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Olivier ERTZSCHEID
Maître de conférences en sciences de l'information

AFFORDANCE


▸ les 10 dernières parutions

05.10.2026 à 22:14

Lycées et universités. La révolution du peu. La colère de tant. (et comment aussi au milieu de tout ça Parcoursup est devenu Parcourspute)

Olivier Ertzscheid

Texte intégral (2379 mots)

Nous avons tellement appris à nous contenter de peu. De si peu. Et de faire de ce si peu le seul horizon d’espérance, de combat, de lutte, d’espoir, ou d’abandon. Vous allez travailler un peu plus longtemps. Vous allez payer un peu plus cher mais vous serez payés un peu moins qu’avant (l’inflation … tout ça …). Il y aura un peu plus de pollution dans chaque parcelle de vos vies. Un peu plus, un peu plus, un peu plus … de misère, de difficultés, de centimes aux prix à la pompe …

Et depuis quelques jours c’est une autre génération du peu, qui se lève et nous rappelle à l’essentiel de nos luttes oubliées, abandonnées ou résignées. Une génération du peu. Une génération pour qui il y a un peu plus d’élèves par classe. Un peu plus de professeurs non-remplacés. Un peu plus de lycées et de collèges délabrés.  Un peu plus de problèmes de santé mentale et un peu plus d’attente avant d’avoir une place chez un psy ou chez l’infirmière ou la psy du lycée qui est affectée sur un peu plus d’établissements et à donc un peu plus d’élèves à voir. Et puis dès le collège un peu plus de choix à faire sur des lycées et des enseignements de spécialité qui compliqueront un peu plus un futur incertain et qui ajouteront un peu plus aux projections impossibles et donneront lieu à un peu plus d’inquiétude chez certains, à un peu plus d’angoisse chez d’autres.

Et puis après il y aura un peu plus de voeux à faire sur Parcoursup mais il y aura encore un peu plus d’universités incapables de les accueillir de manière digne parce qu’il y a chaque année un peu plus d’universités qui crèvent de sous-financements.

Ah et puis aussi il y a la chaleur. Il fait un peu plus chaud vous avez remarqué ? Alors ils et elles crèvent un peu plus de chaud (leurs profs aussi) dans leurs salles de classe un peu plus bondées, dans des lycées et collèges toujours un peu plus chauds. Heureusement on leur promet ils passeront leur brevet et leur bac un peu plus tôt le matin.

C’est comme pour les manifestations, voyez. A chaque fois un peu plus de violences policières et un peu plus tôt dès le début du mouvement. Un peu plus de mutilés. Un oeil crevé. Une mâchoire et une dentition explosée. Une main arrachée. On parle là de mineurs de moins de 17 ans. On parle de nos gosses. De trois gamins handicapés à vie. On parle de Maël, 16 ans,qui a perdu son oeil. On parle d’Eden, 14 ans, qui a eu la mâchoire brisée par un tir de flashball. On parle de ce « lycéen de 15 ans », qui a eu la main arrachée. On parle de plus de 5000 personnes en garde à vue dont près de 90% de mineures et de mineurs, Et pour ceux-là, « 48h d’enfer« , des ITT, des syndromes de stress post-traumatique chez des gamins de 16 ans. Pour avoir manifesté. Pour s’être manifesté. Et le néant.

Devinette: sachant que deux lycéens majeurs ont respectivement été condamnés à cinq mois de bracelet électronique et huit mois d’emprisonnement avec sursis pour le jet d’une pierre (qui n’a pas atteint sa cible) et celui d’une bouteille d’eau sur un policier (qui ne l’a pas atteint non plus) le vendredi 2 octobre à Strasbourg, de quelle condamnation écoperont les policiers qui ont brisé la mâchoire d’Eden, éborgné Mael, et lancé la grenade qui a arraché la main d’un lycéen et 15 ans. Et quand ?

C’est compliqué de les entendre parce qu’il faut pour cela franchir des murs de vieux cons très loin ce ces soucis du peu, et qui ressassent avec d’autres mots les « passe ton bac d’abord » que l’on entendait encore hier. Comme hier ils leur disent : « allez bosser », « regardez les petits chinois », « vous êtes des privilégiés », « retournez en classe le monde ne va pas vous attendre », « les autres ils finissent pas à 17h ».

Compliqué donc de les entendre au milieu du fracas et des obsessions médiatiques de la poubelle brûlée ou du casseur masqué (ah ben non tiens, finalement c’était un policier déguisé infiltré libéré délivré). Mais c’est facile de les écouter. Les lycéennes et les lycéens. Et quand on écoute attentivement, quand on essaie en tout cas, ce qui me frappe le plus ce sont leurs revendications et leurs rêves. Ils et elles n’ont pas de rêve de grand soir, ce ne sont pas les héritiers d’échevelés gauchistes de tribune ou les petits-fils commodes de « soixante-huitards » frustrés. Ils ne demandent pas l’abolition du capitalisme, la fin des interdits, le SMIC à 3000 euros ou que le MEDEF soit classé comme organisation terroriste.

Ils et elles n’ont que peu de revendications. Des revendications du peu. Des rêves de peu. Mais ce peu est sensible. Ils voudraient juste un peu plus de profs. Ils voudraient juste un peu moins d’élèves par classe. Ils voudraient juste que les profs absents soient remplacés un peu plus vite et un peu plus systématiquement. Ils voudraient juste avoir un peu moins chaud dans leurs salles de cours. Un peu moins de plafonds qui leur tombent sur la gueule, un peu moins de locaux délabrés. Que le travail scolaire soit un peu moins pénible, car oui il y a une pénibilité du travail scolaire aujourd’hui qui n’est pas tant lié au travail scolaire lui-même mais à tout ce qui l’encadre, le norme, l’écrase, l’impose. Ils voudraient aussi, un peu moins de mépris.

