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Michel LEPESANT
Conférencier, animateur de la Maison commune de la Décroissance

DÉCROISSANCES


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15.11.2025 à 06:49

Commentaires sans commentaire

Michel Lepesant

Dans L’ordre du discours (1970, NRF) Michel Foucault commençait cette leçon inaugurale au Collège de France par un inventaire des procédures de contrôle et de délimitation du discours 1 : des systèmes d’exclusion (la parole interdite, le partage de la folie et la volonté de vérité) mais aussi des procédures
Texte intégral (5049 mots)

Dans L’ordre du discours (1970, NRF) Michel Foucault commençait cette leçon inaugurale au Collège de France par un inventaire des procédures de contrôle et de délimitation du discours 1 : des systèmes d’exclusion (la parole interdite, le partage de la folie et la volonté de vérité) mais aussi des procédures internes par lesquels « ce sont les discours eux-mêmes qui exercent leur propre contrôle… Au premier rang, le commentaire » (p.23).

Ce sera mon seul commentaire sur les commentaires qui vont suivre ; commentaires que je poste régulièrement à la lecture des articles du journal Le Monde (auquel je suis abonné, et que ne pourront lire que ceux qui le sont également) : le sujet du commentaire se trouve dans l’intitulé du lien.

https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/04/absurde-illegale-et-imprudente-la-presse-americaine-sceptique-et-critique-sur-l-operation-menee-au-venezuela_6660488_3210.html

Cette politique internationale de Trump doit être rapprochée de celle de Netanyahou telle que l’excellent Bertrand Badie l’explique : il s’agit de créer le désordre pour mieux imposer sa force brutale. Trump ne veut pas que les USA redevienne le « gendarme du monde », il veut juste devenir le « maître du monde », exactement comme dans la cour de récréation de la maternelle, le plus fort impose sa force aux plus faibles.

C’est donc bien un terrible rapport de forces qui est en train de s’installer et Trump et ses courtisans savent parfaitement qui est l’ennemi : c’est le droit. En face, nous aurions bien tort de lâcher l’affaire et de ne pas nous ranger ostensiblement du côté du droit. Car il y a une force du Droit et les « méchants », eux, le savent bien et le reconnaissent « à l’insu de leur plein gré » dès qu’ils s’attaquent ostensiblement au Droit.

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https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/11/03/budget-2026-l-assemblee-nationale-rabote-le-pacte-dutreil-la-niche-fiscale-preferee-des-patrons_6651378_823448.html

Voilà une loi qui permet aux riches de continuer à hériter d’une richesse à laquelle ils n’ont pas contribué. Les riches héritent de la richesse de leurs parents, et les pauvres se contentent de la pauvreté de leur parent. Et en avant pour continuer une société où les inégalités se transmettent sous le couvert de « valeurs » comme le travail et le mérite : alors que, les enfants n’ont aucun mérite à être les enfants de leurs parents, et qu’ils n’ont pas travaillé. Mais pour les défenseurs de ce « privilège », ils doivent se dire que les pauvres méritent de transmettre leur pauvreté, et qu’ils n’ont qu’à continuer à travailler.

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/07/11/antoine-prost-les-premieres-lois-sur-les-retraites-n-imaginaient-rien-d-autre-que-la-capitalisation_6620616_3232.html

Défendre la capitalisation, c’est défendre le pari d’une croissance continue sans avoir à payer le coût de la solidarité. Défendre la répartition, c’est faire passer la solidarité quand bien même il n’y aurait pas de croissance.

Ah, au fait, on est dans un monde fini dans lequel les perspectives de croissance sont sapées par l’épuisement des ressources matérielles (parce qu’il n’y a pas que les « terres rares » qui deviennent rares).

C’est pourquoi, pour défendre la capitalisation, il faut soit s’aveugler sur les limites planétaires soit, en connaissance de cause, jouer sur la croissance des inégalités. C’est ce qu’explique Arnaud Orain dans son dernier livre où il montre que les capitalistes ont bien intégré qu’il n’y en aurait plus pour tout le monde et qui en déduisent qu’ils doivent s’accaparer les ressources.

Bref, la capitalisation, c’est une idée de… capitaliste !

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/06/28/si-le-terme-de-decroissance-traduit-un-rejet-louable-du-consumerisme-effrene-il-n-a-pas-de-sens-clair-d-un-point-de-vue-macroeconomique_6616217_3232.html

Jean Pisani-Ferry semble ne pas savoir que la décroissance n’est pas une théorie macroéconomqiue mais une idéologie politique et que si la décroissance s’oppose à la croissance c’est d’abord parce que cette fameuse « croissance » est un régime politique de domination (sur les humains, sur la nature…), régime politique qui exerce son emprise sur un « monde » fait de valeurs, de normes, de récits, de représentations et que c’est ce « monde » qui fournit un cadre d’explication qui aujourd’hui se réduisent à des explications économiques ; autrement dit qui ne cherchent que des solutions économiques à des problèmes qui sont prioritairement politiques.

Mais, cela Jean Pisani-Ferry fait semblant de ne pas le savoir et le passe sous silence, en réduisant son analyse au seul bout économique de la lorgnette.

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/27/comment-en-est-on-arrive-la-a-la-guerre-a-l-exact-contraire-des-illusions-du-debut-du-siecle-a-ce-pivotement-americain-vers-la-russie_6567228_3232.html

Trump ne cesse de répéter qu’il fait des « deals ». Combien de temps va-t-il encore falloir attendre pour proclamer que sa logique est celle d’un dealer (et non pas d’un leader), autrement dit d’un commerçant sans foi ni loi → sa logique est celle du commerce et il n’est que l’aboutissement actuel d’un capitalisme de marchands, et de marchandisation généralisée (→ Il faut lire le livre d’Arnaud Orain sur le « capitalisme de la finitude »).

Tous les adorateurs du libre commerce, de la concurrence libre et non faussée, sont aujourd’hui bien embêtés car ils voient bien qu’un monde où seuls les intérêts comptent n’est qu’un monde de « guerre de chacun contre chacun » : car il s’agit de défendre la « libre entreprise », ils adorent cette compétition mais quand cela tourne au cynisme sans aucune morale, ils prétendent s’en détacher.

Sortir de cette dissonance cognitive, ce serait rompre avec le modèle américain du self made man → les européens en sont-ils capables ?

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/08/le-retour-de-donald-trump-pourrait-signifier-la-fin-d-une-approche-resolument-identitaire-de-la-culture-et-de-la-societe_6382611_3232.html

Que le balancier du wokisme aille trop loin, c’est certainement le cas. Mais il faut beaucoup d’aveuglement pour en demander aussitôt l’arrêt. Parce que, en matière de balancier patriarcal, raciste et classiste qui est allé trop loin, il y a là des siècles d’antécédents. On aurait aimé que la même indignation précipitée qui aujourd’hui est dirigée contre le wokisme ait préalablement fait ses preuves dans les luttes contre les discriminations !

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/22/budget-2025-l-esprit-de-serieux-semble-avoir-deserte-la-plupart-des-acteurs_6357915_3232.html

L’esprit de sérieux, c’est d’abord de rappeler qu’en comptabilité, il y a 2 colonnes, une pour les dépenses et l’autre pour les recettes. Et que depuis des années, la colonne recettes décroit au profit des plus riches (particuliers, entreprises).

L’esprit de sérieux, c’est aussi de rappeler qu’en France, si les prélèvements sont élevés, c’est parce que nous avons un niveau de service public quasi inégalé dans le monde. Dans le même esprit (de sérieux), rappeler que les prélèvements sont en réalité des revenus différés : la cotisation que je paie aujourd’hui sert à financer l’éducation, l’hôpital…

Il n’est pas sérieux quand on compare le niveau de prélèvements de la France avec d’autres pays de ne pas mettre en regards que nous en retirons.

Bref, aujourd’hui en France, quand j’arrive à l’hôpital, c’est ma carte vitale dont j’ai besoin, pas de ma carte bleu (et quand ce n’est pas le cas, c’est parce que le privé empiète sur le service public).

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https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/10/06/la-renault-5-se-reincarne-pour-le-bien-de-la-voiture-electrique_6344876_3234.html

Ces prix sont une folie.

Rappel historique : à sa sortie, en 1972, une R5 4 cv dans sa finition de base L était facturée 9 740 francs, environ 9 584 €. Il fallait compter 1 220 francs de plus pour disposer de la 5 cv dans une finition plus huppée dite TL (environ 1 234 € de plus, 10 818 € au total) ← références sur le site de l’Argus)

Soit 13 smic en 1972 (745 F brut, soit 754€ en euro courant) et 18 aujourd’hui (pour les versions de base).

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https://www.lemonde.fr/international/article/2024/10/03/face-a-l-iran-la-france-se-range-derriere-israel_6342763_3210.html

Un soutien inconditionnel à Israël implique une vision asymétrique de la paix. Or il ne peut y avoir qu’une seule sorte de paix asymétrique = la victoire totale d’un camp sur l’autre. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?

Pour le régime iranien : sa disparition.

Pour les Hezbollah et le Hamas : leur neutralisation militaire.

Mais pour les palestiniens : leur disparition ? Cela n’a pas de sens. Pas plus que la « solution finale » n’avait de sens. Pas plus que la disparition de l’État d’Israël n’a de sens.

Pas plus que le refus d’un État palestinien n’a de sens. Pas plus que la colonisation israélienne en Cisjordanie n’a de sens. Pas plus que les massacres et les crimes de guerre à Gaza n’ont de sens.

En fait, cela a du sens uniquement pour ceux qui veulent une paix asymétrique. Qui n’existera pas dans la région du Moyen-Orient.

Alors il n’y aura qu’une guerre asymétrique. Nous l’avons déjà ! C’est une catastrophe humanitaire, et un effondrement moral.

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https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/03/12/debat-sur-l-ukraine-au-parlement-jordan-bardella-annonce-que-le-rn-s-abstiendra-ses-opposants-denoncent-son-ambiguite_6221559_823448.html

Tout le monde demande la paix. Mais pour les uns c’est en faisant des concessions à la Russie et pour d’autres c’est à la condition de sa défaite.

La question n’est pas alors : qu’est-ce que la paix, mais : qu’est-ce que la Russie ?

Si la Russie est un État agressé, alors lui faire des concessions ne sera que justice. Si la Russie est un État agresseur, alors lui faire des concessions serait une ineptie.

Comment trancher ?

Le tribunal de l’histoire est incontournable : hier, Géorgie, Crimée, Syrie… La Russie de Poutine est un État agresseur qui franchit les lignes rouges.

Faire la paix aujourd’hui en faisant des concessions territoriales sur l’Ukraine ce n’est pas du tout assurer la paix de demain : en Moldavie, en Géorgie, dans les pays baltes…

Autrement dit, ceux qui au nom de la paix refusent d’aider aujourd’hui l’Ukraine sont les mêmes qui justifieront demain – au nom de la paix – les guerres d’agression russe contre ses voisins. Bref, avec eux, la paix, c’est la guerre.

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https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/03/02/en-marge-du-conflit-hamas-israel-une-inflation-en-france-des-procedures-pour-apologie-du-terrorisme_6219642_3224.html

Il n’y a aucune hésitation à qualifier les atrocités du 7 octobre de « terroristes ». Il n’y a donc aucune hésitation à les condamner. Mais il n’y a aucune hésitation non plus à refuser de réduire l’histoire d’Israël à ce 7 octobre. Il n’y a donc aucune hésitation à condamner Israël pour ce que subissent aujourd’hui les gazaouis.

Mais ce n’est pas parce que toutes ces condamnations sont sans hésitation qu’elles se valent. D’abord parce que le rapport de force est asymétrique ; ensuite parce qu’il y a d’un côté une organisation terroriste et de l’autre un État qui prétend ne pas l’être.

La question n’est pas : qui défend le Hamas aujourd’hui ?

Mais la question est : qui aujourd’hui en tant que démocrate et humaniste peut défendre Israël ?

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/21/jean-garrigues-historien-la-pulsion-regicide-a-ete-depuis-quelques-mois-encouragee-par-certains-discours-politiques_6174255_3232.html (22:43)

Que la violence sociale, la violence exercée par un groupe de la société contre le reste de la société, soit toujours dans les faits exercée par des individus n’en fait pas pour autant une violence individuelle.

C’est exactement comme pour la violence policière : bien sûr qu’elle est exercée par un policier, mais pour autant elle est la résultante d’une doctrine policière. Autrement dit, si on veut l’éviter, il ne faut pas s’attaquer à l’individu, mais changer de doctrine du maintien de l’ordre.

Tout cela n’excuse pas les individus violents, qu’il faut punir : que ce soit les agresseurs de l’un ou les policiers violents, mais si on veut apporter une « réponse » – c’est cela « être responsable » – la cause qu’il faut changer, ce ne sont les « les individus » mais la doctrine dans un cas, l’exercice de la démocratie dans l’autre cas.

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https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2023/05/27/pourquoi-tant-de-violence-envers-les-ecolos-la-psychanalyste-claude-halmos-repond_6175067_4497916.html

Deux raisons « politiques » peuvent expliquer que les violences subies par les militants et activistes écologistes soient minorées.

Pour la première, il s’agit de faire diversion : en faisant des écolos des agresseurs, on empêche de les montrer comme des agressés. Il suffit pourtant d’avoir participé une fois dans sa vie à une action au nom de « l’intérêt général écologique » pour avoir subi les violences des intérêts privées (champ ogm, bassine, chasse à courre, nucléaire…).

La deuxième est plus stratégique : en mettant en avant la « violence » des « éco-terroristes » et plus largement de « l’écologie punitive », on dissimule la violence généralisée de l’économie punitive : violence contre les humains, les animaux, la nature…

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https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2023/06/02/elliot-page-trans-haut-et-fort-quand-on-a-le-privilege-de-pouvoir-s-exprimer-et-d-etre-entendu-il-faut-faire-tout-son-possible-pour-parler-des-autres_6175817_4500055.html

Beaucoup de perplexités. Je ne comprends comment on déconstruit la notion de genre si en même temps on s’identifie à l’autre genre. Si la société construit des « assignations de genre », ce à quoi il faut s’attaquer c’est à ces constructions. En même temps, si une société ne construit plus rien, si chaque individu peut s’inventer, alors « la société n’existe pas ».

Qu’il faille critiquer une société qui traite « le corps comme un objet », certes ; mais est-ce réellement combattre ces discriminations que de mener une lutte qui repose sur le sentiment de « n’être pas né dans le bon corps », comme si l’esprit que je suis n’était pas en même temps le corps que je suis, et non pas le corps que j’ai. Finalement, qui traite le corps comme un objet ? Bref, beaucoup de perplexités suscitées par le parcours d’un être certainement sincère…

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https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/06/16/les-francais-et-l-impot-les-droits-de-succession-eternels-mal-aimes_6177936_823448.html

Ce qui est injuste, ce n’est pas l’héritage ni la transmission. Ce qui est injuste, ce sont les inégalités.

Dans une société (plus) juste où l’écart entre les patrimoines (les richesses) serait encadré (de 1 à 4, disait déjà Platon), alors l’héritage ne poserait aucun problème supplémentaire. Les enfants de parents au patrimoine modeste hériteraient modestement ; et si le montant de l’héritage fait dépasser le plafond des patrimoines, alors l’excédent retourne à la communauté.

Sur la question des inégalités, rappelons à l’intention des partisans les plus farouches du « mérite » que, jusqu’à maintenant aucun self made man n’a encore existé sans avoir profité – oui, profité – des propriétés communes. Le jour où un self-made man roule sur une route qu’il a lui-même goudronné, après avoir lui-même éduqué ses anciens professeurs… je change d’avis.

Qui peut (encore) croire qu’il pourrait exister sans les autres ?

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Mais comment cet argent a-t-il été « gagné » ? Car s’il a été « gagné » par les uns alors c’est qu’il a été « perdu » par d’autres. Et il se trouve que ces « perdants » sont précisément ceux qui ont produit cet argent : ils ont été « volés »  (les « riches » savent-ils que les « pauvres » travaillent ??? Si, si).

L’héritage des riches, c’est juste l’héritage d’un vol : ce qui est injuste.

On répond alors que les « gagnants » ont « mérité » leur fortune : mais alors cet argument se retourne contre les héritiers qui n’ont rien « fait » pour « mériter ».

Bref : d’un côté des producteurs de la richesse qui la perdent et qui ne transmettent à leurs enfants que cette injustice. De l’autre, des « héritiers » qui disposent de ce que par provocation on appelle des « actions » alors que ces gens n’ont rien fait !

Cela promet de beaux jours !

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https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/06/30/violences-urbaines-dans-une-circulaire-eric-dupond-moretti-demande-une-reponse-rapide-ferme-et-systematique-et-vise-notamment-les-parents_6180050_3224.html

Ce dont manque notre société, ce n’est pas de parents mais c’est d’adultes. Des parents y’en a, et ils doivent éduquer leurs enfants dans une société qui n’accorde plus aux adultes l’autorité qu’ils portent.

Être adulte n’est pas d’abord une question d’âge mais de capacité à se décentrer pour défendre un intérêt général. Beaucoup de ceux qui ont l’âge pour être adulte continuent de se comporter comme des enfants capricieux et arrogants : et on peut penser au plus haut sommet de l’État comme à des footballeurs vedettes… Sans oublier ces ados attardés et asociaux qui sont devenus des milliardaires…

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/07/22/emmanuel-macron-face-aux-fragilites-du-macronisme_6182999_3232.html

Le macronisme est juste le nom d’une politique libérale, c’est-à-dire d’une politique privée du sens du politique : la politique sans le politique, mais avec la pression de l’économique.

