et trois nuits sans dormir une seule minute. […] C’était une maison ouverte, je te dis ! Dès que quelquun arrivait, il navait qu’à pousser la porte et il venait sinstaller au piano. Ou alors, il prenait la guitare et il jouait tout ce quil voulait : classique, samba, jazz… On mélangeait tous les genres et on pouvait jouer de tout. C’était comme ça, sans arrêt : musique, musique et musique. Sans arrêt. »

De gauche à droite : Carlos Lyra, Nara Leão et Vinicius de Morais (source : festival Jaganda)

La citation est extraite des interviews menées par Jean-Paul Delfino pour son anthologie Brasil Bossa Nova (1988), dans laquelle puisent allègrement les auteurs d’articles – dont celui-ci – ou de livres français qui lui ont succédé sur le sujet. Dernier en date, Naissance de la bossa-nova, du spécialiste de jazz et écrivain multi-primé (Interralié, Goncourt de la nouvelle) Alain Gerber, est sorti l’année dernière en même temps qu’un double CD, chez Frémeaux & Associés dont les compilations thématiques sont souvent remarquables. En écoutant ces disques, on se prend de fascination pour une musique aussi simple d’apparence qu’elle est sophistiquée dans la réalité, indolente autant qu’envoûtante, au point de jouer dans la même catégorie que le jazz ; en lisant Gerber, on retient que « la bossa-nova ayant eu de la peine à conquérir le seul quartier de Copacabana, elle ne s’était nullement préparée à conquérir le monde » ; et de toute cette histoire, on retient que João Gilberto lui-même asséna au sujet d’une musique dont il était le maître : « La bossa-nova n’existe pas. »

Naissance de la bossa nova (2026) / Bossa nova, la grande aventure du Brésil (2026)

Au commencement est la samba

João Gilberto se disait sambiste. Parce que tout descend de là, des mornes1 auxquels les favelas sont accrochées et qui enserrent la baie de Rio de Janeiro. Les rythmes, les harmonies et les mélodies, amalgame d’origines africaines, européennes et indigènes, y ont infusé jusqu’à la structuration de la samba – danse et musique – dans les années 1920. Il en existe une douzaine de variantes, frénétique comme la samba-enredo du carnaval, ou mélancolique – la fameuse saudade – comme la samba-canção (samba-chanson). De cette dernière découle la bossa-nova et ce n’est pas pour rien que les standards du genre ont pour titres Samba de uma nota só (Tom Jobim), Samba de verão (Marcos Valle), Saudade fez um samba (Carlos Lyra)… « Il y avait dans la syncope une imperceptible suspension, une respiration nonchalante, un léger arrêt qu’il m’était très difficile de saisir. » La description, extraite du livre Notes sur la musique du compositeur classique français Darius Milhaud, qui séjourna à Rio en 1918, illustre la samba… mais elle aurait tout aussi bien pu s’appliquer à la bossa-nova, quatre décennies plus tard.

Le 24 août 1954, le président Getúlio Vargas, dont les conservateurs exigent le départ et qui se sait menacé par un coup d’État, se suicide d’une balle en plein cœur. Le marasme est général : politique, économique, social et même culturel puisque la création s’enferre dans un académisme qui bride les artistes populaires et les innovateurs – en musique, les chanteurs de charme ont la cote.

Getúlio Vargas, président du Brésil de 1930 à 1945 puis de 1951 à 1954 (source : Dictionnaire du jardin océanique)
Plage de Copacabana dans les années 50 (sources : Facebook)

L’appel de la modernité

Le président réformateur Juscelinho Kubitschek, élu en 1955, réveille le Brésil en trompetant son slogan : « Cinquenta anos em cinco », cinquante années en cinq – une promesse suivie d’effet, puisque l’économie est stimulée et le chantier de la nouvelle capitale Brasília engagé en 1956, après avoir été crayonné par l’architecte Oscar Niemeyer. Toute la société s’éprend de modernité, dans laquelle s’engouffrent les musiciens de la bossa-nova (avec lesquels Kubitschek liera des amitiés), les réalisateurs du cinema novo, les poètes, les dramaturges, les plasticiens… et même les footballeurs puisque le Brésil remporte sa première Coupe du monde en 1958.

Juscelinho Kubitschek à Brasilia (source : Juan Luis Hermida)

Depuis le début de la décennie, dans les clubs de Copacabana, Ipanema ou Leblon, les jeunes gens modernes des classes moyenne ou aisée sirotent des cocktails en écoutant du cool jazz et du be-bop. Les pionniers de la bossa-nova viennent s’y frotter : le pianiste Johnny Alf, arrivé trop tôt avec Rapaz de bem dès 1956 ; le guitariste Baden Powell, déjà professionnel à 15 ans, qui intègre le jazz dans ses compositions pétries de choro (genre populaire émergé au XIXe siècle) et de samba-canção – toutes ces musiques sont cousines via leur matrice africaine. Un Bahianais né en 1931, João Gilberto, écume également les nuits cariocas, mange chez les uns et dort chez les autres, puis tombe en dépression. Réfugié au calme d’une maison de Diamantina (Minas Gerais), il s’enferme dans la salle de bains dont il apprécie l’écho. Il y peaufine son jeu de guitare, sa fameuse batida basée sur le décalage des temps forts et faibles, et pose délicatement son canto falado, le chant parlé. Minutieusement et comme il s’y emploiera toute sa vie, il épure la samba pour la rendre légère comme une plume. La bossa-nova, observera Pierre Barouh qui l’a importée en France, « n’existe que par les obsessions de João Gilberto ». Lequel, enfin prêt, rentre à Rio.

João Gilberto (source : Warner archives)

Autour de João Gilberto

Dans l’appartement de Nara Leão, João Gilberto participe à d’interminables bœufs en compagnie, notamment, d’Antônio Carlos Jobim, compositeur et arrangeur, et du poète Vinícius de Moraes. Jobim et Vinícius signent d’abord Chega de Saudade qu’enregistre la chanteuse Elizeth Cardoso en 1958. João Gilberto y joue de la guitare, puis enregistre sa propre version qui figure sur son premier album du même nom, sorti en 1959. S’y trouve également, sur une musique de Jobim et des paroles de Newton Mendonça, Desafinado (« désaccordé », comme raillent leurs détracteurs), sur lequel le chanteur susurre :

« Si tu insistes pour qualifier

Ma façon de faire d’anti-musicale

Je dois mentir moi-même en soutenant

Que c’est de la bossa nova

Que c’est très naturel […] »

Antônio Carlos Jobim en 1965 (source : Wikipédia)

João Gilberto pour la batida, Jobim pour les harmonies et Vinícius pour la poésie forment la Trinité de la bossa-nova, à l’édification de laquelle participe une génération fabuleuse d’auteurs, compositeurs, arrangeurs, vocalistes et instrumentistes : Oscar Castro-Neves, Ellis Regina, Edu Lobo, Astrud Gilberto, Marcos Valle, Sylvia Telles, João Donato, Rosinha de Valença… la liste est longue. En novembre 1962, une délégation rejoint New York où le mouvement doit être consacré au Carnegie Hall. Sont du voyage Jobim, Vinícius et João Gilberto, mais aussi Luiz Bonfá, Carlos Lyra, Roberto Menescal, Sergio Mendes… Mais si le concert reste historique, il est aussi ruiné par les problèmes de son et des interprètes tétanisés par le fait jouer sur une aussi grande scène loin de chez eux. D’autant que leur popularité au Brésil est bien moindre que celle de leurs chansons aux États-Unis où les jazzmen, après s’être entichés des musiques cubaines dans les années 1940, adaptent la bossa-nova dans le sillage de Stan Getz. Le saxophoniste commence par signer Jazz Samba avec le guitariste Charlie Byrd (1960), jusqu’à rencontrer João Gilberto au sommet sur Getz/Gilberto (1965). Dans l’intervalle, tous y sont allés de leur reprise, de Miles Davis à Sonny Rollins en passant par Ella Fitzgerald, Coleman Hawkins, Herbie Mann, Dave Brubeck… avec plus ou moins de bonheur. Au Brésil, cette appropriation n’est guère appréciée. « Les reprises des succès de la bossa-nova par les Nord Américains, c’est de la merde », assène carrément Baden Powell tandis que Carlos Lyra, dans Influência do jazz, déplore la contamination de la bossa-nova par le jazz qui la prive de sa syncope.

Les enfants rebelles de la bossa

Alors que les poètes écrivent sur les amours en bord de mer, Lyra est l’instigateur (avec Edu Lobo et Chico Buarque notamment) de la canção de protesto, la chanson engagée, au moment où le coup d’Etat de 1964 ramène les militaires au pouvoir. Le terrain est préparé pour le Tropicalisme teinté de rock psychédélique, porté par la génération des Gal Costa, Gilberto Gil et Caetano Veloso. Cité dans le livre d’Alain Gerber, Caetano raconte : « Les années bossa-nova constituent une parenthèse apollinienne dans le monde dionysiaque de la musique populaire brésilienne… Quand nous sommes arrivés, nous autres les tropicalistes, nous avons voulu proposer autre chose qui [lui] tourne le dos. Ce n’est pas que nous ne l’appréciions pas. Bien au contraire : nous étions fous d’elle ! Ce qu’on appréciait beaucoup moins, pour ne pas dire du tout, c’est ce que la bossa-nova était devenue… À partir du moment où elle a connu le succès commercial, sa vitalité a été mise sous le boisseau, ainsi que la capacité qu’elle avait eue de prendre des risques dans les premiers temps. […] Nous sommes ses enfants rebelles. »

Après avoir occupé le paysage culturel de 1958 à 1965, la bossa-nova s’est diluée dans la musique populaire brésilienne, tout en l’influençant, et elle a retrouvé des couleurs en étant influencée par elle. Aux États-Unis, au Japon et bien sûr en France, elle a rencontré des adeptes doués dans les champs du jazz, de la chanson, dans le rap qui l’a samplée, jusqu’aux musiques électroniques, tandis que sa batida inventée dans une salle de bains fait l’objet d’études universitaires. Et sur Copacabana, on continue de lever la tête devant le 2856 de l’avenue Atlântica, pour se rêver en 1957 dans l’appartement de Nara Leão.

Écouter

Elizeth Cardoso, Canção do amor demais (1958)

João Gilberto, Chega de Saudade (1959)

Rosinha de Valença, Apresentando (1963)

Vinicius de Moraes & Odette Lara, Vinicius & Odette Lara (1963)

Nara Leão, Nara (1964)

Marcos Valle, O compositor e o cantor (1965)

Stan Getz & João Gilberto, Getz/Gilberto (1965)

Gal Costa & Caetano Veloso, Domingo (1967)

Antônio Carlos Jobim, Wave (1967)

Edu Lobo, Sérgio Mendes presents Lobo (1971)

Lire

David Rassent, Musiques populaires brésiliennes. Le Mot et le Reste. 2012.

Jean-Paul Delfino, Bossa nova, la grande aventure du Brésil. Le Passage. 2017.

Alain Gerber, Naissance de la bossa nova. Frémeaux & Associés. 2025. La parution de ce livre a accompagné la sortie d’une compilation double CD du même nom, chez Frémeaux qui a aussi consacré des coffrets à la samba, aux musiques nordestines, à Baden Powell, etc.

Mário de Andrade, Écrits sur la musique populaire brésilienne. Philharmonie de Paris. 2026.

  1.  Les mornes désignent principalement de petites collines ou des hauteurs de forme arrondie que l’on trouve dans les îles tropicales et sur certains littoraux. ↩

01.09.2026 à 18:23

Les deux racismes qui ont assassiné Jason Arday

Norman AJARI

Quelques mois avant son suicide, le 14 aout 2026, Jason Arday était l’une des vedettes du monde universitaire britannique. En quelques jours, une campagne médiatique d’une âpreté peu commune s’est déchainée sur lui, éclipsant son œuvre et même sa personne derrière une litanie d’anecdotes inlassablement répétées – autiste, longtemps atteint d’un retard de développement, plus […]
Texte intégral (5866 mots)

Quelques mois avant son suicide, le 14 aout 2026, Jason Arday était l’une des vedettes du monde universitaire britannique. En quelques jours, une campagne médiatique d’une âpreté peu commune s’est déchainée sur lui, éclipsant son œuvre et même sa personne derrière une litanie d’anecdotes inlassablement répétées – autiste, longtemps atteint d’un retard de développement, plus jeune professeur noir de l’histoire de l’université de Cambridge. Accusations et dénigrement ternissent ce récit de réussite sociale : plagiaire, menteur, imposteur, profiteur, illégitime. Au fil d’articles répétitifs, ces qualificatifs bégaient, automatiquement, comme s’ils suffisaient à résumer la vie d’un homme.

Le professeur Arday s’est donné la mort au terme d’un harcèlement médiatique obstiné. Par l’entremise de la parlementaire travailliste Bell Ribeiro-Addy, la famille du défunt communique sa volonté de rétablir un autre souvenir collectif : « Nous souhaitons plus que tout qu’il demeure dans les mémoires comme la merveilleuse personne qu’il fut et pour tout ce qu’il a accompli. Doux et désintéressé, il encourageait sans relâche les autres par ses paroles et par ses actes. Ses réussites furent grandes et nous refusons de les voir enfouies sous les calomnies1. » Mais le message ne dissimule pas le tourment des survivants, ni celui de la victime : « La cruauté publique qui s’est abattue sur Jason était insoutenable. »

Ce récit sordide illustre les différentes facettes de la négrophobie qui règne encore non seulement sur les institutions universitaires occidentales, mais se propage dans l’espace public. Tout commence en effet par des accusations de plagiat qui auraient dû rester cantonnées à un petit cénacle académique, mais ont acquis des proportions nationales, et même internationales, car elles visaient un homme noir érigé en épigone de la diversité. La parution imminente de ses mémoires, titrées Great and unfortunate things, a amplifié la polémique. La révélation au public de certains aspects de l’autobiographie de Jason Arday, jugés peu plausibles et tournés en dérision, ont accentué les soupçons, qui se sont bientôt mués en franc discrédit, voire en haine.

Il faut mettre en lumière la cabale suprémaciste blanche qui s’est mise en branle pour salir la réputation de Jason Arday, mais sans oublier de nommer les défaillances structurelles des institutions d’enseignement supérieur prétendument multiculturelles dans leur vision et leur accueil des minorités raciales. Il ne s’agira évidemment pas de renvoyer dos à dos deux camps, comme si leurs positions n’étaient qu’apparemment opposées et cachaient un accord plus fondamental. Nous n’assistons pas à une convergence. En revanche, malgré des expressions et des conséquences fort différentes, il faudrait prendre conscience de ce qui semble faire consensus : le dédain de la production intellectuelle noire.

Valorisation de la parole raciste

Ce qu’il faut bien aujourd’hui qualifier d’ « affaire Arday » commence avec la publication sur Substack, le 21 juillet 2026, d’un article accusant le professeur de plagiat, ajoutant que son poste à Cambridge serait par conséquent usurpé2. L’imposture aurait été facilitée par les politiques de DEI (pour « diversité, équité, inclusion ») adoptées par de nombreuses universités anglophones, qui encourageraient l’embauche et la promotion d’enseignants issus de minorités mais dépourvus des qualifications et du talent requis pour travailler au sein des institutions les plus réputées. Trois jours plus tard s’enclenche une réaction en chaine de réitérations de ces accusations dans la presse britannique. Selon une analyse de détail publiée par NewsCord, 229 articles consacrés à la « fraude » Arday ont paru entre le 24 juillet et le jour de sa mort3. À cela s’ajoute une prolifération d’attaques acrimonieuses sur les réseaux sociaux ou les chaines d’information en continu.

Nathan Cofnas, l’auteur du texte par lequel est arrivé le scandale, n’est pas un chercheur ordinaire, bien qu’un coup d’œil superficiel à son CV puisse être séduit par un vernis de respectabilité. Né dans les années 1980 à Chicago au sein d’une famille juive, il obtient son premier diplôme supérieur à l’université Columbia de New York, puis poursuit en Angleterre jusqu’au doctorat des études de 3e cycle. À l’université de Cambridge, il se spécialise en philosophie de la biologie. Paru en 2012, son premier ouvrage, Reptiles with a conscience, n’est publié ni par un éditeur scientifique ni par un éditeur grand public, mais par l’obscur Ulster Institute for Social Research. Présidé par le psychologue raciste Richard Lynn et généreusement irrigué en subventions de la fondation étatsunienne d’extrême droite Pioneers Fund, ce think tank s’est donné pour mission de fournir au suprémacisme blanc une assise scientifique.

Cofnas a embrassé cette cause. Dans un style caractéristique de la philosophie analytique, il qualifie sa doctrine d’« héréditarisme ». Selon lui, la part innée et héréditaire de l’intellect excède largement ce qui relève de l’acquis, et les Noirs seront éternellement en queue de classement. « En réalité, la thèse de l’égalité est fausse. Malgré tout l’argent et toute la bonne volonté du monde, les  injustices de la nature que nous sommes capables de corriger sont limitées4 », pontifie-t-il ainsi sur Substack. Ces idées s’apparentent à une resucée de vieilles lunes racistes héritées du Ku Klux Klan. Cependant, des ressorts narcissiques semblent parfois conduire Cofnas à dévier des canons du grand récit suprémaciste blanc classique, en clamant par exemple la supériorité intellectuelle des Juifs5.

