23.03.2026 à 06:00
Sylvain Cypel
Depuis le lendemain du 7 octobre 2023, Israël mène la guerre sur plusieurs fronts : palestinien, libanais, syrien, iranien, yéménite. Son premier ministre est rapidement passé d'une rhétorique de « défense », au dessein explicite de « redessiner la carte du Proche-Orient ». Mais pour justifier cela, il faut toujours s'inventer un ennemi. C'est une affaire récente passée relativement inaperçue. Elle peut paraître loufoque, mais elle dit beaucoup de ce que sont devenues la classe politique (…)
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Depuis le lendemain du 7 octobre 2023, Israël mène la guerre sur plusieurs fronts : palestinien, libanais, syrien, iranien, yéménite. Son premier ministre est rapidement passé d'une rhétorique de « défense », au dessein explicite de « redessiner la carte du Proche-Orient ». Mais pour justifier cela, il faut toujours s'inventer un ennemi.
C'est une affaire récente passée relativement inaperçue. Elle peut paraître loufoque, mais elle dit beaucoup de ce que sont devenues la classe politique et la société israéliennes dans leur grande majorité. Ex-premier ministre de juin 2021 à juin 2022, Naftali Bennett, politicien religieux ultranationaliste, mais qui n'a pas adhéré à la mouvance messianique des ministres Itamar Ben Gvir et Betzalel Smotrich, cherche à se forger un profil de rassembleur — et donc de meilleure alternative au premier ministre Benyamin Nétanyahou — dans la perspective des futures élections législatives prévues dans huit mois, si elles ne sont pas avancées. Or, comment se positionner en Israël quand on veut afficher sa différence ? En étant – si j'ose dire – plus catholique que le pape. C'est-à-dire, par les temps qui courent, se montrer plus belliqueux encore que Nétanyahou.
Bennett a trouvé. Il sait, lui, quelle est la prochaine guerre existentielle qu'Israël devra impérativement mener. Alors que Nétanyahou projette que la guerre en Iran « durera encore plusieurs semaines »1, et au moment même où le président Donald Trump, à l'inverse, assure que la guerre en Iran va « cesser assez rapidement », Bennett a expliqué devant un groupe de notables du judaïsme étatsunien en visite en Israël, qu'« une nouvelle menace émerge : la Turquie ». Car, « et je le dis haut et fort, la Turquie est le nouvel Iran » ; Recep Tayyip Erdoğan, le président turc, est « un homme sophistiqué et dangereux qui cherche à encercler Israël », a jugé Bennett ; et son pays manigance la création d'une nouvelle alliance, qui rassemblerait « contre Israël l'Arabie saoudite et un axe sunnite hostile avec le Pakistan nucléarisé »2.
Nétanyahou n'a pas jugé nécessaire de réagir. Quant à Al Jazeera, il a traité Bennett avec davantage de respect en titrant : « Israël est déjà à la recherche d'un nouvel ennemi régional »3. Et si c'était une saine réaction ? Après l'euphorie des Accords d'Abraham puis la terreur du 7 octobre 2023, suivie de la destruction totale de Gaza et des Gazaouis, après les guerres menées au Liban et en Iran, voici qu'une nouvelle menace existentielle surgit : le retour d'une coalition des sunnites honnis, dont les Frères musulmans constituent le ciment, explique Bennett. Il faut très vite en prendre conscience.
En réalité, Israël a, de tout temps, eu besoin d'une « menace existentielle » imminente. Son histoire, de la conquête sioniste de la Palestine à nos jours, n'est qu'une suite sinon linéaire, du moins quasi constante de conflits armés. Ceux-ci n'ont qu'une seule nature : ils sont toujours existentiels. C'est pourquoi il faut toujours agir « préventivement », quoi que nous chante un droit international obsolète.
Les deux premières alyot, pluriel d'alya, ces « montées » successives d'immigrants juifs européens en Palestine, se succèdent entre 1881 et 1914. Dès ce moment-là, on assiste à la mise en place de milices via lesquelles les colons cherchent à élargir et renforcer leur mainmise sur la terre. Mais c'est après la première guerre mondiale, alors que la puissance dominante est passée des Ottomans aux Britanniques, que ces milices prennent leur essor. La Haganah (« Défense ») est formée en 1920. Cette milice et d'autres moins importantes ne se résument pas, comme on l'enseigne aux enfants israéliens encore aujourd'hui, à « se défendre des attaques contre les Juifs ». Elles ambitionnent d'élargir la maitrise du yichouv4 dans l'appropriation progressive de la terre. Les kibboutz, par exemple, ne sont pas seulement des îlots de socialisme : ils sont aussi et surtout un instrument armé de captation de la terre.
Cette militarisation de l'entreprise sioniste a donc existé quasi dès son apparition. Et elle ne cessera plus. Lorsqu'en 1936 les Palestiniens lancent la grande révolte arabe contre l'occupant britannique, les troupes de la Haganah vont fonctionner comme des supplétifs de la répression, qui est absolument terrible. Bientôt, un officier britannique, Orde Wingate, est détaché auprès de la Haganah pour améliorer la formation militaire de ses membres, qui apprennent en particulier les techniques de « contre-insurrection » des Special Nights Squads (Escouades nocturnes spéciales). C'est là que le yichouv pose les premiers jalons de sa future armée.
Dix ans plus tard, le Royaume-Uni abandonne la Palestine. Après les affrontements pour la conquête de la terre qui débutent en 1947 et qui enclenchent la Nakba, les forces du yichouv sont confrontées à des milices locales palestiniennes ou issues de Syrie et de Transjordanie. Le 15 mai 1948, la création de l'État d'Israël est officielle. Les États arabes l'attaquent. Onze jours plus tard, il officialise la formation de l'armée israélienne (dont l'acronyme hébraïque est Tsahal, Forces de défense d'Israël).
Depuis, cet État n'a plus cessé d'être en guerre dans des dimensions plus ou moins importantes. Les années 1950 ont été parsemées de la lutte contre les « infiltrés », ces Palestiniens qui avaient tout perdu dans la Nakba et qui, pour la plupart, cherchaient simplement à savoir ce qu'il était advenu de leur terre et leurs biens. Elles étaient aussi celles d'opérations dans ou hors des frontières, comme la participation en 1956 à l'attaque franco-britannique (Guerre de Suez) pour faire tomber le président égyptien Gamal Abdel Nasser, opérations qui, presque toutes, étaient accompagnées de massacres. Le plus connu est celui commis en 1956 dans le village de Kafr Kassem contre la minorité palestinien en Israël.
