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QG – Le média libre
 
Directrice de publication : Aude Lancelin

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29.07.2026 à 12:47

“Michel Piron, Marc Dorcel, Xavier Niel… Portraits de ces pornographes en col blanc”

Alors que la France se voit une nouvelle fois mise en cause ce 1er juin 2026 devant la Cour européenne des droits de l’homme, l’industrie pornographique continue de démontrer sa toute-puissance. L’histoire est la suivante: une femme en situation de grande vulnérabilité affective et économique est approchée par un homme, un rabatteur, qui, derrière un … Continued
Texte intégral (7411 mots)

Alors que la France se voit une nouvelle fois mise en cause ce 1er juin 2026 devant la Cour européenne des droits de l’homme, l’industrie pornographique continue de démontrer sa toute-puissance. L’histoire est la suivante: une femme en situation de grande vulnérabilité affective et économique est approchée par un homme, un rabatteur, qui, derrière un profil féminin sur Facebook, réussit à la convaincre de faire son entrée dans l’industrie pornographique. Il s’agit en réalité d’un réseau d’exploitation sexuelle ayant recours à des pratiques particulièrement humiliantes et d’une extrême violence. Ce témoignage est appuyé par celui de cinquante autres femmes dans le cadre de cette affaire, ouverte en 2020, dite « French Bukakke » (Le nom du site pornographique est issu d’une pratique, le « bukkake », consistant en ce que des dizaines d’hommes éjaculent sur une même femme).

Or, selon le communiqué de la Cour européenne des droits de l’homme, la requérante dénonce la décision de la justice statuant sur les chefs de « proxénétisme et de traite d’êtres humains en bande organisée« , contestant la prétendue prise en compte de son « consentement » et pointant sa particulière « vulnérabilité« . Elle estime par ailleurs que la justice française n’a pas pris toutes les mesures nécessaires pour protéger sa dignité et sa vie privée, la diffusion des images des viols présumés dont elle a été victime se poursuivant et entraînant une « victimisation secondaire« .

Derrière les peep shows, les tournages et les plateformes de charme

Qu’il s’agisse d’affaires familiales, comme celles de Michel et Thibaut Piron ou de Marc et Grégory Dorcel, ou de figures parfois très médiatisées de la Start-up Nation telles que Gaspard Hafner, Pierre Garonnaire ou Jean-Yannick Pons, et parfois de grands noms de la presse nationale comme Xavier Niel et Claude Perdriel, tous ont un point commun: avoir à un moment développé un business lié à l’industrie pornographique. Les profils sélectionnés par QG n’entretiennent pas tous le même rapport avec cette industrie et les situations évoquées ne présentent pas toutes le même degré de gravité.

Au fil des années, cette industrie s’est profondément transformée, s’adaptant à chaque fois aux évolutions des normes morales, législatives et techniques. Les controverses entourant la pornographie ont, de facto, successivement été dominées par la censure, la morale religieuse, puis par les revendications autour de la libération sexuelle, avant l’avènement d’un phénomène tel que « porn chic » ou encore du « porno éthique ». Depuis l’ère Me Too, les conditions dans lesquelles les femmes exercent dans le milieu de la pornographie sont enfin soulevées dans l’espace public, et arrivent parfois devant la justice.

De nombreuses associations « abolitionnistes » alertaient depuis des décennies sur les violences organisées et perpétrées à l’encontre des femmes et des minorités dans ce milieu, tant dans les conditions de « travail » que dans l’imaginaire véhiculé par la pornographie, contribuant notamment à une érotisation très perturbante de la culture du viol. Mettant en exergue de son rapport les mots de la théoricienne féministe, Monique Wittig, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes énonce dans son rapport 2023 : « Le discours pornographique fait partie des stratégies de violence qui sont exercées à notre endroit, il humilie, dégrade, il est un crime contre notre humanité. » Ce rapport donne d’ailleurs des chiffres particulièrement évocateurs : pas moins de 35 % des vidéos disponibles en ligne sont des contenus pornographiques. Or 90 % de celles-ci comportent des violences physiques ou verbales. En avril 2025, QG avait documenté ce système où la violence, le racisme et l’impunité s’entrelacent, à l’occasion d’un entretien avec Alice Géraud, co-autrice du récit collectif « Sous nos regards. Récits de la violence pornographique », paru au Seuil.

Pourtant, arguant d’une liberté sexuelle et de création, l’industrie pornographique est parvenue à conserver une forte popularité au sein du grand public. Canal + en est l’une des illustrations historiques, diffusant depuis 1985 des contenus dit « pour adultes« , et la situation n’a nullement changé depuis son rachat par le très catholique conservateur Vincent Bolloré, en 2014. Sans égard pour les victimes.

En lien avec certaines des entreprises créées par ces magnats du « X », des accusations, parfois pénales, ont été formulées, allant de mises en cause pour pratiques humiliantes jusqu’à des soupçons de proxénétisme. QG dresse cet été le portrait de ces hommes qui tentent, parfois, de dissimuler leur passé sulfureux.

Michel Piron, l’homme sous X

Qui de mieux pour incarner la pornosphère française que Michel Piron ? Ce nom ne vous dit rien ? Pourtant, il est à l’origine de l’un des sites pornographiques les plus connus de France. « Jacquie et Michel », c’est lui. Aujourd’hui décliné sur des t-shirts, des bouteilles de bière et divers produits dérivés, ce nom est devenu une véritable marque à l’international. Le groupe détient également un réseau de sex-shops à Paris et dans le reste de la France. Sans oublier qu’en 2015, un magazine a été secrètement mis en ligne : La Voix du X, proche de la fachosphère, ainsi que l’a révélé le site Arrêt sur Images peu après son apparition. Pro-X et conçu comme un outil de propagande, les « journalistes » qui y opèrent, s’attachent à répondre aux attaques médiatiques à l’encontre de la pornographie, et plus particulièrement bien sûr, à l’encontre de Jacquie et Michel.

Michel Piron, à ne pas confondre avec l’homme politique du même nom, est effectivement très attaché à son image, si bien qu’il a toujours refusé de montrer son visage. 

Boutique Jacquie & Michel à Lyon, mars 2019

Un profil mystérieux qui entoure d’ombre toutes ses activités. Suite au signalement de trois associations féministes (Osez le féminisme, les Effronté-es et le mouvement du Nid), rejoints plus tard par la Ligue des Droits de l’Homme, une enquête judiciaire a finalement été ouverte. Parallèlement à l’affaire dite « French Bukkake », premier grand procès pour violences sexuelles dans le milieu de la pornographie, un volet Jacquie et Michel a ainsi impliqué Michel Piron. Il a été mis en examen en juin 2022 pour « complicité de viol aggravé » et « traite d’êtres humains » pour des faits qui se seraient produits entre 2009 et 2015.

Le 17 avril 2024, les juges d’instruction lui ont accordé le statut, plus favorable, de témoin assisté. Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme et rédactrice du rapport du Haut conseil à l’égalité de septembre 2023, « Pornocriminalité, mettons fin à l’impunité de l’industrie pornographique », accompagne les victimes liées à cette affaire. Cela fait 10 ans que celle-ci travaille sur le sujet : « C’est une industrie qui commet des violences sexistes et sexuelles de façon massive, mais vraiment massive, je n’ai jamais jusqu’ici vu ça. »

S’il a fait fortune dans l’industrie pornographique, Michel Piron n’a pas toujours évolué dans le secteur. Il a d’abord exercé dans les rangs de l’Éducation Nationale, mais oui, en tant qu’instituteur proche de Tarbes, dans le sud-ouest de la France. À l’époque, l’institution finance sa formation de webmaster, lui permettant d’apprendre à créer et à administrer un site internet. Grâce à ce coup de pouce, il lance son propre site en 1999 sous le nom de… « Jacquie et Michel ». Initialement consacré à des contenus pédagogiques à tendance conservatrice, selon le récit de « Libération« , le site évolue vers la publication de photos libertines. Dès 2005, il décide alors de quitter sa salle de classe afin de se consacrer à l’industrie du « X ». Avec le lancement de Jacquie et Michel TV, ontrouve au menu: une vidéo par jour pour rendre « accessible le plaisir de la chair » à tous. Loin de l’image de « porno amateur » sur laquelle il surfe, la machine s’emballe de manière spectaculaire et pas moins de 7.000 femmes passent devant la caméra. Pour répondre à la demande, plusieurs rabatteurs sont chargés de recruter sans cesse de nouvelles participantes. Et le slogan « Merci qui… » devient une référence, au point d’être parodié à de multiples reprises, par exemple à travers la publicité de l’opérateur Free (propriété du géant des télécoms Xavier Niel). 

Derrière ce succès impressionnant, un système de prédation se met en place, ciblant les personnes les plus vulnérables. Des femmes sont de moins en moins rémunérées et de plus en plus amenées à tourner des scénarios trash. Konbini a notamment révélé, en février 2019, les témoignages de deux femmes décrivant les conditions de tournage extrêmes, où le consentement à certaines pratiques (double pénétration vaginale, pénétration anale…), n’était pas toujours recueilli en amont, ni respecté par les producteurs du fameux Jacquie et Michel.

Collage féministe dans le Quartier latin suite au scandale autour de l’industrie pornographique. Paris 2020

En réponse aux différentes accusations et au procès en question, les représentants du groupe ont dénoncé ce qu’ils décrivent comme une « vaste manipulation d’associations abolitionnistes radicales » visant la prohibition de la pornographie en France. Par le biais de ses avocats, Michel Piron a toujours affirmé n’être qu’un « simple diffuseur », n’ayant pas connaissance des conditions de tournage. « Le producteur Mat Hadix (mis en cause pour “viols”, “proxénétisme aggravé” et “traite d’être humain aggravé” dans le cadre de l’affaire French Bukkake, Ndlr) était ambassadeur de la marque Jacquie et Michel qu’il représentait dans les médias, rétorque Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme, qui pointe une défense fragile. Il y a des émissions sur Canal + où il porte un t-shirt « « Merci Jacquie et Michel » » . Elle constate que différents « montages » sont organisés dans l’industrie pornographique avec des distances fictives entre les producteurs et les diffuseurs pour essayer de « s’éloigner de toute forme de responsabilité. »

L’entreprise, déléguée à son fils Thibaut Piron en 2022, aurait atteint jusqu’à 25 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2017 selon leurs propres déclarations. Le Monde a toutefois révélé que Jacquie et Michel pourrait être désormais entre les mains du groupe pornographique WGCZ, l’un des plus grands au monde, appartenant au français Stéphane Pacaud. La revente de la société reste toutefois très opaque, à l’instar des activités actuelles de Michel Piron.