Ah si j’allais oublier. Ils et elles veulent l’abrogation de Parcoursup et là tout le monde les traite, au mieux, de doux rêveurs ou de dangereux radicaux. Parce que c’était pas mieux avant (souvenez-vous les vieux, le tirage au sort d’APB, souvenez-vous les très vieux, les files d’attente premier arrivé premier inscrit) et qu’on ne pourrait soi disant pas faire mieux. Pas même un peu mieux. Sérieusement ? Mais vous avez-vu ce que Parcoursup est devenu ? L’année dernière on nous expliquait qu’il était sérieusement envisagé que le SNU (Service national Universel) puisse rapporter des points bonus si on s’y engageait (on a pour l’instant heureusement évité cette merde). Cette année on nous a dit que les années de césure pour cause d’engagement militaire seraient acceptées quoi qu’il arrive et sans nous demander notre avis. Et là, il y a quelques semaines on faisait face à un rebranding violent dans lequel Parcousup devenait tout simplement Parcourpute ou ProstiSup (pardon aux camarades TDS). La passe est à trois mille euros, ce sont les proxénètes Edouard Geffray et Philippe Baptiste qui fixent les prix. Parce que figurez-vous que nous en sommes-là. Les rectorats et services du ministère font directement du phoning, ils appellent les universités pour leur dire, « alors si vous nous prenez un des recalés de Parcoursup qu’on n’arrive pas à caser – vu que nous sommes fin septembre quand même hein … et qu’il en reste plusieurs milliers – alors on vous file 3000 euros. Cash. 3000 euros le lycéen. 3000 euros la lycéenne. Parcourpute. Attention hein, vous le ou la prenez en 1ère année mais on ne vous file les 3000 euros qu’une seule fois. Faut pas déconner non plus. Et si vous nous en prenez 50, alors on vous file un poste d’ATER pendant un an. » Je vous jure que lorsque j’ai lu cette information dans Le Monde et dans Médiapart je n’y ai simplement pas cru. Et puis après, et depuis, je suis tellement en colère. Et surtout j’ai tellement honte. Tellement honte. Tellement.

(screen d’un reportage de Télé Nantes)

Moi j’ai 54 piges, j’ai fait ma première grève et séché mes premiers cours contre le projet Devaquet. Depuis j’en ai fait d’autres. Plein. Vraiment. Puis j’ai vieilli, je me suis embourgeoisé, et si je me raconte du fond de mon canapé italien que j’appartiens toujours à la gauche radicale, j’ai au moins la décence ou la lucidité de reconnaître qu’a minima j’ai l’indignation confortable, la colère replète et la radicalité molletonnée : je n’ai pas faim, je n’ai pas froid, la fin du monde m’inquiète mais pas la fin du mois. Et pourtant. Et pourtant. Pourtant même moi quand je vois ça j’ai juste envie de tout cramer à commencer par le fondement, non pas de la démocratie représentative, mais de quelques-unes et quelques-uns des furoncles politiques qui osent encore faire croire qu’ils représentent qui que ce soit d’autres qu’eux-mêmes ou les intérêts de leur propre classe, toujours dominante.

Demain, mardi 6 Octobre j’ignore ce qu’il se passera. J’ignore aussi après-demain. Ce que je sais c’est que ces gosses, ces ados, ces presqu’adultes, sont citoyens. Et que notre rôle, notre seul rôle, notre rôle de parents, d’éducateurs, d’enseignants, d’élus, notre seul rôle c’est de les accompagner sans cesse, de les écouter sans trêve, et désormais donc face à un pouvoir qui pète des mâchoires, explose des mains, et crève des yeux d’adolescentes et d’adolescents, de les protéger sans relâche. D’aller mettre nos mains, nos mâchoires, nos yeux et nos corps pour protéger les leurs.

Cette jeunesse là est grande, elle l’est immensément. Cette jeunesse là est fragile, elle l’est immensément. Elle est à la fois grande et fragile parce comme aucune autre jeunesse avant elle, cette jeunesse est raisonnable. Elle est juste raisonnable. C’est peut-être cela qui met le pouvoir en ébullition et en panique. Pas l’insurrection qui vient. Mais qu’une insurrection puisse venir d’une jeunesse simplement raisonnable. Qui veut juste que ça aille un peu mieux. Cette jeunesse raisonnable a parfaitement compris ce que les vieux cons et vieilles connes qui les toisent n’ont toujours pas commencé à capter. Nos prochains combats seront ceux du peu. Mais si nous sommes incapables de les mener, alors à ce moment là et à ce moment là seulement, il ne sera plus un peu mais beaucoup trop tard pour éviter la bascule dans des radicalités et dans des effondrements irréversibles.

Et pas qu’un peu.

© Eric Broncard / Hans Lucas via AFP

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04.10.2026 à 16:42

Hasard et réseaux (Epsiloon)

Olivier Ertzscheid

Texte intégral (748 mots)

J’ai répondu aux question de Gabrielle Antoniewski à l’occasion de la parution du magazine Epsiloon sur le thème « Hasard et Réseaux » (le numéro papier est épuisé mais reste dispo en numérique). Je vous en livre ci-dessous un verbatim et vous invite évidemment à aller jeter un oeil au numéro complet. Le travail de mise en valeur et de prédagogie de la recherche que fait Epsiloon est absolument remarquable.