Les années 1960 ont été celles de l'extension territoriale, la capture de la Cisjordanie, celle du plateau du Golan en Syrie, et de Gaza et du Sinaï en Égypte. Déjà perçue auparavant comme l'institution la plus admirée du pays, l'armée devient alors l'objet d'un culte inouï, même si elle s'empêtre dans une longue « guerre d'usure » le long du canal de Suez. Les années 1970 verront le premier échec militaire israélien d'envergure lors des trois premiers jours de la guerre d'octobre 1973, suivis d'un renversement spectaculaire des forces en faveur d'Israël.
On pourrait poursuivre cette litanie guerrière, en particulier les multiples opérations militaires au Liban, de 1978 à ce jour. L'essentiel est de comprendre que l'armée a rapidement atteint en Israël un statut d'intouchable, la popularité dont elle bénéficie lui garantissant en toutes circonstances une impunité incontestable. « Tsahal est l'armée la plus morale au monde. » Cette assertion, aidée par une information totalement censurée, va servir à masquer la réalité des crimes de guerre commis par l'armée. Rien ne fut rendu public des massacres, de civils ou de soldats désarmés, commis dans diverses guerres : en 1948, bien sûr, et l'on sait désormais qu'il y en a eu plusieurs dizaines, de même que celui commis à Gaza en 1956 contre de supposés fedayins, ou celui de dizaines — ou plus probablement de centaines — de soldats égyptiens capturés dans le Sinaï en 1967 et abattus, dont certains brûlés vifs. La censure militaire empêchait toute diffusion des informations, et la Hasbara, la propagande d'État, veillait au grain. En réalité, ceux qui voulaient savoir le pouvaient. Mais la société juive israélienne dans sa grande majorité a toujours préféré s'arroger le statut de l'éternelle victime, fermer les yeux et se boucher le nez.
En revanche, dans les années 1950-1960, il n'était pas rare qu'un ou deux jeunes des kibboutzim non admis dans les écoles d'officiers – la honte ! – mettent fin à leurs jours. L'armée, c'était le must. Dans les années 1960 à 2000, les gouvernements israéliens étaient aussi pour moitié constitués de généraux à la retraite. Les premiers ministres s'appelaient Yitzhak Rabin, Ehud Barak ou Ariel Sharon : deux ex-chefs d'État-major et une icône de l'armée israélienne. Les ministres de la défense étaient fréquemment d'anciens chefs d'État-major et les généraux peuplaient nombre d'autres ministères. L'État n'avait pas une armée, c'est l'armée qui possédait un État, se désolaient quelques rares Israéliens.
Avec le temps, cette armée a connu des changements notoires. D'un côté, elle a progressivement perdu une partie de sa stature, due depuis deux décennies à la montée dans la société et dans l'armée du messianisme, pour qui rien ni personne ne peut être au-dessus de Dieu. De l'autre, elle s'est puissamment renforcée, tant en capacités opérationnelles que commerciales. Israël, ce petit État, ne dispose pas seulement d'une armée de 650 000 hommes, officiers de métier, conscrits et réservistes réunis, pour une population d'un peu plus de 10 millions d'habitants – une proportion unique au monde. Pour comparer, la France dispose d'un peu plus de 200 000 militaires pour 69 millions d'habitants. Israël a aussi bâti en quelques décennies un complexe militaro-industriel qui fait de lui le 8e acteur sur le marché mondial des armes et matériels militaires.
D'où, aujourd'hui, les comportements paradoxaux de l'opinion israélienne. Les foules exultent à chaque frappe contre « l'ennemi », qu'il soit palestinien, libanais, houtiste du Yémen ou iranien. Peu importe qu'il soit partie prenante active des conflits en cours ou simple quidam. Mais parallèlement, l'image de l'armée s'est détériorée suite à son gigantesque échec du 7 octobre 2023 et par le fait que Nétanyahou ne fait rien pour la restaurer, au contraire. Pour lui, continuer de blâmer les seuls militaires et services de sécurité intérieure de la responsabilité de cet échec est aussi la seule porte ouverte pour se sauver du possible verdict calamiteux d'une commission d'enquête quant à ses responsabilités dans l'aveuglement qui a mené au 7 octobre 2023, verdict qui mettrait fin à sa carrière politique – pis, ternirait son image politique à jamais.
Dès lors, Nétanyahou navigue, face à une société juive israélienne qui balance entre les craintes diffuses des lendemains, et un sentiment euphorique de toute-puissance. Un jour il accable l'armée, exige la mise au rencard de tel ou tel édile sécuritaire. Le lendemain, il glorifie ses multiples « succès », s'accaparant le bénéfice de chaque nouvelle terre conquise, au Liban, en Syrie, ailleurs, se faisant ainsi le chantre d'un avenir plus glorieux encore.
Malgré les signes de lassitude flagrants, malgré le coût de la vie qui augmente, malgré l'augmentation constante du nombre des citoyens qui quittent le pays, la population, en grande majorité, le suit. Nétanyahou espère bien préserver son soutien tant que la guerre se poursuivra. C'est que, les sondages le montrent, il reste l'homme qui, aux yeux d'une grande partie des citoyens, a fait d'Israël une puissance régionale de premier plan. Qui pourrait lui résister au Proche-Orient ? Qui oserait l'empêcher d'agir lorsqu'il le décide ? Il annonce un jour qu'il entend « redessiner la face du Proche-Orient », un autre qu'il maintiendra ses troupes au Sud-Liban. Ses partisans exultent lorsque les bombes israéliennes continuent de tomber sur Gaza malgré le « cessez-le-feu » officiel. Il fait ce qu'il veut. Il est invulnérable. Et ses fans veulent le croire.
La comparaison d'Israël avec Sparte est une vieille antienne. Elle manifeste, généralement, une vive critique de l'État d'Israël. Mais Nétanyahou, au contraire, se l'approprie. Le 15 septembre 2025, il déclare devant un parterre d'investisseurs et de responsables économiques israéliens qu'il entend faire de son État une « Super Sparte »5. On ne sait s'il sait vraiment ce qu'était Sparte, cette cité militarisée à l'extrême et profondément inégalitaire où régnaient un ordre strict et une absence totale de démocratie. Mais il doit bien savoir que Sparte a disparu sans rien léguer à l'humanité que l'on puisse qualifier de « civilisationnel », comme l'ont fait Athènes ou Rome. Alors, pourquoi fait-il de Sparte l'effigie d'Israël ? C'est que l'essentiel est ailleurs. Sparte est une marque. C'est la petite cité qui, aux Ve et IVe siècles avant notre ère, a pu vaincre tous ses ennemis, Athènes incluse, pour étendre son empire de la Grèce à la Perse. Régner en imposant son ordre à tout son environnement par le glaive, être une Super-Sparte, c'est le symbole qui plaira à ses partisans.
Alors, s'est dit Naftali Bennett : bon sang, mais c'est bien sûr ! Pour faire mieux que Nétanyahou, pourquoi pas, après tout, faire en plus la guerre à la Turquie ? Ensuite, on s'occupera du Pakistan, en attendant de trouver de nouvelles cibles.
