28.08.2025 à 22:52
Alors que François Bayrou a surpris tout le monde en annonçant en début de semaine qu’il allait, le 8 septembre prochain, solliciter un vote de confiance à l’Assemblée nationale, son gouvernement est désormais en sursis. Deux jours plus tard, le 10 septembre, ce sera la grande journée annoncée de blocages, grèves et manifestations. Cette rentrée, qui s’annonce explosive, pose évidemment la question du maintien d’Emmanuel Macron à l’Elysée. L’automne 2025 réussira-t-il là où les Gilets jaunes et le mouvement contre la réforme des retraites avaient échoué à renverser le macronisme ? Pour analyser à chaud cette situation avec vous, Aude Lancelin, Didier Maïsto et Harold Bernat étaient en direct le jeudi 28 août, dans le tout premier Quartier Populaire de la nouvelle saison sur QG.
28.08.2025 à 16:12
François Bayrou est un pyromane politique, coutumier des déclarations arrogantes, et des projets budgétaires suicidaires. Et il a fait mieux encore en cette fin d’été. Le 25 août 2025, le Premier Ministre a sûrement lui-même annoncé sa date de sortie de Matignon. Deux jours avant la mobilisation du 10 septembre, il convoquera la représentation nationale pour une séance extraordinaire, avant la rentrée parlementaire. Il déclenchera l’article 49 alinéa 1 pour un vote de confiance et mettra en jeu la survie de son gouvernement, dont certains membres semblent déjà compter leurs jours avec frénésie. Le Palois a plié avant même le début du mouvement social annoncé. Le pouvoir, qui pense pouvoir ainsi éteindre le feu de la contestation, risque néanmoins de se faire déborder par les flammes populaires les plus vives observées depuis 2019. Des flammes qui commencent à se répandre dans toute la France.
Au détour d’une assemblée générale sur un rond-point du Sud ou dans le Grand-Est, d’une réunion dans un parc du 19ème arrondissement parisien ou d’initiatives sur les réseaux sociaux, le peuple se met déjà en branle, avec en tête le symbole Emmanuel Macron, et sa politique de classe honnie. François Boulo, ancien avocat, et figure des Gilets Jaunes, analyse que « des bulles citoyennes se créent ici ou là mais il faut que le mouvement puisse se constituer en autonomie”. L’héritage Gilets Jaunes est évidemment présent dans tous les esprits, et médias comme initiateurs de l’appel ont l’impression qu’une seconde saison germe déjà dans les esprits. Ritchy Thibault, figure militante, cofondateur de « Peuple révolté », observe aussi qu’un “mouvement intéressant se développe, de manière spontanée et peu conventionnelle”.
Mais la France Insoumise, par la voix de son indéboulonnable chef Jean-Luc Mélenchon, a rapidement annoncé son ralliement au mouvement du 10 septembre et appelle même à la grève générale. “Elle récupère tous les mouvements sociaux, c’est dans leur ADN de surfer sur ces mobilisations, avec une réussite assez relative” déplore David Libeskind, avocat de Gilets Jaunes. Le risque ? “On peut se retrouver avec un énième mouvement de gauche, des modes d’actions classiques, mais le peuple ne sera pas présent”. Même vision chez Maxime Nicolle, ancienne figure nationale des Gilets jaunes, qui affirme que les Insoumis “font aussi partie du système ».
Le risque est d’autant plus important que LFI repousse une partie des classes populaires, et que sa diabolisation a fonctionné dans cet électorat. François Boulo pense que “LFI ne veut pas reproduire l’erreur des Gilets jaunes, je comprends, mais il ne faut pas empêcher le peuple de s’organiser par lui-même”.
Telegram, TikTok et émancipation
Alors, quand ils ne sont pas sur un rond-point, dans un jardin, dans un amphithéâtre, les futurs bloqueurs du 10 septembre sont sur Telegram, Facebook, X. Le mouvement s’auto-organise sur les réseaux sociaux, consolidant son indépendance, sa revendication apartisane, son émancipation par rapport aux partis et aux syndicats. L’expression de colère est spontanée.
Aux prémices de l’appel, un groupe d’ancien Gilets Jaunes avait relayé la date du 10 septembre, avec un espoir mesuré, et l’idée que la mobilisation passerait sous les radars. “Le groupe s’est auto-dissout, ils ont eu des pressions politiques de la préfecture, des pressions policières” nous informe David Libeskind. Et personne dans leurs rangs n’avait en réalité prévu que les médias mainstream sauteraient sur le sujet et que les réseaux s’enflammeraient après l’incendie budgétaire allumé par François Bayrou le 15 juillet dernier, notamment avec l’annonce de la suppression de 2 jours fériés.
Clef de voûte du mouvement auto-organisé, la messagerie Telegram sert notamment à se structurer, à échanger des méthodes d’actions et à passer ne pas être repéré par les renseignements et la police. “Il faut s’organiser de manière discrète, dans des espaces de discussions restreints. Les grands groupes Telegram ou Facebook sont infiltrés”, affirme Maxime Nicolle.
Alors, le collectif Indignons-nous a décidé de bâtir le mouvement à travers des antennes locales, des groupes Telegram découpés par département où se discutent les futures AG et les revendications. Au niveau national et dans les sillages de la gauche militante, le collectif construit une direction générale d’une vingtaine de personnes pour chapeauter les directions locales et distribuer quelques rôles officieux afin de gérer la presse ou le juridique. L’objectif est de laisser chaque antenne s’organiser en fonction de ses moyens, de ses aspirations et des réalités du terrain.
Ritchy Thibault observe également que la jeunesse prend cette fois part au mouvement. “Pendant les Gilets Jaunes, les étudiants étaient peu présents. Aujourd’hui, la force de TikTok ou d’Instagram est de toucher une frange plus jeune de futurs militants. Des vidéos qui parlent de la situation politique font des dizaines de milliers de likes”. Les étudiants seront cette fois bien présents et les modes d’actions radicaux: blocage de fac, de lycée, participation à des manifestations en tête de cortège. La bascule est aussi dans ces rangs de nouveaux militants, qui n’ont connu que la politique de casse sociale d’Emmanuel Macron depuis plus de 8 ans.
Bâtir un nouveau mouvement
L’épuisement militant, les défaites sociales depuis 10 ans, la violence de l’État et les risques encourus imposent une réflexion profonde sur la nature du mouvement, et comment mener la lutte. Alors, le mot d’ordre est le même dans toutes les bouches : “Ne pas reproduire les erreurs des Gilets Jaunes”. Les objectifs sont de construire des actions radicales, de permettre de mettre en place des blocages, des actions de grèves. “L’État se radicalise, nous devons aussi nous radicaliser pour lui répondre”, glisse Maxime Nicolle qui ne peut nous communiquer les actions prévues par souci de confidentialité. Ritchy Thibault pense aussi qu’une “volonté radicale de s’émanciper des moyens de luttes traditionnels et de rompre avec ces méthodes trop classiques se matérialise”. Si le mouvement semble encore flou et ses actions peu lisibles “c’est aussi que personne n’annonce publiquement ce qu’il va faire. Mais on peut être très surpris par des mobilisations spontanées, organisées en sous-marin.” Pour le jeune militant parisien, “des points névralgiques de l’économie, des autoroutes, des usines” sont déjà les cibles de sections locales du mouvement.
La différence avec les grands moments sociaux du passé reste que les usines, les lieux de productions et les liens ouvrières se raréfient. La grève générale est donc plus que jamais difficile à mettre en oeuvre. “Il faut maintenant bloquer les centres de distribution, les axes routiers, les raffineries, les grandes surfaces” appuie François Boulo qui constate aussi “qu’une minorité peut être radicale et que ce 10 septembre va être un test pour de nouveaux modes d’action qui peuvent être spectaculaires, et paralyser des secteurs clés”.
Pour les syndicats aussi, le rendez-vous est important. Perte de vitesse, accusations de trahison durant les mouvements sociaux, manque endémique d’adhérents, leur rôle n’en reste pas moins essentiel pour rassembler et attaquer à son cœur l’économie.
