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23.03.2026 à 06:00

Israël. Comment demeurer une Super Sparte

Sylvain Cypel

Depuis le lendemain du 7 octobre 2023, Israël mène la guerre sur plusieurs fronts : palestinien, libanais, syrien, iranien, yéménite. Son premier ministre est rapidement passé d'une rhétorique de « défense », au dessein explicite de « redessiner la carte du Proche-Orient ». Mais pour justifier cela, il faut toujours s'inventer un ennemi. C'est une affaire récente passée relativement inaperçue. Elle peut paraître loufoque, mais elle dit beaucoup de ce que sont devenues la classe politique (…)

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Texte intégral (3226 mots)

Depuis le lendemain du 7 octobre 2023, Israël mène la guerre sur plusieurs fronts : palestinien, libanais, syrien, iranien, yéménite. Son premier ministre est rapidement passé d'une rhétorique de « défense », au dessein explicite de « redessiner la carte du Proche-Orient ». Mais pour justifier cela, il faut toujours s'inventer un ennemi.

C'est une affaire récente passée relativement inaperçue. Elle peut paraître loufoque, mais elle dit beaucoup de ce que sont devenues la classe politique et la société israéliennes dans leur grande majorité. Ex-premier ministre de juin 2021 à juin 2022, Naftali Bennett, politicien religieux ultranationaliste, mais qui n'a pas adhéré à la mouvance messianique des ministres Itamar Ben Gvir et Betzalel Smotrich, cherche à se forger un profil de rassembleur — et donc de meilleure alternative au premier ministre Benyamin Nétanyahou — dans la perspective des futures élections législatives prévues dans huit mois, si elles ne sont pas avancées. Or, comment se positionner en Israël quand on veut afficher sa différence ? En étant – si j'ose dire – plus catholique que le pape. C'est-à-dire, par les temps qui courent, se montrer plus belliqueux encore que Nétanyahou.

Bennett a trouvé. Il sait, lui, quelle est la prochaine guerre existentielle qu'Israël devra impérativement mener. Alors que Nétanyahou projette que la guerre en Iran « durera encore plusieurs semaines »1, et au moment même où le président Donald Trump, à l'inverse, assure que la guerre en Iran va « cesser assez rapidement », Bennett a expliqué devant un groupe de notables du judaïsme étatsunien en visite en Israël, qu'« une nouvelle menace émerge : la Turquie ». Car, « et je le dis haut et fort, la Turquie est le nouvel Iran » ; Recep Tayyip Erdoğan, le président turc, est « un homme sophistiqué et dangereux qui cherche à encercler Israël », a jugé Bennett ; et son pays manigance la création d'une nouvelle alliance, qui rassemblerait « contre Israël l'Arabie saoudite et un axe sunnite hostile avec le Pakistan nucléarisé »2.

Nétanyahou n'a pas jugé nécessaire de réagir. Quant à Al Jazeera, il a traité Bennett avec davantage de respect en titrant : « Israël est déjà à la recherche d'un nouvel ennemi régional »3. Et si c'était une saine réaction ? Après l'euphorie des Accords d'Abraham puis la terreur du 7 octobre 2023, suivie de la destruction totale de Gaza et des Gazaouis, après les guerres menées au Liban et en Iran, voici qu'une nouvelle menace existentielle surgit : le retour d'une coalition des sunnites honnis, dont les Frères musulmans constituent le ciment, explique Bennett. Il faut très vite en prendre conscience.

Au commencement, il y a la militarisation

En réalité, Israël a, de tout temps, eu besoin d'une « menace existentielle » imminente. Son histoire, de la conquête sioniste de la Palestine à nos jours, n'est qu'une suite sinon linéaire, du moins quasi constante de conflits armés. Ceux-ci n'ont qu'une seule nature : ils sont toujours existentiels. C'est pourquoi il faut toujours agir « préventivement », quoi que nous chante un droit international obsolète.

