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Publié par l’association Alter-médias / Basta !

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21.01.2026 à 08:00

Comment un champion du CAC40 aide l'ICE de Trump à traquer les migrants

Olivier Petitjean

ICE, la milice anti-migrants de Trump, est à nouveau au centre de l'actualité depuis l'assassinat de Renee Good à Minneapolis. De nombreuses entreprises profitent à plein de l'expansion du budget et des activités de cette agence, dont un groupe du CAC 40 : Capgemini.
La police anti-migrants ICE (Immigration and Customs Enforcement) est à nouveau au centre des controverses aux États-Unis après l'assassinat par balles, le 7 janvier dernier, de Renee Good par un fonctionnaire de l'ICE à (…)

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ICE, la milice anti-migrants de Trump, est à nouveau au centre de l'actualité depuis l'assassinat de Renee Good à Minneapolis. De nombreuses entreprises profitent à plein de l'expansion du budget et des activités de cette agence, dont un groupe du CAC 40 : Capgemini.

La police anti-migrants ICE (Immigration and Customs Enforcement) est à nouveau au centre des controverses aux États-Unis après l'assassinat par balles, le 7 janvier dernier, de Renee Good par un fonctionnaire de l'ICE à Minneapolis.

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche il y a un an, cette agence fédérale qui fonctionne de facto comme une milice au service d'un pouvoir exécutif de plus en plus autoritaire se distingue par ses méthodes violentes et arbitraires, ciblant de manière indiscriminée des individus suspectés d'être des migrants sans papiers.

Si la création de l'ICE date de l'administration Bush, dans la foulée des attentats du 11 septembre, elle a vu son budget exploser sous la nouvelle administration. La « One Big, Beautiful Bill » de Trump a fléché environ 170 milliards de dollars pour les opérations anti-migrants, dont plusieurs dizaines de milliards pour l'ICE, qui apparaît désormais comme l'agence la mieux financée de toute l'histoire des États-Unis. D'un peu plus de 9 milliards de dollars en 2025, son budget annuel devrait passer à 11 milliards en 2026.

Cette manne profite à de nombreuses entreprises qui fournissent l'ICE en biens et services divers, allant des armes et équipements de protection aux services numériques en passant par la détention et le transport des victimes de l'agence.

« Recherche de personnes »

Parmi ces entreprises, un nom retient l'attention, puisque c'est celui d'un champion français des services, pilier de la Bourse de Paris qui figure dans l'indice CAC 40 depuis 1988 : Capgemini. Une des filiales américaines du groupe, Capgemini Government Solutions, s'est vu attribuer il y a quelques semaines par l'ICE un nouveau contrat de 4,8 millions de dollars. Son objet est sans ambiguïté : « obtenir des services de recherches de personnes (skip tracing) pour les opérations de coercition et de déportation ».

Selon les bases de données gouvernementales, Capgemini est un partenaire historique de l'ICE, avec des contrats depuis au moins 2007, dont certains se chiffrent en dizaines de millions de dollars. Les prestations offertes par le géant français vont de la « planification des détentions » et des lits nécessaires à du support informatique. L'entreprise s'est même vantée de ce partenariat dans la section « histoires de clients » de son site web, assurant que « l'équipe de Capgemini travaille étroitement pour aider [ICE] à, minimiser le temps requis et le coût de la déportation de tous les étrangers illégaux déportables hors des États-Unis ».

L'entreprise française n'est certes pas la seule à se mettre au service de l'ICE. Dans des précédents articles, l'Observatoire des multinationales avait attiré l'attention, notamment, sur le rôle du cabinet de conseil Deloitte et de Palantir, la firme de services numériques fondée par Peter Thiel.

La manne de l'ICE

Parmi les fournisseurs privilégiés de l'ICE, on trouve en première place des entreprises de détention et de prisons privées comme CoreCivic et Geo Group, qui ont vu leurs bénéfices exploser en 2025. Mais aussi des firmes de sécurité comme G4S, des entreprises d'armes légères comme Glock ou Atlantic Diving Supply. Des spécialistes de la surveillance et de la reconnaissance faciale comme Clearview ou l'entreprise israélienne Cellebrite sont également de la fête.

Certains des partenaires de l'agence sont des marques bien connues du grand public et des consommateurs, y compris en France, comme Dell, Motorola, Comcast, FedEx ou Xerox. Au final, la mise en place de la politique anti-migrants de Trump aura été une véritable aubaine pour de nombreuses entreprises locales ou nationales, dont les membres de la nouvelle administration ou leurs proches ont également cherché à profiter personnellement [1].

Les activités de l'ICE étant au centre des résistances à Trump et à ses politiques, les firmes qui font affaire avec l'agence sont particulièrement ciblées par les opposants aux États-Unis, à travers des campagnes de boycott [2] ou bien en interne, via des demandes de désinvestissement portées par des employés, chez Microsoft par exemple. Rien de tel n'est signalé pour l'instant au sein de Capgemini.

Contacté pour cet article, le siège du groupe français ne nous a pas répondu.


[1] Voir par exemple cette enquête de Propublica sur la Secrétaire à la sécurité intérieure Kristi Noem.

[2] Voir par exemple ici ou cet article.

20.01.2026 à 10:51

Chasse aux migrants, DOGE, techno-fascisme... Retour sur un an de trumpisme perfusé aux multinationales

Le retour aux affaires Donald Trump a entraîné une reconfiguration profonde de la donne internationale et des relations entre l'économique et le politique, l'argent et le pouvoir.

- Un an de Trump / , , , , , , ,
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Il y a tout juste un an, Donald Trump faisait son grand retour à la Maison Blanche. Ce retour aux affaires a galvanisé les forces les plus réactionnaires, et entraîné une reconfiguration profonde de la donne géopolitique et des relations entre l'économique et le politique, l'argent et le pouvoir. Sélection de nos articles sur un an de trumpisme.

Campagne électorale américaine : les troublants financements d'Airbus, EDF et Sanofi

31 octobre 2024, par Olivier Petitjean

Des groupes français présents aux États-Unis ont financé, via leurs « political action committees », les campagnes électorales de candidats républicains représentant l'aile la plus dure du parti, dont beaucoup ont refusé de reconnaître les résultats de l'élection de 2020. Une liste dans laquelle on trouve des noms comme Pernod Ricard ou Sanofi, mais aussi des entreprises contrôlées par l'État français comme Airbus, Thales ou... EDF. Un signe de plus de la normalisation des politiques extrémistes au sein des milieux d'affaires ?

Derrière la tronçonneuse de Musk, la guerre fiscale des milliardaires

4 mars 2025, par Anne-Sophie Simpere

Derrière les attaques spectaculaires d'Elon Musk contre les agences fédérales américaines, une autre bataille se prépare en coulisses : celle de l'extension des baisses d'impôts imposées par Trump en 2017, avec à la clé un coût astronomique pour les finances publiques américaines, et une cure d'austérité beaucoup plus drastique qui affecterait l'ensemble de la population.

Comment Palantir, le géant de la « big data », collabore à la chasse aux migrants aux États-Unis

7 mai 2025, par Anne-Sophie Simpere

L'entreprise spécialiste de l'analyse de données cofondée par Peter Thiel vient d'obtenir un nouveau contrat de 30 millions de dollars pour aider l'administration fédérale à traquer et déporter les migrants. Un autre exemple – au-delà de la figure emblématique d'Elon Musk – de la collaboration entre une partie du secteur de la tech et la présidence Trump.

Pourquoi Trump s'attaque-t-il aux programmes de diversité, équité et inclusion ?

16 mai 2025, par Clarisse Dooh

À travers les programmes de « diversité, équité et inclusion » (DEI), Donald Trump cible surtout un symbole, qui renvoie à l'héritage du mouvement des droits civiques et plus récemment au mouvement « Black Lives Matter ».

Les milliardaires de la tech et Trump : ce qu'ils ont déjà obtenu

1er juillet 2025, par Anne-Sophie Simpere

Derrière le ralliement d'Elon Musk et d'autres grands financiers de la Silicon Valley à l'ultradroite américaine, il y a une opposition forcenée à la régulation de l'IA et des cryptomonnaies, mais aussi un intérêt commun avec le secteur des énergies fossiles à ne pas entraver la consommation des énergies polluantes. Six mois après la réélection de Donald Trump, les grands pontes de la Silicon Valley peuvent déjà se féliciter d'avoir misé sur le candidat républicain.

Les entreprises françaises face à la vague tarifaire américaine

6 octobre 2025, par Rihab Latrache

Les groupes français semblent déboussolés face à la guerre commerciale déclarée par Donald Trump et à ses annonces parfois contradictoires sur les droits de douane. Certains patrons ont cherché à s'attirer les faveurs du nouveau locataire de la Maison Blanche, sans forcément s'en trouver mieux lotis. D'autres font le gros dos. Tous ou presque en appellent à l'Europe pour les défendre, en l'encourageant à déréguler davantage.

Comment ExxonMobil et Trump ont fait démanteler une législation européenne sur le climat et les droits humains

9 octobre 2025, par Séverin Lahaye

L'Union européenne est en train de totalement vider de sa substance la directive sur le devoir de vigilance des multinationales, pourtant adoptée et entrée en vigueur en 2024. Le résultat des pressions de l'administration Trump et d'une campagne de lobbying orchestrée par le géant pétrolier ExxonMobil.

Olivier Tesquet : « Avec le Doge ou Palantir, on a des exemples très concrets d'une nouvelle architecture du pouvoir, un pouvoir techno-fasciste »

16 octobre 2025

Depuis la réélection de Donald Trump, les courants les plus réactionnaires de la Silicon Valley semblent occuper le devant de la scène à travers des figures comme Elon Musk, Peter Thiel ou Curtis Yarvin. Dans leur livre Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet proposent une radiographie de ce courant politique qui allie vision du monde ultra-réactionnaire et mysticisme technologique exacerbé. Et dont les outils et les idées inspirent de plus en plus la politique de l'administration américaine. Entretien.

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19.12.2025 à 10:42

« À travers les journalistes, les procédures-bâillons visent aussi les citoyens et leur droit à l'information »

Séverin Lahaye

Le média Disclose attaqué en diffamation par l'entreprise Thales, trois plaintes en deux semaines contre StreetPress… Les procédures judiciaires à l'encontre des médias se multiplient. Dans son livre Réduire au silence : comment le droit est perverti pour bâillonner les médias et les ONG, la juriste Sophie Lemaître dresse un panorama des attaques en justice menées par les États et les milieux économiques contre la société civile. Un moyen efficace pour intimider, épuiser financièrement et au (…)

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Le média Disclose attaqué en diffamation par l'entreprise Thales, trois plaintes en deux semaines contre StreetPress… Les procédures judiciaires à l'encontre des médias se multiplient. Dans son livre Réduire au silence : comment le droit est perverti pour bâillonner les médias et les ONG, la juriste Sophie Lemaître dresse un panorama des attaques en justice menées par les États et les milieux économiques contre la société civile. Un moyen efficace pour intimider, épuiser financièrement et au final faire taire les acteurs critiques des pouvoirs en place. Entretien.

