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09.07.2026 à 07:00

Dans le monde entier, un vent de révolte contre les datacenters

Lucille Giovannelli, Séverin Lahaye

Lancés dans une course folle à l'IA, les Big Tech cherchent à implanter des centres de données sur tous les continents. Ils se heurtent de plus en plus, y compris aux États-Unis, à des oppositions locales qui dénoncent les impacts environnementaux et le manque de transparence autour de ces infrastructures gigantesques. Panorama de ces luttes populaires qui essaiment partout dans le monde.
De pays en pays, de continent en continent, la même histoire se répète. Lancées dans une course folle (…)

- Profits et pertes : derrière le boom des datacenters en France / , , , , , , , , , , , , ,
Texte intégral (5425 mots)

Lancés dans une course folle à l'IA, les Big Tech cherchent à implanter des centres de données sur tous les continents. Ils se heurtent de plus en plus, y compris aux États-Unis, à des oppositions locales qui dénoncent les impacts environnementaux et le manque de transparence autour de ces infrastructures gigantesques. Panorama de ces luttes populaires qui essaiment partout dans le monde.

De pays en pays, de continent en continent, la même histoire se répète. Lancées dans une course folle pour dominer le marché de l'intelligence artificielle (IA), les entreprises du numérique, Big Tech en tête (Google, Amazon, Meta, Microsoft, Nvidia, TikTok…), alliées à de puissants acteurs financiers, investissent des dizaines de milliards de dollars pour construire des centres de données. Selon L'Agefi, qui cite une note de l'agence Moody's, Meta, Amazon, Oracle, Alphabet (qui détient Google) et Microsoft ont engagé en 2025 près de 1000 milliards de dollars pour construire leurs hyperscalers. Un montant qui pourrait atteindre les 3 000 milliards de dollars d'ici 2030, selon l'entreprise d'immobilier JLL. Ces entrepôts gigantesques (pour la plupart appelés « hyperscale ») hébergent de grandes masses de données produites par l'utilisation de leurs IA respectives. Leurs exigences ? Un accès au réseau électrique, du foncier disponible et peu cher, et souvent des réserves d'eau à proximité pour refroidir leurs serveurs.

Selon les pays, cette configuration peut varier, mais à chaque fois, leur stratégie reste la même : arriver masqués, en dire le moins possible sur leurs impacts environnementaux, imposer leur narratif à base de « c'est le progrès » et « nous apportons des emplois » et obtenir le soutien politique nécessaire pour que tout se fasse le plus vite possible. Une stratégie que nous avons relatée en détail dans notre enquête sur le projet de datacenter de Google près de Châteauroux. Mais un élément peut venir troubler leurs plans : la contestation locale. Car il arrive de plus en plus fréquemment, au vu du nombre et de la taille des projets, que des groupes d'opposants, inquiets de voir ces gigantesques infrastructures se construire à côté de chez eux, se mobilisent pour en empêcher l'installation. Et obtiennent parfois gain de cause.

La lutte victorieuse des militants chiliens

C'est précisément ce qu'il s'est passé au Chili, à Quilicura, une commune située au nord de l'agglomération de Santiago, la capitale du pays. C'est en 2015 que Google décide d'y construire son premier centre de données, rejoint quelques années plus tard par un datacenter de Microsoft, puis d'autres opérateurs. Aujourd'hui, la commune en compte cinq, contre 33 au niveau national. Un chiffre encore modeste en comparaison avec les plus de 4000 centres de données présents aux États-Unis. Mais l'ancien président de gauche, Gabriel Boric, a lancé avant son départ un plan visant à augmenter leur nombre pour faire du Chili un « hub technologique ».

Certains résidents de Quilicura se sont inquiétés de voir les zones humides de la région s'assécher d'année en année. En 2022, l'étudiant en droit Rodrigo Vallejos a démontré, en épluchant la documentation transmise par Microsoft aux autorités chiliennes, que la firme avait menti sur la nature de son système de refroidissement. Il a déposé une centaine de plaintes, sans succès, pour contraindre Microsoft à ne pas prélever d'eau pour refroidir ses serveurs, dans un pays touché par une sécheresse qui dure depuis quinze ans. Mais le militant écologiste ne s'est pas découragé. En 2024, accompagné par Tania Rodríguez, fondatrice du Mouvement socio-environnemental communautaire pour l'eau et l'environnement (Mosacat), il a contesté devant le tribunal environnemental de Santiago les immenses quantités d'eau que Google prévoyait de consommer pour un second datacenter dans la même zone (7 milliards de litres d'eau par an, soit environ 228 litres par seconde, l'équivalent de 40 000 foyers). Après un long combat juridique, le tribunal a finalement suspendu le permis de construire de la multinationale. « Nous n'avons pas besoin de nouveaux centres de données qui vont nous priver d'eau, uniquement pour que les Occidentaux puissent créer des images rigolotes grâce à l'IA », a déclaré Tania Rodríguez au média anglais The Guardian.

Sur son compte Instagram, le militant chilien Rodrigo Vallejos a posté une photo du parc urbain créé par Google censé compenser l'impact environnemental de son datacenter.

Comme à Châteauroux et dans d'autres lieux d'implantation de ses datacenters, Google promettait un impact environnemental minimal et jouait la carte du bon voisin. « Mais ses investissements pour la communauté locale sont restés minimaux », déplore Alexandra Arancibia, conseillère municipale à Quilicura, interrogée par The Guardian. Pour faire tourner son centre de données construit en 2015, la firme n'emploie que 208 personnes, et le parc urbain qu'elle a créé en 2019 pour compenser l'impact environnemental de son site est selon elle un « échec » : « La végétation s'est desséchée, les sentiers ne sont pas entretenus et il n'y a pas d'irrigation. »

L'accès à l'eau, au coeur du combat contre les datacenters

En Amérique latine, la question de l'accès à l'eau constitue souvent la principale porte d'entrée des luttes contre les centres de données. Ainsi à Canelones, une petite ville du sud de l'Uruguay, pays marqué lui aussi par la sécheresse, où l'eau du robinet devient impropre à la consommation car trop salée, Google a annoncé un autre projet de datacenter. Les militants ont bataillé devant les tribunaux pour obtenir la divulgation de la consommation d'eau prévue par la firme américaine dévoile – 7,7 millions de litres par jour, soit l'équivalent des besoins en eau de 55 000 personnes. Elle a finalement été contrainte d'utiliser un système de refroidissement par air, bien moins gourmand en eau.

Dans le nord-est du Brésil, c'est la lutte des Anacés, un peuple indigène de l'État de Ceará, qui met des bâtons dans les roues de TikTok.

Dans l'État de Querétaro, en plein centre du Mexique, la population doit se faire livrer de l'eau par camion-citerne, à cause d'une sécheresse débutée en 2024. Une partie des habitants du territoire accuse les Big Tech (Equinix, Amazon, Microsoft et Google notamment) de prélever l'eau du système d'eau potable pour refroidir leurs serveurs, à hauteur de plusieurs millions de litres par an. Après de nombreuses actions, les habitants du village de Maconí, un des lieux les plus touchés, ont obtenu un accord avec le gouvernement fédéral qui doit leur garantir un accès pérenne à l'eau.

Dans le nord-est du Brésil, c'est la lutte des Anacés, un peuple indigène de l'État de Ceará, qui met des bâtons dans les roues de TikTok. Le Brésil compte aujourd'hui près de 210 centres de données, soit environ la moitié de la capacité installée en Amérique latine, et son gouvernement cherche à assouplir les conditions fiscales pour attirer encore davantage les opérateurs. Le géant chinois a investi 10 milliards de dollars dans un gigantesque projet de centre de données, dont une partie impactera directement leur territoire. « Ils le construisent juste au bord de la rivière », un lieu qui revêt une importance spirituelle pour la communauté, selon Cacique Roberto Ytaysaba Anacé, interrogé par Rest of World. Le peuple Anacé a donc déposé une plainte devant les autorités fédérales pour empêcher sa construction, dénonçant notamment la violation de leur droit à la consultation, garanti par un traité international.

Modèle économique colonial

Selon la journaliste indépendante Nastasia Hadjadji, coauteure avec Olivier Tesquet de Apocalypse Nerds (Divergences, 2025), ces implantations reflètent la dimension coloniale du modèle économique des Big Tech : « Leur agenda consiste à exploiter toutes les failles politiques d'un État, en choisissant consciemment les lieux où les populations sont les plus vulnérables. » Un constat partagé par la journaliste étasunienne Karen Hao, auteure de Empire of IA (Penguin Press, 2025), pour qui l'IA dessine les contours d'un néo-colonialisme numérique, reproduisant les schémas d'exploitation des empires de jadis. Elle a d'ailleurs contribué au lancement de The AI Resist List en mai 2026, une initiative visant à documenter les actes de résistance à cette industrie dans le monde.

Pour la journaliste étasunienne Karen Hao, l'IA dessine les contours d'un néo-colonialisme numérique, reproduisant les schémas d'exploitation des empires de jadis.

C'est précisément ce qu'il se passe en Inde, où le gouvernement a mis en place une exonération fiscale de 20 ans pour les opérateurs étrangers de centres de données. Google, Microsoft et Amazon y possèdent ou développent chacun au moins un centre de données, et ont jeté leur dévolu sur des zones rurales dont les habitants ne jouissent pas des mêmes droits de contestation que les populations occidentales, relève l'avocate Jillian Hishaw dans un article du média Rest of World. Malgré tout, dans l'État du Telangana, une partie des habitants du village de Mekaguda ont lancé une pétition contre un datacenter de Microsoft, l'accusant de déverser illégalement des déchets industriels dans un plan d'eau à proximité de leurs élevages de vaches.

C'est le projet d'hyperscale de Google, dans l'État d'Andhra Pradesh, évalué à 15 milliards de dollars, qui concentre le plus de critiques. D'après une enquête vidéo de l'Environmental Reporting Collective, Google veut artificialiser 200 hectares de terrains appartenant à des dalits (aussi appelés Intouchables), un des groupes sociaux les plus pauvres du pays. Les paysans dénoncent les pressions et les menaces subies de la part de la firme et du gouvernement, propriétaire des terres, qui a fait supprimer les posts Instagram d'une ONG informant sur le projet. « Nous nous battrons, même si nous devons y laisser nos vies », promet Pyla Kandamma, l'ancienne cheffe du conseil du village.

Travailleurs du clic et mouvements d'habitants

Aux Philippines, la lutte anti-IA est menée par les « travailleurs du clic », les personnes chargées d'entraîner les grands modèles de langage (LLM), obligés de visionner des vidéos pornographiques à des fins de modération par exemple, et payés une misère.

Ailleurs en Asie, les habitants des grandes villes japonaises s'organisent pour résister à l'essor des datacenters urbains. En Malaisie, où le gouvernement a récemment gelé l'arrivée de centres de données non liés à l'IA par craintes de tensions sur les ressources en eau et en électricité, les premières contestations commencent aussi à émerger. Aux Philippines, la lutte anti-IA est menée par les « travailleurs du clic », les personnes chargées d'entraîner les grands modèles de langage (LLM). Obligés de visionner des vidéos pornographiques à des fins de modération par exemple, et payés une misère, ils ont créé Code AI, une coalition réunissant plus de 1,8 million de travailleurs pour défendre leurs droits.

Au Kenya, autre pays de forte concentration de travailleurs du clic, une organisation baptisée Data labelers association s'est lancée avec le même objectif. « Nous construisons un mouvement dans lequel le travail numérique est visible, valorisé et organisé, et où le rôle humain à la base de l'IA est enfin reconnu comme un élément central, et non plus périphérique, de l'innovation », explique sa fondatrice, Joan Kinyua, à Rest of the world. Au Cap, en Afrique du Sud, des associations civiles comme Housing Assembly s'opposent à la construction de deux datacenters de l'entreprise étasunienne Equinix, qui domine le secteur de l'hébergement dit de colocation. Le pays, qui lui aussi « se rêve en leader continental de ce nouveau marché », décrit Courrier international, devrait prochainement accueillir des infrastructures de Google, Microsoft, Amazon ou encore Oracle.

L'Irlande, tête de pont des Big Tech en Europe

En Irlande, premier hébergeur européen en termes de capacité électrique, plus de 80 centres de données consommaient 22 % de l'électricité nationale en 2024, contre 5 % en 2015. Ce chiffre pourrait atteindre 30 % d'ici 2030. Cette demande exponentielle a fait grimper la facture d'électricité des ménages de 1,4 milliard d'euros et rendu le réseau électrique plus instable, à tel point que l'État a dû rouvrir dans l'urgence deux centrales à énergie fossile. Après avoir instauré un moratoire de près de trois ans, gelant 6,5 milliards d'euros d'investissement, le gouvernement impose désormais aux opérateurs de produire eux-mêmes leur électricité. Un revirement dû en partie aux mobilisations populaires débutées en 2021 sous l'impulsion de l'ONG People Before Profit et aux luttes locales.

En Irlande, premier hébergeur européen en termes de capacité électrique, plus de 80 centres de données consommaient 22 % de l'électricité nationale en 2024, contre 5 % en 2015.

À Ennis, dans le comté de Clare, trois scientifiques retraités, Bridget Ginnity, Colin Doyle et Martin Knox, ont mené pendant cinq ans une bataille juridique contre un centre de données de 200 mégawatts de l'entreprise Art Data Centres, derrière laquelle se cache Amazon. « Les politiciens suivent ce que veut Washington. Le message du gouvernement, c'est que nous avons besoin de centres de données. [...] Nous sommes dépendants des États-Unis, toutes leurs multinationales sont ici », déplorait Colin Doyle, interrogé par le média Le Soleil.

Au micro de France Inter, le porte-parole des Amis de la Terre Irlande, Rosi Leonard, appelait la France à ne pas répéter les mêmes erreurs que l'Irlande : « D'emblée, vous devriez imposer des limites strictes à l'expansion des centres de données : fixer une taille maximale pour leurs bâtiments, mettre en place des moratoires, et décider du type d'énergie qu'ils peuvent utiliser ainsi que du moment où ils peuvent la produire. » Une politique totalement opposée à celle promue par le gouvernement, qui se plie aux exigences des Big Tech pour faciliter leur installation sur le territoire.

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« Une stratégie de prédation sur des territoires précarisés »

Instaurer un moratoire sur les projets de centres de données, c'est aussi ce que souhaite le collectif espagnol « Tu Nube Seca Mi Rio » (Ton nuage assèche ma rivière), créé en 2023, qui réunit agriculteurs, riverains et associations citoyennes. Celui-ci dénonce les investissements des Big Tech dans le pays, notamment en Aragon, où Google, Amazon et Microsoft prévoient de construire plusieurs infrastructures, dans un pays touché par des sécheresses récurrentes et une avancée de la désertification. Malgré l'opposition des militants, un projet d'hyperscale de Meta qui devrait consommer 500 millions de litres d'eau par an a été validé par les autorités locales de Castille-La Manche, aveuglées par les promesses d'emplois dans « une province déprimée qui affiche l'un des taux de chômage les plus élevés du pays (environ 24 %) », décrit Reporterre.

« On assiste à un regroupement des luttes »

Cette stratégie relève d'une « forme de prédation sur des territoires déjà précarisés, fragilisés économiquement et déjà pollués » observe Anti, du collectif français Le Nuage était nous pieds. C'est aussi le cas en Belgique, à Farciennes, commune la plus pauvre de Wallonie, où le mouvement de désobéissance civile Code Rouge s'est rassemblé fin juin 2026 à proximité du chantier du futur datacenter de Google, deuxième investissement majeur du géant étasunien en Belgique après son site à Saint-Ghislain. Réunis autour d'un sound system tekno, les militants ont dénoncé non seulement les conséquences environnementales du projet, mais aussi le rôle de Google dans le développement de l'IA et certains de ses contrats militaires. « Les terroristes, c'est Google, pas nous », a déclaré la responsable presse du mouvement au média belge la DH.

En France, « on assiste aussi à un regroupement des luttes », détaille Anti. Et le spectre est large : riverains mobilisés à l'échelle locale, collectifs antiextractivistes et anticoloniaux, comme Survie ou Génération Lumière, organisations environnementales comme France Nature Environnement, mouvements comme les Soulèvements de la Terre, défenseurs des libertés numériques dans la lignée de La Quadrature du Net ou de Data For Good, syndicats et travailleurs confrontés au remplacement de leur travail par l'IA, militants anarchistes et antimilitaristes, chercheurs ou sociologues, syndicats agricoles ou encore tenants du permacomputing. Au Bourget, en Seine-Saint-Denis, leur mobilisation a payé : le nouveau maire de la commune, Mehdi Nezzar a invalidé le permis de construire accordé à l'entreprise immobilière anglaise Segro, lui demandant l'abandon du projet de centre de données dans sa forme actuelle, détaille un communiqué du 17 juin 2026. Pour le journaliste Nicolas Celnik, coauteur avec Fabien Benoit de Techno-luttes : Enquête sur ceux qui résistent à la technologie (Seuil, 2022) et de Les Assoiffeurs : Enquête sur ces entreprises qui accaparent l'eau (Les Liens qui libèrent, 2026), « on observe dans les luttes contre les datacenters les mêmes configurations de résistance qu'à Sainte-Soline ».

Aux États-Unis, une résistance transpartisane...

Cette coalition de luttes est encore plus vaste et plus politiquement diverse aux États-Unis, le pays qui de loin accueille le plus de centres de données au monde. Le mouvement anti-datacenter serait parvenu, selon le média américain Grist, à réunir une coalition plus vaste que les luttes climatiques : « Des gens de tous horizons — des musiciens punk de l'Utah, des agriculteurs de l'Oregon, des employés de salons de beauté du Maryland — se mobilisent pour toutes sortes de raisons. [...] Mais leurs différences ne les empêchent pas de travailler ensemble », explique Levin Saul, animateur d'un podcast sur les résistances contre les centres de données.

L'opposition aux centres de données constituent l'un des rares sujets qui rassemblent les citoyens étasuniens.

Ce qui se vérifie aussi d'un point de vue politique. « Même dans un État « bleu » [démocrate, ndlr], tout le monde s'accorde à dire que l'opposition aux centres de données doit être bipartisane pour avoir une chance de réussir », écrit la journaliste de Grist Kate Yoder. Les centres de données constituent d'ailleurs l'un des rares sujets qui rassemblent les citoyens étasuniens : selon un sondage Gallup, 75 % des démocrates et 63 % des républicains s'opposent à la construction de centres de données dans leur région. Au point de changer totalement les orientations politiques de certains candidats aux élections de mi-mandat, comme la démocrate Keisha Lance Bottoms, qui célébrait il y a quelques années l'arrivée de Microsoft en Géorgie et qui fait désormais campagne pour un moratoire sur les centres de données, comme le raconte Libération.

Reste néanmoins un point de vigilance : quels seront les discours mobilisés pour s'opposer à l'essor de l'IA durant ces élections ? S'agira-t-il de défendre les écosystèmes et de dénoncer son coût environnemental, ou de brandir le risque d'une annihilation de l'humanité ? Nastasia Hadjadji invite à interroger la coloration idéologique de certains opposants et met en garde contre les discours qui associent le rejet des technologies à des positions réactionnaires, comme c'est le cas en France de la mouvance Anti-Tech Résistance. Certains de ses représentants voient, par exemple, dans la pilule abortive une menace technologique similaire à celle de l'IA. Mais la vague de mobilisation étasunienne, dont une frange tant à se radicaliser vers des actions violentes, pourrait inspirer les mouvements de résistance dans le monde entier, car elle semble en passe de faire infléchir les Big Tech.

