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16.04.2026 à 06:00

Neurodivergence : le coût invisible d’une adaptation contrainte

Elena Meilune

S’adapter en permanence, surveiller ses gestes, ses mots, ses réactions. Pour de nombreuses personnes neurodivergentes, les interactions sociales ne relèvent pas de la spontanéité, mais d’un effort constant pour répondre aux normes sociales dominantes. Si l’incompréhension n’est pas à sens unique, l’adaptation demeure largement unilatérale. Ces ajustements invisibles épuisent, fragilisent et accroissent l’exposition aux violences. […]

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Texte intégral (4029 mots)

S’adapter en permanence, surveiller ses gestes, ses mots, ses réactions. Pour de nombreuses personnes neurodivergentes, les interactions sociales ne relèvent pas de la spontanéité, mais d’un effort constant pour répondre aux normes sociales dominantes. Si l’incompréhension n’est pas à sens unique, l’adaptation demeure largement unilatérale. Ces ajustements invisibles épuisent, fragilisent et accroissent l’exposition aux violences.

[Temps de lecture estimé : ~ 12 min]

Le modèle déficitaire a profondément structuré les représentations sociales de la neurodivergence. En situant l’origine des malentendus du côté des seules personnes concernées, il a contribué à naturaliser des normes interactionnelles spécifiques, tout en invisibilisant leur caractère situé.

Le précédent volet de ce dossier montrait que la souffrance psychique des personnes neurodivergentes ne peut être comprise indépendamment des conditions sociales dans lesquelles elle se développe, tandis que dans le premier volet, le propos se concentrait sur une différence pathologisée sous contrainte sociale.

Le présent texte propose de prolonger cette analyse en s’intéressant aux interactions elles-mêmes : non plus comme des difficultés individuelles, mais comme des espaces de décalage, de contraintes et d’ajustements inégalement répartis.

Les limites du modèle déficitaire

Les difficultés interactionnelles associées à l’autisme ont longtemps été interprétées à travers le prisme d’un déficit en « théorie de l’esprit », c’est-à-dire d’une capacité supposément altérée à attribuer des états mentaux à autrui (comprendre les intentions/émotions des autres). Pourtant, cette lecture présente des limites.

Une méta-analyse en neuroimagerie publiée en janvier 2026 dans PsyCh Journal remet en cause l’idée d’un déficit chez les personnes autistes : si certaines études rapportent un taux d’erreur plus élevé par rapport aux personnes neurotypiques, la majorité des travaux analysés ne montre pas de différences significatives en termes de performances ou de temps de réaction entre personnes autistes et non autistes.

« des différences dans les processus de traitement de l’information »

En revanche, l’étude met en évidence des différences dans les processus de traitement de l’information. Les circuits cérébraux mobilisés ne sont pas les mêmes : certains réseaux sont moins sollicités, d’autres prennent le relais. Le cerveau organise ainsi l’information sociale selon des logiques distinctes. Ces résultats invitent à interroger les modèles qui reposent sur une norme unique du fonctionnement social.

Derrière l’universalité, une conception située de l’esprit

La dimension ethnocentrique de ce type de modèles doit également être questionnée, dans la mesure où ils sont élaborés à partir de cadres théoriques et méthodologiques ancrés dans des contextes occidentaux, puis généralisés à l’ensemble de l’humanité à partir d’échantillons très spécifiques, parmi les moins représentatifs à l’échelle mondiale.

Les approches dominantes reposent sur une conception particulière de l’esprit, où celui-ci est envisagé comme un espace intérieur, séparé du monde. Or, des travaux en anthropologie et en psychologie culturelle montrent pourtant que les conceptions du « soi » et de l’esprit sont socialement situées. Comprendre autrui ne se réduit pas à l’inférence d’états mentaux internes, mais implique des contextes et des relations.

Cette perspective entre en résonance avec des conceptions philosophiques comme celle de Spinoza, pour lesquelles les individus sont déterminés par des causes et ne peuvent être réduits à une approche purement internaliste.

Le problème de la double empathie

Le concept de double empathie, introduit par Damian Milton en 2012, invite à repenser les difficultés interactionnelles comme un phénomène relationnel plutôt qu’individuel. Il ne s’agirait pas d’un déficit propre à un groupe, mais d’un décalage réciproque entre des modes de perception, d’interprétation et de communication différents.

Ce cadre théorique a été progressivement étayé par des travaux empiriques. Des recherches récentes montrent que les difficultés de compréhension sont bidirectionnelles et que les interactions entre personnes autistes et non autistes sont affectées par des différences de styles communicationnels et des biais d’interprétation du côté non autiste.

Les personnes non autistes rencontrent elles aussi des difficultés à interpréter les états mentaux et les expressions des personnes autistes, et tendent à évaluer plus négativement les interactions mixtes. En revanche, les interactions entre personnes autistes ne sont pas jugées de moindre qualité que celles entre personnes non autistes, ce qui contredit l’hypothèse d’un déficit communicationnel intrinsèque.

Ces résultats portent toutefois sur la manière dont les interactions sont perçues et évaluées. D’autres travaux, davantage centrés sur leur efficacité communicationnelle, apportent un éclairage complémentaire.

Une étude expérimentale de grande ampleur publiée dans Nature Human Behaviour en 2025 remet en question l’idée d’une dégradation systématique des interactions entre neurotypes différents. Si les personnes autistes présentent des performances comparables à celles des personnes non autistes dans les interactions entre pairs, l’étude ne met pas non plus en évidence de différence significative de transfert d’information dans les interactions mixtes.

Ces résultats suggèrent que les difficultés interactionnelles ne peuvent être réduites ni à un déficit individuel, ni à un simple effet de « mismatch », mais doivent être envisagées à partir des contextes sociaux dans lesquels elles prennent place.

TDAH : la complexité des différences en cognition sociale

Des écarts mesurés, mais des causes situées

Les recherches sur le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) illustrent également les tensions qui traversent l’étude de la cognition sociale. Une méta-analyse publiée en 2024 dans The Journal of Child Psychology and Psychiatry met en évidence des écarts modérés à importants en théorie de l’esprit, en reconnaissance des émotions faciales et en compétences sociales chez les enfants et adolescents présentant un TDAH.

Toutefois, les auteurs soulignent eux-mêmes que ces différences pourraient être liées à des dimensions cognitives telles que des fonctions exécutives. Les difficultés observées pourraient ainsi être moins le signe d’une altération spécifique de la cognition sociale que la conséquence de contraintes attentionnelles, de l’impulsivité ou de la charge cognitive.

« les compétences sociales et les stratégies d’adaptation évoluent au cours du développement. »

Il convient aussi de noter cette méta-analyse porte exclusivement sur des populations jeunes, dans des contextes souvent fortement normés. Les résultats doivent donc être interprétés à la lumière de ces conditions, les compétences sociales et les stratégies d’adaptation évoluant au cours du développement.

Des résultats instables qui interrogent les normes d’évaluation

En outre, d’après une revue systématique publiée en 2024 dans The Journal of Attention Disorders, si certaines études rapportent une moindre précision de la reconnaissance des émotions chez les personnes ayant un TDAH par rapport aux neurotypiques, elles présentent en moyenne une qualité méthodologique significativement inférieure aux études ne retrouvant aucune différence. De quoi interroger les conditions de production de ces résultats et les biais susceptibles d’influencer leur interprétation.

Les écarts observés dans le TDAH varient fortement selon les conditions expérimentales et tendent à diminuer lorsque sont prises en compte des variables telles que l’attention, les fonctions exécutives ou les caractéristiques des tâches.

Dans cette perspective, une étude publiée dans PLOS One en 2024, utilisant l’eye-tracking chez des enfants avec TDAH, montre que les difficultés de reconnaissance des émotions faciales relèvent de processus distincts, liés notamment à la manière dont l’attention visuelle se porte sur les indices émotionnels du visage, sans corrélation avec les performances en théorie de l’esprit.

Pris ensemble, ces éléments montrent que les différences observées dans le TDAH ne peuvent être réduites à une altération fondamentale des capacités sociales. Elles renvoient plutôt à une interaction complexe entre processus cognitifs, contraintes attentionnelles et contextes d’évaluation. À ce titre, elles illustrent les limites des modèles qui isolent la cognition sociale de ses conditions concrètes d’exercice et tendent à interpréter toute variation comme un déficit.

Camouflage social : survivre dans un monde inadapté

Des stratégies d’adaptation sous contrainte

Parce que leurs différences sont généralement perçues comme des déficits, de nombreuses personnes neurodivergentes développent des stratégies d’adaptation pour éviter d’être stigmatisées. Parmi elles, le camouflage social, qui désigne l’ensemble des comportements par lesquels une personne inhibe, corrige ou dissimule ses traits neurocognitifs afin de se conformer aux attentes sociales dominantes.

Il peut s’agir de contrôler ses expressions émotionnelles, forcer le contact visuel, surveiller son langage corporel ou calquer ses réponses sur celles attendues. Bien que particulièrement étudié dans l’autisme, ce phénomène est également observé dans le TDAH.

Avant tout, ces capacités d’adaptation mettent elles aussi en porte-à-faux les lectures déficitaires de la cognition sociale. Le camouflage social suppose de facto une observation fine des interactions, une anticipation des attentes et un ajustement constant des comportements. Il mobilise des compétences d’interprétation sociale que les modèles classiques décrivent souvent comme altérées. Sans nier les différences, il montre que ces capacités peuvent être mobilisées autrement, impliquant toutefois un coût cognitif important dans une société peu tolérante à la neurodiversité.

Stefan / Pexels

Les stratégies de masquage s’inscrivent ainsi dans un rapport social de contrainte, structuré par la stigmatisation, l’exclusion et des normes implicites. Elles ont des effets majeurs sur la santé mentale et contribuent à la surreprésentation des personnes neurodivergentes dans les troubles psychiatriques.

Un coût psychique immense

Une étude publiée en 2025 dans la revue Scientific Reports (introduite dans le précédent volet de ce dossier) montre que plus une personne présente de traits autistiques, plus son bien-être mental tend à être fragilisé, non pas en raison desdits traits autistiques, mais du fait du camouflage social qui est fortement conditionné par l’exclusion et la stigmatisation.

Au quotidien, le maintien du camouflage implique une vigilance constante et une mobilisation continue des ressources cognitives et émotionnelles. Si les stratégies de masquage protègent à court terme en limitant les discriminations immédiates, leur effet à long terme est dévastateur. Le camouflage peut être source d’épuisement profond, d’anxiété chronique, de troubles dissociatifs d’épisodes de burnout*, d’une augmentation des diagnostics psychiatriques, des idées et des comportements suicidaires.

Un signe de « faible handicap » ?

Une étude publiée dans Molecular Autism en 2025 suggère que le camouflage agit comme un stresseur chronique, avec des effets mesurables sur le plan biologique (augmentation du cortisol à long terme), confirmant qu’il ne s’agit pas seulement d’un vécu subjectif mais d’un processus physiologiquement coûteux.