 

Est-ce qu’on peut attribuer l’addiction aux réseaux, plus précisément au scrolling, à la part de hasard qu’on y trouve (ne pas savoir ce qui suit) ?

Oui, et y compris avant l’arrivée des réseaux sociaux, le moteur Google avait mis sur sa page d’accueil le bouton « feeling lucky » pour installer dans l’imaginaire l’idée qu’il y aurait une part de hasard dans toute recherche (alors qu’en fait ce bouton ouvrait directement le 1er résultat). C’est l’idée de la « sérendipité », l’idée que l’on puisse trouver et découvrir par hasard quelque chose que l’on ne cherchait pas forcément au départ mais qui va tout de même nous intéresser. Le scrolling procède, en partie, de la même logique : on ne sait jamais exactement ce qui va arriver ensuite mais on anticipe le fait que cela pourrait nous intéresser. La grosse différence c’est que le scrolling ne procède d’aucune démarche déterministe : on ne cherche rien au départ, il n’y a pas de besoin ou de curiosité initiale, ou elle est accessoire.

Si oui, comment expliquez-vous que le mécanisme du scrolling infini soit si addictif pour les utilisateurs ?

Le scrolling infini procède d’une logique initialement perverse qui, en partie sur la base de nos préférences mais essentiellement sur la base de celles d’une majorité d’utilisateurs et de contenus dont la seule valeur ajoutée est de maintenir une audience captive, travaille sur l’abaissement constant du coût cognitif et avec lui de notre seuil de vigilance qui permettrait, par exemple, de se rendre compte que nous sommes essentiellement en train de perdre du temps pour alimenter le business des plateformes.

Quels sont les raisons de cet engouement (la curiosité, la dopamine, etc.) ?

Il y a bien sûr une forme de « chimie » qui est à l’oeuvre dans ce mécanisme de récompense aléatoire. A laquelle s’ajoute aussi un facteur de socialisation « en absence » : en scrollant on s’inscrit aussi dans une sociabilité entre pairs par le marquage ou le repartage de contenus. Nos activités numériques s’inscrivent toujours à la croisée de dynamiques instrumentalisées et orchestrées par les acteurs qui organisent et donnent à voir le contenu (les réseaux sociaux principalement) et de logiques sociales de rattachement, d’appartenance et de mise en visibilité de soi, y compris au travers de micro-tâches semblant anodines.

Est-on d’accord pour affirmer que pour le hasard perçu sur les réseaux sociaux il s’agit d’une illusion créée par les systèmes de recommandation en réalité basé sur des algorithmes précis ?

Oui tout à fait. Et c’est ce qui illustre le mieux la toute puissance de leur capacité d’influence : parvenir à nous convaincre à l’échelle individuelle que nous tombons à la fois sur des contenus originaux et personnalisés (le « pour vous ») tout en organisant, à l’échelle collective, la distribution de contenus massivement homogènes.

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24.09.2026 à 09:55

Festival Hypermondes.

Olivier Ertzscheid

Lire la suite (208 mots)

Je serai ce week-end l’un des invités de la 6ème édition du festival Hypermondes.

J’interviendrai le samedi à 13h30 pour une table-ronde sur les liaisons dangereuses entre science et technologie.

Je serai également en dédicace le matin (11h10) et l’après-midi (14h40).

Au plaisir des vous y croiser si vous passez dans le coin.

Screenshot
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22.09.2026 à 17:33

C’était ça ou … écrire ?

Olivier Ertzscheid

Texte intégral (1173 mots)

Quelques mots à propos de la polémique qui enfle et enfle encore au sujet du roman « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien. « Il paraît » qu’il aurait été en grande partie écrit par une IA. « On dit que » des détecteurs d’IA identifient des passages entiers comme « utilisant l’IA« . Les mêmes détecteurs qui sur à peu près n’importe quel texte classique du 18ème, 19ème siècle ou d’avant (donc de l’époque où les IA n’existaient pas) affirment avec autant d’assurance qu’ils ont aussi été écrits avec l’aide de l’IA.

A l’université comme dans tous les espaces critiques, sociaux et politiques dans lesquels l’écriture est socle, on passe notre temps à nous demander si ce devoir, ce rapport, cet article, ce mémoire, cette thèse a été ou non écrit avec l’aide de l’IA et dans quelles proportions. Et les « outils » de détection sont tous, je dis bien absolument tous, à la ramasse. Et bien sûr nous le sommes aussi parfois (mais bien moins souvent ceci dit que lesdits outils).

Thélyson Orélien. C’était ça ou mourir. Je n’ai pas (encore) lu le livre. Pourtant je vais ici vous affirmer qu’il l’a bien écrit, lui et lui seul. Et je suis prêt à parier beaucoup là-dessus. Pourquoi ? D’où sort cette étrange assurance qui en même temps fait aveu de n’avoir même pas lu l’ouvrage.

C’est assez simple. J’ai vu et j’ai surtout entendu Thélyson Orélien quand il est venu parler de son livre dans l’émission la grande librairie. Dans sa voix, son phrasé, dans sa langue, dans ce qu’il dit de son livre et dans la manière qu’il a lui-même de le lire, j’ai été immédiatement frappé, bien avant cette polémique naissante, par ce qu’on appelle un style, une intensité, une singularité, et l’évidence des trois précédents. Je n’ai absolument aucun doute. Comme je n’ai absolument aucune doute sur des rapports rendus par mes étudiants dès lors que je les ai entendu parler et que je les ai lus dans une cadre où l’usage de l’IA était impossible.