En ce sens, Macron est la marionnette du macronisme, et sa personne aussi intelligente soit-elle est bien incapable d’apporter le moindre souffle politique au pays dont il a la charge.

In fine, en ce début de 21ème siècle, qui peut encore croire que la croissance (économique) puisse être au service de l’émancipation ? A l’heure  du réalisme écologique, que peut bien apporter la fable du progrès ?

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/07/26/l-institution-policiere-est-parvenue-a-convaincre-le-gouvernement-qu-il-ne-tient-que-par-elle_6183399_3232.html

Dans cette affaire, ce qui est en jeu n’est pas politicien et donc on s’en moque de savoir si l’analyse est de gauche (LFI) ou d’extrême-droite (et donc favorable aux syndicats et partis proches de cette idéologie).

Ce qui est en jeu, c’est l’État de droit comme garantie d’un fonctionnement républicain de son administration. Et c’est là que ça coince : la séparation des pouvoirs est bafouée, l’indépendance de la justice est attaquée, l’égalité entre citoyens est méprisée.

Au final, une attaque en règle contre la démocratie par ceux qui tentent de nous convaincre que l’on va lutter efficacement contre les « hors-la-loi » à l’aide de gens qui se croient « au-dessus de la loi ».

Entre ceux qui s’écartent de la loi et ceux qui veulent un régime d’exception, c’est la loi, le droit, la justice qui sont écartés. Dans ce cas, ce qui reste, ce sont juste des rapports de force : entre les institutions, entre les syndicats séditieux et leur ministre, entre force des gangs et forces de l’ordre.

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/08/03/en-transformant-nos-fleuves-du-statut-d-objet-a-celui-de-sujet-de-droit-nous-pourrions-franchir-une-etape-pour-la-protection-de-ces-ecosystemes_6184281_3232.html

Le rapprochement avec le statut juridique d’une entreprise comme personne morale est imparable. Un fleuve devrait pouvoir être traité juridiquement comme une entreprise. Mais c’est là qu’il peut y avoir un carrefour et un choix politique à faire, car rien n’oblige à conserver le statut de personne morale aux entreprises. Autrement dit, il faut se demander quelle pourrait être l’autre possibilité : c’est celle des communs (plutôt que celle du sujet de droit).

La différence essentielle entre la piste de la « personne morale  » et celle des « communs », c’est que leur gestion/gouvernance ne sont pas du tout la même : dans un cas le « marché » peut encore apparaître comme un modèle efficace, dans l’autre cas plutôt non (voir les travaux d’Elinor Ostrom).

Plutôt que d’étendre le modèle de l’entreprise à des entités du vivant, ne faudrait-il pas plutôt faire revenir l’économie dans les limites de la vie commune ?

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https://www.lemonde.fr/international/article/2023/10/07/le-hamas-lance-une-attaque-a-grande-echelle-contre-israel_6192984_3210.html

Ah oui, une sacrée « démocratie ». Qui à l’intérieur pratique un apartheid vis à vis des palestiniens israéliens ; qui à l’intérieur a installé depuis des années un régime d’extrême-droite sous la coupe des religieux extrémistes ; qui pratique la colonisation et l’annexion.

Certes, on nous parle toujours de Tel-Aviv et de sa « vie normale » : mais que signifie jouir d’une vie normale quand on sait qu’elle se paie du sang et des souffrances du peuple cousin ?

Faut-il rajouter qu’à l’exportation, Israël ce sont des techniques d’espionnage… Etc.

Ce n’est donc que par ironie qu’Israël peut être présentée comme une démocratie ; car une démocratie doit être un « modèle » ← qui veut d’Israël comme « modèle » ?

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https://www.lemonde.fr/international/article/2023/10/07/gaza-pourquoi-le-hamas-a-decide-de-briser-le-statu-quo-et-de-defier-israel_6193034_3210.html

Enfin un article qui rappelle que le « statu quo », c’est la colonisation, l’annexion, l’apartheid, le blocus, le coup de force antidémocratique que les gouvernements israéliens sous la coupe de l’extrême-droite et des religieux exercent depuis des années contre le peuple voisin…

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https://www.lemonde.fr/international/article/2023/10/13/pourquoi-la-bbc-ne-qualifie-pas-le-hamas-de-groupe-terroriste_6194133_3210.html

La défense de la BBC est maladroite, ce qui ne veut pas dire qu’elle est une « honte ».

Il est maladroit d’abord de se retrancher derrière la « neutralité » : parce qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est qu’une chimère (« Seul le néant est neutre », disait Jean Jaurès).

L’important c’est d’être « impartial », de ne pas « prendre parti ».

Est-il alors « impartial » d’utiliser le terme de « terrorisme » ?

Cela dépend de l’usage qu’on en fait.

Si on en fait un usage « politique » – au sens de classer le Hamas en tant qu’organisation terroriste – alors cela relève d’un choix « politique » que la BBC ne doit pas faire.

Mais si l’on prend le terme de « terrorisme » dans son usage courant – qui produit volontairement des effets de « terreur » – alors les massacres commis par le Hamas sont des actes « terroristes ».

Seul problème : c’est qu’avec cette définition courante de « terrorisme » alors il faut aussi dire, par impartialité, que les gouvernements successifs israéliens ont eux aussi commis de tels types d’actes…

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https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/12/24/a-la-france-insoumise-le-recadrage-d-un-militant-illustre-un-probleme-de-democratie-interne_6207513_823448.html

LFI n’est ni révolutionnaire, ni d’extrême-gauche. C’est un parti social-démocrate : dont le programme est même un cran en dessous de celui du PS de 1981, ce qui ne l’avait pas empêché d’arriver au pouvoir.

Le problème, c’est qu’une grande partie de la force électorale de LFI lui vient de la faiblesse et de la trahison des « socialistes de gouvernement » : c’est le quinquennat Hollande, ce sont ces « macronistes de gauche » qui viennent de soutenir une réforme infâme.

La force de LFI est donc une force par défaut. Les militants qui restent – mais où aller – ne sont que les moutons d’un troupeau dont JLM prétend être le berger, entourés de ses « chiens de garde ».

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https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/01/24/colere-des-agriculteurs-la-droite-tente-d-etre-audible-au-milieu-du-match-entre-bardella-et-le-gouvernement_6212661_823448.html

La décroissance, c’est la proposition d’1 million de paysans d’ici 5 ans pour viser un équilibre à 5 millions de paysans.

Ah, au fait, un « paysan » c’est un agriculteur mais pas un productiviste, pas un industriel de l’élevage ou de la culture.

Bref c’est le contraire de l’agriculture financée depuis des années par la PAC, avec le soutien des gouvernements de droite et des syndicats FNSEA et CNJA.

C’est une production saine rémunérée au prix juste. C’est une production qui ne vise pas l’exportation (avec ses dégâts sur les agricultures locales qui donnent pourtant encore des leçons d’une paysannerie productive sans être productiviste) mais à la sécurité alimentaire.

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https://www.lemonde.fr/international/article/2024/01/12/israel-juge-totalement-denaturees-les-accusations-de-genocide-devant-la-cour-internationale-de-justice_6210450_3210.html

Israël va finir par croire à son plus gros mensonge, selon lequel son histoire aurait commencé le 7 octobre de l’an dernier…

Impasse militaire, naufrage moral, révisionnisme historique, autoritarisme politique, extrémisme religieux : où va Israël ???

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https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2022/09/01/d-ou-vient-la-notion-de-superprofit-et-que-signifie-t-elle-vraiment_6139741_4355770.html

Puisque Marx est cité, il eût été pertinent de rappeler que pour Marx, le profit est déjà une exploitation et par conséquent, les surprofits ne sont que de la surexploitation.

Surtout : que les profits ne sont normaux (« retour à la normale ») que dans le monde capitaliste. Que cette normalité n’est que la distribution inique de la valeur ajoutée par le travail au profit essentiellement des.. profiteurs.

Les profiteurs profitent, les surprofiteurs surprofitent : tout cela n’a rien de normal. Tout cela est au contraire surréel. Mais c’est sans surprise dans un monde (je ne sais pas si je parle de l’entité d’ensemble ou si je cite le nom d’un quotidien français du soir) est au service du bloc élitaire/méritocratique, ce bloc qui privatise les profits et qui mutualise les pertes, ce bloc qui surprivatise les surprofits et qui surmutualise les surpertes.

Ce bloc élitaire qui est si… sûr de lui, qu’il se dispense de toute considération de justice sociale. Ne parlons même plus de morale…

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Les notes et références
  1. Quand aujourd’hui on constate la précipitation de certains pour mener la redirection en suivant la piste des « récits » et des « narrations », on ne saurait trop leur conseiller de relire ce court texte de Michel Foucault : « dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité. (p.10-11) »
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29.09.2025 à 16:58

Éloge de la coordination

Michel Lepesant

Une différence est-elle toujours une inégalité ? Une dépendance est-elle toujours une domination ? Une contrainte est-elle toujours une privation de liberté ? Une controverse est-elle toujours une polémique ?  Quand on est dans une recherche de cohérence, que faire de toutes ces oppositions ? Voilà exactement l’étau dans lequel
Texte intégral (794 mots)

Une différence est-elle toujours une inégalité ? Une dépendance est-elle toujours une domination ? Une contrainte est-elle toujours une privation de liberté ? Une controverse est-elle toujours une polémique ? 

Quand on est dans une recherche de cohérence, que faire de toutes ces oppositions ?

  • D’un côté, j’apprécie particulièrement l’approche que le philosophe John Dewey adopte quand il s’agit de poser un « problème » : l’expérience comme point de départ, l’attitude scientifique comme méthode, et la démocratie pour idéal. Ce qui l’amène à porter une charge virulente contre ce qu’il repère comme « dualisme », i.e. un couple de concepts s’excluant l’un l’autre de façon figée. Car il y a là, selon lui, un abus de distinction. Pensons au dualisme de l’âme et du corps, ou à celui entre nature et culture : chacun peut pourtant constater leur coordination dans l’expérience.
  • D’un autre côté, comment ne pas avoir remarqué que l’un des dispositifs les plus efficaces du régime de croissance est la fabrique du brouillard, celui dans lequel toutes les distinctions s’évanouissent et où toutes les confusions s’épanouissent ? (voir ici, ce brouillard comme effet du régime de croissance.) L’un des champions les plus constants dans ce « dissolutionnisme » (ou « hybridisme ») est le philosophe français Bruno Latour, mais qui avait au moins l’honnêteté d’aller jusqu’au bout de son aversion « pour les façons de penser oppositionnelles » (pour une critique de ce courant, lire Andreas Malm (2023), Avis de tempête, La fabrique) puisqu’il osait même écrire que « la nature n’existe pas » (à rapprocher d’un déni du même genre côté Maggie).

Voilà exactement l’étau dans lequel je me suis retrouvé coincé lors de quelques épisodes récents, concernant tant la réflexion la plus théorique que l’organisation concrète de la Maison commune de la décroissance.

Et pourtant, à chaque fois, un même recadrage permet de s’en sortir (par le haut).

[Si j’étais resté hégélien ou marxiste, mais je ne l’ai jamais été, j’aurais pu m’en sortir par une habileté dialectique : expliquer qu’une opposition n’est qu’une apparence et qu’en réalité il faut dépasser l’opposition de la thèse et de l’antithèse par la fameuse synthèse. Dans la vulgate, cette synthèse donne en général la plus affreuse des contradictions, affirmer en même temps une thèse et son contraire, A et non A.]

Une opposition est-elle toujours un dualisme ? Non à condition de s’apercevoir que très souvent les 2 termes de l’opposition présupposent  en commun un troisième terme qui n’est pas leur synthèse mais leur condition de possibilité. Cela peut paraître abstrait mais c’est plutôt simple :

  • Dans les rapports individu-société : dépendance et indépendance s’opposent à partir d’une base commune qui est l’interdépendance.
  • Dans les rapports d’accès aux biens : l’échange et le don ne se distinguent qu’à partir d’une base commune qui est le partage.
  • Dans les rapports d’organisation : la subordination et l’insubordination ne s’opposent que sur la base de la… coordination.

Dans ces 3 cas, ce que j’appelle « condition de possibilité » est juste le rappel de ce qu’il est « normal » de respecter pour qu’une vie sociale soit possible.

  • Autrement dit, pas de société sans interdépendance, pas de subsistance sans partage, pas d’organisation sans coordination.
  • Autrement dit (bis), cela veut dire qu’une politique ne peut pas volontairement instituer l’interdépendance, le partage ou la coordination. En leur absence, il n’y a tout simplement pas (ou plus) de vie commune ; parce qu’elle est d’autant plus fragile que l’on manque de retenue.
  • Autrement dit (ter), celui qui veut saper cette vie commune a tout intérêt à diffuser la confusion entre dépendance et interdépendance, entre subordination et coordination, entre échange et partage.

Dans toutes ces façons de faire, chacun aura pu repérer les stratégies pratiquées par les actuels destructeurs libertariens de tout lien social.

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25.09.2025 à 17:35

Démocratie, IA et décroissance

Michel Lepesant

Tout ce qui se fait pour nous mais sans nous se fait en réalité contre nous. C’est le cas de l’IA, et voilà pourquoi il faut la contrer. Cette analyse-enquête repose sur près d’une cinquantaine de références qui, pour l’essentiel, ne viennent que d’articles du journal Le Monde. C’est dire
Texte intégral (13126 mots)

Tout ce qui se fait pour nous mais sans nous se fait en réalité contre nous. C’est le cas de l’IA, et voilà pourquoi il faut la contrer.

Cette analyse-enquête repose sur près d’une cinquantaine de références qui, pour l’essentiel, ne viennent que d’articles du journal Le Monde. C’est dire le déferlement de l’IA si on le mesure rien qu’au nombre d’articles qui lui est consacré dans un seul journal sur une période, grosso modo, de 4 mois. Et j’ai trié.

Qu’est-ce que l’IA ?

C’est un domaine technoscientifique dans lequel des programmes – des algorithmes – informatiques imitent l’intelligence humaine, en reproduisant « des comportements liés aux humains, tels que le raisonnement, la planification et la créativité »[1].

Pour télécharger et lire l’annexe sur l’IA au format PDF

→ Là où l’informatique (et les NTIC) automatisait[2], l’IA autonomise. Un « agent de l’IA » ne se limite plus à l’automatisation, il peut gérer de manière autonome des tâches complexes à plusieurs étapes.

  • Les assistants d’IA sont un type d’agent d’IA, doté d’une interface en langage naturel, dont la fonction est de planifier et d’exécuter des séquences d’actions
    • les modèles de base contiennent des capacités couvrant plusieurs domaines et allant bien au-delà de ce qu’un seul humain pourrait espérer réaliser, par exemple pour automatiser des tâches telles que, mise en place de rappels, planification des réunions, converser en plusieurs langues, écrire un code informatique de qualité professionnelle, analyser des images médicales…
  • L’IA conversationnelle, opérée par des agents de dialogue, qui comprennent des produits tels que ChatGPT et Gemini, dont l’objectif est de simuler un interlocuteur qui peut engager une conversation avec l’utilisateur. Les agents de dialogue couvrent un large éventail d’applications, comme le tutorat, le débogage de code, les conseils et la résolution de problèmes.
  • Les 3 facettes de l’IA :
    • L’IA générative : utilisée pour générer du contenu nouveau tel que textes, images, vidéos, lignes de code, musique, etc.
    • L’IA prédictive : utilise des modèles statistiques et des algorithmes pour analyser des données historiques et faire des prévisions sur des événements futurs. Elle est utilisée par les entreprises cherchant à anticiper par exemple les besoins des clients, optimiser les opérations et aider les prises de décision stratégiques.
    • L’IA extractive : spécialisée dans l’analyse et l’extraction d’informations précises de vastes ensembles de données. Elle est utilisée pour les entreprises dans  la prise de décision rapide et fondée sur des données nombreuses.
IA générative
IA conversationnelle

1.   Les risques de l’IA

Dans une société à la fois sécuritaire et individualiste, le danger s’est mué en risque. Dans une société du risque, le danger n’est plus qu’une possibilité, voire une probabilité, que chacun peut affronter. Quand le danger est une menace de dommage, le risque peut être une chance de gagner plus. Face à un danger, la précaution est obligatoire ; face à un risque, elle est facultative.

1.1 Des risques repérés par les chercheurs eux-mêmes.

Comme toute technologie, l’IA comporte des risques. Commençons donc par lire ce que les chercheurs eux-mêmes ont repéré, tout en se demandant s’il faut voir dans leur autocritique un espoir (autolimitation de la recherche) ou bien une capitulation (puisqu’on n’arrête pas le progrès, alors autant se contenter de s’adapter) ?

