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Directrice de publication : Aude Lancelin

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12.03.2026 à 17:45

Quand les bulletins sont rebattus : Xavier Niel tente de bloquer Rachida Dati aux municipales

« J’adorerais utiliser mon argent pour aider ma ville. » Ah, Xavier Niel, ce bon samaritain… Milliardaire, mais inconditionnellement altruiste. Patron de presse, non pour protéger son image ou obtenir des faveurs du pouvoir… mais parce qu’il admire le métier. Jusqu’à peu, il aimait aussi flirter avec les rumeurs d’une possible candidature à la mairie … Continued
Texte intégral (4625 mots)

« J’adorerais utiliser mon argent pour aider ma ville. » Ah, Xavier Niel, ce bon samaritain… Milliardaire, mais inconditionnellement altruiste. Patron de presse, non pour protéger son image ou obtenir des faveurs du pouvoir… mais parce qu’il admire le métier. Jusqu’à peu, il aimait aussi flirter avec les rumeurs d’une possible candidature à la mairie de Paris. Encore une fois sans intérêt, bien sûr, si ce n’est qu’il détesterait voir les clés de la ville qu’il aime tant, entre des mains mal intentionnées.

À défaut de se présenter, Xavier Niel s’est immiscé en réalité bien plus discrètement dans le scrutin. Et pour cause. L’enjeu est crucial pour l’empire immense qu’il a façonné : à 58 ans, ce sont près de 3 milliards d’euros qu’il a alloué à l’immobilier parisien, comme l’a estimé le Canard Enchaîné.

Le président Emmanuel Macron (au centre), la secrétaire d’État française chargée de l’IA et du numérique Clara Chappaz (à gauche) et l’homme d’affaires Xavier Niel. À Tirana, le 16 mai 2025. Photo Ludovic MARIN / AFP

Si Xavier Niel investit, ici et là, dans les start-up, la presse et les biens immobiliers de prestige, c’est aussi parce qu’il a su, dans ce dernier cas, tirer profit d’un contexte municipal particulièrement bienveillant pour renforcer ses appuis et élargir son influence. En témoigne sa proximité avec les proches d’Anne Hidalgo, maire sortante, et plus particulièrement avec l’ancien adjoint à l’urbanisme Jean-Louis Missika, condamné pour prise illégale d’intérêts en avril 2024. C’est avec ce dernier que Xavier Niel a coécrit son ouvrage Une sacrée envie de foutre le bordel, paru chez Flammarion en 2024, qui s’avère être « une conversation entre amis qui raconte un homme ».

Or, cette fois-ci, ce n’est pas son ami, mais une redoutable adversaire, qui pourrait bientôt décider du bon déroulement de ses affaires parisiennes.

Edile et milliardaire, la fin d’une idylle ?

Depuis près de six ans, le patron de presse et Rachida Dati, la tout juste démissionnaire ministre de la Culture, entretiennent des relations pour le moins houleuses. Insultes et piques sont lancés à la volée. « Je ne me réconcilierai jamais avec cet enfoiré », a-t-elle glissé au printemps 2025 à l’une de nos sources.

Alors que les Parisiens iront élire leur maire ces dimanches 15 et 22 mars, la querelle entre le milliardaire et la candidate des Républicains, tourne à l’obsession. Cette dernière étant placée en seconde place dans les sondages pour le premier tour, derrière le socialiste Emmanuel Grégoire, en tête de l’union de la gauche et des écologistes (hors LFI), est bien positionnée dans la course. D’autant plus qu’un sondage récent de l’Ifop, daté du 22 février 2026, donne Rachida Dati gagnante du second tour en cas de duel (53%-47%).

Au regard de cet inquiétant cas de figure, depuis de nombreux mois déjà, dès le lancement de la campagne, les Unes anti-Dati se multiplient dans nombre de journaux détenu par Niel. Effectivement, la presse, l’un des tremplins influents dans lesquels le fondateur de Free investit généreusement, semble être sommée de faire preuve de réactivité lorsqu’il s’agit d’un scoop concernant Rachida Dati. À l’inverse, l’actuelle maire du 7e arrondissement multiplie les dépôts de plaintes en diffamation contre les médias qui s’en prennent à elle. Peut-être Niel, très procédurier à une époque, lui a-t-il montré l’exemple ?

Des Unes avant les urnes

Si l’actualité de Rachida Dati mérite, assurément, un traitement médiatique attentif, au regard de la gravité des faits qui lui sont reprochés, elle monopolise tout particulièrement les colonnes des titres controlés par le milliardaire, à l’instar du quotidien Le Monde, du Nouvel Obs, ou de Télérama.

Le cambriolage du Musée du Louvre, la perquisition de son appartement dans le cadre d’une information judiciaire pour corruption, la « conspiration gay », « la convergence des brutes » avec son adversaire de la FI, Sophia Chikirou, quand ce ne sont pas des soupçons d’alliance avec la zemmouriste Sarah Knafo, ou encore la récente polémique du « WikiDati », autant d’épisodes largement relayés et traités en long, en large et en travers par ces titres.

Tête de turc du Nouvel Obs, hebdomadaire dont Xavier Niel est actionnaire à titre individuel via le groupe Le Monde, Rachida Dati apparaît dans pas moins de 42 titres du journal entre le 1er juin 2025 et le 10 mars 2026. Cette omniprésence fait même l’objet d’un “running gag” dans la rédaction. Selon nos informations, ces railleries récurrentes s’expliqueraient par le nombre d’affaires judiciaires qui la touche et la multiplication des plaintes en diffamation que celle-ci a porté contre le magazine. 

C’est ce même journal qui, rappelons-le, a été à l’origine des révélations, de l’affaire Renault en mars 2024, impliquant des faits de corruption et de trafic d’influence. Rachida Dati sera jugée à ce titre à partir du 16 septembre 2026. C’est également le Nouvel Obs et Complément d’Enquête qui, en juin 2025, ont révélé les liens financiers de la candidate avec GDF Suez lorsqu’elle était députée européenne.

Le Nouvel Obs, dossier de révélations sur Rachida Dati, 5 mars 2026

À titre de comparaison, sur la même période, les candidats aux municipales Emmanuel Grégoire (PS) et Sarah Knafo (Reconquête) ne totalisent que onze occurrences chacun, tandis que Sophia Chikirou (LFI) et Pierre-Yves Bournazel (Horizons) n’apparaissent respectivement que trois et cinq fois dans les colonnes du Nouvel Obs. Un écart éloquent.

“Ennemie du service public”

Le Monde, autre titre du même groupe, annonçait, le 20 janvier dernier, qu’Emmanuel Grégoire et Rachida Dati voulaient « imposer l’idée d’un match à deux » dans le cadre des élections municipales. Le journal semble toutefois avoir accordé davantage de sympathie à la parole du candidat socialiste. Depuis le 1er juin 2025, trois pages du site web ont été consacrées à Emmanuel Grégoire, dont une tribune dans laquelle il insiste sur le danger de la bolloréisation des médias, ainsi qu’un entretien lui permettant d’annoncer, selon ses mots, une rupture avec « la méthode Anne Hidalgo ».

À noter toutefois que si Emmanuel Grégoire assure de ses différences avec l’ancienne maire, il l’a toujours défendue. « Anne a réussi à créer une alchimie entre les jeunes hussards et les vieux briscards. C’est elle qui fait la synthèse », a-t-il lancé dans Libération lors des dernières élections municipales, au moment même où la multiplication des partenariats publics et privés faisaient largement débat.

L’ancienne magistrate, elle, figure sur neuf pages du site en ligne du quotidien de référence, mais décrite sous une plume principalement à charge. Tantôt “la fébrilité gagne la campagne de Rachida Dati”, tantôt “la campagne survoltée de Rachida Dati pour la mairie agace à gauche. Au-delà d’un état des lieux de sa campagne, les articles sont bien souvent consacrés au rappel des différentes affaires compromettantes la concernant.

Une de Télérama, 15 novembre 2025

Outre une multitude d’articles, l’ex sarkozyste a fait la Une du print de Télérama le 15 novembre 2026. “Amie de Bolloré” et“Ennemie du service public”, peut-on lire sur la couverture de l’hebdomadaire. Nous avons pu le vérifier : en un an, soit depuis le 12 mars 2025, c’est la seule personnalité politique à avoir fait la Une du magazine. Et Télérama appartient lui aussi… au groupe de Niel.

Xavier Niel et son empire parisien

La principale intéressée, Rachida Dati, n’y voit rien d’anodin. Ce ne seraient pas les intérêts des Parisiens, mais bien ceux de Xavier Niel lui-même, qui seraient défendus avec tant de zèle par ces rédactions. « Xavier Niel a fait beaucoup d’achats immobiliers sous Hidalgo et ils entretiennent de très bonnes relations », assure Rachida Dati, filant entre deux rendez-vous.

Depuis une quinzaine d’années, le mogul des télécoms, 7ᵉ fortune de France selon le magazine Challenges (propriété de Bernard Arnault) a, de fait, discrètement étendu ses investissements dans la ville, au point d’y constituer un empire immobilier monumental.

Et si parmi les acteurs économiques de la ville de Paris, Bernard Arnault, l’homme le plus riche de l’Hexagone, a souvent été épinglé pour ses caprices opulents, le concubin de sa fille, Delphine Arnault, s’est montré sensiblement plus discret dans ses nombreuses acquisitions… à moins que les journalistes ne montrent plus de mansuétude à son égard.

Car désormais, Xavier Niel cumule pas moins d’une dizaine d’hôtels particuliers, dont l’emblématique hôtel Lambert et l’hôtel Coulanges. S’ajoutent à son butin une partie de la tour Triangle, du forum des Halles et du Carrousel du Louvre via ses actions de plus de 26 % dans la multinationale Unibail-Rodamco-Westfield. Le milliardaire s’est offert, de surcroît, la tour CIT et les deux derniers étages de la tour Montparnasse qui la jouxte, ainsi que les locaux de son école 42, la Tour Morland, le musée Giacometti, et la liste est encore longue.

Le musée Giacometti

C’est d’ailleurs cette affaire « Giacometti », qui a partiellement rendu publique « la guerre » entre les deux protagonistes. Selon « Freenews » (fin novembre 2024), Rachida Dati, maire du 7ᵉ, s’était montrée opposée à l’évolution de la maquette de ce musée situé dans l’arrondissement. Tenace, elle avait fustigé l’ajout d’un centre commercial et d’un espace panoramique qui, d’après elle, s’éloignaient de l’objectif initial du projet, centré sur les métiers d’art et les activités non lucratives. Lui voyait, derrière cet affront, un moyen de faire diversion après la parution de l’enquête du Nouvel Obs paru auparavant dans l’année.