Les deux premières alyot, pluriel d'alya, ces « montées » successives d'immigrants juifs européens en Palestine, se succèdent entre 1881 et 1914. Dès ce moment-là, on assiste à la mise en place de milices via lesquelles les colons cherchent à élargir et renforcer leur mainmise sur la terre. Mais c'est après la première guerre mondiale, alors que la puissance dominante est passée des Ottomans aux Britanniques, que ces milices prennent leur essor. La Haganah (« Défense ») est formée en 1920. Cette milice et d'autres moins importantes ne se résument pas, comme on l'enseigne aux enfants israéliens encore aujourd'hui, à « se défendre des attaques contre les Juifs ». Elles ambitionnent d'élargir la maitrise du yichouv4 dans l'appropriation progressive de la terre. Les kibboutz, par exemple, ne sont pas seulement des îlots de socialisme : ils sont aussi et surtout un instrument armé de captation de la terre.

Cette militarisation de l'entreprise sioniste a donc existé quasi dès son apparition. Et elle ne cessera plus. Lorsqu'en 1936 les Palestiniens lancent la grande révolte arabe contre l'occupant britannique, les troupes de la Haganah vont fonctionner comme des supplétifs de la répression, qui est absolument terrible. Bientôt, un officier britannique, Orde Wingate, est détaché auprès de la Haganah pour améliorer la formation militaire de ses membres, qui apprennent en particulier les techniques de « contre-insurrection » des Special Nights Squads (Escouades nocturnes spéciales). C'est là que le yichouv pose les premiers jalons de sa future armée.

Dix ans plus tard, le Royaume-Uni abandonne la Palestine. Après les affrontements pour la conquête de la terre qui débutent en 1947 et qui enclenchent la Nakba, les forces du yichouv sont confrontées à des milices locales palestiniennes ou issues de Syrie et de Transjordanie. Le 15 mai 1948, la création de l'État d'Israël est officielle. Les États arabes l'attaquent. Onze jours plus tard, il officialise la formation de l'armée israélienne (dont l'acronyme hébraïque est Tsahal, Forces de défense d'Israël).

Le culte de l'armée

Depuis, cet État n'a plus cessé d'être en guerre dans des dimensions plus ou moins importantes. Les années 1950 ont été parsemées de la lutte contre les « infiltrés », ces Palestiniens qui avaient tout perdu dans la Nakba et qui, pour la plupart, cherchaient simplement à savoir ce qu'il était advenu de leur terre et leurs biens. Elles étaient aussi celles d'opérations dans ou hors des frontières, comme la participation en 1956 à l'attaque franco-britannique (Guerre de Suez) pour faire tomber le président égyptien Gamal Abdel Nasser, opérations qui, presque toutes, étaient accompagnées de massacres. Le plus connu est celui commis en 1956 dans le village de Kafr Kassem contre la minorité palestinien en Israël.

Les années 1960 ont été celles de l'extension territoriale, la capture de la Cisjordanie, celle du plateau du Golan en Syrie, et de Gaza et du Sinaï en Égypte. Déjà perçue auparavant comme l'institution la plus admirée du pays, l'armée devient alors l'objet d'un culte inouï, même si elle s'empêtre dans une longue « guerre d'usure » le long du canal de Suez. Les années 1970 verront le premier échec militaire israélien d'envergure lors des trois premiers jours de la guerre d'octobre 1973, suivis d'un renversement spectaculaire des forces en faveur d'Israël.

On pourrait poursuivre cette litanie guerrière, en particulier les multiples opérations militaires au Liban, de 1978 à ce jour. L'essentiel est de comprendre que l'armée a rapidement atteint en Israël un statut d'intouchable, la popularité dont elle bénéficie lui garantissant en toutes circonstances une impunité incontestable. « Tsahal est l'armée la plus morale au monde. » Cette assertion, aidée par une information totalement censurée, va servir à masquer la réalité des crimes de guerre commis par l'armée. Rien ne fut rendu public des massacres, de civils ou de soldats désarmés, commis dans diverses guerres : en 1948, bien sûr, et l'on sait désormais qu'il y en a eu plusieurs dizaines, de même que celui commis à Gaza en 1956 contre de supposés fedayins, ou celui de dizaines — ou plus probablement de centaines — de soldats égyptiens capturés dans le Sinaï en 1967 et abattus, dont certains brûlés vifs. La censure militaire empêchait toute diffusion des informations, et la Hasbara, la propagande d'État, veillait au grain. En réalité, ceux qui voulaient savoir le pouvaient. Mais la société juive israélienne dans sa grande majorité a toujours préféré s'arroger le statut de l'éternelle victime, fermer les yeux et se boucher le nez.

