12.03.2026 à 17:40
Vivian PETIT
Effectivement, ce titre est un peu provocateur, dans la mesure où Marguerite Duras ne s’est jamais portée candidate à une élection et n’a jamais envisagé la politique comme une carrière. D’un autre côté, il est peut-être plus sérieux qu’il n’en a l’air, puisqu’il résume l’ambition de l’essai : retracer le parcours politique de la femme de lettres et voir, dans son engagement, ce qui peut être considéré comme des lignes directrices.
Je vois ce livre comme une tentative d’épuisement du sujet. J’ai voulu mêler à la fois son œuvre et toute la littérature critique qu’elle a engendrée. Évidemment, beaucoup de livres ont déjà été écrits, à commencer par la très impressionnante biographie de Jean Vallier. Mais je ne voulais pas me laisser enfermer par le corpus existant. Je crois qu’il est sain, même quand on travaille sur des superstars de la littérature comme Marguerite Duras, de retourner aux archives.

En menant une étude de la presse d’époque, j’ai trouvé de nombreux matériaux nouveaux, notamment sur sa mère, qui dirigeait une école en Cochinchine. Ma plus belle trouvaille reste le tout premier texte publié par Duras, en 1939 — elle a alors 25 ans — : un entretien qu’elle réalise avec Nam Phương, la toute dernière impératrice d’Annam (actuel Viêt Nam). C’est un texte magnifique sur la forme et très intéressant sur le fond, puisqu’il préfigure l’essai qu’elle publie chez Gallimard l’année suivante, en défense de l’Empire français.

Nuançons un peu. Son rôle dans l’administration coloniale est celui d’une chargée de communication. Elle y entre sans doute grâce au souvenir que son père a laissé comme administrateur colonial, sa connaissance de la situation locale ayant évidemment aussi joué. Elle est attachée au cabinet du ministre — d’abord Marius Moutet, l’un des ministres socialistes du Front Populaire qui tente de faire appliquer le programme d’union de la gauche. On la charge d’organiser un grand événement de propagande autour de la banane française. Après la dislocation du Front Populaire, les rênes du ministère passent aux mains de Georges Mandel, figure du radicalisme et ancien collaborateur de Clemenceau. Avec l’un comme avec l’autre, elle s’investit peu dans son travail, n’y voyant qu’un moyen de gagner sa vie. C’est par le communisme qu’elle devient anticolonialiste : la prise de conscience née en 1944 se mue en une vision du monde dans laquelle le colonialisme n’a plus sa place.

De son expérience personnelle de l’Indochine française, elle garde néanmoins ancrée en elle la condition misérable des prolétaires blancs dans le rouage de la colonisation. En ce sens, son personnage de La Mère dans Un barrage contre le Pacifique peut d’ailleurs être comparé à celui de Lord Jim dans La Folie Almayer de Conrad.

La jeune Duras a des goûts très éclectiques ! Contrairement à ce qu’elle ne cessera de répéter une fois adulte, sa mère lisait beaucoup et lui a transmis le goût de la lecture, notamment à travers des auteurs classiques comme Michelet et Renan, mais aussi des écrivains tels que Loti ou Gide. Comme toutes les jeunes filles de son âge, elle n’a pas pu échapper aux lectures scolaires obligatoires, de Victor Hugo à Racine, ni aux romans de collège, parfois un peu mièvres, de Delly. Au‑delà du monde des livres, l’enfance de Duras est marquée par une grande liberté et de nombreuses rencontres. Paradoxalement, le déclassement subi par sa mère au sein de la colonie lui profite en lui permettant de vivre une existence moins rangée.
Il y a un paradoxe intéressant dans le rapport qu’entretient Marguerite Duras à la politique : elle ne s’intéresse vraiment à la chose publique qu’en s’éloignant des lieux de pouvoir. Je m’explique : alors qu’elle est collaboratrice au ministère des Colonies, elle voit se liquéfier le Front populaire et, avec cet espoir brisé, se désagréger la Troisième République, sans que cela ne l’affecte réellement. De la même façon, pendant l’Occupation, alors qu’elle est responsable d’une commission pour le papier d’édition, elle ne considère cette fonction que comme un travail alimentaire. Ce n’est qu’en 1944, lorsque son mari, Robert Antelme, est déporté à Buchenwald pour faits de résistance, qu’elle se mobilise, quitte son emploi et se passionne pour la politique.

