30.01.2026 à 06:00
Florence Beaugé
Dans Ce que la mort m'a pris de toi, l'historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d'enfance : ceux du fils d'un résistant monté au maquis, avant d'être tué par l'armée coloniale française. C'est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l'intime à l'Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l'enchainement des événements qui ont conduit l'Algérie à une (…)
- Lu, vu, entendu / Algérie, France, Guerre d'indépendance algérienne, Témoignage , Indépendance, Colonialisme , Livres
Dans Ce que la mort m'a pris de toi, l'historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d'enfance : ceux du fils d'un résistant monté au maquis, avant d'être tué par l'armée coloniale française.
C'est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l'intime à l'Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l'enchainement des événements qui ont conduit l'Algérie à une cassure irrémédiable avec la France. Les chocs successifs. Les violences et les humiliations. L'incompréhension. La colère. La douleur. Les traumatismes. Et enfin, la révolte.
Au départ, « il y avait le soleil et Père, l'un rythmait les jours et l'autre nos vies ». Celui qui parle a sept ans. C'est le deuxième enfant d'une fratrie de quatre, descendant d'une famille prestigieuse, la tribu des Ouled El Abed. Son ancêtre a fondé une zaouïa1, laquelle rayonne dans toute l'Afrique du Nord depuis trois siècles, avec pour épicentre Skikda, dans l'est de l'Algérie.
Quand débarquent la France et son armée de conquête au début du XIXe siècle, les Ouled El Abed cessent d'exister comme grande famille religieuse. Ils perdent d'un coup « leur terre, leurs titres, et leur honneur ». On leur retire jusqu'à leurs noms, falsifiés par une loi sur l'état civil imposée par les colonisateurs. Cette tragédie, la famille se fait un devoir de la transmettre de génération en génération, pour que se perpétue le souvenir. « Quand on vient de ce sang-là, il est inutile de chercher à échapper à son destin. Car le sang de nos ancêtres est en nous, vivants parmi les morts », souligne le narrateur.
Arrivent les années 1950. Le père, Abdelmalek, a des discussions animées avec ses amis dans sa petite boutique d'artisan tailleur. Tous ou presque ont connu Verdun, Monte Cassino, Paris, et « tant d'autres trous sanglants de l'Europe en guerre ». Avec bravoure, mais non sans amertume, ils ont défendu « la liberté des autres au nom d'une prétendue liberté commune, et une nation ayant usurpé la leur ». Mais pour quel pays se battait-il, lui, l'indigène ? Et pour quelle liberté ?
S'il a reçu une balle et une croix de guerre à Monte Cassino, Abdelmalek n'a pas tardé à recevoir la leçon de sa vie. Jour de l'Armistice, 8 mai 1945. Tout juste démobilisé et rentré au pays, le soldat « indigène » voit ses compatriotes sortir dans la rue à Sétif et Guelma, et célébrer eux aussi l'événement. Mais les manifestations dégénèrent en émeutes. Il y a des morts parmi les Européens. Et les représailles sur la population algérienne (on disait « musulmane ») sont terrifiantes. De ce jour, il n'y aura plus de retour en arrière possible : « Lui, l'homme pacifiste et profondément pieux, fut terriblement choqué, et sa conscience à jamais meurtrie ». Pour Abdelmalek comme pour beaucoup d'Algériens, le 8 mai 1945 a été le coup d'envoi de la guerre d'indépendance, même si la date officielle en est le 1er novembre 1954.
Un jour d'automne 1955, le père s'éclipse. Ses enfants n'ont été prévenus de rien. On leur fait croire qu'il reviendra « demain ». « Ah ! Ces “demains” qui n'arrivent jamais au bout de leur peine (…) Mais qu'est-ce qui nous arrivait ? Pour moi. Pour Mère aussi sans doute, puisqu'elle était comme perdue », soupire le garçonnet, rongé par les non-dits : « a-t-on jamais vu un père embrasser tendrement son fils et disparaitre sitôt après, pour rien et sans rien dire. Pas mourir, non, mais disparaitre… »
Seule, la mère sait que son mari est monté au maquis. Accompagnés de chiens, les parachutistes n'ont pas tardé à débouler chez elle, à la recherche du « terroriste », et ont mis la maison à sac. Depuis, chaque nuit, elle se hisse sur un tabouret et colle son nez sur le vasistas de la chambre familiale, épouvantée à l'idée qu'ils puissent revenir. Qu'ils s'en prennent à sa fille et à elle surtout. « Son corps tremblait tellement qu'il communiquait ses vibrations aux pieds de la tablette et à mon oreiller. C'était comme si elle tremblait en moi », se souvient l'enfant.
