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QG – Le média libre
 
Directrice de publication : Aude Lancelin

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10.04.2026 à 07:49

« Le néolibéralisme a-t-il rendu les armes? »

À nouveau, la petite musique de la « fin du néolibéralisme » se fait entendre. Parmi les raisons justifiant ce refrain assez familier, les guerres commerciales déclenchées par l’administration de Donald Trump à l’aube de son second mandat présidentiel (les fameux droits de douanes dits réciproques, dont la légalité vient d’être contestée par la Cour suprême), et … Continued
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À nouveau, la petite musique de la « fin du néolibéralisme » se fait entendre. Parmi les raisons justifiant ce refrain assez familier, les guerres commerciales déclenchées par l’administration de Donald Trump à l’aube de son second mandat présidentiel (les fameux droits de douanes dits réciproques, dont la légalité vient d’être contestée par la Cour suprême), et en creux le fait que l’on assisterait à la fin du « doux commerce », expression que commentateurs et observateurs associent tantôt à Kant, tantôt à Montesquieu. Alors que l’on constate une éclipse du droit international sur fond de multiplication des heurts entre puissances, ces analystes pointent du doigt la fragilité de l’édifice institutionnel qui a jusqu’ici soutenu la globalisation néolibérale, avec des institutions financières internationales moribondes et une Organisation mondiale du commerce (OMC) en totale décrépitude. D’autres évoquent encore le développement de firmes monopolistiques gigantesques, notamment dans le secteur des nouvelles technologies, qui seraient devenues « plus puissantes que les États eux-mêmes ». Venu se fracasser contre les limites écologiques de la planète, le mythe de la « mondialisation heureuse » a donc sérieusement du plomb dans l’aile. Mais n’irait-on pas un peu vite en besogne en voyant dans ces développements la « fin du néolibéralisme » ?

Dans les années 1980, Ronald Reagan et Margaret Thatcher incarnent le tournant libéral de l’Occident : en prônant le libre-échange, la dérégulation et l’ouverture des marchés, ils contribueront à poser les bases du mythe de la mondialisation « heureuse »

Essor du capitalisme de la finitude

C’est pourtant l’argument que soutient le directeur d’études à l’EHESS Arnaud Orain, qui a publié il y a quelques mois un livre éminemment stimulant, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle) aux Éditions Flammarion La démonstration de l’historien est claire : nous avons affaire depuis les années 2010 à une mutation du capitalisme mondial vers un ensemble cohérent, à la fois nouveau et très ancien ; nous sommes, à nouveau, entrés dans une période de « capitalisme de la finitude ». Il s’agit d’une vaste entreprise navale et territoriale de monopolisation d’actifs – terres, mines, zones maritimes, personnes esclavagisées, entrepôts, câbles sous-marins, satellites, données numériques – menée par des États-nation et des compagnies privées dans le but de générer un revenu rentier hors du principe concurrentiel. La perturbation des chaînes d’approvisionnement occasionnée par la pandémie de Covid-19 aurait ainsi été le déclencheur d’une tendance bien plus profonde, en gestation depuis une dizaine d’années. Nous assisterions au « retour de la rareté » ou, comme l’avait asséné Emmanuel Macron en 2022, à la « fin de l’abondance ». Pour maintenir le statu quo économique, une nouvelle vague impérialiste a donc débuté.

L’érudite démonstration d’Arnaud Orain nous présente les trois principales manifestations de ce retour à un capitalisme purement prédateur : la fermeture et privatisation des mers, l’éviction des mécanismes de marché, et la constitution d’empires formels ou informels. La liberté des mers serait donc mise à mal, le libre-échange et les mécanismes concurrentiels remis en cause, avec une croissance décuplée des monopoles privés au service d’une nouvelle course à l’accaparement des terres, des minerais et des espèces vivantes. Le tout provoquerait un réarmement généralisé et une multiplication des conflits, bien que le propre du capitalisme de la finitude serait d’être une période qui n’est « ni la guerre ni la paix ». D’après Orain, ces trois caractéristiques existent dans toute l’histoire du capitalisme, mais le type libéral/néolibéral a toujours tenté de leur fixer des bornes et de les contrecarrer. En effet, il part du principe que les libéralismes entendaient réguler la prédation par un système idéologique puissant promettant l’avènement d’un bien-être matériel universel issu du marché libre. Le capitalisme de la finitude, quant à lui, ne s’embarrasse pas de ces considérations idéologiques et institutionnelles et ne promet pas la croissance universelle des richesses aux populations, seulement un maintien ou un accroissement de la puissance des États et des compagnies privées. L’auteur nous explique que contrairement au néolibéralisme, qui s’entourait d’un discours – certes lénifiant et hautement discutable – sur ses prétendus bienfaits et ses visées pacifiques, le capitalisme de la finitude est ouvertement prédateur, violent et rentier.

Nul doute que le discours sur la mondialisation et l’économie politique s’est considérablement transformé au cours de la dernière décennie. Naguère, l’ouverture aux échanges allait clairement plus de soi. Pour autant, la phrase « le néolibéralisme est terminé » qui ouvre le livre résonne comme une formule à l’emporte-pièce. À vrai dire, on entend ce type de déclarations lapidaires à intervalles réguliers depuis une trentaine d’années. La thèse d’une première « mort » du néolibéralisme a été prononcée lors de la crise financière asiatique, qui a éclaté en Thaïlande en juillet 1997 pour s’étendre à toute l’Asie du Sud-Est. Elle a refait surface après le 11 septembre 2001, lorsque les États-Unis et leurs alliés se sont engagés dans la « guerre contre la terreur », puis de nouveau au moment de la « marée rose » latino-américaine, ces prises de pouvoir par des socialistes auxquelles ont succédé une décennie plus tard d’implacables révolutions conservatrices. Souvenons-nous, la pandémie de Covid-19 avait aussi momentanément réanimé ces vœux pieux : rappelons-nous du plan Next GenerationEuropeanUnion (NGEU) de 750 milliards d’euros, censé battre en brèche plus d’une décennie d’austérité en Europe. Quelques années plus tard, les coupes budgétaires dans des États sociaux bien en mal en point continuent sans coup férir, et le seul keynésianisme qui nous est servi est… militaire.

Alors, cette fois serait-elle la bonne ? La bête aurait-elle finalement été occise ? Avant de signer un certificat de décès sans doute un peu prématuré, analysons les arguments d’Arnaud Orain un par un, et tâchons d’en déterminer les apports et les limitations.

La fermeture et privatisation des mers

L’argument le plus implacable de la démonstration est que la liberté des mers est, de nouveau, mise à mal. Lors des périodes libérales, la présence d’un hégémon naval assure effectivement la liberté de navigation : ce fut le rôle de la Grande-Bretagne de 1815 à 1880, puis des États-Unis et de leurs alliés de 1945 à 2010. Au cours de ces périodes, on assiste à un reflux de la piraterie, des blocus, et de la « guerre de course » (la perturbation de la logistique de l’ennemi par l’attaque de sa marine marchande, souvent par des corsaires). Cependant, il y a des périodes au cours desquelles la liberté des mers est menacée, comme du début du XVIe siècle à 1815, de 1880 à 1945, et depuis 2010, donc. Dans de telles conjonctures, le capitalisme de la finitude gêne les flux (le déplacement et la navigation) et accroît l’extension de l’appropriation privative des stocks (ressources halieutiques et minérales). En l’absence d’un hégémon naval, ou si celui-ci se retrouve contesté, le commerce mondial doit se faire sur des bases militarisées, c’est-à-dire sous la forme du convoi. Ce n’est pas une mince affaire, puisque cela requiert de combiner puissance navale (une marine de guerre robuste) et puissance maritime (des marines de commerce et de pêche performantes).

Au tournant du XXe siècle, d’autres marines puissantes se constituent (allemande, japonaise, états-unienne) et les conflits se multiplient (guerres hispano-américaine, des Boers, russo-japonaise). Les courses coloniales sont relancées avec encore plus d’avidité. La stabilité hégémonique apportée par la Grande-Bretagne, et la liberté des mers qui l’accompagnait, s’effritent. De même, la libre circulation sur les océans du globe – qui a été la norme depuis trois générations – ne semble plus aujourd’hui être de mise. Depuis 1945, l’hégémonie navale américaine avait effectivement encadré le développement des échanges internationaux, puis facilité la mondialisation de la fin du XXe siècle. Bien entendu, l’hégémon dictait ses conditions et suspendait la liberté des mers à sa convenance (embargo contre Cuba, blocus du Yémen par l’Arabie Saoudite, etc.). Or, nous dit Orain, cette hégémonie ne va plus de soi aujourd’hui du fait de l’émergence d’une nouvelle marine de guerre de taille mondiale – celle de la Chine – et de l’enhardissement de forces plus petites qui profitent de l’affaiblissement de la marine étatsunienne depuis une quinzaine d’années. On pense notamment aux rebelles Houthis, qui ont lancé depuis octobre 2023 des attaques contre les navires marchands occidentaux en Mer Rouge, révélant la vulnérabilité de cette route commerciale majeure.