Une anecdote racontée par Dionys Mascolo illustre cette entrée dans le monde de la Résistance : il se souvient du jour où, avec un ami de François Mitterrand et Mitterrand lui-même, ils se sont retrouvés rue Saint-Benoît. C’est l’odeur des cigarettes que Mitterrand fumait, ramenées de son récent séjour à Londres, qui lui a fait comprendre qu’ils venaient d’entrer dans le monde des réseaux de résistance anglais. Cette passion pour la politique, née du bouleversement de la guerre, ne la quittera plus jusqu’à sa mort en 1996.

De son premier roman Les Impudents (publié en 1943) à Écrire (publié en 1993) Duras n’a jamais cessé de se raconter, de revisiter les moments les plus romanesques de sa vie. L’occupation et la libération de la France n’échappent pas à cette logique. La première version de son texte La Douleur figure sous la forme d’un journal intime. Il est consultable à l’IMEC. Le texte, revu, est publié tardivement, en 1985. Cette scène de torture avec Ter le milicien (« Celle qui torture le donneur, c’est moi. De même celle qui a envie de faire l’amour avec Ter le milicien, moi ») permet, à mon sens, tout à la fois d’introduire un tableau spectaculaire qui mêle, selon la formule de Barrès le sang de la volupté et de la mort, mais aussi d’accentuer son rôle dans la Résistance à un moment ou la France s’intéresse de plus en plus la période de l’occupation et à la responsabilité des uns et des autres.

Eh bien, c’est du Duras. Elle est capable d’une gymnastique intellectuelle parfois surprenante, faite de déplacements et de paradoxes assumés. Surtout, elle ne supporte pas la culture de l’effacement, cette tendance à gommer les contradictions ou les zones d’ombre au nom d’un récit plus confortable.
Cette phrase est également intéressante parce qu’elle confère à la littérature un pouvoir presque rassurant, comme si l’écriture pouvait servir de garantie morale ou symbolique. Comme le fait remarquer Roland Barthes à propos des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle : « la littérature est chez nous tant une valeur invétérée, qu’il y a l’idée qu’aucune lésion ne peut venir d’un homme qui se soucie d’écrire bien le français ». Autrement dit, l’acte d’écrire et la maîtrise du style tendent à produire une forme d’indulgence. Ainsi, le Robert Brasillach collaborationniste est-il en partie lissé par le Brasillach homme de lettres. De la même façon que, dans L’Amant, Ramon Fernandez est en quelque sorte policé par l’amateur de Balzac. La littérature agit alors comme un filtre : elle atténue et recompose.

Sa conception du militantisme est tout à fait atypique. Je fais la distinction entre les intellectuels du parti, qui organisent les revues, structurent les étudiants et participent, lors des congrès, à la définition du projet communiste pour la France, et les intellectuels dans le parti, qui sont au fond des sympathisants ayant sauté le pas de l’adhésion, apportant un certain prestige, offrant occasionnellement une œuvre d’art au parti ou prenant la parole à un meeting, mais ne s’investissant pas dans l’organisation du parti. L’exemple le plus frappant est sans doute Pablo Picasso.
Duras entretient un rapport tout autre : elle s’implique comme militante de base, participe à toutes les actions, tente de convaincre sa concierge d’adhérer au parti et est même élue secrétaire de cellule. Cependant, elle refuse de participer à la vie intellectuelle du parti et de mettre son art au service de la cause. Elle cache parfois — sans doute pour éviter les sollicitations — qu’elle est une auteure publiée. En ce sens, son engagement se distingue profondément de celui des autres intellectuels de la même époque. Je ne connais aucun équivalent en France.