Dans la famille Dorcel, je voudrais…

Autre affaire d’héritage : celle de la famille Dorcel. Le fils, Grégory, était présent sur les marches du festival de Cannes en 2010. Or ce n’est pas pour un thriller ou un film d’auteur, que l’homme arpente ce jour-là le tapis rouge en costard. Il venait à l’époque, faire la promotion des premiers films « X » en 3D de la maison Dorcel Production. Posant régulièrement au côté de femmes, vêtues de léopard et de boas en plumes colorées, il représente fièrement la « Maison » située dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Interviewé par cadremploi en 2014, Grégory Dorcel raconte la manière méticuleuse dont il recrute. Capture d’écran de QG

Mais avant de récolter ce CEO, le groupe Dorcel, appartenait tout simplement à Marc Dorcel, le paternel. Né en 1934, c’est un homme “très calme, très doux, très gentil et très timide » ainsi que le décrivait Anna Polina en 2012 pour TF1, ancienne égérie du groupe, alors âgée de 24 ans. D’une voix granuleuse, Marc Dorcel s’exprime dans un podcast de Radio France deux ans plus tard. À la question du journaliste, « avez-vous déjà craqué pour une actrice ? », celui-ci répond : « Bah évidemment, j’ai une libido, je suis un homme normal ». Initialement rêvant des Beaux-Arts, et ancien dessinateur pour une usine de fabrication de vêtements, le patriarche aux lunettes rondes fonde ensuite une société de transport à son nom. Après diverses rencontres, il commence à éditer des textes érotiques et se lance dans des romans-photos. « Jolie petite garce » sera finalement le nom donné à son premier film « X » à la demande, en 1980. « Il fallait que je gagne ma vie », justifie-t-il pour Radio France.

Fondé en 1979 par ses soins, le groupe Dorcel devient rapidement pionnier dans la production de film pornographique en France et en Europe, dont la première place se dispute désormais entre lui avec Jacquie et Michel. « Dorcel, c’est ce porno classe, un peu bourgeois, qui peut attirer le célibataire endurci, le père de famille respectable comme le couple stable », assure le groupe dans le magazine français Slate. Il semble toutefois moins inoffensif qu’il n’y paraît, si l’on en croit la ribambelle de films aux relents racistes et faisant l’apologie de violences sexistes et sexuelles qu’il a massivement produits : « Débutantes pour vieux monsieurs » (2020), « Jeunes femmes humides pour vieux pervers » (2018), « Comment je suis devenue esclave sexuelle » (2016), « Harcèlement sexuel » (2016), « 4 geishas aux gros seins » (2013), « 18 ans 1/2 et que dans le cul » (2010), « Les chiennes d’Asie » (2010), « Objets sexuels en captivité » (2010), « Déchire-moi » (2009), « Jade, asiatique par devant et par derrière » (2009), « Christina, l’esclave du sexe » (2005), « 35 centimètres pour jeunes filles pas très sage » (2004), « Viol au téléphone » (2002),« Filles abusées » (2001), etc. (Archives disponibles sur le site de la bibliothèque nationale de France)

Pour devenir plus tentaculaire et innovant, à l’occasion de la création de son « incubateur à sex-startup, DorcelLab », le groupe en vient même à animer des interventions auprès d’étudiants. À l’École 42, établissement fondé par Xavier Niel, des “hackatons” de “l’économie du sexe” ont même été organisés les 20 et 21 mai 2017. Les étudiants ont ainsi du passer plus d’une cinquantaine d’heures à développer des projets liés à des sites de rencontre, des sextoys, ou des films pour adultes”, a-t-il été rapporté explicitement par le magazine « Challenges », fondé par Claude Perdriel, proche de Niel. Si la pornographie n’est plus si banalisée qu’autrefois, bien que la pornographie ait été plutôt épargnée au départ du mouvement Me Too, ce n’est qu’en 2020 qu’un grand scandale a éclaté.

Le groupe Dorcel est lui aussi relié à l’affaire glaçante du site pornographique French Bukkake. Le même Matthieu Lauret dit “Mat Hadix” (l’un des premiers fournisseurs de contenus pour Jacquie et Michel, voir ci-dessus) était également diffusé par le groupe Dorcel. Au total, 13 plaignantes de l’affaire ont vu leurs vidéos, contenant des violences sexuelles et des humiliations, diffusées sur des plateformes de Marc Dorcel et l’entreprise en aurait été informée. Si les Dorcel expliquent n’avoir eu aucun regard sur les conditions de tournage mises en place par les producteurs qu’ils diffusent, Mediapart a révélé en juillet 2023 que certains représentants du groupe entretenaient une proximité privilégiée avec le principal intéressé. Ironie du sort, la marque Dorcel fut pionnière dans l’élaboration d’une charte déontologique pour les productions pornographiques, en 2021. 

Quoi qu’il en soit, le chiffre d’affaires du groupe, toujours en activité, est colossal, estimé à plus de 37 millions d’euros.

Xavier Niel et Claude Perdriel : le rose et la ruée vers L’Obs

D’autres personnalités médiatiques, ont fait leurs premières armes dans le « X ». On les connaît comme entrepreneurs cotés au CAC 40, ou patrons de presse, mais elles sont moins familièrement associés au business du sexe. Si Claude Perdriel n’a jamais été mis en cause pour ses activités dans le Minitel rose, Xavier Niel a lui fait un mois détention préventive à la prison de la Santé pour des accusations de proxénétisme aggravé ayant eu lieu dans plusieurs peep show et sex shops qu’il possédait. Alors qu’Emmanuel Macron, futur ex Président de la République, se voit désormais proposer par ce dernier un poste « taillé sur mesure » afin de patienter avant une éventuelle nouvelle candidature à la présidentielle 2032 (selon les informations du « JDD » du 5 juillet dernier) peu de gens se souviennent de la gravité de ce qui a été reproché au magnat des télécoms.

Mais attardons-nous tout d’abord un moment sur le cas Claude Perdriel. Fort d’une fortune estimée à 600 millions d’euros, le quasi centenaire, ex industriel français originaire du Havre, est l’inventeur des WC chimiques avec sa société SETMA. « Le Nouvel Observateur », « Challenges » et « Sciences et Avenir », c’était lui.

En 30 ans de d’existence, c’est le minitel “rose” qui fut le plus lucratif pour la fameuse boîte marron

Outre leur intérêt pour les médias, les deux capitalistes ont activement participé, à quelques années d’intervalle, au marché du Minitel rose. À l’époque, pas d’image ni de son : uniquement des échanges textuels en tapant sur ce clavier devenu obsolète. Le Minitel, souvent décrit comme un espace de rencontres « coquines », est un exemple parfait de l’image inoffensive que peut renvoyer à tort l’industrie pornographique.

Claudia Tavares, qui fut animatrice de Minitel rose pour la société de Xavier Niel dans les années 90, estime ainsi que la toxicité de ces activités est largement sous-estimée. « C’est une prostitution intellectuelle, dit-elle. C’est à dire qu’on ne va pas donner notre corps, mais notre âme. Pendant 8 ou 9 heures on ne va pas penser à autre chose qu’à exciter quelqu’un qu’on ne connait pas« . En mars 2025, cette dernière a accusé Xavier Niel d’abus sexuels auprès de la chaîne Off Investigation, dans un documentaire vu par plus de 4 millions de personnes. Des faits prescrits, et niés par le milliardaire via son avocate, « J’estime aujourd’hui que, pendant ces 4 ans, mon corps a été pris par Xavier Niel, témoigne Claudia Tavares auprès de QG. Toute sa richesse est à vomir ».

Free, Mediawan, Kima Ventures, Lunettes pour Tous, l’École 42, le musée Giacometti, Station F, Nice Matin, L’Informé, Bestimage, la boîte de Mimi Marchand… c’est lui. Après avoir partagé en 2014 les parts du groupe « Le Monde », auquel appartient notamment « Le Nouvel Obs », avec Pierre Bergé et Matthieu Pigasse sous la holding dite « BNP », Xavier Niel devient l’actionnaire individuel du quotidien en 2022. Il est aujourd’hui doté d’une fortune estimée à 27,9 milliards d’euros selon le magazine « Challenges », faisant de lui la 7ème fortune française.

Son vieil ami Claude Perdriel, comprendra rapidement le potentiel économique du service. Le 3615, initialement réservé aux éditeurs de presse, permet une monétisation simple des contenus. Le fondateur du « Nouvel Obs » ouvre alors plusieurs services, dont les célèbres 3615 JANE et ALINE, qui ne sont rien d’autre que des messageries pornographiques. Si le polo en cachemire qu’il porte et la cravate parfaitement serrée autour de son cou ne laissent pas d’amuser au regard d’une telle trajectoire, la somme qu’il récolte lui permet de renflouer les caisses du « Nouvel Obs », alors en difficulté financière. L’hebdomadaire intellectuel et politique fétiche de la gauche caviar qui, par ailleurs, servit de support pour des petites annonces pornographiques voire ouvertement prostitutionnelles jusqu’en 2011.