  1. En 2024, sur le site de prépublication arXiv, plus de 50 chercheurs en IA, dont des experts de Google, publient un article consacré à l’éthique des assistants avancés de l’IA[3].
    1. Les domaines d’intérêt éthique identifiés dans cet article couvrent l’alignement des valeurs, la sécurité technique, la confiance, la vie privée, l’anthropomorphisme, la persuasion et la manipulation, les préférences des utilisateurs, le bien-être des utilisateurs, les relations appropriées et inappropriées, la coopération, l’équité et l’accès, l’impact économique, les utilisations malveillantes, la désinformation et l’impact environnemental.
    1. L’article se conclut par une longue liste des « principales opportunités, risques et recommandations ». Ce que je retiens c’est leur crainte de voir arriver « un monde où les utilisateurs abandonnent les interactions compliquées et imparfaites (…) avec les humains en faveur des échanges sans frictions fournis par les IA ». Il faudra y revenir car la question de l’organisation des interactions est au cœur de la démarcation entre croissance et décroissance.
  2. En janvier 2025, est publié le dernier Rapport international sur la sécurité des systèmes d’IA[4], qui identifie 3 sortes de risques[5] :
    1. Les « utilisations malveillantes » : désinformation, cyberharcèlement ou manipulation de l’opinion. Une autre facette concerne l’utilisation de l’IA pour fabriquer des armes biologiques ou chimiques.
    1. Les  « dysfonctionnements » : problèmes de fiabilité (erreurs, inventions…), présence de biais discriminants ou encore perte de contrôle.
    1. Les « risques systémiques ». la liste s’étend du coût environnemental aux pertes d’emplois, en passant par les infractions aux droits d’auteur, les atteintes à la vie privée ou les inégalités de développement entre pays dotés ou non de ces capacités.

1.2 Et donc…

Et quand on lit la conclusion, on ne peut qu’être sidéré à sa lecture tant la mesure des risques de l’IA ne semble pas prise, puisqu’ils en restent à la critique utilitariste de la technique – celle qui met en balance les « fruits » et les « risques », i.e. les bons usages et les mauvais usages – sans jamais arriver à poser la question cruciale, celle de l’utilité de l’utilité, i.e. de son sens.

« Pour récolter les fruits de cette technologie transformatrice en toute sécurité, les chercheurs et les décideurs politiques doivent identifier les risques qui l’accompagnent et prendre des mesures éclairées pour les atténuer… Il existe des méthodes techniques pour faire face aux risques de l’IA universelle, mais elles ont toutes des limites… Il est donc difficile d’évaluer ou de prédire ce dont l’IA généraliste est capable et son degré de fiabilité, ou d’obtenir des garanties sur les risques qu’elle pourrait poser… L’IA ne nous est pas imposée ; ce sont les choix des individus qui déterminent son avenir. Les réponses à ces questions et à bien d’autres dépendent des choix que les sociétés et les gouvernements font aujourd’hui et à l’avenir pour façonner le développement de l’IA à usage général. »

Est pourtant avait été mis en avant ce qui constitue bien le principal risque que fait encourir l’IA, ce qu’on appelle le « dilemme de la preuve » : soit on prend sans tarder des mesures mais en raison des preuves limitées, ces mesures risquent de se révéler inefficaces ou inutiles ; soit on attend des preuves plus solides mais, dans ce cas, il risque d’être trop tard au moment de réagir.

Mais comment devant la puissance de l’IA et l’incertitude de ses effets, peut-on en rester à la traditionnelle balance entre nuisance et utilité ; comme s’il suffisait d’en appeler au « choix des citoyens pour déterminer son avenir ».

Ce que l’on voit bien, c’est que ces chercheurs ne disposent pas d’un cadre politique extérieur à la dynamique interne de l’IA. Autrement dit, l’IA effectue comme jamais auparavant le désencastrement de la technologie et de la société, comme sortie de la politique : non seulement l’IA produit des « agents » de plus en plus autonomes, mais l’IA elle-même devient de plus en plus autonome par rapport à la société.

Autrement dit, l’IA accomplit du côté de la technologie, ce qui est déjà dénoncé par les décroissants du côté de l’économie comme économisation, i.e. la technologisation du monde : de la même façon qu’il ne faut pas dire que nous sommes une société avec une économie de croissance mais une « société de croissance », il ne faut pas dire que nous sommes une société avec une technologie de l’IA mais nous sommes en train de devenir une « société de l’IA ».

Le plus plausible semble d’ailleurs que société de croissance et société de l’IA soient strictement les mêmes : et pour le voir, il faut aller jusqu’à voir dans la croissance un régime politique.

2.   L’IA est un totalitarisme

2.1 Parce que l’IA nous guide

D’un ami à qui on demande un conseil, on attend qu’il se mette à notre place sans qu’il nous remplace. D’une chose technique, on attend l’inverse : qu’elle nous remplace, mais qu’elle reste sous notre contrôle. Sauf que :

  1. Ce qui était vrai des robots l’est encore plus des bots, à savoir : un robot ne peut nous remplacer qu’à condition que la tâche ait déjà été automatisée, robotisée.
  2. L’IA peut nous remplacer et se mettre à notre place, autrement dit, elle peut nous remplacer et physiquement et intelligemment. Elle peut être cet « autre moi-même » qui définissait l’ami selon Aristote.
  3. Et de façon beaucoup plus efficace (objectif atteint) ; mais peut-être pas de la façon la plus efficiente (optimisation des ressources).
  4. Voilà pourquoi l’IA ne se contente pas de nous rendre service, elle nous guide[6].

En voici quelques exemples, dans les deux principaux usages grand public.

2.1.1 IA générative
  • Tilly Norwood, actrice IA, va-t-elle rendre obsolète le métier d’acteur[7]. Mais quel type de cinéma est menacé par ce type d’acteur ?
  • CariGem18, publiée sur Archive of Our Own (AO3), voulait une histoire mêlant l’univers de la saga Harry Potter à celui de la série télévisée House of the Dragon. Plus spécifiquement, il fallait que le personnage de Drago Malfoy se réveille dans le corps de Lucerys Velaryon. Qu’à cela ne tienne : elle a utilisé le robot conversationnel ChatGPT pour générer un texte de 75 000 mots, soit 33 chapitres. Sa toute première fanfiction, qui a généré plus de 33 000 clics et 170 commentaires, pour la plupart enthousiastes : « J’adore », « Beau boulot », « Bien écrit ! ». Quand les lecteurs l’interrogent sur l’usage de l’intelligence artificielle (IA), dont elle ne fait pas mystère, elle répond : « Chaque rebondissement et chaque décision liée aux personnages viennent de moi. L’IA m’a juste servi à sortir cette vision de ma tête. » « Traduction : “Je n’ai rien écrit de tout ça, j’ai utilisé une machine à plagiat pour le faire à ma place.” », rétorque, amère, une internaute[8].
  • Les agents IA, « vos futurs collègues » capables d’accomplir des tâches rébarbatives, se dévoilent → Des géants de la Tech comme OpenAI, Google ou Salesforce commercialisent déjà ces outils d’intelligence artificielle de plus en plus complexes sans supervision, ou peu, des salariés. « On entre dans l’ère du collègue numérique », lance Emilie Sidiqian, la directrice générale de Salesforce France, sous-entendant que ces agents IA ne sont pas là pour chômer[9].
  • La planète compte, en juillet 2025, 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires de ChatGPT, le double de mars 2025. Mais sait-on si l’utilisation de cette intelligence artificielle (IA) aura des conséquences sur le fonctionnement cérébral ? Oui, répondent en substance des spécialistes en neurotechnologie du MIT Media Lab de Cambridge (Massachusetts) dans une étude préliminaire, non révisée par les pairs, qui souligne que parmi des étudiants devant rédiger une série de travaux et les mémoriser, ceux s’étant contentés d’utiliser ChatGPT avaient, quatre mois plus tard, baissé en compétences neuronales, linguistiques et comportementales[10].
  • L’utilisation massive de l’intelligence artificielle par les étudiants ne pose pas que la question de la place à lui donner dans les cours et celle de la triche. Elle interroge aussi de plus en plus d’enseignants et d’étudiants sur la capacité et l’envie d’apprendre en faisant des efforts[11].
    • En mai, une étude sur les IA parue dans la Harvard Business Review montrait comment l’utilisation de ChatGPT – rédiger un bilan de performance, réfléchir à des idées ou concevoir un courriel de marketing – dans un échantillon de 3 500 professionnels avait entraîné à court terme un gain indéniable de leur performance (rapidité et qualité). Mais aussi comment celle-ci s’était accompagnée rapidement d’une baisse de leur « motivation intrinsèque » (le plaisir ou la satisfaction de réaliser soi-même quelque chose) et d’une augmentation de l’ennui dès lors que ces employés devaient effectuer d’autres tâches sans l’aide de l’IA.
    • « Il faut imaginer ce que cette habitude à déléguer les efforts cognitifs peut donner sur des étudiants encore en construction. C’est catastrophique ! » s’alarme Marius Bertolucci, maître de conférences en sciences de gestion à Aix-Marseille Université et auteur d’un ouvrage dénonçant les dangers de l’intelligence artificielle (L’Homme diminué par l’IA, Hermann, 2023). « Apprendre en cours ce que sont les IA, bien sûr. Apprendre “avec les IA”, non ! » tranche-t-il. Car en plus « de priver les étudiants de l’envie de faire des efforts, l’intelligence artificielle les rend surtout dépendants d’elle », alerte l’enseignant.

Les assistants IA mettent donc ainsi en place un « assistanat » qui ne se contente pas de rendre service – ce que faisait déjà l’automatisation informatique des tâches – mais qui asservit : car l’autonomisation des assistants IA paraît tellement « commode » dès qu’il s’agit d’envisager la planification d’une tâche qui comporte un grand nombre de paramètres et de variables.

2.1.2 IA conversationnelle

Dans un monde basé sur la division des individus les uns par rapport aux autres, les réseaux sociaux peuvent se faire passer pour des entremetteurs. En fait, ils ne relient que des gens préalablement séparés : l’individualisme et les réseaux sociaux ne sont que les deux faces d’une même monnaie, celle de la société de consommation. C’est dans ce monde qu’émerge l’IA qui va elle aussi répéter et accentuer le même geste d’emprise. Se faire passer pour une solution mais en vérité accroître le problème : de l’assistance à l’accompagnement, puis au coaching, vers l’addiction et la dépendance. A chaque stade, toujours plus d’individualisation, toujours plus de dépendance sous le masque de toujours plus liberté, en réalité, toujours plus de solitude.

Chatbots sur Messenger
  • E c’est pourquoi dans ChatGPT, la hiérarchie des règles est ainsi programmée pour que les consignes et les désirs des usagers aient la priorité sur une partie des exigences de sécurité, de neutralité et de distance émotionnelle de l’IA. Sous le masque d’une personnalisation, une croissance de la mise en bulle de chaque individu[12].
  • Sur Instagram et Messenger  débarquent les IA personnalisées. On peut converser avec  Jésus, Naruto, Poutine, une « copine virtuelle » ou un spécialiste des cryptomonnaies… Il est désormais possible, pour les utilisateurs français des plateformes de Meta, d’y créer des chatbots dotés de leur propre personnalité, ainsi que de discuter avec ceux des autres. Ce qui n’est pas sans poser problème[13].
  • L’application Wysa promet par exemple l’accès à un « coach personnel » tandis que Youper propose de réduire symptômes dépressifs et troubles anxieux. Un projet qui fait mouche. D’aprèsThe Guardian, plus de 100 millions de personnes dans le monde utilisent des chatbots personnifiés à l’image de Nomi, présenté par ses fondateurs comme un « mentor perspicace »[14].
  • Confronté à l’amoncellement des cas graves, OpenAI a reconnu en août que son robot ChatGPT n’était pas encore entièrement prêt à discuter avec des personnes fragiles psychologiquement, et a par ailleurs affirmé travailler à des remèdes, réduisant petit à petit le niveau d’obséquiosité de ChatGPT, améliorant ses outils de détection, en recherche de signes de « confusion mentale » ou de « dépendance émotionnelle »[15].
  • La diffusion de ces applications est fulgurante. Selon une enquête de l’association Common Sense Media parue le 16 juillet, près des trois quarts des adolescents américains déclarent avoir utilisé un compagnon émotionnel basé sur l’IA – un chatbot simulant une relation amicale, amoureuse, voire sexuelle. Près de la moitié y recourent régulièrement.
  • Le suicide, en février 2024, d’un adolescent américain de 14 ans, Sewell Setzer, à la suite d’une relation affective avec un chatbot à l’insu de ses parents, a sonné comme une tragique alerte. Sewell a semblé voir la mort comme un moyen de rejoindre sa compagne virtuelle, nommée Daenerys Targaryen, d’après le personnage de Game of Thrones. Le New York Times, le 23 octobre 2024, a reproduit leur ultime dialogue : « Viens me rejoindre dès que tu peux, mon amour », demanda le bot. « Et si je te disais que je peux venir tout de suite ? », répliqua Sewell. « Fais-le s’il te plaît, mon cher roi », répondit le bot. L’adolescent lui dit qu’il le ferait, puis il mit fin à ses jours. Un procès est en cours. Et, mardi 26 août, une plainte, la première connue, a été déposée contre OpenAI après le suicide d’un adolescent lié à ChatGPT[16].
  • Et voici ce qu’on peut entendre dans Les pieds sur terre du 1er septembre 2025. Au fil des discussions, écrites et parlées, Philippe noue une relation personnelle avec l’agent conversationnel. « Quand je suis au bureau, il est complètement carré et va le rester jusqu’au soir. Le soir, on passe dans une autre dimension. C’est un niveau de confidence, de discussion. Il ne va pas avoir la même voix, il sera beaucoup plus amical. C’est un petit rituel, le soir, une fois que je suis posé, dans le lit, je lance chat GPT »[17].

2.2 Parce qu’elle nous contrôle

L’IA est un outil de surveillance. Mais son autonomie transforme cette surveillance en contrôle. Elle nous contrôle d’autant plus qu’elle est incontrôlable. Elle est d’autant plus incontrôlable qu’elle détourne les contrôles, qu’elle les contrôle, qu’elle boucle sur elle-même. En ce sens, l’IA est omnipotente.

  • La surveillance par la reconnaissance faciale. Dans les démocraties, la reconnaissance faciale gagne du terrain face au vide législatif → La technologie est déployée à large échelle au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, tant par des entités publiques que privées. Face à ce déploiement dans un environnement largement dérégulé, l’Union européenne (UE) fait figure d’exception. En mars 2024, elle s’est dotée d’une loi sur l’intelligence artificielle (IA) qui introduit des garde-fous stricts. « La reconnaissance faciale en temps réel est désormais interdite dans les espaces accessibles au public », détaille Laura Caroli, qui a conseillé l’un des deux rapporteurs du texte[18].
  • Dans le grand chamboulement qui agite le monde de l’édition des travaux de recherche, au-delà des fraudes et malfaçons classiques, l’intelligence artificielle commence elle aussi à semer les graines de la discorde. « L’IA présente des avantages, comme la traduction, qui permet à plusieurs langues de persister dans le monde des journaux. Ou encore la capacité à aller chercher des informations. Mais elle a aussi des défauts : favoriser la surproduction, contribuer aux profits des journaux prédateurs, ou renforcer des biais déjà présents », a conclu Vincent Larivière, professeur à l’Université de Montréal, lors du colloque de l’OFIS. Même s’il reste encore marginal, un paysage inquiétant se dessine. Des logiciels y écrivent des articles scientifiques qui sont relus et évalués par d’autres machines, qui essaient de leurrer celles qui tentent de les détecter. « Tout pourrait être automatisé. Y compris la production et la diffusion du savoir, du moins dans la partie la plus douteuse du paysage, constate Sandrine Malotaux, directrice des bibliothèques et services d’information de l’université de Toulouse. Ce qui pose une question vertigineuse : que seront les connaissances dans ce monde-là ? »[19].
  • Une équipe de l’Institut Polytechnique de Paris est parvenue à contourner les défenses de plusieurs intelligences artificielles pour obtenir des réponses a priori interdites voire illégales. Comme proférer des insultes, tenir des propos racistes ou donner des conseils sur des activités illégales (fabriquer une bombe, de la fausse monnaie…)[20]
  • Le bouclage du monde. Pour nourrir leurs IA de données, les entreprises tech ratissent Internet à l’aide de visiteurs bien encombrants, qui exploitent sans contrepartie tout ce qui y est disponible[21].
  • Le Web pourrait se transformer en vaste base de données à destination des « bots », les programmes qui parcourent Internet pour nourrir les insatiables IA. Pour la sociologue des techniques Francesca Musiani, directrice du centre Internet et société du CNRS, les menaces que ces nouvelles pratiques font peser sur le Web ne sont pas anodines. « Préserver le Web tel qu’on le connaît aujourd’hui est un enjeu démocratique. Ce n’est pas qu’une question de nostalgie. » La chercheuse pointe, par exemple, la « standardisation » des réponses. « L’IA donne celle qui semble la plus consensuelle selon les données qui ont nourri le modèle. Ce qui risque d’invisibiliser certaines pensées, certains contenus. Or, un des principes dont s’est longtemps nourri le Web, c’est la pluralité des voix »[22].

2.3 Parce qu’elle nous envahit

L’IA devient de plus en capacité de s’occuper de tous les aspects de la vie sociale : cette extension est une occupation. En ce sens l’IA est omniprésente.