1Neri Zilber et James Shotter, « Israel expects weeks-long war against Iran », Financial Times, 8 mars 2026.
2« L'ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett affirme que ‘la Turquie est le nouvel Iran' », AllSides News, 4 mars 2026.
3Ibid.
4Nom hébraïque de la communauté des colons juifs en Palestine
5TheMarker et Jonathan Lis, « ‘We are Super-Sparta ' : Netanyahu says Israel faces isolation, must shift to self-reliance », Haaretz, 15 septembre 2025.
19.03.2026 à 18:33
Zahra Ali
Lauréat de la Caméra d'Or au Festival de Cannes 2025, le premier film du réalisateur Hasan Hadi dépeint l'Irak du début des années 1990, sous embargo de l'ONU et bombardé par les États-Unis, à travers les yeux de deux enfants. Une allégorie puissante et poétique de notre monde et une ode aux plus démunis. Nous sommes dans l'eau, cette eau qui a été témoin du début de toutes les histoires. Une vieille femme vêtue de noir navigue sur un petit bateau avec une enfant parmi les maisons de (…)
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Lauréat de la Caméra d'Or au Festival de Cannes 2025, le premier film du réalisateur Hasan Hadi dépeint l'Irak du début des années 1990, sous embargo de l'ONU et bombardé par les États-Unis, à travers les yeux de deux enfants. Une allégorie puissante et poétique de notre monde et une ode aux plus démunis.
Nous sommes dans l'eau, cette eau qui a été témoin du début de toutes les histoires. Une vieille femme vêtue de noir navigue sur un petit bateau avec une enfant parmi les maisons de roseaux des marais mésopotamiens. Elle lui raconte l'histoire du roi légendaire Gilgamesh1 : « Dieu dit à Gilgamesh : "Regarde dans l'eau et tu verras apparaître le visage de l'amour." Et Dieu décida que seuls les plus vertueux verraient l'image de l'amour dans l'eau. » Ainsi commence le film. Je suis immédiatement séduite par la beauté profonde de l'image et émue de voir sur grand écran le sud de l'Irak, la région de mon père, originaire de Nassiriya.
Le Gâteau du président2 se déroule au début des années 1990, à une époque où la population était confrontée à de grandes souffrances et brutalisée sur tous les fronts : affamée par les sanctions des Nations unies, parmi les plus sévères de l'histoire, bombardée par la coalition menée par les États-Unis3 et maintenue sous l'emprise étouffante de l'une des dictatures les plus brutales au monde.
C'est dans ce présent que le film nous ancre, quelques jours avant l'anniversaire du président Saddam Hussein. Lamia, qui vit dans les marais avec sa grand-mère, reçoit l'ordre de son instituteur de préparer un gâteau pour cette célébration spéciale. Il ne s'agit pas d'une demande innocente : l'instituteur représente le régime, et l'école est son institution disciplinaire. Ne pas s'y plier reviendrait à trahir le chef suprême lui-même.
L'absurdité du fascisme enveloppe les détails du quotidien, imprègne tous les aspects de la vie. Dans un pays où le sucre et les denrées de base sont rares, et pour des gens qui ont si peu, cette demande est une épreuve monumentale. Elle coûtera tout à Lamia et à sa grand-mère.
Nous suivons la jeune fille — tenant dans ses bras son coq, Hindi — et son compagnon, Saeed, dans leurs aventures tragiques à la recherche des ingrédients nécessaires à la confection du gâteau. Le film nous montre le monde à travers leurs yeux, à la fois délicats et vulnérables, mais aussi forts. Nous sommes témoins de leurs silences. Les enfants ne pensent pas en termes d'idéologie, ils sont entièrement absorbés par la vie elle-même. Nous sommes plongés si intimement dans leur existence que nous pouvons sentir la chaleur de leur amitié, leur sueur lorsqu'ils fuient le danger. Et le danger est partout.
Baneen Ahmed Nayyef, qui interprète l'orpheline Lamia, porte tout le film grâce à son incroyable présence et à sa grâce. Sajad Mohamad Qasem, qui joue Saeed, parvient quant à lui à montrer les multiples facettes de ce fils d'un mendiant mutilé. Son personnage est à la fois intelligent, drôle et brisé. Bibi, la grand-mère de Lamia, est l'icône que nous, Irakiens, reconnaissons : cette vieille femme tatouée et ridée qui a tout vu, porté le monde entier, donné tout ce qu'elle avait et plus encore, et pris si peu de ce monde. L'actrice Waheed Thabet Khreibat incarne le personnage à la perfection. Il n'y a pas un mot qu'elle prononce, un geste qu'elle fait, qui ne soit pas réel.
Lamia, sa grand-mère et Saeed ne sont pas seulement pauvres, ils appartiennent à la communauté la plus vulnérable d'Irak. Les habitants des marais ont préservé un mode de vie en harmonie avec l'eau et son écosystème qui remonte à des milliers d'années, bien avant l'avènement du monde tel que nous le connaissons aujourd'hui. Leurs moyens de subsistance et leur survie sont aussi fragiles que leur environnement. La guerre entre l'Irak et l'Iran (1980 - 1988) a endommagé les zones proches de la frontière iranienne. Nous supposons que cela a pu coûter la vie aux parents de Lamia. Le plus grand coup porté à l'existence du jardin d'Eden et à ses habitants a été son assèchement par le régime de Saddam Hussein à la suite des soulèvements de 19914. L'empire a ensuite bombardé ce que le dictateur avait asséché.
Le film excelle à montrer le contraste entre la beauté ancestrale envoûtante des marais et la destruction causée par la guerre, entre la pureté et l'innocence des enfants et la dureté des adultes qui les gouvernent, entre la générosité et la vulnérabilité de la féminité et le monde masculin prédateur qui les contrôle. Au pied de la ville sumérienne d'Ur se dresse un poste de contrôle militaire, avec son système de corruption et d'exploitation. Le bruit des enfants qui jouent est interrompu par les avions militaires et les bombes, le calme de l'eau par le moteur du bateau de police.
Ce que ce film réussit à faire avec force, comme seules les grandes œuvres d'art savent le faire, c'est de nous plonger dans les expériences de personnes condamnées à être tuées, ou à mourir d'une mort lente. Dans cet Irak, tout le monde est blessé. Le soldat, avec qui Lamia et Bibi partagent un trajet vers Bagdad, a perdu la vue au front, la veille de son mariage. Tout le monde est réduit à la mendicité. Vivre une vie digne revient à lutter contre la gravité. Toutes les institutions étatiques, de l'école à la police, en passant par l'hôpital, et presque tous les hommes sont des prédateurs. Car la guerre, la famine organisée et le fascisme vont de pair. Ils se retournent contre les pauvres, contre les femmes et les enfants. Le film excelle à montrer un monde qui se retourne contre lui-même.
