22.10.2026 à 15:53
Human Rights Watch
(Nairobi) – L’obligation des autorités ougandaises de mener une enquête efficace sur le meurtre violent d’un dissident rwandais implique d’examiner tous les éléments de preuve qui indiquent un possible meurtre à caractère politique, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Les autorités ougandaises devraient garantir une enquête rapide, impartiale et crédible qui permette de traduire les responsables en justice.
Le corps du sergent-major Robert Kabera, chanteur et ancien membre des Forces rwandaises de défense ayant ouvertement critiqué le gouvernement rwandais, a été retrouvé le 17 octobre 2026 dans le village de Luwala, près de Kampala, où il faisait construire une maison. Il avait fui le Rwanda en novembre 2020 et avait demandé l’asile en Ouganda, en raison de persécutions politiques. Il avait signalé à plusieurs reprises à Human Rights Watch qu’il avait été menacé et agressé en Ouganda. Lors d’un entretien avec Human Rights Watch en septembre 2022, Robert Kabera avait déclaré : « Ils vont me tuer. Ils savent où je suis… Je mourrai avant d’avoir fini ma réinstallation [dans un pays tiers]. »
« Il ressortait clairement de nos conversations que Robert Kabera savait que ses critiques à l’égard du gouvernement rwandais faisaient de lui une cible et qu’il craignait pour sa vie », a déclaré Clémentine de Montjoye, chercheuse senior sur la région des Grands Lacs à Human Rights Watch. « Les autorités ougandaises devraient enquêter sur tous les motifs possibles de ce meurtre et prendre des mesures immédiates pour protéger les dissidents et les réfugiés rwandais présents dans le pays. »
Le corps de Robert Kabera a été retrouvé décapité et portant d’autres blessures, selon le témoignage d’un proche et d’après une photographie et trois vidéos analysées par Human Rights Watch. Une photographie publiée par un média local le 18 octobre montre le corps nu décapité de Robert Kabera, avec du sang sur le sol autour de lui, dans une zone boisée. La police a annoncé que Robert Kabera avait été retrouvé mort dans une plantation d’eucalyptus le 17 octobre.
Des témoins ont fourni trois vidéos montrant le corps de Robert Kabera transféré d’un véhicule sur un chariot dans un hôpital. Un expert médico-légal a indiqué à Human Rights Watch qu’il était probable que Robert Kabera ait été mutilé après sa mort et que la position anormale de ses épaules visible sur les images et les marques de ligature sur ses poignets suggèrent que ses mains étaient liées dans le dos lorsqu’il est mort. D’après un document consulté par Human Rights Watch, la police ougandaise a demandé un examen médical post-mortem, dont les résultats ne sont pas encore disponibles.
Il existe de nombreuses raisons de considérer la mort de Robert Kabera comme suspecte, a déclaré Human Rights Watch, et notamment le fait qu’il était un détracteur virulent du gouvernement rwandais. Dans une vidéo publiée sur YouTube quelques jours avant sa mort, intitulée « Tuez-nous si vous voulez », il évoquait les crimes présumés du parti rwandais au pouvoir, ainsi que les menaces et les persécutions dont il avait fait l’objet depuis qu’il avait fui vers l’Ouganda.
Un proche a expliqué à Human Rights Watch qu’un homme parlant kinyarwanda, qui s’était présenté comme un opposant politique ayant besoin d’aide, s’était rendu sur le chantier avec Robert Kabera dans l’après-midi du 16 octobre. « [Kabera] m’a appelé vers 23 heures, et après cela, il n’a plus répondu au téléphone », a raconté le proche. « L’homme avec qui il était m’a donné un faux numéro pour l’appeler. Le lendemain, lorsque je n’ai pas réussi à joindre [Kabera], j’ai appelé ce numéro sans succès. »
Le 23 novembre 2020, un communiqué de presse du département des poursuites militaires des Forces rwandaises de défense a annoncé l’ouverture d’une enquête à l’encontre de Robert Kabera pour des « allégations de viol », et a affirmé que le crime avait été commis le 21 novembre 2020, soit deux jours après la date à laquelle Robert Kabera a indiqué avoir quitté le pays.