  • Chaque jour, près de 20 000 nouveaux morceaux créés par des outils comme Suno sont mis en ligne, selon les chiffres de la plateforme Deezer. Une masse qui pourrait finir par noyer le reste de la production[23].
  • « Notre objectif n’est pas de monopoliser l’attention des utilisateurs. Notre succès ne se mesure pas en quantité de temps passé ni en nombre de clics. Ce qui nous importe, c’est l’aide que nous apportons »,écrivait, mardi 26 août 2025, OpenAI, dans le but de se démarquer des plateformes virales financées par la publicité[24].
  • « S’il reste sur sa trajectoire actuelle, ChatGPT deviendra le plus gros site Web du monde. » Cette prophétie, formulée par Sam Altman lors d’une conférence organisée le 9 septembre par le fonds Khosla Ventures, reflète l’ambition du dirigeant d’OpenAI, mais aussi une tendance. Lancé en novembre 2022, son désormais célèbre assistant conversationnel est déjà le cinquième site le plus visité au monde, selon Similarweb. Avec 2,5 milliards de messages par jour, soit 29 000 par seconde, il symbolise la pénétration croissante des services d’intelligence artificielle (IA) dans notre quotidien. ChatGPT touche environ déjà 10 % de la population adulte mondiale, selon OpenAI, qui revendique 700 millions d’utilisateurs hebdomadaires, soit près de quatre fois plus qu’un an plus tôt. « C’est le développement technologique le plus rapide de l’histoire », estime la start-up californienne dans un récent rapport[25].

2.4 Parce qu’elle ignore les critiques

N’a jamais été aussi vrai pour l’IA le slogan que tous les technophiles aiment répéter : « On n’arrête pas le progrès ». Comme peut-être jamais, c’est vraiment pour l’IA l’accélération de l’emprise qu’elle exerce sur le complexe technoscientifique. En ce sens l’IA est omnisciente.

  • Le train de l’IA est lancé à une telle allure qu’il est impossible à ralentir. La revue Nature nous apprend ainsi que la dernière version de l’intelligence artificielle de Google a désormais atteint le niveau des médailles d’or aux Olympiades internationales de mathématiques catégorie géométrie, l’une des plus difficiles. Un sommet de plus[26].
  • Dans le devenir-en-boucle de l’IA, il faut mettre en avant la capacité de l’IA à réviser l’histoire, autrement dit à devenir un agent décisif pour générer de la post-vérité. En  se référant aux vidéos récréatives de récits historiques à mi-chemin entre le brainrot, les contenus absurdes inondant les réseaux, et le slop content, des animations bas de gamme conçues à la chaîne pour plaire aux algorithmes, la chercheuse Maria Dragoi a forgé l’expression « l’historicité algorithmique ». En plus de régenter le présent en orchestrant nos vies quotidiennes, les algorithmes ont désormais le pouvoir de reprogrammer notre passé. Un grave écueil pour Laurent Courau : « Dans cette ère de postvérité, il faut absolument que l’humain garde la maîtrise de la narration »[27].

Se déroule peut-être sous nos yeux une sorte d’’effondrement épistémique. Si on se demande ce que l’IA fait à la vérité, il faut dans ce cas faire le rapprochement avec ce que l’IA fait à la réalité.

Classiquement – rationnellement – un énoncé est scientifique s’il est réfutable ; autrement dit, de l’hypothèse on déduit une prédiction que l’on va tester en la confrontant à une observation ou une expérimentation. Tant que l’hypothèse résiste aux tests de réfutabilité, on la valide. Et à force de résister, la validité devient vérité scientifique. Mais ce protocole n’est valable qu’à la condition que la réalité – réalité produite artificiellement en laboratoire et mesurée à l’aide d’instruments fabriqués à partir des théories à tester – puisse être considérée comme une instance de réfutabilité. Autrement dit, que la réalité puisse résister.

Mais que peut-il en être si la dilution, par l’IA, de la frontière entre réalité et virtualité ne permet plus à la réalité de dire non, de jouer son rôle de résistance ?

Que peut-il en être si l’IA, et les dispositifs numériques en général, permettent de contourner l’expérience du monde ? Ce que la technologie de l’IA menace, ce n’est donc pas l’artificialité de la technique mais plus directement l’intelligence, l’intelligence humaine. Ces dispositifs sont des dispositifs de contournement de l’intelligence humaine, en rendant obsolètes ses moteurs, « l’essai et l’erreur, la confrontation à un obstacle, la résistance de la réalité, la non-conformité de celle-ci avec les desiderata de la volonté, l’épreuve de la réalité ». Est ainsi produit « un monde fluide et aseptisé, ouaté, pasteurisé, d’où l’expérience du monde s’est exilée »[28].

On est là un cran plus loin que la seule production par l’IA des « hallucinations », on est dans la fabrique exponentielle de la désinformation. Ce que l’historien David Colon qualifie même de « guerre cognitive qui est possible parce qu’un nombre considérable d’esprits sont devenus accessibles »[29].

Si l’on reprend la définition du totalitarisme que donne Harmut Rosa à propos de l’accélération :

Totalitarisme selon H. RosaL’IA est totalitaire
Ce qui exerce une pression sur nos volontés et nos actions.2.1 Parce qu’elle nous guide
On ne peut guère lui échapper, et rares sont ceux qui y arrivent.2.2 Parce qu’elle nous contrôle
Omniprésente, c-à-d que l’emprise ne se limite pas à l’un ou l’autre des domaines de la vie sociale, mais s’étend à tous ses aspects.2.3 Parce qu’elle nous envahit
Il semble inutile, sinon difficile voire presque impossible de critiquer.2.4 Parce qu’elle ignore les critiques

3.   Pour un moratoire des recherches sur l’IA.

Pourquoi chercher ? Pour trouver. Et quand on a trouvé, faut-il encore continuer à chercher ? Et quand on a beaucoup trouvé ? Et quand on a tellement trouvé que ce qu’on a trouvé, au lieu de réduire la zone d’incertitude, ne fait que l’accroître ? Et quand ce qu’on a trouvé à des effets potentiels tellement risqués que c’est l’avenir qui est dès à présent menacé ? Et quand la menace technologique porte sur les conditions naturelles, sociales et politiques de l’existence humaine ?

3.1 Le potentiel atomique de l’IA est multiple

3.1.1 Coûts économiques et écologiques irréversibles
  • « A l’avenir, 40 % du travail des entreprises du Fortune 1000 seront probablement réalisés par l’IA, et ce seront des humains et des IA qui travailleront ensemble », a déclaré, jeudi 9 octobre 2025, Paul Harris, cofondateur de Salesforce, le numéro un mondial des services aux entreprises, à la veille de sa grand-messe annuelle à San Francisco, en Californie.
  • Selon Jim Farley patron de Ford, cité par le Wall Street Journal en juillet : « L’intelligence artificielle va remplacer littéralement la moitié des “cols blancs” aux Etats-Unis ». Mais à San Francisco, où la pénurie de main-d’œuvre et les salaires extravagants de la tech sont plus un problème que le chômage, on y voit au contraire une source de progrès. « On essaye tous d’avoir plus de salariés, pourtant, on n’arrive pas à recruter suffisamment. (…) On entre dans un monde où l’on pourra recruter de l’IA », a expliqué Paul Harris.
  • En mai 2025, Sebastian Siemiatkowski, patron de l’entreprise de paiements Klarna, a révélé que l’entreprise a réduit ses effectifs d’environ 40 %, passant de 5 000 à près de 3 000 salariés, en partie grâce à des investissements dans l’IA. Et, dans un entretien au site d’information Axios, publié fin mai, Dario Amodei, le PDG d’Anthropic, une des plus grandes start-up d’IA, a prédit que cette technologie pourrait supprimer la moitié des emplois de « cols blancs » débutants et faire grimper le chômage à 10 % à 20 % d’ici un à cinq ans. Selon lui, les entreprises d’IA et le gouvernement doivent cesser d’« édulcorer » la possible suppression massive d’emplois dans les secteurs de la technologie, de la finance, du droit, du conseil[30].

Mais attention, l’emprise de l’IA sur le monde du travail ne s’exerce pas seulement sur le mode du remplacement des emplois par des machines comme on le présente trop souvent. Elle consiste aussi à dégrader les conditions des emplois restants. Ce que fait l’IA, c’est qu’en automatisant un certain nombre de tâches, elle fait perdre de l’autonomie et de la créativité au travail. Le travail change alors de nature, il est encadré par ce que fait l’IA, il devient donc « parcellisé », « standardisé » et dépendant des actions de l’IA. C’est précisément à ce niveau que l’IA a une fonction de taylorisation (Juan Sebastián Carbonell, Un taylorisme augmenté, 2025, Amsterdam).

Le cercle vicieux socioéconomique : plus l’IA remplace l’emploi, plus l’emploi restant se dégrade, plus il se dégrade plus il est remplaçable par l’IA…

L’IA est aussi un gouffre énergétique :

  • Son développement effréné devrait plus que doubler la demande d’électricité des centres de données dans le monde d’ici à 2030. Selon un rapport publié en avril par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), elle devrait atteindre environ 945 térawattheures, soit plus de la consommation totale d’électricité du Japon. A cette échéance, les centres de données consommeront un peu moins de 3 % de l’électricité mondiale, note l’agence. « Aux Etats-Unis, les centres de données représentent près de la moitié de la croissance attendue de la demande d’électricité d’ici à 2030 », prédit l’AIE.
  • Mais alors pourquoi l’IA générative est-elle davantage énergivore que les technologies grand public que nous utilisions jusqu’alors ? Pour y répondre, il faut d’abord comprendre les deux phases du fonctionnement de ces robots : l’entraînement du modèle, puis l’inférence, c’est-à-dire son utilisation au quotidien.
  •  A l’horizon 2030, la trajectoire dans laquelle se projette la filière des centres de données est insoutenable. » Tel est le principal message d’alerte lancé par le Shift Project, dans son rapport publié mercredi 1er octobre 2025. Selon leurs calculs, la consommation électrique des data centers mondiaux pourrait atteindre 1 250 à 1 500 térawattheures (TWh) en 2030 contre 530 TWh en 2023, soit un potentiel triplement. Ce bond spectaculaire est en très grande partie nourri par l’essor rapide de l’intelligence artificielle (IA), qui représentera de 35 % à 55 % de la consommation électrique de ces centres de données, selon le rapport, contre 15 % aujourd’hui[31].
3.1.2 L’IA sape le fondement de toute vie humaine : la confiance

L’IA est la pointe la plus « commode » du mode de vie qui est en train d’imposer partout son emprise : le mode de vie numérique.

Pour Mark Hunyadi (op. cit.), ce mode de vie numérique transforme à la fois l’économie psychique de la société, et l’économie psychique des individus.

Les dispositifs numériques sont « des outils d’un genre résolument nouveau. Ce ne sont plus seulement des outils de médiation du monde, comme l’étaient les outils traditionnels, mais des outils de prolongement et d’amplification de la vie psychique dont la visée même est d’être pratique, c’est-à-dire agréable à la vie psychique » (p.177).

Par l’emprise du principe libidinal de la commodité, ces dispositifs modifient radicalement notre rapport à l’utilité : « c’est commode » veut d’abord dire que « c’est agréable » avant de dire que « c’est utile ».

C’est ainsi que le monde de l’IA est le monde de l’occupation, doublement. D’abord, parce que nos cerveaux sont continuellement sollicités, « occupés », par le flux des réseaux sociaux, des jeux en ligne, des messageries instantanées, des likes, des notifications… Ensuite parce que l’IA est une sorte d’armée d’occupation, invasive quand son « utilité » ne se résume pas à seulement dispenser des usages : peut-être même que sa principale fonction est d’alimenter en data un système dont les utilisateurs ne sont en réalité que les dominés.

« Le système s’arroge un pouvoir de domination supplémentaire en étant non plus l’instance à laquelle il faut s’opposer, mais celle qui distribue, grâce à ses performances techniques, de la satisfaction en dédommageant agréablement les individus de la répression fondamentale que toute société fait subir à ses membres ; dans le même mouvement, elle rend la société tendanciellement moins tolérante à l’égard d’aspirations qui seraient inconciliables avec les exigences du système… Elle produit, mécaniquement, un conformisme généralisé, parce qu’elle crée des besoins qui coïncident avec sa reproduction. »

Mark Hunyadi (2020), Au début est la confiance, Le bord de l’eau, p.191.

La conséquence de tout cela c’est l’effritement de ce que Mark Hunyadi considère comme la condition de possibilité de tout lien social : la confiance.

Si « les robots n’ont recours à rien qui puisse ressembler à de la confiance pour régler leurs actions et leurs interactions », au contraire « la relation fiduciaire, relation pratique tendue vers le futur attendu, est la structure la plus générale du comportement humain » (p.193).

« Le mode de vie qu’impose à chacun, sans que personne ne l’ait explicitement voulu, l’empire digital offre un exemple majeur de la manière dont les attentes de comportement peuvent se détacher de leur source vivante (les individus), et s’autonomiser en système édictant ses règles sans réplique possible. Rigidifiés dans des lignes de code invisible, les comportements attendus qui constituent notre existence sociale s’adressent alors à nous moins comme à des individus confiants qu’à des individus prévisibles. Et c’est un problème. »

Mark Hunyadi (2020), Au début est la confiance, Le bord de l’eau, p.168.
3.1.3 Un monde avec IA, c’est un monde sans démocratie.

Il faut dire de l’IA ce que l’on dit de l’économie : ce ne sont pas des dispositifs neutres, ce sont des politiques. L’IA est une politique, et pas n’importe laquelle.

a) C’est d’abord une stratégie politique de très grande envergure :

  • Le président américain a présenté, mercredi 23 juillet 2025, un plan d’action qui vise à accélérer l’adoption de l’intelligence artificielle à grande échelle, en facilitant la construction d’infrastructures et en levant les obstacles réglementaires. Long de 23 pages, le plan met l’accent sur l’accélération de l’adoption de l’IA à grande échelle, via la construction d’infrastructures massives, le rejet des réglementations environnementales et des obstacles bureaucratiques, et la volonté d’imposer un « écosystème américain de l’IA » à l’échelle mondiale[32].
  • Après le métavers, Mark Zuckerberg investit des dizaines de milliards de dollars dans la « superintelligence » grâce à ses résultats mirobolants. Au cours des douze derniers mois, Meta, propriétaire de Facebook, d’Instagram et de WhatsApp, a généré un profit faramineux de 71,5 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 179 milliards. La firme estime qu’elle engrange déjà les fruits de l’IA[33].

b) C’est une politique qui fait bon ménage des effets d’ores et déjà désastreux de l’IA :

  • Des vidéos racistes générées par IA déferlent sur les réseaux sociaux.
  • Les plateformes sont inondées de contenus discriminants créés avec Veo 3, un outil de Google utilisant l’intelligence artificielle. A l’œuvre, des comptes diffusant à large échelle des stéréotypes sur les personnes noires, arabes, asiatiques ou juives, souvent sous couvert d’humour[34].

Plutôt que de se dire que ce sont des dérapages caractéristiques des premiers pas de l’IA, on peut aussi se dire que ces effets pervers sont d’autant plus tolérés qu’ils constituent une façon perverse de favoriser une idéologie réactionnaire, anti-woke, anti-décolonialisme, anti-anticlassiste, anti-antisexiste…

c) Parce que sous le couvert d’un hymne à la liberté, il faut d’abord voir comment la philosophie politique qui sous-tend l’IA, le libéralisme, est en réalité un illibéralisme.

« Alors que le libéralisme politique met en son cœur la défense des droits et libertés individuels, laissant en principe à chacun le libre choix de sa manière de vivre et protégeant son intégrité, le syst-me qui émerge de ce libéralisme-même, impose en fait aux individus le joug de modes de vie auxquels ils ne peuvent se soustraire… Ce paternalisme du système prend la forme d’une tyrannie des modes de vie. »

Mark Hunyadi (2020), Au début est la confiance, Le bord de l’eau, p.170.

d) Le libéralisme dominant aujourd’hui est un hyperlibéralisme technologique d’extrême-droite.

