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Observatoire des multinationales
 

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10.09.2026 à 07:00

Capgemini, Axa, Thales… « Normale Sup' » ouvre grand ses portes au secteur privé

Séverin Lahaye

L'ouverture de l'École normale supérieure au secteur privé est en bonne voie. L'Observatoire des multinationales a pu mettre la main sur plusieurs conventions de mécénat signées par « Normale Sup' » avec ses entreprises mécènes, pour des centaines de milliers d'euros. Toutes comportent des clauses problématiques susceptibles de porter atteinte aux libertés académiques. La prestigieuse institution de la rue d'Ulm serait-elle en train de troquer Jean-Paul Sartre et Paul Langevin pour Capgemini (…)

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L'ouverture de l'École normale supérieure au secteur privé est en bonne voie. L'Observatoire des multinationales a pu mettre la main sur plusieurs conventions de mécénat signées par « Normale Sup' » avec ses entreprises mécènes, pour des centaines de milliers d'euros. Toutes comportent des clauses problématiques susceptibles de porter atteinte aux libertés académiques. La prestigieuse institution de la rue d'Ulm serait-elle en train de troquer Jean-Paul Sartre et Paul Langevin pour Capgemini et Thales ?

« [Je veux] contribuer à l'ouverture de l'ENS au monde de l'entreprise, de l'entrepreneuriat, des organisations publiques ou privées et de la société en général. » À son arrivée à la tête du conseil d'administration de l'École normale supérieure (ENS-Ulm) en 2022, Anne Bouverot ne cache pas son ambition de changer la culture de la vénérable institution. Cadre d'Orange pendant près de vingt ans, et après avoir écumé les conseils d'administration de grands groupes (Capgemini, Safran, Edenred...), elle devenait la première personnalité issue du secteur privé à présider l'école.

L'ancienne diplômée en informatique de la rue d'Ulm, choisie par l'exécutif, compte parmi les invités réguliers de l'Élysée autour des sujets d'Intelligence artificielle (IA). C'est d'ailleurs elle qui a été chargée d'organiser le Sommet pour l'Action sur l'IA en février 2025 (lire notre enquête).

De fait, depuis quelques années, les relations entre l'École normale supérieure et le monde de l'entreprise semblent s'intensifier. En témoigne la multiplication des « chaires » financées par des grands groupes privés français, comme Airbus, Thales, Axa, Renault, Casino ou Capgemini, et parfois étrangers comme Mitsubishi. Le tout sans transparence et sans véritable débat. Une politique qui commence à inquiéter certains au sein de l'ENS, dès lors que certains de ces généreux mécènes sont associés aux actions de l'armée israélienne à Gaza ou – dans le cas de Capgemini – aux politiques anti-migrants de Donald Trump.

De Sartre et Foucault à Axa et Mitsubishi

Les liens entre les grandes écoles françaises et les groupes industriels, parfois profondément enracinés dans l'histoire, se sont renforcés et se sont diversifiés ces dernières années au rythme de la baisse des dotations publiques. Financements directs, présence dans les instances de gouvernance, vie étudiante, collaborations... L'Observatoire des multinationales a dressé l'année dernière le tableau de ces liens et de leurs effets à propos de l'École polytechnique (lire notre enquête).

Dans la foulée, le collectif EIES (Entreprises illégitimes dans l'enseignement supérieur) a collecté de manière collaborative des informations sur des dizaines d'établissements d'enseignement supérieur dans tout le pays, identifiant plus de 8000 liens d'influence avec des multinationales (lire L'influence des multinationales dans les grandes écoles cartographiée). Le phénomène concerne principalement les grandes écoles d'ingénieurs (Mines d'Alès, Centrale Supelec...), naturellement plus prônes à s'ouvrir au secteur privé du fait de leur formation davantage orientée vers l'industrie et les applications que vers la recherche pure.

Pourtant, le collectif EIES répertorie également pas moins de 164 liens entre l'ENS et le secteur privé. Un chiffre sensiblement inférieur aux 315 relations dénombrées pour les Mines-Paris ou aux 257 de Polytechnique, mais qui n'en reste pas moins significatif. Et qui peut étonner au vu de l'image qui reste celle de Normale Sup', associée aux grands noms de la science, de la philosophie et de la littérature, de Jean-Paul Sartre à Esther Duflo en passant par Aimé Césaire, Henri Bergson, Marie Curie, Pierre Bourdieu, Simone Weil ou Michel Foucault. Aujourd'hui encore, par contraste avec les grandes écoles d'ingénieurs, l'ENS reste caractérisée par une forte pluridisciplinarité, accueillant autant d'étudiants dans ses départements scientifique et littéraire.

« L'université publique, option de moins en moins enviable »

« Nous sommes en train d'assister aux effets de la recomposition sociale des profils recrutés par l'ENS depuis les années 1950, du fait de la massification de l'enseignement supérieur, explique le sociologue Pierre Bataille, auteur d'une thèse sur le parcours des étudiants normaliens. Ces profils issus des classes supérieures les mieux dotées, pour qui l'université publique représentait une option de moins en moins enviable, ont progressivement rejoint le privé une fois sortis de l'ENS, et non plus l'administration publique ou la recherche. »

Ces « bifurqueurs vers le privé » ont peu à peu formé des « clubs de lobbying pour publiciser leur expérience et témoigner de leur réussite », raconte le sociologue. Comme le « Club des normaliens dans l'entreprise », fondé en 1983 et dont a notamment fait partie l'ancienne PDG d'Areva Anne Lauvergeon. Ces espaces de socialisation entre ces cadres d'entreprise et les hiérarchies de l'école ont créé des courroies de transmission plus directes, menant à l'ouverture progressive de l'ENS au « monde de l'entreprise », que ce soit au sein de ses instances de pouvoir ou via le financement de la recherche. Un virage qu'incarne parfaitement la fondation de l'ENS, créée en 1986.

« Placer les intérêts privés au sein des établissements publics »

La mission de la fondation consiste à récolter des dons de particuliers ou d'entreprises, et les fameuses « chaires » en sont le véhicule privilégié. Par ce moyen, une société ou un groupe de sociétés peuvent financer un ou une scientifique pour mener des activités de recherche, voire de formation, sur un thème qu'elle choisit, et ceci de façon défiscalisée, c'est-à-dire en obtenant en contrepartie des crédits d'impôt mécénat. La fondation de l'ENS en abrite aujourd'hui douze. « Pour nombre d'entre elles, l'objectif est d'aboutir à des résultats utiles pour des applications industrielles », explique Joan Cortinas Muñoz, sociologue à l'université de Bordeaux et coauteur en 2023 d'un rapport sur le financement privé de la recherche. Et de soigner leur image en l'adossant aux établissements d'enseignement prestigieux comme Normale Sup'.

Depuis la prise de fonction d'Anne Bouverot, les sommes récoltées par la fondation de l'ENS ne cessent de croître : elles ont doublé en 2024 pour atteindre 5,5 millions d'euros (contre 2 en 2021), avant de redescendre légèrement en 2025 à 4,8 millions. Près de la moitié de cette somme est dédiée au financement des chaires, devant les bourses destinées aux étudiants (pour un million d'euros). Dirigée par Stéphane Israël, ancien dirigeant d'Airbus et aujourd'hui cadre d'AWS, la filiale cloud d'Amazon, la fondation a reçu en 2025 – en plus des entreprises disposant de leurs propres chaires – de l'argent de multinationales comme Facebook, la Société Générale, Huawei ou Google. Parmi les donateurs individuels, on trouve la présidente de l'école elle-même, Anne Bouverot, également financeuse indirecte via sa présence au sein des conseils d'administration de Safran et de la fondation Abeona, deux mécènes de l'ENS.

De nombreuses autres personnalités issues du privé et notamment de la finance sont présentes au sein des instances de la fondation. Le comité des placements, chargé de la gestion des fonds recueillis, accueille ainsi Dominique D'Hinnin, administrateur entre autres d'Edenred (anciennement Ticket Restaurant) et de Kering, une cadre de JP Morgan, un ancien de Goldman Sachs… Le conseil de la fondation est quant à lui composé uniquement de cadres du privé ou de l'enseignement supérieur, à l'exception de la biologiste Catherine Dulac. Aucun étudiant ou enseignant de l'ENS n'y siège. « Le fonctionnement des fondations permet de placer les intérêts privés au sein des établissements publics », résume Joan Cortinas Muñoz.

« Une surcouche d'opacité »

Matthieu Lequesne, président de l'association Acadamia, qui milite pour la transparence des financements privés dans l'enseignement supérieur, dénonce depuis longtemps le rôle de ce type de fondations, dont se sont doté la plupart des universités et grandes écoles : « Elles exercent une mission de service public mais sont de droit privé, ce qui crée une surcouche d'opacité inutile. Il n'existe d'ailleurs aucun cadre ni aucun mécanisme de contrôle de ces entités. »

Rien ne les oblige à publier leurs comptes ou les conventions qui les lient à des entreprises. « C'est un vrai problème démocratique : 60 % de ces dons sont financés par les contribuables, les entreprises en retirent des bénéfices symboliques et réputationnels, mais aucune contrepartie, ne serait-ce que la transparence sur la ventilation des dons, n'est exigée par les pouvoirs publics », relevait déjà Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférences en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine, que l'Observatoire des multinationales avait interrogée lors d'une précédente enquête sur le mécénat.

La teneur de ces conventions est rarement connue du grand public ou même des scientifiques eux-mêmes au sein des établissements. « Le mécénat, c'est en grande partie de l'argent public, la première des politiques à mener serait d'obliger les établissements à rendre accessible ces documents », dénonce Matthieu Lequesne. Car leur obtention relève souvent du parcours du combattant, les institutions se réfugiant derrière le secret des affaires pour garder confidentiels tout ou partie des contrats. Pourtant, le Conseil d'État, saisi d'une demande d'accès aux conventions de mécénat de Polytechnique formulée par Acadamia en octobre dernier, a refusé de prendre une décision de principe sur la possibilité d'appliquer largement le secret des affaires, se contentant de renvoyer le dossier au tribunal administratif. Finalement, seules quelques exemples de conventions ont été obtenus par demandes officielles effectuées par des étudiants, des professeurs ou des associations comme Acadamia.

Le secret levé sur cinq conventions

C'est précisément pour lutter contre cette opacité que s'est créé à l'ENS en mars dernier un collectif d'étudiants baptisé « Transparens ». Après que l'Observatoire des multinationales a révélé le contrat liant une filiale de l'entreprise française à ICE, la police migratoire étasunienne, ils ont demandé des éclaircissements à la direction. Celle-ci s'est fendue d'une réponse laconique que nous avons pu consulter, dans lequel elle arguait que Capgemini « a très vite annoncé céder la filiale en question, mettant de fait un terme aux démarches possibles sur le sujet ». Elle précisait également que « la recherche [au sein de la chaire, NDLR] se fait en totale indépendance vis-à-vis des mécènes qui peuvent la soutenir ». Mais sans prouver ses dires en publiant la convention de mécénat la liant à Capgemini.

L'Observatoire des multinationales a finalement pu avoir accès à certaines conventions de mécénat de la fondation de l'ENS (voire infographie). Cinq conventions sur douze plus précisément, qui incluent, outre celle passée avec Capgemini sur l'impact environnemental de l'IA, une autre signée avec Axa sur la « géopolitique du risque », une autre encore avec le fonds d'investissement Ardian sur la capture-séquestration du CO2, avec la Macif sur le changement climatique et enfin avec une brochette de grands groupes industriels sur « l'espace au prisme des sciences humaines et sociales ».

Premier constat : toutes ces conventions sont marquées du sceau de la confidentialité, souvent dans les termes suivants : « Aucun original, ni aucune copie de la présente convention, en totalité ou par extraits, ne doivent être communiqués à des tiers. » « Ce qui m'a frappé à la lecture de ces conventions, c'est la prégnance du secret. Pourquoi mettre en place de telle clause de confidentialité et empêcher la divulgation de ces conventions de mécénat alors que celles-ci sont standard et les recherches menées sont d'intérêt public ? », s'étonne la juriste Sophie Lemaître (par ailleurs administratrice de l'association qui édite l'Observatoire des multinationales). Lucas Gierczak, post-doctorant en mathématiques et membre de l'association Acadamia, questionne d'ailleurs la validité juridique de ces dispositions : « Je pense que ce sont des clauses factices, qui ont pour principal but de rassurer le mécène. N'importe quel document issu d'un établissement public peut être demandé librement par les citoyens, avec éventuellement des occultations très ciblées d'informations. »

Non-dénigrement

Les conventions que nous avons pu consulter comportent également un paragraphe reproduit à l'identique que l'on peut assimiler à une clause de non-dénigrement. En échange du droit d'utilisation du nom, du logo ou des éléments graphiques provenant des entreprises qui peuvent figurer dans les travaux des scientifiques ou dans les éléments de communication, l'ENS s'engage à ne pas « discréditer la bonne réputation, la renommée, le prestige et l'image » des mécènes. Pour Lucas Gierczak, cela constitue « une entrave à la liberté d'expression des chercheurs » qui est un principe constitutionnel. Ce que réfute la direction de l'ENS, contactée pour cette enquête : « Le soutien d'une entreprise est rendu visible, mais il ne saurait avoir pour conséquence de subordonner les conclusions scientifiques aux intérêts ou aux positions du mécène. »

Parmi toutes les entreprises mécènes de l'ENS et signataires de ces contrats, seul Capgemini nous a répondu : « La clause évoquée est une disposition contractuelle classique encadrant les communications institutionnelles des parties. Elle ne concerne ni les travaux scientifiques ni les publications académiques, qui relèvent de l'entière indépendance des chercheurs. »

« La formulation de cette clause n'est pas très claire, ce qui laisse la place à diverses interprétations, dont certaines pourraient en effet avoir pour conséquence de restreindre la liberté d'expression des chercheurs », estime de son côté Sophie Lemaître. Dans la convention de 2016 avec Axa, la formulation est, à l'inverse, très claire : « Les Parties s'interdisent de porter atteinte directement ou indirectement à la réputation et à l'image des autres parties dans le cadre de l'exécution de la présente convention. » Alors que la chaire de l'assureur arrive à son terme à la fin de l'année, après dix ans de fonctionnement, la Fondation Axa pour le progrès humain vient de signer un nouveau partenariat de recherche avec l'ENS, baptisé Re-contract, sur le « renouvellement du contrat social ». L'école a-t-elle préservé la liberté d'expression des chercheurs dans la nouvelle convention ? Interrogées à ce sujet, ni la Fondation Axa, ni la direction de l'ENS n'ont répondu.

Les libertés académiques en danger ?

Les conventions liant l'ENS à Capgemini et la Macif vont encore plus loin : « Chacune des Parties soumettra à l'autre Partie, préalablement à sa diffusion sous quelque forme que ce soit, tout projet de communication ou tout support dans lequel apparaîtra le nom, les marques, dessins, logos ou autres créations intellectuelles [...] La Partie titulaire des droits validera expressément, au préalable et par écrit le projet de communication ou le support. » Selon Sebastian Nowenstein, professeur agrégé au lycée Gaston Berger de Lille, très engagé sur ses questions et qui a réussi à obtenir de nombreuses conventions de mécénat, ce paragraphe semble de nature « à influencer le contenu desdites publications dans un sens favorable au financeur ».

Une analyse que partage Sophie Lemaître : « Le recours au terme « tout support » peut être interprété comme donnant un droit de regard à Capgemini et à la Macif sur les travaux scientifiques au-delà des supports de communication, ce qui constituerait une atteinte à la liberté académique des chercheurs. » « Lorsqu'une validation préalable est prévue dans ce domaine, elle concerne l'utilisation de ces éléments dans des supports de communication ; elle ne constitue aucunement, par elle-même, un droit de regard du mécène sur les résultats ou publications scientifiques », rétorque pourtant la direction de l'ENS.

Contactés, les scientifiques membres de la chaire soutenue par la Macif nous affirment n'avoir jamais été entravés dans leur travail, ou avoir dû soumettre leurs publications à leur mécène. « La Macif n'a pas la propriété des résultats produits par l'équipe de recherche de la chaire, c'est pour moi un point important », explique la politologue Johanna Siméant-Germanos, co-directrice de la chaire. « Les titulaires de chaires sont assez vigilants là-dessus, c'est trop risqué d'intervenir directement dans les recherches pour un mécène », nous confirme Amaury Lambert, professeur en mathématiques au département de biologie de l'ENS.

« Acculturation à la recherche d'entreprise »

L'éventuel contrôle des mécènes sur la production scientifique se joue également dans les instances régissant les chaires, chargées de définir les thématiques et répartir les budgets. Toutes les entreprises disposent également d'un représentant dans les comités de pilotage, bien que les noms soient généralement « caviardés ». Seuls ceux de la chaire Espace sont publics : on y trouve par exemple le secrétaire général France d'Airbus ou la vice-présidente recherche, technologie et innovation de Safran Data Systems. « Il n'y aucune justification possible à cette opacité, dénonce Lucas Gierczak. Les personnels de l'ENS et du privé qui administrent les chaires remplissent une mission de service public. » Interrogée, la direction de l'ENS n'a pas répondu sur ce point, mais précise que les entreprises « peuvent naturellement être associées à la vie des programmes qu'elles soutiennent : présentation de l'avancement des projets, participation à des comités de suivi, rencontres avec les équipes, événements scientifiques ou actions de valorisation. Cette association au suivi du partenariat doit être distinguée du pilotage scientifique proprement dit. »

L'étanchéité n'est pourtant pas garantie. Par exemple, dans la convention de Capgemini, il est précisé que certains membres du comité de pilotage sont invités aux réunions du comité scientifique. Dans la convention avec Axa, on apprend également que le représentant de l'entreprise siège au comité de sélection chargé du recrutement d'un nouveau doctorant. Plus globalement, les conventions prévoient de nombreuses formes d'échange entre l'entreprise et les scientifiques. Par exemple, Ardian promet « l'accueil de doctorants et des étudiants de l'Institution [l'ENS, NDLR] au sein de [ses] équipes », les mécènes de la chaire Espace promettent la tenue « d'ateliers de réflexion chercheurs-industriels », et ainsi de suite. Pour Amaury Lambert, c'est aussi une des conséquences indirectes du mécénat : « Il produit des effets de socialisation des chercheurs du public avec les chercheurs du privé, une forme d'acculturation à la recherche d'entreprise ».

« Aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts »

Il y a bien des moyens d'influencer la recherche et l'enseignement sans intervention directe. Dans le rapport qu'il a co-écrit sur le financement privé de la recherche, Joan Cortinas Muñoz évoque différents types d'entraves à la liberté académique : promotions retardées, communications bloquées, budgets amoindris… « Aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts », énonce le sociologue. Selon lui, les entraves à la recherche se matérialisent d'abord par une forme d'autocensure. C'est ce qu'on appelle le biais de financement : « Certains chercheurs, désireux de continuer à recevoir des financements privés, peuvent biaiser leurs résultats, [y compris sans s'en rendre compte, NDLR] afin de « plaire » au financeur », détaille son rapport. Cette forme de « cécité scientifique » s'installe « dès lors que les collaborations avec les acteurs marchands deviennent récurrentes et que la dépendance est forte et durable ». Les propos tenus par le professeur de chimie Marc Fontecave sur la chaire de mécénat sur la transition écologique financée par TotalEnergies au Collège de France, dont la convention a été obtenue par Sebastian Nowenstein, en sont la preuve : « Moi, je ne critique pas Total parce qu'il y a un mécénat et que donc nous travaillons avec ce mécène, comme d'autres. »

L'influence se joue également en amont, dans l'orientation des recherches. On parle alors de « science non-réalisée ». « Il y a des questions de recherche qui ne se posent pas quand on dépend de l'argent privé », constate Joan Cortinas Muñoz. Par exemple, la mission de l'Observatoire de l'impact environnemental de l'IA, financé par Capgemini, consiste à « évaluer, surveiller, et [...] réduire l'impact environnemental des technologies d'IA. [...] Il offrira des informations objectives et aidera à imaginer les stratégies pour atténuer l'impact environnemental de l'IA à travers des recommandations politiques, des innovations technologiques et des bonnes pratiques ». Il n'apparaît à aucun moment que cet observatoire ait le rôle (voire l'autorisation ?) de formuler une critique structurelle de l'IA, qui pourrait aller à l'encontre des intérêts d'un mécène plus en plus impliqué dans ce secteur. Le cadre donné consiste seulement d'accompagner le déploiement de cette technologie.

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« L'ENS n'est pas à vendre »

D'après nos informations, ces conventions, qui contiennent des formulations assez proches, sont rédigées par les services juridiques de la fondation de l'ENS. Pourquoi l'école accepte-t-elle de s'enchaîner ainsi au bon vouloir des entreprises financeuses ? Selon Lucas Gierczak, du fait du sous-financement structurel de l'enseignement supérieur, les établissements préfèrent « s'assurer de répondre au mieux aux desiderata des entreprises en ajoutant ce type de clauses problématiques, pour éviter de les décevoir et donc de voir leurs financements partir vers une autre école ».

Pour s'opposer à cette politique, les étudiants du collectif Transparens font circuler depuis quelques mois une pétition intitulée « L'ENS n'est pas à vendre », signée par 200 membres de l'établissement, dans laquelle ils appellent à « plus de transparence dans les contrats des entreprises », la suppression du pouvoir donné au mécène de « choisir la thématique qu'il finance », et « l'instauration de critères prohibitifs minimaux » dans la politique d'acceptation des dons de l'école. « Ces critères visent les entreprises dont les activités sont nocives pour la société et les personnes », explique l'un d'entre eux. Dans le viseur : Capgemini, mais aussi les entreprises d'armement qui financent la chaire Espace, dont une partie entretient des liens commerciaux avec l'armée israélienne, comme Thales et Airbus, via l'entreprise MBDA. « Nous, étudiants de l'ENS, ne tolérerons jamais d'être la caution intellectuelle du militarisme et des massacres. Nous demandons la cessation de tous liens de l'ENS avec des entreprises d'armement », exhorte le collectif dans un post Instagram.

Le débat agite l'ENS depuis quelques années. En 2024, un groupe de travail sur le sujet avait été lancé par la direction à la demande d'étudiants membres du conseil scientifique. Ces travaux n'aboutissant à rien de concret, trois étudiants ont été sollicité par le professeur Amaury Lambert pour formuler des critères stricts de sélection des entreprises financeuses. Le collectif EIES s'est d'ailleurs appuyé sur ce rapport pour rédiger son plaidoyer à destination des politiques et des enseignants pour défendre l'indépendance des établissements. La direction de l'ENS n'y a pas donné suite pendant de longs mois, avant de convoquer une réunion avec la communauté normalienne le 7 juillet 2026, en pleine période estivale. La direction a alors « exhumé un texte de 2019 encadrant la politique d'acceptation des dons, qu'elle a légèrement étoffé », raconte Amaury Lambert, qui faisait partie du groupe de travail missionné par la direction. Parmi les ajouts figure la nomination d'un référent déontologue (comme la loi y oblige depuis 2025), qui préside désormais le comité consultatif chargé de « veiller au bon respect de la politique d'acceptation des dons », ainsi que l'intégration de deux étudiants à ce comité, dont les avis restent consultatifs.

Nous avons demandé à la direction de la rue d'Ulm si ce comité a déjà été saisi depuis son instauration en 2019. Celle-ci n'a pas répondu à la question, mais nous a indiqué que « les dispositions déjà en cours, pour assurer cette indépendance, vont être encore renforcées par l'installation d'un Comité consultatif d'acceptation des dons renouvelé, tirant partie des réflexions menées au sein de l'École sur ce sujet ».

« Le doigt sur le bouton »

Dans la version du texte datée de 2019, l'ENS promettait déjà de vouloir mettre fin à ses partenariats en cas de « poursuites disciplinaires ou judiciaires » des mécènes ou « si un cas d'amoralité serait révélé a posteriori ». « La direction nous a assuré avoir « le doigt sur le bouton » lorsque l'on a échangé avec eux à propos de Capgemini, raconte un étudiant membre de Transparens. Les dirigeants de Capgemini leur ont certifié qu'ils ne connaissaient pas ce contrat, que la filiale [qui travaillait pour ICE, NDLR] était mise en vente, ce qui l'a convaincue. »

Des affirmations contredites par nos révélations sur la multinationale, dont la direction a caché à ses salariés avoir signé un contrat pour traquer les « cibles » de la milice étasunienne dès octobre 2025. Et la filiale étasunienne de Capgemini, toujours pas vendue, a obtenu une prolongation de son contrat avec ICE le 26 août dernier, à hauteur de 14 millions de dollars. Insuffisant pour constituer un « cas d'amoralité » aux yeux de l'ENS ? Interrogée, celle-ci affirme avoir « pris acte de l'annonce de la cession de la filiale » et rester « extrêmement vigilante sur ce sujet ».

« La direction a peur de dissuader les autres financeurs, sachant qu'elle a du mal à en trouver. Ce n'est pas tout le monde qui vient avec un billet de 500 000 euros pour obtenir une chaire à l'ENS », explique Amaury Lambert. « Nous ne sommes pas dupes : cette soi-disant nouvelle politique d'acceptation des dons de l'école ne va rien changer à sa posture », ajoute l'un des membres de Transparens. Preuve en est, lors du conseil d'administration de l'école le 17 décembre 2025, le directeur Frédéric Worms appelait ainsi à renforcer les financements privés : « La campagne de la fondation […] va connaître un nouvel élan, avec des objectifs ambitieux. » L'école annonce sur son site « la création prochaine d'une vingtaine de chaires dans les années à venir ».

« L'ENS est une école proche du pouvoir étatique par le nombre de hauts fonctionnaires qu'elle forme, estime Lucas Gierczak. S'en rapprocher constitue un levier stratégique pour les entreprises. » Amaury Lambert propose, quant à lui, pour éviter la « science non-réalisée », que « les mécènes abondent un fond sans avoir aucun droit de regard sur l'objet ni le suivi des recherches ». Pas sûr que les entreprises acceptent. Mais selon lui, l'ENS, école prestigieuse et reconnue au niveau international, se doit de montrer l'exemple. « Notre école massifie son ouverture aux capitaux privés. Si l'on poursuit dans cette voie, quel signal envoyons-nous à tous les autres établissements du pays ? »

09.09.2026 à 13:44

Grandes écoles et universités sous influence ?

Les multinationales occupent une place croissante dans les grandes écoles et plus largement le monde de l'enseignement supérieur en France. À quel prix ?

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Notre série d'enquêtes sur la place croissante des multinationales dans les grandes écoles et plus largement le monde de l'enseignement supérieur en France.

La tentative de Total, puis celle de LVMH deux ans plus tard, d'implanter un bâtiment sur le campus de l'École polytechnique ont suscité d'importantes mobilisations de la part des élèves, du personnel et de la société civile.

Dans cette série d'enquêtes, nous montrons que derrière ces affaires médiatisées, les grandes entreprises françaises et étrangères occupent une place croissante à tous les niveaux du monde de l'enseignement supérieur et de la recherche, non sans susciter des oppositions et sans soulever beaucoup de questions sur l'impact concret de ces partenariats sur le contenu de la science et des formations.

01.09.2026 à 10:49

Six mois après le scandale, Capgemini continue ses affaires avec l'ICE

Olivier Petitjean

Les registres du gouvernement américain montrent que Capgemini a bien mis en oeuvre discrètement son contrat controversé de « skip tracing » avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump. Quant à la mise en vente de la filiale concernée, elle se fait toujours attendre.
Il y a six mois, suite aux révélations de l'Observatoire des multinationales, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat passé avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe (…)

- Trumpisme et complicités / , , , ,
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Les registres du gouvernement américain montrent que Capgemini a bien mis en oeuvre discrètement son contrat controversé de « skip tracing » avec l'ICE, la police anti-migrants de Trump. Quant à la mise en vente de la filiale concernée, elle se fait toujours attendre.

Il y a six mois, suite aux révélations de l'Observatoire des multinationales, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat passé avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe pensait avoir désamorcée en annonçant quelques jours plus tard la mise en vente de la filiale américaine concernée.

Les dirigeants du groupe avaient aussi assuré que le contrat en question, d'une valeur potentielle de 365 millions de dollars, n'était pas « en cours d'exécution », et ne correspondait pas avec ce que le groupe « fait habituellement ». Il portait en effet sur une prestation de « skip tracing », autrement dit de localisation d'individus en vue de leur arrestation puis de leur déportation par les agents de l'ICE.

Un contrat mis en oeuvre

Une affaire close, donc ? Pas vraiment, puisque les bases de données du gouvernement américain indiquent que Capgemini a bien poursuivi la mise en œuvre de ce contrat et a bien touché de l'argent de l'ICE pour ses services. Comme nous l'avons révélé, d'ailleurs, un contrat précédent de Capgemini avec l'agence avait fait l'objet d'un amendement dès octobre pour intégrer ces mêmes services de « skip tracing ».

En mars 2026, selon les registres de l'administration fédérale, Capgemini a obtenu une extension de la première tranche de son contrat. Et le 26 août dernier, l'ICE a publié un ordre de livraison pour une seconde tranche, pour un montant de plus de 14 millions de dollars. Des ordres similaires ont été passés avec d'autres entreprises, mais celui destiné au groupe français est le plus important.

Quant à la très opaque filiale Capgemini Government Solutions, basée dans l'État du Delaware, elle n'a toujours pas été vendue. Le 20 mai dernier, lors de l'assemblée générale annuelle du groupe à Paris, la direction avait indiqué, en réponse à certains actionnaires, que le processus de vente était en cours.

Interrogé pour cet article, le groupe s'est contenté de nous répondre : « Comme nous l'avons expliqué précédemment, Capgemini a décidé de lancer le processus de cession de CGS en raison des contraintes spécifiques de gouvernance liées à la nature de ses activités. Ce processus est en cours, et fera l'objet d'une communication une fois finalisé. »

« Chasseur de primes »

L'immense scandale suscité par la révélation du contrat de Capgemini avec l'agence anti-migrants, à la fois au sein même de l'entreprise et dans le public, s'expliquait en partie par le contexte politique du début 2026. Le déploiement massif de l'ICE à Minneapolis avait provoqué des affrontements et la mort par balle de plusieurs personnes, dont Renee Good et Alex Pretti.

Mais c'est aussi la nature même du contrat qui a fait polémique. Comme l'a documenté une enquête publiée par Les Jours, la filiale Capgemini Government Solutions a toujours été très proche de l'ICE depuis la création de cette agence suite aux attentats du 11 septembre. Mais les méthodes qu'elle emploie sont de plus en plus brutales et attentatoires à l'état de droit, et cela semblait être la première fois que Capgemini intervenait comme sous-traitant de l'ICE dans la chasse au migrants, plutôt que dans une mission de conseil.

Pour couronner le tout, le contrat passé par Capgemini prévoit une rémunération indexée sur les résultats. Plus Capgemini aidera à déporter de migrants, plus l'entreprise touchera d'argent, à la manière d'un « chasseur de primes ».

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Depuis les événements de Minneapolis, l'ICE ne s'est plus engagée dans des opérations urbaines de grande envergure, mais l'agence a poursuivi ses activités en adaptant ses tactiques. En juillet 2026, elle a arrêté 51 000 personnes, le total mensuel le plus important depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, mais encore très loin des objectifs fixés par la Maison Blanche. Au cours de ce même mois, les agents de l'ICE ont tué deux personnes, dans le Maine et dans le Texas, lors de contrôles routiers, tandis qu'un citoyen mexicain disposant d'un visa de touriste valide a été écrasé par un camion en Floride en tentant de fuir un contrôle.

09.07.2026 à 07:00

Dans le monde entier, un vent de révolte contre les datacenters

Lucille Giovannelli, Séverin Lahaye

Lancés dans une course folle à l'IA, les Big Tech cherchent à implanter des centres de données sur tous les continents. Ils se heurtent de plus en plus, y compris aux États-Unis, à des oppositions locales qui dénoncent les impacts environnementaux et le manque de transparence autour de ces infrastructures gigantesques. Panorama de ces luttes populaires qui essaiment partout dans le monde.
De pays en pays, de continent en continent, la même histoire se répète. Lancées dans une course folle (…)

- Profits et pertes : derrière le boom des datacenters en France / , , , , , , , , , , , , ,
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Lancés dans une course folle à l'IA, les Big Tech cherchent à implanter des centres de données sur tous les continents. Ils se heurtent de plus en plus, y compris aux États-Unis, à des oppositions locales qui dénoncent les impacts environnementaux et le manque de transparence autour de ces infrastructures gigantesques. Panorama de ces luttes populaires qui essaiment partout dans le monde.

De pays en pays, de continent en continent, la même histoire se répète. Lancées dans une course folle pour dominer le marché de l'intelligence artificielle (IA), les entreprises du numérique, Big Tech en tête (Google, Amazon, Meta, Microsoft, Nvidia, TikTok…), alliées à de puissants acteurs financiers, investissent des dizaines de milliards de dollars pour construire des centres de données. Selon L'Agefi, qui cite une note de l'agence Moody's, Meta, Amazon, Oracle, Alphabet (qui détient Google) et Microsoft ont engagé en 2025 près de 1000 milliards de dollars pour construire leurs hyperscalers. Un montant qui pourrait atteindre les 3 000 milliards de dollars d'ici 2030, selon l'entreprise d'immobilier JLL. Ces entrepôts gigantesques (pour la plupart appelés « hyperscale ») hébergent de grandes masses de données produites par l'utilisation de leurs IA respectives. Leurs exigences ? Un accès au réseau électrique, du foncier disponible et peu cher, et souvent des réserves d'eau à proximité pour refroidir leurs serveurs.

Selon les pays, cette configuration peut varier, mais à chaque fois, leur stratégie reste la même : arriver masqués, en dire le moins possible sur leurs impacts environnementaux, imposer leur narratif à base de « c'est le progrès » et « nous apportons des emplois » et obtenir le soutien politique nécessaire pour que tout se fasse le plus vite possible. Une stratégie que nous avons relatée en détail dans notre enquête sur le projet de datacenter de Google près de Châteauroux. Mais un élément peut venir troubler leurs plans : la contestation locale. Car il arrive de plus en plus fréquemment, au vu du nombre et de la taille des projets, que des groupes d'opposants, inquiets de voir ces gigantesques infrastructures se construire à côté de chez eux, se mobilisent pour en empêcher l'installation. Et obtiennent parfois gain de cause.

La lutte victorieuse des militants chiliens

C'est précisément ce qu'il s'est passé au Chili, à Quilicura, une commune située au nord de l'agglomération de Santiago, la capitale du pays. C'est en 2015 que Google décide d'y construire son premier centre de données, rejoint quelques années plus tard par un datacenter de Microsoft, puis d'autres opérateurs. Aujourd'hui, la commune en compte cinq, contre 33 au niveau national. Un chiffre encore modeste en comparaison avec les plus de 4000 centres de données présents aux États-Unis. Mais l'ancien président de gauche, Gabriel Boric, a lancé avant son départ un plan visant à augmenter leur nombre pour faire du Chili un « hub technologique ».

Certains résidents de Quilicura se sont inquiétés de voir les zones humides de la région s'assécher d'année en année. En 2022, l'étudiant en droit Rodrigo Vallejos a démontré, en épluchant la documentation transmise par Microsoft aux autorités chiliennes, que la firme avait menti sur la nature de son système de refroidissement. Il a déposé une centaine de plaintes, sans succès, pour contraindre Microsoft à ne pas prélever d'eau pour refroidir ses serveurs, dans un pays touché par une sécheresse qui dure depuis quinze ans. Mais le militant écologiste ne s'est pas découragé. En 2024, accompagné par Tania Rodríguez, fondatrice du Mouvement socio-environnemental communautaire pour l'eau et l'environnement (Mosacat), il a contesté devant le tribunal environnemental de Santiago les immenses quantités d'eau que Google prévoyait de consommer pour un second datacenter dans la même zone (7 milliards de litres d'eau par an, soit environ 228 litres par seconde, l'équivalent de 40 000 foyers). Après un long combat juridique, le tribunal a finalement suspendu le permis de construire de la multinationale. « Nous n'avons pas besoin de nouveaux centres de données qui vont nous priver d'eau, uniquement pour que les Occidentaux puissent créer des images rigolotes grâce à l'IA », a déclaré Tania Rodríguez au média anglais The Guardian.

Sur son compte Instagram, le militant chilien Rodrigo Vallejos a posté une photo du parc urbain créé par Google censé compenser l'impact environnemental de son datacenter.