Dans un courrier adressé à Human Rights Watch en mai 2023, l’inspecteur général de la police ougandaise a confirmé que Robert Kabera avait obtenu l’asile en Ouganda sur la base de ses allégations de persécution politique, qu’il bénéficiait d’une protection supplémentaire de la part de la police et des forces de sécurité, et qu’il se trouvait dans les dernières étapes de sa réinstallation dans un pays tiers.
Robert Kabera a fait l’objet d’une arrestation et de multiples agressions physiques en Ouganda. Le 16 mai 2022, des dizaines de policiers et de militaires ougandais ont arrêté Robert Kabera à son domicile temporaire à Kampala, apparemment pour des accusations de trafic d’armes. « Ils allaient m’emmener pour me livrer au Rwanda comme un cadeau », a-t-il expliqué à Human Rights Watch en 2022. Il a finalement été placé en garde à vue. Robert Kabera a raconté que des agents de police ougandais l’ont battu et lui ont fracturé la cheville. Un témoin qui l’a vu après sa libération a confirmé cette blessure.
Robert Kabera a constaté, au cours de sa détention, la présence de responsables rwandais au poste de police, dont certains travaillent au haut-commissariat de Kampala. Robert Kabera a été libéré sous caution le 20 mai et a déménagé vers un nouvel endroit en Ouganda. Le mandat d’arrêt à son encontre a ensuite été annulé et son dossier a été classé.
À la fin du mois de juillet 2022, un groupe de jeunes hommes l’a agressé et lui a pris son téléphone. « Je ne pouvais pas me battre parce que j’étais toujours blessé suite au passage à tabac en détention », a-t-il raconté à Human Rights Watch. « Les hommes ont dit en kinyarwanda : “Nous savons où tu habites. Nous te ramènerons à la maison, tu vas voir.” » Robert Kabera a signalé l’incident à la police le 1er août 2022.
En octobre 2023, trois hommes l’ont agressé et lui ont dit : « Tu mens ; même si tu pars en Amérique, nous te retrouverons et nous te tuerons », d’après ses déclarations aux autorités, qui figurent dans un rapport consulté par Human Rights Watch.
Les autorités rwandaises ont ouvertement – et apparemment aussi en privé – inclus le nom de Robert Kabera dans les demandes d’expulsion d’opposants au gouvernement connus vers le Rwanda, déposées auprès des autorités ougandaises. Dans un communiqué de la police du 14 septembre 2021 examiné par Human Rights Watch et rédigé en réponse à une demande de protection, un fonctionnaire de la ville de Kampala a déclaré que Robert Kabera « a besoin d’une protection, car nous ne pouvons pas lui fournir la sécurité nécessaire », parce que « son pays fait publier des articles dans les journaux indiquant qu’il forme des terroristes (rebelles) ». Le fonctionnaire a demandé à l’agence des Nations Unies pour les réfugiés et au Norwegian Refugee Council de prendre des mesures pour assurer sa sécurité. Robert Kabera a été cité à plusieurs reprises dans des publications en ligne concernant des opposants en Ouganda qui critiquaient le gouvernement rwandais.
Il est tragique que, malgré les nombreux avertissements et la reconnaissance officielle par les forces de sécurité ougandaises et les Nations Unies des risques qu’il courait, Robert Kabera soit resté en Ouganda, exposé à des menaces et à des attaques, a déploré Human Rights Watch.
Le Rwanda et l’Ouganda sont tous deux des États parties à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ainsi qu’au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui imposent l’obligation de garantir le droit à la vie (articles 4 et 6 respectivement). Ces traités prévoient une interdiction absolue de la privation arbitraire de la vie et une obligation stricte de mener une enquête indépendante, impartiale, rapide, transparente et approfondie sur les décès suspects, permettant d’établir les faits et d’identifier les responsables. Le fait de ne pas mener une telle enquête constitue en soi une violation du droit à la vie.