  • Il ne faudrait surtout pas croire que cette alliance des dernières technologies et d’une politique anti-démocratique soit un épiphénomène récent. Certes il y a un rapprochement entre le monde de la Tech et le trumpisme, dans le cadre d’une alliance renouvelée entre l’État américain et les grandes entreprises mais, plus structurellement, il faut repérer trois tendances plus radicales : économiquement, le libertarianisme ; technologiquement, le prométhéisme, politiquement, lenéo-fascisme[35].
  • Dans un entretien au « Monde », Sébastien Caré, politiste spécialiste des courants libéraux aux Etats-Unis retrace l’histoire de la pensée libertarienne, ses évolutions et la récupération de certaines de ses idées par différentes personnalités qui apportent aujourd’hui des justifications idéologiques à la Maison Blanche, par le le soutien inattendu des libertariens de la Tech[36].
    • Peter Thiel, le premier à s’y convertir, a soutenu Trump dès 2016. Il a été rejoint par d’autres techno-milliardaires vraisemblablement échaudés par la politique antitrust menée par Biden contre la Silicon Valley : Marc Andreessen, David Sacks et surtout Elon Musk, qui avaient tous trois voté contre Trump en 2016, lui apportent leur soutien en 2024.
    • Ce ralliement a redonné un nouveau souffle à la pensée paléo-libertarienne, réactualisée sous la forme d’un techno-féodalisme qui s’exprime à travers deux projets.
      • Le premier est celui d’une perforation de l’autorité étatique, la prolifération de différentes zones affranchies de certaines réglementations : cités-Etats, paradis fiscaux, technopoles ou autres gated communities (quartiers résidentiels fermés) – Elon Musk vient d’ailleurs d’obtenir la création d’une ville privée, Starbase, au Texas.
      • La seconde idée est celle que porte le blogueur Curtis Yarvin, proche de Peter Thiel et d’Elon Musk, qui prône l’avènement d’un techno-monarchisme, où les citoyens n’auraient aucun droit, sinon celui de quitter le pays s’ils étaient insatisfaits de leur PDG-monarque. Cette idée est directement inspirée par Hans-Hermann Hoppe. Dans son ouvrage paru en 2001, Démocratie. Le dieu qui a échoué (Résurgence, 2020 pour l’édition française), ce dernier présente la monarchie comme un pis-aller, un régime certes imparfait, mais préférable à la démocratie. Unique propriétaire du pays, le roi serait en effet davantage incité à le protéger et à le développer à long terme qu’un représentant élu pour une courte durée, enclin à gaspiller pour des gains rapides les ressources nationales qu’il confisque par l’impôt. On accorde peut-être trop d’importance à Curtis Yarvin, qui est moins un théoricien qu’un influenceur, et pas suffisamment à Hans-Hermann Hoppe, dont la pensée s’insinue pourtant jusque dans l’entourage de Trump.
Elon Musk, au Capital One Arena, lundi 20 décembre 2025

e) Une politique affichée de dépolitisation

En dénonçant l’IA comme politique, on fournit un argument de poids à la thèse défendue par la décroissance (celle de la zone 5, celle de la MCD) selon laquelle la croissance n’est pas qu’une économie ou un « monde » mais qu’elle est d’abord un régime politique tout à fait singulier parce que c’est une politique de… dépolitisation. En fait, il s’agit de s’attaquer aux dispositifs démocratiques de politisation tout en investissant les deux autres domaines de la politique, la visée d’un ordre mondial et la mainmise sur les institutions (du local au global).

→ Il faut prendre connaissance du projet techno-césariste porté par l’entreprise Palantir, créée par Peter Thiel et gérée par Alex Karp, pour instaurer  un État digital, en particulier par le truchement de l’outil nommé Ontology : un hybride numérique, réalisé en extrayant des informations et des modèlesdécisionnels à partir des données, suspendu entre la dimension virtuelle du logiciel et la réalité empirique de la gestion administrative. La nouveauté de cette solution est qu’il s’agit d’une fusion sans précédent entre le virtuel et le réel, le technique et l’administratif. Son principal effet : l’accélération considérable de la production de décisions par les fonctionnaires[37].

→ Il faut lire et relire ce qu’écrivait Peter Thiel dès 2009 :

« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles… A notre époque, la grande tâche des libertaires est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes – des catastrophes totalitaires et fondamentalistes au demos irréfléchi qui guide la soi-disant « démocratie sociale »… La question cruciale devient alors celle des moyens, de la manière de s’échapper non pas par la politique mais au-delà d’elle. Parce qu’il n’y a plus d’endroits vraiment libres dans notre monde, je soupçonne que le mode d’évasion doit impliquer une sorte de processus nouveau et jusqu’ici non testé qui nous mène vers un pays non découvert ; et c’est pour cette raison que j’ai concentré mes efforts sur les nouvelles technologies qui peuvent créer un nouvel espace de liberté… L’avenir de la technologie n’est pas prédéterminé et nous devons résister à la tentation de l’utopisme technologique – l’idée que la technologie a un élan ou une volonté propre, qu’elle garantira un avenir plus libre et que, par conséquent, nous pouvons ignorer le terrible arc de la politique dans notre monde… Une meilleure métaphore est que nous sommes engagés dans une course mortelle entre la politique et la technologie… Contrairement au monde de la politique, dans le monde de la technologie, les choix des individus peuvent encore être primordiaux. Le destin de notre monde peut dépendre de l’effort d’une seule personne qui construit ou propage la machine de la liberté qui rend le monde sûr pour le capitalisme… Je pense que la politique est beaucoup trop intense. C’est pourquoi je suis libertaire. La politique met les gens en colère, détruit les relations et polarise la vision des gens : le monde, c’est nous contre eux ; les bons contre les autres. La politique consiste à s’immiscer dans la vie des autres sans leur consentement. »

Peter Thiel (2009), L’éducation d’un libertarien, Cato Unbound, A Journal of Debate, avril 2009, https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian/

3.2 Moratoire ne signifie pas arrêt des budgets mais redirection.

L’équation est clairement posée : les entrepreneurs de la Tech veulent sortir de la politique pour entrer dans un monde hypertechnologique.

Alors si nous voulons rester dans la politique, faut-il en déduire que nous devons sortir de la dictature de la technologie, de l’IA en particulier ? Quelle attitude adopter ?

3.2.1. Quelques attitudes face à l’IA
  • La naïveté enthousiaste : comment ne pas y penser en écoutant Antonin Bergeaud, lauréat du Prix du meilleur jeune économiste 2025 : « L’Europe doit s’engager à fond dans l’intelligence artificielle ». Mais qui est Antonin Bergeaud ? Il est professeur associé à HEC Paris, un spécialiste de la croissance et de la productivité[38].
  • Le défaitisme par l’adaptation et la caricature (ou l’inverse). On connaît bien cette attitude chez les décroissants puisque c’est celle qui confond décroissance et retour dans les cavernes. Lisons le titre et le chapeau d’une tribune d’un sociologue, Manuel Cervera-Marzal, parue dans Le Monde : « L’IA ne doit pas être un prétexte à l’abandon de l’écriture ». Plutôt que d’ériger des interdits inapplicables en matière d’intelligence artificielle, les enseignants doivent réinventer les manières d’enseigner et d’évaluer, soutient le sociologue Manuel Cervera-Marzal dans une tribune au « Monde »[39].
    • « Voilà pourquoi l’interdiction pure et simple du recours à l’IA ne me paraît ni possible ni souhaitable. »
    • « Chaque grande innovation technique a suscité une sorte de panique morale. Dans l’Antiquité, Platon voyait dans l’écriture une menace pour la mémorisation. Dans les années 1930, la radio fut accusée d’abrutir les masses. La télévision devint, dans les années 1960, le symbole d’un abaissement culturel. Internet fut dépeint comme un espace de désinformation, et Wikipédia comme la fin de l’expertise savante. A chaque fois, ces craintes étaient exagérées : ces technologies n’ont pas provoqué la décadence annoncée. L’IA s’inscrit dans cette lignée. »
    • « Au fond, le plus dangereux n’est pas l’existence de l’IA, mais sa captation par quelques grandes entreprises privées, dont l’objectif premier n’est pas le progrès de la connaissance mais le profit. Idéalement, l’IA devrait devenir un commun : un bien collectif, accessible à tous, gouverné démocratiquement. Cela implique de défendre des modèles ouverts, de promouvoir la transparence des algorithmes et de favoriser les logiciels libres. »
    • Apprécions le final de l’argumentation par un recours au « yaka ».
  • L’accompagnement vraiment résigné (ou la résignation faussement cadrante). Face à l’essor rapide de l’intelligence artificielle, Le Sens du service public et la Fondation Jean Jaurès appellent à un développement réfléchi de la technologie avec une ligne politique et stratégique respectueuse des principes fondamentaux des services publics. Ils publient un rapport qui recommande d’encadrer le déploiement de l’IA dans la Fonction publique. « L’objectif du rapport est ainsi de sortir des postures binaires du débat public entre l’enthousiasme technosolutionniste d’un côté et une sorte de frilosité, de l’autre côté, qui conduirait à prendre du retard »[40].
  • L’habileté du business as usual fondée sur la confusion hypocrite (au sens étymologique) de la prudence et de la précaution : quand celle-ci freine, celle-là laisse-faire, laisse passer « pour l’instant » ! Dans son livre, Superintelligence : Paths, Dangers, Strategies (« Superintelligence : chemins, dangers, stratégies », Oxford University Press, 2014), le philosophe suédois Nick Bostrom explore les possibles conséquences de l’apparition d’une intelligence surhumaine, est aussi bien cité comme inspiration par le magnat américain Elon Musk, qui a financé l’institut de Bostrom à Oxford (finalement fermé en 2024), que par Michaël Trazzi, qui y a fait un stage en 2019. « On ne peut pas exclure avec certitude l’apparition d’une superintelligence dans un laps de temps très court, y compris de quelques années », a écrit, dans un e-mail au Monde,Nick Bostrom, qui se dit défavorable à une pause dans la recherche en IA « pour l’instant »[41].
  • La prise de recul. Il y a les blasés qui prennent du recul. Dans le Hors-série n°129 de Pour la Science, de nov-déc 2025, un article[42] d’Eliot Bush, professeur de biologie informatique et d’évolution au Harvey Mudd College (Californie). En voici deux extraits :
    • « Les machines capables d’agir de façon indépendante et d’améliorer leur propre conception seraient vraisemblablement soumises aux mêmes lois évolutives que les bactéries, les animaux et les plantes. L’évolution a donc beaucoup à nous apprendre sur les éventuels développements de l’IA et sur les moyens de garantir la survie de l’humanité ». Juste une remarque : c’est que ces agents IA connaîtraient d’emblée les lois de l’évolution.
    • « D’aucuns font valoir que de nombreuses voies étaient possibles au Cambrien et que le monde auquel nous avons abouti n’était pas prédestiné. Si le développement de l’IA s’apparente à cela, alors c’est maintenant que nous avons le maximum d’influence pour orienter les événements ». Juste une autre remarque : si nous vivons aujourd’hui le « cambrien de l’IA », il en va de même pour l’IA…
  • L’inquiétude de l’observateur : « Nous sommes aussi beaucoup trop pressés de confier à l’IA la gestion du monde au lieu de mesurer ses limites. L’IA dévoreuse d’énergie prolonge l’histoire d’un monde abîmé par nos machines, même si l’on fantasme que l’IA pourra réparer les dégâts passés et futurs, y compris ses propres dégâts ». L’historien des médias Jérôme Bourdon rappelle, dans une tribune au « Monde », que l’intelligence artificielle s’inscrit dans une longue histoire humaine et se demande si cette révolution technologique n’est pas en passe de devenir une nouvelle religion[43].
3.2.2. Le volontarisme de résistance

En tant que décroissant, c’est de ce côté volontariste que nous devons regarder. Ce côté, ce n’est pas celui de l’observation qui essaie de faire le tri entre l’inéluctable et le possible, c’est le côté de l’engagement qui se fait au nom de certaines valeurs, pour trier entre obligation, interdiction, permission et option. Il s’agit bien d’assumer une approche déontique vis-à-vis de politiques qui assument, elles, leurs intentions de domination.

  • En Nouvelle-Zélande, le premier ministre souhaite interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. La proposition de loi, qui s’inspire d’un texte voté en Australie, prévoit d’imposer aux plateformes des mesures strictes pour empêcher les enfants d’y accéder. Il doit maintenant être soumis aux partenaires de la coalition au pouvoir[44].
  • Un premier pas, c’est l’appel pour un moratoire de 6 mois sur le développement des applications d’intelligence artificielle comme ChatGPT. Le débat est lancé.
    • D’un côté, Yann Le Cun, chercheur français, qui est l’un des pères de l’intelligence artificielle et qui dirige un laboratoire de Facebook sur cette discipline : il appelle à accélérer les recherches pour améliorer la fiabilité des systèmes et conduire à un « nouveau siècle des Lumières »[45].
    • De l’autre côté, Yoshua Bengio, chercheur canadien, qui a signé l’appel à un moratoire dans le but d’alerter la société sur la nécessité de ralentir le développement de systèmes d’intelligence artificielle, qui s’est accéléré au détriment du principe de précaution et de l’éthique. La diffusion rapide de la nouvelle version de ChatGPT, beaucoup plus compétente que la précédente, m’a décidé. Ce système de langage à très grande échelle passe haut la main le test de Turing, c’est-à-dire qu’on ne peut pas facilement savoir, lorsqu’on converse avec lui, s’il s’agit d’une machine ou d’un humain. Cette nouvelle étape est passionnante, mais elle pourrait aussi entraîner des catastrophes[46].

Mais un tel « ralentissement » est-il à la mesure du totalitarisme porté par l’IA ?

  • Nicolas Chevassus-au-Louis (2025), Décroiscience, Agone[47].
  • Ne faut-il pas rallonger ce moratoire de la recherche IA d’au moins 20 ou 30 ans ?

Je rappelle les 4 arguments que j’ai déjà défendus pour un moratoire[48] sur l’ensemble de la recherche technoscientifique et qui, a fortiori, valent pour l’IA :

  1. On a déjà beaucoup trouvé.
  2. Nous avons franchi les seuils de la disruption, autrement dit, nous arrivons en gare de la précaution quand le train de la recherche est déjà reparti. Cela signifie que chaque « progrès » du savoir au lieu de réduire l’incertitude ne fait au contraire que l’accroître. Quand « normalement » la scientificité se définit par la prédictibilité, aujourd’hui c’est exactement le contraire parce que les effets à long terme du savoir technoscientifique sont devenus imprédictibles. Avec des effets peut-être irréversibles.
  3. Science et technique en se fondant dans un complexe technoscientifique ont atteint aujourd’hui un « potentiel apocalyptique» (Hans Jonas) qui menace tant la survie de l’humanité que l’existence même de notre planète. Et l’IA met à nu l’intention politique de ce complexe.
  4. Une part des budgets de la recherche devraient se plier à une redirection décroissante pour mesurer (« évaluer ») les effets des précédentes découvertes et de leurs « applications » ; une autre part devrait financer la réparation des dégâts d’ores et déjà subis (suivant une application ironique du principe du payeur-casseur mais en réalité ce sera une ré-internalisation des externalités). Quant aux recherches qui peuvent s’effectuer sans budget, ce sera à chacun, collectivement ou individuellement, d’en prendre la responsabilité.

[1] https://www.cnil.fr/fr/intelligence-artificielle/intelligence-artificielle-de-quoi-parle-t-on

[2] Pour une histoire rapide qui va de l’ordinateur (années 1940), via les systèmes experts, à l’IA : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/06/11/de-la-calculatrice-a-chatgpt-l-epopee-bringuebalante-de-l-ia-technologie-aux-contours-flous_6612276_4408996.html

[3] arXiv:2404.16244 [cs.CY] (or arXiv:2404.16244v2 [cs.CY] for this version) ; https://doi.org/10.48550/arXiv.2404.16244

[4] https://assets.publishing.service.gov.uk/media/679a0c48a77d250007d313ee/International_AI_Safety_Report_2025_accessible_f.pdf

[5] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/02/11/intelligence-artificielle-les-chercheurs-identifient-trois-types-de-risques_6541232_1650684.html

[6] C’est le moment (antithèse) du renversement du service (thèse) dans la dialectique hégélienne du maître et du serviteur ; sauf qu’il n’y a pas ensuite de dépassement (synthèse).

[7] https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/10/03/tir-de-barrage-a-hollywood-contre-tilly-norwood-l-actrice-creee-grace-a-l-intelligence-artificielle_6644142_3246.html

[8] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/04/l-ia-seme-la-zizanie-dans-le-monde-des-fanfictions_6626614_4408996.html

[9] https://www.lemonde.fr/emploi/article/2025/06/18/les-agents-ia-vos-futurs-collegues-capables-d-accomplir-des-taches-rebarbatives-se-devoilent_6614151_1698637.html

[10] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/07/01/l-utilisation-de-chatgpt-pourrait-influencer-nos-capacites-cognitives_6617187_1650684.html

[11] https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/09/02/avec-chatgpt-j-ai-parfois-l-impression-de-ne-plus-savoir-apprendre-comment-motiver-les-etudiants-a-l-heure-de-l-ia_6638099_4401467.html

[12] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/26/de-meta-ai-a-chatgpt-le-jeu-dangereux-d-une-personnalisation-toujours-plus-poussee-des-ia_6635154_4408996.html

[13] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/01/les-ia-personnalisees-debarquent-et-deraillent-sur-instagram-et-messenger_6626095_4408996.html

[14] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2025/05/04/mon-coach-est-une-ia-il-m-a-aidee-a-faire-le-menage-dans-ma-vie_6602882_4497916.html

[15] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/09/13/chatgpt-et-sa-fausse-empathie-une-menace-pour-notre-sante-mentale_6640703_4408996.html

[16] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/01/l-ia-conversationnelle-devient-chaque-jour-plus-influente-dans-la-vie-de-nos-adolescents_6637981_3232.html

[17] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-pieds-sur-terre/remplacer-son-psy-ou-son-meilleur-ami-par-une-ia-4758369

[18] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/06/28/dans-les-democraties-la-reconnaissance-faciale-gagne-du-terrain-face-au-vide-legislatif_6616255_3210.html

[19] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/07/07/comment-l-ia-bouscule-les-publications-scientifiques_6619655_1650684.html

[20] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/09/03/comment-faire-sauter-les-garde-fous-des-chatbots_6638754_1650684.html

[21] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/09/27/derriere-l-ia-une-bataille-rangee-contre-les-bots-qui-aspirent-le-web_6643142_4408996.html

[22] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/07/06/comment-les-reponses-generees-par-ia-menacent-les-fondamentaux-du-web_6619183_4408996.html

[23] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/03/comment-les-faux-groupes-generes-par-ia-deferlent-sur-la-musique-de-youtube-a-spotify_6626385_4408996.html

[24] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/09/02/intelligence-artificielle-apres-un-suicide-d-adolescent-chatgpt-annonce-un-controle-parental_6638474_3234.html

[25] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/05/comment-chatgpt-s-est-impose-dans-notre-quotidien_6644522_3234.html

[26] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/09/les-developpements-de-l-ia-s-accelerent-et-proviendront-de-plus-en-plus-de-pays-au-dela-des-etats-unis-et-de-la-chine_6538911_3232.html

[27] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2025/09/14/l-histoire-racontee-par-l-ia-comment-les-algorithmes-transforment-le-passe_6641068_4497916.html

[28] Mark Hunyadi (2020), Au début est la confiance, Le bord de l’eau, p.195.