Comme à Châteauroux et dans d'autres lieux d'implantation de ses datacenters, Google promettait un impact environnemental minimal et jouait la carte du bon voisin. « Mais ses investissements pour la communauté locale sont restés minimaux », déplore Alexandra Arancibia, conseillère municipale à Quilicura, interrogée par The Guardian. Pour faire tourner son centre de données construit en 2015, la firme n'emploie que 208 personnes, et le parc urbain qu'elle a créé en 2019 pour compenser l'impact environnemental de son site est selon elle un « échec » : « La végétation s'est desséchée, les sentiers ne sont pas entretenus et il n'y a pas d'irrigation. »

L'accès à l'eau, au coeur du combat contre les datacenters

En Amérique latine, la question de l'accès à l'eau constitue souvent la principale porte d'entrée des luttes contre les centres de données. Ainsi à Canelones, une petite ville du sud de l'Uruguay, pays marqué lui aussi par la sécheresse, où l'eau du robinet devient impropre à la consommation car trop salée, Google a annoncé un autre projet de datacenter. Les militants ont bataillé devant les tribunaux pour obtenir la divulgation de la consommation d'eau prévue par la firme américaine dévoile – 7,7 millions de litres par jour, soit l'équivalent des besoins en eau de 55 000 personnes. Elle a finalement été contrainte d'utiliser un système de refroidissement par air, bien moins gourmand en eau.

Dans le nord-est du Brésil, c'est la lutte des Anacés, un peuple indigène de l'État de Ceará, qui met des bâtons dans les roues de TikTok.

Dans l'État de Querétaro, en plein centre du Mexique, la population doit se faire livrer de l'eau par camion-citerne, à cause d'une sécheresse débutée en 2024. Une partie des habitants du territoire accuse les Big Tech (Equinix, Amazon, Microsoft et Google notamment) de prélever l'eau du système d'eau potable pour refroidir leurs serveurs, à hauteur de plusieurs millions de litres par an. Après de nombreuses actions, les habitants du village de Maconí, un des lieux les plus touchés, ont obtenu un accord avec le gouvernement fédéral qui doit leur garantir un accès pérenne à l'eau.

Dans le nord-est du Brésil, c'est la lutte des Anacés, un peuple indigène de l'État de Ceará, qui met des bâtons dans les roues de TikTok. Le Brésil compte aujourd'hui près de 210 centres de données, soit environ la moitié de la capacité installée en Amérique latine, et son gouvernement cherche à assouplir les conditions fiscales pour attirer encore davantage les opérateurs. Le géant chinois a investi 10 milliards de dollars dans un gigantesque projet de centre de données, dont une partie impactera directement leur territoire. « Ils le construisent juste au bord de la rivière », un lieu qui revêt une importance spirituelle pour la communauté, selon Cacique Roberto Ytaysaba Anacé, interrogé par Rest of World. Le peuple Anacé a donc déposé une plainte devant les autorités fédérales pour empêcher sa construction, dénonçant notamment la violation de leur droit à la consultation, garanti par un traité international.

Modèle économique colonial

Selon la journaliste indépendante Nastasia Hadjadji, coauteure avec Olivier Tesquet de Apocalypse Nerds (Divergences, 2025), ces implantations reflètent la dimension coloniale du modèle économique des Big Tech : « Leur agenda consiste à exploiter toutes les failles politiques d'un État, en choisissant consciemment les lieux où les populations sont les plus vulnérables. » Un constat partagé par la journaliste étasunienne Karen Hao, auteure de Empire of IA (Penguin Press, 2025), pour qui l'IA dessine les contours d'un néo-colonialisme numérique, reproduisant les schémas d'exploitation des empires de jadis. Elle a d'ailleurs contribué au lancement de The AI Resist List en mai 2026, une initiative visant à documenter les actes de résistance à cette industrie dans le monde.

Pour la journaliste étasunienne Karen Hao, l'IA dessine les contours d'un néo-colonialisme numérique, reproduisant les schémas d'exploitation des empires de jadis.

C'est précisément ce qu'il se passe en Inde, où le gouvernement a mis en place une exonération fiscale de 20 ans pour les opérateurs étrangers de centres de données. Google, Microsoft et Amazon y possèdent ou développent chacun au moins un centre de données, et ont jeté leur dévolu sur des zones rurales dont les habitants ne jouissent pas des mêmes droits de contestation que les populations occidentales, relève l'avocate Jillian Hishaw dans un article du média Rest of World. Malgré tout, dans l'État du Telangana, une partie des habitants du village de Mekaguda ont lancé une pétition contre un datacenter de Microsoft, l'accusant de déverser illégalement des déchets industriels dans un plan d'eau à proximité de leurs élevages de vaches.

C'est le projet d'hyperscale de Google, dans l'État d'Andhra Pradesh, évalué à 15 milliards de dollars, qui concentre le plus de critiques. D'après une enquête vidéo de l'Environmental Reporting Collective, Google veut artificialiser 200 hectares de terrains appartenant à des dalits (aussi appelés Intouchables), un des groupes sociaux les plus pauvres du pays. Les paysans dénoncent les pressions et les menaces subies de la part de la firme et du gouvernement, propriétaire des terres, qui a fait supprimer les posts Instagram d'une ONG informant sur le projet. « Nous nous battrons, même si nous devons y laisser nos vies », promet Pyla Kandamma, l'ancienne cheffe du conseil du village.

Travailleurs du clic et mouvements d'habitants

Aux Philippines, la lutte anti-IA est menée par les « travailleurs du clic », les personnes chargées d'entraîner les grands modèles de langage (LLM), obligés de visionner des vidéos pornographiques à des fins de modération par exemple, et payés une misère.

Ailleurs en Asie, les habitants des grandes villes japonaises s'organisent pour résister à l'essor des datacenters urbains. En Malaisie, où le gouvernement a récemment gelé l'arrivée de centres de données non liés à l'IA par craintes de tensions sur les ressources en eau et en électricité, les premières contestations commencent aussi à émerger. Aux Philippines, la lutte anti-IA est menée par les « travailleurs du clic », les personnes chargées d'entraîner les grands modèles de langage (LLM). Obligés de visionner des vidéos pornographiques à des fins de modération par exemple, et payés une misère, ils ont créé Code AI, une coalition réunissant plus de 1,8 million de travailleurs pour défendre leurs droits.

Au Kenya, autre pays de forte concentration de travailleurs du clic, une organisation baptisée Data labelers association s'est lancée avec le même objectif. « Nous construisons un mouvement dans lequel le travail numérique est visible, valorisé et organisé, et où le rôle humain à la base de l'IA est enfin reconnu comme un élément central, et non plus périphérique, de l'innovation », explique sa fondatrice, Joan Kinyua, à Rest of the world. Au Cap, en Afrique du Sud, des associations civiles comme Housing Assembly s'opposent à la construction de deux datacenters de l'entreprise étasunienne Equinix, qui domine le secteur de l'hébergement dit de colocation. Le pays, qui lui aussi « se rêve en leader continental de ce nouveau marché », décrit Courrier international, devrait prochainement accueillir des infrastructures de Google, Microsoft, Amazon ou encore Oracle.

L'Irlande, tête de pont des Big Tech en Europe

En Irlande, premier hébergeur européen en termes de capacité électrique, plus de 80 centres de données consommaient 22 % de l'électricité nationale en 2024, contre 5 % en 2015. Ce chiffre pourrait atteindre 30 % d'ici 2030. Cette demande exponentielle a fait grimper la facture d'électricité des ménages de 1,4 milliard d'euros et rendu le réseau électrique plus instable, à tel point que l'État a dû rouvrir dans l'urgence deux centrales à énergie fossile. Après avoir instauré un moratoire de près de trois ans, gelant 6,5 milliards d'euros d'investissement, le gouvernement impose désormais aux opérateurs de produire eux-mêmes leur électricité. Un revirement dû en partie aux mobilisations populaires débutées en 2021 sous l'impulsion de l'ONG People Before Profit et aux luttes locales.

En Irlande, premier hébergeur européen en termes de capacité électrique, plus de 80 centres de données consommaient 22 % de l'électricité nationale en 2024, contre 5 % en 2015.

À Ennis, dans le comté de Clare, trois scientifiques retraités, Bridget Ginnity, Colin Doyle et Martin Knox, ont mené pendant cinq ans une bataille juridique contre un centre de données de 200 mégawatts de l'entreprise Art Data Centres, derrière laquelle se cache Amazon. « Les politiciens suivent ce que veut Washington. Le message du gouvernement, c'est que nous avons besoin de centres de données. [...] Nous sommes dépendants des États-Unis, toutes leurs multinationales sont ici », déplorait Colin Doyle, interrogé par le média Le Soleil.

Au micro de France Inter, le porte-parole des Amis de la Terre Irlande, Rosi Leonard, appelait la France à ne pas répéter les mêmes erreurs que l'Irlande : « D'emblée, vous devriez imposer des limites strictes à l'expansion des centres de données : fixer une taille maximale pour leurs bâtiments, mettre en place des moratoires, et décider du type d'énergie qu'ils peuvent utiliser ainsi que du moment où ils peuvent la produire. » Une politique totalement opposée à celle promue par le gouvernement, qui se plie aux exigences des Big Tech pour faciliter leur installation sur le territoire.

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« Une stratégie de prédation sur des territoires précarisés »

Instaurer un moratoire sur les projets de centres de données, c'est aussi ce que souhaite le collectif espagnol « Tu Nube Seca Mi Rio » (Ton nuage assèche ma rivière), créé en 2023, qui réunit agriculteurs, riverains et associations citoyennes. Celui-ci dénonce les investissements des Big Tech dans le pays, notamment en Aragon, où Google, Amazon et Microsoft prévoient de construire plusieurs infrastructures, dans un pays touché par des sécheresses récurrentes et une avancée de la désertification. Malgré l'opposition des militants, un projet d'hyperscale de Meta qui devrait consommer 500 millions de litres d'eau par an a été validé par les autorités locales de Castille-La Manche, aveuglées par les promesses d'emplois dans « une province déprimée qui affiche l'un des taux de chômage les plus élevés du pays (environ 24 %) », décrit Reporterre.

« On assiste à un regroupement des luttes »

Cette stratégie relève d'une « forme de prédation sur des territoires déjà précarisés, fragilisés économiquement et déjà pollués » observe Anti, du collectif français Le Nuage était nous pieds. C'est aussi le cas en Belgique, à Farciennes, commune la plus pauvre de Wallonie, où le mouvement de désobéissance civile Code Rouge s'est rassemblé fin juin 2026 à proximité du chantier du futur datacenter de Google, deuxième investissement majeur du géant étasunien en Belgique après son site à Saint-Ghislain. Réunis autour d'un sound system tekno, les militants ont dénoncé non seulement les conséquences environnementales du projet, mais aussi le rôle de Google dans le développement de l'IA et certains de ses contrats militaires. « Les terroristes, c'est Google, pas nous », a déclaré la responsable presse du mouvement au média belge la DH.

En France, « on assiste aussi à un regroupement des luttes », détaille Anti. Et le spectre est large : riverains mobilisés à l'échelle locale, collectifs antiextractivistes et anticoloniaux, comme Survie ou Génération Lumière, organisations environnementales comme France Nature Environnement, mouvements comme les Soulèvements de la Terre, défenseurs des libertés numériques dans la lignée de La Quadrature du Net ou de Data For Good, syndicats et travailleurs confrontés au remplacement de leur travail par l'IA, militants anarchistes et antimilitaristes, chercheurs ou sociologues, syndicats agricoles ou encore tenants du permacomputing. Au Bourget, en Seine-Saint-Denis, leur mobilisation a payé : le nouveau maire de la commune, Mehdi Nezzar a invalidé le permis de construire accordé à l'entreprise immobilière anglaise Segro, lui demandant l'abandon du projet de centre de données dans sa forme actuelle, détaille un communiqué du 17 juin 2026. Pour le journaliste Nicolas Celnik, coauteur avec Fabien Benoit de Techno-luttes : Enquête sur ceux qui résistent à la technologie (Seuil, 2022) et de Les Assoiffeurs : Enquête sur ces entreprises qui accaparent l'eau (Les Liens qui libèrent, 2026), « on observe dans les luttes contre les datacenters les mêmes configurations de résistance qu'à Sainte-Soline ».

Aux États-Unis, une résistance transpartisane...

Cette coalition de luttes est encore plus vaste et plus politiquement diverse aux États-Unis, le pays qui de loin accueille le plus de centres de données au monde. Le mouvement anti-datacenter serait parvenu, selon le média américain Grist, à réunir une coalition plus vaste que les luttes climatiques : « Des gens de tous horizons — des musiciens punk de l'Utah, des agriculteurs de l'Oregon, des employés de salons de beauté du Maryland — se mobilisent pour toutes sortes de raisons. [...] Mais leurs différences ne les empêchent pas de travailler ensemble », explique Levin Saul, animateur d'un podcast sur les résistances contre les centres de données.

L'opposition aux centres de données constituent l'un des rares sujets qui rassemblent les citoyens étasuniens.

Ce qui se vérifie aussi d'un point de vue politique. « Même dans un État « bleu » [démocrate, ndlr], tout le monde s'accorde à dire que l'opposition aux centres de données doit être bipartisane pour avoir une chance de réussir », écrit la journaliste de Grist Kate Yoder. Les centres de données constituent d'ailleurs l'un des rares sujets qui rassemblent les citoyens étasuniens : selon un sondage Gallup, 75 % des démocrates et 63 % des républicains s'opposent à la construction de centres de données dans leur région. Au point de changer totalement les orientations politiques de certains candidats aux élections de mi-mandat, comme la démocrate Keisha Lance Bottoms, qui célébrait il y a quelques années l'arrivée de Microsoft en Géorgie et qui fait désormais campagne pour un moratoire sur les centres de données, comme le raconte Libération.

Reste néanmoins un point de vigilance : quels seront les discours mobilisés pour s'opposer à l'essor de l'IA durant ces élections ? S'agira-t-il de défendre les écosystèmes et de dénoncer son coût environnemental, ou de brandir le risque d'une annihilation de l'humanité ? Nastasia Hadjadji invite à interroger la coloration idéologique de certains opposants et met en garde contre les discours qui associent le rejet des technologies à des positions réactionnaires, comme c'est le cas en France de la mouvance Anti-Tech Résistance. Certains de ses représentants voient, par exemple, dans la pilule abortive une menace technologique similaire à celle de l'IA. Mais la vague de mobilisation étasunienne, dont une frange tant à se radicaliser vers des actions violentes, pourrait inspirer les mouvements de résistance dans le monde entier, car elle semble en passe de faire infléchir les Big Tech.

…victorieuse à plusieurs reprises

Selon Data Center Watch – un projet financé par l'industrie elle-même – 130 milliards de dollars d'investissements ont été bloqués ou retardés au premier trimestre 2026, soit autant que pour l'année 2025 entière. En septembre 2025, Google a abandonné un projet d'un milliard de dollars à Indianapolis après la mobilisation de riverains. Même constat en Virginie, où une filiale de Brookfield, Compass datacenter, s'est retirée d'un vaste projet sur 333 hectares. Le projet Data Center Opposition recense 268 collectifs de protestation répartis dans 37 États, représentant près de 360 000 opposants. La célèbre activiste Erin Brockovich a également lancé un observatoire citoyen et développé sa propre cartographie des centres de données aux États-Unis. Au niveau local (villes et comtés notamment), le site US Datacenter Moratorium Tracker recense 116 moratoires actifs. Une quinzaine d'États songent également à légiférer à ce sujet, tandis qu'au niveau national, les élus démocrates Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez appellent à un moratoire national. Plus de 500 organisations ont d'ailleurs signé une lettre adressée au Congrès le 11 juin 2026 rejoignant leur proposition.

Face à ces contestations, les Big Tech investissent massivement pour se refaire une image.

Face à ces contestations, les Big Tech investissent massivement pour se refaire une image, à coup de lobbying et de promesses d'emplois recyclées par une classe politique souvent très naïve vis-à-vis du selon de la « souveraineté numérique ». La bataille pour l'acceptabilité sociale est aussi une guerre culturelle, et le récit de l'inévitabilité de ces infrastructures s'est installé dans le débat médiatique.

Mais, derrière ces rhétoriques bien huilées se profile aussi le risque d'un accroissement de la répression contre les opposants aux datacenters. En Belgique, 19 militants du mouvement de désobéissance civile Code Rouge ont été perquisitionnés, et six d'entre eux ont été inculpés par les autorités flamandes au cours du mois de juin 2026. Aux États-Unis, des documents obtenus par le média Wired révèlent que les autorités fédérales, dont le FBI, considèrent les « extrémistes anti-tech » comme une cible prioritaire de leurs activités répressives et de surveillance. Entre les opposants au datacenters et les Big Tech, le gouvernement étasunien a choisi son camp.

07.07.2026 à 09:42

Sous les panneaux, la finance

Lucille Giovannelli

À Noyers-sur-Serein, dans l'Yonne, un projet agrivoltaïque de 113 hectares porté par EDF et un fonds d'investissement australien promet de sécuriser les revenus agricoles et d'accélérer la transition énergétique. Mais derrière les panneaux solaires se joue une autre bataille : celle de la financiarisation des terres agricoles, de l'influence des lobbys et du partage de la valeur produite par les campagnes. Enquête.
« Black Mirror, c'est bien à la télévision. Beaucoup moins quand on ouvre (…)

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À Noyers-sur-Serein, dans l'Yonne, un projet agrivoltaïque de 113 hectares porté par EDF et un fonds d'investissement australien promet de sécuriser les revenus agricoles et d'accélérer la transition énergétique. Mais derrière les panneaux solaires se joue une autre bataille : celle de la financiarisation des terres agricoles, de l'influence des lobbys et du partage de la valeur produite par les campagnes. Enquête.

« Black Mirror, c'est bien à la télévision. Beaucoup moins quand on ouvre ses fenêtres. » Depuis la terrasse de son gîte, à Noyers-sur-Serein, un habitant contemple des champs, des haies, quelques vaches. Un paysage encore préservé qui pourrait bientôt devenir un « miroir noir », glisse-t-il, avec des milliers de panneaux solaires. Classé parmi les « Plus Beaux Villages de France », ce bourg du sud-est de l'Yonne séduit par ses ruelles médiévales, ses tours rondes et ses remparts. Dans les champs qui l'entourent, il doit accueillir un méga-projet agrivoltaïque de 113 hectares (ha), réparti en parcelles d'une dizaine d'hectares chacune.

L'agrivoltaïsme consiste à associer sur un même terrain la production d'énergie solaire et une activité agricole, ici principalement de l'élevage ovin. À terme, ces terres pourraient être recouvertes par une centrale de 91,6 mégawatts-crête (unité de mesure spécifique à la production d'énergie solaire), soit l'équivalent de la consommation électrique annuelle d'une ville moyenne de 50 000 habitants.