Malgré cela, le camouflage social est fréquemment perçu comme un indicateur de bonne adaptation, voire comme le signe d’un faible niveau de handicap alors qu’il constitue l’un des principaux facteurs de risque en santé mentale chez les personnes neurodivergentes, en particulier lorsqu’il est mobilisé de manière précoce, prolongée et socialement valorisée.

Cette logique contribue directement aux retards diagnostiques, en particulier chez les femmes, qui développent en moyenne des stratégies de camouflage plus efficaces, ce qui rend leurs difficultés moins détectables et participe à leur invisibilisation. La reconnaissance de la neurodivergence intervient alors fréquemment après des années de suradaptation, lorsque les ressources psychiques sont déjà largement entamées.

* Le burnout autistique désigne un état d’épuisement intense, souvent associé à une aggravation des sensibilités sensorielles, un retrait social et une perte temporaire de certaines capacités. Ses effets sur la santé mentale sont colossaux, plus particulièrement en cas de diagnostic tardif.

Vulnérabilité sociale et exposition aux violences

L’exclusion et le camouflage social qui en découle ne produisent pas seulement une souffrance psychique diffuse ; ils altèrent durablement les conditions d’entrée en relation. Confrontées à des réactions négatives ou disqualifiantes, de nombreuses personnes neurodivergentes en viennent à douter de leur propre perception. Avec le temps, la capacité à poser ses limites, à identifier ses besoins ou à reconnaître ses signaux d’alerte s’affaiblit.

Dans un tel contexte, les logiques d’emprise et de manipulation peuvent facilement s’installer et se maintenir. Le consentement est quant à lui fragilisé, non par incapacité, mais par un environnement qui pousse à se méfier de son propre jugement et à privilégier l’adaptation.

« Une femme autiste sur neuf a été victime de violences sexuelles au cours de sa vie. »

Les personnes autistes sont nettement surreprésentées parmi les victimes de violences, en particulier sexuelles. Une étude publiée en 2022 dans Frontiers in Behavioral Science indique qu’environ une femme autiste sur neuf en a été victime au cours de sa vie.

Des violences à l’intersection des rapports de domination

La mise en cause de la crédibilité des personnes autistes constitue un rouage central de cette vulnérabilité socialement produite. Et la disqualification du récit est encore plus marquée lorsque la personne est une femme ou appartient à une minorité, dans des contextes où les stéréotypes sexistes et racistes fragilisent déjà fortement la reconnaissance de la parole des victimes. L’entrecroisement de ces rapports de domination augmente à la fois l’exposition aux violences et la probabilité qu’elles demeurent impunies.

Les personnes autistes sont aussi plus exposées aux violences institutionnelles, notamment dans les interactions avec la police, la justice ou le système de santé. Leurs difficultés à décoder les attentes sociales, à communiquer selon les codes dominants, ou à gérer les stimuli sensoriels les rendent vulnérables aux malentendus, aux arrestations arbitraires, ou à des soins inappropriés.

Ce risque est encore accru pour les personnes raciséesdont les comportements sont plus facilement construits comme menaçants par des institutions traversées par le racisme – et qui sont déjà davantage exposées aux violences policières.

Les violences multiples subies par les personnes neurodivergentes, de l’enfance à l’âge adulte, marquent durablement leurs trajectoires de vie. La souffrance qui en résulte ne peut être réduite à des vulnérabilités individuelles : elle s’inscrit dans un ordre social qui la produit en grande partie, puis la pathologise, invisibilisant ainsi ses causes.

Le tout dans un contexte où le terme « autiste » continue d’être utilisé comme une insulte, révélant la banalisation de rapports de stigmatisation jusque dans le langage ordinaire. Le prochain volet, qui sera publié jeudi 23 avril 2026, examinera les formes que prennent ces trajectoires dans le temps, ainsi que la manière dont elles s’inscrivent dans une spirale de pathologisation.

Elena Meilune 

Références

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Photo de couverture : femme couvrant son visage avec ses mains / Thegiansepillo sur Pexels

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15.04.2026 à 08:36

Velecta : sauver l’usine et les sèche-cheveux français

Mauricette Baelen

Face à la fermeture annoncée de leur usine, trois acteurs se sont associés pour préserver un savoir-faire industriel français et maintenir l’emploi à Romorantin, en Loir-et-Cher. Entre engagement local, production responsable et valorisation du travail manuel, ils défendent une autre vision de l’industrie mortifère de l’électroménager. [temps de lecture estimé : ~ 7 min] Et […]

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Texte intégral (2215 mots)

Face à la fermeture annoncée de leur usine, trois acteurs se sont associés pour préserver un savoir-faire industriel français et maintenir l’emploi à Romorantin, en Loir-et-Cher. Entre engagement local, production responsable et valorisation du travail manuel, ils défendent une autre vision de l’industrie mortifère de l’électroménager.

[temps de lecture estimé : ~ 7 min]

Et si produire en France n’était plus seulement un rêve arraché à la mondialisation carnassière, mais un acte de résistance accessible ? À Romorantin, dans le Loir-et-Cher, c’est en effet chose faite.

Alors que la fermeture de l’usine de sèche-cheveux Velecta semblait inévitable, salariés et repreneur ont refusé de voir disparaître leur savoir-faire. Face à la logique du tout-délocalisé, de l’obsolescence et du jetable, ils défendent une autre voie : celle d’une industrie ancrée dans son territoire, respectueuse des femmes et des hommes qui la font vivre, et tournée vers le long terme.

Avec toutes autorisation – Velecta

Trois acteurs aux parcours complémentaires – Philippe Melao, ancien cadre en quête d’une entreprise française à reprendre, Rose Gaudet, salariée de l’usine depuis 30 ans, et Aurélien Gauvin, employé depuis 5 ans – unis par un même objectif : sauver leur usine et préserver un savoir-faire industriel local.

Mr Mondialisation : Pouvez-vous nous présenter les parcours de Philippe, Rose et Aurélien qui portent ce combat, ainsi que ce qui les lie personnellement à cette usine ?

Velecta : « Rose Gaudet travaille chez Velecta depuis 30 ans, tandis qu’Aurélien Gauvin y est employé depuis 5 ans. Philippe Melao, de son côté, était cadre salarié dans une autre structure et recherchait une entreprise de fabrication française à reprendre.

Très vite séduit par le professionnalisme de la marque et la fabrication française, lors de sa visite du site, les témoignages de Rose et Aurélien, très positifs à propos de leur entreprise, l’ont clairement convaincu de reprendre l’entreprise. »

Mr Mondialisation : En juin 2025, l’usine allait fermer. Comment avez-vous réussi à constituer cette équipe pour sauver les 17 emplois à Romorantin, alors que tout le monde fuyait ?

Velecta : « Philippe ne connaissait pas Rose et Aurélien au départ. Le dossier lui a été transmis par la CCI pour étude. Après analyse, il a effectué une visite de l’usine. C’est à cette occasion que Rose et Aurélien lui ont proposé de s’associer. Installé à Blois, dans le Loir-et-Cher, il était particulièrement attaché au maintien du site à Romorantin, qu’il connaissait depuis de nombreuses années. »

Mr Mondialisation : Vous avez fait entrer des salariés au capital de l’entreprise. Est-ce, selon vous, la seule manière d’empêcher que des dirigeants éloignés décident du sort des ouvrières ?

Velecta : « C’était en tout cas la seule solution pour sauver les emplois, puisqu’aucune autre offre de reprise n’existait. Ce choix permettait également de préserver le savoir-faire et d’en assurer la transmission aux générations futures pour éviter toute délocalisation supplémentaire, dans un contexte où clairement, nous n’en avons pas besoin. Le local offre de belles perspectives et il faut miser là-dessus pour préserver notre indépendance et notre autonomie industrielle. »

Avec toutes autorisations – Velecta

Mr Mondialisation : Aujourd’hui, presque tous les sèche-cheveux viennent de Chine. Pourquoi vous obstiner à fabriquer en France alors que c’est plus difficile ?

Velecta : « C’est avant tout un choix de convictions personnelles, disons d’éthiques. Déjà, la marque est reconnue en France par les professionnels de la coiffure et c’est dommage de perdre cette expertise et cette reconnaissance, et aussi cette clientèle finalement, qui compte sur nous.

« C’est avant tout un choix de convictions personnelles, disons d’éthiques. »

Par ailleurs, de plus en plus de personnes veulent acheter des produits fabriqués localement, en circuit court. Ces produits offrent généralement des conditions de travail décentes pour les salariés, ce qui est plus rarement le cas dans des pays comme l’Inde, la Chine ou le Pakistan, pour ne citer qu’eux. Le savoir-faire, quant à lui, est ancré à Romorantin, gardons-le bien au chaud. »

Mr Mondialisation : Si vous étiez partis, Romorantin aurait perdu un savoir-faire historique. Votre installation est-elle un acte de résistance face à l’abandon des petites villes ?

Velecta : « Lors d’une reprise, il est essentiel de rester là où se trouve le savoir-faire. Tout était finalement déjà en place. Le savoir-faire est entre les mains de nos salariées. Ce sont les Romorantines qui font la richesse de Velecta.

Dans un territoire en difficultés économiques comme celui-ci, maintenir l’emploi local est clairement un acte de résistance face à la polarisation économique des grandes-villes. Pourquoi ce besoin de centralisation excessive ? »

Romorantin-Lanthenay (Loir-et-Cher). Source : wikicommons

Mr Mondialisation : Vous annoncez des appareils qui peuvent durer jusqu’à 27 ans. Est-ce votre manière de dire “stop” à une société qui pousse à jeter pour racheter en permanence ?

Velecta : « En fait, nous avons un savoir-faire assez ancien. Avant, les produits électro-ménagers duraient longtemps, et étaient généralement de bien meilleure qualité. Aujourd’hui, l’heure est au tout jetable. On a voulu revenir aux produits solides, tout simplement.

« Les produits sont garantis 2 ans et réparables pendant 10 ans, mais l’expérience montre qu’ils peuvent durer bien plus longtemps. »

Cette approche s’oppose à la logique d’obsolescence programmée, qui va à l’encontre des valeurs de Velecta. Qui plus est, nos produits sont destinés à un usage professionnel, et ces salons de coiffures nous font confiance. »

Mr Mondialisation : Dans vos ateliers, vous réparez tout, même après la garantie. Cherchez-vous à démontrer qu’un objet ne devrait jamais devenir un déchet ?

Velecta : « L’objectif est de créer un cercle vertueux dès la conception des produits et de revenir au réparable. Le recyclage est intégré au processus de fabrication, notamment grâce à l’utilisation de matériaux mono-matière facilitant leur traitement. C’est une donnée capitale à laquelle peu de personnes pensent. Tout produit qui fonctionne en alliage n’est généralement pas recyclable.

De plus, les emballages sont éco-conçus pour limiter les déchets, et les nouveaux modèles intègrent des plastiques recyclés. »

Mr Mondialisation : Vous travaillez avec des partenaires locaux comme Orcaplast. Est-ce, selon vous, la seule manière de produire sans alourdir l’impact environnemental lié aux transports ?