Tout à fait ! Le motif invoqué pour justifier par la fédération de Paris du PCF dans le cadre de l’exclusion de Marguerite Duras et de ses amis (Mascolo, Antelme, Morin etc) est sans cesse changeant : on lui reproche d’abord d’avoir publiquement diffamé des cadres du Parti, puis on lui reproche ses fréquentations titistes (comprendre ici une amitié avec Vittorini), puis poussant plus loin dans l’ignominie, on lui reproche finalement d’être une nymphomane vivant avec deux hommes et fréquentant des boîtes de nuit. On imagine assez bien l’exaltation que pouvait ressentir l’obscure secrétaire de section du sixième arrondissement de Paris en diligentant cette enquête contre des jeunes gens brillants ; les basses jouissances de Fouquier-Tinville1.

Malgré son exclusion du parti — c’est l’une des thèses de mon essai — Duras reste relativement proche de l’organisation communiste jusqu’au milieu des années 1960. En quittant le parti, elle promet d’ailleurs de ne rien faire qui puisse nuire au collectif.
Elle continue ainsi de se mobiliser ponctuellement pour certaines causes, par exemple en soutenant Julius Rosenberg et Ethel Rosenberg, communistes condamnés à mort aux États‑Unis.

Cela ne l’empêche pas, parallèlement, de porter un regard de plus en plus lucide sur la réalité des persécutions au sein des démocraties populaires. Son communisme, empreint de fraternité et attaché aux droits de l’homme, devient progressivement incompatible avec celui imposé par Moscou.
Duras ne mâche pas ses mots ! Dans le journal intime qu’elle tient dans l’après-Libération, elle écrit : « La différence entre de Gaulle et Hitler, c’est que de Gaulle croit en la transsubstantiation. Il parle droit au cœur des catholiques. Hitler croit dans la force venue d’en haut. De Gaulle croit à la force venue d’En Haut. Voilà ce qu’on a au pouvoir. Aucune différence, sinon dans la nature du mythe de base. Outre-Rhin, l’Arianisme. Ici, le Bon Dieu. »
La comparaison est violente, mais elle reflète le climat de l’époque. Contrairement à l’image d’Épinal que nous en avons aujourd’hui, la Libération n’a pas été suivie d’une longue période de concorde nationale. La France reste à genoux économiquement — les tickets de rationnement perdurent jusqu’en 1949 — et l’union sacrée de la Résistance se fissure rapidement. La Guerre froide divise le pays. La virulence de Duras est celle des communistes français, confrontés à l’hostilité croissante des gaullistes et des radicaux. Le climat est tel qu’en 1952, le ministre de l’Intérieur fait arrêter Jacques Duclos, responsable du PCF en l’absence de Thorez, sous prétexte qu’il préparait un coup d’État. La preuve ? Un revolver et deux pigeons morts retrouvés dans sa voiture…
Tous deux font partie de la mouvance gauchiste des années 1965-1975. Leurs chemins ont sans doute dû se croiser — Marguerite Duras affectionnait la compagnie de jeunes intellectuels brillants. Pourtant, leur engagement politique s’inscrit dans des logiques opposées. Guy Hocquenghem ne cesse de créer des collectifs, des groupuscules, des fronts de lutte. Duras, elle, cultive plutôt une posture d’électron libre et refuse toute discipline militante.

C’est tardivement que la question homosexuelle entre dans l’œuvre durassienne, après 1980 et sa rencontre avec Yann Andréa, jeune écrivain homosexuel qui deviendra son compagnon jusqu’à la fin de sa vie. Si Duras peut paraître, à certains moments, un peu homophobe — on pense notamment ici à La Maladie de la mort —, elle est aussi capable de se mobiliser pour la communauté et n’hésite pas à participer au magazine Gai Pied ou à soutenir Julien Cendres, un jeune auteur censuré pour une prose jugée trop crûment gay.

Son rapport à l’écologie est celui d’une femme née en 1914 : il se limite à la préservation de la nature et à la lutte contre l’énergie nucléaire. L’affaire Greenpeace mêle deux grandes passions de Duras — son amitié pour François Mitterrand et sa haine de la Russie soviétique. Elle en veut beaucoup à l’association de s’en prendre à la France plutôt que d’aller provoquer Gorbatchev. Pour elle, l’écologie reste une question secondaire : on ne peut pas se préoccuper de la planète si l’on ne se préoccupe pas d’abord du concert des nations.