À première vue, l'histoire ressemble à celle qu'on peut entendre partout en France : des agriculteurs qui peinent à boucler leurs fins de mois et qui voient dans l'agrivoltaïsme une sécurité financière, une transition énergétique qui avance, un territoire qui s'adapte. Mais en tirant le fil, une autre histoire apparaît. Derrière les panneaux et les baux emphytéotiques, derrière le mot-valise « agrivoltaïsme » et ses promesses se déploie une mécanique financière qui dépasse de très loin ces exploitations de l'Yonne et qui soulève beaucoup de questions sur l'avenir du secteur agricole.

« On nous parle d'écologie, mais ce sont surtout des investissements financiers. »

Localement, le projet est porté par l'association Champs solaires nucériens, qui regroupe neuf exploitations et quatorze agriculteurs. Il est développé par Green Lighthouse Développement (GLHD), société française implantée en Nouvelle Aquitaine spécialisée dans le photovoltaïque, qui se présente sur son site internet comme un « cultivateur d'énergie » travaillant en partenariat avec les agriculteurs pour stimuler le « développement économique local ».

Pour des groupes comme Macquarie, un champ de panneaux solaires n'est pas un engagement territorial : c'est un actif.

Mais derrière cette façade paysanne, deux acteurs autrement plus puissants contrôlent GLHD à 90 % depuis 2021, à parts égales : 45% pour EDF Power Solutions (anciennement EDF Renouvelables) et 45 % pour Cero Generation. Cette dernière est une filiale du Green Investment Group de Macquarie, un fonds d'investissement australien qui gère plus de 800 milliards de dollars d'actifs dans le monde, des autoroutes aux aéroports en passant par les réseaux électriques. « On a découvert après coup que derrière les panneaux, il y avait un fonds australien », raconte une habitante engagée dans l'association locale Vivre à Noyers, opposée au projet. Pour des groupes comme Macquarie, un champ de panneaux solaires n'est pas un engagement territorial : c'est un actif. Un produit d'infrastructure, comparable à une portion d'autoroute ou à un réseau de distribution d'eau. « On nous parle d'écologie, mais ce sont surtout des investissements financiers. »

Selon nos estimations, basée sur les chiffres de Reporterre et les données fournies par certains agriculteurs, chaque hectare en agrivoltaïsme produit en moyenne 900 MWh par an, revendus à EDF au tarif garanti d'environ 80 euros le MWh. Sur les 113 ha du projet de Noyers-Censy, cela représenterait un chiffre d'affaires brut d'environ 8,1 millions d'euros annuels. Une fois déduits les frais d'exploitation (maintenance, assurances, loyers versés aux propriétaires des terres) estimés à 2,9 millions, GLHD dégagerait une marge d'exploitation d'environ 5,2 millions par an. L'amortissement des coûts d'installation, qui peuvent atteindre 90 millions d'euros, prend théoriquement entre quinze et trente ans. Passé ce cap, le modèle devient une machine à cash : les années suivantes génèrent un bénéfice quasi-pur, avec une marge de rentabilité de 6 à 8 %.

La société GLHD n'a pas souhaité confirmer nos estimations ni communiquer de chiffres plus précis.

Périmètre des 113 hectares retenus pour l'implantation du projet. Capture d'écran Champs Solaires Nucériens

« 3 000 euros en agricole, c'est impossible. »

Le montage proposé aux agriculteurs repose sur des baux emphytéotiques : des contrats de location de longue durée, généralement conclus pour vingt à quarante ans dans ce type de projet, mais pouvant légalement s'étendre de 18 à 99 ans. Le propriétaire foncier en conserve la propriété de ses terres tout en cédant l'usage, moyennant le versement d'une redevance annuelle, à un exploitant ou à un développeur qui y installe des panneaux solaires tout en maintenant une activité agricole.

Dessin : @la_luce_presse_

Les loyers atteignent environ 3000 euros par hectare et par an, soit près de 30 000 euros annuels pour dix hectares loués, tirés non de la terre, mais de la production d'électricité. Un chiffre qui fait sourire amèrement Jean-Charles Faucheux, co-porte-parole de la Confédération paysanne de l'Yonne et agriculteur bio à Lucy-sur-Yonne, à moins de cinquante kilomètres de Noyers et Censy : « Même les années où on a de bons rendements en céréales, on peut espérer faire maximum 500 à 1 000 euros de l'hectare par an. 3 000 euros en agricole, c'est impossible. »

Ces mots disent tout de l'état du secteur. Depuis une vingtaine d'années, les agriculteurs voient leur pouvoir d'achat s'effriter : les prix proposés par les coopératives stagnent ou reculent tandis que les coûts de production s'envolent. Les négociations du traité Mercosur, qui menacent d'inonder les marchés européens de produits agricoles sud-américains à bas coût, témoignent d'une pression structurelle à laquelle les petits exploitants n'ont pas les moyens de résister. « Les politiques agricoles nous ont assommés depuis des années », lâche Romain* jeune agriculteur des villages voisins.

« Ici, il est difficile de dire non à un projet. »

Les agriculteurs voient leur pouvoir d'achat s'effriter. C'est dans ce contexte que l'agrivoltaïsme cesse d'être une option pour devenir une condition de survie.

C'est dans ce contexte que l'agrivoltaïsme cesse d'être une option pour devenir une condition de survie. Antoine, 24 ans, fait partie des quatorze agriculteurs impliqués dans le projet GLHD à Noyers-sur-Serein. Pour lui, la question ne se pose pas en termes de complément de revenu : « Ce n'est pas quelque chose qui va m'aider à m'installer, c'est ma condition d'installation. Aujourd'hui, je pars de zéro. Je n'ai ni terre, ni matériel. L'agrivoltaïsme, pour moi, c'est ce qui va sécuriser mes débuts. » Nathalie Labosse, maire de Noyers-sur-Serein, soutient le projet au nom d'une réalité qu'elle connaît bien : « On est dans un milieu rural, il faut tenir compte de la situation des agriculteurs. » C'est aussi un moyen pour elle de faire sa part : « On a l'image d'un village engagé dans la transition énergétique. »

Les promesses du promoteur GLHD contribuent à emporter l'adhésion : la réduction de 25 à 30 % sur les factures d'électricité des habitants, le remplacement des luminaires en LED, l'installation de bornes électriques supplémentaires ou encore la mise à disposition d'un véhicule de service. La commune percevrait 50 000 euros par an pendant vingt ans, « un montant ensuite doublé », se réjouit la maire, sans préciser la durée de cette revalorisation. De son côté, la communauté de communes toucherait le double de ce que perçoit la commune. L'élue estime que ces recettes pourraient notamment permettre de financer des logements pour les jeunes ou de créer un poste d'agent communal. « La campagne est en train de mourir à petit feu, souligne Julie*, une riveraine. Par exemple, à Noyers, la pharmacie et la boucherie peinent à trouver repreneur et vont peut-être disparaître. On peut espérer qu'avec cet argent on puisse soutenir les commerces, la vie de village. » Théodore Catry, avocat en droit de l'environnement et habitué de ce type de contentieux, tempère pourtant : ces recettes fiscales nouvelles entraînent mécaniquement une baisse des dotations de l'État, les deux flux ne se cumulant pas.

« Ici, il est difficile de dire non à un projet, tant pour les agriculteurs que pour les mairies », résume Fabrice*, un agriculteur bio d'une commune voisine.

« Cela s'appelle le capitalisme. »

C'est là que la question de la répartition de la valeur devient brutale. Sur les 8,1 millions d'euros estimés de revenus annuels générés par ces terres, les agriculteurs propriétaires ne perçoivent qu'environ 30 000 euros par an pour dix hectares loués, soit moins de 0,4 % du chiffre d'affaires total. GLHD, elle, conserverait environ 64% du chiffre d'affaires sous forme de marge d'exploitation, avant amortissements, frais financiers et impôts. « C'est dégueulasse ! Pour moi, les pires dans ces histoires, ce sont les sociétés qui mettent en place ces projets : la moindre chose qu'ils peuvent gratter, ils le font. Tout est une question de fric », déplore Marius* un jeune agriculteur tout juste installé dans le département.

Alexandre Bardet, à la ferme de La Borde, sur les hauteurs de Noyers-sur-Serein, où un hectare de son exploitation est déjà équipé d'ombrières. Photo : Lucille Giovannelli

Actif depuis une vingtaine d'années à la ferme familiale de La Borde, sur les hauteurs de Noyers, Alexandre Bardet préside aujourd'hui Champs Solaires Nucériens, l'association d'agriculteurs à l'origine du projet agrivoltaïque. À terme, une dizaine d'hectares de ses terres devraient être équipés de panneaux. L'agriculteur en bio arbore une veste floquée « agriculteur indépendant » avec une ironie revendiquée : « Cela s'appelle le capitalisme. Bien ou pas bien, on est dans ce système, et en tant qu'agriculteur, pour essayer de vivre de son métier aujourd'hui, on est obligé de jouer le jeu. S'il n'y a pas de rentabilité, ça ne marche pas. C'est factuel. »

Ses contradicteurs ne partagent pas cette résignation. « C'est un véritable retour en arrière. Comme avec le remembrement, on retire encore de l'autonomie aux agriculteurs ! », s'insurge Philippe*, viticulteur, qui suit le dossier de près. Loïc Santiago, co-fondateur de la Coordination Nationale Photorévoltée, collectif né en opposition aux projets agrivoltaïques et aux grandes centrales solaires au sol jugés accapareurs de terres agricoles, prolonge le diagnostic : « Ce type de projet n'existe que parce qu'il y a de la misère paysanne, et que celle-ci rencontre toute la ligne politique des mandats de Macron de numérisation de l'agriculture. »

« La réglementation actuelle constitue un véritable boulevard. »

Si les industriels ont pu s'engouffrer aussi facilement dans les campagnes françaises, c'est aussi qu'on leur en a ouvert la porte et qu'ils ont contribué à la fabriquer.

Le terme « agrivoltaïsme » émerge au Japon au début des années 2000, dans un contexte de forte pression foncière. L'idée est de faire du deux-en-un sur un même terrain : produire à la fois des denrées agricoles et de l'énergie solaire. Le concept sera ensuite introduit en France par deux hommes : Christian Dupraz, agroforestier chercheur à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), et Antoine Nogier, patron de Sun'agri une entreprise qui vend une technologie permettant de piloter l'inclinaison des panneaux solaires à distance via intelligence artificielle, rachetée en 2022 par… le géant du BTP Eiffage.

La Confédération paysanne considère que l'article 54 n'a pas permis de mettre en place un cadre national capable de protéger les terres agricoles de « l'appétit des marchands de soleil ».

La consécration vient en mars 2023 avec la loi d'accélération de la production d'énergies renouvelables, dite loi APER, dont l'article 54 inscrit l'agrivoltaïsme pour la première fois dans le droit français. Une installation est désormais « agrivoltaïque » si elle rend quatre services à l'activité agricole : augmenter le potentiel agronomique, adapter au changement climatique, protéger contre les aléas et améliorer le bien-être animal.

Beaucoup jugent que ces critères, qui peuvent rassurer sur le papier, sont conçus de manière bien trop large et trop permissive pour véritablement encadrer le développement de la filière et éviter la marginalisation de l'activité agricole au profit de la production d'électricité. Loïc Santiago, de la Coordination Photorévoltée, estime que l'article 54 n'impose « pas trop de contraintes ». « L'idée c'est d'écrire un truc suffisamment flou pour que la filière puisse évoluer à sa guise », poursuit-il. La Confédération paysanne partage ce constat et considère que l'article 54 n'a pas permis de mettre en place un cadre national capable de protéger les terres agricoles de « l'appétit des marchands de soleil ».

Pour Fanny Le Reste, avocate spécialisée en droit de l'environnement et de l'urbanisme, engagée dans plusieurs contentieux liés à des projets agri-voltaïques, notamment en milieu forestier, « la réglementation actuelle constitue un véritable boulevard pour l'installation de ces infrastructures ». D'après les données de Reporterre, au moins 1 573 centrales solaires au sol ont été construites sur plus de 11 400 hectares de terrains qui étaient autrefois des forêts (53%) et des parcelles agricoles (41%), et la dynamique continue de s'accélérer, y compris dans l'Yonne, où les cartographies produites par la direction départementale interministérielle témoignent de la saturation du territoire.

« Il ne faut pas s'enfermer dans des grilles et des critères trop contraignants. »

Le caractère permissif de la législation est justement l'orientation revendiquée par Stéphanie-Anne Pinet, directrice générale de France Agrivoltaïsme, qui affirme qu'« il ne faut pas s'enfermer dans des grilles et des critères trop contraignants et trop exigus par rapport à l'évolution inévitable de la filière ». La rédaction de l'article 54 est de fait une victoire de ce lobby créé en juin 2021, co-présidé par Antoine Nogier, le patron de Sun'agri déjà cité, et rejoint en 2023 par la FNSEA, premier syndicat agricole français. Parmi ses membres figurent EDF, qui détient 45 % de GLHD, et a fait du lobbying auprès des pouvoirs publics pour clarifier le cadre juridique en faveur du développement de l'agrivoltaïsme, mais aussi des entreprises comme Mulliez, RWE ou TotalEnergies.

La rédaction de l'article 54 est de fait une victoire du lobby France Agrivoltaïsme, lobby créé par la FNSEA, et dont sont membres EDF, Mulliez, RWE ou TotalEnergies.

Alexandre Bardet, le président de Champs Solaires Nucériens, a par ailleurs dirigé pendant deux ans une autre organisation professionnelle du secteur, la Fédération française des producteurs agrivoltaïques (FFPA), dont EDF est également adhérente. La FFPA a elle aussi mené des actions de lobbying auprès de parlementaires pour peser sur la rédaction du décret d'application de l'article 54 de la loi APER.

Comme le raconte un article collaboratif de L'Empaillé et de la revue Silence !, le « père français » de l'agrivoltaïsme Christian Dupraz intervient régulièrement dans les médias pour saluer les initiatives censées encadrer et réguler le secteur, parmi lesquels un label Afnor et un rapport de cadrage sous l'égide de l'Ademe. Le chercheur ne mentionne pas qu'il est lui-même adhérent du lobby France Agrivoltaïsme, à l'origine du label, et qu'il a siégé dans le comité d'experts du rapport Ademe qu'il cite en référence. Autrement dit, ce sont pour une part les acteurs du secteur qui, pour une large part, se régulent eux-mêmes et qui sont même appelés à juger de la qualité de leur propre régulation ! « Que voulez-vous, l'agrivoltaïsme est un terme marketing, on ne peut pas réglementer le marketing », tranche Loïc Santiago.

« Un business habilement dissimulé derrière les impératifs de la décarbonation. »

Ce cadre juridique façonné de l'intérieur n'aurait cependant pas suffi. Pour que les projets se déploient concrètement sur les terres agricoles, il fallait encore convaincre ceux qui les cultivent. Loïc Santiago et Romain Carausse, géographe politique spécialiste des problématiques énergie-agriculture, se sont penchés sur certains des leviers rhétoriques construits à cette fin par les industriels.

Les industriels ont introduit un nouveau vocabulaire , à base de « combinaison » et de « synergie », pour démarquer l'agrivoltaïsme du photovoltaïque traditionnel.

Le premier est sémantique. Face aux circulaires ministérielles recommandant d'exclure les panneaux solaires des forêts et terres agricoles, les industriels ont introduit un nouveau vocabulaire , à base de « combinaison » et de « synergie », pour démarquer l'agrivoltaïsme du photovoltaïque traditionnel. Ce glissement terminologique s'est progressivement imposé dans le débat public, contournant ainsi les restrictions réglementaires par la seule force du langage.

Deuxièmement, en requalifiant les panneaux en ombrières destinées à protéger les cultures, les industriels ont ouvert une brèche juridique : un guide de l'urbanisme de 2020 permet à de telles installations d'être autorisées directement en mairie, et un décret de 2022 a encore allégé les contraintes en ne soumettant ces projets aux études environnementales qu'au cas par cas. « La notion d'ombrière reste juridiquement floue et offre aux développeurs une marge de manœuvre précieuse, même si ceux-ci l'utilisent avec discrétion pour ne pas attirer l'attention », explique l'avocate Fanny Le Reste. L'argument semble avoir pris auprès de certains agriculteurs, qui en reprennent les termes presque mot pour mot : « Les panneaux font pare-soleil. Ça engendre moins de transpiration des plantes, l'eau reste au sol au lieu de partir dans l'air, c'est écologique. »

Le troisième levier porte sur l'artificialisation des sols. En respectant un ensemble de critères (couvert végétal adapté, panneaux surélevés à au moins 1,10 mètre, espacement d'au moins 2m 50 entre les rangées, et réversibilité de l'installation) les porteurs de projets peuvent prétendre que leurs infrastructures n'artificialisent pas les sols avec une formule magique pour convaincre les agriculteurs rapportée par Loïc Santiago : « On loue seulement le volume d'air au-dessus de vos terres. »

Au final, pour le co-fondateur de la Coordination Photorévoltée, l'agrivoltaïsme n'est « rien d'autre qu'un business habilement dissimulé derrière les impératifs de la décarbonation ». Un constat que semblent involontairement confirmer les agriculteurs rencontrés aux abords du projet de Noyers-Censy, dont les discours se rejoignent avec une troublante uniformité. Les mots « résilience » et « adaptation au changement climatique » reviennent, presque mécaniquement, d'un entretien à l'autre.

« Dans le Sud, on a les olives. Dans l'Yonne, on aura les panneaux. »

La société GLHD est l'acteur historiquement le plus avancé dans le département. En 2024, elle annonçait officiellement six projets dans l'Yonne, représentant environ 800 hectares de terres agricoles et près de 60 agriculteurs. L'entreprise assure ne pas raisonner en termes de quota territorial, mais partir d'« aires d'étude parfois larges » pour les réduire « au fil des expertises et des échanges ». Le projet de Noyers-Censy est présenté comme la preuve de cette bonne foi : proposé initialement sur 320 hectares, il a été ramené à 113 hectares retenus, soit une réduction que l'entreprise affiche comme un gage de concertation.

Si la Chambre d'agriculture de l'Yonne recommande de limiter à dix hectares par exploitant les surfaces consacrées à l'agrivoltaïsme, cette disposition ne revêt aucun caractère contraignant.

