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QG – Le média libre
 
Directrice de publication : Aude Lancelin

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20.06.2026 à 10:59

« Biographie de Bernard Arnault étouffée : petits arrangements avec Vincent Bolloré? »

Au 16 rue Gaillon, les couverts disposés autour de la grande table centrale grincent sur la porcelaine. En ce soir d’avril dernier, au restaurant Drouant, siège historique du prix Goncourt, une quinzaine de convives soigneusement sélectionnés dirigent leurs yeux vers les lustres de cristal, cherchant peut-être l’illumination pour l’après Macron.  Parmi eux, Cyrille Bolloré, le … Continued
Texte intégral (2210 mots)

Au 16 rue Gaillon, les couverts disposés autour de la grande table centrale grincent sur la porcelaine. En ce soir d’avril dernier, au restaurant Drouant, siège historique du prix Goncourt, une quinzaine de convives soigneusement sélectionnés dirigent leurs yeux vers les lustres de cristal, cherchant peut-être l’illumination pour l’après Macron. 

Parmi eux, Cyrille Bolloré, le fils de Vincent, mais aussi plusieurs personnalités du Rassemblement National, dont Marine Le Pen et Jordan Bardella. À la place du patriarche, siège l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault. Et la conversation entre oligarques, à laquelle le patron de Total prend également part, roule sur les thèmes attendus : baisse des impôts sur les grandes fortunes, enterrement de la taxe Zucman, ou encore allègement des droits de succession.  

Le lendemain même, le 8 avril 2026, Paris Match, propriété du patron de LVMH depuis fin 2024, consacrait sa Une à Jordan Bardella accompagné de sa nouvelle amie, la princesse Carolina de Bourbon des Deux-Siciles. Cela faisait trois mois que les photos de la fausse paparazzade avaient été capturées. Si Bernard Arnault avait, autrefois, refusé catégoriquement de rencontrer le parti de Marine Le Pen, sa doctrine a changé à mesure que les sondages donnent un RN largement gagnant à la présidentielle. Le combat de Vincent Bolloré, activement lancé dans une guerre culturelle en faveur de l’extrême droite à travers ses médias et maisons d’édition, semble également avoir trouvé moins de réticences en sa personne.  

Vincent, l’ange-gardien 

Deux mois plus tard paraît Bernard Arnault, son univers impitoyable, un livre-enquête de l’historienne Audrey Millet publié aux éditions La Tribu. L’ouvrage retrace les rouages de l’ascension spectaculaire de l’homme. Un crime lèse-majesté que Bernard Arnaud n’aura pas vu venir. Alors il a envoyé ses hommes de confiance au front.  

Audrey Millet, autrice de « Bernard Arnault, son univers impitoyable » (la Tribu), docteure en histoire économique et sociale, est spécialisée dans l’histoire de la mode et de son industrie

« Maître Jacqueline Laffont, avocate de LVMH, et Jérôme Sibille, collaborateur du groupe, nous ont expliqué par mail que nous répondions à une commande de l’un de nos actionnaires minoritaires, François Pinault », raconte Julia Pavlowitch, éditrice du livre-enquête, paru le 10 juin dernier. Il est vrai que Bernard Arnault et François Pinault entretiennent depuis des décennies une rivalité houleuse, notamment autour du contrôle de Gucci. Faut-il alors voir dans cet ouvrage un simple épisode de cette guerre entre magnats du luxe ? Julia Pavlowitch rejette catégoriquement cette explication. Elle rappelle qu’Artémis, la holding de Pinault, ne détient qu’une participation minoritaire dans le groupe Les Nouveaux Éditeurs, dont fait partie La Tribu, la maison d’édition qui a publié le livre. 

« C’est véritablement une tentative d’étouffement »

Le grand patron de LVMH, a-t-il profité de sa proximité croissante avec Vincent Bolloré pour invisibiliser une publication gênante ? Une chose est sûre : la commande de 400 exemplaires du livre, passée par le groupe Lagardère (contrôlé par Vincent Bolloré) pour leur distribution dans les points de vente Relay des gares et aéroports français, a été soudainement annulée. Le motif ? « On ne les vendra pas », révélait Le Canard enchaîné le 16 juin dernier.  

Une décision qui surprend Julia Pavlowitch. L’éditrice s’était au contraire réjouie du volume inhabituellement élevé de la commande. Celle-ci avait été effectuée alors que l’ouvrage circulait encore « sous X ». Ni son titre, ni le nom de son autrice, ni son contenu n’avaient été dévoilés et la couverture en rouge et noir était encore emballée. Selon elle, la librairie du Bon Marché, propriété du groupe LVMH, a également refusé de mettre l’ouvrage dans ses rayons.  

« Je travaille dans l’édition depuis 1990, et je n’ai jamais vu une annulation de commande. On est dans l’inédit », déplore Arnaud Nourry, fondateur du groupe Les Nouveaux Éditeurs, auquel appartient La Tribu.  

Pour lui, ces décisions sont tout à fait suspectes et sans rapport avec la rentabilité : « C’est très inquiétant. C’est véritablement une tentative d’étouffement, et le mot n’est pas trop fort. »

Le milliardaire Vincent Bolloré est propriétaire de tous les Relay de France depuis 2022 via le groupe Lagardère Travel Retail

Des pots de Saint-Émilion Grand Cru 

Échange de bons procédés entre milliardaires ? Demande directe de la première fortune de France ? Il est certain en tout cas que, de son côté, Bernard Arnault a également fait des gestes en direction de Vincent Bolloré depuis quelques années. Lorsque la rédaction du Journal du Dimanche fut entièrement remise au pas après le rachat par Vincent Bolloré, LVMH fut le seul grand annonceur à maintenir sa publicité. Et quel annonceur ! Le magnat le disait déjà lui-même dans les années 2000 : « Notre groupe est devenu le premier acheteur d’espace publicitaire au monde dans le domaine du luxe ».  

Plus encore, en 2024, Bernard Arnault a également racheté Paris Match à Vincent Bolloré, avant qu’il n’envisage de lui vendre Le Parisien. Sans parler des multiples cadeaux de Noël de LVMH au père et au fils Bolloré, rapporte justement dans son livre-enquête l’autrice Audrey Millet : six bouteilles de Château La Tour du Pin Figeac, un Saint-Émilion Grand Cru, propriété de LVMH, ont par exemple été offertes en 2013 par Pierre Godé, alors architecte de l’ombre de la boîte, ainsi que le révèlent les documents retrouvés dans le cadre de « l’affaire Squarcini », jugée en 2025.  