Dans un rapport de 2023, Human Rights Watch a montré que les autorités rwandaises et leurs intermédiaires utilisent la violence, les mécanismes judiciaires et l’intimidation pour faire taire les critiques émises par les Rwandais vivant dans le monde entier. Human Rights Watch a documenté des dizaines de meurtres, d’enlèvements ou de tentatives d’enlèvement, de disparitions forcées et d’agressions physiques visant des Rwandais installés à l’étranger.
L’Ouganda et les autres pays d’accueil devraient protéger les réfugiés et les demandeurs d’asile rwandais, renforcer la sécurité des personnes qui font état de menaces ou de violences, et mener des enquêtes approfondies sur tous les incidents signalés afin de garantir la responsabilisation.
Les agences des Nations Unies devraient renforcer les programmes existants de réinstallation des réfugiés en incluant des ressources pour faire face à la menace d’abus extraterritoriaux contre les réfugiés par des agents ou des mandataires des gouvernements des pays d’origine connus pour pratiquer de tels abus, y compris le Rwanda.
« Le meurtre violent de Robert Kabera rappelle la gravité des risques auxquels sont confrontés les réfugiés rwandais », a conclu Clémentine de Montjoye. « Les gouvernements et les institutions régionales et internationales devraient demander des comptes au Rwanda pour ses violations des droits humains sur son territoire et à l’étranger. »
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Articles
RFI Jeune Afrique
22.10.2026 à 11:01
Human Rights Watch
Le parlement non élu du Burkina Faso a adopté à l’unanimité un nouveau code pénal qui rétablit la peine de mort pour haute trahison, terrorisme, actes d’espionnage, parricide et importation de produits périmés ou prohibés. Le pays avait aboli la peine de mort pour les crimes de droit commun en 2018, tandis que sa dernière exécution judiciaire connue remonte à 1988.
Le rétablissement de la peine capitale envoie un message effrayant aux détracteurs de la junte et risque de devenir un outil supplémentaire de répression de la dissidence. Depuis le coup d’État militaire de septembre 2022, la junte burkinabè n’a cessé de démanteler les droits civiques et politiques. Les autorités ont interdit des médias, suspendu des syndicats et des organisations de la société civile, aboli le multipartisme et soumis les détracteurs à des détentions arbitraires, des disparitions forcées, des conscriptions illégales et des actes de torture.
Le ministre de la Justice, Edasso Rodrigue Bayala, a défendu la décision de rétablir la peine de mort, en la qualifiant de mesure nécessaire pour lutter contre le terrorisme. Il a déclaré que les groupes armés exploitaient la clémence de l’ancienne loi en promettant à leurs nouvelles recrues qu’elles ne risqueraient pas plus que la réclusion à perpétuité si elles étaient reconnues coupables d’actes terroristes.
Human Rights Watch s’oppose à toute forme de peine capitale en raison de sa cruauté inhérente. Les lacunes du système judiciaire burkinabè ne feront qu’exacerber l’injustice découlant des condamnations à mort. Toutes les affaires liées au terrorisme sont traitées par le Pôle judiciaire spécialisé dans la répression des actes de terrorisme, créée en 2017. En avril, Human Rights Watch a constaté que la lenteur des enquêtes menées par ce tribunal spécial ainsi que de graves manquements procéduraux portaient atteinte au droit des prévenus à un procès équitable.
Un jour, un ancien juge de la cour antiterroriste m’avait expliqué que les juges maintenaient parfois des suspects en détention malgré l’insuffisance de preuves, craignant que l’armée ne les exécute sommairement s’ils étaient remis en liberté. Il avait décrit ce dilemme en ces termes : « Il vaut mieux violer le droit à la liberté pour préserver leur droit à la vie. » Avec le retour de la peine de mort, même ce sombre calcul pourrait ne plus tenir la route.
Faire marche arrière sur la question de la peine de mort va à l’encontre d’un mouvement international plus large en faveur de son abolition. L’Assemblée générale des Nations unies et la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples ont exhorté les États à instaurer des moratoires sur les exécutions, à restreindre le champ d’application de la peine capitale et à réduire progressivement le nombre d’infractions passibles de la peine de mort, en vue de son abolition définitive.