Toutes les nuits, la même peur. Le garçonnet, « sentinelle improbable », épie en silence le moindre des mouvements de la jeune femme. « Je me bouchais les oreilles, je fermais les yeux et je cherchais refuge dans le sommeil. Mais impossible de dormir et de laisser Mère seule, en proie à ses frayeurs (…) Las, vaincu, je me rendormais en emportant avec moi ma provision de frayeurs et de larmes ». Au fil des jours, puisqu'il ne peut plus « faire revenir quelqu'un qui ne voulait pas de vous », le petit garçon en vient à ne plus souhaiter qu'une chose : « mourir, disparaître en emportant avec moi jusqu'à ma propre existence ».
Avec le recul, la mère comprend que la décision de son mari était prise depuis longtemps. Depuis que, des années auparavant, leur premier-né est mort, faute d'argent, donc de soins. Elle se souvient :
C'est après cela que je l'ai vu changer, devenir un autre homme avec dans le regard une lueur de détermination qui m'effrayait. Alors il m'a fallu apprendre à vivre avec lui comme un passager de notre vie. Un autre amour, plus puissant, une autre passion occupait son cœur, dont il ne parlait jamais, mais à laquelle il consacrait ses nuits de lecture, ses absences soudaines et répétées.
Jour après jour, les paras reviennent, tels des enragés, avec, toujours, la même question : « Où est-il parti ? ». Et la mère de répondre chaque fois sans broncher : « Je ne sais pas ». Malgré sa peur, la frêle jeune femme tient tête aux escouades d'hommes armés, « devient grande et belle » aux yeux de ses enfants qui voient en elle « une figure définitive de la maternité ».
Mais la guerre continue de s'immiscer partout, « devenant notre vie, habitant notre respiration, nos gestes, nos regards… (..) La mort donnée, la mort reçue, la mort partout, feu et sang, larmes et cris, visages tuméfiés, visages inconnus, affolés… ». Les avions, le napalm, la mort tombant du ciel, la guerre sans pitié, sans retard, sans lendemain… Fosses communes, tortures, disparitions… « Les larmes, toujours les larmes, rien que les larmes, partout pleurer pour oublier, pleurer pour ne pas avoir peur, pleurer d'impuissance… »
La famille reverra une fois le père, lors d'une incursion épique de quelques jours au maquis. Mais c'est ensuite à nouveau le silence. Et la guerre qui s'intensifie. Un jour d'octobre 1957, l'enfant tombe sur un journal avec ce gros titre : « L'organisation terroriste de Constantine anéantie ». La photo de son père s'étale à la une. C'est donc à lui, le garçonnet, que va revenir la terrible mission d'annoncer la nouvelle à sa mère. « Pourquoi moi ? Je n'étais qu'un enfant et un enfant ne doit pas dire ces choses-là ! Mon Dieu aidez-moi ! À l'aide ! » « Ils mentent, ils mentent ! », hurle-t-il à sa mère en guise d'annonce, tout en se sentant se dédoubler tant il est terrifié par les mots qu'il va devoir prononcer. C'est donc par lui que le malheur va arriver ?
Les pages les plus poignantes du récit sont là. L'enfant pense qu'il va « tuer son père » en annonçant sa mort, « faire mourir » sa mère et toute sa famille. Il supplie le ciel de ne jamais laisser ses pas parvenir jusqu'à elle. « Ce n'était pas moi, mais l'autre qui franchit la porte entrebâillée », dit-il encore, sous le coup de l'épouvante. Et si tout cela n'était finalement que mensonge ? La mère interdit à quiconque de prononcer le mot fatal :
Qu'en savez-vous ? Avez-vous vu son corps, l'avez-vous enterré et où ? Quelle preuve est la vôtre pour oser parler ainsi de mon mari ? Je sais moi qu'il est vivant, mon cœur le sait, mon âme le sait, et je le retrouverai, dussé-je mettre sens dessus dessous la terre entière. Je creuserai le vent s'il le faut, mais je le retrouverai vivant !