Mais ce qui transpire également de son texte, c’est une certaine mauvaise foi — car elle fait parfois preuve d’une mauvaise foi manifeste dans le soutien qu’elle apporte à Mitterrand. Je crois qu’à la longue, cela a fini par lui peser, et dans un de ces retournements dont elle seule a le secret, elle finit par voter communiste en 1993, comme pour remettre Mitterrand dans le droit chemin.
Son Goncourt en 1984 pour L’Amant est une consécration, avec lui elle passe un cap symbolique et devient une personnalité grand public. Elle est parodiée et imitée, les critiques se déchirent sur son cas et chacune de ses apparitions publiques fait déplacer les foules. Mais elle a 70 ans. Pour en arriver là, elle a dû faire face à des traversées de déserts. C’est sans doute l’une des rares femmes de sa génération à avoir décidé de vivre entièrement de sa plume après la libération. Pour y arriver, elle a dû enchaîner les articles journalistiques, les reportages, elle s’est improvisée intervieweuse de télévision et a tenté (sans succès) de monter une maison d’édition.
Bref, elle est passée, avant la gloire tardive, par toutes les fourches caudines de la vie littéraire. Mais quel éclatant succès s’est-elle réservé pour ses deux dernières décennies ! Ce n’est pas pour rien que François Mitterrand, arrivé à l’Élysée, tient tant à s’afficher à ses côtés. Pour accéder à la gloire, Duras a méticuleusement construit un personnage — et c’est peut-être là son œuvre la plus accomplie. Car chez elle, la vie et l’écriture ne forment qu’un seul et même geste : sa voix rauque, son phrasé singulier, ses cols roulés et lunettes noires, ses engagements médiatiques et politiques, tout participait d’une même mise en scène de soi, cohérente et totalisante, qui a fini par rendre indémêlables la femme et la légende.
La coïncidence, pour une petite ville paisible de 2000 habitants est assez incroyable et l’on se surprend à rêver d’une rencontre impromptue à la boulangerie ou au bureau de tabac. Mais il n’en est rien ! Si Khomeini recevait ses fidèles sous les pommiers de Neauphle, il vivait en fait à quelques centaines de mètres de là, à Jouars-Pontchartrain. La présence de Khomeini était une nuisance pour les habitants des deux communes à cause des autobus d’adorateurs, de la police, des curieux et des journalistes.
Mais les deux célébrités ne se sont jamais rencontrées. Une contre-vérité colportée par les médias bolloréens voudrait que les intellectuels de gauche français aient massivement soutenu la création de la république islamique d’Iran. Il n’en est rien. Pour Duras moins que pour les autres puisque l’auteure de Moderato Cantabile s’est même rendue en Iran en 1969 à l’invitation du dernier Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, pour constater les résultats de la révolution blanche. Expérience qu’elle a d’ailleurs moyennement appréciée. Je ne pense pas que Marguerite Duras ait eu envie de rencontrer son voisin l’ayatollah ou qu’elle ait cherché à le faire. Elle était athée, matérialiste et exécrait tout ce qui pouvait se rapprocher du culte de la personnalité.
Je tenais à remercier chaleureusement Annie Ernaux, qui a répondu à plusieurs de mes questions sur la manière dont les lecteurs de sa génération ont reçu l’œuvre de Marguerite Duras et sur le modèle qu’elle pouvait représenter pour de jeunes écrivains. Son témoignage m’a aidé à mieux comprendre l’influence concrète de Duras et à situer mon travail dans une perspective plus vivante de réception de son œuvre.
Il faudrait dire qu’aujourd’hui elle est victime de lectures politiques assez paresseuses : avec d’un côté une certaine droite qui ne veut voir en elle que le parangon d’une modernité honnie et de l’autre une certaine gauche qui, dans un grand malentendu, préfère mettre en avant son genre plutôt que son œuvre, l’enfermant dans un rôle de pionnière féminine qu’elle n’a jamais revendiqué, lui refusant du même coup une complexité et une ambivalence qu’elle n’a pourtant cessé de revendiquer.