Le rétablissement de la peine de mort ne résoudra pas la crise sécuritaire que traverse le Burkina Faso. Dans un système déjà entaché de graves manquements aux garanties procédurales, la peine de mort ne fait qu’accroître le risque d’injustice irréversible.
22.10.2026 à 06:00
Human Rights Watch
(Nairobi) – Les forces armées maliennes et leur allié, l’Africa Corps contrôlé par la Russie, ont commis de nouvelles atrocités contre des civils dans le centre du Mali dans un contexte de reprise des combats, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.
Le 16 septembre 2026, une frappe de drone manifestement menée par l’armée contre le village de Guélédié, dans la région de Mopti, a tué huit civils et en a blessé au moins six autres. Entre mai et août, les forces de l’armée malienne et de l’Africa Corps ont détenu, dans des conditions inhumaines, de nombreux prisonniers dans un conteneur métallique sur une base militaire à Sévaré, dans la région de Mopti ; plusieurs d’entre eux y ont été violemment battus et torturés, notamment par des chocs électriques et des simulacres de noyade.
« Les civils sont les premiers touchés par l’incapacité de la junte malienne à contrôler ses forces et ses alliés, responsables d’abus », a déclaré Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch. « Ces dernières atrocités impliquent l’armée malienne ainsi que l’Africa Corps contrôlé par la Russie, et pour lequel les autorités russes devraient également rendre des comptes. »
L’offensive de l’armée malienne intervient après des attaques coordonnées lancées à travers le Mali par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, JNIM) lié à Al-Qaïda et le Front de libération de l’Azawad (FLA) à la fin du mois d’avril. Les forces maliennes et leur allié, l’Africa Corps, ont tué des civils, dont de nombreux enfants, et détruit des biens civils et des établissements de santé lors de frappes aériennes et d’autres attaques.
Human Rights Watch a mené des entretiens à distance avec 15 personnes entre août et septembre, dont 3 témoins à Guélédié, 4 anciens détenus à la base militaire de Sévaré et 8 membres d’organisations non gouvernementales. Human Rights Watch a adressé des courriers aux ministres de la Défense malien et russe au début du mois d’octobre, mais n’a reçu aucune réponse.
Guélédié
Le 16 septembre, vers 10 heures du matin, un drone apparemment militaire a largué une munition sur des civils à la périphérie du village de Guélédié, tuant huit hommes âgés de 25 à 40 ans, et blessant six autres hommes. Les villageois s’étaient rassemblés autour d’un arbre, où un homme proposait un accès Internet payant via Starlink. Des habitants ont indiqué que les combattants du GSIM utilisaient souvent ce service pour soutenir leurs opérations.
Des témoins ont expliqué qu’un drone avait survolé le village pendant environ une heure avant de larguer sa munition, ce qui suggère que la zone était surveillée. « Le drone est passé au-dessus du village vers 9 heures du matin et est revenu au moins quatre fois », a déclaré un homme de 40 ans. « Il était blanc et avait de longues ailes minces et droites. Il virevoltait, disparaissait et revenait. » Cette description correspond largement aux drones de grande taille dont l’utilisation par le gouvernement malien est avérée.
Des témoins ont déclaré que le GSIM disposait d’une base à Guélédié et que plus de 100 combattants de ce groupe armé étaient présents dans le village au moment de la frappe, même si aucun combattant du GSIM ne figurait parmi les victimes. Ils ont également indiqué que des combattants du GSIM avaient averti la population locale par WhatsApp de la possibilité d’une frappe de drone sur le site de l’accès à Starlink, avant de quitter la zone avec de nombreux civils. Des témoins ont expliqué que seuls 14 civils étaient restés sur le site, pour continuer à utiliser la connexion, lorsque le drone a largué sa munition.