Pouvez-vous d'abord nous expliquer ce qu'est une procédure-bâillon ?

Sophie Lemaître [1] : Une procédure-bâillon, ou SLAPP en anglais (Strategic Lawsuit Against Public Participation, « plainte stratégique contre la participation du public »)), désigne une procédure judiciaire abusive dont l'objectif est de cibler les personnes qui participent au débat public, comme les journalistes, les militants, les chercheurs ou les lanceurs d'alerte.

Pour qu'une action en justice soit qualifiée de procédure-bâillon, plusieurs critères doivent être examinés, bien que tous ne soient pas nécessaires. D'abord, la procédure doit faire suite à une forme de communication publique — un communiqué de presse, un article, une présentation devant un public — et porter sur un sujet d'intérêt public — corruption, environnement, santé, etc. On regarde également le déséquilibre dans le rapport de force entre le plaignant — entreprise, personnalité publique ou du milieu des affaires, qui sont les trois figures qui intentent le plus de procédures-bâillons — et la personne poursuivie. Par exemple, entre une entreprise avec un chiffre d'affaires de plusieurs milliards d'euros et une association avec un budget de 100 000 euros.

On s'intéresse aussi au montant des dommages et intérêts demandés : un euro symbolique, ou plusieurs centaines de milliers, voire millions d'euros, comme c'est le cas pour Greenpeace aux États-Unis ?

Enfin, le comportement du plaignant constitue un indicateur assez révélateur, par exemple s'il utilise des arguments fallacieux, fait durer la procédure en épuisant toutes les voies de recours, retire sa plainte le jour du procès, multiplie les procédures judiciaires ou initie l'action dans une juridiction étrangère.

Quels sont les fondements les plus utilisés dans le cadre d'une procédure-bâillon ?

Réduire au silence. Comment le droit est perverti pour bâillonner les médias et les ONG

Par Sophie Lemaître, Rue de l'échiquier, 2025, 256 pages, 21 euros.

La diffamation reste la qualification la plus utilisée dans le monde, car elle est extrêmement dissuasive. Dans la majorité des pays, c'est une infraction pénale, et le prévenu peut encourir une peine d'amende et/ou une peine de prison. Le cas de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia est emblématique : au moment de son assassinat en 2017, elle faisait l'objet de 48 poursuites en diffamation, au civil et au pénal. Sa famille a dû poursuivre son combat judiciaire des années après son décès, ayant « hérité » de ces actions – une particularité du droit maltais.

D'autres fondements sont également utilisés, comme le dénigrement. L'ONG Bloom, une association de protection de l'environnement, fait actuellement l'objet d'une action en justice pour ce motif, avec 646 000 euros de dommages et intérêts réclamés. Récemment, le média français Warning Trading a été poursuivi et condamné à 38 000 euros de dommages et intérêts pour dénigrement. Certaines entreprises utilisent le secret des affaires pour attaquer des médias, comme le fait la Monnaie de Paris à l'encontre du média La Lettre, en lui demandant 100 000 euros de dommages et intérêts.

Au niveau européen, les autres fondements les plus utilisés sont l'atteinte à la vie privée et la violation du règlement général sur la protection des données personnelles (RGPD). L'injure ou la diffusion d'informations fausses et trompeuses peuvent aussi être invoquées. La liste des infractions utilisables est très longue, il suffit juste pour ces entreprises de faire preuve d'un peu de créativité…

Comment ces procédures affectent-elles les journalistes ?

Ces procédures détournent les ressources des médias et des journalistes de leur mission d'information.

La première conséquence est d'ordre financière. Les frais d'avocat et de justice peuvent s'élever à 5 000 euros, voire 50 000 euros par affaire en fonction de la complexité du dossier ou si la procédure se poursuit en appel et en cassation. Ces procédures détournent les ressources des médias et des journalistes de leur mission d'information. Ils vont devoir consacrer des milliers d'heures à se documenter, à rencontrer des avocats, à assister aux audiences, ce qui peut les conduire à la faillite, comme cela pourrait être le cas avec Warning Trading. Mediapart prévoit chaque année un budget d'environ 400 000 euros pour ses frais de justice. Mais la plupart des médias n'ont pas les moyens de budgétiser une telle somme, ni même d'avoir des juristes ou des avocats en interne. La situation est encore plus difficile pour un journaliste freelance, seul et sans structure pour l'accompagner financièrement et juridiquement dans une procédure.

Les procédures-bâillons ont également un fort coût émotionnel : être mis en examen ou avoir le statut de prévenu remet en cause la crédibilité et la réputation du journaliste. Elles ont aussi un effet dissuasif : certains journalistes peuvent renoncer à enquêter sur l'entreprise, la personnalité politique ou d'affaires en question, s'ils jugent le risque trop important. L'impact final concerne les citoyens, car sans journalistes, nous perdons l'accès à une information fiable et documentée.

Y a-t-il un secteur, un type d'entreprise qui utilise plus les procédures-bâillons que les autres ?

Nous n'avons pas de chiffres précis, mais les personnes qui travaillent sur les questions environnementales ou de corruption sont plus à risque. L'ONG EarthRights International a recensé 152 poursuites-bâillon intentées par l'industrie des énergies fossiles entre 2012 et 2022 aux États-Unis. D'après Michel Forst, rapporteur spécial des Nations unies, les secteurs minier, des énergies renouvelables et le secteur forestier sont ceux qui intimident et menacent le plus les défenseurs de l'environnement. Par exemple, l'entreprise pétrolière Shell a poursuivi Greenpeace au Royaume-Uni en réclamant plusieurs millions de dollars de dommages et intérêts pour une protestation menée sur une plateforme pétrolière en mer du Nord.

Vous décrivez d'ailleurs le Royaume-Uni comme « un paradis pour les procédures-bâillons ». Pourquoi ?

D'abord, les frais de justice y sont exorbitants. Faire appel à un avocat peut coûter plusieurs centaines de milliers d'euros à une organisation. Le pays offre aussi des facilités juridiques : par exemple, il n'est pas nécessaire de résider au Royaume-Uni pour y déposer plainte, il suffit d'avoir une résidence secondaire, de faire des affaires sur le territoire, ou simplement de démontrer que l'article est lu dans le pays. C'est par exemple ce qui a permis à l'homme d'affaires Svante Kumlin, résidant à Monaco, de poursuivre le média économique suédois Realtid, qui avait enquêté sur ses activités boursières en Norvège (les articles étaient écrits en suédois). Enfin, la charge de la preuve y est très élevée : c'est extrêmement difficile pour une organisation poursuivie au Royaume-Uni de démontrer la véracité de son travail.

CASE, la Coalition européenne contre les poursuites bâillons a recensé 1049 procédures-bâillons en Europe entre 2010 et 2023, dont la moitié entre 2020 et 2023. Comment expliquez-vous cette intensification des poursuites ?

C'est difficile à dire. Peut-être que les organisations communiquent davantage aujourd'hui, ce qui permet de mieux recenser les cas de procédures-bâillons. Même si certains médias préfèrent ne pas rendre publiques ces attaques, par peur de représailles. L'autre raison possible, c'est l'efficacité des procédures-bâillons pour les plaignants, ce qui les encourage à multiplier les poursuites. Quoi qu'il en soit, le recul de la liberté de la presse s'intensifie partout dans le monde, et ses conséquences sont dramatiques pour les citoyennes et citoyens.

Observez-vous une tendance similaire en France ?

L'ONG Reporters sans frontières documente la liberté de la presse à travers le monde. En 2025, la France a perdu quatre places au classement mondial. Les journalistes évoluent dans un contexte difficile, marqué par une concentration des médias toujours plus forte, des attaques incessantes contre l'audiovisuel public, une rhétorique stigmatisante employée par certaines personnalités politiques de premier plan.

En 2025, la France a perdu quatre places au classement mondial de la liberté de la presse.

Les répercussions sur leur travail sont dramatiques : la journaliste Salomé Saqué a par exemple dû se retirer des réseaux sociaux à cause du cyberharcèlement dont elle est victime. Quant à la journaliste Ariane Lavrilleux de Disclose, elle a fait l'objet d'une perquisition puis d'une garde à vue de 39 heures pour violation du secret de la défense nationale. Des journalistes qui couvraient des actions de désobéissance civile menées par des défenseurs de l'environnement ont également été placés en garde à vue. L'objectif est clair : intimider les journalistes.

Ces attaques s'installent progressivement : elles se font « à bas bruit », le grand public n'en a connaissance que lorsqu'elles sont médiatisées, comme ce fut le cas pour Ariane Lavrilleux. Le premier rapport de l'Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp), prévu pour début janvier, permettra de recenser toutes ces atteintes à la liberté de la presse, et de mesurer la diversité des entraves auxquelles les journalistes font face : menaces, attaques physiques ou verbales, poursuites en justice, entraves ou censure par exemple.

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Comment expliquer que l'État soit devenu un acteur majeur de ce recul, tant pour les journalistes que pour les militants environnementaux ou pour les droits humains ?

L'État est prompt à poursuivre, arrêter et placer en garde à vue les défenseurs de l'environnement, mais ne fait pas grand-chose contre les agressions ou insultes à l'encontre de certaines organisations environnementales.

Leurs actions gênent des intérêts politiques et économiques très puissants. La presse dérange par ses enquêtes et ses révélations, les défenseurs de l'environnement dérangent par leurs actions de désobéissance civile. L'État utilise donc toute sa puissance publique pour les réprimer. Notamment en utilisant une rhétorique agressive et stigmatisante visant à décrédibiliser leur action et justifier leur répression. Lors des manifestations contre les méga-bassines à Sainte-Soline en 2023, l'État a autorisé un usage disproportionné de la force (5 000 grenades tirées en moins de deux heures), causant un nombre de blessés sans précédent.

Cependant, je constate qu'il existe un « deux poids, deux mesures » face à l'action de certains groupes militants. L'État est prompt à poursuivre, arrêter et placer en garde à vue les défenseurs de l'environnement, mais ne fait pas grand-chose contre les agressions ou insultes à l'encontre de certaines organisations environnementales (France Nature Environnement, l'INRAE, la LPO ou l'OFB).

Quand a commencé ce virage autoritaire ?

L'État français a engagé un tournant sécuritaire depuis une dizaine d'années maintenant. Dès 2015, les mesures extraordinaires prévues par l'état d'urgence ont été utilisées contre des militants écologistes. Plusieurs d'entre eux ont été assignés à résidence pendant la COP 21 à Paris. Depuis 2017, de nombreuses législations ont été adoptées pour lutter contre le terrorisme, le narcotrafic et le crime organisé, mais elles contiennent des dispositions qui peuvent être détournées pour attaquer les défenseurs de l'environnement et les journalistes.

Vous prenez l'exemple du Contrat d'engagement républicain (CER) pour illustrer ce virage autoritaire. Pouvez-vous décrire cette mesure et comment elle permet à l'État de museler les associations ?