…victorieuse à plusieurs reprises

Selon Data Center Watch – un projet financé par l'industrie elle-même – 130 milliards de dollars d'investissements ont été bloqués ou retardés au premier trimestre 2026, soit autant que pour l'année 2025 entière. En septembre 2025, Google a abandonné un projet d'un milliard de dollars à Indianapolis après la mobilisation de riverains. Même constat en Virginie, où une filiale de Brookfield, Compass datacenter, s'est retirée d'un vaste projet sur 333 hectares. Le projet Data Center Opposition recense 268 collectifs de protestation répartis dans 37 États, représentant près de 360 000 opposants. La célèbre activiste Erin Brockovich a également lancé un observatoire citoyen et développé sa propre cartographie des centres de données aux États-Unis. Au niveau local (villes et comtés notamment), le site US Datacenter Moratorium Tracker recense 116 moratoires actifs. Une quinzaine d'États songent également à légiférer à ce sujet, tandis qu'au niveau national, les élus démocrates Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez appellent à un moratoire national. Plus de 500 organisations ont d'ailleurs signé une lettre adressée au Congrès le 11 juin 2026 rejoignant leur proposition.

Face à ces contestations, les Big Tech investissent massivement pour se refaire une image.

Face à ces contestations, les Big Tech investissent massivement pour se refaire une image, à coup de lobbying et de promesses d'emplois recyclées par une classe politique souvent très naïve vis-à-vis du selon de la « souveraineté numérique ». La bataille pour l'acceptabilité sociale est aussi une guerre culturelle, et le récit de l'inévitabilité de ces infrastructures s'est installé dans le débat médiatique.

Mais, derrière ces rhétoriques bien huilées se profile aussi le risque d'un accroissement de la répression contre les opposants aux datacenters. En Belgique, 19 militants du mouvement de désobéissance civile Code Rouge ont été perquisitionnés, et six d'entre eux ont été inculpés par les autorités flamandes au cours du mois de juin 2026. Aux États-Unis, des documents obtenus par le média Wired révèlent que les autorités fédérales, dont le FBI, considèrent les « extrémistes anti-tech » comme une cible prioritaire de leurs activités répressives et de surveillance. Entre les opposants au datacenters et les Big Tech, le gouvernement étasunien a choisi son camp.

07.07.2026 à 09:42

Sous les panneaux, la finance

Lucille Giovannelli

À Noyers-sur-Serein, dans l'Yonne, un projet agrivoltaïque de 113 hectares porté par EDF et un fonds d'investissement australien promet de sécuriser les revenus agricoles et d'accélérer la transition énergétique. Mais derrière les panneaux solaires se joue une autre bataille : celle de la financiarisation des terres agricoles, de l'influence des lobbys et du partage de la valeur produite par les campagnes. Enquête.
« Black Mirror, c'est bien à la télévision. Beaucoup moins quand on ouvre (…)

- Territoires sous influence, territoires de résistance / , , ,
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À Noyers-sur-Serein, dans l'Yonne, un projet agrivoltaïque de 113 hectares porté par EDF et un fonds d'investissement australien promet de sécuriser les revenus agricoles et d'accélérer la transition énergétique. Mais derrière les panneaux solaires se joue une autre bataille : celle de la financiarisation des terres agricoles, de l'influence des lobbys et du partage de la valeur produite par les campagnes. Enquête.

« Black Mirror, c'est bien à la télévision. Beaucoup moins quand on ouvre ses fenêtres. » Depuis la terrasse de son gîte, à Noyers-sur-Serein, un habitant contemple des champs, des haies, quelques vaches. Un paysage encore préservé qui pourrait bientôt devenir un « miroir noir », glisse-t-il, avec des milliers de panneaux solaires. Classé parmi les « Plus Beaux Villages de France », ce bourg du sud-est de l'Yonne séduit par ses ruelles médiévales, ses tours rondes et ses remparts. Dans les champs qui l'entourent, il doit accueillir un méga-projet agrivoltaïque de 113 hectares (ha), réparti en parcelles d'une dizaine d'hectares chacune.

L'agrivoltaïsme consiste à associer sur un même terrain la production d'énergie solaire et une activité agricole, ici principalement de l'élevage ovin. À terme, ces terres pourraient être recouvertes par une centrale de 91,6 mégawatts-crête (unité de mesure spécifique à la production d'énergie solaire), soit l'équivalent de la consommation électrique annuelle d'une ville moyenne de 50 000 habitants.

À première vue, l'histoire ressemble à celle qu'on peut entendre partout en France : des agriculteurs qui peinent à boucler leurs fins de mois et qui voient dans l'agrivoltaïsme une sécurité financière, une transition énergétique qui avance, un territoire qui s'adapte. Mais en tirant le fil, une autre histoire apparaît. Derrière les panneaux et les baux emphytéotiques, derrière le mot-valise « agrivoltaïsme » et ses promesses se déploie une mécanique financière qui dépasse de très loin ces exploitations de l'Yonne et qui soulève beaucoup de questions sur l'avenir du secteur agricole.

« On nous parle d'écologie, mais ce sont surtout des investissements financiers. »

Localement, le projet est porté par l'association Champs solaires nucériens, qui regroupe neuf exploitations et quatorze agriculteurs. Il est développé par Green Lighthouse Développement (GLHD), société française implantée en Nouvelle Aquitaine spécialisée dans le photovoltaïque, qui se présente sur son site internet comme un « cultivateur d'énergie » travaillant en partenariat avec les agriculteurs pour stimuler le « développement économique local ».

Pour des groupes comme Macquarie, un champ de panneaux solaires n'est pas un engagement territorial : c'est un actif.

Mais derrière cette façade paysanne, deux acteurs autrement plus puissants contrôlent GLHD à 90 % depuis 2021, à parts égales : 45% pour EDF Power Solutions (anciennement EDF Renouvelables) et 45 % pour Cero Generation. Cette dernière est une filiale du Green Investment Group de Macquarie, un fonds d'investissement australien qui gère plus de 800 milliards de dollars d'actifs dans le monde, des autoroutes aux aéroports en passant par les réseaux électriques. « On a découvert après coup que derrière les panneaux, il y avait un fonds australien », raconte une habitante engagée dans l'association locale Vivre à Noyers, opposée au projet. Pour des groupes comme Macquarie, un champ de panneaux solaires n'est pas un engagement territorial : c'est un actif. Un produit d'infrastructure, comparable à une portion d'autoroute ou à un réseau de distribution d'eau. « On nous parle d'écologie, mais ce sont surtout des investissements financiers. »

Selon nos estimations, basée sur les chiffres de Reporterre et les données fournies par certains agriculteurs, chaque hectare en agrivoltaïsme produit en moyenne 900 MWh par an, revendus à EDF au tarif garanti d'environ 80 euros le MWh. Sur les 113 ha du projet de Noyers-Censy, cela représenterait un chiffre d'affaires brut d'environ 8,1 millions d'euros annuels. Une fois déduits les frais d'exploitation (maintenance, assurances, loyers versés aux propriétaires des terres) estimés à 2,9 millions, GLHD dégagerait une marge d'exploitation d'environ 5,2 millions par an. L'amortissement des coûts d'installation, qui peuvent atteindre 90 millions d'euros, prend théoriquement entre quinze et trente ans. Passé ce cap, le modèle devient une machine à cash : les années suivantes génèrent un bénéfice quasi-pur, avec une marge de rentabilité de 6 à 8 %.

La société GLHD n'a pas souhaité confirmer nos estimations ni communiquer de chiffres plus précis.

Périmètre des 113 hectares retenus pour l'implantation du projet. Capture d'écran Champs Solaires Nucériens

« 3 000 euros en agricole, c'est impossible. »

Le montage proposé aux agriculteurs repose sur des baux emphytéotiques : des contrats de location de longue durée, généralement conclus pour vingt à quarante ans dans ce type de projet, mais pouvant légalement s'étendre de 18 à 99 ans. Le propriétaire foncier en conserve la propriété de ses terres tout en cédant l'usage, moyennant le versement d'une redevance annuelle, à un exploitant ou à un développeur qui y installe des panneaux solaires tout en maintenant une activité agricole.

Dessin : @la_luce_presse_

Les loyers atteignent environ 3000 euros par hectare et par an, soit près de 30 000 euros annuels pour dix hectares loués, tirés non de la terre, mais de la production d'électricité. Un chiffre qui fait sourire amèrement Jean-Charles Faucheux, co-porte-parole de la Confédération paysanne de l'Yonne et agriculteur bio à Lucy-sur-Yonne, à moins de cinquante kilomètres de Noyers et Censy : « Même les années où on a de bons rendements en céréales, on peut espérer faire maximum 500 à 1 000 euros de l'hectare par an. 3 000 euros en agricole, c'est impossible. »

Ces mots disent tout de l'état du secteur. Depuis une vingtaine d'années, les agriculteurs voient leur pouvoir d'achat s'effriter : les prix proposés par les coopératives stagnent ou reculent tandis que les coûts de production s'envolent. Les négociations du traité Mercosur, qui menacent d'inonder les marchés européens de produits agricoles sud-américains à bas coût, témoignent d'une pression structurelle à laquelle les petits exploitants n'ont pas les moyens de résister. « Les politiques agricoles nous ont assommés depuis des années », lâche Romain* jeune agriculteur des villages voisins.

« Ici, il est difficile de dire non à un projet. »

Les agriculteurs voient leur pouvoir d'achat s'effriter. C'est dans ce contexte que l'agrivoltaïsme cesse d'être une option pour devenir une condition de survie.

C'est dans ce contexte que l'agrivoltaïsme cesse d'être une option pour devenir une condition de survie. Antoine, 24 ans, fait partie des quatorze agriculteurs impliqués dans le projet GLHD à Noyers-sur-Serein. Pour lui, la question ne se pose pas en termes de complément de revenu : « Ce n'est pas quelque chose qui va m'aider à m'installer, c'est ma condition d'installation. Aujourd'hui, je pars de zéro. Je n'ai ni terre, ni matériel. L'agrivoltaïsme, pour moi, c'est ce qui va sécuriser mes débuts. » Nathalie Labosse, maire de Noyers-sur-Serein, soutient le projet au nom d'une réalité qu'elle connaît bien : « On est dans un milieu rural, il faut tenir compte de la situation des agriculteurs. » C'est aussi un moyen pour elle de faire sa part : « On a l'image d'un village engagé dans la transition énergétique. »

Les promesses du promoteur GLHD contribuent à emporter l'adhésion : la réduction de 25 à 30 % sur les factures d'électricité des habitants, le remplacement des luminaires en LED, l'installation de bornes électriques supplémentaires ou encore la mise à disposition d'un véhicule de service. La commune percevrait 50 000 euros par an pendant vingt ans, « un montant ensuite doublé », se réjouit la maire, sans préciser la durée de cette revalorisation. De son côté, la communauté de communes toucherait le double de ce que perçoit la commune. L'élue estime que ces recettes pourraient notamment permettre de financer des logements pour les jeunes ou de créer un poste d'agent communal. « La campagne est en train de mourir à petit feu, souligne Julie*, une riveraine. Par exemple, à Noyers, la pharmacie et la boucherie peinent à trouver repreneur et vont peut-être disparaître. On peut espérer qu'avec cet argent on puisse soutenir les commerces, la vie de village. » Théodore Catry, avocat en droit de l'environnement et habitué de ce type de contentieux, tempère pourtant : ces recettes fiscales nouvelles entraînent mécaniquement une baisse des dotations de l'État, les deux flux ne se cumulant pas.

« Ici, il est difficile de dire non à un projet, tant pour les agriculteurs que pour les mairies », résume Fabrice*, un agriculteur bio d'une commune voisine.

« Cela s'appelle le capitalisme. »

C'est là que la question de la répartition de la valeur devient brutale. Sur les 8,1 millions d'euros estimés de revenus annuels générés par ces terres, les agriculteurs propriétaires ne perçoivent qu'environ 30 000 euros par an pour dix hectares loués, soit moins de 0,4 % du chiffre d'affaires total. GLHD, elle, conserverait environ 64% du chiffre d'affaires sous forme de marge d'exploitation, avant amortissements, frais financiers et impôts. « C'est dégueulasse ! Pour moi, les pires dans ces histoires, ce sont les sociétés qui mettent en place ces projets : la moindre chose qu'ils peuvent gratter, ils le font. Tout est une question de fric », déplore Marius* un jeune agriculteur tout juste installé dans le département.

Alexandre Bardet, à la ferme de La Borde, sur les hauteurs de Noyers-sur-Serein, où un hectare de son exploitation est déjà équipé d'ombrières. Photo : Lucille Giovannelli

Actif depuis une vingtaine d'années à la ferme familiale de La Borde, sur les hauteurs de Noyers, Alexandre Bardet préside aujourd'hui Champs Solaires Nucériens, l'association d'agriculteurs à l'origine du projet agrivoltaïque. À terme, une dizaine d'hectares de ses terres devraient être équipés de panneaux. L'agriculteur en bio arbore une veste floquée « agriculteur indépendant » avec une ironie revendiquée : « Cela s'appelle le capitalisme. Bien ou pas bien, on est dans ce système, et en tant qu'agriculteur, pour essayer de vivre de son métier aujourd'hui, on est obligé de jouer le jeu. S'il n'y a pas de rentabilité, ça ne marche pas. C'est factuel. »

Ses contradicteurs ne partagent pas cette résignation. « C'est un véritable retour en arrière. Comme avec le remembrement, on retire encore de l'autonomie aux agriculteurs ! », s'insurge Philippe*, viticulteur, qui suit le dossier de près. Loïc Santiago, co-fondateur de la Coordination Nationale Photorévoltée, collectif né en opposition aux projets agrivoltaïques et aux grandes centrales solaires au sol jugés accapareurs de terres agricoles, prolonge le diagnostic : « Ce type de projet n'existe que parce qu'il y a de la misère paysanne, et que celle-ci rencontre toute la ligne politique des mandats de Macron de numérisation de l'agriculture. »

« La réglementation actuelle constitue un véritable boulevard. »

Si les industriels ont pu s'engouffrer aussi facilement dans les campagnes françaises, c'est aussi qu'on leur en a ouvert la porte et qu'ils ont contribué à la fabriquer.

Le terme « agrivoltaïsme » émerge au Japon au début des années 2000, dans un contexte de forte pression foncière. L'idée est de faire du deux-en-un sur un même terrain : produire à la fois des denrées agricoles et de l'énergie solaire. Le concept sera ensuite introduit en France par deux hommes : Christian Dupraz, agroforestier chercheur à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), et Antoine Nogier, patron de Sun'agri une entreprise qui vend une technologie permettant de piloter l'inclinaison des panneaux solaires à distance via intelligence artificielle, rachetée en 2022 par… le géant du BTP Eiffage.

La Confédération paysanne considère que l'article 54 n'a pas permis de mettre en place un cadre national capable de protéger les terres agricoles de « l'appétit des marchands de soleil ».

La consécration vient en mars 2023 avec la loi d'accélération de la production d'énergies renouvelables, dite loi APER, dont l'article 54 inscrit l'agrivoltaïsme pour la première fois dans le droit français. Une installation est désormais « agrivoltaïque » si elle rend quatre services à l'activité agricole : augmenter le potentiel agronomique, adapter au changement climatique, protéger contre les aléas et améliorer le bien-être animal.

Beaucoup jugent que ces critères, qui peuvent rassurer sur le papier, sont conçus de manière bien trop large et trop permissive pour véritablement encadrer le développement de la filière et éviter la marginalisation de l'activité agricole au profit de la production d'électricité. Loïc Santiago, de la Coordination Photorévoltée, estime que l'article 54 n'impose « pas trop de contraintes ». « L'idée c'est d'écrire un truc suffisamment flou pour que la filière puisse évoluer à sa guise », poursuit-il. La Confédération paysanne partage ce constat et considère que l'article 54 n'a pas permis de mettre en place un cadre national capable de protéger les terres agricoles de « l'appétit des marchands de soleil ».

Pour Fanny Le Reste, avocate spécialisée en droit de l'environnement et de l'urbanisme, engagée dans plusieurs contentieux liés à des projets agri-voltaïques, notamment en milieu forestier, « la réglementation actuelle constitue un véritable boulevard pour l'installation de ces infrastructures ». D'après les données de Reporterre, au moins 1 573 centrales solaires au sol ont été construites sur plus de 11 400 hectares de terrains qui étaient autrefois des forêts (53%) et des parcelles agricoles (41%), et la dynamique continue de s'accélérer, y compris dans l'Yonne, où les cartographies produites par la direction départementale interministérielle témoignent de la saturation du territoire.

« Il ne faut pas s'enfermer dans des grilles et des critères trop contraignants. »

Le caractère permissif de la législation est justement l'orientation revendiquée par Stéphanie-Anne Pinet, directrice générale de France Agrivoltaïsme, qui affirme qu'« il ne faut pas s'enfermer dans des grilles et des critères trop contraignants et trop exigus par rapport à l'évolution inévitable de la filière ». La rédaction de l'article 54 est de fait une victoire de ce lobby créé en juin 2021, co-présidé par Antoine Nogier, le patron de Sun'agri déjà cité, et rejoint en 2023 par la FNSEA, premier syndicat agricole français. Parmi ses membres figurent EDF, qui détient 45 % de GLHD, et a fait du lobbying auprès des pouvoirs publics pour clarifier le cadre juridique en faveur du développement de l'agrivoltaïsme, mais aussi des entreprises comme Mulliez, RWE ou TotalEnergies.

La rédaction de l'article 54 est de fait une victoire du lobby France Agrivoltaïsme, lobby créé par la FNSEA, et dont sont membres EDF, Mulliez, RWE ou TotalEnergies.

Alexandre Bardet, le président de Champs Solaires Nucériens, a par ailleurs dirigé pendant deux ans une autre organisation professionnelle du secteur, la Fédération française des producteurs agrivoltaïques (FFPA), dont EDF est également adhérente. La FFPA a elle aussi mené des actions de lobbying auprès de parlementaires pour peser sur la rédaction du décret d'application de l'article 54 de la loi APER.

Comme le raconte un article collaboratif de L'Empaillé et de la revue Silence !, le « père français » de l'agrivoltaïsme Christian Dupraz intervient régulièrement dans les médias pour saluer les initiatives censées encadrer et réguler le secteur, parmi lesquels un label Afnor et un rapport de cadrage sous l'égide de l'Ademe. Le chercheur ne mentionne pas qu'il est lui-même adhérent du lobby France Agrivoltaïsme, à l'origine du label, et qu'il a siégé dans le comité d'experts du rapport Ademe qu'il cite en référence. Autrement dit, ce sont pour une part les acteurs du secteur qui, pour une large part, se régulent eux-mêmes et qui sont même appelés à juger de la qualité de leur propre régulation ! « Que voulez-vous, l'agrivoltaïsme est un terme marketing, on ne peut pas réglementer le marketing », tranche Loïc Santiago.

« Un business habilement dissimulé derrière les impératifs de la décarbonation. »

Ce cadre juridique façonné de l'intérieur n'aurait cependant pas suffi. Pour que les projets se déploient concrètement sur les terres agricoles, il fallait encore convaincre ceux qui les cultivent. Loïc Santiago et Romain Carausse, géographe politique spécialiste des problématiques énergie-agriculture, se sont penchés sur certains des leviers rhétoriques construits à cette fin par les industriels.

Les industriels ont introduit un nouveau vocabulaire , à base de « combinaison » et de « synergie », pour démarquer l'agrivoltaïsme du photovoltaïque traditionnel.

Le premier est sémantique. Face aux circulaires ministérielles recommandant d'exclure les panneaux solaires des forêts et terres agricoles, les industriels ont introduit un nouveau vocabulaire , à base de « combinaison » et de « synergie », pour démarquer l'agrivoltaïsme du photovoltaïque traditionnel. Ce glissement terminologique s'est progressivement imposé dans le débat public, contournant ainsi les restrictions réglementaires par la seule force du langage.