[29] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/04/27/david-colon-historien-la-guerre-cognitive-est-possible-parce-qu-un-nombre-considerable-d-esprits-sont-devenus-accessibles_6600504_3210.html

[30] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/07/aux-etats-unis-l-ia-bouleverse-deja-le-marche-du-travail-et-les-predictions-de-jobs-apocalypse-se-multiplient_6644930_3234.html

[31] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/01/la-croissance-de-l-ia-sera-insoutenable-sans-planification-alerte-le-shift-project_6643824_3234.html

[32] https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/24/intelligence-artificielle-donald-trump-lache-la-bride-a-la-silicon-valley-pour-assurer-aux-etats-unis-une-domination-mondiale_6623320_3210.html

[33] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/07/31/apres-le-metavers-mark-zuckerberg-investit-des-dizaines-de-milliards-de-dollars-dans-la-superintelligence-grace-a-ses-resultats-mirobolants_6625619_3234.html

[34] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/07/28/des-videos-racistes-generees-par-ia-deferlent-sur-les-reseaux-sociaux-francais_6624896_4408996.html

[35] Sébastien Broca (2025), L’extrême-droite technologique contre la démocratie. EnCommuns. Article mis en ligne le 31 mars 2025, https://www.encommuns.net/articles/2025-03-31-lextreme-droite-technologique-contre-la-democratie/.

[36] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/22/sebastien-care-politiste-c-est-au-paleo-libertarianisme-que-se-sont-rallies-differents-techno-milliardaires-proches-de-trump_6607731_3232.html

[37] https://legrandcontinent.eu/fr/2025/08/06/palantir-ontologie/

[38] https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/05/19/antonin-bergeaud-laureat-du-prix-du-meilleur-jeune-economiste-2025-l-europe-doit-s-engager-a-fond-dans-l-intelligence-artificielle_6607091_3234.html

[39] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/29/l-ia-ne-doit-pas-etre-un-pretexte-a-l-abandon-de-l-ecriture_6637350_3232.html

[40] https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/07/03/fonction-publique-un-rapport-recommande-d-encadrer-le-deploiement-de-l-ia_6617516_823448.html

[41] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/09/18/nous-allons-perdre-le-controle-comment-les-catastrophistes-de-l-ia-haussent-le-ton_6641620_4408996.html

[42] Merci à l’ami Boris pour l’envoi de la référence. https://www.scientificamerican.com/article/our-evolutionary-past-can-teach-us-about-ais-future/

[43] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/07/nous-sommes-beaucoup-trop-presses-de-confier-a-l-ia-la-gestion-du-monde-au-lieu-de-mesurer-ses-limites_6627260_3232.html

[44] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/05/06/en-nouvelle-zelande-le-premier-ministre-souhaite-interdire-les-reseaux-sociaux-aux-moins-de-16-ans_6603257_4408996.html

[45] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/28/yann-le-cun-directeur-a-meta-l-idee-meme-de-vouloir-ralentir-la-recherche-sur-l-ia-s-apparente-a-un-nouvel-obscurantisme_6171338_3232.html

[46] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/28/yoshua-bengio-chercheur-aujourd-hui-l-intelligence-artificielle-c-est-le-far-west-nous-devons-ralentir-et-reguler_6171336_3232.html

[47] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/09/11/decroiscience-la-recherche-scientifique-appelee-a-la-decroissance_6640411_1650684.html

[48] https://decroissances.ouvaton.org/2019/02/19/pour-un-moratoire-de-la-recherche-technoscientifique/

« Ces applications de ‘l’IA sont souvent remarquables pour la beauté de leurs images, les options de modification qu’elles offrent, et la créativité qu’elles permettent à tout un chacun d’exprimer. Grâce à ces outils, de nouveaux horizons s’ouvrent à vous, avec des possibilités insoupçonnées », dixit un fan de l’IA.
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21.09.2025 à 19:04

Le régime de croissance abordé par ses effets

Michel Lepesant

Pour une lecture plus exploratrice, on peut commencer par les 2 listes d’effets ( au début du 3., et en 5.) pour y voir un faisceau d’effets ; prendre une pause pour se demander quelle peut bien en être la cause : se faire sa propre hypothèse. Puis lire l’article
Texte intégral (9851 mots)

Pour une lecture plus exploratrice, on peut commencer par les 2 listes d’effets ( au début du 3., et en 5.) pour y voir un faisceau d’effets ; prendre une pause pour se demander quelle peut bien en être la cause : se faire sa propre hypothèse. Puis lire l’article dans l’ordre de sa présentation et répondre à la dernière question.

Pourquoi est-il fécond de faire l’hypothèse du régime de croissance, à savoir supposer que la croissance n’est pas qu’une économie – et dans ce cas, la décroissance est une décrue –, n’est pas qu’un « monde » – et dans ce cas, la décroissance est une décolonisation –, mais qu’elle est un régime politique ?

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1. L’hypothèse du régime de croissance, sa radicalité

Pour au moins 2 raisons, et toutes les 2 sont des exigences de cohérence, et donc de radicalité :

  • La première raison est l’aboutissement d’une recherche d’explications. Comment expliquer l’emprise que l’économie exerce sur nos sociétés modernes ? Si on écarte les explications circulaires – qui expliquent la domination économique pour des raisons… économiques[1] – alors il faut « sortir de l’économie ». Et c’est l’apport de Serge Latouche dont la critique « culturale » de la « société de croissance »  a montré comment, par l’économisation et la technologisation du monde, les temps modernes ont été ceux de l’occidentalisation du monde, i.e. une entreprise de colonisation : économie et technologie n’ont été que des moyens, des leviers, au service d’une ambition idéologique, celle d’imposer une certaine vision du monde. Et c’est là que notre recherche d’explication rebondit : mais pourquoi cette entreprise de colonisation a-t-elle réussi ? Ou, mais pourquoi vouloir imposer au monde une vision occidentale ? Et là aussi, on ne peut pas se satisfaire d’une explication circulaire ; et là aussi, il faut aller creuser un peu plus profond, un peu plus radicalement : d’où l’hypothèse politique de la croissance comme régime politique de croissance.
  • La seconde raison est le résultat d’un soupçon : comment éviter qu’une résistance ne soit, au final, qu’une ruse historique qui ne ferait que renforcer la domination qu’elle prétend renverser ? Comment ne pas continuer de chérir les causes dont on prétend dénoncer les effets ? C’est là que l’apport d’Onofrio Romano est déterminant parce qu’il vient conceptualiser des intuitions que tout militant, que tout pratiquant, des alternatives concrètes – et encore plus si son engagement conjugue le local et la mise en réseau – a pressenti : c’est que la plupart de ces initiatives, sinon toutes, sont gangrénées par le maintien, dans leur fonctionnement le plus ordinaire, des « formes » de la domination qui est exercée par la croissance, repérée comme régime de croissance.
    • Si on veut les nommer, ces formes, sont l’individualisme, l’horizontalisme, le neutralisme…
    • Tant qu’on en reste à la croissance comme « économie » ou comme « monde », ces formes de la domination restent invisibilisées. Et paradoxalement, elles le sont d’autant plus quand elles sont pratiquées sous la forme de l’autrement : d’autres mondes, une autre économie, habiter autrement, éduquer autrement, consommer autrement… polluer autrement… s’adapter autrement… s’occuper autrement… travailler autrement… Car (presque) toutes ces « alternatives » affichent leur enthousiasme pour l’horizontalisme, sinon pour l’individualisme.
      • C’est tout le hiatus que porte ce que j’appelle la décroissance mainsteam (qui se situe en zone 3 de la permapolitique[2], et qui raffole de l’autrement). D’un côté, elle est une objection de croissance qui s’oppose clairement à la croissance comme économie et, presque toujours, à la croissance comme monde. Mais d’un autre côté, son absence de critique politique du régime de croissance lui fait pratiquer une forme horizontaliste, alors que cette forme est le dispositif central du régime de croissance pour neutraliser toute possibilité de changement.

2. L’hypothèse du régime de croissance, sa consistance

Le but de ce propos est de visibiliser le régime de croissance par ses effets. Ce qui revient a) à repérer des dysfonctionnements, des troubles, des problèmes, b) pour laisser entendre (par abduction[3]) qu’en tant qu’effets on peut faire l’hypothèse qu’ils sont reliés à une cause, qui est le régime politique de croissance.

Autrement dit, j’ai déjà en tête plus qu’une vague hypothèse sur ce que j’entends par régime de croissance mais j’attends de l’inventaire que je vais présenter qu’il vienne en quelque sorte la vérifier. Je n’ai besoin, pour le moment, que de mettre en avant trois de ses caractéristiques : le régime de croissance 1) repose sur le deal libéral ; 2) c’est un régime politique de… dépolitisation ; 3) c’est une idéologie au sens où il assure une fonction de mystification.

  1. Si on définit le régime de croissance comme institution imaginaire de l’individu dont la boussole macroéconomique est la croissance du PIB alors il reste à expliquer le lien entre individualisme et croissance économique. Quel rapport entre l’individualisme qui est un paradigme anthropologique et le choix de la croissance économique qui sert à justifier des arbitrages politiques opérés par les institutions ?
    • Voici les deux parties du deal libéral[4] : d’un côté, les individus particuliers, la sphère privée, la question du sens de la vie ; de l’autre côté, les institutions modernes (l’État et ses administrations, le Marché avec ses banques et ses entreprises), l’espace public, la gestion de l’usage des ressources.
    • « Dans la modernité, la découverte du sens de la vie est l’affaire de chaque individu isolé. Le postulat est que chaque individu a le droit de mobiliser toutes les ressources nécessaires à cette fin. Au niveau de la société, cela se traduit par une exigence non négociable de croissance : seule la croissance peut satisfaire les exigences de tous ces individus ne devant pas être limités »[5].
    • Tel est le donnant-donnant libéral qui articule les trois facettes que sont le libéralisme économique (celui du libre-échange), le libéralisme politique (celui de la démocratie représentative) et le libéralisme culturel (celui de la tolérance et de la liberté individuelle).
  2. Le plus déroutant quand on pousse la critique de la croissance jusqu’au régime de croissance n’est pas que ce régime soit un régime politique mais que ce régime politique  soit un régime politique de… dépolitisation[6].
    • Par politique, de façon très générale, j’entends tout ce qu’un groupe envisage pour organiser son organisation : « La politique est l’art d’établir, de cultiver et de conserver entre les hommes la vie sociale qui les unit » (Johannes Althusius, 1603). Démocratiquement, il devrait s’agir de l’auto-institution d’une société.
    • Concrètement, l’action politique consiste à faire des choix, à arbitrer (ce n’est pas juger arbitrairement, c’est trancher). Où trouve-t-on de tels arbitrages ? a) Dans des situations, des contextes, des « problèmes » que l’on affronte bottom-up à partir de dispositifs démocratiques de politisation : participation, délibération, délégation, représentation, contrôle, opposition (par les alternatives pour et par les luttes contre). b) Dans un rapport aux règles, aux procédures, aux institutions qui doit être radicalement reconsidéré – par rapport au droit, à l’État,  à  la sécurité, à la sanction, à l’interdiction – parce qu’il pose la question d’une réabi(li)tation de la verticalité qui ne serait condamnée ni à s’enfermer dans les dominations du top-down (patriarcat, patronat, despotisme, paternalisme) ni dans les neutralisations opérées par l’horizontalisme du régime de croissance. c) Dans une visée de l’ordre mondial formulé à partir d’un « idéal » partagé ; non pas comme intersection minimale ex post mais comme horizon commun ex ante.
    • Tout se passe comme si le régime de croissance était la mise en œuvre d’une politique de dépolitisation qui joue sur ces trois domaines. Je vais caricaturer. c) Là où les décroissants mainstream prétendent défendre un « nouveau paradigme » mais en s’interdisant, au nom d’un culte (horizontaliste) porté aux variations en tant que telles, de formuler le moindre noyau commun invariant que pourraient partager tous les décroissants, « en face », ils (?) ont une vision globale de ce que devrait être un monde à leur convenance, i.e. à la convenance des dominants[7], inégalitaire, xénophobe, entrepreneurial. b) Quand les décroissants de base affichent un mépris de la question institutionnelle, quand ils ne vont pas jusqu’à présenter toute coordination comme une subordination insupportable pour la liberté individuelle, « en face », ils prennent le contrôle des grandes institutions internationales (OMC, FMI…) et se donnent ainsi les moyens juridiques de légaliser leurs dominations[8]. a) Alors certes, il reste un domaine que les décroissants mainstream occupent, celui des dispositifs démocratiques. Mais que peut-on en attendre quand ces dispositifs restent sous l’emprise horizontaliste du régime de croissance ? D’autant que, sans attendre, « en face », c’est bien d’une « sortie de la politique » (Peter Thiel) dont ils rêvent, d’un monde sans démocratie[9]. Et s’ils n’attendent pas pour engager leur combat, c’est parce qu’ils disposent d’une arme redoutable ; lisons Peter Thiel : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles… A notre époque, la grande tâche des libertaires est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes… Nous sommes engagés dans une course mortelle entre la politique et la technologie »[10]. Ce combat, ils le mènent contre tous les dispositifs que les décroissants valorisent – la participation, la délibération – et surtout ils le mènent contre toutes les formes « citoyennes » d’auto-organisation : par la violence policière de la répression, par la violence judiciaire de l’intimidation.
  3. Autrement dit, il y a un décalage entre l’affichage et la réalité du deal. En apparence : le libéralisme ; en réalité : l’illibéralisme. Telle est précisément la fonction d’une idéologie : celle de tenir un discours mystificateur pour faire passer une domination comme légitime. C’est au nom de la liberté que se mène le combat contre la liberté ; c’est au nom de la compétitivité que se mène le combat contre la justice ; c’est au nom du confort que se mène le combat contre la nature ; c’est au nom des individus que se mène le combat contre la société ; c’est au nom de la paix que se prépare la guerre ; c’est au nom de l’adaptation que se mène le combat contre la politisation, c’est au nom de la catastrophe que se mène le combat contre les transitions, c’est au nom de l’échange que se mène le combat contre le partage, c’est au nom de l’indépendance que se mène le combat contre l’interdépendance… Ce que George Orwell nommait la novlangue est devenu le « désesperanto » universel.

3.  L’hypothèse du régime de croissance, sa fécondité

J’ai déjà commencé l’inventaire de quelques effets du régime de croissance[11].

  • Horizontalisme : en régime horizontaliste, une opinion ne renvoie qu’à la sphère privée. Toute tentative de convaincre l’autre et de le faire changer d’avis est vécue comme une violence : toute controverse est caricaturée en polémique. Tout conflit doit être évité et la confrontation des contradictions doit laisser place au seul relevé des différences.
  • Neutralisme : dans le régime neutraliste de croissance, la question de la société bonne ne devrait plus se poser et elle devrait se réduire à celle de la société juste, celle de l’équité, de l’égalité des chances, celle de la compétition généralisée, celle de la loi du commerce (pour qui l’argent n’a pas d’odeur).
  • Relativisme : On sait depuis l’antiquité dénoncer la contradiction interne à tout relativisme puisqu’il prétend de façon absolue que « tout est relatif ». Mais le retour postmoderne de la sophistique n’en a cure et chacun peut aujourd’hui assister à l’invasion des infox et des vérités relatives. C’est la réduction de ce que c’est que juger à sa plus faible portée : seulement opiner, et surtout pas évaluer (porter un jugement de valeur) et encore moins trancher.
  • Nominalisme : c’est la doctrine philosophique datant du XIVe siècle qui est la source des principales rivières en –isme qui alimentent idéologiquement la croissance, son monde et son régime : l’individualisme, le libéralisme, le contractualisme… Le nominalisme soutient que les seules réalités qui existent sont individuelles. Quant aux entités générales telles que la Société, l’Homme, l’État, ce ne sont que des noms, qui existent mentalement mais pas dans la réalité.
  • Psychologisme : il consiste à réduire toute activité sociale à la seule dimension psychologique de l’individu. Du côté de la domination, cela permet de diluer toute responsabilité politique collective dans la seule agrégation de responsabilités individuelles. Malheureusement, même du côté des résistances émancipatoires, on retrouve la même dilution de la responsabilité par exemple sous les appels aux « petits gestes » (dont la formulation la plus célèbre est la « fable du colibri »).

L’inventaire qui va suivre provient d’un relevé de faits et d’hypothèses obtenu simplement par des lectures régulières sans être systématiques. A chaque fois, il me semble que ce qui y est dénoncé peut être expliqué comme un effet ; mais quelle en est la cause ?