Vrai ou pas, les deux se regardent en chiens de faïence : un bref aperçu de la situation explosive qui pourrait s’installer si Rachida Dati venait à être élue maire ce 22 mars. Inquiet, l’homme d’affaires ne peut rester passif, sous peine de compromettre ses bonnes fortunes futures. « L’immobilier à Paris c’est son kiff », souffle à QG un fin connaisseur des investissements de Xavier Niel.

Parmi les « édifices d’exception » qu’il a négociés avec la Ville de Paris, arrêtons nous sur le rachat de l’ancienne gare de la Halle Freyssinet dans le 13e arrondissement.

Jean Louis Missika : le cheval de Troie

Ce projet ? Un « flagship (projet vitrine, NDLR) pour l’économie numérique parisienne », selon Jean-Louis Missika, alors adjoint à l’urbanisme de Anne Hidalgo. Inauguré en 2017 par Xavier Niel, la gare est devenue un campus qui abrite aujourd’hui un millier de start-up : la Station F.

Le chercheur du fait urbain, Hacène Belmessous, a mené l’enquête pendant de longs mois, avant de publier son essai « Paris n’est plus une fête » (éditions Les Voix Urbaines, 2024), notamment consacré à ce projet. « Missika a toujours été une sorte de cheval de Troie dans la capitale pour les projets de Niel. C’est lui qui a promu Station F auprès de Bertrand Delanoë. C’était un outil », indique-t-il à notre média. 

Jean-Louis Missika et Anne Hidalgo au Forum des Halles, Paris, 9 avril 2016. Photo A. Schneider

Il rappelle que Station F s’inscrit dans un plan plus large : « C’est quand même dans ce coin du 13ᵉ que Niel a imposé la localisation du siège du journal Le Monde, Télérama, Le Nouvel Obs, Courrier International, etc. » C’est d’ailleurs en fouillant méticuleusement qu’il s’est rendu compte de l’empire qu’avait réussi à façonner l’oligarque. « Je n’imaginais pas que c’était devenu un acteur si important dans l’immobilier. Et en cela, ça fait de lui un vrai moteur de l’urbanisme parisien », poursuit-il.

Une stratégie d’investissement tous azimuts qui, aussi discrète soit-elle, est étroitement liée à son influence dans les médias, selon l’écrivain-chercheur. « Il faut quand même se dire qu’un homme comme Xavier Niel a une vraie capacité d’influence dans la presse. Lui s’en défend, mais quand il dit que, lorsqu’un média l’ennuie, il l’achète… » Une référence à la phrase prononcée par Niel rapportée par l’ex journaliste du Nouvel Obs, Odile Benyahia-Kouider : « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard, et ensuite ils me foutent la paix. »

Le milliardaire a ainsi, depuis longtemps, préparé le terrain.

Un « ami » et collaborateur de longue date

Car ce lien, entre Missika et Niel, a débuté dès les années 2000. Ils ont noué une relation de confiance alors que Xavier Niel développait l’opérateur de télécom Free. En 2004, Jean-Louis Missika, spécialiste des médias, est recruté au sein d’Iliad, la maison mère de l’entreprise. Quand Xavier Niel fut incarcéré pour « recel d’abus de biens sociaux » en 2004, c’est Jean-Louis Missika qui, avec une poignée d’associés, a assuré la continuité de la direction tout en développant ses relations avec les collectivités. Pour ainsi dire, il a fait du lobbying auprès des élus, avant de démissionner en 2008 pour rejoindre la Ville de Paris en tant qu’adjoint à l’innovation de l’ancien maire socialiste, Bertrand Delanoë.

Missika s’est ensuite vu confier la direction de la campagne d’Anne Hidalgo en 2013 avant de devenir, post-élection, son adjoint à l’urbanisme. Plus encore, il se présente comme son homme de confiance. Fièrement, le proche d’Hidalgo et de Niel rappelait, le 25 novembre 2024 sur BFM Business, les stratégies politiques qu’il avait pu mettre en place : « On avait des conversations sur la politique (avec Xavier Niel, NDLR). J’ai fait beaucoup de choses à la mairie de Paris pour aider les start-up. » L’ancien communicant avait-il gardé l’habitude de défendre sans relâche les intérêts de Xavier Niel entre les murs de l’Hôtel de Ville ?

Les jeunes hussards et les vieux briscards

Pour certains, Anne Hidalgo n’aurait en effet guère eu d’autre choix que d’accepter les volontés de l’ancien homme d’affaires. C’est en tout cas ce que rapporte Yves Contassot, membre du mouvement Génération.s et ancien co-tête de liste du 13ᵉ arrondissement (EELV) pour les municipales de 2014 : « Missika disait à Hidalgo : “Soit je fais ce que je veux, soit je rejoins Macron. À ce moment-là, je serais dans l’opposition. Et j’emmènerais un certain nombre de membres du PS qui hésitent à basculer chez lui. », se rappelle le septuagénaire.

À cette époque, l’influent personnage n’a plus à frapper à la porte avant d’entrer dans le bureau de la maire. « 2014-2020 est une période très « Missikaiène » », abonde dans le même sens, Bernard Landau, adjoint d’Elisabeth Borne à la direction de l’urbanisme de Paris jusqu’en 2014. Chacun d’entre eux conserve des anecdotes à ce sujet.

Jacques Baudrier, conseiller délégué auprès de Jean-Louis Missika jusqu’en 2020 et élu du Parti communiste, ne partage toutefois pas ce constat. « Avec Jean-Louis Missika, nous étions un peu de yin et de yang : le libéral et le communiste, replace-t-il. On a travaillé six ans ensemble, de façon tout à fait respectueuse. » Jacques Baudrier ajoute qu’il n’a été en rien freiné par Jean-Louis Missika dans la mise en œuvre de politiques « très sociales ». Et de prévenir : « Il ne faut pas caricaturer le bonhomme. »

Lorsque le sujet de Xavier Niel est abordé, il affirme ne l’avoir jamais rencontré : « Très franchement, ça, c’était la vie de Jean-Louis. Je nai jamais vu Xavier Niel à la mairie. C’est son ami, donc effectivement je pense qu’ils ont bossé ensemble. » Nous lui rappelons que Xavier Niel a été lauréat lors des deux éditions de “Réinventer Paris”, un appel à candidatures orchestré par… Jean-Louis Missika. « De mémoire, je n’ai pas participé à des jurys où Xavier Niel a été lauréat, se dédouane-t-il. En tout cas, pour les “Réinventer Paris”, ce sont des volumes d’investissement qui ne sont, au final, pas énormes. Le seul gros volume, c’est la tour Morland. » 

Jacques Baudrier admettra ensuite ne pas savoir que Xavier Niel était le président du projet Morland.

Réinventer Paris, pas vu, pas pris

Cette proximité constatée entre les deux vieux amis interroge en tout cas plusieurs personnalités politiques. D’autant plus que Jean-Louis Missika a été condamné, le 2 avril 2024, par le tribunal judiciaire de Paris. Le motif ? Une affaire de pantouflage impliquant « complicité et recel de prise illégale d’intérêts » avec les groupes immobiliers Novaxia et Gecina, dans le cadre des projets “Réinventer Paris” dont il était le chef d’orchestre. Il a écopé de 90 000 € d’amende et de deux ans d’inéligibilité. Il a également été suspendu de l’Ordre de la Légion d’honneur en décembre 2025 à ce sujet, pour une durée de trois ans.

« C’est ma plus grande victoire », se réjouit la députée Danielle Simonnet (L’Après), ancienne candidate de LFI aux élections municipales de 2020. C’est elle qui a sonné le tocsin auprès de la Commission de déontologie de la Ville de Paris, et du Parquet national financier. « Anne Hidalgo et Jean-Louis Missika trouvaient important d’entretenir des relations avec les grands milliardaires, souligne Danielle Simmonet. Sauf qu’après, ces relations sont devenus intéressées. » Elle explique à notre média avoir perçu, peu après l’arrivée de Jean-Louis Missika parmi les décideurs de la ville, une posture particulièrement favorable à certains projets, en particulier lors des « Réinventer Paris ». Et d’ajouter : « Quand il a démissionné, on a mis une alerte “Missika” sur Google, et un an après, on a vu qu’il avait été embauché par Gecina et Novaxia, deux lauréats de “Réinventer Paris”. » 

Si, malgré les investigations de plusieurs journalistes, aucun conflit d’intérêts n’a été établi entre les affaires de Jean-Louis Missika et celles de Xavier Niel, il est clair que ces relations n’ont pas été sans bénéfices pour ce dernier, au regard de ses différentes acquisitions.

Les milliardaires s’enrichissent et la mairie se laisse séduire

Pour comprendre jusqu’où bout, nous nous rendons dans le 20ᵉ arrondissement de Paris, juste en face de la librairie Le Genre Urbain, toute revêtue de bleu. Là, Xavier Capodano, libraire passionnée d’urbanisme, confie à QG ce qu’il observe plus largement comme une collaboration étroite entre les grandes fortunes et la Ville de Paris, d’une ampleur inédite. « C’est un milieu poreux et parasitaire », glisse-t-il entre deux gorgées de café crème.

Emmanuel Grégoire est en tête des intentions de vote au premier tour avec 35%, devant Rachida Dati à 27%, selon un sondage pour ICI Paris Ile-de-France. 6 mars 2026. Photo Louison Lecourt

« Jamais il n’y a eu une telle disproportion. Le budget annuel de la Ville de Paris, c’est 11,6 milliards d’euros (intra-muros, NDLR), le plus important de France ». Très peu, si on le compare à ce que sont devenues les grandes fortunes françaises. Xavier Niel possède en effet de son côté un pactole estimé à 27,9 milliards d’euros selon le magazine Challenges. 

Pour rappel, d’après un communiqué d’Oxfam daté de janvier 2025, la fortune des milliardaires a augmenté de plus de 24 milliards d’euros au total depuis 2019. Soit 13 millions d’euros par jour. La ville ne fait tout simplement plus le poids, selon le spécialiste d’urbanisme. « Ce sont des acteurs puissants, et le système leur déroule le tapis rouge, conclut‑il. Il sera difficile de faire marche arrière. »

Or cette fois, aux municipales, Xavier Niel pourrait bien se faire damer le pion par la dame.
Louison Lecourt

11.03.2026 à 21:15

« 12 chantiers pour redresser la France » avec Nikola Mirkovic et François Boulo

François Boulo a reçu Nikola Mirkovic, essayiste, auteur de « Déclin et Renouveau : Comment les Français se relèveront », aux Éditions des Syrtes. Un livre pour faire face au déclin français, à la captation du pouvoir par une hyperclasse mondialisée et à l’effacement de notre souveraineté au profit d’institutions supranationales. S’appuyant sur de nombreux exemples historiques, … Continued
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François Boulo a reçu Nikola Mirkovic, essayiste, auteur de « Déclin et Renouveau : Comment les Français se relèveront », aux Éditions des Syrtes. Un livre pour faire face au déclin français, à la captation du pouvoir par une hyperclasse mondialisée et à l’effacement de notre souveraineté au profit d’institutions supranationales. S’appuyant sur de nombreux exemples historiques, Nikola Mirkovic met aussi en cause l’individualisme contemporain, l’esprit d’abandon et une perte de repères, autant de phénomènes qui menacent la survie même de la France. Mais surtout un livre de propositions et d’espoir, qui dresse « 12 chantiers » pour dessiner le chemin d’un sursaut collectif et faire mentir les pessimistes de tous bords pour qui le destin de la France serait d’ores et déjà scellé.