Deuxièmement, en requalifiant les panneaux en ombrières destinées à protéger les cultures, les industriels ont ouvert une brèche juridique : un guide de l'urbanisme de 2020 permet à de telles installations d'être autorisées directement en mairie, et un décret de 2022 a encore allégé les contraintes en ne soumettant ces projets aux études environnementales qu'au cas par cas. « La notion d'ombrière reste juridiquement floue et offre aux développeurs une marge de manœuvre précieuse, même si ceux-ci l'utilisent avec discrétion pour ne pas attirer l'attention », explique l'avocate Fanny Le Reste. L'argument semble avoir pris auprès de certains agriculteurs, qui en reprennent les termes presque mot pour mot : « Les panneaux font pare-soleil. Ça engendre moins de transpiration des plantes, l'eau reste au sol au lieu de partir dans l'air, c'est écologique. »

Le troisième levier porte sur l'artificialisation des sols. En respectant un ensemble de critères (couvert végétal adapté, panneaux surélevés à au moins 1,10 mètre, espacement d'au moins 2m 50 entre les rangées, et réversibilité de l'installation) les porteurs de projets peuvent prétendre que leurs infrastructures n'artificialisent pas les sols avec une formule magique pour convaincre les agriculteurs rapportée par Loïc Santiago : « On loue seulement le volume d'air au-dessus de vos terres. »

Au final, pour le co-fondateur de la Coordination Photorévoltée, l'agrivoltaïsme n'est « rien d'autre qu'un business habilement dissimulé derrière les impératifs de la décarbonation ». Un constat que semblent involontairement confirmer les agriculteurs rencontrés aux abords du projet de Noyers-Censy, dont les discours se rejoignent avec une troublante uniformité. Les mots « résilience » et « adaptation au changement climatique » reviennent, presque mécaniquement, d'un entretien à l'autre.

« Dans le Sud, on a les olives. Dans l'Yonne, on aura les panneaux. »

La société GLHD est l'acteur historiquement le plus avancé dans le département. En 2024, elle annonçait officiellement six projets dans l'Yonne, représentant environ 800 hectares de terres agricoles et près de 60 agriculteurs. L'entreprise assure ne pas raisonner en termes de quota territorial, mais partir d'« aires d'étude parfois larges » pour les réduire « au fil des expertises et des échanges ». Le projet de Noyers-Censy est présenté comme la preuve de cette bonne foi : proposé initialement sur 320 hectares, il a été ramené à 113 hectares retenus, soit une réduction que l'entreprise affiche comme un gage de concertation.

Si la Chambre d'agriculture de l'Yonne recommande de limiter à dix hectares par exploitant les surfaces consacrées à l'agrivoltaïsme, cette disposition ne revêt aucun caractère contraignant.

Pour l'avocat Théodore Catry, c'est précisément le mécanisme inverse : « À chaque fois, ils vous vendent un projet à 100%. Et puis petit à petit, ils finissent par dire “finalement, ce sera que 60%". En fait, depuis le départ, ils voulaient faire le projet à 60%. » L'objectif, poursuit-il, est de « donner l'illusion qu'ils ont fait des sacrifices pour être acceptés par la population et pour respecter l'environnement et le paysage », une stratégie pilotée par des bureaux d'études spécialisés dans l'acceptabilité locale.

D'autres opérateurs, comme RWE ou Renner Energies, font désormais leur entrée sur le territoire. La superficie totale des projets en développement dépasse donc très probablement le millier d'hectares. Si la Chambre d'agriculture de l'Yonne recommande, dans une charte, de limiter à dix hectares par exploitant les surfaces consacrées à l'agrivoltaïsme, cette disposition ne revêt aucun caractère contraignant. « Dans le Sud, on a les olives. Dans l'Yonne, on aura les panneaux », se résigne Manuel*, agriculteur. La boutade résume à elle seule les craintes de certains agriculteurs que l'agrivoltaïsme ne devienne, à terme, une sorte de spécialité locale. À l'est du département, autour de Noyers et de Moulins-en-Tonnerrois, les infrastructures électriques se préparent d'ailleurs déjà à accueillir cette montée en puissance avec de nouveaux postes RTE et Enedis.

« Il faut qu'on arrive nous-mêmes à faire notre contre-expertise. »

En théorie, chaque nouveau projet doit être validé par le préfet. Or, avertit l'avocate Fanny Le Reste, « le préfet n'a pas la connaissance technique pour juger du sérieux des études d'impacts, surtout lorsque chaque projet est conduit par des opérateurs privés selon des approches qui leur sont propres ».

« Il faut qu'on arrive nous-mêmes, les opposants, à faire notre contre-expertise, bénévolement », confirme un riverain mobilisé. Certains résidents de Noyers pointent la grande difficulté de lecture et de compréhension des études produites par GLHD pourtant destinées au grand public.

Certains résidents de Noyers pointent la grande difficulté de lecture et de compréhension des études produites par GLHD pourtant destinées au grand public.

En examinant les dossiers, François Sebillotte, président de l'association Vivre à Noyers, affirme quant à lui avoir identifié de nombreuses références contestables. Dans l'étude, une prétendue démonstration des bénéfices environnementaux des centrales photovoltaïques s'appuie ainsi sur des travaux du BNE (Bundeverband Neue Energiewirtschaft) présentés comme une source scientifique indépendante. Or le BNE est en réalité un lobby représentant les industriels allemands des énergies renouvelables. Plus loin, une étude citée pour étayer les effets favorables des parcs photovoltaïques sur les chauves-souris renvoie en fait à des travaux portant sur les pratiques agricoles dans les systèmes d'élevage, sans lien direct avec la question abordée.

« On pourrait certainement multiplier les exemples », estime François Sebillotte, qui voit dans l'abondance des références bibliographiques un moyen de conférer à ces études « un caractère extraordinairement sérieux, scientifique, rigoureux, exhaustif » qui ne résiste pas toujours à une vérification minutieuse des sources.

Interrogée sur ces points, GLHD balaie les critiques : l'évaluation environnementale « ne repose pas sur une source isolée » mais « sur des études réalisées par des bureaux d'études spécialisés et indépendants », puis sur « l'instruction des services de l'État et de l'Autorité environnementale ».

« Ça n'a rien à voir avec le visage angélique de la transition énergétique. »

Plusieurs témoignages recueillis pour cette enquête auprès d'acteurs du secteur décrivent pourtant des mécanismes de minimisation des impacts environnementaux assez répandus dans ce type de dossier. Un ancien membre de l'autorité environnementale, qui requiert l'anonymat, affirme avoir constaté que certains maîtres d'ouvrage parvenaient à faire disparaître de leurs dossiers la présence d'espèces protégées pourtant identifiées lors des inventaires de terrain. « Je le sais par plusieurs sources, notamment de personnes qui travaillent dans les bureaux d'études », indique-t-il. L'avocat Théodore Catry, qui connaît bien le fonctionnement de ces cabinets, évoque quant à lui des « manipulations », des « trafics de données » et des rapports « maquillés scientifiquement » pour qu'ils « disent ce que le promoteur a envie d'entendre ». Un professionnel du secteur souhaitant garder l'anonymat décrit par ailleurs des « scripts déjà tout prêts » pour répondre aux avis critiques de la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe).

Un professionnel du secteur souhaitant garder l'anonymat décrit par ailleurs des « scripts déjà tout prêts » pour répondre aux avis critiques de la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe).

L'autosaisine du Conseil national de la protection de la nature (CNPN) du 19 juin 2024 confirme qu'il ne s'agit pas d'une pratique isolée : les entretiens avec les services déconcentrés de l'État indiquent systématiquement que les développeurs mandatent les bureaux d'étude avec l'objectif d'éviter d'avoir à demander une dérogation « espèces protégées ». Le résultat est mécanique : en 2022 et 2023, seulement 11 % des projets de centrales photovoltaïques ayant nécessité une évaluation environnementale ont sollicité une telle dérogation, et lorsqu'elle est demandée, près des deux tiers échouent à passer le filtre des exigences réglementaires. Une pratique semblable à celle observée autour de bien d'autres projets de développement comme celui de l'A69, où l'Autorité environnementale a elle-même pointé une « évaluation très limitée des impacts sur les espèces protégées ». « C'est du cynisme industriel si vous voulez, ça n'a rien à voir avec le visage angélique de la transition énergétique », tranche Théodore Catry.

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Des impacts sur les écosystèmes qui échappent à l'étude

Certaines parcelles du projet de GLHD à Noyers empiéteraient sur des habitats d'espèces protégées, dont le circaète Jean-le-Blanc, sans que l'étude d'impact ne les ait recensées. François Sébillote pointe une méthode qu'il juge expéditive : « Quand vous regardez plus en détail l'étude locale, vous vous apercevez qu'ils ont fait venir deux fois un spécialiste pour vérifier la présence de cette espèce rare de rapace. Et tu m'étonnes qu'il n'en a pas vu : par définition, une espèce rare, vous ne la voyez pas souvent ! » Selon lui, l'étude ne prendrait pas non plus en compte l'effet des clôtures grillagées, installées autour des parcelles pour limiter les actes de vandalisme, susceptibles de gêner les déplacements de la faune locale.

De son côté, la société GLHD assure qu'aucune consigne n'a été donnée au bureau d'études pour éviter une demande de dérogation espèces protégées et affirme que son analyse s'appuie sur des prospections de terrain, des données bibliographiques et l'historique des observations. Elle estime que le Circaète Jean-le-Blanc n'est pas présent sur les parcelles du projet, notamment parce que les grandes cultures intensives seraient « peu favorables aux reptiles », sa principale source d'alimentation.

Au-delà de la faune, c'est aussi le sous-sol qui inquiète. Les microperforations des pieux servant de fondations aux panneaux pourraient, selon une étude hydrologique, perturber la circulation des eaux souterraines dans des sols karstiques particulièrement vulnérables.

Theodore Catry, résume l'imprévisibilité du phénomène : « C'est très compliqué de savoir, quel va être le dommage causé. Vous pouvez très bien perturber une voie d'eau qui aura des répercussions à des kilomètres de là, parce que ça va assécher ou modifier l'écoulement des eaux à un endroit qu'on n'avait pas du tout prévu. »

Les pieux vissés, installés à 2 jusqu'à 4 mètres de profondeur dans la terre, permettent d'ancrer les strcutures solaires sur des terres agricoles. Photo : Lucille Giovannelli

« Les opposants reprochent à l'agrivoltaïsme de reléguer l'agriculture au second plan, et je pense qu'ils n'ont pas tout à fait tort », estime Xavier*, un agriculteur voisin. « On dégrade le sol. Sous les panneaux, il peut y avoir moins d'humidité, ce qui perturbe le cycle des vers de terre. Le sol ne fonctionne plus de la même manière. Et le jour où il faut tout enlever, ce n'est pas comme retirer une simple clôture en bois. La durée de vie d'un panneau est d'environ 25 ans, et s'ils ne sont pas remplacés, leur retrait laissera des sols qui, selon moi, mettront bien une dizaine d'années à se régénérer complètement. »

« L'entrée d'un énergéticien dans l'équation dépossède le paysan. »

La crainte, au fond, est celle d'un agrivoltaïsme de façade : une activité agricole progressivement abandonnée faute de rentabilité, tandis que la rente énergétique, elle, deviendrait structurelle. Ces projets risquent alors de vider de leur sens les mutations pourtant nécessaires de l'agro-industrie vers des modèles plus vertueux.

L'association Terre de Liens, qui accompagne l'installation de paysans et documente les dynamiques de propriété des terres, a mis en évidence plusieurs effets en cascade. Le premier est mécanique : dès qu'une parcelle accueille des panneaux solaires, sa valeur s'emballe. Jean-Charles Faucheux, co-porte-parole de la Confédération paysanne de l'Yonne, en décrit le mécanisme avec précision : « Le problème principal, c'est qu'on a un changement de nature du sol. » Un propriétaire voisin d'un projet photovoltaïque ne valorise plus sa terre à l'aune de ce qu'elle peut produire agronomiquement, mais à celle de ce qu'elle peut rapporter en énergie solaire. « Au lieu de dire “ on va payer 2 000, 3 000 euros de l'hectare “ , il va plutôt se baser sur 3 000 euros de produits par an » et le prix de la parcelle monte alors à 10 000 ou 15 000 euros l'hectare. La logique est contagieuse : « Mon voisin a réussi à valoriser ses terres à ce prix-là. Pourquoi moi, je ne le ferais pas ? »

Un propriétaire voisin d'un projet photovoltaïque ne valorise plus sa terre à l'aune de ce qu'elle peut produire agronomiquement, mais à celle de ce qu'elle peut rapporter en énergie solaire.

Dans un pays où l'accès au foncier constitue déjà l'un des principaux obstacles à l'installation, l'effet est dévastateur. Terre de liens alerte sur le risque de spéculation par anticipation des investisseurs qui pourraient acquérir des terres situées à proximité des postes sources électriques, ces nœuds de raccordement au réseau sans lesquels aucune centrale solaire ne peut fonctionner. Les développeurs privilégient déjà ces emplacements , dès lors que connecter une centrale au réseau peut coûter entre 120 000 et 150 000 euros par kilomètre.

Le bail rural, par lequel un propriétaire loue sa terre à un agriculteur, n'est pas adapté dans sa forme actuelle à un projet agrivoltaïque : il doit être résilié pour laisser la place à un bail emphytéotique entre le propriétaire et l'énergéticien, supprimant les protections fondamentales du fermier. Un prêt à usage de la parcelle est ensuite accordé par l'énergéticien à l'agriculteur, assorti d'un contrat détaillant les activités agricoles autorisées. Dans cette convention tripartite au rapport de force inégal, les promoteurs peuvent, selon Jean-Charles Faucheux, « du jour au lendemain, vous couper les vivres. Vous vous retrouvez le bec dans l'eau avec des panneaux sur votre terre que vous ne pouvez pas enlever, une structure que vous ne pouvez pas récupérer pour refaire de la culture ou de l'élevage. »

Jean-Charles Faucheux, de la Confédération paysanne, met donc en garde contre les conséquences plus larges sur l'autonomie paysanne : « L'entrée d'un énergéticien dans l'équation dépossède le paysan de ses savoir-faire et soumet ses choix culturaux aux impératifs de la production électrique. » Le syndicat a chiffré une alternative : avec environ 3 000 exploitations agriculteur dans le département de l'Yonne, un hectare par agriculteur suffirait à développer l'agrivoltaïsme sans concentrer les installations. Jean-Charles Faucheux ne se fait pourtant pas d'illusions : « Les promoteurs n'accepteront jamais une telle dispersion : ce n'est pas rentable. »

« Le solaire reproduit l'erreur de confier la transition énergétique aux industriels. »

L'ambition affichée par Emmanuel Macron le 10 février 2022, à Belfort, de dépasser 100 gigawatts de puissance photovoltaïque installée d'ici 2050 serait atteignable en utilisant les surfaces déjà artificialisées tels que les toits, les entrepôts, les parkings comme l'ont démontré le Cerema et l'Ademe. Alors pourquoi viser les champs ? Par choix politique : maintenir le prix de l'électricité au plus bas. Dans les appels d'offres de la Commission de régulation de l'énergie, ce critère prime sur tout. Il favorise mécaniquement les opérateurs qui proposent les coûts de production les plus faibles, donc les projets les plus étendus, les plus rentables. Or, malgré un investissement initial élevé, l'agrivoltaïsme reste deux fois moins coûteux que les installations sur grandes toitures, grâce à une moindre complexité technique et à des économies sur le raccordement.

« Comme l'éolien il y a dix ans, le solaire semble reproduire la même erreur de confier aux industriels des renouvelables le soin de choisir comment aménager la transition énergétique », résume François Sébillote, président de l'Association Vivre à Noyers. L'avertissement mérite d'être pris au sérieux. Faute d'avoir été entendues, les oppositions locales offrent à une extrême droite pro-fossile une prise inattendue : retourner l'opinion contre l'ensemble des politiques de soutien aux énergies renouvelables.

*Les prénoms ont été modifié

03.07.2026 à 07:00

250 ans des États-Unis : Trump impose sa vision, les entreprises françaises suivent

Olivier Petitjean

Donald Trump tente de s'approprier la célébration du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis à travers une organisation à sa botte qui organise des journées de prières et des spectacles de combat. Des travaux d'« embellissement » ont été lancés dans la capitale Washington, comme la construction d'un arc de triomphe et d'une immense salle de bal à la Maison Blanche. Le tout financé par l'argent public mais aussi par les dons très intéressés de multinationales et de milliardaires. (…)

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Donald Trump tente de s'approprier la célébration du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis à travers une organisation à sa botte qui organise des journées de prières et des spectacles de combat. Des travaux d'« embellissement » ont été lancés dans la capitale Washington, comme la construction d'un arc de triomphe et d'une immense salle de bal à la Maison Blanche. Le tout financé par l'argent public mais aussi par les dons très intéressés de multinationales et de milliardaires. Des groupes français sont aussi de la partie.

Ce 4 juillet, les États-Unis fêtent le 250e anniversaire de leur déclaration d'indépendance. Réceptions, portes ouvertes, spectacles... De nombreuses festivités sont prévues outre-Atlantique et dans les ambassades américaines. Préparé depuis des années, l'événement a cependant pris une autre tournure avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. « America 250 », la structure transpartisane et à but non lucratif mise en place par le Congrès pour organiser l'anniversaire, a été marginalisée par une nouvelle organisation directement inspirée par le président et ses proches, Freedom 250.

Donald Trump cherche à s'approprier les célébrations du 250e anniversaire du pays pour imposer une certaine vision de son histoire, blanche, mâle et chrétienne.

Entreprise commerciale dépendant du service des Parcs nationaux, Freedom 250 a récupéré une partie des fonds publics préalablement réservés à America 250 et, selon un rapport des élus démocrates au Congrès, une partie au moins de l'argent que cette dernière a collecté auprès de mécènes privés. Parmi ses premiers faits d'armes : l'organisation une journée de prières de rue à Washington le 17 mai dernier, et celle d'un spectacle de combat UFC pour commémorer l'anniversaire du président en exercice. Sont aussi prévus, entre autres, une flotte de six camions-musées appelés « Freedom Trucks » pour sillonner le pays, ou encore une course de voitures baptisée le « Freedom 250 Grand Prix ». Apparemment impressionné par l'Arc de Triomphe lors d'un passage à Paris, Donald Trump veut également imposer la construction d'une arche similaire, mais encore plus grande, dans la capitale américaine, surmontée de statues dorées.

Pour ses opposants, Donald Trump cherche à travers Freedom 250 à s'approprier les célébrations du 250e anniversaire du pays pour imposer une certaine vision de son histoire (blanche, mâle et chrétienne, et minimisant les aspects plus sombres comme le rôle de l'esclavage dans sa fonction). C'est aussi et peut-être surtout une opportunité de faire la publicité de sa personne et de ses prétendus accomplissements.

JC Decaux, partenaire de Trump ?

Parmi les sponsors privés de Freedom 250, on retrouve sans surprise des géants de la tech comme Oracle et Palantir, dont les dirigeants affichent leur proximité avec le président, des poids lourds du pétrole comme Chevron ou ExxonMobil, des marchands d'armes comme RTX, Northrop Grumman, Lockheed Martin et Boeing, et d'autres grands noms du capitalisme américain. Une seule entreprise européenne apparaît : l'allemande SAP, numéro un mondial des logiciels de gestion. Elle s'était déjà distinguée par son empressement à mettre fin à ses politiques anti-discriminations (DEI) l'année dernière à la demande l'administration Trump (lire notre enquête).

Parmi les sponsors privés de Freedom 250, on retrouve sans surprise des géants de la tech comme Oracle et Palantir, dont les dirigeants affichent leur proximité avec le président américain.