Le CER a été introduit en France par la loi « séparatisme » de 2021. C'est un outil unique au monde. Il s'applique aux associations qui sollicitent des subventions publiques ou des agréments. Ces agréments sont cruciaux pour pouvoir lancer des actions en justice (pour les associations anticorruption), participer à des groupes de consultation publique (pour les associations environnementales), ou intervenir dans les établissements scolaires (pour l'éducation populaire). Pour les obtenir, les associations doivent prouver qu'elles respectent sept engagements, comme le respect des lois et des symboles de la République. En réalité, c'est avant tout un outil de contrôle, car avant l'adoption du CER, des mécanismes permettaient de dissoudre une association en cas de non-respect des lois.

L'Observatoire des libertés associatives documente l'utilisation abusive du CER pour refuser des subventions à des associations environnementales ou des radios associatives. Même le Sénat a conclu dans un rapport d'évaluation que le CER est utilisé contre des organisations qui n'étaient pas la cible d'origine de la loi séparatisme. Il est d'ailleurs souvent invoqué de manière informelle, sans laisser de trace écrite, ce qui empêche l'association de contester la décision devant le tribunal administratif. Par exemple, la préfecture de la Région Nouvelle-Aquitaine l'a invoqué pour refuser le renouvellement de la subvention de la compagnie de théâtre Arlette Moreau. Mais ce n'est pas la seule, loin de là. Ce climat de contrôle vise clairement à mettre les associations « sous cloche ».

Ce tournant sécuritaire risque-t-il de s'accentuer si l'extrême droite venait à prendre le pouvoir en France, comme c'est le cas en Italie ?

En France, l'arsenal juridique qui permettrait à un gouvernement d'extrême droite de réprimer nos libertés fondamentales est déjà en place, à la différence de l'Italie, qui n'a pas accumulé autant de lois sécuritaires. Mais depuis l'arrivée de Giorgia Meloni au pouvoir en 2022, les procédures-bâillons ont explosé. Des membres de son gouvernement poursuivent régulièrement des journalistes en diffamation. Elle a aussi fait adopter des réformes judiciaires qui visent à saper l'indépendance de la justice et réprimer les actions de désobéissance civile.

En France, l'arsenal juridique qui permettrait à un gouvernement d'extrême droite de réprimer nos libertés fondamentales est déjà en place.

Un gouvernement d'extrême droite français n'aurait qu'à utiliser la base juridique existante pour accentuer la répression et l'impunité policière. Les institutions indépendantes anticorruption, comme le Parquet national financier (PNF) et la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) seraient directement visées. Les chercheurs, déjà ciblés par les pouvoirs publics, feraient face à davantage de pression et de menaces. L'exemple de la Hongrie est l'archétype même de ce qui risque d'arriver si nous ne nous mobilisons pas pour défendre la liberté de la presse, la liberté d'association et l'indépendance de la justice.

Comment pouvons-nous mener ce combat ?

La première chose à faire est de parler de ce sujet autour de soi et de le relayer sur les réseaux sociaux. Si possible, soutenir financièrement les médias indépendants, ou écrire à son député ou sénateur pour l'alerter lorsque des médias ou des associations sont attaqués. Si une association locale fait l'objet d'entraves, manifestez publiquement votre soutien en écrivant à votre maire ou à la préfecture. De ce soutien public dépend la survie de milliers d'associations.

Propos recueillis par Séverin Lahaye.


[1] Sophie Lemaître est membre du conseil d'administration de l'Observatoire des multinationales.

17.12.2025 à 12:25

Malgré ses engagements, l'Union européenne garde la porte grande ouverte aux lobbys du tabac

Séverin Lahaye

Malgré la ratification par l'Union européenne et ses États membres d'un traité antitabac il y a vingt ans, les industriels du secteur continuent de fréquenter assidument les institutions bruxelloise. Et cherchant notamment à ce que le vieux continent fasse pression contre les règles mises en place par d'autres pays, au nom du « libre-échange ».
« Nous voulons forcer la main de l'Union européenne (UE) pour qu'elle respecte enfin le cadre qu'elle s'est fixé », explique Martin Drago, chargé (…)

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Malgré la ratification par l'Union européenne et ses États membres d'un traité antitabac il y a vingt ans, les industriels du secteur continuent de fréquenter assidument les institutions bruxelloise. Et cherchant notamment à ce que le vieux continent fasse pression contre les règles mises en place par d'autres pays, au nom du « libre-échange ».

« Nous voulons forcer la main de l'Union européenne (UE) pour qu'elle respecte enfin le cadre qu'elle s'est fixé », explique Martin Drago, chargé de plaidoyer au sein de l'organisation non gouvernementale (ONG) Contre-feu. Dans un rapport intitulé « Lobby du tabac : quand l'industrie utilise l'UE pour influencer les politiques de santé dans le monde », celle-ci met en lumière la stratégie d'influence des industriels du tabac et la complaisance des instances européennes. Et ce, en totale contradiction avec un traité signé par l'UE il y a vingt ans.

À travers notamment son article 5.3, la Convention-cadre de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte antitabac, ratifiée par l'Union européenne et ses États-membres en 2005, exige en effet que les contacts avec l'industrie du tabac soient strictement limités et totalement transparents : « Lors de l'élaboration et de la mise en œuvre de leurs politiques de santé publique en matière de lutte antitabac, les Parties ne devraient interagir avec l'industrie du tabac que lorsque et dans la mesure où cela est strictement nécessaire pour leur permettre de réglementer efficacement l'industrie du tabac et les produits du tabac. »

« Leurs lobbyistes disent agir dans le domaine du commerce »

Or, c'est tout l'inverse qui se passe. « En 2025, l'industrie du tabac a déclaré avoir participé à plus de 58 consultations publiques et contribué à 56 “feuilles de route” de la Commission européenne », détaillent les auteurs du rapport. Plusieurs de ces actions concernaient directement des réglementations liées à la lutte contre le tabagisme. « Ce lobbying en amont du processus législatif s'avère rentable et efficace, déplore Christophe Clergeau, eurodéputé du Parti socialiste. Cela leur permet d'influencer directement l'élaboration des textes pour qu'ils soient en leur faveur. »

Leur objectif : utiliser le pouvoir diplomatique de l'UE afin de saper les politiques de lutte antitabac adoptées par des pays tiers.

Les grandes multinationales du tabac, comme Philip Morris International (PMI), l'entreprise britannique Imperial Brands PLC ou British American Tobacco (BAT), ont particulièrement investi le champ du commerce international via la Direction générale du commerce (DG Trade). Leur objectif : utiliser le pouvoir diplomatique de l'UE afin de saper les politiques de lutte antitabac adoptées par des pays tiers, par exemple en évitant le bannissement des nouveaux produits développés par l'industrie (vapoteuse, tabac chauffé, snus…). La liste des nations ainsi ciblées inclut l'Inde, l'Argentine, le Brésil, le Mexique, le Japon, la Turquie, le Vietnam, Singapour, Taïwan et la Thaïlande.

« C'est un coup de génie, juge Martin Drago. Les lobbyistes disent ne pas agir dans le champ de la santé publique en Europe, mais dans le domaine du commerce, pour éviter de tomber sous le coup du cadre imposé par le traité de l'OMS. Mais leur but reste toujours de nuire à la santé des habitants de pays extérieurs ! »

L'extrême droite attentive aux industriels

Les industriels du tabac ont aussi investi le Parlement européen. Entre 2023 et 2025, Contre-feu a recensé 257 entretiens entre des députés européens et divers représentants d'intérêts de la filière. Les élus d'extrême droite semblent être les plus attentifs aux arguments des industriels : le député danois Anders Vistisen, du groupe des Patriotes pour l'Europe (PfE), les a rencontrés sept fois en deux ans, d'après le registre de l'ONG Transparency International. Côté français, l'eurodéputée du Rassemblement national (RN) Marie-Luce Brasier-Clain a participé à deux rendez-vous : le premier en septembre avec un représentant de Philip Morris International, le second en novembre avec Imperial Brands PLC. Ses collègues RN à Bruxelles Aleksandar Nikolic, Thierry Mariani et Angéline Furet ont chacun rencontré au moins une fois un représentant de la filière.

Le groupe Patriotes pour l'Europe, dont fait partie le RN, a rencontré 19 fois le cigarettier Philip Morris International depuis 2023.

Comme nous l'indiquions dans une récente enquête (lire Quels lobbies les eurodéputés d'extrême droite (et les autres) rencontrent-ils à Bruxelles ?), les Patriotes pour l'Europe ont rencontré 19 fois le cigarettier Philip Morris International, ce qui en fait le troisième lobby le plus consulté par le groupe politique. « La rhétorique libertarienne utilisée par les lobbys du tabac fait mouche auprès des députés d'extrême droite, estime Martin Drago. Ils ne veulent pas d'une hausse des taxes au niveau européen sur les cigarettes, car cela constituerait une forme de privation de liberté pour les fumeurs. »

« L'extrême droite se fait le porte-parole des puissances de l'argent, dont l'industrie du tabac », dénonce Christophe Clergeau. Lui n'a jamais rencontré de représentants de la filière, mais assure recevoir de nombreuses sollicitations, comme des cartes postales vantant les mérites de la puff. « Et ce n'est que la partie immergée de l'iceberg. Leur lobbying se fait aussi de façon plus pernicieuse, par exemple en finançant des think tanks, en organisant des colloques ou en rencontrant des décideurs politiques sans le déclarer. »

Une industrie encore florissante

Leur implantation économique en Italie, Grèce ou Suède permet de faire du chantage à l'emploi auprès des décideurs.

« L'industrie du tabac reste très puissante financièrement », note Martin Drago. D'après le rapport de Contre-feu, elle dépense près de 14 millions d'euros par an dans ses activités de lobbying, soit une hausse de 164 % par rapport à 2012. Ces investissements témoignent de la vitalité du secteur, qui a trouvé une seconde vie dans les produits à base de nicotine ou de tabac chauffé. Certains sont directement produits en Europe, comme en Italie, où Philip Morris a investi il y a quelques années un milliard d'euros dans une nouvelle usine à Bologne. « Les multinationales du tabac ont investi plusieurs milliards d'euros en Europe, notamment en Italie, en Grèce ou en Suède, rappelle Martin Drago. Ces États sont d'ailleurs les plus réticents à imposer de nouvelles taxes sur les nouveaux produits de l'industrie. » « Cette implantation économique leur permet de faire du chantage à l'emploi auprès des décideurs », ajoute l'eurodéputé Christophe Clergeau.

Pour tenter de limiter cette influence, l'ONG Contre-feu réfléchit à porter le dossier devant un tribunal, face au non-respect de la Convention-Cadre de l'OMS. « Pour cela, il faut trouver des actes attaquables en justice et prouver que cette convention-cadre puisse être invocable devant un tribunal », détaille Araceli Turmo, maîtresse de conférences en droit européen à l'université de Nantes.