Les rédacteurs du journal furent pendant des années très hostiles à ces pages d’annonces pornographiques voire prostitutionnelles. Image France Info

Xavier Niel, de son côté, se lance dans ce business quasiment dès le lycée. Il mène véritablement une double vie: le jour, les cours, la nuit les yeux rivés sur son Minitel. Dans les années 90, il rachète Fermic Multimédia, qu’il rebaptisera plus tard « Iliad » et propose plusieurs services de messagerie pornographique tels que le 3615 Free. Se faisant, il se constitue déjà une petite fortune. L’un des policiers en charge de cette affaire témoigne auprès du service investigation de Radio France : “A cette époque, les clients payaient en fonction de la durée de connexion et les Minitels restaient parfois connectés toute la nuit… La facture était astronomique.” Une pratique de hackage peu scrupuleuse ni glorieuse, bien qu’il n’est pas été condamné à ce titre là.

Mais il y a pire. Et l’on entre là dans un des volets les plus sombres du parcours du géant des télécoms. En effet, Xavier Niel investit alors avec son associé, Fernand Delveter, dans des sex-shops et des peep shows à Paris et à Strasbourg. Lesquels, pour certains d’entre eux, servirent de couverture à des services prostitutionnels : « Caresses par le client sur les seins et les fesses des danseuses, intromission de godemichés ou de vibromasseurs dans le sexe et/ou l’anus des danseuses par le client, intromission par les danseuses de ces mêmes ustensiles dans l’anus de certains clients », a détaillé le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke dans son ordonnance de renvoi. Cela vaudra à Xavier Niel une enquête pour proxénétisme aggravé et de la prison préventive en 2004. Finalement, il sera condamné uniquement pour recel d’abus de biens sociaux, écopant ainsi de deux ans de prison avec sursis et de 250.000 euros d’amendes, ainsi que le rappelle le journaliste d’investigation Renaud Lecadre pour « Libération », qui a assisté à tout le procès. Son associé, Fernand Develter, et leurs gérants seront, eux, formellement condamnés pour proxénétisme aggravé. Une condamnation infamante à laquelle il aura échappé, alors même qu’il était déjà millionnaire. Celle-ci lui aurait interdit l’accès au capital des médias.

Aujourd’hui, il feint d’en rire, tout en dissimulant soigneusement la réalité sordide des faits. Par exemple sur la scène de l’Olympia dans son show « Comment devenir milliardaire », accessible sur la plateforme VOD de Canal + en ce mois de juillet 2026, où il prétend ignorer les raisons de son passage en prison. Ou encore sur le réseaux X récemment où, le compagnon de Delphine Arnault, déguisé avec une perruque, s’amuse grassement de ses anciennes employées du Minitel, pointant l’un des acteurs du clip en disant: « C’est une bonne gagneuse. Une très bonne gagneuse ».

Capture d’écran d’une vidéo promotionnelle du show de Xavier Niel, « Comment devenir milliardaire », actuellement diffusée sur le compte X de Canal+

Très hostile aux journalistes après ses déboires de l’époque, Xavier Niel avait pris l’habitude des procédures baillons, visant à affaiblir les médias. « J’ai eu droit à pas moins de 5 plaintes en diffamation pour 3 articles papiers et leur version web », témoigne Renaud Lecadre auprès de QG. Le journaliste de « Libération » a été relaxé pour chacune des affaires, justifiant des “enquêtes sérieuses” et a même bénéficié de dédommagement de la part de Xavier Niel pour procédure abusive. Il constate : « Si à l’époque on était très peu à parler des affaires de Xavier Niel dans le X parce qu’il était très peu connu, aujourd’hui plus personne n’en parle parce qu’il s’est acheté une barrière protectrice avec les médias. »

Post publié par Xavier Niel le 16 septembre 2025

Depuis la fin de l’ère du Minitel, le roi de la Tech française a effectivement largement oeuvré à transformer son image publique. Il continue toutefois, d’une complicité goguenarde, à s’adresser directement aux “consommateurs” de porno, comme à la sortie d’un VPN gratuit permettant de contourner certaines restrictions d’accès à ces contenus, en septembre 2025. Sans oublier sa reprise du slogan Jacquie et Michel dans une publicité Free en 2017.

Jacquie et Michel a ensuite répondu au post X “Ça va pour cette fois. C’est pas qu’on n’aime pas se faire pomper… notre slogan mais bon.” 14 février 2017. Photo : Creapills
Gaspard Hafner et Pierre Garonnaire qui surfent sur un flou juridique

À l’image de leurs prédécesseurs, d’autres magnats de la French Tech ont perçu la mine d’or que représentait l’industrie pornographique. La version française d’OnlyFans, baptisée MYM (Me You More), de la société Air Medias, a été fondée en 2019 par deux jeunes entrepreneurs habitants Lyon, Gaspard Hafner et Pierre Garonnaire. Un duo façon “good cop and bad cop” peu ou prou connu des Lyonnais, puisque l’un d’entre eux a une main sur l’un des secteurs emblématiques de la région : la gastronomie. Co-fondateur des “Chefs-d’Or” en région lyonnaise, Gaspard Hafner est aux manettes de plusieurs boulangeries, restaurants et pâtisseries situés à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or. Le chef d’entreprise s’est notamment associé à ses amis Sébastien Leroy et Grisha Dziesmiazkiewiez, passés par l’Institut Paul-Bocuse. 

Peut-être là-encore inspiré par ses prédécesseurs, Pierre Garonnaire, lui, a décidé de mettre un pied dans la presse en investissant dans le média « Le Crayon » en 2023, comme l’affiche son compte Linkedin. Un média dans lequel Xavier Niel a investi au moment même où le très conservateur Pierre-Edouard Stérin entrait au capital et dans lequel, par ailleurs, des « travailleuses du sexe » épanouies sont régulièrement invitées à venir s’exprimer.

Plutôt en décalage avec l’école là-encore, les stéphanois bidouillent sur le web dès le lycée, dans lequel ils étudient tous deux. Ils créent rapidement leurs premières start-ups, mais ce n’est qu’après leurs études à l’EMLyon qu’ils ambitionnent un projet ensemble. Le projet qui est le leur, Mym, se veut être un réseau social plus interactif.

Mym revendique 15 millions d’utilisateurs. 6 juillet 2026, capture d’écran de QG

Le succès est, une nouvelle fois, immédiat, le Covid agissant comme accélérateur. Le principe est simple : la plateforme héberge des créateurs, majoritairement des jeunes femmes, qui publient une multitude de contenus. Selon les créateurs, 30% du catalogue s’apparente à du “caming”, c’est-à-dire du contenu à caractère sexuel, accessible via des abonnements payants de quelques dizaines à quelques centaines d’euros. Selon Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme ce pourcentage est largement sous-estimé. “Est-ce qu’on a déjà entendu parler d’une seule personne qui publie sur Mym et qui ne propose aucun contenu à caractère sexuel ?”, interpelle-t-elle.

Si 80% des revenus reviennent aux créateurs, les 20% restants permettent à MYM d’atteindre le chiffre d’affaires de 105 millions d’euros en 2024.

Le succès est, une nouvelle fois, immédiat, le Covid agissant comme accélérateur. Le principe est simple : la plateforme héberge des créateurs, majoritairement des jeunes femmes, qui publient une multitude de contenus. Selon les créateurs, 30% du catalogue s’apparente à du “caming”, c’est-à-dire du contenu à caractère sexuel, accessible via des abonnements payants de quelques dizaines à quelques centaines d’euros. Selon Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme ce pourcentage est largement sous-estimé. “Est-ce qu’on a déjà entendu parler d’une seule personne qui publie sur Mym et qui ne propose aucun contenu à caractère sexuel ?”, interpelle-t-elle.

Si 80% des revenus reviennent aux créateurs, les 20% restants permettent à MYM d’atteindre le chiffre d’affaires de 105 millions d’euros en 2024.

Jean-Yannick Pons, l’entrepreneur vagabond

Jean-Yannick Pons, ne pourrait lui, pas avoir pris suffisamment de précautions. C’est l’une des plus 500 grandes fortunes de l’Hexagone en 2012 selon « Challenges ». EasyRoomates, À partager, Her, Vivastreet c’est lui. Après avoir tenté sa chance aux Etats-Unis, livrant des croissants et des pains au chocolat dans toute la Californie, et moults autres expériences, il fonde Vivastreet en 2005, le deuxième site de revente en France, depuis Los Angeles. Toujours vêtu d’une chemise qu’il maintient ouverte au deuxième bouton, et d’une barbe de trois jours, Jean-Yannick Pons, l’air décontracté, anime des conférences en France et aux Etats-unis pour présenter sa success story. Entre ses différents vols, il est aussi fréquemment invité à parler dans la presse économique française auprès de « BFM Business », « Les Echos« , ou même le magazine « Challenges« .

À 57 ans, Jean-Yannick Pons est à la tête d’une fortune estimée à 70 millions d’euros selon « Challenges« 

Jean-Yannick Pons joue la carte bon patron. Il le dit sur Linkedin : “Trying to have fun at work, and make sure the team does as well.” (J’essaie de m’amuser en travaillant, et m’assure que mon équipe fait de même, Ndlr). C’est selon lui la recette pour réussir, illustrée par l’ascension du site Vivastreet qui propose aux professionnels et particuliers de publier des petites annonces par milliers. Disponible ensuite dans une quinzaine de pays, et domicilié à Jersey, paradis fiscal britannique, Vivastreet doit toutefois son succès à une autre particularité. En surfant sur le catalogue on trouve différentes catégories d’objets ou de services, parmi elles: Erotica. Nul doute sur le contenu, il s’agit bien de contenus pornographiques. 

Or parmi ces diverses images pornographiques proposées sur Vivastreet, se faufilent des petites annonces ouvertement prostitutionnelles : « Sexy Chinoise dispo H24 », « Belle petite poupée super sexy pour vous », « Belle trans pour hétéros curieux et débutants ». Le Mouvement du Nid, association abolitionniste, avait eu le réflexe d’alerter la justice en 2016. Poursuivi pour proxénétisme aggravé, Vivastreet a bénéficié d’un non-lieu en 2025, son patron, Jean Yannick Pons assurant là encore n’être qu’un hébergeur et ne pas être responsable des différentes prestations qui recouvre de la prostitution. Toutefois, le 5 mai 2026, la Cour d’Appel a ordonné la reprise des investigations ainsi que le révèle le Mouvement du Nid.