Autrement dit, il n’y a que dans le cas d’un hégémon naval unique et tout puissant que la liberté des mers se trouve véritablement réalisée ; dans tous les autres cas, c’est la fermeture des océans qui prévaut (p.39). L’enjeu est très important, au regard de la centralité des structures maritimes dans l’histoire des empires et dans le fonctionnement de la mondialisation commerciale (qui, comme on le sait, a été en partie portée par ce bouleversement technologique qu’a constitué l’invention du conteneur en 1956). Et dans ce domaine, force est de constater que la Chine, et plus largement l’Asie orientale, tire son épingle du jeu à l’heure actuelle. Comme le montrent les données compilées par nos confrères d’Elucid à l’occasion d’un entretien avec Emmanuel Todd, la part de marché de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon dans la construction navale commerciale en 2024 (en pourcentage du tonnage produit) est respectivement de 55%, 28% et 13%. Celle des États-Unis est pitoyable en comparaison : à peine 0,04%. De fait, la Chine a construit en 2024 un volume de bateaux commerciaux largement plus grand que le volume construit par les États-Unis depuis… 1950. Et les choses risquent de ne pas aller en s’améliorant en ce qui concerne le contrôle étatsunien des océans. Les représailles de la République islamique d’Iran au conflit déclenché par les États-Unis et Israël vont rendre la présence navale américaine dans le Golfe Persique de moins en moins aisée, dans une région si cruciale du point de vue des flux énergétiques mondiaux.

En ce qui concerne la nouvelle donne maritime et navale, la démonstration d’Arnaud Orain est donc éminemment convaincante. Son analyse des deux autres caractéristiques du capitalisme de la finitude (l’éviction des mécanismes concurrentiels et le retour des empires formels et informels) invite toutefois à davantage de circonspection.

L’éviction des mécanismes de marché

Le second argument d’Arnaud Orain est le suivant : élevé au rang de dogme lors des périodes libérales, le principe concurrentiel est rejeté ou abandonné par le capitalisme de la finitude. En plaçant les producteurs au centre du jeu aux dépens des consommateurs, le capitalisme de la finitude privilégierait la puissance à l’abondance et la sécurité nationale au cosmopolitisme. Une rhétorique belliqueuse aurait supplanté la foi dans les préceptes de David Ricardo et de sa théorie des avantages comparatifs. Ainsi, le spectre du commerce international à somme nulle refait surface : la taille du gâteau n’est pas extensible, seules les parts de chacun se modifient (p. 140). Il faut donc s’empresser d’accaparer avant que le stock ne soit fini. La difficulté ici réside dans le fait qu’Arnaud Orain semble prendre un peu trop pour argent comptant le discours des libéraux et néolibéraux qui présente le commerce libre comme un jeu à somme positive bénéficiant à toutes les parties prenantes en vertu d’une concurrence libre et non-faussée.

C’est faire bien peu de cas des logiques asymétriques, souvent héritées des colonisations, qui gouvernent les échanges et perdurent lors des périodes dites libérales, perpétuant des rapports centre-périphérie qu’ont longuement analysé les théoriciens de la dépendance comme Samir Amin ou André Gunder Frank. N’oublions pas que les empires européens étaient toujours sur pied au cours des deux décennies « libérales » qui ont suivi la seconde guerre mondiale (et jusqu’au mi-temps des années 1970 en ce qui concerne les colonies portugaises). Ajoutons que même en l’absence de mécanismes de colonisation formelle, les termes de l’échange sont depuis longtemps défavorables aux pays du Sud global, surtout depuis que des institutions financières internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale) ont conditionné leur assistance financière à l’ouverture des frontières de ces États aux flux de capitaux étrangers. Cela a eu pour effet de condamner à l’échec leurs tentatives d’industrialisation et de les cantonner à l’export de matières premières vouées à être transformées ailleurs : bonjour saccage environnemental, adieu création de valeur.

Or, c’est bien au cours de la période néolibérale que cette « intégration » plus poussée au commerce international a eu lieu, avec comme conséquence le développement d’un extractivisme rentier et l’adoption d’une logique exportatrice de matières premières en lieu et place d’un développement autocentré. Comme le montrent les travaux de Nour Dados et Raewyn Connell, tout l’enjeu du néolibéralisme dans les Suds était bien de stimuler une croissance rapide basée sur l’export de matières premières avec la complicité d’une élite locale prédatrice. Le contrepied total des logiques de développement – telle l’industrialisation par substitution aux importations (ISI) – promues par des économistes hétérodoxes comme l’argentin Raúl Prebisch ou le brésilien Celso Furtado, qui avaient, elles, pour but d’accroître le bien-être du plus grand nombre. C’est ainsi, par exemple, que le Chili sous Augusto Pinochet s’est volontairement désindustrialisé pour se spécialiser dans l’export de matières premières et de produits agricoles, se débarrassant au passage des syndicats organisés autour des activités industrielles, tout en s’assurant le soutien diplomatique des États-Unis.

Pour Orain, l’éviction des mécanismes concurrentiels à l’ère du capitalisme de la finitude signifie que la logique patrimoniale de la rente a remplacé la logique entrepreneuriale du profit. En effet la rente n’implique pas tant de « faire » (d’être « productif ») que de « détenir ». Elle est un revenu qui provient du contrôle exclusif d’un actif rare (terre, mine, personne esclavagisée, parc immobilier, brevet, plateforme, etc.) et demeure l’horizon du capitalisme de la finitude. Là encore, on peine à saisir comment la rente n’aurait pas fait partie intégrante du libéralisme et du néolibéralisme. L’histoire de la Françafrique en offre l’illustration, avec ses logiques de pré carré et de soutien clientéliste à des dirigeants népotiques occupés à maintenir une rente liée à l’exploitation de matières premières (pétrole, uranium), avec le soutien militaire et diplomatique de l’ancienne puissance coloniale française.

Enfin, la période actuelle marquerait le retour des grands monopoles. Alors que la période 1945-1980 constituait l’âge d’or de l’antitrust aux États-Unis (et de 1980 à 2020 au sein de l’UE), on assisterait à une gigantesque opération de concentration dans tous les secteurs depuis 2008 avec l’essor des GAFAM. Sur le plan strictement théorique, on peut pourtant légitimement douter que les monopoles constituent véritablement le « repoussoir absolu des libéralismes », comme l’affirme Orain. Revenir aux textes fondateurs, comme l’a tout récemment fait le professeur à l’université de Manchester Ian Bruff, permet de réaliser que les penseurs néolibéraux sont moins attachés à l’idéal des « marchés libres » qu’à la protection du pouvoir et des privilèges des grandes entreprises. Pour eux, un monopole privé est toujours, et de très loin, préférable à un monopole public ou au pouvoir trop grand des syndicats ou de tout autre collectif organisé à même de faire pression sur l’État et ses institutions.

La puissance économique des GAFAM est telle, que leurs valorisations boursière sont comparables aux PIB des plus grandes puissances mondiales. Cumulées, les valorisations boursières des Gafam en feraient le troisième pays le plus riche du monde

Ainsi, les tenants de l’école autrichienne (Friedrich Hayek en tête) célèbrent les monopoles privés comme des succès entrepreneuriaux tout en condamnant très fermement les monopoles publics, associés au pouvoir délétère des syndicats et de l’action collective. Pour les tenants de l’école de Chicago (comme Milton Friedman ou Ronald Coase), les marchés sont au summum de leur compétitivité et de leur efficacité lorsque les firmes sont les plus grosses possibles. Pour Coase, celles-ci ont naturellement tendance à grandir jusqu’à ce que le coût d’une transaction effectuée à l’intérieur de la firme soit inférieur à celui d’une transaction effectuée à l’extérieur. Ils s’opposent donc à toute initiative publique visant à déconcentrer les marchés. Comble du paradoxe, même les ordolibéraux allemands, chantres de la lutte contre la cartellisation, se révèlent tolérants à l’égard des monopoles. Pour l’économiste de l’école de Fribourg Walter Eucken, les monopoles sont mêmes préférables aux oligopoles, car une situation oligopolistique présente une menace constante de conflits et de perte d’équilibre, au contraire de la stabilité apportée par une situation monopolistique, climat jugé in fine plus propice aux affaires.

En définitive, la définition somme toute idéalisée du néolibéralisme adoptée par Orain nuit quelque peu à sa démonstration. Elle peine à prendre en compte les contradictions inhérentes à cette idéologie et pratique de gouvernement, qui ne glorifie pas tant les « marchés libres » que la colonisation de tous les aspects de la vie sociale par des logiques et mécanismes inspirés du marché. Du reste, la finalité de ces doctrines a toujours été autoritaire, puisqu’il est fondamentalement question d’utiliser le droit pour marginaliser l’action collective et empêcher la démocratisation de l’économie. C’est a fortiori le cas du néolibéralisme : contrairement au libéralisme classique qui a prospéré dans une ère prédémocratique caractérisée par des structures censitaires et une absence de collectifs de travail, le néolibéralisme est né en réaction à la politisation accrue des travailleurs dans les années 1920 et 1930.