Velecta : « Nous avons fait des choix pour la durabillité, la réparabilité et la fabrication locale : le choix de fournisseurs situés à moins de trois heures de l’entreprise permet de réduire significativement les émissions de CO₂ et l’empreinte carbone.

Cet engagement constitue également un argument fort pour une partie de la clientèle. Cela change complètement la donne des produits, dont la matière première vient de tel pays, la conception faite ailleurs, l’assemblage dans un autre endroit… Au final le produit fait le tour du monde pour ne plus fonctionner dans les deux ans qui suivent. »

Mr Mondialisation : Dans votre usine, chaque employ(é)e sait fabriquer un produit du début à la fin. Est-ce une façon de redonner de la fierté et de la liberté au travail manuel ?

Velecta : « Velecta fonctionne comme une entreprise familiale. Les 17 salarié(es) se sont mobilisé(es) ensemble et forment un collectif soudé. Les conditions de travail sont pensées pour être vivable, sans travail à la chaîne, avec une attention particulière portée à l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Le savoir-faire manuel de chacun est valorisé au quotidien. »

Mr Mondialisation : Vos recherches visent notamment à éviter les douleurs physiques chez les coiffeurs. La santé humaine compte-t-elle désormais davantage que la vitesse de production ?

Velecta : « La réduction des troubles musculo-squelettiques est au cœur de la conception des produits. L’objectif est de ne pas nuire à la santé des coiffeurs comme des utilisateurs. Cette attention s’applique également en interne, avec une organisation du travail sans chaîne de production et une vigilance portée au bien-être des salariés. »

Mr Mondialisation : Avec votre nouveau modèle, l’Iconic TGR 1.7, quel message souhaitez-vous adresser à ceux qui affirment qu’on ne peut plus rien fabriquer en France ?

Velecta : « L’entreprise se veut la preuve que la fabrication française a toujours un avenir. Ce modèle, présent sur le marché depuis plus de dix ans en France comme à l’international, continue de séduire. Il démontre qu’il est possible de produire en France, dans de bonnes conditions de travail, tout en valorisant un savoir-faire reconnu. »

Mr Mondialisation : Certains estiment que fabriquer des sèche-cheveux en France est un combat perdu d’avance, voire réservé à une clientèle aisée. Que répondez-vous à ceux qui pensent que l’écologie et le made in France sont incompatibles avec les budgets des classes populaires ?

Velecta : « Les produits Velecta ne se positionnent pas sur le segment du luxe et restent moins chers que certaines grandes marques, comme Dyson, dont les prix peuvent atteindre 400 euros pour une fabrication à l’étranger.

Avec une gamme située entre 120 et 250 euros et une durée de vie plus longue, le rapport qualité-prix s’inscrit dans le temps et dans la réparabilité. Cette approche repose sur un mode de consommation durable, éloigné du jetable. Pour les budgets plus modestes, il s’agit d’un investissement transmissible : certains clients utilisent encore des appareils achetés par la génération précédente. »

– Propos recueillis par Mauricette Baelen


Photo de couverture : Velecta

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14.04.2026 à 06:00

« La Terre de mon grand-père » : l’amour des arbres et de la vie

Mr Mondialisation

En 2016, Martin Esposito sortait le touchant documentaire « Le Potager de mon grand-père » où le petit-fils y avait redonné vie au potager de son aïeul grâce aux gestes et aux connaissances que celui-ci lui transmettait. C’est désormais un défi bien plus ambitieux que Papi lui réserve : planter une colline entière d’arbres. Un […]

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Texte intégral (1660 mots)

En 2016, Martin Esposito sortait le touchant documentaire « Le Potager de mon grand-père » où le petit-fils y avait redonné vie au potager de son aïeul grâce aux gestes et aux connaissances que celui-ci lui transmettait. C’est désormais un défi bien plus ambitieux que Papi lui réserve : planter une colline entière d’arbres. Un héritage d’une vie, la transmission d’un rêve, d’un savoir, irrigués d’une tendre affection filiale.

[Temps de lecture estimé : ~ 3 min]

Dix années ont passé depuis « Le Potager de mon grand-père » et Martin est resté proche de son grand-père, à Caussols, dans les Alpes-Maritimes, ainsi qu’il nous le confie : « Nous ne nous sommes jamais quittés après « Le Potager de mon grand-père » mais certains sont partis en chemin dans cette aventure. J’ai juste continué à filmer, à le suivre. »

Un retour à la terre, dix ans après

Si pour le spectateur « La Terre de mon grand-père » fait office de retrouvailles, pour Martin et son grand-père, la vie a suivi son cours, les saisons ont passé, une à une, à leur rythme. Aujourd’hui, Papi a un rêve qu’il confie à Martin : il va lui léguer des hectares de terrain sur une colline pour la planter entièrement d’arbres. « Tu as l’air un peu angoissé, t’es livide ! » s’exclame Papi alors que Martin reste muet sous le choc de la révélation. Et à la place de Martin, n’importe qui aurait très certainement fait la même tête !

Cette colline, Papi la voit recouverte d’une forêt. Et c’est cette espérance qu’il transmet à Martin. Ensemble, ils vont planter, une à une, les graines de la vie, sur plusieurs générations. Une métaphore symbolique pour Martin : « La métaphore de la colline, d’une certaine façon, est le chemin vers le sommet. Et quand mon grand-père parle de recouvrir cette colline, c’est de ramener à nouveau la vie symboliquement.

Le berger est simplement un homme qui passe. Mais l’arbre lui s’enracine, il s’ancre à travers le sol, des pierres, il survit et donne la vie. Il accueille les oiseaux et toutes sortes d’animaux, il nous fait respirer. L’arbre va grandir pour donner, comme un père, des repères et je pense qu’aujourd’hui nous en avons besoin, moi le premier. »

Habiter la terre sans la posséder

Et cette vie, Martin n’imagine pas se l’approprier, quand bien même les terres sur lesquelles elle va naître lui appartiennent légalement :  « On vous donne une terre, mais c’est la terre qui vous accepte ou pas. C’est un patrimoine national. Si même sur le papier ce sont mes terres, fondamentalement, je n’en suis que le gardien. Ces terres sont le repaire de beaucoup de monde et j’en suis fier, car finalement rien ne nous appartient vraiment. »

2026 © Mother and Sun Distribution

Alors Martin et son grand-père vont planter des arbres, pour un dessein qui ira bien au-delà de leurs propres vies et une simple satisfaction personnelle. Pour mener cette tâche à bien, Papi a aussi acheté un mobile-home. Ainsi, ils seront au plus près de la colline. De cette période de plantation, Martin nous confie qu’elle « ne s’est pas organisée, elle a juste suivi son cours, les saisons, la vie. » 

Apprendre, planter, recommencer

Le premier arbre que Papi lui fait planter sera un châtaignier. D’autres essences (pommier, poirier, noyer), qu’ils choisiront ensemble, s’enracineront dans cette terre. Martin a d’ailleurs du mal à les reconnaître quand Papi lui demande de les identifier. « Ça fait rien, on apprend. Tu crois que moi j’ai appris comme ça ? Mon grand-père m’a montré 30 000 fois les choses. »

Le savoir de Papi hérité de son propre grand-père se transmet au petit-fils : « Pierre par pierre, arbre par arbre, tout viendra petit à petit. » 

2026 © Mother and Sun Distribution

Les arbres revêtent une signification particulière pour Martin : « Depuis mon plus jeune âge, les arbres ont toujours fait partie de ma vie. Mais d’une manière naïve j’ai voulu partager ce retour essentiel et cette redécouverte à travers ce que je filme. » Caméra à l’épaule, Martin immerge le spectateur au cœur de son aventure et surtout de ses émotions.

L’amour comme fil invisible

On ne peut que ressentir toute l’affection profonde que se portent le petit-fils et son grand-père. C’est avec la même délicatesse que Martin filme l’idylle naissante – et qu’il a un peu poussée ! – entre Papi et sa voisine Marie. Sur la colline, les saisons défilent, Martin transporte de l’eau, plante les arbres, l’amour s’épanouit entre Papi et Marie.

Alors que la caméra dévoile ces moments intimistes, on se demande ce que Papi pense de devenir le héros du documentaire de son petit-fils. Est-ce que cela a un impact sur sa vie ? « Non cela ne change rien à sa vie car pour lui les héros ce sont les inconnus. » nous répond Martin. « Pour moi, les vrais héros sont dans la vraie vie. C’est pour cela que la réalité dépasse la fiction et parfois elle est plus magique dans ce monde qui change. 

Dans un monde qui vacille, ce qui reste

Un monde qui change, sans doute et pas toujours comme on le souhaiterait. Mais la nature et les liens qui unissent les individus demeurent, de génération en génération, à condition de les cultiver. Et l’amour est le plus puissant des engrais. Le film de Martin en est un vibrant témoignage.

Le dernier mot appartient à Papi, à travers la bouche de Martin : « « J’ai, après tout ce temps, compris que je suis un peu comme un arbre et que l’on peut s’appuyer contre moi pour ne pas tomber »… Voilà ce que mon grand-père m’a dit. Il y a quelques jours mon grand-père m’a aussi dit : « Maintenant que tu as compris certaines choses, alors en 2027, tu comprendras … », je lui ai dit « comprendre quoi ? ». Il m’a souri… »

Il faudra attendre quelques mois pour découvrir les 2 volets suivants de « La terre de mon grand-père » et comprendre à notre tour…

La Terre de mon grand-père (Partie 1 : L’Héritage) de Martin Esposito est distribué par Mother & Sun, au cinéma ce 22 avril.

Merci à Martin Esposito d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

– S. Barret


Photo de couverture : 2026 © Mother and Sun Distribution

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13.04.2026 à 08:00

Flambée des prix des carburants : quelles solutions ?

Simon Verdiere

Faire le plein est devenu un luxe pour des millions de Français. Depuis le début de la guerre en Iran, déclenchée par les États-Unis et Israël, les prix du carburant ont atteint des niveaux inédits. Face à cette situation, les réponses de l’État restent largement insuffisantes et mettent en lumière une dépendance structurelle aux énergies […]

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Texte intégral (2352 mots)

Faire le plein est devenu un luxe pour des millions de Français. Depuis le début de la guerre en Iran, déclenchée par les États-Unis et Israël, les prix du carburant ont atteint des niveaux inédits. Face à cette situation, les réponses de l’État restent largement insuffisantes et mettent en lumière une dépendance structurelle aux énergies fossiles.

[Temps de lecture estimé : ~ 5 min]

Les prix à la pompe ont déjà battu tous les records de l’Histoire française. Un contexte qui n’est pas sans rappeler celui connu en 2022 lors des débuts de l’invasion en Ukraine. Et comme il y a quatre ans, cette situation interroge sur les moyens de protéger la population. Tour d’horizon des solutions possibles.

Spéculation et impérialisme au cœur du débat

Les causes de l’augmentation des prix du carburant découlent bien souvent de visées impérialistes de géants, comme la Russie ou les États-Unis, ainsi que chacun a pu l’observer avec les guerres à l’origine des crises pétrolières les plus récentes.

