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Chayka & Viciss HACKSO

HACKING SOCIAL


Hacking social : méthode qui tend à transformer les environnements sociaux vers plus d’autodétermination, d’altruisme, d’autotélisme, d’intelligence sociale, émotionnelle et cognitive.
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12.10.2026 à 11:25

[PS5.1] Antifan : désaimer, détester, puis haïr activement une figure médiatique

Viciss Hackso

Cet article est la suite de : La bibliographie complète du dossier est ici :…
Texte intégral (10367 mots)

Cet article est la suite de :

La bibliographie complète du dossier est ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial

Ce dossier est disponible aussi :
📖en livre papier : Parasocial Livre
🗏 en pdf : Parasocial-HS.pdf


Il est évident qu’on ne peut pas aimer tout le monde et il est assez commun de ne pas être transporté par le contenu d’une figure médiatique, voire de la détester. Cela générerait en nous de la colère, du dégoût, de l’exaspération, de la tristesse, du désespoir, connectés à des moments d’anti-transport1 où nos valeurs, nos buts, nos espoirs, nos rêves, nos attentes sont comme dissous voire noyés par le contenu de cette star détestée.

Par anti-transport, j’entends un maximum de réponses négatives à l’échelle de transport, notamment la facette émotionnelle et imaginative2 (ci-dessous et testable en intégralité ici ). L’antifan ne serait absolument pas touché émotionnellement par le contenu, il estimerait que le récit n’est pas pertinent pour sa vie, pourrait refuser de se mettre à la place des personnages du récit.

Le récit m’a touché émotionnellement.

Je me suis surpris à imaginer d’autres dénouements.

Mon esprit vagabondait pendant ma lecture (R).

Les événements du récit sont pertinents pour ma vie quotidienne.

Les événements du récit ont changé ma vie.

J’avais une image mentale très nette de [nom du personnage].

[Green et Brock 2008]

A mon avis, on ne rentre pas dans le véhicule (son discours, son contenu) de la figure médiatique, parce que cela s’oppose à nos attentes, valeurs, croyances, attitudes, préférences, bref notre game3 personnel-social4, donc nos règles.

En plus de cet anti-transport, on pourrait cocher oui aux items du parasocial négatif de l’échelle d’Hartmann, Stuke et Daschmann (2008) :


Parasocial négatif (Hartmann, Stuke & Daschmann, 2008)

Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord concernant [X] (une figure médiatique de ton choix).

1. Je suis heureux chaque fois que j’apprends que quelque chose de mal est arrivé à [X].

2. Je ne suis jamais d’accord avec les actions de [X].

3. Je n’ai jamais aimé [X].

4. C’est ennuyeux de voir [X].

5. Je ne veux pas qu’on me rappelle l’existence de [X].

6. Je trouve [X] désagréable.

7. [X] n’accomplit pas d’actions admirables.

8. Je ne suis pas intéressé par les articles ou la couverture médiatique concernant [X].

9. Cela ne me dérangerait pas de ne plus jamais revoir [X].

10. Je ne veux pas apprendre à connaître [X].

11. Je ne suis pas inquiet si je ne vois pas [X] à la télévision pendant longtemps.

Détester, désaimer, ne pas être transporté par un contenu, semble assez courant dans des circonstances hors de notre contrôle. Par exemple, lorsqu’on est invité dans la famille ou chez les amis et qu’ils choisissent de regarder quelque chose qu’on n’aime pas, ou quand on est dans un bar, un magasin, et qu’ils diffusent une musique ou une émission qui nous répugne. L’agacement, le dégoût ou la haine n’est pas ici une activité qu’on souhaitait vivre en premier lieu, elle advient à cause des circonstances. Dans cette configuration de détestation involontaire, on aurait donc des scores élevés tant en désintérêt qu’en antipathie sur l’échelle de parasocial négatif.

Mais on peut aussi sciemment enclencher cette vidéo sur YouTube pour la détester activement d’un bout à l’autre, puis communiquer cette haine dans les commentaires, par mail ou tous les réseaux de communication qui nous viennent en tête. Ici si on est honnête avec l’échelle, les items surlignés ne seraient pas négatifs mais au contraire positif : on chercherait activement à connaître la figure détestée, et si on passe un temps conséquent à regarder son contenu de façon volontaire, c’est qu’il ne nous est pas ennuyeux.

Certains antifans peuvent même pousser l’activisme de haine encore plus loin, en étant comme à l’image des fans, cherchant activement la moindre petite information sur la figure détestée, la moindre de ses apparitions pour la haïr encore plus fort, la traquant comme un chasseur traque sa proie.

Et on l’a vu dans les exemples du premier article, parfois le fan se métamorphose en antifan en un clignement d’œil : IRL, dans une conférence-faq d’Antoine Daniel ,pourquoi une personne a pris la parole devant 1800 personnes pour lui dire que son travail était moins bien qu’avant ?

Hors internet, on voit aussi ce phénomène de fans devenant des antifans chez les supporters d’une équipe. Ils peuvent passer du plein soutien à la détestation de l’équipe si elle perd. Ainsi, cette transformation de fan à antifan est, je ne vous le cache pas, assez terrifiante quand on est créateur parce que dès lors qu’on l’a vécue, toutes les relations qui semblent positives se teintent du danger d’être transformé en pure haine, parfois sans qu’on comprenne pourquoi, puisque si l’autre nous connaît, nous, on a aucune espèce d’idée de qui il est ni de la relation qu’il projette sur nous, ses attentes. Imaginez parler dans le vide, sans savoir qui vous écoute, recevoir une lettre enthousiaste d’un voisin inconnu à vos propos, mais qu’à votre deuxième session, une personne vient toquer à votre porte pour dire que vous l’avez beaucoup déçu, faisant la liste de tout ce qui est détestable chez vous. Cela rend les relations sociales assez stressantes.

La haine peut aller beaucoup plus loin et relever de pratiques pénalement répréhensibles, comme le cyberharcèlement, avec ses insultes, ses menaces, son doxing5 et des actes de violence variées, comme mettre des animaux morts dans la boite au lettre de la personne6. Ces antifans semblent ne pouvoir que se satisfaire d’une souffrance atroce de la figure médiatique, voire de la savoir morte. Et encore, j’ai l’impression que ça ne leur suffirait pas, puisqu’ils n’hésitent pas non plus à s’attaquer à la communauté des fans, voire même juste à des followers qui n’ont pas témoigné plus que ça de sympathie pour la figure médiatique ciblée. Par exemple, ici un antifan souhaite du mal à notre communauté entière :

Je sais que certains demandent parfois de laisser en clair les identifications, ce qui est légitime car c’est totalement public (commentaire youtube), mais là le pseudo / son image n’était que de la propagande

Pourquoi passer son temps d’existence à faire ça ? Si on déteste les valeurs de la figure médiatique en question, pourquoi ne pas plutôt consacrer son temps à construire les valeurs qui nous tiennent à cœur et qui pourraient être faites d’affect positifs ?

Des dispositions à être antifans ?

Je précise que par disposition, il ne s’agit pas de l’essence individuelle des personnes, de ses gènes, mais de ses tendances comportementales habituelles. Les dispositions sont aussi générées par les environnements sociaux des personnes, c’est donc à la fois d’ordre social comme individuel, c’est un tout à la fois interagissant en permanence en jeu constant. Une situation sociale peut stimuler une caractéristique personnelle ou l’annuler ; une caractéristique personnelle peut être jouée socialement ce qui va produire un retour particulier qui va l’encourager ou non, etc. Elles ne sont pas exclusives, tout peut se superposer en même temps, les dispositions, comme les phénomènes sociaux. Une disposition présente ne veut pas dire que cela annule la possibilité de l’effet d’un phénomène social, ce n’est pas exclusif. On les étudie pour pouvoir comprendre comment cela fonctionne (et peut-être trouver des solutions), non pas parce que ce serait des opposés, ou des facteurs à mettre en dualité comme tout autant de clans se bagarrant.

Par antifans, on va s’appuyer sur la définition de Gray (2003) qui est : celui qui déteste activement un texte ou un genre, le considérant comme stupide, moralement condamnable ou esthétiquement médiocre.

Quand la détestation n’a pas été une activité volontaire, active (subir une émission de Cnews dans un bar où vous vouliez juste boire un café avant de reprendre la route), on parlera plutôt de parasocial négatif, qui représenterait tant de l’antipathie que du désintérêt. La personne ne va pas du tout chercher à subir ça, au contraire, elle ferait tout pour voir autre chose que cette figure médiatique.

Le style d’attachement évitant

On a vu précédemment que les personnes à style d’attachement anxieux avait tendance au parasocial positif, là où ceux à style d’attachement évitant n’avait pas ce parasocial positif. Et si pour eux, l’intérêt était, à l’inverse, dans le rejet actif ?

Effectivement, une recherche de Bernhold (2019) montre que les personnes ayant un style d’attachement évitant peuvent trouver le parasocial négatif plus gratifiant ou sécurisant que la recherche d’intimité réelle. Dans l’échantillon de personne âgées qu’il a étudié, c’était aussi associé à une satisfaction sociale basse et portait toujours sur des figures réelles (en particulier les politiciens). Les chercheurs recommandaient ici d’accorder moins d’énergie mentale au maintien de ces relations négatives. Ils donnaient aussi l’idée que du côté de l’animateur tv, il devrait prévenir du contenu à venir pour permettre aux personnes de choisir de couper, changer de chaîne s’ils sont face à la figure médiatique détestée. Cependant je pense que par intérêt matériel, les chaînes pourraient renverser cette recommandation pour ne pas prendre le risque de perdre en audimat. Cependant, si vous êtes un créateur souhaitant l’autodétermination et le soutien de son public, c’est un conseil facile à mettre en œuvre.

Tétrade sombre

De façon très prévisible, les personnes hautes sur la tétrade sombre (narcissisme, machiavélisme, sadisme, psychopathie sont plus susceptibles d’apprécier les relations hostiles avec des personnages médiatiques et ainsi de s’identifier aux méchants plutôt qu’aux héros. Par exemple, les chercheurs7 ont démontré que le machiavélisme prédit le fait d’aimer des personnages de fiction « sombres » ou “maléfiques”. Les narcissiques ont un intérêt plus élevé pour les célébrités8 et les figures médiatiques ou personnages connues pour leur vanité9. Les narcissiques se comparent à des célébrités pour valider leur propre sentiment d’importance10.
Le sadisme étant caractérisé par le fait d’avoir du plaisir à faire souffrir autrui, en toute logique être antifan est un moyen de se faire plaisir. Certains peuvent d’ailleurs l’avouer ouvertement quand on leur demande, comme on a vu sur les captures d’écran partagées un peu plus tôt dans l’article.

Ceux globalement haut en tétrade sombre peuvent mettre en œuvre un parasocial négatif dit « ironique »11 c’est-à-dire qu’il vont consommer un contenu d’une figure jugée stupide ou inférieure pour s’en moquer. Cela a été repéré par Leng Ang une première fois avec la série télévisée Dallas, en 1985, où des spectateurs affirmaient la regarder pour s’en moquer. Ceci étant dit, tout parasocial ironique n’est pas forcément signe de tétrade sombre, il est aussi possible que les personnes affirment consommer le contenu de façon ironique, mais qu’en réalité elles l’aiment au premier degré : montrer un parasocial ironique permet de se distinguer socialement au-dessus du contenu. Ainsi McCoy et Scarborough (2014) ont montré que les spectateurs peuvent exprimer un mépris ironique pour dissimuler une relation parasociale positive et ainsi « sauver la face ».

Ceux haut en tétrade sombre vont être aussi plus en quête de provoquer des dramas sur Internet en commentant négativement12. Plus généralement l’étude sur le trolling où le but de l’utilisateur va être d’enflammer le public sans attachement réel au contenu est lié à un haut score en tétrade sombre, en particulier le sadisme et la psychopathie13.

Des traits de personnalité

Le narcissisme et la psychopathie sont connus pour avoir un score bas en agréabilité. Ainsi, ce ne sont que mes théories mais je suspecte aussi les personnes ayant une basse agréabilité dans leur personnalité d’être potentiellement plus enclin à devenir antifan que fan et inversement : on a tendance à radicaliser nos traits de personnalité comme étant bons, ce qui devrait être la bonne façon d’être, surtout quand ces traits sont extrêmes (très très bas, très très haut).

Ce que représente l’agreabilité :

Ici on voit la personnalité de deux types de narcissiques (tout deux sont bas en agreabilité) :

Ainsi c’est une simple théorie de ma part, mais je pense que le très bas agréable pourrait trouver particulièrement ridicule et stupide tout parasocial positif, puisque son moteur d’être repose sur la méfiance envers les gens, méfiance dont il tire du plaisir, et inversement un très haut agréable pourrait trouver effrayant ce rejet de l’amour et de la confiance, parce qu’il en tire une satisfaction très haute au quotidien. Si j’en crois des expériences mesurant la personnalité et ses changements, moments par moments, il est tout à fait possible que des très bas agréables soient en premier lieu sympathiques avec une star (parce qu’ils peuvent hausser leur agréabilité avec des inconnus par pur intérêt et inversement être totalement désagréables avec leurs amis parce qu’ils n’ont plus rien à conquérir d’eux) puis dès lors qu’ils la connaissent mieux, entrer dans un mode très conflictuel.

Des biais

Je rappelle que le parasocial, qu’il soit négatif ou positif, n’est pas un biais en soi, puisque c’est une expérience qui peut être décomposée en un aspect d’interaction et de relation. Ainsi, nous allons parler là de biais qui peuvent entrer en jeu dans l’expérience parasociale, mais cela ne veut pas dire que toute expérience parasociale est biaisée : il peut y avoir des relations parasociales, positives comme négatives, qui ne sont pas du tout dans ces biais.

Effet taxi driver

Le public peut avoir pour biais de confondre l’acteur et son personnage : c’est l’effet “taxi driver”. Un acteur jouant un méchant peut voir sa réputation réelle entachée car le public transfère sa haine du personnage sur l’individu réel.

Ainsi, en 2020, Tukachinsky a montré que Jennifer Anniston était perçue davantage négativement si on montrait d’abord aux participants un extrait où elle joue un personnage méchant. Le parasocial négatif avec le personnage déborde sur l’acteur.

On peut constater cet effet Taxi Driver hors laboratoire, par exemple avec le personnage de Skyler White, femme du personnage principal de Breaking bad. Son actrice Anna Gunn, explique ce qui s’est passé :

« […] Pour ceux qui ne connaissent pas la série [breaking bad] : Skyler est l’épouse de Walter White, un professeur de chimie au lycée qui, après avoir appris qu’il souffre d’un cancer du poumon, commence à cuisiner et vendre de la méthamphétamine pour laisser un pécule de fonds à Skyler, leur fils adolescent et leur fille à naître. Cependant, après que son pronostic s’améliore, Walter continue dans le trafic de drogue — avec un succès considérable — s’enfonçant de plus en plus dans la vie criminelle.

Lorsque Skyler découvre ce que Walter a manigancé, elle tente de l’arrêter, sans succès. Elle est indignée par la violence et la destruction du monde de la drogue, craignant pour la sécurité de ses enfants, dégoûtée par l’argent que Walter apporte et détruite par les mensonges et la manipulation auxquels il la soumet.

Parce que Walter est le protagoniste de la série, il y a une tendance naturelle à empathiser et à le soutenir, malgré ses faiblesses morales. (Le fait que les spectateurs puissent s’identifier à cet anti-héros témoigne aussi de la finesse avec laquelle son personnage est écrit et interprété.) En tant que personnage qui s’oppose constamment à Walter et le confronte à ses mensonges, Skyler est, en un sens, son antagoniste. Donc dès le début, j’étais consciente qu’elle n’était peut-être pas le personnage le plus populaire de la série.

Mais je n’étais pas préparée à la réponse virulente qu’elle a suscitée. Des milliers de personnes ont « aimé » la page Facebook « I Hate Skyler White ». Des dizaines de milliers de personnes ont « aimé » une page Facebook similaire dont le nom ne peut pas être publié ici. Quand les gens ont commencé à me parler des « forums de haine » pour Skyler sur le site d’AMC, la chaîne qui diffuse la série, j’ai su qu’il valait probablement mieux ne pas regarder, mais je voulais comprendre ce qui se passait.

Un post en ligne typique se plaignait que Skyler était une « harpie hurlante et hypocrite » et qu’elle ne « méritait pas la belle vie qu’elle a ».

« Je n’ai jamais autant détesté un personnage de série télé que je la déteste », écrivait un intervenant. Le consensus parmi les détracteurs était clair : Skyler était une boule et une chaîne, un fardeau, une mégère, une « garce agaçante ».

J’aime incarner des personnages complexes et difficiles et j’ai toujours cherché à saisir la vérité sur ces personnes, que ce soit populaire ou non. Vince Gilligan, le créateur de « Breaking Bad », voulait que Skyler soit une femme à la colonne vertébrale d’acier, prête à affronter tout ce qui se présenterait, qui ne s’effondrerait pas dans un coin ou ne se tordrait pas les mains de désespoir. Lui et les scénaristes de la série ont rendu Skyler multi-couches et, à sa manière, moralement compromise. Mais au final, elle n’a pas été jugée selon les mêmes critères que Walter.

En tant qu’actrice, je me rends compte que les spectateurs ont le droit d’avoir ce qu’ils veulent à propos des personnages qu’ils regardent. Mais en tant qu’être humain, je crains que tant de gens réagissent à Skyler avec un tel venin. Se pourrait-il qu’ils ne supportent pas une femme qui ne souffre pas en silence ou qui « soutient son homme » ? Qu’ils la méprisent parce qu’elle ne veut pas reculer ou abandonner ? Ou parce qu’elle est, en fait, l’égale de Walter ?

Il est notable que les téléspectateurs aient exprimé des sentiments similaires à propos d’autres épouses complexes de la télévision — Carmela Soprano de « The Sopranos », Betty Draper de « Mad Men ». Les personnages masculins ne semblent pas inspirer ce genre de défoulement public et de haine.

À un moment donné sur les forums, le personnage de Skyler a semblé disparaître de la conversation, et les gens ont transféré leurs sentiments négatifs directement vers moi. Les commentaires déjà durs en ligne sont devenus carrément des attaques personnelles. Un de ces articles disait : « Quelqu’un pourrait-il me dire où trouver Anna Gunn pour que je puisse la tuer ? » En plus d’être effrayée (et de prendre des mesures pour assurer ma sécurité), j’étais aussi stupéfaite : comment le fait de ne pas aimer un personnage avait-il pu dégénérer en une rage meurtrière contre l’actrice qui l’incarnait ?

Mais j’ai finalement compris que la haine de la plupart des gens envers Skyler avait peu à voir avec moi et beaucoup à leur propre perception des femmes et des épouses. Parce que Skyler ne correspondait pas à un idéal confortable de la femme archétypale, elle était devenue une sorte de test de Rorschach pour la société, une mesure de nos attitudes envers le genre.

Je ne peux pas dire que j’ai apprécié d’être le centre de la tempête de haine envers Skyler. Mais au final, je suis heureuse que cette discussion ait eu lieu, qu’elle ait eu lieu en public et qu’elle ait mis en lumière certains des recoins sombres et troubles que nous ignorons souvent ou prétendons ne plus exister dans notre vie quotidienne. »

https://www.nytimes.com/2013/08/24/opinion/i-have-a-character-issue.html

Ce parasocial négatif peut néanmoins déborder de façon moins directe : en 2006, Hu a exposé les participants à un faux scandale concernant l’acteur Clooney, puis l’a suivi soit d’une de ces interviews ou soit d’un de ses films. Le parasocial positif était plus élevé pour le film, le scandale ne touchant pas le personnage et étant réservé à l’acteur lui-même.

Coûts irrécupérables /Clôture

Les personnes peuvent aussi persister à regarder un contenu qu’elles ont fini par ne plus aimer du tout à cause des biais des coûts irrécupérables, se sentant obligées de finir une série qu’ils n’aiment plus. Ce biais concerne particulièrement à mon sens ce qui a pu être acheté directement, que ce soit un livre, une série sur DVD, cela demande une notion de coût qu’on se sent obligé de rentabiliser, afin de ne pas faire de “gaspillage” comme on se forcerait à finir son assiette même si n’a plus faim ou que ça nous dégoûte trop.

Mais ce n’est pas sans me rappeler qu’en game design, les chercheurs et créateurs rapportent l’attrait des gens pour le fait de tout achever, tout compléter.

Bartle (1996)  profile les joueurs et l’un des profils sera « l’achiever » : ce profil de joueur tire sa fierté et son plaisir du fait de terminer (consommer) toutes les quêtes et tous les objectifs du contenu du jeu. Sa motivation peut être de terminer toutes les quêtes, d’acquérir tous les objets uniques, ou d’éliminer chaque ennemi. Est-ce qu’il existerait des profils de spectateurs acheveurs ?

Upton (2016) parle de play14 de « clôture » qu’il oppose à un play d’expansion ; l’élan ludique d’expansion vise à ouvrir de nouvelles possibilités dans un espace de jeu, l’élan ludique de clôture vise à les refermer, et on peut lire ce qu’il explique sur le jeu en imaginant la même expérience chez le spectateur qui persiste à finir une série où il peut être en parasocial négatif :

« À première vue, cette façon de jouer [play de clôture] peut sembler peu amusante. Quel est l’intérêt de terminer une partie ?

L’attrait du play de clôture réside dans le sentiment d’accomplissement qu’il procure. […] Le play de clôture nous pousse à terminer les choses, même si cela ne nous aide pas à gagner ou ne contribue pas à un fantasme particulier. […] Au début d’un arc narratif, nous privilégions les actions qui ouvrent de nouvelles perspectives – nous jouons la carte de l’expansion. Mais à mesure que l’arc touche à sa fin, nos objectifs changent et nous privilégions les situations qui, au contraire, ferment les portes. Nous recherchons la conclusion. Notre tendance à l’expansion au début et à la conclusion à la fin opère à toutes les échelles temporelles, du jeu dans son ensemble aux quêtes ou histoires individuelles, en passant par les micro-récits se limitant à une simple rencontre ou scène isolée.

Ainsi, lorsque nous commençons un nouveau jeu, nous avons une propension naturelle à l’exploration et à l’expérimentation, à repousser les limites et à agir par pure curiosité, pour voir où cela nous mènera. Mais lorsque nous sentons que le jeu touche à sa fin, nous abandonnons cette exploration pour nous concentrer sur la finalisation et la clôture des projets. Ce processus se reflète à plus petite échelle dans le jeu : l’exploration et l’expérimentation lors de l’obtention d’une nouvelle quête, du passage à un nouveau niveau ou d’une nouvelle rencontre, suivies d’une recherche de conclusion pour fermer les opportunités que nous avons précédemment créées.
[…]

Le play de clôture obéit à l’heuristique. Si le danger d’une stratégie d’expansion réside dans le fait d’ouvrir le jeu à un point tel qu’il en devienne confus, celui d’une stratégie de clôture est de le fermer trop rapidement. Les fins sont plus réussies lorsqu’elles semblent linéaires et inévitables, mais si une fin devient trop linéaire, on a l’impression de ne plus avoir de choix à faire et le jeu peut s’effondrer.

Les conséquences d’un play de clôture doivent viser à bloquer les possibilités d’exploration. Lorsque l’on est guidé par la clôture, il est particulièrement satisfaisant d’effectuer un mouvement qui bloque complètement une partie de l’espace de jeu : faire un saut irréversible, éliminer définitivement un adversaire, s’emparer de l’arme ultime. Notre progression doit être prévisible, en ce sens que nous savons si un mouvement ouvrira ou fermera nos options futures, mais pas au point de savoir exactement quelle forme prendra cette ouverture ou cette fermeture. Néanmoins, nous devons toujours garder à l’esprit que la fin approche, que chaque action que nous entreprenons réduit le champ des possibles jusqu’à ce qu’il ne reste que la résolution finale et inévitable.

Nous ne cherchons pas à « gagner » au sens d’atteindre une conclusion particulière. Mais nous voulons avoir le sentiment que l’arc narratif que nous explorons est résoluble — qu’il existe une manière possible de le mener à une fin satisfaisante. »

Ainsi, je me demande si certains spectateurs se forçant à terminer une série décevante avec laquelle ils ont plus de parasocial négatif que de positif, ne sont pas nécessairement dans un biais de coût irrécupérable, mais davantage dans un même genre de play de clôture pour ressentir des sentiments d’accomplissement, d’achèvement, qui les motivent en soi. Est-ce que pour un spectateur, le fait d’avoir bien connu les personnages, le monde, incite comme pour un jeu à le terminer parce qu’il y a eu les étapes précédentes d’expansion, de découverte ? Est-ce que, même s’il y a un parasocial négatif, n’y a t il pas certains liens, notamment à l’univers, qui persistent ? Les études15 tendent à montrer que certains profils en parasocial négatif pouvait avoir un attachement au début d’une série, puis détester la façon dont l’histoire se perd ; certains peuvent effectivement continuer jusqu’au bout dans l’espoir de retrouver ce positif.

Ainsi, je me demande: même si l’attrait pour la série ou le film n’est plus là, n’y aurait-il pas une motivation à terminer les choses en soi, qui ne serait pas un simple biais qu’on subirait, mais une motivation autonome qui trouve source ailleurs que dans les relations parasociales déplaisantes.

Là où cela me semble dommageable, c’est lorsque cela ne procure absolument plus de plaisir nulle part, voire même des affects assez négatifs. En principe toute œuvre n’est pas là pour être vécue comme une tâche obligatoire ennuyeuse et pénible. On est censé être libre d’arrêter quand on veut, que l’on ait directement acheté ou non, on devrait se laisser libre de passer à quelque chose d’autre qui nous convient mieux sans culpabilité pour le “gâchis” qui n’en est pas un dans ce cas-là.

L’erreur ultime d’attribution

Le parasocial positif pourrait aussi se transformer en négatif, à cause de l’erreur ultime d’attribution :

Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé :

On décrypte ici l’erreur ultime d’attribution, qui nous pousse à juger injustement les autres groupes : nous avons tendance à expliquer nos propres succès par le talent et nos échecs par la malchance, tout en faisant l’inverse pour nos rivaux. Ce mécanisme sert à renforcer l’estime de soi en dévalorisant systématiquement l’« exogroupe », qu’il s’agisse de supporters sportifs, de nationalités ou de minorités. L’exemple des vidéos montrant des Américains prétendument « idiots » illustre ce phénomène : nous ignorons les facteurs contextuels comme le stress ou le montage de la vidéo pour valider nos propres préjugés de supériorité. Pour contrer cette vision simpliste et stéréotypée, on suggère de cultiver l’humilité et de rester ouvert à la complexité des situations sociales. En fin de compte, comprendre ce biais permet de mieux identifier les racines de la discrimination et de l’ethnocentrisme dans notre quotidien.

Dans le parasocial où il y a erreur fondamentale d’attribution, certains fans vont attribuer les réussites de la star à ses qualités (et ignorer les facteurs extérieurs) et ses échecs ou problèmes de la faute de l’extérieur. Ainsi, à cause de ce dernier point en particulier, si la star est par exemple accusée de sexisme, les fans vont refuser d’envisager que ça puisse être le cas. Ils vont se mettre à attaquer celui ou celle qui a souligné le sexisme, qui devient alors un ennemi à abattre puisqu’il ne peuvent pas envisager que leur star soit fautive : et c’est ainsi, non à cause du parasocial, mais à cause de l’erreur ultime d’attribution qu’il mêle à leur parasocial, que des cyberharcèlements par des fans d’une communauté peuvent s’abattre sur d’autres communautés de fans. Des fans de l’un deviennent des antifans de l’autre.

L’erreur ultime d’attribution n’explique pas à elle seule ce déferlement de haine, c’est un facteur parmi bien d’autres. Ceci étant dit, j’ai l’impression que l’image négative qu’on porte au parasocial, le voir comme un biais, vient du fait qu’on confond l’erreur ultime d’attribution comme si elle constituait le parasocial, alors qu’en réalité l’expérience parasociale peut être dénuée d’erreur ultime d’attribution.

De la distinction sociale jusqu’à la putréfaction

Désaimer et se montrer antifan peut avoir des raisons et des objectifs de distinction sociale : en 1984, Bourdieu théorise le goût comme relevant d’habitus sociaux, de cultures distinctes liés à la classe et à ses conditions.

L’habitus de classe couvrent nos préférences, tant par ce qu’on aime et par ce qu’on aime pas, inculqué par nos environnements sociaux qui nous ont habitués à ceux-ci en les entremêlant à des critères moraux : par exemple, l’enfant mangeant en grosse quantité des aliments riches peut être félicité dans certains environnements sociaux, et dans d’autres c’est la variété et la qualité des aliments ingérés qui sera davantage source de félicitations. Chez les gens qui privilégient la qualité, la quantité sera perçue comme une mauvaise façon de se nourrir, voire “dégoûtante”, chez les quantitatif, faire attention et manger peu sera vu comme du mépris ou signe de ne pas aller bien.

Ainsi, se montrer détestant quelque chose ne relève pas que d’un simple goût personnel, mais d’outils pour se reconnaître et se distinguer socialement, parfois en légitimant au passage une hiérarchie sociale. Et cet aspect de montrer des contenus, notamment populaire et de masse comme détestables, voire l’intégralité des médias les contenant, est, il me semble, extrêmement présent dans le champs du divertissement tant à gauche :

« Dans ce contexte de décervelage assumé et revendiqué, la plupart des intellectuels contestataires ne cessent de réhabiliter la culture de masse. D’ailleurs une certaine gauche a participé activement à la promotion du plus puissant outil de massification et de dépossession des savoirs êtres (rapport aux autres, au temps, à l’espace…) : Internet. […] Elle [la culture d’internet] est désormais créatrice d’individus atomisés mus par le calcul mesquin de leurs intérêts personnels. »16

Qu’à droite :

« Le travail est devenu trop austère pour une partie de la population désormais gavée de divertissements permanents. Des divertissements qui ont aussi appauvri la culture générale et donc la représentation du monde. Le ciel est vide, et les personnages de Disney n’apportent aucune réponse aux grandes questions existentielles.

Le dégoût de la vie est la conséquence la plus certaine d’une hégémonie des divertissements qui remplissent mais ne nourrissent pas. 17

Bourdieu explique qu’en rejetant ce qui est populaire, les individus transforment leur privilège social en une supériorité de « palais » ou de goût, faisant paraître leur position dominante comme « naturelle ». Autrement dit, l’antifan devient ici un snob élitiste18 qui gagne facilement en supériorité en méprisant le populaire.

Le désamour ferait office de frontière sociale, et l’amour pour une émission de télérealité serait comme de mauvais papiers pour traverser cette frontière. Bourdieu montre que le mépris pour l’art jugé « facile » est un instrument de violence symbolique utilisé par la bourgeoisie pour marquer sa distinction et en tirer des avantages.