09.03.2026 à 22:42

« De l’Ukraine à l’Iran: le nouveau choc énergétique mondial » avec Nicolas Meilhan, Aude Lancelin et Harold Bernat

La guerre en Iran fait trembler le cœur énergétique du monde. Autour du détroit d’Ormuz, l’escalade des tensions menace l’approvisionnement global, et fait bondir les prix du pétrole et du gaz. Le choc se propage déjà à l’économie réelle, dans un monde qui commençait tout juste à se relever de celui provoqué par la guerre … Continued
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La guerre en Iran fait trembler le cœur énergétique du monde. Autour du détroit d’Ormuz, l’escalade des tensions menace l’approvisionnement global, et fait bondir les prix du pétrole et du gaz. Le choc se propage déjà à l’économie réelle, dans un monde qui commençait tout juste à se relever de celui provoqué par la guerre d’Ukraine. Une recomposition brutale de l’ordre énergétique mondial est en marche. Juste avant ce moment de bascule, un pays producteur comme le Venezuela a été la cible d’une opération de prédation spectaculaire des États-Unis.

Quelles conséquences cette réaction en chaîne aura-t-elle sur notre pays? Un effondrement économique global est-il à redouter ? Harold Bernat et Aude Lancelin ont reçu en direct dans Quartier Populaire, Nicolas Meilhan, ingénieur, ancien conseiller à France Stratégie, et membre des Éconoclastes, un des meilleurs connaisseurs des questions énergétiques en France.

09.03.2026 à 18:00

Vera, Vera, dis-moi qui est le plus « conspi » ?

Alors qu’un sommet sur l’intelligence artificielle a eu lieu le 19 février dernier à New Delhi (Inde), le couple Macron s’y est rendu dans le cadre d’une visite officielle. Brandissant de grands principes relativement creux, le président français imaginait déjà: « L’avenir de l’IA sera construit par ceux qui sauront allier innovation et responsabilité, technologie … Continued
Texte intégral (3409 mots)

Alors qu’un sommet sur l’intelligence artificielle a eu lieu le 19 février dernier à New Delhi (Inde), le couple Macron s’y est rendu dans le cadre d’une visite officielle. Brandissant de grands principes relativement creux, le président français imaginait déjà: « L’avenir de l’IA sera construit par ceux qui sauront allier innovation et responsabilité, technologie et humanité. » Au même moment, le gouvernement publiait sa « stratégie nationale contre les manipulations de l’information » . L’occasion pour Emmanuel Macron, désintoxicateur en chef des news, de s’ériger en pourfendeur de la manipulation de l’information sur les plateformes numériques et les services d’intelligence artificielle.

S’il devait néanmoins y avoir une IA inoffensive pour le pouvoir, affranchie de toute « affabulation » dangereuse, ce serait sans doute… AskVera, le nouveau chatbot conversationnel développé par l’ONG française LaReponse.Tech.

L’IA pour lutter contre les complots et les fake news 

« A-t-on vraiment marché sur la Lune ? », « Les vaccins modifient-ils l’ADN ? », « La princesse Diana a-t-elle été assassinée ? » Voilà le genre de questions proposées sur la page dédiée à Vera du site qui lutte contre le complotisme, Conspiracy Watch (CW). Par ces interrogations, l’outil prend un air de naïveté presque attendrissant.

En plus de la messagerie WhatsApp et du numéro de téléphone, le chatbot est désormais directement accessible depuis la page d’accueil de CW, comme annoncé le 7 février dernier sur les comptes Instagram et X de la fameuse structure. Depuis sa création, aux lendemains des élections législatives de 2024, cette IA a été déjà largement mise en avant par les “déconspirateurs”. « On a testé le bot conversationnel le plus prometteur du moment pour lutter contre les fake news », pouvait-on fièrement lire à la Une de Conspiracy Watch, le 23 novembre 2024.

Conversation avec le chatbot AskVera sur l’affaire Epstein, disponible sur le site de Conspiracy Watch

Intrigué, notre média QG a interrogé le chatbot sur les théories du complot entourant le grand scandale international du moment, l’affaire Epstein. Des interrogations qui obtiennent des réponses, chacune accompagnée de deux sources, pour le moins… attendues. 

D’une question à l’autre, on tombe rapidement sur le podcast de France Info « Complorama », animé par Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France, respectivement directeur et collaborateur du site Conspiracy Watch. Au micro, ils commentent chacun à leur tour l’affaire Epstein… à savoir, selon eux « l’affaire de tous les fantasmes pour la complosphère.»  Vera le résume ainsi : « Selon Franceinfo, cette affaire a nourri de nombreuses théories, depuis l’idée que des personnalités influentes pourraient être impliquées et protégées jusqu’aux spéculations sur les causes de sa mort (…) ». Beaucoup de médias français pourraient, dès lors, être accusés de « complotisme », puisque même les plus réputés d’entre eux ont largement interrogé le constat officiel de la mort d’Epstein, comme nous l’avions documenté dans un précédent article de QG « Traitement médiatique de l’affaire Epstein : le cas Conspiracy Watch. »

Un Chatbot sans agenda politique ?

Si le chatbot est programmé pour épingler les complots, ses créateurs assurent que « non, Vera n’a pas d’engagement politique. » Cet outil, proposerait ainsi différentes sources « de tous bords politiques » qui assureraient « leur indépendance ». La plateforme précise que l’IA se base sur 500 références : 150 sites de fact-checking et plus de 350 médias « fiables et reconnus »

Pourtant, QG s’est intéressé aux coulisses de cette IA et a recensé les sources mobilisées, expressément censées générer des réponses croisées et d’une fiabilité exemplaire. Sans surprise, rapidement dans cette liste se distinguent une fois de plus Conspiracy Watch ainsi que l’Observatoire du conspirationnisme (qui gère la structure CW depuis 2014). Une chose frappe aussi évidemment : les médias orientés à gauche sont très timidement présents dans les colonnes de Vera. Par exemple, l’Humanité, proche du Parti Communiste Français, l’un des plus grands médias nationaux, ne trouve aucune place dans la liste. Le Monde Diplomatique, mensuel français autrefois dirigé par Serge Halimi, dont les articles sont parmi les plus diffusés et lus dans le monde, est soumis au même constat. Peut-être ont-il été jugés… trop hostiles aux « nouveaux chiens de garde » ? 

Finalement c’est Conspiracy Watch qui nous éclaire sur les véritables intentions des Pères de Vera. « Quand on parle avec une IA, on a peut-être moins la sensation de parler avec quelqu’un qui aurait un agenda« , concédait Tristan Mendès France sur France Info, le 7 février dernier, en débattant de la neutralité politique des intelligences artificielles. 

La présence discrète des médias indépendants

Globalement, les rédactions indépendantes apparaissent comme les grandes absentes, bien que leur financement ne dépende ni d’un parti politique, ni d’un groupe capitalistique, ni de la publicité. Pourtant même Emmanuel Macron avait rappelé leur importance. Ce dernier s’était exprimé lors de la Déclaration de Paris, le 29 octobre 2025, concernant l’action multilatérale pour l’intégrité de l’information et les médias indépendants, soulignant que les « médias libres et indépendants jou[aient] un rôle central dans la transmission d’une information fiable. »

Seul Mediapart semble faire office de caution. C’est littéralement l’unique média indépendant français mobilisé par le chatbot face à France info, Le Monde, TF1, L’Express, Challenges, Les Échos, Le Figaro ou encore Libération. 

Nous interrogeons finalement Vera sur ce qu’elle pense de la fiabilité de QG. Passons sur l’une des réponses, expliquant que « QG (ou “Quotidien de la Gendarmerie”) est un média qui se spécialise dans les actualités liées à la gendarmerie et aux questions de sécurité », une phrase que l’IA ne terminera d’ailleurs pas. QG est ensuite présenté comme un « média qui se finance par des dons et des abonnements, sans actionnaires ni publicité, ce qui peut influencer sa ligne éditoriale et sa perception en tant que média. »

Est-ce à dire qu’il faudrait appartenir à Bernard Arnault, Patrick Drahi ou Xavier Niel pour avoir plus de chance d’être considéré comme impartial et digne de confiance ?

« Pour qu’une IA soit fiable, il faut bien plus que 500 sources »

Les élections à venir en France pourraient d’autant plus servir de tremplin à cette interface, que les ingérences étrangères et les faux comptes malveillants ravivent les inquiétudes des élus et futurs candidats. Le lundi 2 mars, date officielle du démarrage des campagnes municipales, Ouest-France (le plus gros tirage du pays) a présenté Vera comme un « outil précieux » pour vérifier les informations.

Avec une pointe d’humour, Fabrice Epelboin, spécialiste des médias sociaux, rappelle toutefois un événement pittoresque, lorsque la politique et l’IA se sont rencontrées : « Éric Zemmour avait façonné une IA (ChatZ, NDLR) aux idées de Reconquête. Mais par manque de source, celle-ci avait eu du mal à expliquer certains éléments du programme. » 

Lorsque les partisans du polémiste multi-condamné, comme ses détracteurs, ont interrogé l’outil sur la définition du « grand remplacement », ils pouvaient obtenir tantôt : « Éric Zemmour (…) a mis cette proposition au cœur de notre programme politique », tantôt : « le “grand remplacement” est une théorie du complot d’extrême droite », « Reconquête considère ce concept comme controversé et ne l’utilise pas dans son programme politique », ou encore : « cette théorie n’a aucune base scientifique et est rejetée par la majorité des spécialistes ».

Si l’objectif était de faciliter la compréhension et la diffusion du programme du parti, il est vrai que les réponses de ChatZ plaçaient fréquemment Zemmour dans un sacré Pétain !