La section « Partenaires » du site de Freedom 250 réserve cependant une surprise : la présence de l'entreprise française d'affichage publicitaire JC Decaux. Interrogée, la direction de la communication du groupe nous a répondu que « JCDecaux participe à l'opération Freedom250 uniquement via la mise à disposition d'espaces gracieux sur certains de ses mobiliers dans les villes et aéroports » et qu'il « ne s'agit en aucun cas d'un sponsoring financier ou d'une donation ». L'entreprise précise qu'il s'agit d'une opération « coordonnée par l'association professionnelle américaine de la communication extérieure (Outdoor Advertising Association of America – OAAA), avec la participation de plusieurs acteurs du secteur (Clear Channel, Outfront, Lamar, entre autres) ».

Pourtant, ni l'OAAA ni aucune de ces firmes ne sont citées sur le site de Freedom 250, au contraire de JCDecaux, dont le logo défile au milieu de ceux de la NASA, du think tank MAGA America First Policy Institute, de la Bourse de New York, de l'entreprise de sports de combat UFC ou du site chrétien Pray.com (entre autres), offrant un condensé de l'Amérique trumpiste.

Achat de faveurs

Dans une capitale américaine où la corruption s'étale au grand jour, le financement par des grandes entreprises, des milliardaires ou des gouvernements de projets chers à Donald Trump est devenu un moyen commode – et peu onéreux, car ouvrant droit à une réduction fiscale – de s'acheter les faveurs de son administration. C'est ainsi que le Qatar lui a « offert » un nouvel avion Air Force One, dans lequel le président étasunien a fait son premier voyage cette semaine. De manière similaire, les dirigeants émiratis semblent avoir investi dans l'entreprise de cryptomonnaies de la famille Trump pour assurer leur accès à des semi-conducteurs stratégiques (lire notre enquête).

Côté entreprises, outre « Freedom 250 », c'est le financement de la nouvelle salle de bal voulue par Donald Trump dans l'aile Est de la Maison Blanche qui attire l'attention. Le président avait d'abord promis que le chantier ne coûterait rien aux contribuables grâce à de généreuses « donations » privées. Au final, le budget de l'opération, estimé désormais à 600 millions de dollars, sera finalement abondé en grande partie par des fonds publics, dont pour plus de 300 millions de fonds destinés initialement aux agences de sécurité.

ArcelorMittal, un des piliers du CAC 40, a fait une donation d'acier – d'une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour la nouvelle salle de bal de la Maison Blanche.

De nombreuses multinationales ont également mis la main à la poche pour financer le projet, dont seules une partie sont connues. La liste rendue publique par la Maison Blanche mentionne les géants de la tech Amazon, Apple, Google, Meta, Microsoft et Palantir, ainsi que des entreprises du secteur des cryptomonnaies, de l'énergie ou du tabac. Selon un article du New York Times qui cite d'autres contributeurs comme Nvidia ou BlackRock, la Maison Blanche aurait promis l'anonymat à ceux qui le souhaitaient, en dépit de ses promesses et des innombrables situations de conflit d'intérêt qu'occasionnent ces dons.

Le quotidien américain a également révélé que le groupe sidérurgique ArcelorMittal, un des piliers du CAC 40, a fait une donation d'acier – d'une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour la nouvelle salle de bal de la Maison Blanche. Quelques jours après ce don, Donald Trump a annoncé une série d'ajustements sur ses tarifs douaniers bénéficiant à ArcelorMittal et à d'autres entreprises du secteur.

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Bernard Arnault et le CAC 40 en foule à l'ambassade parisienne

À Paris, l'ambassade des États-Unis organise une grande réception pour célébrer l'anniversaire de l'indépendance, dont l'invité d'honneur sera le PDG de LVMH.

À Paris, l'ambassadeur des États-Unis Charles Kushner – père de Jared Kushner, gendre de Donald Trump – organise lui aussi une grande réception à l'ambassade ce 3 juillet pour célébrer l'anniversaire de l'indépendance. Selon les documents divulgués par La Lettre, l'invité d'honneur de l'événement sera le PDG de LVMH Bernard Arnault. Pas très étonnant sans doute, puisque le milliardaire est lié au président américain et à sa famille depuis son exil à New York au début des années 1980. Après avoir assisté à sa cérémonie d'investiture en janvier 2025, il a vanté le « vent de liberté » qui souffle selon lui outre-Atlantique. Quelques mois plus tard, sur fond de menace des hausses des tarifs douaniers, il a aussi joué des pieds et des mains pour convaincre les dirigeants européens de passer un « deal » avec Trump.

La Lettre révèle également la liste (provisoire) des entreprises qui ont accepté de financer l'événement parisien. On y retrouve des multinationales américaines (Amazon, Bank of America, Google, Meta, Uber, X) mais aussi des grands groupes français, dont plusieurs se sont déjà fait remarquer pour leurs relations étroites avec la nouvelle administration américaine, comme CMA-CGM ou encore TotalEnergies (lire notre article). On y trouve aussi le groupe Bolloré, via sa filiale Lagardère. Capgemini, dont nous avons révélé le contrat controversé avec la police anti-migrants ICE, est également de la partie, tout comme Thales, les banques Société Générale et BNP Paribas, les fonds d'investissement proches de la Macronie Ardian et Meridiam, ou encore le groupe Iliad de Xavier Niel. Ce dernier avait déjà été impliqué dans une autre opération chère au cœur de Donald Trump : le rachat de la branche américaine du réseau TikTok par un consortium d'investisseurs dont beaucoup d'amis du président.

À Bruxelles, l'ambassade américaine a vu encore plus grand en privatisant le week-end dernier le parc du Cinquantenaire pour un événement public avec concerts et survols d'avion. Coût total ? 5 millions d'euros, là aussi apportés par des multinationales américaines et belges. Les participants ont été accueillis par des manifestants dénonçant la politique de Trump. Rien de tel en France où l'on a fait le choix de rester entre élites.

30.06.2026 à 07:00

« Le dernier maillon de la chaîne ». Les magasins Relay, ligne de front dans la croisade politique de Vincent Bolloré

Cécile Marchand

Beaucoup d'entre nous passerons bientôt devant un magasin Relay avant de prendre le train ou l'avion pour nos vacances estivales. Contrôlée par Vincent Bolloré, l'enseigne détient le quasi-monopole de la vente de presse et de livres dans les gares françaises, grâce à un contrat avec la SNCF renouvelé en 2023. La forte visibilité des titres d'extrême droite et le récent refus de distribuer un livre-enquête sur Bernard Arnault nourrissent les soupçons d'instrumentalisation politique. Nous (…)

- Le système Bolloré / , , ,
Texte intégral (7361 mots)

Beaucoup d'entre nous passerons bientôt devant un magasin Relay avant de prendre le train ou l'avion pour nos vacances estivales. Contrôlée par Vincent Bolloré, l'enseigne détient le quasi-monopole de la vente de presse et de livres dans les gares françaises, grâce à un contrat avec la SNCF renouvelé en 2023. La forte visibilité des titres d'extrême droite et le récent refus de distribuer un livre-enquête sur Bernard Arnault nourrissent les soupçons d'instrumentalisation politique. Nous avons mené l'enquête dans les magasins de trente gares partout en France pour en avoir le cœur net.

Écouter cette enquête :


« Aucun salarié n'est autorisé à s'exprimer auprès des journalistes ou de tout autre média. » Telles sont les consignes reçues par les salariés des magasins Relay en janvier 2026. La direction de la communication de cette filiale du groupe Lagardère expliquait vouloir « garantir la cohérence et la maîtrise des informations communiquées ». Depuis sa prise de contrôle par le milliardaire Vincent Bolloré, en effet, l'enseigne rouge et blanche est régulièrement accusée d'être transformée en vitrine des idées d'extrême droite. Sur les réseaux sociaux, les controverses se sont multipliées sur les choix de mise en avant de livres et titres de presse dans ces points de vente omniprésents dans les gares, les aéroports, les métros et les hôpitaux.

Suite au limogeage soudain du patron de Grasset en avril, les craintes suscitées par la concentration de pouvoir de Vincent Bolloré sur le monde de la culture, de l'édition et des médias sont revenues sur le devant de la scène. Pour Fabrice Février, codirecteur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès, cette crise a servi à rappeler qu'« un contenu n'arrive jamais seul jusqu'à son lecteur ». Il y a autour de la publication d'un livre une « chaîne de décisions et de légitimation », dont plusieurs maillons – dont les Relay en gares – sont aujourd'hui entre les mains d'un seul homme, « porteur d'un projet politique parfaitement identifiable ».

Source : Fondation Jean Jaurès "Affaire Grasset : l'urgence d'une nouvelle régulation de l'édition"
Infographie : Sandra Mu

Avec la diminution progressive du nombre de kiosquiers, les quelque 450 Relay – dont plus de 300 dans les gares, où ils sont en situation de monopole – jouent aujourd'hui un rôle central dans la distribution de la presse et des livres en France. Pour les magazines, ils peuvent représenter jusqu'à 20% des ventes. Pour les livres, les chiffres varient en fonction des maisons d'édition. Selon Richard Gouard, responsable du pôle Enseignes chez Actes Sud diffuseur, les Relay peuvent peser 8 à 10% pour les livres de son groupe en poche, et 3 à 4 % pour les grands formats. Au-delà des parts de marché, il se joue dans ces librairies où flânent les voyageurs une véritable bataille des imaginaires, à travers les unes de journaux et les auteurs qui sont mis en valeur dans les rayons.

Le réseau des magasins Relay est-il devenu le dernier maillon de la chaîne, allant d'une idée jusqu'à ses lecteurs, progressivement façonnée par Vincent Bolloré pour mener sa croisade idéologique ? Ou est-il simplement le reflet de l'importance grandissante que prennent les idées réactionnaires dans la société ? Afin d'en avoir le cœur net, l'Observatoire des multinationales a enquêté aux quatre coins de la France, dans des gares de tailles diverses, en collectant soigneusement des données sur les livres et les titres de presse qui y étaient mis en avant (voir encadré méthodologique).

Chapitre premier. « Ce qui compte pour booster les ventes d'un livre, c'est son positionnement dans le magasin »

Dans son dernier essai, le cardinal Robert Sarah, prélat ultraconservateur connu pour ses propos homophobes et misogynes, s'exprime à propos de l'avortement. « C'est un massacre mondial qui fait apparaître à quelle décadence, à quelle dégradation et à quelle barbarie impitoyable conduit la culture de la mort, promue largement et financée massivement par le monde occidental. » Cet ouvrage titré 2050 et publié aux éditions Fayard (elles aussi contrôlées par le groupe Hachette et son actionnaire Vincent Bolloré), s'est retrouvé, face visible, sur les tables d'un tiers des magasins Relay que nous avons visités lors de notre enquête. Il a été coécrit avec Nicolas Diat, un proche du milliardaire conservateur et, selon Le Nouvel Obs et Libération, le responsable du litige qui a mené à l'éviction du patron de Grasset.

« Secrètement, tout le monde rigole. Le cardinal Sarah, ça n'a rien à faire dans les Relay. »

Pourquoi les équipes de Lagardère Travel Retail, qui gère les enseignes Relay, ont-elles autant mis en avant cet essai malgré son succès commercial plutôt limité (3 740 exemplaires vendus six semaines après sa sortie selon GfK) ? Nous avons posé la question à l'entreprise, qui n'a pas souhaité nous répondre. « Secrètement, tout le monde rigole. Le cardinal Sarah, ça n'a rien à faire dans les Relay », commente un fin connaisseur de la maison d'édition, qui a tenu à conserver l'anonymat.

Notre enquête confirme que dans la catégorie « essais », les titres de la maison Fayard – qui accueille depuis son rachat par Vincent Bolloré la plupart des grands noms de l'extrême droite française – sont très visibles dans les Relay. D'un point de vue commercial, il est normal que les ouvrages de Nicolas Sarkozy, Philippe de Villiers ou de son neveu Pierre de Villiers, qui se vendent très bien, se retrouvent en nombre. Mais la présence d'autres livres, comme celui du cardinal Sarah, surprend. D'autant que d'autres succès de librairies d'auteurs plus à gauche du spectre politique, sélectionnés comme points de comparaison selon le top des ventes GfK, n'étaient pas ou presque plus distribués dans les magasins que nous avons visités.

Infographie : Sandra Mu

Dernièrement, les soupçons d'ingérence de Vincent Bolloré dans les Relay ont été renforcés avec le refus de diffuser un livre-enquête sur Bernard Arnault. Publié aux éditions La Tribu, l'ouvrage avait été pré-commandé en 400 exemplaires sous X, pour protéger la confidentialité des informations qu'il contenait jusqu'à sa publication. À la dernière minute, les équipes de Lagardère ont informé La Tribu que le livre leur serait retourné car il avait été commandé « malencontreusement » et qu'il « ne se vendrait pas », selon des propos rapporté par son autrice Audrey Millet. Une forme de « censure » selon elle, alors que les deux milliardaires ont multiplié ces derniers temps les signes de bonne entente.

À la dernière minute, les équipes de Lagardère ont informé La Tribu que leur livre-enquête sur Bernard Arnault leur serait retourné car il avait été commandé « malencontreusement ».

Pourtant, deux semaines après sa publication, les ventes de son ouvrage avaient déjà dépassé celles du cardinal Bustillo, paru trois mois plus tôt. Lui aussi édité par Fayard, son essai intitulé Carnets corses, Tome premier a été diffusé dans les magasins Relay sur la période de notre enquête malgré des ventes quasi confidentielles. Au vu de la sélection très resserrée des boutiques en gare, qui ont de moins en moins de place dédiée aux livres et en particulier aux essais, ce choix étonne tout autant que celui du cardinal Sarah.

Dans d'autres parties du groupe Hachette, des pressions ont déjà été exercées pour médiatiser les deux cardinaux. En 2022, avant que Paris Match ne soit revendu à LVMH, la direction du journal aurait reconnu du bout des lèvres s'être fait imposer sa une dédiée au cardinal Sarah, associée à un portrait de six pages. En octobre 2025, l'hebdomadaire Femme actuelle s'est vu de manière similaire imposer une double page d'entretien, titrée « Le Christ est le coach qui nous apprend à vivre », à l'occasion de la sortie d'un autre livre du cardinal Bustillo. « Les journalistes de “Femme Actuelle” ont halluciné. Personne n'a voulu écrire ce papier qui déviait de la ligne éditoriale habituelle, alors la direction a pris une pigiste extérieure, une journaliste de CNews », se souvient Emmanuel Vire, délégué syndical SNJ-CGT chez Prisma Media.

Certes, les mises en avant dans les Relay ne bénéficient pas qu'aux titres Fayard. C'est l'essai Les nouveaux maîtres, signé par des journalistes du Monde, qui a bénéficié de la meilleure exposition durant la période de notre enquête, devant les livres de Philippe de Villiers et Nicolas Sarkozy. Ce livre-enquête sur les milliardaires de la tech a été publié aux éditions Albin Michel, indépendantes mais diffusées par Hachette. Il est resté plusieurs semaines dans le « top 16 » des meilleures ventes affiché dans les Relay (tous genres confondus et au milieu de romans), alors que dans le classement GfK, il occupait dans le même temps la 66e place. Le classement affiché dans les Relay est établi, témoigne un diffuseur, « selon un mélange entre les ventes du réseau et le classement Gfk », ce qui laisse potentiellement une place à l'interprétation. Du côté des romans, dans cette catégorie de livres grands formats, la représentation de différentes maisons d'édition et la concordance avec le classement de référence semblait en revanche assurée.

Le classement affiché dans les Relay est établi « selon un mélange entre les ventes du réseau et le classement Gfk », ce qui laisse une place à l'interprétation.

Dans une récente enquête du journal Le Monde, les témoignages de différents éditeurs se succèdent pour infirmer les soupçons selon lesquels les Relay favoriseraient les titres publiés par des maisons appartenant elles aussi à Hachette. « En centrale, je n'observe aucune idéologie d'extrême droite, ni de partialité vis-à-vis de la ligne politique des livres que je leur propose », confirme Richard Gouard d'Actes Sud. Il se déclare par exemple content du traitement de l'essai de Salomé Saqué Résister, ou même de celui d'Olivier Legrain et Vincent Edin Sauver l'information de l'emprise des milliardaires, tous deux publiés aux éditions Payot.

Alors comment expliquer la forte présence dans les Relay d'essais publiés par Fayard, dont certains n'ont qu'un succès commercial très limité ?

Un élément de réponse se situe dans les critères de sélection des ouvrages, qui sont distribués dans tout le réseau en quantités décidées par le siège. À partir d'un premier choix fait par les maisons d'édition, les équipes de Lagardère prennent leur décision finale en fonction des objectifs de vente, de la notoriété des auteurs et du plan média qui leur est présenté.

Grâce à la chambre d'écho offerte par la galaxie Bolloré, où les différents supports du groupe participent à la promotion croisée des contenus, les auteurs de Fayard peuvent facilement bénéficier d'une couverture dans CNews, Europe 1, le Journal du Dimanche (JDD) ou JDNews. Le cardinal Sarah a ainsi pu faire la promotion de son essai 2050 à plusieurs reprises sur le plateau de CNews, ainsi que dans les colonnes et sur les réseaux sociaux du JDNews et du JDD.

« Il ne faut pas non plus négliger le rôle du centre logistique de Maurepas, appartenant à Hachette Distribution, auprès duquel les Relay s'approvisionnent directement », ajoute la salariée d'une maison d'édition, qui a souhaité garder l'anonymat. Tous les ouvrages distribués par Hachette sont déjà sur place, contrairement à ceux distribués par d'autres groupes comme Gallimard ou Interforum, ce qui réduit les coûts et facilite la diffusion de leurs livres dans les points de vente en gare et en aéroport.

Lors de leur sortie, les deux derniers livres de Jordan Bardella ont été positionnés en caisse à au moins deux reprises. C'est, dans les Relay, un espace habituellement payant, et plutôt réservé aux magazines.

« La sélection c'est une chose, mais ce qui compte pour booster les ventes d'un livre c'est également son positionnement dans le magasin », rappelle Vincent Edin, le co-auteur de Sauver l'information de l'emprise des milliardaires, critiquant la visibilité accrue des essais d'extrême droite dans les Relay depuis la prise de contrôle de Vincent Bolloré. Plusieurs vendeurs, qui ont accepté de parler malgré les consignes, nous ont affirmé décider par eux-mêmes du positionnement de la plupart des livres. Une employée d'une gare métropolitaine nous assure ainsi que même si elle ne choisit pas les quantités initiales livrées, elle reste libre de recommander les livres « qui se vendent bien ». Sauf exception pour le classement des meilleures ventes déjà mentionné – mis à jour chaque semaine par la direction – et pour les opérations commerciales, qui sont moins fréquentes que pour la presse et majoritairement réservées aux romans.

Lors de leur sortie, les deux derniers livres de Jordan Bardella ont été positionnés en caisse à au moins deux reprises. C'est, dans les Relay, un espace habituellement payant, et plutôt réservé aux magazines. Interrogée à ce sujet, la maison Fayard qui les a édités n'a pas souhaité faire de commentaire, ni confirmer s'il s'agissait d'opérations commerciales. En octobre 2024, sous la pression des syndicats, la régie publicitaire de la SNCF a refusé la campagne publicitaire du livre signé par le président du Rassemblement national. Pourquoi refuser la publicité de ce livre dans les gares, mais pas au sein des Relay, exploités par une entreprise co-détenue par la SNCF ? Ce deux poids, deux mesures interroge, d'autant plus que plusieurs témoignages de vendeurs s'accordent pour dire que l'essai a été livré en très grandes quantités par la centrale dans les points de vente.