Les enquêteurs se sont aperçus que la fermeture de la rubrique « Erotica France » a entraîné une chute importante de la fréquentation du site, passé de 11 millions à 4 millions de visiteurs. C’est par ailleurs plus de 33 millions d’euros de chiffre d’affaires que le site a générés entre 2013 et 2018, dernière année où la rubrique Erotica était proposée, et pas moins de 8.880 annonces ouvertement prostitutionnelles. Il ne fait guère de doute que Erotica constituait un moteur majeur d’audience, ce qui rendait difficile de l’ignorer.

Mais l’American Dream semble toucher à sa fin…

Un porn-washing toujours actif

À la suite de ces différents scandales et prises de conscience, l’industrie pornographique se vente d’être plus « éthique » supposément plus respectueuse de l’intégrité des femmes. Pour sauver la pornographie, plusieurs chartes ont par ailleurs été généralisées notamment dans le cadre des tournages de film. Toutefois, un article daté d’avril 2024 de la cellule Investigation de Radio France a démontré que les pratiques n’ont en réalité évoluées qu’en surface et que les chartes son peu ou pas appliquées.

« Le monde du porno en accusation », Quartier Interdit avec Céline Piques sur QG (Émission du 21/09/2022)

Pour Céline Pique, porte-parole d’Osez le féminisme cela n’a rien d’étonnant : « Il y a toujours eu un washing et une dissimulation de ce qu’est réellement la pornographie ». Et la spécialiste de la pornocriminalité de déplorer : « Certes il y a là le premier gros procès français autour de l’industrie pornographique, mais comme pour Me too, les femmes ont toujours parlé, les femmes ont toujours raconté la façon dont elles ont été rabattues, violées, mais personne ne les écoutait ».

Louison Lecourt

15.07.2026 à 21:20

« Choc climatique: s’adapter ou mourir » avec Quentin Ghesquière et Aude Lancelin

Depuis la fin du mois de juin, la France traverse la vague de canicule la plus intense jamais enregistrée à cette période de l’année. L’été 2026 s’annonce d’ores et déjà comme celui, en France, où le réchauffement climatique aura définitivement cessé d’être une présomption, un horizon, pour devenir une réalité sensible douloureuse, admise par tous. … Continued
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Depuis la fin du mois de juin, la France traverse la vague de canicule la plus intense jamais enregistrée à cette période de l’année. L’été 2026 s’annonce d’ores et déjà comme celui, en France, où le réchauffement climatique aura définitivement cessé d’être une présomption, un horizon, pour devenir une réalité sensible douloureuse, admise par tous. Quentin Ghesquière fait partie des lanceurs d’alerte depuis des années sur le sujet. Coordinateur de l’Affaire du Siècle, fameux recours en justice qui a fait condamner l’État français pour inaction climatique, il a cofondé début juillet Adapt, un think tank transpartisan qui entend peser sur le débat public pour les prochaines échéances électorales. Avec Damien Desbordes, il publie « S’adapter ou mourir » aux éditions Rue de l’Échiquier. Il était l’invité d’Aude Lancelin sur QG

08.07.2026 à 21:20

«Quand le capital fait le choix du fascisme» avec Aude Lancelin et Xavier de Jarcy

Marine Le Pen, devenue la candidate officielle du RN à la présidentielle pour 2027, dînait le 7 avril 2026 avec une quinzaine de patrons du CAC 40. La scène a été peu commentée dans les médias rachetés par ces mêmes groupes. La France se prépare-t-elle à bas bruit à une arrivée de l’extrême droite au … Continued
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Marine Le Pen, devenue la candidate officielle du RN à la présidentielle pour 2027, dînait le 7 avril 2026 avec une quinzaine de patrons du CAC 40. La scène a été peu commentée dans les médias rachetés par ces mêmes groupes. La France se prépare-t-elle à bas bruit à une arrivée de l’extrême droite au pouvoir ? Dans la France des années 30, une partie du grand patronat avait déjà financé, choyé, et même armé la droite la plus réactionnaire. Telle est l’histoire explorée par Xavier de Jarcy, journaliste, historien, qui nous livre les leçons des années 30 dans son essai « Le fascisme en col blanc », aux éditions Critiques. Sa thèse : la route vers Vichy n’aura pas été un accident de l’histoire, mais un projet préparé de longue date par l’alliance de l’argent et de la réaction. Il était l’invité d’Aude Lancelin sur QG

06.07.2026 à 21:05

« Affaire Lyhanna : la justice est-elle coupable ? » avec Aurélien Martini et François Boulo

Il y a des drames qui, au-delà de l’horreur qu’ils inspirent, agissent comme des révélateurs de l’état de nos institutions. L’affaire Lyhanna est de ceux-là. Le principal suspect, Jérôme Barella, déjà mis en cause dans d’autres procédures, a immédiatement été placé en détention provisoire. Alors qu’une émotion légitime s’emparait du pays, le pouvoir exécutif s’empressait … Continued
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Il y a des drames qui, au-delà de l’horreur qu’ils inspirent, agissent comme des révélateurs de l’état de nos institutions. L’affaire Lyhanna est de ceux-là. Le principal suspect, Jérôme Barella, déjà mis en cause dans d’autres procédures, a immédiatement été placé en détention provisoire. Alors qu’une émotion légitime s’emparait du pays, le pouvoir exécutif s’empressait de mettre en cause l’institution judiciaire, accusée d’inaction. Gérald Darmanin pointait du doigt des « fautes professionnelles » avant même les conclusions des inspections. Emmanuel Macron balayait la question du manque de moyens en invoquant des hausses de budget sous sa présidence. Les violentes charges contre les magistrats se succèdent, la justice française est devenue un bouc émissaire pour les politiques. Pour en parler, François Boulo a reçu Aurélien Martini, magistrat et secrétaire général adjoint de l’Union Syndicale des Magistrats (l’USM)

02.07.2026 à 22:16

« Canicule : la fabrique d’une défaite » avec Clément Sénéchal et Harold Bernat

La canicule a tué. La canicule tuera. Elle tue dans l’indifférence d’un EHPAD, sur un chantier en plein soleil, à l’hôpital par plus de 35 degrés dans une chambre. Elle tue sans qu’aucun politique ne puisse être tenu pour responsable. La responsabilité est individuelle, toujours. Le gouvernement fait ce qu’il faut en matière de prévention … Continued
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La canicule a tué. La canicule tuera. Elle tue dans l’indifférence d’un EHPAD, sur un chantier en plein soleil, à l’hôpital par plus de 35 degrés dans une chambre. Elle tue sans qu’aucun politique ne puisse être tenu pour responsable. La responsabilité est individuelle, toujours. Le gouvernement fait ce qu’il faut en matière de prévention ; il surveille même la situation de très près. D’ailleurs, il serait bien absurde de tenir un quelconque gouvernement pour responsable d’un phénomène planétaire. « Tout le monde à chaud ! », rappelle l’animateur cynique de Quotidien depuis son plateau climatisé. Derrière ces obscénités manifestes, c’est pourtant d’un tri social dont il est question, d’un ordre social inique entre les nomades du nouvel ordre capitaliste climatisé et les sédentaires qui meurent de chaud faute d’avoir su s’adapter. Harold Bernat a reçu Clément Sénéchal, expert en enjeux climatiques et auteur de « Pourquoi l’écologie perd toujours » aux éditions du Seuil.

30.06.2026 à 16:14

« Comment l’internationale réactionnaire contrefait l’histoire »

Dans le western de John Ford L’homme qui tua Liberty Valence (1962), le personnage du rédacteur en chef dit, à la fin du film : « Quand la légende devient un fait, imprimez la légende ! » La formule pourrait résumer l’effort révisionniste des extrêmes droites contemporaines : donner à la légende (en latin, legendum … Continued
Texte intégral (4765 mots)

Dans le western de John Ford L’homme qui tua Liberty Valence (1962), le personnage du rédacteur en chef dit, à la fin du film : « Quand la légende devient un fait, imprimez la légende ! » La formule pourrait résumer l’effort révisionniste des extrêmes droites contemporaines : donner à la légende (en latin, legendum signifie « ce qu’il faut lire »…) l’apparence et la force d’une vérité, puis — littéralement —  l’imprimer. Et la matraquer.

Des réseaux dits « sociaux » aux maisons d’édition, de la vidéo gouvernementale au discours d’État, l’internationale réactionnaire s’attelle partout à promouvoir sa propre version de l’histoire. Un révisionnisme au service d’une conception du monde qui repose sur l’idée d’un ordre hiérarchique naturel, selon lequel certains — nations, civilisations, classes, hommes — sont plus aptes à diriger.

Semblable d’un pays à l’autre, cette dynamique n’est pas pour autant concertée : il y a seulement un fonds commun, ancré dans un darwinisme social bourgeois à la longue histoire, d’abord au sein du libéralisme, puis des fascismes qui en ont hérité. Ce révisionnisme constitue une « bataille mémorielle » à l’intérieur de la « bataille culturelle » que prétendent mener les droites illibérales contre un ennemi désigné : le « wokisme ». 

Comme l’observe Pablo Stefanoni, spécialiste des extrêmes droites latino-américaines, « s’il n’existe pas une « internationale réactionnaire » stricto sensu, il y a bien en revanche un espace commun construit sur la base de l’anti-wokisme » — et le révisionnisme historique lui est consubstantiel. 

Donald Trump lors de la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC) en 2022. Derrière lui on peut lire le slogan « Awake not woke », à savoir : « Réveillé pas éveillé », jeu de mots sur le sens du mot « woke » en anglais

Un substrat idéologique commun, des convergences organisationnelles

Avant d’être une internationale, la droite réactionnaire contemporaine est une idéologie. Et celle-ci a une généalogie longue, qui permet de comprendre pourquoi des acteurs aussi différents que Javier Milei, Santiago Abascal, Viktor Orbán ou José Antonio Kast produisent, sans se concerter nécessairement, des discours si semblables sur l’Histoire, les élites et les opprimés.