À souligner que Vincent Bolloré n’avait lui non plus guère intérêt à laisser ce livre sur les présentoirs des librairies qu’il détient. Ce fut le nouvel allié du milliardaire breton, Arnaud Lagardère, qui ordonna l’éviction brutale d’Arnaud Nourry en 2021, après que ce dernier se soit opposé à l’entrée de Bolloré dans Hachette Livre.  

L’autocensure des médias 

Comme le retrace Audrey Millet, la publicité LVMH produit évidemment des conséquences insidieuses: « Critiquer Arnault, c’est risquer de perdre les pleines pages de Dior Beauté. Le système fonctionne par omission. Les journalistes savent qu’il ne faut pas écrire ». Parfaite illustration de ce phénomène : le fameux livre-enquête peine lui à trouver une couverture médiatique dans les médias appartenant directement à Bernard Arnault, ou dépendant financièrement de lui via la publicité. Julia Pavlowitch affirme avoir reçu plusieurs réponses négatives de la part de médias nationaux. « On m’a dit “Bien sûr, le livre est excellent, mais tu comprends, on n’a pas encore reçu le “go” d’en haut”. Ce qui est très compliqué, c’est de voir que les rédactions se musèlent.” Elle rappelle que depuis 20 ans, aucune biographie de Bernard Arnault n’avait vu le jour. Et de constater : “C’est une des personnes les plus puissantes de la planète et ce livre contient des révélations, des explications, des synthèses inédites, mais aujourd’hui bizarrement, les médias s’en emparent peu. » 

QG a directement pu être témoin de cette autocensure dans le cadre de « l’affaire Jean de la Rochebrochard ». En novembre 2025, nous révélions que ce dernier, proche collaborateur de Xavier Niel, lui-même gendre de Bernard Arnault, était visé par une plainte pour viol déposée par une entrepreneuse, et accusé de harcèlement sexuel par d’autres femmes. Le sujet n’a été traité par aucun grand média national, par crainte de voir une part importante de leur budget publicitaire supprimée, ainsi que nous l’avions documenté quelques semaines plus tard. Selon nos informations, un article avait même été écrit dans un grand quotidien national, mais sa publication n’a jamais eu lieu. La plainte a depuis été classée sans suite, en mars 2026, par le parquet de Paris. 

Si l’autocensure porte vraisemblablement ses fruits, Julia Pavlowitch s’interroge également sur la peur que peuvent ressentir les journalistes et les lanceurs d’alertes face aux méthodes des hommes de Bernard Arnault, telles qu’elles furent révélées au travers de l’affaire des écoutes de François Ruffin, à l’époque fondateur et directeur du journal Fakir.

Bernard Arnault est à la tête d’une fortune estimée à 117 milliards d’euros selon le magazine Challenges

Une « fouille » du domicile de l’éditrice ?  

Après avoir travaillé dans la plus extrême discrétion, avec une sécurité numérique comparable à celle d’un service de renseignement, et alors que le contradictoire avait été envoyé par ses soins quelques semaines avant la parution du livre-enquête, le domicile de l’éditrice aurait été cambriolé.

« Rien n’a été volé. C’était une fouille » rapporte une source avec laquelle nous avons pu évoquer ce fait troublant. La maison d’édition aurait au demeurant été victime d’ingérence numérique. « On a réalisé plusieurs conférences en visio pour l’édition du livre, qui ont été interrompues brutalement. On n’arrivait plus à se connecter », rapporte l’un de ses membres, qui pointe la possibilité d’écoutes.

Ces différents événements ne cessent en tout cas de confirmer le contenu même du livre. Un chapitre entier y est consacré à la collusion entre les grands oligarques français, ainsi qu’à la volonté de faire taire toute personne qui oserait s’attaquer à eux.

Louison Lecourt 

18.06.2026 à 22:37

« 2027 : Peut-on encore reprendre le pouvoir ? » avec Alexandre Langlois, Aude Lancelin et Harold Bernat

Exerçant ses « prérogatives présidentielles » en nommant des proches à des postes clés de l’Etat, dans une fin de règne interminable, Emmanuel Macron a créé les conditions d’un accaparement du pouvoir bien au-delà de son mandat présidentiel. L’extrême centre a verrouillé l’appareil d’Etat en nourrissant l’idée que les contre-pouvoirs sont aussi et surtout des menaces contre … Continued
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Exerçant ses « prérogatives présidentielles » en nommant des proches à des postes clés de l’Etat, dans une fin de règne interminable, Emmanuel Macron a créé les conditions d’un accaparement du pouvoir bien au-delà de son mandat présidentiel. L’extrême centre a verrouillé l’appareil d’Etat en nourrissant l’idée que les contre-pouvoirs sont aussi et surtout des menaces contre la démocratie. L’auto-désigné « bloc central » s’est construit pour enjamber le choix électoral, pour faire sans lui. Peut-on encore reprendre le pouvoir à un pouvoir qui au fond méprise le politique et traite en ennemis ceux qui le contestent ? Pour en parler Aude Lancelin et Harold Bernat ont reçu dans un nouveau Quartier Populaire, Alexandre Langlois, ex-agent de renseignement et auteur de « Essayez la démocratie : au bal masqué de la macronie » aux éditions Talma

15.06.2026 à 21:10

«Polytechnicienne, elle a fait le choix de la rupture» avec Jeanne Mermet et François Boulo

Nous vivons une époque de sidération. Le système capitaliste exploite les humains, saccage le vivant, et hypothèque la possibilité même d’un avenir. Pourtant, nous n’arrivons pas à concevoir l’alternative. Face à ce rouleau compresseur, certains décident de rompre avec le système. Ils font le choix de « déserter ». Ces jeunes diplômés de grandes écoles, … Continued
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Nous vivons une époque de sidération. Le système capitaliste exploite les humains, saccage le vivant, et hypothèque la possibilité même d’un avenir. Pourtant, nous n’arrivons pas à concevoir l’alternative. Face à ce rouleau compresseur, certains décident de rompre avec le système. Ils font le choix de « déserter ». Ces jeunes diplômés de grandes écoles, en quête de sens, renoncent à des carrières toutes tracées pour élever des bêtes, faire de l’artisanat ou travailler dans des tiers-lieux. Comment interpréter ce phénomène ? S’agit-il de trajectoires individuelles isolées ou au contraire, est-ce le signe annonciateur d’un grand basculement à venir ? Pour en parler, François Boulo a reçu Jeanne Mermet, ancienne élève de l’École polytechnique qui a fait le choix de la rupture. Dans son essai, « Désertons » (LLL), elle arrache l’abandon de poste aux mains du développement personnel pour lui donner le sens d’un acte politique d’insubordination.