Alors que la tête de la CGT a semblé hésiter tout l’été, et ne pas savoir si elle devait danser sur son pied gauche, Sophie Binet a finalement annoncé ce 27 août se joindre au mouvement et oeuvrer à “construire la grève partout où c’est possible”. Mais le mot d’ordre est tardif, alors que ses cellules locales se sont mises en action depuis des semaines. Chez la CGT Commerce et Service, “la date du 10 septembre était choisie depuis avril pour un rassemblement devant le Ministère du Travail.” selon Cedrik Hafner, secrétaire fédéral. Heureux hasard, leur rentrée sociale tombe le même jour que ce mouvement d’ampleur nationale. “Sur le terrain, on voit très bien que les salariés sont à bout, qu’ils demandent à ce qu’on engage un rapport de force donc on se met tous en lien pour voir ce qui est possible : grève, blocage, cortège” ajoute le syndicaliste. Pour Elsa Marcel, figure de Révolution Permanente, « tous les camarades implantés dans les secteurs de la pétrochimie, l’agroalimentaire ou à la RATP seront en grève ». L’avocate ajoute que « chacun s’organise en fonction de ses réalités de terrain mais que de Brest à Montpellier, nous serons mobilisés »
Pour Sud Protection Sociale 93, les objectifs sont identiques. Sylvain Dequivre, secrétaire général, annonce déjà que “les CAF et CPAM du 91 et 93 et l’URSSAF Ile-de-France seront à l’arrêt le 10 septembre”. De son propre aveu, la mobilisation n’est pas encore très conséquente, mais les salariés s’organisent doucement. “La chasse aux syndiqués, aux militants et les conseils de discipline refroidissent aussi” a déploré le responsable local du syndicat fort de plus de 100.000 adhérents. Même l’Élysée semble être à nouveau une cible: le syndicat Gilets jaunes, actif sur X (ex-Twitter), appelle au rassemblement devant le lieu et n’accepte « aucun autre lieu de regroupement ». David Libeskind se réjouit de voir ces cellules indépendantes, régionales ou départementales se joindre aux mobilisations puisque “le mouvement ne pourra pas tenir sans elles, et qu’il en dépend sur le long terme”.
Alors que François Bayrou semble condamné et que le mouvement y voit déjà une victoire, la cible devient Emmanuel Macron. Une bonne fois pour toutes puisque “il ne faiblira pas, il ne changera pas de logiciel politique » lance François Boulo. Le 8 septembre et le vote de confiance ont en fait la tâche d’apaiser le mouvement et de dégonfler une colère sociale explosive. Mais cette dernière semble déjà trop importante pour que la seule démission de François Bayrou suffise à l’éteindre. Anasse Kazib, qui a publié un long texte sur X ce 27 août, le martèle : « Il y a urgence à tout faire pour amplifier la lutte, pour que le 10 soit massif ». Chez Révolution Permanente, on pense déjà à la suite : « Il faut aller plus loin. Le macronisme a un genou à terre, on peut le faire tomber« .
Thibaut Combe
Photo par Jeanne Menjoulet
27.08.2025 à 17:36
Un baroud d’honneur alors qu’il se savait déjà condamné. C’est la lecture que l’on peut faire de la conférence de presse du Premier ministre François Bayrou du lundi 25 août appelant à un vote de confiance des députés, le 8 septembre prochain, pour soutenir son programme d’austérité budgétaire. Pour QG, le politiste Rémi Lefebvre estime que le choix du 8 septembre a été fait pour couper l’herbe sous le pied des appels à la mobilisation pour le 10 septembre, tant il semble improbable que le gouvernement puisse encore être en place ce jour-là. Interview de Jonathan Baudoin
Quelle est votre analyse du choix fait par François Bayrou, ce lundi 25 août, d’appeler à un vote de confiance le 8 septembre prochain ?
C’est une anticipation du fait qu’il allait être censuré, qu’il allait être congédié. Il a préféré anticiper cette échéance, retourner la situation, prendre l’initiative, en mettant un petit peu les partis politiques devant leurs responsabilités par rapport à la situation budgétaire, qu’il dramatise depuis des mois. C’est une manière d’écourter une période qui aurait mené immanquablement à son éviction. C’est un coup pour ne pas subir un processus qui allait conduire à son départ.
Bayrou pourrait-il encore éviter une censure selon vous ?
Non, je pense que les choses ont été très claires très vite. On ne voit pas comment les partis politiques pourraient faire machine arrière. À partir du moment où le Rassemblement National et le Parti socialiste, qui sont les deux points névralgiques pour constituer une majorité négative, se sont alignés sur la même position, le sort de Bayrou est scellé. Il n’y aura rien, le 8 septembre. Un peu comme la dernière fois, avec Barnier. Il faudrait des débauchages très nombreux. Il n’y a plus de suspense.
Cette annonce de gouvernement sur le départ pourrait-elle renforcer les appels à la grève et aux mobilisations du 10 septembre prochain ?
Là, par contre, je suis plus réservé. Je pense que l’un des buts de la manœuvre de Bayrou est justement de dégonfler le mouvement du 10 septembre. Je pense que ce qui a pesé dans le choix de Bayrou, c’est à la fois l’anticipation de la défaite, et un contexte socialement inflammable. C’est-à-dire la perspective du 10 septembre, le spectre des Gilets jaunes, etc.
C’est difficile d’être formel, mais je pense que le fait qu’il parte, ne va pas forcément avoir un effet très positif sur la mobilisation du 10 septembre. Dans la mesure où le budget sera, jusqu’à preuve du contraire, caduque. Les orientations budgétaires qui avaient été annoncées par Bayrou doivent être revues. Il faudra construire un nouveau budget.
Est-ce l’intensité du mouvement, de la conflictualité, de la mobilisation du 10 septembre sera affectée par le départ de Bayrou ? Je le pense. Globalement, les gens ont l’impression qu’ils peuvent garder leurs forces pour un autre moment. C’est une impression. Après, le coup est parti. La mobilisation est lancée. Il faut voir mais, effectivement, un départ de Bayrou et l’abandon d’un budget jugé inique peuvent démobiliser les gens.
Pensez-vous que le soutien affiché par les partis de gauche à se mobiliser le 10 septembre peut servir de booster ou bien de frein, notamment en raison de la défiance d’une grande partie des citoyens envers les partis en général, et notamment LFI ?
Bonne question, c’est difficile à dire. Le discours de la France insoumise a été à la fois un soutien très clair à l’initiative, et en même temps, concernant la récupération, Mélenchon a pris beaucoup de précaution. C’est clair que ce type de mouvement est marquée par une très forte défiance à l’égard des partis politiques, quels qu’ils soient, LFI compris. Sur ces mouvements qu’on a pu qualifier d’anti-politiques, au sens de non-conventionnels, très hostiles aux partis traditionnels, j’ai l’impression que l’initiative du mouvement, largement extra-partisane, me paraît assez affirmée. Dire que les partis politiques ont pris le dessus sur cette impulsion-là me paraît un peu excessif.
Quel regard portez-vous sur l’annonce faite par La France insoumise de lancer une procédure de destitution d’Emmanuel Macron le 23 septembre prochain? Pensez-vous qu’elle ait une chance d’aboutir ?
Il n’y a rien de surprenant. Toute la démarche de LFI est d’une grande constance. Leur stratégie est claire. Sur le fond, il s’agit de ne pas accepter la situation actuelle et de considérer, en gros, qu’on est dans une situation où la démocratie n’est pas respectée. Pour LFI, il ne faut pas se satisfaire de cette situation de déni, ou même de forfaiture, démocratiques. Ce qui est un risque avec le temps. À savoir, s’habituer au fait qu’Emmanuel Macron n’ait pas respecté les enseignements des élections, il y a un an, suite à la dissolution. Cette situation de non-démocratie, LFI continue à la dénoncer. C’est la ligne politique sur le fond. Considérer qu’il ne faut pas s’accommoder, avec le temps, de cette situation, de ce statu quo.
Après, la stratégie est claire. Jean-Luc Mélenchon veut provoquer une élection présidentielle le plus tôt possible, pour des raisons tactiques. Il est lui-même candidat, même s’il n’est pas encore déclaré. Il est sur le terrain de jeu et la gauche, en dehors de lui, est divisée et n’est pas prête. Une présidentielle anticipée dans un climat de chaos lui serait favorable.