On le voit assez régulièrement dans les « critiques ». En 2020, la youtubeuse populaire Lena Situations au début de sa vingtaine, sort un livre sans prétentions littéraires autre que de proposer du développement personnel et bat des records de vente. L’écrivain Beigebedder, qui a alors largement l’âge d’être son père (environ 55ans) va écrire une critique passive agressive empreinte de fiel  :

Gray (2021) donne un nom à ce genre de critique empreinte de désamour, mais « stylisée » : la putréfaction poétique, dont certains critiques sont spécialistes. Il s’agit d’éviscérer joliment une œuvre jugée mauvaise. On putréfie, on pourrit poétiquement l’objet, la personne détestée. C’est une pratique esthétique du dégoût où le critique (professionnel ou amateur) utilise des métaphores élaborées pour décrire avec précision à quel point un film, une série ou une musique est « atroce ». Cette « poésie » communique la joie de détester montrant que l’on peut capitaliser sur son aversion pour en faire un divertissement. Gray estime que c’est une stratégie de distinction permettant au poète putréfiant de se situer intellectuellement au-dessus de l’objet critiqué. A noter que dans l’exemple de Beigbedder, on a affaire à un écrivain qui avait aussi sorti un livre la même année, et dont le ressentiment d’avoir fait moins de ventes n’est pas à écarter.

Lena n’a pas hésité à reparler de son mépris et du mal que cela lui a fait, sur les plateaux et dans son deuxième livre, et Beigbedder a continué en réponse à la mépriser en retour :

« Merci de me dédier « Encore mieux », mais votre titre est mensonger. Après lecture, votre nouveau machin devrait s’intituler « Aussi nul »

« Je méprise le marketing digital qui abrutit votre génération. Je méprise votre idolâtrie des chiffres de ventes et du nombre de followers comme unique critère de qualité. Je méprise votre manière de vous victimiser artificiellement pour séduire la presse bien-pensante. Je méprise votre démagogie dégoulinante qui cache une exploitation cynique du malaise des midinettes. Je méprise votre narcissisme gênant »

« Vous auriez pu être une nouvelle Diana Vreeland, mais comme intervieweuse, vous n’arrivez pas à la cheville de Mouloud Achour. Quant au conflit des générations, permettez-moi de citer un poète mort avant votre naissance, Georges Brassens, car personne n’a jamais rien écrit de mieux sur la seule chose qui nous rassemble : ‘Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père ! Quand on est con, on est con' »

extraits provenant de : https://www.rtl.fr/culture/medias-people/je-passe-ma-vie-a-reveler-de-jeunes-talents-dont-vous-ne-faites-pas-partie-la-reponse-salee-de-frederic-beigbeder-a-lena-situations-7900572338 ; https://www.lepoint.fr/societe/je-meprise-votre-narcissisme-frederic-beigbeder-relance-sa-gueguerre-avec-lena-situations-27-11-2025-2604156_23.php

La semaine prochaine on continuera à découvrir d’autres antifans, notamment ceux silencieux et d’autres autoritaires !


Note de bas de page

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1 A ma connaissance, la notion d’anti-transport n’existe pas formalisée de cette manière dans la recherche, mais il fallait que je trouve un nom pour décrire une situation ou une personne serait à l’inverse d’être transporté par un contenu, où elle aurait un score à l’inverse de haut sur l’échelle de transport.

2 Je ne pense pas que le score négatif sur la partie cognitive de l’échelle de transport signifierait quelque chose de l’ordre de la détestation, car on peut avoir du mal à se concentrer, rentrer dans une histoires pour des tas de raisons autres que la détestation ou le rejet. On peut être déconcentré par un contexte où l’on est trop occupé par ailleurs (trop de charges mentales liés au travail, à la gestion du foyer qui interrompent tout transport), pour des raisons de troubles de l’attention, ou tout simplement parce que la tonalité d’un contenu n’est pas celle qui s’harmonise à la situation (par exemple ne pas réussir à rentrer dans un film dramatique parce qu’on est dans une humeur festive et inversement, alors que ça pourrait nous transporter si on regardait ce film dramatique dans une séquence de vie également triste).

3 J’emploie l’anglais et non pas la traduction “jeu”, parce que j’ai besoin ici de maintenir la distinction avec le play, qui n’existe pas dans le « jeu » français. Game en anglais se rapporte à la structure du jeu lui-même, tous ses éléments matériels et ses règles.

4 Le tiret entre personnel-social est important et j’aurais pu aussi rajouter « social-personnel » : je tiens ici à marquer à quel point c’est lié et interagissant, ce n’est pas la boite personnelle d’un côté et le social de l’autre : les deux interagissent en permanence. Par exemple, l’ado qui décide de reprendre l’expression de son camarade « c’est mon pain » (pour dire que c’est son coup de foudre), c’est un phénomène social d’influence et de conformisme, mais ça devient aussi son truc à lui auquel il adjoindra des règles personnelles (ne pas le dire devant son grand-père, par contre devant sa grand-mère oui) qui sont aussi sociales (il a fait ce choix car il sait les règles de l’environnement familial en fonction des membres). Bref toute chose personnelle a une facette sociale, tout social à une facette personnelle.

5 Divulgation des données personnelles

6 C’est ce qu’a subit une des cibles du Gamergate ; les attaquants souhaitaient explicitement employer tous les moyens possibles pour pousser la victime au suicide (notamment car ils savaient qu’elle avait pu avoir des épisodes de dépression avant) ou pour qu’elle subisse des violences atroces. Cf Zoe Quinn, Crash Override, 2017.

7 Black (2019) et Greenwood (2021)

8 Ashe (2005)

9 Gibson (2018)

10 Riles et Adams (2021)

11 Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023), plus précisément dans le Chapitre 17 intitulé « Beyond Friendship: A Call for Research on Non-amicable Parasocial Relationships », rédigé par Rebecca Tukachinsky Forster et Melissa A. Click

12 Murumaa-Mengel & Siibak (2020)

13 Buckels, Trapnell & Paulhus (2014)

14 Là encore, je garde l’anglais car le français dit « jeu » tant pour ce qui relève de l’objet et ses règles (donc déterminé par des concepteurs de jeu, n’étant pas officiellement déterminé par le joueur) que pour l’attitude du joueur, son élan ludique (or celui-ci est hors de portée des créateurs du jeu, ils ne peuvent qu’essayer de le susciter par leur game, mais celui qui en est l’auteur reste néanmoins le joueur), or c’est intéressant de bien distinguer les deux aspects, notamment parce que l’origine du play et du game différe. Je peux parfois employer l’expression “élan ludique” pour traduire le play.

15 Gray (2021) et Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)

16 Divertir pour dominer 1, éditions l’échappée, 2010

17 Babeau O., La tyrannie du divertissement, 2023

18 Gray (2021)

🃏Cartes
🃏

⬧ Anti-transport. On peut rejeter un contenu parce qu’il entre en conflit avec nos valeurs, attentes, croyances, préférences ou règles personnelles-sociales : au lieu de nous transporter, il nous repousse.

⬧ Parasocial négatif. Ne pas aimer une figure médiatique, la trouver désagréable ou ne pas vouloir la revoir peut relever d’un parasocial négatif, sans devenir pour autant une activité d’antifan.

⬟ Avertir pour choisir. Que le média annonce en avance la présence future de figures médiatiques potentiellement détestées permet aux personnes de s’écarter d’un parasocial négatif plutôt que de le subir.

⬛ Haine. Hair quelqu’un activement peut sembler nourrir nos identités personnelles ou sociales et avoir des bénéfices, mais cela utilise notre temps, notre attention ou nos force au lien avec celui ou celle détesté.

⬧ Parasocial ironique. Consommer un contenu “pour se moquer” peut parfois cacher une relation parasociale positive qui n’est pas assumée, ou servir à se placer socialement au-dessus du contenu.

⬟ Abandonner avec autodétermination. Plutôt que de se forcer à finir une œuvre qu’on n’aime plus ou s’imposer des contenus détestés, on peut se demander si le plaisir d’achèvement ou tout autre bénéfice secondaire vaut vraiment le temps d’attention et les affects négatifs investis.

⬛ Dégoût élitiste. Se montrer antifan d’une œuvre populaire permet parfois d’accéder à certains groupes en exhibant le “bon” mépris.

⬛Erreur d’attribution. Tout ce qui est bon, réussi ou valorisant est attribué à soi-même ou à son groupe, et tout ce qui est mauvais, défaillant ou problématique est attribué aux autres.

⬟ Différence liante. On peut se lier à autrui aussi par la curiosité, la volonté sincère de comprendre et l’intérêt véritable pour ses différents goûts. Nos propres goûts n’en sont pas pour autant menacés ou menaçants, sauf si on persiste à les placer dans une hiérarchie.

⬛ Putréfaction poétique. Certaines critiques transforment le désamour en performance esthétique : elles pourrissent joliment une œuvre ou une personne pour capitaliser sur la joie de mépriser.


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07.10.2026 à 17:07

Hub404 : Préface

Chayka Hackso

Et voilà !  Comme présenté dans la vidéo, ce mois-ci sortira le premier épisode de…
Texte intégral (1696 mots)

Et voilà ! 

Comme présenté dans la vidéo, ce mois-ci sortira le premier épisode de Hub 404, avec Chayka ainsi que le retour de Gull et du technicien ! 

La très grande nouveauté de ce format est que, Chayka n’étant plus seule à la production, non seulement vous aurez des vulgarisations agrémentées de fictions (comme d’habitude), mais aussi des entretiens avec le monde de la recherche, des clips, un motion design intense, le tout dans un cadre très particulier que vous avez déjà pu goûter dans la vidéo : 

Nos projets ayant été refusés deux fois au CNC ainsi qu’auprès d’autres financeurs, nous autofinançons ce premier épisode : qu’il y ait une suite ou non dépendra de vous via un financement participatif Ulule. Si vous pouvez participer et que vous êtes suffisamment nombreux à partager votre enthousiasme pour faire connaître à d’autres le projet, alors nous pourrons envisager de continuer à fomenter d’autres épisodes avec le soutien d’une production, de monteurs, de motion designers et d’autres talents. 

 Voici l’équipe et les participants du premier épisode de HUB : 

Réalisation & Direction artistique

Chayka Hackso

Ecriture

Chayka & Viciss Hackso

Relecture et intervention scientifique 

Kelly Duchemin 

Production 

UME AGENCY – Marie Camier Théron

Co-production

L’équipe video 

Interviews et assistance à la réalisation

Arnaud Constant & Nicolas Thomas

Pré-montage

Nicolas Thomas

Avec la participation de 

Félicien Faury

Musique originale

Scorch

Motion design

Pakom

Motion design, VFX & sound-design

Technicien

Miniatures

Julien lacoue

Comme d’habitude, nous refusons la pub et les sponsors par cohérence avec ce que nous racontons ; le contenu sera accessible à tous bien évidemment, et il bénéficiera aussi d’une relecture scientifique. 

Les projets qui avaient refusés :

Le contenu s’inscrit dans le temps des élections : nous parlerons de psychologie sociale politique avec des thèmes qui font écho aux actualités. Cela risque de chauffer dans les commentaires, mais vous avez toujours été une communauté présente, bienveillante et souvent passionnante, vos messages permettront de résister et de montrer qu’Internet n’est pas que composé de haine gratuite, mais peut être courageusement partageur, intéressant, connecteur. C’est plus important que vous ne l’imaginez : votre absence de haine dans vos commentaires est un véritable rempart au dooming pour tous ceux qui peuvent voir cet édifice de mots plein d’espoir se construire. On vous remercie d’avoir été là sur les épisodes précédents, d’avoir partagé vos témoignages, vos idées, bref tout ce qui a pu illuminer l’espace des commentaires. 

Si le soutien financier sera fondamental pour la suite des épisodes, votre soutien à travers les partages de la campagne et des contenus, les commentaires non haineux, tout comptera très fort. 

Vous pouvez vous préinscrire à la campagne Ulule ici : 

➡ HUB 404 : la nouvelle série YouTube de Hacking Social – Ulule ⬅

Nous communiquerons sur ces réseaux sociaux : 

📢 BlueSky : @hackingsocial.bsky.social

📢 Youtube / onglet communauté : Hacking Social

📢 Instagram : Hackso (@horizons_hackso)

Il est aussi possible de nous soutenir indépendamment de cette campagne Ulule via des plateformes de dons : 

✨ PayPal

✨Patreon

✨Tipeee

Quelle que soit l’issue de la campagne, sachez que nous vous sommes déjà profondément reconnaissantes de nous soutenir dans cette aventure qui a commencé il y a désormais treize ans.

Merci à tous les donateurs, aux tipeurs (qu’ils soient sur PayPal, Tipeee, Patreon, Liberapay), merci à tous les commentateurs non autoritaires, merci aux silencieux partageurs !

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05.10.2026 à 11:20

[PS4] La fin de la relation parasociale : deuil, rupture, trahison

Viciss Hackso

Cet article est la suite de : La bibliographie complète du dossier est ici :…
Texte intégral (3720 mots)

Cet article est la suite de :

La bibliographie complète du dossier est ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial

Ce dossier est disponible aussi :
📖 en livre papier : Parasocial Livre
🗏 en pdf : Parasocial-HS.pdf

Les relations parasociales, on l’a vu, ont énormément de points communs avec les relations sociales IRL : ainsi, on peut aussi connaître des ruptures, des sentiments de trahison, et des deuils parasociaux.

Le deuil parasocial

Toute rupture peut engendrer des fortes réactions émotionnelles, au point que les personnes requièrent une aide psychologique1. Et plus il y aura d’attachement, plus il y aura des émotions négatives difficiles à vivre2.

En cas de deuil, celui-ci sera vécu à la fois personnellement comme collectivement, par exemple par des veillées collectives autour des lieux liées à la figure médiatique venant de décéder3. Ceci étant dit, le chercheur Meyrowitz soutient que le parasocial est comme embaumé : les œuvres restant accessibles, l’amitié médiatique ne meurt pas vraiment. Et effectivement on pourrait commencer un parasocial positif avec une célébrité morte depuis longtemps, parce que ses œuvres restent accessibles et vivantes.

En 2010, Sanderson et Cheong constatent que l’accès aux réseaux sociaux facilite les étapes du deuil en permettant aux personnes d’exprimer leur sentiments et aussi de se joindre aux manifestations du deuil d’autrui.

si vous souhaitez en savoir plus sur l’origine des étapes de deuil cliquez ici

En 1969, La psychiatre Kubler Ross, voyant le manque de données sur les patients en phase terminale d’une maladie, a remarqué la présence de ces phases : le travail de deuil ne suit pas un ordre précis, parfois certaines phases ne sont pas présentes. Par contre, elle remarque que la personne en vit toujours au moins deux.

Les cinq principales étapes du modèle sont 4:

  1. Déni (denial). Exemple : « Ce n’est pas possible, ils ont dû se tromper. »
  2. Colère (anger). Exemple : « Pourquoi moi et pas un autre ? Ce n’est pas juste ! »
  3. Marchandage (bargaining). Exemple : « Laissez-moi vivre pour voir mes enfants être diplômés, se marier… », « Je ferai ce que vous voudrez, faites-moi vivre quelques années de plus. »
  4. Dépression (depression). Exemple : « Je suis si triste, pourquoi se préoccuper de quoi que ce soit ? », « Je vais mourir… Et alors ? », « Je vais bientôt mourir, alors à quoi tout cela sert-il ? »
  5. Acceptation (acceptance). Exemple : « Maintenant, je suis prêt, j’attends mon dernier souffle avec sérénité. », « Ça va aller. », « Je ne peux pas le combattre ; je fais aussi bien de me préparer. »

A noter que ce modèle a été parfois réutilisé dans le monde du management pour forcer à la démission des gens ou les faire accepter l’inacceptable, ce qui a pu conduire à des suicides dans l’affaire France Télécom5. Ce n’est pas un usage convenable des étapes du deuil, puisque ce schéma a été conçu pour comprendre ce qui peut se passer lorsqu’on vit un drame qui n’est absolument pas changeable, négociable. Or, dans l’entreprise, les changements sont dus à des politiques et à des décisions humaines, donc n’ont rien de commun avec un cancer inarrêtable, mais au contraire changeable, négociable, re-concevable.

Ce travail de deuil vaut aussi pour des personnages de fiction. Par exemple, Daniel et Weterman (2017) ont étudié la mort d’un personnage de Game of Thrones et les réactions à celui-ci sur Twitter. 93% des réactions rentraient dans le schéma du deuil. La colère et la négociation sont restées constantes tout au long des 10 jours d’étude. L’acceptation a progressé, mais le déni a aussi progressé au fil du temps : la nature fictive de cette mort faisait espérer un moyen de faire revenir le personnage6.

La rupture parasociale

La rupture parasociale peut advenir par exemple quand une figure se retire (ou est retirée) de l’antenne. Cohen (2003) a réutilisé une échelle de réaction post rupture de Barbara et Dion (2000) pour mesurer :


Réaction à une rupture parasociale (Cohen, 2003)

Si ma figure médiatique préférée était retirée de l’antenne…

1. Je me sentirais seul.

2. Je regarderais un autre programme avec la même figure.

3. Je serais moins enthousiaste à regarder la télévision.

4. Je regarderais à nouveau les émissions où elle apparaissait.

5. Je me sentirais comme le fait d’avoir perdu un ami.

6. Je me sentirais triste.

7. Elle me manquerait.

8. Je chercherais une autre personne à aimer.

9. Je chercherais des informations sur elle.

10. Je serais désappointé.

11. Je serais en colère.


Il y avait une corrélation positive entre l’intensité parasociale et cette échelle, et les personnes avec un style d’attachement anxieux (c’est-à-dire ayant un désir d’intimité plus important que le partenaire et une moindre confiance en l’avenir) étaient davantage concernées. Encore une fois, plus y a d’attachement, plus la fin du lien peut être douloureuse .

Sans que la figure médiatique soit hors antenne, les personnes peuvent rompre une relation parasociale en raison de divergences politiques. Ainsi Tukachinsky Foster et Downey (2022) montrent que lorsque des figures médiatiques tiennent des propos politiques contraires aux convictions des personnes, cela nuit à la relation de confiance. Leur expérience consistait à exposer des participants à des fils Twitter d’acteurs (Jack Black, Dwayne Johnson et Ryan Gosling) adoptant une posture libérale ou conservatrice sur le contrôle des armes et l’immigration. Quand ils étaient en désaccord, ils se sentaient rejetés par la célébrité, il y avait une diminution des relations parasociales amicales. Mais ceux qui appréciaient auparavant la célébrité étaient plus enclins à dissocier l’acteur de leurs opinions politiques, trouvant un moyen d’apprécier leur travail tout en étant en désaccord avec elle . C’est une stratégie très courante pour maintenir des amitiés, que de minimiser les aspects négatifs pour préserver les perceptions et les relations positives.

Il peut aussi y avoir rupture parasociale quand on découvre que la figure médiatique a commis des transgressions morales. Cette transgression est définie par les chercheurs comme tout acte entrepris par une figure médiatique violant ce qui est considéré comme acceptable par la société et, ce faisant, sapant la confiance ou les attentes du public7. C’est un dilemme pour les spectateurs, parce qu’ils luttent pour trouver un équilibre entre leur affection pour la figure et leur intégrité morale. Advient alors une dissonance cognitive qui doit être traitée. Cela peut se faire par rationalisation : ils vont réinterpréter les transgressions et leurs conséquences afin que leurs propres normes morales ne soient pas violées8. Cela peut se faire en se disant que ce n’est pas si grave que ça a en avait l’air par exemple.

Ils peuvent aussi dissocier la performance de la personne : cela permet de dénoncer les transgressions, tout en continuant à apprécier personnellement la performance professionnelle de la célébrité9. Cette deuxième voie serait suivie par des « non fans » qui n’ont qu’un léger attrait pour la figure. Par contre, le fan serait rationaliserait :

« [Premièrement] Un “fan” a tendance à éprouver un attrait holistique robuste pour la véritable “personne privée” derrière la personnalité publique […] Deuxièmement, l’engagement des fans envers une célébrité n’est pas une activité purement rationnelle et individuelle, mais se caractérise par une éthique communautaire, des fantasmes partagés et des “fantagonisms” — qui désignent les luttes militantes des fans pour revendiquer une “signification personnelle” et une “possession” intense de l’œuvre de la célébrité (Duffett, 2013 ; Johnson, 2007).

Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)

À cela on peut rajouter des biais comme l’erreur fondamentale d’attribution : pour les figures médiatiques populaires, leurs transgressions vont affecter très fortement le parasocial du public, contrairement aux figures impopulaires qui transgressent à même hauteur. Mais les actes de la figure populaire seront attribués à la situation, et pour celles impopulaires, les transgressions seront attribuées à ses dispositions10. Les figures populaires sont également plus pardonnées.

Les chercheurs11 résument le phénomène comme “plus d’amour, plus de souffrance, mais plus d’indulgence”, indulgence advenant notamment quand la figure présente des excuses : le parasocial va moins chuter, mais les fans auront quand même des réactions émotionnelles négatives. Autrement dit, lorsqu’on aime énormément une figure médiatique, on peut être plus dévasté par ses erreurs, mais pour protéger et maintenir la relation facilement on peut être automatiquement dans l’erreur fondamentale d’attribution, et dans le cas de celle détestée on emploie un biais d’internalité “c’est de sa faute”, qui va dans la continuité de la détestation qu’on maintient. La vérité est que tout problème a toujours des causes à la fois situationnelles et dispositionnelles s’entremêlant, et que des dispositions peuvent avoir des causes situationnelles, que des situations peuvent être construites, entretenues pas certaines dispositions ; la réalité se situe dans la co-construction entre les structures internes de l’individu et les forces externes de son environnement, en un gameplay permanent capable parfois de transformer le game de la situation.

En 2021, Tukachinsky Foster relève que les fans ont une attitude négative envers les transgressions, mais conservent leur affection ; ils emploient différentes stratégies pour réduire leur dissonance cognitive et justifier leur pardon. Parmi ces stratégies, ils peuvent refuser de croire les articles relatant la transgression, rechercher des excuses concernant les actes, et minimiser la gravité des actes : ainsi, c’est ce qui explique pourquoi le parasocial peut avoir une très mauvaise image, notamment dans les cas de VSS. Cette attitude amène au refus de croire les victimes, ce qui est très dommageable et n’aide pas à faire justice. J’ai l’impression que si la figure médiatique emploie des techniques de Darvo, des fans dans l’erreur d’attribution pourraient donc encore plus attaquer les victimes, les accusant de mensonges :

Ceci étant dit, l’erreur serait d’associer ces biais à tout ce que représente le parasocial : comme on l’a déjà dit, l’expérience parasociale peut être vécue sans pour autant être dans ces biais.

On a donc vu ici que la relation parasociale positive peut se terminer comme une relation classique, avec certes des étapes de deuil potentiellement douloureuses, mais “proprement”, si le public fait attention à ne pas être dans des biais d’attributions. Cependant, on va voir dans le chapitre qui sera publié la semaine prochaine un public qui ne va ni bénéficier des bons effets parasociaux avec la figure médiatique parce qu’elle l’a déteste, mais qui en plus va parfois chercher à s’y s’exposer, sans vouloir faire ce travail émotionnel de rupture : les anti fans.

La suite : [PS5.1] Antifan : désaimer, détester, puis haïr activement une figure médiatique


Note de bas de page

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Toute la bibliographie est disponible ici :

1 McCarthy (1997)

2 Barbara et Dion (2000)

3 Meyrowitz (1994)

4 Modèle de Kübler-Ross — Wikipédia

5 RAPPEL France Télécom : « Humiliation, dépression, démission: l’offre triple play de France Télécom » | Souffrance et Travail ; « ils ont failli me tuer » Talaouit Vincent

6 Et effectivement c’était le cas dans la fiction.

7 Finsterwalder (2017)

8 Lee & Kwak (2016).

9 Bhattacharjee (2013)

10 Hu, Young, Liang et Guo (2018)

11 Hu (2016, 2018)


🃏Cartes
🃏

⬧ Parasocial embaumé. Même quand une figure médiatique meurt, le lien ne disparaît pas forcément : les œuvres restent accessibles, rejouables, transmissibles, et peuvent même permettre à de nouvelles personnes de commencer une relation parasociale après sa mort.

⬧ Deuil parasocial. La fin d’un lien parasocial peut produire une vraie peine, parfois vécue personnellement et collectivement, parce que l’attachement fonctionne émotionnellement comme un lien social.

⬛ Victimisation secondaire.  Quand les fans refusent de croire une transgression, cherchent des excuses ou minimisent les faits, le parasocial peut devenir un bouclier pour l’agresseur et une seconde victimisation des victimes.


Vous souhaitez voir ce sujet en vidéo ? Vous pouvez participer à notre crowdfunding ici : HUB 404 : la nouvelle série YouTube de Hacking Social – Ulule
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28.09.2026 à 11:10

[PS3.3] Quand le parasocial engage et politise

Viciss Hackso

Cet article est la suite de : La bibliographie complète du dossier est ici :…
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La bibliographie complète du dossier est ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial

Ce dossier est disponible aussi :

📖en livre papier : Parasocial Livre

🗏 en pdf : Parasocial-HS.pdf


Dans les commentaires du sondage que nous avions effectué et présenté dans le premier article de ce dossier, certains avaient argué que le parasocial, comme tout divertissement, était dépolitisant. C’est absolument l’inverse que montre la recherche, si le politisant est définit par des mesures concrètes d’inscriptions sur les listes de votes, des votes, des actes d’engagement comme signer des pétitions, faire des dons, etc. Certains peuvent imaginer que la politisation consiste à avoir une somme d’idées à vendre et à chercher à convaincre, mais en psycho sociale on sait à quel point il peut y avoir une distance considérable entre ce que l’individu peut arguer dans ses idées et discours par rapport à ses actes concrets qui peuvent être à l’inverse : ainsi par norme sociale on pourrait avoir un discours de gauche, par exemple ne pas hésiter à se dire défendre le droit des femmes et s’offusquer du racisme, puis IRL ne pas cesser d’être sexiste et raciste. Ainsi, quand il s’agit de politique et d’engagement, et parce qu’elle préfère les méthodes scientifiques pour avancer, la psychologie sociale va tenter de mesurer les comportements concrets plutôt que les discours. Évidemment, vous pourriez arguer que ce n’est pas suffisant comme comportement politique ou ne pas être d’accord sur la politisation telle que balisé précédemment. Mais lorsqu’on regarde du côté d’expériences comme dans le protocole de Milgram impliquant de faire vivre une situation d’oppression majeure dont on est l’acteur qui obéit de façon destructive, ceux qui arrivent à désobéir et faire cesser la souffrance (feintée) sont ceux qui ont déjà eu préalablement ces petits comportements politiques. Autrement dit, cela a beau être ridiculisés, estimés comme pas assez par certains qui valorisent davantage la pureté de la pensée et des idées comme chemin politique, il n’empêche que ceux qui vont agir concrètement pour ne pas être des oppresseurs et faire cesser la souffrance sont ceux qui ont déjà fait ces petits actes concrets, qu’importe leur bagage intellectuel et idéologique « correct » ou « incorrect » au sujet de la politique en tant qu’édifice intellectuel. Nos actes passés pèsent plus lourd dans la balance de nos actes politiques présents que nos idées, même les plus joliment et correctement élaborées.

Ainsi désolé de vous choquer, mais on ne va pas commencer à parler de grands penseurs de la politique pour cette question de politisation, mais de la chanteuse populaire Taylor Swift.

En 2018 alors que des élections sont en cours aux USA, Taylor Swift publie ce post sur instagram  Instagram https://www.instagram.com/p/BopoXpYnCes/ :

« J’écris ce message à propos des élections de mi-mandat du 6 novembre prochain, pour lesquelles je voterai dans l’État du Tennessee. Par le passé, j’étais réticente à exprimer publiquement mes opinions politiques, mais suite à plusieurs événements survenus dans ma vie et dans le monde ces deux dernières années, mon point de vue a radicalement changé. J’ai toujours voté et je voterai toujours en fonction du candidat qui protégera et défendra les droits humains que nous méritons tous dans ce pays. Je crois en la lutte pour les droits LGBTQ+ et je considère que toute forme de discrimination fondée sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre est inacceptable. Je crois que le racisme systémique dont sont encore victimes les personnes de couleur dans ce pays est terrifiant, révoltant et omniprésent.
Je ne peux pas voter pour quelqu’un qui ne sera pas prêt à se battre pour la dignité de tous les Américains, quelles que soient leur couleur de peau, leur identité de genre ou leurs préférences sexuelles. Marsha Blackburn est candidate au Sénat dans l’État du Tennessee. Bien que j’aie voté par le passé pour des femmes et que je souhaite continuer à le faire, je ne peux pas soutenir Marsha Blackburn. Son bilan de vote au Congrès me consterne et m’effraie. Elle a voté contre l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. Elle a voté contre le renouvellement de la loi sur la violence contre les femmes, qui vise à protéger les femmes contre la violence domestique, le harcèlement et le viol. Elle estime que les entreprises ont le droit de refuser de servir les couples homosexuels. Elle estime également qu’ils ne devraient pas avoir le droit de se marier. Ce ne sont pas les valeurs que je partage dans le Tennessee.
Je voterai pour Phil Bredesen au Sénat et Jim Cooper à la Chambre des représentants. Je vous en prie, renseignez-vous sur les candidats de votre État et votez pour celui ou celle qui représente le mieux vos valeurs. Nombre d’entre nous ne trouveront peut-être jamais de candidat ou de parti avec lequel nous sommes d’accord à 100 % sur tous les sujets, mais nous devons voter malgré tout. Ces deux dernières années, de nombreuses personnes intelligentes, réfléchies et responsables ont atteint l’âge de 18 ans et ont désormais le droit et le privilège de faire entendre leur voix. Mais avant cela, il faut s’inscrire sur les listes électorales, ce qui est rapide et facile. Le 9 octobre est le dernier jour pour s’inscrire sur les listes électorales dans l’État du Tennessee. Rendez-vous sur vote.org pour trouver toutes les informations. Bon vote ! 🗳😃🌈 »

En 24 heures, suite à ce post les bureaux de vote étasuniens enregistrent 65 millions de nouveaux votants d’un coup : c’est un vrai petit miracle d’engagement civique qui s’est produit grâce à la chanteuse. Le candidat qu’elle soutenait dans son État n’a pas été élu, mais elle a eu un impact sur le nombre de votants dans le pays entier.

En 2018, les chercheuses Nisbett et Dunn vont chercher à comprendre ce qui s’est passé avec ce post. Ils vont donc interroger 153 participants de différents partis et d’origine diverse : ils testeront sur eux la relation parasocial à Taylor Swift, mais également d’autres indicateurs comme la réactance, la persuasion perçue, le transport, et différentes intentions comportementales comme rechercher plus d’informations, l’engagement civique et le vote.