En 2024, alors qu’il bénéficie d’un contrat de chercheur postdoctoral à Cambridge, les publications de plus en plus explicitement racistes qu’il s’autorise sur sa page Substack finissent par susciter la réprobation de ses collègues et de sa direction, aboutissant à sa répudiation par le Emmanuel College qui employait ses services. En 2026, vraisemblablement soutenu par d’influents alliés, il se voit offrir un nouveau contrat par l’université de Gand, en Belgique. En effet, la revue britannique Byline Times a mis en évidence des liens entre Cofnas et de puissants réseaux d’influence racistes basés aux États-Unis6. Le Pioneers Fund, qui s’est successivement renommé Human Diversity Foundation, puis Aporia, a notamment bénéficié des largesses du multimilliardaire technofasciste Peter Thiel, dont les convictions racistes ne sont plus à démontrer7. À la faveur de processus plus ou moins opaques, il est fréquent que les dons généreux de fondations (quelles que soient leurs orientations politiques) débouchent sur la création de postes taillés sur mesure pour les petits protégés des puissants.

Dans une vidéo devenue virale, interrogé sur son avenir professionnel, Cofnas confesse qu’après la révolution (raciste) qu’il appelle de ses vœux, il s’imagine en directeur d’un hypothétique département d’eugénisme et de sciences de la race abrité par l’université Harvard. Pion sur l’échiquier d’intérêts politiques qui le dépassent largement, Cofnas semble s’être convaincu que ses articles de blog et ses textes publiés par des fondations complaisantes prouvaient son génie scientifique. Cofnas est un chercheur moyennement productif et sans relief, sous constante perfusion de fonds privés liés à un agenda idéologique réactionnaire. Mais il est d’autant plus utile à ses financeurs qu’il est à la fois inconscient du rôle qu’on lui fait jouer et absolument dépendant de leur infatigable soutien économique pour le maintien de sa carrière.

La qualité « catastrophique » de la recherche de Cofnas et son inadéquation avec les standards de sa propre discipline ont été bien mis en évidence par certains de ses collègues plus expérimentés8. Les liens de dépendance et d’inféodation auxquels se résume le cursus de Cofnas démontrent en premier lieu que, malgré l’insistance et la mauvaise foi des argument hostiles aux politiques de DEI, les chercheurs les plus illégitimes et les plus généreusement sponsorisés sont bien davantage les médiocres et blancs minions des groupes de pression privés que les icones de la diversité. Mais surtout, ce cas illustre que l’enjeu est loin de se limiter à un essayiste raciste isolé ou même à un petit groupe d’individus. Ce renouveau d’une négrophobie et d’un suprémacisme blanc à prétention scientifique prolifère au sein d’un vaste réseau.

Un réseau suprémaciste blanc

Le décès du professeur Arday a suscité dans l’opinion publique un émoi à la mesure de l’intensité de la chasse à l’homme médiatique dont il a été la proie. Neuf jours avant sa mort, il avait démissionné de son poste à Cambridge. Le suicide social annonçait le suicide véritable. C’est dans ce contexte que le rôle et les connexions de Cofnas ont causé de plus en plus d’attention, de méfiance et de perplexité. Le 20 août, l’université de Gand annonçait sa suspension à titre conservatoire, lançant simultanément une enquête disciplinaire. Ces scrupules arrivent bien tard. En mars 2026, l’annonce de l’embauche du chercheur raciste motive deux pétitions qui, malgré leur ampleur, ne suscitent pas la moindre réaction de la direction. La première rassemblait plus de 40 enseignants du département de philosophie de l’université, la seconde plus de 2000 étudiants. Il aura fallu le trépas d’un homme pour que l’institution questionne enfin la pertinence de l’embauche d’un militant suprémaciste blanc désavoué par ses pairs, c’est-à-dire ses collègues, et dépourvu de grandes réalisations au sein de sa discipline.

Au lendemain de l’amorce du processus de licenciement engagé contre Cofnas par l’université de Gand, l’ambassadeur des États-Unis Bill White adoptait un ton belliqueux sur le réseau social X. Avec la rhétorique furibonde caractéristique de la diplomatie trumpiste, il menaçait la Belgique de rompre toute collaboration universitaire entre les deux pays, à moins que les sanctions contre le blogueur raciste ne soient aussitôt levées. En parallèle, un cartel de chercheurs se coalisait en défense de Cofnas, au nom de la liberté d’expression et de la liberté académique. Derrière les noms de quelques vieilles gloires de l’anticonformisme académique comme Peter Singer ou Steven Pinker, cette pétition entasse notamment tout un ramassis de militants anti-wokes et de nostalgiques de l’eugénisme.

Nathan COFNAS et Bill WHITE, ambassadeur des États-Unis (source : page Facebook de Nathan COFNAS)

Le discours conservateur qui déplore la domination sans partage d’un dogme antiraciste et décolonial sur les campus relève de la pure et simple imposture. Etre raciste ne constitue nullement un obstacle pour accéder aux plus hautes fonctions de la philosophie universitaire anglaise. En 2023 éclatait une polémique qui a éclaboussé le professeur Nick Bostrom de l’université d’Oxford, également directeur d’un influent institut de futurologie. Le point de départ a été la révélation d’un email collectif débordant de négrophobie virulente, envoyé par Bostrom alors qu’il était encore étudiant de troisième cycle à la London School of Economics9. « Les Noirs sont plus stupides que les Blancs. J’aime cette phrase et je pense qu’elle est vraie », affirmait-il, avant d’ajouter qu’il s’agissait là d’une vérité objective et qu’elle ne saurait être prise pour synonyme de la formule suivante : « Je hais ces sales négros ! »

Lorsque ces propos ont refait surface, Bostrom s’est excusé et a pris le temps de s’expliquer, mais sans jamais remettre en cause la thèse de l’inégalité cognitive des races. Il s’est contenté de lui trouver des causes extérieures. Ainsi, en 2023, il attribuait plutôt la stupidité noire à « des inégalités dans l’accès à l’éducation, à une alimentation équilibrée et aux soins de santé de base [qui] entraînent des inégalités sociales, se traduisant parfois par des disparités au niveau des compétences et des capacités cognitives10 ». Pour le jeune Bostrom, la bêtise nègre est innée, pour le Bostrom tardif, elle est acquise. L’intellect noir, en revanche, relèverait presque du mythe.

Nick BOSTROM (source : Wikipédia)

Dans la suite de son texte, il plaide pour un nouvel eugénisme, débarrassé des tentations et des crimes qui ont entaché son histoire. Dans son influent essai de 2014, Superintelligence, Bostrom évoquait allusivement des « obstacles politiques et éthiques majeurs » à un « élevage sélectif » des êtres humains, mais sans jamais les détailler, ni statuer quant à la pertinence ou l’illégitimité de tels obstacles11. Quoi qu’il en soit, il estime que le recours à d’autres moyens tels que l’intelligence artificielle ou les biotechnologies offriront des accès plus simples et plus rapides à une intelligence supérieure, en comparaison du lent et incertain processus eugéniste de sélection.

Cette douteuse obsession de l’intelligence, décorrélée de tout rapport à la sagesse et au discernement, traverse aujourd’hui les milieux capitalistes, politiques et universitaires avec le naturel d’une évidence. C’est le symptôme d’un retour du racialisme le plus classique. De Frantz Fanon à Étienne Balibar, les réflexions sur le racisme du second XXe siècle nous ont appris à nous méfier de la perfidie d’un racisme culturel apte à contourner les tabous sociaux nés des violences exterminatrices de la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd’hui, le tabou s’est érodé et ce nouveau racisme élitaire plastronne dans les grandes institutions. Depuis la parution en 1994 de l’ouvrage de Richard J. Herrnstein et Charles Murray The Bell Curve: Intelligence and Class Structure in American Life, cette tendance n’a cessé de s’accentuer. Soutenu par des fondations gorgées des millions de dollars de la Silicon Valley, le pouvoir trumpiste et un réseau de chercheurs, le renouveau des sciences racistes centré sur un prétendu écart d’intelligence entre Blancs et Noirs possède de nombreux et puissants relais des deux côtés de l’Atlantique. Sur X, Elon Musk lui-même a fait la promotion du discours d’Arday en commentant : « la vérité vous libérera12 ». Or, malgré les bonnes intentions progressistes affichées, il n’est pas certain que tous les universitaires a priori hostiles à ce renouveau d’une génétique fasciste soient politiquement, culturellement et théoriquement bien équipés pour lui faire face.

Faiblesses et faillites du libéralisme universitaire

L’offensive perfide et perverse des suprémacistes blancs contre Jason Arday ne saurait nous dispenser d’un examen critique des discours mais aussi des logiques d’embauche et de promotion des chercheurs noirs ou issus d’autres minorités raciales au sein des universités occidentales. La rumeur d’une submersion de ces institutions vénérables sous des tombereaux d’enseignants de couleur, stupides et incompétents, a bien été scriptée puis propagée par une extrême-droite bouffie de nostalgie eugéniste. Pour autant, les logiques dominantes du DEI ne sont pas sans lien avec cette tragédie. On peut, et on devrait, en questionner le fonctionnement sans pour autant remettre en question la légitimité, l’intellect, voire l’appartenance à l’humanité des représentant de la « diversité ».

Une donnée importante, mais souvent négligée, de la question tient à la particularité des critères d’embauche réservés aux personnalités de couleur par contraste avec leurs collègues blancs. Il faudrait s’interroger sur les effets pathogènes d’un environnement professionnel où un recrutement est également, et même d’abord, un coup de relations publiques. Selon une tendance vieille d’au moins une décennie, mais qui s’est accélérée avec la vague d’indignation suscitée par la mise à mort de George Floyd en 2020, l’embauche de personnalités issues des minorités raciales est régulièrement mise en scène médiatiquement par les institutions comme une victoire écrasante sur les vieux préjugés et comme la preuve de leur progressisme, de leur vertu et de leur sensibilité à la justice sociale.

Les Noirs sont souvent accueillis à l’université, d’abord pour satisfaire un regard extérieur, et ensuite pour alimenter une autocongratulation narcissique. Le profil de Jason Arday n’a pas suscité l’intérêt de la presse par compassion pour les élèves victimes de racisme auxquels il consacrait ses recherches. De même, l’apparition de chercheurs spécialisés dans les études noires n’est pas le signe d’une passion soudaine des établissements pour l’histoire, la culture, la pensée de la diaspora noire, ni même une reconnaissance de l’intérêt intellectuel de ces domaines. Les corps sont mis en avant mais les réflexions sont mises au second plan. Ces recrues sont avant tout des moyens pour les universités de faire parler d’elles, susciter des articles de presse favorables, se construire une image avant-gardiste.

Ce que l’extrême droite qualifie avec dédain d’embauches DEI n’est pas le symptôme d’une déchéance de l’Occident et d’un abaissement des standards académiques. C’est la création cynique de nouveaux critères d’évaluation visant à maximiser l’effet médiatique à court et moyen terme de cette bruyante ouverture de l’institution à la diversité. Les racistes veulent faire croire que les critères d’embauche DEI sont les plus bas, mais ils sont en réalité très élevés ; seulement ils sont différents des critères réservés aux Blancs et visent d’autres effets. Directrice du département de philosophie de Cambridge au moment du recrutement de Cofnas, Angela Breitenbach a expliqué a posteriori qu’une recherche sur Google aurait dû suffire à écarter le chercheur raciste13. La situation des chercheuses et chercheurs de couleur est symétriquement inverse : la réponse du moteur de recherche à leur nom importe infiniment plus que leurs liste de publications.

Embaucher une chercheuse ou un chercheur noir·e revient à embaucher une mascotte : une influenceuse ou un influenceur. On considère ses articles de blog, son nombre d’abonnés sur X ou sur Instagram, ses entretiens dans les médias, ses Ted talks. Sans toujours se l’avouer tout à fait, les universités sont en quête de chargés de relations publiques qui auront pour tâche de propager une image de modernité et d’ouverture au bénéfice de leur établissement. C’est à cause de ce climat institutionnel que les jeunes docteurs noirs ne sont souvent pas mis en concurrence sur la base de la pertinence et de la qualité de leurs travaux, mais plutôt des mérites de leurs discours inspirants ou leur capacité à performer l’exotisme.

L’engrenage de surenchère autobiographique auquel s’est tragiquement livré Jason Arday est incompréhensible si l’on ne considère pas les attentes malsaines que font régulièrement peser les universités occidentales sur leurs employés issus des minorités. C’est dans ce contexte qu’il a pu en venir à fictionner des pans de son existence pour mieux satisfaire la gloutonnerie émue d’un public d’intellectuels blancs friands de récits d’ascension sociale par la culture et de victoires sur le ghetto. Tragiquement, ce même public est souvent bien peu intéressé par l’histoire et l’actualité du racisme mis en évidence par les sciences humaines et sociales.

Malgré leurs amples différences, ni les universitaires de droite ni les universitaires de gauche ne croient à l’intelligence noire. Les premiers se scandalisent de leur simple existence dans l’espace public, alors que les seconds leur ouvrent les portes des facultés à condition qu’ils les abreuvent d’anecdotes édifiantes et chantent leurs louanges sur les réseaux sociaux comme dans la presse. Mauvais objet pour les uns, bon objet pour les autres, le chercheur noir est toujours un objet. Il n’existe qu’en fonction des intérêts d’autrui, pour satisfaire des exigences et des désirs qui ne sont pas les siens.

Un texte publié sur Substack par Cofnas en 2024 a contribué plus fortement que les autres à son exclusion de Cambridge. Il y affirme : « Dans une méritocratie, les enseignants de Harvard seraient recrutés parmi les meilleurs des meilleurs étudiants, ce qui signifie que le nombre de professeurs noirs avoisinerait zéro. Les Noirs disparaitraient de presque tous les postes de premier plan, à l’exception du sport et du divertissement14 ». Maintenant qu’il a été déchu de son poste à l’université de Gand, peut-être Cofnas envisage-t-il de franchir la frontière et d’emménager en France ? Des universités à peu près monochromes, où les philosophies de l’Afrique et de sa diaspora ne sont toujours pas jugées dignes d’une seule heure d’enseignement au long d’un cursus de cinq années. Un personnel politique où, de droite à gauche, la diversité est si exceptionnelle qu’elle apparait toujours comme une anomalie ou une aberration et suscite insultes et moqueries. Des personnalités noires et arabes cantonnées à la comédie, au sport, à la musique ou à l’influence, mais régulièrement calomniées et dénoncées comme trop nombreuses dans des domaines où on les a pourtant parquées. Il y a tant de raisons de croire que l’espace public français, ce modèle de blancheur presque immaculée mais convaincu de ses vertus méritocratiques, serait pour Cofnas comme un petit coin de paradis.

Pour prolonger :


  1. https://www.instagram.com/p/DcJqKNfmLrx/ ↩
  2. https://substack.com/@nathancofnas/p-207415162 ↩
  3. https://newscord.org/editorials/jason-arday-pile-on ↩
  4. https://substack.com/@nathancofnas/p-147105338 ↩
  5. Cofnas N. Judaism as a Group Evolutionary Strategy : A Critical Analysis of Kevin MacDonald’s Theory. Hum Nat. 2018 Jun;29(2):134-156. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5942340/ ↩
  6. https://bylinetimes.com/2026/08/18/the-peter-thiel-linked-race-science-network-that-penetrated-cambridge-university-and-targeted-jason-arday/ ↩
  7. Norman Ajari, Technofascisme: Le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Météores, 2026. ↩
  8. https://www.thecanary.co/skwawkbox/2026/08/19/cofnas-ghent-university/ ↩
  9. https://www.theguardian.com/technology/2024/apr/28/nick-bostrom-controversial-future-of-humanity-institute-closure-longtermism-affective-altruism ↩
  10. https://nickbostrom.com/oldemail.pdf ↩
  11. Nick Bostrom, Superintelligence (2014), trad. Françoise Parot, Paris, Dunod, 2024, p. 66. ↩
  12. https://x.com/elonmusk/status/2093141194654048542?s=20 ↩
  13. https://www.middleeasteye.net/news/nathan-cofnas-cambridge-colleagues-said-he-shouldnt-have-been-hired ↩
  14. https://ncofnas.com/p/a-guide-for-the-hereditarian-revolution ↩

27.08.2026 à 17:40

La (contre) culture du vinyle, de l’obsolescence à la vénération

Ariane DUDYCH

Lorsque j’évoque mon sujet de recherche à un repas de famille ou lors de n’importe quelle autre conversation polie mais impersonnelle, on me répond le plus souvent quelque chose qui ressemble à « Ah oui, c’est vrai que le vinyle est en train de revenir en vogue » : de la curiosité teintée de désintérêt, comme si […]
Texte intégral (7935 mots)

Lorsque j’évoque mon sujet de recherche à un repas de famille ou lors de n’importe quelle autre conversation polie mais impersonnelle, on me répond le plus souvent quelque chose qui ressemble à « Ah oui, c’est vrai que le vinyle est en train de revenir en vogue » : de la curiosité teintée de désintérêt, comme si c’était une petite mode qui ne dure pas assez longtemps pour qu’on se penche dessus. En revanche, quand j’en parle à des connaisseurs, j’ai souvent droit à la réaction inverse ; une sorte de lassitude, voire de déception, face à un milieu que le succès a dénaturé et dont les meilleures années sont derrière lui. En tant que chercheuse, j’essaie tant bien que mal de me placer dans le fossé qui sépare ces deux points de vue pour creuser cet entre-deux et espérer y trouver des explications.

Le fossé entre la perception grand public et celle spécialisée du statut du disque vinyle peut être expliqué par les évolutions de ce médium au fil des années.  Ceux qui n’y ont pas prêté attention voient le retour inexpliqué et apparemment soudain d’un objet obsolète, remplacé par le CD puis le format MP3. Pour ceux restés attachés au format depuis sa perte de vitesse commerciale, le « vinyl revival » signe la fin d’une époque : celle où le vinyle était un objet contre-culturel1

Le vinyle, son industrie et sa culture en 2026

Contrairement à ce que semble penser le grand public, le disque vinyle n’est plus « sur le retour ». Il n’est pas non plus en déclin après une courte période de retour en vogue. Un coup d’œil aux statistiques de vente révèle que le format est dans une période assez stable depuis 2021.