Comme un tableau, chaque scène du film de Hasan Hadi porte en elle la totalité de l'histoire. Chaque détail est soigneusement choisi, chaque mot, chaque geste, chaque objet. Plutôt qu'une bande sonore envahissante, les notes du oud, dans leur beauté et leur simplicité, font écho à l'impact émotionnel de l'histoire, à sa clarté et à sa franchise. L'ensemble de musique traditionnelle Chalghi Baghdadi dans le café nous rappelle un Bagdad disparu depuis longtemps, et ce qu'il reste de sa beauté. Le ballon rouge pris par Saeed sur l'un des portraits omniprésents de Saddam Hussein finit par être piétiné par un passant, tandis que Lamia reste seule, inquiète.
Ce sont les plus démunis qui offrent leur aide, qui font preuve de compassion et de dignité, comme le magnifique facteur, interprété de manière poétique par le musicien Rahim Alhaj, ou les habitants des marais qui enterrent leurs morts.
Le Gâteau du président est une allégorie puissante et poétique de notre monde à travers le regard des plus vulnérables. Je suis extrêmement reconnaissante à Hasan Hadi d'avoir insisté pour raconter cette histoire, d'avoir refusé d'oublier, alors que la pression est si forte pour parler de ce qui s'est passé après, à savoir l'invasion étatsunienne de 2003 et l'occupation de l'Irak. Car c'est dans cette décennie que le monde s'est retourné contre l'Irak, et contre lui-même.
1NDLR. Gilgamesh est un personnage héroïque de la Mésopotamie antique, roi légendaire de la cité d'Uruk. Il est le personnage de plusieurs récits épiques dont le plus connu est L'épopée de Gilgamesh, l'une des œuvres littéraires les plus anciennes de l'humanité.
2Le titre original est Mamlakat al-Qasb, « Le Royaume des roseaux » en arabe.
3NDLR. La première guerre du Golfe a duré 42 jours, du 17 janvier au 28 février 1991. Elle a lieu après l'invasion du Koweït par l'Irak le 2 août 1990. L'embargo frappant l'Irak a duré douze ans.
4NDLR. L'insurrection irakienne de 1991 est un soulèvement contre la dictature de Saddam Hussein. Elle éclate en mars 1991, après la guerre du Golfe, dans les régions chiites du sud-est et dans le Kurdistan, au nord-est du pays. Encouragés par les États-Unis, mais abandonnés ensuite, les insurgés sont réprimés dans le sang.
19.03.2026 à 06:00
Asma Alghoul
La série égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre »), produite par une société proche du régime pour le ramadan de cette année, se déroule en pleine guerre génocidaire à Gaza. Objectif : faire oublier la passivité du Caire et absorber la colère d'une population plus que jamais hostile à Israël. Dans le paysage des feuilletons qui, chaque année, sont produits pour la période du ramadan, la production égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre ») a créé la surprise cette (…)
- Lu, vu, entendu / Égypte, Bande de Gaza, Série télévisée, Ramadan, Gaza 2023-2025
La série égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre »), produite par une société proche du régime pour le ramadan de cette année, se déroule en pleine guerre génocidaire à Gaza. Objectif : faire oublier la passivité du Caire et absorber la colère d'une population plus que jamais hostile à Israël.
Dans le paysage des feuilletons qui, chaque année, sont produits pour la période du ramadan, la production égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre ») a créé la surprise cette saison. Tournée au Caire dans un décor réaliste, avec un budget conséquent et un casting important, la fiction, d'une durée de 15 épisodes, prend pour cadre la bande de Gaza pendant la guerre génocidaire.
Réalisée par l'Égyptien Peter Mimi et produite par la société United Media Services, la série raconte l'histoire de Nasser Radwan, un jeune Gazaoui dont le rôle est interprété par l'acteur jordanien Eyad Nassar. Nasser vit dans le nord de la bande de Gaza. Alors qu'il part de chez lui pour trouver un endroit où il y a du réseau pour contacter ses trois filles qui vivent en Cisjordanie, l'immeuble où il vit avec sa famille est bombardé. Son frère Oussama et sa famille sont tués, mais son neveu, Younes, survit, blessé. Commence à partir de là l'histoire de son sauvetage, avec le concours de Salma, une médecin égyptienne qui exerce temporairement à Gaza, interprétée par Menna Shalaby, nominée aux International Emmy Awards 2021 dans la catégorie Meilleure actrice pour son rôle dans la série Every Week Has a Friday. Le tout au rythme des déplacements de la famille de Nasser vers le sud de l'enclave, à travers les paysages lunaires et sous des bombardements incessants.
La société United Media Services, qui produit la série, voit le jour en 2016 suite à la fusion de la société D Media et de l'Egyptian Media Group, une entreprise proche des services de sécurité. C'est cette société qui avait produit, entre 2020 et 2022, la série Al-Ikhtiyar (Le Choix), du même réalisateur. Les trois saisons revenaient, en épousant le récit officiel, sur les opérations de l'armée dans le Sinaï, la destitution du président Mohammed Morsi en 2013 et le mandat de ce dernier.
Sans aller à dire que la série a été commandée par l'État, une chose est sûre : elle s'est faite avec sa bénédiction. Le but était sans doute d'effacer de la mémoire collective le scandale de la société Hala, qui avait gagné des millions de dollars en faisant payer le passage au poste-frontière de Rafah, avant sa fermeture et sa destruction par l'armée israélienne en juin 2024 : d'abord fixé à 10 000 dollars (près de 8 700 euros) pour toute personne cherchant à fuir le génocide, le tarif de passage a été ensuite de 5 000 dollars (près de 4 350 euros) pour les adultes, et la moitié de cette somme pour les enfants et les nourrissons. Sans doute aussi que Le Caire cherche à restaurer son image après que sa passivité face aux massacres à Gaza a été jugée comme un abandon total des Palestiniens.