Christophe Clergeau appelle quant à lui à une loi encadrant plus fermement le lobbying dans l'Union européenne. « Nous faisons face à une grave défaillance qu'il faut régler au plus vite », juge-t-il. Mais il devra faire face à l'alliance assumée entre les partis du centre et d'extrême droite au Parlement européen. Le Parti populaire européen (PPE) et les Conservateurs et réformistes européens (CRE) ont bloqué le 28 novembre dernier l'adoption d'une résolution non contraignante visant à interdire les nouveaux produits de l'industrie dans certains lieux publics. Un exemple supplémentaire de la nouvelle alliance entre droite et extrême droite qui se structure au sein du Parlement européen depuis plusieurs mois (lire Au centre du jeu bruxellois, l'extrême droite sonne la charge contre l'écologie et le climat).

12.12.2025 à 11:45

La vérité des chiffres. La lettre du 12 décembre 2025

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Dix ans, ça passe trop vite

Le 12 décembre 2025, nous fêterons le dixième anniversaire de l'adoption de l'Accord de Paris sur le climat.

À l'époque, l'Observatoire des multinationales avait consacré de nombreuses enquêtes aux préparatifs de la COP21 à Paris et au rôle joué par les grandes entreprises et leurs lobbys. C'était une époque d'unanimité apparente, où les grands industriels tricolores, même dans les secteurs les plus polluants, ont multiplié les professions de foi et les promesses pro-climat.

Nous avions examiné, en partenariat avec le Basic, la réalité des pratiques derrière les beaux discours, à travers un rapport intitulé « Gaz à effet de serre : doit-on faire confiance aux entreprises pour sauver le climat ? ». Ce rapport soulignait les limites de la transparence des entreprises françaises sur leurs émissions, la mauvaise prise en compte des émissions au niveau de toute la chaîne de valeur (amont et aval), et l'absence d'alignement sur les objectifs européens à long terme de réduction des émissions, avec souvent des paris sur des solutions technologiques incertaines pour atteindre ces objectifs.

Dix ans plus tard, nous nous sommes à nouveau penchés sur la question, sur la base d'un échantillon de douze entreprises représentatives de la diversité du CAC 40, avec une question simple : comment ont évolué les émissions de gaz à effet de serre déclarées par les groupes français depuis 2015 ?

Malheureusement la réponse n'est pas simple, et globalement négative. La moitié des entreprises de notre échantillon a vu ses émissions de gaz à effet de serre augmenter ou stagner depuis 2015. Dans l'autre moitié, les réductions d'émissions constatées sont parfois significatives, mais elles s'expliquent par la revente des actifs les plus polluants à d'autres acteurs (donc zéro bénéfice net pour le climat) ou par la chute des ventes de voitures et d'avions au moment de la pandémie de Covid, pas encore rattrapée.

On constate que les groupes français parviennent à peu près à baisser leurs émissions directes, par exemple en remplaçant de l'électricité polluante par de l'électricité renouvelable, mais que quand il s'agit de réduire les émissions indirectes, liées aux chaînes de valeur dans leur ensemble, les réponses manquent cruellement.

Un point positif : les entreprises sont plus transparentes sur toutes leurs émissions indirectes qu'il y a dix ans, mais c'est récent, grâce à la mise en œuvre d'une directive européenne aujourd'hui attaquée au nom de la « simplification ».

Lire l'enquête : Dix ans après l'accord de Paris, le CAC 40 a-t-il avancé ?

Nuit du bien commun : Stérin et ses copains

L'édition parisienne de la « Nuit du bien commun » s'est tenue le 4 décembre dernier aux Folies Bergères, sur fond de manifestations. Cette soirée caritative est en effet associée à Pierre-Édouard Stérin, le milliardaire désormais bien connu pour ses liens avec l'extrême droite et le soutien qu'il a apporté à une multitude d'associations intégristes, anti-droits sexuels et anti-migrants.

On a vu dans certains médias circuler le « narratif » - conçu par l'agence Image 7 d'Anne Méaux – selon lequel Pierre-Édouard Stérin serait depuis longtemps désengagé la Nuit du bien commun et qu'en s'attaquant à cette dernière on s'attaquerait en réalité à la philanthropie privée et au financement des associations en général.

Notre dernière enquête montre que ce n'est que de la poudre aux yeux. Même si Stérin n'est plus – depuis quelques mois seulement – au conseil d'administration de la « Nuit », qu'il a cofondée, il reste lié à l'événement de multiples manières, et notamment via la société organisatrice Obole, dont il est actionnaire.

De Stanislas de Bentzmann et Charles Beigbeder à Denis Duverne en passant des dirigeants de Domino RH, ManoMano ou Payfit, Pierre-Édouard Stérin a associé de nombreuses figures du monde des affaires à ses activités caritatives, dont beaucoup continuent de graviter dans cet écosystème. Certains partagent les visées de plus en plus clairement politiques de cette « philanthropie », d'autres ont choisi de les ignorer.

À lire : Derrière la Nuit du bien commun, l'ombre embarrassante de Stérin et toute une galaxie d'hommes d'affaires

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En bref

Enquête officielle sur Christophe Castaner et Shein. Il y a quelques mois, l'Observatoire des multinationales avait adressé, avec les Amis de la Terre, un signalement à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique au sujet du lobbying orchestré par Shein contre le projet de loi « fast-fashion » (lire Pourquoi il faut faire la lumière sur le lobbying de Shein et le rôle de Christophe Castaner). Plusieurs des acteurs de ce dossier ont mis à jour leurs déclarations de lobbying suite à cette alerte, et il est désormais confirmé qu'une enquête officielle est en cours sur le rôle exact de l'ex ministre Christophe Castaner. Recruté par le géant chinois, il a toujours prétendu, sans trop convaincre, que ce n'était pas pour faire du lobbying. Malheureusement pour lui, l'ex ministre Véronique Louwagie en a rajouté une couche dans le Complément d'enquête diffusé le 11 décembre sur France Télévisions (pour lequel nous avons été interrogé, et qui utilise des courriels que nous avons obtenus de l'Elysée) : elle raconte avoir reçu de nombreux SMS de son ex collègue lui demandant de lui parler de Shein pour « dédiaboliser » l'entreprise. À suivre.

Dans les coulisses du lobbying contre le devoir de vigilance. L'ONG néerlandaise SOMO s'est procurée des documents internes du cabinet de relations publiques Teneo, qui lèvent le voile sur une partie de l'offensive qui a conduit l'UE à vider de sa substance sa directive sur le devoir de vigilance des multinationales (voir ici et dans nos précédentes lettres). Une structure a été créée par Teneo, la « table-ronde sur la compétitivité » (Competitiveness Roundtable) regroupant surtout des multinationales pétrolières, majoritairement américaines, mais aussi TotalEnergies, pour coordonner le travail d'influence. Les entreprises se sont par exemple « répartis » les gouvernements des Etats-membres sur lesquels elles feraient pression, en fonction de leurs implantations dans les pays concernés. TotalEnergies s'est chargé de la France, mais aussi de la Belgique et du Danemark. Lire ici les révélations de SOMO et l'article en français de Mediapart.

L'optimisation en chiffres. Les multinationales ne délocalisent pas seulement les usines, mais également les profits : 10 milliards d'euros de profits échappent chaque année à la France, selon une étude de l'Observatoire européen de la fiscalité basée sur des données fiscales en général inaccessibles aux chercheurs. Cela représente une perte de revenus fiscaux de 3,7 milliards. Cette optimisation passe par des transferts financiers intra-groupes, « notamment via des filiales spécialisées dans la propriété intellectuelle, la R&D ou des activités financières, permettant d'attribuer les profits à des juridictions à fiscalité réduite » (Luxembourg, Suisse, Singapour, Pays-Bas et Hong-Kong).

Pour 2,9 milliards t'as plus rien. En 2023, le gouvernement français annonçait en grande pompe une subvention de 2,9 milliards d'euros pour l'extension d'une usine de ST Microelectronics à Crolles, près de Grenoble. L'opération devait se faire en partenariat avec Global Foundries, un groupe ayant son siège outre-Atlantique mais propriété à 82% du fonds souverain émirati Mubadala. Depuis, Global Foundries semble s'être désengagé sans le dire. L'association Actionnaires pour le climat, a cherché à obtenir la convention encadrant la subvention et fini par mettre la main sur une lettre d'engagement de ST, qui table sur « la création d'un minimum de 1 000 emplois à temps plein nets » d'ici 2027. Ce dont le groupe, qui a annoncé en avril la suppression d'un millier d'emplois en France, semble très loin. Une raison de suspendre la subvention, dont 630 millions d'euros auraient déjà été versés ? C'est ce que pense l'association, même si la valeur juridique d'une telle clause reste incertain. Lire le récit de Libération. ST Microelectronics vient de recevoir un nouveau financement public d'un milliard d'euros de la Banque européenne d'investissement.

Gaz offshore au Mozambique : deux pays européens disent non à TotalEnergies. Le Royaume-Uni puis les Pays-Bas ont successivement annoncé la fin de leur soutien (sous la forme de crédit export et de garantie d'emprunt) au projet gazier de Cabo Delgado de TotalEnergies. Celui-ci-avait été gelé suite aux violences dans cette province du pays. Le traitement des populations civiles par l'armée a d'ailleurs donné lieu au dépôt d'une plainte pour « complicité de crime de guerre » contre l'entreprise, dont nous avons parlé dans une précédente lettre. Ce double retrait fragilise la relance annoncée du projet, dans un contexte d'insécurité persistante, même si l'administration Trump, elle, a accordé un prêt de 4,7 milliards de dollars au groupe pétrogazier français.

Idée cadeau. Comment est né le mouvement « anti-monopoles » aux États-Unis ? Comment le ketchup est devenu si sucré ? Comment Shenzhen a attiré les multinationales du monde entier avant de donner naissance à des géants chinois comme Huawei et BYD ? Comment Unilever a construit sa prospérité d'aujourd'hui sur le dos du Congo belge et de sa population ? Nous publions quelques nouvelles bonnes feuilles du livre Multinationales. Une histoire du monde contemporain, paru chez La Découverte. Un livre riche en substance et en infos intéressantes, à mettre sous tous les sapins. Toutes les infos ici.

Cette lettre a été écrite par Olivier Petitjean.

12.12.2025 à 00:08

Dix ans après l'accord de Paris, peu de progrès et beaucoup de questions pour le CAC 40

À l'occasion du dixième anniversaire de l'Accord de Paris sur le climat, bilan des progrès accomplis (ou non) par les groupes du CAC 40 en matière de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre.

- Dix ans après l'accord de Paris, le CAC 40 a-t-il avancé ? / , , , , , , , , , , , , , , , ,
Texte intégral (809 mots)

À l'occasion du dixième anniversaire de l'Accord de Paris sur le climat, l'Observatoire des multinationales dresse le bilan des progrès accomplis - ou non - par les groupes du CAC 40 en matière de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre. Le chemin semble encore très long pour décarboner réellement le modèle productif et commercial des grandes entreprises françaises, et rares sont celles qui ont pris des mesures concrètes à la hauteur de leurs discours.