Si les ventes de vinyle se sont stabilisées, les ventes d’autres formats, elles, continuent à évoluer. 2022 est la première année depuis 1987 où plus de vinyles que de CDs se sont vendus aux Etats-Unis. Depuis, la différence n’a cessé de se creuser. En 2025, le rapport de milieu d’année du RIAA compte 22,1 millions de vinyles vendus contre 11,7 millions de CDs, et note une baisse de 22% par rapport à 2024 pour ces derniers.  Milieu 2025, d’après le RIAA, la vente de formats physiques contribue à 10% des revenus de l’industrie musicale. L’immense majorité de ces revenus, 84%, revient bien entendu au streaming. Le rapport 2025 de Luminate compte une hausse de 6,5% dans la vente de formats physiques en général. Pour le vinyle, c’est la dix-neuvième année de croissance consécutive, avec 8,6% de croissance (47,9 millions de vinyles vendus au total). Détail intéressant : 39% des vinyles vendus proviennent de disquaires indépendants, à une époque où les ventes en ligne et les grandes chaînes dominent pourtant le commerce. On peut voir ici un premier signe de l’importance des pratiques culturelles et d’une certaine aura dans la survie et le succès du disque vinyle.

Balades sonores, fameux disquaire indépendant, situé au 8 rue Pierre Picard à Paris (photo : Raphaël SCHNEIDER)

En termes de démographie, le cliché de l’amateur de vinyle, blanc, masculin et dans la force de l’âge a encore la vie dure mais semble défié par les statistiques. Le rapport de fin d’année 2025 de Luminate note une diversification chez les acheteurs de vinyle, avec 46% de consommateurs racisés en 2025, une hausse de 18% par rapport à l’année précédente. Quant à la question du genre de l’acheteur-type, nous n’avons malheureusement pas de données quant aux dernières années ; cependant, un rapport MusicWatch de 2018 indique que 56% des acheteurs de vinyle aux USA sont des hommes, un pourcentage majoritaire, mais bien moins élevé que ce à quoi on pourrait s’attendre. Côté tranches d’âge, même chose : les résultats sont surprenants. Le rapport « Music Consumer Profile » 2022 de MusicWatch note que 8% des Gen Z sont acheteurs de vinyle contre 6% des millenials, 7% des Gen X et 5% des baby boomers. Un rapport de Luminate en 2025 note que 18,7% de millenials interrogés disent avoir acheté des vinyles en 2025, une hausse de 43% par rapport à l’année précédente2.

Chambre de Balthazar B., né en 2006 (photo : Raphaël SCHNEIDER)

La culture contemporaine du vinyle, entre nostalgie et modernité

Comment s’expliquent ces chiffres attestant le succès renouvelé du vinyle ? Parmi les arguments récurrents en faveur de ce support physique, on retrouve la « chaleur » du son (contrairement à la « froideur » présumée de la musique digitale), l’investissement physique dans l’écoute, qui s’oppose à l’écoute passive encouragée par le streaming (on parle souvent d’un « rituel » d’écoute), ou encore son aspect plaisant à de nombreux sens (la vue, l’odorat, le toucher). Tous ces arguments font, de près ou de loin, référence à la même chose : la matérialité du disque vinyle. Bien qu’on continue à s’en servir comme support musical, le disque vinyle est perçu dans sa matérialité avant d’être perçu dans sa musicalité. Cette tendance est confirmée par les pratiques qui se développent en ce moment autour du format, et apparemment depuis le début du vinyl revival.

The Velvet Underground and Nico, premier album du groupe paru en 1967 avec la célèbre pochette conçue par Andy WARHOL

Première pratique, cruciale à notre compréhension de la culture du vinyle au XXIème siècle : le vinyle comme objet lifestyle, symbole d’une vie déconnectée, plus sensible et plus consciente, voire distinguée. Cette pratique est déjà en vogue au début des années 2000, comme le montre David Hayes dans son article sur les jeunes amateurs de vinyle (2006). Cependant, c’est dans les années 2010 qu’elle rejoint le mainstream grâce à la culture hipster et la mode du rétro. On peut d’ailleurs remarquer une nouvelle accélération des ventes à cette période. Simon Reynolds qualifie cette vogue de « rétromania », une fascination pour le passé qui se manifeste à travers la consommation de biens. La nostalgie a bien joué, et joue encore, un rôle non négligeable dans le retour en vogue du vinyle. Un rapport de Luminate paru en juin 2026 se penche sur cette tendance à l’ère actuelle, prouvant qu’elle n’est pas encore passée de mode : « Les médias physiques sont de retour, et la nostalgie y joue un rôle important. Les vinyles, les CDs et même les cassettes, des formats qu’on pensait morts, agonisants ou de niche, voient leurs ventes revigorées. Les consommateurs disent que c’est spécifiquement la nostalgie qui les motive à l’achat, plus particulièrement la Génération X qui a vécu en personne l’émergence de tous ces formats physiques. »3 Le vinyle représente pour de nombreux amateurs une époque révolue plus authentique. Hayes émet l’hypothèse que cette nostalgie est une tentative pour les plus jeunes de se raccrocher à une culture moins creuse et commerciale, moins éphémère, que la pop moderne – un désir de réel, de tangible, qui se manifeste aussi à travers un intérêt pour les formats physiques et analogiques.

Dead Weather, groupe de rock alternatif originaire de Nashville, formé en 2009

Le rôle joué par la nostalgie dans le vinyl revival ne doit pourtant pas être surestimé. Si de nombreux collectionneurs sont des fans de la première heure ou des jeunes avec un penchant pour le vintage, qu’il soit matériel ou musical, une grande partie des consommateurs sont résolument ancrés dans le présent. L’association Vinyl Alliance, dédiée au rayonnement et au développement de l’industrie du vinyle à travers le monde, publie en 2025 un rapport révélateur sur la relation qu’entretient la génération Z (née entre 1997 et 2012) au disque vinyle.

Autre pratique devenue commune : la rareté artificielle et la sur-fétichisation du vinyle avec un accent mis sur le disque coloré, découpé, le picture disc et toutes autres formes hors-norme (même si celles-ci semblent presque devenir la nouvelle norme ?). Si certaines pratiques de manufacture sont réellement complexes et demandent du temps et des moyens, un simple vinyle coloré uni ne demande pas plus de labeur que le vinyle noir traditionnel ; ils sont pourtant vendus comme étant exclusifs et ont souvent un prix plus élevé.

Taylor SWIFT, The Life of a Showgirl (2025)

On remarque aussi que le vinyle (et sa consommation) est aujourd’hui preuve de fidélité à un artiste : achat de vinyles pour soutenir les artistes, comme merchandising, collection d’éditions limitées d’un seul artiste. Cette pratique n’était pas nécessaire auparavant, mais l’avènement du streaming, qui paie notoirement mal les artistes, a fait que le vinyle est vu à présent comme le grand sauveur des musiciens. Le Gen Z Report de la Vinyl Alliance note que « 62% de Gen Z interrogés achètent des vinyles pour soutenir leurs artistes favoris, reconnaissant que le streaming digital est une source moindre de revenus – un pourcentage notable car comparativement élevé par rapport au 45% de Gen X. »4

Du lifestyle à la décoration intérieure

Enfin, on assiste au développement d’un marché du vinyle comme objet esthétique et non comme support musical : en 2022, 50% d’Américains ayant acheté un vinyle dans l’année n’avaient pas de platine vinyle (Luminate). Cette tendance s’applique surtout aux plus jeunes consommateurs. Le Gen Z report de la Vinyl Alliance le relève : « 56% des Gen Z interrogés sont attirés par la valeur esthétique du vinyle, et 37% s’en servent comme décoration intérieure, un chiffre nettement plus élevé que chez les millenials (25%) et la Gen X (9%). »5

On remarque ici une séparation entre forme et fonction. Si les amateurs de vinyles des générations précédentes citent souvent l’aspect visuel et matériel du vinyle comme argument en sa faveur, cette appréciation est mêlée à l’expérience de l’écoute : on peut admirer la pochette, la couverture, lire les inserts et les paroles pendant qu’on écoute le disque. Les plus jeunes, eux, vont plutôt encadrer leurs disques ou les mettre sur des étagères conçues comme exposition.

Les célèbres pochettes du label de jazz, Blue Note Records, conçues par le graphiste Reid Miles à partir de 1956

Il semble cependant qu’une certaine frustration monte par rapport à ces pratiques. À présent, les tensions entre culture mainstream et contre-culture présentes dans la musique populaire s’étendent au format du vinyle : on va parler de « vrais » VS « faux » amateurs de vinyles, de ceux qui en achètent pour les bonnes ou les mauvaises raisons. Cette distinction est assez souvent genrée et âgée : on va se moquer des jeunes filles qui font la queue pour acheter le dernier Taylor Swift. De même, on va émettre un jugement envers certains collectionneurs jugés comme étant « trop » passionnés, au point d’atteindre le statut d’ « obsédés » du vinyle. Le terme de collectionneur lui-même est problématique en ce sens : lors de nos entretiens, de nombreux amateurs ont refusé de s’identifier comme des collectionneurs. Il semblerait qu’un des traits distinctifs de l’obsédé soit le refus d’écouter ses disques, ou encore le fait d’acheter plusieurs éditions d’un seul album.

Vers un retour en arrière ?

Ces pratiques viennent-elles contrarier ou continuer ce qui était pratiqué avant le revival ?  Malgré la croissance continue de l’industrie, le discours de certains passionnés ne voit pas l’avenir de manière optimiste. À des difficultés dues à l’inflation et aux chaînes de production industrielles s’ajoutent des discours qui dénoncent la sur-commercialisation de l’industrie du vinyle ; on dénonce une perte de sens et de passion supplantée par l’appât du gain. Heath Gmucs, employé de l’usine Gotta Groove Records à Cleveland et propriétaire du label Wax Mage, rappelle que la bulle du vinyle avait déjà éclaté en 2020 : lors de la pandémie, le marché du vinyle explose, les populations confinées se tournent davantage vers ce format, malgré une industrie extrêmement ralentie. Il en résulte une saturation des chaînes de production et des retards importants de livraison. Un cas en particulier fit beaucoup parler dans l’industrie et chez les passionnés : 30, le dernier album d’Adele, sorti en novembre 2021, est réputé pour avoir congestionné l’intégralité de l’industrie du vinyle avec ses 500 000 copies commandées par Sony.

Floco TORRES, This Creative Life, pressé par Wax Mage (2024)

Au-delà de ces raisons pratiques, une certaine frustration s’exprime au sein de la communauté des amateur de vinyles. Certaines tendances persistantes sont particulièrement dénoncées, comme la hausse des prix, devenue prohibitive pour certains. Une autre de ces tendances est la surenchère sur les éditions limitées, notamment de la part de grands noms de la pop qui viennent parfois saturer les chaînes de production et les bacs des disquaires. De même, des événements autrefois ancrés dans l’indépendance et l’alternatif, comme Record Store Day (Disquaire Day en France, événement annuel qui voit des centaines de sorties exclusives arriver chez les disquaires indépendants), sont délaissés par les fans de la première heure déçus par son tournant trop commercial. L’industrie, et particulièrement les majors, revient-elle à la « vente de bouts de plastique », comme le dit Richard Osborne ?

Un objet fétichisé

Les pratiques contemporaines autour du format le révèlent : le disque vinyle en 2026 n’est plus simplement (voire plus toujours) écouté. Il est collectionné, exposé, transformé en objets d’art par industriels et amateurs. Il est surtout fétichisé et paradoxalement dématérialisé, au point de devenir un symbole, comme l’attestent les nombreux exemples de skeuomorphisme qui le concernent6 : on trouve par exemple des enceintes Bluetooth en forme de tourne-disque, ou un mode d’affichage de musique sur Instagram qui permet d’ajouter un petit vinyle animé à ses stories. Rien ne reste de la technologie du vinyle et du tourne-disque sur ces objets. Ce sont l’image de cette technologie rétro et tendance, et les idées mobilisées par celle-ci, qui comptent.

On peut mobiliser la notion de « fétichisation » dans deux sens différents lorsqu’on parle de culture du vinyle. Le premier sens (qui est sans doute le plus répandu) est une vénération de surface de l’objet. C’est là qu’on retrouve la plupart des pratiques les plus énigmatiques aux yeux du grand public : les collectionneurs qui ne sortent jamais leurs disques de leur emballage, ceux qui achètent de nombreuses éditions d’un même disque, ou encore ceux qui placent davantage de valeur dans les qualités visuelles d’un disque que dans son contenu (bien que les connaisseurs de hi-fi soient une autre catégorie de fans qu’on peut décrire comme fétichistes). Le deuxième sens de fétichisation remonte à la théorie marxiste : le fétichisme de la marchandise, un phénomène où la marchandise et la question de sa valeur prennent tant d’importance qu’elles finissent par remplacer les relations sociales.

Le vinyle est particulièrement propice à la première forme de fétichisation, car sa matérialité est la source première de son intérêt. Sa nature d’objet industriel, elle, en fait un candidat parfait pour la marchandisation (en l’occurrence, la priorisation de la valeur marchande d’un objet par rapport à son utilité) et la fétichisation au sens marxiste du terme : contrairement à un CD qu’on peut graver chez soi, il faut toujours du matériel professionnel pour produire un vinyle. Les pratiques de l’industrie du vinyle à la fin du vingtième siècle (production à très grande échelle, qualité moindre, liens forts aux majors et à une industrie musicale hyper-commercialisée) en sont une preuve majeure. Cette tendance semble se calmer, voire s’inverser avec la perte de popularité du médium et le vinyl revival. En effet, d’après la chercheuse Veronica Skrimsjö, « Le vinyl revival est à l’origine un mouvement lancé par les consommateurs ; par des fans qui faisaient le choix conscient des formats qu’ils privilégiaient. En tant que tel, le vinyl revival peut également défier l’industrie du disque. »

Le vinyle comme objet contre-culturel

Le vinyle d’aujourd’hui est donc solidement ancré dans la culture mainstream. Comment en est-il arrivé là ? Des années 1980 à la fin des années 2000, il était largement obsolète, dépassé et remplacé par de nouveaux formats (CD, cassette) plus portables et plus pratiques que lui. En 1987, il se vend plus de CDs que de vinyles pour la première fois aux Etats-Unis, et le format dégringole jusqu’à atteindre ses chiffres de vente les plus bas au début des années 2000. Que se passe-t-il de 1987 à 2007 qui ait pu préparer le terrain du vinyl revival ?

Dans l’expression « vinyl revival », utilisée pour désigner la remontée en popularité du format, « revival » peut être grossièrement traduit par « redynamisation », « réveil ». Parler de «renaissance » ou de « résurrection » du vinyle en France n’exprimerait pas adéquatement la trajectoire de cet objet : on a bien affaire à la redynamisation d’une industrie qui n’avait pas disparu, mais évolué. Richard Osborne le relève, « il est ironique que ce soit l’arrivée du CD qui ait permis au disque analogique de transformer son image. Ce n’est qu’à ce moment qu’il a pu dépasser son statut de produit de chaîne industrielle pour atteindre un autre, plus proche de l’objet d’art. » Aujourd’hui, si le rapport du public au vinyle est en train d’évoluer, c’est parce que le public acheteur de vinyles évolue également. L’objet et ses pratiquants sont tous deux en train de changer par rapport à des standards créés durant la période des années 1980 à 2000, que j’appelle « période-chrysalide ». En effet, c’est à ce moment que le vinyle se transforme tout en étant caché aux yeux du grand public.

Vers la fin du 20e siècle, le désintérêt général pour le vinyle crée un marché de la seconde main florissant, ce qui permet aux passionnés d’enrichir leurs collections : d’après Paul E. Winters, cette pratique redonne de la valeur (culturelle, émotionnelle) à un objet qui n’en a pas (en termes commerciaux), et donne une seconde vie à cet objet jusqu’ici fortement marchandisé. Chez les musiciens aussi, le vinyle d’occasion prend de la valeur artistique avec le développement de la musique électronique et du sampling. Les DJs et beatmakers partent à la recherche de disques oubliés qui reprennent vie à travers leur réemploi musical. En parallèle, pendant cette période, la production de vinyles neufs se limite surtout à de petits indépendants, les majors ayant abandonné le format. Le vinyle coûte très peu cher, ce qui permet à des petits groupes et labels indépendants de se développer (on peut citer Sympathy For The Record Industry ou Norton Records parmi des centaines d’autres). Ce mouvement débute dès les années 1970, avec le format 45 tours qui devient le format favori du milieu punk. Dans le milieu techno comme punk, le choix d’un format oublié par le mainstream, devenu marginal, est un symbole fort. Ces communautés contre-culturelles, ces « sous-cultures », se servent d’un format tout aussi contre-culturel pour porter leur œuvre.

45T édités par Norton Records, fondé en 1986

Dès 1998, un article de Steve Threndyle parle d’une « renaissance » du format vinyle, bien peu de temps après sa chute : « Pour la plupart des gens qui écoutent de la musique, la nouvelle que les disques vinyle font leur retour peut être source d’incrédulité – « C’est ça, et j’imagine qu’on va tous bientôt taper sur des machines à écrire et regarder la télé en noir et blanc, aussi. » Mais c’est pourtant vrai : les platines, les disque vinyle et même les amplificateurs à lampe forment la base de ce qu’on pourrait appeler une renaissance de la hi-fi analogique. »7 La résonance de ces propos presque trente ans plus tard est remarquable. Elle est d’autant plus forte que le développement d’une pratique d’écoute dématérialisée et désinvestie, menée par le streaming, a fait comparativement ressurgir les caractéristiques matérielles et impliquées de la pratique du vinyle.