On se gardera de dévoiler la fin du livre. Pas de faux espoir, Abdelmalek est bien mort au cours d'une embuscade avec l'armée française. Mais la quête éperdue de la mère et l'enfant nous entraîne dans une série de rebondissements inattendus. L'auteur de ce récit remarquable, empli de douleur, mais dénué de toute haine, c'est Hosni Kitouni, l'un des plus grands historiens algériens actuels. Le drame qui a marqué sa vie, il nous le raconte de sa hauteur d'enfant. C'est en fin de compte un livre sur le processus de deuil. Un magnifique hommage à une mère également, et, à travers elle, à toutes les femmes.
1En Afrique du Nord, établissement sous l'autorité d'une confrérie religieuse.
26.01.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)
- Dossiers et séries / Israël, Palestine, Bande de Gaza, États-Unis, Témoignage , Focus, Gaza 2023-2025, Comité national pour l'administration de Gaza (CNAG)
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Vendredi 23 janvier 2026.
Les habitants de Gaza ont découvert, via les médias, la composition du « Comité national » palestinien qui va gérer la reconstruction de la bande de Gaza dans le cadre du plan décidé par Donald Trump. Douze hommes au profil « apolitique » : des professeurs d'université, des juristes, etc. Ils seront chapeautés par un « comité exécutif » de personnalités occidentales, dont fait partie Jared Kushner, l'homme d'affaires américain et gendre du président des États-Unis. Ce dernier a récemment dévoilé un projet immobilier délirant pour Gaza, où les Palestiniens ne figurent pratiquement pas, preuve que le désir de son beau-père de transformer Gaza en « Riviera » n'a pas disparu. Le tout sera placé sous l'ombrelle du « Conseil de la paix » de Trump, qui veut remplacer l'ONU, avec notamment la présence de Benyamin Nétanyahou, à la fois juge et bourreau. Autant dire que les Palestiniens ne fourniront au mieux qu'une façade au projet immobilier néocolonial israélo-américain.
Le flou demeure sur les réelles prérogatives du comité. Dans tous les cas, elles ne devraient concerner que 40 % du territoire de Gaza, les 60 % restant étant annexés de facto derrière la « ligne jaune » installée par Israël, qui fait déjà figure de nouvelle frontière. On ne sait rien non plus sur les moyens dont ils disposeront. Il faudrait d'abord que les Israéliens donnent leur aval et les laissent entrer à Gaza, ce qui n'est toujours pas le cas au moment où j'écris. Mais ensuite ? Est-ce que chaque spécialiste sera à la tête d'un ministère ? Auront-ils même des locaux dédiés ? Vont-ils reprendre les ministères existants ? Réintégrer les anciens fonctionnaires du gouvernement de l'Autorité palestinienne, qui reçoivent toujours de Ramallah une partie de leur salaire ? Employer les fonctionnaires du gouvernement du Hamas, qui, eux, touchent environ 50 % de leur salaire tous les quarante jours ? Embaucher de nouveaux personnels ? De quel crédit disposeront-ils ? Je crois qu'eux-mêmes n'en savent rien, ils attendent les ordres des Américains.
Ce panel de technocrates a des liens distendus avec notre enclave : huit sur douze d'entre eux, s'ils sont originaires de Gaza, n'ont pas vécu la guerre. Et les chiffres qui circulent sur le montant de leurs salaires annoncent la création d'une nouvelle classe privilégiée, un système éprouvé avec succès avec certains dirigeants de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.
Quels rapports ces hommes, étrangers à la bande de Gaza et sans doute payés comme des cadres supérieurs européens, pourraient-ils entretenir avec la population locale, affamée et démunie de tout ? Par quel miracle ne seraient-ils pas tentés de tout accepter pour garder leurs avantages ?
Un de membres du comité tranche pourtant avec les autres : le responsable de la sécurité, Sami Nasman. Lui connaît bien Gaza, et pour cause. Ce retraité est un ancien colonel des moukhabarat, les services de renseignement de l'Autorité palestinienne. À Gaza, il était chargé de la surveillance des factions politiques, en premier lieu du Hamas. Quand celui-ci a pris le pouvoir en 2007, Nasman a dû quitter le territoire avec tout l'appareil de l'Autorité. Un tribunal du Hamas l'a plus tard condamné à quinze ans de prison par contumace. Son seul rôle sera de démanteler l'organisation du Hamas et de mener la chasse aux militants du parti islamiste, en collaboration avec les services israéliens.