Mais c’est bien le fonctionnement du système capitaliste et de la mondialisation qui entraîne ces hausses, via les marchés financiers et la spéculation. De facto, ce phénomène n’a rien à voir avec une raréfaction du produit, puisqu’aucune pénurie n’a été constatée. Il existe en effet des réserves colossales sont loin d’être épuisées depuis le début du conflit en Iran.

Une mécanique de superprofits

Néanmoins, plusieurs stations ont pu se retrouver à sec à cause d’effets d’aubaine organisés par des entreprises comme TotalEnergies. Cette dernière a en effet vendu du carburant à prix bloqué pendant quelque temps, mais il s’agissait de stock antérieur acheté massivement avant cette augmentation.

En fin de compte, y compris à ce prix, le géant français réalisait donc toujours d’immenses bénéfices. En mars, il a, par exemple, engrangé pas moins d’un milliard de dollars de profits, d’autant que les marges de ces mêmes compagnies ne cessent de progresser depuis plusieurs années. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, les grandes compagnies pétrolières effectuent, en outre, en moyenne 81,4 millions d’euros de gains par jour, selon Greenpeace.

Des conséquences dramatiques pour la population

Et à l’autre bout de cette chaîne, c’est à nouveau la population qui en paie le prix. Comme l’a d’ailleurs démontré le député Hadrien Clouet, cette augmentation est si élevée que le coût moyen des trajets professionnels d’un travailleur au SMIC revient à effacer deux ans de hausse du salaire minimum.

Pour les ménages ruraux, les augmentations sont même bien plus corsées, puisque ceux-ci n’ont pas la possibilité d’emprunter davantage les transports en commun. Le surcoût peut alors grimper jusqu’à 120 € par mois.

Pour les plus pauvres, les conséquences peuvent être terribles, dans tous les domaines, d’autant plus que ces hausses risquent de se répercuter sur l’ensemble de l’économie, à commencer par le secteur de l’énergie. Pour les professionnels, dépendant d’un véhicule, la facture est tout aussi salée. Certaines infirmières libérales ne peuvent d’ailleurs plus se déplacer et des patients se retrouvent en défaut de soin.

Un problème de taxes ?

Pour une part du spectre politique, notamment le Rassemblement National, la solution à cette crise serait tout simplement de baisser les taxes sur les carburants. Le parti d’extrême droite propose même de réduire le taux de TVA sur tout le secteur de l’énergie à 5,5 %.

En plus d’être illégale du point de vue du droit européen, cette mesure engendrerait surtout un trou colossal pour les caisses de l’État estimé entre 12 et 17 milliards d’euros par an. Si l’on se fie au coût moyen de la rénovation thermique d’un logement établi d’après un rapport du Sénat, cette somme pourrait servir à financer les travaux de pas moins de 400 000 passoires thermiques chaque année.

Une fausse bonne idée

Un rapide calcul démontre que ces fonds pourraient servir à la rénovation de l’intégralité des logements concernés (environ 4,8 millions), en douze ans. Or, d’après une étude, à peine un tiers de ces réhabilitations permettrait une économie sociale et sanitaire de l’ordre de 9,6 milliards par an.

Bien investi, l’argent issu de ces taxes engendrerait donc une épargne substantielle pour les Français, d’autant plus qu’une habitation correctement isolée coûte trois fois moins cher à chauffer qu’une passoire thermique dans des conditions similaires. Et même en dehors du secteur de l’énergie, ces 15 milliards représenteraient des dizaines de milliers de postes d’enseignants ou de soignants dans une conjoncture où les Français en ont grandement besoin.

PS et Écologistes dans la roue du gouvernement

Du côté du camp présidentiel, on a plutôt préconisé la mise en place d’aides ponctuelles en direction de secteurs très restreints, ne représentant que 70 millions d’euros. Un dispositif qui est cependant loin de répondre à la détresse de toutes les personnes touchées de plein fouet par cette crise.

Du côté du PS, la mue libérale se poursuit, puisque le mouvement d’Olivier Faure s’est contenté de réclamer des chèques énergie pour les plus précaires. Sans grande surprise, la patronne des écologistes, Marine Tondelier, lui a emboîté le pas, prônant des subventions ciblées pour les moins aisés.

Les deux partis renient ainsi le programme du Nouveau Front Populaire qu’ils avaient pourtant signé deux ans auparavant et qui portait le blocage des prix comme première mesure. Pire, Marine Tondelier est allée jusqu’à dire qu’elle s’opposait à ce dispositif parce qu’il allait « coûter de l’argent à l’État », oubliant, ou feignant d’oublier qu’il serait entièrement à la charge des pétroliers.

Le blocage des prix plus efficace ?

Le blocage des prix, outil phare du projet de la France Insoumise, reprise par le NFP, est, en effet, revenu sur le devant de la scène. Le parti de Jean-Luc Mélenchon propose ainsi de plafonner le prix et d’encadrer les marges des distributeurs. De cette manière, le tarif du carburant pourrait être maintenu proche de son montant d’avant-crise. Une solution déjà utilisée par le passé en 1990 lors de la guerre du Golfe.

Dans ce scénario, l’État éviterait un coût budgétaire direct, en faisant porter le coût de cette spéculation sur les grandes entreprises, ce qui paraît logique tant leurs profits se sont avérés considérables dans un contexte de restrictions généralisées.

Se projeter sur le long terme

Dans tous les cas, toutes ces mesures ne représenteraient que des solutions d’urgence pour répondre à une crise prévisible qui n’a malheureusement une nouvelle fois pas été anticipée. Elle symbolise d’ailleurs à la perfection la dépendance de cette époque aux énergies fossiles.

Ainsi, c’est d’abord le secteur de la mobilité qui peut être remis en cause tant il tourne intégralement autour de la voiture. Dans ce cadre, l’inégalité entre les zones urbaines, où il existe des alternatives, et les territoires ruraux est assez criante.

Vers une électrification massive ?

En effet, en plus d’être plus polluantes, les ressources fossiles ne sont pas présentes sur le sol français, ce qui pose un clair problème de souveraineté, comme le démontre cette guerre en Iran. Dans les faits, si les approvisionnements en pétrole vers la France cessaient, le pays pourrait se retrouver très rapidement à genoux.

À ce titre, la question de l’électrification du réseau automobile entre sans aucun doute dans le débat public. Même si, d’un point de vue environnemental, cette solution est loin de représenter un miracle, elle aurait le mérite de s’appuyer sur une énergie facile à produire sur place.

Repenser notre mode de vie

Pour ce faire, il faudrait cependant développer massivement les énergies renouvelables, et surtout tendre vers plus de sobriété dans tous les domaines : transports, logement, industrie, mobilité, etc. Comme le montre le paradoxe de Jevons, les gains d’efficacité énergétique peuvent conduire à une hausse globale des consommations, en s’ajoutant aux usages existants plutôt qu’en les remplaçant. Dans ce cadre, pour arracher tous ces secteurs à la volonté des marchés financiers, il deviendrait nécessaire de recréer de grands pôles publics de l’énergie.

Dès lors, la nationalisation de société comme TotalEnergies pourrait prendre tout son sens. Dans la même veine, ce genre de mesure devrait s’accompagner d’un véritable contrôle sur les entreprises de transports en commun, d’électricité ou de gaz. Et ce, afin d’offrir des alternatives concrètes au « tout voiture », aux déplacements inutiles et aux consommations évitables. Une planification de long terme qui sort de la logique de profit, au bénéfice de toutes et tous.

– Simon Verdière


Source photo de couverture : station essence / Louis Concorde sur Flickr

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12.04.2026 à 06:00

Deepfakes, chats et fourrure : les 10 bonnes nouvelles

Mauricette Baelen

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine. 1. Le Parlement européen approuve l’interdiction des deepfakes sexuels par IA Les eurodéputés ont voté à une large majorité l’interdiction des outils d’IA permettant de créer des images sexuelles ou de “nudifier” une personne […]

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Texte intégral (922 mots)

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 bonnes nouvelles à ne surtout pas manquer cette semaine.

1. Le Parlement européen approuve l’interdiction des deepfakes sexuels par IA

Les eurodéputés ont voté à une large majorité l’interdiction des outils d’IA permettant de créer des images sexuelles ou de “nudifier une personne identifiable sans son consentement. Le texte, qui vise notamment les usages liés à Grok sur X, doit désormais être négocié avec le Conseil de l’UE. (Toute l’Europe)

2. L’université de Strasbourg instaure un congé menstruel

Dès la rentrée 2026, les étudiantes souffrant de règles douloureuses pourront s’absenter sans pénalité avec certificat médical, avant la mise en place prévue en 2027 de dix jours de congé menstruel annuels sans justificatif. (France Info)

3. La Suède impose un suivi quotidien renforcé pour le bien-être des chats

La Suède oblige les propriétaires à vérifier l’état de leur chat au moins deux fois par jour et à lui assurer un contact social régulier, afin de prévenir stress, isolement et négligence. Cette réglementation, assortie de sanctions, fait du bien-être félin une obligation légale et relance le débat européen sur la protection animale. (Le Fonds Saint-Bernard)

4. La Fashion Week d’Islande bannit la fourrure après des révélations sur des élevages de visons

La Fashion Week de Reykjavik adopte une politique sans fourrure après la diffusion d’images d’infiltration montrant blessures, cadavres et graves souffrances dans des élevages de visons islandais. Cette décision aligne l’événement sur d’autres grandes capitales de la mode et relance la pression pour une interdiction nationale de l’élevage à fourrure. (Humane World for Animals)

5. Une pétition européenne veut inscrire le droit à l’alimentation dans la loi

Près de 300 organisations ont lancé une initiative citoyenne européenne pour faire reconnaître le droit à une alimentation saine et durable, avec l’objectif d’imposer des indicateurs de suivi et une meilleure protection des agriculteurs comme des consommateurs face aux déséquilibres du système alimentaire. (La Relève et la Peste)

6. Au Brésil, Lula fait reculer la faim

Le Brésil a fortement réduit l’insécurité alimentaire grâce au retour des aides sociales, des cantines scolaires, des achats publics auprès de l’agriculture familiale et de plans alimentaires locaux, relancés depuis le retour de Lula au pouvoir. (La Relève et la Peste)

7. Les États-Unis investissent 150 millions dans la recherche sans animaux

Le NIH a annoncé un investissement record de 150 millions de dollars pour développer des méthodes de recherche biomédicale sans expérimentation animale, comme les organes sur puce, les tissus 3D et les simulations par IA. (Humane World Blog)

8. Protéger 30 % du Canada avec des parcs et aires marines

Le premier ministre canadien Mark Carney a présenté un plan de 3,8 milliards de dollars pour créer de nouveaux parcs et aires marines afin de protéger 30 % du territoire d’ici 2030, avec l’appui attendu du secteur privé.(Radio-Canada)

9. En Belgique, 140 mares vont être recréées pour restaurer les zones humides

Le parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse va creuser 140 mares d’ici fin 2026 pour reconstituer un réseau de zones humides essentiel à 40 % de la biodiversité, en forêt comme dans les paysages agricoles. Ce projet vise notamment à soutenir amphibiens, chauves-souris et espèces emblématiques comme la cigogne noire. (RTBF)

10. En Centrafrique, un centre local ouvre un accès inédit à la justice pour les Ba’aka

À Bayanga, près du complexe protégé de Dzanga-Sangha, un centre des droits humains a traité 880 dossiers depuis 2022 et aide les populations autochtones Ba’aka à accéder à la justice, aux papiers d’identité et à la vie publique. Ce dispositif local, né dans un contexte de tensions entre conservation et droits autochtones, s’impose comme un outil de médiation et de paix sociale. (Mongabay)

* Image de couverture : Unsplash

– Mauricette Baelen

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11.04.2026 à 06:00

Gaza, flotille et Bagayoko : les 10 actus de la semaine

Mauricette Baelen

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine. 1. Silence médiatique autour d’accusations de torture à Gaza Une chronique d’Arrêt sur images relaie le témoignage d’une famille gazaouie accusant l’armée israélienne d’avoir détenu et torturé un enfant de 2 ans, tout en pointant […]

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Texte intégral (1045 mots)

Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actu ? Voici 10 infos à ne surtout pas manquer cette semaine.