Une armée qui possède un État

En revanche, dans les années 1950-1960, il n'était pas rare qu'un ou deux jeunes des kibboutzim non admis dans les écoles d'officiers – la honte ! – mettent fin à leurs jours. L'armée, c'était le must. Dans les années 1960 à 2000, les gouvernements israéliens étaient aussi pour moitié constitués de généraux à la retraite. Les premiers ministres s'appelaient Yitzhak Rabin, Ehud Barak ou Ariel Sharon : deux ex-chefs d'État-major et une icône de l'armée israélienne. Les ministres de la défense étaient fréquemment d'anciens chefs d'État-major et les généraux peuplaient nombre d'autres ministères. L'État n'avait pas une armée, c'est l'armée qui possédait un État, se désolaient quelques rares Israéliens.

Avec le temps, cette armée a connu des changements notoires. D'un côté, elle a progressivement perdu une partie de sa stature, due depuis deux décennies à la montée dans la société et dans l'armée du messianisme, pour qui rien ni personne ne peut être au-dessus de Dieu. De l'autre, elle s'est puissamment renforcée, tant en capacités opérationnelles que commerciales. Israël, ce petit État, ne dispose pas seulement d'une armée de 650 000 hommes, officiers de métier, conscrits et réservistes réunis, pour une population d'un peu plus de 10 millions d'habitants – une proportion unique au monde. Pour comparer, la France dispose d'un peu plus de 200 000 militaires pour 69 millions d'habitants. Israël a aussi bâti en quelques décennies un complexe militaro-industriel qui fait de lui le 8e acteur sur le marché mondial des armes et matériels militaires.

D'où, aujourd'hui, les comportements paradoxaux de l'opinion israélienne. Les foules exultent à chaque frappe contre « l'ennemi », qu'il soit palestinien, libanais, houtiste du Yémen ou iranien. Peu importe qu'il soit partie prenante active des conflits en cours ou simple quidam. Mais parallèlement, l'image de l'armée s'est détériorée suite à son gigantesque échec du 7 octobre 2023 et par le fait que Nétanyahou ne fait rien pour la restaurer, au contraire. Pour lui, continuer de blâmer les seuls militaires et services de sécurité intérieure de la responsabilité de cet échec est aussi la seule porte ouverte pour se sauver du possible verdict calamiteux d'une commission d'enquête quant à ses responsabilités dans l'aveuglement qui a mené au 7 octobre 2023, verdict qui mettrait fin à sa carrière politique – pis, ternirait son image politique à jamais.

Imposer son ordre par le glaive

Dès lors, Nétanyahou navigue, face à une société juive israélienne qui balance entre les craintes diffuses des lendemains, et un sentiment euphorique de toute-puissance. Un jour il accable l'armée, exige la mise au rencard de tel ou tel édile sécuritaire. Le lendemain, il glorifie ses multiples « succès », s'accaparant le bénéfice de chaque nouvelle terre conquise, au Liban, en Syrie, ailleurs, se faisant ainsi le chantre d'un avenir plus glorieux encore.

Malgré les signes de lassitude flagrants, malgré le coût de la vie qui augmente, malgré l'augmentation constante du nombre des citoyens qui quittent le pays, la population, en grande majorité, le suit. Nétanyahou espère bien préserver son soutien tant que la guerre se poursuivra. C'est que, les sondages le montrent, il reste l'homme qui, aux yeux d'une grande partie des citoyens, a fait d'Israël une puissance régionale de premier plan. Qui pourrait lui résister au Proche-Orient ? Qui oserait l'empêcher d'agir lorsqu'il le décide ? Il annonce un jour qu'il entend « redessiner la face du Proche-Orient », un autre qu'il maintiendra ses troupes au Sud-Liban. Ses partisans exultent lorsque les bombes israéliennes continuent de tomber sur Gaza malgré le « cessez-le-feu » officiel. Il fait ce qu'il veut. Il est invulnérable. Et ses fans veulent le croire.