Si le réalisateur Peter Mimi a eu la perspicacité de ne pas chercher à embellir de manière explicite l'image du régime, l'épisode final s'en est largement chargé. Au lieu d'un dernier morceau de fiction, le quinzième et dernier épisode de la série a été curieusement consacré à la diffusion du documentaire La Clé du retour des frères Karim et Amir El-Shenawy. Ce film suit des bébés prématurés arrivés de Gaza en Égypte dans un état critique, et dont la plupart ont été sauvés par les services hospitaliers qui les ont accueillis. On y voit également le président Abdel Fattah Al-Sissi au Sommet de la paix de Charm El-Cheikh, le 13 octobre 2025, déclarant : « Je vous souhaite la bienvenue au Sommet de paix de Charm El-Cheikh, en ce moment historique crucial, où nous avons été témoins ensemble de l'Accord de Charm El-Cheikh mettant fin à la guerre à Gaza et faisant naître une lueur d'espoir. Cet accord clôt un chapitre douloureux de l'histoire de l'humanité. »
La série prend soin de mettre en scène les principaux événements qui ont marqué la guerre contre Gaza entre 2023 et 2025, dans un souci presque documentaire. Elle montre par exemple le siège de l'hôpital Al-Widyan, dans le nord de Gaza — seul nom fictif de la série, contrairement à ceux des familles, des rues, des institutions et des quartiers. La scène fait référence au siège de l'Hôpital indonésien de Beit Lahia, également dans le nord, qui a duré plusieurs jours en novembre 2023. De même pour le meurtre de médecins, l'enlèvement de civils, les bébés prématurés abandonnés dans leurs couveuses, les orphelins qui peuplent les rues bombardées, et bien sûr, la famine. Avec, çà et là, quelques moments de joie, eux aussi inspirés de faits réels, comme la célébration d'un mariage palestinien traditionnel, ou la détermination des réfugiés à prendre avec eux leurs animaux de compagnie à chaque déplacement forcé.
Si le réalisateur et son équipe ont restitué ces événements avec minutie, ils n'ont toutefois guère laissé de place à la fiction, collant à la réalité. Une position regrettable surtout pour une guerre largement couverte par les millions de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux et les chaînes d'information. La série aurait pu gagner à se concentrer davantage sur les histoires des personnages, pour susciter l'empathie et l'intérêt des téléspectateurs.
Malgré tous ces efforts, des critiques ont estimé que la série minimisait le génocide, le cantonnant à un récit héroïque et à des personnages fictifs peu représentatifs de la réalité de la bande de Gaza. Parmi ces voix critiques, il y a celle de l'écrivaine gazaouie Samaher Al-Khazendar, qui vit toujours sur place. Elle écrit ainsi sur sa page Facebook :
Aujourd'hui, j'ai regardé l'épisode qui montre le largage d'aide humanitaire. J'ai pleuré à chaudes larmes, non pas parce que la scène était réaliste, mais parce qu'elle était édulcorée. Si vous vouliez dépeindre une scène reflétant véritablement nos souffrances, vous auriez dû interroger ceux qui ont vécu ces jours sombres. Vous auriez dû filmer les parachutes flottant au-dessus des caisses en pleine mer, les gens déchirés par le désespoir en les voyant sombrer sous leurs yeux, ou ceux qui risquent leur vie pour les récupérer sous le feu ennemi, ou encore les caisses qui tombent sur les tentes et les déchirent, les corps de ceux que ces largages ont tués. Vous auriez dû montrer les enfants affamés et les mères devenues folles par la faim et le deuil.
Au lieu de cela, les scènes de largage d'aide humanitaire semblaient vouloir remettre au goût du jour un panarabisme désuet, avec les États voisins qui viendraient en aide aux Gazaouis. Autre scène de propagande, devenue virale sur les réseaux sociaux : celle où l'on voit un chauffeur égyptien, interprété par l'acteur Essam El-Sakka, au volant d'un camion d'aide humanitaire, flanqué du drapeau égyptien, tenter d'entrer à Gaza. Il se heurte d'abord à des Israéliens qui essaient d'entraver son passage, mais il finit par réussir.
Depuis la série Al-Taghriba (« L'Exode ») du réalisateur syrien Hatem Ali, diffusée pendant le mois du ramadan en 2004 et produite par la Syria International for Artistic Production, les Palestiniens n'ont pas eu droit à une série qui reflétait véritablement leur vécu. Avec Sohab Al-Ard, l'émotion était tout de même au rendez-vous pour eux, surtout lors des premiers épisodes. Mais l'effet s'estompe ensuite pour laisser place à un récit qui se concentre sur le sauvetage d'un enfant dans les couloirs d'un hôpital, sans médicaments, anesthésiques, ni électricité, et où le suspense éloigne parfois l'histoire de la réalité de la guerre.
L'une des raisons de ces manquements tient à la volonté des créateurs de la série d'éviter tout sujet potentiellement controversé. Ainsi, la fiction ne fait aucune mention ni de l'abandon de Gaza par le monde arabe, ni de l'absence d'aide humanitaire, ni des retards dans son acheminement en raison du blocage israélien. Elle n'évoque pas non plus le Hamas, qui est tout simplement absent à l'écran et des dialogues entre les différents personnages. La série évite même d'aborder les événements du 7 octobre 2023. Un évitement qui s'explique à la fois par l'hostilité du réalisateur et de la société de production à l'encontre des Frères musulmans, dont relève le Hamas, et par leur désir de donner une image lisse des Palestiniens.
Sohab Al-Ard se concentre exclusivement sur la crise et sur le sort du peuple gazaoui, en cherchant à éviter tout conflit politique. Elle dépeint le Palestinien comme un être vaincu, défait, qui a peur de se réjouir, qui cherche à fuir et l'assume, et qui n'a pas choisi son destin dans le contexte de ce carnage.
Enfin, la série n'essaye pas d'échapper à la vision romantique de la Palestine, à travers la figure de l'éternel réfugié palestinien, incarnée par le grand-père, chassé par la Nakba et qui conserve encore la clé de sa maison en attendant le retour. Or, ce thème relève davantage de l'imaginaire arabe de la cause palestinienne que de la réalité. Ce que la plupart des familles de réfugiés palestiniens conservent en réalité, ce sont leurs titres de propriété et leurs actes de naissance délivrés en Palestine, avant l'exode de 1948, pour ceux qui ont pu emporter ces documents avec eux.
Symbole touchant toutefois : des hommes, des femmes et des enfants de Gaza, résidant actuellement en Égypte, ont joué dans la série aux côtés d'acteurs de renom, comme l'acteur palestinien de l'intérieur Adam Bakri, fils du regretté acteur Mohammad Bakri.
18.03.2026 à 14:00
Bernard Hourcade, Sarra Grira, Sylvain Cypel
Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort. Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment. Depuis le 28 février 2026, date à laquelle (…)
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Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort.
Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment.
Depuis le 28 février 2026, date à laquelle les États‑Unis et Israël ont lancé des frappes massives contre l'Iran, un fossé saisissant s'est creusé entre le récit officiel et la réalité des faits. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou nous explique que cette guerre contre l'Iran serait menée… pour aider le peuple iranien à se débarrasser de son régime. Pourtant tout le monde le sait : les bombes ne libèrent jamais un peuple. Elles tuent, détruisent… et leur usage est clairement illégal au regard du droit international.
Avec Sarra Grira, rédactrice en cheffe d'Orient XXI, Sylvain Cypel, journaliste et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, Bernard Hourcade, géographe, spécialiste de l'Iran et membre du comité de rédaction d'Orient XXI. Une émission présentée par Yanis Mhamdi, journaliste de Blast.