Leur dénominateur commun : la conviction que la hiérarchie entre les humains est naturelle. Herbert Spencer forge en 1864 l’expression « la survie du plus apte » et l’applique à l’organisation sociale — l’État est inutile à corriger un ordre qui s’ancre dans un ordre naturel, les inégalités sont justes, toute redistribution est une violence faite au monde. Son cousin Francis Galton en tire la conclusion en fondant l’eugénisme (1883) : si les « inaptes » se reproduisent sans entrave, il faut organiser la sélection des « meilleurs ». Deux théories complémentaires, un même fondement : certains humains valent davantage que d’autres — biologiquement, cognitivement, moralement — et ont donc vocation à gouverner, tandis que les autres sont voués à être gouvernés. L’historien Johann Chapoutot rappelle que « si l’on décompose le nazisme en ses éléments constitutifs — le racisme, l’antisémitisme, l’eugénisme, le darwinisme social — on découvre que ces éléments sont d’une grande banalité dans l’Europe, et plus largement dans l’Occident de l’époque. Les nazis puisent largement dans la langue de leurs contemporains. » 

Ce fonds commun de darwinisme social bourgeois — naturalisation des hiérarchies, méfiance vis-à-vis de la souveraineté populaire, croyance que les élites économiques sont les « mieux adaptées » — traverse une partie du libéralisme et constitue le fond de sauce des extrêmes droites, sans qu’il y ait besoin de concertation. Dans ces familles idéologiques, mais aussi dans certains courants conservateurs chrétiens, ce discours s’assoit sur une pensée de l’ordre naturel — dans ces derniers cas, voulu par Dieu: patriarcal, classiste, volontiers raciste. Pour autant, des moments de convergence organisationnelle existent. En Espagne, le parti d’extrême droite Vox et son think tank Fundación Disenso sont à l’initiative de la Charte de Madrid (2020), puis du Forum de Madrid, organisation internationale réunissant les extrêmes droites du monde, principalement en Europe et aux Amériques. Cette dynamique de solidarité internationale culmine avec «  Viva  », rendez-vous annuel où sont invitées des figures éminentes qui sont ou deviendront chefs d’État — Meloni, Milei, Orbán, Wilders, Le Pen… — autour d’un projet politique commun en lien avec des think tanks étasuniens (Heritage Foundation, American Conservative Union, International Republican Institute). Le réseau Atlas — 589 partenaires dans 103 pays — finance et forme des think tanks libertariens sur tous les continents avec pour mot d’ordre explicite «  gagner la bataille des idées  ». 

Le révisionnisme historique découle de ce substrat avec la cohérence d’une conséquence. Si la hiérarchie entre les humains est naturelle, si les élites incarnent un mérite supérieur, alors leur histoire — celle des conquistadores, des Pères fondateurs, des dictateurs —, celle des « récits nationaux » glorieux, est la seule légitime. Et toute contestation de ceux-ci, qu’elle vienne des études décoloniales, féministes ou des Critical Race Studies, constitue une tentative de renverser l’« ordre naturel ». L’antiwokisme de ce camp exprime l’hostilité profonde à toute remise en question d’un récit de l’histoire mensonger, qui préfère « imprimer la légende », le mythe national.

Organigramme réalisé par l’Observatoire des multinationales sur les connexions en France du réseau libertarien et ultraconservateur américain Atlas

Des récits falsifiés

En dépit d’une diversité de contextes nationaux et culturels, quelques axes et thèmes majeurs se dégagent, qui constituent autant de « types » de révisionnisme. 

La Reconquista et l’empire espagnol réhabilités 

Le 12 octobre 2024, date de la prétendue « découverte » des Amériques par Christophe Colomb, le compte X (ex-Twitter) de la Casa Rosada (équivalent argentin de l’Élysée) publie une vidéo de 48 secondes, sur fond de musique épique et d’images glorifiant les conquistadores. La voix off y affirme que l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique a « ouvert une nouvelle ère de progrès et de civilisation dans le Nouveau monde » et « posé les bases de la modernité en Amérique ». Le même jour, à Madrid, l’Association catholique de propagandistes placarde des affiches dans toute la capitale : « 1492. Ni génocidaires, ni esclavagistes : ils étaient des héros et des saints. »  

L’année suivante, le 9 octobre, c’est à son tour Donald Trump qui, pour réhabiliter « ce héros, ce géant de la civilisation occidentale » contre « les incendiaires de gauche qui ont voulu détruire son nom et son honneur » proclame l’institution du Columbus Day le 13 octobre.

En Espagne, cette date a une valeur symbolique forte, car l’ensemble des réseaux liés à Vox et au post-franquisme réhabilite l’épopée coloniale, à rebours de  la « légende noire », qui a fait dès le XIXe siècle de l’Espagne et de son empire des territoires d’obscurantisme. En outre, en revendiquant le rôle d’évangélisatrice du continent américain, elle se pose en centre de l’Ibérosphère — notion affirmée dans la Charte de Madrid, d’un territoire, unifié par la langue et la religion, de 700 millions de personnes en un espace de défense de la « liberté et de la démocratie » tout en invalidant les revendications mémorielles et territoriales des peuples indigènes. 

Les dictatures du « Plan Cóndor » blanchies

Quelques mois après la vidéo sur Colomb, le gouvernement argentin récidive avec le « Jour national de la mémoire pour la vérité et la justice », commémoration du coup d’État du 24 mars 1976. À cette occasion, l’influenceur libertarien Agustín Laje, fort de ses millions d’abonnés et soutenu par des réseaux transnationaux puissants, dont l’étasunien Atlas Network, apparaît dans une vidéo officielle pour y répéter le récit habituel de l’extrême droite : les crimes d’État hors de tout cadre légal sont minimisés au nom de la « nécessaire » lutte contre le communisme ; les crimes des guérillas et le rôle de Cuba exagérés jusqu’à la démesure. Le chiffre de 30.000 disparus est remis en question, malgré les estimations les plus sérieuses des historiens. Pas un mot sur les hommes d’affaires condamnés pour crimes contre l’humanité, ni sur le financement et l’entraînement états-uniens et français des militaires à l’École des Amériques.

La contradiction qu’apporte la recherche universitaire à de telles falsifications de l’histoire, hors de tout cadre déontologique et épistémique, en fait une ennemie pour Milei et les siens. Outre la conviction anti-étatique libertarienne, les coupes budgétaires de l’université relèvent autant, sinon davantage, d’une attaque contre la recherche scientifique de la vérité.

Au Brésil, Jair Bolsonaro a nourri ce révisionnisme tout au long de sa carrière. En 2016, il déclarait que « l’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer » et rendait hommage au tortionnaire Carlos Brilhante Ustra — celui qui avait torturé Dilma Rousseff (présidente de 2011 à 2016) quand elle militait dans la guérilla. Le symbole dépasse la rhétorique : il nomme au  ministère de l’Économie Paulo Guedes, un homme qui avait contribué aux côtés des Chicago Boys au « miracle économique chilien » sous Pinochet. Condamné en septembre 2025 à plus de 27 ans de prison pour tentative de coup d’État, il illustre l’éthique violente et antidémocratique de cette internationale et ses liens avec les dictatures historiques.

Au Chili, José Antonio Kast, fils d’un officier de la Wehrmacht et frère d’un ancien ministre de Pinochet, parle de « gouvernement militaire » plutôt que de dictature et présente comme preuve de démocratie le fait que Pinochet ait accepté le plébiscite de 1988. Lecture négationniste, qu’invalide l’historien Francisco Estévez, alors directeur du Musée de la Mémoire et des Droits humains de Santiago : « La dictature n’a pas voulu reconnaître son échec, mais elle a été obligée de le faire, en raison à la fois de la condamnation internationale et de la grande pression sociale et politique, qui grandissaient au Chili. »

Nier le génocide : le cas du Guatemala

En 2013, l’ancien général Efraín Ríos Montt, président de facto du Guatemala de 1982 à 1983, est condamné pour crimes contre l’humanité et génocide : une première pour un ancien chef d’État américain. La décision est aussitôt annulée par la Cour constitutionnelle, sous la pression des élites économiques.

Ce cas est paradigmatique parce que le révisionnisme y prend sa forme la plus dépouillée : non plus un discours ou une propagande de réseaux sociaux, mais un acte juridique des classes dominantes, qui utilisent les institutions pour effacer une vérité établie par la justice. L’arrière-plan est celui d’un racisme structurel des élites blanches : d’éminentes figures de l’élite économique avaient soutenu la répression, en prêtant leurs aéronefs pour bombarder des civils ou en contribuant aux escadrons de la mort — elles avaient donc tout intérêt à effacer les travaux établissant que l’État est responsable de 93 %  des morts de la guerre civile (1960-1996). Le récit alternatif qu’elles imposent est celui du « 50/50 » : guérilla et armée également responsables, la répression militaire présentée comme nécessité face au péril communiste — le même récit qu’en Argentine, où il a été baptisé « théorie des deux démons ».

Réhabiliter la collaboration et le nazisme 

Le cas de la Hongrie de Viktor Orbán est plus retors. D’un côté, il a assumé un philosémitisme actif en finançant le renouveau du judaïsme hongrois et fait de son pays le principal allié européen d’Israël. De l’autre, pourtant, son gouvernement a honoré la mémoire de Miklós Horthy, régent de Hongrie de 1920 à 1944 et collaborateur du régime nazi qui promulgua des lois antisémites et livra 435.000 juifs hongrois aux camps d’extermination, pour la plupart gazés à leur arrivée à Auschwitz.