La théorie soutenue par les chercheuses est que l’adhésion à un message n’est pas directement implantée parce qu’on aime la figure médiatique : c’est parce qu’il y a plutôt un traitement actif du texte, une lecture attentive de celui ci qui nous transporte. Et ce même traitement attentif pourrait aussi générer de la réactance, c’est-à-dire qu’on rejette la persuasion qu’on va ressentir comme une tentative de nous priver de notre liberté et on fait l’inverse de ce qui est dit dans le message. On sait via d’autres recherches que s’il y a parasocial, alors la réactance diminue.1

Nous avons parlé plus longuement de la réactance ici :

Le transport est une notion qui me fascine, car elle concerne notre immersion dans un texte qui va nous transporter en lui. Il n’y a pas besoin de savoir qui est l’auteur pour aimer le texte, ce sont les caractéristiques liées à la qualité du texte et la façon dont le lecteur s’y accroche (tant à cause de ses qualités que des raisons personnelles au lecteur comme ses goûts, comment ça lui parle) qui va générer le transport, qui même mesuré par des échelles psychométriques reste toujours mystérieux. Je mets ici l’échelle en question (Green et Brock, 2013), car je trouve qu’au-delà d’avoir un indicateur de ce transport pour évaluer l’effet d’un texte, l’échelle pourrait servir à auto évaluer son propre rapport aux œuvres, voire même des activités qui n’ont pas d’intention artistique quant à l’expérience qu’il vient de se passer :


Transport narratif

Pour chaque affirmation, indiquez votre degré d’accord.

1. Pendant ma lecture, je pouvais facilement visualiser les événements décrits.

2. Pendant ma lecture, j’étais attentif à ce qui se passait autour de moi.

3. Je pouvais m’imaginer dans la scène.

4. J’étais mentalement absorbé par le récit.

5. Après la lecture, j’ai facilement réussi à l’oublier.

6. J’aurais aimé connaître la fin.

7. Le récit m’a touché émotionnellement.

8. Je me suis surpris à imaginer d’autres dénouements.

9. Mon esprit vagabondait pendant ma lecture.

10. Les événements du récit sont pertinents pour ma vie quotidienne.

11. Les événements du récit ont changé ma vie.

12. J’avais une image mentale très nette de [nom du personnage].


Voici ce que les chercheuses ont trouvé sur l’effet du post insta de Taylor Swift :

Le niveau de relation parasocial va prédire le transport, et parce qu’il y a transport, alors on peut prédire moins de réactance. Comme on pouvait le prévoir avec les autres études sur la réactance et le parasocial, il n’y a pas de lien trouvé entre les phénomènes.

Le niveau de relation parasocial va prédire dans une certaine mesure la force de persuasion, le fait que le message soit perçu convaincant. Mais c’est surtout quand il y a transport qu’on peut prédire que le message sera perçu convaincant.

On passe ici à l’effet sur les comportements : le niveau de parasocial n’est pas vraiment en lien avec la recherche d’informations supplémentaires suite à l’exposition au message. Là encore c’est le fait d’avoir été transporté par le message qui a le plus de force.

On retrouve la même chose pour l’engagement civique :

Et pour le vote :

À chaque fois le parasocial seul a certes un lien avec l’action, mais c’est surtout amplifié lorsqu’il y a le transport par le message. Ainsi les chercheuses en concluent que contrairement aux idées reçues assez dénigrantes sur les fans, ces derniers ne vont pas négliger pour autant le traitement, la lecture des messages. Et c’est bien via cette lecture — qui va les transporter ou non — qu’ils vont s’engager dans des comportements importants. La qualité du message reste donc essentielle même pour une star qui semble avoir déjà une notoriété importante : elle n’aurait pas généré autant de votes si son message avait été médiocre, incapable de toucher quiconque. Et pour générer ce transport, oui le parasocial compte puisqu’il est comme les bagages de son auteur dont on aurait eu connaissance avant : si vous savez que l’auteur a des cadavres dans son coffre, votre transport dans le véhicule de son message ne va pas être pareil, vous allez réinterpréter ses propos sous l’angle de sa tendance criminelle, alors que si vous n’avez aucune connaissance de ce qu’il y a dans le coffre, il est peu probable que vous interprétiez les choses comme venant de la bouche d’un tueur, à moins d’être très méfiant envers les gens.

Le parasocial compte donc pour des questions politiques, et cela n’est pas que le propre de Taylor Swift : à Macao, chez les étudiants, la relation parasociale et l’identification à des célébrités connues pour leur engagement politique ou civique était un facteur prédictif d’une plus grande efficacité politique, ce qui, à son tour, entraînait un engagement accru et des actions concrètes telles que la signature de pétitions ou les dons à des œuvres caritatives2

Des recherches3 ont montré que le lien parasocial avec les animateurs de radios politiques prédit non seulement une écoute intentionnelle et fréquente, mais aussi la mise en pratique des conseils de l’animateur concernant des problématiques sociétales spécifiques. Les chercheurs expliquent que ce qui se passe chez l’auditeur est à la fois un attrait pour des contenus partisans qui vont informer, mais aussi satisfaire un besoin relationnel ; d’autres recherches4 montrent que pour les auditeurs les plus actifs, les radios politiques satisfont la recherche d’informations politiques, l’interprétation de la réalité et le besoin de compagnie.

L’effet peut être aussi retrouvé concernant l’engagement politique pour une cause spécifique qui va au-delà des appartenances à des partis : Steve Irwin, personnalité télévisuelle populaire en Australie est devenu l’un des défenseurs de la conservation de la faune sauvage le plus connu et le plus apprécié. Après sa mort, une recherche a montré qu’une relation privilégiée avec Irwin était un facteur prédictif du soutien à la conservation de la faune sauvage, indépendamment de l’idéologie politique des individus5. Les chercheurs précisent que l’impact d’Irwin à cet égard est d’autant plus remarquable que les opinions sur la conservation sont habituellement partisanes politisées6.

On a vu que le parasocial même avec des personnages fictifs avaient des effets positifs concrets sur les personnes (notamment sur la construction de leur identité, leur estime de soi) : est-ce que ces personnages peuvent aussi avoir un effet sur la question politique ?

Quand les personnages fictifs nous empuissante à agir politiquement

De 1999 à 2006, la série The west wing  met en scène un président fictif, présenté comme intelligent, drôle, charismatique, héroïque et incarnant des valeurs que les Étasuniens recherchent chez leurs élus7. En conséquence, les personnes ont eu une vision plus favorable des dirigeants, qu’ils soient républicains ou démocrates.8

Une autre étude9 a révélé que le public régulier de Madam Secretary, The Good Wife et Scandal (des séries politiques mettant en scène des femmes dans les rôles principaux) avait un intérêt accru pour la politique, un meilleur sentiment d’efficacité personnelle et une participation politique concrète (présence à des événements politiques, diffusion de pétitions, contacts avec des élus). Même si les hommes et les femmes avaient des préférences différentes (scandal pour les femmes, Madam secretary pour les hommes), ces effets d’intérêt pour la politique et la participation étaient aussi vrais qu’importe le genre.

A ma connaissance, il n’a pas été testé l’effet de séries comme house of cards10 sur les comportements politiques, mais un lien parasocial a bien été soulevé par la série :

« À mille lieues des idéaux patriotiques de Bartlet [de la série West Wing], Underwood était un politicien immoral, animé par une soif de pouvoir et de vengeance. Si la présidence de Bartlet offrait une vision optimiste d’institutions gouvernementales œuvrant sincèrement à l’amélioration de la vie des citoyens, celle d’Underwood reflétait une vision machiavélique de la faillibilité et de la corruption du gouvernement. De prime abord, cela semblerait faire de Frank Underwood un candidat improbable pour établir un lien parasocial avec les téléspectateurs. Pourtant, comme l’ont démontré Oliver et al. (2019), le choix stylistique de faire briser régulièrement le quatrième mur par Underwood et de s’adresser directement au public a semblé susciter chez les spectateurs un sentiment d’interaction et de complicité. Il convient de noter que l’étude s’est concentrée sur l’influence politique et n’a pas mesuré directement l’influence sociale, mais les résultats suggèrent néanmoins que les drames politiques peuvent encourager l’affinité entre les téléspectateurs et les politiciens fictifs, même s’ils sont présentés comme immoraux ou socialement indésirables »11

Le parasocial des politiciens

On a évoqué précédemment que les personnes sous-évaluaient leur relation parasociale aux personnes. Et cette sous-évaluation a été particulièrement visible concernant les politiciens.

Par exemple, Paravati en (2020) a montré que les personnes exposées au fil Twitter de Trump éprouvaient un parasocial plus fort à son égard, ce qui, en retour, augmentait sa popularité auprès de ceux qui partageaient ses opinions. Comme l’ont conclu les auteurs : « Lorsque des personnes ayant une idéologie politique similaire à celle de Trump lisaient son fil Twitter, elles avaient l’impression de le connaître personnellement, ce qui laissait présager qu’elles l’apprécieraient encore plus »

Toujours pour Trump, Cohen et Holbert (2021) ont utilisé un panel d’adultes américains pour déterminer si les relations parasociales pouvaient prédire son soutien. Le modèle statistique a permis d’expliquer 82 % de la variance du soutien au président Trump. Autrement dit, c’est majoritairement parce qu’il y a du parasocial envers Trump que les gens l’ont soutenu à cette époque. Dans l’étude, c’était de loin le facteur prédictif le plus puissant du soutien, même en tenant compte de variables sociodémographiques et politiques telles que la confiance en Trump, le soutien à ses politiques ou l’appartenance au Parti républicain.

Le parasocial compte aussi pour d’autres figures politiques comme le président Ryan et la secrétaire d’État Clinton.

Des chercheurs12 expliquent la longévité au pouvoir de Netanyahu par les liens parasociaux avec ses électeurs. Et effectivement certaines analyses de données, portant sur deux campagnes électorales en Israël ont apporté un certain soutien à cette explication.

Ainsi, bien que cela apparaissent un poncif des campagnes électorales que de voir les politiciens « embrasser des bébés en campagne ou arbitrer un concours de mangeurs de hot-dogs lors d’une foire agricole »13, Gilson (2012) dit que cela constitue en réalité une méthode sophistiquée pour susciter du parasocial à l’égard des électeurs.

Et on peut relever des tas d’activités de leur part qui pourraient être perçues comme des façons d’accroître le parasocial à leur égard ; voici tout ce que je relève juste de mon côté :

  • participer à des activités médiatiques qui entremêlent politique et divertissement :
Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :

Par exemple en 2001, dans une émission de France 2  « Tout le monde en parle », Thierry Ardisson reçoit Michel Rocard ancien Premier ministre et c’est une des séquences les plus citées lorsqu’il s’agit de parler de l’histoire de la politique entertainement (divertissement) en France : le début de l’interview est classique, ils parlent de son parcours politique, de façon plutôt élogieuse, Rocard se dit même flatté qu’une de ses mesures (la csg) soit considérée par Ardisson comme positive. Les blagues du co-animateur Baffy sont relativement dans le sujet. Rocard s’excuse quasi ironiquement d’avoir parlé de politique, Ardisson dit « on n’est pas contre la politique », Baffy continue la réplique « contre les chieurs », « c’est une catégorie à laquelle j’essaye de ne pas appartenir, mais parfois je suis con ». Rires. Rocard veut réussir à jouer le jeu, et clairement, l’entrée élogieuse semble l’avoir boosté. Puis advient une séquence où il ne s’agit que de parler de sexe, et viendra la fameuse question « est-ce que sucer c’est tromper ? » d’Ardisson à laquelle il répondra non.

Ou encore l’émission Ambition intime une émission de Karine Le marchand qui veut dévoiler la « dimension humaine » des politiciens, un exemple ici avec Sarkozy :

Si vous avez déjà vu ou ne voulez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé/débunkage :

L’ex-président rentre dans un « presque chez lui », un appartement mis en scène avec des photos personnelles accrochées partout, Karine Le Marchand lui allume même une bougie. Ils décident mutuellement de laisser tomber l’appellation « monsieur le président » pour s’appeler par leurs prénoms, installés sur le même canapé.

La mise en scène et ces choix de prénoms créent une intimité de face-à-face égalitaire, puis elle lui fait dérouler des récits d’enfance et de vulnérabilité, soutenus par des extraits de sa femme, d’un de ses enfants et de Bernadette Chirac. Cette auto-divulgation est considérée par la recherche comme un pilier fondamental pour susciter l’affection et créer une relation parasociale14.

Dans le même ordre d’idée, Sarkozy confie par exemple que le jour de son élection en 2007, il était triste pour Chirac et pour des raisons personnelles. Le Marchand, comme pour d’autres entretiens, va appuyer sur son attractivité sociale/physique soulignant par exemple son énergie « légendaire », électrique, qui « impressionne », son pouvoir de persuasion, ce qui peut faire pont pour encourager à ce que les spectateurs soient aussi attirés envers le premier président français à avoir fait de la prison. Il y a aussi des récits de l’homme ordinaire, il est amené à parler de son divorce, de sa rencontre avec Carla, de l’éducation de ses enfants, d’avoir grossi puis maigri grâce au jogging : ici il s’agit aussi de le redescendre du piédestal du pouvoir, ce qui peut stimuler l’homophilie nécessaire au parasocial où les personnes peuvent se dire qu’il est comme eux.

Et maintenant la politique-entertainement a aussi place dans des formats YouTube :

Si vous avez déjà vu ou ne voulez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé :

Avant même le début de la rencontre, la vidéo s’inscrit dans une dynamique de relation parasociale. La rencontre est le fruit d’un défi lancé par le Président : si les créateurs atteignaient 10 millions de vues sur une vidéo de sensibilisation, ils tourneraient à l’Élysée. Cela donne au public le sentiment d’avoir cocréé le contenu et d’être l’initiateur de cette interaction privilégiée.

Dès les premières secondes, les codes protocolaires sont brisés pour simuler une rencontre entre « potes », puis vient le concours d’anecdotes où il s’agit d’abord de se mettre d’accord sur les gages. Si les créateurs gagnent, Macron doit poser un cadre avec leurs visages sur son bureau lors d’une allocution officielle et eux devront faire de l’avion dans la Patrouille de France. Les révélations d’anecdotes créent une intimité, renforcée par le ton et l’ambiance amicale posée par les youtubeurs. Macron joue le jeu, et a accepté qu’un groupe de métal joue dans les jardins de l’Élysée, ce qui le rend « sympa ».

Le parasocial, c’est aussi shitposter sur les réseaux sociaux comme un utilisateur lambda pour répondre aux manifestants du mouvement « no king » dénonçant sa politique :

Si vous avez déjà vu ou ne voulez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé/débunkage :

Trump a posté une vidéo IA où, une couronne sur la tête, il pilote un avion de chasse qui « chie » sur les manifestants.

Les parasocialiseurs de ces figures n’y verront pas une manœuvre stratégique et cynique d’engager des voix, et les adversaires politiques ne feront que souligner à quel point ce n’est pas réel, mais complètement fabriqué pour engranger des voix. Et il y a, j’ai l’impression, tout un jeu lorsque des internautes identifient ce qui pourrait relever du parasocial pour en déceler une forme de vérité sur la personne et son lien au monde. Ainsi on trouve un nombre considérable de vues sur l’exercice « porter » un nourrisson :

Obama réussit à faire arrêter les pleurs d’un bébé (35 millions de vues en mars 2026) :

En France il y a comme une évaluation parasociale générale à la foire de l’agriculture et l’attitude du politicien envers les agriculteurs, l’appréciation de leurs produits et l’interaction avec les animaux, Chirac ayant mis un standard très haut à cet exercice, gagnant une espèce de palme à celui-ci.

Un reportage sur les agriculteurs qui estiment que c’était Chirac le meilleur président à leur événement :

Je ne vais pas vous encourager à voir ces évènements parasocialisants comme nécessairement cyniques, à visée manipulatoire : certaines apparaissent avec le temps et les incohérences comme assez peu sincères. Par exemple, Macron a d’une part surfé sur les réussites du Zevent :

Puis d’autres part, face aux émeutes liées à un meurtre d’un enfant par la police (sur laquelle il est censé avoir du pouvoir), accuse la pratique des jeux vidéos de nourrir la violence des émeutes, révélant un avis rétrograde qui annule littéralement la possibilité de sincérité concernant son message pour le Zevent.

Ce qui me semble important ici n’est pas de rejeter tout en bloque et se méfier continuellement, ni de jouer au jeu de la vérité à chaque instant parasocial, mais de simplement prendre note que oui, cela rend immensément sympathique Chirac cette façon dont il interagissait avec les vaches, cela rend immensément sympathique Obama de le voir si bien réussir à arrêter les pleurs d’un nourrisson, etc. Et à partir de là, j’ai l’impression qu’on peut voir clair et ne pas tout mélanger, par exemple en restant critique des politiques qu’a mené Chirac et pour lesquelles on s’est opposé tout en l’ayant trouvé sympathique dans son rapport avec les vaches. Autrement dit, j’ai l’impression que la meilleure parade à des manœuvres politiques manipulatoires basés sur le parasocial est tout simplement d’assumer un rapport parasocial qui pourrait naître en nous à l’égard d’un politicien, mais de le laisser à sa place de parasocial : oui, peut être qu’il serait fun de l’avoir à dîner parce que sa personnalité nous apparaît dans certains contextes fun, mais ce n’est pas pour autant qu’on sera transporté aveuglément dans ses discours et ses actes politiques qui demandent à être regardés avec d’autres lunettes que celles de l’unique sympathie.

C’est précisément envers ce parasocial instrumental chez certains politiciens que les critiques vont dire que la hausse d’un engagement politique chez des fans n’est pas vraiment une politisation, mais seulement un engagement superficiel, reposant uniquement sur des sentiments qu’une réflexion civique éclairée (Lee et shin, 2012). Donc, même après l’effet sur les chiffres d’inscriptions aux votes liés à Taylor Swift, le parasocial comme « dépolitisant » peut persister à être cru.

Seulement, j’ai l’impression que la première étude que l’on a vue déconstruit un peu tout ça : ce n’est pas seulement un sentiment d’affection pour la star qui va faire voter et soutenir un parti dénoncé, ce n’est pas uniquement parce que le politicien apparaît comme un type sympa avec on partagerait bien une bière qu’on va adhérer à ses discours. Il faut aussi du transport dans le discours présenté : ainsi si un shitpost de Trump mobilise le parasocial parce qu’il se comporte comme un utilisateur troll des réseaux sociaux davantage qu’un politicien, son shitpost est nécessairement lu comme un texte politique, on ne peut pas ignorer le message qu’il chie sur les manifestants, ainsi ces partisans ne sont pas juste séduits par l’attitude de poster de la merde comme un utilisateur troll lambda, mais aussi par le message dont la compréhension serait accessible même à de très petits enfants. Les fans ne sont pas aveugles au message, ils sont d’une certaine façon transportés par celui-ci parce que la forme et le fond les touchent, ils aiment ce message. Je pense que c’est vraiment très visible dans la série documentaire sur Trump dont nous avons parlé précédemment ( Retour chez mes potes trumpistes | HIGH SCHOOL RADICAL (1/4) | ARTE )

Ainsi pointer du doigt et mettre la faute sur le parasocial en lui-même comme dépolitisant me semble se tromper d’angle si on souhaite une politisation de plus haute qualité et des transports dans des messages plus complexes que seulement fait de jeux avec du caca. Il y a à se poser la question de pourquoi cela transporte les gens, autrement dit pourquoi ils aiment s’immerger dans cet univers. Et pour ce message en particulier, ça me semble limpide : ils veulent maintenir une domination sur le rival politique en l’humiliant et en le dénigrant de la pire des façons. Et idem pour le transport de voir Chirac s’amuser et profiter à fond du salon de l’agriculture, on peut aimer s’y transporter parce qu’on a des valeurs hédonistes très rattachées à la culture française (profiter à fond des liens sociaux, de la nourriture, passer du bon temps en toute prosociabilité avec les autres), dans un contexte très rattaché au paysage français commun peuplé de champs, de vaches. Après avoir conscience du parasocial qu’on ressent et qui nous fait rendre sympathique la personne, l’analyse de nos transports révèle des valeurs, des buts, des attitudes qui ont été ponctuellement partagés dans le discours explicite ou implicite de la séquence.


Note de bas de page

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La bibliographie totale est disponible ici :

1 Moyer Gusé (2008)

2 Wen et Cui (2014).

3 Rubin et Step (2000)

4 Hofstetter et Gianos (1997)

5 Brown (2010)

6 Ditmer (2022)

7 Holbert (2005)

8 Holbert (2003)

9 Hoewe et Sherrill (2019)

10 Oliver (2019)

11 Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)

12 Samuel Azran et Yarchi (2020) ; Sorek et Ceobanu, (2021) ; Tsfati (2021)

13 Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)

14 Miller, (1994) ; Derlega (2008) ; Chung & Cho (2017) ; Kim et Song (2016)


🃏Cartes

🃏

⬛ Pureté politique. Mépriser les “petits actes” politiques au nom d’une pensée plus pure ou plus radicale peut faire oublier que les petits comportements passés pèsent lourd dans la capacité future à agir concrètement.

⬧ Transport. Un message n’engage pas seulement parce qu’il vient d’une figure aimée : c’est parce qu’il a transporté, touché, résonné chez la personne qu’il en vient à la transformer.

⬛ Intimité instrumentale. Certains dispositifs fabriquent artificiellement de la proximité pour rendre une figure sympathique, familière ou “comme nous”, ce qui peut avoir un effet secondaire d’indulgence sur ces fautes.

★ Laisser le (para)social à sa place. On peut reconnaître qu’une figure nous paraît sympathique dans une scène précise, sans laisser cette impression contaminer toute l’évaluation de ses discours, ses actes, ses décisions et comportements.


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21.09.2026 à 09:23

[PS3.2]Quand le parasocial diminue les préjugés

Viciss Hackso

Cet article est la suite de : La bibliographie complète du dossier est ici :…
Texte intégral (7236 mots)

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La bibliographie complète du dossier est ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial

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C’est l’un des apports du parasocial qui me semble l’un des plus importants pour la société, et pourtant comme on l’a vu précédemment, il est rarement relevé. On ne parle de ce sujet que lorsqu’il y a débats sur les quotas, politiques anti-discrimination type DEI1. Et ce ne sont pas des débats tranquilles : l’extrême droite hurle dès qu’elle voit un personnage principal voire secondaire qui n’est pas un homme blanc cis hétéro dans une œuvre2, si les femmes présentes sont représentées de façon plus réaliste (ils exigent une sexualisation ainsi que des caractéristiques irréalistes)3, si leurs personnages préférés, des nazis en puissance, sont dénoncés comme des nazis4, hurle parfois même sur les personnages M&M’S « pas assez sexy » et trop « woke » à cause de leurs baskets5, s’il y a des possibilités de personnalisation liées aux LGBT dans les jeux. Leur intolérance semble infinie : par exemple, ils ont créé un mod anti DEI dans les Sims qui supprimaient la présence de personnage non blancs, de personnages en surpoids, de couples LGBT6.

Et de l’autre côté, il peut y avoir un débat sur ces politiques de quotas, ou sur le choix de mettre des personnages divers dans les productions parce que les diversités en question peuvent être très mal représentées. Ces diversités peuvent être extrêmement stéréotypées, leurs cultures piétinées, voire volées et exploitées pour faire de l’argent qui ne va jamais dans leur communauté. Tout cela ressemble à une colonisation de plus, n’offrant que le regard renouvelé du colon qui décide comment est ce peuple. Le contenu qui ouvre la porte à la diversité peut n’être qu’une fausse promesse pour attirer un public et se donner une image d’ouverture.

En résulte une tension particulière autour de la question de la représentation, les conditions structurelles dans laquelle elle doit advenir, et ce qu’elle alimente dans la société. Pour les créateurs osant proposer un contenu présentant une forme même microscopique de diversité qui ne s’inscrit pas dans un regard de dominateur, il s’agit de s’attendre à des vagues de haines avec des raids d’avis négatif qui tentent de pourrir l’image du contenu par tous les moyens, rendant invisibles les critiques honnêtes, positives, les véritables liens aux œuvres. Les gens peuvent ne pas oser être très loquaces dans ces conditions, s’exposant aussi au harcèlement s’ils osent affirmer leur attachement. On pourrait alors se dire qu’exposer son engagement et ses attachements parasociaux pourraient compenser ce climat délétère, même si on ne fait pas partie de la communauté discriminée qui prend cette haine de face. Seulement voilà, comme on l’a vu, la représentation ou tout simplement un simple clin d’œil de soutien par des gens non concernés, a pu être perçu comme très mauvaise et ne permettant pas de sortir de son regard empli de préjugés et d’intentions de domination coloniale, alors certaines personnes vont y voir du pinkwashing à combattre et considérer comme un noble objectif de stopper ce genre de projet. L’extrême droite jubile alors de voir tant de divisions et d’occasions de voir l’hypocrisie des progressistes et n’hésite pas à rajouter de l’huile sur le feu en créant de faux profils de gauche qui joueront à une pureté morale divisante et conflictuelle.

Avant même d’expliquer les résultats concernant le parasocial, en raison du climat de guerre qu’il y a parfois sur Internet (voire IRL) à ces sujets, je vous livre le résultat le plus clair à viser et qui peut avoir des bénéfices sur tout le monde : les personnes tirent un maximum de bienfaits de la présence de figures médiatiques ou de personnages comme eux dans diverses fictions si l’histoire est tout simplement bien écrite, sans être réduite à une somme de préjugés ou larvée de méconnaissance. Et cette bonne écriture peut advenir si la createurice derrière l’histoire fait effectivement partie de la communauté en question ou a fait appel à des personnes concernées qui ont pu corriger l’écriture des personnages. C’est également un bienfait pour les personnes non concernées puisqu’alors la fiction étant renseignée plutôt que stéréotypée, elles peuvent découvrir, apprendre et comprendre véritablement des éléments qui n’étaient pas du tout accessibles dans leurs environnements sociaux. Alors que le contenu stéréotypé maintient l’ignorance, voire est carrément manipulateur en donnant une image fausse du monde, l’emplissant de menaces imaginaires et de peurs complètement inutiles, d’impasses qui n’en sont pas, de combats qui ne résoudraient rien à nos vrais problèmes communs. Autrement dit, un bon contenu qui respecte la diversité ouvre les possibilités de tout le monde, et dans un monde plein de problèmes, ouvrir des possibilités n’est jamais inutile.

Quand une population majoritaire est exposée à des représentations médiatiques positives, cela peut réduire ses préjugés envers :

– les personnes noires (C. Kim & Harwood, 2020),

– les personnes musulmanes (Abrams et al., 2018 ; Alrababa’h et al., 2021 ; Murrar & Brauer, 2018 ; Siem et al., 2021)

– les personnes LGBTQA+. (Bond, 2021 ; Bond & Compton, 2015 ; Madžarević, & Soto- Sanfiel, 2018 ; Massey et al, 2021; McDermott et al., 2018; Miller et al., 2020 ; Wu et al., 2018),

– les immigrés (Igartua & Frutos, 2017 ; Wojcieszak et al., 2019),

– les personnes avec un trouble mental (Hoffner & Cohen, 2012, 2015, 2018 ; Lookadoo & Wong, 2020; Wong et al., 2017),

– les personnes avec des MST (So & Nabi, 2013)

– les personnes avec des handicaps (de Groot et al., 2021 ; Zhang & Haller, 2021)

Ce qui se passe, c’est que dans des conditions appropriées, une communication entre membres sociaux de groupe différents peut aider à réduire les préjugés : c’est l’hypothèse du contact qu’avait déjà posé Allport en 1954 pour des rencontres directes et qui s’avère être valable aussi pour l’expérience parasociale. Ainsi, même si cela paraît ridicule et que c’est particulièrement agaçant, il fait sens que l’extrême droite s’attaque à toute présence de figures ou personnages racisés, LGBT ou différents : les préjugés étant leur fonds de commerce, le but de leur croisade étant donc de les accroître parmi la population, les alimenter s’ils sont déjà présents, car ils ne supportent pas que les gens puissent se comprendre les uns les autres, se lier avec respect et même amitié. Intuitivement, ils comprennent que si le contenu humanise correctement le groupe qu’ils affublent des pires intentions (ex : grand remplacement, destruction de l’humanité, agendas d’emprise sur eux, etc…), leur narratif va apparaître tel qu’il est : un bon gros mensonge qui n’explique rien des vrais problèmes à régler et qui ne sert qu’à leur faire accéder au pouvoir en dupant leurs électeurs.

J’ai mis en gras le terme positif parce qu’une représentation négative d’un groupe va faire l’inverse, augmenter les préjugés, et cette influence négative est plus forte7. Ceci étant dit, la personne qui a déjà eu des contacts IRL avec celui dont le groupe est représenté négativement va pouvoir résister à l’installation du préjugé.

Ainsi l’activisme des personnes discriminées militant pour avoir des représentations correctes et positives se comprend totalement, car leur sécurité, leur vie sociale, leur bien-être, leurs droits et libertés sont directement menacés par l’omniprésence des préjugés à leur égard, il y a un besoin parfois vital de les diminuer.

La représentation positive d’un groupe a d’autres vertus notamment celui du transfert secondaire : par exemple, l’histoire de famille d’immigrants sans papier a d’une part diminuer les préjugés pour leur groupe, mais aussi chez d’autres groupes apparentés (réfugiés politiques, personnes noires)8. En effet, ce transfert secondaire advient quand un apprentissage est fait dans de bonnes conditions et qu’on l’applique à des situations aux caractéristiques plus ou moins similaires. Ici, comme il s’agit de personnes n’ayant pas eu de contact avec un exogroupe, ils apprennent à développer du respect (et non des préjugés) envers d’autres groupes qu’ils ne connaissent pas, et on a même des transferts secondaires avec des groupes plus différents entre eux. Par exemple, Lissita Kusnirovitch en 2020 a montré que l’exposition LGBT+ a amplifié des attitudes positives chez des personnes ayant un TSA à légère sévérité9.

Même au-delà d’une représentation directe des groupes, le public peut réussir à saisir le pattern de la discrimination dénoncée à travers une œuvre et décider en conséquence de revoir ses préjugés sur des groupes. Ainsi chez les lecteurs qui s’identifiaient à Harry Potter, l’exposition au groupe discriminé « sang de bourbe » avait diminué leurs préjugés à l’égard des réfugiés, des immigrés et des gays10.

Cependant vous me direz encore faut-il que les publics à hauts préjugés acceptent de regarder ces contenus, et vous n’aurez pas tort de soulever cette question.

En 2019, Tukanchinosky explique que le favoritisme endogroupe peut être un obstacle à l’établissement de contact parasocial positif, car la personne peut choisir spécifiquement des contenus médiatiques qui renforcent leur identité de groupe. Comble du comble, ceux qui pourraient tirer le plus de bénéfices sont réticents à aller vers des médias qui le permettraient.

Par exemple, en 2021, Bond a montré que c’est ceux qui ont le plus de préjugés de base (ici testés envers les gays) qui bénéficient le plus de ce contact parasocial. Plus les personnes développaient un lien parasocial avec les personnages gays, un sentiment d’attachement et une proximité, plus ils souhaitaient voir la justice sociale accordée aux gays : c’était plus fort que leur attitude générale envers le groupe extérieur. Autrement dit, les personnes avaient besoin de se lier personnellement aux personnages pour désirer une justice pour elles.

Il est donc possible d’amener les personnes à fort préjugés à bénéficier de ces effets parasociaux, notamment grâce à la façon dont le récit est structuré.