« L’explosion était assourdissante – vraiment très forte », a raconté un villageois de 30 ans. « J’ai vu une fumée noire très épaisse surgir de la zone de connexion à Starlink. »
Un professionnel de santé âgé de 52 ans a indiqué s’être rendu sur les lieux environ une heure plus tard et avoir trouvé six hommes morts et sept blessés « avec des brûlures sur le corps », dont l’un est décédé sur place. Il a ajouté qu’il a appelé le commandant de la base militaire de Ténenkou et lui a dit qu’il emmènerait les blessés au Centre de santé de référence de Ténenkou. « [N]on seulement il a refusé catégoriquement que nous les évacuions », a relaté le professionnel de santé, « mais il m’a aussi ordonné de ne pas leur porter secours. Pour lui, c’étaient des combattants du GSIM, et il m’a dit que le drone n’aurait pas pu cibler des civils. »
Les blessés ont finalement été évacués. Dans un communiqué du 24 septembre, Médecins Sans Frontières (MSF) a indiqué que son personnel dans le centre de santé avait soigné quatre personnes « gravement blessées » présentant des « brûlures sur tout le corps », et qu’une personne était « décédée peu de temps après son arrivée ».
Human Rights Watch a vérifié une vidéo partagée par des témoins et montrant les conséquences de la frappe, et l’a géolocalisée dans une zone à environ 600 mètres au nord-est du centre du village. On y voit les corps de trois hommes, deux sous un arbre calciné et brisé, et un dans un étang voisin. Deux motos brûlées et un panneau solaire détruit sont également visibles.
Dans un communiqué du 17 septembre, le chef d’état-major des Forces armées maliennes a déclaré que le 16 septembre, des unités militaires avaient « repéré, au nord-est de Guélédié, région de Mopti, des éléments terroristes dissimulés sous couvert végétal », disposant de « matériels de guerre et de moyens de communication satellitaire », avant de les « neutralis[er] » et de détruire leur équipement.
La junte malienne recourt de plus en plus souvent à des frappes aériennes contre les groupes armés. Human Rights Watch, d’autres organisations de défense des droits humains et plusieurs médias et organisations menant des investigations ont documenté des frappes aériennes qui ont tué des civils.
Sévaré
L’armée malienne et l’Africa Corps ont placé des centaines de civils en détention lors d’opérations de contre-insurrection à travers le Mali, et ont détenu illégalement de nombreuses personnes dans des bases militaires. Human Rights Watch, d’autres groupes de défense des droits humains et les médias ont documenté des actes de torture dans plusieurs bases.
Le 7 mai, des soldats et des combattants d’Africa Corps ont arrêté un civil de 30 ans à son domicile à Guirowel, un village situé dans une zone contrôlée par le GSIM dans la région de Mopti. Le 4 juillet, ils ont arrêté trois étudiants coraniques, âgés de 32, 37 et 40 ans, dans le village de Thy, dans la région de Mopti, après une attaque du GSIM contre une position militaire dans ce village.
Les quatre hommes ont raconté plus tard que les forces les avaient emmenés à la base militaire Hamadoun Bocary Barry de Sévaré, où ils ont été détenus au secret dans un conteneur d’expédition d’environ 20 mètres de long, sans fenêtres, ni toilettes, ni installations sanitaires, dans une chaleur extrême et sans ventilation, aux côtés de dizaines d’autres personnes. Les hommes ont décrit qu’ils recevaient une petite quantité de nourriture de mauvaise qualité une fois par jour, qu’on leur refusait les soins médicaux nécessaires et qu’ils subissaient des violences verbales.
« Nous recevions un petit morceau de pain et parfois des haricots, ainsi qu’une demi-bouteille d’eau une fois par jour », a raconté l’homme de 32 ans. « La chaleur était insupportable.Le premier jour, nous étions 27, mais au fil des jours, nous avons dépassé les 70 personnes. Nous faisions nos besoins dans un seau, qui était toujours plein et se déversait sur le sol. Ils ne le vidaient pas. »
Les hommes ont déclaré avoir identifié les soldats maliens grâce à leurs uniformes et aux langues qu’ils parlaient, notamment le français, le bambara et le peul. Ils ont indiqué que les combattants de l’Africa Corps avaient « la peau claire » et parlaient une langue étrangère qu’ils ne comprenaient pas.