Le 12 décembre 2025, nous fêterons le dixième anniversaire de l'adoption de l'Accord de Paris sur le climat. Pour l'occasion, l'Observatoire des multinationales s'est penché sur la performance climatique d'un échantillon de douze entreprises du CAC 40, représentatives de différents secteurs d'activité : Airbus, ArcelorMittal, BNP Paribas, Carrefour, Danone, Engie, L'Oréal, LVMH, Michelin, Renault, Saint-Gobain et TotalEnergies. Avec une question simple : comment ont évolué les émissions de gaz à effet de serre déclarées par ces groupes français depuis 2015 ? Ont-elles baissé drastiquement, comme semblait le promettre la floraison d'engagements et d'initiatives qui ont accompagné la COP21 et la signature de l'Accord de Paris ? Ou bien constate-t-on un écart entre les discours et les promesses et la réalité concrète ?

Principales conclusions de l'étude :

  • La moitié des entreprises étudiées a vu ses émissions d'ensemble (directes et indirectes) augmenter ou stagner entre 2019 et 2024.
  • Dans la plupart des cas, la réduction d'émissions atteintes par certains groupes s'expliquent par la simple revente d'actifs polluants, sans bénéfice net pour le climat, ou par la chute des ventes d'avions ou de voitures pendant la pandémie.
  • Les entreprises parviennent généralement à réduire leurs émissions directes, quoiqu'avec certains effets de trompe-l'oeil dus à l'utilisation de « mécanismes de marché ». En revanche, les émissions indirectes, au niveau de l'ensemble de la chaîne de valeur, continuent souvent d'augmenter, alors qu'elles sont souvent beaucoup plus importantes. Beaucoup de groupes ne semblent pas avoir de véritable réponse sur les moyens de renverser la tendance.
  • Grâce à la mise en œuvre de la directive européenne CSRD, aujourd'hui attaquée, les entreprises sont enfin plus transparentes sur leurs émissions indirectes.

Il y a dix ans, en amont de la conférence climat parisienne, l'Observatoire des multinationales avait publié avec le Basic un rapport intitulé « Gaz à effet de serre : doit-on faire confiance aux entreprises pour sauver le climat ? », portant sur un échantillon de dix grandes entreprises françaises (dont sept que l'on retrouve dans notre nouvel échantillon). Ce rapport soulignait les limites de la transparence des entreprises françaises sur leurs émissions, la mauvaise prise en compte des émissions au niveau de toute la chaîne de valeur (amont et aval), et l'absence d'alignement sur les objectifs européens à long terme de réduction des émissions, avec souvent des paris sur des solutions technologiques incertaines pour atteindre ces objectifs. La présente étude confirme, dix ans plus tard, une grande partie de ces constats.

Si aucune n'a officiellement abandonné ses objectifs climatiques, on assiste chez certaines entreprises à un mouvement de recul ou du moins de plus grande prudence par rapport aux objectifs et aux engagements affichés au moment de l'Accord de Paris et dans les années qui ont suivi. Au-delà du contexte politique immédiat, cette baisse relative d'enthousiasme affiché s'explique peut-être aussi par la prise de conscience par ces entreprises des difficultés concrètes à réduire véritablement leurs émissions et à atteindre la neutralité carbone en 2050, et les coûts induits.

09.12.2025 à 10:08

Comment Shenzhen est devenu l'atelier du monde

En 1980, en guise de premier acte de sa réouverture économique, la Chine inaugure la zone économique spéciale de Shenzhen, destinée à attirer les multinationales du monde entier. La ville deviendra la capitale de la mondialisation dans les années 1990, avec son côté obscur en termes d'exploitation des travailleurs, et le berceau de multinationales chinoises comme Huawei et BYD. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
En 1979, la Chine décide d'ouvrir son économie (…)

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Texte intégral (1403 mots)

En 1980, en guise de premier acte de sa réouverture économique, la Chine inaugure la zone économique spéciale de Shenzhen, destinée à attirer les multinationales du monde entier. La ville deviendra la capitale de la mondialisation dans les années 1990, avec son côté obscur en termes d'exploitation des travailleurs, et le berceau de multinationales chinoises comme Huawei et BYD. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.

En 1979, la Chine décide d'ouvrir son économie au monde. Deng Xiaoping se rend en visite aux États-Unis où il rencontre des investisseurs et des patrons de grandes entreprises. L'année suivante, le gouvernement chinois officialise l'ouverture d'une première zone économique spéciale, à Shenzhen, à proximité immédiate de Hong Kong et de Macao – ces deux territoires sont encore sous administration britannique pour le premier (jusqu'en 1997) et portugaise pour le second (jusqu'en 1999) – pour attirer les investissements occidentaux. Aujourd'hui, Shenzhen abrite une population de 17,5 millions de personnes (chiffre 2020) et est devenue la troisième ville de Chine après Pékin et Shanghai.

La zone économique spéciale de Shenzhen offre aux entreprises du monde entier un territoire d'implantation doté de son propre port et de ses propres règles. Elle leur offre aussi l'accès à une quantité immense de travailleurs migrants venus du monde rural chinois.

Un premier projet de zone industrielle voué à l'exportation est porté sur place par le groupe China Merchants, mais l'ambition est désormais bien plus vaste. Directement inspirée du modèle des zones franches et profitant du développement rapide de la conteneurisation, la zone économique spéciale de Shenzhen offre aux entreprises du monde entier un territoire d'implantation doté de son propre port, de droits de douane réduits, d'une fiscalité avantageuse et de ses propres règles. Elle leur offre aussi l'accès à une quantité immense de travailleurs migrants venus du monde rural chinois, dont les droits sociaux sont réduits à portion congrue et qui logent dans des dortoirs appartenant à leurs employeurs. Le tout est entouré de fils barbelés et de checkpoints pour contrôler les mouvements de population.

Forte de ses atouts, Shenzhen ne tarde pas à attirer entreprises et investisseurs, tout d'abord depuis Hong Kong et Taïwan, puis depuis le reste du monde. Les grandes marques occidentales y sous-traitent progressivement leur production à des entreprises chinoises ou du reste de l'Asie. Le port de Shenzhen devient l'un des plus importants du globe et envoie ses conteneurs aux quatre coins de la planète, approvisionnant notamment les supermarchés et enseignes de vêtements nord-américains et européens. On y produit de tout : des objets de consommation courante, des appareils électroménagers, des machines, des poupées Barbie pour Mattel, des chaussures pour Nike, des vêtements et des jouets pour Disney.

Un sous-traitant très puissant

L'installation du groupe taïwanais Foxconn, en 1988, est une étape cruciale dans le développement des industries électroniques à Shenzhen. L'entreprise fondée en 1974 par Terry Gou y ouvre cette année-là sa première usine hors de Taïwan. Elle se spécialise dans la production d'appareils ou de composants pour toutes les grandes marques américaines, européennes, japonaises et chinoises, de BlackBerry et Apple à Xiaomi en passant par Nokia, Samsung, Nintendo, Sega et Sony. Foxconn et Shenzhen se font connaître du grand public occidental dans les années 2000 et 2010 comme l'un des principaux lieux de production de l'iPhone d'Apple. On a estimé en 2012 que le groupe taïwanais fabriquait 40 % de tous les gadgets électroniques vendus dans le monde. Si Foxconn possède désormais des usines également au Brésil, en Inde et en Europe, la Chine reste son principal site de production.

Foxconn et d'autres sous-traitants opérant à Shenzhen sont régulièrement épinglés par des organisations non gouvernementales et des journalistes pour les conditions de vie et de travail drastiques qu'ils imposent à leurs employés, particulièrement à l'approche des ventes de Noël en Occident, ainsi que pour le recours au travail de mineurs.

Le modèle des zones économiques spéciales est ensuite exporté ailleurs dans le monde au bénéfice des entreprises chinoises dans le cadre des « nouvelles routes de la soie ».

L'un des objectifs de la création de la zone économique spéciale était de constituer un terrain d'expérimentation en vue de l'introduction du capitalisme et des marchés internationaux en Chine d'une manière qui soit compatible avec les valeurs du « communisme » étatique chinois et le maintien du contrôle par le parti unique. Le succès de Shenzhen pousse le gouvernement chinois à créer d'autres zones économiques spéciales et d'autres dispositifs similaires le long du littoral et des grands fleuves. L'une des plus connues est le quartier de Pudong à Shanghai. Leur localisation coïncide souvent avec celle des ports sous concession étrangère du XIXe siècle, mais la nature des relations sino-occidentales a radicalement changé. Le modèle des zones économiques spéciales est ensuite exporté ailleurs dans le monde au bénéfice des entreprises chinoises dans le cadre des « nouvelles routes de la soie ».

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Le berceau de Huawei et BYD

Shenzhen est aussi le lieu de naissance et le siège social de nombreuses multinationales chinoises. Huawei y voit ainsi le jour en 1987. L'entreprise s'inspire des équipements téléphoniques occidentaux qui sont produits ou revendus dans la zone économique spéciale pour développer ses propres modèles et partir ensuite, avec le soutien de l'État, à la conquête du marché chinois, puis du marché mondial. Le constructeur de véhicules électriques BYD est également fondé à Shenzhen en 1995, initialement comme producteur de batteries pour le compte de donneurs d'ordres internationaux.

Le contrôle social n'empêche pas des grèves souvent massives.

Aujourd'hui, le PIB de Shenzhen dépasse celui de Hong Kong. La ville est l'une de celles qui abritent le plus de milliardaires de la planète. Les autorités mettent l'accent sur sa spécialisation dans la finance et la haute technologie, en passant sous silence les centaines de milliers d'ouvriers qui continuent à y trimer. Les activités industrielles à faible valeur ajoutée sont de plus en plus délocalisées dans d'autres pays où les salaires sont plus bas. Shenzhen reste aussi extrêmement surveillée, les fils de fer barbelés ayant cédé la place à des milliers de caméras de vidéosurveillance. Ce contrôle social n'empêche pas des grèves régulières souvent massives dans la région, comme dans des ateliers fournissant le groupe textile japonais Fast Retailing (Uniqlo, Comptoir des cotonniers…) en 2005, ou de la part d'ouvrières produisant des chaussures Adidas, Nike ou New Balance en 2011, ou des ouvriers d'IBM en 2014. En 2023, l'organisation indépendante China Labour Bulletin (basée à Hong Kong) recense plus de 500 conflits sociaux dans la région de Guangdong, dont Shenzhen fait partie, soit un tiers des protestations sociales recensées dans l'ensemble de la Chine.

(c) La Découverte, tous droits réservés

09.12.2025 à 10:00

Lever Brothers, ancêtre d'Unilever : une prospérité bâtie sur l'huile de palme et sur le Congo belge ­

Unilever est aujourd'hui, avec Nestlé, l'un des géants mondiaux de l'agroalimentaire, détenteur de dizaines de grandes marques omniprésentes dans les supermarchés. Sans le Congo belge et sa population, invisible dans l'histoire officielle de l'entreprise, elle ne serait jamais devenue ce qu'elle est. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
Unilever constitue aujourd'hui l'une des multinationales à laquelle il est difficile d'échapper, tant ses multiples marques (…)

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Texte intégral (1364 mots)

Unilever est aujourd'hui, avec Nestlé, l'un des géants mondiaux de l'agroalimentaire, détenteur de dizaines de grandes marques omniprésentes dans les supermarchés. Sans le Congo belge et sa population, invisible dans l'histoire officielle de l'entreprise, elle ne serait jamais devenue ce qu'elle est. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.