Je précise que pour les minorités concernées (principalement LGBT et racisés), notamment les créateurices, que les recherches qui vont suivre pourront avoir un caractère énervant parce qu’atteindre ce public semble demander des efforts, or quand on est discriminé par ces mêmes personnes, c’est particulièrement lassant, voire usant de devoir faire des efforts pour les aider à sortir de la violence à notre égard. Cependant, il s’agit simplement de possibilités qui peuvent avoir un effet de diminution sur les préjugés, non d’un devoir : ainsi libre à vous, qui que vous soyez, de saisir cette possibilité ou de préférer d’autres chemins qui peuvent être tout aussi bénéfiques et dans lesquels vous vous sentirez mieux (on verra d’ailleurs les bénéfices de représentations sur les communautés marginalisées par la suite).

En 2012, les chercheurs Kaufman et Libby ont testé des textes avec des personnages gay ou noir. Cette appartenance était révélée soit dès le début, soit plus tard. Le fait de retarder la révélation faisait qu’il y avait une plus grande implication du lecteur, ce qui amenait à plus de réduction des préjugés.

Une autre voie montrée par Tukachinsky en 2019 serait d’utiliser un personnage de leur endogroupe qui joue l’intermédiaire pour faciliter le contact, ce qui diminue le favoritisme endogroupe. Effectivement, ce qui se passe ici c’est que la présence d’une figure de l’endogroupe sert de modèle comportemental qui montre comment se comporter avec l’exogroupe.

Par exemple, Moyer-Gusé 2019 montre comment, dans un documentaire, les spectateurs se sont identifiés à un non-musulman vivant avec une famille musulmane, et ont ensuite manifesté moins de préjugés envers les musulmans. Les chercheurs expliquent que cette rencontre participe à diminuer l’anxiété qu’ils peuvent avoir à la rencontre entre groupes, et donc peuvent ensuite développer un sentiment d’efficacité personnelle. Grâce à la personne qui a fait office de modèle, ils ont appris comment se comporter, ce qu’ils peuvent faire et comment le faire face à d’autres groupes. Tout ceci renforce leur confiance à socialiser efficacement avec eux, ce qui diminue l’anxiété et les préjugés, augmente la volonté d’interagir avec eux.

Je comprend qu’en tant que groupe minorisé ou même personne ayant l’habitude de vivre parmi des personnes et des groupes très diversifiés avec qui ont peut avoir plein de liens, il soit un peu aberrant de voir qu’il y a besoin d’un mode d’emploi délivré par un membre de leur groupe pour être considéré comme un humain non dangereux; que chez eux, il ne semble pas y avoir cette habitude d’humaniser l’humain en face d’eux dès lors qu’il y a une différence. Je le redis, ici les chercheurs montrent des possibilités, d’ailleurs plus accessibles pour des personnes non ciblées, cela n’a pas à être votre devoir de le faire en tant que cible de préjugés.

Joyce, Harwood et Springer (2020) ont également testé une autre façon de diminuer les préjugés : ici, il s’agissait du préjugé que les personnes âgées sont mauvaises en conduite. Ils ont présenté l’une d’entre elles avec quelques stéréotypes, tout en remettant simultanément en question ceux-ci. Ainsi, c’est en combinant des informations stéréotypées et contre stéréotypées que la perception de ces personnes s’est positivement améliorée.

Aussi, la baisse de préjugés liée à une rencontre ne demande pas toujours de travailler en amont sur la structure, mais relève d’autres facteurs. Par exemple, Alrababa’h (2021) a relevé que l’arrivée d’un footballeur musulman célèbre dans un club de Liverpool a fait diminuer les crimes haineux et les tweets anti-musulmans localement. Cette baisse de comportements haineux découle peut-être du même effet que celui qu’on a vu dans le documentaire où un membre de l’endogroupe apprend à rencontrer l’exogroupe, mais inversé : le fait qu’un endogroupe déjà établi, avec certainement un fort parasocial individuel pour ses membres et pour le groupe lui-même, intègre une personne d’un exogroupe, fait qu’il donne implicitement la règle de ne plus déshumaniser cet exogroupe en général, puisqu’il a été intégré par et dans l’endogroupe. Le mouvement compte ici : ce n’est pas tant que le footballeur mulsulman se serait « intégré » en effaçant ses différences, mais plutôt qu’il a été intégré par l’endogroupe. Le travail d’intégration revient donc au comportement de l’endogroupe vis-à-vis de l’exogroupe discriminé.

De façon encore plus simple, Miles et Crisp (2014) affirment qu’un contact intergroupe positif peut suffire à réduire un préjugé. Ce constat ouvre la porte à quantités d’applications pratiques : peut être qu’un simple exercice de rédaction chez des élèves telles que « imaginez que votre meilleur ami vous révèle qu’il est gay et que vous continuez à être amis » ou encore « imaginez que vos nouveaux voisins soient originaires de X ou Y pays, et que vous deveniez très amis » peut susciter des imaginaires où cela se passe bien pour les deux groupes, parce cela met en lumière ce qu’il y a faire de très simple pour que ça se passe bien, et les personnes sont parfaitement capables de le deviner par elles-mêmes. Il y a juste besoin de stimuler cette idée de bons contacts.

On n’a pas beaucoup parlé de jeu-vidéo jusqu’à présent, mais l’expérience parasocial y est évidemment possible avec les PNJ11. Ainsi, Breves (2020) a montré que la présence d’un personnage noir dans Skyrim VR réduit les préjugés envers les noirs, mais c’était seulement signifiant en VR. Pour ceux qui n’ont pas pu testé Skyrim en VR, ce n’est pas un simple gadget, le passage en réalité virtuelle apporte vraiment des dimensions sensorielles et corporelles très intenses qui sont inaccessibles dans le jeu non VR, comme la perception des grandeurs et des vertiges, la possibilité d’utiliser son corps directement pour agir dans le monde ; tout cela est beaucoup plus réaliste et intense à vivre, cela favorise une immersion où le cerveau vit littéralement certains pans du jeu comme vrais (par exemple, le vertige est pleinement réel). Ainsi on a à mon sens un média dont les effets sont encore très insoupçonnés, mais qui peuvent avoir des effets potentiellement beaucoup plus puissants que n’importe quel autre, surtout si la technologie continue d’évoluer et d’être plus accessible à davantage de public.

L’importance d’être représenté correctement

Pour l’instant nous avons vu comment le parasocial pouvait diminuer les préjugés des personnes, voire commencer à dissoudre le biais de favoritisme endogroupe en reliant les gens de façon heureuse. Mais qu’en est-il du côté des personnes ciblées ?

Tout d’abord, on sait à travers les recherches que les LGBT+ vont avoir des expériences parasociales plus intenses. Celles-ci fonctionnent aussi différemment que pour les personnes cis hétéros : en première partie, nous avions vu que l’expérience parasociale avait tendance à avoir des caractéristiques homophiles, c’est-à-dire que les individus vont parasocialiser avec des figures qui ont des caractéristiques communes (même genre, même origine, etc), s’identifiant ainsi au personnage. Or chez les LGBT+, il peut y avoir plus de parasocial envers des personnages non réalistes, fantastiques ou animés (Hirshfield & Stotler, 2020). Cela peut être aussi des superhéros comme Superman (Gomillion & Giuliano, 2011), Harry Potter (Nylund, 2007).

Les chercheurs expliquent que les patterns de ce genre d’histoire peuvent avoir du commun avec l’expérience LGBTQI+ : par exemple, Harry Potter commence comme paria dans sa propre famille, vivant dans un placard, ne trouvant son bonheur qu’en la quittant pour trouver un monde parallèle où il peut partager un même don secret. De plus, les genres de fantasy et de science-fiction ont tendance à remettre en question les normes sociales, sans pour autant perdre en authenticité des personnages et de leurs représentations12.

Il est probable que les publics LGBTQI+ interprètent ces figures et leur donnent un sens personnel, ce qui installe la similarité et l’attirance, deux piliers de l’expérience parasociale13

Une autre différence est que les personnages préférés des hommes gay peuvent être des femmes et pour les lesbiennes des hommes (alors qu’habituellement l’homophilie fait préférer les personnages de son propre genre)14.

L’expérience parasociale est également plus importante chez les LGBTQI+, car selon McDonnelle (2016), cela offre une fenêtre sur un monde plus sûr, la peur de l’abandon les empêchant de se tourner vers la famille, les profs ou les pairs pour avoir de l’information. Cela permet une construction de leur identité15 sans être rejeté, par exemple Craig et McInroy (2014) montrent comment iels utilisent les médias pour s’entraîner à des étapes importantes comme le coming-out.

Les préjugés massifs et le risque d’ostracisations (ou ostracisations effectives) rendent la vie sociale des LGBTQI+ plus anxiogènes, et ils peuvent en plus internaliser ces préjugés à leur égard. Tout cela participe à leur créer un style d’attachement anxieux qui, on l’a vu précédemment , est lié à plus d’expériences parasociales16. Et c’est pourquoi la représentation s’avère fondamentale pour eux, non pas comme simple compensation ou fuite, mais pour se construire, apprendre, se donner le courage d’avancer.

En 2021, Glaad a montré que les représentations LGBTQI+ inauthentiques étaient mieux que rien (ou que celles négatives).

Une bonne représentation permet donc aux LGBTQI+ de construire leur identité tout en se débarrassant des préjugés internalisés, s’entraîner à des étapes importantes et risquées comme le coming out, être globalement informés et soutenus pour s’aider à construire leur vie sociale.

Et on va retrouver des mêmes processus de (re)construction chez des groupes marginalisés en raison de leurs origines ou couleur. Face au racisme, à la discrimination voire à l’effacement de leur culture par des effets de colonisation, les groupes racisés vont activement chercher des messages soutenant leurs identités sociales17. Cela leur permet d’apprendre comment d’autres personnes partageant la même identité naviguent dans la société, offrent des informations importantes qui leur permettent d’éclairer qui ils sont18. Et les bénéfices sont importants :

Ward (2004) montre que chez les adolescents noirs, l’identification à des personnages masculins noirs populaires prédit une plus grande estime de soi globale, physique et de performance.

McCullough et al. (2021) montrent que chez les Asiatiques-Américains, suivre des personnes de même origines augmente la satisfaction liée à l’identité raciale, ce qui booste l’estime de soi.

Gates (2018) montre que se focaliser sur des objets médiatiques (même imparfaits) est un mécanisme de défense visant à atténuer les sentiments d’impuissance ou de frustration dans un monde marqué par le racisme structurel.

Cela permet une reconnexion culturelle pour compenser des années d’assimilation forcée à la culture majoritaire (Gray 2021).

Bien que les discriminations et préjugés varient selon les groupes et les époques, on peut trouver des points communs aux bénéfices de la représentation suffisamment bonne du groupe en question : le parasocial aide globalement à la construction de son identité chez tous les adolescents, mais aussi chez les personnes racisées. De plus, on l’a vu, une construction de son identité est un bouclier contre la mauvaise estime de soi. Or, que font les discriminations, les préjugés, les attaques haineuses si ce n’est s’attaquer à l’estime de soi des gens en les infériorisant, en les déshumanisant à quelques caractéristiques souvent très méprisantes et très dévalorisantes ? La représentation positive ouvre des possibilités et raffermit les boucliers d’estime de soi, informe correctement des menaces qu’il y aura à affronter et comment les surmonter pour tout simplement exister et vivre en étant pleinement soi, sans honte de ses origines, de sa couleur de peau, de son genre, de son identité sexuelle, de ses singularités, bref pouvoir être entier et entière et ce qu’importe les tempêtes qui tentent de nous réduire à l’état de cafard à écraser d’une façon ou d’une autre.

Je rappelle ici que bien que le lien parasocial a cet aspect souvent ridiculisé d’être à sens unique, du public à la figure médiatique, il n’empêche que la figure médiatique ou la créateurice qui propose un contenu ou un personnage cherche toujours, consciemment et inconsciemment, à communiquer, donner quelque chose aux gens : ainsi il n’est en rien délirant que le public le reçoive comme un soutien qu’il personnalise, applique à sa situation. Parfois c’était exactement le but et l’intention du créateur. Si vous souhaitez voir un exemple, on avait parlé de l’auteur de fantastique/horreur Clive Barker, qui est très clair sur ses intentions de mettre en héros ceux que la société rejettent et de les faire sauver la situation avec une simplicité prosociale. Ce que je veux dire par là c’est que votre parasocial n’est pas qu’irrationnel : il se base sur des éléments que vous avez récoltés dans l’œuvre et qui effectivement produisent un effet tangible de soutien, d’information ou de compréhension.

Cette récolte et le tissage avec votre vie est vôtre, même si l’auteur avait souhaité très fort aussi que cela puisse vous apporter une forme de bien-être, de l’aide, et qu’il avait placé ces éléments pour être saisis, ça reste une création dont une partie vous appartient. Ainsi je pense qu’en reconnaissant cette part de récolte et de tissage à votre vie comme vôtre, notamment parce que vous avez utilisé le contenu pour vous aider concrètement IRL, on est sur la co-création (impliquant toutes parties aussi bien côté création que côté public) d’une expérience parasociale autodéterminée.

Mais avant d’explorer plus en fond et en débat cette hypothèse observons le parasocial dans le contexte politique : c’est ce qu’on verra la semaine prochaine !

La suite : [PS3.3] Quand le parasocial engage et politise


Notes de bas de page

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L’image d’entête est une capture d’écran modifié du youtubeur qui a explosé de rage à propos de Starfield parce que le jeu proposait de choisir ses pronoms. J’ai juste mis des effets dessus. Plus d’infos sur l’enragé : Les gamers en colère sont furieux que les joueurs puissent choisir des pronoms dans Starfield

1 DEI = Diversité, Équité et Inclusion. Trois principes établis pour promouvoir l’inclusion et la lutte contre les discriminations envers des groupes historiquement minoritaires ou minorisés (femmes, LGBT+, personnes racisées et handicapées). Diversité, équité et inclusion — Wikipédia

2 https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-info-culturelle-reportages-enquetes-analyses/assassin-s-creed-shadows-c-est-une-bataille-culturelle-qui-depasse-le-simple-cadre-du-jeu-video-2750191 ou https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/3348099-20220910-non-amazon-trahi-tolkien-integrant-personnes-couleur-casting-anneaux-pouvoir ou

3 https://www.jeuxvideo.com/news/1415838/horizon-forbidden-west-pourquoi-le-visage-d-aloy-interpelle-autant.htm

4 L’extrême droite a aimé la série The Boys sans voir au début que c’était une satire, il a fallu attendre qu’elle montre explicitement des nazis pour qu’ils voient que cela se moquait des gens aux idées nazies https://youtu.be/eHicftTXV-w?si=SNJQBDrclEC-WZC_

5 https://www.francebleu.fr/infos/societe/m-m-s-renonce-a-ses-personnages-trop-politises-selon-la-droite-conservatrice-americaine-5334429

6 https://www.huffingtonpost.fr/culture/article/meme-les-sims-n-echappent-pas-a-la-politique-anti-diversite-de-trump_250222.html

7 Schemer Meltzer (2020) ; Visintint, Voci, Pagotto, Hewstone (2017) ; Pagotto et Voci (2013)

8 Pettigrew (2009) ; Joyce et Harwood (2014).

9 Autisme ; dans l’étude il est dit autisme asperger, mais l’appellation est désormais Trouble du Spectre Autistique à faible sévérité, car le docteur Asperger s’est révélé avoir participé aux tueries de masse des handicapés par les nazis.

10 Vezzali et al. (2015)

11=personnages non jouables

12 Hirshfield et Stotler (2020).

13 Gomillion et Giuliano (2011), Hoffner (2011), Bond, (2018).

14 Glaad (2021)

15 Mcinroy crai (2019) ; Woznicki (2021)

16 Stars et Parksons (2014) ; Rain et Mar (2021)

17 David and colleagues (2002) ; Saleem and colleagues (2019) ;  Riles, Varava, (2018)

18 Wills, (1981) ; Buunk & Ybema, (1997) ; Johnson & Knobloch- Westerwick, (2017).


🃏Cartes

🃏

⬛ Représentation toxique. Une représentation négative peut renforcer les préjugés envers un groupe ciblé, augmenter le sentiments d’être menacé par ce groupe dont on préjuge la dangerosité. Les membres ciblés en viennent à être réellement ostracisé voire attaqués sur la base de ces mauvaises fictions.

★ Imaginaire sécurisant. Imaginer ou voir dans un contenu une rencontre intergroupe positive peut servir de répétition qui diminue l’anxiété, les peurs.

⬛Représentations rejetées. Les personnes qui bénéficieraient le plus besoin de contacts parasociaux positifs peuvent justement éviter les contenus qui les ouvriraient, parce qu’elles ont cette insécurité et vont se tourner vers les contenus qui renforcent leur groupe et leurs croyances.

★ Rencontre modèle. Quand un individu d’un groupe (a) montre sa rencontre avec une personne d’un autre groupe (b), cela diminue les préjugés du groupe A envers B, parce que les A voient un modèle de comportement pour que cela se passe bien avec les B.

★ Groupe accueillant. Quand un groupe accueille comme membre un nouvel individu alors les préjugés de tous ceux qui sont liés au groupe diminuent. L’effort d’accueil doit provenir du groupe.

⬧ Représentation positive. Pour les personnes minorisées, une représentation positive peut soutenir l’estime de soi, ouvrir des possibilités et aider à affronter les discours qui infériorisent.

⬧Co-création. Le parasocial serait une co-création à partir du moment où l’on utilise le contenu, la relation avec le contenu, pour transformer sa propre vie.



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14.09.2026 à 10:32

[PS3.1] Les effets de la relation parasociale

Viciss Hackso

Compenser la solitude ou s’agrandir ? Dès 1956, Horton et Whol pensaient déjà qu’un sentiment de camaraderie…
Texte intégral (10802 mots)

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La bibliographie complète du dossier est ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial

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Compenser la solitude ou s’agrandir ?

Dès 1956, Horton et Whol pensaient déjà qu’un sentiment de camaraderie avec l’animateur TV pouvait contribuer au bien-être des personnes, notamment parce que cela pouvait leur permettre d’interagir avec des personnes d’horizons différents. Il n’y voyait rien de pathologique tant que cela ne remplaçait pas la vie sociale des personnes, que ce n’était pas une fuite.

Ainsi, le premier bienfait qu’on imagine au parasocial est qu’il comblerait voire compenserait une forme de solitude. C’est par exemple très présent dans les réponses du sondage qu’on a fait sur YouTube :

« Mais j’imagine que [le parasocial] peut apporter une part de sociabilité à des personnes qui en sont privées ».

« j’ai tout de suite l’image de quelqu’un qui se sent isolé et regarde des streamers/youtubers qu’iel apprécie et ça peut l’aider à se sentir mieux”

“[le parasocial] peut aussi laisser place à de nouvelles formes de rencontre, de compréhension des autres (parfois très différents et éloignés de nous) 

« [le parasocial] peut entraîner des biais ou bien une sensation de soutien dans le cas de personnes seules”

“[le parasocial] peut faire beaucoup de bien (j’ai eu de grosses périodes d’isolement social, et je ne sais vraiment pas si j’aurais tenu sans certain•e•s YouTubeur•se•s et streameur•se•s, clairement ça m’a empêché de sombrer)”

Ce qui est très intéressant c’est qu’on le plaque chez autrui, mais pas vraiment sur soi. Et les recherches ont semble-t-il fait ce même mouvement d’imaginer que la solitude amplifiait potentiellement le parasocial, mais ce qu’ils ont découvert est plus subtil.

En 1985, Rubin montrera que le parasocial est corrélé effectivement à la solitude passagère, mais pas à celle chronique. Cela paraît étrange, parce que j’ai l’impression que certaines théories critique des médias de masse voire du divertissement en général nous ont mis en tête qu’on consommait des médias pour compenser notre mal-être  : la société moderne m’abîme, je compense en cherchant ce qui me manque dans le divertissement, les médias, le parasocial.

Dans les recherches sur le parasocial on parle d’hypothèse compensatoire, et ce n’est pas une idée qui date de hier : déjà Pascal1 disait qu’on fuyait nos problèmes dans le divertissement et l’agitation des jeux; La Boétie2 disait que les jeux et distractions étaient envisagées comme un détournement massif de nos forces et de nos attentions par les tyrannies, pour nous empêcher de nous rebeller.

Ainsi des critiques des médias (TV, Internet, jeu vidéo), à gauche comme à droite, on pu accuser successivement les médias, surtout de masse ou populaire, de divertissement, d’être à l’instar de la lumière qui attire le papillon : cette attraction finit par absorber toutes ses forces de réflexion, ses capacités à se rebeller3, ou l’empêchant de consommer de meilleures choses pour s’élever dans la société4. Or ce simple résultat que ce n’est qu’une solitude passagère et non une chronique qui est liée au parasocial révèle une autre hypothèse, qu’une des réponses sur youtube illustre bien :

« deja que irl je croule pas sous les amis, j’eprouve pas ce besoin au point de m’investir dans ce genre de chose… »

Autrement dit, pour compenser efficacement une solitude en parasocialisant, encore faut-il avoir les outils et différentes valeurs, voire croyance pour faire en sorte que socialiser, même à sens unique comme dans le parasocial, mène à combler quelque chose, apporter quelque chose. Une solitude profonde, quelles qu’en soient ses causes, pourrait être liée à un problème empêchant même de saisir le social et parasocial comme menant à une forme de bien être. On ne compense que ce qu’on a perdu et qui nous manque, pas ce qui peut nous être inconnu ou qui ne nous manque pas.

Pour donner une image, pour compenser un besoin existentiel de composer de la musique, qui serait bloqué par des conditions d’oppression au travail, encore faudrait-il avoir connu ce plaisir existentiel.

Une autre étude semble aussi montrer que pour parasocialiser, il y a déjà besoin de sentir un intérêt à socialiser : en 2022, Hu rapporte que le parasocial n’est pas lié à la solitude amoureuse, encore moins chez les hommes. Ceux en solitude amoureuse rapportaient moins de parasocial.

Autrement dit, ces résultats montrent que le parasocialiseur semble savoir ce qu’il lui manque, par exemple il est conscient de sa solitude passagère et il la comble partiellement avec l’usage des médias. Là où ceux en solitude profonde n’engagent même pas ce mécanisme qui semble demander des façons de faire soit qu’ils ignorent, soit peut-être qu’ils n’aiment pas, ou qui ne leur apporte rien.

Ceci étant dit, on pourrait maintenir l’hypothèse compensatoire avec d’autres recherches. Par exemple, l’étude de Berail 2019 montre que la solitude et l’anxiété sociale étaient prédictives d’une augmentation de l’interaction parasociale, et que celle-ci prédisait à son tour une plus grande dépendance à YouTube.

On trouve aussi beaucoup de liens du parasocial avec des schémas d’attachement anxieux5. L’attachement anxieux provient d’une enfance dont la chaleur et la fiabilité des figures parentales étaient inconstantes, ainsi l’individu a développé un besoin intense d’intimité, de validation et de réassurance de la part de ses partenaires. Ces personnes à l’attachement anxieux recherchent constamment de l’attention pour se sentir en sécurité dans leurs relations, ce désir étant plus grand que chez leur partenaire. Ces individus ont un manque de confiance chronique dans l’avenir de la relation, une peur du rejet qui les pousse à rechercher des preuves d’affections répétées. Ainsi en toute logique, ceux dans cet attachement rapportent un niveau d’interaction parasociale plus élevé6, des relations parasociales plus fortes7, des niveaux de détresse plus élevés en cas de rupture parasociale8.

Dans le même esprit, le fait que la société discrimine et écarte certaines personnes, fait que l’attachement est rendu plus difficile d’accès à celles-ci, donc elles développent plus de parasocial. Par exemple, les chercheurs9 trouvent que le lien entre solitude et liens parasociaux est davantage lié chez les LGBT+.

Ainsi des commentateurs politiques pourraient saisir ce résultat pour nous dire que c’est la preuve qu’effectivement la société bousille les gens (via la solitude dans un monde capitaliste, via l’anxiété sociale ou des schémas alimentés par nos structures oppressantes et les discriminations). Ils nous diraient que le media parasocialisateur permettant de compenser les dégâts empêcherait alors les individus de chercher à changer les choses parce qu’ils sont trop occupés à être « addicts » à cette maigre compensation.

Pourtant cette dépendance médiatique fonctionne comme celle qu’on a décortiquée sur les jeux vidéos10, il manque des éléments à cette réflexion politique faisant passer la compensation pour mauvaise, car anti-révolutionnaire11 ou anti-développement personnel12. Dans le trouble d’usage des jeux vidéos, il y a une combinaison d’environnements sociaux où il est impossible pour l’individu de combler ses besoins fondamentaux13, couplés à des problèmes de compétences socio-émotionnelles14. Or ce problème de compétence socio-émotionnelle accroît l’impossibilité de trouver ce qui comble IRL et peut effectivement être imputé originellement à des environnements sociaux qui n’ont pas permis d’apprendre celles-ci, notamment en diffusant des croyances individualistes verticales qui montent les gens les uns contre les autres. Mais alors, qu’est-ce qui permettrait à la fois un apprentissage relationnel ainsi qu’un un changement de croyances ? Les relations parasociales ! Et c’est qu’on verra juste après.

Autrement dit, pointer du doigt cette compensation comme un mal pour la société revient à accuser le doliprane d’accentuer des douleurs paralysantes, parce qu’on ne regarderait que l’état de la personne pendant qu’elle l’avale et pas quand le médicament a été pleinement digéré et peut être actif.

De plus, en explorant l’addiction aux jeux vidéos, on apprend que les joueurs addicts ne prennent plus aucun plaisir aux jeux, aucun sens, aucun apport. La situation de ce genre d’addiction n’est pas une compensation, elle est juste un espace-temps à moindre dégâts par rapport à d’autres situations. Et à l’inverse, ceux qui ont un rapport raisonnable au média sont justement ceux qui n’ont pas besoin de fuir des environnements sociaux sapants, au contraire ces environnements les comblent : ils ne jouent absolument pas pour compenser, mais parce que cela leur apporte quelque chose de plus. Autrement dit, il vont vers le médium non pas en affamé par la société, cherchant à survivre, mais pour croître. Alors que l’addict restant affamé, qu’importe sa surconsommation du média, ne peut pas croître.

Si on reste sur une théorie de gauche du divertissement comme compensation, si les gens y restent devant de façon problématique, c’est peut-être parce que le média est un territoire juste assez sympa pour ne pas les détruire davantage, mais il n’y resterait pas aussi accroché si celui-ci réussissait à les nourrir, donc les compenser a minima. Or pour cela, il faudrait qu’ils aillent suffisamment bien au quotidien.

Les théories de droite que j’ai trouvée à ce sujet15 considèrent le divertissement populaire comme une tyrannie, et ils accusent non pas les divertissements ou la société, mais les gens qui seraient trop bêtes, trop stupides, trop « primitifs »16 pour chercher à s’élever dans une hiérarchie sociale avec de « bons » loisirs. Si les gens vont mal, ce serait parce qu’ils ne savent pas choisir des activités et loisirs studieux comme le font les classes supérieures et que c’est ce qui les font rester au ras des pâquerettes. Dans cette réflexion, il y a une ignorance totale de ce qu’est l’expérience de la pauvreté (voire même des conditions de vie des classes moyennes), du surmenage des salariés, et des limites que les conditions posent dans l’équation. Rien de scientifique n’arrive à justifier un tel raisonnement, sauf à détourner et faire mentir les recherches et les propos des intellectuels ayant traité ces sujets17.

Selon l’hypothèse de la compensation, le parasocial adviendrait parce que les gens ayant des problèmes de besoins non résolus — pas excessivement frustrés — trouvent une compensation utile en parasocialisant avec des figures médiatiques. Du genre « La vie m’aurait abîmé avec des environnements sociaux malsains, qui m’ont fait développé un style d’attachement anxieux, ma queerness ou le fait d’être racisé étant synonymes de risques voire d’épisodes de rejet et d’ostracisation ou d’agression, difficile d’aller vers le monde en toute confiance, alors je développe une relation parasociale avec diverses figures pour compenser la solitude. Mais les problèmes persisteront puisque les facteurs sociaux n’auraient pas été réglés, le racisme et les lgbtphobie ayant pignon sur rue et se nichant dans l’attaque des droits, donc je suis fautif de me complaire dans le parasocial, cette arnaque capitaliste ». Voilà ce qui peut être pensé chez une certaine gauche. Et si je pense le problème à droite, ça va plus vite : « je parasocialise avec un divertissement de primitif parce que je suis trop con d’occuper mon temps ainsi alors qu’apprendre par cœur des citations de classiques, voyager à travers le monde, faire du golf pourrait me faire grimper dans la hiérarchie sociale parce que c’est plus “méritant” ». Évidemment tout non-accès à l’argent et au temps disponible que ça requiert est aussi de ma faute de « primitif » qui ne fait pas assez d’efforts.

Seulement voilà, l’hypothèse de compensation n’expliquant pas tout ce qui se passe dans le parasosocial et donnant parfois des résultats qui semblent s’y opposer18, les chercheurs ont proposé le concept d’élargissement de soi pour comprendre le parasocial.

Le parasocial plus que de compenser ponctuellement une solitude, pourrait permettre de s’éloigner de la réflexion sur soi, du stress, des problèmes, en s’immergeant dans un autre univers. Autrement dit, on met la vie habituelle sur pause pour se téléporter dans un nouvel univers, et de ce voyage on en reviendrait avec plus de choses pour s’aider, parce qu’on est soi-même devenu « plus ».

Par exemple, en 2021, Johnson montre que les menaces sur l’identité peuvent accroître la sensibilité aux récits, car ceux-ci élargissent temporairement les frontières du soi, détournent l’attention des menaces qui pèsent sur l’identité réelle. On élargit son identité en vivant dans une réalité différente.

Et effectivement, on trouve de fortes corrélations du parasocial avec le fait d’être transporté dans une histoire, ce transport est connu pour amener des changements significatifs dans les connaissances, les attitudes et les croyances des personnes19. Autrement dit ce n’est pas qu’une compensation où l’individu arrive en -1 d’humeur, d’état d’esprit et se ramène à 0 de façon transitoire, retombant à -1, car le problème perdure. Non, ici il peut arriver en -1 ou 0 et repart avec +1 voire davantage, l’empêchant de retomber sous le 0, car cela lui donne un outil, un élément supplémentaire qu’il va utiliser IRL pour résoudre les problèmes, y compris personnels, sociaux et d’ordre politique. Ainsi, les fans en parasocial positif, disant que tel contenu les a sauvés ne sont pas dans une exagération, il s’est bien produit un phénomène qui les a aidés, plus qu’une simple compensation.

Par exemple Derrick, en 2013, montre que se plonger dans un univers après avoir exercé une maîtrise de soi et lors d’épuisement, restaure la maîtrise de soi et de l’humeur. Mais les adeptes du divertissement comme détournement compensatoire pourraient encore y voir la confirmation de leur hypothèse, puisqu’en premier lieu il y a effectivement un environnement social qui a épuisé les forces de l’individu et c’est ça le problème. Je suis d’accord, mais si la personne de ce moment divertissant avec parasocial en ressort à la fois réparé et étant plus que ce qu’elle était avant, ce n’est pas qu’une compensation, mais une richesse à comprendre, car ce + pourrait être un prequel à l’esprit révolutionnaire que vous attendez. Et si vous êtes de droite, vous devriez aussi voir l’intérêt de ce plus comme potentiel de développement personnel20.