1. Silence médiatique autour d’accusations de torture à Gaza

Une chronique d’Arrêt sur images relaie le témoignage d’une famille gazaouie accusant l’armée israélienne d’avoir détenu et torturé un enfant de 2 ans, tout en pointant l’absence de reprise de cette affaire par les grands médias français. Le texte interroge ainsi les mécanismes d’invisibilisation médiatique du conflit. (Arrêt sur images)

2. Flottille pour Gaza depuis Marseille

Une vingtaine de voiliers ont quitté l’Estaque à Marseille avec à leur bord des militants pro-palestiniens déterminés à rejoindre Gaza pour tenter de briser le blocus israélien et acheminer des vivres. L’opération, préparée depuis plusieurs semaines, se veut à la fois humanitaire et symbolique. (Marsactu)

3. Des milliers de personnes soutiennent Bally Bagayoko face aux attaques racistes

Des milliers de personnes se sont rassemblées à Saint-Denis en soutien au maire Bally Bagayoko après des propos racistes visant son élection, tandis que l’édile a porté plainte et dénoncé le silence de l’exécutif. Plusieurs figures de gauche ont participé à ce rassemblement contre le racisme et l’extrême droite. (La Relève et la Peste)

4.Trêve sous tension : l’Iran menace après les frappes israéliennes au Liban

Malgré le cessez-le-feu entre Washington et Téhéran, Israël poursuit ses frappes au Liban, exclu de l’accord selon les États-Unis et Israël. Téhéran menace de riposter, tandis que plus de 250 morts en une journée au Liban fragilisent déjà la trêve.(Reuters)

5. Un gendarme de la Garde républicaine porte plainte après une lettre raciste

Le parquet de Paris a ouvert une enquête après la plainte d’un gendarme de la Garde républicaine, qui dénonce six années de discriminations et la réception d’une lettre anonyme raciste dans sa caserne parisienne. L’affaire relance les soupçons de racisme au sein de cette unité d’élite. (Mediapart)

6. En Antarctique, un navire de Paul Watson heurte un chalutier de pêche au krill

Le navire Bandero, lié à Paul Watson et Sea Shepherd France, est entré en collision avec un chalutier norvégien pêchant le krill en Antarctique lors d’une action contre cette industrie jugée destructrice pour l’écosystème. Aucun blessé n’est signalé, malgré de vives accusations croisées entre militants écologistes et armateur. (Reporterre)

7. L’Ordre des médecins épinglé pour dépenses contestées et graves défaillances

Un rapport provisoire de l’Inspection générale des finances dénonce des dépenses immobilières jugées injustifiées et des manquements dans le contrôle de médecins signalés comme dangereux, notamment à Grenoble. Plusieurs familles accusent l’Ordre d’avoir protégé un chirurgien mis en cause au détriment des patients. (franceinfo)

8. Des propriétaires contournent l’encadrement des loyers avec de faux baux de résidence secondaire

Dans plusieurs grandes villes, des bailleurs imposent illégalement des baux « code civil » réservés aux résidences secondaires pour échapper au plafonnement des loyers et réduire les droits des locataires. Cette pratique, facilitée par certaines plateformes, expose les occupants à des loyers excessifs, sans APL ni protections classiques. (StreetPress)

9. Après la trêve, l’Iran affiche sa résilience malgré des pertes massives

Malgré des destructions militaires, civiles et la mort de plusieurs hauts responsables, l’Iran revendique une « grande victoire » après le cessez-le-feu avec Washington et aborde les négociations en position de résistance, notamment sur Ormuz et le nucléaire. Le régime, affaibli mais toujours solide, mise sur sa capacité de nuisance régionale et la cohésion de son appareil sécuritaire. (franceinfo)

10. Giorgia Meloni fragilisée par ses contradictions au pouvoir

Après trois ans et demi au pouvoir, la popularité de Giorgia Meloni recule sur fond de scandales, d’échec relatif de sa politique migratoire et de tensions autour des libertés culturelles, des droits des femmes et des minorités. Son gouvernement apparaît davantage marqué par une continuité économique libérale et des offensives symboliques que par la rupture promise. (Politis)

* Visuel de couverture : Instagram de Bally Bagayoko

– Mauricette Baelen

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10.04.2026 à 06:00

Macareux moines : une hécatombe sur la façade atlantique

Mr Mondialisation

Le macareux moine, emblème des côtes bretonnes, a fortement décliné ces derniers mois, avec des épisodes d’échouages massifs. Camille Robert, coordinatrice nationale du Réseau Echouage Oiseaux Marins sur la façade Atlantique (REOMA) et membre de l’association de la protection des oiseaux (LPO) raconte. [Temps de lecture estimé : ~ 5 min] Chaque hiver, les côtes […]

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Texte intégral (2848 mots)

Le macareux moine, emblème des côtes bretonnes, a fortement décliné ces derniers mois, avec des épisodes d’échouages massifs. Camille Robert, coordinatrice nationale du Réseau Echouage Oiseaux Marins sur la façade Atlantique (REOMA) et membre de l’association de la protection des oiseaux (LPO) raconte.

[Temps de lecture estimé : ~ 5 min]

Chaque hiver, les côtes françaises révèlent une réalité souvent invisible en mer : celle de la mortalité des oiseaux marins. 

Cette année, l’échouage de plusieurs dizaines de milliers de macareux moines sur la façade atlantique a particulièrement marqué les esprits, suscitant de nombreuses interrogations sur l’ampleur du phénomène, ses causes et ses conséquences. Elle a aussi suscité une mobilisation sans précédent de bénévoles prêts à se relayer de jour comme de nuit pour sauver l’oiseau marin, emblème de la Ligue de Protection des Oiseaux. 

Si ces images des échouages impressionnent, elles ne représentent pourtant qu’une partie de la réalité. Les oiseaux retrouvés sur le littoral ne sont que la fraction visible d’une mortalité qui se joue en mer, largement difficile à quantifier. Derrière cet épisode, se dessinent des mécanismes complexes, mêlant conditions météorologiques, disponibilité des ressources alimentaires et dynamiques océaniques.

Cet événement, bien que rare, n’est pas inédit. Il s’inscrit dans une série d’épisodes similaires déjà observés par le passé – comme l’épisode de 2014 et interroge sur le rôle possible de facteurs environnementaux plus larges, notamment dans un contexte de changements globaux. Pour Mr Mondialisation, nous avons eu la chance d’échanger avec Camille Robert, de la LPO, dû à sa forte chasse en Bretagne.

Mr Mondialisation : Pouvez-vous vous présenter svp ? 

Camille : « Je suis Camille Robert, coordinatrice nationale du Réseau Echouage Oiseaux Marins sur la façade Atlantique (REOMA). Je travaille dans l’équipe Mer et Littoral au sein du service de réduction des pressions sur la biodiversité à la LPO France. »

Mr Mondialisation : Peut-on estimer le nombre réel de macareux morts ?

Camille : « Environ 41 000 oiseaux ont été retrouvés échoués sur la façade atlantique française. Toutefois, il est difficile d’estimer le nombre réel d’individus morts en mer. Les oiseaux retrouvés sur le littoral ne représentent que la partie visible du phénomène.

Une estimation plus précise nécessiterait l’utilisation de modèles de dérive inverse – similaires à ceux développés pour les mammifères marins – et dépend de nombreux facteurs : flottabilité des cadavres, courants, vents ou encore conditions climatiques. Nous ne sommes qu’au début de l’analyse de ce phénomène. »

Mr Mondialisation : Cet épisode est-il exceptionnel ?

Camille : « Un événement très similaire avait déjà été observé en 2014, avec près de 43 000 macareux échoués sur les côtes françaises.

Si ces chiffres peuvent paraître impressionnants, ce type de phénomène n’est pas totalement inédit, mais il reste relativement rare. La visibilité de ces mortalités massives est en grande partie conditionnée par les tempêtes et les courants, qui favorisent l’arrivée simultanée d’un grand nombre de cadavres sur le littoral.

En réalité, une vague de mortalité des macareux se produit probablement chaque année en mer, mais elle passe souvent inaperçue car les oiseaux ne sont pas systématiquement poussés vers les côtes. Les échouages massifs rendent simplement ces phénomènes visibles, offrant aux scientifiques l’occasion d’étudier et de documenter les causes et l’ampleur de ces pertes.

Cette perspective rappelle que ces épisodes, bien que spectaculaires, s’inscrivent dans un cycle naturel de mortalité qui se joue en grande partie hors de notre regard. »

Echouages de macareux à Seignosse – Avec toutes autorisations – Lionel Camblanne

Mr Mondialisation : Quelles sont les causes les plus probables ?

Camille : « Les analyses menées ont permis d’écarter la piste de la grippe aviaire. Les examens montrent des oiseaux maigres à très maigres, avec une perte de masse pouvant atteindre 30 à 50 %, ainsi qu’un état de déshydratation et un contenu digestif vide. Ces éléments orientent vers une hypothèse d’épuisement physiologique.

Les tempêtes pourraient avoir modifié la répartition des ressources alimentaires, en les rendant moins accessibles, notamment car situées plus en profondeur. Les macareux, qui plongent généralement à une dizaine de mètres (mais peuvent atteindre jusqu’à 60 mètres), auraient ainsi rencontré des difficultés accrues pour se nourrir, en particulier les individus les moins expérimentés.

Un lien direct avec une diminution globale des ressources halieutiques ne peut toutefois pas être établi à ce stade. »

Mr Mondialisation : Les tempêtes suffisent-elles à expliquer la situation ?

Camille : « Non, les tempêtes à elles seules ne permettent pas d’expliquer l’ampleur des échouages observés. Elles constituent un facteur important, mais s’inscrivent dans un ensemble de mécanismes qui ont probablement agi simultanément.