11.06.2026 à 21:30

«L’IA nous veut-elle du bien ?» avec Laurent Alexandre, Marie-José Mondzain et Serge Tisseron

« Adaptez-vous, ou disparaissez » Voilà, en quelques mots, le seul conseil que le discours public semble donner aujourd’hui face à la percée fulgurante de l’intelligence artificielle, et aux 3 milliards d’euros dépensés quotidiennement par les géants de la Silicon Valley pour l’imposer à la planète entière.  Pour les partisans les plus enthousiastes de l’IA, … Continued
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« Adaptez-vous, ou disparaissez » Voilà, en quelques mots, le seul conseil que le discours public semble donner aujourd’hui face à la percée fulgurante de l’intelligence artificielle, et aux 3 milliards d’euros dépensés quotidiennement par les géants de la Silicon Valley pour l’imposer à la planète entière.  Pour les partisans les plus enthousiastes de l’IA, celle-ci va nous libérer du travail servile, peut-être même de la maladie, et à terme de la mort. Pour les autres, elle est l’instrument d’une dépossession sans précédent — de notre pensée, de notre lien aux autres, de notre liberté. Pour confronter ces différents arguments, Aude Lancelin a reçu Laurent Alexandre, chirurgien, entrepreneur, coauteur de « Vivre 1000 ans : quand l’IA règne et la mort recule : rêve ou cauchemar ? » (Buchet-Chastel), Marie José Mondzain, philosophe, auteure de « Peine Kapital : Monologue avec l’intelligence artificielle » (La Fabrique) et Serge Tisseron, psychiatre, auteur de « Machines maternelles : L’IA peut-elle prendre soin de nous ? » (PUF)

10.06.2026 à 12:00

« Canal +, Grasset… Le pouvoir intellectuel et culturel peut-il un jour basculer à l’extrême droite? »

« Le passé n’est pas dépourvu de précédents qui doivent nous servir d’alerte pour éviter d’en arriver là. » Des sympathisants monarchistes jusqu’aux maurassiens, Gérard Noiriel, historien, se remémore la façon dont Fayard, éditeur prestigieux, avait basculé progressivement dans l’entre-deux-guerres vers une édition très réactionnaire. « C’était une historiographie centrée sur les rois de France et l’Ancien … Continued
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« Le passé n’est pas dépourvu de précédents qui doivent nous servir d’alerte pour éviter d’en arriver là. » Des sympathisants monarchistes jusqu’aux maurassiens, Gérard Noiriel, historien, se remémore la façon dont Fayard, éditeur prestigieux, avait basculé progressivement dans l’entre-deux-guerres vers une édition très réactionnaire. « C’était une historiographie centrée sur les rois de France et l’Ancien Régime qui dominait les ventes, tandis que la recherche historique restait marginalisée et peu diffusée » rappelle-t-il.

D’un siècle à l’autre, ce n’est pas comme si nous n’avions pas vu venir le scénario actuel. Il y a des années déjà que Vincent Bolloré s’active éperdument dans un « combat civilisationnel ». Ici et là, il a déjà fait basculer la presse et certaines antennes vers un éditorialisme ultraconservateur. Il a déjà censuré des journalistes, supprimé des postes, coupé les vivres des petites mains et soumis à tour de bras les hauts placés. Le milliardaire grignote, dévore chacun des milieux dans lesquels il investit, afin d’en faire des rouages de la droite la plus extrême. Et la culture dans tout ça ? Elle fait de son mieux.

Vers une « épuration » culturelle ?

Selon Gisèle Sapiro, directrice d’études à l’EHESS et directrice de recherches au CNRS, « les mesures d’intimidation sont partout. On voit que le simple fait de s’inquiéter d’un rachat et de l’impact que peut avoir cette concentration conduit à vous faire exclure. Ce sont des mesures qui n’ont d’autre but que de faire taire ». Ainsi fait-elle allusion à la fâcheuse « blacklist » établie par Maxime Saada, directeur général du groupe Canal+ (propriété de Vincent Bolloré), à l’encontre des, désormais 4500 signataires de la tribune « Zapper Bolloré », publiée le 11 mai dans Libération. Les pétitionnaires ont dénoncé le risque d’une « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif » après l’annonce du rachat progressif d’UGC. Et Gisèle Sapiro d’ajouter sans ambiguïté : « À l’approche du prochain scrutin, Vincent Bolloré fragilise pour mieux promouvoir une ligne directrice. Il détourne le capital symbolique de plusieurs entreprises culturelles prestigieuses afin d’en faire un instrument de propagande au service d’un projet politique, l’extrême droite. »

En 2014, Vincent Bolloré prend la présidence du conseil de surveillance du groupe Vivendi, et par ce biais de sa filiale Canal +, 28 janvier 2014. Photo: Thesupermat

Le cinéma français est d’autant plus vulnérable que les discours hostiles à l’égard du Centre national du cinéma (CNC) par des figures politiques de l’extrême droite française s’accumulent. À en croire le député RN, Jean-Philippe Tanguy sur ses réseaux sociaux, l’établissement serait « une exception culturelle manipulée par des crapules » en faveur bien sûr du wokisme. Le démantèlement de la structure a même été annoncé dans le programme du Rassemblement national. Et le monde du livre est lui aussi soumis à une forte pression.

Si le Rassemblement national arrive au pouvoir, les politiques culturelles seront nécessairement touchées, selon la sociologue. « On l’a déjà vu dans les mairies sous l’étiquette du Front National, avec l’épuration des bibliothèquesmunicipales à Orange, Toulon, Marignane et Vitrolles dans les années 90 », épingle-t-elle. Lesquelles repoussaient, sous l’ordre de l’adjoint délégué à la culture, certaines propositions d’achat de livres. Cela pouvait être lié au thème abordé (le rap, le racisme, …) ou à la ligne politique de l’auteur, les romans de Didier Daeninckx en furent ainsi privés. Peut-être une telle épuration inspire-t-elle Vincent Bolloré ?

De la production de cinéma à l’édition, un même scénario

De même que pour le cinéma, la situation a effectivement implosé dans l’édition avec l’annonce du départ d’Olivier Nora, patron très respecté des Éditions Grasset. Cette éviction, le 14 avril dernier, est intervenue au moment où l’écrivain controversé Boualem Sansal, nouvelle idole de l’extrême droite (il a même rejoint le comité d’expert du magazine Frontières), rejoignait Grasset pour la publication de son nouvel essai. La Légende, récit de son année de détention en Algérie, est paru ce mardi 2 juin.