Pour l'avocat Théodore Catry, c'est précisément le mécanisme inverse : « À chaque fois, ils vous vendent un projet à 100%. Et puis petit à petit, ils finissent par dire “finalement, ce sera que 60%". En fait, depuis le départ, ils voulaient faire le projet à 60%. » L'objectif, poursuit-il, est de « donner l'illusion qu'ils ont fait des sacrifices pour être acceptés par la population et pour respecter l'environnement et le paysage », une stratégie pilotée par des bureaux d'études spécialisés dans l'acceptabilité locale.

D'autres opérateurs, comme RWE ou Renner Energies, font désormais leur entrée sur le territoire. La superficie totale des projets en développement dépasse donc très probablement le millier d'hectares. Si la Chambre d'agriculture de l'Yonne recommande, dans une charte, de limiter à dix hectares par exploitant les surfaces consacrées à l'agrivoltaïsme, cette disposition ne revêt aucun caractère contraignant. « Dans le Sud, on a les olives. Dans l'Yonne, on aura les panneaux », se résigne Manuel*, agriculteur. La boutade résume à elle seule les craintes de certains agriculteurs que l'agrivoltaïsme ne devienne, à terme, une sorte de spécialité locale. À l'est du département, autour de Noyers et de Moulins-en-Tonnerrois, les infrastructures électriques se préparent d'ailleurs déjà à accueillir cette montée en puissance avec de nouveaux postes RTE et Enedis.

« Il faut qu'on arrive nous-mêmes à faire notre contre-expertise. »

En théorie, chaque nouveau projet doit être validé par le préfet. Or, avertit l'avocate Fanny Le Reste, « le préfet n'a pas la connaissance technique pour juger du sérieux des études d'impacts, surtout lorsque chaque projet est conduit par des opérateurs privés selon des approches qui leur sont propres ».

« Il faut qu'on arrive nous-mêmes, les opposants, à faire notre contre-expertise, bénévolement », confirme un riverain mobilisé. Certains résidents de Noyers pointent la grande difficulté de lecture et de compréhension des études produites par GLHD pourtant destinées au grand public.

Certains résidents de Noyers pointent la grande difficulté de lecture et de compréhension des études produites par GLHD pourtant destinées au grand public.

En examinant les dossiers, François Sebillotte, président de l'association Vivre à Noyers, affirme quant à lui avoir identifié de nombreuses références contestables. Dans l'étude, une prétendue démonstration des bénéfices environnementaux des centrales photovoltaïques s'appuie ainsi sur des travaux du BNE (Bundeverband Neue Energiewirtschaft) présentés comme une source scientifique indépendante. Or le BNE est en réalité un lobby représentant les industriels allemands des énergies renouvelables. Plus loin, une étude citée pour étayer les effets favorables des parcs photovoltaïques sur les chauves-souris renvoie en fait à des travaux portant sur les pratiques agricoles dans les systèmes d'élevage, sans lien direct avec la question abordée.

« On pourrait certainement multiplier les exemples », estime François Sebillotte, qui voit dans l'abondance des références bibliographiques un moyen de conférer à ces études « un caractère extraordinairement sérieux, scientifique, rigoureux, exhaustif » qui ne résiste pas toujours à une vérification minutieuse des sources.

Interrogée sur ces points, GLHD balaie les critiques : l'évaluation environnementale « ne repose pas sur une source isolée » mais « sur des études réalisées par des bureaux d'études spécialisés et indépendants », puis sur « l'instruction des services de l'État et de l'Autorité environnementale ».

« Ça n'a rien à voir avec le visage angélique de la transition énergétique. »

Plusieurs témoignages recueillis pour cette enquête auprès d'acteurs du secteur décrivent pourtant des mécanismes de minimisation des impacts environnementaux assez répandus dans ce type de dossier. Un ancien membre de l'autorité environnementale, qui requiert l'anonymat, affirme avoir constaté que certains maîtres d'ouvrage parvenaient à faire disparaître de leurs dossiers la présence d'espèces protégées pourtant identifiées lors des inventaires de terrain. « Je le sais par plusieurs sources, notamment de personnes qui travaillent dans les bureaux d'études », indique-t-il. L'avocat Théodore Catry, qui connaît bien le fonctionnement de ces cabinets, évoque quant à lui des « manipulations », des « trafics de données » et des rapports « maquillés scientifiquement » pour qu'ils « disent ce que le promoteur a envie d'entendre ». Un professionnel du secteur souhaitant garder l'anonymat décrit par ailleurs des « scripts déjà tout prêts » pour répondre aux avis critiques de la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe).

Un professionnel du secteur souhaitant garder l'anonymat décrit par ailleurs des « scripts déjà tout prêts » pour répondre aux avis critiques de la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe).

L'autosaisine du Conseil national de la protection de la nature (CNPN) du 19 juin 2024 confirme qu'il ne s'agit pas d'une pratique isolée : les entretiens avec les services déconcentrés de l'État indiquent systématiquement que les développeurs mandatent les bureaux d'étude avec l'objectif d'éviter d'avoir à demander une dérogation « espèces protégées ». Le résultat est mécanique : en 2022 et 2023, seulement 11 % des projets de centrales photovoltaïques ayant nécessité une évaluation environnementale ont sollicité une telle dérogation, et lorsqu'elle est demandée, près des deux tiers échouent à passer le filtre des exigences réglementaires. Une pratique semblable à celle observée autour de bien d'autres projets de développement comme celui de l'A69, où l'Autorité environnementale a elle-même pointé une « évaluation très limitée des impacts sur les espèces protégées ». « C'est du cynisme industriel si vous voulez, ça n'a rien à voir avec le visage angélique de la transition énergétique », tranche Théodore Catry.

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Des impacts sur les écosystèmes qui échappent à l'étude

Certaines parcelles du projet de GLHD à Noyers empiéteraient sur des habitats d'espèces protégées, dont le circaète Jean-le-Blanc, sans que l'étude d'impact ne les ait recensées. François Sébillote pointe une méthode qu'il juge expéditive : « Quand vous regardez plus en détail l'étude locale, vous vous apercevez qu'ils ont fait venir deux fois un spécialiste pour vérifier la présence de cette espèce rare de rapace. Et tu m'étonnes qu'il n'en a pas vu : par définition, une espèce rare, vous ne la voyez pas souvent ! » Selon lui, l'étude ne prendrait pas non plus en compte l'effet des clôtures grillagées, installées autour des parcelles pour limiter les actes de vandalisme, susceptibles de gêner les déplacements de la faune locale.

De son côté, la société GLHD assure qu'aucune consigne n'a été donnée au bureau d'études pour éviter une demande de dérogation espèces protégées et affirme que son analyse s'appuie sur des prospections de terrain, des données bibliographiques et l'historique des observations. Elle estime que le Circaète Jean-le-Blanc n'est pas présent sur les parcelles du projet, notamment parce que les grandes cultures intensives seraient « peu favorables aux reptiles », sa principale source d'alimentation.

Au-delà de la faune, c'est aussi le sous-sol qui inquiète. Les microperforations des pieux servant de fondations aux panneaux pourraient, selon une étude hydrologique, perturber la circulation des eaux souterraines dans des sols karstiques particulièrement vulnérables.

Theodore Catry, résume l'imprévisibilité du phénomène : « C'est très compliqué de savoir, quel va être le dommage causé. Vous pouvez très bien perturber une voie d'eau qui aura des répercussions à des kilomètres de là, parce que ça va assécher ou modifier l'écoulement des eaux à un endroit qu'on n'avait pas du tout prévu. »

Les pieux vissés, installés à 2 jusqu'à 4 mètres de profondeur dans la terre, permettent d'ancrer les strcutures solaires sur des terres agricoles. Photo : Lucille Giovannelli

« Les opposants reprochent à l'agrivoltaïsme de reléguer l'agriculture au second plan, et je pense qu'ils n'ont pas tout à fait tort », estime Xavier*, un agriculteur voisin. « On dégrade le sol. Sous les panneaux, il peut y avoir moins d'humidité, ce qui perturbe le cycle des vers de terre. Le sol ne fonctionne plus de la même manière. Et le jour où il faut tout enlever, ce n'est pas comme retirer une simple clôture en bois. La durée de vie d'un panneau est d'environ 25 ans, et s'ils ne sont pas remplacés, leur retrait laissera des sols qui, selon moi, mettront bien une dizaine d'années à se régénérer complètement. »

« L'entrée d'un énergéticien dans l'équation dépossède le paysan. »

La crainte, au fond, est celle d'un agrivoltaïsme de façade : une activité agricole progressivement abandonnée faute de rentabilité, tandis que la rente énergétique, elle, deviendrait structurelle. Ces projets risquent alors de vider de leur sens les mutations pourtant nécessaires de l'agro-industrie vers des modèles plus vertueux.

L'association Terre de Liens, qui accompagne l'installation de paysans et documente les dynamiques de propriété des terres, a mis en évidence plusieurs effets en cascade. Le premier est mécanique : dès qu'une parcelle accueille des panneaux solaires, sa valeur s'emballe. Jean-Charles Faucheux, co-porte-parole de la Confédération paysanne de l'Yonne, en décrit le mécanisme avec précision : « Le problème principal, c'est qu'on a un changement de nature du sol. » Un propriétaire voisin d'un projet photovoltaïque ne valorise plus sa terre à l'aune de ce qu'elle peut produire agronomiquement, mais à celle de ce qu'elle peut rapporter en énergie solaire. « Au lieu de dire “ on va payer 2 000, 3 000 euros de l'hectare “ , il va plutôt se baser sur 3 000 euros de produits par an » et le prix de la parcelle monte alors à 10 000 ou 15 000 euros l'hectare. La logique est contagieuse : « Mon voisin a réussi à valoriser ses terres à ce prix-là. Pourquoi moi, je ne le ferais pas ? »

Un propriétaire voisin d'un projet photovoltaïque ne valorise plus sa terre à l'aune de ce qu'elle peut produire agronomiquement, mais à celle de ce qu'elle peut rapporter en énergie solaire.

Dans un pays où l'accès au foncier constitue déjà l'un des principaux obstacles à l'installation, l'effet est dévastateur. Terre de liens alerte sur le risque de spéculation par anticipation des investisseurs qui pourraient acquérir des terres situées à proximité des postes sources électriques, ces nœuds de raccordement au réseau sans lesquels aucune centrale solaire ne peut fonctionner. Les développeurs privilégient déjà ces emplacements , dès lors que connecter une centrale au réseau peut coûter entre 120 000 et 150 000 euros par kilomètre.

Le bail rural, par lequel un propriétaire loue sa terre à un agriculteur, n'est pas adapté dans sa forme actuelle à un projet agrivoltaïque : il doit être résilié pour laisser la place à un bail emphytéotique entre le propriétaire et l'énergéticien, supprimant les protections fondamentales du fermier. Un prêt à usage de la parcelle est ensuite accordé par l'énergéticien à l'agriculteur, assorti d'un contrat détaillant les activités agricoles autorisées. Dans cette convention tripartite au rapport de force inégal, les promoteurs peuvent, selon Jean-Charles Faucheux, « du jour au lendemain, vous couper les vivres. Vous vous retrouvez le bec dans l'eau avec des panneaux sur votre terre que vous ne pouvez pas enlever, une structure que vous ne pouvez pas récupérer pour refaire de la culture ou de l'élevage. »

Jean-Charles Faucheux, de la Confédération paysanne, met donc en garde contre les conséquences plus larges sur l'autonomie paysanne : « L'entrée d'un énergéticien dans l'équation dépossède le paysan de ses savoir-faire et soumet ses choix culturaux aux impératifs de la production électrique. » Le syndicat a chiffré une alternative : avec environ 3 000 exploitations agriculteur dans le département de l'Yonne, un hectare par agriculteur suffirait à développer l'agrivoltaïsme sans concentrer les installations. Jean-Charles Faucheux ne se fait pourtant pas d'illusions : « Les promoteurs n'accepteront jamais une telle dispersion : ce n'est pas rentable. »

« Le solaire reproduit l'erreur de confier la transition énergétique aux industriels. »

L'ambition affichée par Emmanuel Macron le 10 février 2022, à Belfort, de dépasser 100 gigawatts de puissance photovoltaïque installée d'ici 2050 serait atteignable en utilisant les surfaces déjà artificialisées tels que les toits, les entrepôts, les parkings comme l'ont démontré le Cerema et l'Ademe. Alors pourquoi viser les champs ? Par choix politique : maintenir le prix de l'électricité au plus bas. Dans les appels d'offres de la Commission de régulation de l'énergie, ce critère prime sur tout. Il favorise mécaniquement les opérateurs qui proposent les coûts de production les plus faibles, donc les projets les plus étendus, les plus rentables. Or, malgré un investissement initial élevé, l'agrivoltaïsme reste deux fois moins coûteux que les installations sur grandes toitures, grâce à une moindre complexité technique et à des économies sur le raccordement.

« Comme l'éolien il y a dix ans, le solaire semble reproduire la même erreur de confier aux industriels des renouvelables le soin de choisir comment aménager la transition énergétique », résume François Sébillote, président de l'Association Vivre à Noyers. L'avertissement mérite d'être pris au sérieux. Faute d'avoir été entendues, les oppositions locales offrent à une extrême droite pro-fossile une prise inattendue : retourner l'opinion contre l'ensemble des politiques de soutien aux énergies renouvelables.

*Les prénoms ont été modifié

03.07.2026 à 07:00

250 ans des États-Unis : Trump impose sa vision, les entreprises françaises suivent

Olivier Petitjean

Donald Trump tente de s'approprier la célébration du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis à travers une organisation à sa botte qui organise des journées de prières et des spectacles de combat. Des travaux d'« embellissement » ont été lancés dans la capitale Washington, comme la construction d'un arc de triomphe et d'une immense salle de bal à la Maison Blanche. Le tout financé par l'argent public mais aussi par les dons très intéressés de multinationales et de milliardaires. (…)

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Donald Trump tente de s'approprier la célébration du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis à travers une organisation à sa botte qui organise des journées de prières et des spectacles de combat. Des travaux d'« embellissement » ont été lancés dans la capitale Washington, comme la construction d'un arc de triomphe et d'une immense salle de bal à la Maison Blanche. Le tout financé par l'argent public mais aussi par les dons très intéressés de multinationales et de milliardaires. Des groupes français sont aussi de la partie.

Ce 4 juillet, les États-Unis fêtent le 250e anniversaire de leur déclaration d'indépendance. Réceptions, portes ouvertes, spectacles... De nombreuses festivités sont prévues outre-Atlantique et dans les ambassades américaines. Préparé depuis des années, l'événement a cependant pris une autre tournure avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. « America 250 », la structure transpartisane et à but non lucratif mise en place par le Congrès pour organiser l'anniversaire, a été marginalisée par une nouvelle organisation directement inspirée par le président et ses proches, Freedom 250.

Donald Trump cherche à s'approprier les célébrations du 250e anniversaire du pays pour imposer une certaine vision de son histoire, blanche, mâle et chrétienne.

Entreprise commerciale dépendant du service des Parcs nationaux, Freedom 250 a récupéré une partie des fonds publics préalablement réservés à America 250 et, selon un rapport des élus démocrates au Congrès, une partie au moins de l'argent que cette dernière a collecté auprès de mécènes privés. Parmi ses premiers faits d'armes : l'organisation une journée de prières de rue à Washington le 17 mai dernier, et celle d'un spectacle de combat UFC pour commémorer l'anniversaire du président en exercice. Sont aussi prévus, entre autres, une flotte de six camions-musées appelés « Freedom Trucks » pour sillonner le pays, ou encore une course de voitures baptisée le « Freedom 250 Grand Prix ». Apparemment impressionné par l'Arc de Triomphe lors d'un passage à Paris, Donald Trump veut également imposer la construction d'une arche similaire, mais encore plus grande, dans la capitale américaine, surmontée de statues dorées.

Pour ses opposants, Donald Trump cherche à travers Freedom 250 à s'approprier les célébrations du 250e anniversaire du pays pour imposer une certaine vision de son histoire (blanche, mâle et chrétienne, et minimisant les aspects plus sombres comme le rôle de l'esclavage dans sa fonction). C'est aussi et peut-être surtout une opportunité de faire la publicité de sa personne et de ses prétendus accomplissements.

JC Decaux, partenaire de Trump ?

Parmi les sponsors privés de Freedom 250, on retrouve sans surprise des géants de la tech comme Oracle et Palantir, dont les dirigeants affichent leur proximité avec le président, des poids lourds du pétrole comme Chevron ou ExxonMobil, des marchands d'armes comme RTX, Northrop Grumman, Lockheed Martin et Boeing, et d'autres grands noms du capitalisme américain. Une seule entreprise européenne apparaît : l'allemande SAP, numéro un mondial des logiciels de gestion. Elle s'était déjà distinguée par son empressement à mettre fin à ses politiques anti-discriminations (DEI) l'année dernière à la demande l'administration Trump (lire notre enquête).

Parmi les sponsors privés de Freedom 250, on retrouve sans surprise des géants de la tech comme Oracle et Palantir, dont les dirigeants affichent leur proximité avec le président américain.

La section « Partenaires » du site de Freedom 250 réserve cependant une surprise : la présence de l'entreprise française d'affichage publicitaire JC Decaux. Interrogée, la direction de la communication du groupe nous a répondu que « JCDecaux participe à l'opération Freedom250 uniquement via la mise à disposition d'espaces gracieux sur certains de ses mobiliers dans les villes et aéroports » et qu'il « ne s'agit en aucun cas d'un sponsoring financier ou d'une donation ». L'entreprise précise qu'il s'agit d'une opération « coordonnée par l'association professionnelle américaine de la communication extérieure (Outdoor Advertising Association of America – OAAA), avec la participation de plusieurs acteurs du secteur (Clear Channel, Outfront, Lamar, entre autres) ».

Pourtant, ni l'OAAA ni aucune de ces firmes ne sont citées sur le site de Freedom 250, au contraire de JCDecaux, dont le logo défile au milieu de ceux de la NASA, du think tank MAGA America First Policy Institute, de la Bourse de New York, de l'entreprise de sports de combat UFC ou du site chrétien Pray.com (entre autres), offrant un condensé de l'Amérique trumpiste.

Achat de faveurs

Dans une capitale américaine où la corruption s'étale au grand jour, le financement par des grandes entreprises, des milliardaires ou des gouvernements de projets chers à Donald Trump est devenu un moyen commode – et peu onéreux, car ouvrant droit à une réduction fiscale – de s'acheter les faveurs de son administration. C'est ainsi que le Qatar lui a « offert » un nouvel avion Air Force One, dans lequel le président étasunien a fait son premier voyage cette semaine. De manière similaire, les dirigeants émiratis semblent avoir investi dans l'entreprise de cryptomonnaies de la famille Trump pour assurer leur accès à des semi-conducteurs stratégiques (lire notre enquête).