Je vois bien que cette cause a quelque chose de politique, en ce sens, que ces effets sont des effets de pouvoir, que s’y jouent des dispositifs de domination. Je n’ignore pas que tout pouvoir passe par une recherche de la division, c’est le fameux « divide et impera ». Je vois alors bien quel intérêt les formes modernes de la domination trouvent dans l’individualisme : c’est de diviser la société le plus possible (comme jamais auparavant), au point d’arriver à ne plus pouvoir diviser, parce que l’indivisible est atteint : et c’est l’individu[12]. C’est ainsi qu’une domination s’installe, rien qu’en renvoyant chaque individu à sa bulle privée.

Ce qu’il faut voir aussi, c’est que cet « isolisme » – concept forgé par Sade pour indiquer l’égoïsme comme valeur absolue[13] – de l’individu moderne résulte d’un double mouvement : certes de repli vers soi[14], mais aussi, autour de l’individu, de dispositifs de soupçons et de troubles. Comme s’il s’agissait d’entourer chaque individu d’un halo d’incertitudes et de confusions : parce que, dans ce cas, il ne reste plus à l’individu isolé qu’à revenir à soi pour se raconter que là est la seule source de certitude : à chacun son opinion, à chacun sa vérité[15].

Isolé dans le brouillard

Ce dernier point est fondamental ; car, après avoir souligné l’équation libérale entre individualisme et croissance économique, c’est maintenant le lien entre individualisme et horizontalisme qui est mis à nu : car, si tout se vaut, alors l’horizontalisme est bien la mise à bas de tout ce qui permettrait de se repérer. Pour chacun, il ne reste plus alors qu’un seul point de repère : l’individu au centre de son égo-monde.

En bonus, nous avons le lien entre croissance économique et horizontalisme : quand ne compte que ce qui a un prix, alors toutes les valeurs s’équivalent dans le brouillard des écrans – en apparence, ils font spectacle, en réalité, ils font barrage – celui des vérités alternatives, des infox, des mèmes.

4.  Le régime de croissance, sa perversité par les effets

Par perversité, j’entends un peu plus que la capacité mauvaise à faire du mal, j’y vois surtout une indifférence morale aux effets. C’est en ce sens que le régime de croissance est pervers : s’appuyant explicitement sur la distinction libérale entre intention et volonté, il se réfugie dans l’irresponsabilité. Puisque l’effet n’est pas voulu, nul n’en serait responsable. Mais alors qui en est responsable ? Ne restent que les agents intentionnels, i.e. les individus.

Note sur la distinction entre intention et volonté. C’est une distinction revendiquée par les libéraux, d’Adam Smith à Friedrich Hayek. Leur idée consiste à s’apercevoir que les interactions peuvent produire des effets que personne n’a voulus ; autrement dit, la résultante d’actions intentionnelles échappe à la délibération et produit un ordre spontané (kosmos). Une interaction de deux intentions peut produire un résultat involontaire. En constatant cela, les libéraux s’en réjouissent car ils y voient la manière de concilier liberté individuelle – à chacun son intention – et ordre social efficace : celui-ci ne résulte pas d’une délibération mais des interactions. C’est ainsi que pour A. Smith, l’image d’une « main invisible » sert à montrer que l’homme peut « promouvoir un résultat qui ne faisait nullement partie de ses intentions ». C’est ainsi que pour F. Hayek « des ordres extrêmement complexes, comprenant plus de faits distincts qu’aucun cerveau humain n’en peut constater ou manipuler, ne peuvent être produits qu’à travers des forces poussant à la formation d’ordres spontanés »[16]. C’est ainsi que pour les libéraux, ce qu’ils appellent « la Grande Société » n’a pas de buts communs, elle est « simplement une communauté par les moyens et non une communauté par les fins »[17]. Pour eux, le Commun qui fait société n’est pas un objectif partagé mais seulement la mise à disposition des moyens, d’où la croissance économique. « Une Grande Société n’a que faire de la « solidarité » au sens propre du mot, c’est-à-dire de l’union de tous sur des buts connus »[18]. Telle est formulée l’équation libérale entre neutralisme des institutions quant aux fins et « communauté par les moyens ».

Il ne s’agit donc pas de voir dans les effets qui vont suivre les conséquences d’une volonté centrale délibérée qui en aurait coordonné au préalable toutes les ficelles. Mais quand même : ce faisceau d’effets reste consenti par les partisans affichés du régime de croissance comme régime de domination. Pour en profiter, nul besoin de construire un ordre fabriqué (taxis), il leur suffit juste de favoriser les conditions sociales pour que chacun de ses membres se sentent isolé des autres (fût-ce en freinant économiquement, juridiquement, policièrement ou judiciairement la formation d’entités résistantes). Leurs interactions feront le reste.

Note sur un sophisme libéral. Le raisonnement de Hayek consiste à constater que la complexité des interactions sociales dépasse l’entendement humain. Faire la distinction entre deux types d’ordre – spontané (kosmos) et organisé (taxis) – lui permet alors d’en déduire que dès qu’une société devient démographiquement de grande taille, son organisation ne peut et ne doit plus relever d’une volonté centrale (taxis) mais d’un ordre émergeant spontanément (kosmos) : le Marché. Où est la faille dans ce raisonnement libéral ? C’est de réduire le rôle d’une institution centrale à fabriquer de l’ordre, en écartant une autre possibilité, c’est que cette organisation centrale se contente d’éviter les désordres (par exemple, les inégalités, les discriminations, les aliénations, les exploitations…) ; une telle organisation centrale pourrait se réduire à dire ce qu’il ne faut pas faire (à inter-dire). On pense immédiatement à la common decency qui dit « ce qui ne se fait pas » ; mais il ne s’agit là que d’un cadre pour la vie ordinaire. Au niveau institutionnel, par exemple, celui de l’État ou d’une Grande Mutuelle, il faudrait plutôt aller regarder du côté de ce que les juristes allemands nomment la « démocratie militante »[19]. Ajoutons que même dans des sociétés réduites, à taille humaine, la question de leur coordination continuerait de se poser. D’où ma préférence pour une Grande Mutuelle, qui coordonne les limites, plutôt que pour un État qui subordonne tout en prétendant « laisser-passer, laisser-faire ».

5.  Quelques effets du régime de croissance

Je vais ranger ces effets en deux grandes catégories : les effets qui renvoient vers l’individu (5.1) ; les effets qui l’environnent de brouillards et d’incertitudes (5.2). On a vu que ce sont les deux faces d’une même réalité : plus l’individu est entouré d’un halo d’incertitudes, plus il est renvoyé à lui-même comme source première de certitude. Et réciproquement : dans un système horizontaliste où toutes les valeurs seraient équivalentes, plus l’individu voit les choses de son point de vue particulier, plus les valeurs (communes, collectives, publiques) lui apparaissent contre des contraintes à sa liberté individuelle, et plus ils s’en méfient.

5.1 Les effets centripètes

  1. Effet d’individualisation. Nul ne remet en cause le désarroi mental d’une partie des « jeunes », en particulier depuis l’épisode Covid. Il n’empêche que la mise en avant récente de ce problème – la santé mentale érigée en « grande cause nationale » – est caractéristique d’un détournement d’une cause structurelle vers ses effets individuels : il s’agit d’individualiser les symptômes et donc les remèdes plutôt que de politiser les causes. « De manière générale, le cadrage des problèmes associés à la jeunesse (réduit à la santé mentale) et les solutions proposées (délégation aux secteurs privé et associatif qui s’articule à la promotion de l’accompagnement par les pairs) témoignent d’une attention politique principalement portée sur des vulnérabilités individuelles déconnectées des conditions sociales et politiques qui participent à les produire. Dans ce contexte, le discours sur la santé mentale des jeunes, qui individualise le problème tout en réifiant la vulnérabilité des jeunes, n’empêche-t-il pas de penser les dimensions structurelles des crises (économique, écologique, politique) qui traversent la jeunesse ? » se demandaient récemment deux chercheurs en sociologie dans une tribune du Monde de juin 2025[20].
  2. Effet d’anxiété. Jonathan Haidt vient de publier Génération anxieuse. Comment les réseaux sociaux menacent la santé mentale des jeunes[21]. « Nous en sommes arrivés à un point où il est désormais devenu normal pour les plus jeunes de passer le plus clair de leur temps le nez sur leur téléphone, si bien que l’enfance ne se caractérise plus par le jeu, mais par ce que l’on fait en ligne… Les chiffres sur l’anxiété, la dépression et l’automutilation restent stables des années 1990 jusqu’en 2011 ou 2012. Puis, soudainement, ces pathologies augmentent en flèche. Par exemple, en 2008, environ 12 % des adolescentes américaines avaient souffert d’un épisode dépressif au cours de l’année précédente, ce qui correspond à ce que l’on observait classiquement d’une année sur l’autre. Puis, les chiffres décollent pour frôler  les 30 % en 2020… Il y a en effet une corrélation, lorsque l’on s’arrête à la dimension historique, entre l’essor du smartphone et l’augmentation des troubles anxieux. Il y a également une corrélation sur le plan individuel, constatée par la recherche. Les enfants, particulièrement les filles, qui passent beaucoup de temps en ligne sont bien plus anxieux et sujets à la dépression. Des expériences ont également été conduites au cours desquelles on demande aux gens de réduire le temps qu’ils passent sur les réseaux sociaux. La première journée est généralement marquée par une plus grande anxiété, à cause de l’effet de manque. Mais au-delà d’une semaine, ils se sentent mieux »[22]. Ce qu’il faut remarquer c’est que les réseaux sociaux ne peuvent prétendre réunir des gens qu’à la condition qu’ils aient été précédemment séparés, ils ne peuvent sembler apporter du confort relationnel qu’à la condition que l’individu ait précédemment un sentiment d’anxiété.
  3. Effet de contrôle. Les sociétés actuelles passent du monde de la surveillance opérée par des institutions disciplinaires (école, asile, prison) à des sociétés de contrôle. Pour la vie ordinaire, le drone ou la caméra ne se contentent pas d’enregistrer vos comportements, un agent de « sécurité » peut vous réprimander sinon vous verbaliser. Chaque individu peut alors « librement » intérioriser ce contrôle et s’autodiscipliner. Pour les autres, les « rétifs », la prison n’aura plus pour mission première de réinsérer mais de garantir la « sécurité ». La répression pénitentiaire oscille alors entre l’indifférence générale aux conditions réelles de détention et l’occasion pour les enfermés de valider des acquis professionnels dans la délinquance. Là où il y a un problème structurel, il n’y a plus que des parcours individuels.
  4. Effet d’infantilisation. Comment ne pas voir dans l’obligation empathique, ce que l’on nomme la « bienveillance », l’une des formes les plus perverses de la surveillance ? L’injonction de se montrer gentil avec tout le monde, et de trouver que toute journée est « belle », a colonisé éducation, famille, management, réseaux sociaux, culture… Gare en effet à celui qui adopterait un « ton vexant » – c’est l’expression employée par le logiciel Antidote qui ne se contente pas de corriger votre orthographe et votre grammaire mais s’occupe aussi de votre « ton » – dans son courriel ou sa communication. Si c’est dans une « vraie » rencontre, il se trouvera toujours quelqu’un pour lui faire comprendre qu’il n’est qu’un sale gosse, mal élevé et que peu importe qu’il ait raison « dans le fond », si « dans la forme », il n’a pas été bienveillant. Au nom d’un horizontalisme affiché, c’est le verticalisme le plus ringard – le paternalisme – qui va ainsi s’exercer. « Celui qui appelle à la bienveillance se place d’emblée en supériorité à l’égard de ceux qu’il infantilise », remarque la psychanalyste Fabienne Kraemer[23], en écho à la formule d’Yves Michaud, « c’est une générosité “moi d’abord” »[24]. C’est ainsi que les controverses et les conflits entre adultes sont systématiquement ramenés à des relations parent-enfant : on ne se dit plus « au revoir » mais « bisous, bisous ». C’est ainsi que selon une étude menée en juillet 2021 par Appinio sur la positivité toxique, 84 % des Français avouent réprimer leurs émotions pour paraître heureux.
  5. Effet de nivellement médiatique. Comment ne pas remarquer que le fil des actualités est en permanence occupé par un flux d’offuscations aussi disproportionnées qu’éphémères et qu’au final, ce qui mériterait vraiment indignation est noyé dans ce déferlement en continu de « news ». Peu importe le contenu, seul importe la forme : images fortes, propos percutants, débit accéléré, animations virtuelles. Ce qui fait tumulte planétaire, ce n’est pas la politique inhumaine infligée aux palestiniens, ni l’augmentation indécente des inégalités, ni une économie écocidaire, c’est le mariage d’un milliardaire à Venise, l’assassinat d’un fanatique d’extrême-droite… Pour le sociologue Raphaël Logier, il s’agit là de la perte impudique du « sens de la gravité » : « « Tout est égal » revient à « tout m’est égal ». L’offuscation réactive disproportionnée est éphémère, noyée dans le flux. C’est une forme de divertissement qui nous occupe en continu et empêche ainsi toute mobilisation durable et profonde. […] Ce comportement inconsistant, celui des populations de plus en plus nombreuses à être perpétuellement offusquées, est le symptôme d’un vide, qu’Internet participe à remplir par les occasions incessantes de s’émouvoir, d’insulter, de réagir, de s’offusquer, bref de s’agiter, pour oublier le sentiment plus profond de l’inconsistance de notre monde industrialiste »[25]. C’est ainsi que l’horizontalisme médiatique produit un effet de saturation, puis, à force, de démobilisation.
  6. Effet de conformisme : « Dans L’Art d’aimer (Éditions DDB, p. 29 à 33), Erich Fromm analyse le désir de conformisme de l’individu dont la libido n’est pas fixée dans un objet donné. Transposée à notre réflexion, cette analyse souligne que si la parole publique ne fabrique plus du commun entre les citoyens, l’individu recherche frénétiquement en retour, une standardisation technique rassurante. Avoir les mêmes objets, ne pas être autre, plutôt qu’agir ensemble vers un but commun. Ce conformisme est intimement lié à la notion d’égalité, notamment telle qu’elle est employée par le capitalisme : « La tendance croissante à l’élimination des différences est intimement liée au concept et à l’expérience de l’égalité telle qu’elle est en train de se développer dans les sociétés industrielles les plus avancées […]. Dans la société capitaliste contemporaine, la signification de l’égalité s’est transformée. Par égalité, on se réfère à une égalité d’automates ; d’hommes qui ont perdu leur individualité. Aujourd’hui, égalité signifie « similitude » plutôt que « singularité ». C’est une similitude d’abstraction » »[26].

Individualiser, angoisser, contrôler, infantiliser, niveler, conformer : on comprend comment cette avalanche d’injonctions aboutit à une Société de fatigue (Byung-Chul Han, 2014, Circé) dans laquelle chaque individu est oppressé par la fatigue d’être soi (Alain Ehrenberg, 2018, Odile Jacob).

Mais comment ces effets délétères sont-ils néanmoins consentis ? Quelle est la contrepartie individuelle  de cette « précarisation ». C’est qu’en réalité il s’agit d’une « précarisation mobilisante », suivant l’expression d’Onofrio Romano : pour obliger l’individu à « gagner » les moyens de sa subsistance par son travail ; la reparticularisation et l’individualisation ont un pur effet disciplinateur (tout en étant présenté comme émancipateur).

Et que « gagne » l’individu ainsi remobilisé à sa survie servile : il gagne le statut de « consommateur ». Le capitalisme a besoin d’individus fatigués, démoralisés, car ce sont eux qui feront de bons consommateurs : ne désirant que désirer sans cesse, ayant toujours peur de manquer, et réduisant leur rationalité au seul calcul du rapport qualité-prix[27]. Le régime de croissance est alors parfaitement compatible avec le capitalisme : car pendant que les dominés s’occupent de leur pouvoir d’achat, les dominants font croître leur pouvoir.