02.12.2022 à 06:00
Laurent Bonnefoy
Bertrand Badie, parmi les plus grands spécialistes des relations internationales et de la mondialisation, publie une réflexion très personnelle sur son parcours de Franco-Iranien et les legs de ses deux cultures. Un exercice autant stimulant sur la part de subjectivité du travail de recherche et d'enseignement que touchant sur ce qu'il révèle d'un professeur à la personnalité attachante. Le pas de côté autobiographique mené par les figures des sciences sociales contemporaines est une (…)
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Bertrand Badie, parmi les plus grands spécialistes des relations internationales et de la mondialisation, publie une réflexion très personnelle sur son parcours de Franco-Iranien et les legs de ses deux cultures. Un exercice autant stimulant sur la part de subjectivité du travail de recherche et d'enseignement que touchant sur ce qu'il révèle d'un professeur à la personnalité attachante.
Le pas de côté autobiographique mené par les figures des sciences sociales contemporaines est une démarche relativement fréquente, souvent instructive. Edward Said (À contre-voie, Le Serpent à plumes, 2002), Mona Ozouf (Composition française, Gallimard, 2009), Olivier Roy (En quête de l'Orient perdu, Seuil, 2014), François Burgat (Comprendre l'islam politique, La Découverte, 2016), et tout récemment Gilles Kepel, (Enfant de Bohême, Gallimard, 2022) s'y sont essayés avec un certain bonheur et des biais variés. Ces « esquisses pour une auto-analyse » pour reprendre le titre que Pierre Bourdieu avait donné à sa propre tentative d'introspection conduisent à explicitement quitter le principe d'une neutralité scientifique pour mettre en avant ce que les trajectoires, et aussi parfois les origines, peuvent avoir comme effets sur les hypothèses et les travaux. La subjectivité liée à l'intime (contrairement à l'engagement politique généralement accepté comme constitutif de la démarche intellectuelle) est souvent redécouverte et valorisée à mesure que se dessine la fin de la carrière professionnelle. Elle constitue un élément éclairant qui, tardivement, peut être revendiqué par son auteur ou son autrice.
C'est justement cet angle, pleinement assumé, que développe le professeur de science politique Bertrand Badie dans Vivre deux cultures. Comment peut-on naître franco-persan ? publié chez Odile Jacob. Il revient en particulier sur le parcours de son père Mansour arrivé de Perse à Paris en 1928, encore mineur. Étudiant en médecine, issu d'une famille atypique, car convertie plusieurs décennies auparavant au protestantisme, Mansour éprouve les principes de l'universel républicain et ses failles. Engagé dans la Résistance et même décoré pour cette raison, à la Libération il sera empêché d'exercer son métier de chirurgien du fait de sa nationalité étrangère.
Son fils y voit la marque de la tension qui oppose un « universel souhaité » à un « espoir déçu ». De cette humiliation paternelle fondatrice, Bertrand Badie tire une explication de ses propres approches des relations internationales et de la mondialisation. Elle éclaire sa sensibilité aux injustices et à l'affect comme constitutifs de nombreuses interactions entre les peuples et les États. Elle vient également illustrer son pari analytique concernant la possibilité de dépasser bien des conflits et malentendus par le respect de l'altérité. L'expérience de l'humiliation permet de comprendre combien la domination ne s'incarne pas seulement dans des logiques économiques ou sociales, mais aussi dans des questions identitaires. Le compte-rendu que livre l'auteur de son entretien avec Hassan Al-Tourabi, figure tutélaire des Frères musulmans au Soudan, est à cet égard éclairant sur les formes que peuvent prendre les réactions à ce sentiment d'humiliation.
Né en 1950 de la rencontre entre Mansour et Geneviève, originaire de Soissons dans l'Aisne, Bertrand vit d'abord sa part perse à travers les quolibets racistes que lui renvoient ses camarades de classe, mais aussi par le mépris affiché par une partie de sa famille maternelle, bourgeoise, conservatrice et soutien de la colonisation française. Si l'été est l'occasion de pleinement ressentir la richesse de sa double culture à travers des séjours en Iran, à Hamadan, ce n'est que graduellement que le jeune homme, apprenti chercheur puis professeur reconnu en prend la pleine mesure. Elle devient alors, dans son interaction avec les collègues, dans ses objets de recherche, mais aussi dans son rapport aux étudiants, un atout revendiqué qui permet d'enrichir son approche à travers une forme de double décentrement.
Naître franco-persan c'est donc éprouver la possibilité de regarder deux sociétés avec un certain recul. La complexité de « l'équation identitaire » que provoque cette double origine éclaire la marche du monde et des cultures. Elle permet d'illustrer combien les soi-disant marges ou périphéries sont en fait les multiples cœurs battants de notre planète. Elle vient ensuite démontrer combien l'occidentalo-centrisme constitue une anomalie quand la mondialisation et la « créolisation » sont depuis longtemps des réalités qu'il est inutile de rejeter. D'où il résulte que « le système monde n'est déchiffrable que s'il est appréhendé depuis une multiplicité de lieux d'observation. »
Pour ses anciens étudiants (dont j'ai l'honneur de faire partie), ses lecteurs assidus et ses nombreux auditeurs répartis sur l'ensemble des continents, la sincérité de la démarche autobiographique de Bertrand Badie ne peut être que touchante. Elle offre un surplus d'humanité, d'espoir et d'allant à une approche qui semble toujours avoir été caractérisée par une immense foi en l'humain. Il dévoile là une grande tendresse face à l'expérience de ses parents, mais exprime aussi sa reconnaissance à celles et ceux qu'il a rencontrés lors de voyages incessants dans plus de cent pays différents. Cette trajectoire sensible lui a permis d'apprécier les joies et richesses d'une certaine forme de mondialisation, tout en ne fermant pas les yeux sur les injustices.
L'optimisme qui transparait à travers les pages du livre constitue en soi une manière d'échapper à certaines impasses théoriques ou analytiques qui naissent du ressentiment. Il incarne dès lors le côté lumineux et le dépassement concret de l'humiliation. En refermant l'ouvrage, chacun comprend combien le parcours biculturel de Bertrand Badie demeure un exemple de ce que l'insertion dans le monde et l'ancrage dans sa diversité peuvent recéler de bonheurs dès lors qu'ils sont cultivés et valorisés.
08.06.2018 à 04:00
Selim Mohie
Le 26 mai 2018, lors de la finale de la Ligue des champions opposant Liverpool au Real Madrid, Mohamed Salah a été blessé. Toute l'Égypte a frémi pour son joueur préféré qui risquait de ne pas participer à la Coupe du monde de football qui s'ouvre le 14 juin à Moscou. Car Salah fait l'objet d'un véritable culte, lié aux combats que son pays affronte depuis de nombreuses années. L'histoire de Mohamed Salah est très connue de ses fans les plus ardents. « Des haillons à la richesse », le (…)
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Le 26 mai 2018, lors de la finale de la Ligue des champions opposant Liverpool au Real Madrid, Mohamed Salah a été blessé. Toute l'Égypte a frémi pour son joueur préféré qui risquait de ne pas participer à la Coupe du monde de football qui s'ouvre le 14 juin à Moscou. Car Salah fait l'objet d'un véritable culte, lié aux combats que son pays affronte depuis de nombreuses années.