Montage de Libération avec les différentes réponses de ChatZ sur la théorie du Grand Remplacement, 19 mai 2023

L’ancien enseignant à Sciences Po poursuit : « L’IA est une aide plus que précieuse pour faire de l’investigation par exemple. Mais pour qu’elle soit fiable, il faut bien plus que 500 sources. C’est finalement bien trop peu. »

Si le nombre de 500 sources est indiqué, les piliers de cette IA sont en réalité encore plus fragiles : seulement 270 sources de références (médias et agences de presse) et 108 sites de fact-checking ont été dénombrés par QG, soit un total de 378 canaux. Fin connaisseur des nouvelles modalités du numérique, Fabrice Epelboin, le “hacker activiste”, estime qu’il faudrait plusieurs millions de sources pour obtenir des réponses réellement exhaustives et fiables.

Entre les trousses et les manuels scolaires…

L’outil commence pourtant à être promu par plusieurs académies, notamment à Paris et à Toulouse, dans le cadre des missions d’éducation aux médias (EMI). L’EMI vise à former des « citoyens éclairés et responsables », capables de « s’informer de manière autonome » en exerçant leur « esprit critique », comme l’indique le site du ministère de l’Éducation nationale. Vera figure également parmi les outils du numérique éducatif mis en avant par le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. « Nous constatons que depuis le lancement de Vera, les profs sont séduits ! Au collège ou au lycée, beaucoup sont tombés dingues de Vera qu’ils présentent à leurs élèves », a témoigné Florian Gauthier, l’un des fondateurs de Vera, auprès de 20 minutes.

Amélie Ismaïli, journaliste indépendante, confie sur ce point ses craintes à QG : « Je pense que le grand public n’utilisera pas Vera. Le véritable enjeu, c’est l’influence que cela peut avoir dans les écoles. »

« Faire passer une idéologie politique pour la vérité »

Après avoir été immergée plusieurs années dans le monde des médias, cette dernière parle en connaissance de cause. Selon elle, en déterminant à chaque question posée par l’utilisateur ce qui est vrai et ce qui est faux, à partir de seulement deux sources proposées, Vera court-circuiterait l’esprit critique. Amélie Ismaïli ajoute que l’IA pourrait d’ailleurs, à terme, remplacer les fact-checkers : « Ça coûte moins cher que de payer des journalistes et, au moins, on est sûr qu’elle ne dépasse pas les clous ».

Et la journaliste d’ajouter : « Ce qui est très inquiétant c’est de faire passer une idéologie politique pour la vérité et ça, il faut le répéter, c’est une logique totalitaire. » Pour se justifier, dans la foire aux questions du site de Vera, il est indiqué que le chatbot s’appuie sur les ressources produites par des structures de fact-checking, généralement signataires des chartes de l’IFCN (International fact-checking network) et de l’association indépendante d’organisations européennes l’EFCSN (European fact-checking standards network). Quelques principes du code de l’EFCSN sont d’ailleurs rappelés : « être libres sur le plan éditorial et indépendant sur le plan politique », […] « aborder explicitement dans les publications tout conflit d’intérêts ou parti pris politique raisonnable, y compris de la part d’experts ou d’organisations cités ».

Une information sous contrôle

Et pour que cette IA puisse voir le jour, une vingtaine de bénévoles se sont mobilisés : journalistes, experts en IA et en numérique, chercheurs… Parmi eux, Maurice Ronai, cofondateur de Courrier International et collaborateur de Conspiracy Watch depuis 2018. 

Mais comment Vera garantit-elle réellement le respect des critères de neutralité et de rigueur qu’elle revendique ? Tout simplement via un comité d’experts qui sélectionne les sources « fiables » et met à jour la liste des références mobilisées par l’IA. Ce comité, validé par le CLEMI (Centre de liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information), comprend cinq experts dont, Aude Favre, “journaliste anti-fake”, fondatrice de l’association Fakeoff. « L’Union européenne, un projet nazi ? », « C’est quoi une “vraie info” ? », « Aidons Jean-Luc Mélenchon à chasser les fake news »: autant de sujets traités et disponibles sur sa chaîne YouTube WTFake!, sur une ligne très proche de Conspiracy Watch.

Siège également au comité d’experts, Valdez Onanina, rédacteur en chef d’Africa Check FR et Benjamin Tainturier, chercheur associé au médialab de Sciences-Po. Or, deux de ces profils sont particulièrement intéressants. A commencé par Camille François, professeure à la Columbia University School. Elle a travaillé, dans les années 2010, au sein de l’agence du gouvernement états-unien chargée de la recherche et du développement de nouvelles technologies à usage militaire(Defense Advanced Research Projects Agency), comme l’ont documenté Les Échos, le 5 juillet 2019. En 2018, elle a rejoint Graphika, une entreprise spécialisée dans l’analyse de la désinformation et des réseaux sociaux, où elle a étudié les ingérences russes dans l’élection présidentielle de 2016 pour la commission du renseignement du Sénat américain.

En plus de ses expériences intimes avec le gouvernement étas-unien, en 2023, elle a été chargée par Emmanuel Macron de participer au pilotage des “États généraux de l’information”, initiative dont il est à l’origine et qui a pour but de « protéger l’information libre face aux ingérences » et de « pérenniser le financement de l’information indépendante ». 

N’IA-t-il pas mélange d’intérêts ?

Le second profil et ultime membre qui évalue la « pertinence des réponses » de Vera n’est autre que… Rudy Reichstadt. Le même qui dirige Conspiracy Watch et l’Observatoire du conspirationnisme.

« Les sources de Vera sont soigneusement sélectionnées par un comité d’experts » est-il indiqué dans la foire aux questions de Vera. Capture d’écran de l’interface de l’IA

« Oui, Conspiracy Watch est utilisé comme source par Vera et Rudy Reichstadt, son directeur, est également membre du comité d’experts de Vera », nous confirme le chatbot. Avant d’ajouter : « Cela pourrait soulever des questions sur l’indépendance dans l’évaluation des sources. Cependant le comité est composé de plusieurs experts indépendants issus de divers horizons, ce qui aide à garantir des décisions équilibrées ».

Étonnamment, Rudy Reichstadt ne trouve pas utile de préciser ce petit détail dans les publications de Conspiracy Watch, qui vante l’excellence de ce chatbot. À fact-checker !

Louison Lecourt

06.03.2026 à 12:20

Romain Marleix : « La dissuasion nucléaire doit rester française »

« Nous devons renforcer notre dissuasion nucléaire face à la combinaison des menaces (…), avec la mise en place progressive de ce que j’appellerai une dissuasion avancée ». Ces mots du président de la République Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire, ce lundi 2 mars 2026, sont assez impénétrables pour nombre de citoyens. Pour QG, … Continued
Texte intégral (1555 mots)

« Nous devons renforcer notre dissuasion nucléaire face à la combinaison des menaces (…), avec la mise en place progressive de ce que j’appellerai une dissuasion avancée ». Ces mots du président de la République Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire, ce lundi 2 mars 2026, sont assez impénétrables pour nombre de citoyens. Pour QG, Romain Marleix, collaborateur LR au Sénat, et frère de l’ancien député Olivier Marleix, analyse la politique nucléaire d’un Macron en fin de mandat comme un nouvel abandon de souveraineté, avec l’installation de forces stratégiques dans plusieurs pays européens, au risque de mutualiser l’usage de l’arme nucléaire. D’où la proposition de loi constitutionnelle que portait de son vivant Olivier Marleix, afin de combler un vide sur la dissuasion nucléaire, laissant un pouvoir exclusif au chef de l’État sans consultation parlementaire. Interview par Jonathan Baudoin

Romain Marleix, collaborateur LR au Sénat et frère de l’ancien député Olivier Marleix, estime que la logique de mutualisation progressive de la dissuasion nucléaire voulue par Emmanuel Macron ferait peser un risque majeur d’affaiblissement de la souveraineté française.

Quel regard portez-vous sur le discours du président Macron au sujet de la dissuasion nucléaire, faisant signe vers une « dissuasion avancée » incluant des partenaires européens ?

Romain Marleix : Emmanuel Macron mobilise des trésors d’ingéniosité pour dissoudre notre souveraineté en matière de dissuasion nucléaire sans s’attirer les foudres de l’opinion publique française, qui demeure très majoritairement attachée à notre indépendance. Aujourd’hui, Emmanuel Macron a donc décidé de camoufler sa volonté d’abandon d’une partie de notre souveraineté en la matière par plusieurs écrans de fumée : renforcement des moyens d’épaulement, défense aérienne élargie, augmentation du stock de têtes nucléaires, autant de mesures qui méritent par ailleurs d’être discutées. Le cœur du problème est cette nouvelle « dissuasion nucléaire avancée », à travers laquelle Emmanuel Macron annonce la création d’un dialogue stratégique avec huit pays européens qui « ont accepté » de participer à cette dissuasion. Ces pays pourront notamment accueillir les avions des Forces aériennes stratégiques de l’armée de l’air française, équipés de missiles nucléaires. Dernier point, le plus inquiétant, que nous avions envisagé avec Olivier Marleix il y un an, la création d’une structure ad hoc supranationale avec les Allemands qui sera, nous précise le communiqué de l’Élysée : « un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau qui servira de cadre bilatéral pour le dialogue doctrinal ».

Dans quelle mesure ce partage marquerait un recul en matière de souveraineté française selon vous?

C’est un recul évident puisque la présence de forces aériennes stratégiques nous place en situation de responsabilité par rapport à la sécurité de ces mêmes pays. Cette présence pose des questions fondamentales. Sommes-nous solidaires de ces pays en cas d’attaque sur leur territoire ? Quid de leurs interventions extérieures ? Serons-nous solidaires de leur politique extérieure ? Surtout, ces pays vont-ils financer cette présence ? L’adage « qui paye décide » est à ce titre suffisamment éloquent. Quid du contrôle qu’exerceront les pays hôtes sur les vecteurs nucléaires français ? On a vu que les Américains eux-mêmes ont été malmenés sur cette question par les Turcs. En réalité, en multipliant les annonces et les concepts nouveaux, forcément non stabilisés, le président de la République propose à la nation de faire un saut dans l’inconnu avec lui.

Quel est le point clé que vous estimez le plus important à signaler aux citoyens ?

Les citoyens, et ce n’est pas chose facile, doivent être attentifs aux détails. Les observateurs vont se montrer rassurants et nous expliquer que le président de la République n’a eu de cesse de nous rappeler qu’il n’y aura pas de partage de la décision sur l’utilisation de l’arme atomique. En réalité, le président de la République sait très bien ce qu’il fait et cela s’appelle la stratégie des petits pas. Il a simplement posé les jalons d’une structure supranationale dont on nous dira qu’elle n’a pas d’avis contraignant pour la France. Puis dans quelques mois, cette officine aura un avis contraignant dans l’élaboration de notre doctrine de dissuasion. Dans quelques années, on nous dira que ce groupe peut être consulté en cas d’utilisation de l’arme atomique et ainsi de suite. Emmanuel Macron utilise donc des techniques bien connues de la science administrative. Les Français doivent donc être vigilants sur ces annonces, en apparence anodines, mais qui mises bout à bout, nous conduisent à une dilution bien réelle de souveraineté.