La comparaison d'Israël avec Sparte est une vieille antienne. Elle manifeste, généralement, une vive critique de l'État d'Israël. Mais Nétanyahou, au contraire, se l'approprie. Le 15 septembre 2025, il déclare devant un parterre d'investisseurs et de responsables économiques israéliens qu'il entend faire de son État une « Super Sparte »5. On ne sait s'il sait vraiment ce qu'était Sparte, cette cité militarisée à l'extrême et profondément inégalitaire où régnaient un ordre strict et une absence totale de démocratie. Mais il doit bien savoir que Sparte a disparu sans rien léguer à l'humanité que l'on puisse qualifier de « civilisationnel », comme l'ont fait Athènes ou Rome. Alors, pourquoi fait-il de Sparte l'effigie d'Israël ? C'est que l'essentiel est ailleurs. Sparte est une marque. C'est la petite cité qui, aux Ve et IVe siècles avant notre ère, a pu vaincre tous ses ennemis, Athènes incluse, pour étendre son empire de la Grèce à la Perse. Régner en imposant son ordre à tout son environnement par le glaive, être une Super-Sparte, c'est le symbole qui plaira à ses partisans.

Alors, s'est dit Naftali Bennett : bon sang, mais c'est bien sûr ! Pour faire mieux que Nétanyahou, pourquoi pas, après tout, faire en plus la guerre à la Turquie ? Ensuite, on s'occupera du Pakistan, en attendant de trouver de nouvelles cibles.


1Neri Zilber et James Shotter, «  Israel expects weeks-long war against Iran  », Financial Times, 8 mars 2026.

2«  L'ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett affirme que ‘la Turquie est le nouvel Iran'  », AllSides News, 4 mars 2026.

3Ibid.

4Nom hébraïque de la communauté des colons juifs en Palestine

5TheMarker et Jonathan Lis, «  ‘We are Super-Sparta ' : Netanyahu says Israel faces isolation, must shift to self-reliance  », Haaretz, 15 septembre 2025.

19.03.2026 à 18:33

« Le gâteau du président », une odyssée dans l'Irak de Saddam Hussein

Zahra Ali

Lauréat de la Caméra d'Or au Festival de Cannes 2025, le premier film du réalisateur Hasan Hadi dépeint l'Irak du début des années 1990, sous embargo de l'ONU et bombardé par les États-Unis, à travers les yeux de deux enfants. Une allégorie puissante et poétique de notre monde et une ode aux plus démunis. Nous sommes dans l'eau, cette eau qui a été témoin du début de toutes les histoires. Une vieille femme vêtue de noir navigue sur un petit bateau avec une enfant parmi les maisons de (…)

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Texte intégral (1940 mots)

Lauréat de la Caméra d'Or au Festival de Cannes 2025, le premier film du réalisateur Hasan Hadi dépeint l'Irak du début des années 1990, sous embargo de l'ONU et bombardé par les États-Unis, à travers les yeux de deux enfants. Une allégorie puissante et poétique de notre monde et une ode aux plus démunis.

Nous sommes dans l'eau, cette eau qui a été témoin du début de toutes les histoires. Une vieille femme vêtue de noir navigue sur un petit bateau avec une enfant parmi les maisons de roseaux des marais mésopotamiens. Elle lui raconte l'histoire du roi légendaire Gilgamesh1 : « Dieu dit à Gilgamesh : "Regarde dans l'eau et tu verras apparaître le visage de l'amour." Et Dieu décida que seuls les plus vertueux verraient l'image de l'amour dans l'eau. » Ainsi commence le film. Je suis immédiatement séduite par la beauté profonde de l'image et émue de voir sur grand écran le sud de l'Irak, la région de mon père, originaire de Nassiriya.

Le Gâteau du président2 se déroule au début des années 1990, à une époque où la population était confrontée à de grandes souffrances et brutalisée sur tous les fronts : affamée par les sanctions des Nations unies, parmi les plus sévères de l'histoire, bombardée par la coalition menée par les États-Unis3 et maintenue sous l'emprise étouffante de l'une des dictatures les plus brutales au monde.

Bibi, la grand-mère icône

C'est dans ce présent que le film nous ancre, quelques jours avant l'anniversaire du président Saddam Hussein. Lamia, qui vit dans les marais avec sa grand-mère, reçoit l'ordre de son instituteur de préparer un gâteau pour cette célébration spéciale. Il ne s'agit pas d'une demande innocente : l'instituteur représente le régime, et l'école est son institution disciplinaire. Ne pas s'y plier reviendrait à trahir le chef suprême lui-même.