Selon un communiqué de la direction du groupe Hachette Livre, propriété de Vincent Bolloré depuis 2023, Olivier Nora a pour l’heure été remplacé par Jean-Christophe Thierry, PDG de Louis Hachette Group. Toutefois, d’après des sources concordantes, une des célèbres figures de CNews est pressentie pour prendre la suite.

L’écrivain Laurent Binet n’a pas tardé à claquer la porte, aux côtés de 220 auteurs à l’instar du Prix Nobel Annie Ernaux ou de l’essayiste proche du Printemps Républicain Caroline Fourest. Il est l’auteur du roman historique HHhH (acronyme de la phrase allemande « Himmlers Hirn heißt Heydrich »), best-seller, publié chez Grasset en 2010, dans lequel il retrace l’histoire de deux résistants tchécoslovaques, missionnés par Londres, durant les années 1940. « Après le rachat de Hachette par Bolloré, on était dans une logique du “jusqu’ici tout va bien“, décrit-il. On savait que le garde-fou contre un changement radical de positionnement, c’était Olivier Nora, en poste depuis 26 ans. Tant qu’il était là, on se sentait protégés. »

À droite toute ?

Après cette annonce, celui qui doit le remplacer, Jean-Philippe Thierry, ex-directeur général de Bolloré Media, aurait indiqué lors d’une réunion interne : «Rien ne change !». Le préciser n’est jamais vraiment bon signe, comme le souligne Laurent Binet. « Est-ce qu’on va devoir publier des auteurs d’extrême droite ? » aurait alors réagi l’un des membres des équipes de Grasset. « Pourquoi pas ? Puisque ça fait partie d’un courant politique, c’est normal qu’il soit représenté dans l’édition », aurait répondu le futur numéro un de Grasset.

Une « extrême-droitisation » de l’édition française déjà à l’œuvre chez Fayard, comme dans l’entre deux-guerres, avec la nomination de l’ancienne éditrice d’Éric Zemmour, Lise Boëll, à la direction en juin 2024 qui, s’est accompagnée d’une forte visibilité accordée à des figures très droitières comme Jordan Bardella, Marion Maréchal ou Philippe de Villiers. Des ouvrages par ailleurs omniprésent dans les Relay des gares et aéroports de tout le pays.

Présentoir au Relay de l’aéroport de Marignane, novembre 2024. Photo : Aude Lancelin

« C’est la rhétorique de la poule et de l’œuf. On nourrit une propagande qui fait monter l’électorat d’extrême droite, puis on prétend qu’on est obligés d’en parler puisqu’il existe un électorat », assène Laurent Binet, laissant échapper un rire amer. À un an des élections présidentielles de 2027, il revient sur le constat du philosophe Michaël Foessel, dans son ouvrage Récidive : 1938 (Puf, 2018). Celui-ci voit dans les préoccupations de 1938 (politique libérale, régression sociale, repli national…) une image de notre présent. Laurent Binet s’interroge même : « L’histoire va tellement vite que je me demande si on n’est pas en 1939 ! »

Gérard Noiriel nuance : « Je ne crois pas que l’on soit dans une situation aussi dramatique que celle qui existait en France dans l’entre-deux-guerres. »

« Il ne faut pas se tromper de danger »

Dans son nouvel essai, Le Peuple français. Histoire et polémiques (Tallandier, 2025), l’historien déplore une focalisation excessive « sur ce que le monde a connu dans les décennies antérieures, et pas assez sur ce qui risque de se produire avec les nouvelles modalités politiques ».

Il rappelle que l’extrême droite, avant la Seconde Guerre mondiale, moins hypocrite, était ouvertement anti-républicaine : « Ils voulaient liquider la démocratie pour la remplacer par d’autres régimes. » Dans l’histoire de France, l’extrême droite n’a jamais accédé au pouvoir à la suite d’élections. Aujourd’hui, même l’extrême droite se réclame de la République. « Ce qu’il faut regarder, c’est comment l’extrême droite peut utiliser la démocratie contre elle-même, estime l’historien. « Attention, nous respectons la démocratie, ce sont les Français qui vont voter pour nous », disent-ils désormais. C’est cela qu’il faut expliquer et comprendre. Comment l’extrême droite parvient-elle aujourd’hui à convaincre autant de citoyens et de citoyennes de voter pour elle ? Il n’y a pas assez de réflexion sur cette question. On peut parfois être pris au piège dans les réponses que l’on tente d’apporter à cela. »

Selon l’historien, attentif du passé comme du présent, plutôt que de glisser vers une vision « fantasmée » ou « dramatique », il est essentiel de redonner de l’espoir et de la confiance dans les capacités des citoyens et des citoyennes à résister au pouvoir et à ces magnats.

Une mobilisation historique

Certains déplorent toutefois que les contestations arrivent (trop) tard. Mais pour la sociologue Gisèle Sapiro, ces récentes prises de position dans le cinéma et l’édition, témoignent d’« une mobilisation historique ». Spécialiste de la sociologie de la culture, elle précise que face à la montée du fascisme en Europe, lors des mobilisations antifascistes des années 1930, intellectuels, artistes et écrivains, majoritairement de gauche, s’étaient réunis, participant à la dynamique d’unité d’action du Front Populaire pour défendre les libertés démocratiques. « Ce qui est inédit aujourd’hui, précise-t-elle, c’est que certains des auteurs qui ont quitté Grasset ne sont pas si éloignés de certaines idées très à droite. Mais ils trouvent un intérêt commun à défendre l’autonomie culturelle. »

Le 14 juillet 1935, toutes les composantes intellectuelles sont présentes pour le baptême du Front populaire à Paris, place de la Bastille. Photo : Bibliothèque nationale de France

Trop tard ou pas… il faut tout de même se méfier du poids d’une plume. Car Vincent Bolloré, si soucieux de son image, n’avait pas anticipé une telle rébellion. À peine 5 jours après l’annonce de ces multiples départs, le patron de presse, cette fois-ci personnellement, était sorti du bois dans les colonnes de l’hebdomadaire qu’il possède, Le Journal du Dimanche. « [C’est] une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous », a-t-il fustigé. Preuve de sa fausse indifférence. Que va-t-il se passer ensuite ? Comment compte-t-il remplacer ces auteurs et acteurs révoltés qui, quoi qu’on en pense, l’affaiblisse par leur grand nombre et leur rayonnement ? Peut-être cela ne sera-t-il pas aussi simple que d’annexer la presse et la télévision où de nombreux journalistes ont payé le prix de sa brutalité.