Alors, explorons de quoi peut être composé ce soi élargi et je ne vais pas faire de suspens, l’expérience parasociale est liée à une meilleure estime de soi21, une réduction des préjugés22, un empuissantement des minorités23, une meilleure sensibilisation aux problèmes de santé physique et psychologique (et donc une diminution de la marginalisation et des préjugés des personnes concernées)24, davantage d’engagements sociaux et politique25. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai eu l’impression d’avoir été complètement manipulée par les vulgarisations au sujet du parasocial qui ne nous ont mis en tête que les points négatifs : cela nous empêchait de jeter un œil sur une source potentielle de pouvoir de progrès social libérateur, tant sur le plan collectif que personnel. On va essayer de « compenser » ça.

Ceci étant dit, cela ne veut pas dire que tous les contenus qu’on a cités ou vus sont « faux », manipulateurs et qu’ils ne relèvent pas des problèmes bien réels. On les verra au fur et à mesure, mais pour l’instant continuons à explorer les effets du parasocial en nous attardant sur l’estime de soi, qui est un sujet plus social qu’il n’y paraît.

L’estime de soi

Avant d’entrer dans le sujet, clarifions la notion d’estime de soi avec les vidéos de Psykocoac à ce sujet :

Si vous ne pouvez pas voir, ci-dessous je vais résumer les points qui vont nous intéresser pour voir en quoi le parasocial joue sur cette question.

L’estime de soi est simplement l’évaluation que l’on fait de sa propre valeur. Elle peut être globale ou spécifique à un domaine (corps, travail, etc.), elle est une question de valeur personnelle.

Ce n’est pas la confiance en soi, qui elle, est l’évaluation de ses capacités ou compétences. On pourrait avoir confiance en ses capacités « je peux réussir à faire un bon score à Tetris » tout en ayant une mauvaise estime de soi « je suis moins que rien », et inversement « je pourrais ne jamais réussir à avoir un score correct à Tetris » tout en se disant « ça va je suis une personne qui vaut autant que les autres ».

L’estime de soi n’est pas à confondre avec le narcissisme :

Le narcissisme implique aussi de nier ses propres aspects négatifs, avoir un manque d’empathie, et le sentiment de valoir plus que les autres. Alors que la personne à haute estime de soi ne se croit pas pour autant supérieure aux autres, accepte la critique, peut se mettre à la place d’un autre et agir en conséquence, etc.

Les chercheurs ne sont pas complètement d’accord sur la façon dont l’estime de soi se construirait : soit ça se ferait en interne, en faisant la somme de nos réussites, de nos compétences et de notre sentiment d’efficacité personnelle, soit ça serait dépendant du regard des autres. Autrement dit, que l’estime soit bonne ou mauvaise, elle serait partiellement le reflet de la façon dont nous avons été traités par le passé. Elle pourrait aussi être un mécanisme de calcul de notre rang au sein des groupes sociaux, ainsi plus on se sentirait bas dans les hiérarchies, plus l’estime serait faible et inversement. Cependant, attention entre l’affirmation explicite et le ressenti intérieur, il peut y avoir une différence : par exemple, les hommes peuvent affirmer une haute estime, car ils se sentent plus mis en avant, mais ce n’est pas forcément un reflet fidèle de ce qu’il y a à l’intérieur.

On sait néanmoins que la bonne estime est liée à la satisfaction des besoins fondamentaux, la capacité à prendre soin de son propre bien être, et le fait de pouvoir agir selon ses propres règles pour soi-même, autrement dit son autodétermination plutôt que les pressions extérieures. À noter que c’est lié à une intégration réussie dans un groupe, mais contrairement à ce que les chercheurs ont cru pendant des années, l’estime de soi ne pousse pas en soi à s’intégrer au groupe.

L’estime de soi serait donc un mélange de confiance en soi (gestion des succès/échecs) et de dignité (respect de soi-même). Elle a pour conséquence une meilleure affirmation de soi et une plus grande capacité à surmonter les épreuves.

Ce ne serait pas un bouton sur lequel appuyer pour aller bien : c’est un résultat complexe d’une opération entre nos compétences, nos relations sociales, nos besoins et de notre position dans la société. Ainsi, augmenter artificiellement l’estime de soi n’augmente pas la réussite scolaire ou la performance. Mais ceux qui réussissent ont statistiquement une meilleure estime d’eux-mêmes, car une bonne estime de soi permet de mieux encaisser les échecs et de continuer à essayer, là où une faible estime pousse à l’abandon pour éviter de souffrir à nouveau. Une basse image de soi peut mener à procrastiner et à être moins motivés, parce qu’on adopte des comportements qui valident l’image qu’on a de nous-mêmes (théorie de la self verification) et on est plus motivé par les environnements ou actions qui correspondent à l’image de nous même (motivation sélective).

Une bonne estime de soi est également en lien avec le fait d’avoir de bonnes relations : cela permet de ne pas surestimer le risque de rejet ou d’abandon, favorise l’ouverture aux autres. Se sentir valable rend plus enclin à s’affirmer, à écouter les autres et à exprimer ses émotions sans peur du jugement. Et contrairement aux idées reçues, une haute estime de soi réduit les comportements antisociaux, car c’est souvent la remise en question d’une identité fragile (faible estime ou narcissisme) qui génère de la violence.

Une bonne estime de soi favorise la satisfaction professionnelle, non pas en augmentant le salaire, mais en poussant à choisir des postes offrant plus d’autonomie et de liberté d’organisation. Elle peut aussi amener à de meilleurs comportements de santé (sport, activité physique), souvent grâce à un support social plus solide.

L’estime de soi ne doit pas être vue comme l’alpha et l’oméga de la vie. Elle fonctionne plutôt comme une huile qui fluidifie les différents aspects de l’existence et leur permet de se développer harmonieusement. Ainsi, se focaliser uniquement sur le travail de l’estime de soi peut être contre-productif. Les chercheurs suggèrent que pour l’améliorer, il est souvent plus efficace de modifier concrètement d’autres aspects de sa vie plutôt que de s’attaquer directement au sentiment d’estime de soi lui-même.

Dans sa troisième vidéo, Psykocoac donne des pistes concrètes pour sortir de la faible estime de soi. Le but va être de casser ce cercle vicieux de la basse estime :

  1. Ligne de base négative : « Je suis nul ».
  2. Prédictions négatives : « Je vais rater mon oral ».
  3. Conséquences réelles : Le stress entraîne des comportements inadaptés (parler trop bas, bégayer) qui provoquent un échec effectif.
  4. Confirmation : L’interprétation négative de cet échec vient renforcer la ligne de base initiale.

Donc pour casser ce cercle vicieux, on peut :


⬤ Définir qui on est : plus une personne définit clairement qui elle est, meilleure est son estime d’elle-même. Une identité cohérente sert de protection contre les remarques extérieures. Et cela passe par changer la ligne de base, les croyances telles que « je ne serais jamais assez bien ».


⬤ Être cohérent dans son identité plutôt que de viser le statu quo : L’important n’est pas de ne jamais changer, mais que le récit que l’on fait de sa vie soit cohérent. Le doute sur sa propre identité rend beaucoup plus vulnérable aux jugements d’autrui.

⬤ Obtenir des preuves réelles de notre valeur plutôt que de s’autopersuader qu’on a de la valeur : cela va passer par chercher à atteindre des objectifs concrets et réalistes dans divers domaines, par exemple tenter d’avoir une bonne note dans telle matière, travailler pour et l’avoir sous nos yeux.

⬤ Issu de mon travail sur l’autodétermination, je rajouterais ici qu’on peut changer ses croyances (pour soi ou pour autrui), sortir du cercle vicieux en s’aidant du champ lexical du possible et des possibilités, ainsi que du mode conditionnel : « je pourrais… », « il est possible de… », « on pourrait… », « si… alors je peux… » . L’avantage de reformuler les problèmes avec le champ des possibles et au conditionnel force à déceler toutes les possibilités variées d’une situation et son propre rapport à celle-ci. Cela amène à penser aux actions concrètes et variées qu’on pourrait tester.

Comme l’autodétermination est en lien avec une estime de soi suffisamment bonne, vous pouvez aussi la susciter chez autrui avec le langage orienté vers les possibilités et non vers les contrôles et les impossibilités. Évidemment ça ne marchera pas si ce sont des pseudos possibilités et que vous exercez des manœuvres contrôlantes par ailleurs

Le parasocial et l’estime de soi

En quoi alors le parasocial pourrait avoir un quelconque lien avec l’estime de soi, se situant dans un espace relationnel aux caractéristiques pourtant « irréelles » et n’allant que dans un sens ?

Les chercheurs26 expliquent que la relation parasociale peut renforcer l’estime de soi en permettant aux individus d’assimiler les caractéristiques de la figure médiatique, en augmentant le sentiment d’efficacité personnelle, en favorisant le sentiment d’appartenance, en valorisant la relation perçue, en établissant un lien avec d’autres personnes ayant un même parasocial.

Par exemple, Derrick (2009) montre que s’il y a une faible estime de soi, le visionnage de série préférée procure un sentiment d’appartenance, ce qui atténue les menaces sociales pesant sur leur estime de soi. À mon avis, cela permet de se sentir appartenir au groupe de fans de Twin Peaks par exemple, donc un sentiment d’appartenance menant à des relations facilitées par ce point commun de discussion. Non seulement ce revisionnage nous permet de ne pas nous sentir seuls, mais il nous rappelle un point sur notre carte d’identité sociale (être l’un des nombreux fans de Twin peaks), ainsi que sur des points personnels. Par exemple, dans cette conférence :

Un homme raconte comment il s’est reconnu dans la vie du personnage de Laura Palmer de Twin Peaks, et comment cela l’a littéralement aidé et donner de la force pour attendre le moment où, enfin adulte, il pourrait fuir une famille toxique.

Ainsi en 2008, Derrick montre que lorsqu’une personne à faible estime de soi écrivait sur leur célébrité appréciée, elle rapportait ensuite plus de similarité entre leur moi réel et leur moi idéal : c’est important parce que les personnes à basse estime de soi tendent à avoir un écart important entre la personne qu’elles pensent être et celle qu’elles souhaitent devenir, là où il y a peu de différence entre les personnes à haute estime.

Dans une autre expérience (Brown, 2015), si on dit aux participants de se rappeler d’un proche qui aime la même figure médiatique que nous, l’estime de soi grimpe. Dans le même ordre d’idées, si on dit aux participants que leurs émissions préférées est appréciées en général, alors l’estime de soi est comblée. Ce n’est pas le cas si l’avis général est dit neutre ou impopulaire. Ainsi cette expérience montre à quel point l’estime de soi est sensible aux indices sociaux, car quand l’appréciation est partagée, cela nous valide socialement, ce qui fait qu’on s’estime mieux.

On peut d’ores et déjà imaginer à quel point cela pourrait faire se sentir mal, isoler ou offrir un défi supplémentaire à l’estime de soi d’avoir des goûts qui sont impopulaires, peu partagés ou pire vus et considérés comme honteux dans nos environnements sociaux proches ou distants (par exemple des médias entiers qui vilipendent tout un genre de musique voire d’autre média, comme cela a été le cas pour le jeu vidéo, encore pas mal dénigré). Comme on s’identifie à l’œuvre, de façon sociale et/ou personnelle, qu’elle soit rejetée, peut nous faire nous sentir rejetés. Certains jeunes pourraient alors se forcer à changer leurs goûts pour opter pour ceux qui sont communément valorisés par leurs camarades. Ils pourraient arriver à aimer l’œuvre populaire, n’en étant éloigné que par méconnaissance ou mépris, blocage de leurs autres environnements (des parents qui par exemple vilipendaient les jeux vidéo ou un genre de musique), mais ça pourrait aussi continuer à les débecter même après les avoir testé. Ce désamour est assez particulier et la personne peut devenir antifan : autrement dit, le désamour construit tout de même qui on est, ce qui peut aider à l’estime de soi, si ce désamour amène à chercher vraiment ce qu’on aime et auquel on s’identifie.

On pourrait croire que le parasocial est néfaste pour l’estime de soi, parce que l’on connaît aussi les dommages, notamment liés aux réseaux sociaux, de n’avoir que des figures de références qui semblent tout réussir, être parfaites en compétences, physiques et sociales sur Instagram, ce qui renverrait un miroir négatif sur notre vie, bref révéler à quel point on est nul sur ces points. C’est effectivement le cas lorsqu’on prend le contenu de ces figures médiatiques comme point de comparaison sociale, l’estime de soi en prend un sacré coup.

Mais dans l’expérience parasociale, le fan n’est pas dans la comparaison sociale, il est dans ce que les chercheurs nomment l’assimilation à soi : quand on est dans une relation étroite avec quelqu’un, qu’on n’est pas narcissique, on peut ressentir une joie, une fierté quand il partage ses réussites, comme si c’était les nôtres. C’est ce moment de célébration avec cet ami proche qui vient d’avoir son diplôme ou ce poste rêvé, vous ressentez sa joie comme si c’était la vôtre, et ça l’est d’ailleurs, parce que vous festoyez. C’est exactement cette assimilation à soi, qui demande des capacités empathiques, qui fait qu’on ressent parfois même plus de satisfaction à offrir des cadeaux qu’à en recevoir, parce que la joie de l’autre nous rend encore plus joyeux, dans un échange constant et fluide d’émotions qui n’ont plus de barrières individuelles, mais se vivent démultiplier en collectif.

C’est comme ce qui se passe dans un échange social classique où des compétences socio-émotionnelles sont actives : (Moïra Mikolajczak, Les compétences émotionnelles)

Plus la relation est étroite et intime, plus il y a assimilation (Aron 1991) et plus c’est éloigné plus y a un effet de contraste (Dijksterhuis, 1998).

Eh bien tout ceci peut aussi être vécu avec des relations parasociale, puisque la relation a effacé les critères de distance qu’il y a pu avoir au début, comme on l’a vu juste au-dessus avec l’homme qui s’identifie à Laura Palmer à cause de conditions de vie commune, cette assimilation ayant pu lui fournir une force dont il avait besoin pour tenir bon et se libérer.

Même si avec le parasocial on est dans un espace temps de sociabilité qui semble être peu concret, notre identité (sociale et/ou personnelles) et nos capacités socio-émotionnelles peuvent se construire, se raffermir ou croître dans ce rapport parasocial.

Par exemple, Aubre (2018) et Tukachinsky Forster (2021) montrent que les jeunes mères trouvent du répit dans la romance parasociale, notamment parce que cela les reconnecte à leurs identités romantiques et sexuelles que la maternité tend à écarter pour des raisons de temps, de pressions et normes sociales. Idem dans le veuvage, la romance parasociale permet de retrouver une nouvelle identité sexuelle en dehors des relations précédentes. Pour les jeunes, cela permet de se préparer à des relations amoureuses.

Dans la baisse d’estime de soi, le sentiment d’efficacité personnelle est entaché ; or on voit que la connexion parasociale peut littéralement fournir ce sentiment d’efficacité personnelle. Par exemple, Tian et Yoo (2015) montrent que l’émission biggest loser a amené à plus d’efficacité personnelle ; Hoewe & Sherrill (2019) ont montré que la présence de femmes politiques dans les séries augmente le sentiment d’efficacité personnelle politique.

La connexion à des contenus peut amener à une comparaison sociale assez sapante pour l’estime de soi, mais dans le cas de l’expérience parasociale, il y a de la place pour une assimilation à soi. Ce qui va éveiller tout d’abord des émotions positives partagées avec la star, ainsi que des opportunités de connexions réelles facilitées avec d’autres fans, ce qui va combler le sentiment d’appartenance, et le sentiment d’efficacité personnelle. Ces différents amours, ces différentes relations parfois fortes, se connectent à nos identités sociales et personnelles, nous rapprochant de qui on veut être, et nous fournissant même des éléments de force pour l’être IRL.

Ainsi, au vu de tous ces bénéfices, l’affront contre les fans, leur ridiculisation, leur pathologisation, alors qu’ils sont capables d’une assimilation magnifique (car totalement signe d’une empathie fonctionnelle tant au niveau cognitif qu’affectif ) paraît hautement suspicieux.

Les connexions parasociales ne se contentent pas d’être un boost sur l’estime de soi, mais de façon encore plus épique, elles aident à notre autodétermination, à se sentir plus chez soi dans l’existence, avec des buts plus clairs guidés par des identités sociales et personnelles qui ont pu croître : pourquoi ridiculiser ça ? Pourquoi mettre la honte sur ces fans ?

Peut-être que c’est parce qu’il y a encore un autre bénéfice à ces liens parasociaux, qui idéologiquement peut ne pas plaire du tout à certains partis intolérants : la diminution des préjugés.

La suite : [PS3.2]Quand le parasocial diminue les préjugés – Hacking social


Notes de bas de page

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La bibliographie complète est disponible ici :

1 Fragment Divertissement n° 4/ 7 — Papier original : RO 139, 210, 209, 217-2 et 133 Copies manuscrites du XVIIe s. : C1 : Divertissement n° 186 p. 53 à 57 v°/ C2 : p. 76 à 81 Éditions de Port-Royal : Chap. XXVI — Misère de l’homme : 1669 et janv. 1670 p. 203-217/ 1678 n° 1 à 3 p. 198-211 Éditions savantes : Faugère II, 31, II/ Havet IV.2/ Michaut 335/ Brunschvicg 139/ Tourneur p. 205-3/ Le Guern 126/ Lafuma 136/ Sellier 168 https://www.penseesdepascal.fr/Divertissement/Divertissement4-moderne.php

2 La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576

3 On trouve ce genre de sous-texte dans les ouvrages de La Boétie, mais aussi chez des intellectuels utilisant des prismes marxistes, par exemple : Bellefleur, M. (1981). Travail et loisir : du loisir antique au loisir contemporain. Philosophiques, 8 (2), 303–341. https://doi.org/10.7202/203172ar ; Divertir pour dominer 1, éditions l’échappée, 2010

4 On trouve cette interprétation dans des ouvrages à droite comme ceux de Babeau.

5 Théorie de l’attachement de Bowlby (1969).

6 Cole & Leets (1999)

7 Greenwood (2008)

8 Cohen (2004)

9 Bond (2018), McCutcheon (2021), Woznicki (2021)

10 Quantifié par le fait de ne faire que ça de sa journée, allant jusqu’à parfois 16 h par jour de jeux.

11 Plus présent dans une certaine gauche.

12 Plus présent dans une certaine droite, couplé avec des questions de mérite, d’efforts, de réussir à gagner une certaine compétition.

13 Besoin de proximité sociale (se sentir connecté et important pour les autres), besoin d’autonomie (pouvoir prendre ces choix et décisions), besoin de compétence (pouvoir se sentir agir efficacement), cf Self-determination Theory, Deci et Ryan (2017).

14 Extrait de ETP où j’explique plus longuement la notion. Il s’agit de cinq compétences : capacité à identifier, à comprendre, à exprimer, à réguler et à utiliser ses émotions ou celles d’autrui. Ces compétences sont dites également sociales, car elles facilitent les interactions sociales positives, la résolution des conflits, la compréhension de l’environnement social, la résolution de problèmes dans l’environnement social voire sa modification, son évolution. À l’inverse, des lacunes dans ces compétences rendent difficiles les interactions, les relations, la compréhension des environnements et l’action sociale positive. L’humain étant un animal social, il a plus de bien-être et une meilleure santé avec de bonnes compétences socio-émotionnelles. Car elles lui permettent de mieux se connecter positivement à autrui. Ces compétences ne sont pas innées, elles peuvent se développer, s’améliorer, s’apprendre, évoluer ; voire parfois être sapées, brisées, entravées (par des traumatismes par exemple).

• L’identification est la capacité de repérer et nommer l’émotion en soi et/ou de la repérer et la nommer chez autrui.

• La compréhension est la capacité à comprendre les causes et les conséquences de l’émotion en soi et/ou d’en comprendre les causes et conséquences chez autrui.

• L’expression consiste en la capacité d’exprimer son émotion d’une façon socialement acceptable et/ou de permettre aux autres d’exprimer leurs émotions.

• La régulation est la capacité de gérer les émotions ou le stress lorsqu’ils sont inadaptés au contexte et/ou d’aider les autres à gérer leurs émotions et leur stress.

• L’utilisation consiste à utiliser ses propres émotions pour accroître son efficacité dans un domaine, une situation ou/et d’aider les autres à utiliser leurs émotions pour accroître leur efficacité dans un domaine.

15 Babeau, la tyrannie du divertissement

16 Ce sont les termes de Babeau, pas les miens.

17 J’en reparlerai un de ces jours dans un ouvrage.

18 Que les solitaires chroniques aient moins de parasocial, alors qu’on pourrait imaginer que par besoin de compenser ils en aient beaucoup plus

19 On reviendra sur la question du transport plus tard, mais si vous êtes curieux ou suspicieux, voici quelques sources sur le sujet : dans Slater, Ewoldsen et Woods (2018), les relations parasociales avec les personnages et les acteurs sont fortement corrélées à la transportabilité (la tendance habituelle à être transporté dans une histoire), avec .71 de corrélation entre parasocial, les personnages d’une histoire et le transport et, .63 entre parasocial, acteurs et transport. Silver et Slater (2019) ont répliqué l’expérience avec les mêmes résultats, de très fortes corrélations. On trouve aussi d’autres études telles que : Murphy, Frank, Moran et Patnoe-Woodley (2011) ; Wong, Lookadoo et Nisbett (2017 ; Nisbett et Schartel Dunn (2021) ; Murphy, Frank, Moran et Patnoe-Woodley (2011) ; Liebers et Schramm (2017) ; Green et Brock (2000) ; Brown (2015)

20 Je précise cela parce que je me mets à la place de personnes dans une même perspective que celle de Babeau, mais factuellement ce qui se passe dans un parasocial qui élève n’a rien de l’effort personnel, mais est totalement social, impliquant la participation active de plusieurs parties sociales, parfois immenses dans le cas de grosses productions.

21 Idem, je vais en parler dans les chapitres suivants, mais si vous êtes curieux ou suspicieux vis-à-vis de cela, vous pouvez d’ores et déjà fouiner dans ces recherches : Derrick, Gabriel & Tippin (2008) ; Young, Gabriel & Sechrist (2012) et Young, Gabriel & Hollar (2013) ; Derrick, Gabriel & Hugenberg (2009 ; Knowles (2013) et Knowles & Gardner (2012) ; Ward (2004) ; McCullough et al. (2021) ; Brown et al. (2015) ; Keaton, Gearhart & Honeycutt (2014)

22 Idem, je vais en parler dans les chapitres suivants, mais si vous êtes curieux ou suspicieux vis-à-vis de cela, vous pouvez d’ores et déjà fouiner dans ces recherches : Schiappa, Gregg & Hewes (2005, 2006), Bond (2021) , Massey, Wong & Barbati (2021) , Vezzali et al. (2015), Alrababa’h et al. (2021), Kim & Harwood (2020), Breves (2020), de Groot et al. (2022)

23 Idem, je vais en parler dans les chapitres suivants, mais si vous êtes curieux ou suspicieux vis-à-vis de cela, vous pouvez d’ores et déjà fouiner dans ces recherches : Gomillion & Giuliano, 2011 , Woznicki et al., 2021, Bond, 2018, Tukachinsky Forster, 2021, McInroy & Craig, 2017, Ward, 2004, (David et al., 2002, McCullough et al., 2021, Abrams & Giles, 2009), Lotun et al., 2022, Moyer-Gusé et al., 2019

24 Ici j’en parlerais moins, d’une part car le sujet m’est trop sensible en raison d’engagement IRL à ces sujets donc je vous laisserais le soin d’explorer vous-même le sujet ici : Wong, Lookadoo et Nisbett (2017) : cette étude sur Demi Lovato et son trouble bipolaire montre que plus l’interaction parasociale (PSI) est forte, plus les stéréotypes négatifs et le désir de distance sociale envers les personnes bipolaires diminuent ; Lotun et al. (2022) : une recherche menée sur des créateurs YouTube révélant un trouble de la personnalité borderline (TPB) démontre que la création d’un nouveau lien parasocial réduit significativement les préjugés explicites et l’anxiété envers les personnes souffrant de troubles mentaux ; Hoffner et Cohen (2018) : suite au décès de Robin Williams, les fans ayant une relation parasociale (PSR) forte avec lui ont rapporté une distance perçue moindre envers les personnes souffrant de dépression clinique et une plus grande volonté de chercher un traitement professionnel ; Jain, Pandey et Roy (2017) : l’étude sur la célébrité de Bollywood Deepika Padukone montre que le lien parasocial avec elle après sa révélation sur sa dépression a augmenté les intentions des spectateurs de chercher de l’aide et leur sentiment d’auto-efficacité face à la maladie ; Hoffner et Cohen (2012) : l’analyse des fans de la série Monk, dont le personnage principal souffre de troubles obsessionnels compulsifs (TOC), montre que l’attachement au personnage influence positivement les perceptions et les comportements liés à la santé mentale ; Rasmussen et Ewoldsen (2016) : ils ont montré que la confiance accordée au Dr. Phil via une relation parasociale encourageait les téléspectateurs à envisager des traitements de santé mentale pour eux-mêmes ou leurs enfants ; Brown et Basil (1995)/Casey et al. (2003) : l’annonce de la séropositivité de Magic Johnson a eu un impact massif sur la connaissance du VIH/SIDA, augmentant les discussions sur le sujet et les taux de dépistage, particulièrement chez ceux qui s’identifiaient fortement à lui ; Kosenko et al. (2016) : l’étude de « l’effet Angelina » (Angelina Jolie), la force de la PSR avec l’actrice a prédit l’intention des femmes de se faire dépister pour les mutations génétiques liées au cancer du sein, car le lien parasocial rend le risque « plus réel » ; Myrick et Willoughby (2021) : après que Tom Hanks a révélé avoir contracté le COVID-19, les individus ayant un lien fort avec lui ont montré une plus grande intention d’adopter des comportements de prévention (masque, distanciation), l’acteur agissant comme un “canari dans la mine” pour son audience ; Moe (2012) : la recherche sur Michael J. Fox montre comment son plaidoyer public pour la maladie de Parkinson a permis de sensibiliser le public et de lever des fonds en utilisant son capital de sympathie parasociale ; So et Shen (2016) : des récits mettant en scène des personnages souffrant de maladies sexuellement transmissibles (MST) ont réduit la distance sociale envers les malades et augmenté la perception du risque personnel chez les spectateurs

25 Idem, je vais en parler dans les chapitres suivants, mais si vous êtes curieux ou suspicieux vis-à-vis de cela, vous pouvez d’ores et déjà fouiner dans ces recherches : Nisbett et Schartel Dunn (2021) ; Gabriel et al. (2018) ; Paravati et al. (2020) ; Wen et Cui (2014) ; Hoewe et Sherrill (2019) ; Levy (1979) ; Bond (2021) ; Bae, Brown et Kang (2010)/Bae et al. (2011) ; Chattoo et Feldman (2017) ; Tukachinsky et al. (2019) ; Beck et al. (2014) ; Brown et Basil (1995) ; Kosenko et al. (2016)

26 Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)


🃏Cartes
🃏

⬤Définir qui on est : plus une personne définit clairement qui elle est, meilleure est son estime d’elle-même. Une identité cohérente sert de protection contre les remarques extérieures. Et cela passe par changer les croyances telles que « je ne serais jamais assez bien ».

⬤ Agir en cohérence. L’important n’est pas de ne jamais changer, mais de prendre des décisions qui restent reliées au récit que l’on fait de sa vie. Le doute sur sa propre identité rend beaucoup plus vulnérable aux jugements d’autrui.

★ Chercher des preuves réelles de notre valeur plutôt que de s’autopersuader qu’on a de la valeur : cela va passer par chercher à atteindre des objectifs concrets et réalistes dans divers domaines.

★Point commun, pour faciliter les relations on peut rechercher les points communs et les mettre en avant, car on (para)socialise plus rapidement avec ceux qui nous ressemblent : cela diminue l’incertitude.

⬛ La comparaison sociale avec les célébrités peut déprimer ; mais si cela advient c’est signe qu’il n’y a pas de relation parasociale de qualité avec elle. A la place, on peut passer son chemin ou chercher à se lier.

⬧ Assimilation à soi. On peut vivre les émotions d’autrui exactement comme si c’était les nôtres.

⬧ Parasocial empuissantant. Certaines expériences parasociales augmentent le sentiment d’efficacité personnelle, y compris politique.

★Téléportation élargissante. Plutôt que fuir, se téléporter dans un récit permet d’élargir son identité, élargir les frontières du soi, en vivant dans une réalité différente. C’est plus qu’une compensation, c’est une augmentation.

⬧ Parasocial réparateur. Certaines relations parasociales aident à reconstruire une continuité de soi après des changements, des difficultés, des ruptures de liens.


Cet article et ses suites sont disponibles intégralement ici :

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07.09.2026 à 10:09

[PS2] Définir et mesurer le parasocial

Viciss Hackso

Définition Pourquoi les spectateurs se sentent proches des animateurs TV, alors que ceux-ci s’adressent à…
Texte intégral (10096 mots)

Cet article est la suite de : [PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques

La bibliographie complète du dossier est ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial

Ce dossier est disponible aussi :


Définition


Pourquoi les spectateurs se sentent proches des animateurs TV, alors que ceux-ci s’adressent à une masse de gens variés ? Pourquoi l’animateur finit-il par susciter des sentiments, des humeurs, des interactions comme on en réserve à nos proches, à nos amis ? Ce sont ces questions qui feront naître le terme de parasocial en 1956, par les anthropologues et sociologues Horton et Wohl. Ils définiront le parasocial comme un engagement imaginaire et unilatéral du public, avec des personnalités médiatiques1.

L’expérience parasociale ne demande donc pas de rencontre directe ni d’échanges, ce qui mènera les futurs chercheurs à se questionner sur ce qu’on peut vraiment nommer parasocial. Est-ce que l’étudiant dans un amphi de plus d’une centaine de personnes a une relation parasociale avec ce prof qui s’adresse à tous et avec lequel il n’a jamais interagi ? A-t-on une relation parasociale avec ce voisin qu’on connaît de loin mais avec qui on n’a jamais interagi ? Comme la relation parasociale ne va que dans un sens, est-ce qu’on a des relations parasociales avec des objets, des sites, des IA, ou tout ce qui ne peut pas éprouver à la même hauteur ce qu’on éprouve en sentiments et idées ? Où est la relation parasociale lorsqu’on apprécie un personnage de dessin animé, de jeu vidéo ou de fiction ? Est-ce qu’elle porte sur le personnage uniquement, son doubleur ou son auteur aussi ? Comme le parasocial est unilatéral, cesse-t-il dès qu’un streamer répond au propos de son tchat, voire peut modifier son programme sous l’influence du public ?