D’autres choses frappent dans cette polémique. Evidemment. Thélyson Orélien est noir et haïtien. C’est aussi l’un des derniers ouvrages publiés par Olivier Nora avant son éviction dans les conditions que l’on connaît. Les théories du complot ne jouent pas l’une contre l’autre. Bien sûr. Mais si l’on pose la question de la sincérité de l’écriture alors il faut aussi, et simultanément, poser la question du rattachement et de l’appartenance de cette écriture. Sinon on passe à côté de tout. Et surtout de ce qu’écrire veut dire lorsque l’on est noir, haïtien, poète, exilé, publié chez Grasset par Olivier Nora. Et aussi du fait qu’il écrivait déjà et était déjà salué et primé comme écrivain et poète bien avant l’invention de ChatGPT et des autres outils d’IA.

Dans un article précédent sur l’IA je parlais de la capacité qu’elle a de défaire et de dissoudre toutes les formes de collectif. L’écriture est toujours singulière. La question que pose la polémique lancée contre Thélyson Orélien est d’abord celle de notre capacité à faire collectif autour de la singularité d’une écriture située, comme toutes les sont mais comme la sienne l’est particulièrement. Aux yeux de certains en tout cas.

 

<Mise à jour>

Parmi les articles à lire qui ne sont pas qu’un ramassis d’amalgames, celui de Numerama fait le taff 🙂

</mise à jour>

<Moralité de deux jours plus tard …>

Alors deux jours plus tard et autant d’emballements médiatiques et de (passionnants) débats plus tard, la réalité toute nue est donc que derrière ce mystérieux compte « Balance ton Claude » se cachait un chroniqueur néo-conservateur du Figaro, qui s’est lancé depuis des années dans une croisade anti-woke.

La morale de cette histoire me semble être la suivante. Désormais il faudra que chaque livre de chaque prix littéraire soit passé au crible de chaque détecteur d’IA existant pour établir corrélations comme avant on agitait potions. Et ce faisant des oracles statistiques seront rendus. Et pour qu’ils le soient toujours davantage d’autres livres nourriront à leur tour presque licitement des bases de données de textes qui serviront d’entraînement aux prochains générateurs de texte qui seront utilisés ou non par d’obscurs auteurs qui soudainement se verront révélés mais aussitôt parfois enterrés après être passés à d’obscurs détecteurs d’on ne saura plus trop bien quoi. Ou alors on se souviendra que Thélyson Orélien était noir, haïtien, exilé, poète, en tête des ventes y compris devant le dernier opus de Sarah Knafo lorsque soudain … Samuel Fitoussi, un néo-conservateur lancé dans une croisade anti-woke et disposant de relais dans un grand nombre de journaux et notamment au Figaro, décida d’en faire sa cible et y parvînt. La chair est triste hélas, et il nous reste des livres à lire.

</Moralité de deux jours plus tard …>

 

 

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21.09.2026 à 22:19

Un gouvernement de connards. Et un ministre de l’enseignement supérieur qui l’est encore davantage. Chantage alimentaire à l’assemblée.

Olivier Ertzscheid

Texte intégral (1601 mots)

Bon la dernière fois que j’ai insulté une ministre de l’enseignement supérieur, c’était Frédérique Vidal. Je vous laisse fouiller dans les archives, c’est facile à retrouver. On était en 2020, un étudiant venait de s’immoler par le feu et elle lançait un numéro de téléphone (même pas un numéro vert) pour lutter contre le suicide. Numéro qui était ouvert aux heures de bureau (qui sont aussi, c’est bien connu, uniquement celles où on se jette des fenêtres). J’ai franchement autre chose à faire que d’insulter publiquement des ministres et n’en tire ni gloire ni satisfaction mais il y a juste un moment où ce n’est plus possible autrement quoi.

Là nous sommes en 2026, et c’est donc Philippe Baptiste qui est actuellement ministre de l’enseignement supérieur. C’est un euphémisme que de dire qu’il n’est pas le pingouin qui glisse le plus loin sur la banquise, tout comme c’est un euphémisme de dire que, vu celles et ceux qui l’ont précédé, c’est aussi en plein dans ce qui à l’air d’être le seul profil de poste.

Philippe Baptiste à peine nommé s’était déjà illustré en chiant sur la gueule de ses administrés (nous), avec son désormais célèbre « c’est pas Zola non plus« , ce qui, connaissant la situation budgétaire des universités (rappel : c’est son taff en théorie), est un peu l’équivalent du « ça va c’est Gérard » dans le milieu des VSS et du cinéma.

Or donc en quelques jours ce gouvernement annonce par la voix du ministre de la Ville et du Logement, Vincent Jeanbrun, que les APL ne seraient pas revalorisées en 2027. Et que bon « on demande un petit effort à tout le monde. » Je ne sais pas si c’est le mot « petit effort » ou le mot « tout le monde » qui me donne le plus envie de le gifler avec sa dignité perdue (bon en fait je sais, c’est le mot « tout le monde« ). Les pingouins, la banquise, et ce moment où on a envie de prendre un club de golf pour les aider à glisser plus loin.

Et puis donc aujourd’hui voilà l’autre immarcescible quiche qui part dans une dinguerie que même Frédérique Vidal n’aurait pas osée. Il démarre en solo une symphonie du chantage. Du chantage mesdames et messieurs. Du chantage qui prend comme cible les étudiantes et les étudiants. Il dit quoi Philippe Baptiste ? Il dit si le budget n’est pas voté, bah pouf, on ne pourra plus proposer le repas à un euro à tous les étudiants.