Unilever constitue aujourd'hui l'une des multinationales à laquelle il est difficile d'échapper, tant ses multiples marques sont omniprésentes dans le secteur agroalimentaire (Amora, Ben & Jerry's, Carte d'Or, Knorr, Lipton…), les produits ménagers et l'hygiène (Cif, Dove, Rexona, Signal…). Unilever emploie 128 000 personnes dans le monde, est présente dans quasiment tous les pays et réalise plusieurs milliards d'euros de bénéfices. Elle affiche aussi fièrement son siècle et demi d'histoire, avec à son origine un modèle de réussite à la britannique.

William Lever est l'un des premiers à commercialiser des savons dans des emballages individuels et en soigner le marketing.

Cette histoire commence à Bolton, cœur de l'industrie textile britannique, non loin de Manchester et Liverpool. En 1866, à l'âge de seize ans, William Lever quitte l'école pour travailler à l'épicerie familiale. Il lui vient l'idée de commercialiser des savons dans des emballages individuels – à l'époque le savon se coupe dans des gros blocs et se vend au poids. Il en soigne le marketing, crée la marque Sunlight et fait appel à des artistes pour ses affiches publicitaires. L'entreprise Lever Brothers (que William gère avec son frère) se développe vite, les fabriques de savon se multiplient, notamment grâce aux politiques hygiénistes qui accompagnent l'urbanisation. Il fonde même une petite ville en 1888, Port Sunlight, près de Liverpool qui se veut une cité ouvrière « idéale », avec maisons individuelles, terrains de sport, bibliothèque, sous la surveillance étroite de l'entrepreneur. En 1915, Lever Brothers met la main sur sa principale concurrente, les savons Pears, à l'époque l'une des marques les plus connues dans le monde.

En 1912, William Lever a déjà accumulé une fortune personnelle de trois millions de livres sterling. Au sortir du premier conflit mondial, il est élu maire de Bolton puis est anobli par la Couronne britannique. Lord Lever s'éteint en 1925. Fragilisée par la crise de 1929, son entreprise fusionne alors avec une compagnie néerlandaise de l'agroalimentaire, Margarine Unie, pour former Unilever. À ce récit du petit épicier de Bolton, précurseur en matière de marketing, entrepreneur plutôt philanthrope, devenu un lord millionnaire, il manque cependant un chapitre, et non des moindres. Celui qui permet à la firme de William Lever de prendre un essor sans précédent et de s'imposer sur le marché occidental : celui de ses affaires au Congo belge.

Travail forcé

L'huile de palme qui permet la fabrication du savon Sunlight arrive à Liverpool depuis les forêts ouest-africaines et le golfe de Guinée (les huiles d'olive et d'arachide du pourtour méditerranéen arrivant, elles, à Marseille). En 1911, Lever Brothers négocie à des conditions très favorables des concessions au Congo belge (futur Zaïre puis République démocratique du Congo). L'État belge vient d'« hériter » de cet immense territoire qui s'étend de l'Atlantique au centre de l'Afrique. Le Congo belge avait auparavant été reconnu par les empires coloniaux européens, l'Empire ottoman et les États-Unis, comme une possession personnelle de Léopold II de Belgique. La future Unilever se voit octroyer, au cœur des forêts et savanes congolaises, cinq cercles d'un rayon de 60 km chacun, où les palmiers à huile sont foison. L'entreprise loue ainsi un territoire équivalent à deux fois et demie la Belgique.

L'entreprise loue ainsi un territoire équivalent à deux fois et demie la Belgique.

Une filiale dédiée – les Huileries du Congo belge – est créée, et même une ville, Leverville (aujourd'hui Lusanga, à 500 km de la capitale Kinshasa). La population congolaise, déjà fortement éprouvée par l'exploitation et le pillage de ses terres – pour le caoutchouc et l'ivoire notamment – pendant la colonisation privée du roi Léopold II, est mise à contribution avec une brutalité équivalente. Des villageois sont expropriés, des milliers de Congolais sont recrutés de force pour travailler comme porteurs ou récolteurs, pour un salaire misérable de 25 centimes par jour (soit à peine 0,5 % de ce que leur travail rapporte à Unilever sur une journée), trimant souvent sous la menace d'une arme à feu.

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Sans le Congo belge et sa population, invisible dans l'histoire officielle de l'entreprise, Unilever ne serait jamais devenue ce qu'elle est.

« Chaque jour, ils devaient se débrouiller pour trouver cinq à huit régimes mûrs [de noix de palme]. Il leur fallait pour cela grimper à des troncs sans branches, souvent à plus de trente mètres de hauteur et, une fois arrivés en haut, détacher un régime à l'aide d'une machette. Les exploitants d'Unilever partaient du principe que tous les Noirs pouvaient se livrer sans difficultés à ce genre d'acrobaties, alors qu'un tel exercice exigeait une adresse particulière que tout le monde était loin de posséder. Il y eut des morts », raconte l'historien David Van Reybrouck dans Congo. Une histoire (Actes Sud, 2012) à partir de témoignages qu'il a recueillis. Une fois les noix de palme récoltées, elles sont transportées par des femmes, à pied, sur des distances pouvant atteindre 30 km le long de chemins forestiers, chaque régime de noix de palme pesant entre 20 et 30 kg. Avec la crise de 1929, le prix de l'huile de palme est divisé par quatre. Unilever répercute cette baisse sur les travailleurs congolais, en divisant le salaire journalier par dix ! Cette situation, en plus du poids de la domination coloniale, provoque en 1931 des révoltes au sein des Bapendé, le peuple dont est issue une large part de la main-d'œuvre pour les palmiers à huile. Des symboles du pouvoir blanc et de l'administration coloniale sont détruits. Un collecteur d'impôts belge est tué dans la région de Kikwit. La répression par l'armée fait plus de 400 morts.

Sans le Congo belge et sa population, invisible dans l'histoire officielle de l'entreprise, Unilever ne serait jamais devenue ce qu'elle est. Cent ans plus tard, la multinationale, comme d'autres géants (Nestlé et Colgate notamment), est toujours mise à l'index par les défenseurs des droits humains à cause des conditions de travail dans les plantations, en Afrique mais aussi désormais en Indonésie et en Malaisie. Unilever ne gère plus directement de plantations mais se fournit auprès des nouveaux géants du secteur, comme Wilmar ou Olam.

Un extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain, co-dirigé par Olivier Petitjean et Ivan du Roy, éditions La Découverte, 2025, 860 pages, 28 euros.

(c) La Découverte, tous droits réservés

09.12.2025 à 09:53

L'histoire de Heinz, ou pourquoi le ketchup est si sucré

Derrière le ketchup tel qu'on le connaît aujourd'hui, il y a un homme d'affaires de Pittsburgh, fils d'immigrés allemands, pionnier de l'industrie agroalimentaire : Henry Heinz. Extrait du livre Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
En plus d'être le berceau du taylorisme et de la sidérurgie, la ville de Pittsburgh est aussi celui de Henry J. Heinz, qui, à travers l'entreprise qui porte son nom, joue un rôle tout aussi important dans la naissance de l'industrie moderne. (…)

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Texte intégral (1252 mots)

Derrière le ketchup tel qu'on le connaît aujourd'hui, il y a un homme d'affaires de Pittsburgh, fils d'immigrés allemands, pionnier de l'industrie agroalimentaire : Henry Heinz. Extrait du livre Multinationales. Une histoire du monde contemporain.

En plus d'être le berceau du taylorisme et de la sidérurgie, la ville de Pittsburgh est aussi celui de Henry J. Heinz, qui, à travers l'entreprise qui porte son nom, joue un rôle tout aussi important dans la naissance de l'industrie moderne.

Né le 11 octobre 1844, ce fils d'immigrés allemands puritains fonde une première entreprise vendant des bouteilles de sauce au raifort, un radis piquant cultivé dans la ferme familiale. On dit que ce sont les traditions familiales rigoristes qui le sensibilisent aux principes d'hygiène qu'il appliquera ensuite à la commercialisation de denrées alimentaires à grande échelle.

Heinz contribue à fixer le goût du ketchup en y ajoutant une quantité importante de sucre, qui favorise sa conservation.

C'est avec son frère John et son cousin Frederick qu'il crée en 1876 la société F.&J. Heinz, rebaptisée H.J. Heinz Company en 1888, pour commercialiser du ketchup. Initialement appelée catsup, cette sauce est connue depuis au moins le XVIIe siècle en Grande-Bretagne puis aux États-Unis, dans des versions très différentes (certaines utilisent des champignons). L'inspiration initiale serait venue de marins britanniques ayant rapporté d'Asie une sauce de saumure proche du nuoc-mâm vietnamien. Heinz contribue à fixer le goût caractéristique du ketchup tel qu'on le connaît aujourd'hui, notamment en y ajoutant une quantité importante de sucre, qui favorise en outre sa conservation.

Pour que le ketchup Heinz devienne plus tard la sauce la plus consommée au monde, il aura fallu une série d'innovations industrielles, technologiques et commerciales pour la produire à grande échelle et sans problème de contamination bactérienne. Dès 1890, Heinz met en place dans son usine des techniques d'assemblage modernes, comme la soudure automatique de ses boîtes de conserve. Comme beaucoup de conserveries de l'époque, les usines Heinz emploient surtout des femmes, moins payées que les hommes à travail équivalent, ce qui permet au dirigeant de se réserver un taux de profit conséquent.

Sécurité alimentaire

Pour assurer la qualité de ses produits, Henry Heinz va jusqu'à s'immiscer dans l'hygiène personnelle de ses employés, en les incitant à prendre des douches et en payant une manucure hebdomadaire aux ouvrières qui manipulent les matières premières. Dans cette période d'exode urbain, les enjeux de sécurité alimentaire sont cruciaux. Les besoins de conservation des aliments explosent sans que les pratiques d'hygiène adaptées soient toujours mises en place. Les consommateurs peuvent mourir intoxiqués par les conservateurs dangereux présents dans certaines conserves, comme le formaldéhyde. D'où le recours au sucre. Pour faire face à la défiance des clients potentiels, le groupe Heinz a en outre l'idée de proposer un modèle de bouteille transparente, afin de rassurer sur le contenu. Ce sera l'une de ses marques de fabrique jusqu'à aujourd'hui.

Avec les soupes Campbell, les sauces Heinz sont les symboles de ce nouvel âge de l'industrie agroalimentaire.

En 1905, Heinz produit déjà 5 millions de bouteilles de ketchup. L'année suivante, un scandale sanitaire secoue toute l'industrie agroalimentaire. Dans son roman La Jungle, Upton Sinclair révèle les conditions sanitaires déplorables qui règnent dans les abattoirs de Chicago, et notamment l'usage de viande avariée pour fabriquer des saucisses ou pour des conserves. Le Congrès américain adopte alors la première loi de protection des consommateurs, le Pure Food and Drug Act, qui fixe des normes sanitaires plus strictes pour les produits alimentaires aux États-Unis et commence à réguler la vente et l'usage de drogues et de médicaments. Il met également en place une agence publique chargée de superviser les secteurs agroalimentaire et pharmaceutique, la Food and Drug Administration (FDA), qui ne cesse de grandir au cours du siècle.