Le retour des empires

Le dernier argument, formulé avec un brio certain par Arnaud Orain, est celui du retour à des logiques impériales plus ou moins formelles. Nous assistons effectivement à la réapparition des « silos impériaux » (pp. 189-90) : les États-Unis de Joe Biden ont multiplié les accords régionaux en Asie-Pacifique et en Amérique latine, la Grande-Bretagne post-Brexit a lancé le projet « Global Britain » qui entend raffermir les liens avec les pays du Commonwealth, et la Chine est bien entendu engagée dans le développement des titanesques corridors des Nouvelles routes de la soie. En place du multilatéralisme et des faibles droits de douane des dernières décennies, les grandes puissances rendent désormais très coûteux les échanges hors des silos impériaux : elles favorisent le commerce avec leurs colonies, leurs vassaux ou leurs « amis ».

Le bras armé de cette logique impériale renouvelée est la firme souveraine qui accapare certaines fonctions régaliennes, un modèle apparu avec la colonisation et qui revient en force au XXIe siècle. Ainsi, les compagnies-États (les Compagnies des Indes au premier chef) qui ont exercé des droits régaliens sur de vastes territoires outre-mer ont été supplantées par les grandes entreprises de nouvelle technologie, souvent en situation monopolistique et qui exercent également un certain nombre de prérogatives souveraines (armement, câbles sous-marins, satellites, etc.). Plus ces dernières occupent le monde (fonds-marins, cyberespace, espace tout court), plus elles peuvent s’approprier des revenus comme leurs devancières du XVIIe siècle (p. 26). L’une des démonstrations les plus passionnantes de l’ouvrage d’Arnaud Orain concerne la dimension logistique et ce retour à un modèle « pivot et rayon » d’inspiration coloniale, de la part notamment des acteurs d’un secteur du fret ultraconcentré. En effet, le capitalisme de la finitude occupe le monde bien plus directement via le « système des entrepôts », qui consacre la domination de l’entrepôt sur la manufacture et l’usine, de la logistique et du transport sur la fabrication, du capital marchand sur le capital industriel (p.223). Le fonctionnement logistique des empires, à partir d’un réseau d’entrepôts drainant les ressources de l’intérieur des terres vers l’extérieur, canalisant les marchandises et en organisant l’exportation, trouve aujourd’hui son expression dans les colossales infrastructures des géants du transport maritime (l’italo-suisse MSC, le français CMA-CGM ou le chinois COSCO).

Les logiques d’accaparement concernent également les terres arables, avec une véritable « re-primarisation » du monde. De nombreux pays (Indonésie, Ukraine, Brésil, Argentine, Philippines, Papouasie, Russie) se retrouvent victimes de la vision maximaliste d’un monde fini portée par les acteurs de ce grand accaparement semi-colonial des terres (États-Unis, Chine, Grande-Bretagne, Émirats-Arabes-Unis, Malaisie, Pays-Bas). On assiste en de nombreux endroits à un retour des plantations, lieu de domination raciale et classiste par excellence, cœur du réacteur du premier capitalisme de la finitude (p. 290). De nombreux États consentent à un retour au système de la grande plantation et allouent des millions d’hectares de terre à des firmes agroalimentaires, comme le Cambodge, le Laos, le Myanmar ou le Brésil. Si le modèle n’est plus ouvertement esclavagiste, il n’en demeure pas moins extrêmement coercitif et contraignant pour les populations des pays du Sud. En conséquence, la part des produits manufacturés dans leurs exportations baisse drastiquement au profit des matières premières et des produits agricoles. On en revient ainsi à une logique de souveraineté rentière qui colonise les espaces (fonds des mers, atmosphère, cyber) et repose sur l’accaparement des droits souverains, régaliens ou fonctionnels (p. 258-59). Dans le capitalisme de la finitude, la captation et rétention des marchés se fait donc souvent par l’agression et la coercition. On a cependant encore du mal à appréhender dans quelle mesure ce fonctionnement diffère fondamentalement du néolibéralisme.

Les nouvelles routes de la soie, vaste projet chinois d’infrastructures (ports, routes, chemins de fer) reliant l’Asie à l’Europe et à l’Afrique vise à renforcer les échanges commerciaux et l’influence économique de l’Empire du milieu (Source carte : viepublique.fr)

Résilience des subjectivités néolibérales

En premier lieu parce que la coercition a toujours été au cœur des stratégies économiques néolibérales. Dans un contexte de guerre froide et d’anticommunisme féroce, l’armée a joué un rôle prépondérant dans la mise en place des réformes structurelles en Turquie, au Chili, au Brésil ou en Uruguay. De surcroît, la multiplication des zones franches toutes vouées à l’extractivisme dans la seconde moitié du XXe siècle (donc au cours de la période néolibérale) a été favorisée par les processus d’accaparement des terres et des ressources entrepris par une classe gouvernementale locale parasitaire et prédatrice, employant la violence d’État pour se maintenir au pouvoir et favoriser les concessions aux grandes compagnies minières internationales, souvent originaires de l’ancienne métropole.

Ensuite, parce que la re-primarisation du monde s’inscrivait déjà dans une logique d’avantages comparatifs que portaient aux nues les tenants du néolibéralisme. Dans les Suds, la libéralisation du commerce des produits agricoles a depuis longtemps signifié le détournement des subventions vers les gros exploitants, mieux équipés pour se consacrer à l’export, aux dépens des petits fermiers et de l’agriculture vivrière. La fragilisation des cultures paysannes a eu des conséquences funestes (endettement et banqueroute des petits exploitants, explosion des taux de suicide), favorisant l’exode rural et, par extension, le développement d’activités informelles. La multiplication de ces activités souvent illicites a pu donner naissance à un capitalisme de type mafieux, comme à la suite des « thérapies de choc » imposées en Russie ou en Turquie. Les conséquences sont dès lors infernales : fragilisation des capacités redistributrices de l’État du fait de moindres rentrées fiscales liées à l’essor du secteur informel, baisse du niveau éducatif, destruction du droit du travail. En Amérique latine, la manifestation la plus spectaculaire de cette destruction des cultures et modes de subsistance paysans a été la croissance du narcotrafic, lequel justifie désormais les incessantes immixtions américaines sur le continent. La spirale de l’accaparement se reproduit ainsi inlassablement, avec des forces capitalistes qui prétendent combattre les maux qu’elles ont elles-mêmes engendré. On le voit bien, les logiques impériales et les pratiques mafieuses n’ont rien d’incompatible avec le néolibéralisme.

Un autre élément un tantinet fâcheux de l’analyse est le manque de différentiation géographique. Lorsqu’Orain nous explique que le néolibéralisme est terminé, il fait presque uniquement référence à l’hégémon états-unien. La posture impériale et la répudiation de l’ensemble institutionnel associé à la globalisation par les États-Unis lui donnent raison. Mais qu’en est-il des vassaux ? Les États européens semblent effectivement agir à contre-temps, entérinant un accord de libre-échange controversé avec le Mercosur et continuant d’empêcher la formation de champions européens (le refus de la fusion entre les activités ferroviaires de Siemens et d’Alstom en 2019 au nom du droit de la concurrence, par exemple, qu’Orain mentionne sans trop s’y attarder). Les contradictions sont par ailleurs nombreuses au sein de l’UE. Si la France s’est récemment faite l’étonnante promotrice d’une « préférence européenne » qui récompenserait les entreprises produisant sur le sol européen, les Pays-Bas, la Finlande, les Pays baltes et la Suède freinent des quatre fers, réitérant leur attachement à des mesures de « simplification » pour promouvoir le libre-échange et s’opposer à la moindre mesure protectionniste. Ainsi, l’adhésion aux principes du libre-échange, aux droits de douane faibles et à des autorités de la concurrence tatillonnes continue d’être à l’agenda des États européens, alors que ces dispositions sont tombées en désuétude de l’autre côté de l’Atlantique. Mais le propre des situations de domination n’est-il pas précisément d’imposer aux autres des règles que l’on ne s’applique pas ?

Enfin, on pourrait reprocher à la tonique démonstration d’Arnaud Orain de céder légèrement aux sirènes de l’économicisme en réduisant le néolibéralisme au commerce international et à ses modalités et institutions. C’est remiser un peu vite la dimension la plus insidieuse de l’idéologie néolibérale, à savoir la manière dont elle façonne nos subjectivités. Les travaux de Michel Foucault sur la « gouvernementalité » montrent bien que les individus ne sont pas les victimes passives de cette idéologie et pratique de gouvernement, mais qu’ils intègrent et adhèrent aux logiques de concurrence et d’individualisme qui inscrivent la compétition au cœur de nos vécus, et qui sont si difficiles à déloger. Le modèle économique « investissement-coûts-profits », identifié par Foucault dans son fameux cours au Collège de France « Naissance de la biopolitique » (1978-1979), a colonisé nos relations sociales, notre rapport aux autres et à nous-mêmes. Comme l’écrit avec éloquence le sociologue Francesco Laruffa dans une contribution récente, l’institution maîtresse du néolibéralisme n’est pas le marché en soi, mais bien les formes de calcul, de mesure et d’évaluation qui reposent sur des logiques de marché.