Côté entreprises, outre « Freedom 250 », c'est le financement de la nouvelle salle de bal voulue par Donald Trump dans l'aile Est de la Maison Blanche qui attire l'attention. Le président avait d'abord promis que le chantier ne coûterait rien aux contribuables grâce à de généreuses « donations » privées. Au final, le budget de l'opération, estimé désormais à 600 millions de dollars, sera finalement abondé en grande partie par des fonds publics, dont pour plus de 300 millions de fonds destinés initialement aux agences de sécurité.

ArcelorMittal, un des piliers du CAC 40, a fait une donation d'acier – d'une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour la nouvelle salle de bal de la Maison Blanche.

De nombreuses multinationales ont également mis la main à la poche pour financer le projet, dont seules une partie sont connues. La liste rendue publique par la Maison Blanche mentionne les géants de la tech Amazon, Apple, Google, Meta, Microsoft et Palantir, ainsi que des entreprises du secteur des cryptomonnaies, de l'énergie ou du tabac. Selon un article du New York Times qui cite d'autres contributeurs comme Nvidia ou BlackRock, la Maison Blanche aurait promis l'anonymat à ceux qui le souhaitaient, en dépit de ses promesses et des innombrables situations de conflit d'intérêt qu'occasionnent ces dons.

Le quotidien américain a également révélé que le groupe sidérurgique ArcelorMittal, un des piliers du CAC 40, a fait une donation d'acier – d'une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour la nouvelle salle de bal de la Maison Blanche. Quelques jours après ce don, Donald Trump a annoncé une série d'ajustements sur ses tarifs douaniers bénéficiant à ArcelorMittal et à d'autres entreprises du secteur.

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Bernard Arnault et le CAC 40 en foule à l'ambassade parisienne

À Paris, l'ambassade des États-Unis organise une grande réception pour célébrer l'anniversaire de l'indépendance, dont l'invité d'honneur sera le PDG de LVMH.

À Paris, l'ambassadeur des États-Unis Charles Kushner – père de Jared Kushner, gendre de Donald Trump – organise lui aussi une grande réception à l'ambassade ce 3 juillet pour célébrer l'anniversaire de l'indépendance. Selon les documents divulgués par La Lettre, l'invité d'honneur de l'événement sera le PDG de LVMH Bernard Arnault. Pas très étonnant sans doute, puisque le milliardaire est lié au président américain et à sa famille depuis son exil à New York au début des années 1980. Après avoir assisté à sa cérémonie d'investiture en janvier 2025, il a vanté le « vent de liberté » qui souffle selon lui outre-Atlantique. Quelques mois plus tard, sur fond de menace des hausses des tarifs douaniers, il a aussi joué des pieds et des mains pour convaincre les dirigeants européens de passer un « deal » avec Trump.

La Lettre révèle également la liste (provisoire) des entreprises qui ont accepté de financer l'événement parisien. On y retrouve des multinationales américaines (Amazon, Bank of America, Google, Meta, Uber, X) mais aussi des grands groupes français, dont plusieurs se sont déjà fait remarquer pour leurs relations étroites avec la nouvelle administration américaine, comme CMA-CGM ou encore TotalEnergies (lire notre article). On y trouve aussi le groupe Bolloré, via sa filiale Lagardère. Capgemini, dont nous avons révélé le contrat controversé avec la police anti-migrants ICE, est également de la partie, tout comme Thales, les banques Société Générale et BNP Paribas, les fonds d'investissement proches de la Macronie Ardian et Meridiam, ou encore le groupe Iliad de Xavier Niel. Ce dernier avait déjà été impliqué dans une autre opération chère au cœur de Donald Trump : le rachat de la branche américaine du réseau TikTok par un consortium d'investisseurs dont beaucoup d'amis du président.

À Bruxelles, l'ambassade américaine a vu encore plus grand en privatisant le week-end dernier le parc du Cinquantenaire pour un événement public avec concerts et survols d'avion. Coût total ? 5 millions d'euros, là aussi apportés par des multinationales américaines et belges. Les participants ont été accueillis par des manifestants dénonçant la politique de Trump. Rien de tel en France où l'on a fait le choix de rester entre élites.

30.06.2026 à 07:00

« Le dernier maillon de la chaîne ». Les magasins Relay, ligne de front dans la croisade politique de Vincent Bolloré

Cécile Marchand

Beaucoup d'entre nous passerons bientôt devant un magasin Relay avant de prendre le train ou l'avion pour nos vacances estivales. Contrôlée par Vincent Bolloré, l'enseigne détient le quasi-monopole de la vente de presse et de livres dans les gares françaises, grâce à un contrat avec la SNCF renouvelé en 2023. La forte visibilité des titres d'extrême droite et le récent refus de distribuer un livre-enquête sur Bernard Arnault nourrissent les soupçons d'instrumentalisation politique. Nous (…)

- Le système Bolloré / , , ,
Texte intégral (7361 mots)

Beaucoup d'entre nous passerons bientôt devant un magasin Relay avant de prendre le train ou l'avion pour nos vacances estivales. Contrôlée par Vincent Bolloré, l'enseigne détient le quasi-monopole de la vente de presse et de livres dans les gares françaises, grâce à un contrat avec la SNCF renouvelé en 2023. La forte visibilité des titres d'extrême droite et le récent refus de distribuer un livre-enquête sur Bernard Arnault nourrissent les soupçons d'instrumentalisation politique. Nous avons mené l'enquête dans les magasins de trente gares partout en France pour en avoir le cœur net.

Écouter cette enquête :


« Aucun salarié n'est autorisé à s'exprimer auprès des journalistes ou de tout autre média. » Telles sont les consignes reçues par les salariés des magasins Relay en janvier 2026. La direction de la communication de cette filiale du groupe Lagardère expliquait vouloir « garantir la cohérence et la maîtrise des informations communiquées ». Depuis sa prise de contrôle par le milliardaire Vincent Bolloré, en effet, l'enseigne rouge et blanche est régulièrement accusée d'être transformée en vitrine des idées d'extrême droite. Sur les réseaux sociaux, les controverses se sont multipliées sur les choix de mise en avant de livres et titres de presse dans ces points de vente omniprésents dans les gares, les aéroports, les métros et les hôpitaux.

Suite au limogeage soudain du patron de Grasset en avril, les craintes suscitées par la concentration de pouvoir de Vincent Bolloré sur le monde de la culture, de l'édition et des médias sont revenues sur le devant de la scène. Pour Fabrice Février, codirecteur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès, cette crise a servi à rappeler qu'« un contenu n'arrive jamais seul jusqu'à son lecteur ». Il y a autour de la publication d'un livre une « chaîne de décisions et de légitimation », dont plusieurs maillons – dont les Relay en gares – sont aujourd'hui entre les mains d'un seul homme, « porteur d'un projet politique parfaitement identifiable ».

Source : Fondation Jean Jaurès "Affaire Grasset : l'urgence d'une nouvelle régulation de l'édition"
Infographie : Sandra Mu

Avec la diminution progressive du nombre de kiosquiers, les quelque 450 Relay – dont plus de 300 dans les gares, où ils sont en situation de monopole – jouent aujourd'hui un rôle central dans la distribution de la presse et des livres en France. Pour les magazines, ils peuvent représenter jusqu'à 20% des ventes. Pour les livres, les chiffres varient en fonction des maisons d'édition. Selon Richard Gouard, responsable du pôle Enseignes chez Actes Sud diffuseur, les Relay peuvent peser 8 à 10% pour les livres de son groupe en poche, et 3 à 4 % pour les grands formats. Au-delà des parts de marché, il se joue dans ces librairies où flânent les voyageurs une véritable bataille des imaginaires, à travers les unes de journaux et les auteurs qui sont mis en valeur dans les rayons.

Le réseau des magasins Relay est-il devenu le dernier maillon de la chaîne, allant d'une idée jusqu'à ses lecteurs, progressivement façonnée par Vincent Bolloré pour mener sa croisade idéologique ? Ou est-il simplement le reflet de l'importance grandissante que prennent les idées réactionnaires dans la société ? Afin d'en avoir le cœur net, l'Observatoire des multinationales a enquêté aux quatre coins de la France, dans des gares de tailles diverses, en collectant soigneusement des données sur les livres et les titres de presse qui y étaient mis en avant (voir encadré méthodologique).

Chapitre premier. « Ce qui compte pour booster les ventes d'un livre, c'est son positionnement dans le magasin »

Dans son dernier essai, le cardinal Robert Sarah, prélat ultraconservateur connu pour ses propos homophobes et misogynes, s'exprime à propos de l'avortement. « C'est un massacre mondial qui fait apparaître à quelle décadence, à quelle dégradation et à quelle barbarie impitoyable conduit la culture de la mort, promue largement et financée massivement par le monde occidental. » Cet ouvrage titré 2050 et publié aux éditions Fayard (elles aussi contrôlées par le groupe Hachette et son actionnaire Vincent Bolloré), s'est retrouvé, face visible, sur les tables d'un tiers des magasins Relay que nous avons visités lors de notre enquête. Il a été coécrit avec Nicolas Diat, un proche du milliardaire conservateur et, selon Le Nouvel Obs et Libération, le responsable du litige qui a mené à l'éviction du patron de Grasset.

« Secrètement, tout le monde rigole. Le cardinal Sarah, ça n'a rien à faire dans les Relay. »

Pourquoi les équipes de Lagardère Travel Retail, qui gère les enseignes Relay, ont-elles autant mis en avant cet essai malgré son succès commercial plutôt limité (3 740 exemplaires vendus six semaines après sa sortie selon GfK) ? Nous avons posé la question à l'entreprise, qui n'a pas souhaité nous répondre. « Secrètement, tout le monde rigole. Le cardinal Sarah, ça n'a rien à faire dans les Relay », commente un fin connaisseur de la maison d'édition, qui a tenu à conserver l'anonymat.

Notre enquête confirme que dans la catégorie « essais », les titres de la maison Fayard – qui accueille depuis son rachat par Vincent Bolloré la plupart des grands noms de l'extrême droite française – sont très visibles dans les Relay. D'un point de vue commercial, il est normal que les ouvrages de Nicolas Sarkozy, Philippe de Villiers ou de son neveu Pierre de Villiers, qui se vendent très bien, se retrouvent en nombre. Mais la présence d'autres livres, comme celui du cardinal Sarah, surprend. D'autant que d'autres succès de librairies d'auteurs plus à gauche du spectre politique, sélectionnés comme points de comparaison selon le top des ventes GfK, n'étaient pas ou presque plus distribués dans les magasins que nous avons visités.

Infographie : Sandra Mu

Dernièrement, les soupçons d'ingérence de Vincent Bolloré dans les Relay ont été renforcés avec le refus de diffuser un livre-enquête sur Bernard Arnault. Publié aux éditions La Tribu, l'ouvrage avait été pré-commandé en 400 exemplaires sous X, pour protéger la confidentialité des informations qu'il contenait jusqu'à sa publication. À la dernière minute, les équipes de Lagardère ont informé La Tribu que le livre leur serait retourné car il avait été commandé « malencontreusement » et qu'il « ne se vendrait pas », selon des propos rapporté par son autrice Audrey Millet. Une forme de « censure » selon elle, alors que les deux milliardaires ont multiplié ces derniers temps les signes de bonne entente.

À la dernière minute, les équipes de Lagardère ont informé La Tribu que leur livre-enquête sur Bernard Arnault leur serait retourné car il avait été commandé « malencontreusement ».

Pourtant, deux semaines après sa publication, les ventes de son ouvrage avaient déjà dépassé celles du cardinal Bustillo, paru trois mois plus tôt. Lui aussi édité par Fayard, son essai intitulé Carnets corses, Tome premier a été diffusé dans les magasins Relay sur la période de notre enquête malgré des ventes quasi confidentielles. Au vu de la sélection très resserrée des boutiques en gare, qui ont de moins en moins de place dédiée aux livres et en particulier aux essais, ce choix étonne tout autant que celui du cardinal Sarah.

Dans d'autres parties du groupe Hachette, des pressions ont déjà été exercées pour médiatiser les deux cardinaux. En 2022, avant que Paris Match ne soit revendu à LVMH, la direction du journal aurait reconnu du bout des lèvres s'être fait imposer sa une dédiée au cardinal Sarah, associée à un portrait de six pages. En octobre 2025, l'hebdomadaire Femme actuelle s'est vu de manière similaire imposer une double page d'entretien, titrée « Le Christ est le coach qui nous apprend à vivre », à l'occasion de la sortie d'un autre livre du cardinal Bustillo. « Les journalistes de “Femme Actuelle” ont halluciné. Personne n'a voulu écrire ce papier qui déviait de la ligne éditoriale habituelle, alors la direction a pris une pigiste extérieure, une journaliste de CNews », se souvient Emmanuel Vire, délégué syndical SNJ-CGT chez Prisma Media.

Certes, les mises en avant dans les Relay ne bénéficient pas qu'aux titres Fayard. C'est l'essai Les nouveaux maîtres, signé par des journalistes du Monde, qui a bénéficié de la meilleure exposition durant la période de notre enquête, devant les livres de Philippe de Villiers et Nicolas Sarkozy. Ce livre-enquête sur les milliardaires de la tech a été publié aux éditions Albin Michel, indépendantes mais diffusées par Hachette. Il est resté plusieurs semaines dans le « top 16 » des meilleures ventes affiché dans les Relay (tous genres confondus et au milieu de romans), alors que dans le classement GfK, il occupait dans le même temps la 66e place. Le classement affiché dans les Relay est établi, témoigne un diffuseur, « selon un mélange entre les ventes du réseau et le classement Gfk », ce qui laisse potentiellement une place à l'interprétation. Du côté des romans, dans cette catégorie de livres grands formats, la représentation de différentes maisons d'édition et la concordance avec le classement de référence semblait en revanche assurée.

Le classement affiché dans les Relay est établi « selon un mélange entre les ventes du réseau et le classement Gfk », ce qui laisse une place à l'interprétation.

Dans une récente enquête du journal Le Monde, les témoignages de différents éditeurs se succèdent pour infirmer les soupçons selon lesquels les Relay favoriseraient les titres publiés par des maisons appartenant elles aussi à Hachette. « En centrale, je n'observe aucune idéologie d'extrême droite, ni de partialité vis-à-vis de la ligne politique des livres que je leur propose », confirme Richard Gouard d'Actes Sud. Il se déclare par exemple content du traitement de l'essai de Salomé Saqué Résister, ou même de celui d'Olivier Legrain et Vincent Edin Sauver l'information de l'emprise des milliardaires, tous deux publiés aux éditions Payot.

Alors comment expliquer la forte présence dans les Relay d'essais publiés par Fayard, dont certains n'ont qu'un succès commercial très limité ?

Un élément de réponse se situe dans les critères de sélection des ouvrages, qui sont distribués dans tout le réseau en quantités décidées par le siège. À partir d'un premier choix fait par les maisons d'édition, les équipes de Lagardère prennent leur décision finale en fonction des objectifs de vente, de la notoriété des auteurs et du plan média qui leur est présenté.

Grâce à la chambre d'écho offerte par la galaxie Bolloré, où les différents supports du groupe participent à la promotion croisée des contenus, les auteurs de Fayard peuvent facilement bénéficier d'une couverture dans CNews, Europe 1, le Journal du Dimanche (JDD) ou JDNews. Le cardinal Sarah a ainsi pu faire la promotion de son essai 2050 à plusieurs reprises sur le plateau de CNews, ainsi que dans les colonnes et sur les réseaux sociaux du JDNews et du JDD.

« Il ne faut pas non plus négliger le rôle du centre logistique de Maurepas, appartenant à Hachette Distribution, auprès duquel les Relay s'approvisionnent directement », ajoute la salariée d'une maison d'édition, qui a souhaité garder l'anonymat. Tous les ouvrages distribués par Hachette sont déjà sur place, contrairement à ceux distribués par d'autres groupes comme Gallimard ou Interforum, ce qui réduit les coûts et facilite la diffusion de leurs livres dans les points de vente en gare et en aéroport.

Lors de leur sortie, les deux derniers livres de Jordan Bardella ont été positionnés en caisse à au moins deux reprises. C'est, dans les Relay, un espace habituellement payant, et plutôt réservé aux magazines.

« La sélection c'est une chose, mais ce qui compte pour booster les ventes d'un livre c'est également son positionnement dans le magasin », rappelle Vincent Edin, le co-auteur de Sauver l'information de l'emprise des milliardaires, critiquant la visibilité accrue des essais d'extrême droite dans les Relay depuis la prise de contrôle de Vincent Bolloré. Plusieurs vendeurs, qui ont accepté de parler malgré les consignes, nous ont affirmé décider par eux-mêmes du positionnement de la plupart des livres. Une employée d'une gare métropolitaine nous assure ainsi que même si elle ne choisit pas les quantités initiales livrées, elle reste libre de recommander les livres « qui se vendent bien ». Sauf exception pour le classement des meilleures ventes déjà mentionné – mis à jour chaque semaine par la direction – et pour les opérations commerciales, qui sont moins fréquentes que pour la presse et majoritairement réservées aux romans.

Lors de leur sortie, les deux derniers livres de Jordan Bardella ont été positionnés en caisse à au moins deux reprises. C'est, dans les Relay, un espace habituellement payant, et plutôt réservé aux magazines. Interrogée à ce sujet, la maison Fayard qui les a édités n'a pas souhaité faire de commentaire, ni confirmer s'il s'agissait d'opérations commerciales. En octobre 2024, sous la pression des syndicats, la régie publicitaire de la SNCF a refusé la campagne publicitaire du livre signé par le président du Rassemblement national. Pourquoi refuser la publicité de ce livre dans les gares, mais pas au sein des Relay, exploités par une entreprise co-détenue par la SNCF ? Ce deux poids, deux mesures interroge, d'autant plus que plusieurs témoignages de vendeurs s'accordent pour dire que l'essai a été livré en très grandes quantités par la centrale dans les points de vente.