Avec sa culture hygiéniste, Henry J. Heinz mène campagne en faveur de la nouvelle loi et en influence le contenu. Il accueille d'autant plus favorablement cette volonté de standardisation et de contrôle qu'elle lui permet de mettre un frein aux pratiques d'industriels concurrents moins scrupuleux en termes de production, d'étiquetage ou de traçabilité. Avec les soupes Campbell, les sauces Heinz sont les symboles de ce nouvel âge de l'industrie agroalimentaire.

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L'entreprise continue de croître au fil des années. Elle devient un acteur majeur de la filière étatsunienne puis mondiale de la tomate, issue de champs et d'usines où les conditions de travail sont souvent problématiques. La mécanisation progressive de la production permet de réduire constamment les coûts. Porté par un marketing ingénieux – comme la mise en avant du chiffre 57, totalement arbitraire mais censé suggérer la richesse des ingrédients de la sauce –, Heinz conquiert le monde à la faveur de la Seconde Guerre mondiale. À la Libération, les Français découvrent le ketchup parmi d'autres produits emblématiques venus d'outre-Atlantique.

Porté par un marketing ingénieux, Heinz conquiert le monde à la faveur de la Seconde Guerre mondiale.

Devenu un géant qui vend, outre des sauces, des soupes, des conserves de pâtes cuisinées et des baked beans, Heinz est racheté par le milliardaire Warren Buffet en 2013 puis fusionne avec le groupe de charcuterie et fromages Kraft Food Groups, pour former Kraft-Heinz en 2015, qui devient alors le cinquième groupe alimentaire mondial. La recherche par les consommateurs d'une nourriture moins transformée et moins sucrée et des difficultés économiques contraignent Kraft-Heinz à des restrictions budgétaires et à la fermeture d'usines. Pour mieux coller à son époque, l'entreprise commercialise aujourd'hui du ketchup bio ou une déclinaison de son produit phare... réduite en sucre.

Un extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain, co-dirigé par Olivier Petitjean et Ivan du Roy, éditions La Découverte, 2025, 860 pages, 28 euros.

(c) La Découverte, tous droits réservés

04.12.2025 à 07:30

Derrière la Nuit du bien commun, l'ombre embarrassante de Stérin et toute une galaxie d'hommes d'affaires

Clément Le Foll

Alors que son édition parisienne devrait se tenir ce jeudi 4 décembre, la Nuit du Bien commun tente de s'éloigner de son sulfureux fondateur Pierre-Édouard Stérin. Chefs d'entreprises catholiques traditionnalistes, startuppers conservateurs, grands patrons philanthropes... Notre enquête montre que de nombreuses figures du monde des affaires, de Stanislas de Bentzmann à Denis Duverne, ont été associés dès le début aux activités caritatives du milliardaire d'extrême droite, dont la politique (…)

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Texte intégral (4235 mots)

Alors que son édition parisienne devrait se tenir ce jeudi 4 décembre, la Nuit du Bien commun tente de s'éloigner de son sulfureux fondateur Pierre-Édouard Stérin. Chefs d'entreprises catholiques traditionnalistes, startuppers conservateurs, grands patrons philanthropes... Notre enquête montre que de nombreuses figures du monde des affaires, de Stanislas de Bentzmann à Denis Duverne, ont été associés dès le début aux activités caritatives du milliardaire d'extrême droite, dont la politique n'a jamais été éloignée. Certains continuent parfois de graviter dans le même écosystème.

Ce 14 juin 2017, l'ambiance est studieuse dans les bureaux cossus des Jardins de Saint Dominique, un lieu de séminaire dans le VIIe arrondissement parisien, mis gracieusement à disposition par l'entreprise Chateauform. Les photos, encore accessibles sur les réseaux sociaux de la Nuit du Bien Commun, montrent une table encombrée de bouilloires, de bouteilles d'eau et de fascicules. Assis autour de celle-ci, l'homme d'affaires Pierre-Édouard Stérin et le patron de la société Obole Stanislas Billot de Lochner écoutent attentivement les présentations. Vingt-six associations participent à ce grand oral. Un représentant d'Espérance banlieues, réseau d'établissements privés hors contrat où les élèves portent l'uniforme, expose ses besoins de financement pour une de ses écoles. L'objectif : convaincre le jury réuni ce jour-là, afin de participer à la toute première édition de la Nuit du bien commun, qui se tiendra quelques mois plus tard, en novembre, au théâtre Mogador à Paris. Cet événement caritatif conçu par Stérin et Billot de Lochner a pour principe de mettre en relation des associations et des mécènes au cours d'une soirée festive.

Charles Beigbeder

Pour l'épauler dans cette première sélection, Pierre-Édouard Stérin a réuni autour de la table ses premiers soutiens. Il y a notamment Charles Beigbeder, l'entrepreneur derrière Poweo et AgriGeneration, très actif dans la French Tech, ancien membre de l'UMP qui est aussi un fervent défenseur de la Manif pour tous et de l'union des droites et un soutien financier d'Atlantico, de L'incorrect ou encore de l'école de science politique créée par Marion Maréchal. Également présent ce jour là, Stanislas de Bentzmann, patron de Devoteam, une importante société de conseil en numérique qui compte plus de 4 300 collaborateurs. Il a été, comme Charles Beigbeder quelques années auparavant, le président de CroissancePlus, un lobby de patrons de PME et d'entreprises de taille intermédiaire. C'est lors d'un événement de cette association professionnelle qu'il confie avoir rencontré Stérin.

Benoît Dumoulin, le directeur de cabinet de la société Audacia de Beigbeder, Antoine Desjars, fondateur du cabinet de conseil Ares&Co, et Hugues de Lastic Saint Jal de la société Eurydice, prestataire technique audiovisuel de la première Nuit du bien commun, complètent le panel. Est également assise autour de la table Caroline de Malet, chef de service Débats au Figaro, partenaire officiel de l'événement, qui fera paraître dans le journal un élogieux article de compte-rendu. Elle y précise que les hommes d'affaires présents ce jour là ont, en plus d'aider à la sélection des candidats, « entièrement financé l'organisation de la soirée » au sein d'un groupe d'« une dizaine d'entrepreneurs soucieux du bien commun ».

Des « Nuits » de plus en plus chahutées

Huit ans après son édition inaugurale de 2017, la Nuit du bien commun s'enorgueillit d'avoir soutenu 560 projets et levé 28 millions d'euros. Une nouvelle édition parisienne se tient ce jeudi 4 décembre aux Folies Bergères, après d'autres soirées dans une quinzaine de villes françaises cette année. Mais l'événement a lieu dans un contexte beaucoup plus tendu. Depuis la révélation à l'été 2024 du « projet Périclès », par lequel Pierre-Édouard Stérin prévoit d'investir plusieurs dizaines de millions d'euros pour la victoire électorale de l'extrême droite, les regards scrutateurs se sont tournés vers ses autres activités, y compris philanthropiques.

La Nuit du bien commun a servi à financer de nombreuses associations proches des réseaux catholiques réactionnaires, comme la Maison de Marthe et Marie, accusée de réaliser un lobbying anti-IVG (lire l'enquête du collectif Hors Cadre pour Le Poulpe), ou Excellence Ruralités, réseau d'établissements hors contrats qui prônent un enseignement traditionaliste (lire l'enquête du même collectif pour Basta !). Dans les villes où sont organisées des Nuits du bien commun, les manifestations sont désormais systématiquement organisées, conduisant parfois à des annulations, comme à Aix-en-Provence début octobre. Les opposants à Stérin se sont encore donnés rendez-vous ce 4 décembre à Paris, dans un appel relayé par de nombreux syndicats et associations.

Dans sa communication officielle, la Nuit du bien commun tente désormais de prendre ses distances avec Pierre-Édouard Stérin. Son départ du conseil d'administration de l'événement, ainsi que celui des deux autres co-fondateurs Stanislas Billot de Lochner et Thibaut Farrenq, a été annoncé en juin dernier. Les porte-paroles de la Nuit du bien commun réaffirment que l'événement se veut « fédérateur, aconfessionnel et a politique » et réfutent aujourd'hui tout lien avec les batailles culturelles et politiques de Pierre-Édouard Stérin. « Bien que la proximité des noms puisse prêter à confusion, il n'y a aucun lien de gouvernance entre ces deux fonds de dotation. Ce sont deux initiatives indépendantes l'une de l'autre », écrit-elle sur son site. « Nous acceptons pour autant que le Fonds du Bien Commun soutienne certaines de nos soirées et de nos associations lauréates », poursuit-elle cependant. De fait, plusieurs associations ont été financées conjointement par les deux structures, comme Esprit de patronages.

La Nuit du bien commun tente désormais de prendre ses distances avec Pierre-Édouard Stérin.

Les documents que nous avons pu rassembler pour cette enquête, y compris des archives depuis effacées des sites internet de la Nuit du bien commun et du fonds de dotation créé parallèlement par Pierre-Édouard Stérin pour l'accompagner, le Fonds du bien commun, démontrent de fait que leurs liens avec les réseaux de la droite culturelle et politique sont anciens, et qu'ils perdurent jusqu'à aujourd'hui. Et que l'homme d'affaires a réussi à embarquer dans sa croisade culturelle de nombreux hommes d'affaires, certains clairement identifiés à l'extrême droite de l'échiquier politique, d'autres plus discrets sur leurs engagements.

« La tech, les énergies fossiles et la finance alternative »

Gonzague de Blignières

Dès 2019, la Nuit du bien commun s'est structurée autour d'un conseil d'administration, composé des trois fondateurs Stérin, Billot de Lochner et Farrenq, avec trois autres hommes d'affaires influents. Xavier Caïtucoli, le premier, est l'ancien directeur général de Direct Énergie, racheté en 2018 par TotalEnergies. Après être resté un an au sein du groupe pétrogazier, il a investi dans plusieurs entreprises du secteur de l'énergie, dont Transition S.A. (fusionné entre-temps avec Arverne) et Verso Energy. (Coïncidence ou non, Arverne et Verso figurent parmi les entreprises rencontrées à Bruxelles par Marion Maréchal, dans le cadre de son mandat de députée européenne. Voir notre article.)

Le deuxième est Gonzague de Blignières, ancien patron de Barclays Private Equity et cofondateur de Raise. Imaginé avec Clara Gaymard, ex patronne de General Electric France et femme de l'ancien homme politique français Hervé Gaymard, cette société est l'un des grands noms du capital-investissement français. Elle a recruté l'ancien ministre de l'Agriculture Julien Denormandie comme « senior advisor » à son départ du gouvernement. Otium, le fonds d'investissement de Pierre-Édouard Stérin, a investi dans des fonds de Raise, comme nous l'avons souligné dans notre récente enquête (lire Face à Pierre-Édouard Stérin, le grand silence de la « French Tech »).