Je vous le réécris en toutes lettres tellement le verbatim de son interview dans Ouest-France m’a laissé dans la bouche le goût d’une tartine de merde :

« Si la loi de finances n’est pas adoptée au Parlement d’ici la fin de l’année, nous serons incapables d’assurer le repas à 1 € pour tous. Nous n’aurons pas les moyens financiers disponibles pour le faire. Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Nous sommes sur un budget sérieux où l’on réduit les dépenses tout en finançant des priorités. L’enseignement supérieur et la recherche font partie de ces priorités. »

 

Un putain de chantage au vote. C’est plus « pétrole contre nourriture » c’est vote du budget de l’état contre possibilité que les étudiantes et les étudiants cessent de crever de faim et qu’on arrête de les relever dans nos amphis parce qu’ils ou elles n’ont pu faire qu’un seul repas hier. Une crevure. Une putain de crevure.

Philippe Baptiste je ne l’ai même pas reconnu au fait qu’il ose tout, parce que je l’avais déjà vu venir avant. C’est juste que je n’ai plus de vocabulaire autre que le champ sémantique de la cuve à pisse pour décrire la capacité de ces furoncles à oser mobiliser de tels argumentaires. Et les mots pour le dire me viennent aisément.

Quand j’ai insulté Frédérique Vidal il y a 6 ans de cela, on était en train de monter une épicerie solidaire. Ce jeudi et pour la 6ème année donc, comme deux jeudis par mois depuis 5 ans révolus, avec une bande d’étudiantes, d’étudiants et quelques collègues, on va distribuer gratuitement des tonnes de denrées alimentaires à des étudiantes et à des étudiants. La Mayo’nnaise épicerie ça s’appelle. On va en chier, on va transpirer, on va courir partout, mais on va le faire. Pendant que le ministre de l’enseignement supérieur lui, il fait du chantage alimentaire à l’assemblée.

Philippe Baptiste je te lance la même invitation qu’à Frédérique Vidal, Sylvie Retailleau, Patrick Hetzel … Viens. Viens voir comment ça se passe une distribution alimentaire. Et si dans les lectrices et lecteurs de cet article il en est qui se disent « oh bah quand même des repas à un euro pour toutes et tous, est-ce que c’est pas un peu trop ? » bah venez jeudi aussi, et on discutera, on vous expliquera, vous les verrez ces fameux « étudiantes et étudiants« . Et si vous n’avez pas le temps ou pas envie, bah alors pardon mais juste allez nager dans la même cuve à pisse que Philippe Baptiste, et n’oubliez pas, tout comme lui, de bien respirer quand vous aurez la tête sous l’eau.

« Un petit effort » hein, « pour tout le monde » hein, allez ça va quoi c’est pas 5 ou 6 euros d’absence de revalorisation des APL qui vont changer votre vie hein. Bah si. Connard. Bah si. Connard.

« Attention hein, si vous ne votez pas notre budget de droite, on va punir les étudiants et ça nous arrangera mais on dira que c’est votre faute nananère« . Franchement ? J’ai cherché et c’est un illustre serviteur de l’état qui résume le mieux ce que je lui aurais dit si j’avais un peu de lettres et d’esprit. « Casse-toi, pauvre con » je lui aurais dit.

La prochaine fois que vous entendrez quelqu’un vous expliquer plus ou moins doctement que l’état se soucie de la jeunesse, dites-lui pour les APL, dites-lui pour le chantage alimentaire, dites-lui pour le reste aussi.

La guerre arrive il paraît. La militaire, la climatique, la générationnelle. Faut se réarmer démographiquement paraît-il. Moi la jeunesse je ne la connais pas davantage que d’autres. Mais c’est vrai que je la fréquente quand même un tout petit peu plus que certains autres. Et je sais juste que celle que je croise tous les jours dans mes amphis et deux fois par mois dans des distributions alimentaires, cette jeunesse là se tient à des hauteurs que beaucoup de ces ministres n’atteindront jamais. Je sais aussi qu’elle est fatiguée. Et qu’elle a faim. Et qu’avant de l’inciter à s’engager au front ou à copuler dans les lignes arrières, faudrait d’abord penser à lui filer à bouffer, lui permettre de se soigner et de se reposer, et puis aussi de continuer d’étudier sans avoir pour cela à s’endetter (puisqu’il paraît que demain aussi, ce sera la fin du « tabou » des frais d’inscription à l’université).

Et je sais aussi qu’on n’a jamais vu aucun ministre de l’enseignement supérieur sur aucune distribution alimentaire. Et que ce n’est pas un hasard.

Et je sais enfin que si la jeunesse se tient loin de la politique ou de certaines politiques en tout cas, c’est juste parce que l’odeur de cette immense cuve à pisse l’incommode. Parce qu’elle vaut mieux qu’un chantage alimentaire.

Je ne sais pas si tu iras au bout de ton chantage à l’aide alimentaire Monsieur le ministre. Mais dans tous les cas, va te faire foutre Monsieur le ministre. Va bien te faire foutre.

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20.09.2026 à 16:45

La fable et le mythe. L’IA et la fin des collectifs.

Olivier Ertzscheid

Texte intégral (3523 mots)

Pour archivage personnel et repartage, je reproduis ici le texte paru initialement le 20 Juillet dans la (remarquable) revue AOC.media.