Vous le comprendrez plus tard, mais je pense qu’à partir du moment où l’on propose quelque chose, que ce soit un objet, un produit, un cours, une formation, un tweet à un public, il est peut-être pertinent penser qu’il y a du parasocial qui va naître.

Pour diverses raisons, il n’y aura pas d’interaction sociale qui va advenir avec tous ceux en contact avec ce tweet, avec ce cours ou l’exposition à cet objet, mais il y aura toujours des formes de parasocial. Par exemple, tel élève va être désintéressé de votre cours parce qu’il n’a pas aimé votre façon de menacer tel autre élève ; l’introverti de cette formation à qui vous n’avez jamais échangé va étonnamment démontrer un apprentissage exceptionnel parce qu’en réalité il y a une relation parasociale forte avec vous et votre contenu, ce qui l’a aidé à apprendre vite et bien. Peut-être que vous avez perdu un client sans le savoir dans votre boutique parce que le passant a entraperçu un regard méprisant que vous portiez sur un autre client et s’est fait une image détestable de vous. Peut-être que derrière les likes et les partages massifs d’un tweet qui semble pourtant annoncer un potentiel de parasocial positif, il n’y en a pas tant que ça.

Partir du principe que les actions publiques généreront leur part de parasocial dont on ne peut pas être au courant, permet de se responsabiliser et de faire attention à ne pas détruire cette possibilité positive (pour vous comme pour les gens) en étant socialement abject.

Par souci de vulgarisation, je vais ici me concentrer sur la relation parasociale avec une figure médiatique humaine, soit en tant que personnage de fiction, soit réelle. Et effectivement, comme ce qu’on voyait dans le chapitre précédent, il peut y avoir une confusion du personnage avec la véritable personne qui le joue.

On ne va pas entrer non plus dans le débat académique pour savoir si on peut encore parler de parasocial s’il y a des interactions via les réseaux sociaux ou Internet entre un spectateur et une figure médiatique, la définition originale excluant toute interaction réelle. Tant qu’il y a des formes d’asymétrie, on va partir du principe qu’on reste dans le domaine du parasocial.

Cependant, ça reste une question mystérieuse que je trouve assez intéressante : les ados ayant un coup de foudre sur un•e camarade à qui ils n’ont jamais adressé la parole, sont-ils dans le parasocial ? Si oui, est-ce que tout rapport parasocial empêcherait de passer le cap, d’aller vers l’interaction sociale directe ou, au contraire, cela la prépare-t-elle ?

Les expériences montrent que chez les ados, il y a pas mal de parasocial amoureux avec les figures médiatiques, car cela a pour fonction de les entraîner à ce type de relations sociales dont ils n’ont pas encore l’expérience, et cela sans risque2. Est-ce que ce parasocial avec des personnes non médiatisées est aussi une forme d’étape avant de pouvoir oser risquer le rejet, la déception ou tout autre affect négatif potentiellement lié à la relation réelle ?

Est-ce qu’on est dans le parasocial lorsqu’on s’illusionne sur la nature d’une relation ? Par exemple en voyant de l’amour ou de l’amitié alors qu’il n’y en a pas, l’autre n’étant que poli et sympathique par habitude, par automatisme voire par normes sociales ? Se demander si on est dans le parasocial ou le réellement social permet de s’interroger sur la mutualité de la relation, ses aspects concrets de temps passé ensemble, des échanges, sur le fait de bien comprendre et communiquer avec l’autre et d’avoir son retour clair.

L’expérience parasociale typique est celle d’un attachement avec une figure médiatique, attachement assez similaire à celui qu’on a avec nos proches, que ce soit un rapport amical, amoureux, de collègues (de travail, de discipline, de politique, etc.).

Et n’allez pas croire que cela ne concerne que les autres : on a tendance à minimiser l’impact des médias sur nous, donc on minimise le fait d’avoir des relations parasociales ; ainsi les chercheurs3 rapportent qu’à la mort de la princesse Diana, beaucoup de gens ont été surpris de ressentir du deuil parce qu’ils n’avaient pas pris conscience de ce lien parasocial qu’ils avaient noué avec elle. Dans une étude, Paravati (2020) montre que les personnes rejetaient le fait d’avoir un lien parasocial à Trump4.

On nie ou on n’arrive pas bien à prendre conscience de nos relations parasociales, parce qu’à l’inverse, les relations sociales sont davantage sous notre contrôle direct et on en est très conscient : on choisit d’inviter un ami, on choisit un partenaire sur un site de rencontre, on choisit d’aller discuter avec tel collègue de travail à la pause plutôt que tel autre.

De plus, l’interaction sociale, au contraire de celle parasociale, est composé de souvenirs de pleins d’actions variées, de décisions concrètes, dans des lieux et circonstances diverses, alors que celles parasociales sont toujours conscientisées d’abord par l’ouverture d’un média, que ce soit la TV, l’ordinateur, internet, un livre : notre décision là-dedans n’a pas été spécifiquement de trouver une nouvelle relation ou de retrouver telle personne ou personnage, mais de nous informer, de nous divertir, de découvrir un contenu intéressant.

On découvre un contenu, une émission, un discours, une fiction et voilà qu’une conséquence est que l’on s’attache plus ou moins intensément à ceux qui l’animent, la créent, la jouent. Cela va de la figure médiatique qu’on est juste content de voir de temps en temps sans connaître tout son travail, jusqu’à être son fan absolu connaissant par cœur tout ce qu’il y a à savoir à son sujet, consacrant une bonne partie de son temps à penser, créer et agir autour de cette figure (fanart, fanfictions, cosplay, groupes de supporters, certaines militances…).

La figure suivie n’a pas besoin d’être factuellement à un certain niveau de notoriété pour qu’il y ait du parasocial à son sujet. Ce qui fait l’expérience parasociale, c’est l’asymétrie : une personne est liée et peut connaître l’autre grâce à ses expressions publiques variées, et cet autre peut ne pas avoir connaissance de son intérêt. Et la plupart des gens sont dans cette configuration, notamment via les réseaux sociaux. Autrement dit, à notre époque, grâce ou à cause d’Internet, tout le monde peut créer ou s’exprimer directement à un public, dans lequel des gens peuvent potentiellement y développer des relations parasociales, le tout sans que quiconque ne prenne la mesure de cette expérience parasociale en cours.


L’interaction parasociale


Les chercheurs distinguent l’interaction parasociale de la relation parasociale : l’interaction c’est ce qui se passe pendant que l’on consulte le contenu de la personne avec qui on parasocialise. Il ne s’agit donc pas de la véritable rencontre en chair et en os. La relation parasociale est plus générale, c’est le lien même hors visionnage. Et l’ensemble, tant l’interaction que la relation, sont nommées expérience parasociale.

Les mesures du parasocial sont assez explicites sur comment est ressenti le phénomène.

Si vous êtes curieux, vous pouvez tester les échelles qui suivent sur une (ou plusieurs) figure(s) médiatique(s) de votre choix. Vos réponses restent entièrement sur votre appareil. Aucun résultat n’est envoyé ou enregistré, et tout disparaît lorsque vous quittez ou rechargez la page.

Attention !

  • ces auto-tests n’ont pas de valeur scientifique, car vous êtes conscients de ce qui est évalué, et les traductions proposées sont les miennes, donc sans validation scientifique.
  • Le choix de la figure médiatique peut également introduire des biais. Vous pourriez, par exemple, choisir une figure médiatique avec laquelle vous n’avez pas de liens forts, pour éviter d’être perçu comme « fan », car le parasocial est souvent mal perçu.
  • À l’inverse, vous pourriez choisir une star socialement valorisée, tout en laissant de côté celle avec laquelle votre attachement est plus réel, mais plus difficile à assumer.
  • Une forme de défiance envers les tests, ou envers ce site, peut aussi influencer vos réponses et les éloigner de ce que vous ressentez réellement.

À vous de voir si vous souhaitez explorer cela. Je précise qu’en général, il vaut mieux ne pas partager publiquement vos résultats. Si certains résultats vous interpellent ou vous inquiètent, un professionnel (psychologue, thérapeute) sera plus à même de vous accompagner.

Voici par exemple une échelle pour mesurer l’interaction parasociale :


Echelle : Interaction parasociale, Hartmann, T., & Goldhoorn, C. (2011)

Pendant le visionnage de l’extrait [de film, série, contenu sur le net], j’ai eu l’impression que la figure médiatique…

1. était conscient(e) de ma présence.

2. savait que j’étais là.

3. savait que j’étais conscient(e) de sa présence.

4. savait que je lui prêtais attention.

5. savait que j’avais réagi à sa présence.

6. a réagi à mes paroles ou à mes actes.


Plus vous serez en accord, plus vous aurez une interaction parasociale forte avec la figure. Évidemment, le caractère d’illusion change en fonction des médias avec lequel on peut avoir cette interaction : face à un contenu télévisé qui n’est pas en direct, une série, une vidéo sur YouTube, c’est une pure illusion. La figure n’a vraiment aucun indice sur vous et vos réactions. Si elle semble réagir ou répondre directement à vos réactions, c’est qu’elle les a imaginés en amont ou peut être qu’avant, elle a su ce que pensait directement le public.

À noter que certains politiciens peuvent potentiellement générer cette interaction parasociale très forte en étant très informés en amont. Par exemple, Cambridge Analytica, qui s’occupait des campagnes de Républicains et a aidé Trump en 2016, pouvait prédire extrêmement finement ce que localement, voire individuellement, une personne voulait entendre et comment elle l’écouterait mieux (via un algorithme de prédiction de personnalité).

Dans ce documentaire (et ces épisodes suivants), on peut voir l’usage des SMS par Trump, ce qui alimente une interaction parasociale continue :


Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :

Dix ans après une année d’échange scolaire marquante en Oklahoma, Max Laulom retourne aux États-Unis pour confronter ses souvenirs nostalgiques à la réalité politique et sociale actuelle. À les retrouvailles avec sa famille d’accueil et ses anciens camarades, il explore la fracture idéologique profonde provoquée par la montée du mouvement pro-Trump. dès son arrivée aux États-Unis il reçoit un bombardement de SMS de la part de l’équipe de campagne de Trump, Les messages sont rédigés comme s’ils venaient personnellement de Trump, utilisent son prénom et expriment de l’affection. Max Laulom note que cela crée un sentiment de proximité très fort : les gens ont l’impression de recevoir un message d’un « ami » plutôt que d’un politicien distant.


L’interaction parasociale peut aussi être beaucoup moins illusoire dans le cas de directs où le spectateur interagit avec le streamer qui répond. Pour cette situation, certains chercheurs préfèrent utiliser le terme d’interaction multisociale5, parce qu’il y a des parts réelles d’échanges. Ceci étant dit, l’asymétrie reste présente à de nombreux niveaux : le streamer ne peut généralement pas faire attention à un spectateur en particulier, ni le mémoriser, ni apprendre à le connaître. À l’inverse, un spectateur peut le faire, avec plus d’informations à disposition. J’ai l’impression que cela donne une impression au public de pouvoir tout savoir sur la figure, mais c’est une illusion, car le streamer ou la figure médiatique en général, même lorsque son contenu parle de sa propre vie, ne peut que vous présenter une sélection, un cadrage particulier, une perspective, qui n’est pas l’intégralité de sa vie même si cela en fait partie.


La relation parasociale


Il est possible d’avoir une relation parasociale avec une figure médiatique sans pour autant avoir un certain niveau d’interaction parasociale. Et cela, ça se mesure avec les questionnaires de mesure de la relation parasociale :


Echelle : La relation parasociale (Tsay, Bodine 2012)

Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord concernant [x].

1. Je me sens bien quand je me tourne vers [x] pour des conseils.

2. J’applique les conseils que je reçois de [x].

3. Je suis heureux/heureuse d’être épaulé par [x].

4. Je suis à l’aise d’apprendre grâce à [x].

5. J’admire [x].

6. [x] m’enseigne des leçons importantes.

7. Je recherche l’assistance de [x].

8. Je considère [x] comme un modèle.

9. Je serais heureuse/heureux de rencontrer [x] en personne.

10. Si je croisais [x] dans la rue, j’irais lui parler.

11. Je serais à l’aise avec [x] si nous nous rencontrions en personne.

12. Si l’occasion se présentait, je contacterais [x].

13. Quand je ne regarde pas [x] à la télévision ou sur Internet, je recherche des informations à son sujet.

14. J’ai un lien intime avec [x].

15. Je considère [x] comme un(e) ami(e) proche.

16. Je connais bien les habitudes de [x].

17. [x] me met à l’aise, comme si j’étais avec des amis.

18. Je comprends bien [x].


Plus vous avez de points, plus la relation parasociale est intense.

L’hypothèse de Panksepp-Jackoboson (Jacobs, 2015) est que le parasocial suivrait les mêmes circuits neuro impliqués dans les relations sociales. Ainsi, on pourrait estimer qu’il y a peut-être eu 30 heures de contact parasocial en cas d’amitié superficielle, et 140 heures de parasocial pour une amitié profonde. Ces estimations se basent sur les amitiés sociales IRL6.

C’est ce que confirmeront d’autres chercheurs.

Tukachinsky (2020) trouvera une corrélation positive entre le niveau d’expositions aux figures médiatiques et l’intensité parasociale. Plus on s’expose à la figure médiatique, plus l’intensité de relation parasociale peut augmenter. Et ça serait le cas, même si on ne recherche pas à s’exposer à cette figure, à cause de l’effetdit de simple exposition7 : plus on est exposé à un stimulus, plus on l’apprécie.

À force d’exposition, le spectateur peut aussi accéder à une compréhension du monde intérieur du personnage et peut anticiper ses réactions dans diverses situations8. Tout ceci engendre un sentiment de sécurité, car on peut anticiper le comportement du personnage, et on sait aussi qu’il reviendra à l’antenne/sur les réseaux sociaux. Il y aura une familiarité, une sympathie et un sentiment d’intimité qui se transforme en relation significative9.

Cependant, cet effet de simple exposition a surtout fonctionné pour le parasocial avec des personnages de fiction10, il n’y a pas cette progression du parasocial pour les personnes dans une émission de téléréalité11 et dans une série de vlogs sur YouTube12.

Le visionnage frénétique, c’est-à-dire regarder au moins 3 épisodes d’une série d’affilée, tend à accélérer la progression du lien et la dépendance à la série13.

Le parasocial a aussi tendance à reposer sur l’homophilie, c’est-à-dire qu’on parasocialise plus avec ceux nous ressemblant au moins sur un point, comme l’âge, le genre, l’origine, etc. Comme en général, il y a une incertitude au début des relations, on cherche à la diminuer, et s’attacher au point commun aide à ce but. Puis cette réduction de l’incertitude favorise l’attirance interpersonnelle et une plus grande intimité perçue plus rapidement.

Enfin, l’attirance joue un grand rôle dans la relation parasociale, tant au niveau du développement de la relation que de son initiation : celle-ci peut être d’ordre physique, social ou à la tâche (c’est-à-dire qu’on est attiré par la compétence de la figure et son activité perçue comme réussie). Ainsi, ce sont les figures médiatiques attirantes sur ces trois points qui seront davantage l’objet du parasocial, ce à quoi il faut rajouter leur « intrusion » c’est-à-dire à quel point elles prennent de la place à l’écran et la durée de leur exposition.

La relation parasociale a ses étapes : au début, pour le spectateur le but est la formation d’impressions, puis ensuite c’est de réduire les incertitudes, d’anticiper les résultats relationnels et d’en apprendre plus sur la personnalité. Enfin, il s’agit de nouer un lien personnel. Parfois le public peut chercher un contact physique et intégrer sa compréhension du personnage à sa propre identité et sa perception de soi. Vous trouverez un résumé à la fin de ce chapitre.


Le parasocial n’est pas que lié au divertissement 


Dans certaines réponses à notre sondage sur le parasocial, certains l’associaient à la seule sphère du divertissement populaire et certains aux comportements d’influenceurs. Or le parasocial advient même dans un contexte qui n’a rien du divertissement : personnellement, il y a par exemple des chercheurs pour lesquels je ne peux pas nier que j’ai du parasocial, car j’ai lu toutes leurs productions ou presque, chercher sciemment leurs apparitions médiatiques, appris des éléments de leurs vies, ait ressenti du deuil parasocial à leur mort. Et pourtant ils n’ont aucunement joué les influenceurs : n’oubliez pas que le parasocial peut être une attirance liée à la tâche, autrement dit une attirance pour le travail qui est montré lui-même et qui nous touche positivement.

Ainsi, le parasocial concerne aussi l’attachement à des figures de champs « sérieux » et on trouve par exemple des échelles qui ont été conçues spécifiquement pour mesurer le parasocial envers une figure politique :


Echelle : Parasocial politique (Hakim, Liu 2021)

Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord.

1. Je comprends et partage pleinement ses objectifs.

2. Je trouve son parcours de vie inspirant.

3. J’aimerais beaucoup dîner avec lui/elle.

4. Ses discours me touchent.


J’ai l’impression que cette échelle faite pour le parasocial avec les politiciens pourraient être exportable au parasocial avec des figures intellectuelles et tout domaine « sérieux » portant un discours. Par exemple, si j’applique cela aux chercheurs avec qui j’ai du parasocial, je réponds oui à tous les items. Je me demande aussi si on peut avoir ce parasocial politique pour des figures médiatiques qui ne sont pas officiellement liées au politique, mais dont les valeurs transparaissent par les actes, les choix, etc. Ou du moins qu’on interprète comme discourant ou mettant en scène nos mêmes valeurs. Par exemple dans les recherches sournoises de Cambridge Analytica, ils avaient trouvé une association étrange, où l’on pouvait prédire que ceux qui se disaient fan d’Harry Potter dans les années 2010 étaient de gauche : or, cela semble être une interprétation de l’univers et une projection de leurs propres valeurs dans l’œuvre, l’autrice témoignant dans les années qui suivirent du contraire. Le temps passant, j’ai vu le film Fight Club être défendu à la fois par des gens de gauche qui y voyaient une dénonciation, comme par des gens de droite qui le voyaient au premier degré comme quelque chose à atteindre. Autrement dit, on interprète les œuvres selon nos cadres intellectuels, ce qui participerait à construire un parasocial qui a un aspect aussi politisant. On reviendra plus tard sur l’aspect politique.


Un parasocial pour un groupe


Une échelle mesure aussi la relation non pas à juste une personne, mais au collectif d’une production médiatique. Par exemple, on ne serait pas juste attaché à un personnage de Friends, mais tout leur groupe ensemble :


Échelle de parasocial de groupe (Auter & Palmgreen, 2000)

Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord.

13. Les interactions des personnages sont similaires aux miennes avec mes amis.

14. Les interactions des personnages sont similaires aux miennes avec ma famille.

15. Mes amis sont comme les personnages.

16. J’aimerais interagir avec les personnages et mes amis en même temps.

17. En regardant l’émission, je me suis senti·e intégré·e au groupe.

18. Je me reconnais dans les attitudes des personnages.


Malheureusement ce parasocial vers tout un collectif me semble peu exploré. Or pour des cultures hors occident, j’ai l’impression que ça pourrait être plus important, si le ou la créatrice a des valeurs ou cultures d’égalité, d’horizontalité et de collectivisme. Par exemple, les autochtones d’Amérique racontent que leurs histoires peuvent être conçue sans personnage principal, l’histoire parlant de tout un collectif sans forcément mettre un personnage plus en avant14.

J’ai l’impression que dans des œuvres suffisamment vastes, que ce soit une série ou un jeu vidéo, on pourrait peut-être avoir un attachement parasocial à tout l’univers présenté dans son ensemble.


Quand le parasocial flirte avec le trouble


L’aspect problématique du parasocial n’était absolument pas mesuré par les échelles précédentes. Pour trouver l’aspect à la limite du trouble, il nous faut fouiner dans l’échelle du culte des célébrités :


Echelle de culte des célébrités (McCutcheon, Houran & Ashe, 2006)

Pour chaque affirmation, indique ton degré d’accord concernant [x].

1. Si je rencontrais [x] en personne, il/elle saurait déjà d’une manière ou d’une autre que je suis son/sa plus grand(e) fan.

2. L’une des principales raisons pour lesquelles je m’intéresse à [x] est que cela me permet de m’évader temporairement des problèmes de la vie.

3. [x] est pratiquement parfait(e) en tous points.

4. Je partage avec [x] un lien spécial, indescriptible.

5. Connaître [x], c’est l’aimer.

6. Quand il arrive quelque chose de mal à [x], j’ai l’impression que cela m’arrive à moi.

7. Quand [x] échoue, je me sens moi-même en échec.

8. Les succès de [x] sont aussi les miens.

9. Je considère [x] comme mon âme sœur.

10. Si [x] meurt (ou est mort), j’aurais l’impression de mourir aussi.

11. Si on me donnait plusieurs milliers de dollars à dépenser à ma guise, j’envisagerais de les dépenser pour un objet personnel de [x].

12. Quand il arrive quelque chose de bien à [x], j’ai l’impression que ça m’est arrivé.

13. Je suis obsédé(e) par les détails de la vie de [x].

14. J’ai des photos et/ou des souvenirs de [x] que je conserve toujours au même endroit.

15. J’adore discuter avec ceux qui admirent [x].

16. Suivre l’actualité de [x] est un passe-temps divertissant.

17. C’est agréable d’être avec ceux qui apprécient [x].

18. J’aime regarder, lire ou écouter [x], car cela me permet de passer un bon moment.

19. Découvrir l’histoire de la vie de [x] est très amusant.

20. J’aime regarder et entendre parler de [x] quand je suis en groupe.

21. Mes amis et moi aimons discuter des actions de [x].

22. Je mourrais volontiers pour sauver la vie de [x].

23. Si j’avais la chance de rencontrer [x] et qu’il/elle me demandait de faire quelque chose d’illégal pour lui rendre service, je le ferais probablement.

24. Si j’entrais chez [x] sans y être invité, il/elle serait heureux/heureuse de me voir.

25. Je pense souvent à ma célébrité, même quand je ne le souhaite pas.

26. Je me sens souvent obligé(e) d’apprendre les habitudes personnelles de [x].

27. [x] viendrait immédiatement à mon secours si j’avais besoin d’aide.

28. [x] et moi avons notre propre code pour communiquer secrètement.

29. Si [x] était accusé d’avoir commis un crime, cette accusation devrait être fausse.


Les items 24 et 28 en particulier sont proches de l’érotomanie, qui est un sous-type de ce qui entre dans la catégorie des troubles délirants. Dans ce trouble, l’individu croit que la figure médiatique est amoureuse de lui, et peut tenter de la contacter par différents moyens, voire pratiquer une surveillance et des actes illégaux15.

On peut voir certaines caractéristiques érotomanes à l’œuvre chez cette personne (croyance que la star lui parle directement, l’appelle) :


Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :

Ce reportage brosse le portrait de Pierre, un agent de sécurité marseillais dont l’admiration pour la chanteuse Mylène Farmer a évolué vers une obsession.

Persuadé que la star lui adresse des messages personnels à travers ses chansons, il organise son quotidien autour de rituels sportifs et spirituels dans l’espoir d’un mariage imminent qu’il a déjà formellement demandé par lettre. Il a choisi la paroisse (Notre-Dame des Neiges) et décrit la cérémonie à la minute près, s’imaginant déjà à l’autel

Pierre affirme sans l’ombre d’un doute : « Moi je sais qu’elle m’aime ». Il ne voit pas son attachement comme une simple admiration de fan, mais comme un amour partagé où Mylène Farmer ferait le premier pas à travers des messages codés. Il est persuadé que lorsqu’elle chante le prénom « Pierre », elle s’adresse directement à lui.

Pierre relate avoir reçu un coup de téléphone nocturne qu’il attribue avec certitude à la chanteuse, bien qu’il n’ait pas eu le temps de décrocher. Pour lui, ce n’est pas une coïncidence mais une preuve de sa tentative de le contacter : « Elle peut pas appeler une autre personne que moi ».

Cette passion a provoqué des ruptures amoureuses par le passé et l’empêche aujourd’hui de construire une relation réelle, malgré les tentatives de ses proches pour le sortir de sa bulle. Cela dépasse le cadre du fandom car Pierre ne cherche plus seulement un soutien émotionnel dans l’image de la star, mais exige une réciprocité et vit dans une certitude absolue que la relation sociale existe déjà.


La personne pense que l’amour est véritablement réciproque, à l’initiative de la figure médiatique (même s’il n’y a pas eu d’interaction réelle).

Cela n’a pas de rapport avec la schizophrénie ou la consommation de substance. Le trouble délirant est rare, est considéré comme tel s’il dure depuis au moins un mois. Il arrive au milieu de la vie, pouvant ne pas compromettre le fonctionnement psychosocial en général, excepté pour les comportements qui dérivent du délire lui-même.

Ainsi, cette échelle a fait pas mal débat chez les chercheurs : comme elle mêle des points ne relevant pas du tout du pathologique ainsi que ceux relevant de trouble, elle donne l’impression qu’être fan c’est commencer à entrer dans la pente glissante vers un trouble. Or ce n’est évidemment pas le cas, les érotomanes étant rares. Cependant je tenais à la présenter, car à travers les items on voit bien la différence entre un parasocial non pathologique et celui qui commence à avancer dans le trouble.

Autrement dit, il y a deux cas où le parasocial devient pathologique : 1. quand cela se substitue à toutes les relations interpersonnelles, 2. lorsque la personne attend une réciprocité irréaliste16.

Ce n’est ni la figure médiatique, ni la relation en elle-même qui provoque le trouble : les personnes qui auraient des scores élevés aux caractéristiques intenses de cette échelle de culte des célébrités (comme ‘c’est comme mon âme sœur’ ‘si elle meurt je ne veux plus vivre’) corrèlent avec une flexibilité cognitive basse17 , à des problèmes d’image corporelle, aux addictions et à la criminalité18, à la dépression, l’anxiété, le stress, la maladie19.

Ma théorie est davantage qu’en raison de beaucoup de problèmes que ces individus affrontent IRL comme en témoignent les corrélations précédentes, ils s’accrochent d’une façon démesurée à une figure de référence, parce que c’est peut-être l’une des seules relations ‘stables’ et sécurisantes à laquelle se référer, y trouver quelque chose de bon.


Résumé


Ce ne sont pas les seules échelles disponibles pour mesurer le parasocial et ces phénomènes. Au cours du dossier, on en verra d’autres sur les antifans, les ruptures parasociales. Dans la littérature20, on en retrouve aussi d’autres, à destination des enfants ou encore distinguant le parasocial amoureux de l’amical, etc.

En résumé, si on explore la notion, on obtient cette synthèse21 , qui permet de regarder les étapes du parasocial à travers le temps :

(le tableau est peut être plus lisible dans le PDF ou le livre papier)



étape d’initiation de la relation parasocialeétape d’expérimentation de la relation parasocialeétape d’intensification de la relation parasocialeétape d’intégration de la relation parasociale
ButsFormations des impressions et des dispositionsRéduction de l’incertitude, prévision des résultats relationnels, apprentissage accru pour garantir la cohérence/atteindre la certitudeRecherche d’intimité, former une relation personnelleIntégration à sa propre identité, recherche de contact physique si c’est possible
manifestationcognitive. attention . curiosité . comparaison sociale . évaluation critique . haute incertitude. meilleure connaissance . baisse de l’incertitude. Sentiment de bien connaître la figure . Penser à la figure même hors interaction parasociale . Avoir des dialogues internes avec la figure/le personnage. moins critique en cas de scandale/transgression . se définir comme fan de la figure/du personnage . être perçu par les autres comme fan de la figure
affective. attraction physique et sur la tâche, mais pas les autres. attraction sociale pour la figure . sentiments positifs (ou négatifs) pour la figure . Aimer ou avoir de la sympathie pour la figure (ou détester la figure dans le parasocial négatif). Sentiments que la figure est comme un ami/une mère/un. e partenaire romantique . Réactions émotionnelles fortes et empathie pour la figure. . Sentiments de camaraderie. Sentiments d’intimité . sentiments de dévotion . se sentir apaisé par le personnage . Sentiments négatifs envers les antifans de la figure.
comportementale. rechercher davantage d’exposition à la figure . rechercher plus d’informations à propos de la figure. exposition à la figure dans d’autres productions . exposition à l’information sur la figure dans d’autres médias. revoir le contenu . chercher d’autres médias parlant de la figure . suivre la figure sur les réseaux sociaux . discuter de la figure avec les autres. passer du temps à penser à la figure ou du temps à des activités liées à la figure. . rejoindre des fans clubs. . acquisition de souvenirs liés à la figure . créer des fans fictions. . chercher un contact avec la figure . se changer à cause (ou grâce) de la figure
Items correspondant aux étapes• Je connais très peu cette personne • Il/Elle me semble attirant(e), même si je ne le/la connais pas
• Pour l’instant, je ne sais pas grand-chose de lui/elle, mais X a l’air d’être quelqu’un que j’aimerais bien connaître
• Je n’ai pas de réaction émotionnelle forte face à ce qui arrive à X
• Je me suis demandé(e) si X me ressemble
• J’aime essayer de prédire ce que ferait X • Je prends conscience des aspects de X que j’ai vraiment appréciés ou détestés • Je suis curieux d’en apprendre davantage sur la vie de X • Je consomme des contenus médiatiques mettant en scène X car je souhaite savoir comment les choses pourraient évoluer autour de lui/elle
• J’aimerais avoir une conversation informelle avec X […]
• X m’a mis à l’aise, comme si j’étais avec un ami • Je considère X comme un vieil ami
• J’ai l’impression de comprendre les émotions que ressent X
• Je suis très ému par ce qui arrive à X
• Je me soucie de ce qui arrive à X
• Je connais très bien la vie de X
• Je sais tout de lui : son histoire, sa biographie, sa personnalité, etc.
• Je suis très au courant des détails de la vie de X […]
• Je partage avec X un lien spécial indescriptible
• Je suis plus dévoué(e) à X qu’à quiconque
• Je consacre beaucoup de temps à des activités liées à X
• Mon entourage me considère comme un(e) fan de X
• J’ai l’impression de penser à X tout le temps
• Je me tourne vers X quand j’ai besoin de réconfort
• X me permet de m’exprimer et de révéler ma singularité […]
prédicteursfigure médiatiqueAttractivité Moralité des actions Similarité superficielle PopularitéSimilarité à des niveaux profonds Accessibilité

spectateurAttractivité (physique) Exposition passée Besoins/motivationsAttraction (sociale/tâche) LudicitéStyle d’attachementType de personnalité Besoin de compensation Besoins d’identité et d’autonomie.
interactionTaille sur l’écran, brisage du 4eme mur (Indices de l’interaction parasociale PSI)Valence et total de PSIViolation des attentes Réciprocité perçue Révélation de soi du personnageSatisfaction venant des étapes de relation précédentes Fréquence et qualité des interactions
Résultats


↑ attention ↑ rétention ↑Contre argumentation ↑comparaison sociale
↑exposition ↑joie (enjoyment) ↑Suspense↑Interprétation ↑ modélisation et influence ↑Sentiment d’efficacité de la réactance et de la contre argumentation ↑ penser à la figure en dehors des moments d’exposition↑ humeur et concept de soi ↑ auto-altération

La suite : Les effets de la relation parasociale


Note de bas de page


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La bibliographie totale est disponible ici :

1 Cité dans Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023),

2 Adams-Price & Greene (1990) et Giles & Maltby (2004) montrent que les relations parasociales romantiques fonctionnent comme des « répétitions » ; Theran, Newberg & Gleason (2010) montre que des adolescentes utilisent leur coup de foudre médiatique qui s’aider à la transition vers des relations romantiques réelles plus tard dans la vie. Tukachinsky Forster (2021) montre à quel point c’est une répétition saine. Adam & Sizemore (2013), Erickson et al. (2018) et Erickson & Dal Cin (2018) montre à quel point les relations parasociale représentent un espace sûr, ou les bénéfices en termes de relations interpersonnelles sont maximisés, tandis que les risques comme le rejet, les peines voire même les risques sanitaires et les traumas sont limités. Engle & Kasser (2005), Erickson et al. (2018), Collins et al. (2009) et Shulman & Seiffge-Krenke (2001) montrent que cela permet aux ados de définir leur préférence, comprendre leurs propres émotions, accepter, modifier ou rejeter certains scripts relationnels. Cela les aide à se définir eux-mêmes et comprendre l’attachement romantique et leurs émotions spécifiques.