Enfin, les chances qu’une destitution fonctionne sont nulles. Il n’y aura pas de destitution. C’est simplement de l’affichage. Il n’y a aucune chance qu’il y ait une destitution du président de la République car LFI est isolée sur cette question.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
Rémi Lefebvre est politiste, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Lille. Il est l’auteur de Faut-il désespérer de la gauche ? (Textuel, 2022) ; Les primaires socialistes : la fin du parti militant (Raisons d’agir, 2011) ; Le Débat public : une expérience française de démocratie participative (La Découverte, 2007)
26.08.2025 à 18:02
Les géants du numérique, dans une logique de conquête et de contrôle des données, nous ont fait entrer dans l’âge du techno-féodalisme, tout en contribuant fortement à la détérioration de l’écosystème planétaire via l’extraction et l’exploitation des minerais pour leur fonctionnement. Comment sortir de ce schéma mortifère? Pour QG, l’économiste Cédric Durand, professeur associé à l’université de Genève, formule une alternative, qu’il appelle le cyber-écosocialisme, dans son nouvel essai Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (éditions Amsterdam), estimant que les technologies de l’information et de la communication ouvrent une perspective émancipatrice, en mettant toutefois en garde sur la prétention humaine à se croire « maître et possesseur de la nature », conduisant à la destruction de celle-ci. Interview par Jonathan Baudoin
En quoi ce nouvel essai s’inscrit dans la lignée de vos précédents: Technoféodalisme, ou Comment bifurquer ?
Cet essai est issu d’une série de conférences faites l’année dernière à l’Institut La Boétie, et il fait le lien avec les deux précédents: Technoféodalisme, qui était consacré aux transformations liées à l’économie numérique. De l’autre, Comment bifurquer, coécrit avec Ramzig Keucheyan, sur les questions de planification écologique.
La chose que j’essaie de résoudre dans ce livre, c’est de montrer à la fois comment le numérique, tel qu’il se déploie, provoque une mécanique régressive, du point de vue social et économique; mais également comment il transforme aussi les conditions de connaissance des régularités socio-économiques et du métabolisme humanité/nature. Enfin, comment le numérique est un des facteurs qui, aujourd’hui, aggravent la crise écologique. J’essaie de tenir ces trois éléments. Une transformation régressive de nos économies, une potentialité accrue de planification écologique, mais aussi un impact négatif sur l’environnement, avec le numérique.
Mon objectif est de montrer à quelles conditions il existe une voie étroite pour mobiliser le numérique de manière progressiste, au service d’une société plus consciente d’elle-même, plus conséquente d’un point de vue écologique. C’est ce que j’appelle le « cyber-écosocialisme ».
Pouvez-vous nous rappeler en quoi le contrôle des données crée des situations de dépendance économique proches du servage?
L’idée centrale est que l’époque du capitalisme numérique la compétition s’est transformée, avec au sommet de celle-ci, une bataille entre les géants du secteur de la technologie, qui sont des généralistes de la coordination sociale. A priori, ces plateformes sont très différentes. Google est un moteur de recherche, Amazon est un magasin, Microsoft, ce sont des logiciels de bureautique. Et pourtant, elles convergent toutes vers ce métier qui est d’être des agents méta de la connaissance. C’est ce à quoi correspondent les services de cloud qu’elles vendent.
Dans cette compétition-là, l’enjeu n’est pas tant d’investir de manière productive, mais de gagner l’accès à des sources de données originales et de s’implanter au plus près des pratiques des utilisateurs. C’est un jeu de conquête, à somme nulle. À partir des positions prises, et aux dépens des autres, elles construisent une position de pouvoir qui leur permet d’extraire des rentes économiques. Le point décisif est ici. Dès lors qu’on contrôle des espaces socio-économiques, comme le font les Big tech, on crée des situations de dépendance. Je ne sais pas si vous pouvez vous passer des services numériques. Ma mère peut sans doute le faire. Moi, ce n’est clairement pas possible. Je pense que pour la plupart des personnes qui consultent QG, ce n’est pas non plus le cas. Nous nous retrouvons dans une situation de dépendance. Pas seulement en tant qu’individus. La plupart des entreprises également, en tant que client des géants du numérique. Les administrations publiques le sont également. Tous et toutes se retrouvent à être pris dans les rets de ces plateformes numériques et contraints de leur verser des revenus, d’une certaine façon, comme à l’époque féodale, où le rapport à la terre crée une situation de dépendance pour les serfs vis-à-vis des seigneurs.
Pourriez-vous expliquer ce qu’est le cyber-écosocialisme ?
D’abord, il y a la dimension socialiste, c’est-à-dire l’idée d’avoir des formes de gouvernement qui soient émancipatrices, qui nous permettent d’agir collectivement, en conscience, dans le pilotage de nos économies, de nos sociétés. Ensuite nous avons la dimension écologie, qui vise à respecter la biosphère et les écosystèmes, mais aussi à réparer ce qui a été abîmé ces dernières décennies. Enfin, il y a la dimension cyber, c’est-à-dire les technologies de l’information et de la communication, qui représentent un nouveau moyen de connaissance et de coordination qu’il s’agit de mobiliser au service de buts écologiques et émancipateurs.
Ces trois éléments, le pilotage conscient correspondant au socialisme, la dimension écologique, la dimension cyber, sont les trois pôles de ce cyber-écosocialisme, qu’on pourrait définir comme un gouvernement conscient de la société par elle-même, à l’aide des moyens de connaissance contemporains en vue de rééquilibrer notre rapport avec la nature.
Estimez-vous, à l’instar de l’homme d’affaires chinois Jack Ma, fondateur d’Alibaba, et de l’économiste marxiste britannique Paul Cockshott, qu’un socialisme fondé sur les algorithmes pourrait voir le jour? Si oui, par quels procédés?
Oui, mais non. Les moyens de connaissance dont on dispose aujourd’hui, les algorithmes, permettent, en partie, de remplacer les mécanismes de marché de manière avantageuse. Finalement, planifier au milieu du 20ème siècle n’est pas du tout la même chose que planifier au 21ème siècle parce qu’on a de nouveaux moyens d’information. Cet argument sur les forces productives d’information était un argument développé par l’économiste marxiste français Charles Bettelheim, qui disait qu’il y a des limites informationnelles à l’information. Un point que reconnaissait Hayek aussi. Mais ces limites informationnelles à l’information ne sont pas éternelles. Elles sont historiques. D’un certain point de vue, les algorithmes permettent de gouverner de façon plus consciente nos sociétés.
Néanmoins, contrairement à ce que pense Cockshott ou suggère Jack Ma, il y a toujours des limites intrinsèques à l’automatisation des processus de coordination économique. Pourquoi? Parce que la nature, dans sa dimension écologique, sera toujours plus complexe que la connaissance que nous en avons. Nous-mêmes faisons partie de la nature. Nous en avons donc nécessairement une connaissance dérivée, seconde par rapport à son mouvement réel. Philosophiquement, il y a une forme de limite de notre capacité à connaître la nature. Cette limite vaut aussi pour notre propre existence. L’existence locale, située, relationnelle, est quelque chose qui se glace et perd ses vibrations charnelles lorsqu’elle est réifiée dans les algorithmes, tout autant que lorsqu’elle est plongée dans les eaux glacées du calcul égoïste des mécanismes marchands. Cela ne veut pas dire que nous devons nous passer de toute forme de réification algorithmique ou marchande, car celles-ci nous permettent d’être plus efficaces collectivement. Mais si on aspire à l’émancipation, il faut savoir limiter cette réification. La coordination algorithmique peut être extrêmement utile pour construire des scénarios, développer des investissements, définir les paramètres du style de vie que nous voulons partager. Elle ne doit cependant pas prétendre saisir la totalité des enjeux économiques et écologiques. La planification algorithmique doit laisser respirer l’inventivité. Celle-ci, au niveau individuel et au niveau des localités ne doit pas être entravée mais au contraire magnifiée par le cadre socio-économique que la planification peut construire à l’aide des algorithmes.