Une alliance de l’extrême droite avec une « marée intellectuelle»

Selon Hugues Jallon, auteur de Le temps des salauds : Comment le fascisme devient réel (Divergences, 2025), Grasset ne peut guère devenir une nouvelle officine d’extrême droite, pas plus que le cinéma. « Des films catholiques, des livres pro-life, je n’y crois pas. Je pense que c’est un fantasme qui habite le milieu culturel, insiste-t-il. Il n’y a pas assez d’écrivains, de producteurs, de réalisateurs, de comédiens ou de scénaristes d’extrême droite talentueux pour parvenir à construire une telle puissance culturelle. » Ancien directeur éditorial des éditions La Découverte puis PDG du Seuil, Hugues Jallon s’est ensuite mis au service de Divergences, une maison d’édition indépendante. Fort de ces expériences, il estime que cette droite serait en réalité une minorité à être très active : « Il y a des présentateurs, des journalistes, des idéologues, quelques écrivains, qui portent un discours extrêmement puissant, adossé à des valeurs ultra-réactionnaires. Ceux-là sont bien identifiés. » Ce qui l’inquiète davantage, c’est « la diffusion lente de ce poison idéologique. »

Le « processus de fascisation » en cours, ainsi que le nomme l’éditeur indépendant, correspond à l’alliance consciente d’une extrême droite, revancharde et militante, avec une « marée intellectuelle » centriste. Régis Debray qui accepte de s’entretenir dans le livre Le grimpeur et le grognard (Gallimard, 2026) avec Sylvain Tesson proche de la droite la plus radicale en est le symptôme, selon Hugues Jallon. Cette « marée intellectuelle » se laisserait ainsi embarquer consciemment ou non « dans la construction d’une majorité sociale, intellectuelle, culturelle et politique. » Il résume : « L’extrême droite devient fréquentable parce qu’on commence à la fréquenter. »

« Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons » Hugues Jallon, 2025

Loin d’une matrice fasciste comparable à celle des années 1930, fondée sur un système de propagande efficace, il constate surtout des dynamiques de dépendances économiques : « Le monde de la culture au sens large souffre d’un déficit de financement chronique qui vient aussi de la droite et d’une partie du centre, comme en région Auvergne-Rhône-Alpes, par exemple, avec les coupes budgétaires de Laurent Wauquiez. »

« Quel interstice va-t-on nous laisser ? »

Imprimeur pendant plus de vingt ans, Arnaud Frossard, libraire au Merle Moqueur et responsable de la petite maison d’édition de La Grange Batelière, fait part de ses inquiétudes en ce sens. À son échelle, il a participé à l’édition de Déborder Bolloré (2025), pour « prendre part à la réflexion générale sur le démantèlement de l’empire Bolloré ».

Il interroge : « Quel interstice va-t-on nous laisser ? On commence à se rendre compte que la baisse des subventions affecte énormément de structures. Si l’extrême droite, ou une alliance centriste-réactionnaire arrive au pouvoir, il y a un moment où les petits éditeurs vont collaborer en éditant tel auteur et évitant tel auteur, parce que déjà, il faut bouffer. Certains ont d’ailleurs déjà commencé à collaborer. » 

Sa casquette de libraire est plus encore menacée. « Il y aura quand même une pléthore de livres Hachette que nous serons obligés de vendre. Sinon, nous ne gagnerons pas notre vie. Mais la question à laquelle je ne peux pas répondre, c’est : est-ce que nous continuerons à faire de la culture ? » Selon lui, plus qu’un basculement de la culture à l’extrême droite, c’est une disparition qui pourrait advenir. « Il y aura des livres aux résonances d’une France éternelle et catholique. Mais ça, ça ne fait pas une culture », présage-t-il.

Extrait des planches de Bakonet Jackonet issue de l’ouvrage collectif, Déborder Bolloré, coédition collective, CC BY⁠–⁠NC⁠–⁠ND, 2025

Dans la continuité de Déborder Bolloré, le recueil collectif Débrancher Bolloré est en préparation et paraîtra en janvier 2027. Il analysera « les enjeux contemporains des médias et leurs dérives fascistes » à travers le cas CNews. « J’ai l’impression que l’impact de Bolloré est tellement grand sur la société que cela en devient presque ridicule, esquisse Bakonet Jackonet, dessinateur de bande dessinée indépendant et co-auteur de Déborder Bolloré. Je dirais qu’en vérité, Déborder Bolloré était une manière de pointer un problème beaucoup plus général, qui existait déjà avant lui : la concentration de l’édition et des médias entre les mains de grands propriétaires. » Si près de 90 % du marché de l’édition est contrôlé par une dizaine de groupes, c’est seulement avec le milliardaire breton que les conséquences sont devenues flagrantes. 

La presse pionnière de la « clause de conscience »

Désormais artiste, autrice et chercheuse, Laure Limongi a, fut un temps, publié trois livres aux éditions Grasset. Elle a décidé de partir dès le rachat d’Hachette par Vincent Bolloré, avant même qu’Olivier Nora ne soit limogé. Elle se mobilise aux côtés de 500 plumes, auprès du collectif des États généreux dans l’objectif de défendre les droits des auteurs et leur indépendance éditoriale notamment par la création d’une clause de conscience à l’image de celle la presse. « Quand vous avez une certaine éthique et que la maison d’édition dans laquelle vous étiez, se transforme en musée des horreurs, on peut considérer que c’est une atteinte au droit moral de l’auteur, qui n’a pas du tout signé pour se retrouver dans un flux nauséabond, se désole-t-elle. Mais ce qui est intéressant ici, c’est qu’il y a des centaines d’écrivains qui s’en vont, et qui en plus réclament des lois pour les protéger. C’est un cauchemar pour Bolloré. »

Elle appelle toutefois à ne pas céder aux différentes intimidations car « si on commence à avoir peur, si on se replie, on va accepter de vivre dans un monde dans lequel on ne veut pas vivre. » Elle, personnellement, s’y refuse. Et de prévenir : « Oui, il y aura du dégât. Il y a déjà eu des coups envoyés via le Journal du Dimanche, avec des méthodes de voyous. Il faut être prêt à les encaisser. »

Certains, dans le monde du cinéma, ont effectivement déjà cédé. Alors même que plusieurs producteurs auraient déjà vu le financement de leur film refusé par Vincent Bolloré lui-même, au motif qu’il ne souhaitait « pas de pédé, pas de syndicalistes » (sic) parmi les films financés par Canal+, la prudence et la frilosité des professionnels, commencent à se faire sentir.