L’analogique à l’ère digitale

Avant même le vinyl revival, le chercheur David Hayes explorait déjà l’attrait du vinyle auprès de jeunes amateurs : « l’interaction physique, et non la qualité sonore, » note-t-il dans un article de 2003, « semble être le facteur principal qui pousse ces jeunes à privilégier le vinyle. »

Quand je parle du grand retour du disque vinyle à des interlocuteurs qui ont vécu la transition de l’analogique au numérique, je fais souvent face à des réactions surprises : il y a donc des gens qui préfèrent ce format encombrant, imparfait et fragile à la praticité du CD ? De fait, toutes les qualités vantées par les amateurs du vinyle – sa taille qui permet d’admirer ses qualités visuelles, sa nature qui force à s’investir physiquement dans l’écoute, sa fragilité qui en fait un objet précieux dont on doit prendre soin – sont les inconvénients qui en faisaient un mauvais objet commercial : c’est simplement le regard porté dessus qui a changé.

Il est donc impossible de séparer le succès du vinyle au XXIème siècle de la question de la musique digitale – comme le prouvent les nombreux écrits sur le sujet dédiés à « l’analogique à l’ère numérique ». Ce lien indéfectible se noue bien avant le vinyl revival. Si le CD cause l’agonie de l’industrie du vinyle, il tue aussi la réputation de ce dernier comme objet ultra marchandisé produit et contrôlé par les majors. Dans les années 1990 et avec l’avènement de Napster et d’autres plateformes de piratage, c’est le CD qui cristallise le combat entre l’industrie et les consommateurs. En comparaison, le vinyle vient représenter une ère révolue, et à présent idéalisée, de musique plus authentique et moins commerciale (bien que cela soit loin d’être le cas). Les jeunes collectionneurs interrogés par David Hayes le disent eux-mêmes : « Erica (14 ans), une fan de pop dont la connaissance des vinyles se limitait à la collection poussiéreuse de ses parents, disait des 33 tours qu’ils étaient « plus authentiques. C’est un peu comme si c’était l’original. »»8

Difficile ici de ne pas s’attarder sur la notion d’aura, théorisée par Walter Benjamin dans son essai L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Bien que l’aura d’une œuvre d’art soit selon Benjamin liée à l’original (dans le cas d’un disque, ce serait donc la performance musicale enregistrée dessus), le passage du temps a fait glisser l’aura vers l’objet du vinyle. Un des jeunes interlocuteurs de Hayes en témoigne : « Si j’écoute un vinyle, je tirerai plus de l’expérience que si j’écoute un CD, parce qu’avec un CD d’un vieux groupe, on dirait un peu plus une reproduction que la vraie musique. »9 Le vinyle a une aura propre car il se fait trace physique de l’époque à laquelle l’œuvre a été créée et écoutée ; un artefact historique qui incarne, par son existence, la vie de l’œuvre et de son public à travers les âges. Osborne le confirme dans son livre Vinyl : A History of the Analogue Record : « La musique peut être un lien vers [le] passé. Le disque d’origine peut aller encore plus loin ; c’est un artefact qu’on a tiré de ce domaine. Comme l’a remarqué le dessinateur et collectionneur Robert Crumb, « Quelqu’un de cette époque l’a acheté et l’a écouté, et le disque porte l’aura de quiconque a manipulé et apprécié cet objet. » »10

Plus le temps passe et plus l’aura de ces vinyles (surtout de seconde main, ou du moins de musique du vingtième siècle) se renforce. C’est le travail du passage du temps, mais aussi des évolutions des technologies de reproduction sonore qui ne font que creuser le fossé entre le vinyle comme forme matérielle et « chaleureuse » et les formats modernes – notamment le streaming.  Le fait que le streaming soit le maître incontesté de l’industrie peut être lié de deux manières différentes à l’intérêt persistant pour le vinyle : soit l’un et l’autre sont en concurrence, la consommation de vinyles apparaissant comme une révolte contre la musique digitalisée et intangible, soit les deux formats fonctionnent de manière complémentaire – tout comme l’arrivée du CD permet au vinyle de se transformer en « objet d’art » par comparaison, l’existence d’un format comme le streaming, critiqué pour être intangible et aliénant, permet à ce dernier de rester un objet d’art… voire de le devenir de plus en plus.

Pochette de Robert CRUMB pour Big Brother & the Holding Company (feat. Janis JOPLIN), 1968

Le YouTuber américain Drew Gooden en a récemment témoigné dans une vidéo sur l’industrie musicale : malgré un ton très pessimiste, il conclut sa vidéo sur une note positive où il présente les formats physiques (et notamment le vinyle) comme solution aux abus de l’industrie musicale envers artistes et consommateurs. Il ajoute être intéressé par l’aspect concret et durable du vinyle plus que par sa nature de support musical : « J’adore collectionner les vinyles. Je le faisais même avant d’avoir une platine. Plus personne ne veut vendre d’objets physiques de nos jours ! Ils veulent juste qu’on s’abonne à un service de Cloud. Mais j’aime posséder des objets matériels que je peux toucher, et regarder, et qui représentent des œuvres d’art que j’aime. Le fait que je puisse les écouter, c’est presque un bonus. »11

Le CD, nouveau fétiche en devenir?

Cette conclusion reflète et réunit les avis de nombreuses personnes, des mélomanes nostalgiques aux jeunes collectionneurs – mais elle semble aussi opérer un mouvement cyclique de retour à l’aube de l’ère numérique, puisque c’est le CD, puis le MP3, qui ont généralisé le piratage et ont permis aux consommateurs de prendre le dessus sur l’industrie du disque. À cette époque, l’industrie maîtrisait la production des formats physiques et peinait à contrôler les avancées technologiques qui dématérialisaient leur produit. Le digital était synonyme de liberté.

Malgré les arguments de nombreux auteurs qui prônent la création de nouvelles valeurs à travers les pratiques de collection du vinyle, le vinyl revival a considérablement restreint le potentiel du vinyle comme objet de résistance à l’industrie. C’est le lot de la plupart des contre-cultures, récupérées puis marchandisées par le mainstream. Le vinyle a toutefois de particulier ses allers-retours du mainstream à l’underground.

Aujourd’hui, si le CD remplace le vinyle sur les étagères des magasins d’occasion, il est aussi en train d’empiéter sur l’aura nostalgique et contre-culturelle de ce dernier. Il est devenu bon marché et nettement plus facile à produire pour de petits groupes sans moyens, surtout comparé à un format aux lignes de production saturées et au prix devenu inabordable pour beaucoup. Le cycle de la mode fait aussi son travail, et les années 2000 sont à présent la dernière période vintage de choix pour les plus jeunes consommateurs. Certains, comme le chercheur Paul E. Winters, sont optimistes par rapport à l’avenir du vinyle : ses caractéristiques matérielles, sa taille, l’aspect presque mystique de sa technologie à microsillon, en font un objet plus attrayant que le CD, dit-il. Mais les coûts en hausse du format et son retour à un modèle ultra-commercial ont déjà dégoûté bien des convertis de longue date. Si le vinyle reste, il va sans doute continuer à évoluer. Le disque vinyle d’aujourd’hui n’est plus, physiquement et conceptuellement, le même que celui de 1970 ; et le disque vinyle de 2050 sera sûrement autre chose encore.


Playlist d’accompagnement : quand la musique parle de vinyle

Spin the Black Circle, Pearl Jam

So You Want To Be A Rock’n’Roll Star, The Byrds

I Cut Like A Buffalo, The Dead Weather

Part Time Punks, The Television Personalities


  1. Dans cet article, je me concentre sur la musique populaire, plus particulièrement le rock et ses dérivés. Les pratiques culturelles autour du format vinyle varient largement selon le genre musical (consommation de neuf VS occasion, culture du vinyle coloré ou picture disc, intérêt pour tel ou tel label) et il ne faut pas généraliser les cas dont je parle au jazz ou à l’électro, par exemple. La plupart de mes sources et statistiques concernent les Etats-Unis, mais les réflexions de cet article peuvent généralement s’appliquer à la France, dont l’industrie musicale a vécu une trajectoire similaire. ↩
  2. Une précision, toutefois : ces chiffres ne prennent en compte que les ventes de vinyle neuf, alors que le marché de l’occasion est crucial à l’industrie et la culture du format. C’est là l’une des grandes frustrations de la recherche sur ce milieu qui reste irrésolue à ce jour. ↩
  3. “Physical media is back, and nostalgia is a big reason why. Vinyl, CDs and even cassette tapes were once thought dead, dying or niche, but now sales for all three are reinvigorated. Consumers specifically say nostalgia is what’s motivating them, particularly Gen Xers who experienced firsthand the emergence of all these physical media formats.” ↩
  4. « 62% of Gen Z respondents buy vinyl to support their favourite artists, recognising that digital streams provide less revenue – a notable increase compared to 45% of Gen X. » ↩
  5. “Our Vinyl Alliance survey found 56% of Gen Z respondents find vinyl appealing for its aesthetic value, and 37% use vinyl as home decor – significantly more than Millennials (25%) and Gen X (9%).” ↩
  6. Le skeuomorphisme (en anglais skeuomorphism) est un terme formé à partir du grec skeuos (l’équipement militaire, mais aussi le costume, l’ornement, la décoration) et définissant un élément de design dont la forme n’est pas directement liée à la fonction, mais qui reproduit de manière ornementale un élément qui était nécessaire dans l’objet d’origine. ↩
  7. “For most people who listen to music, news that vinyl records are making a comeback might invite disbelief—’Sure, and I suppose we’ll all be typing on manual typewriters and watching black-and-white TV, too.’ But it’s true: turntables, vinyl records and even tube amplifiers are staples of what might be called an analog hi-fi renaissance.” ↩
  8. “Erica (age 14), a pop fan whose exposure to vinyl was limited to her parents’ dusty collection, commented that LPs were ‘‘more authentic. It’s kind of like the original.’’” ↩
  9. ‘‘If I listen to the vinyl, I’ll get more out of it than if I listen to a CD, because with a CD of an old band, it kind of seems more of a recreation than the music.’’ ↩
  10. “Music can provide a link to this past. the original record can go further still: it is an artefact that has been retrieved from this domain. As the cartoonist and collector Robert Crumb pointed out: ‘Somebody of that era bought it and listened to it, and that record carries that aura from whoever else had handled and appreciated that object’” ↩
  11. “I love collecting vinyls, I’ve been doing it since before I even had a record player; nobody wants to sell you objets anymore! They just want you to sign up to a Cloud subscription service. But I like owning physical objects that I can touch and look at and that represent a piece of art that I love. The fact that I can also listen to it is kinda just a bonus.” ↩

25.08.2026 à 18:41

« On est là »

Pascal LEVOYER

Les campagnes politico-médiatiques se succèdent, et leur mécanique ne varie pas. Hier, la séquence ouverte autour de Barbara Butch avait montré comment un débat pouvait basculer en assignation identitaire, comment la question de ce qu’on dit et de ce qu’on fait pouvait s’effacer derrière le procès de ce qu’on est. Aujourd’hui, autour de Bally Bagayoko, […]
Texte intégral (3763 mots)

Les campagnes politico-médiatiques se succèdent, et leur mécanique ne varie pas. Hier, la séquence ouverte autour de Barbara Butch avait montré comment un débat pouvait basculer en assignation identitaire, comment la question de ce qu’on dit et de ce qu’on fait pouvait s’effacer derrière le procès de ce qu’on est. Aujourd’hui, autour de Bally Bagayoko, récemment élu maire de Saint-Denis, la mécanique se remet en marche sous d’autres prétextes. Controverses successives, mises en cause personnelles, insinuations, reprises médiatiques et circulation de soupçons construisent peu à peu, autour d’un homme, une figure de suspect. On ne cherche plus seulement à contester une politique : on instruit le procès de celui qui la porte. Et l’on compte sur cette mise en accusation pour que disparaisse la seule question qui vaille, celle de savoir ce que cette dynamique fait et ce qu’elle menace.

Bally Bagayoko l’a formulé sans détour : ces séquences visent à « affaiblir une dynamique qui dépasse [sa] seule personne ». La formule porte bien au-delà de son cas. Qu’une ville populaire de cent cinquante mille habitants passe pour la première fois sous la conduite d’un maire insoumis issu du mouvement sportif et associatif de son territoire, et voilà que se déclenche une mécanique de mise en cause relayée, amplifiée, indéfiniment reconduite. La virulence de ces attaques dit quelque chose de l’enjeu qu’elles cherchent à neutraliser. Ce n’est pas seulement un maire qu’on vise, c’est la possibilité même qu’une composition populaire prenne le pouvoir et se mette à gouverner.

Ce qui est en jeu dépasse donc le sort d’un élu. C’est la possibilité qu’une dynamique née dans les quartiers populaires, les mouvements sociaux et les luttes locales trouve une traduction institutionnelle et transforme le rapport au pouvoir, d’autant plus redoutée qu’elle pourrait demain changer d’échelle. Le combat de 2027 a déjà commencé. Il se joue aussi dans la manière dont seront accueillies, combattues ou étouffées les expériences qui cherchent à faire exister un autre peuple politique.

Car l’échéance qui vient ne tranchera pas d’abord entre des catalogues de mesures. Sous les programmes se joue une question plus ancienne et plus lourde, celle de savoir comment se constitue un peuple politique.

Trois façons de faire peuple

Trois réponses s’affrontent, et le scrutin n’en sera que la surface.

La première fait du peuple une substance donnée d’avance, native, enracinée, homogène, qu’il suffirait de défendre contre l’intrus. C’est le bloc identitaire. Il ne constitue rien, il restaure un peuple qu’il croit perdu et le purifie de ce qui le déborde. Sa force vient de ce qu’il répond à un besoin réel : celui d’appartenir, de compter, de n’être pas seul dans un monde qui isole. Mais il achète cette appartenance au prix d’un exclu. On y entre à la condition qu’un autre soit chassé. Le peuple qu’il promet ne tient qu’à la frontière qu’il trace.

La deuxième réponse dissout le peuple. Il n’y aurait pas de peuple, seulement une population, un agrégat d’individus dotés d’intérêts qu’il s’agit de gérer. La politique s’y réduit à l’administration d’une société traitée comme un marché, et toute affirmation d’un peuple y passe pour une dangereuse « fiction populiste ». C’est l’extrême centre, qui se donne pour la compétence même, au-dessus des camps, et répète à l’envi qu’« il n’y a pas d’alternative ». Il ne constitue aucun peuple. Il défait patiemment la possibilité même qu’un peuple se tienne. Il sérialise, il disperse, il somme chacun de justifier sa propre valeur, du guichet de Pôle emploi à l’entretien d’embauche, du questionnaire de satisfaction à l’évaluation permanente, et baptise « raison » cette dispersion. Sa violence est plus discrète que celle du bloc, et non moins profonde. Elle n’exclut pas des corps, elle dissout des liens. Elle ne chasse personne, elle atomise tout le monde.

Ces deux réponses ne s’opposent qu’en apparence. Elles forment un couple, et ce couple verrouille depuis vingt ans une grande partie du jeu présidentiel. Le second tour dresse rituellement le bloc identitaire contre l’extrême centre, et chacun prospère de l’autre. L’extrême centre justifie son verrou par la menace identitaire qu’il agite, tandis que sa propre politique, en désertant les vies qu’elle abandonne, en fermant des services publics et des bureaux de poste, en laissant pourrir des territoires entiers, nourrit précisément la menace qu’il prétend contenir. Le « barrage » n’est pas la digue qu’il prétend être. Il est aussi la machine qui reproduit ce qu’il prétend arrêter. Là où la dépossession ne rencontre aucune médiation qui la politise – aucun syndicat, aucune conscience de classe, aucun récit d’émancipation – elle peut se retourner en peur et en haine de l’étranger. L’extrême centre fabrique ainsi le désespoir dont le bloc identitaire se repaît.

Reste la troisième réponse, la seule qui brise ce couple. Elle ne donne pas le peuple et ne le dissout pas. Elle le compose. Le peuple n’y préexiste pas comme une substance à défendre, et il n’y est pas davantage nié comme une illusion à dissiper. Il n’est ni déjà là ni impossible : il se fait. Il apparaît dans le nouage de positions qui restent distinctes et qui partagent une même condition sans se confondre. La caissière racisée, le manutentionnaire, le paysan étranglé par la dette, le diplômé précaire ne sont pas les déclinaisons d’une même figure. Une même dépossession les traverse, mais elle ne passe par aucun centre. Aucun n’est le modèle dont les autres seraient les copies. Le commun n’existe qu’entre leurs positions, dans l’écart qui les sépare autant que dans ce qui les relie.

C’est cela, la composition populaire. Le peuple qu’elle fait paraître ne préexiste pas à l’action commune comme un sujet déjà donné. Il se forme à partir de positions distinctes, traversées par des rapports de domination qui ne les confondent pas mais peuvent leur faire découvrir une condition commune. Il répond lui aussi au besoin d’appartenir, de compter, de n’être pas seul – mais il y répond sans exclu. Il offre une appartenance qui ne se paie pas de la chasse à l’intrus ; un « nous » qui n’a besoin d’aucun « eux » pour se tenir. C’est là son avantage décisif contre la chaleur empoisonnée que promet l’extrême droite.

Une présence sans titre

Ce peuple-là ne se décrète pas. Il s’affirme. Il est apparu ces dernières années chaque fois qu’un cri a traversé les cortèges, sur les ronds-points de l’hiver, dans les grèves, devant les préfectures et les ministères : « On est là. » Trois mots qui ne décrivent rien et qui font exister ce qu’ils énoncent. Le « on » n’existe pas avant de se crier. Il surgit dans l’acte même de s’affirmer. Il naît à l’occasion d’un tort – une taxe sur les carburants, un âge de départ repoussé, un salaire qui ne suit plus – et il déborde presque aussitôt le tort qui l’a fait lever, parce qu’il affirme une présence qui vaut plus que la revendication initiale. Un mouvement se reconnaît à cet excès, et c’est précisément cet excès que les appareils s’emploient à rabattre, chacun voulant réduire la question au prix du gazole ou au calcul des annuités quand se joue, en dessous, tout autre chose. Ce qui se lève alors n’est plus seulement une revendication. C’est l’affirmation d’une existence qui n’a de comptes à rendre à personne.