A gauche : photo prise au Relay Gare de l'Est à Paris, le 26 décembre 2025 pendant la période de départ en vacances
A droite : photo prise au Relay de l'aéroport d'Orly, le 9 novembre 2024

En France, les organismes chargés d'une mission de service public – à l'image du groupe SNCF – sont tenus de veiller au respect des principes de laïcité et de neutralité du service public. C'est sur ce fondement que la régie publicitaire de la compagnie ferroviaire a refusé la campagne d'affichage pour le livre de Jordan Bardella, mais aussi pour celui de Gabriel Zucman Les milliardaires ne paient pas d'impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin. Selon Yacine Baïta, avocat spécialisé en contrats publics, « le principe de neutralité doit être garanti sur l'ensemble du domaine public », pas seulement sur les panneaux d'affichage des gares mais aussi dans « les locaux concédés à des fins commerciales dans leur enceinte ».

Il souligne toutefois que « les choses sont quelque peu différentes » dans les Relay, dans la mesure où « les libertés d'expression, d'opinion, et la liberté de la presse doivent être prises en compte et mises en balance avec le principe de neutralité ». Il ne saurait donc y avoir par principe une interdiction de mise en vente des contenus de nature politique, idéologique et religieux. Toutefois, l'avocat considère qu'une « juste conciliation entre ces libertés et principes devrait conduire à faire obstacle à ce que des contenus d'une même ligne politique, idéologique ou religieuse soient systématiquement mis en avant au détriment des autres. Dans ce cas, le principe de neutralité pourrait effectivement s'en trouver affecté. »

Chapitre deux. « Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes pour mettre en avant certains journaux »

En rachetant le groupe Lagardère, Vincent Bolloré n'a pas seulement pris le contrôle des enseignes Relay et d'une dizaine de maisons d'édition, dont Fayard. Il a aussi mis la main sur Europe 1 et le Journal du Dimanche, deux médias dont il a rapidement fait partir la majorité de la rédaction pour la remplacer par des journalistes plus proches de ses idées, comme il l'avait déjà fait avec iTélé, devenu CNews. Il a aussi lancé en 2024 un nouvel hebdomadaire, baptisé JDNews, qui s'est distingué dès le départ par sa ligne très droitière et qui a récemment fait polémique pour une « une » pro-russe. L'enquête que nous avons menée dans les Relay montre une nette surreprésentation du JDNews, par rapport à son audience réelle, dans les zones non-payantes consacrées à la presse magazine.

Selon le classement de l'Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), mesurant l'audience de la presse magazine française au premier semestre 2026, le JDNews, avec 678 000 lecteurs réguliers, arrive loin derrière d'autres hebdomadaires comme Paris Match, Le Point, Le Nouvel Obs, L'Express ou encore Marianne. Sur la période étudiée, il apparaît pourtant comme le cinquième magazine le plus mis en avant dans les Relay, juste derrière le Nouvel Obs. Il est notamment le deuxième plus présent en tête de gondole, dans des zones qui ne relèvent pas d'opérations commerciales.

Infographie : Sandra Mu

En 2025, le magazine s'écoulait à 148 000 exemplaires chaque semaine, en petite partie grâce à des ventes ponctuelles couplées à d'autres magazines du groupe, logés chez Prisma Media, comme Télé Loisirs, Capital ou Voici. « Les synergies sont partout au sein des différentes entités du groupe contrôlé par Bolloré. À Prisma, on nous dit de mettre du Canal + dans les programmes TV par exemple », réagit Emmanuel Vire, délégué syndical SNJ-CGT. Au moment du rachat de Prisma par le magnat d'extrême droite en 2021, il aurait été dit selon lui en comité social d'entreprise (CSE) que l'intégration dans le groupe faciliterait les placements dans les Relay pour booster les ventes. Ce qui ne s'est pas vérifié dans les faits parce que, ajoute-t-il en référence au plan social en cours, « de toute façon, Bolloré veut détruire les titres de Prisma Media ».

La distribution de la presse est davantage régulée que celle de l'édition en matière de respect du pluralisme.

En théorie, la distribution de la presse est davantage régulée que l'édition en matière de respect du pluralisme. Quand un titre de presse est reconnu d'information politique et générale (IPG), un marchand de journaux ne peut pas refuser de le diffuser. Quand ils ont l'agrément de la Commission paritaire de la presse et des agences de presse (CPPAP) hors IPG, les journaux sont assortis dans les points de vente selon leurs chiffres de vente, en application des règles de l'accord interprofessionnel. L'Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) est chargée de faire respecter ces règles. Elle nous a précisé ne jamais avoir reçu de plaintes d'éditeurs de titres de presse en lien avec leur placement dans les Relay.

De fait, de la même manière que pour les maisons d'édition, aucun magazine que nous avons interrogés pour cette enquête ne se juge mal traité par Lagardère – qui est pour eux un partenaire incontournable. Romain Jubert, le fondateur du magazine de société Vieux affirme « avoir de très bonnes relations avec les équipes de Relay » et être satisfait du positionnement de sa revue trimestrielle. Il voit plutôt dans le déploiement des titres d'extrême droite « le reflet des opinions de la société française ».

illustration : Sandra Mu

Tout comme dans les grandes et moyennes surfaces ou dans les maisons de la presse, il est possible pour les médias papier de souscrire à des offres commerciales, pour qu'un titre soit mis en avant dans les points de vente Relay. La plaquette officielle de Lagardère Travel Retail indique par exemple qu'une mise en avant en caisse dans 400 points de vente « STAR » pour « déclencher des achats d'impulsion » coûte 9 900 euros pour trois à quatre jours et 12 900 euros pour sept jours.

« Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes. »

Néanmoins, à en croire les témoignages des vendeurs qui ont accepté de nous parler anonymement, certains magazines sont mis en tête de gondole dans les Relay entre les rayons, sans budget publicité associé. « Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes pour mettre en avant certains journaux. Depuis que Bolloré est à la tête du siège, les magazines à mettre en rayon à l'entrée du magasin, à côté des produits alimentaires sont obligatoires », rapporte un vendeur dans un Relay d'une gare métropolitaine. Les données récoltées montrent que sur ces espaces, sur les côtés des rayons, le JDNews est effectivement très présent. Il est souvent exposé aux côtés d'autres magazines comme Le Nouvel Obs, L'Express et Le Point. Quand ils sont tous les quatre positionnés sur la même étagère, le titre appartenant à Bolloré est le plus visible, à hauteur d'œil. Une autre employée qui a travaillé trois ans dans un Relay d'une grande ville indique elle aussi qu'à partir du moment où « le directeur du JDD a changé » et que le supplément JD News a été ajouté, « ils ont été plus mis en avant ».

Photo prise dans le Relay de la gare de Marseille St-Charles, 20 mars 2026 à la veille du second tour des élections municipales

Nos données font ressortir d'autres anomalies, comme la présence dans les Relay de la revue satirique d'extrême droite La Furia, qui a perdu son agrément en juillet 2025 suite à une saisine de SOS Racisme. Les marchands de journaux ne sont plus obligés de la diffuser, la CPPAP ayant estimé que les propos qu'elle contient étaient susceptibles de faciliter des actes xénophobes et racistes pénalement réprimés et ne relevait donc pas d'un « intérêt général quant à la diffusion de la pensée ». Sur la couverture du dernier numéro du trimestriel, ouvertement raciste et LGBTphobe, une question est posée sous la moustache d'Adolf Hitler : « Faut-il le ressusciter ? » Pour Clémentine Elfasci, membre du pôle juridique de SOS Racisme, « d'autres distributeurs ont, suite à la décision de la CPPAP, arrêté de diffuser la revue. La SNCF doit faire de même dans les Relay en gares pour ne pas se rendre complice de la banalisation de la haine dans l'espace public. »

En tête de gondole du plus grand Relay de la Gare de l'Est à Paris, autre surprise : la revue "Transitions & Energies" rachetée en 2024 par un think tank anti-éolien.

En tête de gondole du plus grand Relay de la Gare de l'Est à Paris, autre surprise : la revue trimestrielle Transitions & Energies, rachetée en 2024 par un think tank anti-éolien, le Cérémé, aux côtés de l'un des ses proches partenaires Fabien Bouglé (lire notre article). Ce magazine au tirage limité prétend apporter un contrepoint aux débats sur les politiques énergétiques en n'hésitant pas à flirter avec le climato-scepticisme. Pour preuve cet extrait de l'édito du rédacteur en chef Eric Leser dans le numéro 28 de la revue (mars à mai 2026) : « La température moyenne à la surface de la Terre, un chiffre qui ne signifie pas grand chose en soi, est généralement estimée à environ 15°C, soit 4°C en dessous du seuil minimal de confort thermique pour l'être humain. Toutes choses égales par ailleurs, un léger réchauffement climatique serait bénéfique à la vie humaine. Il s'agit certes d'une analyse simpliste, mais on ne peut pas balayer la réalité physique d'un revers de main. »

Pour la climatologue Valérie Masson-Delmotte, « ces quelques phrases sont un condensé de déni scientifique, reflétant une ligne éditoriale tournée vers la désinformation, en contradiction totale avec les valeurs de la SNCF ». Le groupe valorise régulièrement le voyage en train comme une solution au réchauffement climatique et subit de plein fouet ses impacts, à l'image des nombreux trajets annulés à cause de la canicule qui s'est abattue récemment sur le pays.

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Chapitre trois. Que fait la SNCF ?

Interrogée à plusieurs reprises pour cette enquête, la SNCF n'a pas souhaité faire de commentaires. En revanche, selon nos informations, un audit serait en discussion pour objectiver la logique commerciale derrière la sélection et la mise en avant des livres et magazines dans les magasins Relay. « On veut comprendre si des consignes ont été passées », nous a indiqué une source proche du dossier. SNCF Gares & Connexions n'a pas confirmé si l'audit aurait bien lieu. .

Historiquement, le fondateur du groupe Hachette, qui a ouvert sa première bibliothèque de gare en 1853 dans la Gare du Nord à Paris, s'était arrangé pour négocier des contrats d'exclusivité avec les compagnies ferroviaires. Cette exclusivité perdure aujourd'hui à travers un partenariat entre la filiale Gares & Connexions du groupe SNCF et Lagardère Travel Retail, appartenant au groupe Louis Hachette, lui-même détenu par Vincent Bolloré. C'est en novembre 2023 que ce dernier a finalisé cette acquisition, après trois ans et demi de négociations.

Infographie : Sandra Mu

Gares & Connexions et Lagardère Travel Retail ont créé une société baptisée Lagardère & Connexions, dont ils sont co-actionnaires à parts égales, pour gérer les 328 boutiques réparties dans les gares. Ces boutiques comprennent dans certains cas d'autres enseignes que Relay, comme Monoprix ou la FNAC. En janvier 2023, le contrat d'occupation temporaire a été renouvelé pour dix ans, suite à la modification des statuts et du pacte d'actionnaires de leur société commune. Ces modifications étaient censées permettre à la filiale de la SNCF d'exercer un « contrôle étroit » sur la co-entreprise et de bénéficier d'un plus grand pouvoir sur la majeure partie des décisions stratégiques.

Comment la SNCF exerce-t-elle donc ce « contrôle étroit » pour s'assurer que le principe de neutralité des services publics est respecté ou qu'aucun traitement de faveur n'a lieu entre Relay, les médias, les maisons d'édition et le distributeur Hachette appartenant tous au même groupe ? « En l'état des pièces dont je dispose, aucune stipulation contractuelle portant sur l'occupation d'emplacements en gares ne porte sur les modalités de détermination des titres de presse, livres et magazines mis en avant dans les Relay », analyse Yacine Baïta, avocat spécialisé en contrats publics. La directrice de Lagardère & Connexions a fait toute sa carrière chez Lagardère, et la commercialisation des produits est gérée par des employés de Lagardère.

Cette incohérence fait réagir le délégué syndical de Sud-Rail, Julien Troccaz. « On nous parle sans cesse d'éthique et de valeurs à la SNCF. Au siège, ils aiment commémorer l'engagement des cheminots dans la Résistance contre le nazisme. On ne peut pas, à la fois, célébrer cet héritage et aider Bolloré à diffuser des propos racistes, xénophobes, climato-sceptiques, misogynes et homophobes dans les Relay. » Le syndicat s'est déjà mobilisé avec succès pour appeler la SNCF à refuser la campagne publicitaire autour du livre de Jordan Bardella, mais aussi pour que la compagnie ferroviaire cesse d'offrir aux cheminots des coffrets cadeau Smartbox, appartenant au milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Dans le cas des Relay, il appelle la SNCF à assurer un « vrai contrôle ».

Guillaume Dasquié, membre du collectif d'auteurs les États généreux formé suite à la crise chez Grasset, formule la même demande en ce qui concerne les livres, afin qu'un « respect de la pluralité des opinions soit appliqué à la vente et aux choix de mise en avant dans les gares ». Critiquant « la logique de concentration qui fait petit à petit disparaître le pluralisme dans l'édition » et la possibilité pour Vincent Bolloré de « faire monter artificiellement un bouquin qui vient de nulle part », il avertit sur les risques du partenariat entre la SNCF et Louis Hachette Group.

« La SNCF a plus de responsabilités que ce que l'on aurait pu croire. »

« Ce qui est frappant, c'est que la SNCF a plus de responsabilités que ce que l'on aurait pu croire. L'inaction jusqu'ici relève d'une forme mauvaise volonté évidente », réagit Aurélien Saintoul, député LFI. « Elle aurait dû prendre en considération le risque d'instrumentalisation des Relay à des fins idéologiques, déjà connu au moment du renouvellement du contrat, et mettre des gardes-fou pour empêcher Bolloré de vampiriser de l'espace public à bas bruit », ajoute la députée écologiste Sophie Taillé-Polian, porteuse d'une proposition de loi sur la concentration des médias.

Fabrice Février, co-directeur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès, plaide de son côté pour des mesures plus structurelles permettant de limiter la concentration verticale culturelle. Le gouvernement pourrait selon lui s'inspirer du concept de « gatekeeper », utilisé par la Commission européenne pour réguler les plateformes et permettant de repenser la domination d'un acteur sur un marché. À ce titre, un acteur n'est pas considéré comme dominant parce qu'il détient une certaine part de marché, « il l'est parce qu'il contrôle un point de passage dont dépendent d'autres acteurs pour atteindre leurs marchés ou leurs publics », comme des médias, des capacités logistiques de distribution ou des points de vente.

« Ce monopole n'est pas une fatalité », déclare quant à lui Rémi Donaint, porte-parole d'Alternatiba, association membre de la coalition Désarmer Bolloré, qui avec Sud-Rail a lancé une pétition aux côtés de plusieurs mouvements et associations. « La SNCF doit y mettre un terme et laisser place à des acteurs diversifiés et indépendants. »

Épilogue

Dans le Relay de la Gare de Lyon à Paris, le rayon livres se démarque par rapport à tous les autres points de vente visités lors de notre enquête, avec une sélection plus progressiste et pluraliste. Cette exception – un « petit village gaulois » selon les propos d'un libraire-employé cité par Le Monde – s'explique par son statut un peu particulier. Au début des années 2000, les équipes de Relay ont décidé de s'associer à la chaîne suisse de librairie Payot dans quelques gares et aéroports pour répondre à une demande plus exigeante des voyageurs en matière de sélection littéraire. Depuis, le Covid est passé par là, et seul le Relay de la Gare de Lyon a encore la possibilité de s'approvisionner directement auprès des maisons d'édition, en complément des livres envoyés par la centrale.

Au moment où une partie de la classe politique, médiatique et littéraire s'émeut de la menace d'un « groupe médiatique et éditorial », qui « mène une guerre culturelle et idéologique au grand jour » (selon les termes d'une tribune rassemblant 200 éditeurs et éditrices), cet exemple démontre qu'un autre modèle, moins dépendant des décisions du groupe Hachette et de son actionnaire majoritaire, est possible.


Méthodologie
Le travail d'analyse quantitative s'est déroulé sur une période de cinq semaines, du 9 mars au 12 avril 2026, dans trente gares de différentes tailles réparties sur tout le territoire (Grenoble, Villefranche-sur-Saône, Lyon, Chambéry, Besançon, Chalon-sur-Saône, Redon, Rennes, Vannes, Brest, Fleury-les-Aubrais, Orléans, Strasbourg, Dunkerque, Lille, Amiens, Paris Gare de l'Est, Paris Gare du Nord, Fontainebleau, Rouen, Caen, Le Havre, Bayonne, Montpellier, Brive, Toulouse, Marseille, Avignon, Nantes et Angers). La collecte de données hebdomadaire s'est portée sur : la présence d'une liste d'essais sélectionnés selon le classement des meilleures ventes GfK, les dates de sortie et une diversité d'opinions politiques exprimées ; l'analyse du classement des meilleures ventes de livres affiché dans les Relay ; la mise en avant de magazines dans les rayons des Relay.
Les mises en avant comptabilisées sont celles en caisse, sur des présentoirs individuels spécifiques sous-titrés (Focus, Must-Have, Star, On aime) appelé “Présentoir Flash” (selon les termes marketing des enseignes Relay) ou en tête de gondole. Les têtes de gondole sont les magazines mis en avant sur des étagères rouges sur les côtés des rayons. Les zones Actu ou Hors-Séries comportant plusieurs titres de presse magazine n'ont pas été comptabilisées car elles ne sont présentes que dans certains points de vente. À première vue, elles semblent plutôt pluralistes. La mise en avant d'un magazine plusieurs fois dans le Relay n'est pas comptabilisée. Lorsque c'est le cas, la mise en avant est comptée en priorité comme « En caisse », puis en second rang « Présentoir Flash », et enfin en « Tête de
gondole » (voir plus haut le schéma sur l'organisation d'un Relay).
La presse quotidienne n'a pas été analysée. Les chiffres sur les ventes de livre sont basés sur l'outil de comptabilisation et de classement de référence GfK, utilisé par la profession.
Pour collecter les données, l'Observatoire des multinationales a développé une méthode d'enquête participative, à laquelle ont pris part des membres d'Alternatiba, du syndicat Sud-Rail et des Soulèvements de la Terre. Des tableaux ont été remplis chaque semaine. Les données ont été vérifiées par l'Observatoire des multinationales grâce à des photos dans 92% des cas. Les 8% qui n'ont pas pu être vérifiés n'ont pas d'impact significatif sur l'interprétation des résultats. Tous les Relay étant organisés de manière différente, il n'est pas toujours facile de comparer les techniques de mise en avant. La méthodologie permet grâce à des catégories assez larges de classifier les types de mises en avant de la presse magazine. Néanmoins, il peut arriver que des anomalies se soient glissées dans le set de données, par exemple lorsque nous avons trouvé des présentoirs spécifiques pour un magazine comme JDNews. Ces présentoirs ne semblent pas relever d'opérations commerciales car ils sont pérennes mais sont quand même classifiés comme « Présentoir Flash ».
Le travail d'analyse quantitative a été complété par une série d'entretiens et l'obtention de différents documents. SNCF Gares & Connexions, Lagardère Travel Retail et Fayard ont été contactés pour confirmer et commenter nos conclusions, mais n'ont pas répondu.

24.06.2026 à 07:00

Aramco, champion du monde des émissions

C'est la multinationale la plus émettrice de gaz à effet de serre au niveau mondial, selon les calculs du projet Carbon Majors. Aramco, l'entreprise pétrolière saoudienne, pesait pour 4,3 % des émissions globales en 2024.
Sur la période 1875-2024, c'est-à-dire depuis les débuts de l'ère industrielle, Aramco occupe également la première place du classement des entreprises destructrices du climat, avec 3,66% des émissions historiques, devant Chevron, ExxonMobil et Gazprom. Aujourd'hui, outre (…)

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C'est la multinationale la plus émettrice de gaz à effet de serre au niveau mondial, selon les calculs du projet Carbon Majors. Aramco, l'entreprise pétrolière saoudienne, pesait pour 4,3 % des émissions globales en 2024.