A gauche : photo prise au Relay Gare de l'Est à Paris, le 26 décembre 2025 pendant la période de départ en vacances
A droite : photo prise au Relay de l'aéroport d'Orly, le 9 novembre 2024

En France, les organismes chargés d'une mission de service public – à l'image du groupe SNCF – sont tenus de veiller au respect des principes de laïcité et de neutralité du service public. C'est sur ce fondement que la régie publicitaire de la compagnie ferroviaire a refusé la campagne d'affichage pour le livre de Jordan Bardella, mais aussi pour celui de Gabriel Zucman Les milliardaires ne paient pas d'impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin. Selon Yacine Baïta, avocat spécialisé en contrats publics, « le principe de neutralité doit être garanti sur l'ensemble du domaine public », pas seulement sur les panneaux d'affichage des gares mais aussi dans « les locaux concédés à des fins commerciales dans leur enceinte ».

Il souligne toutefois que « les choses sont quelque peu différentes » dans les Relay, dans la mesure où « les libertés d'expression, d'opinion, et la liberté de la presse doivent être prises en compte et mises en balance avec le principe de neutralité ». Il ne saurait donc y avoir par principe une interdiction de mise en vente des contenus de nature politique, idéologique et religieux. Toutefois, l'avocat considère qu'une « juste conciliation entre ces libertés et principes devrait conduire à faire obstacle à ce que des contenus d'une même ligne politique, idéologique ou religieuse soient systématiquement mis en avant au détriment des autres. Dans ce cas, le principe de neutralité pourrait effectivement s'en trouver affecté. »

Chapitre deux. « Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes pour mettre en avant certains journaux »

En rachetant le groupe Lagardère, Vincent Bolloré n'a pas seulement pris le contrôle des enseignes Relay et d'une dizaine de maisons d'édition, dont Fayard. Il a aussi mis la main sur Europe 1 et le Journal du Dimanche, deux médias dont il a rapidement fait partir la majorité de la rédaction pour la remplacer par des journalistes plus proches de ses idées, comme il l'avait déjà fait avec iTélé, devenu CNews. Il a aussi lancé en 2024 un nouvel hebdomadaire, baptisé JDNews, qui s'est distingué dès le départ par sa ligne très droitière et qui a récemment fait polémique pour une « une » pro-russe. L'enquête que nous avons menée dans les Relay montre une nette surreprésentation du JDNews, par rapport à son audience réelle, dans les zones non-payantes consacrées à la presse magazine.

Selon le classement de l'Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), mesurant l'audience de la presse magazine française au premier semestre 2026, le JDNews, avec 678 000 lecteurs réguliers, arrive loin derrière d'autres hebdomadaires comme Paris Match, Le Point, Le Nouvel Obs, L'Express ou encore Marianne. Sur la période étudiée, il apparaît pourtant comme le cinquième magazine le plus mis en avant dans les Relay, juste derrière le Nouvel Obs. Il est notamment le deuxième plus présent en tête de gondole, dans des zones qui ne relèvent pas d'opérations commerciales.

Infographie : Sandra Mu

En 2025, le magazine s'écoulait à 148 000 exemplaires chaque semaine, en petite partie grâce à des ventes ponctuelles couplées à d'autres magazines du groupe, logés chez Prisma Media, comme Télé Loisirs, Capital ou Voici. « Les synergies sont partout au sein des différentes entités du groupe contrôlé par Bolloré. À Prisma, on nous dit de mettre du Canal + dans les programmes TV par exemple », réagit Emmanuel Vire, délégué syndical SNJ-CGT. Au moment du rachat de Prisma par le magnat d'extrême droite en 2021, il aurait été dit selon lui en comité social d'entreprise (CSE) que l'intégration dans le groupe faciliterait les placements dans les Relay pour booster les ventes. Ce qui ne s'est pas vérifié dans les faits parce que, ajoute-t-il en référence au plan social en cours, « de toute façon, Bolloré veut détruire les titres de Prisma Media ».

La distribution de la presse est davantage régulée que celle de l'édition en matière de respect du pluralisme.

En théorie, la distribution de la presse est davantage régulée que l'édition en matière de respect du pluralisme. Quand un titre de presse est reconnu d'information politique et générale (IPG), un marchand de journaux ne peut pas refuser de le diffuser. Quand ils ont l'agrément de la Commission paritaire de la presse et des agences de presse (CPPAP) hors IPG, les journaux sont assortis dans les points de vente selon leurs chiffres de vente, en application des règles de l'accord interprofessionnel. L'Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) est chargée de faire respecter ces règles. Elle nous a précisé ne jamais avoir reçu de plaintes d'éditeurs de titres de presse en lien avec leur placement dans les Relay.

De fait, de la même manière que pour les maisons d'édition, aucun magazine que nous avons interrogés pour cette enquête ne se juge mal traité par Lagardère – qui est pour eux un partenaire incontournable. Romain Jubert, le fondateur du magazine de société Vieux affirme « avoir de très bonnes relations avec les équipes de Relay » et être satisfait du positionnement de sa revue trimestrielle. Il voit plutôt dans le déploiement des titres d'extrême droite « le reflet des opinions de la société française ».

illustration : Sandra Mu

Tout comme dans les grandes et moyennes surfaces ou dans les maisons de la presse, il est possible pour les médias papier de souscrire à des offres commerciales, pour qu'un titre soit mis en avant dans les points de vente Relay. La plaquette officielle de Lagardère Travel Retail indique par exemple qu'une mise en avant en caisse dans 400 points de vente « STAR » pour « déclencher des achats d'impulsion » coûte 9 900 euros pour trois à quatre jours et 12 900 euros pour sept jours.

« Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes. »

Néanmoins, à en croire les témoignages des vendeurs qui ont accepté de nous parler anonymement, certains magazines sont mis en tête de gondole dans les Relay entre les rayons, sans budget publicité associé. « Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes pour mettre en avant certains journaux. Depuis que Bolloré est à la tête du siège, les magazines à mettre en rayon à l'entrée du magasin, à côté des produits alimentaires sont obligatoires », rapporte un vendeur dans un Relay d'une gare métropolitaine. Les données récoltées montrent que sur ces espaces, sur les côtés des rayons, le JDNews est effectivement très présent. Il est souvent exposé aux côtés d'autres magazines comme Le Nouvel Obs, L'Express et Le Point. Quand ils sont tous les quatre positionnés sur la même étagère, le titre appartenant à Bolloré est le plus visible, à hauteur d'œil. Une autre employée qui a travaillé trois ans dans un Relay d'une grande ville indique elle aussi qu'à partir du moment où « le directeur du JDD a changé » et que le supplément JD News a été ajouté, « ils ont été plus mis en avant ».

Photo prise dans le Relay de la gare de Marseille St-Charles, 20 mars 2026 à la veille du second tour des élections municipales

Nos données font ressortir d'autres anomalies, comme la présence dans les Relay de la revue satirique d'extrême droite La Furia, qui a perdu son agrément en juillet 2025 suite à une saisine de SOS Racisme. Les marchands de journaux ne sont plus obligés de la diffuser, la CPPAP ayant estimé que les propos qu'elle contient étaient susceptibles de faciliter des actes xénophobes et racistes pénalement réprimés et ne relevait donc pas d'un « intérêt général quant à la diffusion de la pensée ». Sur la couverture du dernier numéro du trimestriel, ouvertement raciste et LGBTphobe, une question est posée sous la moustache d'Adolf Hitler : « Faut-il le ressusciter ? » Pour Clémentine Elfasci, membre du pôle juridique de SOS Racisme, « d'autres distributeurs ont, suite à la décision de la CPPAP, arrêté de diffuser la revue. La SNCF doit faire de même dans les Relay en gares pour ne pas se rendre complice de la banalisation de la haine dans l'espace public. »

En tête de gondole du plus grand Relay de la Gare de l'Est à Paris, autre surprise : la revue "Transitions & Energies" rachetée en 2024 par un think tank anti-éolien.

En tête de gondole du plus grand Relay de la Gare de l'Est à Paris, autre surprise : la revue trimestrielle Transitions & Energies, rachetée en 2024 par un think tank anti-éolien, le Cérémé, aux côtés de l'un des ses proches partenaires Fabien Bouglé (lire notre article). Ce magazine au tirage limité prétend apporter un contrepoint aux débats sur les politiques énergétiques en n'hésitant pas à flirter avec le climato-scepticisme. Pour preuve cet extrait de l'édito du rédacteur en chef Eric Leser dans le numéro 28 de la revue (mars à mai 2026) : « La température moyenne à la surface de la Terre, un chiffre qui ne signifie pas grand chose en soi, est généralement estimée à environ 15°C, soit 4°C en dessous du seuil minimal de confort thermique pour l'être humain. Toutes choses égales par ailleurs, un léger réchauffement climatique serait bénéfique à la vie humaine. Il s'agit certes d'une analyse simpliste, mais on ne peut pas balayer la réalité physique d'un revers de main. »

Pour la climatologue Valérie Masson-Delmotte, « ces quelques phrases sont un condensé de déni scientifique, reflétant une ligne éditoriale tournée vers la désinformation, en contradiction totale avec les valeurs de la SNCF ». Le groupe valorise régulièrement le voyage en train comme une solution au réchauffement climatique et subit de plein fouet ses impacts, à l'image des nombreux trajets annulés à cause de la canicule qui s'est abattue récemment sur le pays.

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Chapitre trois. Que fait la SNCF ?

Interrogée à plusieurs reprises pour cette enquête, la SNCF n'a pas souhaité faire de commentaires. En revanche, selon nos informations, un audit serait en discussion pour objectiver la logique commerciale derrière la sélection et la mise en avant des livres et magazines dans les magasins Relay. « On veut comprendre si des consignes ont été passées », nous a indiqué une source proche du dossier. SNCF Gares & Connexions n'a pas confirmé si l'audit aurait bien lieu. .

Historiquement, le fondateur du groupe Hachette, qui a ouvert sa première bibliothèque de gare en 1853 dans la Gare du Nord à Paris, s'était arrangé pour négocier des contrats d'exclusivité avec les compagnies ferroviaires. Cette exclusivité perdure aujourd'hui à travers un partenariat entre la filiale Gares & Connexions du groupe SNCF et Lagardère Travel Retail, appartenant au groupe Louis Hachette, lui-même détenu par Vincent Bolloré. C'est en novembre 2023 que ce dernier a finalisé cette acquisition, après trois ans et demi de négociations.

Infographie : Sandra Mu

Gares & Connexions et Lagardère Travel Retail ont créé une société baptisée Lagardère & Connexions, dont ils sont co-actionnaires à parts égales, pour gérer les 328 boutiques réparties dans les gares. Ces boutiques comprennent dans certains cas d'autres enseignes que Relay, comme Monoprix ou la FNAC. En janvier 2023, le contrat d'occupation temporaire a été renouvelé pour dix ans, suite à la modification des statuts et du pacte d'actionnaires de leur société commune. Ces modifications étaient censées permettre à la filiale de la SNCF d'exercer un « contrôle étroit » sur la co-entreprise et de bénéficier d'un plus grand pouvoir sur la majeure partie des décisions stratégiques.

Comment la SNCF exerce-t-elle donc ce « contrôle étroit » pour s'assurer que le principe de neutralité des services publics est respecté ou qu'aucun traitement de faveur n'a lieu entre Relay, les médias, les maisons d'édition et le distributeur Hachette appartenant tous au même groupe ? « En l'état des pièces dont je dispose, aucune stipulation contractuelle portant sur l'occupation d'emplacements en gares ne porte sur les modalités de détermination des titres de presse, livres et magazines mis en avant dans les Relay », analyse Yacine Baïta, avocat spécialisé en contrats publics. La directrice de Lagardère & Connexions a fait toute sa carrière chez Lagardère, et la commercialisation des produits est gérée par des employés de Lagardère.

Cette incohérence fait réagir le délégué syndical de Sud-Rail, Julien Troccaz. « On nous parle sans cesse d'éthique et de valeurs à la SNCF. Au siège, ils aiment commémorer l'engagement des cheminots dans la Résistance contre le nazisme. On ne peut pas, à la fois, célébrer cet héritage et aider Bolloré à diffuser des propos racistes, xénophobes, climato-sceptiques, misogynes et homophobes dans les Relay. » Le syndicat s'est déjà mobilisé avec succès pour appeler la SNCF à refuser la campagne publicitaire autour du livre de Jordan Bardella, mais aussi pour que la compagnie ferroviaire cesse d'offrir aux cheminots des coffrets cadeau Smartbox, appartenant au milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Dans le cas des Relay, il appelle la SNCF à assurer un « vrai contrôle ».

Guillaume Dasquié, membre du collectif d'auteurs les États généreux formé suite à la crise chez Grasset, formule la même demande en ce qui concerne les livres, afin qu'un « respect de la pluralité des opinions soit appliqué à la vente et aux choix de mise en avant dans les gares ». Critiquant « la logique de concentration qui fait petit à petit disparaître le pluralisme dans l'édition » et la possibilité pour Vincent Bolloré de « faire monter artificiellement un bouquin qui vient de nulle part », il avertit sur les risques du partenariat entre la SNCF et Louis Hachette Group.

« La SNCF a plus de responsabilités que ce que l'on aurait pu croire. »

« Ce qui est frappant, c'est que la SNCF a plus de responsabilités que ce que l'on aurait pu croire. L'inaction jusqu'ici relève d'une forme mauvaise volonté évidente », réagit Aurélien Saintoul, député LFI. « Elle aurait dû prendre en considération le risque d'instrumentalisation des Relay à des fins idéologiques, déjà connu au moment du renouvellement du contrat, et mettre des gardes-fou pour empêcher Bolloré de vampiriser de l'espace public à bas bruit », ajoute la députée écologiste Sophie Taillé-Polian, porteuse d'une proposition de loi sur la concentration des médias.

Fabrice Février, co-directeur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès, plaide de son côté pour des mesures plus structurelles permettant de limiter la concentration verticale culturelle. Le gouvernement pourrait selon lui s'inspirer du concept de « gatekeeper », utilisé par la Commission européenne pour réguler les plateformes et permettant de repenser la domination d'un acteur sur un marché. À ce titre, un acteur n'est pas considéré comme dominant parce qu'il détient une certaine part de marché, « il l'est parce qu'il contrôle un point de passage dont dépendent d'autres acteurs pour atteindre leurs marchés ou leurs publics », comme des médias, des capacités logistiques de distribution ou des points de vente.

« Ce monopole n'est pas une fatalité », déclare quant à lui Rémi Donaint, porte-parole d'Alternatiba, association membre de la coalition Désarmer Bolloré, qui avec Sud-Rail a lancé une pétition aux côtés de plusieurs mouvements et associations. « La SNCF doit y mettre un terme et laisser place à des acteurs diversifiés et indépendants. »

Épilogue

Dans le Relay de la Gare de Lyon à Paris, le rayon livres se démarque par rapport à tous les autres points de vente visités lors de notre enquête, avec une sélection plus progressiste et pluraliste. Cette exception – un « petit village gaulois » selon les propos d'un libraire-employé cité par Le Monde – s'explique par son statut un peu particulier. Au début des années 2000, les équipes de Relay ont décidé de s'associer à la chaîne suisse de librairie Payot dans quelques gares et aéroports pour répondre à une demande plus exigeante des voyageurs en matière de sélection littéraire. Depuis, le Covid est passé par là, et seul le Relay de la Gare de Lyon a encore la possibilité de s'approvisionner directement auprès des maisons d'édition, en complément des livres envoyés par la centrale.

Au moment où une partie de la classe politique, médiatique et littéraire s'émeut de la menace d'un « groupe médiatique et éditorial », qui « mène une guerre culturelle et idéologique au grand jour » (selon les termes d'une tribune rassemblant 200 éditeurs et éditrices), cet exemple démontre qu'un autre modèle, moins dépendant des décisions du groupe Hachette et de son actionnaire majoritaire, est possible.


Méthodologie
Le travail d'analyse quantitative s'est déroulé sur une période de cinq semaines, du 9 mars au 12 avril 2026, dans trente gares de différentes tailles réparties sur tout le territoire (Grenoble, Villefranche-sur-Saône, Lyon, Chambéry, Besançon, Chalon-sur-Saône, Redon, Rennes, Vannes, Brest, Fleury-les-Aubrais, Orléans, Strasbourg, Dunkerque, Lille, Amiens, Paris Gare de l'Est, Paris Gare du Nord, Fontainebleau, Rouen, Caen, Le Havre, Bayonne, Montpellier, Brive, Toulouse, Marseille, Avignon, Nantes et Angers). La collecte de données hebdomadaire s'est portée sur : la présence d'une liste d'essais sélectionnés selon le classement des meilleures ventes GfK, les dates de sortie et une diversité d'opinions politiques exprimées ; l'analyse du classement des meilleures ventes de livres affiché dans les Relay ; la mise en avant de magazines dans les rayons des Relay.
Les mises en avant comptabilisées sont celles en caisse, sur des présentoirs individuels spécifiques sous-titrés (Focus, Must-Have, Star, On aime) appelé “Présentoir Flash” (selon les termes marketing des enseignes Relay) ou en tête de gondole. Les têtes de gondole sont les magazines mis en avant sur des étagères rouges sur les côtés des rayons. Les zones Actu ou Hors-Séries comportant plusieurs titres de presse magazine n'ont pas été comptabilisées car elles ne sont présentes que dans certains points de vente. À première vue, elles semblent plutôt pluralistes. La mise en avant d'un magazine plusieurs fois dans le Relay n'est pas comptabilisée. Lorsque c'est le cas, la mise en avant est comptée en priorité comme « En caisse », puis en second rang « Présentoir Flash », et enfin en « Tête de
gondole » (voir plus haut le schéma sur l'organisation d'un Relay).
La presse quotidienne n'a pas été analysée. Les chiffres sur les ventes de livre sont basés sur l'outil de comptabilisation et de classement de référence GfK, utilisé par la profession.
Pour collecter les données, l'Observatoire des multinationales a développé une méthode d'enquête participative, à laquelle ont pris part des membres d'Alternatiba, du syndicat Sud-Rail et des Soulèvements de la Terre. Des tableaux ont été remplis chaque semaine. Les données ont été vérifiées par l'Observatoire des multinationales grâce à des photos dans 92% des cas. Les 8% qui n'ont pas pu être vérifiés n'ont pas d'impact significatif sur l'interprétation des résultats. Tous les Relay étant organisés de manière différente, il n'est pas toujours facile de comparer les techniques de mise en avant. La méthodologie permet grâce à des catégories assez larges de classifier les types de mises en avant de la presse magazine. Néanmoins, il peut arriver que des anomalies se soient glissées dans le set de données, par exemple lorsque nous avons trouvé des présentoirs spécifiques pour un magazine comme JDNews. Ces présentoirs ne semblent pas relever d'opérations commerciales car ils sont pérennes mais sont quand même classifiés comme « Présentoir Flash ».
Le travail d'analyse quantitative a été complété par une série d'entretiens et l'obtention de différents documents. SNCF Gares & Connexions, Lagardère Travel Retail et Fayard ont été contactés pour confirmer et commenter nos conclusions, mais n'ont pas répondu.