C’est pour ça que je mets l’accent sur la socialisation de l’investissement, et non pas sur la disparition totale des mécanismes de marché. Il faut laisser de la place à des mécanismes de marché, mais aussi à des mécanismes coopératifs comme les communs, qui peuvent exister au niveau local.
N’y a-t-il pas nécessité à gauche, par souci de cohérence, de penser un démantèlement des Big Tech, autant que l’exploitation impérialiste des minerais utilisés dans le numérique qui sont source de guerres, par exemple dans l’est de la République démocratique du Congo?
Cela fait partie de la question du numérique. Sa base matérielle est celle des minerais, mais aussi celle de l’énergie. Et il est vrai que la manière dont l’empreinte écologique du numérique s’accroît est particulièrement préoccupante. Il faut absolument rejeter l’idée selon laquelle le numérique serait propre. Le tout-numérique n’est ni souhaitable, ni soutenable écologiquement.
L’enjeu est alors, comme pour d’autres activités telles que les transports par exemple, de déterminer quelle est l’ampleur des dépenses écologiques que l’on est prêt à consentir pour ce poste et comment on les répartit. C’est aussi celle des standards écologiques et sociaux dans les chaînes d’approvisionnement.
Peut-on dire que le cyber-écosocialisme, que vous élaborez dans ce livre, s’inscrit dans une ligne décroissante, inspirée par exemple des travaux du philosophe marxiste japonais Kohei Saito?
Oui et non. Oui, dans la mesure où je suis favorable à une économie post-croissance, car les catégories marchandes sont inadéquates pour piloter le rééquilibrage du métabolisme entre société humaine et nature. Dans ce sens-là, il s’agit bien de sortir de la croissance. Mais ce n’est pas exactement de la décroissance, dans la mesure où les indicateurs qu’il s’agira d’utiliser seront des indicateurs de couvrant diverses qualités et non pas des indicateurs marchands qui réduisent toute la valeur du monde à la pauvre dimension monétaire.
Pour discuter plus spécifiquement de Kohei Saito. Je pense qu’il montre bien le mouvement destructeur de la nature, mais aussi des relations humaines, propre à l’accumulation capitaliste et comment ce mouvement-là s’inscrit dans les forces matérielles dont l’on hérite. Là où j’ai, sans doute, un désaccord avec Kohei Saito, c’est lorsqu’il met l’accent sur la nécessité de commencer par se défaire de ces technologies capitalistes pour construire un autre genre de société. Il a évidemment raison sur leur caractère destructeur, et un autre genre de société devra chercher à développer d’autres types de technologies, plus respectueuses de la nature, d’une meilleure qualité dans les relations humaines. Mais, la difficulté est qu’il nous faut imaginer cette bifurcation à partir des technologies capitalistes. On ne peut pas commencer par détruire ces technologies car elles sont la base de la socialisation du travail qui soutient nos conditions de vie. Le faire conduirait à une destruction dramatique de la division du travail à l’échelle mondiale. Ce qui se traduirait par une hausse brutale de la pauvreté. Je ne pense pas qu’il y ait un chemin émancipateur par la pauvreté.
En quoi le cyber-écosocialisme permet d’articuler utilisation du numérique et sauvegarde de la planète?
Le cyber-écosocialisme est une proposition porteuse d’espoirs, dans cet âge qui est bien inquiétant, par de nombreux aspects. Ce que j’ai voulu montrer, c’est qu’il y a bien une voie par laquelle les moyens de connaissance dont on dispose peuvent nous permettre, en tant qu’espèce humaine, de mieux prendre en compte et donc maîtriser notre rapport vis-à-vis de la nature. Le sociologue Göran Therborn parle même d’un âge de progrès. Jamais auparavant, dans l’histoire de l’humanité, celle-ci n’a eu autant conscience d’elle-même et de son rapport à la nature. La façon dont cette conscience se manifeste est extrêmement négative. On est conscient des destructions que l’on fait. Mais on ne parvient pas encore à mobiliser ces moyens de connaissance pour gérer de manière plus rationnelle, plus respectueuse, plus équilibrée, nos rapports vis-à-vis de la nature, et entre les êtres humains eux-mêmes en direction de davantage d’égalité.
La potentialité est là. Il faut la saisir, la mobiliser, mais il ne faut pas non plus la fétichiser. Ce que je veux dire c’est qu’il faut reconnaître la force et la valeur, l’irréductible autonomie du mouvement réel de la vie. Il ne faut pas chercher, par les mécanismes de cyber-planification, à le saisir totalement. En somme, je propose une forme de rationalisme tempéré. Mobiliser les technologies pour piloter l’investissement et rééquilibrer le plus rapidement possible le métabolisme humanité-nature. Mais simultanément, ne pas sombrer dans la proposition cartésienne de nous rendre comme « maîtres et possesseurs de la nature », qui ne peut conduire qu’à saccager la planète.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
Photo de couverture : Datacenter Microsoft
Cédric Durand est économiste, et professeur associé en économie politique à l’Université de Genève (Suisse). Il est l’auteur de: Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (Amsterdam, 2025), Comment bifurquer: les principes de la planification écologique (avec Razmig Keucheyan (La Découverte, 2024) Technoféodalisme (La Découverte, 2020), Le capital fictif. Comment la finance s’approprie notre avenir (Les prairies ordinaires, 2014), Le capitalisme est-il indépassable ? (Textuel, 2010)
23.08.2025 à 10:00
La diplomatie du tweet, chère à Donald Trump, va-t-elle permettre la fin de la guerre russo-ukrainienne? Les rencontres de ces derniers jours, 0utre-Atlantique, entre le président américain et le maître du Kremlin d’une part, puis entre Trump et Volodymyr Zelensky, plus les dirigeants européens, n’ont pas encore démontré leur efficacité. Pour David Teurtrie, chercheur associé à l’INALCO, spécialiste de la Russie, la séquence diplomatique observée montre une marginalisation de l’Europe dans la résolution du conflit, désormais court-circuitée par la Russie et les États-Unis. Et au sein de cette Europe, une voix française qui a définitivement cessé d’être singulière sous l’ère Macron. Interview par Jonathan Baudoin
Quel regard portez-vous sur les récentes rencontres Outre-Atlantique au sujet de la résolution de la guerre russo-ukrainienne?
Au premier abord, ces rencontres donnent l’impression d’une nouvelle étape importante dans les tentatives de règlement diplomatique du conflit. Il s’agit avant tout du sommet américano-russe en Alaska, première rencontre entre les chefs d’État russe et américain depuis le début de la guerre, où certains éléments nouveaux en vue du règlement du conflit ont émergé.
Toutefois, la deuxième rencontre, à Washington, laisse un sentiment beaucoup plus ambivalent parce qu’on a vu ré-émerger des propositions anciennes qui sont largement irréalistes, notamment le déploiement de troupes européennes en Ukraine, et qui risquent de contribuer à un enlisement des efforts diplomatiques.
Estimez-vous que Donald Trump est plus enclin à écouter les demandes émanant de Vladimir Poutine, comme le dénoncent plusieurs analystes dans les médias?
Depuis qu’il est revenu au pouvoir, Trump a fait évoluer la position générale de l’Occident pour la rapprocher de la position russe. Il y a effectivement une certaine compréhension, de la part du président américain, des arguments avancés par les Russes ce qui peut donner parfois l’impression d’une forme d’alignement. Maintenant, il ne faut pas surestimer d’éventuelles affinités personnelles du président américain à l’égard de Poutine. D’une part, Donald Trump prend en compte les rapports de force, notamment sur le terrain. La Russie tient les territoires qu’elle a conquis, et est même en progression depuis au moins un an. C’est en partie la prise en compte de cette évolution militaire qui amène Washington à prendre des positions qui paraissent favorables à Moscou. Donald Trump fait preuve de réalisme vis-à-vis de la situation ce qui se reflète dans ses propositions de règlement.
La deuxième chose, c’est que Trump a, semble-t-il, tendance à être influencé par ses interlocuteurs. Par exemple, alors qu’à l’issue du sommet avec Poutine, on pouvait avoir l’impression d’une forme d’alignement sur les positions russes (absence de cessez-le-feu, échanges de territoires). À l’issue de la rencontre de Washington, Donald Trump a, semble-t-il, repris l’idée d’un déploiement de troupes européennes en Ukraine. Ce qui est une ligne rouge pour Moscou.