Sur la période 1875-2024, c'est-à-dire depuis les débuts de l'ère industrielle, Aramco occupe également la première place du classement des entreprises destructrices du climat, avec 3,66% des émissions historiques, devant Chevron, ExxonMobil et Gazprom. Aujourd'hui, outre Aramco, ce sont plutôt des entreprises indiennes ou chinoises qui comptent parmi les plus gros émetteurs mondiaux, du fait de leurs activités dans le charbon.

Aramco est aussi l'une des seules multinationales à pouvoir rivaliser avec les entreprises du secteur de la tech en termes de capitalisation boursière. Elle pointe à la neuvième place des entreprises les plus valorisées au monde, à 1700 milliards de dollars.

Aramco est enfin l'un des principaux sponsors de la Coupe du monde de football en train de se dérouler au Canada, aux Etats-Unis et au Mexique. Des centaines de millions de téléspectateurs sont exposés à ses publicités dans les stades qui vantent son rôle de « partenaire énergétique ». Un bel exemple de « sportswashing » pour une multinationale qui est surtout la championne du monde de la destruction climatique.

23.06.2026 à 08:00

Climato-sceptiques, réseaux Stérin et MAGA... Bienvenue à l'ARC, « rendez-vous stratégique » pour les réacs français

Anne-Sophie Simpere

En pleine canicule et alors que le RN semble enfin découvrir les rapports du GIEC, les représentants de l'extrême droite française se retrouvent cette semaine à un sommet international des élites « anti-woke » et « anti-climat » à Londres. Un rendez-vous sponsorisé par de grandes fortunes pétrolières, des industries pharmaceutiques ou un fonds d'investissement basé à Dubaï auquel devait aussi participer, de manière plus inattendue, l'économiste Philippe Aghion.
« Une opportunité (…)

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En pleine canicule et alors que le RN semble enfin découvrir les rapports du GIEC, les représentants de l'extrême droite française se retrouvent cette semaine à un sommet international des élites « anti-woke » et « anti-climat » à Londres. Un rendez-vous sponsorisé par de grandes fortunes pétrolières, des industries pharmaceutiques ou un fonds d'investissement basé à Dubaï auquel devait aussi participer, de manière plus inattendue, l'économiste Philippe Aghion.

« Une opportunité exceptionnelle » : c'est ainsi que l'Institut de formation politique (IFP) présente à ses auditeurs son offre de sponsoriser leur participation à la conférence de l'Alliance for Responsible Citizenship (ARC), qui se tient du 23 au 25 juin à Londres. L'événement vise à tisser des liens entre conservateurs de tous pays pour « bâtir une vision plus porteuse d'espoir pour l'avenir et refonder [la] civilisation ». L'IFP, lié au réseau Atlas et financé par l'homme d'affaires d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin, s'est donné pour vocation de former des représentants des droites françaises pour prendre de la place dans les institutions et les médias (lire notre enquête). Pour les jeunes qui suivent ses séminaires, c'est l'occasion rêvée de se frotter à tout le gratin de l'internationale réactionnaire.

Les prises de parole lors de l'édition précédente de la conférence ARC, en 2025, ne laissent guère de doute sur ce qui menace selon l'ARC ladite « civilisation » (occidentale bien entendu) : le « wokisme » et les politiques climatiques. Cette année-là, plus de 4000 personnes venues de 96 pays auraient assisté à l'événement. Dont une cinquantaine de Français, parmi lesquels un collaborateur parlementaire de l'eurodéputé RN Nicolas Bay et des membres du collectif d'extrême-droite Némésis. Et bien sûr, Alexandre Pesey, le fondateur et directeur de l'IFP, qui était l'un des intervenants.

De Marion Maréchal à Philippe Aghion (qui a finalement annulé), une délégation française bien fournie

Et cette année ? DeSmog et Unearthed ont obtenu une liste des participants inscrits que nous avons pu consulter. Parmi les Français, on y trouve pêle-mêle l'eurodéputée d'extrême droite Marion Maréchal, des collaboratrices des député RN Julien Odoul et Gérault Verny (actionnaire de Frontières), un autre collaborateur de Nicolas Bay, de jeunes conseillers municipaux de droite, plusieurs membres de SOS Chrétiens d'Orient, des représentants du think tank droitier Institut pour la justice, un étudiant français invité au MCC Budapest, le think tank pro-Orbán (lire notre enquête), le fondateur de l'Observatoire de l'immigration et de la démographie (OID) Nicolas Pouvreau-Monti (notre enquête), et Maxime Hémery son co-fondateur et par ailleurs salarié du projet Périclès de Pierre-Édouard Stérin, ainsi que le directeur de Périclès Arnaud Rérolle. Un bel l'éventail de la droite française la plus réactionnaire.

Ils retrouveront, parmi les autres participants à la conférence, des représentants de think tanks et autres organisations de divers pays, mais aussi des banquiers, des investisseurs, ou des cadres de multinationales comme Palantir, mais aussi d‘Airbus ou Sanofi (mais il n'est pas possible d'établir s'ils participent au nom de leur entreprise ou pas). Avec un ticket d'entrée individuel à 1500 livres sterling (1730 euros), l'événement n'est pas destiné au grand public.

Quant à Alexandre Pesey, il comptera une nouvelle fois parmi les intervenants de ce « Davos anti-woke », aux côtés de figures MAGA, de l'extrême droite britannique, d'organisation réactionnaires anti-avortement, anti-trans et de climato-sceptiques... ainsi que du patron de Bayer Bill Anderson.

L'autre Français cité dans la liste des orateurs interpelle : celui de l'économiste Philippe Aghion, théoricien de la « destruction créatrice » et considéré comme l'un des inspirateurs des politiques économiques d'Emmanuel Macron. Que faisait cet ancien étudiant communiste dans cet aréopage de l'extrême droite internationale ? Interrogé à ce sujet, il n'a pas initialement répondu à nos questions. Suite à la parution de cet article, le Collège de France nous a informé que Philippe Aghion avait annulé sa participation à l'événement.

Financements Stérin et intérêts fossiles

Qu'au moins deux représentants du projet Périclès de Pierre-Édouard Stérin apparaissent sur la liste des participants n'est pas forcément surprenant, puisqu'en 2025, le Fonds du bien commun du milliardaire réactionnaire était remercié par ARC pour son soutien financier. Cette liste de donateurs inclue aussi le co-fondateur de Palantir Joe Lonsdale, Joe Craft, président de l'une des plus grosses sociétés de charbon des États-Unis, ou encore Bud Brigham, un magnat du pétrole texan de premier plan qui a fait fortune grâce au boom du schiste et affiche son climato-scepticisme. Tous trois ont financé les campagnes électorales de Donald Trump.

En 2025, le Fonds du bien commun de Pierre-Édouard Stérin était remercié par ARC pour son soutien financier.

La société de fracturation hydraulique Heyco Energy et Howard Energy Partners, l'une des plus grandes entreprises d'infrastructures énergétiques des États-Unis, sont aussi sur la liste. Au total, sur les 42 donateurs et sponsors mentionnés nommément par l'ARC l'année dernière, DeSmog et Unearthed ont compté neuf entreprises ou dirigeants du secteur des énergies fossiles, ainsi qu'un certain nombre d'autres personnes ou organisations ayant des intérêts dans ce secteur. On ne s'étonnera pas que pour les organisateurs de la conférence, la refondation de la « civilisation » passe par la défense de la famille traditionnelle plutôt que par une action résolue contre la crise climatique. Ironique, alors que la conférence s'ouvre sur une journée annoncée à 37°C à Londres.

Raout climato-sceptique sous 37°C

Dès la première édition en 2023, les questions d'énergie et d'environnement ont été au centre, avec pour priorité non pas de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais de maintenir un approvisionnement abondant en énergie fossile.

Si le Rassemblement national semble aujourd'hui – très tardivement – découvrir grâce à la canicule les rapports du GIEC, sa forte délégation à la conférence ARC montre que ses réseaux restent bel et bien branchés aux intérêts fossiles.

C'est dès la première édition de l'événement, en 2023, que les questions d'énergie et d'environnement ont été au centre de l'attention, avec pour priorité non pas de réduire les émissions de gaz à effet de serre, comme l'exhortent les scientifiques, mais de maintenir un approvisionnement abondant en énergie, y compris fossile. En 2025, dans une discussion avec Jordan Peterson, influenceur canadien « anti-woke » qui a décidé depuis plusieurs années de se nourrir uniquement de viande, le leader de l'extrême droite britannique Nigel Farage expliquait que le carbone était une bonne chose, et l'activité solaire et volcanique les principaux responsables des changements climatiques – une « fake news » debunkée depuis plus de dix ans.

D'autres figures majeures du déni climatique interviennent aux conférences ARC, comme Stephen Koonin, Michael Shellenberger, l'ancien premier ministre australien Tony Abbott, et Vivek Ramaswamy, un Républicain étasunien qui a qualifié le changement climatique de « hoax ». Lois Perry, proche de Nigel Farage et directrice de la branche européenne du think tank climato-sceptique Heartland institute, était aussi dans la salle en 2025. Autre invité récurrent de l'ARC : le secrétaire d'État à l'énergie de Donald Trump, Chris Wright, qui a fait fortune dans le gaz de schiste et la fracturation hydraulique.

images extraites du trailer "Welcome to the Age of Reconstruction" pour les conférences ARC 2026

Cette année-là, Paul Marshall, l'un des fondateurs de l'ARC, s'était vivement attaqué aux politiques climatiques, affirmant que les pays du monde entier étaient « contaminés par un zèle idéologique » et évoquant un « syndrome de dérangement climatique » qui allait sacrifier la prospérité économique. Paul Marshall est à la tête du fonds d'investissement Marshall Mace, qui avait investi en 2023, selon selon le calcul de DeSmog, 2,2 milliards de dollars dans des entreprises d'énergies fossiles. Marshall est aussi propriétaire de la chaîne conservatrice GB News, le « Fox News britannique », accusée d'avoir diffusé près de 1000 attaques contre la lutte contre le changement climatique avant et après les élections de 2024.

Fonds d'investissement basés à Dubaï et Hong Kong

L'Alliance for Responsible Citizenship, qui organise la conférence, est enregistrée au Royaume-Uni non comme une association, mais comme une entreprise. Ses actionnaires sont Paul Marshall, et le groupe d'investissement Legatum, basé à Dubaï. Ce fonds financier fondé par Christopher Chandler est également derrière le think tank libertarien Legatum Institute, rebaptisé récemment Prosperity Institute. ARC a été initialement enregistrée en 2016 sous le nom « Prosperity UK 2017 » avant de prendre son nom actuel en 2023. À l'exception de Paul Marshall, toutes les personnes exerçant un contrôle significatif sur ARC ont des adresses à Dubaï. La baronne Philippa Stroud, également administratrice du Legatum Institute, en est aujourd'hui la directrice générale. Membre du parti conservateur, elle s'est fait connaître par des actions de lutte contre la pauvreté avant de se consacrer à « libérer » la recherche universitaire « contre les pression de l'académo-militantisme écologique, décolonial et post-patriarcal ».

À l'exception de Paul Marshall, toutes les personnes exerçant un contrôle significatif sur ARC ont des adresses à Dubaï.

L'écosystème autour de l'ARC comprend de nombreuses autres personnalités du monde de la finance et des investissements internationaux. Parmi elles : Louis-Vincent Gave, fils du financier historique de l'extrême droite française Charles Gave, qui fait partie du conseil consultatif du réseau. Il gère depuis Hong kong le fonds d'investissement Gavekal – un autre financeur de la conférence ARC – et mise beaucoup sur les investissements en Chine, un pays qui, selon lui, « va bien ». Louis-Vincent Gave est aussi actionnaire de la holding Cantio, derrière les journaux Causeur, Conflits et Transitions & Énergies, un magazine très opposé à l'éolien.

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Toutes les familles de l'internationale réactionnaire au rendez-vous

Au-delà des réseaux de la finance et du climato-scepticisme, toutes les autres familles de l'internationale sont représentées aux conférences ARC. Y compris celle de la Tech. Peter Thiel était à la conférence 2025, et Trae Stephens, son partenaire au sein du fonds de capital-risque Funders Fund et co-fondateur de la start-up de défense Anduril, spécialisée dans les drones et systèmes d'armement dopés à l'intelligence artificielle (IA), a annoncé sa présence cette année. Louis Mosley, DG de Palantir UK/Europe, lui aussi est de nouveau inscrit sur la listes des participants à la conférence en 2026. En 2025, il y avait déjà fait un discours pour fustiger la censure des ONG, fact-checkers et experts et présentant Elon Musk comme un rebelle qui avait permis de libérer la parole sur X.

Les think tanks de la sphère MAGA seront eux aussi bien représentés à Londres cette semaine. Interviendront notamment à la tribune Kevin Roberts, le président de la Heritage Foundation, cheville ouvrière du « Project 2025 », le programme politique proposé à Donald Trump (lire notre article), ou encore Rod Dreher, mentor de JD Vance qu'il aurait accompagné dans sa conversion au catholicisme et directeur d'un « projet de réseau » au Danube Institute, organisation proche de l'ex Premier ministre hongrois Viktor Orbán. Au moins sept autres personnes liées au Danube Institute sont inscrites pour la conférence ARC 2026.

Relais du trumpisme en Europe

Plusieurs participants sont également attendus au nom de l'Alliance Defending Freedom (ADF), une organisation chrétienne ultra-réactionnaire qui se bat principalement contre l'avortement et le mariage pour tous. Kristen Waggoner, sa directrice, qui sera présente à Londres, est aussi membre du conseil consultatif de la Commission sur la liberté religieuse du gouvernement Trump. En Europe, ADF a été l'un des fers de lance de la croisade contre le Digital Services Act, la directive sur la modération des réseaux sociaux, contre laquelle l'administration Trump a également sorti l'artillerie lourde (lire notre enquête).

Sarah Rogers, sous-secrétaire d'État des Etats-Unis, s'est donnée pour mission de répandre le trumpisme en Europe, y compris en finançant des think tanks comme Western Arc en France,

Sarah B. Rogers, sous-secrétaire d'État des États-Unis à la diplomatie publique et aux affaires publiques, sera également à la tribune de la conférence ARC. Elle s'est donnée pour mission de répandre le trumpisme en Europe, y compris en finançant des think tanks sur le vieux continent. L'un des bénéficiaires de ces largesses est Western Arc, une organisation pro-Trump française, dont le fondateur est sur la liste des participants attendus. La croisade de Sarah Rogers s'inscrit dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine, qui affiche son alignement avec les partis d'extrême droite en Europe. Partis qui seront bien représentés à ARC 2026 : outre les collaborateurs parlementaires RN et UDR pour la France, des élus et proches de partis d'extrême droite nationaux, comme Reform UK (Royaume-Uni), Vox (Espagne) ou PVV (Pays-Bas) devraient être présents, ainsi que des représentants des Patriotes pour l'Europe et des Conservateurs et réformistes européens (ERC), les groupes parlementaires d'extrême droite où siègent respectivement Jordan Bardella et Marion Maréchal.

« En 2025, nos participants ont pu échanger directement avec Kevin Roberts, président de la Heritage Foundation », rappelle l'Institut de formation politique dans son appel à candidatures, qui promet d'autres occasions de « networker » cette année. Qu'il s'agisse de rencontrer des think tanks conservateurs étasuniens, des dirigeants de fonds d'investissement ou des cadres de l'industrie pétrolière ou pharmaceutique, les auditeurs français auront trois jours pour resserrer leurs liens avec l'internationale réactionnaire en vue de défendre leur conception de la « civilisation » - une « civilisation » où les populations croulent sous les canicules tandis que les élites financières peuvent continuer de prospérer.

17.06.2026 à 08:00

À Bruxelles, le lobbying se porte très bien

382 millions d'euros. Ce sont les dépenses totales déclarées par les plus gros « représentants d'intérêts », aka les lobbys, dans la capitale européenne en 2025, selon les chiffres collationnés par notre partenaire Corporate Europe Observatory.
Le calcul porte sur les organisations qui déclarent plus d'un million d'euros de dépenses annuelles - au nombre de 173 au total.
Ces dépenses de 382 millions en 2025 sont 50% supérieures à ce qu'elles étaient en 2020, signe que l'investissement (…)

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382 millions d'euros. Ce sont les dépenses totales déclarées par les plus gros « représentants d'intérêts », aka les lobbys, dans la capitale européenne en 2025, selon les chiffres collationnés par notre partenaire Corporate Europe Observatory.

Le calcul porte sur les organisations qui déclarent plus d'un million d'euros de dépenses annuelles - au nombre de 173 au total.

Ces dépenses de 382 millions en 2025 sont 50% supérieures à ce qu'elles étaient en 2020, signe que l'investissement politique des grandes entreprises à Bruxelles ne faiblit pas - au contraire. Les autorités européennes sont engagées dans une politique de déréglementation tous azimuts qui ne peut que leur convenir et qu'elles ont largement inspirée (lire Derrière la vague de dérégulation, des institutions européennes de plus en plus soumises aux industriels).

Les acteurs de la tech (Meta, Amazon et autres) occupent la première place du classement par secteur, avec 73 millions d'euros de dépenses annuelles déclarées, mais ils sont talonnés par les géants de la finance, de l'énergie et de la chimie.

Tous les détails sur ces chiffres et la méthodologie sont disponibles sur le site de Corporate Europe Observatory (en anglais).

16.06.2026 à 07:00

Derrière la loi « simplification », l'offensive des Big Tech et du lobby des datacenters

Séverin Lahaye

L'article 35 de la loi de simplification, finalement adoptée en avril 2026, crée le statut de « projet national d'intérêt majeur » qui vise à faciliter la construction rapide de nouveaux data centers. Des gros acteurs économiques ont pesé de tout leur poids pour faire adopter cette mesure stratégique, à commencer par les Big Tech qui ont démontré une nouvelle fois l'étendue de leurs réseaux d'influence. Premier volet d'une enquête en deux parties.
La France, patrie des datacenters géants (…)

- Profits et pertes : derrière le boom des datacenters en France / , , , , , , ,
Texte intégral (4829 mots)

L'article 35 de la loi de simplification, finalement adoptée en avril 2026, crée le statut de « projet national d'intérêt majeur » qui vise à faciliter la construction rapide de nouveaux data centers. Des gros acteurs économiques ont pesé de tout leur poids pour faire adopter cette mesure stratégique, à commencer par les Big Tech qui ont démontré une nouvelle fois l'étendue de leurs réseaux d'influence. Premier volet d'une enquête en deux parties.

La France, patrie des datacenters géants ? C'est en tout cas ce que souhaite le gouvernement, qui multiplie les gestes en vue d'accueillir de nouvelles infrastructures numériques sur le territoire. Une politique dont le premier point d'orgue aura été le sommet pour l'Intelligence artificielle (IA) de février 2025 à Paris, à l'occasion duquel Emmanuel Macron a annoncé 105 milliards de nouveaux investissements, notamment pour le projet baptisé Campus IA à Fouju, en Seine-et-Marne.

Les annonces de nouveaux projets de datacenters se succèdent, comme lors du sommet Choose France, qui s'est tenu le 1er juin 2026 à Versailles.

Depuis, les annonces de nouveaux projets se succèdent, comme lors du sommet Choose France, qui s'est tenu le 1er juin 2026 à Versailles. Le géant des télécommunications japonais SoftBank y a dévoilé un plan d'investissement de 75 milliards d'euros pour la construction de trois gigantesques datacenters dans les Hauts-de-France. Le fonds émirati MGX et Mistral AI, partenaires au sein de Campus IA (lire notre enquête), ont annoncé un nouvel investissement de 7,5 milliards d'euros pour la construction d'un autre centre. On peut également citer l'extension des sites de Data4, un opérateur français de datacenters détenu par le fonds d'investissement canadien Brookfield.