L'absurdité du fascisme enveloppe les détails du quotidien, imprègne tous les aspects de la vie. Dans un pays où le sucre et les denrées de base sont rares, et pour des gens qui ont si peu, cette demande est une épreuve monumentale. Elle coûtera tout à Lamia et à sa grand-mère.

Le Gâteau du président - Bande-annonce [VOSTFR]

Nous suivons la jeune fille — tenant dans ses bras son coq, Hindi — et son compagnon, Saeed, dans leurs aventures tragiques à la recherche des ingrédients nécessaires à la confection du gâteau. Le film nous montre le monde à travers leurs yeux, à la fois délicats et vulnérables, mais aussi forts. Nous sommes témoins de leurs silences. Les enfants ne pensent pas en termes d'idéologie, ils sont entièrement absorbés par la vie elle-même. Nous sommes plongés si intimement dans leur existence que nous pouvons sentir la chaleur de leur amitié, leur sueur lorsqu'ils fuient le danger. Et le danger est partout.

Baneen Ahmed Nayyef, qui interprète l'orpheline Lamia, porte tout le film grâce à son incroyable présence et à sa grâce. Sajad Mohamad Qasem, qui joue Saeed, parvient quant à lui à montrer les multiples facettes de ce fils d'un mendiant mutilé. Son personnage est à la fois intelligent, drôle et brisé. Bibi, la grand-mère de Lamia, est l'icône que nous, Irakiens, reconnaissons : cette vieille femme tatouée et ridée qui a tout vu, porté le monde entier, donné tout ce qu'elle avait et plus encore, et pris si peu de ce monde. L'actrice Waheed Thabet Khreibat incarne le personnage à la perfection. Il n'y a pas un mot qu'elle prononce, un geste qu'elle fait, qui ne soit pas réel.

Lamia, sa grand-mère et Saeed ne sont pas seulement pauvres, ils appartiennent à la communauté la plus vulnérable d'Irak. Les habitants des marais ont préservé un mode de vie en harmonie avec l'eau et son écosystème qui remonte à des milliers d'années, bien avant l'avènement du monde tel que nous le connaissons aujourd'hui. Leurs moyens de subsistance et leur survie sont aussi fragiles que leur environnement. La guerre entre l'Irak et l'Iran (1980 - 1988) a endommagé les zones proches de la frontière iranienne. Nous supposons que cela a pu coûter la vie aux parents de Lamia. Le plus grand coup porté à l'existence du jardin d'Eden et à ses habitants a été son assèchement par le régime de Saddam Hussein à la suite des soulèvements de 19914. L'empire a ensuite bombardé ce que le dictateur avait asséché.

Un monde qui se retourne contre lui-même

Le film excelle à montrer le contraste entre la beauté ancestrale envoûtante des marais et la destruction causée par la guerre, entre la pureté et l'innocence des enfants et la dureté des adultes qui les gouvernent, entre la générosité et la vulnérabilité de la féminité et le monde masculin prédateur qui les contrôle. Au pied de la ville sumérienne d'Ur se dresse un poste de contrôle militaire, avec son système de corruption et d'exploitation. Le bruit des enfants qui jouent est interrompu par les avions militaires et les bombes, le calme de l'eau par le moteur du bateau de police.

Ce que ce film réussit à faire avec force, comme seules les grandes œuvres d'art savent le faire, c'est de nous plonger dans les expériences de personnes condamnées à être tuées, ou à mourir d'une mort lente. Dans cet Irak, tout le monde est blessé. Le soldat, avec qui Lamia et Bibi partagent un trajet vers Bagdad, a perdu la vue au front, la veille de son mariage. Tout le monde est réduit à la mendicité. Vivre une vie digne revient à lutter contre la gravité. Toutes les institutions étatiques, de l'école à la police, en passant par l'hôpital, et presque tous les hommes sont des prédateurs. Car la guerre, la famine organisée et le fascisme vont de pair. Ils se retournent contre les pauvres, contre les femmes et les enfants. Le film excelle à montrer un monde qui se retourne contre lui-même.