L’acteur Jean-Pascal Zady s’est récemment rétracté, prétextant avoir « mal lu le texte » de la tribune. L’actrice juliette Binoche regrette le mot “fasciste” dans la pétition. Hugo Sélignac, fondateur de la société Chi-Fou-Mi Productions (qui a coproduit, entre autres, BAC Nord), a affirmé comprendre la « vexation » des équipes de Canal+ qui les soutiennent, précisant qu’ils continueraient à travailler avec elles. Interrogé lors d’une conférence de presse au festival de Cannes sur le respect de la mémoire du résistant face à la montée de l’extrême droite en France, Gilles Lellouche, qui incarne Jean Moulin dans le film de László Nemes, s’est montré sur la défensive.

Loin d’être une anecdote, pour Laurent Binet, ces rétractations sont inquiétantes. « Ça transpire la peur. Ça prouve le climat de terreur dans lequel on est sous Bolloré, dépeint-il… C’est à la fois terrifiant et plutôt bon signe, car tout ça est désormais exposé sur la place publique. Bolloré, comme tout bon milliardaire qui se respecte, préfère, je pense, la discrétion. »

« États généreux, CRACS, Zapper, Déborder… », face à Bolloré, la culture se mobilise

Selon Hugues Jallon, la solution est toute trouvée : « un espace des indépendants pour réussir à construire un contre-pouvoir suffisamment fort face à l’extrême droite ». « Il faut arrêter de raisonner uniquement en termes de subventions publiques, estime-t-il, prenant l’exemple des professionnels du cinéma qui ont défendu bec et ongles le CNC. La droite réactionnaire considère que la gauche a capté l’argent public. Ils ne supportent pas ça, donc ils vont couper les budgets. C’est dès maintenant qu’il faut réfléchir à des modalités alternatives de financement » Selon lui, cela consisterait à renforcer un écosystème de l’indépendance où les ouvrages des maisons d’édition indépendantes et les films indépendants seraient portés par des médias eux-mêmes indépendants.

À la question « est-ce que c’est déjà fichu ? », Gisèle Sapiro répond : « Je ne l’espère pas. L’idée, c’est quand même de se mobiliser collectivement, et c’est pour ça qu’on a créé la Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques (CRACS), avec plus de 1 000 intellectuels. » Et la sociologue d’ajouter : « Je pense qu’il y a un sursaut, une guerre culturelle, une vaste mobilisation qui ne fait que commencer ». Si les figures les plus actives et influentes de l’extrême droite française, à l’image de Pierre-Édouard Stérin ou de Vincent Bolloré, ont massivement financé une propagande réactionnaire, elle reste optimiste : « on voit que le RN a beaucoup de mal à s’ancrer dans la culture même avec autant de moyens financiers et de supports médiatiques. On l’a vu aussi en Turquie : Recep Tayyip Erdoğan s’y est perdu depuis un moment ».

« Il vaut mieux envisager toutes les éventualités, même les plus difficiles, pour ne pas être pris au dépourvu, tranche Gérard Noiriel, auteur de Le venin dans la plume (La Découverte, 2019), essai qui comparait Éric Zemmour et Édouard Drumont. C’est toujours une dialectique : montrer ce qui a commencé à basculer et peut se poursuivre. Mais les formes de résistance et de contestation sont plus importantes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient dans les années 1930. Je ne dirais pas que je suis optimiste, je dirais plutôt qu’il ne faut pas se tromper de danger », fait-il valoir. Et de citer Gramsci, « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté. »

Louison Lecourt

09.06.2026 à 21:10

« Natalité : et si le problème ne venait pas des femmes ? » avec Anne-Cécile Mailfert

Alors que la France connaît un déclin démographique inédit depuis la Seconde Guerre mondiale, politiques, experts et médias tirent la sonnette d’alarme. Emmanuel Macron a appelé au « réarmement démographique » en 2024, néanmoins les ventres se sont aujourd’hui plus que jamais mis en grève. On nous annonce une « catastrophe civilisationnelle ». Certains anticipent … Continued
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Alors que la France connaît un déclin démographique inédit depuis la Seconde Guerre mondiale, politiques, experts et médias tirent la sonnette d’alarme. Emmanuel Macron a appelé au « réarmement démographique » en 2024, néanmoins les ventres se sont aujourd’hui plus que jamais mis en grève. On nous annonce une « catastrophe civilisationnelle ». Certains anticipent une « bombe démographique », voire un « effondrement du modèle social ». Est-ce la bonne façon de comprendre les choses? À la veille des élections présidentielles, ne risque-t-on pas ainsi d’alimenter un projet réactionnaire et patriarcal fondé sur une panique générale ? Pour répondre à ces interrogations, Louison Lecourt a reçu Anne-Cécile Mailfert, présidente et fondatrice de la Fondation des Femmes, association de référence nationale dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Elle est l’auteure de « La Panique démographique : une réponse féministe », paru aux éditions Les Petits Matins le 16 avril dernier

09.06.2026 à 11:08

Marlène Benquet: « Le libertarianisme autoritaire est en rupture avec la démocratie »

« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles ». Ces propos du milliardaire états-unien Peter Thiel en 2009 illustrent la distanciation en cours d’une fraction toujours plus importante des détenteurs du capital mondial avec le néolibéralisme. Auteure de La Finance aux extrêmes, la sociologue Marlène Benquet revient pour QG sur … Continued
Texte intégral (2128 mots)

« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles ». Ces propos du milliardaire états-unien Peter Thiel en 2009 illustrent la distanciation en cours d’une fraction toujours plus importante des détenteurs du capital mondial avec le néolibéralisme. Auteure de La Finance aux extrêmes, la sociologue Marlène Benquet revient pour QG sur le profil des acteurs de la seconde finance – gestion d’actifs, capital investissement, etc. – et leur rapprochement depuis au moins une décennie avec l’extrême-droite en France, entraînant une partie des grands patrons vers une logique libertarienne-autoritaire où la liberté d’accumuler prime sur tout le reste. Interview

En quoi ce livre La Finance aux extrêmes poursuit le travail que vous avez mené précédemment, notamment avec Théo Bourgeron dans La Finance autoritaire où vous analysiez le rôle d’une fraction de la finance dans l’événement du Brexit ?

Avec Théo Bourgeron, nous avions décidé d’essayer de comprendre un événement politique, de comprendre les liens entre le monde financier, le monde économique et le monde politique, en en prenant comme point de départ un événement politique majeur.