︎09.03.2026 à 16:06
Vivian PETIT
J’ai dénoncé la guerre contre l’Iran – La police israélienne m’a battu, arrêté et imposé une fouille à nu.
Mardi soir, je suis allé manifester pour dénoncer l’attaque menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Deux heures plus tard, j’étais humilié et fouillé à nu au sein d’un commissariat.
À notre arrivée sur la place Habima de Tel Aviv, des dizaines d’agents de police nous attendaient, prêts à nous disperser pour empêcher la manifestation. Nous étions vingt à refuser le silence imposé face à l’assaut meurtrier déclenché samedi dernier par Israël aux côtés des États-Unis. Nous sommes restés sur la place et avons sorti les écriteaux que nous avions préparés. Quelques secondes plus tard, nous étions violemment attaqués par la police, qui arrachait nos pancartes et nous frappait. J’ai personnellement reçu des coups de pied avant d‘être mis au sol et interpellé.
Jeudi matin, le tribunal auprès duquel j’avais fait appel m’a donné raison. Les cinq jours d’assignation à résidence auxquels j’avais été condamné ont été annulés et le caractère illégal de la fouille a été reconnu. J’ai également déposé plainte auprès du ministère de la Justice, chargé d’enquêter sur les fautes commises par des agents de police ainsi qu’auprès du procureur général par l’intermédiaire de l’Association pour les droits civils en Israël. Je ne me fais cependant aucune illusion quant au fait que cela puisse faire évoluer l’attitude de la police vis-à-vis des manifestants.
Les attaques contre la liberté d’expression ne se limitent pas aux heures passées au commissariat. Je suis étudiant en droit à l’université de Tel Aviv et élu au conseil étudiant. Je suis fier de pouvoir dire que le corps enseignant m’a soutenu dès le début, condamnant publiquement l’attitude de la police et prenant de mes nouvelles. Pour autant, une déclaration dénonçant le soutien exprimé à mon endroit a été publiée par le conseil étudiant, qui avait déjà tenté à plusieurs reprises de m’exclure de l’instance en raison de mes engagements politiques. En tant que militant et étudiant en droit, je suis inquiet que l’avenir du système judiciaire israélien se trouve entre les mains de personnes qui soutiennent des fouilles à nu illégales dès lors qu’elles sont imposées à leurs adversaires politiques.
Mon propre cas n’est pourtant pas le sujet principal. Le sujet, ce sont ces plus de mille civils iraniens tués dans les bombardements depuis samedi, les 170 élèves et enseignants morts suite au bombardement d’une école dans la ville de Minab comme toutes les autres personnes qui paient au prix fort cette folie impérialiste. Le régime iranien est évidemment un régime oppressif, théocratique et fasciste : il emprisonne et assassine des dizaines de milliers d’opposants politiques, opprime brutalement les femmes et les personnes LGBT. Aussi, la majorité des citoyens iraniens vivent dans une pauvreté abjecte. Pour autant, si l’agression en cours est menée au nom de la « libération du peuple iranien », nous savons que l’invasion de l’Iran par une superpuissance étrangère n’aidera personne.
Un regard sur l’histoire nous apprend que les interventions extérieures n’ont jamais aidé les Iraniens. Les intérêts économiques liés au pétrole ont poussé les puissances occidentales à soutenir le Shah, incarnation d’un régime fantoche au service des États-Unis qui réprimait férocement son opposition. Sous son règne, l’économie iranienne était entièrement soumise aux intérêts des actionnaires des compagnies pétrolières britanniques et américaines.
C’est en partie à cause de cela que s’est développée la Révolution islamique et qu’a pu être instauré le régime des ayatollahs, système politique lui aussi oppressif. Que ce soit en Afghanistan, en Irak ou plus récemment au Venezuela, les interventions menées par les États-Unis n’ont jamais eu pour objectif d’améliorer le sort des populations. Dans ces pays, les conditions de vie sont aujourd’hui pires qu’avant les interventions américaines.