3 Giles 2000, voir aussi Brown, W. J., Basil, M. D., & Bocarnea, M. C. (2003). Social influence of an international celebrity: Responses to the death of Princess Diana

4 “La recherche actuelle a examiné les mécanismes psychologiques et les conséquences comportementales de l’engagement avec Donald Trump sur Twitter et la mesure dans laquelle les gens étaient conscients des effets de leur lien parasocial sur leurs attitudes. À travers une expérience (N = 243) et deux études corrélationnelles (N = 373 ; N = 384), nous avons constaté que les participants ayant des attitudes politiques préexistantes similaires à celles de Trump ont montré un goût accru de Trump avec une exposition à son fil Twitter. Ces effets ont été médiés par un lien parasocial. En d’autres termes, lorsque des personnes ayant une idéologie politique similaire à celle de Trump ont lu son fil Twitter, elles avaient l’impression de le connaître personnellement (c’est-à-dire qu’elles formaient une relation parasociale avec lui), qui les prédisait de l’aimer encore plus. À l’inverse, les personnes ayant des idéologies politiques qui ne ressemblent pas à celles de Trump l’ont moins aimé lorsqu’il est exposé à ses tweets. Fait important, les individus ignoraient que s’engager avec Trump sur Twitter affectait leur point de vue sur lui.”

Paravati, E., Naidu, E., Gabriel, S., & Wiedemann, C. (2020). More than just a tweet: The unconscious impact of forming parasocial relationships through social media. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice, 7(4), 388–403. https://ubwp.buffalo.edu/gabriellab/wp-content/uploads/sites/65/2025/04/Paravati-E.-Gabriel-S.-Naidu-E-Wiedemann-C.-2020.-More-Than-Just-a-Tweet.pdf

5 Kowert et Daniel 2021, Leith 2021, Mclaughlin et Wohn 2021 parlent d’interaction multisociale.

6 Hall (2019)

7 Zajonc (1968)

8 Giles (2002)

9 Mar et Oatley (2008).

10 Notamment Queer as folk, Bond (2022a).

11 L’émission en question était The biggest loser, Siegenthaler 2021.

12 Tukachinsky et Foster, s.presse, cité dans Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023),

13 Erickson (2019)

14 « Nous sommes des histoires : réflexions sur la littérature autochtone », collectif, 2018

15 DSM V ; Trouble délirant – Troubles psychiatriques – Édition professionnelle du Manuel MSD

16 Groszman (2020)

17 Malby (2003,2005), Martin 2003

18 Sheridan (2007)

19 Malby et Giles (2008)

20 Par exemple dans Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)

21 Cette synthèse est issue de Tukachinsky Forster, Rebecca (ed.), The Oxford Handbook of Parasocial Experiences (2023)


Cet article et ses suites sont disponibles intégralement ici :

📖 En livre papier : parasocial livre
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⬧ Parasocial partout. Dès lors qu’on s’exprime, crée ou fabrique quelque chose qui entre en contact avec un public, il est possible que des expériences parasociales adviennent.

⬧L’asymétrie du parasocial. un public peut connaître finement une figure médiatique, tandis que la figure médiatique ne connaît pas les individus précis qui le composent.

⬧ Parasocial ≠ érotomanie. Dans le parasocial, on sait l’asymétrie du lien ; dans l’érotomanie, on croit au contraire que le lien est réciproque, ce qui est très différent du parasocial.

⬧Sentiment de sécurité sociale. La familiarité, la prévisibilité des comportements et le retour régulier d’une figure peuvent créer un sentiment de sécurité.



PDF

05.09.2026 à 14:23

Thread de pourquoi mon dernier ouvrage peut-être “trop”, « bizarre », et que c’est même fait exprès. 

Viciss Hackso

Le dernier ouvrage (le pdf et le premier chapitre sont dispo ici [PS1] Brûlez vos…
Texte intégral (1608 mots)

Le dernier ouvrage (le pdf et le premier chapitre sont dispo ici [PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques – Hacking social )  peut peut-être apparaître comme surmenant, trop, “overwelming” surtout si vous avez besoin d’esthétique minimaliste au quotidien pour votre sérénité. Je vous explique pourquoi j’ai fait ces choix qui peuvent être bizarres pour beaucoup. 

Effectivement, il peut y avoir un ressenti d’esthétique maximaliste dans cet ouvrage parce que y a des sous-structures dans tous les sens, que ce soit les encadrés, 

les questionnaires cochables et calculables :

et je ne parle même pas des cartes 😀

On est où là en fait, à la fête foraine ou dans un livre, sérieux ? On comprend rien !!! 

En fait cette abondance que d’autres pourraient considérés comme un chaos délirant a pour fonction de multiplier vos possibilités et votre liberté : 

Les encadrés sont en fait là pour vous laisser le choix de soit aller voir la vidéo et ne pas lire le texte, soit lire le texte plutôt que de la regarder. 

Les questionnaires sont laissés à dispo soit pour être inspectés, analysés ou remplis si vous le souhaite?. Sur le site, y aura le formulaire qui calculera pour vous

 (petit spoiler du futur article qui sera publié début semaine prochaine :  ) 

J’ai laissé aussi ce gros schéma si on souhaite avoir une grille cochable pour brainstormer, parce que ce livre n’a pas à être sacralisé au point de ne pas être touché de votre encre. Vous pouvez le gribouiller.

C’est aussi pour ça que j’ai mis ces effets sur les vignettes : si vous voulez gribouiller les portraits, c’est davantage possible que si j’avais mis les vignettes telles qu’elles apparaissent sur youtube. 

Avec cet ouvrage, j’ai été particulièrement bloggeuse : j’étais là pour vous partager des trucs intéressants, à vous de vous les approprier (y compris si c’est pour les rejeter et faire l’inverse) et il fallait que la maquette de ce bouquin le permette matériellement : d’où son délire maximaliste avec ces possibilités que vous pouvez prendre ou non. 

(je précise que mon emploi du mot “délire” vise à me réapproprier l’étiquette de “délirante” qu’on m’a adressé afin d’y charger une valence positive qui était assez commune dans ma génération Y, un peu comme aujourd’hui le mot dinguerie est retourné avec une forte valence positive)  

Ce n’est pas que pour vous laisser plus de possibilités de réappropriation que j’ai fait ces choix, c’était aussi pour me mettre au défi et tenter de construire des formes nouvelles qui coïncident avec des souhaits d’empuissantement des gens et un besoin de créativité. 

L’autoritarisme grimpant nous force à nous raccrocher à des normes convenues, traditionnelles, des formes “conformes”. Tenter de proposer des choses nouvelles, quitte à ce qu’elles prennent le risque de paraître incongrues, trop, indécentes ou délirantes est pour moi important pour résister mentalement aux tentatives de contrôle m’incitant à me conformer aux formes traditionnelles. Désolée, mais je continuerais à avancer.

Certains peuvent aussi traduire leur confusion face à mes choix maximalistes comme une faute, une erreur à corriger, une incompétence. C’est très courant qu’on adresse ceci aux femmes, car on ne nous reconnaît pas vraiment le droit de sortir des normes. Ainsi, si on le fait quand même, ces gens ne prennent pas le temps d’interpréter cette sortie de la route comme étant de la créativité sciemment réfléchie, puisque nous sommes des femmes, c’est forcément qu’on ne savait pas, qu’on a fauté. Et ils adorent tellement pouvoir nous faire la leçon que non, ils ne vont pas chercher à interpréter les choses étranges comme un choix réfléchi. 

Face à ça, j’ai décidé que je n’en avait rien à faire et que j’avancerai quand même, qu’importe si c’est jugé ou ignoré avec dégoût 😀

Je n’ai pas le luxe de pouvoir attendre que les gens jugent moins et cherchent à comprendre pour avancer et continuer dans mon envie de vous partager un maximum de possibilités, d’espoir, de play contre les problèmes. C’est cela que vise ce bouquin bizarre dont le thème cache la quête principale. Mais il s’agit bien de donner du fuel pour résister au dooming, à l’impuissance acquise, à la déprime,  pour relever la tête face à la honte d’avoir été infériorisé en tant que femmes, LGBTQI+, racisés, marginalisés. Le livre montre que la sale réputation du parasocial visait à neutraliser nos sources d’empuissantement, de restauration, de construction, de politisation, de forces collectives. J’espère néanmoins que certains arriveront à le comprendre et en tireront du fuel. 

PDF

01.09.2026 à 09:53

[PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques

Viciss Hackso

Le parasocial, c’est mal. C’est un biais, un problème, c’est ridicule, gênant, voire parfois dangereux.…
Texte intégral (13246 mots)

Le parasocial, c’est mal.

C’est un biais, un problème, c’est ridicule, gênant, voire parfois dangereux.

Ce sont les vagues sentiments que la notion de “parasocial” me procurait avant que je décide de jeter un œil sur les recherches scientifiques et que je tombe de mon fauteuil, tant ces vagues sentiments ne s’harmonisaient pas aux données que j’avais sous le nez.

Était-ce juste moi qui avais été particulièrement mal informée, ou est-ce que ce malentendu était partagé ?

Cet article et ses suites sont disponibles en intégralité ici :

Alors le 10 février dernier, via un sondage sur twitter/x1 et l’onglet communauté YouTube de notre chaîne2, j’ai demandé votre avis :

Pas mal de personnes en commentaire ont pu dire qu’elles n’avaient aucune idée de ce que ça voulait dire : le parasocial, c’est une relation sociale unilatérale entre un public (spectateur, lecteur/auditeur/follower, etc.) et une figure médiatique (stars ou célébrités dites traditionnelles comme des artistes, acteurs, réalisateurices, stars de télé, politiciens, personnages de fiction ; les micro célébrités, c’est-à-dire les influenceurs sur les réseaux sociaux, les créateurs de contenus sur le web, les youtubeurs, etc.). Le public peut parfois tellement bien connaître la figure médiatique, qu’on le décrira comme fan. Mais la figure médiatique, elle, ne le connaît pas du tout, ce qui crée une asymétrie. Même si le spectateur ressent son savoir comme très complet, en réalité il est assez partiel, puisqu’il n’a accès qu’aux informations qui ont été rendues publiques. La relation parasociale peut ressembler à de l’amitié, de l’amour, du familial ou de la rivalité et de l’antipathie (on déteste cette figure médiatique, voire on est dans la haine envers elle).

Comme vous pouvez le constater à la prédominance du négatif dans le sondage, mais surtout au peu de réponses positives, nous avons tous été biberonnés à l’idée que le parasocial, c’était majoritairement négatif, voire carrément un biais préjudiciable. Dans les avis les plus faux qui nous ont été injectés, le parasocial serait individualisant, dépolitisant, mixé à la sale réputation prêtée au divertissement, voire confondu avec celui-ci.

Or c’est faux à bien des titres : est-ce qu’on s’est fait duper ?

Pourquoi ? Comment ?

Ma théorie est que sur l’internet francophone, il y a peu de contenus vulgarisant cette notion sans opérer des coupes stratégiques ou involontaires.


Ce que le Net nous a dit sur le parasocial


Avertissement : ici, dans ce dossier rédigé début 2026 nous allons citer certains créateurs de contenus qui ont été mis en cause dans différentes affaires. Ce n’est absolument pas par ignorance de ces affaires ni par “soutien” des accusés.

Comme il n’est pas question de vous imposer le visionnage de quelconque vidéo pour comprendre notre propos, nous avons fait le choix de proposer un résumé pour toutes les vidéos directement au cœur des propos (y compris celles pour lesquelles il n’y a pas d’accusation). Ce résumé ne sera pas lui non plus imposé dans le corps du texte, donc si vous décidez de le consulter, vous devrez cliquer dessus pour le dérouler :


Normalement si tu cliques à n’importe quel endroit de cette phrase, ça va dérouler le texte

bravo ! c’est réussi, et en recliquant, ça le fermera.


Ainsi cela vous laisse plus de choix, car vous pourriez ne pas vouloir voir ces vidéos pour d’autres raisons. Lire le résumé peut parfois aussi être plus rapide ou techniquement plus accessible selon vos circonstances de lecture, c’est pourquoi je pense que je garderai cette habitude pour d’autres articles.

Attention je vais commencer par explorer ce qui nous a donné une idée négative du parasocial, ce qui nous a potentiellement dupés, donc n’allez pas croire que parce que c’est en premier ce serait le “meilleur” contenu : c’est simplement le plus visible, ce qui est un critère qui ne dit rien de la qualité du contenu.

Vidéos de vulgarisation sur le parasocial

La plus vue est celle de Dirtybiology, publiée en 2022 (807k en mars 2026). Peu de temps après sa publication, Médiapart a révélé chez son auteur des agissements de violences psychologiques et sexuelles sur de nombreuses femmes :


Si vous avez déjà vu ou ne voulez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé :

Même si les spectateurs n’ont vu que quelques dizaines d’heures de vidéo en 7 ans sur lui, celui qui allait être mis en avant pour VSS par Médiapart, souligne que certains de ces abonnés cultivent un rapport très amical avec lui. Ce qu’ils aiment n’est pas la personne réelle, mais une version très fabriquée, un personnage réduit à quelques dimensions.

Le cerveau traite ces liens comme de véritables amitiés : il cite une étude qui montre que la fin d’une série peut provoquer une détresse comparable à celle d’une vraie rupture amicale. Il donne à ce phénomène une explication évolutionniste : selon lui, ce comportement viendrait de nos ancêtres primates qui gagnaient à suivre et imiter les individus de statut social “élevé” pour apprendre des techniques de survie.

Il nous présente des mécanismes qui déformeraient notre perception des célébrités :

L’effet de halo : Si nous trouvons une qualité à une personne (beauté, intelligence), nous avons tendance à lui en attribuer d’autres automatiquement (moralité, humour). Cela expliquerait pourquoi on suit les conseils médicaux d’une actrice ou les avis philosophiques d’un physicien ;

L’essentialisation : pour gérer un grand nombre de relations, notre cerveau compresserait les individus complexes en personnages simplifiés.

L’authenticité fabriquée : les plateformes comme YouTube ou Twitch encourageraient la création d’un sentiment de sincérité et de proximité

Vendre de l’affect : le produit principal vendu par les créateurs serait souvent une forme de « travail émotionnel ». La stabilité financière dépendrait du visage public affiché plutôt que de la qualité intrinsèque du travail.

La « cancel Culture » : les “rumeurs”* pourraient mener à des annulations publiques violentes et traumatisantes en cas de déception des attentes de la communauté.

L’effet de halo négatif : La haine serait tout aussi contagieuse que l’amour et fonctionnerait selon les mêmes mécanismes de groupe.

Il conclut en disant que nous serions biologiquement mal équipés pour interagir “rationnellement” avec des personnes de statut social “élevé”. Le seul remède proposé est de rester conscient de l’existence de ces liens parasociaux et des biais qu’ils engendrent.


L’un des problèmes est qu’il ne parle pas des nombreux aspects positifs du parasocial4 notamment quand on se met à la place du public.

Au contraire, il ne souligne que son irrationalité supposée, à travers les biais (essentialisation, effet de halo) face à la figure “supérieure”, qui sont, en plus, assez peu représentatifs de ce qui compose l’expérience parasociale.

La responsabilité, les choix du créateur, sont également complètement absentes du propos, et les fautes sont rejetées sur des plateformes oppressantes qui pousseraient à ne faire que du parasocial.

Le décalage avec ce que dit la recherche apparaîtra progressivement au fil du dossier, mais ce qui me questionne davantage que la sélection partielle des éléments de la littérature, c’est l’image que cela nous laisse du parasocial : un truc primitif lié à nos biais, à la merci du capitalisme, phénomène pour lequel on ne serait pas « biologiquement » équipés, tant on serait fasciné par ces gens beaux et supérieurs, et que la seule solution serait de rester conscient de ces biais.

Cette vidéo a pu être considérée comme du contrôle des dommages à son image publique. Elle est sortie juste avant les accusations de violences, et c’est comme s’il préparait ces abonnés à apprendre des facettes de lui qu’ils n’imaginaient pas (appui sur le « halo négatif », « la cancel culture »). Quatre ans après ce “cancel” il a toujours plus d’un million d’abonnés et continue son activité.

Puis on trouve celle de Cyrus North, publiée en 2021 (551K en mars 2026) :


Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :

Cyrus North remarque que lorsqu’il exprime une opinion divergente, il reçoit des messages de déception profonde (« pas toi Cyrus »), signe que les spectateurs ont projeté sur lui des valeurs et une proximité qu’ils croyaient réelles. Il définit la relation parasociale comme un lien unilatéral où le public a l’impression de connaître intimement une personne qui, elle, ignore son existence.

Pour expliquer pourquoi ce sentiment est si fort, il reconnaît les déterminants qui augmentent cette proximité : Il filme dans son salon, parle de ses plantes ou de son animal domestique, ce qui crée de l’intimité. Il partage des moments vulnérables, comme ses émotions lors d’une rupture, ce qui crée une intensité émotionnelle. Il publie beaucoup, tant en vidéos, lives et stories, et cela peut donner l’impression de passer des journées entières avec lui. De plus, il peut y avoir des formes de réciprocité, lui fournissant du contenu, tandis que l’abonné soutient via des likes ou des partages.

Il ajoute que l’adresse directe (regarder la caméra, dire « tu ») et la fréquence des publications renforcent cette sensation de lien personnel.

Cyrus North explique que l’abonné sait rationnellement qu’il n’est pas l’ami du créateur, mais que son cerveau traite instinctivement cette présence médiatique comme un proche. C’est ce qui explique que, malgré la logique, ces relations apportent un réel soutien émotionnel et peuvent même booster les performances cognitives, agissant comme un « tampon » contre le rejet social.

Cette relation crée des situations étranges lors de rencontres réelles : les fans connaissent des détails très intimes de la vie du créateur (comme sa rupture), créant un décalage gênant car le créateur, lui, rencontre un parfait inconnu.

Il souligne également qu’en raison de cette projection, il est inévitable qu’il déçoive une partie de son audience à un moment donné, car il ne peut pas correspondre à l’image morale ou amicale parfaite que chacun a construite dans sa tête.

Cyrus North conclut qu’il est important de « se dire les choses ». S’il rappelle qu’il n’est pas l’ami de ses abonnés, ce n’est pas pour mettre de la distance, mais pour assumer une relation saine et consciente. Il valorise la place de la « communauté », qu’il distingue de l’amitié privée, et reconnaît que ces liens, bien qu’asymétriques, ont une valeur sociale et émotionnelle positive dans la vie des gens.


Ici on est plus proche d’un équilibre sur la notion, puisqu’il reconnaît l’apport du parasocial sur les personnes, il reconnaît comment il détermine ce parasocial par ces pratiques d’intimité.

Cependant cette vidéo sera particulièrement critiquée au même titre que celle d’avant :


Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :

Grégoire Simpson propose une critique sociologique du discours des créateurs sur le parasocial. Il analyse comment des vidéastes comme Cyrus North ou Dirty Biology utilisent la science pour, paradoxalement, renforcer leur emprise tout en se déresponsabilisant.

Le youtubeur souligne un décalage dans la vidéo de Cyrus North. D’un côté, le vidéaste utilise des concepts comme l’alief pour expliquer que le sentiment d’amitié de l’abonné est un biais cognitif. De l’autre, il termine sa vidéo en tutoyant son public, en le regardant droit dans les yeux et en envoyant de l’amour (« love », « je vous embrasse »), ce qui ravive précisément l’illusion d’intimité qu’il prétend dissiper.

Contrairement à l’idée que le parasocial naîtrait uniquement dans la tête du spectateur, Simpson affirme qu’il s’agit d’une réaction adaptée à une mise en scène. Ce sont les youtubeurs qui initient ce registre amical par leur mise en scène. Le « Je ne suis pas ton ami » est perçu comme une manière tordue de nier sa propre participation à une relation dont le créateur est l’instigateur et le bénéficiaire.

Simpson explique que le travail sur YouTube repose sur la transformation de l’audience en une marchandise valorisable : le créateur accumule un capital communautaire qui place la relation affective au cœur de son travail. La position sociale du youtubeur dépend de l’instrumentalisation de l’intime ; il a donc un intérêt financier et symbolique direct à entretenir activement cette illusion d’intimité.

En s’appuyant sur Max Weber, la vidéo décrit le pouvoir des influenceurs comme une domination charismatique. Ce pouvoir est fragile car il dépend de la croyance des adeptes en les qualités du leader.

Stratégie de défense : En présentant l’attachement des fans comme un « biais psychologique », le créateur se protège des attentes morales de sa communauté.

Inversion de la charge : Ce discours permet à des hommes en position de pouvoir (comme l’illustre le cas des accusations contre Léo Grasset) de se déresponsabiliser en faisant porter la charge de la relation sur l’audience.

L’auteur conclut que la relation est marquée par deux déséquilibres majeurs que les créateurs ont intérêt à occulter : l’illusion de réciprocité créée par le montage, l’adresse directe et la domination réelle exercée par le créateur sur son audience.

En résumé, pour Grégoire Simpson, si les youtubeurs ne sont pas nos amis, ils utilisent le registre de l’amitié comme un outil de domination pour maintenir leur position tout en s’efforçant d’échapper aux obligations morales qui l’accompagnent.


Effectivement, je le rejoins sur le fait que Dirty Biology, en présentant le parasocial comme un biais, et cela juste avant les révélations de Médiapart, produit un effet de déresponsabilisation du créateur dans la relation parasociale. Mais ce n’est pas le cas dans la vidéo de Cyrus North, qui donne littéralement la recette du parasocial côté créateur, comme la recherche le rapporte.

Le parasocial est vu ici comme une marchandise industrielle, la bonne réputation ou l’appréciation n’étant qu’un capital, ce qui valide un classement hiérarchique et différents statuts ayant des parts de domination plus ou moins importantes sur les gens.

Dans cette vidéo de Simpson, là encore le point de vue du spectateur et les bienfaits de la relation sociale sont mis de côté, et on retrouve des interprétations hiérarchiques au parasocial.

Si je partage une partie des critiques, que la réflexion est très intéressante, je m’oppose à l’idée que l’amitié et tout ce qui déterminerait un futur parasocial, n’a que pour fin de gagner de l’argent, de la réputation et de la domination.

Certes, certains prédateurs peuvent très bien poursuivre ces objectifs, mais c’est ignorer quantités d’autres motivations qui poussent les créateurs à créer et se comporter à l’écran d’une certaine manière. Les créateurices ne sont pas nécessairement des prédateurs alimentant et exploitant des effets de domination permis par la relation parasociale.

On pourrait imaginer que peut-être 5 Cyrus veut être sympathique avec les gens, parce qu’il aime tout simplement se comporter comme ça, c’est-à-dire qu’il aurait une motivation intrinsèque à ce comportement6. Peut-être que pour lui c’est une valeur importante que d’être au plus accueillant et que l’inverse qui le révulse, même si on lui apprenait que ça peut rapporter plus d’argent que d’être insultant. Les décisions de création d’un contenu ne sont pas uniquement déterminées par l’argent que ça pourrait générer. C’est d’autant plus le cas sur le Net, où il y a une quantité astronomique de contenus, dont beaucoup ne sont pas à même de rapporter quelconque argent ou statut, qu’ils soient aptes à créer du parasocial ou non.

Il peut exister des interprétations alternatives à celle évolutionniste à la Dirty Biology, ou marxiste à la Gregoire Simpsons : dans une revue d’études sur les écrivains, une approche évolutionniste a posé l’hypothèse que les auteurs faisaient ce qu’ils faisaient pour des bénéfices reproductifs, qu’on pourrait interpréter dans le logiciel sociologique-marxiste comme une quête de domination charismatique, parce que dans le capitalisme on cherche à dominer dans une structure qui nous domine aussi, et nous injecte ses propres buts. Les résultats n’ont pas été concluants du tout. Par contre, lorsqu’ils ont posé l’hypothèse (également évolutionniste) que cette activité de création relevait plus du care (prendre soin d’autrui, être attentif à ces besoins), là il y a eu des résultats significatifs.

On créerait potentiellement pour partager et prendre soin. Comme l’exercice de l’empathie peut décupler nos satisfactions, voir l’autre satisfait peut être récompensant en soi, donc un but en soi. L’explication évolutionniste à ceci, c’est que nous sommes des animaux sociaux ne devant leur survie qu’au groupe, donnant en plus naissance à des individus extraordinairement fragiles pendant longtemps, demandant notre attention et nos soins pour survivre. Alors nous sommes équipés d’empathie et autres instincts au care, et toute cette machinerie nous procure des plaisirs variés décuplés quand on peut célébrer ensemble.

Si j’applique cette piste à notre sujet du parasocial, alors celui-ci serait lié à une activité relationnelle qui consisterait au fait de donner et recevoir du care, pour s’entraider et avancer ensemble. Ainsi les gens continueraient à créer même lorsque les structures ne rémunèrent pas cette activité par de l’argent, de la notoriété, parce que ce care à travers la création est plaisant en soi. Et c’est exactement ce que me semble être un terrain comme YouTube ou Internet : quelques stars en tirent effectivement un revenu énorme, d’autres en vivent avec plus ou moins d’aisance, mais une quantité astronomique de créateurs et partageurs n’en tire rien. Cette situation peut évidemment les désoler, d’autant plus s’ils souhaitaient en faire une carrière, mais ils peuvent n’en avoir que faire si leurs buts étaient placés ailleurs.

Anecdotes sur le public

Même sans connaître la notion, on a pu se faire une idée de celle-ci avec des anecdotes, des illustrations, observations des relations entre public et figure médiatique. Cela a pu se faire en direct, en assistant à des rencontres, des conventions, comme à travers des news ou des contenus qui révèlent l’envers du décor ; des créateurs sur le Net peuvent en parler ouvertement.

Par exemple, le joueur du grenier (JDG)* a parlé des moments traumatiques en conventions :


Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :

Dans ces vidéos, le JDG témoigne de ce qui se passe dans les conventions et les rencontres publiques. Il souligne que certains fans ignorent souvent les accompagnateurs (conjoints ou amis) du streamer, les traitant comme des objets invisibles car seule la figure médiatique existe à leurs yeux. Il appelle à dire au moins bonjour.

Il cite aussi l’habitude de faire des références à de vieilles blagues présentes dans ses vidéos. Or le créateur qui a passé des dizaines d’heures à monter ces séquences finit par les oublier ou sature. Le JDG appelle à être « normal » plutôt que de chercher à performer le lien parasocial.

Certains fans vont très très loin (monsieur H), par exemple en réussissant à dormir chez lui puis chez d’autres youtubeurs, les manipulant à croire qu’il était un ami commun. Monsieur H se permettait de donner des conseils absurdes comme ne pas se doucher pour perdre du poids, ou faisait des propositions sexuelles déplacées (plans à trois).

Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’il relève comment la structure et la gestion de la foule par la convention rend la rencontre parasociale particulière : À la Japan Expo, les fans pouvaient attendre plus de 6 heures debout dès l’ouverture, menant à des évanouissements.

JDG mentionne des scènes surréalistes, où des gens tombaient dans les pommes dans les files d’attente et étaient « balancés par-dessus la grille » comme des cadavres pour être pris en charge. Il parle d’une jeune fille passée à travers une vitre à cause de la pression de la foule, et qui se présente au stand couverte de pansements et de coupures juste pour sa dédicace.

Des individus ont organisé des escroqueries au sein même des files d’attente, faisant payer les fans en prétendant qu’Antoine Daniel demandait de l’argent pour garantir l’accès à la dédicace.


Ces exemples parasociaux peuvent donc apparaître bizarres, car les règles habituelles simples de politesse semblent ne plus être évidentes à suivre, tant certains fans sont fascinés par leur star. Le contenu de la figure médiatique est pris comme un mode d’emploi, une règle du jeu pour établir un contact, socialiser positivement, ainsi ils performent les sketchs devant eux ou rappellent des anciennes blagues. JDG appelle à juste se comporter normalement.

Et pour l’avoir observé IRL, effectivement cela semble relever du défi pour certains spectateurs qui peuvent être dans un état émotionnel parfois très intense. Mais comment rester les pieds sur terre, “normal”, quand il y a une rencontre qui nous émeut intensément et nous fait perdre pied, parfois littéralement ? Comment traiter “normalement” la rencontre ?

L’autre point particulièrement intéressant que le JDG relève, est à quel point la structure et sa gestion des foules va faire de la rencontre parasociale quelque chose d’encore plus émotionnellement intense. Par exemple, les attentes trop longues, les dangereux mouvements de foule, tout cela s’ajoute à un trop plein émotionnel. Ceci démontre en soi au fan à quel point cela demande des efforts, du courage d’accéder à la star : or c’est la structure et l’organisation qui l’a potentiellement rendu difficile d’accès. Une autre gestion des rencontres aurait pu changer les choses, les rendre plus normales.

On voit que d’autres fans peuvent être dans l’abus manipulatoire, et l’exemple suivant va être encore plus parlant.

Voir le parasocial IRL

Pour l’instant, nous n’avons vu que des discours ou des propos rapportés sur les relations parasociales, mais elles sont aussi observables directement, car ces moments peuvent avoir été filmé et être partagé sans montage.

L’illustration sans doute la plus vue sur l’Internet francophone est “la pire conférence d’Antoine Daniel”7.


Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :

Dans cette vidéo, Antoine Daniel débriefe une conférence type “foire aux questions”(FAQ), vécue en 2014 à Polymanga, dans une immense salle de 1800 places, qu’il qualifie de « véritable baffe dans la gueule » et de moment de « malaise » absolu, un événement qui a marqué un tournant psychologique dans sa carrière. Il décrit une situation de chaos où l’absence de sécurité a permis à un public très jeune de l’envahir physiquement sur scène, créant un climat de malaise extrême et d’agressivité latente.

Les personnes semblent confondre ce moment avec une rencontre individuelle, hors public : une dizaine de personnes environ lui demanderont un câlin, des selfies, de faire leur répondeur.