Ces investissements « records », selon les termes d'Emmanuel Macron, font suite à l'adoption de la loi de simplification de la vie économique en avril dernier par les parlementaires. Via son article 35, la loi dans sa version définitive confère à certains centres de données le statut de « projet d'intérêt national majeur » (PINM), afin d'assouplir leurs conditions d'implantation. « Ce statut pourrait être attribué aux plus gros projets de datacenters, qui se comptent sur les doigts d'une main », explique Olivier Bonneau, avocat en droit public au sein du cabinet Rivières Avocats Associés.

« On attendait cette loi depuis longtemps »

La disposition pourrait presque sembler anecdotique, noyée au milieu d'un texte de loi couvrant de nombreux aspects de la vie économique. Pourtant, l'obtention de ce label PINM devrait fournir de multiples avantages aux entreprises concernées, que ce soit en termes de fiscalité, d'assouplissement de leurs obligations environnementales, et de limitation du débat public autour de leurs projets. Et même si certaines dispositions n'ont pas été intégrées dans la loi (lire notre encadré), l'offensive de lobbying menée par les opérateurs de centres de données et leurs représentants témoigne du caractère stratégique de ce statut.

Certains dirigeants d'entreprises n'ont d'ailleurs pas caché leur plaisir après son adoption. Interrogé par Les Échos, le directeur général d'Equinix France, Régis Castané, a salué le « gain de temps colossal » permis par ce statut. « On attendait cette loi depuis si longtemps, mieux vaut tard que jamais ! », a déclaré Olivier Micheli, patron de Data4, qui a elle aussi fait du lobbying pour la loi de simplification.

Les gros acteurs étasuniens, seuls capables de construire de très grandes infrastructures, ont été en première ligne pour obtenir la création du statut de PINM.

Comme nous l'avons montré dans un précédent article, les leaders du secteur des infrastructures numériques, que ce soit en termes de centres possédés, de puissances installées ou de capitaux investis, sont majoritairement étrangers, et surtout étasuniens. Ce sont ces mêmes acteurs, seuls capables de construire de très grandes infrastructures, soit pour de l'hébergement en colocation (comme Equinix ou Digital Realty), soit pour des « hyperscalers » (des datacenters destinés à héberger en très grande quantité les données des Gafam comme Microsoft, Amazon ou Google), qui ont été en première ligne pour obtenir la création du statut de PINM.

C'est ce que confirment leurs déclarations auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). En 2024 et 2025, Equinix (4 actions de lobbying déclarées), Digital Realty (1 action), Amazon Web Services, la filiale cloud du groupe de Jeff Bezos (4 actions), Microsoft (1 action) et Google (3 actions), ont toutes effectué des actions d'influence auprès des décideurs politiques sur le sujet, soit directement, soit en recourant à des cabinets de lobbying.

Les « Big Tech » omniprésents

Le sénateur de l'Ain Patrick Chaize (Les Républicains), rapporteur d'une autre proposition de loi visant à faciliter l'arrivée des centres de données sur le territoire français, semble avoir prêté attention à leurs arguments, comme le prouve le compte-rendu de la séance en commission des Affaires économiques au Sénat en février dernier. Il déclarait vouloir « favoriser leur implantation [...] à la fois en encourageant le développement d'opérateurs français et européens tels que OVH, Data4 ou OpCore, mais aussi en attirant les investissements des Gafam ou de grands investisseurs tels que les Émiratis de MGX ou les Canadiens de Brookfield. » Pour cela, il faut selon lui appliquer « l'article 15 du projet de loi de simplification de la vie économique [article 35 de la loi promulguée, NdE] », « très attendu des acteurs ».

Un amendement pour réserver le statut de PINM aux entreprises françaises et européennes a été supprimé lors de la commission mixte paritaire.

Les députés avaient tenté d'ajouter un amendement au projet de loi de simplification pour réserver le statut aux entreprises françaises et européennes, mais ce dernier « a été supprimé lors de la commission mixte paritaire », selon l'ONG Data For Good. L'exemple de Data4, entreprise formellement française mais qui appartient au groupe canadien Brookfield, montre la difficulté à tracer une frontière nette dans ce domaine.

Les géants américains du numérique disposent de puissants réseaux dans différentes associations professionnelles censées défendre les intérêts de l'économie française. On peut citer par exemple l'Afnum (Association française des industries du numérique), dont les GAFAM sont tous membres, tout comme la majorité des poids lourds étasuniens du secteur, qui déclare une action de lobbying en faveur de l'article 15 de la loi simplification. L'Afnum compte parmi les fédérations membres du Medef (Mouvement des entreprises de France), qui a lui aussi fait du lobbying autour de cet article.

« Points de convergence »

Cette forme d'« entrisme » des multinationales américaines dans les réseaux patronaux français n'est pas nouvelle (lire notre enquête GAFAM Nation). En 2019, par exemple, le lobby France Digitale, composé d'entreprises françaises du numérique, s'était opposé à la loi instaurant la « taxe Gafam » par crainte qu'elle bride « l'attractivité de la France », relate le politiste Charles Thibout, auteur d'une thèse sur le lobbying de Google. À l'époque, France Digitale était soutenu par les « principales multinationales du numérique états-uniennes », ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, nous a assuré Melchior Bachelot, responsable des affaires publiques de l'association. Les Big Tech sponsorisent toutefois encore quelques événements organisés par le lobby.

Pour plaider la cause des datacenters, les Big Tech peuvent aussi aussi compter sur la force de frappe du Gimelec, le lobby des entreprises de la filière électronumérique française.

Pour autant, si le statut de PINM est d'abord une demande des plus gros opérateurs extra-européens, il va bénéficier aussi « à toute la chaîne de valeur de la filière », poursuit le lobbyiste. Dans ses propositions à destination des parlementaires, France Digitale appelait à « mettre en place des procédures administratives accélérées et simplifiées […] pour pouvoir installer des sites industriels, comme des datacenters ». « Ce changement de cadre normatif va encourager l'innovation dans le secteur, et peut-être que dans six mois ou un an, on aura des entreprises françaises capables d'obtenir ce statut, comme c'est le cas pour Mistral AI aujourd'hui », défend Melchior Bachelot. Il n'est donc pas si étonnant de trouver des « points de convergence » entre ces différents acteurs, poursuit-il, bien qu'il dénonce le fait que les Big Tech soient « plus entendus » par les gouvernants que les entreprises françaises.

Pour plaider la cause des datacenters, les Big Tech et leurs homologues français peuvent aussi compter sur la force de frappe du Gimelec, le lobby des entreprises de la filière électronumérique française. Fort de 210 adhérents, et comptant au sein de son conseil d'administration des représentants de grands groupes comme Schneider Electric, Siemens, Legrand ou Vinci, celui-ci a déclaré en 2025 62 actions de lobbying à la HATVP, dont plus de la moitié concernaient les datacenters (mais aucune spécifiquement sur la loi simplification), ce qui témoigne de l'importance du marché pour ses adhérents.

« On ne sait plus bien ce que l'on met derrière le label de souveraineté »

Tous ces différents acteurs se retrouvent dans le principal lobby de la filière des centres de données : France Datacenter. Parmi ses 130 adhérents, on trouve de petites entreprises de l'électronique, des cabinets de conseil, des multinationales de la construction et la plupart des opérateurs de datacenters. Ils profitent tous, à des échelles diverses, de la politique très favorable au secteur du gouvernement. Mais ce sont les plus puissantes d'entre elles qui siègent au conseil d'administration du lobby, présidé par Olivier Micheli, le patron de Data4. Parmi les autres grandes entreprises détenant un siège d'administrateur, on peut citer Digital Realty, Equinix, AWS, la société de conseil étasunienne CBRE et les multinationales françaises Eiffage, Vinci et Equans (filiale de Bouygues). Cette emprise des géants du secteur se vérifie dans les quelques actions de lobbying que l'association a déclarées en 2025, notamment en faveur du projet de loi de simplification.

Les 130 adhérents de France Datacenter profitent tous, à des échelles diverses, de la politique très favorable du gouvernement. Mais ce sont les plus puissantes d'entre elles qui siègent au conseil d'administration.

Le lobby n'a de cesse de mettre en avant l'argument de la souveraineté numérique pour défendre la déréglementation du secteur, par exemple dans son « Plaidoyer pour un numérique utile, responsable et ancré dans les territoires », publié en décembre 2025, dans lequel son président, Olivier Micheli, affirme que « les centres de données peuvent devenir de véritables leviers de souveraineté numérique [...] au bénéfice des élus et des habitants ». Son délégué général, Michaël Reffay, expliquait le 19 avril dernier sur Sud Radio que « les centres de données permettent d'assurer notre souveraineté nationale parce qu'ils apportent des capacités de calcul sur le sol français ». Des éléments de langage que reprend allègrement la ministre Anne Le Hénanff dans ses interventions. Interrogée par DC Mag à l'occasion des vœux 2026 de France Datacenter, elle expliquait que « la filière des datacenters joue un rôle crucial […] pour assurer la souveraineté numérique de notre pays ».

Cette apparence de consensus a tout de même fini par contrarier certains des acteurs du secteur, comme Damien Lucas, le directeur général de Scaleway. « On ne sait plus bien ce que l'on met derrière le label de souveraineté, il y a peut-être eu trop de « souveraineté-washing »... », s'est-il énervé devant les députés de la Commission d'enquête sur les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique, le 15 avril 2026. À la tête de cette filiale détenue par le groupe Iliad de Xavier Niel depuis 2023, il a fustigé à plusieurs reprises le narratif des géants étasuniens, qui selon lui répètent « à qui veut l'entendre que l'offre européenne n'est pas au niveau, et que les clouds souverains sont plus chers [que ceux des entreprises étasuniennes, ndlr]. »

Des responsables politiques très à l'écoute

Le nouveau délégué général de France Data Center a travaillé cinq ans au ministère de l'Économie, avant de rejoindre Bruxelles en 2022 en tant que conseiller sur le numérique lors de la présidence française du Conseil de l'UE.

Bien que critique des éléments de langage déployé par France Datacenter (dont son entreprise ne fait pas partie), Damien Lucas a tout de même travaillé à ses côtés pour rédiger un rapport remis à Anne le Hénanff le 12 mai dernier visant à accélérer l'implantation des centres de données sur le sol français. On y retrouve les principales demandes de la filière : procédure de raccordement accélérée au réseau électrique, baisse de la fiscalité, et surtout obtention du statut de PINM pour accélérer le « permitting », soit les autorisations nécessaires à leur installation. Secteur privé et gouvernement se sont également retrouvés en janvier dernier pour les Rencontres des centres de données à Bercy, réunissant notamment les membres de France Datacenter, la ministre Anne le Hénanff et des responsables de RTE, de la Direction générale des entreprises (DGE) et Business France.

Selon le sociologue Victor-Manuel Alfonso Marques, ce type de rencontres permettent au lobby « d'accompagner la régulation du secteur » en transmettant aux décideurs politiques les revendications de ses adhérents. Des décideurs qu'a longtemps côtoyés le nouveau délégué général de l'association, Michaël Reffay, arrivé en 2025. Celui-ci a travaillé cinq ans au ministère de l'Économie, avant de rejoindre Bruxelles en 2022 en tant que conseiller sur le numérique lors de la présidence française du Conseil de l'UE, puis de revenir au ministère de l'Économie, en tant que membre du cabinet de Jean-Noël Barrot, aujourd'hui ministre de l'Europe et des Affaires étrangères.

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Copier-coller

Ces connexions ont-elles servi le travail d'influence concernant la loi de simplification ? Rien ne le prouve. Mais lors de l'examen du projet de loi par l'Assemblée nationale en mars 2025, avant qu'elle soit mise en pause du fait de l'instabilité gouvernementale, le fondateur du cabinet de lobbying Ecolobby, Jordan Allouche, avait relevé de nombreuses similarités entre les amendements déposés par les parlementaires du centre, de droite et d'extrême droite, et les propositions de France Datacenter. Dans cette entreprise de copier-coller délicate, ce sont les députés du Rassemblement national (RN) qui s'en sont le mieux sortis. « Le député RN de l'Hérault, Aurélien Lopez-Liguori, a cosigné avec plusieurs collègues un amendement (n°CS1113) visant à assouplir les conditions pour qu'un datacenter soit reconnu comme projet d'intérêt national majeur », expose Jordan Allouche dans un billet sur le blog de Mediapart.

Les inquiétudes autour de l'impact écologique de ces infrastructures numériques ou sur les implications du développement incontrôlé de l'IA et de ses usages n'ont à l'inverse pas été entendues.

Au final, seuls les amendements déposés par le lobby concernant les dérogations aux codes de l'urbanisme (notamment sur la hauteur des bâtiments) et l'obtention du statut de PINM ont été introduits dans le texte voté en avril dernier. Mais cette opération « a mis en lumière une mécanique bien connue : celle d'un secteur structuré, capable de proposer ses textes clés en main, et d'élargir ses soutiens au-delà des clivages politiques », estime le lobbyiste, qui œuvre en faveur de la transition écologique.

Si on peut encore s'interroger sur les conséquences juridiques et pratiques de l'application de l'article 35 de la loi simplification (lire l'encadré), la convergence d'intérêts politiques et économiques autour de l'accélération de l'implantation de datacenters est indéniable. Les inquiétudes autour de l'impact écologique de ces infrastructures numériques ou sur les implications du développement incontrôlé de l'IA et de ses usages n'ont à l'inverse pas été entendues. Le collectif Le nuage était sous nos pieds et l'association La Quadrature du Net avaient par exemple appelé à un « moratoire sur les gros datacenters, le temps que les conditions d'une maîtrise collective des infrastructures numériques puissent être posées ». En vain.

Aller vite

Cette volonté d'aller vite, alimentée par le lobbying des Big Tech, se retrouve au niveau européen. En 2024, comme l'a rapporté Le Monde, Microsoft et les lobbies du secteur ont obtenu de Bruxelles que les informations sur les impacts écologiques de chaque centre de données soient gardées confidentielles. La Commission européenne, dans son texte sur le développement du cloud et de l'IA (« Cloud and AI Development Act », Cada), publié le 3 juin, appelle à tripler les capacités de centre de données de l'Union européenne (UE) dans les cinq prochaines années. Pour cela, elle veut que les États membres désignent au moins « une zone d'accélération » avec un « permis de référence global ». « Dans les faits, cela permet de raccourcir les délais des évaluations environnementales ou des consultations publiques », détaille le média Contexte.

C'est le résultat d'un lobbying appuyé des géants américains, comme le montre l'ONG Corporate Europe Observatory (CEO) dans son rapport « Permission to pollute » (« Permission de polluer ») : « La Commission a déroulé le tapis rouge aux géants de la tech pour qu'ils participent à l'élaboration de cette loi, en organisant en novembre 2025 un atelier avec des entreprises du secteur des technologies et de l'énergie pour les centres de données. » CEO a notamment épluché le « Feedback » de Google concernant le Cada, dans lequel la multinationale enjoint la Commission « à limiter la possibilité pour les citoyens de s'opposer à l'octroi d'autorisations pour les centres de données ». En 2025, les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) ont dépensé 35 millions d'euros pour leur lobbying, loin devant les secteurs de l'énergie, de la finance ou de la chimie, détaille l'ONG Somo dans un rapport.

Double discours

Emmanuel Macron « n'a cessé de mettre en scène sa capacité à attirer les capitaux des multinationales du numérique ».

En France même, les lobbyistes de Google disposent également de « proximités de longue date avec Sébastien Lecornu et Emmanuel Macron », selon Charles Thibout. Le président de la République « n'a cessé de mettre en scène sa capacité à attirer les capitaux des multinationales du numérique », écrit l'universitaire dans sa thèse. Ce que traduisent ses prises de positions publiques notamment devant les investisseurs étrangers, que ce soit lors du sommet pour l'IA, ou lors des différents sommets Choose France, où le président se mue en véritable « VRP » de la France.

Et bien qu'en façade, de nombreux dirigeants tricolores plaident pour unune souveraineté numérique, comme la ministre Anne Le Hénanff, nombre d'entre eux tiennent en réalité un double discours, selon Charles Thibout. « Ils savent qu'il est très profitable politiquement de s'opposer publiquement à ces multinationales, mais de l'autre côté, ils ne veulent pas entraver les investissements considérables de ces firmes. En clair, ils cherchent à ménager la chèvre et le chou. » Quitte à élaborer directement avec elles les normes censées les réguler. De la « taxe Gafa » de 2019 à l'article 35 de la loi simplification, c'est encore la même musique, et ce sont encore les Big Tech qui donnent le la.

Une « boulette » des députés ?
Malgré les efforts d'influence menés par les opérateurs et leur groupes d'intérêt, la loi de simplification « n'est pas aussi favorable qu'on le pense pour eux », estime l'avocat en droit de l'environnement Arnaud Gossement. La raison : une « boulette » des députés, qui ont oublié d'inclure dans la loi une modification du Code de l'environnement qui aurait dû permettre aux datacenters ayant le statut de PINM de déroger plus facilement aux obligations de protection des espèces protégées. C'est pourquoi le Conseil constitutionnel, saisi par une centaine de députés socialistes et écologistes dénonçant les atteintes à la Charte de l'environnement que pourrait provoquer l'application de la loi, n'a pas censuré cet article. « Le législateur n'a pas prévu qu'un centre de données, qualifié par décret de projet d'intérêt national majeur, puisse se voir reconnaître de manière anticipée le caractère de projet répondant à une raison impérative d'intérêt public majeur pour la délivrance d'une dérogation à la réglementation relative aux espèces protégées », expliquent les membres de la juridiction dans leur décision du 21 mai 2026.

Bien que les projets ayant le statut de PINM verront bien leur demande de permis de construire examinée par les préfectures et non plus par les mairies, « cela ne va pas forcément accélérer le traitement des dossiers, tant que le nombre de fonctionnaires en poste n'augmente pas », estime Arnaud Gossement. Le texte introduit également deux contraintes pour les opérateurs, qui pourront voir leur demande de permis de construire refusée par les mairies en cas de tension sur la ressource en eau, et devront payer une taxe supplémentaire en cas de raccordement électrique accéléré. Cet accès privilégié au réseau électrique fait suite à un amendement déposé par le gouvernement, qui reprend quasi mot pour mot la proposition de RTE, le gestionnaire du réseau électrique, comme en témoigne sa déclaration de lobbying à la HATVP.

« Bien que cette loi fixe une mise en action de l'instruction administrative plus favorable aux opérateurs des projets les plus importants, elle ne change pas le problème de fond pour eux, qui est la lenteur de traitement des dossiers dans un contexte de compétition internationale », conclut Olivier Bonneau.

16.06.2026 à 06:30

« Silence vaut acceptation » : quand le gouvernement invite les multinationales à lui dicter sa politique

Séverin Lahaye

Le gouvernement a convié à huis clos des filiales de multinationales au ministère de l'Économie pour écouter leurs recommandations concernant l'implantation rapide de grands projets de centres de données. Le signe que derrière tous les discours du pouvoir exécutif sur la « souveraineté numérique », c'est bien l'attractivité vis-à-vis des grands acteurs économiques internationaux qui reste la priorité, au détriment du droit de l'environnement et des citoyens.
Une conférence à huis clos à (…)

- Profits et pertes : derrière le boom des datacenters en France / , ,
Texte intégral (4169 mots)

Le gouvernement a convié à huis clos des filiales de multinationales au ministère de l'Économie pour écouter leurs recommandations concernant l'implantation rapide de grands projets de centres de données. Le signe que derrière tous les discours du pouvoir exécutif sur la « souveraineté numérique », c'est bien l'attractivité vis-à-vis des grands acteurs économiques internationaux qui reste la priorité, au détriment du droit de l'environnement et des citoyens.

Une conférence à huis clos à Bercy, réunissant des décideurs et les représentants de grandes entreprises internationales, qui recommanderait une série de mesures destinées à contourner les règles démocratiques autour de l'implantation de grands projets comme les datacenters – mesures que le gouvernement s'empresserait ensuite de mettre en œuvre ?