Quiconque conçoit la guerre en cours comme un mal nécessaire pour faire avancer une cause juste doit comprendre que cette guerre ne libérera pas le peuple iranien de l’oppression qu’il subit et qu’elle ne lui apportera ni la liberté ni le respect des droits humains. Si la guerre profite à certains, ce sera uniquement à Trump, Netanyahou ainsi qu’à une poignée de milliardaires qui pourront faire croître leurs profits.
L’invocation par Israël du cassus belli qu’incarnerait la « menace iranienne » sonne tout aussi creux. Les déclarations de Netanyahou décrivant l’Iran comme porteur d’une menace « imminente » n’ont pas varié en trente ans. Les armes nucléaires, même lorsqu’elles sont accessibles, servent essentiellement d’instrument de menace et d’outil politique. Jusqu’à présent, la plus grande démocratie au monde fut la seule puissance suffisamment folle pour l’utiliser.
Depuis sa fondation, l’État d’Israël n’a cessé de jouer la carte de la victimisation, y compris lorsqu’il est comme aujourd’hui à l’origine d’une escalade militaire. Nous devons donc nous tenir à distance des récits fallacieux selon lesquels la sécurité pourrait être assurée par les raids aériens, les bombardements et le déclenchement de nouvelles guerres. Comme nous l’avons déjà observé à Gaza, cette politique ne peut déboucher que sur la destruction, la dévastation et l’acceptation du génocide
Tribune initialement parue en hébreu puis en anglais dans Haaretz.
Itamar GREENBERG
05.03.2026 à 16:19
Pascal LEVOYER
Dans son vote du 3 mars, le PS appelle ses militants à se démarquer de LFI ; il exhorte ses élus locaux à se désolidariser, et dénonce publiquement les listes communes dans plus de soixante villes où PS et LFI se présentent ensemble. À quelques jours du premier tour des élections municipales.
Il faut mesurer la brutalité de ce geste. Non pas sa violence verbale, presque banale, mais sa violence politique et symbolique. Ce que le Parti socialiste accomplit ici dépasse le calcul électoral. Il s’agit d’une tentative d’annulation.
Il y a une distinction que l’on néglige trop souvent. Vouloir battre un adversaire, c’est éventuellement vouloir le supprimer, le défaire au point qu’il n’existe plus. L’annuler, c’est autre chose et c’est bien plus radical : c’est vouloir qu’il n’ait jamais existé, remonter en amont du présent pour atteindre le passé lui-même. Faire en sorte que des millions de voix n’aient jamais été exprimées, que la rupture politique ouverte au moins depuis 2017 soit réécrite comme une parenthèse illégitime, un accident qu’il faudrait effacer du récit.
La tentative est vouée à l’échec. On ne peut pas effacer rétroactivement les millions d’électeurs qu’une force politique a mobilisés ni les dynamiques qu’elle a engendrées. Pourtant cette volonté existe, s’organise, se déploie. Et c’est précisément ce que fait le PS en procédant à une diabolisation systématique de Mélenchon, à une destruction symbolique de sa légitimité.
C’est cette impossibilité structurelle qui rend cette volonté particulièrement effrayante et dangereuse. À ne cesser de vouloir ce qu’on ne peut faire advenir, on se livre à une pulsion qui se nourrit de son propre échec et qui se répète. Ce n’est plus une stratégie qui avance vers un but, c’est une compulsion qui tourne sur elle-même. Un acharnement. L’acharnement du PS contre Mélenchon.
Depuis près de dix ans, le PS ne cesse ainsi de désigner Mélenchon et LFI comme la cause de ses propres défaites, comme si l’effondrement de 2017 n’avait pas d’abord été le produit du quinquennat Hollande, de la rupture assumée avec les classes populaires, de l’abandon de toute conflictualité sociale. Plutôt que de tirer ce bilan, le PS a préféré déplacer la faute, externaliser l’échec, transformer sa défaite politique en faute morale de l’autre.