Ce livre adopte une autre démarche. Il part des acteurs eux-mêmes, de l’histoire du développement de ces acteurs financiers pour essayer de comprendre comment ils se repositionnent politiquement. C’est un livre qui parle principalement de la France et du développement du secteur financier en France, pour aboutir à ses orientations politiques.

Au fil des dizaines de personnes que vous avez rencontrées pour ce livre, quels sont les profils-types des gens travaillant dans la seconde finance ? Forment-ils un entre-soi économique et social ?

Bonne question. J’ai réalisé une soixantaine d’entretiens ces 10 dernières années. J’ai observé différents événements organisés par différentes associations professionnelles du secteur de la finance. Les acteurs de la seconde finance n’ont pas un profil très différent de ceux de la première finance en général. Ce sont des individus issus de la classe moyenne supérieure, ou supérieure. Les enfants d’ouvriers ou de classes moyennes sont sous-représentés. Ce sont principalement des hommes. Il y a une sur-représentation des hommes blancs.

Forment-ils un entre-soi ? Oui, comme la plupart des milieux patronaux. Ils ne sont pas très différents, là-dessus. Leur entre-soi est lié à des rémunérations très élevées. Ils ont des pratiques de consommation qui ne concernent qu’une minorité d’individus. Ils ont des loisirs qui sont onéreux. Ils partent en vacances dans des endroits qui coûtent cher. Ils ont des logements dans des quartiers qui sont inaccessibles pour la majorité de la population. Et puis le monde de la finance, notamment la seconde finance, en France, c’est un monde qui est très concentré sur Paris, et dans quelques arrondissements seulement de la capitale. En l’occurrence, les 7ème et 8ème arrondissements. Géographiquement, ce sont des acteurs qui travaillent dans un petit périmètre de quelques kilomètres.

Peut-on dire qu’à partir de la crise de 2008-2009, la seconde finance, adoptant une ligne libertarienne, tend à prendre le dessus sur la première finance, adepte d’une pensée néolibérale ? Si oui, quelles ont été les étapes de cette crise ?

On ne peut pas dire que la seconde finance soit devenue dominante par rapport à la première finance. En termes de capitaux sous gestions, c’est la première finance qui est la plus importante. Par contre, la seconde croît le plus vite.

Politiquement, les acteurs de la seconde finance font partie des milieux d’affaires qui ont pris leurs distances depuis le milieu des années 2010 avec des orientations politiques dites néolibérales pour se tourner vers des orientations politiques plus inspirées du libertarianisme, notamment de sa version autoritaire.

Il y a eu plusieurs étapes dans cette prise de distance avec le milieu néolibéral classique. La première date importante est la crise de 2007-2008, où une partie du secteur financier a considéré que l’Union européenne et l’État avaient adopté des mesures trop réglementaristes à leur encontre; que les États ne soutenaient plus suffisamment leur développement et leur faisaient payer trop cher le coût de la crise financière. Notamment à travers la directive AIFM (Alternative Investment Fund Managers, NDLR) qui émanait de l’Union européenne. Le deuxième moment important a été la crise des Gilets jaunes en 2018-2019, où une part des milieux d’affaires a considéré que les gouvernements néolibéraux en place n’étaient plus suffisamment légitimes auprès de la population pour maintenir l’ordre et pour garantir un ordre social nécessaire au développement serein des affaires. Un troisième moment a été la crise Covid, où les milieux d’affaires ont développé une critique des États néolibéraux, jugés trop interventionnistes, trop protectionnistes. Une part des milieux d’affaires a considéré qu’ils aveint trop soutenu la demande, trop fait marcher la planche à billets, trop menacé l’équilibre budgétaire du pays.

Cela a aussi participé à une accusation de dévoiement étatiste du néolibéralisme, avec des États néolibéraux devenus trop gros, trop interventionnistes, trop réglementaristes, qui menaceraient les capacités d’accumulation d’une partie des milieux d’affaires français.

Dans quelle mesure le milieu des affaires se détache progressivement de la pensée néolibérale pour adopter un positionnement libertarien-autoritaire, comme vous l’écrivez dans La Finance aux extrêmes?

C’est difficile de savoir la proportion exacte des milieux d’affaires qui se rapprochent d’un modèle libertarien-autoritaire. On ne peut pas le chiffrer car on ne peut pas interroger tous les entrepreneurs sur leurs orientations politiques. Et quand bien même on pourrait le faire, pas sûr qu’ils répondraient.

Par contre, on observe une évolution très importante via l’attitude des représentants patronaux envers l’extrême droite en France. Le 21 avril 2002, quand le Front National est arrivé au deuxième tour de l’élection présidentielle, les représentants de la première et de la seconde finance ont fait front commun pour critiquer l’extrême droite. De la même manière, Ernest-Antoine Seillière, alors président du Medef, et son numéro deux Denis Kessler, un patron issu du secteur des assurances, ont publié une tribune pour dire que le FN avait « des idées dangereuses et honteuses » et qu’il était un « danger pour la France ». 20 ans plus tard, la situation est très différente. En février 2022, le Medef a rencontré les représentants du Rassemblement National. Les associations professionnelles du secteur financier aussi. Le 20 juin 2024, à la salle Gaveau, les représentants du Medef et de la CPME ont reçu les leaders du Rassemblement National.

Jordan Bardella, président du RN, et Eric Ciotti (LR) lors d’une réunion organisée par le MEDEF avant les élections législatives, à Paris le 20 juin 2024 (Photo par JULIEN DE ROSA / AFP)

C’est difficile à mesurer mais on voit bien des prises de position des associations professionnelles des secteurs financiers et patronaux. Pas forcément de plus en plus favorables au Rassemblement National, mais qui normalisent toutefois les rencontres avec les représentants de cette ligne politique.

Puis il y a eu des prises de positions politiques de certains patrons financiers. Le plus connu est Pierre-Édouard Stérin, président d’Otium capital, un fonds d’investissement qui gère 1,2 milliards d’euros. Mais aussi des gens comme Charles Beigbeder, qui dirige la société financière Audacia ; Jean-Claude Gruffat, qui vient aussi du milieu de la finance; des gens comme Charles Gave, qui dirige une société de gestion d’actifs qui s’appelle Gavekal. Ces gens sont des figures importantes du secteur financier qui ont pris des positions politiques favorables à une ligne libertarienne-autoritaire, en faveur du Rassemblement national, ou de Reconquête, le parti d’Éric Zemmour.

Il y a 10-15 ans, on disait que le Rassemblement National avait comme base sociale les petits patrons. Aujourd’hui, ce n’est absolument plus le cas. Cette orientation politique a aussi une base sociale parmi les grands patrons et parmi les milieux d’affaires centraux dans le capitalisme français.