 

On notera que les modèles les plus puissants d’IA à ce jour – ceux-là que l’on présente comme l’armageddon cyber et le terminator langagier (capable entre autres de lipogrammer en E avec la facilité d’un Mr Jourdain) – s’appellent « Fable » et « Mythe ». Et l’on en déduira ce que l’on voudra mais on se souviendra que le nom de l’IA est avant tout « récit ».

On notera aussi que ces modèles d’IA sont déployés au coeur d’une société baptisée « Anthropic », dont on ne sait plus si le nom est :

  • programmatique (tous ces modèles sont anthropiques, c’est à dire faits et conçus par des humains),
  • antiphrastique (ils ont vocation à dépasser l’humanité, c’est en tout cas leur « récit »)
  • ou paronymique (on lit « anthropic » et l’on entend aussi « entropie » qui dit que quelque chose se transforme, et qui dit aussi l’imprédictibilité de cette transformation).

Derrière ces récits je veux vous conter celui qui affleure si peu et me semble pourtant si déterminant. Le récit de la manière dont l’IA signe la fin des collectifs, de la manière dont elle engage cette fin et des moyens colossaux qu’elle y consacre.

Des travaux de sociologues ont, longtemps après les premiers scandales de la Silicon Valley, permis de documenter pourquoi il n’était pas très étonnant que des biais racistes et sexistes soient présents un peu partout dans les algorithmes des plateformes dès lors que les gens qui les développaient (ces algorithmes et ces plateformes) étaient très majoritairement des hommes jeunes, blancs et issus de milieux aisés ; et comment l’automatisation des inégalités constituait (et constitue toujours) un cadre de référence (lire notamment Safiya Umoja Noble, Kate Crawford, Virginia Eubanks, Olivier Alexandre, Jen Schradie et quelques autres …)

D’autres sociologues, d’autres chercheurs, ont montré que derrière ces technologies, se trouvait un travail invisible, celui des modérateurs et modératrices, asservis dans des formes renouvelées et exacerbées d’un capitalisme tissé de néo-colonialités (cf les travaux d’Antonio Casilli et de Paola Tubaro et ceux de Sarah T. Roberts).

Depuis longtemps enfin on connaît les dynamiques du capitalisme linguistique, puis globalement sémiotique, et de ce qu’il fait à la langue et donc au monde.

Dans l’effervescence analytique et critique de « l’IA » et de ses structures de pouvoir (cf l’une des conclusions de Kate Crawford que je vous remets en toute fin d’article), et en plus de la stratégie Ender qu’elle installe dans notre rapport à la technologie, il est une dimension assez peu souvent évoquée : la capacité structurelle de l’IA à défaire et à effondrer des collectifs. Une dimension qui s’ajoute à une autre de ses modalités fondamentales qui est celle d’un principe d’épuisement : épuisement du langage, des signes, des images, du sens. On ne parle plus ici de capacité de calcul, mais de disponibilité de calcul. Et avec cette disponibilité vient le biais et l’heuristique du même nom. Tout ce qui peut être calculé le sera, la bibliothèque de Babel imaginée par Borges existe de fait non plus comme imaginaire mais comme potentialité activable. Cette potentialité (qui est celle des IA génératives) n’est pas une nouvelle capacitation – hors quelques contextes très précis – mais un effondrement de notre détermination : notre puissance (de calcul d’abord mais aussi et surtout de création et d’imagination) se confronte à des artefacts qui n’ont pas simplement vocation à la démultiplier ou à la dépasser mais, ce faisant, à nous renvoyer l’impression d’une dépossession en nous plaçant dans une boucle de rétroaction insincère dans laquelle nous finissons collectivement par apprendre bien plus à ces artefacts qu’ils ne sont en capacité de nous le rendre individuellement.

Les travaux critiques autour de l’IA mettent le plus souvent en discussion à la fois les enjeux environnementaux de ces technologies et de leurs infrastructures, et les enjeux d’expertise métier (risque de désapprendre ou de perdre de compétences ou qualifications). Bien plus que les impacts de l’IA sur les individus y compris lorsqu’ils sont abordés sous l’angle d’une entité globalisante (« les étudiants », « les professeurs », « les médecins », « les avocats », etc.), un point nodal peu exploré me semble être celui de la manière dont les IA remplacent l’ensemble des formes documentées de coordination sociale, c’est à dire aussi bien ce qui relève de logiques délibératives ou décisionnelles mais aussi l’ensemble des instances d’apprentissage mutuel quels qu’en soient les modalités (conflit, solidarité, etc.).