Là est le nerf du combat, et c’est là que les campagnes contre la gauche viennent frapper. Une existence n’a pas à comparaître pour mériter sa place, à produire ses titres, à répondre de ce qu’elle est. Elle affirme, et de cette affirmation seule découle ce qu’elle conteste. Or le régime qui somme chacun de se justifier, du CV à l’évaluation permanente, trouve son prolongement dans les campagnes qui somment un adversaire de répondre de son être plutôt que de ses actes. On instruit le procès d’une personne pour ne pas avoir à affronter une politique. On assigne un être pour esquiver le débat sur ce qu’il fait. On fabrique un suspect pour n’avoir pas à discuter un projet. Contre cela, il n’y a qu’un principe, et il ne se négocie pas : on juge des actes, jamais des êtres. Ce principe condamne l’antisémitisme, qui hait des Juifs pour ce qu’ils sont, avec la même fermeté qu’il condamne la requalification d’une critique politique en faute d’identité. Il protège les uns et les autres du même tribunal, et c’est pourquoi la gauche ne doit pas l’abandonner, ni pour se dédouaner à bon compte, ni pour retourner l’arme contre ses adversaires. Le tenir, c’est refuser à la fois de haïr un être et de plaider son propre être comme défense.

Cette affirmation porte un nom que la gauche emploie sans toujours l’entendre : la dignité. Non un affect de plus, à ranger près de la fierté ou de la colère, mais ce qui les rend possibles, un « oui » muet, antérieur à toute revendication, qui se tient là avant de rien réclamer. La dignité ne se possède pas, elle s’accomplit, et elle ne s’accomplit qu’à même sa fragilité. Un « oui » qui ne pourrait jamais défaillir ne serait plus une affirmation. Il serait une substance, une possession, une plénitude tranquille, l’exact contraire de ce qui se joue quand un corps épuisé se redresse quand même. Le grand « oui » n’appartient pas aux forts qui débordent de puissance. Il monte souvent de ceux que tout expose et qui affirment quand même. La force dominante, elle, n’est bien souvent que ressentiment, ce « non » premier jeté sur l’autre dont elle tire un pâle « oui » à soi. Affirmer d’abord, ne combattre qu’ensuite ce qui vous diminue : telle est la présence émancipatrice. Nier d’abord, ne s’affirmer qu’en creux d’un refus : telle est la présence fasciste. Le « on est là » des dominés et celui des identitaires ont beau partager les mêmes mots, ils disent l’inverse. L’un affirme une existence sans avoir besoin d’un exclu. L’autre ne tient qu’en désignant l’intrus qu’il faut chasser.

On se gardera pourtant d’en conclure que la dignité récompenserait la souffrance ou qu’elle ferait du plus exposé le plus digne. Ce serait ériger la blessure en titre et retomber dans le tribunal des êtres qu’il s’agit précisément de défaire. Le plus vulnérable n’est pas plus digne parce qu’il souffre. Il fait acte de dignité quand il affirme, comme tout autre. Il n’y a pas de hiérarchie des exposés, seulement des actes de présence, également dignes, d’où qu’ils viennent.

Cette présence est fragile parce qu’elle est promesse. « On est là, même si Macron ne veut pas. » On promet de rester quand la fatigue vient, quand la répression frappe, quand les caisses de grève se vident. La promesse peut faillir, et c’est ce risque même qui fait sa force. Une présence garantie ne serait plus politique. Elle serait une institution sans enjeu. Mais cette présence ne dure pas de sa seule ferveur. Elle tient par des caisses de grève, des syndicats, des locaux, des trésoreries, des réseaux, tout ce travail obscur et patient sans lequel la plus belle ferveur se dissipe au premier reflux. L’organisation n’est pourtant pas la servante docile de la présence. Elle la canalise autant qu’elle la porte, et rien n’est plus décisif que la manière dont se règle ce rapport.

On l’a vu en 2023, quand une intersyndicale, ayant réalisé une unité et une adhésion populaire rares, a préféré les « journées d’action » soigneusement espacées à la grève qui bloque, la démonstration répétée à l’épreuve de force, l’unité préservée à la victoire cherchée. Le rempart n’a pas cédé faute d’unité, il a cédé parce qu’on avait renoncé d’avance à vaincre. Il faut une organisation qui serve ce qui la déborde, une présence portée par un travail matériel qui ne l’étouffe pas.

Composer rue et urnes

Composer n’est pas rassembler. Rassembler fait un en retranchant. Il trie, il exclut, il referme le « on » ouvert en un « nous » clos et satisfait de lui-même. Composer noue des singularités qui restent singulières, comme un nœud tient plusieurs brins sans qu’aucun cesse d’être lui-même. Le « rassemblement de la gauche », ce mot d’ordre pieux qui revient à chaque échéance comme une incantation, dit déjà pourquoi rien ne s’y produit jamais : il suppose donnée l’unité qu’il prétend fabriquer. Entre l’unité imposée d’en haut et la dispersion subie d’en bas, il existe un troisième terme, le nouage patient de forces qui gardent leurs différends et tiennent ensemble le temps de vaincre.

La « primaire » relève de la même illusion. Elle exige la consolidation avant l’engagement, les gages avant l’action, la vérification préalable de ce qui ne pourra se vérifier qu’après. Mais une composition ne se consolide jamais avant de commencer. Elle se consolide dans l’acte qui la saisit. Attendre les gages, c’est empêcher l’engagement dont ils pourraient naître. C’est pourquoi l’unité ne peut être la condition préalable de la victoire. Elle doit être l’un de ses effets.

Cette composition n’a pas à choisir entre la rue et les urnes. Elle doit les nouer. Longtemps, la lutte fut le lieu où se formaient les sujets politiques, et l’urne n’en apparaissait que comme le débouché secondaire, au mieux, ou comme la trahison, au pire. Ce partage tenait tant que tenait le sol, l’atelier, le syndicat, le quartier ouvrier, cette coprésence quotidienne d’où pouvait naître une conscience commune. Ce sol s’est en grande partie dérobé. Sa disparition déplace vers la campagne électorale une fonction qu’elle n’avait pas à porter lorsque ces médiations tenaient encore. Là où les anciennes formes de politisation ont été détruites, ce moment électoral devient l’un des rares moments où des existences dispersées peuvent se retrouver et découvrir ce qui les lie. Frapper aux portes là où la politique n’entre plus, tenir une permanence, parler à voix haute là où régnait le silence : ces gestes ne sont pas de simples opérations électorales. Ils défont localement la sérialisation. Ils font apparaître un « nous » là où il n’y avait encore que des individus dispersés.

Le vote cesse alors d’être le geste solitaire du consommateur d’offres. Il ne s’agit ni du calcul résigné du « vote utile », qui somme un peuple de gauche de se plier à l’arithmétique du moindre mal, ni du témoignage pur qui se satisfait de sa propre bonne conscience. Il s’agit d’un acte qui fait exister ce qui n’existait pas avant lui. La question n’est plus seulement « pour qui voter ? », mais « que voulons-nous faire exister ? » .

On objectera la solitude de l’isoloir, ce geste que chacun accomplit seul, à l’écart, loin du coude à coude du cortège. Mais le geste est solitaire, non ce qu’il fait exister. On est seul dans l’isoloir comme on est seul à prononcer un serment, et un serment n’engage rien de moins que tout un rapport aux autres. Ce qui prive le vote de sa portée n’est pas l’isoloir ; c’est l’isolement, l’absence de toute présence collective derrière le bulletin. Porté par un mouvement, le vote est solitaire dans sa forme et collectif dans son acte.

Une candidature, dès lors, n’est pas une substance qui rassemble. Elle est le nom provisoire d’une composition, comptable de ce qu’elle fait tenir et révocable dès qu’elle se met à absorber sous elle ce qu’elle devait composer. Un nom pèse. Il a une histoire, un entourage, une force propre, et cette force peut aussi bien écraser la pluralité que la servir. Tout dépend de ce qu’elle en fait. La candidature n’est donc pas le peuple. Elle n’en est ni le propriétaire ni l’incarnation. Elle est un point de concentration temporaire des forces qui cherchent à vaincre.

La Cinquième République travaille pourtant contre cette logique de toutes ses fibres. Elle est faite pour le sacre d’un homme, pour le face-à-face vertical du chef et de la nation, pour la réduction du peuple à l’acclamation d’un sauveur. Une présence qui se compose y avance à contre-courant de l’institution même qui l’accueille. Elle sait qu’il faudra tôt ou tard poser la question du régime lui-même, celle d’une Sixième République et de la révocabilité des mandats. On ne loge pas indéfiniment un peuple qui se compose dans une institution taillée pour le dissoudre en plébiscite.

Tenir pour vaincre

Composer, enfin, n’est pas fuir la décision. Il faut le dire à ceux qui verraient dans tout cela une manière élégante de ne jamais trancher. On tranche. Mais on tranche sans expulser. On décide en gardant à l’intérieur celui qu’on n’a pas suivi, en faisant du désaccord une tension à porter plutôt qu’une frontière à fermer. On décide sans garantie, sans fondement qui dispenserait de s’assumer, car ce qui se vérifie ne se vérifie qu’après, et seulement pour celui qui a sauté. La politique commence aussi là, dans cette décision sans garantie.

Et si l’on gagne, il faut encore savoir ce que signifie gouverner. Gouverner sans se prendre pour une substance ; se savoir comptable de la présence qui vous a porté, dépositaire d’un mandat révocable et non propriétaire d’un pouvoir. La pente de tout pouvoir est de se couper de ce qui l’a fait naître, de se refermer en appareil, de traiter comme sa propriété ce qui n’était qu’un dépôt et de se retourner contre les siens. Cette pente a englouti bien des espérances, hier comme aujourd’hui, ici comme ailleurs. La nommer, c’est déjà commencer d’y résister.

On revient ainsi à Bagayoko, et à tous ceux dont on instruira demain le procès, car il y en aura d’autres. Les procédés changeront peut-être, mais la logique restera la même. Ce que ces campagnes exigent de nous n’est ni la courroie qui rentre dans le rang au premier orage, ni le retrait qui attend, prudent, des jours meilleurs qui ne viennent jamais. Elles exigent le courage de tenir. Tenir une position quand le prix en est l’anathème. Refuser de plaider son être devant le tribunal qu’on nous dresse. Continuer d’affirmer là où l’on voudrait nous faire comparaître, tête basse. Tenir aussi ceux qu’on isole : ne pas lâcher un maire, un militant, une figure, sous prétexte que la curée a décidé d’en faire un exemple.

C’est toujours ainsi que commence la défaite : par la solitude qu’on laisse s’installer autour de celui qu’on frappe le premier. La solidarité n’est donc pas ici une vertu morale ; elle est la condition même de la composition. Elle sépare un peuple qui se tient d’une poussière d’individus qu’on cueille un par un. L’extrême centre sérialise pour mieux régner. Il défait les liens et cueille les isolés. Répondre, c’est refaire du lien là où il veut du vide, se tenir les uns aux autres là où il veut chacun seul devant son juge.

La composition populaire n’a pas d’autre force que celle-là. Fragile et têtue, elle est l’affirmation de ceux qui savent qu’ils peuvent tomber et qui se tiennent debout quand même, et ensemble. Rien n’est acquis. Tout est à reconduire. Et c’est précisément parce qu’aucun fondement ne la garantit qu’elle a besoin, à chaque instant, que quelqu’un réponde présent.

On est là.

Il s’agit maintenant d’y rester. Et de vaincre.

07.08.2026 à 18:55

« Rappelle-toi Barbara »

Vivian PETIT

Le 18 juillet 2026, dans le contexte d’un festival organisé par la mairie de Grenoble, la DJ Barbara Butch devait faire face aux drapeaux palestiniens ainsi qu’aux slogans qui lui reprochaient ses positions favorables à Israël. Après avoir enduré les huées pendant une vingtaine de minutes, elle quittait finalement la scène. Sans surprise, les organisations […]
Texte intégral (8064 mots)

Le 18 juillet 2026, dans le contexte d’un festival organisé par la mairie de Grenoble, la DJ Barbara Butch devait faire face aux drapeaux palestiniens ainsi qu’aux slogans qui lui reprochaient ses positions favorables à Israël. Après avoir enduré les huées pendant une vingtaine de minutes, elle quittait finalement la scène. Sans surprise, les organisations politiques (des Écologistes au Rassemblement National) et les médias de masse ont trouvé là, au cœur de l’été, l’occasion d’une nouvelle campagne contre les soutiens de la Palestine. Puisque plusieurs militants locaux de la France insoumise figuraient parmi la centaine de personnes qui avaient participé au chahut, Manuel Bompard et Mathilde Panot ont été sommés de se justifier sur les plateaux de télévision. Éric Piolle, ancien maire écologiste de Grenoble, a saisi l’occasion pour adresser dans Libération une lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon1.

Bataille médiatique à forces inégales

Dès le 20 juillet, Sandrine Rousseau appelait sur les réseaux sociaux à « refuser les ciblages qui alimentent les discriminations déjà existantes »2. Marine Le Pen dénonçait « l’antisémitisme de l’extrême-gauche, sa violence récurrente, sa nature et son projet totalitaires »3. Gabriel Attal assénait que Barbara Butch était ciblée « parce que juive, seulement parce que juive »4. La principale intéressée portait la même accusation dans une tribune publiée par Le Monde5. Le texte était cosigné par son avocate Audrey Msellati, membre du Conseil d’administration de la revue sioniste Tenou’a, dirigée par la très médiatique Delphine Horvilleur. Dans les colonnes de ce média, Msellati y avait notamment accusé les juifs antisionistes de « trahison »6.

Le lendemain, Auroge Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, affirmait à l’Assemblée nationale que la France insoumise avait ciblé  « une femme lesbienne, fière de son corps » et l’avait « chassée de scène parce qu’elle est juive ». Le même jour, Libération rendait publique une tribune qui renvoyait dos à dos l’extrême droite et la gauche, « deux camps politiques censés être opposés (…) qui projettent sur [Barbara Butch] des fantasmes liés à ce qu’elle est : une femme juive et lesbienne ». Le texte était rédigé par l’inénarrable Jonas Pardo, membre de Golem passé maître dans l’art du procès d’intention envers les militants engagés contre le génocide à Gaza. Il était à la fois signé par Tal Bruttman et Eva Illouz, connus pour leurs prises de positions sionistes, mais aussi par des historiens reconnus (Patrick Boucheron, Nicolas Lebourg, Vincent Lemire…) et des artistes (Romane Bohringer, Alain Chabat, Marie Darieussecq, les frères Dardenne, Michel Jonasz, Arthur Nauzyciel, Tiago Rodrigues, Didier Wampas…)7. Le 22 juillet, Libération affichait une photo de Barbara Butch en une. En interview, ses déclarations semblaient appuyer la thèse d’un « nouvel antisémitisme » lié à la défense de la cause palestinienne. Celle qui aime se définir comme une « militante de l’amour » affirmait que « l’antisémitisme a pris un autre visage », voyant dans cette nouvelle affaire l’illustration de « ce qui se passe depuis des mois et qu’on dénonce »8.

La réponse, publiée le 29 juillet dans l’Humanité, soutenue par plus d’une centaine de personnalités, dont les artistes Habibitch, Adèle Haenel et Yoa, a rencontré moins d’écho. Elles y dénonçaient la réduction de Barbara Butch à sa judéité et l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme. Puisque l’argument de la liberté d’expression avait était invoqué, les signataires observaient que la défense de cette même liberté avait moins mobilisé quand il s’agissait de se solidariser avec Judith Butler, Blanche Gardin, Médine et Akim Omiri, qui eurent tous à affronter la censure du fait de leur dénonciation de la colonisation et des massacres en Palestine9. Deux jours plus tard, dans un entretien au Parisien, Catherine Pégard, ministre de la Culture, annonçait vouloir  renforcer la loi de 2016 relative à la liberté de la création, en aggravant les sanctions prévues dans les cas d’entrave à un spectacle10.

Quelle censure ?

La ministre ne semble pas remettre en cause la domination économique et le chantage aux subventions, de loin les principaux outils de censure et d’atteinte à la liberté de création. Puisque c’est ce qui est ciblé par Catherine Pégard, nous devons évoquer les différents cas de figure dans lesquels des militants peuvent s’opposer à des représentations.

D’abord, mentionnons les situations où des œuvres sont attaquées en tant que telles pour ce qu’elles représentent ; à l’occasion de ces polémiques, il est fréquent que des militants tentent d’imposer une lecture littérale et univoque de l’œuvre, confondant le réel et la fiction, l’auteur et son personnage. C’est ainsi que, pour avoir incarné dans une chanson et un clip un homme prêt à exercer des violences envers une femme, Orelsan a été accusé en 2009 d’inciter aux violences conjugales, visé par une plainte, une pétition et des manifestations. Le rappeur insistait sur le caractère fictionnel de l’œuvre, comparait son clip à un film, sans que cela n’empêche l’annulation de plusieurs concerts. Un autre exemple est la plainte déposée en 2017 par le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) contre Mohamed Kacimi et Yohan Manca, respectivement auteur et metteur en scène d’une pièce de théâtre qui portait sur les dernières heures de Mohamed Merah. Malgré la mise en scène d’une grande sobriété ainsi qu’une fidélité aux échanges réels entre Mohamed Merah et le négociateur de la DCRI, la simple référence à un crime était amalgamée à son « apologie ». Du fait des pressions, la pièce cessa de tourner.