Sans doute est-il nécessaire d’adopter un regard plus microéconomique pour appréhender la résilience des cadres de pensée néolibéraux. Cela peut nous permettre de nuancer la stimulante thèse d’Arnaud Orain, élaborée principalement à partir de données macroéconomiques. Cette résilience explique ce « triomphe des égoïsmes », identifié par le sociologue Camille Peugny dans un ouvrage tout juste sorti, qui documente l’adhésion de plus en plus forte des classes moyennes supérieures aux principes néolibéraux. Formées dans des écoles de commerce ou de gestion, ces dernières continuent de diffuser les valeurs d’entrepreneuriat, de responsabilité et de mérite individuels. En parallèle, on assiste à une individualisation croissante de la relation de travail, à la raréfaction des collectifs de travail, et à des logiques individualisantes à la source d’une certaine anomie, ceci renforcé par les effets d’un système médiatique qui annone sans cesse qu’il n’y a pas d’alternative. C’est également dans ce contexte que s’est développé ce que le philosophe Raphaël Liogier – qui a pris part en 2026 à un débat avec Aude Lancelin et François Bégaudeau sur QG – appelle le « corrélationnisme », le fait que les individus deviennent eux-mêmes des profils statistiques qui s’auto-contrôlent, s’auto-profilent et s’auto-exploitent, la réalité étant progressivement remplacée par la performance et l’exhibition.

En définitive, le néolibéralisme constitue une trajectoire historique de longue durée qui prend des formes différentes dans des contextes culturels, géographiques et économiques distincts. Ses intellectuels organiques mettent en valeur des abstractions fausses, autant de mythes et de fables (le marché libre, la concurrence libre et non faussée, l’égalité d’opportunité, la méritocratie, etc.) qui concourent à masquer des systèmes de domination extrêmement puissants, dont les racines sont profondément impériales et fondamentalement basées sur des hiérarchies de classe et de race. Ces récits servent à dissimuler l’objectif principal des politiques néolibérales : la marginalisation des identités collectives et des capacités populaires à transformer l’économie et la société sur des bases démocratiques. Cela étant posé, il nous apparaît clair que le néolibéralisme est, pour le moment, toujours avec nous. Il s’est tout simplement débarrassé de ses oripeaux les plus progressistes (droits humains et respect des minorités, multiculturalisme, droits des femmes, etc.) pour ne conserver que ses seules caractéristiques autoritaires et disciplinaires, ceci afin de continuer à affaiblir l’État social et d’empêcher toute prise de contrôle démocratique de l’économie. Une fois cette rhétorique progressiste abandonnée, la dérangeante vérité se fait jour : en ce qui concerne les politiques économiques, les partis d’extrême droite dits « illibéraux » et les néolibéraux s’illustrent par leur parfaite complémentarité.

Thibault Biscahie

Chercheur au Centre de recherche en droit public (Université de Montréal) et collaborateur régulier de QG

Le livre ici recensé : Arnaud Orain. Le Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), éditions Flammarion

Références bibliographiques :

Ian Bruff (2024). “Detaching ‘neoliberalism’ from ‘free-markets’: monopolistic corporations as neoliberalism’s ideal market form” Review of Social Economy 83 (2): 237-264

Camille Peugny. Le triomphe des égoïsmes : une nouvelle contrainte sociale. Presses Universitaires de France, 2026

Raewyn Connell and Nour Dados (2014). “Where in the world does neoliberalism come from?: The market agenda in Southern perspective”. Theory and Society43 (2): 117-138

Francesco Larruffa (2024). “Making sense of (post)neoliberalism”. Politics & Society 52 (4): 586-629

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Alors qu’un cessez-le-feu avec les Etats-Unis a été annoncé dans la nuit du 8 avril, les peuples ont commencé à respirer un peu et les marchés financiers à rebondir. Néanmoins, contrairement aux annonces mensongères de Donald Trump et de son administration, le détroit d’Ormuz n’est toujours pas libre à la navigation. Cette trêve se prolongera-t-elle ? Même si une paix durable devait advenir dans quelques semaines, à quoi faut-il s’attendre pour la population et les entreprises françaises? Quels effets les destructions, les tensions énergétiques et les déséquilibres déjà enclenchés vont-ils continuer à produire dans les mois qui viennent ? Jacques Sapir, professeur à l’École de guerre économique était sur QG afin d’évoquer les conséquences économiques de la guerre en Iran. Et il n’est pas optimiste : le choc inflationniste est inévitable et il pourrait être violent en pleine présidentielle française 

07.04.2026 à 21:00

«Macron : la face cachée d’une image contrôlée» avec Ania Nussbaum et Itzel Marie Diaz

La salle de presse de l’Élysée existe depuis les premières années de la Ve République. Une poignée de journalistes accrédités en permanence y écrivent leurs articles et observent l’activité du chef de l’État. Dès les premières semaines de son quinquennat en 2017, Emmanuel Macron annonce vouloir la déménager, dans une annexe hors des murs. Pour … Continued
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La salle de presse de l’Élysée existe depuis les premières années de la Ve République. Une poignée de journalistes accrédités en permanence y écrivent leurs articles et observent l’activité du chef de l’État. Dès les premières semaines de son quinquennat en 2017, Emmanuel Macron annonce vouloir la déménager, dans une annexe hors des murs. Pour les 270 journalistes de l’Association de la Presse Présidentielle, le message est clair : volonté de les éloigner du cœur du pouvoir et atteinte à la liberté d’informer. Le bras de fer durera deux ans. En juillet 2019, sous la pression, l’Elysée recule. Ania Nussbaum est l’une des rares à y avoir eu un accès permanent pour l’agence Bloomberg. Elle y a passé sept ans à observer la présidence Macron de l’intérieur et en tire un livre, « Accréditée », paru au Seuil.

02.04.2026 à 21:15

« L’affaire Abdallah: 40 ans dans les oubliettes de la République » avec Pierre Carles et Aude Lancelin

Aude Lancelin a reçu Pierre Carles, cinéaste et documentariste qui, depuis plus de 25 ans, interroge sans relâche le pouvoir des images et de ceux qui les fabriquent. Il s’est imposé avec Pas vu pas pris comme l’un des critiques les plus incisifs des médias dominants. On lui doit La sociologie est un sport de … Continued
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Aude Lancelin a reçu Pierre Carles, cinéaste et documentariste qui, depuis plus de 25 ans, interroge sans relâche le pouvoir des images et de ceux qui les fabriquent. Il s’est imposé avec Pas vu pas pris comme l’un des critiques les plus incisifs des médias dominants. On lui doit La sociologie est un sport de combat, portrait marquant de Pierre Bourdieu, et plus récemment d’un film aussi inattendu qu’attachant sur la campagne présidentielle de Jean Lassalle. Toujours à contre-courant, son travail scrute les récits dominants et leurs angles morts. À l’heure où la gauche « pro palestinienne » et « antifa » se voit souvent criminalisée par le pouvoir et les médias, il consacre son nouveau film au dossier judiciaire de Georges Ibrahim Abdallah, le plus ancien prisonnier politique de France, libéré en juillet 2025, après 40 ans derrière les barreaux. « L’affaire Abdallah » sort en salles le 8 avril prochain.

31.03.2026 à 23:26

«Iran: jusqu’où ira l’escalade ?» avec Rony Brauman, Aude Lancelin, Régis Le Sommier et Georges Malbrunot

Tandis que l’option troupes au sol semble se préciser pour Washington, aux dires du Wall Street Journal, et que le détroit d’Ormuz est toujours bloqué, plaçant l’Iran en position d’arbitre économique mondial, la situation est devenue extrêmement complexe pour les États-Unis. Une intervention terrestre est-elle vraiment envisageable pour les Américains ? Et quels en seraient … Continued
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Tandis que l’option troupes au sol semble se préciser pour Washington, aux dires du Wall Street Journal, et que le détroit d’Ormuz est toujours bloqué, plaçant l’Iran en position d’arbitre économique mondial, la situation est devenue extrêmement complexe pour les États-Unis. Une intervention terrestre est-elle vraiment envisageable pour les Américains ? Et quels en seraient les buts réalistes? Donald Trump peut-il encore éviter l’enlisement, et entamer des négociations sans délai avec l’Iran au prix de grandes concessions? Pour en parler, Aude Lancelin a reçu trois grands connaisseurs du terrain et de ces enjeux : Georges Malbrunot, grand reporter au Figaro, spécialiste du Moyen-Orient, Rony Brauman, ex-président de Médecins sans Frontières et Régis Le Sommier, grand reporter, directeur de la rédaction d’Omerta

26.03.2026 à 21:15

« Iran : vivre et mourir sous les frappes » avec Sepideh Farsi et Itzel Marie Diaz