Cela pourrait ressembler à une mauvaise caricature d'affaire de lobbying, mais c'est pourtant ce que nous avons découvert en enquêtant sur l'offensive de lobbying autour de la loi « simplification » et de l'octroi du statut de « projet d'intérêt national majeur » (PINM) aux datacenters (lire le premier volet de cette enquête).

Chaque année, des multinationales sont invitées au ministère de l'Économie pour partager leurs recommandations aux décideurs politiques, dans le cadre de la « Conférence des dirigeants français d'entreprises étrangères ». À l'initiative de Business France et de la Direction générale du Trésor, cet événement réunit plus de 80 chefs de multinationales étrangères et 50 décideurs politiques en toute discrétion. L'édition 2025, qui s'est tenue au mois de septembre, a mis l'accent sur le sujet des infrastructures numériques, et ses recommandations se lisent comme comme une « liste de courses » destinée à favoriser l'accueil de nouveaux grands projets, en passant outre les normes environnementales et le débat public.

Un cabinet très proche des opérateurs de datacenters

Cette « Conférence » est organisée depuis 2013 par le cabinet de conseil DZA, filiale du groupe Arfilia, une holding familiale présidée par Raymond Soubie. Cet ancien conseiller du président de la République Nicolas Sarkozy, « très écouté par les syndicats et le patronat » selon Challenges, possède, via sa holding, plusieurs entreprises de conseil, comme Taddeo, régulièrement sollicité par les entreprises du CAC 40, mais aussi le groupe de médias AEF Info.

DZA travaille régulièrement avec d'autres entreprises de la filière des datacenters, comme Digital Realty, partenaire du Forum d'Aix-Marseille des groupes internationaux.

La liste des participants n'étant pas publique, il n'est possible de connaître que les entreprises partenaires de l'édition 2025 : Pfizer, Shell, Coca-Cola, pour citer les plus connues d'entre elles. Parmi elles, deux sont des opérateurs de datacenters : la société japonaise Telehouse, qui détient trois datacenters en France, pour une puissance de 63 mégawatts, et le géant étasunien de l'immobilier, Prologis, qui détient une quarantaine de datacenters aux États-Unis, et a annoncé la construction de plusieurs datacenters à Paris. DZA travaille régulièrement avec d'autres entreprises de la filière, comme Digital Realty, partenaire du Forum d'Aix-Marseille des groupes internationaux, un salon annuel organisé par DZA et One Provence Promotion, l'agence d'attractivité économique de la métropole Aix-Marseille Provence. Fabrice Coquio, président de Digital Realty France, comptait d'ailleurs parmi les membres invités de l'édition 2024, tout comme Sami Slim, président de Telehouse France, pour l‘édition 2025.

Opacité organisée

En plus de cet événement, DZA organise neuf cercles de rencontres réunissant différents publics, comme des dirigeants de filiales d'entreprises étrangères en France (« Cercle des dirigeants ») ou leurs directeurs des ressources humaines (« Cercle People First »). Ces événements ne sont pas, selon l'entreprise, des « lieux d'influence menant à des actions de lobbying », car réservés au secteur privé. Ce n'est pourtant pas le cas de la Conférence des dirigeants français d'entreprises étrangères, qui accueillent des membres de cabinets ministériels ou des parlementaires. Parmi ceux présents le 9 septembre 2025, on peut citer Mariana Caillaud, ancienne conseillère à Matignon et depuis avril 2026 directrice du cabinet de Mathieu Lefèvre, ministre délégué chargé de la Transition écologique, ou bien encore les députés Ensemble pour la République Charles Rodwell et Marie Lebec.

Alors que le cabinet promet la tenue d'« échanges directs avec les membres de l'administration et du Gouvernement », DZA ne déclare aucune action de lobbying au registre de la HATVP.

Pourtant, DZA ne déclare aucune action de lobbying au registre de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Bien que l'objectif de l'événement consiste à « renforcer l'attractivité de la France en fournissant des recommandations aux décideurs politiques », et alors que le cabinet promet à ses membres la tenue d'« échanges directs avec les membres de l'administration et du Gouvernement ».

Seule Business France, l'agence publique chargée d'aider les entreprises françaises à l'export et qui, depuis 2015, s'occupe aussi de l'attractivité de l'Hexagone vis-à-vis des investisseurs étrangers, semble déclarer cette rencontre à la HATVP, sans la nommer. On ne connaît pas non plus la répartition des rôles entre cette agence publique et le cabinet de conseil. Contactés, Business France et DZA n'ont pas répondu à nos sollicitations.

Offensive anti-réglementaire

L'étude des recommandations transmises aux décideurs à l'issue de la Conférence laisse peu de doute quant aux priorités des entreprises invitées. Dès les premières pages, le document affirme « l'absolue nécessité d'une simplification rigoureuse [...]. Très concrètement, pour des projets industriels et numériques se comparant désormais à l'échelle mondiale, la lourdeur administrative, couplée à l'incertitude fiscale suffiraient à bloquer leur concrétisation. » Il salue, sans grande surprise, la destruction des normes européennes engagées par la Commission européenne via les textes de loi dits Omnibus (lire notre article).

Les deux premières recommandations concernent directement les législations encadrant l'implantation des centres de données. La première, intitulée « Dupliquer le modèle « Notre-Dame [de Paris, ndlr] et JO » pour faciliter l'implantation d'infrastructures critiques et prioritaires », ambitionne de « rationaliser les délais légaux d'instructions de dossiers ICPE [installations classées pour la protection de l'environnement, dont les datacenters] », en réduisant la durée d'instruction des dossiers ou de concertation publique. Les dirigeants appellent également à la création d'un « guichet unique national, appuyé d'une task-force interministérielle chargée de lever les blocages administratifs », à « renforcer le droit au raccordement prioritaire pour les projets industriels stratégiques d'intérêt national », et surtout, à « instituer une doctrine nationale opposable, garantissant une application uniforme du principe « silence vaut acceptation » ».

« Silence vaut acceptation »

À travers ce choix de mots aux résonances pour le moins troublantes, on comprend que les entreprises n'ont strictement aucune envie de solliciter ni de respecter le consentement des populations locales. En sous-texte, peut-être commencent-elles aussi à craindre les mobilisations locales qui se multiplient dans le monde, et désormais en France, pour empêcher la construction de centres de données. Selon l'observatoire Data Center Watch, plus de 152 milliards d'investissements dans les datacenters ont été retardés ou bloqués aux États-Unis par les opposants au cours du deuxième semestre de l'année 2025.

À travers ce choix de mots aux résonances pour le moins troublantes, on comprend que les entreprises n'ont strictement aucune envie de solliciter ni de respecter le consentement des populations locales.

La seconde recommandation cite quant à elle explicitement les infrastructures numériques. Elle propose de « réduire significativement les délais d'instruction, y compris pour les sites destinés à l'accueil de datacenters ». Autres mesures notables : « limiter dans le temps les recours et les contentieux administratifs » ou « créer des zones à statut allégé [appelées « Routes de la données » dans la première recommandation, ndlr] [...] sous une gouvernance conjointe État–collectivités–opérateurs, avec procédures rationalisées et délais réduits ». Comprenez : laissez-nous nous implanter là où nous voulons, sans possibilité de contestation, voire en nous laissant gérer certaines parties du territoire selon nos propres envies. Ce qui rappelle en partie les zones d'accélération voulues par la Commission européenne via son texte sur le développement du cloud et de l'IA (« Cloud and AI Development Act », Cada).

Des recommandations déjà appliquées

Pour radicales qui puissent paraître ces mesures, certaines d'entre elles vont être partiellement mises en place grâce à la loi de simplification de la vie économique, votée en avril dernier par les parlementaires. Comme nous l'expliquions dans le premier volet de cette enquête, les opérateurs des centres de données ont appuyé l'obtention du statut de « Projet d'intérêt national majeur » (PINM), qui devrait en théorie raccourcir les délais de traitements de leurs dossiers. La loi instaure également une procédure de raccordement électrique accélérée, bien qu'encore une fois, RTE ne pourra pas du jour au lendemain faire sortir de terre des postes sources et des nouvelles lignes à haute tension.

Une autre recommandation de la Conférence a été appliquée de façon insidieuse via un décret.

Une autre recommandation de la Conférence a été appliquée de façon insidieuse via un décret paru le 22 avril 2026 au Journal officiel, qui instaure un régime de contentieux accéléré pour certains grands projets, dont les PINM, comme le rapporte la Banque des territoires. Concrètement, les recours seront examinés directement par les cours administratives d'appel sans passer par le tribunal administratif, qui devront statuer dans un délai de dix mois. Ce qui prive les associations du premier degré juridique, mais surtout, qui ne leur offre qu'une possibilité de recours au Conseil d'État, où les dossiers requièrent un accompagnement très onéreux qu'elles n'ont pas toutes les moyens de s'offrir.

Task-force nationale

D'après un document que nous avons pu consulter, daté du 7 mars 2025, intitulé « Une stratégie ambitieuse et des investissements pour déployer les centres de données en France », l'État avait déjà créé en amont de la Conférence une « task-force nationale » réunissant le ministère de la Transition écologique, Business France, la DGE et RTE. Bien qu'elle ne corresponde pas entièrement à celle demandée par les entreprises, une partie de ses missions répondent en partie à l'objectif de « lever les blocages administratifs ».

La task-force a notamment pour objet de « recenser les fonciers réunissant les caractéristiques pour l'accueil de centre de données IA » et d'« orienter les porteurs de projet en région », en mobilisant les préfectures et les Agences de développement régionales (ARD). Ce suivi des dossiers passera notamment par le Comité d'orientation et de suivi des projets étrangers (COSPE), une entité de Business France, qui doit veiller à ce que « les Investissements directs de l'étranger (IDE) soient utiles partout, et que notre pays reste le plus attractif, sûr et fiable pour les décideurs économiques du monde entier », selon son directeur, Zacharie B., nommé en février 2025.

Soutien au sommet

Pour la majorité des fonciers identifiés, ce sont les collectivités locales les propriétaires du terrain. Alors pour les convaincre, la task-force affirme leur envoyer un « document exprimant les priorités du Gouvernement en matière de projet de centres de données » pour les « éclairer dans leurs efforts et leurs choix ». La grogne des élus territoriaux face aux nouveaux projets de datacenters apparaît de fait comme un risque important (lire encadré). Mais si d'un côté l'État cherche à les rassurer, il n'hésite pas non plus à aider les opérateurs pour accélérer leurs procédures d'installation. C'est ce que nous révélions dans notre article à propos du lancement d'une concertation préalable par la Commission nationale du débat publique (CNDP) pour le projet de Google à Châteauroux. Dans celle-ci, Jean-Louis Laure, un des garants de la concertation, constatait « un sentiment d'urgence autour du projet » de la part de l'État, qui le porte selon lui « de façon volontaire ».

Le PDG de Telehouse France, Sami Slim, concédait au "Financial Times" avoir réussi à faire accélérer le traitement de ses dossiers grâce à l'intervention du cabinet du président de la République.

Le PDG de Telehouse France, Sami Slim, a concédé au Financial Times, avoir réussi à faire accélérer le traitement de ses dossiers grâce à l'intervention du cabinet du président de la République. Devant les députés de la commission d'enquête sur le numérique, Laurent Choukroun, PDG de la startup Oreus AI, partenaire de l'entreprise DataOne et du fonds émirati G42 pour l'implantation d'un supercalculateur dédié à l'IA près de Grenoble, admettait avoir été reçu par Matthieu Landon, le conseiller technique « industrie, recherche et innovation » du Président et du Premier ministre.

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« Un petit apéritif par rapport à ce que fera le RN »

À en croire ses déclarations publiques, le gouvernement n'entend pas réduire son soutien aux opérateurs de centres de données et à leurs appels à déréglementer. Mathieu Lefèvre, ministre délégué chargé de la Transition écologique, dont la directrice de cabinet, Mariana Caillaud, était présente à la Conférence des dirigeants français d'entreprises étrangères, a déclaré auprès de l'AFP en avril dernier vouloir « engager une réforme du permitting et de la consultation du public, en excluant notamment les projets industriels du champ de la CNDP ». Rien de surprenant pour ce ministre délégué qui n'a que les mots « compétitivité » et « simplification » à la bouche, selon le député écologiste Nicolas Thierry, interrogé par Mediapart. Le gouvernement avait déjà tenté la même opération il y a un an, mais son décret avait été retoqué par le Conseil d'État, comme l'avait révélé le média Contexte.

La CNDP subit depuis plusieurs années des attaques répétées de la part des partis centristes, de droite et d'extrême-droite. « Le peu qu'elle fait est devenu insupportable pour l'État et les acteurs industriels », estime le politiste Guillaume Gourgues, interrogé par Nicolas Celnik et Fabien Benoît dans leur livre Les Assoiffeurs (Les Liens qui libèrent, 2026). Car les débats qu'elle organise peuvent « contribuer à populariser des contestations […] comme ce fut le cas face au projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes », poursuivent les deux journalistes dans leur livre. D'où la volonté de l'État de restreindre au maximum son périmètre, afin de ne pas entraver la construction des centres de données.

Lors d'un déplacement dans l'Allier, Emmanuel Macron a explicitement appelé à la duplication du « modèle Notre-Dame », comme évoqué dans les recommandations de la Conférence.

Emmanuel Macron se pose lui-même en promoteur de cette offensive. Lors d'un déplacement dans l'Allier le 23 avril dernier, celui-ci a explicitement appelé à la duplication du « modèle Notre-Dame », comme évoqué dans les recommandations de la conférence : « Rien ne justifie que nous soyons une nation qui sait faire en cinq ans la reconstruction de Notre-Dame de Paris et qui parfois met plus de cinq ans à faire un projet industriel ou un poulailler. Cette accélération passe par une simplification des procédures, en s'affranchissant de choses inutiles et des bureaucraties tatillonnes pour retrouver l'action », avait-il déclaré, comme le rapporte Le Monde.

Cette stratégie rejoint en grande partie celle que pourrait mettre en place le Rassemblement National (RN), en cas d'arrivée au pouvoir en 2027. Elle a été d'une certaine façon dévoilée par le député RN Matthias Renault lors du vote de la loi de simplification à l'Assemblée nationale, le 14 avril dernier : « Collègues de gauche, je veux vous effrayer. Cette petite loi de simplification, c'est un petit apéritif par rapport à ce que fera le RN si l'on arrive au pouvoir. Ça sera à la puissance dix, et on le fera par ordonnance ! » Comme au Parlement européen, droite et extrême droite partagent le même objectif (lire notre article) : la destruction des normes économiques et environnementales, pour le plus grand bonheur des industriels de tous bords.

Convaincre les élus locaux : un enjeu majeur pour le gouvernement et les opérateurs
Pour convaincre les collectivités locales de faciliter l'implantation de datacenters, la task-force mise en place par le gouvernement déclare leur envoyer un « document exprimant les priorités du Gouvernement en matière de projet de centres de données » pour les « éclairer dans leurs efforts et leurs choix ».

Pourtant, selon le sociologue Clément Marquet, « nombre d'entre elles disent être mal accompagnées pour répondre aux politiques d'accueil décidées par l'État au niveau national ». Ce que corroborent les propos d'Axelle Champagne, directrice adjointe au développement économique de la communauté d'agglomération de Paris-Saclay, tenus lors d'une conférence de l'Institut Paris Région en novembre 2025 : « On a aucun outil d'encadrement, on subit ces implantations. » « On n'a pas d'arme pour refuser l'installation des centres de données », témoignait l'ancien adjoint à l'urbanisme de la ville de Marseille, Sébastien Barles, au Courrier des maires.

L'association France Urbaine, interrogée également par le Courrier des maires, dénonce elle « la volonté d'accélération nationale très centralisée » face à des territoires qui peinent à « accueillir des installations parfois très lourdes en consommation électrique, en usage foncier et en impact environnemental ». Alors pour calmer la grogne des élus locaux, le ministère de l'Économie a publié en novembre dernier un Guide pour l'implantation des centres de données, à destination des élus locaux. Suivi deux mois plus tard par le lobby France Datacenter, avec ses neuf propositions pour les collectivités contenues dans son « Plaidoyer pour un numérique utile, responsable et ancré dans les territoires ».

Cette communication cache néanmoins une stratégie délibérée d'opacité, comme le remarque Clément Marquet : « Il arrive que certains opérateurs fassent signer des clauses de confidentialité aux élus pour protéger leurs intérêts et ne pas dévoiler leur stratégie face à leurs concurrents. » « Les opérateurs n'ont pas l'obligation de prévenir les collectivités locales de leurs promesses d'achat, il m'est déjà arrivé de découvrir des projets de datacenters sur mon territoire au cours d'une discussion avec RTE », ajoute Axelle Champagne, toujours lors de la conférence de l'Institut Paris Région. Cette opacité crée in fine de la « conflictualité démocratique », avance Clément Marquet, au détriment des habitantes et habitants du territoire. C'est précisément ce que nous décrivions dans notre enquête sur le projet de datacenter de Google à Châteauroux, où les militants locaux dénoncent le manque de transparence de la firme et des collectivités locales.

10.06.2026 à 08:00

L'empire Stérin scruté par le Sénat

Le 4 juin dernier, Pierre-Édouard Stérin était auditionné par la commission d'enquête sénatoriale sur le financement des politiques publiques. Sous l'égide de sa présidente Sonia de la Prévôté (Union centriste) et de sa rapporteuse Colombe Brossel (Socialistes), cette commission s'intéresse au rôle croissant de l'argent privé - comme celui émanant de l'homme d'affaires d'extrême droite – dans le financement des associations et de la culture, sur fond de réduction des soutiens publics. (…)

- Infographies / ,
Texte intégral (536 mots)

Le 4 juin dernier, Pierre-Édouard Stérin était auditionné par la commission d'enquête sénatoriale sur le financement des politiques publiques. Sous l'égide de sa présidente Sonia de la Prévôté (Union centriste) et de sa rapporteuse Colombe Brossel (Socialistes), cette commission s'intéresse au rôle croissant de l'argent privé - comme celui émanant de l'homme d'affaires d'extrême droite – dans le financement des associations et de la culture, sur fond de réduction des soutiens publics.

L'Observatoire des multinationales a publié il y a quelques mois une cartographie complète de l'empire contrôle par Pierre-Édouard Stérin, dans son volet économique comme dans ses versants philanthropiques et politiques (la frontière entre les deux étant très difficile à établir). Lire nos explications ici et (mis à jour de février dernier).

L'année dernière, le propriétaire de la smartbox avait refusé de se rendre à son audition devant une autre commission d'enquête parlementaire, sur le financement de la vie politique. Suite à ce refus, passible de deux ans de prison et d'une amende de 7 500 euros, il a été entendu par la police judiciaire en novembre.

Cette fois-ci, il a répondu à la convocation. Il a assumé son statut d'exilé fiscal et s'est une nouvelle fois revendiqué « à droite de l'extreme droite » sur les questions de migrations. En revanche, il a esquivé toutes les questions sur le fonctionnement de son empire, par exemple sur les raisons pour lesquelles aussi bien le Fonds du bien commun que le projet Périclès sont - comme nous l'avons révélé - financés via des prêts d'autres sociétés qu'il contrôle plutôt que par des dons.

La commission d'enquête a également auditionné Arnaud Rérolle, le directeur du projet Périclès, et Edward Whalley, celui du Fonds pour le bien commun, deux antennes de l'empire Stérin, ainsi que des représentants de nombreuses structures financées par l'homme d'affaires, comme Politicae, institut de formation à destination des élus locaux, l'Institut de formation politique (son directeur Alexandre Pesey a dit à cette occasion quelques bêtises sur l'Observatoire des multinationales), Excellence ruralités, Familiya ou encore les Académies Saint-Louis.

Toutes ces auditions sont à retrouver sur le site du Sénat.

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