De manière plus fine, l’IA inaugure des formes de désintermédiation fortes, brutales et « robustes » dans tout le spectre des interactions sociales qui constituaient jusqu’ici le coeur du travail collectif qu’elles qu’en soient les formes et les modalités. L’IA ou plus exactement le biais de disponibilité du recours à l’IA et l’efficience de ce biais, vient éparpiller façon puzzle toutes les formes de coordination reposant jusqu’ici principalement sur la stratification d’interactions sociales : coordination par la hiérarchie ou l’autorité, coordination par les règles, les procédures ou les routines, coordination par l’ajustement mutuel ou la participation périphérique, coordination par la délibération, la négociation, la confiance … les technologies d’IA (assistants conversationnels notamment mais pas uniquement) relèguent en arrière-plan ces dynamiques de premier recours, et ce jusqu’à leur effacement parfois complet. Ces coordinations tournent en « tâche de fond » alors qu’elles sont et devraient continuer d’être … le fond de la tâche. Les travaux d’Antoinette Rouvroy (entre autres) l’ont bien montré, la gouvernementalité algorithmique tend à remplacer les publics politiques par des agrégats calculés, par des clusters comportementaux (d’autres travaux parlent de « publics fantômes »). Clusters sur lesquels, et c’est cette fois Eva Illouz qui le documente et le démontre dans « Le futur des émotions« , « la question est moins celle de l’intelligence artificielle que de la relation artificielle » et de l’ensemble du spectre émotionnel qui n’est plus qu’une ingénierie des affects, un Fordisme des sentiments. Eva Illouz qui explique encore dans le magazine Usbek & Rica : « Le problème est que ces entités inertes nous répondent désormais. Les chatbots, pour ne citer qu’eux, nous parlent, interagissent avec nous et nourrissent ainsi une fiction extrêmement puissante de relationnalité. » Or là encore, cette relation artificielle s’exprime presqu’exclusivement dans le cadre de relations duales qui sont ainsi « optimisées » pour gommer d’abord des altérités, puis presque « logiquement » des collectifs dans lesquels elles s’expriment et se donnent à voir.

Par parenthèse, il faudrait aussi évoquer et rappeler sans cesse que dès lors que ces « relations artificielles » duales basculent dans le domaine de la médecine et de la santé mentale, ces artefacts échouent et constituent même un danger dans leur prise en charge de problématiques comme les pulsions suicidaires.

Bien sûr tout cela n’est pas entièrement nouveau et a été en quelque sorte « préparé » par de précédentes désintermédiations liées au déploiement de plateformes et d’infrastructures qui déjà opéraient un glissement majeur dans l’initiative des coordinations et dans la responsabilité des négociations, affichant ces plateformes en dirigeants et leurs algorithmes en autant de contremaitres (« Uberisation » notamment). Et c’est notamment pour tout cela que la question de l’effacement ou du remplacement du lien social est, comme Hannah Arendt l’a montré, la première condition d’un déploiement de régimes fascistes que l’on éprouve déjà et qui sont à l’oeuvre dans la systématisation – par exemple – de contrôle et de surveillance des individus autant que des populations.

Un exemple tout particulièrement intéressant est celui de l’encyclopédie collaborative Wikipédia qui jusqu’ici parvenait essentiellement à se coordonner par des échanges et des interactions collectives qui, si elles étaient toujours traversées de tensions, s’organisaient toujours autour de la reconnaissance d’une identité commune qui demeurait celle de « la » communauté. Le grignotage et les attaques des contenus de Wikipédia par l’entrisme de contenus et de « bots » autant générés qu’instrumentalisés par l’IA met fortement en tension et en difficulté la capacité de maintenir cet horizon commun au-dessus de logiques plus singulières qui, si elles se figent et s’installent, peuvent à moyen terme faire chanceler l’ensemble du projet. De la même manière, il sera intéressant de regarder la manière dont le monde du logiciel libre et son fonctionnement communautaire peuvent être impactés par les technologies d’IA autour (notamment) des pratiques de Vibe Coding.

Dans la grande ligne de temps du numérique, des enthousiasmes naïfs aux promesses natives du web jusqu’à son pourrissement et son « emmerdification », les premiers agrégats communautaires ont presque tous fini par se dissoudre dans des plateformes de promiscuité plus que de proximité ;  l’individualisation, sous le double coup, d’une part de la publicitarisation où chaque individu est enjoint à se penser d’abord en tant que marque, et d’autre part du prétexte de la personnalisation de chaque fonctionnalité, de chaque recherche et de chaque usage, l’individualisation est devenue la norme.

Et les collectifs ? Soit ils se sont soit lentement désagrégés ; soit ils ne subsistent que sous les formes délétères d’antichambres de contestation instrumentales (voir par exemple les révolutions et printemps arabes ou les gilets jaunes ou le Brexit au prisme de l’instrumentalisation opérée par les plateformes, Facebook en tête) ; soit ils sont les nouveaux avatars des néo-colonialités d’un capitalisme extractiviste et prédateur (Digital Labor, Uberisation), c’est à dire des collectifs de populations exploitées, isolées, assignées à résidence autant qu’à surveillance.

Si l’IA est redoutablement efficace pour dissoudre ces collectifs, c’est pour au moins quatre grandes raisons.

D’abord parce qu’elle installe un marché attentionnel qui est au premier plan « dual » (celui des agents conversationnels avec qui nous sommes en face à face permanent), j’en ai parlé plus haut.

Ensuite parce qu’elle parvient à invisibiliser encore davantage les infrastructures de travail des collectifs exploités.

C’est aussi parce qu’elle renverse la dynamique qui jusqu’ici nous voyait forts collectivement face à des technologies efficaces singulièrement, en une perspective où nos singularités s’affrontent a des artefacts différents des précédents seuls « algorithmes » ; les algorithmes facilitaient et accéléraient les calculs de prévisibilité (comportementale par exemple), mais si l’on peut le dire ainsi, nous savions à l’avance ce qu’ils étaient en capacité de prédire ; les IA nous proposent un autre horizon dans lequel c’est moins la prédiction d’une tendance collective qui se travaille (et peut donc être contestée ou renversée par un ou des collectifs organisés s’y opposant) que l’instanciation simultanée d’un ensemble de potentialités face auxquelles il est bien plus complexe de réagir et de s’organiser de manière uniforme.