Depuis le 28 février 2026, les États-Unis et Israël bombardent l’Iran. On compte déjà plus de 4000 morts dans le pays et au Liban, plus d’un million de déplacés. Dès le premier jour, une école primaire de filles a été frappée alors que les élèves étaient en classe : 168 personnes tuées, principalement des écolières, … Continued
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Depuis le 28 février 2026, les États-Unis et Israël bombardent l’Iran. On compte déjà plus de 4000 morts dans le pays et au Liban, plus d’un million de déplacés. Dès le premier jour, une école primaire de filles a été frappée alors que les élèves étaient en classe : 168 personnes tuées, principalement des écolières, selon l’Unicef. Pendant qu’on évoque une possible intervention terrestre de l’US Army, et que les experts débattent de stratégie militaire, une question reste souvent à l’arrière-plan: quelles conséquences pour les populations locales ? Derrière les chiffres, les constats froids et les images d’explosions, qui met des noms, des histoires et des visages sur les premières victimes de cette guerre ? Sepideh Farsi s’essaye à le faire. Réalisatrice iranienne exilée en France depuis plus de 40 ans, elle évoque, entre fiction et documentaire, celles et ceux qui résistent, et qui souffrent. Elle était l’invitée d’Itzel Marie Diaz

26.03.2026 à 15:56

Dany Lang : « Dans une société démocratique, il n’est pas tenable que chacun travaille pour enrichir les héritiers »

La France est un paradis fiscal. Cette phrase peut paraître saugrenue, mais elle est appuyée par la publication d’une note du ministère de l’Économie et des Finances, ce 18 février 2026, selon laquelle en 2024, pas moins de 13.335 millionnaires français n’ont pas payé pas d’impôt sur le revenu. Et ce, de manière parfaitement légale, … Continued
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La France est un paradis fiscal. Cette phrase peut paraître saugrenue, mais elle est appuyée par la publication d’une note du ministère de l’Économie et des Finances, ce 18 février 2026, selon laquelle en 2024, pas moins de 13.335 millionnaires français n’ont pas payé pas d’impôt sur le revenu. Et ce, de manière parfaitement légale, via des exonérations fiscales diverses et variées. Pour l’économiste Dany Lang, maître de conférences à l’Université Sorbonne Paris Nord, cette note de Bercy confirme la pertinence de la taxe Zucman, même si celle-ci demeure insuffisante, tant la concentration du patrimoine aux mains d’un petit nombre nuit à l’économie, à la démocratie, mais aussi à l’écologie. Interview par Jonathan Baudoin

Dany Lang est économiste, maître de conférences à l’Université Sorbonne Paris Nord, membre du collectif les Économistes Atterrés. Il est notamment le coauteur de l’ouvrage : « De quoi avons-nous vraiment besoin » (Les liens qui libèrent, 2021)

Comment analysez-vous la note de Bercy indiquant que plus de 13.000 millionnaires français ne paient pas l’impôt sur le revenu en 2024, confirmant les propos de l’ancien ministre de l’Économie Éric Lombard en janvier dernier ?

Pour commencer, il faut rappeler qu’il s’agit de 13.335 foyers qui sont assujettis à l’impôt sur la fortune immobilière (IFI). C’est comme ça qu’on peut vérifier que ce sont des millionnaires: ces foyers ont un patrimoine immobilier net supérieur à 1,3 million d’euros, L’IFI, qui est censé remplacer l’ISF [Impôt de solidarité sur la fortune, NDLR], affiche un rendement moindre. L’ISF rapportait environ 4,5 milliards d’euros aux finances publiques. L’IFI, c’est 2,2 milliards d’euros en 2024. Moins de la moitié !

N’oublions pas que le remplacement de l’ISF par l’IFI a été fait au prétexte de favoriser l’investissement. Or, l’investissement n’a jamais dépendu de la fiscalité. Toutes les études économiques sérieuses le prouvent. Ça fait au moins depuis 2017 que nous sommes gouvernés par des gens qui ont été placés là pour défendre les intérêts des millionnaires (et des milliardaires). On a du mal à se le représenter, mais un millionnaire, c’est un petit joueur à côté d’un milliardaire. 

Ces révélations posent la question de la progressivité de l’impôt, de la contribution des plus riches à la société. C’est un problème structurel depuis un certain nombre d’années. Cela a été mis en avant par le rapport de Gabriel Zucman pour le G20 en 2024. Il y a un vrai problème de justice fiscale.

C’est un petit événement par rapport au problème d’ensemble, mais c’est à prendre au sérieux. Parmi les 0,1% des foyers les plus riches, qui ont un patrimoine moyen de 14 millions d’euros, 14,9% d’entre eux ne paient pas d’impôt sur le revenu. Et pour les 0,01% les plus riches, on atteint 10,2%. Ce sont des chiffres qui sont problématiques. Leur faire payer selon leurs moyens, ce ne serait pas punir ces personnes, mais s’assurer qu’elles paient leur juste part. Si on veut réhabiliter le consentement à l’impôt, il faut que chacun contribue selon ses moyens.

Cela représenterait combien de milliards d’euros de manque à gagner pour les finances publiques face à cet échappement à l’impôt ?

L’estimation est difficile à faire. À la louche, on parle de 1,5 milliards. Vous faites bien de préciser qu’il s’agit d’un échappement à l’impôt, car tout ceci est parfaitement légal. Ce n’est pas de la fraude. Ces ménages ont les moyens de se payer de bons avocats fiscalistes et ainsi font de l’optimisation fiscale. Ils se font, notamment, rémunérer par des holdings. C’est lié à des revenus du capital qui ne sont pas imposés. Cela ne veut pas dire que ces gens n’ont pas déclaré d’impôts : ils ont déclaré leurs impôts et on ne parle pas de fraudeurs. Ces ménages ont joué sur les règles pour ne pas payer d’impôt, pour avoir un revenu fiscal de référence qui ne permet pas d’être imposé. C’est moins scandaleux, quelque part, que des gens qui essaient d’échapper à l’impôt par des mécanismes illégaux. Mais du point de vue de la justice fiscale, ça montre que le système favorise celles et ceux qui ont les moyens de se payer de bons avocats et qui sont, par ailleurs, de mauvais citoyens, parce qu’un citoyen doit accepter de payer ses impôts en fonction de ses revenus. 

Dans quelle mesure, ces mesures d’exonération fiscale pèsent sur la situation financière de la France ?

On a un gouvernement qui, depuis des années, fait volontairement tout pour que les plus fortunés puissent échapper à l’impôt. On a la flat tax sur les revenus du capital (prélèvement à taux unique), où vous payez 30%, quel que soit le niveau auquel vous êtes, alors que les revenus du travail restent taxés progressivement.

Ces politiques en faveur des plus aisés devraient poser question. Elles contribuent au déficit budgétaire, posent un problème citoyen d’égalité devant l’impôt, posent un vrai problème social. Mais elles n’expliquent pas le déficit budgétaire à elles seules, loin de là. Celui-ci, par contre, est grandement expliqué par les aides inconditionnelles aux entreprises, de l’ordre de 211 milliards d’euros selon le travail réalisé par le Sénat.  

Ces dispositifs sont pourtant problématiques, car ils posent un problème de consentement à l’impôt. Plus les plus aisés agissent de la sorte, plus l’impôt se recentre sur les classes moyennes et inférieures. Il faut rappeler que les gens en bas de l’échelle sociale, qui ne paient pas d’impôt sur le revenu, paient énormément d’impôts via la TVA, via les taxes sur l’essence, le gaz, le chauffage, etc.

Les gens en bas de la distribution paient en moyenne 50% de prélèvements obligatoires par rapport à leur revenu. Pour un salarié moyen célibataire, le taux de prélèvements obligatoires (cotisations sociales, CSG, CRDS, impôt sur le revenu, TVA, etc.) atteint 54 % du revenu brut en 2024.  Selon l’OCDE et l’Insee, le taux de prélèvements obligatoires pour les catégories à faible et moyen revenu se situe entre 40 % et 49 %. Alors que les gens qui sont tout en haut de l’échelle paient peu par rapport à leur revenu. Cela ne fait qu’amplifier un phénomène déjà là. Ce qui n’est pas raison pour l’accepter, du point de vue symbolique et du point de vue social.

Pensez-vous que des dispositifs destinés aux biens professionnels comme le pacte Dutreil (dispositif instauré en 2003 afin d’alléger le coût fiscal de la transmission des entreprises dans un cadre familial, suite à un décès ou une donation) sont détournés pour échapper à l’impôt ?

Je pense, contrairement à beaucoup de gens à gauche, que le pacte Dutreil n’est pas une mauvaise idée dans l’absolu. Permettre la transmission des entreprises, c’est quelque chose qui peut s’entendre, mais pourquoi essentiellement familiale ?  On devrait l’élargir aux salariés pour qu’ils puissent reprendre l’entreprise et la transformer en coopérative. 

Le problème qui se pose avec ce dispositif est aussi le niveau, l’ampleur. Qu’on puisse transmettre une PME ou une ETI (entreprise de taille intermédiaire) à ses enfants quand ils le souhaitent et en ont les compétences, soit. Mais comme pour les aides aux entreprises, il faut faire le ménage. La conservation obligatoire des actions de l’entreprise devrait être plus longue que les 4 à 6 ans actuels. 