Cette apparente contradiction s’explique par une cohérence politique sous-jacente : Horthy est réhabilité comme figure de l’anticommunisme et du nationalisme, tandis que les juifs sont instrumentalisés contre les musulmans. Le récit officiel de la Shoah se trouve ainsi amputé de la responsabilité de l’État et du peuple hongrois, qui reste ainsi dépeint en héros ou en victime — jamais en bourreau. 

János Gadó, sociologue et rédacteur en chef du magazine juif hongrois Szombat, documente que 63 % des Hongrois entretiennent des préjugés antisémites — troisième proportion la plus élevée parmi seize pays de l’UE. Orbán, conclut Gadó, « garde la main sur les démons qu’il a lui-même contribué à réveiller« .

En Allemagne, Björn Höcke, leader de l’AfD en Thuringe, a qualifié le Mémorial de l’Holocauste à Berlin de « monument de la honte » et appelle à un « virage à 180° » de la Erinnerungskultur (la « culture mémorielle » allemande), c’est-à-dire le dispositif mémoriel le plus élaboré d’Europe. Le cofondateur de l’AfD Alexander Gauland revendiquait en 2017 le « droit d’être fiers des réalisations des soldats allemands lors de deux guerres mondiales » et réclamait que l’on tire un trait sur le passé nazi, ajoutant : « nous n’avons plus besoin qu’on nous reproche ces douze années maintenant »

Le PiS polonais a quant à lui fait voter, en 2018, une loi dite de « défense de la réputation de la République et de la nation polonaises », prévue pour criminaliser l’attribution de crimes aux « Polonais » pendant la Shoah. Sous la pression d’Israël et des États-Unis, le volet pénal de la loi a été supprimé. 

Réécrire l’histoire nationale : Washington et Moscou

En janvier 2021, deux jours avant le terme de son premier mandat, Donald Trump signe le décret instituant la Commission 1776, voué à produire une « éducation patriotique ». À rebours du « 1619 Project » du New York Times Magazine, qui recentrait l’histoire états-unienne sur l’esclavage et ses conséquences dans le présent, cette commission entendait contrer les études critiques de la race (critical race studies) par la promotion d’un récit national officiel à la gloire des Pères fondateurs effaçant la centralité de l’esclavage dans la construction du pays. Si Joe Biden l’a dissoute dès son premier jour à la Maison Blanche, Trump l’a rétablie à son retour à la présidence.

En Russie, Vladimir Poutine publie en juillet 2021 un article intitulé « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », où il nie l’existence d’une nation ukrainienne distincte, présentant le pays comme une création artificielle soviétique et occidentale. Ce texte est le fondement idéologique de l’invasion déclenchée en février 2022 : un exemple extrême de révisionnisme d’État mis au service d’une guerre de conquête.

En octobre 2015, Benyamin Netanyahou affirmait devant le Congrès sioniste mondial que Hitler « voulait seulement expulser les Juifs » avant d’être convaincu d’agir autrement par le Grand Mufti de Jérusalem — falsification, destinée à faire des musulmans les complices du mal absolu, démentie aussitôt par l’historienne en chef de Yad Vashem, Dina Porat, qui a rappelé que Hitler envisageait l’extermination bien avant leur rencontre de novembre 1941.

Les vecteurs : du pop à l’institutionnel

Le révisionnisme de l’internationale réactionnaire emprunte deux registres qui se renforcent mutuellement. 

Le registre pop cible les jeunes générations qui ne passent pas par les canaux d’information traditionnels. En Espagne, le « Franco Friday » représente sur les réseaux « sociaux » Franco en sympathique personnage d’anime, effaçant son bilan de répression, de fosses communes et de terreur. Symptôme d’une réhabilitation mémorielle plus large du caudillo et de l’idée qu’« on vivait mieux au temps de Franco », cela participe de sa croissante popularité parmi les jeunes.

Cet anime s’inscrit dans un vaste écosystème de « pop culture » réactionnaire, dont les formats courts de TikTok ou X, les mèmes et l’humour constituent autant de chevaux de Troie de la normalisation et d’une stratégie de conquête politique par les émotions où ce camp excelle. Un rôle dans lequel excellent, en France, des influenceurs tels que Papacito ou Valek.

C’est ce type de figure, populaire mais sans légitimité universitaire, qu’incarne le libertarien argentin Agustín Laje. Zéro publication académique révisée par des pairs, mais des millions d’abonnés et de clics: ce qui, pour cette extrême droite numérique et selon laquelle le marché et le nombre sont les seules jauges valides, compte beaucoup plus. Au point que c’est à lui que Javier Milei a fait appel pour la vidéo officielle minimisant les crimes de la dictature. En Amérique du Sud, ce sont des profils semblables qui animent la « Derecha Fest », festival itinérant sud-américain de conférenciers réactionnaires.

Le Puy du Fou, en France, illustre encore une autre modalité : un révisionnisme spectaculaire grand public. Le parc vendéen réhabilite la contre-révolution et propose de la guerre de Vendée une lecture martyrologique catholique. Ce faisant, il offre une expérience émotionnelle qui séduit et convainc mieux que bien des discours politiques. En 2022, son fondateur Philippe de Villiers estimait avoir « fait passer plus d’idées par le Puy » qu’en étant candidat à la présidentielle. 

La France dans l’internationale

La France n’est pas en reste. C’est surtout Éric Zemmour qui a donné l’image la plus assumée, relayant le mythe d’un maréchal Pétain « glaive et bouclier des Juifs ». Une théorie que contredit l’historiographie depuis des décennies, notamment grâce aux travaux de Serge Klarsfeld et des historiens de la Shoah. La prétention du Rassemblement National à être le « bouclier des Juifs » face à un antisémitisme qui ne serait plus attribuable qu’à la gauche et aux musulmans, et l’emploi même de cette expression,  prend une coloration d’autant plus obscène que ce parti fondé par d’anciens collaborationnistes compte encore dans ses rangs des militants aux accointances néonazies, rappelés à chaque élection par toutes sortes de faits divers.

Par ailleurs, les investissements réalisés par Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin — médias, maisons d’édition, groupes de communication, librairies et bureaux de presse — permettent de promouvoir une « bataille mémorielle » en faveur de leur version orientée de l’histoire de France. 

Grande activiste de l’internationale réactionnaire, Marion Maréchal est l’unique signataire française de la Charte de Madrid. Les liens entre le RN et Orbán au sein des Patriotes pour l’Europe, comme les sympathies révisionnistes des partis alliés FPÖ et Vlaams Belang,sont par ailleurs documentés.

Écraser l’histoire des opprimés

Ce que ces révisionnismes ont en commun, c’est leur destination : légitimer le présent des dominants par l’histoire des vainqueurs. Réhabiliter la conquête impériale, c’est valider la hiérarchie ethnosociale d’aujourd’hui fondée sur la spoliation et le crime. Blanchir les dictatures, c’est absoudre les élites économiques qui les ont financées et en ont profité. Contester un travail de mémoire fondé sur l’étude des faits, c’est nier aux victimes le droit à la reconnaissance, à la vérité et à la réparation.

Ces entreprises de falsification prospèrent parce qu’elles ont des adversaires désignés : les historiens qui les contredisent, les disciplines universitaires qui les invalident, les mouvements qui exigent la vérité sur le passé, les médias qui produisent des faits. La haine du prétendu « wokisme », toujours concomitante avec celle des médias publics et du militantisme sont inséparables : ce qui est en jeu, c’est une lutte contre la connaissance de la réalité et en faveur du mythe, de la « légende ». Et si, depuis le XIXe siècle où se déroule l’intrigue du western de John Ford, ses acteurs et canaux se sont diversifiés (des influenceurs de TikTok à la propagande d’État multicanaux, en passant par les organismes judiciaires), elle reste bel et bien cela : une légende. 

Grégoire Laurent et Mikaël Faujour

25.06.2026 à 23:01

« Iran: les leçons de la capitulation américaine » avec Emmanuel Todd, Farhad Khosrokhavar, David Teurtrie et Aude Lancelin

La guerre de 100 jours contre l’Iran, déclenchée le 28 février dernier, est entrée dans une phase de négociations, après des mois de combats, des milliers de morts et des destructions considérables dont le montant est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Assistons-nous à un nouveau revers historique pour les États-Unis ? L’Iran … Continued
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La guerre de 100 jours contre l’Iran, déclenchée le 28 février dernier, est entrée dans une phase de négociations, après des mois de combats, des milliers de morts et des destructions considérables dont le montant est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Assistons-nous à un nouveau revers historique pour les États-Unis ? L’Iran sort-il vraiment renforcé de cette guerre ? Quelles seront les conséquences de ce conflit pour Israël, pour l’Ukraine, pour l’Europe et pour les BRICS ? 

Pour en parler, Aude Lancelin a reçu en direct sur QG, trois invités très qualifiés : Emmanuel Todd, historien et démographe, auteur de « La Défaite de l’Occident » (Gallimard), Farhad Khosrokhavar, sociologue, auteur « d’Iran, la fin du totalitarisme ? » aux éditions de l’Aube, et David Teurtrie, docteur en géographie, auteur de « Russie, le retour de la puissance » (Armand Colin) et directeur de l’Observatoire Français des BRICS

25.06.2026 à 15:14

« La crise du détroit d’Ormuz oblige à repenser notre souveraineté énergétique »

Pendant que les travailleurs se prennent l’inflation de plein fouet, subissant notamment la hausse des prix des carburants, les compagnies pétrolières engrangent des super-profits depuis les débuts de la guerre en Iran, fin février 2026. Voilà les deux principaux effets économiques qu’aura eu le conflit en France, comme ailleurs en Europe. De quoi souhaiter accélérer … Continued
Texte intégral (2152 mots)

Pendant que les travailleurs se prennent l’inflation de plein fouet, subissant notamment la hausse des prix des carburants, les compagnies pétrolières engrangent des super-profits depuis les débuts de la guerre en Iran, fin février 2026. Voilà les deux principaux effets économiques qu’aura eu le conflit en France, comme ailleurs en Europe. De quoi souhaiter accélérer l’électrification de l’activité économique pour moins dépendre des énergies fossiles, affirme l’économiste Paul Malliet, maître de conférences à Sciences Po Paris, qui estime toutefois, dans un entretien accordé à QG, que l’effet inflationniste de la guerre en Iran est moindre que celui des débuts de la guerre russo-ukrainienne en 2022, en raison de la stabilisation du prix du baril de pétrole, même si celui-ci reste à un niveau élevé. Pour lui, la taxation des super-profits des géants pétroliers mérite de revenir dans le débat public, pour des raisons de justice sociale et de transition écologique. Interview par Jonathan Baudoin

Paul Malliet est économiste au sein de l’Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE), un centre de recherche de Sciences Po, au sein du département Économie et Environnement, et travaille sur des questions liées aux problématiques de changement climatique depuis plus de dix ans.