Comme un tableau, chaque scène du film de Hasan Hadi porte en elle la totalité de l'histoire. Chaque détail est soigneusement choisi, chaque mot, chaque geste, chaque objet. Plutôt qu'une bande sonore envahissante, les notes du oud, dans leur beauté et leur simplicité, font écho à l'impact émotionnel de l'histoire, à sa clarté et à sa franchise. L'ensemble de musique traditionnelle Chalghi Baghdadi dans le café nous rappelle un Bagdad disparu depuis longtemps, et ce qu'il reste de sa beauté. Le ballon rouge pris par Saeed sur l'un des portraits omniprésents de Saddam Hussein finit par être piétiné par un passant, tandis que Lamia reste seule, inquiète.

Ce sont les plus démunis qui offrent leur aide, qui font preuve de compassion et de dignité, comme le magnifique facteur, interprété de manière poétique par le musicien Rahim Alhaj, ou les habitants des marais qui enterrent leurs morts.

Le Gâteau du président est une allégorie puissante et poétique de notre monde à travers le regard des plus vulnérables. Je suis extrêmement reconnaissante à Hasan Hadi d'avoir insisté pour raconter cette histoire, d'avoir refusé d'oublier, alors que la pression est si forte pour parler de ce qui s'est passé après, à savoir l'invasion étatsunienne de 2003 et l'occupation de l'Irak. Car c'est dans cette décennie que le monde s'est retourné contre l'Irak, et contre lui-même.


1NDLR. Gilgamesh est un personnage héroïque de la Mésopotamie antique, roi légendaire de la cité d'Uruk. Il est le personnage de plusieurs récits épiques dont le plus connu est L'épopée de Gilgamesh, l'une des œuvres littéraires les plus anciennes de l'humanité.

2Le titre original est Mamlakat al-Qasb, «  Le Royaume des roseaux  » en arabe.

3NDLR. La première guerre du Golfe a duré 42 jours, du 17 janvier au 28 février 1991. Elle a lieu après l'invasion du Koweït par l'Irak le 2 août 1990. L'embargo frappant l'Irak a duré douze ans.

4NDLR. L'insurrection irakienne de 1991 est un soulèvement contre la dictature de Saddam Hussein. Elle éclate en mars 1991, après la guerre du Golfe, dans les régions chiites du sud-est et dans le Kurdistan, au nord-est du pays. Encouragés par les États-Unis, mais abandonnés ensuite, les insurgés sont réprimés dans le sang.

19.03.2026 à 06:00

Égypte. Une fiction sur Gaza, mais loin des polémiques

Asma Alghoul

La série égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre »), produite par une société proche du régime pour le ramadan de cette année, se déroule en pleine guerre génocidaire à Gaza. Objectif : faire oublier la passivité du Caire et absorber la colère d'une population plus que jamais hostile à Israël. Dans le paysage des feuilletons qui, chaque année, sont produits pour la période du ramadan, la production égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre ») a créé la surprise cette (…)

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La série égyptienne Sohab Al-Ard Les Maîtres de la terre »), produite par une société proche du régime pour le ramadan de cette année, se déroule en pleine guerre génocidaire à Gaza. Objectif : faire oublier la passivité du Caire et absorber la colère d'une population plus que jamais hostile à Israël.

Dans le paysage des feuilletons qui, chaque année, sont produits pour la période du ramadan, la production égyptienne Sohab Al-Ard Les Maîtres de la terre ») a créé la surprise cette saison. Tournée au Caire dans un décor réaliste, avec un budget conséquent et un casting important, la fiction, d'une durée de 15 épisodes, prend pour cadre la bande de Gaza pendant la guerre génocidaire.

Réalisée par l'Égyptien Peter Mimi et produite par la société United Media Services, la série raconte l'histoire de Nasser Radwan, un jeune Gazaoui dont le rôle est interprété par l'acteur jordanien Eyad Nassar. Nasser vit dans le nord de la bande de Gaza. Alors qu'il part de chez lui pour trouver un endroit où il y a du réseau pour contacter ses trois filles qui vivent en Cisjordanie, l'immeuble où il vit avec sa famille est bombardé. Son frère Oussama et sa famille sont tués, mais son neveu, Younes, survit, blessé. Commence à partir de là l'histoire de son sauvetage, avec le concours de Salma, une médecin égyptienne qui exerce temporairement à Gaza, interprétée par Menna Shalaby, nominée aux International Emmy Awards 2021 dans la catégorie Meilleure actrice pour son rôle dans la série Every Week Has a Friday. Le tout au rythme des déplacements de la famille de Nasser vers le sud de l'enclave, à travers les paysages lunaires et sous des bombardements incessants.