À mon sens, le plus gros dispositif à revoir en profondeur devant l’ampleur de l’échappement fiscal des plus aisés, c’est tout ce qui concerne la succession. Celle-ci doit être plus progressive. Là encore, je comprends tout à fait que des gens qui ont une petite maison ne paient pas de droits de succession jusqu’à 100.000 euros. Cependant, je ne comprends pas que des gens qui héritent d’une fortune familiale ne paient rien ou trop peu. Aujourd’hui, quand on regarde les milliardaires, à une ou deux exceptions près, ce sont tous des héritiers – il suffit de regarder le classement dans Challenges. C’est ça le vrai problème !

Et effectivement, le pacte Dutreil peut amplifier cela. Un spécialiste de la fiscalité en parlerait encore mieux, mais dans ce domaine, ce dispositif a des effets pervers. Je pense que la représentation nationale devrait s’en saisir pour examiner cela de très près et agir de manière déterminée mais fine.

Peut-on dire que la taxe Zucman, grandement débattue au niveau national fin 2025, deviendrait pleinement légitime eu égard à la publication de la note de Bercy ?

La note de Bercy ne fait que confirmer le problème qui a été soulevé par la recherche en économie, et ce problème identifié par les économistes est aussi un problème démocratique. Une fois encore, le fond du problème n’est pas budgétaire. Si on veut vraiment s’en prendre au déficit public, aux rentrées fiscales, il faut d’abord s’attaquer au problème de la succession. De vous à moi, la taxe Zucman, contrairement à ce qu’ont prétendu les personnes qui auraient été concernées, n’est ni énorme ni révolutionnaire. Pour des gens ayant des placements à 6%, cela n’aurait fait diminuer le rendement de leurs placements pour les ramener en moyenne à 4%. On est vraiment très loin de la révolution prolétarienne ou même de ce qu’a pu faire un Roosevelt aux États-Unis. 

À mon avis, il faudrait imposer beaucoup plus fortement les personnes qui sont en haut de l’échelle des revenus et surtout des patrimoines. J’invite à lire le rapport qu’a écrit Zucman pour le G20. Ce n’est pas qu’un problème français. Partout, quand vous regardez le haut de la distribution, les gens paient de moins en moins d’impôts par rapport à leurs revenus. C’est un problème de fond. Pour autant, supprimer tous les mécanismes d’exonération ne serait pas une bonne idée. Quand on donne aux associations ou à la presse et qu’on est exonéré pour cela, c’est quand même une bonne chose. Il y a à boire et à manger dans ces exonérations. Il faut juste effectuer un grand ménage.

Je pense qu’il faut revoir cela, très précisément, parce qu’on a un problème insoutenable au niveau démocratique. Les 50% des Français les moins aisés possèdent 6% du patrimoine. Les 50% les plus aisés possèdent les 94% restants. Et quand on regarde qui c’est qui possède, dans ces 50%, c’est extrêmement concentré aux mains des 10%, encore plus chez les 1%, encore plus chez les 0,1% et encore plus chez les 0,01%. C’est là le véritable problème. Dans une société démocratique, il n’est pas tenable d’avoir uniquement des héritiers. C’est même contraire à l’esprit et aux textes de certains auteurs vus comme les pères fondateurs du libéralisme au 19ème siècle ! 

En France, la répartition du patrimoine est très inégale : la moitié la plus modeste de la population ne détient que 7 % du patrimoine brut total, tandis que l’autre moitié, la plus aisée, en possède 93 %. Source : INSEE

Si on est en bas ou au milieu de la distribution, on peut travailler dur toute sa vie, on n’aura jamais de patrimoine et on paie des impôts. Quand on est en haut de la distribution, on naît avec du patrimoine, on le garde et il grandit tout seul avec les placements, et échappe à l’impôt. C’est un problème, même par rapport aux valeurs affichées par les néolibéraux qui ne cessent de mettre en avant le mérite, le travail, etc. Nous sommes entrés dans l’ère des fainéants aisés qui naissent avec du patrimoine, le conservent et le font fructifier. La taxe Zucman est donc loin d’être suffisante pour mettre fin à cela. 

Du point de vue de la soutenabilité démocratique, il me semble extrêmement compliqué de vivre dans une société où toute la charge fiscale pèse sur les gens qui travaillent dur et qui n’auront accès à rien car les richesses sont réservés aux gens qui ont déjà tout et paient moins. C’est donc un problème urgent, majeur, qui dépasse le cadre économique.

D’ailleurs, même pour le fonctionnement de l’économie, il n’est pas une bonne chose que le patrimoine et les revenus soient aussi concentrés. Les gens qui concentrent le patrimoine et qui paient peu, voire pas d’impôts, s’achètent plusieurs maisons pour les mettre en location, et finissent par posséder des rues, des villages, des quartiers de villes. Ils placent aussi leur argent dans des produits toxiques qui préparent les prochaines crises financières. C’est très mauvais pour l’économie parce que l’argent ne circule plus, il est paralysé tout en haut.

Pour finir, ces inégalités sont nocives au plan écologique. L’essentiel de la pollution provient des gens en haut de l’échelle sociale. Il y a des chiffres qui montrent que les milliardaires sont aussi les plus gros pollueurs. Bernard Arnault pollue 1.270 fois plus qu’un Français moyen ! 

Quelles mesures seraient à établir pour remettre une progressivité de l’impôt sur le revenu à l’égard des possédants, des plus riches, selon vous ?

Il faut faire un grand ménage dans les exonérations fiscales existantes, dans les dispositifs du type pacte Dutreil, dans le barème des successions. Remettre une plus grande progressivité sur les revenus aussi, même si le plus gros problème d’inégalité en France n’est pas sur les revenus. Et ce, même si les grands patrons gagnent en moyenne 259 fois plus que ce que gagnent leurs salariés alors qu’à l’issue des 30 Glorieuses, on était à 30 fois. Ce qui n’a aucun sens économique.

Le gros problème est la répartition du patrimoine. Et en France, plus qu’ailleurs, les deux quinquennats Macron ont renforcé la concentration du patrimoine. Cela passe par une révision des dispositifs fiscaux qui permet aux plus aisés d’échapper légalement à l’impôt. Et puis cela passe surtout par des taxes qui soient plus progressives. Notamment ce problème d’exclusion des taxes sur le patrimoine professionnel qui doit être revu. C’est quelque chose qui a été mis en place en 1981, au moment de la création de l’ISF. Il faut le revoir parce que ce capital est exonéré. Forcément, cela permet à ces gens de concentrer des fortunes toujours plus gigantesques. Être citoyen, c’est aussi et avant tout payer sa « juste part » d’impôts, comme disait le Président Biden ! 

L’objection habituelle des partisans des ultra-riches est: « Si ces gens paient des impôts, ils vont partir ». Quand on regarde le nombre de grandes fortunes qui partent chaque année, c’est seulement quelques centaines. Une note du Conseil d’analyse économique en 2025 indique que 0,2% des 1% les plus riches quittent la France. Soit 760 personnes. Et ce sont essentiellement des départs pour une retraite au soleil, et non pour des raisons fiscales !

Propos recueillis par Jonathan Baudoin 

Crédit photo ouverture : DOMINIQUE FAGET / AFP

24.03.2026 à 21:17

« Comment le bloc bourgeois confisque le pouvoir » avec Stathis Kouvélakis et François Boulo

À l’été 2024, le résultat des élections législatives a été contourné. Depuis, la vie politique française ressemble à une interminable fin de règne pour Emmanuel Macron — avec, en toile de fond, la trahison du PS. Mais derrière ces manœuvres devenues la norme se cache une logique plus profonde : l’obstination de l’exécutif répond à … Continued
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À l’été 2024, le résultat des élections législatives a été contourné. Depuis, la vie politique française ressemble à une interminable fin de règne pour Emmanuel Macron — avec, en toile de fond, la trahison du PS. Mais derrière ces manœuvres devenues la norme se cache une logique plus profonde : l’obstination de l’exécutif répond à un impératif dicté par la Commission de Bruxelles — maintien de l’orthodoxie budgétaire, consolidation de « l’État-dette » et refus de toute alternative au néolibéralisme. Pour en parler, François Boulo a reçu Stathis Kouvélakis, ancien enseignant au King’s College de Londres, membre de la rédaction de la revue Contretemps, ainsi que de l’Institut la Boétie, et fin observateur de la vie politique française. Au programme : analyse de la séquence des municipales, anatomie du bloc bourgeois, et rôle verrou de l’UE

19.03.2026 à 22:59

« Iran: les États-Unis sont-ils en train de perdre la guerre ? » avec Karim Emile Bitar, Sébastien Regnault, Jacques Sapir et Aude Lancelin