Moi, la mortje l’aimecomme vous aimez la vie. Texte : Mohamed KACIMI Mise en scène : Yohan MANCA (photo : Fanny LAPLAINE) 

Ensuite, des créateurs peuvent être ciblés par des campagnes liées aux accusations ou condamnations dont ils ont été l’objet. Des militantes féministes rappellent qu’une position de pouvoir est la condition de l’exercice des violences. D’autres invoquent la décence, le respect des victimes ou le refus de la banalisation. Quand des infractions ont été commises dans le contexte d’une relation de travail et sur des subordonnées, des syndicalistes insistent sur la responsabilité de protéger les salariées. Face à ces arguments, une partie du public rappelle l’existence de la présomption d’innocence ou, notamment quand l’artiste a été condamné et qu’il a purgé sa peine, prône la réinsertion plutôt que le bannissement. La possibilité de la réception d’une œuvre décorrélée de la biographie de l’artiste est aussi parfois mentionnée.

Enfin, des artistes peuvent être l’objet de polémiques politiques. Dans le contexte du génocide à Gaza, c’est le cas de ceux qui affichent un soutien ou une proximité avec l’État d’Israël. Parmi eux, Barbara Butch, invitée par une mairie de gauche dans le cadre d’un festival gratuit et libre d’accès, était particulièrement susceptible d’être interpellée par une partie du public. Jonas Pardo a pu asséner dans la tribune écrite pour Libération que cette manifestation « ne libérera pas la Palestine ». Brahim Metiba contre-argumente dans un billet de blog. Il fait remarquer que, malgré la polémique médiatique, l’action contre la DJ a donné un coût à l’engagement pro-israélien. Il invite ses contradicteurs à « dire franchement qu’[ils] considère[nt] qu’une artiste ne devrait jamais voir sa prestation perturbée en raison de ses engagements politiques, ou que le boycott culturel ne devrait viser que des institutions et jamais des individus. » De telles « positions » seraient « défendables », mais Brahim Metiba conclut qu’« il est moins honnête de transformer cette opposition de principe en prétendue évidence stratégique selon laquelle l’action ne servirait en rien la cause palestinienne. »11

« Oh Barbara, quelle connerie la guerre »

Si Barbara Butch était considérée il y a encore deux ans comme une figure progressiste, les griefs politiques se sont depuis accumulés. Le 12 juin 2025, elle était annoncée comme l’une des DJ de la pride de Tel Aviv, dont le clip promotionnel opposait la modernité et l’ouverture associées à la capitale d’Israël à la supposée arriération de Téhéran et Damas12. L’événement était finalement annulé du fait de l’attaque de l’Iran par Israël et de la riposte iranienne, ce qui n’empêchait pas Barbara Butch de mixer le même jour à Jaffa dans la résidence de l’ambassadeur de France à Tel Aviv, à l’occasion d’une réception qu’elle décrit comme une « petite fête » chez « [s]on ami ». À l’occasion de son entretien dans Libération, la DJ, dont une partie de la famille vit en Israël, rappelle à juste titre que « personne ne choisit d’où il vient » et que l’on ne doit pas « avoir honte de ses identités multiples »13. Au risque d’énoncer une platitude, rappelons que si l’on ne choisit pas sa famille ou ses origines, on peut plus facilement choisir ses amis et les lieux où l’on se produit. En 2021, à l’occasion d’une interview pour un podcast, Barbara Butch elle-même affirmait : « Mon existence en soi est politique donc tout ce que je vais faire sera politique ». Comme exemple de parti pris, elle citait le fait d’accepter ou de refuser de mixer dans certains lieux14. Si les propos tenus à l’époque concernaient son refus d’invitations qui émanaient de personnes accusées d’agression sexuelle, sa représentation à Tel Aviv n’est pas moins critiquable. Dans le contexte du génocide à Gaza, dont la France se rend complice par ses ventes de matériel militaire à Israël et son refus de faire appliquer le mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Benyamin Netanyahou, une telle réception diplomatique, où il est question de faire valoir son entregent à quelques dizaines de kilomètres du massacre, est plus proche de La Zone d’intérêt que d’une quelconque conception progressiste et queer de la fête.

La zone d’intérêt, film de Jonathan GLAZER (2023)

Le 12 juin 2025, pendant que Barbara Butch mixait chez « [s]on ami » l’ambassadeur et que Gaza était soumise à la famine, trois des participants à la flottille, dont deux Français, étaient encore incarcérés. La veille, place de la République à Paris, à l’occasion du retour de Rima Hassan après trois jours de détention, des militants dénonçaient l’absence de condamnation par la France de l’attaque du voilier dans les eaux internationales et la faiblesse du soutien de la diplomatie française à ses ressortissants. Dans la journée, les députés insoumis et les sénateurs communistes avaient tour à tour quitté l’hémicycle après avoir entendu François Bayrou dénigrer les détenus de la flottille. Les associations de solidarité envers le peuple palestinien demandaient la rupture des liens entre la France et Israël ou, a minima, l’arrêt des ventes de matériel militaire.

Quelques mois plus tard, en mars 2026 dans Le Point, Barbara Butch apposait sa signature en bas d’une tribune, aux côtés de Manuel Valls, Bernard Cazeneuve et Jean-Michel Blanquer, pour soutenir la proposition de loi de Caroline Yadan pénalisant l’antisionisme, qui prévoyait une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de détention. Le 25 avril, soit neuf jours après le retrait de la proposition suite à la polémique, la DJ n’écoutait que son courage et admettait qu’il y avait « des choses à redire », avant d’en revenir à une défense de « l’amour ».

« C’est une pluie de deuil terrible et désolée »

Récemment, dans Libération, Barbara Butch insistait encore sur « l’amour », « les voix de la liberté », « les identités » et la nécessité de «  se battre pour la visibilité des uns et des autres ». Elle rappelait avoir diffusé Imagine de John Lennon à Grenoble avant de quitter la scène, car « il faut qu’on s’unisse face au fascisme ». Lorsque la journaliste Eva Thaury lui demandait « quel mot » pourrait selon elle «  qualifier ce qu’il se passe à Gaza », la « militante de l’amour » se montrait incapable de qualifier politiquement la destruction d’une population par une armée génocidaire. Après avoir admis qu’elle n’avait « pas de mot », elle préférait insister sur son « empathie » face à « la douleur », « la souffrance » et « les morts », sans évidemment s’exprimer sur l’État qui les a causés15.

Nous pourrions nous borner à ironiser sur une telle superficialité et considérer comme logique qu’elle conduise à se produire à Tel Aviv, à poser en une de Libération ou à signer des contrats avec la mairie de Paris. La trajectoire de la DJ mérite cependant d’être analysée dans la mesure où, comme le rappelle Léane Alestra dans la revue Problématik, Barbara Butch est un « visage familier des milieux LGBT+, où elle bénéficie d’une aura militante »16.

Au fur et à mesure de son ascension et de son rapprochement avec les instances du pouvoir, Barbara Butch n’a cessé de répéter que sa « visibilité » était « politique », substituant la légitimation de sa propre réussite sociale à la préoccupation pour le sort du plus grand nombre. Avant les polémiques relatives à ses liens avec Israël, son rôle dans la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques et l’affichage d’une « diversité » visaient à faire oublier l’augmentation des prix des logements induite par l’événement, son parrainage par Bernard Arnault, le quadrillage policier de la capitale et l’expulsion des SDF par la mairie de Paris. Puisque Barbara Butch était insultée sur les réseaux sociaux, son avocate se tournait vers une startup israélienne de cybersécurité pour faire identifier les malfaiteurs17.

Aujourd’hui critiquée pour sa proximité avec Israël, ses arguments consistent essentiellement à rappeler qu’elle est « femme », « juive », « gouine », « grosse », pour « l’amour » et contre « la haine ». Il y a cinq ans, la DJ qualifiait de « politique » la diffusion de morceaux de Diam’s, Amel Bent et France Gall. Amalgamant industrie de la musique et liberté de création, elle associait la présence de chansons de Britney Spears dans ses sets à un militantisme en faveur de la « culture populaire », qu’elle semblait confondre avec la culture de masse18.

Ressenti et signifiants creux

Face à l’instrumentalisation d’« identités » queers, Quentin Dubois, philosophe et co-animateur de la revue Trou noir, a récemment expliqué dans Paroles d’honneur que l’opposition à Barbara Butch marque une rupture avec la marchandisation d’identités essentialisées ainsi qu’avec une certaine politique de l’innocence19. Dans la même émission,  Elie Duprey, militant du collectif juif décolonial Tsedek, appelait à se méfier des arguments qui s’appuient sur le seul « ressenti » des « premiers concernés ». Face à Barbara Butch qui explique que, lorsqu’on la qualifie de sioniste, elle « entend « sale juive » dans [s]a tête » (sic), Tsedek rappelle dans un texte qu’en France la majorité des personnes juives adhèrent aujourd’hui au sionisme, « une idéologie raciste, colonialiste et suprémaciste ». Il serait évidemment absurde de nier qu’on puisse être à la fois sioniste et victime d’antisémitisme, mais le collectif note à raison que la sensibilité politique d’un individu oriente la perception des phénomènes auxquels il est confronté. En outre, alors que les sionistes les plus à droite peuvent assumer les conséquences criminelles de leur idéologie en prônant l’extermination ou l’expulsion massive des Palestiniens, ce n’est pas le cas des sionistes de gauche. Face à une situation qui rend chaque jour leur soutien à Israël plus intenable, ils sont, comme l’observe Tsedek, poussés à se justifier en invoquant « divers signifiants creux, dont les conditions matérielles de réalisation concrète demeurent mystérieuses : « la paix », « l’amour », etc. »20

Une semaine après le chahut de Grenoble, Barbara Butch se produisait à Saint Martin du Tertre, dans le Val-d’Oise, entourée du sous-préfet, de 46 agents de police dont 26 de la CRS 8 et de neuf agents de sécurité privée. Les organisateurs avaient dû réduire la jauge afin de permettre le contrôle du public, tandis que plusieurs dizaines de gendarmes et de policiers étaient déployés autour de l’événement. Face à celle qui avait survécu aux slogans pro-palestiniens, des membres de la très sioniste Union des Étudiants Juifs de France, venus de Paris sans doute par amour de la musique, déclaraient leur flamme à « Barbara ». Les militantes de Nous vivrons, connues pour leurs tentatives d’entrave aux meetings de gauche et à l’émission d’Akim Omiri sur Radio Nova, défendaient cette fois la liberté d’expression. La star du jour trouvait tout de même le moyen d’interrompre son set pour dénoncer un jeune homme coupable d’avoir pointé les pouces vers le bas. Il était peu après interpellé par des policières en civil, remis aux CRS, fouillé au corps, contrôlé puis expulsé21.

En conclusion, Barbara Butch déclarait : « Je crois toujours au pouvoir de l’amour. Avec l’amour, on peut faire des choses extraordinaires ». Elle avait diffusé peu avant Le mendiant de l’amour, tube d’Enrico Macias. Soutien de longue date d’Israël, le chanteur avait appelé le 11 octobre 2023 à « dégommer » les représentants de la France insoumise, y compris « physiquement »22. On peut considérer comme possible de diffuser une chanson sans que cela vaille soutien aux engagements politiques de son interprète ; notons cependant que Barbara Butch est en désaccord avec cette position. Elle déclarait il y a quelques années que le choix de diffuser ou non un artiste était « politique », précisant qu’elle ne ferait jamais écouter Michel Sardou à son propre public car « c’est un gros raciste »23. Dans le contexte, chacun est aujourd’hui libre d’interpréter la présence d’une chanson d’Enrico Macias dans son set.

« Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé »

Dans bien des cas, la séparation entre l’artiste et son œuvre permet d’avoir de cette dernière une réception disjointe des positions politiques exprimées par un auteur ou un interprète. Dans le contexte de la guerre de 1967, Serge Gainsbourg a écrit « Le sable et le soldat », chanson de propagande pro-israélienne, sans que cela doive pour autant faire oublier l’ensemble de ses albums. Jack Kerouac s’est déclaré nationaliste, pro-américain et  favorable à la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, JK Rowling milite de façon active contre les droits des personnes trans. Morrissey, chanteur des Smiths qui poursuit sa carrière en solo, est ouvertement islamophobe et soutient l’extrême droite anglaise. John Lydon, chanteur des Sex Pistols, leader de Public Image Limited, s’est réjoui de l’élection de Donald Trump. Kanye West a tenu des propos antisémites et pris position contre le droit à l’avortement. Ces engagements ne sont pas tous connus des individus qui apprécient les artistes en question et, quand ils le sont, ils peuvent très bien n’avoir que peu d’effet sur le rapport à des œuvres, associées à des sentiments mêlés autant qu’à des souvenirs personnels.

Dans le cas de Barbara Butch, notons que c’est la principale intéressée qui appelle depuis des années à considérer son art comme « politique » en raison de ses « identités ». Cette auto-essentialisation semble la dispenser d’élaborer un discours, de nous faire part de ses analyses ou de ses arguments. Surfant sur la politique des identités et l’obsession d’un certain militantisme libéral-progressiste pour la représentation des minorités, elle a maintes fois affirmé que sa seule présence était un message. C’est dans ce contexte que Barbara Butch a accepté d’être récupérée par les institutions, de devenir la DJ d’ambiance du pouvoir, et notamment de la mairie de Paris. Sa notoriété a crû grâce à son rôle dans l’inauguration des Jeux Olympiques de Paris et à son poste de directrice artistique des Nuits Blanches, festival culturel organisé par la mairie de Paris.

Comme l’explique dans le média Problématik Jean Stern, par ailleurs auteur d’un livre à propos des politiques de pinkwashing menées par Israël24, la reconnaissance institutionnelle dont a bénéficié la DJ semble découler de son adoubement par le Parti Socialiste : « Elle symbolise une forme de culture que le Parti Socialiste ignore de bout en bout. La culture dance, techno, la fête, etc. (…) Le Parti socialiste voit bien qu’il y a quelque chose qui se passe autour des queers, des drag queens, des DJ, de la jeunesse », mais « il ne comprend pas très bien quoi, ni comment, ni qu’est-ce, ni pourquoi ». Léane Alestra prolonge l’analyse : « Barbara Butch devient ainsi une médiatrice entre l’appareil socialiste et des cultures dont celui-ci demeure socialement éloigné. À peu de frais, elle lui prête une allure underground, populaire et transgressive. Et si l’esthétique de l’artiste bouscule les codes de la respectabilité institutionnelle, son discours s’inscrit sans peine dans un registre libéral et consensuel »25. L’opportunisme de Barbara Butch ne fait aucun doute, mais sa naïveté a de quoi surprendre. Il était en effet peu probable qu’elle puisse rester à la fois la DJ du pouvoir et celle des mouvements sociaux, continuer à ambiancer l’ambassade de France à Tel Aviv et la mairie de Paris tout en gardant l’estime des mouvements queers en lutte contre le pinkwashing, le colonialisme et les processus de gentrification.

Tel Aviv en juillet 2025 (photo : Joshi MILESTONER)

Quelle artiste ?

Pour savoir s’il reste une œuvre ou une démarche artistique à préserver et à distinguer des positionnements politiques de l’intéressée, reste à s’interroger sur sa démarche musicale en tant que telle. L’été dernier, Jonathan Joly, connu comme DJ et producteur de musique sous le pseudonyme de Wolfgang Amadeus Bordiga, nous expliquait dans un entretien publié par la revue Commune que « [ce] qui différencie l’amateur lambda de techno des autres amateurs de musique, c’est qu’on aime passer une soirée où l’on ne reconnaît aucun morceau. On est content si l’on en reconnaît, mais c’est encore mieux si on ne reconnaît rien. On n’est pas là pour être rassuré dans ses certitudes, on a envie d’être bousculé. »26 Interrogé aujourd’hui, il précise : « La culture autour des musiques électroniques est historiquement associée au fait de découvrir des raretés, par exemple en fouillant dans les vinyles. Encore aujourd’hui, c’est Laurent Garnier qui peut, lors d’un mix, diffuser un morceau inédit produit il y a trente ans, puis passer un truc inconnu sorti il y a deux semaines, et tout de même balancer « Porcherie » des Béruriers noirs en période électorale. Ce que fait Barbara Butch est à l’inverse plutôt dans la continuité du rôle d’un DJ dans une discothèque ou lors d’un mariage, ça consiste à diffuser des tubes pour faire plaisir aux gens. Ce n’est ni bien ni mal en soi, c’est le rôle d’un DJ d’animation, mais c’est différent de ce qu’est historiquement la culture électro. »

Tout en reconnaissant que la présence de tubes dans les mix, y compris électroniques, tend à se généraliser, il poursuit : « Dans le cas de Barbara Butch, il s’agit presque uniquement de cela. Elle va diffuser Dalida, Polnareff, Balavoine, Sheila, David Guetta ou Mojo. Rien qui ne soit à proprement parler de la techno ou de la house, ou alors uniquement dans son versant le plus commercial. Et puis, même si ce n’est pas quelque chose d’obligatoire et qu’encore une fois il n’y rien de mal en soi, on constate qu’elle ne va rien faire pour rendre son rôle créatif. Certains DJ vont jusqu’à dire qu’ils créent une nouvelle œuvre à partir de morceaux préexistants, ce qui peut se défendre, du moins jusqu’à un certain point. Ils superposent différents morceaux, les entremêlent, incorporent des effets, bouclent ou isolent des éléments. Ce n’est pas son cas, elle semble se contenter de diffuser des tubes, tels quels et les uns à la suite des autres. »

Plus connue comme DJ que comme productrice, Barbara Butch est tout de même l’autrice de quelques morceaux qui peuvent nous rappeler « Soirée disco » de Boris et d’autres tubes entendus au Hit Machine de Charlie et Lulu. Leur nombre d’écoutes sur les plateformes de streaming reste cependant limité. Wolfgang Amadeus Bordiga explique : « Ce sont aujourd’hui les DJ qui sont starifiés, bien plus que les producteurs de musique électronique. Cela dit, pour accompagner sa notoriété et être pris au sérieux, il peut être nécessaire de produire quelques morceaux, ou de les faire produire par d’autres avant de les signer de son nom. » Appelé à commenter l’œuvre de Barbara Butch, il conclut : « Je ne sais pas si Barbara Butch accorde elle-même tellement d’importance à ses propres morceaux, mais ça fait plus sérieux d’avoir quelques productions à son nom et d’éventuellement les diffuser lorsqu’on est invité à mixer. En tout cas, ses morceaux cochent toutes les cases de la checklist des ingrédients qui montrent qu’on ne se prend pas la tête tout en se revendiquant de la tradition de la house. Ce sont des sonorités très identifiables, une musique extrêmement banale, celle qu’on entendait dans les auto-tamponneuses au milieu des années 90 ».