L'histoire de Mohamed Salah est très connue de ses fans les plus ardents. « Des haillons à la richesse »1, le conte du petit enfant pauvre qui grandit dans le gouvernorat de Gharbiya et devient le « chouchou » du football national résonne à travers l'Égypte avec les espoirs de tant de jeunes au profil similaire. Cet espoir et cette attente en un avenir meilleur ont été révélés par la révolution de 2011 dans des manifestations qui ont drainé des millions d'Égyptiens pour faire tomber le régime autoritaire de l'ex-président Hosni Moubarak. Aujourd'hui, dans un contexte où un désespoir palpable se répand en tous lieux et où la répression est plus féroce encore sous le président Abdel Fattah Al-Sissi qu'elle ne l'était sous Moubarak, Salah émerge comme un phare lumineux de persévérance, de lutte et de réussite.
Le capital social lié au nom même de Salah est devenu immense en Égypte, où son image est utilisée pour commercialiser tout et n'importe quoi, des boissons non alcoolisées au lancement d'une ligne de téléphonie publique contre les drogues. Ça n'est pas une nouveauté. Héros de la nation et icônes publiques — des figures révolutionnaires aux acteurs ou actrices célèbres — ont depuis longtemps été utilisés pour commercialiser des produits. Récemment, une publicité de la firme téléphonique britannique Vodafone a détourné un célèbre slogan : « Nous sommes tous des Khaled Said », adopté pour commémorer la mort en 2010 d'un jeune homme tombé victime des violences policières, et qui fut salué comme l'une des étincelles de la révolution de 2011. Dans une référence évidente pour tous, Vodafone a lancé une campagne publicitaire sous le slogan : « Nous sommes tous des Mohamed Salah ».
Les révolutions qui ont surgi au Proche-Orient et au Maghreb en 2011 ont été largement écrasées. Mais l'engouement populaire pour Salah diffuse quelque chose d'autre. Certes, en 2011, les enjeux socio-économiques et politiques ont clairement constitué les motifs des soulèvements arabes. Mais la démographie des manifestants elle-même a révélé une dynamique plus profonde parmi ceux qui appelaient au changement. Les révolutions de 2011 étaient également générationnelles. Très au-delà des quelques rues qui entouraient la place Tahrir, des jeunes femmes et des jeunes hommes défiaient le conservatisme de leurs parents pour tenter de créer de nouvelles identités progressistes ; ils rompaient avec leurs rôles traditionnels pour s'engager dans de nouvelles carrières, de nouvelles perspectives.
Cette dynamique générationnelle a vu la population se détacher de nombre de ses vieux héros pour regarder du côté des jeunes figures qui bâtissent leur propre succès. Salah en est un des exemples les plus saillants, mais on en trouve d'autres dans la musique, le cinéma et ailleurs. Très longtemps, la scène culturelle égyptienne avait été occupée par des acteurs, des musiciens et des artistes dont la notoriété avait commencé des décennies plus tôt, avant même que la majorité de la population du pays ne soit née2. Symboles de la stagnation de la culture populaire durant les années Moubarak, leurs visages ne changeaient jamais. Or, depuis 2011, ils ont été remplacés par des artistes plus jeunes, qui ont commencé de se faire une place sous les projecteurs.
Aux yeux des Égyptiens, Salah incarne une des nouvelles conditions induites par les révolutionnaires (des printemps arabes) : le droit de choisir, de changer d'avis, et enfin de suivre des itinéraires différents. Salah a changé d'avis. Il a cherché des alternatives footballistiques, il est passé d'un club à l'autre dans sa carrière jusqu'à trouver la place qui lui convenait pour parvenir au sommet. Bien sûr, il le doit à son talent ; mais aussi au fait qu'il a opté pour la première des libertés : celle de décider pour lui-même.
Le sport a toujours constitué une force motrice dans ce qui galvanise l'Égypte. Salah est la plus grande star sportive de ce pays dans la période récente, ce qu'il doit pour beaucoup à son succès international, mais il n'est pas l'unique héros à avoir émergé du football égyptien. L'équipe nationale a connu de nombreux succès sur le plan régional, et à ce jour elle détient le record de victoires dans la Coupe africaine des nations (CAN). Avant l'avènement de Salah, Mohamed Abou Treika a été le favori national, menant l'Égypte à trois de ses sept victoires à la CAN. Fêté comme un héros, il était révéré pour sa fidélité à son pays, car il a refusé de partir à l'étranger malgré les comparaisons flatteuses dont il faisait l'objet avec les meilleurs footballeurs de son époque, tels Zinedine Zidane ou Patrick Vieira.
En raison de sa capacité d'inspiration et de mobilisation, le sport, en Égypte comme partout ailleurs dans le monde, est intrinsèquement politique, comme l'est aussi la renommée de ses stars. Dans son pays, Salah en est le nouveau chouchou. Son prédécesseur Abou Treika vit en exil, isolé de sa patrie et désormais qualifié de « terroriste » — pour avoir fait « l'infâme » salut à quatre doigts lors d'un match de football local en 2014, afin de manifester sa solidarité avec les personnes tuées lors du massacre de Rabia al-Adawiya l'année précédente, la plus vaste tuerie de civils perpétrée par l'actuel régime après son coup d'État en juillet 20133.
Lors d'une récente prise de bec avec l'Association du football égyptien (EFA) portant sur les termes d'un accord privé de publicité signé par Salah et sur l'accord de sponsoring de l'équipe nationale signé par l'EFA — un conflit rapidement résolu de manière équitable — Salah s'en est pris non seulement à une bureaucratie publique très mal gérée, pour rester poli, mais même à l'appareil sécuritaire. Une bataille publicitaire a été lancée par une simple erreur des services secrets, qui sont propriétaires de Presentation Sports, la société qui détient les droits de vente du sponsoring de l'équipe nationale. Elle les a opposés à l'opérateur public égyptien de téléphonie mobile WF, et a eu d'immenses répercussions dans l'opinion publique. Alors que la première réponse de Salah dans cette bataille est restée très humble, dans le droit fil du comportement qu'adopte généralement ce très respectable jeune homme, l'opinion s'est enflammée sur les réseaux sociaux. L'affaire a obligé l'EFA et le ministère de la jeunesse et des sports à se rétracter à plusieurs reprises, et elle a fini par nécessiter une intervention du président lui-même.