On peut y voir une forme de versatilité du leader MAGA. Il me semble qu’en réalité Donald Trump manœuvre en fonction de ses interlocuteurs parce que son objectif principal, c’est de se désengager du conflit.
Quel regard portez-vous sur la proposition d’une rencontre entre Zelensky et Poutine en Suisse, et par celle faite par Poutine lui-même de rencontrer le leader ukrainien à Moscou?
Sur une éventuelle rencontre Poutine-Zelensky, je crois qu’il faut être extrêmement prudent. D’une part, il y a à ce sujet un retournement de situation rarement rappelé dans les médias: il y a encore deux ans, une telle rencontre était combattue en Ukraine et en Occident. Le mot d’ordre était d’isoler au maximum Vladimir Poutine. Désormais, les Européens se disent favorables à une rencontre entre Zelensky et Poutine. Ce changement est en grande partie lié à une situation en Ukraine qui est très défavorable aux Ukrainiens et aux Occidentaux qui les soutiennent. Cependant, il semblerait que les responsables occidentaux prennent leurs désirs pour des réalités. En effet, Vladimir Poutine ne souhaite pas rencontrer Volodymyr Zelensky, sauf si c’est pour parapher à un accord imposé par la Russie. N’oublions pas que le Kremlin remet en cause régulièrement la légitimité de Zelensky dans la mesure où l’élection présidentielle ukrainienne qui devait avoir lieu en 2024 a été annulée. Je pense que dans la vision du Kremlin, une victoire russe en Ukraine comprendrait également le départ de Zelensky.
Pourtant, officiellement Vladimir Poutine n’a pas exclu l’idée d’une rencontre avec son homologue ukrainien. Il s’agit à la fois pour le maître du Kremlin de garder toutes les options ouvertes et d’appliquer une stratégie d’évitement vis-à-vis des demandes américaines afin de ne pas susciter chez Trump un raidissement inutile. Mais les dernières déclarations de Lavrov et des diplomates russes, qui disent « on est encore très loin du compte pour envisager une rencontre entre les deux hommes », soulignent, selon moi, que cette rencontre n’est pas près d’arriver.
Enfin, il y a la question du pays d’accueil d’une telle rencontre. Les lieux proposés en Europe ne seront pas acceptés par les Russes. La diplomatie russe affirme que la Suisse, qui applique toutes les sanctions décidées par l’Union européenne, ne fait plus figure de pays neutre propice pour organiser des rencontres de ce type. Le fait que les négociations aient lieu en dehors de l’Europe (Istanbul, Alaska, Washington) est une illustration parmi d’autres du déclassement européen.
Peut-on dire, suite à ces différents sommets, que Moscou a l’initiative diplomatique, en plus de la dynamique militaire? Si tel est le cas, dans quelle mesure cela pourrait influencer un accord ou une absence d’accord avec l’Ukraine?
Moscou a des atouts importants mais n’a pas réellement l’initiative diplomatique. Le Kremlin se contente plutôt de manœuvrer face aux initiatives américaines. C’est un peu à l’image de la situation militaire. La Russie est plutôt en position de force sur le terrain militaire mais elle n’a pas obtenu de résultat éclatant qui, pour le moment, puisse permettre à la Russie de dicter ses positions. Certes, Vladimir Poutine a obtenu des États-Unis d’importantes concessions. D’une manière ou d’une autre, il n’y aura pas d’Ukraine dans l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique nord, NDLR]. C’est déjà acté. Reste encore à le fixer sur le papier. Y aura-t-il un accord ferme entre l’OTAN et la Russie? Est-ce que cela va être définitif ou bien un report à long terme? Il reste une ambiguïté sur la façon dont ce sera formulé. Par ailleurs, la Russie va garder les territoires conquis dans les régions qu’elle revendique. Ce sont les deux grandes concessions faites par Washington auprès de Moscou. Mais je dirais que ces concessions sont sans surprise car elles découlent de la situation militaire à partir du moment où la contre-offensive ukrainienne a échoué. Sous l’administration Biden, il y avait déjà des débats similaires aux États-Unis à la fois sur les territoires et sur l’OTAN. On se rappelle qu’au sommet de l’OTAN de l’été 2024, l’administration Biden avait refusé de s’engager définitivement sur l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. En fait, Trump accepte ce qu’a priori une nouvelle administration démocrate aurait sans doute accepté pour sortir du conflit. C’est-à-dire la réalité des rapports de force.
Mais le plus dur reste à faire : quid du statut des territoires conquis ? Quelle sera la formule utilisée : une formule ambiguë du type « Nous reconnaissons que, de facto, ces territoires sont contrôlés par la Russie« , ou bien plus définitive: « Nous reconnaissons que c’est une partie intégrante du territoire russe« . Par ailleurs, on ne sait pas ce qu’il va advenir de l’armée ukrainienne. La Russie demande une réduction des forces armées ukrainiennes. On ne sait pas trop quelles ont été les éventuelles discussions entre Russes et Américains sur ce sujet très important. C’est un des éléments clé du conflit.
De fait, on a quelques éléments de base de règlement du conflit, qui reflètent le rapport de forces actuel. Mais pour le moment, il n’y a pas d’accord qui refléterait une forme de victoire russe.
En dépit de l’activité diplomatique affichée à Washington, est-ce que les pays européens, notamment la France, sont clairement marginalisés dans les relations internationales concernant la guerre russo-ukrainienne?
Il y a évidemment une forme de marginalisation. Pour participer au règlement d’un conflit, il faut discuter avec les deux parties. C’est le b.a-ba de la diplomatie. Or, les Européens refusant de parler aux Russes, ils sont logiquement exclus de la table des négociations. D’une manière générale, ce refus européen de la diplomatie, à savoir discuter avec les pays avec lesquels on est en désaccord, est inquiétant, bien au-delà du conflit ukrainien.
Non seulement les Européens se mettent dans la main de Washington, mais ils se placent dans la dépendance d’un Donald Trump qui a une forte condescendance pour ces mêmes Européens. Et l’image des dirigeants européens alignés devant le bureau de Donald Trump, qui se veut le maître de l’Occident, est un désastre. C’est une humiliation de l’Europe sur la scène internationale. C’est d’autant plus frappant qu’à l’arrivée de Donald Trump, les Européens avaient affirmé qu’ils allaient prendre leur destin en main. Et c’est exactement l’inverse qu’on observe.
Quelle est votre réaction par rapport aux propos de Macron, qualifiant Poutine de « prédateur, d’un ogre à nos portes », et la Russie de « puissance de déstabilisation »?
C’est de la rhétorique. Le terme d’ogre renvoie à un vocabulaire utilisé dans les contes pour enfants. On peut avoir l’impression que le président français nous raconte une histoire, le soir, pour faire un peu peur. Raconter une histoire édifiante pour les enfants, cela peut avoir une vertu pédagogique. Par contre, raconter une histoire à des adultes, qui sont ses électeurs, qui sont des citoyens, c’est beaucoup plus inquiétant de la part d’un chef d’État.
Ensuite, qu’Emmanuel Macron estime que la Russie est devenue une menace, de par son comportement en Ukraine, cela peut s’entendre. Seulement, on est un peu étonné que ces formules soient utilisées au moment où il y a des efforts diplomatiques pour tenter de trouver une sortie à cette crise. Quand on fait ce genre de déclaration, a priori, cela a plutôt tendance à raidir l’autre partie, relancer une forme de confrontation.
Cela laisse songeur sur les objectifs réels d’Emmanuel Macron. Veut-il vraiment jouer la carte de la diplomatie? Ou bien tente-t-il de relancer une politique de défiance, de confrontation ? En réalité, le président Macron est plus dans de la rhétorique que dans l’action pratique parce que, comme le reste de l’Europe, il s’est exclu du cœur des négociations, qui ne peuvent avoir lieu qu’avec les Russes.