Avec la bénédiction de l'État

La société United Media Services, qui produit la série, voit le jour en 2016 suite à la fusion de la société D Media et de l'Egyptian Media Group, une entreprise proche des services de sécurité. C'est cette société qui avait produit, entre 2020 et 2022, la série Al-Ikhtiyar (Le Choix), du même réalisateur. Les trois saisons revenaient, en épousant le récit officiel, sur les opérations de l'armée dans le Sinaï, la destitution du président Mohammed Morsi en 2013 et le mandat de ce dernier.

Sans aller à dire que la série a été commandée par l'État, une chose est sûre : elle s'est faite avec sa bénédiction. Le but était sans doute d'effacer de la mémoire collective le scandale de la société Hala, qui avait gagné des millions de dollars en faisant payer le passage au poste-frontière de Rafah, avant sa fermeture et sa destruction par l'armée israélienne en juin 2024 : d'abord fixé à 10 000 dollars (près de 8 700 euros) pour toute personne cherchant à fuir le génocide, le tarif de passage a été ensuite de 5 000 dollars (près de 4 350 euros) pour les adultes, et la moitié de cette somme pour les enfants et les nourrissons. Sans doute aussi que Le Caire cherche à restaurer son image après que sa passivité face aux massacres à Gaza a été jugée comme un abandon total des Palestiniens.

Si le réalisateur Peter Mimi a eu la perspicacité de ne pas chercher à embellir de manière explicite l'image du régime, l'épisode final s'en est largement chargé. Au lieu d'un dernier morceau de fiction, le quinzième et dernier épisode de la série a été curieusement consacré à la diffusion du documentaire La Clé du retour des frères Karim et Amir El-Shenawy. Ce film suit des bébés prématurés arrivés de Gaza en Égypte dans un état critique, et dont la plupart ont été sauvés par les services hospitaliers qui les ont accueillis. On y voit également le président Abdel Fattah Al-Sissi au Sommet de la paix de Charm El-Cheikh, le 13 octobre 2025, déclarant : « Je vous souhaite la bienvenue au Sommet de paix de Charm El-Cheikh, en ce moment historique crucial, où nous avons été témoins ensemble de l'Accord de Charm El-Cheikh mettant fin à la guerre à Gaza et faisant naître une lueur d'espoir. Cet accord clôt un chapitre douloureux de l'histoire de l'humanité. »

Qu'apporte la fiction ?

La série prend soin de mettre en scène les principaux événements qui ont marqué la guerre contre Gaza entre 2023 et 2025, dans un souci presque documentaire. Elle montre par exemple le siège de l'hôpital Al-Widyan, dans le nord de Gaza — seul nom fictif de la série, contrairement à ceux des familles, des rues, des institutions et des quartiers. La scène fait référence au siège de l'Hôpital indonésien de Beit Lahia, également dans le nord, qui a duré plusieurs jours en novembre 2023. De même pour le meurtre de médecins, l'enlèvement de civils, les bébés prématurés abandonnés dans leurs couveuses, les orphelins qui peuplent les rues bombardées, et bien sûr, la famine. Avec, çà et là, quelques moments de joie, eux aussi inspirés de faits réels, comme la célébration d'un mariage palestinien traditionnel, ou la détermination des réfugiés à prendre avec eux leurs animaux de compagnie à chaque déplacement forcé.

Si le réalisateur et son équipe ont restitué ces événements avec minutie, ils n'ont toutefois guère laissé de place à la fiction, collant à la réalité. Une position regrettable surtout pour une guerre largement couverte par les millions de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux et les chaînes d'information. La série aurait pu gagner à se concentrer davantage sur les histoires des personnages, pour susciter l'empathie et l'intérêt des téléspectateurs.