« Les conditions météorologiques […] peuvent d’une part fragiliser les individus en augmentant leurs dépenses énergétiques, et d’autre part favoriser l’échouage des cadavres en les poussant vers le littoral. »

Les conditions météorologiques, notamment la succession de tempêtes, peuvent d’une part fragiliser les individus en augmentant leurs dépenses énergétiques, et d’autre part favoriser l’échouage des cadavres en les poussant vers le littoral. Elles rendent ainsi le phénomène plus visible, sans nécessairement en être l’unique cause.

D’autres facteurs entrent en jeu. L’âge des individus, par exemple, peut influencer leur capacité à faire face à des conditions difficiles, les oiseaux les plus jeunes étant généralement moins expérimentés pour accéder à des ressources alimentaires devenues moins disponibles ou plus difficiles d’accès. La répartition des ressources alimentaires constitue également un élément clé.

Enfin, des modifications plus larges des courants océaniques peuvent aussi intervenir, en influençant la distribution des masses d’eau et, par conséquent, celle des ressources alimentaires. »

Macareux se nourrissant de lançons. source : unsplash

Mr Mondialisation : Le changement climatique joue-t-il un rôle ?

Camille : « Le changement climatique peut être considéré comme un facteur aggravant, même s’il ne peut pas, à lui seul, expliquer l’événement observé.

Ces changements peuvent rendre les proies moins accessibles, en les déplaçant vers d’autres zones ou à des profondeurs différentes, ce qui complique leur exploitation, en particulier pour les individus les plus vulnérables. Dans ce contexte, le changement climatique peut accentuer des déséquilibres déjà existants et augmenter la probabilité d’épisodes de mortalité comme celui observé.

« Les modifications des paramètres océaniques, telles que la température de l’eau, la salinité ou encore la dynamique des courants, peuvent influencer la disponibilité et la répartition des ressources alimentaires des macareux. »

Cependant, il convient de replacer cet événement à une échelle plus globale. La population mondiale de macareux est estimée à plusieurs dizaines de millions d’individus. Mais seule l’étude et le suivi des colonies pourront nous renseigner sur l’impact réel de cet épisode à long terme.

L’enjeu principal réside désormais dans l’analyse des conséquences sur le succès reproducteur des colonies. C’est en suivant ces indicateurs dans le temps qu’il sera possible d’évaluer l’impact réel de ces événements et d’identifier d’éventuelles tendances à long terme. »

Mr Mondialisation : Certaines populations sont-elles plus touchées ?

Camille : « Les données disponibles ne permettent pas encore de déterminer précisément les classes d’âge les plus touchées. Les oiseaux échoués présentent une diversité d’âges, même si une dominance de jeunes individus semble se dessiner. Les individus plus âgés pourraient présenter un meilleur taux de survie, certains ayant été retrouvés vivants et pris en charge en centre de soins.

Les analyses en cours permettront d’affiner ces résultats. Concernant l’origine des oiseaux, les bagues retrouvées indiquent qu’ils proviennent principalement de colonies d’Europe du Nord, notamment des îles britanniques. »

Mr Mondialisation : Quel impact sur la reproduction ?

Camille : « Chez le macareux moine, chaque couple ne produit généralement qu’un seul œuf par an. Cela signifie que la perte d’adultes reproducteurs peut avoir un effet direct sur la reproduction de la saison en cours, en réduisant le nombre de couples capables de pondre et d’élever un poussin. À l’échelle mondiale, la population de macareux compte plusieurs dizaines de millions d’individus.

En revanche, si ce type d’événement devenait plus fréquent ou plus intense, notamment sous l’effet de changements environnementaux, à long terme, il pourrait réduire le nombre d’adultes reproducteurs et affecter la dynamique des populations, avec des conséquences possibles sur le succès reproducteur des colonies et la stabilité des effectifs. »

Mr Mondialisation : Quels suivis sont en cours ?

Camille : « Plusieurs suivis scientifiques sont menés : analyse des données d’échouages, mesures biométriques, détermination de l’âge et de l’origine des individus, ainsi que des suivis sur les colonies, notamment britanniques. »

Mr Mondialisation : Les aires marines protégées jouent-elles un rôle ?

Camille : « En théorie, oui. Les aires marines protégées (AMP) ont pour objectif de préserver les écosystèmes et les ressources halieutiques. En protégeant les zones de pêche et en limitant les activités humaines, elles permettent aux populations de poissons et autres proies des macareux moines de se maintenir ou de se reconstituer, ce qui améliore la disponibilité alimentaire pour ces oiseaux.

Cette protection locale peut avoir des effets positifs au-delà des limites des AMP, car les macareux se déplacent pour se nourrir et peuvent bénéficier indirectement de la concentration de ressources dans ces zones protégées. Elles contribuent à renforcer la résilience des colonies en garantissant un accès régulier à des ressources alimentaires essentielles. »

Mr Mondialisation : Que peuvent faire les citoyens ?

Camille : « Le signalement des oiseaux échoués, avec l’application NaturaList, par exemple, permet d’améliorer la connaissance de l’ampleur des événements et d’alimenter les bases de données scientifiques.

Depuis quelques années, la LPO a mis en place le Réseau National Échouages Oiseaux Marins Atlantique (REOMA), afin de permettre notamment de centraliser ces informations et de mieux documenter les épisodes d’échouages massifs, et de sauvetage dans certains cas. Grâce aux nombreux bénévoles du REOMA, un suivi protocolé est mis en place chaque hiver et permet d’avoir des estimations fiables des échouages sur la façade atlantique.

Il est également essentiel de se rapprocher des associations et structures compétentes, que ce soit des refuges, des centres de soins, ou autres autour de chez vous. Elles vont ainsi coordonner ces suivis et orienter les actions à adopter pour éviter l’affolement de personnes qui pensent bien faire.

Enfin, chacun peut contribuer en relayant les bonnes pratiques : éviter de manipuler les animaux sans précaution, limiter le dérangement et suivre les consignes diffusées par les structures spécialisées. Vous pouvez également faire un don à ces associations. »

Propos recueillis par Mauricette Baelen


Source photo de couverture : deux macareux moines. Unsplash 

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09.04.2026 à 06:00

Neurodivergence : de l’exclusion sociale au trauma complexe

Elena Meilune

L’exclusion sociale des personnes neurodivergentes se manifeste dès les premières expériences de socialisation, notamment à l’école, puis se prolonge dans les espaces professionnels et relationnels. Elle s’inscrit dans des normes implicites qui hiérarchisent les fonctionnements cognitifs, valorisent certains profils et en disqualifient d’autres. L’invalidation qui en découle produit des effets durables et favorise le développement […]

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Texte intégral (4010 mots)

L’exclusion sociale des personnes neurodivergentes se manifeste dès les premières expériences de socialisation, notamment à l’école, puis se prolonge dans les espaces professionnels et relationnels. Elle s’inscrit dans des normes implicites qui hiérarchisent les fonctionnements cognitifs, valorisent certains profils et en disqualifient d’autres. L’invalidation qui en découle produit des effets durables et favorise le développement de traumas chroniques.

[Temps de lecture estimé : ~ 9 min]

Le premier volet de ce dossier sur la neurodivergence montrait que la souffrance psychique fréquemment observée ne peut être réduite aux seuls fonctionnements neurocognitifs. Elle prend forme dans les conditions sociales dans lesquelles ces fonctionnements s’inscrivent. Le présent texte approfondit cette analyse en examinant la manière dont l’invalidation structurelle peut conduire, au fil du temps, à des formes de trauma chronique.

L’exposition répétée à des environnements hostiles, dévalorisants et imprévisibles ne produit pas seulement des effets psychiques immédiats : elle engage des processus durables susceptibles d’affecter les régulations biologiques.

Le rejet social comme expérience structurante

Des normes tacites non enseignées

Pour beaucoup de personnes neurodivergentes, le rejet social est une expérience qui s’installe tôt, se répète, et finit par structurer profondément la perception de soi et le rapport aux autres. D’après une méta-analyse portant sur 40 études et plus de 5,6 millions de participant·es, les personnes autistes ont environ deux fois plus de risque de vivre des expériences adverses (maltraitance, négligence, harcèlement, difficultés familiales) durant l’enfance que les personnes non autistes.

Des résultats comparables sont observés chez les enfants présentant un TDAH : plusieurs études montrent qu’ils y sont aussi significativement plus exposés que ceux n’ayant pas de TDAH.

Dès le plus jeune âge, notamment à l’école, des normes tacites organisent les comportements attendus sans être explicitement enseignées. Les élèves neurodivergents sont ainsi évalués et sanctionnés selon des codes socialement construits dont la maîtrise inégale tend à les désavantager, tandis que l’institution échoue simultanément à reconnaître et comprendre leurs modes de fonctionnement, transformant notamment des différences interactionnelles en déficits individuels.

Un garçon replié sur lui, assis à une table – Mikhail Nilov – Pexels

Il y a ici un parallèle intéressant avec les travaux de Lisa Delpit sur les inégalités raciales à l’école, qui mettent en évidence l’existence d’une culture du pouvoir fondée sur des règles implicites définissant les manières légitimes de parler, de se comporter et de produire du travail scolaire. Parce que ces normes sont naturalisées par les groupes qui les maîtrisent, elles structurent les attentes et les modalités d’évaluation tout en restant non questionnées.

Des micro-violences banalisées au service de la normalisation

Ces mécanismes dépassent le cadre scolaire et se prolongent dans la famille, les relations sociales et le monde du travail. Les comportements atypiques sont fréquemment interprétés comme des manquements volontaires, ce qui ouvre la voie à des réponses punitives.

Le rejet social ne repose pas uniquement sur des discriminations explicites. Il s’exprime aussi à travers des micro-violences ordinaires – interprétations négatives, exclusions implicites, remarques et corrections répétées, culpabilisation – qui, parce qu’elles sont banales et peu nommées, produisent un climat d’insécurité permanent.

À force de répétition, ces expériences installent l’idée que les comportements spontanés sont inadaptés et doivent être continuellement ajustés. La spontanéité cesse alors d’aller de soi et devient difficile à mobiliser : les interactions sont davantage anticipées, préparées ou contrôlées afin de limiter les risques d’erreur, d’incompréhension ou de sanction.

Ce processus favorise l’auto-surveillance, le camouflage social (masquage des traits autistiques dans un but d’intégration et par peur des discriminations) ainsi que des formes de retrait – autant de réponses cohérentes à normes sociales dominantes oppressives.

Intériorisation du stigmate et construction de soi

L’exposition répétée à des situations invalidantes s’accompagne du développement d’une conscience aiguë du regard porté sur soi – stéréotypisation, jugement, discriminationen lien avec la fréquence et la prévisibilité de ces expériences. L’intériorisation du stigmate conduit notamment à une diminution de l’estime de soi et une fragilisation de l’identité, liée à l’effacement progressif des repères spontanés.

« le camouflage social est le mécanisme clé par lequel se manifeste l’effet négatif sur la santé psychique. »

Une étude publiée en octobre 2025 dans la revue Scientific Reports suggère que les traits autistiques n’auraient pas d’impact direct sur le bien-être mental : c’est le camouflage social – lui-même fortement conditionné par l’exclusion – qui constitue le mécanisme clé par lequel se manifeste l’effet négatif sur la santé psychique.