Militairement, les États-Unis et Israël dominent encore la guerre menée contre l’Iran, entamée le 28 février dernier. Mais une guerre ne se gagne pas seulement dans les airs, par des bombardements massifs et des assassinats ciblés. À J+20 une question se pose : l’Amérique est-elle déjà en train de perdre la guerre en Iran? Alors … Continued
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Militairement, les États-Unis et Israël dominent encore la guerre menée contre l’Iran, entamée le 28 février dernier. Mais une guerre ne se gagne pas seulement dans les airs, par des bombardements massifs et des assassinats ciblés. À J+20 une question se pose : l’Amérique est-elle déjà en train de perdre la guerre en Iran? Alors que la République islamique montre d’une exceptionnelle résilience, et que le blocage du détroit d’Ormuz provoque une crise de l’énergie mondiale, la situation devient extrêmement délicate pour les États-Unis, gagnés par le doute, alors même que Donald Trump avait été élu sur la promesse de mettre fin aux aventures guerrières au Moyen-Orient. Pour en parler Aude Lancelin a reçu Sébastien Regnault, chercheur, persanophone, auteur de « La modernité iranienne », Jacques Sapir, économiste, directeur de recherches à l’EHESS, Karim Emile Bitar, professeur à Sciences Po Paris et à Saint-Joseph de Beyrouth

19.03.2026 à 10:26

Après la mort de Quentin Deranque : les « antifas » manifestent à Lyon

« Alerta, alerta, An-ti-fa-scista ». 14 h 27, la musique gronde et fait vibrer le sol rosé de la place Bellecour (2ᵉ arrondissement). En évitant de marcher dans les quelques flaques boueuses qu’une bruine vient tout juste de créer, les premiers manifestants déambulent ce samedi 14 mars 2026 à Lyon, un mois après la mort … Continued
Texte intégral (4249 mots)

« Alerta, alerta, An-ti-fa-scista ». 14 h 27, la musique gronde et fait vibrer le sol rosé de la place Bellecour (2ᵉ arrondissement). En évitant de marcher dans les quelques flaques boueuses qu’une bruine vient tout juste de créer, les premiers manifestants déambulent ce samedi 14 mars 2026 à Lyon, un mois après la mort de Quentin Deranque, jeune militant d’extrême droite. Ils sont déjà plusieurs centaines. « La France Pétain plomb », peut-on lire sur la pancarte que Mathieu* serre dans sa main gauche. Venu d’une petite commune avoisinante, il s’est rendu, comme beaucoup d’autres, à Lyon spécialement pour l’occasion. « C’était important pour moi de venir manifester contre le fascisme, explique le jeune homme du haut de son mètre quatre-vingts. Surtout avec l’actualité… ce qu’il s’est passé après la mort de Quentin Deranque.« 

Au centre de la place, au pied de la statue de Louis XIV éclairée par un timide rayon de soleil, le service d’ordre de la grande marche « antifasciste et antiraciste » se prépare, à l’appel d’une cinquantaine d’organisations. Le contexte est bien plus sensible que d’habitude. « Il faut qu’on puisse se prévenir au moment de la dispersion à 18 heures, prévient la référente. Avez-vous tous un talkie-walkie ? » Une soixantaine d’individus, munis de brassards mauves, sont venus prêter main-forte. Ils sont d’habitude autour de 40.

Nini et Chacha, au centre de la place Bellecour, exposent fièrement les affiches qu’elles ont préparées la veille. 14 mars 2026. Photo Hugo Bachelet

Une marche en réponse à celle « pour Quentin »

Ce rassemblement se veut effectivement une réponse à l’hommage ayant eu lieu le 21 février “pour Quentin” qui avait rassemblé pas moins de 3 000 personnes. La mort de cet ex-membre du mouvement royaliste Action Française, le 14 février dernier, frappé au sol après la dispersion d’une rixe l’opposant à des sympathisants de « La Jeune Garde » (mouvement « antifa » dissous en juin 2025) avait suscité une immense polémique nationale.

Malgré la demande de retenue des organisateurs, cet « hommage » n’avait en effet pas échappé à la profération d’insultes racistes et homophobes. Des saluts nazis avaient également été épinglés par divers médias comme Mediapart et France info. Plusieurs manifestants avaient même été recensés comme appartenant à des groupuscules franchement néofascistes tels que « Lyon Populaire », ou ayant participé à des agressions à caractère raciste faisant l’objet de condamnations, comme c’était le cas pour Tristan Arnaud, dit « le Cogneur » ainsi qu’a pu le documenter le média lyonnais d’investigation « l’Arrière-Cour ».

La place se remplit peu à peu. Plusieurs milliers de Lyonnais et des habitants des alentours brandissent leurs pancartes et drapeaux. 14 mars 2026. Photo Hugo Bachelet

Ce samedi, Khadidja Lahlali, porte-parole du Pacte Lyon Respirable pour l’inter-organisation, resitue le contexte : « Cette marche nous a mis en colère. Lyon est la capitale de la Résistance. Nous devons réinvestir la rue ! » Un objectif réussi puisque plus de cinquante collectifs, organisations citoyennes et groupes syndicaux, ou militants, se sont mobilisés à travers sept cortèges (Attac Rhône, Nous Toutes Rhône, Tsedek, On s’en Mêle 69, La France insoumise, et autres).

« Nous avons un intérêt commun à dire non à la haine », insiste la porte-parole, en cette veille du premier tour du scrutin municipal. Avant le lancement du parcours, sur une scène installée au coin de la place, Djamel Attalah, marcheur historique pour l’égalité et contre le racisme de 1983, vient rappeler au micro l’héritage de la ville et de ses quartiers populaires: « Par votre présence, vous êtes la résistance. Vous faites vivre la mémoire de cette ville et l’honneur de son histoire. » En 1983, il avait parcouru la France avec un petit groupe de jeunes, derrière une banderole, mû par l’urgence de justice sociale et de lutte contre le racisme. Un mouvement lancé après de violents affrontements entre habitants et policiers à Vénissieux, banlieue populaire lyonnaise, au cœur du quartier bien connu des Minguettes.

« Lyon, Lyon antifa », tonne alors une dernière fois la foule, au milieu de quelques claquements de mains spontanés.

« Lyon est un bastion du fascisme en France »

Il est 15h15, la marche peut désormais commencer. 12.000 personnes se sont mobilisées selon l’organisation, 11.000 selon la préfecture. Les cortèges se constituent pour parcourir les 2,5 km prévus jusqu’à la place Jean Macé (7ᵉ arrondissement), avec un passage annoncé devant Sciences Po Lyon. C’est ici que le collectif Némésis avait protesté contre une conférence de la députée européenne Rima Hassan, juste avant le décès de Quentin Deranque, membre du service d’ordre des féministes identitaires.

Tout à gauche de la photo, Khadidja Lahlali. À ses côtés Karima, porte-parole du Pacte Lyon Respirable. 14 mars 2026. Photo Hugo Bachelet

Sacha*, lui, milite dans les rangs de « Young Struggle Lyon » (organisation de jeunes socialistes et internationalistes). Il plaisante avec ses amis et compagnons de lutte. L’ambiance est festive. « C’est important de réaffirmer notre antifascisme ici, particulièrement », assure-t-il en abaissant son masque chirurgical, laissant apparaître un piercing au nez.

Après les nombreuses agressions et dégradations subies par différents locaux de collectifs citoyens et militants, depuis la mort de Quentin, notamment celui de l’union syndicale Solidaires Rhône (Sud) dans la nuit du 14 au 15 février, puis un mois plus tard, dans la nuit du 12 au 13 mars, l’étudiant en sciences sociales à l’université Lyon 2 souligne auprès de QG combien les groupuscules identitaires et d’extrême droite « sévissent dans les rues de Lyon ».

Il nuance toutefois. Aujourd’hui, ce ne sont pas les rixes avec ces groupuscules qu’il craint le plus, mais davantage la police. Et le garçon de 22 ans d’ajouter: « Quand on voit aujourd’hui le nombre de personnes qui viennent se mobiliser, malgré un contexte de plus en plus répressif, je suis tout de même rassuré. » »

La machine médiatique

Élancée en direction du pont de la Guillotière, qui mène de l’autre côté du Rhône, la foule poursuit ses slogans. « Siamo tutti antifascisti ! » résonne depuis le quai du Docteur Gailleton. Au pied d’un arbre, une pancarte a été abandonnée : « Médias, bras droit qui se raidit ». Rapidement, la question des médias vient effectivement au cœur des enjeux de la marche.