2017 aurait dû pourtant imposer un bilan radical, douloureux, public. Pourquoi cette déroute ? Que signifie ce transfert massif de voix vers une force politique qui, précisément, rompt avec le social-libéralisme ? Ce bilan n’a jamais eu lieu. Au mieux il est resté en suspens ou partiel ; en réalité, simplement esquivé. La séquence 2017-2026 est restée non-élaborée dans la mémoire du PS, telle une blessure ouverte qu’on ne regarde pas mais qui continue de s’infecter.
C’est pourquoi la résolution du 3 mars, conséquence directe de cette défaillance, n’est qu’un fantasme de restauration. Celui d’un retour à l’état antérieur à 2017, à un champ de gauche où le PS redeviendrait spontanément le centre de gravité et retrouverait l’hégémonie perdue. Elle exprime la nécessité d’annuler LFI — non pas la battre, mais bien l’annuler.
Toute tentative d’effacement laisse cependant des traces. Effacer une trace, c’est produire la trace de l’effacement. L’acte d’effacement est lui-même une trace, plus persistante encore que ce qu’elle prétendait faire disparaître, parce qu’elle porte en elle le témoignage de la violence de l’opération. Si bien que plus l’on cherche à nier une réalité politique, plus elle revient hanter ceux qui prétendent l’avoir liquidée. À force de refuser de reconnaître ce que représente LFI — une colère sociale, une demande de rupture, un électorat populaire durablement détaché du social-libéralisme — le PS transforme cette réalité en symptôme obsédant. Mélenchon devient l’ennemi intérieur permanent, celui qu’il faut dénoncer sans cesse parce qu’il empêche le récit de se refermer.
C’est ici que l’accusation d’antisémitisme joue un rôle central. Elle ne fonctionne pas comme un argument, mais comme un couperet qui dispense de toute démonstration et interdit la discussion. Elle disqualifie par avance quiconque refuse de s’aligner.
La mécanique est connue et elle est rejouée jusqu’au ridicule. Une polémique mineure sur une prononciation devient une preuve irréfutable d’antisémitisme. Quiconque demande des preuves supplémentaires est suspect. Quiconque contextualise est complice. Quiconque rappelle que Mélenchon a combattu toute sa vie les formes réelles d’antisémitisme, ou que LFI a fait bien davantage que le PS pour mobiliser les quartiers populaires contre le racisme et les discriminations, est accusé de relativisation. Le terme « antisémite » est instrumentalisé pour clore le débat avant qu’il ait pu s’ouvrir.
La méthode mérite d’être examinée de près. L’accusation ne fonctionne pas sur le mode de la preuve, de l’examen d’un acte, d’une déclaration, d’un texte qui établirait sans ambiguïté l’intention antisémite. Elle fonctionne sur le mode du relent : quelque chose qui se dégage, qui imprègne, qui se répand par contagion. On ne dit pas « Mélenchon a tenu des propos antisémites en prononçant ce mot », on dit qu’il « sent » l’antisémitisme, que ses propos en ont les « relents », que son rapport au monde en est traversé. C’est une accusation d’essence, non d’acte, et c’est précisément pourquoi elle est irréfutable. On peut contester un fait ; on ne peut pas se défendre d’une atmosphère. Mieux : quiconque tente de se défendre confirme par là même qu’il y a quelque chose à défendre. Le piège est parfait.
Cette instrumentalisation est politiquement irresponsable. Elle affaiblit la lutte réelle contre l’antisémitisme — qui existe, qui tue, et dont l’extrême droite est historiquement et massivement porteuse — en la transformant en arme de disqualification interne. En reprenant les mêmes procédés que ses adversaires, le PS ne protège personne ; il banalise seulement ce qu’il prétend combattre.
Et Mélenchon l’a écrit, le soir même du 3 mars : « Insupportable désolidarisation du combat antifasciste qui reprend les attaques de l’extrême droite. » Ce n’est pas une posture défensive. C’est un constat structurel. Quand le discours socialiste se nourrit des mêmes signifiants que le discours fasciste — quand les deux s’accordent, au moins fonctionnellement, sur la désignation d’un ennemi intérieur à exclure du champ du légitime — il y a collusion, même involontaire. Le résultat est connu. Le PS offre mécaniquement des victoires à la droite et au Rassemblement national. Ce n’est pas une opinion, c’est une règle arithmétique élémentaire.