Romain Marleix sur QG, interviewé par Aude Lancelin le 18 décembre 2025. Il a notamment été question de la dissuasion nucléaire, un des combats d’Olivier Marleix, décédé en juillet 2025. « Marleix : le testament d’un incorruptible » à retrouver sur QG

Considérez-vous par ailleurs que l’idée d’un partage de la dissuasion nucléaire sort du cadre constitutionnel français ? Aviez-vous travaillé sur le sujet avec votre frère avant son décès?

La Constitution a toujours été silencieuse s’agissant de la dissuasion nucléaire, comme nos lois organiques, le code de la défense et mêmes les lois de programmation militaire. En réalité, l’élaboration de notre doctrine de dissuasion et la décision d’employer la force nucléaire relèvent de la compétence exclusive du Chef de l’État, et le Parlement n’a jamais souhaité interférer dans ces prérogatives. Cette volonté du chef de l’État est ensuite, traditionnellement, inscrite dans les revues nationales stratégiques. La difficulté que nous avons aujourd’hui est que les anciens chefs de l’État n’ont jamais cultivé l’ambiguïté comme le fait aujourd’hui le Président de la République lui-même. Encore une fois, s’il ne partage pas la décision sur l’usage de la bombe atomique, il fait tout pour en mutualiser l’usage et les bénéfices aujourd’hui, ce qui nous conduit inexorablement à une perte de souveraineté demain. La proposition de loi constitutionnelle d’Olivier Marleix voulait précisément empêcher le Président de la république d’abandonner progressivement cette souveraineté sur l’hôtel de la construction européenne.

Que préconisez-vous par rapport à ce que défend l’Élysée?

La dissuasion nucléaire doit rester française et il nous faut nous préserver de toutes les influences ou ingérences étrangères, y compris de pays membres de l’Union Européenne. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans une période de recomposition stratégique et personne ne peut dire avec qui nous serons amis et ennemis dans 10 ans. Sur ce sujet, comme le voulait le général de Gaulle, il faut de la mesure et de la souplesse.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

05.03.2026 à 21:15

« Municipales dans les quartiers : le sursaut ou l’effacement » avec David Libeskind, Stéphane Gatignon et Faouzi Lellouche

Lors du second tour des élections municipales en France, 58 % des électeurs se sont abstenus. Même si ce chiffre est à lié en partie au Covid, l’abstention reste traditionnellement élevée dans les quartiers populaires. Pourtant, on observe dans ces mêmes zones une augmentation des listes citoyennes, souvent indépendantes des partis politiques classiques et peu mis … Continued
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Lors du second tour des élections municipales en France, 58% des électeurs se sont abstenus. Même si ce chiffre est à lié en partie au Covid, l’abstention reste traditionnellement élevée dans les quartiers populaires. Pourtant, on observe dans ces mêmes zones une augmentation des listes citoyennes, souvent indépendantes des partis politiques classiques et peu mis en valeur par les médias. On constate également un engagement plus marqué des habitants de ces même quartiers, notamment en Seine‑Saint‑Denis, le département le plus pauvre de France. Les banlieues réussiront-elles cette fois à se faire entendre pour les élections municipalesqui se tiendront en mars prochain ? Pour en débattre, David Libeskind a reçu Stéphane Gatinon, maire de Sevran de 2001 à 2018 qui se représente dans la même ville cette année, et Faouzi Lellouche, dirigeant associatif à Sevran et figure nationale du mouvement des Gilets Jaunes.

03.03.2026 à 22:28

« Les vraies raisons de l’intervention en Iran » avec Aude Lancelin, Bernard Hourcade, Édouard Husson et Alexandre Del Valle

Sans aucun mandat international ni national, les États-Unis et Israël ont éliminé le chef de la plus haute autorité politique, religieuse et militaire de la République islamique d’Iran, mettant fin à près de 37 ans d’exercice d’un pouvoir de fer. Cette attaque, par sa radicalité, soulève des questions majeures pour la stabilité du monde. Pourquoi … Continued
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Sans aucun mandat international ni national, les États-Unis et Israël ont éliminé le chef de la plus haute autorité politique, religieuse et militaire de la République islamique d’Iran, mettant fin à près de 37 ans d’exercice d’un pouvoir de fer.

Cette attaque, par sa radicalité, soulève des questions majeures pour la stabilité du monde. Pourquoi ce retournement de Trump, élu sur la promesse d’en finir avec les interventions guerrières ? Un regime change aura-t-il lieu en Iran ? Ce raid brutal et lourd d’aléas pourrait-il, malgré tout, ouvrir la voie à une recomposition politique positive pour un peuple réprimé ?

Pour en parler, Aude Lancelin a reçu Alexandre Del Valle, géopolitologue, auteur du « Nouvel Ordre Post Occidental » (l’Artilleur), Bernard Hourcade, l’un des meilleurs spécialistes français de l’Iran, géographe et directeur de recherche émérite au CNRS, collaborateur à « Orient XXI », et « Le Monde diplomatique » et Édouard Husson, historien, spécialiste des relations internationales

28.02.2026 à 12:00

Christelle Taraud : « Les chasses aux « sorcières » ont été le premier féminicide de l’histoire de l’Europe »

Avec Les Filles-au-Diable que publient aujourd’hui les éditions La Découverte, l’autrice de Féminicides. Une histoire mondiale poursuit sa vaste étude sur les violences systémiques faites aux femmes. Trois narrations s’y croisent. La première est le récit de sa visite au Mémorial de Steilneset, à l’extrême nord de la Norvège. Ouvert en 2011, le lieu commémore … Continued
Texte intégral (3556 mots)

Avec Les Filles-au-Diable que publient aujourd’hui les éditions La Découverte, l’autrice de Féminicides. Une histoire mondiale poursuit sa vaste étude sur les violences systémiques faites aux femmes. Trois narrations s’y croisent. La première est le récit de sa visite au Mémorial de Steilneset, à l’extrême nord de la Norvège. Ouvert en 2011, le lieu commémore les victimes des procès de « sorcières » dans le comté du Finnmark au 17èmesiècle. Elle en sort transformée. « Je vois Steilneset, et cette vision change radicalement le monde. Me change radicalement » écrit-elle. La seconde, savante, établit le lien entre les chasses aux « sorcières » et les féminicides, et met à jour la matrice génocidaire des premières. La troisième, la reconstitution bouleversante – la poésie se transforme en arme de résistance -, du martyr d’une des femmes exécutées à Steinelset, Anne Lauritsdatter. Inclassable, Les Filles-au-Diable est un livre essentiel. Entretien avec Anne-Sophie Barreau

Christelle Taraud, historienne et féministe française, est notamment l’auteur de « Féminicides. Une histoire mondiale » (La Découverte, 2022), vaste étude collective sur les violences faites aux femmes

Dans Les Filles-au-Diable, vous revenez sur les chasses aux « sorcières » qui ont eu lieu au 17èmesiècle dans un petit territoire de Laponie. En quoi existe-t-il, comme vous l’écrivez, un lien consubstantiel entre celles-ci et les féminicides commis aujourd’hui ?

En vérité, les chasses aux « sorcières »ont été le premier féminicide de l’histoire de l’Europe, mais au départ, cela n’a pas été conceptualisé de cette manière évidemment. Dans la définition qui en a d’abord été donnée, le féminicide a été vidé de sa substance politique. On a voulu nous faire croire qu’il était un acte isolé, commis par des monstres, des fous, des pervers. Qu’il s’agissait d’un crime individuel, d’une sorte d’anomalie sociale, d’un bug ponctuel et isolé. Or, c’est tout le contraire. En travaillant sur Féminicides. Une histoire mondiale, et en reprenant la littérature produite par les chercheuses féministes, en particulier celle des anthropologues du Global South telles Marcela Lagarde y de los Rios et Rita Laura Sagato, dont les travaux ont été déterminants dans la définition contemporaine du féminicide, j’ai pris conscience que cette définition pouvait parfaitement être appliquée aux chasses aux « sorcières ». Aux termes de celle-ci, on comprend que la violence féminicidaire est un phénomène systémique dirigé contre les femmes qui touche toute la société. C’est un crime de masse, un crime d’État, un crime génocidaire. On ne peut pas donner de définition plus exacte des chasses aux « sorcières ». 

Un crime systémique aggravé, vous le rappelez, par la dimension de « surmeutre »… 

Le surmeutre est l’une des caractéristiques essentielles du féminicide. C’est un « traitement » réservé au corps qui n’est pas nécessaire à la mort. Quand, en plus de tuer, on impose des violences sexistes et sexuelles à la femme, on s’attaque à son appareil reproductif ou à ses seins, on détruit son visage, on extrait un fœtus de son ventre et on lui fait manger, on mutile partiellement ou totalement son corps avant de le faire disparaître dans un souci d’éradication totale, on fait autre chose que tuer, on surtue. Et c’est la femme qui est, en général, surtuée. C’est une attaque dirigée contre les femmes individuellement et collectivement qui renvoie à la définition même du féminicide comme génocide. On nie depuis toujours, et en particulier depuis les chasses aux « sorcières » en Europe, le droit des femmes à faire peuple. Or, je crois profondément que nous sommes un peuple, et même, le peuple le plus persécuté de l’histoire de l’humanité, en toute tranquillité. Il y a un enjeu politique à ce que l’on ne se pense jamais ensemble, comme un tout. Je pourrais citer des dizaines d’exemples de politiques d’éradication et de domestication des femmes visant à ce qu’elles ne se sentent jamais unies en tant que telles. Les attaques qui nous sont faites sont pourtant massives et répétées et mériteraient que nous fassions corps pour nous protéger et riposter. Car on est à des échelles de violence inouïes. Elles continuent aujourd’hui. Dans Les Filles-au-Diable, je cherche donc la racine de cette violence féminicidaire systémique. Mon hypothèse est que les chasses aux « sorcières » sont, pour le continent européen, une sorte de matrice génocidaire.

Des allers et retours entre le passé et le présent scandent le livre. Se sont-ils imposés très tôt dans l’écriture ?