« Personne ne devrait mourir pour ses idées » a déclaré Yaël Braun-Pivet à l’Assemblée Nationale, le 17 février dernier. 14 mars 2026. Photo Hugo Bachelet

« L’antifascisme est un terrorisme comme un autre. », pouvait-on lire dans les colonnes du JDD, ainsi que : « La mort de Quentin, symbole de la haine antifa. » Dans Le Figaro également: « Mort de Quentin : des voix s’élèvent pour classer les « antifas » comme organisations terroristes ». Des discours qui se retrouvent même dans les colonnes des médias supposément de gauche : « S’acharner sur un homme à terre, ce n’est pas antifa, c’est fa. » (Libération)

La médiatisation très hostile de la lutte contre le fascisme, après le décès du jeune Quentin Deranque, a laissé un goût amer aux principaux concernés, comme Sacha : « On a vu qu’un appareil médiatique s’est mis en place ces dernières semaines en France pour diaboliser les antifas, avec BFMTV, CNews et les grands médias publics aussi, comme France Info… que l’on pourrait pourtant considérer comme moins “d’extrême droite”. » Des discours dangereux qui, selon lui, ont même infiltré le palais Bourbon : « Yaël Braun-Pivet a repris mots pour mots ces hommages et a demandé une minute de silence pour un homme qui défendait des idées nazis. C’est assez éloquent. » 

« Pas une larme, pas une minute de silence pour @Gavariou ». 14 mars 2026. Photo Hugo bachelet

Mediapart a depuis révélé les nombreux posts publiés par le jeune nationaliste ultra sur le réseau social X, « autour d’une glorification du fascisme et d’une nostalgie du nazisme » (article du 12 mars 2026, signé Alexandre Berteau et Marie Turcan). « Moi, je soutiens Adolf, mais chacun son truc », « On ne veut pas vivre avec des Africains, qu’ils soient délinquants ou non », « On veut le fascisme » : autant de propos qui ont été tenus sur un compte anonyme, « Gavariou », identifié par le média en ligne cofondé par Edwy Plenel comme appartenant à Quentin Deranque. Lorsqu’un internaute poste un chapitre de Mein Kampf, ce dernier abonde à l’automne 2024 : « À faire lire à tous les lycéens ». La présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet a réagi à ces faits a posteriori, se disant horrifiée, tout en assumant malgré tout la minute de silence au Palais Bourbon.

Sacha insiste sur le fait que, derrière cette « machine », ce sont des milliardaires et de petits groupes patronaux qui tirent les ficelles. « Le paradigme a changé dans les médias. Ça fait peur. Car derrière, ce sont des millions d’euros qui enclenchent cette machine, pour défendre leurs intérêts et certaines idées. » C’est l’une des raisons qui l’a amené à se mobiliser ce jour-là à Lyon « pour construire un contre-discours à celui dominant. »

Bernard Arnault, Vincent Bolloré et Cyril Hanouna, présents en mascottes tout au long de la marche. 14 mars 2026. Photo Hugo Bachelet
L’antifascisme, un rempart contre le fascisme

Peu après 16 heures, juste avant l’entrée du pont, alors qu’un groupe de six individus à capuches et lunettes scande « Justice pour Quentin, Antifas assassins, LFI complice » en bordure de la foule, une agitation semble furtivement perturber le parcours. Le service d’ordre intervient rapidement, et tout revient au calme.

« Le fascisme et l’antifascisme ne peuvent pas être mis sur le même plan : soit vous êtes l’un, soit vous êtes profondément l’autre », affirme Julien*, un peu plus loin dans la foule, faisant référence à la Une de Marianne, dont le titre « anti » a été barré. Lui aussi est étudiant, non loin de la capitale des Gaules, et a été très touché par l’actualité qui a frappé la ville. Il ajoute: « On veut que la vérité prime. On est là pour montrer aux Françaises et aux Français ce qu’est la lutte antifasciste, et qu’on est nombreux et nombreuses à lutter. »

Sur le pont de la Guillotière, un graffeur dégaine discrètement une bombe de peinture de sa poche. 14 mars 2026. Photo Hugo Bachelet

Parmi celles qui sont venues pour rappeler le lien entre lutte féministe et antifascisme, se distingue Carmen, membre du collectif « Nous Toutes Rhône » depuis un an et demi. « Les femmes sont parmi les victimes désignées du fascisme », souligne-t-elle. « C’est important de laisser place à la parole féministe, et pas à celles qui prétendent l’être comme Némésis, alors qu’elles tiennent un discours raciste, xénophobe voire même homophobe. »

Une photo d’Alice Cordier, fondatrice du collectif Némésis, a également été récemment dévoilée sur les réseaux sociaux, depuis la mort de Quentin Daranque. On y voit ce qui semble être un geste formant le signe « SS », bien qu’elle nie toute implication assumée à cet égard.

Groupée aux côtés de plusieurs femmes, vêtues d’un dossard violet arborant « Nous Toutes », Carmen affirme : « Evidemment, personne n’a envie que cela mène à des morts. » Elle remarque toutefois un deux poids-deux mesures, dans la presse et les insitutions politiques: « Il n’y a pas eu de tels hommages pour les 164 femmes qui ont été tuées l’année dernière par leur conjoint ou ex-conjoint. Ni pour leurs enfants ».

Les CRS en rang face à la foule

Une fois de l’autre côté de la rive, accueilli par le chant des sirènes et une rangée de CRS, le défilé se poursuit sans incidents sur les quais Claude-Bernard. La préfecture du Rhône avait prévu le même service d’ordre que pour la marche féministe du 8 mars, postérieure à la polémique nationale.

« Plus d’hôpitaux, moins de fachos », peut-on lire sur la paroi d’un abribus. Aux fenêtres de l’hôpital Saint-Joseph Saint-Luc, les soignantes forment des cœurs avec leurs mains et des signes de remerciement à la foule. En réponse, celle-ci applaudit. 14 mars 2026. Photo Hugo Bachelet

Sur le trottoir du côté du fleuve, une manifestante flâne, accompagnée de ses trois filles de 7, 9 et 11 ans. Chacune tient dans ses mains différentes craies colorées. À chaque banc, les trois têtes blondes griffonnent un slogan, puis un autre : « All Antifa », « Acab »… les mêmes qu’inscrits sur leur masque chirurgical. « Elles connaissent déjà ça à leur âge ! », s’étonne avec humour un manifestant.

À peine quelques minutes plus tard, les CRS lancent une bombe de gaz lacrymogène au pied de la foule. « On était face à eux, on s’est tout pris ! », fulmine un militant arrivant à contre-sens de la marche. « Mais pourquoi ils viennent de nous gazer ? Le parcours a pourtant bien été validé ! », s’exclame l’un de ses proches en lui tendant un masque et du sérum physiologique.

Les CRS, regroupés devant l’université Lyon 2. Les manifestants se sont réfugiés à l’opposé. 14 mars 2026. Photo Louison Lecourt
Un volet historique fondamental : « Les mots ont un sens »

Les camions des différents cortèges avancent tant bien que mal avenue Berthelot, jusqu’au « Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation » (CHRD). Sur le chemin, nous croisons Sylvine Bouffaron, cofondatrice du collectif «Alternatiba Rhône». C’est la référente de la marche. « On est là pour renverser le game. Cette marche est une belle démonstration de ce que cette lutte représente, avec les premiers concernés et un volet historique », témoigne-t-elle avec émotion. Et la militante d’ajouter : « Je déplore absolument l’inversion des valeurs. On devrait tous être antifa. Les mots ont un sens. »

C’est aussi l’avis de Jean-Pierre*, 78 ans, qui habite Lyon depuis ses cinq ans. Ses parents ont fui l’Italie. « Toute ma vie, j’ai lutté contre le fascisme, indique-t-il à QG. Je suis issu d’une famille pour qui la lutte antifasciste a été omniprésente. » Membre de « Solidaires Rhône », reconnaissable au drapeau bleu et violet qu’il tient, il préfère rester anonyme, car « il se méfie plus que jamais » de la presse. « J’ai été indigné de la manière dont les dernières actualités de Lyon ont été médiatisées, on n’est pas dupe. Il y a un vrai virage fasciste en France, poursuit le sociologue à la retraite. Comment peut-on avaler ce type de conneries ? Cette violence médiatique est tout simplement anti-historique. »

« Celles et ceux qui sont victimes de racisme n’ont pas le droit à la mémoire », déplore-t-on au micro. Devant le CHRD, une pancarte est déposée aux côtés de Jean Moulin. 14 mars 2026. Photo Hugo Bachelet

Arrivés devant le « Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation », une minute de silence est initiée après un discours rappelant notamment l’histoire de Jean Moulin, figure mythique de la résistance française lors de la Seconde Guerre Mondiale, torturé par le chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie. « Merci pour elles et eux », annonce la fin de cette minute, début d’un long applaudissement. « Face au fascisme, face au racisme, Lyon et sa région font front. Lyon a résisté et nous résisterons », se voit scandé au micro depuis le camion du cortège.

Sur la place Jean Macé, la marche s’achève pacifiquement. Au croisement d’une rue, les CRS sont aperçus au loin. Un arc-en-ciel se forme juste au-dessus de leurs casques. «C’est lunaire », s’amuse une manifestante en montrant la scène du doigt à son amie. La dispersion se fait sous un torrent de pluie et même une grêle qui aura attendu, jusqu’au bout, pour tomber sur la ville de Lyon. « Quand les blés sont sous la grêle/ Fou qui fait le délicat/ Fou qui songe à ses querelles/ Au coeur du commun combat » écrivait Louis Aragon en pleine occupation française.

Louison Lecourt

*Les prénoms ont été modifiés

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