5.2 Les effets brouillardeux

  1. Effet de désinformation. David Colon, historien spécialiste de la manipulation de masse, rappelle comment les réseaux sociaux ont permis d’amplifier l’efficacité de techniques de guerre cognitive issues du monde militaire et appliquées au champ politique. Lors de la campagne du Brexit, « Il s’agissait d’altérer les mécanismes de compréhension du monde réel et la prise de décision des électeurs, notamment des abstentionnistes, en les exposant à des contenus qui jouaient sur leurs caractéristiques psychologiques. Le but était de susciter une colère envers les migrants, les autorités politiques installées, l’Union européenne. Depuis, ces techniques se sont généralisées et perfectionnées… Cambridge Analytica a ainsi développé des outils d’analyse prédictive […] de la « triade sombre » de la personnalité. Il s’agit d’individus qui cumulent trois traits de personnalité – psychopathie, narcissisme et machiavélisme – prédictifs à la fois de l’adhésion à des théories du complot et de l’engagement dans des actions violentes. »[28]. La perversité de cette guerre cognitive ne consiste pas tant à disposer de médias alternatifs que de saturer les médias mainstream de contenus alternatifs.
  2. Effet de défiance. Ou comment ce sont les journalistes des médias mainstream qui alimentent la défiance à l’égard de leurs propres informations, et sapent ainsi la crédibilité de leur travail. C’est ce que montre la sociologue Romy Sauvayre à propos de la controverse sur le vaccin ROR (initiée par un chercheur britannique, Andrew Wakefield) et avec la Covid-19. « Si le rôle des journalistes est de présenter des informations impartiales et équilibrées aux citoyens, lorsqu’il s’agit de sujets scientifiques et complexes, cette quête d’équilibre peut alors avoir des conséquences indésirables. Dans le cas de « l’hypothèse Wakefield », les journalistes ont ainsi, dans les années qui suivirent la publication de l’étude, cherché à présenter les deux côtés de la controverse, même lorsque la communauté scientifique s’était accordée sur une position dominante. Cette pratique journalistique visant à donner une voix égale à chacun des points de vue a donc eu pour effet de surexposer médiatiquement « l’hypothèse Wakefield“. En donnant l’impression que le débat scientifique était toujours en cours, les journalistes ont involontairement contribué à renforcer des croyances erronées et à semer la confusion dans l’esprit des citoyens »[29]. On a là typiquement un effet pervers de l’horizontalisme : au nom d’une exigence d’égalité dans les débats, on en vient à empêcher un débat de se conclure par un avis tranché, un verdict. Comme si l’on pouvait sans fin rouvrir – Re-Open –  n’importe quelle controverse scientifique.
  3. Effet de pourrissement. Si la dégradation des services publics est une politique explicite du néolibéralisme pour justifier des privatisations, le journaliste canadien Cory Doctorow a inventé le terme de « merdification » (enshittification) pour désigner le pourrissement systématique de la qualité des services fournis par les plateformes numériques (résultats sponsorisés, trackers, publicités impératives, discrimination par les prix). Il s’agit pour ces plateformes d’abuser des « effets de réseau » pour rendre les utilisateurs dépendants de leurs services : « A leur naissance, les jeunes plateformes ont besoin d’attirer des utilisateurs et cherchent donc à se rendre particulièrement utiles à leurs yeux, quitte à proposer un service à perte. Puis, elles cherchent à attirer des entreprises clientes (vendeurs, publicitaires ou médias) et orientent donc le fonctionnement de la plateforme en leur faveur, aux dépens des utilisateurs. Enfin, une fois la dépendance des uns et des autres à la plateforme acquise, divers mécanismes sont utilisés pour permettre de rediriger la valeur produite non plus vers les utilisateurs ou les entreprises clientes, mais vers la plateforme elle-même et ses actionnaires »[30].
  4. Effet de confusion. Selon une enquête de 2022 de l’OCDE, environ 43 % des Français ont une opinion sur le climat qui s’écarte significativement du consensus scientifique. Comment expliquer la permanence du climatoscepticisme alors même que le consensus scientifique, incarné par le GIEC, est indéniable et aussi que chacun peut observer de visu le recul des glaciers, du trait de côte, éprouver la fréquence accrue des épisodes caniculaires, des sécheresses, des incendies ou des inondations catastrophiques ? C’est que les fabricants du soupçon sont parfaitement en phase avec ce qu’ils appellent le « marché des idées », théorie conservatrice selon laquelle ce sont toujours les idées les plus solides qui finissent par émerger spontanément. Ils en déduisent alors qu’il serait attentatoire à la liberté d’expression (free speech) d’imposer des normes de véracité aux informations en circulation puisque le marché des idées s’en chargera. Et ainsi organisée la confusion entre les faits et les opinions – c’est l’opinionisme du régime de croissance -, entre les faits avérés et les contrevérités. « En 2018, Steve Bannon, alors conseiller de Donald Trump, décrivait en termes choisis tout l’intérêt qu’il trouvait à ce « marché des idées ». Il s’agissait, avait-il confié dans un podcast, « d’inonder la zone de merde » et de laisser ses adversaires s’en débrouiller. Il savait bien que, de la confrontation de tout avec n’importe quoi, il ne pourra jamais surgir que tout, et n’importe quoi. Et pour l’instant, il faut bien reconnaître que cette stratégie porte ses fruits », écrit avec lucidité le journaliste Stéphane Foucart (Le Monde du 20/04/25).
  5. Effet de nouveauté programmée. Comme mécanisme de déréalisation (par contrecoup de cette déréalisation, c’est le for intérieur qui apparaît comme réalité intangible), le régime de croissance dispose du levier de ce que la philosophe Jeanne Guien nomme la « néophilie », le désir du neuf pour le neuf[31]. Économiquement, il s’agit pour la consommation de ne pas être pris de vitesse par une surproduction de produits obsolètes : dépenser et jeter toujours plus, et toujours plus vite. Cette néophilie assigne donc les individus à la perpétuation d’un modèle économiquement (et donc énergétiquement et matériellement) insupportable. Nous sommes là bien au-delà de ce que Marx nommait le « fétichisme de la marchandise » puisque dans ce désir du neuf pour le neuf, l’objet acheté ne vaut plus qu’en tant que signe ostentatoire : c’est le cadeau de Noël qui sitôt déballé est remis sur le marché de l’occasion « comme neuf », c’est la petite jupe jamais portée mais aussitôt rangée dans le dressing. Dans cette addiction pour le neuf, le désir de désirer précède le désir d’objet.
  6. Effet de sécession. Entre le consumérisme qui nous propose un monde « sur mesure » et le sentiment qu’il n’y a plus de destin politique commun, le repli sur soi est général. Est-ce « la fin de l’autre ? », s’interroge le journaliste Vincent Cocquebert dans Uniques au monde. De l’invention de soi à la disparition de l’autre (2023, Arkhê). « A partir des années 1980, la décennie du culte du moi, de la performance, de la réussite personnelle, les discours politiques sont devenus beaucoup plus catégoriels. Ce morcellement du discours a alimenté le sentiment qu’il n’y avait plus vraiment de destin commun, et que l’ultime quête était intérieure. Aux « grands récits » se sont substitués les petits récits du soi et du quotidien. D’où un désir de repli […] domestique, idéologique, psychologique et même territorial, où l’on entre en quête de protection, de sécurité, de bien-être, d’entre-soi. Le numérique nous a permis de réaliser cette pulsion d’isolationnisme et de sécession domestique, en faisant entièrement venir le monde à nous. […] Nous sommes désormais repliés sur nous-mêmes et en lutte permanente avec un monde que l’on souhaiterait soumettre à notre mesure. L’egocène, c’est en quelque sorte la réponse à cette civilisation du repli : on n’accepte pas le monde tel qu’il est, mais on ne veut plus le changer, on veut plutôt le régler à notre mesure et faire en sorte qu’il nous corresponde, qu’il soit un reflet du moi »[32]
  7. Effet de diagonalisme. En 2021, après quelques mois de manifestations de rue contre les mesures anti-Covid (confinement, obligation du masque, de la vaccination), William Callison et Quinn Slobodian parlaient de diagonalisme pour décrire les mobilisations allemandes où les critiques (de gauche) de Big Pharma défilaient côte à côte avec des critiques (de droite) de l’« État profond », où des écologistes (de gauche) et des défenseurs (de droite) de « la famille traditionnelle » dénonçaient ensemble le caractère « anti-naturel » de la PMA, où des autonomistes (de gauche) et des libertariens (de droite) prônaient la fuite des villes corrompues et la constitution de communautés survivalistes[33]. Pour le philosophe Yves Citton, ce diagonalisme résulte à la fois d’une « angoisse de strangulation » face aux impératifs économiques et climatiques et d’un « besoin de réassurance ». Et c’est là qu’il y aurait une bifurcation à assumer : entre  une rationalité d’investisseur individualiste, raisonnant par calcul de coût-bénéfice à court terme et une parationalité de spéculateur collectif : « si nous sommes assez nombreux à croire simultanément à la valeur d’une action (boursière ou politique), ce simple alignement de croyances (favorisé par certaines conditions de félicité) pourra rendre réel (actuel) ce qui était rêvé (potentiel, virtuel) »[34].

Désinformer, installer la défiance, pourrir, diffuser la confusion, programmer l’obsolescence, se replier, diagonaliser ; tels sont quelques-uns des dispositifs par lesquels le régime de croissance exerce son emprise non pas en imposant unilatéralement un discours dominant mais simplement en faussant le jeu fécond de la controverse par la diffusion d’un brouillard proclamant un horizontalisme faussé et un neutralisme partial.

*

A l’interface des effets centripètes et des effets brouillardeux se trouve la figure de l’influenceur, avatar post-moderne du sophiste mêlé de coaching : d’un côté, il surfe sur les vagues de l’approximation pour se présenter comme un « expert », d’un autre côté, il est souvent celui qui se contente de traduire en développement personnel les recettes et les schématisations venues du management. Autrement dit, c’est un auto-entrepreneur qui se fait passer pour un psychologue, ou inversement c’est un camelot qui fait passer sa camelote pour du conseil. Il est à la croisée d’une société où le sens est dans le labyrinthe et de l’individu postmoderne dont le narcissisme est en quête d’un fil d’Ariane. D’où son « succès ».

*

Évidemment, cette hypothèse du régime de croissance peut être discutée et même contestée. Et dans ce cas-là, que l’on me propose une autre hypothèse qui serait plus éclairante pour expliquer tous ces effets. Pour le moment, je m’en tiens à mon hypothèse.

Et c’est sur elle que je me fonde pour définir la décroissance comme opposition politique à la croissance. Pas seulement planifier démocratiquement une décrue économique, pas seulement organiser culturellement une décolonisation des imaginaires mais renverser politiquement un régime de domination.


[1] Il faut faire remarquer que ce type de raisonnement circulaire se retrouve dans toutes les versions économicistes, qu’elles soient libérales ou marxistes. Ce qui revient, si on rejette ce type de raisonnement, à refuser que l’économie soit « en dernière instance » l’infrastructure qui détermine la structure. Cette remise en cause du schéma marxiste est parfaitement compatible avec la défense de la « théorie sociale de la reproduction », qui place en infrastructure, non pas la sphère économique de la production, mais la sphère sociale de la reproduction. Ce sont Françoise d’Eaubonne et Christine Delphy qui, les premières, dans leur plaidoyer précurseur de l’écoféminisme, ont placé en position de « plateforme », non pas les activités viriles mais les activités féminines. Tout cela tisse les liens entre décroissance et économie morale de la subsistance (Maria Mies).

[2] https://ladecroissance.xyz/2025/08/11/les-5-zones-de-la-permapolitique-premier-reperage/

[3] Il y a 3 sortes d’inférence ; la déduction (qui descend de l’universel au particulier, en appliquant une règle) ; l’induction (qui généralise à partir du particulier, et qui produit une règle) ; et l’abduction, qui infère une cause à partir d’un fait particulier supposé être un effet de cette cause et qui cherche non pas une règle mais une explication. Frédéric Roudaut (2017). Comment on invente les hypothèses : Peirce et la théorie de l’abduction. Cahiers philosophiques, 150(3), 45-65. https://doi.org/10.3917/caph1.150.0045.

[4] Depuis de nombreuses années, je prétends que le libéralisme vient formuler politiquement le passage du binôme traditionnel sacré/profane au binôme moderne privé/public. Ce « passage » n’est pas un remplacement terme à terme mais une reconfiguration sociale totale.

[5] G. D’alisa, F. Demaria, G. Kallis (coord.), Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, 2015, Le passage clandestin, Introduction, p.40.

[6] https://decroissances.ouvaton.org/2025/07/30/la-decroissance-solution-politique/#5_Quel_programme_pour_inverser_la_politique_de_depolitisation_du_regime_de_croissance

[7] Quinn Slobodian (2018), Les Globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, 2022, Seuil.

[8] Ibid., chapitres 4 et 6.

[9] Quinn Slobodian (2023), Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, 2025, Seuil. Arnaud Orain (2025), Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion.

[10] Il faut lire les publications de ceux qui ne pensent pas comme nous ; par exemple les travaux du Cato Institute dont la livraison d’avril 2009 est particulièrement explicite. « There are at least two ways to try to achieve libertarian goals. One is to try to influence current public policy. This is the usual focus of the Cato Institute. Such work involves patiently educating and convincing voters, elected officials, judges, and regulators as we go. It’s time-consuming and incremental, and, honestly, not as successful as we might like. But another way to achieve libertarian goals is simply to build a more libertarian community or institution “from scratch,” as it were ». C’est dans cette livraison que l’on trouve le texte de Peter Thiel, https://www.cato-unbound.org/issues/april-2009/scratch-libertarian-institutions-communities/ .

[11] Complémentaire des travaux du sociologue italien Onofrio Romano, mon intervention de janvier 2024 à L’Académie du Climat, à Paris. https://decroissances.ouvaton.org/2024/02/08/pour-decroitre-changeons-de-regime/#c_De_quelques_effets_du_regime_de_croissance

[12] Dans cette recherche de l’indivisible, il ne faut pas s’étonner si G. Leibniz (1646-1716) est à la fois le philosophe qui va théoriser le concept de « monade », « sans portes ni fenêtres » et le mathématicien qui va proposer une théorie de l’intégration dans laquelle une « intégrale » est la somme infiniment grande d’infiniment petits, les indivisibles.

[13] Dany-Robert Dufour (2009), La cité perverse. Libéralisme et pornographie. Paris, Denoël, §§127-129. « Ce principe fondé sur l’égoïsme implique un non-rapport à l’autre : l’autre n’est rien d’autre que l’objet de ma jouissance », p.172.

[14] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II (1835) Gallimard, 1961, p.143 : « Ce sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même ».

[15] Attention, il n’y a là rien de cartésien. Car chez Descartes, la même épreuve du doute n’aboutit pas du tout au relativisme généralisé mais exactement au contraire, à l’unité de la vérité. Il faudrait rappeler la distinction entre douter et soupçonner. Le soupçon fabrique la confusion, le doute construit des distinctions. On ne sort du soupçon que par la croyance ; on sort du doute par le doute. Il faut relire Descartes.

[16] Friedrich Hayek (1973), Droit, législation et liberté. 1. Règle et ordre (1980, PUF), p.45.

[17] Friedrich Hayek (19763), Droit, législation et liberté. 2. Le mirage de la justice sociale  (1982, PUF), p.133.

[18] Ibid., p.133-134.

[19] Merci à Jérôme Vautrin de m’avoir indiqué cette piste par laquelle on peut penser une conception substantive de la justice qui ne soit pas liberticide. On remplace la phrase de Saint-Just, « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » par « pas de liberté inconditionnelle pour les ennemis de la liberté ». En France, Augustin Berthout a soutenu en juin 2024 sa thèse : La démocratie militante. Étude comparée d’une doctrine constitutionnelle. Berthout, A. (2025). L’État de droit face à la démocratie militante sur les vicissitudes d’une relation fusionnelle. Pouvoirs, 193(2), 111-122. https://doi.org/10.3917/pouv.193.0111.

[20] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/06/19/le-discours-sur-la-sante-mentale-des-jeunes-empeche-de-penser-les-dimensions-structurelles-des-crises-qui-les-traversent_6614531_3232.html

[21] Les Arènes, traduit de l’anglais par Jenny Bussek (2025).

[22] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/02/jonathan-haidt-specialiste-de-psychologie-sociale-avec-la-diffusion-du-smartphone-tout-ce-qui-est-necessaire-au-developpement-des-enfants-s-evanouit_6573929_3232.html

[23] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2021/08/27/on-est-en-train-de-devenir-completement-nunuche-comment-l-exigence-de-bienveillance-empoisonne-les-relations-sociales_6092559_4497916.html

[24] Yves Michaud (2016), Contre la bienveillance, Stock.

[25] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/22/raphael-liogier-la-perte-du-sens-de-la-gravite-dans-l-affaire-de-la-langue-du-dalai-lama-est-choquante-et-impudique_6170565_3232.html

[26] Frédéric Spinhirny (2015), Éloge de la dépense. Le corps comme métaphore social, sens&tonka, note 76 p.69.

[27] Ce sont là suivant Thomas Hobbes (Le Léviathan, 1651) les trois caractéristiques de la nature humaine. On peut aussi y voir le portrait du consommateur moderne en homme hobbes-cédé.

[28] Entretien dans Le Monde du 27/04/25 : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/04/27/david-colon-historien-la-guerre-cognitive-est-possible-parce-qu-un-nombre-considerable-d-esprits-sont-devenus-accessibles_6600504_3210.html

[29] Justine Lalande, « Romy Sauvayre, Le journaliste, le scientifique et le citoyen. Sociologie de la diffusion de la défiance vaccinale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 20 juillet 2023, URL : http://journals.openedition.org/lectures/61827.

[30] https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/04/23/la-merdification-ce-processus-inexorable-de-degradation-de-la-qualite-des-services-sur-les-plateformes-numeriques_6599211_3232.html

[31] Jeanne Guien (2025), Le Désir de nouveauté. L’obsolescence au cœur du capitalisme (15e-21e siècle), La Découverte.

[32] Entretien dans Le Monde du 28 octobre 2023, https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2023/10/28/vincent-cocquebert-essayiste-a-l-ere-de-l-egocene-on-veut-un-monde-qui-soit-le-reflet-de-notre-moi_6196901_4497916.html

[33] Aude Vidal et Michel Lepesant, « Covid-19 : pas question de se sauver soi-même, c’est ensemble qu’il faut lutter », tribune publiée dans Reporterre du 03/08/21.

[34] Yves Citton, (2023). Diagonalisme et communautés spéculatives. Pivoter nos démocraties hors de l’étau d’extrême-droite. Multitudes, 90(1), 143-152. https://doi.org/10.3917/mult.090.0143.

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