J’ai commencé par écrire la première voix, celle de mon expérience dans le Mémorial de Steilneset. Il m’est vite apparu que je devais non seulement l’articuler avec mon travail intellectuel et politique, mais aussi l’expliciter à partir de la vie d’une femme, celle en l’occurrence d’Anne Lauritsdatter. Comme je m’attendais à ce qu’il y ait des incompréhensions sur ce qui constitue le féminicide au sens où les chercheuses du Global South l’ont défini, j’ai voulu convoquer des expériences qui me paraissaient proches. Le génocide perpétré par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 au Cambodge est à mon sens le plus proche de ce que les chasses aux « sorcières » ont été. Les procès sont des procès sans en être. Les personnes arrêtées sont supposées être les créatures du diable capitaliste. Au moment où on les interroge, il y a aussi un manuel précis, une sorte de carnet de route de la mort. De même, pour les chasses aux « sorcières », la troisième partie du Malleus Maleficarum, l’ouvrage publié en 1486 qui a servi de socle aux persécutions des prétendues sorcières, est entièrement consacrée à expliquer aux inquisiteurs et aux juges civils qui vont les arrêter, les interroger et les condamner, quel est le processus à suivre et quelles sont les étapes à respecter. J’ai également souhaité éclairer d’autres situations féminicidaires telles celles des Yézidies en Irak ou des femmes Tutsi au Rwanda. Ou bien encore ce que vivent les femmes en République démocratique du Congo, au Mexique, le féminicide dirigé contre les femmes autochtones au Canada toujours en cours… Il s’agissait de faire comprendre que cette matrice génocidaire est aujourd’hui toujours active sur plusieurs continents.

Le Mémorial de Steilneset situé à Vardø, en Norvège, est un monument commémorant le procès des sorcières de Vardø, datant du 17e siècle, où 77 femmes et 14 hommes ont été tués pour sorcellerie

Vous le disiez à l’instant, vous avez choisi un destin particulier, celui d’Anne Lauritsdatter. On est frappé par la forme. Comment en êtes-vous venue à recourir à la fiction et à la poésie ? 

Les historiens et historiennes ne peuvent pas travailler en dehors des sources historiques. D’une certaine manière, cela nous restreint. Or, je vis dans ce Mémorial une expérience d’une intensité rare. Il faut imaginer que le bâtiment principal, dans lequel sont présentées les biographies sommaires des femmes exécutées, se trouve exactement à l’endroit où les bûchers étaient dressés. Je suis dans le long corridor ressemblant à une carcasse de poisson conçu par l’architecte Peter Zumthor. Au moment où j’arrive le temps est calme, mais au fur et à mesure, le vent se met à souffler. Le corridor se met alors à bouger, sensiblement, c’est comme si le vent berçait les femmes. Je lis scrupuleusement l’ensemble des biographies. À un moment, je m’arrête devant le panneau qui raconte l’histoire d’Anne Lauritsdatter. Je me dis que si un jour je raconte cette histoire, je le ferai à partir d’Anne. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas l’expliquer. Quand je rentre, j’écris mon texte central, puis je prends la décision de raconter l’histoire d’Anne de son arrestation à son exécution. Je ne peux pas écrire les choses d’un point de vue strictement historique car il n’y a pas d’archives. On dispose seulement de sa confession. On sait qu’elle a été victime de la torture par l’eau, qu’elle a été interrogée, et qu’elle a été condamnée à être brûlée vive à la potence. La seule manière de raconter son histoire est donc de passer par la fiction. A quinze ans, j’ai été bouleversée par la lecture d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud. Je me suis dit que la bonne manière de faire, c’était peut-être d’écrire l’histoire d’Anne en prose. L’idée était d’utiliser la poésie pour faire barrage à l’effroi, d’en faire une digue, un rempart face au spectacle de l’horreur qui est le sien jusqu’à la fin. Comme toutes ses sœurs de souffrance, Anne était une femme ordinaire, anonyme. Elle n’a jamais eu de contact réel avec le pouvoir. Quand le pouvoir arrive, c’est un pouvoir exterminateur.

77 femmes ont été exécutées, c’est le nombre officiel, mais vous dites qu’elles pourraient être beaucoup plus nombreuses...

Tout simplement parce qu’il y a des procès seulement au moment des paniques sorcellières qui sont des pics de violence féminicidaire, or on sait aujourd’hui que la grande majorité des chasses aux « sorcières » n’a donné lieu à aucune procédure judiciaire, et par conséquent à aucune archive. Dans ce cadre, la comparaison anthropologique est sans appel. La plupart des « sorcières » exécutées en Afrique, en Amérique, en Océanie et en Asie, le sont aujourd’hui sans aucun procès d’aucune sorte.

Le bourreau d’Anne s’appelle John Cunningham. Vous écrivez « La langue d’Anne, John ne la maîtrise pas mais il ne le sait pas ».

Ce sont deux individus issus de deux moments différents de l’histoire de l’Europe. Les chasses aux « sorcières » accompagnent la naissance des États dits modernes. En dépolitisant l’image de la « sorcière », on a totalement oublié que la construction de l’Europe moderne s’est faite dans le sang des femmes. On a fait de la « sorcière » un être laid, vieux, corrompu qui mérite son sort, c’est la première image que l’on retrouve partout, de la culture élitaire à la culture populaire, jusqu’à Blanche neige et les sept nains et l’horrible fée Carabosse ; ou alors, a contrario, celle-ci devient une « sorcière » un peu écervelée sur le modèle de Ma sorcière bien aimée, qui refuse son héritage parce qu’elle veut être une gentille petite femme au foyer dont le premier travail est de bien s’occuper de son époux. Or, on est en train de parler de l’une des persécutions les plus violentes de l’histoire, de centaines de milliers de bûchers qui remplissent de cendres l’ensemble d’un continent ; bûchers sur lesquels on a exécuté des femmes du simple fait qu’elles étaient des femmes. 

Le deuxième bâtiment du Mémorial abrite la dernière installation de Louise Bourgeois. Pouvez-vous la décrire et nous faire revivre la manière dont vous l’avez découverte ? 

J’ai vécu une expérience de bout en bout. Le deuxième bâtiment conçu par Peter Zumthor est plus modeste. Il est en acier intempérique. Les quatre parois ne sont pas complètement fermées, il y a des interstices tout du long. L’espace intérieur est donc constamment recomposé par le vent et la neige. La dernière grande installation de l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois a en effet été placée à l’intérieur. Elle est très impressionnante. Une chaise, de laquelle surgit la flamme éternelle du Mémorial, est installée sur un socle en bois clair. Autour d’elle, de grands miroirs ont été disposés dans lesquels la flamme se reflète. Comme le bâtiment est traversé par le vent, les images changent constamment. Le dispositif acte symboliquement le fait que la « sorcière » n’existe plus, qu’elle est remplacée par cette flamme éternelle, mais que là se trouve la chaise où elle a fait face à son bourreau. Au départ, je tourne autour. A un moment, je m’installe et je commence à voir des choses dans les miroirs. Ce que je vois m’angoisse. Je ferme les yeux mais quand je les ouvre de nouveau, j’ai l’impression que je brûle, je vis l’expérience que les femmes ont vécue. Je suis Anne. Après quoi, une rage terrible me prend. Je me dis que la réécriture de cette histoire qui consiste à dire que ce crime n’est pas sexo-spécifique doit cesser. C’est tout cela que j’essaye de raconter. 

Y compris la tempête de neige… 

Quand j’essaye de sortir, je ne vois plus rien. C’est très impressionnant. On a la sensation de se retrouver face à des murs de vent et de glace. Je me dis qu’au pire, je vais pouvoir rester dans le premier bâtiment, qu’il y aura bien quelqu’un, à un moment, qui viendra me chercher. Mais ça dure. Et la température chute drastiquement. Un froid terrible m’assaille. Quand je me décide à sortir, je ne vois pas à dix mètres. J’avance lentement, finalement j’y arrive, et je suis sûre, même si je ne peux pas le prouver bien sûr, qu’Anne est à côté de moi, qu’elle m’aide et qu’elle me guide. 

Le livre est dédié à l’historienne norvégienne Liv Helene Willumsen. Pouvez-vous nous parler de son travail ?

Elle a fait un travail remarquable notamment en exhumant les archives des procès. Par ailleurs, elle fait le lien avec l’Ecosse car elle est aussi une spécialiste des chasses aux « sorcières » dans ce pays. Or si la démonologie est introduite en Norvège, c’est précisément parce qu’elle est amenée par un écossais, John Cunningham, déjà cité. Pour mémoire, la démonologie est une arme idéologique pensée à l’origine par le pouvoir religieux catholique mais qui a ensuite très largement essaimé, qui a pour objectif d’expliquer que tous les malheurs du monde viennent de l’hérésie des « sorcières ». Quand John Cunningham arrive en Norvège, il voit des « sorcières » partout. C’est chez lui une véritable obsession. Une centaine de personnes, sur les 3 000 que compte cet immense territoire, sont exécutées, ce qui correspond à un des plus hauts taux d’exécution en Europe si on se réfère à la population globale. Les travaux de Liv Helene sont à l’origine de la construction du Mémorial. Liv Helene est le cœur vibrant de celui-ci, elle en a apporté la matière vive.  Une seconde femme est essentielle à ma compréhension du sujet. Il s’agit de la philosophe Silvia Federici. C’est elle qui a rédigé l’introduction de la première partie de Féminicides. Une histoire mondiale consacrée aux chasses aux « sorcières ». J’avais été impressionnée par la lecture de son Caliban et la sorcière quelques années plus tôt. 

Pouvez-vous, en conclusion, revenir sur le défi formel que représentait l’écriture de Les Filles au-Diable ?

Je ne suis pas une historienne des chasses aux « sorcières » mais le compagnonnage intellectuel que j’évoquais à l’instant a conforté mes convictions. En retournant aux sources, il est saisissant de constater que les démonologues eux-mêmes disent que cette question est sexo-spécifique : elle concerne les femmes parce que les hommes en sont protégés, les hommes ont été faits à l’image de Dieu, pas les femmes. Dans l’histoire des chasses aux « sorcières », plus de 80% des morts sont des mortes. Continuer à dire que c’est un point de détail est proprement sidérant. L’expliquer et l’incarner dans un destin particulier nécessitait de produire un livre hybride où la poésie, encore une fois, aurait une place de choix. On y retrouve Emily Dickinson, Susanna Chavez Castillo, poétesse mexicaine exécutée en 2011, Louise Michel, Monique Vittig avec un passage des Guérillères… Je voulais faire entendre toutes les formes d’expression de résistance des femmes. Les Filles-au-Diable éclaire, de la pire manière, la violence féminicidaire exercée contre nous depuis toujours mais elle démontre aussi la façon dont nous y avons toujours fait face, en résistant. 