Du rejet au trauma complexe : une violence chronique et cumulative

Le rejet social répété produit des effets durables, tant sur le plan psychique que somatique. Pour comprendre ces effets, il est nécessaire de distinguer le traumatisme ponctuel – associé à un événement identifiable et circonscrit – du trauma chronique, qui résulte d’une exposition prolongée à un environnement social imprévisible et invalidant. Les vécus des personnes neurodivergentes relèvent fréquemment de cette seconde configuration.

Dès l’enfance, l’accumulation de sanctions, d’incompréhension et de rejet installe un état de vigilance permanente. Le harcèlement scolaire constitue à cet égard une forme particulièrement fréquente de cette violence : les jeunes présentant des troubles neurodéveloppementaux ou psychiatriques y sont deux à trois fois plus exposés que leurs pairs, ce qui est associé à la dégradation de leur santé mentale, selon une méta-analyse publiée en 2024 dans The Lancet Child & Adolescent Health.

L’instabilité constante et les difficultés à déchiffrer l’environnement social génèrent un stress durable, qui ne repose pas sur un danger immédiat, mais sur l’anticipation répétée d’une erreur, d’une humiliation ou d’une exclusion.

Avec le temps, l’invalidation cesse d’être une série d’événements isolés pour devenir une condition d’existence. C’est dans ce contexte que peuvent se développer des formes de trauma complexe (au sens de traumatismes prolongés et répétés), caractérisées par une atteinte progressive au sentiment de sécurité, à l’estime de soi et à la confiance dans les relations.

L’environnement social est alors vécu comme structurellement hostile. Les stratégies de retrait, d’hypervigilance ou d’inhibition émotionnelle, bien qu’ultérieurement pathologisées, sont en réalité avant tout des mécanismes de protection face à une violence diffuse, rarement nommée comme telle.

Certaines de ces manifestations peuvent être rapprochées des tableaux de stress post-traumatique (TSPT), notamment en ce qui concerne l’hypervigilance ou l’évitement. Toutefois, une méta-analyse publiée en 2025 souligne que les critères diagnostiques actuels du TSPT peinent à saisir pleinement la manière dont le traumatisme est vécu et exprimé par les personnes autistes, conduisant à des situations de sous-diagnostic, avec des conséquences potentiellement néfastes sur leur santé mentale.

Des travaux sur le trauma complexe montrent par ailleurs que ses effets dépassent largement les cadres diagnostiques du stress post-traumatique : de nombreuses personnes présentent des réactions durables – émotionnelles, cognitives ou somatiques – sans pour autant répondre aux critères cliniques formels.

Parmi ces configurations, certaines peuvent correspondre, dans les cas les plus marqués, à un trouble de stress post-traumatique complexe (TSPT-C), tel que défini dans la CIM-11. Une méta-analyse publiée en 2025, portant sur plus de 138 000 participant·es estime la prévalence du TSPT-C à environ 6,2 % dans la population générale.

Bien que le TSPT-C fasse l’objet d’une reconnaissance grandissante, sa prise en compte reste partielle et inégale, et les cadres diagnostiques dominants peinent encore à appréhender l’ampleur et la spécificité des atteintes liées à des expositions prolongées à des environnements adverses.

Épigénétique et stress chronique : quand le social laisse une trace biologique

Les recherches contemporaines en neurosciences et en épigénétique montrent que le stress social chronique agit sur les mécanismes biologiques de régulation et sur l’expression de certains gènes, notamment des transporteurs de sérotonine comme SLC6A4. Ces travaux permettent ainsi de dépasser l’opposition entre biologique et social qui sont en réalité, profondément imbriqués et interdépendants.

Les personnes neurodivergentes présentent, comme l’ensemble de la population, des particularités biologiques diverses, polygéniques et non déterministes. Bien qu’il existe des vulnérabilités statistiques, elles ne constituent ni des déficits en soi, ni des prédictions linéaires de souffrance psychique.

« une activation répétée des systèmes biologiques de réponse au stress »

En revanche, l’exposition prolongée à un environnement social hostile – marqué par le rejet, l’invalidation et l’insécurité – entraîne une activation répétée des systèmes biologiques de réponse au stress. Cette activation durable peut affecter les mécanismes de régulation émotionnelle, de sommeil et d’attention, et influencer l’activité de certains gènes impliqués dans la réponse au stress.

Il ne s’agit pas d’une transformation du patrimoine génétique, mais une « modulation » de son expression en fonction des conditions environnementales. Autrement dit, les gènes ne déterminent pas mécaniquement les parcours de vie ; leur expression est dynamique et sensible aux contextes.

Les troubles anxieux, dépressifs ou de l’humeur fréquemment observés chez les personnes neurodivergentes apparaissent fortement modulés par les conditions sociales, comme le suggèrent les variations observées selon les contextes de vie et l’exposition à des stress sociaux prolongés. Ils ne peuvent donc être réduits à une conséquence intrinsèque de la neurodivergence, mais s’inscrivent dans des interactions complexes entre facteurs biologiques et environnements défavorables.

Les conditions de vie jouent ainsi un rôle majeur sur l’expression de vulnérabilités latentes. Il est essentiel de souligner que ces processus ne sont pas irréversibles. La plasticité cérébrale implique que les circuits neuronaux façonnés par le stress chronique peuvent évoluer lorsque les environnements deviennent plus adaptés aux besoins.

Lorsque les contextes sont plus protecteurs – reconnaissance, sécurité relationnelle, adaptation des cadres éducatifs et professionnels – les indicateurs de stress diminuent et l’environnement cesse d’épuiser les ressources psychiques des personnes concernées, permettant une récupération progressive. Mais l’accès à des environnements protecteurs dépend de structures sociales, qui distribuent à ce jour de manière inégale les conditions de sécurité et de reconnaissance.

Validisme et violence symbolique

Les institutions sociales jouent un rôle majeur dans la production et la perpétuation du trauma chronique. En refusant de reconnaître la diversité des fonctionnements cognitifs, elles transforment de simples différences en handicaps sociaux, et des stratégies d’adaptation en symptômes pathologiques. Tout ceci s’inscrit dans un système validiste qui hiérarchise les personnes selon leur conformité à des normes productives et relationnelles strictes – normes établies par des catégories dominantes de la population.

« une violence qui s’exerce de manière invisible en imposant comme légitimes des normes sociales arbitraires »

On retrouve là le concept de « violence symbolique » développé par Pierre Bourdieu : une violence qui s’exerce de manière invisible en imposant comme légitimes des normes sociales arbitraires, que les individus finissent par intérioriser. Ce processus ne concerne pas uniquement les personnes neurodivergentes – il structure plus largement les rapports sociaux en conduisant les groupes dominés à percevoir comme naturelles des normes qui les désavantagent.

Inégalités sociales et distribution du rejet

Les catégories dominantes de la population imposent des normes et organisent leur application inégale, exposant certains groupes à des formes renforcées de contrôle, d’invalidation et de marginalisation. L’exclusion de la neurodivergence s’intensifie là où celle-ci croise d’autres rapports de domination.

Les femmes sont soumises à des normes plus strictes en matière de régulation émotionnelle, de disponibilité relationnelle et de conformité sociale, ce qui tend à rendre plus visibles et plus sanctionnés les écarts aux attentes. Les personnes racisées sont, quant à elles, plus fréquemment confrontées à des interprétations négatives de leurs comportements, dans des contextes marqués par des stéréotypes raciaux persistants, des micro-agressions systématiques qui contribuent à installer un climat d’insécurité durable et des formes de suspicion institutionnalisée.

Les individus issus des classes populaires sont également davantage exposés à des dispositifs de contrôle social et à des sanctions plus rapides, notamment dans les sphères scolaires, professionnelles et administratives.

Cette distribution inégale de l’exposition aux environnements adverses apparaît dès l’enfance. Une méta-analyse publiée en 2025 dans Jama Pediatrics, portant sur près de 500 000 enfants dans 18 pays montre que l’exposition aux expériences adverses est nettement plus fréquente dans certains contextes sociaux : enfants issus de milieux précaires, placés en institution ou appartenant à des groupes historiquement marginalisés.

Tous ces mécanismes se combinent et se renforcent. Les personnes situées à l’intersection de plusieurs rapports de domination sont ainsi confrontées à des formes plus précoces, plus intenses et plus durables de violence sociale et institutionnelle. Les difficultés psychiques qui en résultent ne peuvent être comprises indépendamment des structures oppressives : ce qui est souvent interprété comme une fragilité individuelle est en fin de compte en grande partie le produit d’environnements qui contraignent, invalident et hiérarchisent les manières d’être.

Le volet suivant, qui sera publié le 16 avril prochain, examinera plus en détail le masquage social et son coût psychique, la vulnérabilité accrue aux violences, ainsi que le problème de la double empathie.

Elena Meilune

Références

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Photo de couverture : jeune fille seule dans sa classe, par RDNE Stock Project – Pexels

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08.04.2026 à 10:55

Le Nutri-score est-il vraiment fiable ?

Simon Verdiere

Apposé sur de plus en plus d’aliments du commerce, le Nutri-score est censé permettre aux citoyens de repérer les marchandises les plus saines. Mais est-il réellement efficace pour mieux manger et pour produire de façon plus éthique ? S’il paraît solutionner certains problèmes, d’autres restent toutefois laissés de côté. À ce titre, d’autres dispositifs pourraient s’avérer […]

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Texte intégral (1643 mots)

Apposé sur de plus en plus d’aliments du commerce, le Nutri-score est censé permettre aux citoyens de repérer les marchandises les plus saines. Mais est-il réellement efficace pour mieux manger et pour produire de façon plus éthique ? S’il paraît solutionner certains problèmes, d’autres restent toutefois laissés de côté. À ce titre, d’autres dispositifs pourraient s’avérer complémentaires, tant l’inaction des pouvoirs publics se fait sentir.

[temps de lecture estimé : ~ 4 min]

S’il semble rencontrer un certain succès, le Nutri-score suscite cependant quelques critiques légitimes. Celui-ci a en effet été accusé de procéder à des simplifications excessives parfois inopérantes et de ne pas répondre à autant d’enjeux qu’il ne le pourrait. Zoom sur un outil utile, mais encore insuffisant.

À quoi sert vraiment le Nutri-score ?

Proposé dans un rapport dès 2014, et mis en place début 2017, le Nutri-score était à l’origine une initiative scientifique soutenue par de nombreuses associations de consommateurs.

Dès le début, même si combattu par les lobbies et les industries agro-alimentaires, il a remporté un succès certain auprès de la population et a même été exporté dans plusieurs autres pays européens. Fin 2025, il avait d’ailleurs failli devenir obligatoire, avant que la droite de l’hémicycle ne réussisse à l’empêcher.