Stanislas de Bentzmann complète le trio. « J'ai aidé financièrement Pierre-Édouard Stérin dans ce projet que je trouvais ambitieux et novateur en France, résume le président de Devoteam qui explique avoir pris depuis ses distances avec la soirée. La Nuit du bien commun a pris son envol. Pierre-Édouard continue de me solliciter de temps en temps pour me demander si je suis intéressé à l'idée de soutenir une association. Nous conservons une relation courtoise. Mais je ne suis absolument pas associé à ses autres projets. »

Ils sont issus des mêmes milieux que Pierre-Édouard Stérin, catholiques et des starts-up.

Pour Théo Bourgeron, sociologue à l'université d'Édimbourg et co-auteur avec Marlène Benquet de La finance autoritaire (Raisons d'agir, 2021), les trois profils de l'ancien conseil d'administration de la Nuit du bien commun « sont intéressants, car ils sont issus des mêmes milieux que Pierre-Édouard Stérin, catholiques et des starts-up. On constate également qu'ils reflètent presque caricaturalement les principaux soutiens de l'extrême-droite en France : la tech, les énergies fossiles et la finance alternative. »

Stanislas de Bentzmann et Xavier Caïtucoli ne cachent par leur proximité avec l'extrême droite. En 2022, Stanislas de Bentzmann participait, selon La Lettre, à un dîner privé avec Éric Zemmour, Henri de Castries d'Axa et d'autres patrons. Il y a quelques mois, il a cosigné avec son frère une tribune dans Le Figaro intitulée « Notre économie n'a pas besoin de plus d'immigration ». Quant à Xavier Caïtucoli, ancien cadre du MNR de Bruno Mégret, une enquête de Mediapart a révélé qu'il fait partie des donateurs de la campagne présidentielle du même Éric Zemmour. En janvier 2022, il était présent au meeting de Villepinte du candidat Reconquête.

L'étrange archive du Fonds du bien commun

Une archive transmise à l'Observatoire des multinationales suggère que Stanislas de Bentzmann a pu être davantage impliqué qu'il ne le suggère dans les projets de Pierre-Édouard Stérin. En 2021, ce dernier crée en effet le Fonds du bien commun, un fonds de dotation théoriquement abondé par les profits de ses investissements regroupés sous la marque Otium (en réalité, comme nous l'avons révélé, le Fonds du bien commun est financé par Stérin sous la forme de prêts). Contrairement à la Nuit du bien commun, dont le principe est de présenter à des mécènes venus assister aux soirées des associations et des projets pré-sélectionnés par les organisateurs, le Fonds du bien commun donne à Stérin encore plus de liberté dans le choix de ses financements, exclusivement fléchés vers des associations en phase avec les valeurs qu'il défend, comme la Nuit des influenceurs chrétiens, la plateforme de prière en ligne Hozana ou le spectacle Murmures de la cité à Moulins mettant en scène une vision révisionniste et biaisée de l'histoire de France (lire l'enquête du collectif Hors cadre pour Basta ! ici et ).

Stanislas de Bentzmann

Le document que nous avons pu consulter – dont nous n'avons pas pu établir la date précise et qui est aujourd'hui introuvable sur le site – se présente comme une page du site du Fonds du bien commun, qui présente celui-ci non comme un fonds de dotation crée par un milliardaire, mais comme « un mouvement collectif de dizaines d'entrepreneurs, dirigeants d'associations et d'entreprises ». Suit une liste de membres avec leur portrait, au premier rang desquels Ghislain Lafont, l'ancien président du conseil de surveillance de Bayard, qualifié de « Président du Fonds du bien commun », Edward Whalley, le directeur général du Fonds du bien commun depuis 2024 et présenté sous ce titre, puis Stanislas de Bentzmann et d'autres dirigeants d'entreprises ou de fonds d'investissement comme Domino RH, Partech, ManoMano ou Payfit.

Selon l'archive, ces entrepreneurs « participent au financement et au soutien des équipes dans la définition et la mise en œuvre de la stratégie du fonds du bien commun ». Questionné à ce propos, Stanislas de Bentzmann réfute tout lien avec le Fonds du bien commun. Aucune des autres personnes citées n'a répondu à nos demandes de confirmation, de sorte que nous ne sommes pas en mesure de garantir l'authenticité du document. Des liens existent entre certains noms cités et la galaxie Stérin, qui est par exemple investisseur de Payfit, tandis que le fondateur de ManoMano a un temps travaillé pour Otium.

Les présidents d'Axa et de Sanofi au comité des mécènes de la Nuit du bien commun

Plusieurs hommes et femmes d'affaires cités parmi les membres du « mouvement collectif » que serait le Fonds bien commun apparaissent également dans les premiers soutiens de la Nuit du bien commun en 2017 ou dans la liste du « comité des mécènes » de la Nuit du bien commun – une liste elle aussi disparue du site de l'événement mais dont on retrouve bien, dans ce cas, la trace dans les archives du net. Ce comité est généralement composé d'une vingtaine de personnes, en très grande majorité des hommes. Certains d'entre eux sont historiquement liés à Pierre-Edouard Stérin comme Paul-François Croisille, président d'Excellence Ruralités, financé par le Fonds du bien commun, aujourd'hui trésorier du fonds de dotation de La Nuit du Bien Commun.

La liste en date de 2020 inclut par exemple le cofondateur de la marque alimentaire Michel & Augustin Michel de Rovira, le directeur général de Sud Radio Patrick Roger, ou le fondateur de Webhelp Olivier Duha (qui a lui aussi été un temps le président du lobby CroissancePlus). Mais aussi – de manière plus inattendue – les anciens présidents du conseil d'administration d'Axa (jusqu'en 2022) et de Sanofi (jusqu'en 2023), Denis Duverne et Serge Weinberg.

Je suis très surpris à la lecture de ce document. Je n'ai jamais fait partie d'un tel comité.

« Je suis très surpris à la lecture de ce document. Je n'ai jamais fait partie d'un tel comité, confie Serge Weinberg à l'Observatoire des multinationales. Je ne savais pas que je faisais partie des mécènes de la Nuit du bien commun en 2020, mais cela s'explique sans doute par le fait que Denis Duverne, alors président d'Axa et moi avions lancé en 2018 un mouvement destiné à favoriser la philanthropie « changer par le don ». Nous avions demandé à la société Obole, également organisatrice des soirées du bien commun, de nous aider à organiser quelques manifestations destinées à lever des fonds pour des associations sélectionnées par plusieurs acteurs de la philanthropie. » À croire que ni la Nuit du bien commun ni le Fonds du bien commun ne consultaient leurs partenaires et mécènes avant de les afficher sur leurs sites web.

Aujourd'hui, les mécènes historiques de l'événement font majoritairement profil bas. « Je ne vois pas l'intérêt de cette discussion », balaye l'un d'entre eux à notre demande d'interview. Le président-fondateur de la société Domino RH, Loïc Labouche, argumente lui son refus : « Ayant été déjà suffisamment perturbé sur ce sujet par une succession d'attaques infondées, je ne passerais pas une minute de plus pour en échanger. Grâce aux organisateurs nous versons des dons à des associations méritant un grand respect pour ce qu'elles apportent à des personnes en difficulté. Cela ne devrait pas faire l'objet de polémiques mais, au contraire, susciter d'autres belles initiatives en ce sens. »

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Obole, une société au cœur de la galaxie Stérin

Au centre des liens entre Pierre-Édouard Stérin et la Nuit du bien commun, il y a aussi la société chargée d'organiser l'événement depuis 2017 et citée par Serge Weinberg : Obole. Elle a été lancée par les cofondateurs de la Nuit, Stanislas Billot de Lochner et Thibaut Farrenq, pour favoriser la numérisation des dons fait à l'Église. Pierre-Édouard Stérin est présent au capital de l'entreprise d'Obole depuis 2020. Il a été rejoint en 2021 par la Financière de Rosario, fonds créé il y a une cinquantaine d'années par Jean-François Michaud, figure du groupuscule d'extrême-droite Groupe union défense (GUD). En 2024, le fonds a été repris par ses fils, proches des groupuscules de Génération identitaire ou des Natifs selon Le Nouvel Obs.

En plus d'organiser les Nuits, Obole conseille également dans des levées de fonds ou des évènements certaines associations lauréates.

En 2022, Obole a également lancé son start-up studio, baptisé Obole Lab. Au capital, on retrouve encore Pierre-Édouard Stérin, mais aussi Denis Duverne, Olivier Duha, le fonds d'investissement de Loïc Labouche le patron de Domino RH, et une société liée à Vincent Strauss, autre figure de la finance alternative cité dans le comité des mécènes de 2020. En plus d'organiser les Nuits, Obole conseille également dans des levées de fonds ou des évènements certaines associations lauréates de la Nuit du Bien Commun, comme Le Rocher, Lazare ou Espérance banlieues. Depuis 2022, Obole Lab est actionnaire majoritaire de Oh My Love, la première application de rencontre intra-conjugale, dont le but est de reconnecter un couple pour éviter des divorces. Une initiative auréolée en 2024 du prix des couples, une distinction soutenue par... le Fonds du bien commun de Pierre-Édouard Stérin.

Façade grand public

Car quoiqu'en disent aujourd'hui les acteurs concernés, la Nuit du bien commun et ses lauréats continuent de faire partie du même écosystème que Pierre-Édouard Stérin, son « Fonds du bien commun » dédié à la bataille culturelle et désormais son « projet Périclès », dédié à la bataille directement politique. Les « Nuits », façade la plus grand public et « fédératrice » de cet écosystème, ont pu permettre de recruter de nouveaux alliés et repérer des projets prometteurs. Parmi les associations sélectionnées en 2017 pour présenter leur projets sur la scène du Mogador lors de la première Nuit du bien commun, il n'y avait pas qu'Espérance banlieues. Il y avait aussi l'Institut libre de journalisme, nouvelle école pensée par Jean-Baptiste Giraud, cofondateur et directeur de la rédaction d'Economie matin. Il y avait aussi Alexandre Pesey, qui a exposé le Coquetier, un incubateur pour « stimuler les initiatives des jeunes français ». S'il a réussi à recueillir pour ce projet presque 45 000 euros sur les 600 000 récoltés ce soir-là, Alexandre Pesey semble surtout avoir été conquis par une l'autre présentation. Moins d'un an plus tard, il cofonde l'Institut Libre de Journalisme, pitché par Jean-Baptiste Giraud. Depuis, l'école forme des étudiants et étudiantes à grand coup de conférences des journalistes des médias Bolloré comme Charlotte d'Ornellas ou Geoffroy Lejeune.

Avant de se lancer dans cette aventure, Alexandre Pesey avait déjà créé le très droitier Institut de formation politique (IFP), version française du Leadership Institute aux États-Unis, destiné à « former de jeunes conservateurs en France, pour les destiner à la politique ou pour qu'ils diffusent leurs idées dans les médias [...] en étant ultralibéral économiquement et en prônant des valeurs conservatrices » (lire notre enquête). L'IFP est désormais financé par Pierre-Édouard Stérin via le projet Périclès. De la philanthropie à l'entreprise de changement de régme, il n'y a parfois qu'un pas.

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