Anne-Sophie Barreau

Christelle Taraud est historienne, senior lecturer à NYU Paris et membre associée du Centre d’histoire du XIXe siècle des universités Paris-I et Paris-IV. Spécialiste des questions de genre et de sexualité ainsi que de la violence féminicidaire dans un contexte global, elle a notamment publié Amour interdit. Prostitution, marginalité et colonialisme. Maghreb (1830-1962) (Payot, 2012) et dirigé Féminicides. Une histoire mondiale (La Découverte, 2022)

Crédit photo ouverture : AFP

27.02.2026 à 16:43

Traitement médiatique de l’affaire Epstein: le cas Conspiracy Watch 

« C’est plus qu’une déstabilisation pour Conspiracy Watch, c’est un discrédit radical pour eux. » Si Conspiracy Watch traque les théories du complot à la loupe, Fabrice Epelboin, spécialiste des médias sociaux, invite courtoisement à inverser la focale. À l’heure des nouvelles révélations sur le dossier Epstein, l’affaire prend des proportions vertigineuses. Un scandale de pédocriminalité international … Continued
Texte intégral (5058 mots)

« C’est plus qu’une déstabilisation pour Conspiracy Watch, c’est un discrédit radical pour eux. » Si Conspiracy Watch traque les théories du complot à la loupe, Fabrice Epelboin, spécialiste des médias sociaux, invite courtoisement à inverser la focale. À l’heure des nouvelles révélations sur le dossier Epstein, l’affaire prend des proportions vertigineuses. Un scandale de pédocriminalité international est retracé peu à peu à travers les plus de trois millions de documents publiés en vrac par la justice états-unienne (DOJ) le 30 janvier dernier : les « Epstein Files ». Mais progressivement, le débat en France s’est transformé en un face-à-face entre les « conspirationnistes » et ceux qui s’auto-proclament garants de la vérité. 

Pour Fabrice Epelboin, les « chasseurs de conspis » se retrouveraient en grande difficulté. « Epstein leur pose un problème fondamental, esquisse l’ex enseignant à Sciences Po. Il s’agit d’un trafic pédophile, dans un cercle restreint qui constitue en lui-même un grand complot : ce sont des e-mails dans un petit monde qui vit hors des cadres. » Il plaisante : « Cela ne dit évidemment pas que la terre est plate. Mais désormais, cela va quand même être compliqué de qualifier les gens de complotistes. »

Caricaturer pour mieux régner

C’est effectivement le désarroi pour le site web Conspiracy Watch (CW), dont la ligne éditoriale se concentre sur la dénonciation des théories conspirationnistes. Derrière ses lunettes rectangulaires, Rudy Reichstadt, le directeur, regarde son nombril et, contre toute évidence, s’empresse d’écrire que les dernières révélations de l’affaire Epstein annoncent « la défaite des complotistes ». À l’en croire, de longue date ceux-ci « prennent leurs désirs pour des réalités. »


Capture d’écran du site Conspiracy Watch avec une liste d’articles récents sur l’affaire Epstein 

Corruption, trafics sexuels, copinages douteux, complaisances médiatiques, failles juridiques ? Circulez, pontifie Reichstadt, il n’y a rien à voir. « La fragilité de leur argumentation, ils la compensent par l’esbroufe, l’agitation, des heures de palabres, de commentaires sur des moitiés de faits mélangés à des spéculations pures et simples qu’ils présentent comme des évidences », peut-on notamment lire sous la plume du fondateur de Conspiracy Watch, le lundi 9 février

Pour justifier son propos, le récit est appuyé jusqu’à la caricature. Après une pique à Jean-Luc Mélenchon, Rudy Reichstadt explique avec pédagogie qu’il y aurait en réalité deux affaires : celle d’Epstein, indéniablement colossale, et celle des “complotistes”. Les documents révélés alimenteraient ainsi une « panique morale et une soif de revanche » chez les théoriciens du complot qui finiraient par « intoxiquer une partie du public ». Ces révélations, et les réactions indignées qu’elles ont suscitées, ont pourtant provoqué une cascade de démissions à travers le monde, et fait les gros titres de la presse internationale. 

« La défaite des complotistes »

Trois jours après la consultation des correspondances issues de la boîte mail de Jeffrey Epstein, Mediapart dévoilait les nombreux liens financiers entre le multimillionnaire et l’ancien ministre de la Culture, Jack Lang, ainsi que sa fille Caroline. Après le scandale, Jack Lang a démissionné de l’Institut du monde arabe. Cinq jours plus tôt, sa fille avait quitté son poste de déléguée générale du Syndicat de la production indépendante. Plus encore, en novembre 2025, avant même les publications du DOJ, c’est Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton et ex-président de l’université Harvard, qui annonçait à son tour son retrait de la vie publique après la révélation de courriels échangés avec Epstein. Il a définitivement été poussé à la démission de son poste d’enseignant ce mercredi 25 février.

Et les ramifications de l’affaire s’étendent largement au-delà de la France et des États-Unis. Outre-Manche, une photographie glaçante de l’ambassadeur Peter Mandelson, en sous-vêtements aux côtés d’une femme, a fait vaciller le gouvernement britannique. Morgan McSweeney, conseiller du Premier ministre, Keir Starmer, a renoncé à ses fonctions pour avoir soutenu la nomination de l’ambassadeur à Washington. Le Premier ministre a, lui aussi, failli tomber. Et puis, une fois encore la royauté britannique se voit rattrapée par le scandale. L’ex-Prince Andrew a été arrêté le 19 février pour soupçons de « faute dans l’exercice de fonctions officielles », avant d’être relâché après une journée de garde à vue. Il avait déjà été déchu de son titre et de ses prérogatives royales, après la publication du livre posthume de Virginia Roberts Giuffre, Nobody’s Girl, dans lequel elle l’accuse de trois viols.

« Publiez les dossiers Epstein » pouvait-on lire dans les rues de Washington, le 18 octobre 2025.
© Geoff Livingston

Si la simple mention du nom d’une personne dans les dossiers n’implique pas nécessairement d’acte criminel, les documents rendus publics montrent de nombreux liens entre Jeffrey Epstein et certaines personnalités qui ont au mieux minimisé, et au pire nié, l’existence de tels rapports. Ariane de Rothschild (patronne de la banque Edmond de Rothschild), Donald Trump (président des Etats-Unis), Bill Gates (fondateur de Microsoft), Olivier Colom (ex-conseiller de Nicolas Sarkozy), ou encore Ofer Rafaeli (dirigeant d’une agence de mannequin). Mais aussi Noam Chomsky (intellectuel) et Bill Clinton (ancien président des États-unis) se voient impliqués pour avoir conseillé ou entretenu des relations privées avec l’homme, à des titres divers. Et les révélations se poursuivent.

Les déconspirateurs dans le déni

Bien que Conspiracy Watch précise ne traiter que des théories du complot liées aux affaires et non des affaires elles-mêmes, la légèreté de certains discours surprennent face à la réalité inquiétante des faits. Non content de réduire la portée cruciale de ces dossiers, envisagés comme des munitions pour la complosphère, Rudy Reichstadt a refusé, le 3 février dernier, d’employer le terme « victimes » pour désigner les femmes mentionnées dans les Epstein Files, dont des images et des données personnelles ont été publiées accidentellement. Les faits se déroulent au milieu de son émission Les Déconspirateurs. « Tu parlais tout à l’heure de victimes, rebondit ce dernier, interpellant Tristan Mendès France, son binôme à CW. Et de poursuivre dans sa lancée : « Moi, pour être tout à fait précis je parlerai de plaignante parce que le statut de victime est avéré au terme d’une enquête et d’une vérité judiciaire ». 

Tristan Mendès France, Rudy Reichstadt et David Medioni dans Les Déconspirateurs, émission diffusée sur YouTube. Capture d’écran

Un scrupule bien étonnant quand on sait que Jeffrey Epstein a été condamné par la justice en 2008 pour « sollicitation de prostitution d’une mineure et pour proxénétisme (procurement of minors for prostitution, NDLR) », puis à nouveau arrêté et incarcéré en juillet 2019 pour « trafic sexuel de mineures et complot en vue de trafic sexuel (sex trafficking of minors and conspiracy to commit sex trafficking of minors, NDLR). » De même que son ancienne compagne Ghislaine Maxwell, reconnue coupable en 2022 de « complicité de trafic sexuel de mineures » et condamnée à vingt ans de prison. 

Des victimes ont bien été reconnues par le département de la justice états-unienne, dont le nombre est estimé par ses soins à mille : « De nombreuses victimes ont été abusées par EPSTEIN à plusieurs reprises par la suite (many victims were abused by EPSTEIN on multiple subsequent occasions, NDLR). » Mis en cause sur les réseaux sociaux, Rudy Reichstadt s’est justifié sur son compte X une semaine après les faits, expliquant que si cela était à refaire, il préciserait « qu’il y a des victimes avérées et des victimes présumées », mais que dans les documents publiés, on ne peut pas exclure la présence “d’affabulations”.

« On est quand même en face d’une affaire qui est patente de réalité matérielle »

Même dans les médias mainstream, la position des traqueurs de conspirateurs devient intenable. Lors de l’émission du 5 février 2026 de C ce soir, sur France 5, Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotisme elle aussi, s’indigne des propos de Tristan Mendès France, qui vient tout juste de décrire une « folie planétaire » et un « chaos informationnel ». Sidérée, elle s’interpose. « On est quand même en face d’une affaire qui est patente de réalité matérielle, rappelle-t-elle en élevant la voix. L’anti-conspirationnisme ne peut pas se contenter de dire “il faut faire attention aux théories du complot” quand on a une affaire aussi scandaleuse devant les yeux ».

De son côté Virginie Vilar, grand reporter à Complément d’enquête, co-autrice du documentaire Les derniers mystères de l’affaire Epstein, diffusé en janvier 2025, utilise ce soir-là, son expérience journalistique personnelle comme cas d’école. L’enquête diffusée présentait plusieurs éléments remettant en question la thèse officielle du suicide de l’homme (l’un des faits les plus remis en question par les « complotistes »). En 2019, il avait été retrouvé dans sa cellule, pendu avec un drap. Le documentaire détaille notamment les fractures du cou, jugées incompatibles avec une pendaison, selon un célèbre médecin légiste, la panne des caméras survenue, ainsi que l’absence de participation des gardiens aux rondes cette nuit-là. Il inclut également le témoignage du frère d’Epstein, qui a rapidement douté du constat officiel du suicide. « Quelque part je suis venue valider les thèses complotistes », témoigne Virginie Vilar dans l’émission. 