Logo Nutri-score B sur les emballages de noix de cajou et de cerneaux de noix allemands. Source : Wikimedia Commons

Avant tout, il avait été pensé dans un objectif de santé publique et dans une logique nutritionnelle. Il se penche ainsi particulièrement sur le sel, le sucre, la graisse, les fibres, les protéines, etc.

Certains se sont souvent étonnés de voir des produits comme des sodas mieux notés que des articles jugés plus intéressants pour le bon fonctionnement du corps. Pour autant, le Nutri-score sert surtout à comparer des denrées du même type. Dès lors, il n’y a aucune utilité à confronter l’évaluation d’une pizza à celle d’une boîte de haricots.

Un outil partiel qui a fait ses preuves

Le Nutri-score est donc pensé pour comparer des articles industriels de catégories similaires et pas pour juger un régime global. Comme dans beaucoup de domaines, les doses et les équilibres sont tout aussi importants. Ainsi, un produit très bien évalué peut devenir nocif s’il est consommé en grande quantité. De la même façon, un aliment très mal noté peut rester sans conséquence s’il est mangé avec parcimonie.

Et dans ce cadre, le Nutri-score a démontré son impact. En effet, il a déjà influencé le choix de nombreux citoyens, ce qui a naturellement poussé les industriels à revoir leurs recettes. Au départ, le système permettait donc seulement aux gens intéressés par ce sujet d’améliorer leur nutrition, mais par un effet domino, c’est bien tous les consommateurs qui ont maintenant à disposition de meilleurs produits.

Un nouveau Nutri-score

En 2025, le Nutri-score a évolué pour être amélioré sur certaines évaluations considérées moins pertinentes. Les huiles ou les fruits à coque seront ainsi mieux jugés, tandis que la note de la viande rouge ou des produits trop sucrés et salés a encore été dégradée.

Cette nouveauté faisait suite à certaines critiques scientifiques et citoyennes et les entreprises auront deux ans au maximum pour se mettre en conformité. Pour autant, le Nutri-score reste focalisé sur les aliments d’un point de vue brut et il a toujours de nombreux angles morts.

Des points à discuter

Si l’on parle d’alimentation d’un point de vue purement nutritionnel, alors le Nutri-score est un outil pertinent. Pour autant, d’autres éléments entrent dans la balance du côté sanitaire. Ainsi, les additifs ou les produits phytosanitaires ont un impact réel sur le corps, mais sont mis de côté par le dispositif. Logiquement, une nourriture bio devrait être mieux notée qu’un concurrent qui ne l’est pas.

Boisson au soja bio avec logo Nutri-score A. Source : Wikimedia Commons

De la même façon, l’origine des ingrédients pourrait aussi être discutée tout autant que leur degré de transformation. Il est par exemple prouvé que des fruits et légumes cultivés hors saisons contiennent moins de nutriments que les autres. Comment dès lors ne pas prendre en compte de telles données si le but est d’améliorer la santé publique ?

L’alimentation n’est pas qu’une question de santé

Au-delà de l’aspect sanitaire, le mode de fonctionnement du Nutri-score pourrait également inspirer d’autres systèmes similaires (ce qui existe déjà plus ou moins avec certains labels). On pourrait, par exemple, observer les conditions de production de notre nourriture.

D’abord en matière de bien-être animal, mais aussi en ce qui concerne l’environnement, en particulier les émissions de gaz à effet de serre, l’impact sur la biodiversité et les sols ou encore la consommation d’eau. Le contexte social des exploitations agricoles pourrait également être un angle à analyser.

Dans ce cadre, il existe d’ailleurs déjà des modèles de ce type, comme le green-score, mais ils restent bien plus confidentiels. D’autant que ce genre de notation est moins répandue directement sur les paquets et nécessite parfois un smartphone et une application afin de scanner les produits, et par conséquent, une force de frappe moins importante.

Repenser notre modèle alimentaire

On l’aura compris, un outil comme le Nutri-score, bien que lacunaire, demeure d’intérêt public. Néanmoins, il reste imparfait et mériterait d’être complété avec d’autres critères plus larges. De plus, pour avoir une véritable efficacité, il faudrait également que l’État les rende obligatoires afin que chacun puisse être informé sur ce qu’il mange.

Plus loin encore, il serait bénéfique de s’interroger sur une réglementation plus ferme sur les aliments transformés eux-mêmes. Il devrait ainsi être possible de légiférer sur les taux de sucre, de sel, d’additifs et toute substance potentiellement nocive, ainsi que sur la publicité. Une nécessité si l’on souhaite que cette question de santé publique ne repose plus uniquement sur les choix du consommateur, mais bien aussi sur la collectivité.

– Simon Verdière


Image d’en-tête : Exemple de Nutri-score sur l’emballage de trois produits Aldi-Süd en Allemagne. Source : Wikimedia Commons

 

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07.04.2026 à 06:00

Burundi : à Mukike, la ruée vers la pomme de terre vide les montagnes

Mr Mondialisation

À Mukike, la culture de la pomme de terre transforme rapidement les paysages. Attirés par sa rentabilité, les agriculteurs défrichent massivement les collines, accélérant la déforestation. Entre pression démographique, impératifs économiques et risques environnementaux croissants, la région illustre les tensions entre survie rurale et préservation des ressources naturelles au Burundi. Dans la localité de Mukike […]

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Texte intégral (1437 mots)

À Mukike, la culture de la pomme de terre transforme rapidement les paysages. Attirés par sa rentabilité, les agriculteurs défrichent massivement les collines, accélérant la déforestation. Entre pression démographique, impératifs économiques et risques environnementaux croissants, la région illustre les tensions entre survie rurale et préservation des ressources naturelles au Burundi.

Dans la localité de Mukike en commune de Rwibaga, en province de Bujumbura, là où s’étendaient autrefois des collines couvertes d’arbres, dominent aujourd’hui des champs de pommes de terre à perte de vue. Cette mutation, visible à l’œil nu, illustre un phénomène de déforestation croissante dans cette région montagneuse du Burundi.

Une pression démographique et agricole intense

« Avant, ces collines étaient couvertes d’arbres », raconte un habitant. « Aujourd’hui, presque tout est cultivé. » Attirés par la rentabilité de la pomme de terre, de nombreux agriculteurs abattent les arbres pour étendre leurs surfaces cultivables.

« La pomme de terre nous permet de gagner rapidement de l’argent », explique un cultivateur. « Les arbres prennent du temps à pousser, mais les récoltes de pommes de terre se vendent vite. »

Ce phénomène s’inscrit dans un contexte national marqué par une forte pression sur les terres. Selon le Bureau Central de Recencement (RGPHAE), la densité de population du Burundi dépasse 400 habitants par kilomètre carré, l’une des plus élevées d’Afrique. Cette pression démographique se traduit par une fragmentation extrême des terres agricoles.

Par ailleurs, d’après la FAO plus de 90 % de la population burundaise dépend de l’agriculture pour sa subsistance. Dans ces conditions, chaque parcelle devient précieuse, poussant les ménages à exploiter intensivement les terres, y compris les zones autrefois boisées ou protégées.

La pomme de terre s’impose comme une culture stratégique dans les régions de haute altitude comme Mukike, grâce à son rendement relativement élevé et à sa forte demande sur les marchés locaux et urbains.

Une déforestation rapide et visible

À Mukike, les effets sont déjà tangibles. Plusieurs collines ont perdu une grande partie de leur couverture forestière au cours des dernières années, selon des observations locales. Cette tendance s’inscrit dans une dynamique plus large : selon des estimations de la FAO, la couverture forestière du Burundi est aujourd’hui inférieure à 10 % du territoire national, contre des niveaux bien plus élevés il y a quelques décennies.

« une stratégie à court terme »

Les arbres sont coupés pour laisser place aux cultures vivrières, en particulier la pomme de terre. Dans certains cas, cette expansion agricole est encouragée par des autorités locales désireuses de renforcer la sécurité alimentaire et d’augmenter les revenus des ménages ruraux. Mais cette stratégie à court terme soulève des inquiétudes croissantes chez les spécialistes de l’environnement.

Des sols fragilisés et une érosion accrue

Dans cette région montagneuse, la disparition des arbres a des conséquences directes sur la stabilité des sols. Un spécialiste de l’environnement affilié à l’Université du Burundi explique que :

« Sans couverture végétale, les sols sont exposés aux pluies, ce qui accélère leur érosion. »

Le phénomène est aggravé par les fortes précipitations qui caractérisent certaines zones du pays. Les pluies entraînent alors la couche fertile des sols, réduisant leur productivité à moyen et long terme. Selon plusieurs études agronomiques menées au Burundi, l’érosion des sols constitue l’un des principaux défis pour l’agriculture durable.

Des risques environnementaux multiples

La déforestation observée à Rwibaga ne se limite pas à la dégradation des sols. Elle entraîne également une augmentation des risques de glissements de terrain, particulièrement dans les zones à forte pente.

Selon l’Office Burundais pour la Protection de l’Environnement (OBPE), la perte du couvert forestier perturbe le cycle de l’eau, augmente le ruissellement et diminue la capacité des sols à retenir l’humidité. Ces changements peuvent affecter les rendements agricoles et accentuer la vulnérabilité des populations face aux aléas climatiques.

Entre nécessité économique et conscience environnementale

Les forêts abritent de nombreuses espèces animales et végétales dont certaines pourraient disparaître avec la destruction de leur habitat. Cette perte, souvent invisible à court terme, peut avoir des conséquences écologiques colossales.

Pour les habitants de Mukike, la situation reflète un dilemme difficile. Dans un pays où une grande partie de la population vit dans des conditions économiques précaires, les priorités restent orientées vers la survie quotidienne. Un agriculteur confie son désarroi :

« Nous savons que couper les arbres n’est pas bon. Mais nous devons nourrir nos familles. »

Ce choix contraint illustre les tensions entre développement économique et protection de l’environnement. Sans alternatives viables, les agriculteurs continuent de privilégier des pratiques à court terme, malgré leurs conséquences à long terme.

Quelles alternatives pour un avenir durable ?

Face à cette situation, plusieurs solutions sont envisagées. L’agroforesterie, qui combine cultures agricoles et plantation d’arbres, est présentée comme une option prometteuse. Cette pratique permet de limiter l’érosion, améliorer la fertilité des sols et diversifier les sources de revenus.

Des programmes soutenus par des organisations internationales, notamment la FAO, encouragent déjà ces approches au Burundi. Toutefois, leur adoption reste encore limitée dans certaines zones rurales, en raison du manque de sensibilisation, de formation et de moyens financiers.

Un équilibre encore fragile

À Mukike, l’avenir des montagnes dépendra de la capacité à trouver un équilibre entre production agricole et préservation de l’environnement. Sans une gestion durable des terres, les gains économiques liés à la culture de la pomme de terre pourraient être rapidement compromis par la dégradation des sols.

Dans les collines de Mukike, chaque arbre abattu pose ainsi une question essentielle : comment répondre aux besoins immédiats des populations tout en préservant les ressources naturelles pour les générations futures ?

– Landry Ingabire


Photo de couverture : Elderly Farmer holding a Hoe – Safari Consoler / Pexels

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