Cela relève à la fois d’une forme de refus de la diplomatie et d’une forme de théâtralité qui est liée à un président français qui représente une France largement affaiblie et qui l’est encore plus parce qu’elle ne joue plus son rôle d’équilibre qu’elle a longtemps joué. Une puissance qui parlait à toutes les parties, qui tentait de se positionner de manière autonome. Avec Emmanuel Macron, la France s’est ralliée à Washington, au point de quémander une forme de strapontin, auprès des États-Unis, dans ces négociations. Et c’est extrêmement problématique pour la voix de la France.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
David Teurtrie est maître de conférences à l’Institut catholique d’Etudes supérieures (ICES), membre de l’Institut des études slaves et chercheur associé à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Il est l’auteur de Russie : le retour de la puissance (Dunod, réédition 2024)
22.08.2025 à 14:09
« La violence de la bourgeoisie française aussi a une histoire » disait Olivier Besancenot en parlant des révolutions de 1848. Depuis la Révolution Française, de nombreux mouvements ont fait trembler le pouvoir et les classes dominantes. Mais la Commune de Paris de 1871 sera réprimée dans un bain de sang, les Gilets Jaunes de 2019 seront éborgnés, mutilés, criminalisés par le pouvoir. La bourgeoisie n’accepte pas l’insurrection. Pire, elle s’est formée à la mater. Des guerres coloniales jusqu’aux mouvements ouvriers, les dominants ont toujours su s’adapter pour faire la guerre aux peuples et à leurs idées révolutionnaires, leurs mouvements en quête de justice sociale. D’Alger à Paris, des États-Unis à l’Egypte, la contre-révolution, la surveillance, les violences d’État ont mené au massacre de populations. Mathieu Rigouste a publié avant l’été La guerre globale contre les peuples (La Fabrique), un livre dense, riche et nourri par près de 20 ans de travaux sur ces questions. Pour QG, il présente une synthèse de ses recherches et revient sur 200 ans d’histoire de répression, du contrôle et du développement de l’appareil militaro-industriel, qui a gagné presque tous les États.
QG : En quoi la modernité capitaliste marque-t-elle une rupture dans la manière dont la guerre est organisée et utilisée ?
La question du livre est d’essayer de proposer une cartographie générale, dans la longue durée globale et connectée, des systèmes de domination et des formes par lesquelles ils se manifestent : la guerre, le contrôle, la surveillance, la répression, l’oppression. Je définis la guerre comme une mécanique de violence extrême, organisée, rationalisée, qui, de toute évidence, existe bien avant la modernité capitaliste. Il y a des guerres qui répondent à différentes structures économiques, politiques, sociales, selon les époques. En revanche, le livre commence avec ce que je considère comme une rupture fondamentale : l’avènement d’une configuration à la fois capitaliste, raciale et patriarcale, qui prend forme dans l’Europe occidentale à la fin de la féodalité, au début de l’esclavage transatlantique, et s’étend à travers la colonisation. La guerre est alors mise au service de cette nouvelle configuration de pouvoir et d’accumulation. Elle sert à répondre à des enjeux économiques — en particulier l’accumulation de profits — mais aussi à imposer cette configuration de domination à travers le monde. Il s’agit de soumettre les résistances populaires dans les périphéries coloniales et à l’intérieur même des grandes puissances occidentales. La guerre contre les peuples devient ainsi une machine de propulsion, puis d’expansion, de régénération et enfin une forme de gouvernement de l’ordre international.
QG : Les classes bourgeoises ont toujours eu peur de leur propre peuple. Peut-on parler d’un continuum entre la guerre coloniale impérialiste et la guerre de classe intérieure ?
Oui, mais ces peurs sont assez rationnelles puisque des franges des classes dominées luttent effectivement partout et tout le temps pour renverser ces rapports de domination. Une société de classes ne peut se mettre en place que si elle se donne les moyens de la contre-insurrection : surveiller, réprimer, écraser les résistances populaires. Depuis l’origine de la modernité capitaliste, l’ordre international se reproduit à travers une réverbération permanente entre des formes de guerre coloniale impérialiste et des formes de guerre intérieure contre les classes populaires. Ce n’est donc pas simplement une peur ou une inquiétude des classes dominantes : c’est une nécessité absolue pour elles si elles veulent maintenir leur domination. Cela repose sur un « boomerang colonial », c’est-à-dire des transferts entre périphéries coloniales et centres métropolitains de savoir-faire, d’armes, de technologies, mais aussi de réseaux humains comme des unités militaires et policières ou des cadres de l’administration… La situation coloniale est elle-même construite par l’arrimage du capitalisme à d’anciens régimes féodaux, par des armes conçues en métropole, mais véritablement développées, normalisées, industrialisées dans les colonies. La poudre à fusil, par exemple, servira immédiatement à armer les milices bourgeoises contre la classe ouvrière en Europe, alors qu’elle est industrialisée dans les colonies. L’usage de la torture et du viol comme arme de guerre, se reproduisent depuis le XVe siècle en résonnant entre guerres coloniales et répression policière. On le voit également dans les doctrines de contre-insurrection : des généraux tiennent les mêmes discours à travers les siècles consistant à mater les colonisés et les insurrections ouvrières sur le mode de la guerre. Au XIXe siècle, l’État français lance régulièrement contre la classe ouvrière des généraux ayant fait leurs preuves dans le massacre des Algériens. Ces allers-retours continuent de structurer le maintien de l’ordre international jusqu’à aujourd’hui. Et le capitalisme, qui innove en permanence dans le domaine technologique pour produire de nouvelles marchandises, joue un rôle fondamental dans le développement d’un business mondial de la guerre contre les peuples.
QG : Le gaz toxique, les barbelés et les bombardements n’ont-ils pas signé une nouvelle ère dans la guerre contre le peuple et la production capitaliste de ces outils meurtriers ?
Le passage au capitalisme industriel constitue un tournant majeur en développant à grande vitesse et grande échelle de nouvelles armes et technologies et s’en engageant dans une nouvelle séquence de colonisations. Le barbelé est d’abord utilisé dans la conquête de l’Amérique du Nord, pour imposer la propriété privée à travers la spoliation des terres des peuples premiers. Très rapidement, il se retrouve à entourer les premiers camps de concentration, par exemple à Cuba. On le retrouve ensuite dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, puis dans les camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale. Le premier bombardement aérien a lieu en 1911 : un pilote italien, dans le cadre de la guerre contre l’Empire ottoman, largue d’abord une grenade, puis une bombe, en Libye. Ce sont donc des civils, en situation coloniale, qui sont les premières cibles de cette nouvelle technologie militaire. Deux ans plus tard, des industriels britanniques et français présentent des bombes lourdes et des avions capables de les transporter au Salon de l’aéronautique — l’ancêtre du Salon du Bourget. Ces armes deviennent immédiatement des marchandises et le marché de la guerre s’articule avec celui de la surveillance, de la répression, de l’enfermement et des frontières.
QG : Pourquoi des figures responsables de massacres dans les colonies – telles que Winston Churchill ou Pierre Messmer – ont-elles pu être promues dans les hautes sphères politiques et administratives des puissances occidentales ?
Si cela paraît hallucinant, c’est parce que nous avons été biberonnés au mythe républicain. Toute la légitimation de la modernité capitaliste repose sur une inversion totale de la réalité : on a prétendu faire régner la raison, les droits humains, l’égalité dans le monde entier, alors que c’est exactement l’inverse qui a été produit. L’accès aux droits, à la liberté et à la dignité a été réservée à une petite minorité, aux populations les plus favorisées, en Occident. Et dans le même temps, ceux qui maîtrisent les techniques d’écrasement de toute forme de révolte — les militaires et les policiers — sont récompensés pour leur savoir-faire brutal, leur opportunisme et leur capacité à maintenir l’ordre par la force. On les protège et ils montent en grade et acquièrent de plus en plus de pouvoir à mesure qu’ils se montrent capables de maintenir l’ordre par la violence. Ils commencent tous leur carrière dans les périphéries : pour les policiers, ce sont les quartiers populaires ; pour les militaires, ce sont les colonies. Ils démontrent leur capacité à réprimer, à maltraiter, à manipuler par la propagande, à maintenir l’impunité pour toutes les formes de brutalisations. Et c’est justement cette solidité face à la brutalité, cette capacité à incarner la violence de l’ordre, qui détermine leur promotion. Ce n’est pas une dérive, une bavure, un accident de l’histoire. C’est le cœur même du fonctionnement de ces institutions. Leur rôle est de maintenir l’ordre social par la violence — et ceux qui savent le faire, et qui acceptent de le faire, sont récompensés.