« Pouvez-vous me dire qui est l’agent du FBI chargé de l’enquête sur la mort de mon frère (Jeffrey Epstein). Merci. » E-mail de Mark Epstein, issu des Epstein Files, daté du 22 avril 2022

De l’autre côté de l’Atlantique, plusieurs grands médias comme CBS News, ou Wired interrogent plus que jamais le constat officiel. Et ici aussi en France, ces interrogations sont relayées : “Affaire Epstein : « Il a été assassiné »… Le frère du milliardaire accuse le gouvernement américain” (20 Minutes); “Affaire Epstein : Mort mystérieuse, secrets d’Etat et liens troubles” (France Inter); “Jeffrey Epstein s’est-il vraiment suicidé ?” (C dans l’air).

Des pronostics catégoriques sur la mort d’Epstein

Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’université Paris-Cité, lui, ne s’exprime pas dans l’émission sur les théories entourant la mort d’Epstein. Effectivement, chez Conspiracy Watch, le doute semble proscrit. « Un assassinat maquillé en suicide ?, interrogeait Rudy Reischach récemment dans Les Déconspirateurs. Bah on n’a pas la preuve de ça. Jusqu’à preuve du contraire, il s’est suicidé ». CW n’acceptait pas plus de nuance en 2025 : « Comme Conspiracy Watch le pronostiquait dès l’annonce du décès de l’homme d’affaires américain, ceux qui, depuis le départ, ont décidé de croire à un assassinat plutôt qu’à un suicide n’en démordront pas : quoi qu’il advienne, ils ne changeront pas d’avis. » Ni en 2019, lorsque Tristan Mendès France commentait pour le Parisien : « Des milliardaires, des politiques de premier plan, en gros les puissants du monde, et des soirées orgiaques. C’est le cœur nucléaire de la fantasmagorie. » A ceci près que tout cela ressemble étrangement à la stricte réalité.

Décidément, ils conspuent les conspis sans répit pour convaincre le public que le multimillionnaire s’est bien donné la mort… puisque deux jours après, le 13 août 2019, un nouvel article « Mort de Jeffrey Epstein : résister à l’intimidation complotiste » était publié sur CW. Vraisemblablement convaincu, ce dernier s’ouvre sur une tirade bureaucratique : « Compte tenu des éléments dont nous disposons à ce jour, rien ne devrait empêcher de dire que Jeffrey Epstein s’est probablement suicidé dans sa cellule. » Avant d’affirmer : « Si de nouveaux éléments infirmant cette conclusion venaient à être rendus publics, l’auteur de ces lignes serait le premier à se raviser. » Ces déclarations seront complétées le 15 août, assurant que la fracture du défunt est observée « aussi bien chez les victimes de strangulation que dans les cas de suicide par pendaison ». 

Capture d’écran du médecin légiste dans Complément d’Enquête, illustrant les fractures du cou d’Epstein

Une argumentation pour le moins orientée. Il convient de rappeler que, le célèbre médecin légiste Michael Baden, fort de plus de 20 000 autopsies, a été particulièrement troublé par celle de Jeffrey Epstein. Sur un millier de pendaisons recensées dans les prisons de New York, il n’aurait, paraît-il, jamais rencontré de cas comparable. Les « trois fractures des os du cou » lui font dire que ce décès « ressemble plus à un homicide qu’à un suicide », dit-il dans « Complément d’Enquête ». Selon lui, elles correspondraient plutôt à un meurtre par strangulation, avec les mains, un lien, une corde ou un drap.

Une grande influence dans les médias et les institutions

Se gargarisant, d’assurer « un travail d’information et de veille critique sans équivalent », qu’est-ce qui peut bien donner à ces experts auto-proclamés tant d’aplomb et de visibilité ? Piloté depuis 2014 par l’association « l’Observatoire du conspirationnisme », Conspiracy Watch jouit d’un financement étatique et privé particulièrement favorable pour une petite structure comprenant une poignée de salariés. A minima, 230 000 euros leur sont versés chaque année, renouvelés automatiquement, comme il l’a ébruité lors d’une commission au Sénat en mai 2023. La moitié provient de fonds publics, l’autre de soutiens privés.

Nous avons toutefois recensé une somme légèrement plus élevée, autour de 280 000 euros par an : 60 000 euros de la CIPDR (via le Fonds Marianne depuis 2021), 70 000 euros de la DILCRAH et 150 000 euros issus de fonds privés de la FMS (Fondation pour la Mémoire de la Shoah). Une estimation sur laquelle s’est penchée Amélie Ismaïli, journaliste indépendante, notamment lors du fiasco du Fonds Marianne. « Ça n’est pas anodin, c’est un business idéologique », affirme-t-elle.

Contactés, les membres de CW n’ont pas donné suite à notre demande de vérification de ces sommes.

Rudy Reichstadt et son homologue se sont en tout cas imposés en béni-oui-oui privilégiés du gouvernement : qu’il s’agisse d’un rapport commandé par Emmanuel Macron en 2022 pour une commission sur « Les Lumières à l’ère numérique » (présidée par Gérald Bronner, avec Rachel Kahn, Jean Garrigues, et autres personnalités), ou d’un échange avec le conseil national du numérique sur le complotisme en 2021. 

Dans les médias dominants, ce sont des heures d’antennes et des colonnes entières qui leur sont allouées. Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France animent ainsi leur propre émission de podcast sur France Info, intitulée Complorama, qui compte désormais une centaine d’épisodes, sans compter les nombreux tapis rouges qui leur sont déroulés dans Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, France Culture, BFM, Le JDD, L’Est Républicain, La Tribune, liste non exhaustive. Une telle mansuétude politico-médiatique interroge alors même que ledit expert en conspirationnisme, Rudy Reichstadt, ne possède aucun diplôme académique de chercheur et dispense une information pour le moins orientée. Qui sait, peut-être Bernard-Henri Lévy lui a-t-il soufflé la Règle du Jeu ?

Louison Lecourt

Encadré
La gauche, en ligne de mire 

« Quand tu regardes ce que fait Rudy Reichstadt, tu te rends compte que le mot complotisme ne s’applique qu’aux opposants d’Emmanuel Macron », constate Amélie Ismaïli, interrogée par QG. « Extrême droite », « extrême gauche », « LFI », « Jean-Luc Mélenchon », « islamisme » : autant de sujets sempiternellement abordés par Rudy Reichstadt sur ses réseaux sociaux, quand il ne s’emploie pas à débunker les théories complotistes visant le couple Macron.

Tweet volant au secours de Brigitte Macron publié sur le compte de Rudy Reichstadt, le 20 mars 2025

Il l’assume. Le danger ce sont les extrêmes. « Il y a là une cécité préoccupante de la presse hexagonale qui produit souvent un travail de vigilance aussi utile que précieux sur l’extrême droite tout en cultivant une fâcheuse tendance à « oublier » de faire le même boulot sur l’extrême gauche. » peut-on lire dans l’une de ses publications X.

À cet oubli supposé, Rudy Reichstadt essaie de remédier en émettant fréquemment des critiques à l’égard de l’Humanité, de Blast, du Monde Diplomatique, ou de notre média QG. Les rédactions de gauche sont dans sa ligne de mire, souvent accusées de « complotisme« .

L’étiquette complotiste : une stratégie pour disqualifier

Dédaigneux, sinon amusant, puisque le site de Conspiracy Watch ne peut se vanter d’avoir échappé à la diffusion d’une théorie relevant du conspirationnisme, sans jamais présenter d’excuses. Celui-ci a été épinglé pour l’affaire du RussiaGate (théorie d’une ingérence du Kremlin lors des élections présidentielles aux Etats-Unis de 2017), une série d’allégation mensongères venue du journalisme mainstream, comme l’a notamment documenté l’observatoire des médias français Acrimed, à la suite de grands titres de presse américains comme Harper’s, Politico ou encore du journaliste Glenn Greenwald. 

Pour Amélie Ismaïli, les sujets traités par Conspiracy Watch ne doivent rien au hasard : « C’est véritablement une stratégie de communication, qui sert à la fois leur business monétaire et idéologique, et qui va permettre de discréditer tout récit en désaccord avec certains lobbies »La journaliste regrette la manière dont cette étiquette « complotiste » nuit considérablement à la production de l’information. « Conspiracy Watch a tendance à mettre tout le monde dans le même panier. Toute personne critique ou méfiante envers nos institutions, y compris certains journalistes, est jugée de la même manière que ceux qui défendent des théories farfelues », alerte-t-elle. Le spécialiste des médias sociaux, Fabrice Epelboin, voit lui aussi dans l’anti-complotisme un instrument pour discréditer tout adversaire : « Les internautes l’ont compris, alors ils reprennent le rôle de contre-pouvoir, car les médias et les institutions ont montré leurs failles avec l’affaire Epstein. » Est-ce à dire que Conspiracy Watch n’a pas convaincu grand monde ?

Tweet publié sur le compte de Conspiracy Watch, le 28 avril 2024

Le Monde Diplomatique pourrait, quoi qu’il en soit, les attendre au tournant. Ils avaient dénoncé la méthodologie biaisée d’un sondage de l’Ifop en 2017 sur l’étendue du complotisme en France, commandé par… Conspiracy Watch et la Fondation Jean-Jaurès, proche du proche du Parti Socialiste. Et de constater : « Son site (Conspiracy watch) relève davantage du blog collectif que d’un quelconque “observatoire” » Fact-checking ? C’est plutôt « la police de l’information » que retiendra Benoît Bréville au téléphone, le directeur de la rédaction du Diplo.

Louison Lecourt

27.02.2026 à 00:19

« La France peut-elle exploser ? » avec François Asselineau et Aude Lancelin

Aude Lancelin a reçu François Asselineau, président de l’UPR, qui plaide depuis de nombreuses années pour la sortie de la France de l’UE, de l’euro et de l’OTAN. Candidat à la présidentielle 2017, et déjà engagé dans la perspective d’une candidature en 2027, il est la figure politique française la plus suivie sur YouTube, aux … Continued
Lire plus (192 mots)

Aude Lancelin a reçu François Asselineau, président de l’UPR, qui plaide depuis de nombreuses années pour la sortie de la France de l’UE, de l’euro et de l’OTAN. Candidat à la présidentielle 2017, et déjà engagé dans la perspective d’une candidature en 2027, il est la figure politique française la plus suivie sur YouTube, aux côtés de Jean-Luc Mélenchon.

Au menu : affaire Epstein, présidentielle 2027 et climat délétère dans les médias et dans tout le pays, après la mort de Quentin Deranque, jeune militant de droite, lynché par des membres de la Jeune Garde, ligue antifasciste liée à LFI par l’intermédiaire du député Raphaël Arnault.

À un an d’une présidentielle décisive, certains réclament la dissolution de LFI. Le débat public se durcit dans une France que d’aucuns décrivent comme « l’homme malade » de l’Europe, tandis que les médias dominants préparent le terrain à une prise de pouvoir du RN.

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