Malgré tous ces efforts, des critiques ont estimé que la série minimisait le génocide, le cantonnant à un récit héroïque et à des personnages fictifs peu représentatifs de la réalité de la bande de Gaza. Parmi ces voix critiques, il y a celle de l'écrivaine gazaouie Samaher Al-Khazendar, qui vit toujours sur place. Elle écrit ainsi sur sa page Facebook :

Aujourd'hui, j'ai regardé l'épisode qui montre le largage d'aide humanitaire. J'ai pleuré à chaudes larmes, non pas parce que la scène était réaliste, mais parce qu'elle était édulcorée. Si vous vouliez dépeindre une scène reflétant véritablement nos souffrances, vous auriez dû interroger ceux qui ont vécu ces jours sombres. Vous auriez dû filmer les parachutes flottant au-dessus des caisses en pleine mer, les gens déchirés par le désespoir en les voyant sombrer sous leurs yeux, ou ceux qui risquent leur vie pour les récupérer sous le feu ennemi, ou encore les caisses qui tombent sur les tentes et les déchirent, les corps de ceux que ces largages ont tués. Vous auriez dû montrer les enfants affamés et les mères devenues folles par la faim et le deuil.

Au lieu de cela, les scènes de largage d'aide humanitaire semblaient vouloir remettre au goût du jour un panarabisme désuet, avec les États voisins qui viendraient en aide aux Gazaouis. Autre scène de propagande, devenue virale sur les réseaux sociaux : celle où l'on voit un chauffeur égyptien, interprété par l'acteur Essam El-Sakka, au volant d'un camion d'aide humanitaire, flanqué du drapeau égyptien, tenter d'entrer à Gaza. Il se heurte d'abord à des Israéliens qui essaient d'entraver son passage, mais il finit par réussir.

Éviter à tout prix les polémiques

Depuis la série Al-Taghriba L'Exode ») du réalisateur syrien Hatem Ali, diffusée pendant le mois du ramadan en 2004 et produite par la Syria International for Artistic Production, les Palestiniens n'ont pas eu droit à une série qui reflétait véritablement leur vécu. Avec Sohab Al-Ard, l'émotion était tout de même au rendez-vous pour eux, surtout lors des premiers épisodes. Mais l'effet s'estompe ensuite pour laisser place à un récit qui se concentre sur le sauvetage d'un enfant dans les couloirs d'un hôpital, sans médicaments, anesthésiques, ni électricité, et où le suspense éloigne parfois l'histoire de la réalité de la guerre.

L'une des raisons de ces manquements tient à la volonté des créateurs de la série d'éviter tout sujet potentiellement controversé. Ainsi, la fiction ne fait aucune mention ni de l'abandon de Gaza par le monde arabe, ni de l'absence d'aide humanitaire, ni des retards dans son acheminement en raison du blocage israélien. Elle n'évoque pas non plus le Hamas, qui est tout simplement absent à l'écran et des dialogues entre les différents personnages. La série évite même d'aborder les événements du 7 octobre 2023. Un évitement qui s'explique à la fois par l'hostilité du réalisateur et de la société de production à l'encontre des Frères musulmans, dont relève le Hamas, et par leur désir de donner une image lisse des Palestiniens.

Sohab Al-Ard se concentre exclusivement sur la crise et sur le sort du peuple gazaoui, en cherchant à éviter tout conflit politique. Elle dépeint le Palestinien comme un être vaincu, défait, qui a peur de se réjouir, qui cherche à fuir et l'assume, et qui n'a pas choisi son destin dans le contexte de ce carnage.

Au-delà des slogans

Enfin, la série n'essaye pas d'échapper à la vision romantique de la Palestine, à travers la figure de l'éternel réfugié palestinien, incarnée par le grand-père, chassé par la Nakba et qui conserve encore la clé de sa maison en attendant le retour. Or, ce thème relève davantage de l'imaginaire arabe de la cause palestinienne que de la réalité. Ce que la plupart des familles de réfugiés palestiniens conservent en réalité, ce sont leurs titres de propriété et leurs actes de naissance délivrés en Palestine, avant l'exode de 1948, pour ceux qui ont pu emporter ces documents avec eux.

Symbole touchant toutefois : des hommes, des femmes et des enfants de Gaza, résidant actuellement en Égypte, ont joué dans la série aux côtés d'acteurs de renom, comme l'acteur palestinien de l'intérieur Adam Bakri, fils du regretté acteur Mohammad Bakri.

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