Les habitants de Gaza savent très bien que le comité ne décidera de rien, que ce seront toujours les Israéliens qui détiendront les clés. Tout ce qu'ils peuvent espérer, c'est une amélioration de leur vie quotidienne. Aujourd'hui, la journée d'un Gazaoui consiste à se réveiller très tôt le matin, partir chercher du bois pour faire du feu, essayer de trouver un travail, faire la queue devant les citernes d'eau pour remplir un ou deux jerricanes, puis attendre de nouveau devant une tekiya, une soupe populaire où il peut espérer un plat de riz ou de lentilles, parfois des pâtes. Les Israéliens autorisent désormais l'importation d'aliments par des commerçants privés, mais tout est très cher et la plupart des Gazaouis n'ont plus un sou. Ils doivent se contenter de ce qui est gratuit.
Nos espoirs se réduisent à attendre l'aide humanitaire, de la nourriture, des vêtements, des tentes, du matériel de construction, des abris, des préfabriqués… Et des médicaments. Seules les ONG internationales en distribuent, et, comme on le sait, Israël va en expulser trente-sept de Palestine. Voilà nos attentes : la fin de l'humiliation, les bases de la survie. Des besoins de réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre.
Les Gazaouis espèrent aussi pouvoir sortir temporairement de leur prison à ciel ouvert, en premier lieu les blessés, les personnes en attente d'une opération chirurgicale, ceux qui ont besoin d'une prothèse ou d'un scanner — il n'y a plus que deux appareils pour 2,2 millions de personnes —, les enfants et les adultes atteints de maladies graves qui sont en train de mourir faute de soins… Ali Shaath, le président du comité, a annoncé la « réouverture » du terminal de Rafah, la frontière avec l'Égypte. Mais on ne sait rien sur les détails. Qui sera autorisé à sortir ? À rentrer ? Faudra-t-il payer, comme au début de la guerre, 5 000 dollars (4 300 euros) par personne à une « agence de voyages » égyptienne ? Et surtout, qui contrôlera ce terminal ? La réponse, ici, n'est pas trop difficile à deviner : la ville de Rafah est maintenant derrière la ligne jaune, c'est-à-dire en territoire israélien.
Le « comité national » ne s'inscrit pas dans le système politique palestinien. Leur premier communiqué ne porte ni les symboles de l'OLP ni ceux de l'Autorité palestinienne. Sur le nouveau logo, on voit un phénix aux couleurs du drapeau palestinien. Aucune référence à l'histoire de la Palestine. Les membres du comité se rendent-ils compte qu'ils coupent ainsi Gaza de son passé, de l'histoire de notre lutte ? On peut penser qu'il aurait été plus simple de confier la gestion de Gaza à l'Autorité palestinienne, au lieu d'inventer des systèmes compliqués. Mais les Américains et les Israéliens préfèrent apparemment un projet totalement hors sol.
Si ce projet échoue, les Palestiniens en feront porter la responsabilité à ces technocrates. Mais l'objectif stratégique ne change pas : la déportation de la population de Gaza. Récemment, l'ambassadeur des États-Unis en Israël a déclaré que le plan de « l'émigration volontaire » des Gazaouis était toujours à l'ordre du jour. Pour pouvoir le mettre en œuvre, il faut que la vie à Gaza demeure une sorte d'enfer, ainsi les habitants partiront. Le nettoyage ethnique a déjà commencé à bas bruit, avec des vols payants affrétés par d'obscures associations comme « Al-Majd Europe », à l'image de cet avion qui a atterri à Johannesburg en novembre 2025 avec 153 Gazaouis à bord, sans tampons de sortie sur leurs passeports. Le gouvernement sud-africain, pris par surprise, a d'abord refusé l'entrée aux passagers, avant de les accepter pour des raisons humanitaires. Ces habitants ont choisi l'exil parce qu'il n'y plus de vie à Gaza, et plus d'avenir pour leurs enfants. D'autres suivront. Et ce n'est pas un comité impuissant qui les en empêchera. Désormais, les Palestiniens sont soumis à la seule loi internationale qui subsiste : la loi du plus fort.