QG : “L’anti-bolchevisme fonde l’unité du fascisme”. Comment la “menace communiste” a-t-elle été mobilisée par l’idéologie occidentale au XXe siècle ?
Il faut penser cela à deux niveaux. Il y a d’abord un anticommunisme structuré autour d’un imaginaire anti-bolchevique, une représentation de l’URSS comme une menace absolue, sur le point d’envahir l’Europe et l’Occident pour faire tomber la « civilisation occidentale ». C’est à la fois une stratégie idéologique, économique et politique, portée par l’internationale fasciste et l’impérialisme occidental. Mais il est clair que l’URSS n’était pas une puissance communiste au sens réel du terme — c’était un impérialisme rival. Ce qui fait réellement peur, c’est le communisme dans son sens profond : la mise en commun des moyens de production, la socialisation des richesses, le partage des terres, la révolution sociale. Ce sont ces principes-là que les classes dominantes, les impérialistes occidentaux, redoutent profondément. Ce qu’ils craignent, ce n’est pas l’URSS en tant qu’État, mais l’idée même d’un renversement en faveur d’une société égalitaire. Et cette peur ne commence pas avec la guerre froide : elle traverse toute l’histoire de la modernité capitaliste. On la voit déjà dans la haine de la Commune, dans la répression de la Révolution française, dans la violence face à la Révolution haïtienne. C’est une haine de classe, une haine de la libération des opprimés — avec pour objectif de rendre impossible toute formation d’une société égalitaire et juste.
QG : « L’État carcéral », dites-vous, est apparu dans les grandes puissances occidentales après avoir été systémique dans les pays colonisés. Pourquoi un continuum de la violence carcérale s’est-il installé?
L’État carcéral est un concept formé aux États-Unis au sein des luttes radicales, en particulier anticarcérales et afroféministes. Il s’est nourri des travaux d’Angela Davis, et a été développé par des autrices comme Jackie Wang ou Ruth Wilson Gilmore. L’idée centrale est que l’État contemporain se concentre sur des dynamiques d’incarcérations de masse appuyées sur des intérêts privés à travers un véritable marché de l’incarcération, et que ces dynamiques sont fondamentalement raciales. On assiste en fait à un retour du boomerang impérial : les logiques d’incarcération raciale de masse, qui étaient la norme dans les contextes coloniaux, se répercutent désormais dans les centres impérialistes. Ce phénomène s’accélère depuis la restructuration néolibérale amorcée après 1968, et plus encore depuis les années 2000. Michel Foucault, en son temps, avait mis en lumière la prison comme dispositif panoptique, outil de biopolitique, de surveillance et de contrôle social diffus. Mais cette vision ne montre que le sommet de l’iceberg. Le dessous, c’est la prison coloniale : l’incarcération raciale de masse, la punition collective, la destruction des corps à une échelle industrielle, presque automatique. Cette normalité de la prison coloniale s’étend désormais dans les métropoles impérialistes, à travers la sécurisation néolibérale, en commençant par les quartiers populaires, et en se prolongeant dans l’ensemble du régime carcéral et des dispositifs frontaliers fondés sur des logiques raciales.
QG : Depuis quand et en quoi Israël est-il devenu un modèle pour l’Occident et un exportateur mondial de technologies et de savoir-faire sécuritaires ?
Il l’a toujours été. Ce processus commence même avant la fondation officielle d’Israël. Les milices sionistes, qui formèrent plus tard la colonne vertébrale de Tsahal (l’armée israélienne, NDLR), sont dès l’origine formées en articulant des savoir-faire, des réseaux humains et des technologies issus des colonisations occidentales. Sous le mandat britannique en Palestine occupée, on voit déjà se mettre en place une logique d’occupation, qui fait de la Palestine un véritable laboratoire — une vitrine aussi — des techniques de contre-insurrection. Israël devient alors l’un des modèles exemplaires de l’impérialisme occidental, un concentré de savoir-faire sécuritaire qui sera, en retour, exporté à l’échelle mondiale. Cela produit un État contre-insurrectionnel dont les cadres viennent principalement de l’armée, où la population collabore à la guerre coloniale à travers un service militaire obligatoire de trois ans. Israël est un État en guerre permanente contre le peuple palestinien. Entre 1947-1948 et 1967, c’est notamment la France qui arme Israël, lui fournit l’arme nucléaire. Mais dans cette exportation d’armes, il y a aussi un transfert de compétences industrielles, de technologies militaires. Le capitalisme israélien, dès sa naissance, repose en grande partie sur un complexe militaro-industriel cherchant à exporter massivement ses marchandises. Ce qu’Israël teste et développe contre les Palestiniens — outils de surveillance, bulldozers pour raser des villes, dispositifs d’intelligence artificielle utilisés aujourd’hui pour automatiser les massacres de civils —, il le vend ensuite dans le reste du monde. Cette logique de laboratoire, de vitrine technologique et de rouage central dans l’architecture sécuritaire est au cœur même de l’histoire d’Israël, pensé comme un poste avancé de l’impérialisme occidental dans la région.
QG : Vous montrez que la guerre n’est plus uniquement le fait des États. Comment expliquez-vous la montée en puissance des sociétés militaires privées comme Blackwater ?
Le mercenariat privé n’est pas une nouveauté, il accompagne en réalité toute l’histoire de la modernité capitaliste. Les conquêtes coloniales occidentales en Amérique ou en Afrique se sont souvent appuyées sur des troupes mercenaires. Mais cette dynamique prend effectivement une dimension encore plus industrielle et massive avec les guerres d’Irak et d’Afghanistan au début du XXIe siècle. Ces sociétés privées acquièrent désormais assez de puissance économique et militaire pour remplacer des armées étatiques et menacer de renverser des États. La collaboration de l’État et du capital constitue en fait la norme dans le domaine militaro-sécuritaire depuis toujours mais il y a une rupture d’échelle évidente avec des acteurs comme Blackwater. En général, ces entreprises sont dirigées par d’anciens militaires, souvent issus des armées régulières, et travaillent toujours en lien étroit avec les services de renseignement et les forces spéciales. Par exemple, la CIA a toujours joué un rôle de pilotage dans des structures comme Blackwater. Plus l’usage de la contre-insurrection et la militarisation se développent, plus ces armées privées gagnent en pouvoir, ce qui pousse les États à créer des structures et des mécanismes pour tenter de contrôler ces forces de plus en plus autonomes et puissantes. C’est aussi là que s’inscrit un processus de fascisation: en ouvrant cette porte, l’État risque de laisser émerger des dynamiques qui peuvent finalement le renverser lui-même. On l’a vu récemment avec Wagner et Poutine.
QG : Ces milices privées sont-elles soumises au droit international?
Pour exister et fonctionner, les firmes privées s’appuient sur des collaborations étroites avec des cabinets juridiques et des États afin de faire évoluer le droit international à leur avantage. Il évolue en fonction des intérêts, des enjeux et des rapports de force entre puissances impérialistes, toujours dans le but de garantir leur impunité et de leur permettre d’opérer librement et de leur assurer une immunité de fait. Le droit international est fondamentalement un droit bourgeois, au service des puissances dominantes. On le voit bien aujourd’hui : même lorsqu’il est capable de qualifier de génocidaire la guerre en Palestine, il est incapable de l’empêcher, car il est sous le contrôle des mêmes puissances qui alimentent ce conflit. Le droit international est un véritable champ de bataille, lui-même organisé par et pour les classes dominantes où nos résistances doivent réussir à se défendre.
QG : Comment l’extrême droite se nourrit-elle de ces politiques militaro-industrielles et de ces dominations post-coloniales de l’Occident?