Trois des hommes ont expliqué que des soldats maliens et des combattants de l’Africa Corps les avaient torturés à plusieurs reprises dans une pièce d’un bâtiment situé près de l’entrée de la base, le long de la route principale de Sévaré, de sorte qu’ils pouvaient entendre les bruits de la circulation. La pièce comportait un lit métallique, un baril rempli d’eau, une table et des fils électriques sur le sol. C’est là que les hommes ont décrit avoir été torturés et interrogés pour leur faire avouer une prétendue association avec le GSIM.
L’habitant de Guirowel a déclaré que des membres de l’armée malienne et de l’Africa Corps l’avaient torturé à deux reprises, chaque fois pendant environ deux heures. « J’ai failli perdre la vie lorsque deux militaires russes m’ont noyé dans une barrique d’eau », a-t-il raconté. « Chaque fois que je perdais connaissance, on me réanimait avec une décharge électrique et on me noyait encore. Ils m’ont brulé les fesses avec du plastique brûlé, et ils allumaient aussi un chiffon sur mon dos. Ils m’ont forcé à donner des informations sur le GSIM et à admettre que j’étais un combattant. »
L’homme de 37 ans a raconté qu’un soldat malien l’avait attaché à un lit et lui avait demandé : « Dis-nous tout ou nous te tuerons. » Puis « les coups ont commencé à pleuvoir sur mes fesses et sur mon dos. “Parle !”, m’ont-ils dit. [Un] soldat m’a étranglé et m’a cogné la tête contre le lit. Je ne me souviens de rien après ça. »
L’homme de 40 ans a décrit que des soldats lui avaient attaché les pieds à un lit et avaient menacé de le tuer s’il ne divulguait pas d’informations sur les combattants du GSIM. « On m’a frappé sur les fesses, on a mis le feu à mon dos », a-t-il expliqué. « Un soldat a attrapé mon sexe et y a appliqué du courant électrique », tandis qu’un autre « versait de l’eau sur mon dos et me frappait ».
Les hommes ont indiqué que plusieurs détenus étaient morts dans le conteneur à la suite de tortures. « Quand un détenu était sur le point de mourir, nous donnons des coups à la porte pour alerter les gardes », a raconté l’homme de 40 ans. « Ils nous disaient de ne les informer que lorsqu’une personne était morte. Ils n’avaient aucune pitié. Huit personnes sont mortes pendant ma détention. »
Les militaires ont libéré les trois hommes de Thy le 20 juillet et l’homme de Guirowel le 6 août. Des membres de leur famille auraient payé aux militaires 1,8 million de francs CFA (3 000 dollars US) pour les trois hommes de Thy et 1 million de francs CFA (1 800 dollars US) pour l’homme de Guirowel afin d’obtenir leur libération.
Toutes les parties au conflit armé au Mali sont soumises au droit international humanitaire, notamment à l’article 3 commun et au protocole II aux Conventions de Genève de 1949, ainsi qu’au droit de la guerre coutumier. Les parties doivent prendre toutes les précautions possibles avant une attaque, notamment en vérifiant que la cible est un objectif militaire. Les attaques qui n’ont pas d’objectif militaire ou qui ne font pas de distinction entre les civils et les militaires sont des attaques indiscriminées illégales.
Toute personne privée de liberté doit être traitée avec humanité en toutes circonstances et protégée contre le meurtre, la torture et les traitements cruels, humiliants et dégradants. Le fait de refuser des soins médicaux aux blessés ou aux détenus peut constituer un crime de guerre. Les individus qui commettent des violations graves du droit de la guerre avec une intention criminelle ou qui sont impliqués au titre de la responsabilité de commandement peuvent faire l’objet de poursuites pour crimes de guerre.
En mars, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a renouvelé le mandat de l’Expert indépendant sur le Mali, afin d’évaluer la situation des droits humains et d’aider les autorités nationales à promouvoir les droits humains et l’État de droit.
« Ces abus récents devraient servir de triste rappel pour inciter les gouvernements préoccupés et les institutions internationales à faire pression sur les autorités maliennes, afin qu’elles mènent des enquêtes crédibles sur les abus commis par l’armée et traduisent les responsables en justice », a conclu Ilaria Allegrozzi. « Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU devrait renforcer sa surveillance de la situation au Mali, et prendre des mesures pour empêcher de nouveaux abus. »
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