Et c’est enfin parce que certains bots peuvent augmenter la coopération tandis que d’autres la diminuent. Ce qui démontre que le braconnage (au sens de De Certeau) peut aussi passer du côté des machines dès lors qu’il est programmé pour ce faire. Ce que montrent en creux Lei Shi et al. dans leur article, c’est que la cohésion d’un collectif devient un paramètre que l’on peut faire varier par l’introduction d’agents artificiels ;

Les technologies d’IA, pour l’instant en tout cas, contraignent et cantonnent les réponses collectives à des espaces périphériques difficilement mobilisateurs. Par ailleurs et de manière plus triviale mais extrêmement efficace, les discours sur l’IA font un même « texte » de trames sémantiques aussi diverses que celle des IA généralistes, génératives, sectorielles, agentiques, générales, etc. Et en les présentant toujours comme inextricables et nécessairement en relations causales, il est compliqué de parvenir à positionner un discours critique qui ne soit pas résumé ou astreint à la seule dimension des infrastructures (discours presqu’impossible à politiser face au contre-argumentaire robuste et médiatiquement vérouillé d’un accélérationnisme maquillé en progressisme), ou à l’éternel débat (et donc démonétisé attentionnellement) qui est celui de l’angoisse d’un grand remplacement ou d’une grande incapacitation (par des algorithmes, par des robots, par des IA …).

D’autant que comme Antoinette Rouvroy l’écrivait il y a peu (je souligne) : « Contrairement à l’idée naïve d’une substitution de l’information à la matière, l’économie numérique fait proliférer de nouvelles infrastructures dont l’ampleur reconfigure durablement les milieux de vie. Le débat public intervient – lorsqu’il intervient – lorsque les investissements sont déjà réalisés et que le retour en arrière apparaît économiquement ou politiquement impensable. La transformation du territoire précède et court-circuite la délibération collective. »

Pour le dire peut-être plus rapidement, « l’IA » dans le débat public est à la fois un concept écran (qui masque les enjeux qu’il porte) et un concept bouclier (qui se protège lui-même avec la ruse du flou incapacitant de sa dénomination).

S’il faut prendre un exemple très récent, on pourra s’appuyer sur l’émergence de cette nouvelle doxa consistant à affirmer le recours à des assistants IA dans le cadre des parcours pédagogiques d’accompagnement et de formation, et ce de la maternelle (ou presque) à l’université (ou à ce qu’il en restera dans deux ans). Le « tutorat par l’IA » devient la modalité première (et exclusive) mise en avant dans certains groupes prédateurs se prétendant « écoles » aux USA ainsi que dans quelques établissements privés à Londres. En France également, tant dans les discours de Gabriel Attal ou d’Edouard Philippe très récemment, on entend aussi cette nouvelle antienne ad nauseam, et même si ce tutorat par l’IA est présenté comme complémentaire d’autres dispositifs (par exemple de faire bosser des retraités gratuitement …) il s’agit bien là encore de dissoudre des collectifs d’enseignants et d’accompagnants. Le 14 Juillet on apprenait via un communiqué d’Anthropic la sortie de « Claude For Teachers » qui offre aux enseignants certifiés du primaire et du secondaire aux États-Unis un accès gratuit aux fonctionnalités premium de Claude ; un entrisme façon « pied dans la porte » somme toute assez classique et qu’à peu près tous les acteurs du numérique ont déjà activé à leur échelle mais dont l’impact raisonne ici avec les risques évoqués ci-dessus. « Il y aura toujours des profs« , disent-ils, monsieur le commissaire. Oui il y en aura toujours, peut-être. Mais la certitude et le projet, c’est qu’il n’y ait plus aucun collectif enseignant. L’IA offre un prétexte parfait en termes d’alignement avec l’agenda libéral dont tant d’entreprises se sont déjà saisies pour masquer des licenciements derrière le putatif progès technique d’un basculement vers l’IA.

Même chose du côté des élèves et des étudiants, dont l’un des apprentissages fondamentaux de la citoyenneté collective passait aussi par les échanges (physiques ou numériquement médiés) autour de l’école, des devoirs et plus globalement des études. Tout cela se dissout. L’IA est n’est alors tout au plus que l’Instanciation d’un Abandon.

Dans une interview récente, Eva Illouz parle de cette « idée que les émotions peuvent être converties, mesurées et rendues calculables » et la qualifie de « croyance épistémologique« . Je crois qu’elle se trompe en cela que cette conversion et cette calculabilité sont non seulement possibles mais avérées. La question n’est pas tant de savoir si on peut qualifier cela de « croyance » mais, à partir du moment où cette croyance s’affirme et s’installe comme un premier régime de vérité, de comprendre l’enjeu et les finalités de ces conversions dans le cadre d’une gouvernance par les nombres et d’une gouvernementalité algorithmique qui ont fini par s’imposer comme le cadre principal de(s) politique(s) publique(s).

Je vous parlais enfin d’une citation de Kate Crawford dans son « Atlas de l’Intelligence Artificielle » qui demeure incontournable, la voici en guise de conclusion :

« L’IA n’est ni intelligente ni artificielle. Elle n’est qu’une industrie du calcul intensive et extractive qui sert les intérêts dominants. Une technologie de pouvoir qui à la fois reflète et produit les relations sociales et la compréhension du monde. (…) Les modèles permettant de comprendre et de tenir les systèmes responsables ont longtemps reposé sur des idéaux de transparence… (…) Dans le cas de l’IA, il n’y a pas de boîte noire unique à ouvrir, pas de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir entrelacés. La transparence totale est donc un objectif impossible à atteindre. Nous parviendrons à mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels et aux politiques qui la façonnent, et en retraçant la manière dont ils sont reliés. »

 

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