24.06.2026 à 07:00

Aramco, champion du monde des émissions

C'est la multinationale la plus émettrice de gaz à effet de serre au niveau mondial, selon les calculs du projet Carbon Majors. Aramco, l'entreprise pétrolière saoudienne, pesait pour 4,3 % des émissions globales en 2024.
Sur la période 1875-2024, c'est-à-dire depuis les débuts de l'ère industrielle, Aramco occupe également la première place du classement des entreprises destructrices du climat, avec 3,66% des émissions historiques, devant Chevron, ExxonMobil et Gazprom. Aujourd'hui, outre (…)

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C'est la multinationale la plus émettrice de gaz à effet de serre au niveau mondial, selon les calculs du projet Carbon Majors. Aramco, l'entreprise pétrolière saoudienne, pesait pour 4,3 % des émissions globales en 2024.

Sur la période 1875-2024, c'est-à-dire depuis les débuts de l'ère industrielle, Aramco occupe également la première place du classement des entreprises destructrices du climat, avec 3,66% des émissions historiques, devant Chevron, ExxonMobil et Gazprom. Aujourd'hui, outre Aramco, ce sont plutôt des entreprises indiennes ou chinoises qui comptent parmi les plus gros émetteurs mondiaux, du fait de leurs activités dans le charbon.

Aramco est aussi l'une des seules multinationales à pouvoir rivaliser avec les entreprises du secteur de la tech en termes de capitalisation boursière. Elle pointe à la neuvième place des entreprises les plus valorisées au monde, à 1700 milliards de dollars.

Aramco est enfin l'un des principaux sponsors de la Coupe du monde de football en train de se dérouler au Canada, aux Etats-Unis et au Mexique. Des centaines de millions de téléspectateurs sont exposés à ses publicités dans les stades qui vantent son rôle de « partenaire énergétique ». Un bel exemple de « sportswashing » pour une multinationale qui est surtout la championne du monde de la destruction climatique.

23.06.2026 à 08:00

Climato-sceptiques, réseaux Stérin et MAGA... Bienvenue à l'ARC, « rendez-vous stratégique » pour les réacs français

Anne-Sophie Simpere

En pleine canicule et alors que le RN semble enfin découvrir les rapports du GIEC, les représentants de l'extrême droite française se retrouvent cette semaine à un sommet international des élites « anti-woke » et « anti-climat » à Londres. Un rendez-vous sponsorisé par de grandes fortunes pétrolières, des industries pharmaceutiques ou un fonds d'investissement basé à Dubaï auquel devait aussi participer, de manière plus inattendue, l'économiste Philippe Aghion.
« Une opportunité (…)

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Texte intégral (3127 mots)

En pleine canicule et alors que le RN semble enfin découvrir les rapports du GIEC, les représentants de l'extrême droite française se retrouvent cette semaine à un sommet international des élites « anti-woke » et « anti-climat » à Londres. Un rendez-vous sponsorisé par de grandes fortunes pétrolières, des industries pharmaceutiques ou un fonds d'investissement basé à Dubaï auquel devait aussi participer, de manière plus inattendue, l'économiste Philippe Aghion.

« Une opportunité exceptionnelle » : c'est ainsi que l'Institut de formation politique (IFP) présente à ses auditeurs son offre de sponsoriser leur participation à la conférence de l'Alliance for Responsible Citizenship (ARC), qui se tient du 23 au 25 juin à Londres. L'événement vise à tisser des liens entre conservateurs de tous pays pour « bâtir une vision plus porteuse d'espoir pour l'avenir et refonder [la] civilisation ». L'IFP, lié au réseau Atlas et financé par l'homme d'affaires d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin, s'est donné pour vocation de former des représentants des droites françaises pour prendre de la place dans les institutions et les médias (lire notre enquête). Pour les jeunes qui suivent ses séminaires, c'est l'occasion rêvée de se frotter à tout le gratin de l'internationale réactionnaire.

Les prises de parole lors de l'édition précédente de la conférence ARC, en 2025, ne laissent guère de doute sur ce qui menace selon l'ARC ladite « civilisation » (occidentale bien entendu) : le « wokisme » et les politiques climatiques. Cette année-là, plus de 4000 personnes venues de 96 pays auraient assisté à l'événement. Dont une cinquantaine de Français, parmi lesquels un collaborateur parlementaire de l'eurodéputé RN Nicolas Bay et des membres du collectif d'extrême-droite Némésis. Et bien sûr, Alexandre Pesey, le fondateur et directeur de l'IFP, qui était l'un des intervenants.

De Marion Maréchal à Philippe Aghion (qui a finalement annulé), une délégation française bien fournie

Et cette année ? DeSmog et Unearthed ont obtenu une liste des participants inscrits que nous avons pu consulter. Parmi les Français, on y trouve pêle-mêle l'eurodéputée d'extrême droite Marion Maréchal, des collaboratrices des député RN Julien Odoul et Gérault Verny (actionnaire de Frontières), un autre collaborateur de Nicolas Bay, de jeunes conseillers municipaux de droite, plusieurs membres de SOS Chrétiens d'Orient, des représentants du think tank droitier Institut pour la justice, un étudiant français invité au MCC Budapest, le think tank pro-Orbán (lire notre enquête), le fondateur de l'Observatoire de l'immigration et de la démographie (OID) Nicolas Pouvreau-Monti (notre enquête), et Maxime Hémery son co-fondateur et par ailleurs salarié du projet Périclès de Pierre-Édouard Stérin, ainsi que le directeur de Périclès Arnaud Rérolle. Un bel l'éventail de la droite française la plus réactionnaire.

Ils retrouveront, parmi les autres participants à la conférence, des représentants de think tanks et autres organisations de divers pays, mais aussi des banquiers, des investisseurs, ou des cadres de multinationales comme Palantir, mais aussi d‘Airbus ou Sanofi (mais il n'est pas possible d'établir s'ils participent au nom de leur entreprise ou pas). Avec un ticket d'entrée individuel à 1500 livres sterling (1730 euros), l'événement n'est pas destiné au grand public.

Quant à Alexandre Pesey, il comptera une nouvelle fois parmi les intervenants de ce « Davos anti-woke », aux côtés de figures MAGA, de l'extrême droite britannique, d'organisation réactionnaires anti-avortement, anti-trans et de climato-sceptiques... ainsi que du patron de Bayer Bill Anderson.

L'autre Français cité dans la liste des orateurs interpelle : celui de l'économiste Philippe Aghion, théoricien de la « destruction créatrice » et considéré comme l'un des inspirateurs des politiques économiques d'Emmanuel Macron. Que faisait cet ancien étudiant communiste dans cet aréopage de l'extrême droite internationale ? Interrogé à ce sujet, il n'a pas initialement répondu à nos questions. Suite à la parution de cet article, le Collège de France nous a informé que Philippe Aghion avait annulé sa participation à l'événement.

Financements Stérin et intérêts fossiles

Qu'au moins deux représentants du projet Périclès de Pierre-Édouard Stérin apparaissent sur la liste des participants n'est pas forcément surprenant, puisqu'en 2025, le Fonds du bien commun du milliardaire réactionnaire était remercié par ARC pour son soutien financier. Cette liste de donateurs inclue aussi le co-fondateur de Palantir Joe Lonsdale, Joe Craft, président de l'une des plus grosses sociétés de charbon des États-Unis, ou encore Bud Brigham, un magnat du pétrole texan de premier plan qui a fait fortune grâce au boom du schiste et affiche son climato-scepticisme. Tous trois ont financé les campagnes électorales de Donald Trump.

En 2025, le Fonds du bien commun de Pierre-Édouard Stérin était remercié par ARC pour son soutien financier.

La société de fracturation hydraulique Heyco Energy et Howard Energy Partners, l'une des plus grandes entreprises d'infrastructures énergétiques des États-Unis, sont aussi sur la liste. Au total, sur les 42 donateurs et sponsors mentionnés nommément par l'ARC l'année dernière, DeSmog et Unearthed ont compté neuf entreprises ou dirigeants du secteur des énergies fossiles, ainsi qu'un certain nombre d'autres personnes ou organisations ayant des intérêts dans ce secteur. On ne s'étonnera pas que pour les organisateurs de la conférence, la refondation de la « civilisation » passe par la défense de la famille traditionnelle plutôt que par une action résolue contre la crise climatique. Ironique, alors que la conférence s'ouvre sur une journée annoncée à 37°C à Londres.

Raout climato-sceptique sous 37°C

Dès la première édition en 2023, les questions d'énergie et d'environnement ont été au centre, avec pour priorité non pas de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais de maintenir un approvisionnement abondant en énergie fossile.

Si le Rassemblement national semble aujourd'hui – très tardivement – découvrir grâce à la canicule les rapports du GIEC, sa forte délégation à la conférence ARC montre que ses réseaux restent bel et bien branchés aux intérêts fossiles.

C'est dès la première édition de l'événement, en 2023, que les questions d'énergie et d'environnement ont été au centre de l'attention, avec pour priorité non pas de réduire les émissions de gaz à effet de serre, comme l'exhortent les scientifiques, mais de maintenir un approvisionnement abondant en énergie, y compris fossile. En 2025, dans une discussion avec Jordan Peterson, influenceur canadien « anti-woke » qui a décidé depuis plusieurs années de se nourrir uniquement de viande, le leader de l'extrême droite britannique Nigel Farage expliquait que le carbone était une bonne chose, et l'activité solaire et volcanique les principaux responsables des changements climatiques – une « fake news » debunkée depuis plus de dix ans.

D'autres figures majeures du déni climatique interviennent aux conférences ARC, comme Stephen Koonin, Michael Shellenberger, l'ancien premier ministre australien Tony Abbott, et Vivek Ramaswamy, un Républicain étasunien qui a qualifié le changement climatique de « hoax ». Lois Perry, proche de Nigel Farage et directrice de la branche européenne du think tank climato-sceptique Heartland institute, était aussi dans la salle en 2025. Autre invité récurrent de l'ARC : le secrétaire d'État à l'énergie de Donald Trump, Chris Wright, qui a fait fortune dans le gaz de schiste et la fracturation hydraulique.

images extraites du trailer "Welcome to the Age of Reconstruction" pour les conférences ARC 2026

Cette année-là, Paul Marshall, l'un des fondateurs de l'ARC, s'était vivement attaqué aux politiques climatiques, affirmant que les pays du monde entier étaient « contaminés par un zèle idéologique » et évoquant un « syndrome de dérangement climatique » qui allait sacrifier la prospérité économique. Paul Marshall est à la tête du fonds d'investissement Marshall Mace, qui avait investi en 2023, selon selon le calcul de DeSmog, 2,2 milliards de dollars dans des entreprises d'énergies fossiles. Marshall est aussi propriétaire de la chaîne conservatrice GB News, le « Fox News britannique », accusée d'avoir diffusé près de 1000 attaques contre la lutte contre le changement climatique avant et après les élections de 2024.

Fonds d'investissement basés à Dubaï et Hong Kong

L'Alliance for Responsible Citizenship, qui organise la conférence, est enregistrée au Royaume-Uni non comme une association, mais comme une entreprise. Ses actionnaires sont Paul Marshall, et le groupe d'investissement Legatum, basé à Dubaï. Ce fonds financier fondé par Christopher Chandler est également derrière le think tank libertarien Legatum Institute, rebaptisé récemment Prosperity Institute. ARC a été initialement enregistrée en 2016 sous le nom « Prosperity UK 2017 » avant de prendre son nom actuel en 2023. À l'exception de Paul Marshall, toutes les personnes exerçant un contrôle significatif sur ARC ont des adresses à Dubaï. La baronne Philippa Stroud, également administratrice du Legatum Institute, en est aujourd'hui la directrice générale. Membre du parti conservateur, elle s'est fait connaître par des actions de lutte contre la pauvreté avant de se consacrer à « libérer » la recherche universitaire « contre les pression de l'académo-militantisme écologique, décolonial et post-patriarcal ».

À l'exception de Paul Marshall, toutes les personnes exerçant un contrôle significatif sur ARC ont des adresses à Dubaï.

L'écosystème autour de l'ARC comprend de nombreuses autres personnalités du monde de la finance et des investissements internationaux. Parmi elles : Louis-Vincent Gave, fils du financier historique de l'extrême droite française Charles Gave, qui fait partie du conseil consultatif du réseau. Il gère depuis Hong kong le fonds d'investissement Gavekal – un autre financeur de la conférence ARC – et mise beaucoup sur les investissements en Chine, un pays qui, selon lui, « va bien ». Louis-Vincent Gave est aussi actionnaire de la holding Cantio, derrière les journaux Causeur, Conflits et Transitions & Énergies, un magazine très opposé à l'éolien.

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Toutes les familles de l'internationale réactionnaire au rendez-vous

Au-delà des réseaux de la finance et du climato-scepticisme, toutes les autres familles de l'internationale sont représentées aux conférences ARC. Y compris celle de la Tech. Peter Thiel était à la conférence 2025, et Trae Stephens, son partenaire au sein du fonds de capital-risque Funders Fund et co-fondateur de la start-up de défense Anduril, spécialisée dans les drones et systèmes d'armement dopés à l'intelligence artificielle (IA), a annoncé sa présence cette année. Louis Mosley, DG de Palantir UK/Europe, lui aussi est de nouveau inscrit sur la listes des participants à la conférence en 2026. En 2025, il y avait déjà fait un discours pour fustiger la censure des ONG, fact-checkers et experts et présentant Elon Musk comme un rebelle qui avait permis de libérer la parole sur X.

Les think tanks de la sphère MAGA seront eux aussi bien représentés à Londres cette semaine. Interviendront notamment à la tribune Kevin Roberts, le président de la Heritage Foundation, cheville ouvrière du « Project 2025 », le programme politique proposé à Donald Trump (lire notre article), ou encore Rod Dreher, mentor de JD Vance qu'il aurait accompagné dans sa conversion au catholicisme et directeur d'un « projet de réseau » au Danube Institute, organisation proche de l'ex Premier ministre hongrois Viktor Orbán. Au moins sept autres personnes liées au Danube Institute sont inscrites pour la conférence ARC 2026.

Relais du trumpisme en Europe

Plusieurs participants sont également attendus au nom de l'Alliance Defending Freedom (ADF), une organisation chrétienne ultra-réactionnaire qui se bat principalement contre l'avortement et le mariage pour tous. Kristen Waggoner, sa directrice, qui sera présente à Londres, est aussi membre du conseil consultatif de la Commission sur la liberté religieuse du gouvernement Trump. En Europe, ADF a été l'un des fers de lance de la croisade contre le Digital Services Act, la directive sur la modération des réseaux sociaux, contre laquelle l'administration Trump a également sorti l'artillerie lourde (lire notre enquête).

Sarah Rogers, sous-secrétaire d'État des Etats-Unis, s'est donnée pour mission de répandre le trumpisme en Europe, y compris en finançant des think tanks comme Western Arc en France,

Sarah B. Rogers, sous-secrétaire d'État des États-Unis à la diplomatie publique et aux affaires publiques, sera également à la tribune de la conférence ARC. Elle s'est donnée pour mission de répandre le trumpisme en Europe, y compris en finançant des think tanks sur le vieux continent. L'un des bénéficiaires de ces largesses est Western Arc, une organisation pro-Trump française, dont le fondateur est sur la liste des participants attendus. La croisade de Sarah Rogers s'inscrit dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine, qui affiche son alignement avec les partis d'extrême droite en Europe. Partis qui seront bien représentés à ARC 2026 : outre les collaborateurs parlementaires RN et UDR pour la France, des élus et proches de partis d'extrême droite nationaux, comme Reform UK (Royaume-Uni), Vox (Espagne) ou PVV (Pays-Bas) devraient être présents, ainsi que des représentants des Patriotes pour l'Europe et des Conservateurs et réformistes européens (ERC), les groupes parlementaires d'extrême droite où siègent respectivement Jordan Bardella et Marion Maréchal.

« En 2025, nos participants ont pu échanger directement avec Kevin Roberts, président de la Heritage Foundation », rappelle l'Institut de formation politique dans son appel à candidatures, qui promet d'autres occasions de « networker » cette année. Qu'il s'agisse de rencontrer des think tanks conservateurs étasuniens, des dirigeants de fonds d'investissement ou des cadres de l'industrie pétrolière ou pharmaceutique, les auditeurs français auront trois jours pour resserrer leurs liens avec l'internationale réactionnaire en vue de défendre leur conception de la « civilisation » - une « civilisation » où les populations croulent sous les canicules tandis que les élites financières peuvent continuer de prospérer.

17.06.2026 à 08:00

À Bruxelles, le lobbying se porte très bien

382 millions d'euros. Ce sont les dépenses totales déclarées par les plus gros « représentants d'intérêts », aka les lobbys, dans la capitale européenne en 2025, selon les chiffres collationnés par notre partenaire Corporate Europe Observatory.
Le calcul porte sur les organisations qui déclarent plus d'un million d'euros de dépenses annuelles - au nombre de 173 au total.
Ces dépenses de 382 millions en 2025 sont 50% supérieures à ce qu'elles étaient en 2020, signe que l'investissement (…)

- Chiffres / ,
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382 millions d'euros. Ce sont les dépenses totales déclarées par les plus gros « représentants d'intérêts », aka les lobbys, dans la capitale européenne en 2025, selon les chiffres collationnés par notre partenaire Corporate Europe Observatory.

Le calcul porte sur les organisations qui déclarent plus d'un million d'euros de dépenses annuelles - au nombre de 173 au total.

Ces dépenses de 382 millions en 2025 sont 50% supérieures à ce qu'elles étaient en 2020, signe que l'investissement politique des grandes entreprises à Bruxelles ne faiblit pas - au contraire. Les autorités européennes sont engagées dans une politique de déréglementation tous azimuts qui ne peut que leur convenir et qu'elles ont largement inspirée (lire Derrière la vague de dérégulation, des institutions européennes de plus en plus soumises aux industriels).

Les acteurs de la tech (Meta, Amazon et autres) occupent la première place du classement par secteur, avec 73 millions d'euros de dépenses annuelles déclarées, mais ils sont talonnés par les géants de la finance, de l'énergie et de la chimie.

Tous les détails sur ces chiffres et la méthodologie sont disponibles sur le site de Corporate Europe Observatory (en anglais).

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