Peut-on dire que le libertarianisme est une phase d’accumulation totalitaire du capitalisme, sacralisant la propriété privée et l’individualisme ?

Il y a plusieurs formes de libertarianisme. C’est un mouvement de pensée qui est partiellement issu des États-Unis, qui a été proche des démocrates au moment de la guerre du Vietnam, où une partie des libertariens était contre cette guerre au motif que c’était une forme d’interventionnisme étatique. Mais depuis les années 1970, le libertarianisme s’est réconcilié avec le conservatisme et on a vu apparaître le libertarianisme autoritaire autour de gens comme Murray Rothbard, un économiste états-unien qui était passionné par la génétique, qui justifiait les inégalités sociales par des dispositions biologiques, qui était fasciné par le monde médiéval par ailleurs, qui a participé à fonder des institutions importantes pour le libertarianisme comme le Cato institute et le Mises institute.

Cette forme de libertarianisme est autoritaire et en rupture avec la démocratie. Elle considère que la liberté d’accumuler ne doit pas avoir de limites. Les droits civils, civiques et démocratiques ne doivent pas pouvoir réduire la liberté d’accumuler. C’est cette idée qui a inspiré à Peter Thiel sa phrase de 2009.

Chez les libertariens, il y a l’idée que la possibilité d’accumulation infinie du capital ne doit, en aucun cas, être limitée par le projet des Lumières, par des projets démocratiques, par quelque progrès que ce soit; et que cette liberté d’accumuler, cette liberté de propriété doit être défendue, quoi qu’il en coûte.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Marlène Benquet est sociologue au CNRS, directrice adjointe de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (Irisso) de Paris Dauphine. Elle est l’auteure de : La Finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France (La Découverte, 2026); La Finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme (avec Théo Bourgeron, Raisons d’Agir, 2022); Encaisser. Enquête en immersion dans la grande distribution (La Découverte, 2015) et Les Damnés de la caisse (éditions du Croquant, 2011)

03.06.2026 à 21:15

« L’appli qui veut faire voter la France » avec Alexandre et Robinson Jardin

Le référendum, outil de démocratie directe, permet aux citoyens de se prononcer, sans passer par l’intermédiaire de représentants élus. Aujourd’hui, les nouvelles technologies offrent de nouvelles possibilités pour moderniser cette méthode. Alexandre Jardin, auteur de nombreux best-sellers et fondateur du collectif « Les Gueux », et son fils Robinson Jardin, spécialiste en cybersécurité, lancent le … Continued
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Le référendum, outil de démocratie directe, permet aux citoyens de se prononcer, sans passer par l’intermédiaire de représentants élus. Aujourd’hui, les nouvelles technologies offrent de nouvelles possibilités pour moderniser cette méthode. Alexandre Jardin, auteur de nombreux best-sellers et fondateur du collectif « Les Gueux », et son fils Robinson Jardin, spécialiste en cybersécurité, lancent le 10 juin 2026 « Référendum Citoyen », une application sécurisée permettant aux Français de s’exprimer directement sur des questions concrètes qui les concernent. Leur ambition: installer durablement la pratique référendaire dans la culture politique française et offrir une alternative aux sondages et aux pétitions grâce à un outil capable de faire émerger une véritable volonté populaire. Pour les deux fondateurs, si des millions de Français participent, ces référendums pourraient créer un rapport de force inédit entre le peuple et les décideurs. Pour présenter en détail ce projet ils étaient les invités de David Libeskind sur QG

28.05.2026 à 21:20

« L’IA contrôle-t-elle déjà nos vies? » avec Loïc Hecht et Aude Lancelin

Et si le réel n’existait pas ? Si nous étions en train d’évoluer dans le monde tels les Sims du fameux jeu vidéo ? Si nos impressions, nos souvenirs, nos émotions, notre sentiment d’exister lui-même n’étaient que les éléments d’une immense simulation informatique ? Cette hypothèse, popularisée par des fictions comme Matrix, fascinerait aujourd’hui de … Continued
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Et si le réel n’existait pas ? Si nous étions en train d’évoluer dans le monde tels les Sims du fameux jeu vidéo ? Si nos impressions, nos souvenirs, nos émotions, notre sentiment d’exister lui-même n’étaient que les éléments d’une immense simulation informatique ? Cette hypothèse, popularisée par des fictions comme Matrix, fascinerait aujourd’hui de grandes figures de la Silicon Valley : ingénieurs, chercheurs, spécialistes de l’IA et des neurosciences. Loïc Hecht, journaliste-reporter, connaît bien le monde de la Tech, qu’il explore depuis son premier roman, Le Syndrome de Palo Alto, paru en 2020. Dans un nouveau récit, La Simulation, fruit de six années d’enquête, de voyages, de méditations en tout genre, il part d’une rumeur étonnante : des milliardaires américains auraient secrètement engagé des scientifiques pour vérifier si oui ou non nous vivons dans une simulation. De cette rumeur, Loïc Hecht tire une enquête vertigineuse, entre technologie, physique quantique, spiritualité et philosophie.

26.05.2026 à 22:18

« Peut-on encore gagner la guerre culturelle ? » avec Francis Dupuis-Déri et Harold Bernat

Harold Bernat a reçu Francis Dupuis-Déri, politiste auteur de « L’art de la guerre culturelle » aux éditions Textuel. Au programme de cette émission, guerre culturelle, combat des idées, engagement politique et résistance à la bêtise satisfaite. Ce qui est en jeu n’est autre qu’une lutte, inégale et souvent peu visible, contre les assauts de la … Continued
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Harold Bernat a reçu Francis Dupuis-Déri, politiste auteur de « L’art de la guerre culturelle » aux éditions Textuel. Au programme de cette émission, guerre culturelle, combat des idées, engagement politique et résistance à la bêtise satisfaite. Ce qui est en jeu n’est autre qu’une lutte, inégale et souvent peu visible, contre les assauts de la pensée réactionnaire. Que faut-il entendre par là ? Des dominants qui se victimisent sur les plus gros canaux médiatiques, des puissants qui dénigrent et méprisent des exploités, un déni de réalité qui fonctionne par amplification et amputation de la complexité réelle. Derrière la critique du « politiquement correct », nous assistons à une véritable guerre contre la nuance vécue et l’intelligence sociale. Trop souvent perdus dans des querelles de valeurs mises en spectacle cyniquement, nous finissons par oublier la réalité désespérante d’une offensive qui refuse d’être critiquée.

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