  1. https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/eric-piolle-sur-laction-de-lfi-contre-barbara-butch-cher-jean-luc-melenchon-cest-une-opportunite-pour-toi-de-reconnaitre-une-erreur-20260728_FOF4CKFQYZDVXCHPOF6EHOM554/ ↩
  2. https://www.instagram.com/p/DbA-HQ2jNVU/ ↩
  3. https://x.com/MLP_officiel/status/2079140130623828380 ↩
  4. https://x.com/GabrielAttal/status/2079119141416402988 ↩
  5. https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/20/barbara-butch-et-son-avocate-l-antisionisme-invoque-n-a-ete-a-grenoble-que-le-vetement-de-l-antisemitisme_6727479_3232.html ↩
  6. https://x.com/Borenkraut/status/2080024422790926836, https://contre-attaque.net/2026/07/29/barbara-butch-en-finir-avec-la-comedia-dellarte/ ↩
  7. https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/concert-interrompu-de-barbara-butch-agresser-une-dj-juive-ne-liberera-pas-la-palestine-20260721_VGSOVPKEGNHTZAQ7BMMCIIIIOY/ ↩
  8. https://journal.liberation.fr/liberation/liberation/2026-07-22 ↩
  9. https://www.humanite.fr/politique/antisemitisme/ou-etiez-vous-plus-dune-centaine-de-personnalites-interpellent-les-soutiens-de-barbara-butch ↩
  10. https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/ceux-qui-empechent-un-concert-de-se-tenir-doivent-sattendre-a-des-sanctions-la-ministre-de-la-culture-hausse-le-ton-31-07-2026-W5NDUALVLRG7PMWXLMIYH5QMZU.php ↩
  11. https://blogs.mediapart.fr/brahim-metiba/blog/210726/l-action-menee-contre-le-concert-de-barbara-butch-sert-elle-la-cause-palestinienne ↩
  12. https://youtu.be/29eBIXgQ-18 ↩
  13. https://youtu.be/fYOHegPYl8k ↩
  14. https://shows.acast.com/le-sens-de-la-fete/episodes/barbarabutch-lafeteestpolitique-onlachepriseaveclasociete- ↩
  15. https://www.youtube.com/watch?v=fYOHegPYl8k ↩
  16. https://www.problematik-media.com/articles/barbara-butch-grenoble-palestine-ps ↩
  17. https://www.youtube.com/watch?v=FgC0CLdEpW8 ↩
  18. https://shows.acast.com/le-sens-de-la-fete/episodes/barbarabutch-lafeteestpolitique-onlachepriseaveclasociete- ↩
  19. https://youtu.be/ZJMfvFnLtvM ↩
  20. https://www.instagram.com/p/DbThSK_jDTA/ ↩
  21. https://www.nouvelobs.com/societe/20260726.OBS116972/je-crois-toujours-au-pouvoir-de-l-amour-barbara-butch-remonte-sur-scene-une-semaine-apres-son-concert-interrompu-a-grenoble.html ↩
  22. https://www.rtl.fr/actu/politique/video-attaque-du-hamas-sur-israel-enrico-macias-appelle-a-degommer-la-france-insoumise-7900307886 ↩
  23. https://shows.acast.com/le-sens-de-la-fete/episodes/barbarabutch-lafeteestpolitique-onlachepriseaveclasociete- ↩
  24. Mirage gay à Tel Aviv, Libertalia, 2017. ↩
  25. https://www.problematik-media.com/articles/barbara-butch-grenoble-palestine-ps ↩
  26. https://revuecommune.fr/2025/07/16/wolfgang-amadeus-bordiga-dj-ce-qui-est-cool-cest-quand-on-fait-un-peu-derailler-la-machine/ ↩

06.08.2026 à 17:24

L’Odyssée de Nolan : un Ulysse trumpien ?

Joël SCHNAPP

C’est avec une certaine appréhension qu’on a appris la volonté du réalisateur anglo-américain Christopher Nolan de s’attaquer l’Odyssée d’Homère. On sait bien que ce grand spécialiste du blockbuster est doué, qu’il est un champion du box-office, et que sa filmographie est tout à fait honorable. Mais on se souvient du franchement pas terrible Troy, de […]
Texte intégral (3837 mots)

C’est avec une certaine appréhension qu’on a appris la volonté du réalisateur anglo-américain Christopher Nolan de s’attaquer l’Odyssée d’Homère. On sait bien que ce grand spécialiste du blockbuster est doué, qu’il est un champion du box-office, et que sa filmographie est tout à fait honorable. Mais on se souvient du franchement pas terrible Troy, de Wolfgang Petersen, en 2004, et on redoutait le pire d’une nouvelle adaptation hollywoodienne d’une œuvre si fondamentale, si essentielle. Après le visionnage, on est rassuré : on a affaire à un grand spectacle impressionnant qui draine les foules, et c’est bien là l’objectif premier de l’industrie cinématographique américaine. La production n’a d’ailleurs pas lésiné sur les moyens – le budget du film est faramineux : 250 millions de dollars ! Les images sont magnifiques, les éclairages fascinants ; la narration éclatée, typique du réalisateur d’Inception, fonctionne plutôt bien.

Du point de vue iconographique, Nolan s’est donné beaucoup de mal. Ainsi les images de Polyphème, le cyclope, évoquent le Saturne dévorant ses enfants de Goya, le cheval de Troie à demi enfoui dans le sable nous fait penser à la statue de la Liberté de la scène finale de la planète des Singes, Ulysse attaché à son mât lors de la scène des Sirènes évoque le fameux stamnos attique à figures rouges du Peintre de la Sirène. Du point de vue formel, c’est beau, c’est léché. Quant aux scènes d’action, qu’il s’agisse de la prise de Troie, du passage de Charybde et Scylla ou du massacre des prétendants, elles sont extraordinairement bien rythmées et de ce fait, particulièrement efficaces. Et surtout, les scènes de tempête, filmées en conditions réelles, sont absolument incroyables. On ne s’ennuie pas, on est souvent happé par l’action… et pourtant le compte n’y est pas vraiment.  

À gauche : Francisco de GOYA, Saturne dévorant un de ses fils (1823)
À droite :  stamnos attique à figures rouges, Ulysse et les sirènes (vers 480-470 av. J.-C.)

Fidélité à l’œuvre ?

Bien entendu, la question de la fidélité à l’œuvre est vaine. Rendre compte intégralement des douze mille vers de l’épopée homérique n’est pas possible en trois heures – ni d’ailleurs peut-être en trente. Quand on entre dans la salle de cinéma, on essaie de laisser derrière soi ses connaissances d’historien, de professeur, de lecteur. Si on veut profiter du spectacle, il faut s’obliger à une certaine bienveillance. On constate alors, avec un certain fatalisme, que Nolan a décidé d’amplifier le rôle de Télémaque : à l’évidence, il fallait laisser plus de place dans le film à la superstar Tom Holland qui l’incarne. Mais rien n’y fait : le personnage de Télémaque dans l’Odyssée est fade, fade il reste dans le film – Tom Holland ou pas.

Tom HOLLAND (Télémaque) dans L’Odyssée de Christopher NOLAN

On regrette, tant qu’à faire, que le voyage de Télémaque à Sparte n’ait pas donné lieu à un flashback sur le retour de Ménélas, sur son errance en Egypte et sa rencontre mouvementée avec le « Vieux de la Mer », le dieu Protée. Le détail de l’aventure, présent au chant 4 de l’Odyssée, n’est pourtant pas anodin : Protée est le seul à pouvoir fournir des informations essentielles au retour du roi de Sparte. Comme il ne se montre guère coopératif, Ménélas doit l’empoigner, et le dieu se transforme successivement en lion, en dragon, en léopard, en sanglier, puis en eau courante et en arbre, avant de se rendre finalement et de renseigner le roi vainqueur. Dans le film, le si spectaculaire Protée passe à la trappe, et c’est dommage. On note également avec regret la disparition de l’aventure d’Ulysse chez Eole, le dieu des vents ; les malheurs du héros et de ses compagnons en découlent pourtant. Enfin, quand on voit apparaître des Lestrygons, les géants anthropophages de l’épopée, tous revêtus d’armures futuristes qui évoquent plus Starwars que l’Antiquité, on sourit. Pourquoi pas, après tout ? On n’est pas forcément emballé mais on accepte les choix du réalisateur et on se laisse porter.

Les Lestrygons dans L’Odyssée de Christopher NOLAN

Trop de bourdes !

Cependant, de manière récurrente, les bourdes se répètent. On n’en tient pas un compte exact parce qu’on reste captivé par le film… Mais quand même ! On sait qu’il n’y a pas de marée en Méditerranée, donc le cheval de Troie secoué par le ressac de deux marées, on n’y croit pas beaucoup. La transformation du palais de Nestor à Pylos en une sorte de sanctuaire qui évoque celui d’Apollon à Delphes est franchement bizarre. Mais surtout, avec l’épisode du Cyclope, on est proche de l’epic fail. Pour une raison assez simple somme toute : aux yeux de Nolan, il ne s’agit que de la confrontation entre un héros et un monstre ; le réalisateur ne semble pas du tout comprendre la portée d’un mythe qui oppose culture et nature, qui prouve que personne, même aux confins du monde civilisé, ne peut se soustraire aux lois de l’hospitalité sans subir un châtiment exemplaire.

Le Cyclope de Nolan ne parle pas, il ne dit pas à Ulysse qu’il se moque de la loi des dieux ; dans le texte homérique, quand le héros lui demande son cadeau de bienvenue, le Cyclope lui envoie un sarcasme à la figure : « je te mangerai en dernier ». Nolan efface le stratagème du roi d’Ithaque qui affirme que son nom est Personne, outis en grec, alors même qu’il est l’incarnation par excellence de la métis, la ruse. Le jeu de mots est intraduisible mais il est bien connu des Grecs de l’Antiquité et de tous les hellénisants depuis. Il témoigne de l’importance que les Anciens accordaient à cette qualité particulière d’Ulysse, cette fameuse « métis ».  Malheureusement, sans échange verbal, la métis passe à la trappe et il n’y a plus qu’un triste conflit entre un géant anthropophage et des guerriers qui luttent pour leur survie. On n’évoque pas non plus l’hubris (la démesure) d’Ulysse qui a besoin, après avoir aveuglé le cyclope Polyphème, de révéler son vrai nom : il aspire en effet à une gloire éternelle pour son fait d’armes – et c’est ainsi qu’il attire sur lui le courroux de Poséidon. On aurait aimé que Nolan lise un peu Jean-Pierre Vernant1. Ça n’a pas été le cas et la scène s’en ressent terriblement.

Un Ulysse yankee ?

Au-delà des interprétations hasardeuses, des erreurs, des anachronismes, qu’on laisse à d’autres le soin de relever exhaustivement, le plus gênant dans ce film est le personnage d’Ulysse lui-même. Si la ruse est absente lors de l’épisode du Cyclope, elle n’est pas davantage mise en valeur dans le reste du film – alors que l’acteur Armand Assante, qui tenait le rôle dans l’adaptation de Konchalovsky, en 1997, en jouait de manière extraordinaire. Certes, le héros incarné par Matt Damon se présente sous l’aspect d’un mendiant lors de son retour à Ithaque mais le réalisateur n’insiste pas vraiment sur cette tactique et ses enjeux. Pas plus qu’il ne s’appesantit sur les qualités d’artisan d’Ulysse, qui lui permettent non seulement de concevoir le cheval de bois, mais aussi de construire un radeau pour quitter l’île de Calypso ou d’ajuster un lit sur le tronc coupé d’un olivier, dans sa chambre du palais d’Ithaque. Tout au long du film, l’Ulysse d’Homère, dans toute sa dimension poétique de bourlingueur rusé et d’ingénieur matois, manque cruellement.

L’interprétation qu’en fait Nolan est totalement différente. On n’est guère surpris : c’est dans l’ADN du péplum d’utiliser le décor antique pour nous parler du monde contemporain. Le Spartacus de Stanley Kubrick nous parle bien moins de l’esclavage à l’époque romaine que du mouvement des droits civiques dans l’Amérique des années 1960. De la même façon, l’Ulysse que nous propose Nolan est une sorte d’incarnation des valeurs américaines actuelles.  C’est avant tout un patriote, qui part à la guerre littéralement pour sauver sa patrie. Dans une des premières scènes, Pénélope lui suggère de prendre la fuite, de ne pas rejoindre l’expédition des Achéens et de naviguer vers le soleil couchant. Ulysse refuse catégoriquement : la colère d’Agamemnon s’abattrait sur Ithaque : inacceptable pour un homme qui place la patrie au-dessus de toute chose.

Spartacus de Stanley KUBRICK (1960)

L’Ulysse de Nolan se présente lui-même comme un vétéran de la guerre de Troie, soit l’équivalent antique d’un vétéran de la guerre d’Irak. Témoin d’atrocités innommables, auxquelles il a participé activement, il souffre manifestement de stress post-traumatique. Il passe en effet son temps à ressasser la mort de ses compagnons, dont il se sent responsable. La magnifique Calypso, brillamment incarnée par Charlize Theron, lui explique d’ailleurs qu’elle lui a sauvé la vie en lui administrant du lotus (Nolan a habilement fusionné l’histoire de Calypso avec celle des Lothophages). De la drogue pour soigner les soldats traumatisés, voilà bien une problématique contemporaine : c’était très exactement le thème de la série Homecoming, avec Julia Roberts, en 2018 ! Il est évident que ce personnage de vétéran hanté par les atrocités de la guerre est bien plus familier pour les spectateurs américains que l’antique roi d’Ithaque qui erre dans une Méditerranée hostile et inconnue, à la recherche de sa patrie et de son épouse.

Autre élément caractéristique de l’Ulysse de Nolan : c’est non seulement un bon père de famille soucieux de retrouver son fils mais c’est aussi un mari fidèle qui pendant vingt ans conserve avec lui, contre vents et tempêtes, la broche en or que Pénélope lui a donnée avant son départ. Il y aurait beaucoup à dire sur la fidélité d’Ulysse : dans la tradition homérique, on ne retrouve rien de tel. Bien au contraire, Ulysse est un coureur de jupons invétéré : il reste sept ans auprès de la déesse Calypso. Il est certes possible que la belle déesse l’ait quelque peu retenu, mais le héros grec n’a visiblement pas fait trop de difficultés pour s’installer dans son lit. De même, le texte homérique affirme qu’Ulysse a passé un an chez Circé – dans le film, il semble n’y passer qu’une journée. D’autres cycles héroïques, malheureusement en grande partie disparus, décrivent les aventures du fils d’Ulysse et de Circé. La fidélité d’Ulysse à sa femme n’a donc rien d’homérique, mais elle est parfaitement conforme aux valeurs morales de l’Amérique contemporaine qui porte la famille au pinacle. Pas d’adultère pour Ulysse, donc : cette pudibonderie n’a pas grand-chose à voir avec la Grèce ancienne.

Un Ulysse chrétien

Sur le plan religieux, on est assez surpris : à l’exception d’Athéna, assez mutique et peu active (Zendaya), qui accompagne occasionnellement Ulysse, la présence des dieux n’est pas vraiment évidente. Surtout, le héros grec semble obsédé par la chute de Troie à laquelle Nolan consacre de multiples séquences : Ulysse remâche constamment une sorte de péché originel, ce qui lui donne un étrange caractère chrétien. Ulysse serait-il à la recherche de la rédemption ? Cette idée se confirme avec le massacre des prétendants : le roi d’Ithaque interdit à son fils d’intervenir car, lui dit-il, il doit supporter seul les conséquences de son acte. Ainsi, pour restaurer l’ordre à Ithaque, Ulysse se sacrifie et se condamne lui-même à l’exil. Il prend sur lui les fautes, les péchés de tous, et quitte sa cité et sans doute le monde en guise d’expiation : l’aspect christique de l’Ulysse hollywoodien touche ici à son comble.

Matt DAMON et ZENDAYA dans L’Odyssée

Enfin, le film tout entier est traversé par une prophétie, celle de la venue imminente des Peuples de la Mer qui provoqueront la chute des palais, la fin de l’Age de bronze et l’entrée dans les siècles obscurs. On aurait préféré qu’Ulysse ne prophétise pas cela à Pénélope lors de son retour mais Nolan en a décidé autrement. Cette vision apocalyptique provient à l’évidence de la lecture d’un bestseller historique signé par Eric Cline, 1177 avant JC, le jour où la civilisation s’est effondrée2. La théorie développée dans le film est simplifiée à l’extrême, voire simpliste puisque Cline explique la chute des palais de l’âge du bronze par une « parfaite tempête » multifactorielle : sécheresses dues au changement climatique, tremblements de terre, chaos civique et invasions par de mystérieux Peuples de la Mer – chez Nolan, on ne conserve que les Peuples de la Mer. En outre, dans un retournement caractéristique de son œuvre, le réalisateur nous montre Ulysse en train de comprendre que ce sont eux, les Grecs, ces Peuples de la Mer, qui vont projeter l’humanité dans le chaos des Ages Obscurs. L’idée n’est pas mauvaise mais elle semble surtout conçue pour séduire un public américain angoissé par la crainte de l’effondrement, de la fin de la civilisation américaine et la possibilité d’une apocalypse migratoire3.