Quels sont les principaux effets économiques de la guerre en Iran, notamment dans le domaine des matières premières ?

Il y a un premier effet déjà subi, qui est une hausse historiquement rapide des prix du pétrole sous l’effet d’un changement des anticipations sur l’état du marché et de son évolution prochaine. Mais avec la crise du détroit d’Ormuz (dont le président Donald Trump affirme ce 16 juin 2026 qu’il sera réouvert en fin de semaine, NDLR), l’effet sur le plus long terme vient d’un choc négatif de l’offre, à savoir d’une réduction prochaine de l’offre mondiale, qui met du temps à se diffuser parce qu’il y a des réserves stratégiques, le recours à d’autres sources d’approvisionnement, ou encore une adaptation de la demande. Toutefois, un risque subsiste de se retrouver avec des secteurs en pénurie de carburant, comme le kérosène pour l’avion par exemple, pouvant conduire à certains arrêts d’activité au niveau mondial.

Le dernier effet, qui n’est pas direct, mais qui peut jouer sur les équilibres à terme est celui lié à la dimension assurantielle de la sécurisation de l’approvisionnement et qui peut conduire à un détournement durable des acheteurs de régions du monde considérées comme à risque. Le détroit d’Ormuz fait partie d’entre elles. Les pays du Golfe, pour lesquels cette voie maritime est la principale voie commerciale, peuvent dès lors subir une baisse durable de la demande qui leur est adressée, quand bien même le détroit pourrait en effet réouvrir.

Quel regard portez-vous sur la spirale inflationniste consécutive à la montée du prix du pétrole dans le contexte de cette guerre ?

Il y a eu une hausse brutale du prix du carburant. Pour autant, par rapport aux indicateurs du prix du gaz, qui ont été multipliés par plus de 7 en un an  à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, on reste sur des amplitudes moindres. Le niveau actuel du baril de pétrole reste à un niveau relativement élevé, stabilisé autour de 80 à 110 dollars. Il n’y a pas, non plus, d’emballement du prix, comme on aurait pu le craindre dans les premiers jours de cette guerre.

Suit-on une trajectoire de stagflation analogue à celle liée aux chocs pétroliers des années 1970 ? Si oui, quels en seraient les effets et comment éviter sa réalisation selon vous ?

On a un effet sur l’inflation qui est certain, notamment importée dans les prix de l’énergie. Celle-là se diffuse sur l’ensemble des chaînes de valeur, auprès du consommateur sur le prix à la pompe, ou pour des usages industriels. Cela a un effet sur l’inflation qui reste relativement mesuré dans le sens où, si on fait la comparaison avec 2022, on est sur un choc de prix qui est moindre et auquel les pays de l’UE sont moins exposés parce qu’il y a eu aussi une diversification des approvisionnements plus large que ne l’était, par exemple, le gaz avec la Russie en 2022.

Le parallèle peut être intéressant à faire parce qu’on est sur des crises géopolitiques, des conflits armés dans des zones essentielles de production d’énergie. La différence en 2026, par rapport à 2022, c’est qu’il y a eu un effort d’électrification qui a été enclenché, qui se retrouve confirmé par cette nouvelle crise, et motivé finalement plus par un argument de sécurisation des approvisionnements énergétiques, de résilience des systèmes face à ce type de conflits que de décarbonation des activités. La différence, c’est qu’on a aujourd’hui une pénétration de l’électricité qui est beaucoup plus importante qu’elle ne l’était il y a encore quatre ans – que ce soit pour des usages de chauffage ou de mobilité. Le développement des énergies renouvelables se poursuit à un rythme sans précédent. En 2025, la moitié de l’électricité a été produite à partir d’énergies renouvelables dans l’UE. On est mieux préparé collectivement qu’en 2022. Ce qui donne des marges de manœuvre supplémentaires. Après, il y a nécessairement des agents économiques pour lesquels l’inflation importée se fait sentir pleinement, du fait d’une dépendance des technologies ou des infrastructures encore basées sur l’utilisation d’énergies fossiles.

Avec 50 % de son électricité issue des renouvelables en 2025, l’Union européenne réduit sa dépendance aux énergies fossiles, malgré des secteurs encore exposés à l’inflation énergétique.

Dans quelle mesure la guerre en Iran pourrait relancer, voire accélérer, une politique de réindustrialisation décarbonée, par rapport à ce qui a pu être fait au début de la guerre russo-ukrainienne ?

La réponse de l’Union européenne, suite au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, a été de privilégier des mesures visant à desserrer la contrainte de la dépendance énergétique au gaz russe. Cela se traduit par des investissements supplémentaires visant à améliorer l’efficience énergétique, le déploiement des énergies renouvelables ou à accélérer l’électrification des usages afin de passer à une énergie plus maîtrisable mais également par diversification accrue de ses approvisionnements en gaz, notamment par un recours accru au LNG (Liquefied natural gas, en français gaz naturel liquéfié, NDLR), notamment celui issu des États-Unis. 

Avec la crise du détroit d’Ormuz, ce n’est pas seulement l’approvisionnement depuis cette région, principalement à destination des marchés asiatiques, qui été bouleversé, mais celui du monde. Le marché du LNG n’étant pas contraint par la présence d’infrastructures comme celui de gazoducs, une compétition accrue s’exerce entre les pays pour s’assurer de la livraison de gaz et donc par ricochet affecter les pays de l’UE par un détournement de leurs approvisionnements. Le recours au LNG comme une énergie de transition s’en retrouve un petit peu amoindri et donne le signal que même ce recours n’est pas une manière sûre d’assurer pleinement sa souveraineté énergétique.

L’électrification des usages et le développement des renouvelables ou des énergies nucléaires comme sources principales de production énergétique apparaissent finalement comme la solution la plus sûre pour s’assurer de ne pas dépendre trop fortement de ces aléas et d’un contexte international qui devient de plus en plus incertain.

Estimez-vous qu’il serait bon de remettre sur la table la question de la taxation des super-profits des compagnies pétrolières, comme en 2022, lors des premiers mois de la guerre russo-ukrainienne ?

Cette question s’inscrit dans un contexte social et économique particulièrement tendu, où une partie croissante de la population, déjà fragile, subit de plein fouet la hausse des coûts sans disposer des moyens pour s’en prémunir. Les ménages les moins aisés en assument directement le coût, tandis que l’État, contrairement à 2022, n’a plus la capacité d’apporter un soutien suffisant. Dans le même temps, les majors pétrolières, grâce à leur chaîne intégrée, tirent un profit immédiat de cette crise, soulevant ainsi une question centrale de justice contributive. Pourtant, ces profits ne résultent pas de choix stratégiques avisés, mais bien d’un désordre international qui les avantagent mécaniquement. Or, le secteur pétrolier n’est pas une industrie comme les autres : il joue un rôle de premier plan dans la crise climatique et doit, à ce titre, engager sa transition. Les compagnies concernées en ont d’ailleurs les moyens financiers.

C’est pourquoi la taxation des super-profits apparaît comme une mesure doublement pertinente. D’une part, elle permettrait de renforcer la solidarité nationale en protégeant les populations les plus vulnérables. D’autre part, elle s’inscrirait dans une logique contributive, en alignant les efforts de décarbonation — pour lesquels ces entreprises ont une responsabilité évidente — avec les enjeux climatiques. Enfin, un tel mécanisme gagnerait à être déployé à l’échelle supranationale, notamment au niveau européen, plutôt qu’à l’échelle française seule.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Paul Malliet est économiste, maître de conférences à Sciences Po Paris et membre de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)

20.06.2026 à 10:59

« Biographie de Bernard Arnault étouffée : petits arrangements avec Vincent Bolloré? »

Au 16 rue Gaillon, les couverts disposés autour de la grande table centrale grincent sur la porcelaine. En ce soir d’avril dernier, au restaurant Drouant, siège historique du prix Goncourt, une quinzaine de convives soigneusement sélectionnés dirigent leurs yeux vers les lustres de cristal, cherchant peut-être l’illumination pour l’après Macron.  Parmi eux, Cyrille Bolloré, le … Continued
Texte intégral (2271 mots)

Au 16 rue Gaillon, les couverts disposés autour de la grande table centrale grincent sur la porcelaine. En ce soir d’avril dernier, au restaurant Drouant, siège historique du prix Goncourt, une quinzaine de convives soigneusement sélectionnés dirigent leurs yeux vers les lustres de cristal, cherchant peut-être l’illumination pour l’après Macron. 

Parmi eux, Cyrille Bolloré, le fils de Vincent, mais aussi plusieurs personnalités du Rassemblement National, dont Marine Le Pen et Jordan Bardella. À la place du patriarche, siège l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault. Et la conversation entre oligarques, à laquelle le patron de Total prend également part, roule sur les thèmes attendus : baisse des impôts sur les grandes fortunes, enterrement de la taxe Zucman, ou encore allègement des droits de succession.  