Dresser un bilan est un acte exigeant ; son refus obstiné est une pathologie politique. Il faut être en mesure d’accepter une perte pour reconnaître que ce qu’on croyait être le socialisme ne l’est plus, que la respectabilité n’a pas protégé de la défaite, que la gestion sans conflictualité a détruit la confiance populaire. Il est sans doute plus confortable de se convaincre que c’est Mélenchon qui a « divisé » la gauche, comme si la gauche n’était pas déjà divisée par les choix du gouvernement Hollande, avant même que LFI n’existe, pour s’offrir ainsi le fantasme d’un retour à l’état d’avant l’échec.

L’histoire offre pourtant des avertissements sévères. Johann Chapoutot, dans Les Irresponsables, a montré comment des élites ont ouvert la voie au pire non par simple aveuglement, mais en choisissant délibérément la défense de leurs intérêts — leur position dans le champ social, leur accès aux institutions, leur reproduction comme couche dirigeante — plutôt que l’analyse lucide de ce qui se passait. La comparaison n’est pas morale, elle est structurelle. Le PS neutralise sa gauche non seulement pour survivre électoralement, mais parce que LFI incarne une ligne de rupture incompatible avec ce qu’il est devenu sociologiquement, à savoir un parti de notables, de hauts fonctionnaires et d’élus professionnels dont les intérêts de position contredisent toute conflictualité sociale réelle. Quand la social-démocratie préfère neutraliser sa gauche plutôt que d’affronter la droite radicale, elle prépare toujours sa propre impuissance et, avec elle, celle de tous.
Il faut nommer aussi la violence particulière qu’il y a à prétendre enjamber une séquence historique pour reprendre là où on en était. C’est une violence d’abord contre ceux qui ont vécu cette séquence. Dire : « Reprenons comme avant », c’est nier que quelque chose leur est arrivé, qu’ils ont été transformés, que leurs expériences — défaites, désillusions, ruptures, mais aussi mobilisations, espoirs, nouvelles formes d’engagement — ont une réalité. C’est leur demander de se comporter comme si leur propre histoire n’avait pas eu lieu. Une injonction à l’amnésie qui est aussi une injonction à trahir ce qu’ils ont traversé.
C’est une violence ensuite contre le réel lui-même. L’électeur de 2017 puis de 2022 qui a voté Mélenchon ne peut pas être rejoué comme s’il était encore l’électeur de 2012 qui avait voté Hollande. La séquence a eu lieu. Elle a produit des effets. Les nier ne les efface pas.
C’est une violence enfin contre la possibilité même d’apprendre. Toute séquence, même catastrophique, est une expérience collective qui peut devenir ressource si elle est élaborée. Elle contient des diagnostics, des enseignements, des transformations nécessaires. La refuser, c’est se condamner à rejouer les mêmes erreurs avec la même bonne conscience intacte. Et c’est exactement ce que fait le PS depuis neuf ans.
Mais on aura compris que ce qui importe, en définitive, ce n’est pas le sort du PS en tant qu’organisation. C’est ce qu’il fait au corps social, à l’espace politique, à la possibilité même d’une alternative de gauche au moment où une extrême droite déjà gouvernante étend son emprise sur le pays. Les dégâts se mesurent à l’affaiblissement durable d’une capacité collective à penser et à agir. Des millions d’électeurs ont trouvé dans LFI une représentation qu’ils n’avaient plus ailleurs. Annuler cette représentation, c’est leur dire que leur choix était une erreur ou une faute, les renvoyer à une inexistence politique. C’est décider par avance que certaines formes de radicalité, certains électorats, certains modes d’existence politique sont irrecevables.
La résolution du 3 mars restera comme un document. Pas parce qu’elle marquera un tournant ; elle n’aura été qu’un épisode de plus dans une longue série. Mais parce qu’elle concentre, avec une économie de moyens presque didactique, toutes les pathologies d’un parti qui ne sait plus ce qu’il veut être, sinon ce qu’il était avant que la réalité lui impose un bilan qu’il refuse encore de regarder en face.