Les questions classiques de FAQ y sont rares, et la plupart sont précédées de moments « sketch » de la part des spectateurs, comme si c’était obligatoire de mimer le personnage d’Antoine Daniel. Parfois le moment « sketch » des personnes est leur seule question, on a par exemple : « as-tu déjà mangé une patate en provenance de Malte avec une pelle en Bulgarie sur un piano avec des vieux à poil ? » ; «  tu peux faire la roue ? » ; « (avec un faux accent africain) « je veux te dire merci d’être venu dans mon pays, tu vois j’ai l’accent » ; « est ce que tu voudrais être ma 4ème femme ? »

Mais parfois aussi ce moment de « rigolade » de la part du public a une tonalité encore plus dérangeante : « espèce de gros connard de suceur de merde, et aussi quel est ton chocolat préféré » ; « tu peux enlever ton pantalon s’il te plait » ; « Alors toi tu baisses les yeux à celui qui te parle, ou est-ce qu’il est ton teeshirt SLG, je vois juste ton manteau là » ; « depuis qu’on a commencé cette séance, ça fait pas un peu chier pour être vulgaire qu’y ait des gens qui rentrent comme ça et si y en a un il arrive et y te plante ».

Une personne se permet aussi de souligner et expliquer qu’elle n’aime plus son contenu car c’est moins bien qu’avant, sans ironie aucune. Ainsi Antoine Daniel souligne que la conférence s’est transformée en « section commentaires dans la vraie vie », et il admet ne pas avoir mis de barrières dès le départ de la conférence, laissant le chaos s’installer, voire même en l’entretenant.

Il dit que pour se protéger, il est resté dans son personnage de What The Cut (arrogant, énervé), ce qui a encouragé le public à rester dans l’excès et l’agressivité. Par exemple, il adresse des propos tels que « qu’est-ce qu’il y a petit connard », « j’espère que tu mourras à la fin de l’année », « viens, viens tu es bien jeune comme je les aime », « toi, tu fermes ta gueule » etc.

Suite à cette expérience, il a radicalement changé sa manière de produire des vidéos, en espaçant les sorties et en proposant un contenu plus travaillé et réfléchi. Selon lui, cela a permis de faire vieillir son public et d’« assainir » sa relation avec lui. Il dit qu’on a la communauté qui nous ressemble.


Ici il n’y a pas 36 façons de le dire : les réactions du public, individuellement et collectivement, y paraissent complètement délirantes et totalement incompréhensibles si on n’a pas connaissance du ton de l’émission What the cut de l’époque. Mais si on sait ce que sont les émissions d’alors, alors tout s’éclaire : les fans n’ont fait que tenter de reproduire cet humour et les situations absurdes qu’on y trouvait. Mais comme on n’est absolument pas dans le cadre d’une vidéo, avec ses choix, son montage et l’espace sécurisant d’une chambre, sans personne d’autres, qu’ils sont pour la plupart jeunes et inexpérimentés, le spectacle que cela produit est juste terrifiant. On voit juste une foule immense ayant perdu toute limite, mélangeant intérêt strictement individuel au mépris des autres et phénomène de groupe inquiétant. Ce n’est absolument pas du tout les règles du jeu habituel d’un public assistant à une conférence, une FAQ, même en contexte de divertissement. Et effectivement, comme il le souligne lui-même, les comportements d’Antoine Daniel n’ont fait qu’encourager à continuer ce chaos sans limites.

Parasocial et VSS

Une autre raison qui expliquerait la si mauvaise image du parasocial est qu’on l’associe d’une part à l’amour voire l’adoration des fans, et que d’autre part il y a une quantité d’affaires de VSS de la part d’agresseurs. Alors, le parasocial peut apparaître comme un risque, un “biais” de se faire “avoir” par des prédateurs qui apparaissent comme plus nombreux dans les milieux médiatiques, que ce soit pour les figures du cinéma, de la littérature, de la télévision, de la politique, d’Internet.

Mais est-ce vraiment de la faute des victimes qui parasocialisent ou du parasocial lui-même ? La réponse est non, l’agression comportant une quantité astronomique d’autres facteurs qui ne sont pas forcément imputables au parasocial, ni même à la sphère médiatique et aux pouvoirs de domination que cela donne.

Ceci étant dit, les VSS dans le contexte médiatique ont des singularités.

Quand les fans apprennent que leur star a commis des VSS, comme ils aiment tellement la figure médiatique accusée, ils peuvent la défendre et accuser les victimes de mentir, d’exagérer, et qu’en réalité, la star n’aurait pas été aussi horrible qu’elles prétendent.

Est-ce que le lien parasocial rend aveugle aux méfaits des stars et devient un enfer pour les cibles qui ne peuvent pas obtenir justice ni même être crues ?

Et dans ce cas précis, là aussi je ne vais pas faire de suspens, oui même dans le cas d’affaires jugées où la figure médiatique est totalement rendue responsable de ses VSS, le public peut persister à défendre la star de toute accusation8. Et ce comportement est culturellement toxique, non seulement pour les victimes, mais aussi pour toutes celles qui n’ont pas encore réussi à s’exprimer sur les problèmes, et qui, voyant ces réactions, auront encore plus peur de le faire.

Mais il existe aussi des fans qui croient les victimes :

Ici le youtubeur library of a Viking exprime sa profonde déception de l’écrivain Neil Gaiman, également auteur d’agressions sexuelles et viols sur plusieurs victimes :


Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :

Le youtubeur décrit comment son admiration passée pour le génie créatif de Gaiman s’est transformée en un sentiment de trahison personnelle suite aux révélations d’un article du magazine Tortoise (il cite https://www.vulture.com/article/neil-gaiman-allegations-controversy-amanda-palmer-sandman-madoc.html ; je rajoute une source française et accessible si besoin https://www.courrierinternational.com/une/une-du-jour-neil-gaiman-grand-nom-des-comics-et-de-la-fantasy-accuse-de-violences-sexuelles_226583 ) . Les révélations sont tellement horribles qu’il ne peut pas les dire à haute voix et appelle les personnes qui veulent connaître les détails à lire l’article. Après avoir pris connaissance des allégations détaillées, il qualifie Neil Gaiman de « monstre » et de « personne horrible ».

Le youtubeur décrit une sensation de trahison personnelle, comparant la situation à la perte d’un ami. Il comprend l’argument théorique consistant à séparer l’art de l’artiste, mais il explique que pour lui, ce n’est pas si simple car la connexion avec l’art est profondément émotionnelle et liée à son créateur. Pour lui, les actions du romancier entachent désormais la magie de ses récits.

Il conclut en disant que c’est un « adieu définitif » à l’auteur, affirmant qu’il ne peut pas, en bonne conscience, recommander le travail d’une telle personne à son audience, il ne fera plus aucune promotion des livres de Gaiman sur sa chaîne.


C’est ce qu’on nomme rupture parasociale (et trahison parasociale), qui est vraiment à entendre comme une rupture comme on coupe les ponts avec un ami en qui on n’a plus de confiance du tout, comme on coupe les ponts avec un amant qui a révélé une facette de lui insoutenable. La rupture advient quand la confiance qu’on avait donnée a été brisée, qu’on se sent trahi, qu’il y a trop de distance entre nous et la personne telle qu’on la découvre aujourd’hui.

La réaction de ce youtubeur fan est responsable et mature, étant donné qu’il accepte de voir les méfaits, de les prendre en considération, il accepte les émotions négatives que cela génère, et commence le parcours de deuil de l’image qu’il se faisait de l’artiste pour en avoir une image plus proche de la réalité. Mais même avec ce traitement mature, le parasocial apparaît alors sous une facette sombre. C’est effectivement tomber de haut que de devoir reconnaître que tous les liens qu’on imaginait merveilleux, étaient en fait des formes de projection qu’on mettait à l’œuvre, et pas forcément le sens qu’y mettait l’auteur. Autrement dit, il y a des sentiments négatifs de “honte”, de tromperie, de tristesse, de dégoût et de perte, ce qui pourrait rendre la relation parasociale assez peu recommandable.

Tout ceci est extrêmement proche du mécanisme de rupture où effectivement, il peut y avoir cette même levée des illusions : on pensait que c’était une histoire d’amour ou d’amitié idyllique partagée, et puis on découvre que l’autre mentait et s’en foutait totalement, ou encore on découvre qu’en réalité ce n’est pas aussi rose qu’on ne croyait. Cependant, je pense qu’il est assez simple d’accepter ces potentiels aspects négatifs comme risque relationnel en général. Ce qui se passe, c’est que toute relation sociale, parasociale, et même des liens à des objets, des lieux, des notions, des idéologies, des valeurs, comporte toujours une part de (co)création : chacun a apporté sa part à la relation, chacun y a mis un sens, des intentions, des buts particuliers qui ne pouvaient pas être exactement le même que l’autre, mais on a imaginé que c’était pareil, en harmonie. Et même en sachant que l’autre y met un sens différent, on n’imagine pas qu’il puisse être une personne au strict opposé des qualités qu’on prête à son œuvre, son travail, son interaction avec nous : la trahison parasociale est pire que de découvrir le cordonnier qui vous a réparé votre paire de chaussures adorés, qui semblait réellement attentif à votre bien-être, être lui-même mal chaussé ou détestait les chaussures. C’est découvrir qu’il ne fait ça que pour l’intérêt pervers de voir vos pieds et faire des saloperies dans votre dos, jusqu’à des actes répréhensibles par la loi. Ce n’est pas être idiot que de ne pas avoir pensé à une telle interprétation dès le début, c’est juste que cela ne vient pas à l’idée de gens qui n’aurait pas idée de faire ce genre de choses. Le problème est la perversité est du côté de celui qui en a, pas du côté de celui qui ne l’imagine pas.

Ainsi, ce n’est pas une faiblesse honteuse que d’être capable de créer des liens parfois très forts. Seulement voilà, trop souvent on fait passer la création comme unilatérale : un créateur vous donnerait un contenu devenant précieux à vos yeux, et vous lui seriez reconnaissant. À mon sens, il s’agit plutôt qu’un créateur partage un contenu qui devient précieux si les personnes peuvent le saisir comme leur et la tisser à des éléments de leur vie, ce qui est une forme de création aussi. Au fan qui dit qu’untel lui a sauvé la vie, en fait on pourrait entendre que la rencontre avec la création de cette figure a amorcé un processus de création en lui qui l’a transformé : ce qui demande donc la participation de beaucoup de facteurs qui ne relèvent pas que de la responsabilité du créateur, voire même parfois tiennent du pur hasard de la rencontre à tel moment de la vie de la personne. Ainsi, dans le cas d’une VSS ou de révélations sur les vraies intentions des auteurs, ce qui reste en réalité de persistant, c’est que vous restez capable de saisir les éléments qui vous permettent de vous transformer et de les interpréter d’une façon merveilleuse. Et ça, ça peut participer à créer un meilleur monde, sans ces horreurs de VSS qui vous endeuillent de vos figures médiatiques préférées.

Prendre comme mantra le message “brûlez vos idoles” est effectivement une façon de s’éviter ce genre de rupture parasociale douloureuse. Mais, comme pour les relations sociales classiques, si le repli, la méfiance ou le rejet des relations est compréhensible un temps pour digérer les ruptures, IRL on ne conseillerait pas à quelqu’un de ne jamais plus aimer quelqu’un, de faire en sorte de ne plus jamais avoir d’ami, de famille ou de partenaire amoureux pour éviter ces déceptions et ces ruptures. Est-il vraiment bon de se refuser, de s’empêcher toute relation parasociale en raison de la possibilité que l’autre soit un prédateur ? À généraliser la détestation de toute personne médiatique un tant soit peu appréciée et visible, ne valorise-t-on pas la posture d’antifans qui, selon la recherche, entretiennent le même type de relation et d’état d’esprit qu’un fan, mais sous la forme de détestation, voire de haine ?

Le problème que j’ai à juste expliquer les mécanismes de violences de certaines figures médiatiques par leur domination économique et charismatique, c’est qu’on suppose alors que les cibles se sont contentés d’être à la merci d’un pouvoir, inférieures comme le serait un papillon devant la lumière. Or c’est ignorer ce qu’elles en racontent, ce sur quoi elles alertent, ce qu’elles préconisent, où elles localisent le besoin de justice. Prenons par exemple celles qui ont témoigné :

https://www.mediapart.fr/journal/france/230622/star-de-youtube-leo-grasset-est-mis-en-cause-par-plusieurs-femmes


Si vous avez déjà vu ou ne pouvez pas voir la vidéo, vous pouvez cliquer ici pour accéder à un résumé rapide :

Dans cette émission de Mediapart, des créatrices de contenu comme Manon Bril, Clothilde Chamussy et Marine Perrin, témoignent de violences psychologiques et d’abus sexuels ou psychologiques qu’elles ont subis par le youtubeur. L’ensemble s’inscrit dans un contexte plus large de dénonciation des violences sexistes.

La notoriété, même celle de « stars » de YouTube comme Léo Grasset, ne doit plus servir de bouclier contre les accusations de violences psychologiques et sexuelles. En témoignant publiquement chez Mediapart, ces créatrices cherchent à briser l’omerta dans un milieu où les comportements problématiques ont longtemps été ignorés ou minimisés.

Les créatrices nous expliquent que ces violences ne sont pas des cas isolés mais le produit d’un système. Elles pointent du doigt la façon dont la société et certains milieux professionnels (sport, cinéma, web) tendent à protéger les agresseurs au détriment des victimes.

Elles interrogent la manière dont la culture populaire nous apprend parfois à « désirer la violence » ou à idéaliser des figures masculines toxiques.

Un point crucial à retenir est que la parole individuelle est souvent écrasée, mais que l’action collective (comme les onze femmes témoignant dans l’affaire Depardieu ou les multiples témoignages contre Dirty Biology) permet de rendre ces réalités indéniables.

En résumé, ce qu’on peut retenir, c’est la nécessité de passer d’un déni social (notamment sur l’inceste ou les violences sexuelles) à une prise de conscience collective où la parole des victimes est non seulement entendue, mais suivie de conséquences pour les agresseurs.


En résumé, on a un problème concernant tous les tiers et structures autour de l’agression, qui vont préférer écraser la victime, pour défendre l’agresseur. Et comme je le disais plus haut, le problème dépasse de très loin le simple parasocial. Il y a tout autant des problèmes tant à échelle très vaste de culture, d’institutions et de politiques que de problèmes très localisés autour des agresseurs, et ce changement d’échelle ne devrait pas être mis en dualité : ce n’est pas que de la faute des gens (les personnes étant dans le parasocial, figures médiatiques, agresseuses, tiers), non, ce n’est pas que de la faute de ces très gros environnements sociaux distaux comme la culture, la politique, l’économie. C’est tout cela à la fois, en même temps, en interaction constante. Si on veut régler le problème c’est l’ensemble qu’il faut considérer, comme agissant de concert, en interaction, qui change en plus avec le temps.

Et j’insiste parce que localiser la faute au fan parasocialiseur ou à juste des déterminations sociales qui seraient toutes puissantes sur un individu sans agentivité, c’est malheureusement une défense qui sert un peu trop le narratif des agresseurs qui le saisissent pour se déresponsabiliser de leurs actes et susciter la pitié à leur égard. Or c’est insulter les sciences humaines et sociales que d’utiliser les savoirs des déterminations sociales pour se dédouaner de ses responsabilités, et c’est un biais d’internalité allégeante9 que de mettre la faute et la responsabilité uniquement sur les individus et non sur les environnements sociaux également.

Les méfaits restent de la faute, de la responsabilité de celui qui les commet, et aucune psychologie sociale, sociologie ou autre SHS ne cherche à comprendre les influences, les déterminations sociales pour dédouaner quelconque criminel ( les SHS tendent à comprendre, non à justifier ou excuser, n’en déplaise à Valls ). Au contraire, il s’agit de réparer la société pour qu’elle cesse de participer à la possibilité aisée de ces méfaits, à l’entretien des conditions et des cultures qui encouragent parfois ceux- ci.

le parasocial comme une “folie”

On peut avoir une image négative du parasocial à cause du choix des médias classiques de ne montrer et commenter qu’un aspect de celui-ci : à mon époque par exemple, les fans dans les concerts de Patrick Bruel10, puis des boys bands étaient présentés et vus comme “hystériques”. On ne voyait que leurs hurlements, le fait qu’elles tombent dans les pommes et tout cela était commenté avec un très grand mépris, comme tout ce qui plaisait à un public majoritairement féminin. Ils ne faisaient absolument pas ce qu’a fait rapidement le JDG, à savoir parler de la structure et des organisations qui produisent ces phénomènes : l’attente très longue, les effets de foule, et globalement la mauvaise organisation de ces rencontres.

Heureusement, j’ai l’impression que notre époque fournit plus d’informations qui peuvent permettre de ne pas prendre les fans pour hystériques mais de faire entrer les problèmes structurels dans l’équation des phénomènes négatifs ; ici des documentaires relèvent tant des problèmes d’organisation des concerts ou festivals, les problèmes de gestion de la foule, que les autres relevant des groupes et des artistes :

Ceci étant dit pour les générations ayant vécu avant Internet, on peut avoir encore cette image d’hystérie associée au parasocial, tant c’était un marronnier sexiste que d’attribuer la stupidité et l’hystérie aux fans.

L’autre pathologisation du parasocial nous vient des faits divers : cela va du stalking jusqu’aux tentatives d’assassinat voire carrément meurtres des stars en question par des “fans”. On peut citer par exemple Bjork qui a pu être visée par une tentative d’attentat, un réceptionniste tué par un fan de Mylène Farmer à qui il ne voulait pas livrer l’adresse, John Lennon tué par un fan, etc.

On découvre souvent derrière l’histoire d’un fan qui croyait que la star était factuellement en relation avec lui/elle, était amoureuse de lui/elle. Or le parasocial est un lien qu’on sait venant de nous à la star, et non de la star à nous, car on est en capacité de se rappeler et d’avoir conscience qu’on n’a pas eu de contacts directs et réels avec elle. Ainsi, ces affaires relèvent de ce qu’on nomme l’érotomanie, qui est une forme de délire particulier qui se distingue particulièrement du parasocial. Ceci étant dit, l’érotomanie ne mène pas nécessairement à ce genre de drames.

Donc oui, dans les cas d’érotomanie, il y a effectivement un trouble, oui cela concerne un lien illusoire à une star, mais le parasocial n’est pas d’ordre érotomane pour autant, et donc n’est pas pathologique. On reviendra en détail sur les distinctions entre les deux phénomènes également, mais là encore les médias en relevant que les affaires sortant le plus de l’ordinaire peuvent invisibiliser les rapports banals et non dangereux aux stars, or c’est ce qui compose au maximum le parasocial.


En résumé, il n’a été mis à notre attention que des aspects relativement négatifs de la rencontre parasociale. Mais pour l’expérience parasociale du fan, hors et pendant la rencontre, qu’elle soit catastrophique ou sympathique, on n’a eu aucune explication. Personne n’a vraiment parlé de son point de vue à lui, le parasocial a toujours concerné les autres.

Or, on a tous des relations parasociales : imaginez apprendre la mort de quelqu’un dont vous suivez le travail, que ce soit une réalisatrice, un acteur, une présentatrice de tv, un politicien, une youtubeuse, un influenceur, une scientifique, un musicien, une intellectuelle… Ne seriez-vous pas triste ? Que vous soyez simplement attristés ou que cette possibilité vous fasse déjà monter les larmes aux yeux, c’est un lien parasocial et ça porte le nom de deuil parasocial. Les chercheurs rapportent que les gens ne s’attendent pas du tout à vivre un deuil pour quelqu’un avec qui ils n’ont généralement jamais interagi, et pourtant ce sentiment de deuil advient quand même, parce que ce qui éveille des sentiments, ce sont les liens sociaux qu’on arrive à tisser. Et ça n’a rien de négatif ou bête, bien au contraire, c’est la beauté sociale de notre espèce que de se lier entre nous, même dans une asymétrie des rapports.

Même si je veux centrer le propos du dossier sur l’expérience du parasocial côté spectateur, je ne peux pas nier qu’on connaît certaines11 formes parasociales côté créateurs. D’une part en tant que témoins de ce que vivent les camarades qui ont plus de notoriété que nous. D’autre part, même si nos créations sont très modestement visibles et que l’endroit où nous sommes le plus suivies est YouTube, un endroit où nous apparaissons la plupart du temps déguisées sous forme de personnages, des liens peuvent se former, de l’amitié à la haine. Il y a pu avoir un parasocial qui a pu être très marqué envers le personnage fictionnel de Gull, ce qui est cohérent avec ce qu’en dit la recherche. On parasocialise avec les figures les plus en avant à l’écran – que ces figures soient fictionnelles ou réelles – c’est la place à l’écran et le temps d’exposition qui potentialisent le lien parasocial.

Ainsi, j’ai pu même trouver très amusant que les gens me disent lire mes écrits en entendant la voix de Gull comme s’il en était l’auteur. Après tout, les personnages qu’on participe de près ou de loin à écrire sont comme nos enfants, comment ne pas être satisfaits de les voir vivre leur vie en toute autonomie, sans nous et que ça se passe bien ? C’est devenu moins amusant quand la révélation IRL d’être l’autrice de mes écrits (et non pas le personnage de Gull), a fait apparaître des moues de dégoût, certains fans enthousiastes glissant vers une critique acerbe et méprisante de mon travail. C’est ce genre de relation étrange qui me fait avoir perdu tout radar et être dans une ambiguïté permanente sur la nature de la relation, parasociale ou non avec les personnes : je tente de traiter le problème en me concentrant sur le fait de travailler du mieux que je peux.

Ce qu’on essaye de faire avec Chayka est donc d’essayer de faire un travail honnête : par exemple dans les présentations, on a demandé de nous respecter ni comme vos esclaves, ni comme vos maîtres, parce que c’est ce qu’on souhaite sincèrement et qui semble le mieux dans la relation avec vous. Penser vertical, pyramide, hiérarchie, vous l’aurez compris depuis le temps à travers notre contenu, ce n’est vraiment pas notre truc. Nommer nos formats horizons12, parler d’autoritarisme13 pour démanteler ces machineries, chercher des exemples de structures horizontales dans leurs rapports de pouvoir, débusquer les manipulations dominatrices14 pour mieux les déminer, s’inscrit dans une quête tentant d’être au mieux de nos possibilités, autodéterminatrice et horizontale.

Alors, on va continuer sur cette lancée et tenter de penser comment le lien parasocial en général pourrait être horizontal et autodéterminateur. C’est-à-dire comment des relations de spectateurs à créateurs, de créateur à spectateur pourraient nourrir nos besoins fondamentaux mutuels, sans qu’il y ait de contrôle coercitif, dominateur, permettant de se lier et échanger sans rabaisser et supérioriser, tout en gardant intègre les forts affects positifs. Cela me semble possible parce que je l’ai vue à l’œuvre : parfois on a eu des interactions avec vous qui ont duré moins d’une minute IRL mais qui ont été d’une profondeur qui m’ont littéralement donné le vertige tant vous nous donniez un retour qui en réalité, sans que vous le sachiez, résolvez un point qui m’agitait. Il y a eu des messages sur ce que vous faisiez de ce qu’on vous avait partagé que je n’aurai pas pu imaginer possible et qui m’ont donné un espoir incroyable. Il y a dans ces messages une mutualité puissante de don contre don, et pour moi qui ait l’impression de ne jamais faire suffisamment, ces messages ont été salvateurs.

Plutôt que de voir le parasocial potentiellement mutuellement autodéterminateur, une posture cynique par rapport au parasocial pourrait être possible et plus facile : en regardant tel film, telle vidéo, on pourrait se dire que le youtubeur, l’acteur ou le réalisateur dont on commence à apprécier le travail, a très certainement fait des horreurs dans sa vie, donc qu’il faut étouffer l’enthousiasme ou tout affect positif naissant en nous, et ne rien lui accorder sauf une méfiance latente.

Mais est-ce que ça n’entrave pas la magnifique plongée pleine et totale dans une œuvre ? Est-ce que cela ne nous laisse pas sur le rebord de la plage, toujours à distance, jaugeant de la dangerosité des vagues plutôt que de la possibilité d’y plonger ? Est-ce que cela ne gâche pas notre pleine expérience ? Ce cynisme, je le goûte malgré moi. Il a fallu que David Lynch meurt sans laisser d’affaires sordides derrière lui* pour que son travail puisse joyeusement m’envahir cognitivement. Les agresseurs ont non seulement affecté les parasocialités que nous avions avec eux, mais ils nous ont aussi rendus méfiants de toutes les autres figures médiatiques.

Et en toute honnêteté, j’en ai marre. On va donc tenter de voir ce qu’on peut faire pour réparer nos capacités parasociales pour qu’elles ne soient ni cynistrées15, ni déshumanisantes, ni divinisantes et encore moins asséchée par le vent de la méfiance.

La suite : [PS2] Définir et mesurer le parasocial


Note de bas de page


Cliquez pour consulter toutes les notes de bas de page et la biblio 

Vous pouvez trouver la bibliographie complète du dossier ici : [PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial

1 Hackingsocialfr sur X : « Petite question avant que j’entre (@HViciss ) à fond dans les recherches sur un sujet. Pour vous, la question du « parasocial » renvoie à quelque chose : » / X

2 Sondage de Hacking Social – YouTube

3 Violence Sexistes et Sexuelles

4On y reviendra en troisiéme partie

5 Je précise que je ne connais absolument pas Cyrus, nous ne l’avons jamais croisé ni de près ni de loin. Ce n’est qu’un exercice d’imagination de possibilités, donc cela pourrait être vrai comme faux.

6 Je me base ici sur ce qu’on sait de la personnalité (vu dans ce dossier : https://www.hacking-social.com/2023/04/03/%E2%99%A6pp1-la-personnalite-cette-performance ) , les personnes qui performent certains traits de personnalité, comme être agréables, peuvent le faire parce que cela concorde à leurs valeurs, leurs habitudes, leurs buts relationnels, bref, il peut y avoir des tas de facteurs autre qu’une récompense monétaire ou de notoriété. On pourrait aussi se baser sur les études sur la motivation, qui relèvent différentes qualités de motivation notamment celles autonomes et intrinsèques, qui performent certains comportements pour eux-mêmes, par valeurs, identification, et ce qu’importe la réaction – négative ou positive – sur un potentiel public (on en a parlé ici : ⬟ Se motiver et motiver autrui : une histoire d’autodétermination )

7 Au moment de la rédaction du dossier, mars 2026, Antoine Daniel a été au coeur de polémiques l’accusant de VSS : il s’est reconnu publiquement coupable d’avoir effectivement demandé des nudes à une personne qui en témoignait directement, mais rejette les accusations de pédophilie, qui, en mars 2026, ne reposait sur aucun témoignage direct.

8 cf affaire Johny Deep

9 Nous avons vulgarisé la notion d’internalité allégeante ici, au sein des instititions : et en résumé ici : ♦ [MQC] La norme d’allégeance : une forme de soumission – Hacking social

10 Il est lui aussi accusé de VSS : Patrick Bruel accusé de violences sexuelles par huit femmes | Mediapart ; https://www.rtl.be/actu/belgique/justice/il-se-frotte-moi-me-caresse-karine-la-belge-qui-accuse-patrick-bruel-dagression/2026-03-26/article/783874

11 On ne connaît pas ce qu’est le parasocial dans des cas extrêmement médiatisés de stars hors du net, encore moins ce que peuvent vivre des stars internationales.

12 comme horizontal, par exemple : (16) Horizon – YouTube

13 LES AUTORITAIRES (partie 1) : les premières enquêtes

14 Pourquoi ce n’est jamais de ma faute? 😎 – XP#11

15 Ce n’est pas une faute à « sinistrée », c’est juste un jeu d’orthographe mélangeant sinistre et cynisme et le faisant verbe.



Cet article et ses suites sont disponibles intégralement ici :

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⬟ Design horizontal. Tous sont valorisé. Personne n’est considéré comme un esclave, ou un maitre, Il y a de la reconnaissance à tous, des forces et fragilités reconnus à tous, la domination et soumission sont hors propos.

⬤ Réparer nos capacités à nous lier. essayer de ne plus laisser les trahisons médiatiques (ou sociales) assécher toutes nos capacités à s’enthousiasmer, aimer, plonger dans une œuvre (ou toute autre chose qu’on pourrait aimer).

⬛ Parasocial dénigré. Le parasocial est réduit à un biais, une faiblesse, une folie ou une relation inférieure. Ses aspects ordinaires, positifs, ou transformateurs sont alors rendus impossible à penser.

★ Inspecter la structure. Avant de juger négativement un comportement, on peut observer le game qui le produit (lieu, règles, file attente, foule, règles, accès, fatigue, sécurité du lieu, etc…).


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01.09.2026 à 09:53

[PSx] Bibliographie du dossier sur le parasocial

Viciss Hackso

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💻Chapitres sur le site : ·[PS1] Brûlez vos idoles ? Parasocial, réparer nos liens médiatiques

·[PS2] Définir et mesurer le parasocial

·[PS3.1]Les effets de la relation parasociale

·[PS3.2]Diminuer les préjugés

·[PS3.3]Engager et politiser

·[PS4]La fin de la relation parasociale : deuil, rupture, trahison

·[PS5.1] Antifan : désaimer, détester, puis haïr activement une figure médiatique

·[PS5.2]Les antifans silencieux, compétitifs, autoritaires

·[PS6] Vers un parasocial autodéterminé et autodéterminateur ?

(ces titres se transformeront en hyperlien au fur et à mesure des publications)

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Credits graphiques

Les vignettes illustratives des vidéos sont citées dans la bibliographie générale précédente.
Nos schémas, illustrations de cartes ont été conçus en partie avec les éléments, icônes provenant de thenounproject.com (CC BY 3.0) avec une prédominance de l’artiste Gan Khoon Lay.
Nous avons pu aussi utiliser les glyphes des polices d’écriture comme Segoe Symbol.
Le fond cartographié des cartes provient de la carte de Mitteldorf du jeu Legends of Valour.

Les autres artistes dont nous avons utilisé les icônes sont (j’ai préservé les majuscules/minuscules tels que les artistes l’ont laissé) :

Adrien Coquet,
ainul muttaqin,
Aneeque Ahmed,
Angelica,
Anggara Putra,
Ar2ar,
Arif Hariyanto,
Ariyanto Deni,
Arya Icons,
BEARicons,
Bondan siswanto,
Dierys Design,
Dong Gyu Yang,
Elena Babushkina,
Eskak,
Eucalyp,
Fathur Rachman,
Foxyard Studio,
Frebers,
Graphtend,
Gregor Cresnar,
hanis tusiyani,
Hayashi Fumihiro,
HideMaru,
I Putu Dicky Adi Pranatha,
Iconesia,
Ishaq_hmad,
Izwar Muis,
Jagat Kreasi,
Larea,
Lewen Design,
Llisole,
Luis Prado,
Mia Elysia,
MUHAMAD KHOTIBUL UMAM,
Muhammad Riza,
Mujib,
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Nicolas Vicent,
Nithinan Tatah,
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