Car la querelle entre les protagonistes ne portait pas uniquement sur une image apposée sur un avion qui aurait contrevenu à un accord de sponsoring. On l'a bien vu dans la manière dont elle s'est spectaculairement conclue, au détriment de l'autorité publique formellement la plus respectée du : l'armée. Car durant la bataille, plusieurs généraux ont déclaré publiquement que Salah était toujours redevable dans son pays de ses obligations militaires. Il s'agissait là d'une menace non voilée pour obliger Salah à renoncer à ses prétentions, dans la perspective de la Coupe du monde en Russie. La réaction de l'opinion publique a été viscérale, et Salah lui-même a dès lors refusé de se taire. Sans surprise, la menace d'enrôler Salah sur-le-champ fut retirée aussi vite qu'elle était apparue.
Les dirigeants égyptiens ont longtemps bridé les personnalités par trop populaires, pour s'assurer que personne n'apparaisse jamais plus important que l'État. Dans la plupart des cas, les menaces, les procès et mises à l'amende (mesure généralement réservée aux hommes d'affaires) ont garanti que les victimes finissent par succomber silencieusement au régime en place. Mais Salah est un franc-tireur. Certes, il menace le pouvoir et sa puissance grâce à son talent. Mais il n'a aucune aspiration politique, il n'a même jamais exprimé la moindre opinion politique (et visiblement, il n'en a pas). Non, il constitue une menace parce qu'il est complètement indépendant de l'État, comme l'est également l'adulation dont il fait l'objet. Pour chaque jeune Égyptien, Salah est la preuve vivante que personne n'a besoin de l'État pour subsister, ou pour réussir.
Ainsi Salah est-il l'antithèse du message que Sissi tente depuis cinq ans d'imposer à son opinion publique : nous devons tous travailler ensemble pour améliorer la situation du pays, nous ne sommes rien sans l'État et sans l'armée, et nous ne subsistons qu'en vertu de son bon vouloir et de sa compassion à notre égard en tant que peuple. Or, Salah est devenu une star mondiale grâce à son seul mérite, sans que l'État n'intervienne ni ne lui apporte le moindre soutien. Et la plupart des Égyptiens n'oublient pas qu'il a été initialement rejeté par l'un des plus célèbres clubs égyptiens, le Zamalek du Caire, lorsqu'il n'était encore qu'un jeune talent naissant4 .
De plus, la perspective d'être associé à la renommée de Salah n'est pas seulement attractive pour les cadres dirigeants égyptiens. Que Salah ait connu un tel succès à Liverpool, dans un club plongé au cœur du débat politique il y a plusieurs décennies par la tragédie d'Hillsborough5 n'est pas une coïncidence. Hillsborough est devenu en Grande-Bretagne le moment fondateur de la bataille politique contre la corruption au sein de la police et contre le « classisme » (les tribunes qui s'étaient effondrées étaient celles où s'amoncelaient, debout, les détenteurs des billets les moins chers, pour beaucoup de jeunes ouvriers et chômeurs). Il aura fallu 27 ans et quatre enquêtes pour finir par démontrer que la police avait agi de manière illégale, tant dans son incapacité à empêcher la tragédie que dans ses tentatives ultérieures de couvrir ses faillites.
La personnalité de Salah, sa foi et son arrière-plan — un jeune Arabe nommé Mohamed, à l'image de « bon musulman » qui pratique sa foi ouvertement et ne passe pas son temps à faire la fête comme beaucoup de ses congénères, un homme charitable et gentleman qui vit en famille — ont été montrés en exemple encore et encore par de nombreuses sources, y compris par les autorités du football britannique dans un Royaume-Uni post-Brexit qui connait des tensions croissantes envers les immigrés.
Son succès envoie tout de même un message à la jeune population égyptienne, qui dépasse les 60 millions (sur 95 millions d'Égyptiens au total), pour un âge moyen de 24 ans. Ce message, c'est que pour réussir, il faut quitter le pays. C'est là un sentiment fréquemment exprimé dans la rue. L'Égypte elle-même est sans espoir, et le seul moyen de retrouver l'espoir est de partir pour reconstruire ailleurs. À l'époque de l'idole Abou Treika, sa fierté nationaliste était un sujet de célébration, car il avait rejeté les nombreuses sollicitations qui lui avaient été présentées durant sa carrière pour jouer à l'étranger, choisissant à l'inverse de rester fidèle à Al-Ahly, la meilleure équipe de club du pays (et premier club d'Afrique avec huit victoires en Coupe des champions). Mais à l'époque où vit Salah, partir est devenu la seule voie pour réussir.
Des milliers de jeunes s'y sont déjà engagés. Et ils sont des millions à en rêver sans en avoir les moyens. Cependant, malgré le désespoir, le rêve d'un jeune homme qui a grandi dans leur propre arrière-cour et qui est devenu le footballeur le plus populaire au monde a la capacité de nourrir une génération dans ce pays pour des décennies. Le pouvoir de Salah dépasse la vitesse de ses pieds pour dribbler les défenseurs et aller marquer des buts spectaculaires : c'est l'espoir qu'il apporte à une génération, les rêves qu'il inspire aux jeunes et la croyance qu'eux aussi ont le droit d'avoir leurs propres rêves.
1NDLR. « From rags to riches », formule désignant des romans sur la réussite sociale popularisés par l'écrivain américain Horatio Alger.
2En 2017, 52,5 % de la population égyptienne avait moins de 25 ans.
3Après le coup d'État militaire du 3 juillet 2013, qui porte au pouvoir le général Al-Sissi, deux sit-in d'opposants s'installent au Caire sur les places al-Nahda et Rabia al-Adawiya. Les manifestants refusant la dispersion, les forces tirent sur eux le 14 août. Selon le ministère de l'intérieur égyptien, 638 personnes sont tuées (595 manifestants et 43 policiers). Selon l'Alliance anti-coup d'État de l'époque et les Frères musulmans, les morts parmi les manifestants s'élèveraient à 2 600. Depuis, le « salut à quatre doigts » (le pouce refermé dans la paume, les quatre autres doigts redressés) est un symbole d'adhésion à l'opposition, que le régime assimile à une adhésion aux Frères musulmans.
4NDLR. Il ne s'agit pas là d'un phénomène exclusivement égyptien. Originaire de Metz, Michel Platini fut rejeté à 17 ans par l'équipe de sa ville pour « manque de coffre ». Et Zidane fut renvoyé à 16 ans d'un stage de formation en Algérie pour performance banale… Comme pour les artistes, la liste est longue des sportifs dont le potentiel a été contesté avant d'éclater au grand jour.
5Le 15 avril 1989, l'effondrement d'une tribune suite à un mouvement de foule dans le stade d'Hillsborough, à Sheffield, où s'affrontaient le Liverpool FC et le club de Nottingham Forrest en demi-finale de la Coupe d'Angleterre avait fait 96 morts et 766 blessés.