Le lendemain même, le 8 avril 2026, Paris Match, propriété du patron de LVMH depuis fin 2024, consacrait sa Une à Jordan Bardella accompagné de sa nouvelle amie, la princesse Carolina de Bourbon des Deux-Siciles. Cela faisait trois mois que les photos de la fausse paparazzade avaient été capturées. Si Bernard Arnault avait, autrefois, refusé catégoriquement de rencontrer les membres du parti de Marine Le Pen, sa doctrine a changé à mesure que les sondages donnaient un RN largement gagnant à la présidentielle. Le combat de Vincent Bolloré, activement lancé dans une guerre culturelle en faveur de l’extrême droite à travers ses médias et maisons d’édition, semble également avoir trouvé moins de réticences en sa personne.  

Vincent, l’ange-gardien 

Deux mois plus tard paraît Bernard Arnault, son univers impitoyable, un livre-enquête de l’historienne Audrey Millet publié aux éditions La Tribu. L’ouvrage retrace les rouages de l’ascension spectaculaire de l’homme. Un crime lèse-majesté que Bernard Arnault n’aura pas vu venir. Alors il a envoyé ses hommes de confiance au front.  

Audrey Millet, autrice de « Bernard Arnault, son univers impitoyable » (la Tribu), docteure en histoire économique et sociale, est spécialisée dans l’histoire de la mode et de son industrie

« Maître Jacqueline Laffont, avocate de LVMH, et Jérôme Sibille, collaborateur du groupe, nous ont expliqué par mail que nous répondions à une commande de l’un de nos actionnaires minoritaires, François Pinault », raconte Julia Pavlowitch, éditrice du livre-enquête, paru le 10 juin dernier. Il est vrai que Bernard Arnault et François Pinault entretiennent depuis des décennies une rivalité houleuse, notamment autour du contrôle de Gucci. Faut-il alors voir dans cet ouvrage un simple épisode de cette guerre entre magnats du luxe ? Julia Pavlowitch rejette catégoriquement cette explication. Elle rappelle qu’Artémis, la holding de Pinault, ne détient qu’une participation minoritaire dans le groupe Les Nouveaux Éditeurs, dont fait partie La Tribu, la maison d’édition qui a publié le livre. 

« C’est véritablement une tentative d’étouffement »

Le grand patron de LVMH, a-t-il profité de sa proximité croissante avec Vincent Bolloré pour invisibiliser une publication gênante ? Une chose est sûre : la commande de 400 exemplaires du livre, passée par le groupe Lagardère (contrôlé par Vincent Bolloré) pour leur distribution dans les points de vente Relay des gares et aéroports français, a été soudainement annulée. Le motif ? « On ne les vendra pas », révélait Le Canard enchaîné le 16 juin dernier.  

Une décision qui surprend Julia Pavlowitch. L’éditrice s’était au contraire réjouie du volume inhabituellement élevé de la commande. Celle-ci avait été effectuée alors que l’ouvrage circulait encore « sous X ». Ni son titre, ni le nom de son autrice, ni son contenu n’avaient été dévoilés et la couverture en rouge et noir était encore emballée. Selon elle, la librairie du Bon Marché, propriété du groupe LVMH, a également refusé de mettre l’ouvrage dans ses rayons.  

« Je travaille dans l’édition depuis 1990, et je n’ai jamais vu une annulation de commande. On est dans l’inédit », déplore Arnaud Nourry, fondateur du groupe Les Nouveaux Éditeurs, auquel appartient La Tribu.  

Pour lui, ces décisions sont tout à fait suspectes et sans rapport avec la rentabilité : « C’est très inquiétant. C’est véritablement une tentative d’étouffement, et le mot n’est pas trop fort. »

Le milliardaire Vincent Bolloré est propriétaire de tous les Relay de France depuis 2022 via le groupe Lagardère Travel Retail

Des pots de Saint-Émilion Grand Cru 

Échange de bons procédés entre milliardaires ? Demande directe de la première fortune de France ? Il est certain en tout cas que, de son côté, Bernard Arnault a également fait des gestes en direction de Vincent Bolloré depuis quelques années. Lorsque la rédaction du Journal du Dimanche fut entièrement remise au pas après le rachat par Vincent Bolloré, LVMH fut le seul grand annonceur à maintenir sa publicité. Et quel annonceur ! Le magnat le disait déjà lui-même dans les années 2000 : « Notre groupe est devenu le premier acheteur d’espace publicitaire au monde dans le domaine du luxe ».  

Plus encore, en 2024, Bernard Arnault a également racheté Paris Match à Vincent Bolloré, avant qu’il n’envisage de lui vendre Le Parisien. Sans parler des multiples cadeaux de Noël de LVMH au père et au fils Bolloré, rapporte justement dans son livre-enquête l’autrice Audrey Millet : six bouteilles de Château La Tour du Pin Figeac, un Saint-Émilion Grand Cru, propriété de LVMH, ont par exemple été offertes en 2013 par Pierre Godé, alors architecte de l’ombre de la boîte, ainsi que le révèlent les documents retrouvés dans le cadre de « l’affaire Squarcini », jugée en 2025.  

À souligner que Vincent Bolloré n’avait lui non plus guère intérêt à laisser ce livre sur les présentoirs des librairies qu’il détient. Ce fut le nouvel allié du milliardaire breton, Arnaud Lagardère, qui ordonna l’éviction brutale d’Arnaud Nourry en 2021, après que ce dernier se soit opposé à l’entrée de Bolloré dans Hachette Livre.  

L’autocensure des médias 

Comme le retrace Audrey Millet, la publicité LVMH produit évidemment des conséquences insidieuses: « Critiquer Arnault, c’est risquer de perdre les pleines pages de Dior Beauté. Le système fonctionne par omission. Les journalistes savent qu’il ne faut pas écrire ». Parfaite illustration de ce phénomène : le fameux livre-enquête peine lui à trouver une couverture médiatique dans les médias appartenant directement à Bernard Arnault, ou dépendant financièrement de lui via la publicité. Julia Pavlowitch affirme avoir reçu plusieurs réponses négatives de la part de médias nationaux. « On m’a dit “Bien sûr, le livre est excellent, mais tu comprends, on n’a pas encore reçu le “go” d’en haut”. Ce qui est très compliqué, c’est de voir que les rédactions se musèlent.” Elle rappelle que depuis 20 ans, aucune biographie de Bernard Arnault n’avait vu le jour. Et de constater : “C’est une des personnes les plus puissantes de la planète et ce livre contient des révélations, des explications, des synthèses inédites, mais aujourd’hui bizarrement, les médias s’en emparent peu. » 

QG a directement pu être témoin de cette autocensure dans le cadre de « l’affaire Jean de la Rochebrochard ». En novembre 2025, nous révélions que ce dernier, proche collaborateur de Xavier Niel, lui-même gendre de Bernard Arnault, était visé par une plainte pour viol déposée par une entrepreneuse, et accusé de harcèlement sexuel par d’autres femmes. Le sujet n’a été traité par aucun grand média national, par crainte de voir une part importante de leur budget publicitaire supprimée, ainsi que nous l’avions documenté quelques semaines plus tard. Selon nos informations, un article avait même été écrit dans un grand quotidien national, mais sa publication n’a jamais eu lieu. La plainte a depuis été classée sans suite, en mars 2026, par le parquet de Paris. 

Si l’autocensure porte vraisemblablement ses fruits, Julia Pavlowitch s’interroge également sur la peur que peuvent ressentir les journalistes et les lanceurs d’alertes face aux méthodes des hommes de Bernard Arnault, telles qu’elles furent révélées au travers de l’affaire des écoutes de François Ruffin, à l’époque fondateur et directeur du journal Fakir.

Bernard Arnault est à la tête d’une fortune estimée à 117 milliards d’euros selon le magazine Challenges

Une « fouille » du domicile de l’éditrice ?  

Après avoir travaillé dans la plus extrême discrétion, avec une sécurité numérique comparable à celle d’un service de renseignement, et alors que le contradictoire avait été envoyé par ses soins quelques semaines avant la parution du livre-enquête, le domicile de l’éditrice aurait été cambriolé.

« Rien n’a été volé. C’était une fouille » rapporte une source avec laquelle nous avons pu évoquer ce fait troublant. La maison d’édition aurait au demeurant été victime d’ingérence numérique. « On a réalisé plusieurs conférences en visio pour l’édition du livre, qui ont été interrompues brutalement. On n’arrivait plus à se connecter », rapporte l’un de ses membres, qui pointe la possibilité d’écoutes.

Ces différents événements ne cessent en tout cas de confirmer le contenu même du livre. Un chapitre entier y est consacré à la collusion entre les grands oligarques français, ainsi qu’à la volonté de faire taire toute personne qui oserait s’attaquer à eux.

Louison Lecourt 

18.06.2026 à 22:37

« 2027 : Peut-on encore reprendre le pouvoir ? » avec Alexandre Langlois, Aude Lancelin et Harold Bernat

Exerçant ses « prérogatives présidentielles » en nommant des proches à des postes clés de l’Etat, dans une fin de règne interminable, Emmanuel Macron a créé les conditions d’un accaparement du pouvoir bien au-delà de son mandat présidentiel. L’extrême centre a verrouillé l’appareil d’Etat en nourrissant l’idée que les contre-pouvoirs sont aussi et surtout des menaces contre … Continued
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Exerçant ses « prérogatives présidentielles » en nommant des proches à des postes clés de l’Etat, dans une fin de règne interminable, Emmanuel Macron a créé les conditions d’un accaparement du pouvoir bien au-delà de son mandat présidentiel. L’extrême centre a verrouillé l’appareil d’Etat en nourrissant l’idée que les contre-pouvoirs sont aussi et surtout des menaces contre la démocratie. L’auto-désigné « bloc central » s’est construit pour enjamber le choix électoral, pour faire sans lui. Peut-on encore reprendre le pouvoir à un pouvoir qui au fond méprise le politique et traite en ennemis ceux qui le contestent ? Pour en parler Aude Lancelin et Harold Bernat ont reçu dans un nouveau Quartier Populaire, Alexandre Langlois, ex-agent de renseignement et auteur de « Essayez la démocratie : au bal masqué de la macronie » aux éditions Talma

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