Bref, et ce n’est pas une surprise, l’Odyssée produite par Hollywood s’adresse avant tout à un public américain qui n’aura pas de mal à s’identifier au héros d’Ithaque, tant il porte haut les valeurs de l’Amérique conservatrice qui a élu Donald Trump : amour de la patrie, admiration sans borne pour les vétérans, culte de la famille et de la fidélité conjugale, christianisme, sur fond d’ambiance apocalyptique très en vogue actuellement. On peut même pousser un cran plus loin, en se référant à l’analyse de Marlène Laruelle dans son article Cinq leçons sur l’illibéralisme : « L’illibéralisme parle le langage des valeurs, de la famille, de l’appartenance nationale, de la religion, de la masculinité ou de la féminité, et de la mémoire historique »4. Voilà qui correspond plutôt bien à l’Odyssée de Nolan, qui fait d’Ulysse, à notre grand désespoir, non plus le héros d’une des plus grandes épopées jamais écrites, mais simplement le héraut de l’illibéralisme.


  1. Jean-Pierre Vernant, L’univers, les dieux, les hommes, Vernant raconte les mythes, Seuil, 1999. ↩
  2. Eric H. Cline, 1177 av. J.C, le jour où la civilisation s’est effondrée, La Découverte, 2016. ↩
  3. Le succès du livre de Jared Diamond, Effondrement, en 2005 en donne un exemple frappant. ↩
  4. https://laruelle.substack.com/p/five-lessons-from-the-study-of-illiberalism ↩

23.07.2026 à 15:12

La Nouvelle France contre l’universel qui fragmente

Pascal LEVOYER

Le faux procès de la fragmentation Depuis quelques mois, la Nouvelle France est devenue un objet de polémique, et l’expression n’est presque jamais employée que sur le mode de l’accusation. Elle désignerait une France qui ne se penserait plus comme une communauté de citoyens mais comme une juxtaposition de groupes définis par leur origine, leur […]
Texte intégral (3659 mots)

Le faux procès de la fragmentation

Depuis quelques mois, la Nouvelle France est devenue un objet de polémique, et l’expression n’est presque jamais employée que sur le mode de l’accusation. Elle désignerait une France qui ne se penserait plus comme une communauté de citoyens mais comme une juxtaposition de groupes définis par leur origine, leur couleur, leur religion. Derrière la formule se profilerait l’abandon de l’universalisme républicain au profit d’une politique des identités. Le diagnostic déborde largement la droite. Les uns y voient un communautarisme, les autres un racialisme qui finirait, malgré des intentions opposées, par rejoindre la logique du grand remplacement. Les désaccords portent sur les remèdes, jamais sur le diagnostic. Tous supposent qu’une même frontière sépare l’universel des particularismes, et que la Nouvelle France a choisi son camp.

Cette convergence devrait alerter. Quand des adversaires  qui ne s’accordent sur rien, de la droite identitaire à la gauche dite universaliste, s’accordent sur la cible, c’est que la cible fait quelque chose que l’accusation ne parvient pas à nommer. Or l’accusation repose tout entière sur une idée qu’on interroge rarement, ce qu’on appelle l’universel. On le présente volontiers comme ce qui demeure une fois faite abstraction de toutes les différences. Être citoyen, ce serait laisser à la porte ses appartenances pour n’apparaître que comme membre d’une communauté politique commune. Toute référence à la race, à la croyance, au territoire, à l’histoire familiale, semble alors introduire dans l’espace public des distinctions qui auraient dû en être exclues.

Reste à savoir si cette manière de penser l’universel est la seule. Toute la philosophie moderne répond que non. De Hegel à Marx, et jusque dans la pensée contemporaine , de Balibar à Rancière, une même critique revient. Un universel qui ne sait exister qu’en effaçant les différences n’est pas un universel plus exigeant, c’est un universel appauvri. En croyant dépasser les particularités, il les produit comme des anomalies. Ce qu’il ne parvient pas à intégrer, il le désigne comme une menace. Le débat sur la Nouvelle France est donc peut-être mal posé depuis le début. La question n’est pas de savoir si l’expression nomme un nouveau particularisme. Elle est de savoir si ce n’est pas une certaine conception de l’universel qui rend désormais impossible de penser la société française telle qu’elle est devenue. Ce n’est pas la Nouvelle France qui fragmente l’universel. C’est un universel abstrait qui fragmente la société avant de reprocher aux autres ses propres divisions.

L’universel n’existe jamais à l’état pur

L’erreur tient dans une croyance simple selon laquelle plus un universel est vide, plus il est universel. C’est l’inverse qui est vrai. Un universel entièrement dépouillé de toute détermination cesse d’avoir une existence réelle. Il n’existe jamais séparément de ses formes concrètes, il ne flotte pas au-dessus de la réalité : il ne prend corps qu’à travers des situations, des institutions, des histoires. Celui qui n’aimerait que le fruit, et refuserait la pomme, la poire et la cerise parce qu’il ne veut aucun fruit particulier, ne mangerait jamais de fruit. Le fruit n’existe qu’à travers les fruits.

Hegel a donné à cette évidence sa forme rigoureuse, et sa conséquence politique : l’universel abstrait, celui de l’entendement qui se pose en s’opposant au particulier au lieu de le traverser, ne peut rencontrer le concret que sur un seul mode, la suppression. Les pages sur la liberté absolue et la Terreur en tirent la leçon1 : une volonté qui se veut immédiatement universelle, qui refuse de se particulariser dans des corps, des institutions, des différences, ne peut agir que par la négation pure. C’est là ce que Hegel nomme une mort qui ne signifie rien, « aussi vide que trancher une tête de chou ». Cette négation ne répond à aucun acte, ne fonde aucune œuvre commune et consiste seulement à retrancher toute détermination singulière. L’universel abstrait, porté jusqu’à son accomplissement, n’est pas neutre. Il est destructeur par structure.

Rien d’académique dans ce détour. Quand la République affirme ne connaître que des citoyens, elle croit tenir un principe de neutralité. Cette neutralité ne s’exerce pourtant pas de la même manière pour tous. On rappelle à une femme qui porte un foulard que sa croyance relève de la sphère privée. On ne demande jamais à celui dont le prénom, l’accent et la mémoire familiale coïncident déjà avec le récit majoritaire d’abandonner quoi que ce soit à la porte de l’universel. L’un est prié de devenir universel. L’autre est supposé l’être déjà, et sa situation particulière lui apparaît comme l’universel même. Ce n’est pas la différence qui fragmente. C’est un universel qui ne sait reconnaître les différences qu’en les vivant comme des écarts par rapport à une norme qu’il n’avoue pas.

Quand le particulier se fait passer pour l’universel

Un universel ne tombe jamais du ciel. Il est toujours porté par une société, une histoire, des institutions. Il a une langue, une mémoire, des habitudes. La difficulté commence lorsque cette situation particulière cesse de se reconnaître comme telle et se donne pour la mesure de toutes les autres. Marx a nommé cette opération une fois pour toutes : l’émancipation politique, écrit-il dans la Question juive, scinde l’homme en deux. Le citoyen, être céleste, abstrait, également souverain dans le ciel de l’État. Et l’homme réel, celui de la société civile, inégal, livré à la guerre économique. Les droits proclamés au premier étage ne suppriment pas les rapports de force du rez-de-chaussée. Ils flottent au-dessus d’eux et les recouvrent du voile de l’égalité formelle.

La chose devient sensible dès qu’on la ramène au sol. Tous disposent en droit de la même liberté d’entreprendre. Tous ne disposent pas du même patrimoine, du même carnet d’adresses, du même réseau scolaire, des mêmes ressources pour attendre et pour risquer. L’égalité affirmée dans le ciel du droit laisse intacte l’inégalité qui règne en bas, et c’est là sa fonction. L’Idéologie allemande en donne la formule : toute classe qui prend le pouvoir doit donner à son intérêt particulier la forme de l’intérêt général, présenter ses idées comme les seules raisonnables. Les idées dominantes d’une époque sont les idées de la classe dominante.

De là un renversement précis. L’universalisme républicain qu’on brandit contre les quartiers populaires a un contenu, et ce contenu se lit à livre ouvert dès qu’on cesse de le croire neutre. Assimilation, transmission, effort, héritage à continuer. Voilà le contenu. Il est situé, daté, culturellement spécifique. Il n’apparaît neutre que parce qu’il occupe la position dominante, celle qui n’a pas à se marquer puisqu’elle est la mesure à l’aune de laquelle tout le reste se marque. La position majoritaire se vit comme absence de particularité et fait des autres les porteurs exclusifs de la différence. Ce qui se donne pour neutre a précisément cessé de l’être.

Nommer une domination n’est pas l’inventer

On objectera qu’il faut bien un espace commun, faute de quoi la société se morcelle. Mais les différences n’attendent pas d’être nommées pour exister. Le jeune homme plus souvent contrôlé parce qu’on le perçoit comme arabe ou noir, le candidat au prénom étranger moins rappelé à compétences égales, la femme voilée écartée d’un emploi au nom d’une neutralité qui épargne les autres signes, tous subissent une différence que le discours ne fait que constater. Celui qui décrit une inégalité ne l’invente pas.

L’accusation de communautarisme le sait, et c’est ce qui la rend polémique bien plus qu’analytique. Elle culmine sur la race, où elle prétend que nommer la racialisation reviendrait déjà à raisonner en races. La confusion est trop commode pour être naïve. Dire d’un individu qu’il est racisé ne lui prête aucune essence, cela décrit qu’une société le traite comme s’il appartenait à une catégorie chargée de soupçons. Le mot ne nomme pas une identité, il nomme un rapport. L’extrême droite, elle, fait l’inverse exact quand elle érige races et civilisations en réalités closes. Tenir les deux gestes pour un seul, c’est faire de l’interdiction de nommer la domination le meilleur bouclier de la domination. Soutenir que parler de racialisation fabrique des races, c’est soutenir que parler d’exploitation crée les classes, ou que dénoncer le sexisme enferme les femmes. Le daltonisme républicain ne protège pas de l’assignation raciale. Il protège l’assignation de sa dénonciation.

L’universel ne cesse de se transformer

La critique de l’universel abstrait n’appartient pas à une seule tradition, et il faut la distinguer d’une autre qui lui ressemble par le vocabulaire et s’y oppose par le fond. Une première critique naît à la fin du XVIIIème siècle, dans la réaction contre les Lumières. À l’universalisme de la Révolution, elle reproche d’ignorer les peuples réels, leurs langues, leurs coutumes. L’humanité n’existerait jamais en général, seulement à travers des cultures irréductibles. Cette intuition a connu une longue postérité, du romantisme allemand à la pensée conservatrice contemporaine. Lorsque Éric Zemmour soutient que chaque peuple doit préserver sa continuité et résister aux mélanges qui l’altèrent, il la reprend. L’universel abstrait détruirait les identités concrètes.

La critique menée ici est l’inverse terme à terme. Elle ne reproche pas à l’universel de dépasser les identités ; elle lui reproche de ne pas y parvenir. Car un universel incapable d’intégrer ceux qu’il prétend représenter cesse d’être universel, il devient le nom sous lequel une identité particulière se donne pour la norme commune. Là où le différentialisme conclut que chaque peuple doit rester fidèle à lui-même, la position défendue ici affirme qu’aucun peuple n’est jamais achevé, et que toute communauté politique se transforme parce que ceux qu’elle tenait à la marge en déplacent peu à peu la définition.

Cette affirmation resterait un vœu pieux si l’histoire ne l’avait pas déjà vérifiée. Balibar a montré avec force que l’universel n’est jamais un acquis. Il ne se constitue qu’à travers des processus conflictuels d’universalisation qui déplacent sans cesse ses propres frontières2. Chaque universel proclamé porte une limite, une exclusion qui le dément, et c’est en luttant contre cette limite que d’autres élargissent le commun, révélant du même coup que l’universel précédent n’en était pas tout à fait un. Les droits ont toujours été arrachés à un universalisme qui n’en voulait pas, par ceux-là mêmes qu’il excluait. Les femmes contre un universel d’hommes. Les colonisés contre un universel de métropolitains. À chaque fois, non pas une identité qui réclame sa part, mais une position qui dénonce la fausseté du tout et le contraint à s’étendre.

Ce déplacement interdit une facilité qui guette toute critique de ce genre. Il ne s’agit pas de renverser la table et de couronner l’exclu comme le vrai porteur de l’universel. Ce serait remplacer un sujet unique par un autre, le citoyen abstrait par l’exclu réel, et reconduire le schéma qu’il fallait quitter. L’universel ne se laisse incarner par aucune figure, pas même celle de la victime. L’universalisation ne passe plus par un sujet – le peuple, la classe, la nation – mais par une pluralité de positions qui s’articulent sans se fondre. Ce qu’on nomme communautarisme, vu de près, n’est souvent que cela. Plusieurs positions qui se reconnaissent dans un même tort sans se ramener à une même essence. Les cortèges de solidarité avec Gaza n’ont pas rassemblé une communauté ethnique ou religieuse. On n’a pas besoin d’être arabe ni musulman pour y marcher. Ce qui les tient, c’est la reconnaissance, depuis des positions sociales très différentes, d’une même structure d’exception, l’expérience d’être rangé parmi ceux à qui les droits universels ne s’appliquent pas.

Ce que nomme vraiment la Nouvelle France

Les adversaires de la Nouvelle France raisonnent comme si deux France s’opposaient terme à terme, l’une ancienne et l’autre nouvelle, l’une historique et l’autre issue de l’immigration, l’une qu’il faudrait défendre et l’autre qui chercherait à prendre sa place. Cette représentation partage sa structure avec ce qu’elle prétend combattre, car le schéma du remplacement est aussi celui de l’extrême droite.

Une société ne change jamais parce qu’une identité en remplacerait une autre. Un présent ne remplace pas un autre présent, parce que le présent n’est jamais présent à lui-même. Il est hanté par un passé qui insiste encore et par un avenir qui travaille déjà. Le temps est désajointé, out of joint, et c’est de ce désajointement que la politique procède3. La France d’aujourd’hui n’est pas moins française que celle d’hier, elle ne lui est pas extérieure, elle est le produit de son histoire, de ses migrations, de son école, de ses conflits sociaux, de ses héritages coloniaux comme de ses traditions républicaines. Nommer la Nouvelle France, ce n’est donc pas annoncer une substitution démographique. C’est nommer le moment où une transformation déjà là devient visible, où une partie de la société se reconnaît et oblige le récit national à se redéfinir4.

Le véritable enjeu n’est pas le remplacement, mais la visibilité. Longtemps, des réalités très diverses ont été perçues séparément : les discriminations, les quartiers populaires, les héritages de l’immigration, les mobilisations contre les violences policières ou contre la guerre à Gaza… À un moment, ces expériences cessent d’apparaître comme des phénomènes isolés et dessinent une configuration d’ensemble. Walter Benjamin parlait de ces instants où une époque devient soudain lisible. Les étoiles étaient déjà là, la constellation apparaît. Ce que nomme la Nouvelle France n’est ni un groupe identitaire, puisqu’aucune essence ne lie ses membres, ni une addition d’individus, puisque des positions structurelles les tiennent ensemble. C’est cette figure tierce, une composition qui se reconnaît sans se fonder sur une appartenance. Elle ne crée aucune population nouvelle. Elle rend lisible une réalité que les anciennes catégories ne pouvaient plus penser.

Retourner l’accusation

L’accusation peut maintenant se retourner terme à terme. On accuse la Nouvelle France de fragmenter la société. C’est l’universel abstrait qui la fragmente, parce qu’il ne sait reconnaître les différences qu’en les traitant comme des sécessions. On l’accuse de masquer un projet de pouvoir sous les grands mots de l’universel. C’est l’universel abstrait qui masque, en faisant passer un particulier pour le tout. On l’accuse d’essentialiser les identités. C’est l’universel abstrait qui essentialise, puisqu’il interdit de nommer les rapports de domination et condamne ainsi chacun à l’identité que ces rapports lui imposent.

L’alternative dans laquelle on voudrait enfermer le débat, l’universalisme abstrait ou le repli identitaire, est un faux partage. Les deux termes s’opposent mais partagent un présupposé, que l’universel et le particulier seraient condamnés à se faire face. C’est ce présupposé qu’il faut abandonner. L’universel n’est pas ce qui reste quand les différences s’effacent ; il est ce qui se construit quand une société devient capable de faire de ces différences autre chose que des frontières. La Nouvelle France ne mérite alors ni l’enthousiasme de ceux qui y verraient déjà un nouveau sujet historique, ni l’anathème de ceux qui n’y voient qu’une menace. Elle nomme quelque chose de plus sobre, le moment où l’ancien récit de l’universel ne suffit plus à rendre intelligible la société française.

On peut refuser l’expression, lui en préférer une autre. On ne dissipera pas la difficulté en changeant de vocabulaire, car ce qui est en jeu déborde une formule de campagne. Il s’agit de savoir comment une société se représente elle-même lorsque ceux qu’elle reléguait à sa périphérie demandent à être reconnus non comme des exceptions mais comme des participants du commun. Ce que ses adversaires prennent pour une fragmentation de l’universel en est peut-être le contraire, le moment où il cesse d’être une abstraction pour devenir concret.

La question n’est donc plus de savoir si la Nouvelle France menace l’universel. Elle est de savoir si l’on accepte encore qu’un universel soit transformé par celles et ceux qu’il prétendait déjà contenir. Toute politique commence peut-être là, dans cet instant où l’universel cesse d’être un héritage pour redevenir une tâche.


  1. G. W. F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit (1807), chapitre VI, « La liberté absolue et la Terreur ». ↩
  2. Étienne Balibar, Des universels. Essais et conférences, Galilée, 2016 ↩
  3. Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993, pour le motif du temps « out of joint ». Voir aussi « Politique du désajointement : tenir dans ce qui ne tient plus », Hors-Série ↩
  4. Voir « Nommer la France qui apparaît », Hors-Série ↩
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