L’extrême droite constitue un répertoire d’idées, de pratiques et de réseaux humains à la disposition des classes dominantes. Elle dispose d’une autonomie relative et de ses stratégies propres, tout en collaborant constamment avec l’État et le capital. La bourgeoisie lui permet d’exister et de produire des idées, des pratiques et des réseaux humains qu’elle récupère régulièrement pour se régénérer. La plupart des lois racistes et sécuritaires adoptées au cours des trente dernières années ont été impulsées par des propositions issues de l’extrême droite, mises en œuvre tour à tour par la droite et la gauche. Parfois, en période de crise majeure, les classes dominantes font le choix de donner directement le pouvoir à l’extrêmedroite, comme dans les années 1930, préférant le fascisme au Front Populaire. L’extrême droite se positionne dans l’histoire en mettant son opportunisme au service de la bourgeoisie. Beaucoup de ministres des quinze dernières années, issus de la Nouvelle Droite des années 70, notamment d’Occident ou d’Ordre Nouveau, incarnent cette trajectoire. Les ministères de l’Intérieur et de la Défense servent régulièrement de tremplin à cette normalisation politique de l’extrême droite.
QG : Comment expliquer que la logique contre-insurrectionnelle se soit progressivement imposée comme un mode global de gouvernement, y compris dans la gestion de la crise sanitaire de 2020 ?
Il est difficile de saisir pleinement ce qui s’est passé durant la crise sanitaire, car d’une part, il y a eu une grande diversité de modes de gestion à travers le monde. Mais des mécanismes se sont largement répétés. On peut notamment remarquer l’utilisation de la contre-insurrection. Depuis 1968, le « logiciel » contre-insurrectionnel a été étendu depuis les domaines militaires et policiers jusque dans les institutions des États contemporains et notamment dans le domaine sanitaire. Les grandes entreprises s’en sont aussi emparées pour fonder les doctrines de « guerre économique ». Lorsque surgit une crise sanitaire mondiale comme celle du Covid-19, les institutions sanitaires mondiales, à l’instar de l’OMS, ainsi que les États, ont puisé automatiquement dans ces mêmes répertoires : fichage massif, arrestations, couvre-feux, états d’urgence, militarisation des territoires, chaînes punitives. Chaque situation et chaque État ont néanmoins adapté cette grille de lecture à leur propre expérience. Sur cette base, je propose de comprendre ce qui s’est passé en analysant la transformation de la contre-insurrection en un véritable logiciel global de gouvernement.
QG : Quel regard portez-vous sur un système mondial qui semble à bout de souffle ?
On est pris dans une course effrénée au profit et à la domination dans laquelle le système capitaliste est en train d’épuiser toutes les ressources de la planète mais aussi la capacité à y vivre. Alors bien sûr, il invente des choses pour permettre aux classes dominantes de survivre et des dynamiques dans lesquelles ce sont les classes populaires du monde qui vont mourir en premier. Mais on est aussi dans une crise existentielle de ce capitalisme globalisé : il n’a jamais été aussi engagé dans une dynamique de guerre contre les peuples qui lui donne une certaine puissance et en même temps n’a jamais été aussi fragile parce que les peuples du monde sont confrontés à une nécessité absolue de s’organiser, de résister, de contre-attaquer, non plus seulement pour se libérer mais même pour survivre. La Palestine fait face à l’un des États les plus militarisés, les plus financés, les mieux armés au monde et le peuple palestinien réussi quand même à tenir, à résister. Même dans un contexte de guerre génocidaire, où il est soumis à un carnage absolu, la résistance tient malgré tout en s’appuyant sur un tissu de solidarités mondiales plus dense que jamais. La Palestine est devenue le nom d’une détermination des opprimés à lutter pour exister. Dans cette catastrophe globale, une conscience planétaire se tisse et devient plus vive que jamais à l’heure où toute libération collective est devenue indissociable des luttes pour la survie. Ce n’est pas quelque chose qui va arriver, on est en plein dedans. Il n’y a plus d’alternative entre un processus révolutionnaire mondial ou la catastrophe généralisée.
Interview par Thibaut Combe
Mathieu Rigouste, docteur en sciences sociales, est un auteur reconnu pour ses travaux sur les violences policières, le racisme d’État, la contre-insurrection. Il a notamment publié L’ennemi intérieur (La Découverte, 2009) ou La domination policière (La Fabrique 2012). Également réalisateur de Nous sommes des champs de bataille (2023) et Un seul héros, le peuple (2025), film sur la résistance algérienne de 1960
12.08.2025 à 19:44
L’assassinat du staff des journalistes d’Al Jazeera en poste à Gaza, ce dimanche 10 août 2025, marque une nouvelle étape dans la disparition programmée d’un peuple en cours, encouragée par la veulerie des médias, notamment français, qui pour la plupart se sont bornés à « adapter » les éléments de langage fournis dans la nuit par l’armée israélienne, ainsi que nos confrères d’Orient XXI l’ont notamment documenté.
Dans l’intention évidente de semer le doute au sein d’un public déjà égaré de longue date par leurs soins sur la question, ils ont ainsi sali la mémoire des cinq hommes, dont la bravoure était pourtant peu discutable : ainsi ces reporters auraient été des adeptes du Hamas, voire des « terroristes » actifs à leurs heures perdues. Le plus célèbre d’entre eux a même été explicitement présenté comme le chef d’une cellule du Hamas par la chaîne d’information en continu I-24 news, lancée par Patrick Drahi, reprenant mot pour mot le communiqué militaire. Cette dernière s’est en effet surpassée dans l’immonde en titrant le lendemain de ces meurtres délibérés : « Tsahal élimine un cadre du Hamas opérant sous couverture de journaliste Al-Jazeera à Gaza » (sic).
Peu avant minuit ce dimanche, Anas al-Sharif (ici en photo d’ouverture à gauche), star bien connue et bien-aimée de la chaîne, et ses collègues Mohammed Qreiqeh (en photo à sa droite), Ibrahim Zaher, Mohammed Noufal et Moamen Aliwa, ont été délibérément ciblés par un tir de l’armée israélienne, alors qu’ils se situaient dans une tente devant l’hôpital Al-Chifa de Gaza-ville.
Après plus de 180 journalistes « reconnus » par la profession (chiffre donné par le « Syndicat National des Journalistes » français), et des dizaines d’autres filmant sur le terrain, soit 242 reporters décédés à ce jour selon Amnesty International (270 selon d’autres estimations), ces cinq hommes ont payé hier soir de leur vie la fuite en avant abominable de Benjamin Netanyahou et les siens, en train de détruire tout avenir possible pour Israël, conformément aux prédictions faites, entre autres, par Einstein et Arendt qui, dès 1948, affirmaient que le pays succomberait sous le poids des crimes de ses propres extrémistes.
Chose totalement nouvelle, l’armée israélienne a « revendiqué » (sic) cette action criminelle. Là est le point inédit, après tant de civils, femmes, enfants (plus de 18.500 moins de mineurs d’après le Washington Post du 30 juillet 2025) et d’humanitaires innocents massacrés, eux aussi, aux yeux du monde.
Qui, hormis une organisation terroriste, s’est déjà par le passé prévalu, face caméra, de la liquidation de journalistes de terrain comme d’une saine et opportune action militaire?
Le nombre de journalistes tués par Israël à Gaza dépasse désormais celui des journalistes morts pendant la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée, la guerre du Vietnam, la guerre d’Irak, la guerre d’Afghanistan, et la guerre en Ukraine CUMULÉES (la source est ici plus bas, merci à Karim Emil Bitar pour sa diffusion).
Sachant, au demeurant, que les journalistes étrangers sont interdits d’entrée dans la bande de Gaza, et que l’armée israélienne a déjà ciblé notoirement, des reporters renommés, même des citoyens américains (Shireen Abu Akleh en 2022 à Jénine, avant le 7 octobre), à combien pourrait monter ce nombre aujourd’hui si la zone n’était pas délibérément soustraite au regard de la presse internationale en raison de la gravité des crimes qui y sont chaque jour commis?
On attend la réponse à cette interrogation, et surtout la réaction face à un tel suicide moral.
Aude Lancelin
Photo d’ouverture: Anas al-Sharif d’Al Jazeera, à gauche, et Mohammed Qreiqeh
18.07.2025 à 10:41
En ce mercredi de juin, le soleil est brûlant, l’air est étouffant et les rues de Paris ne sont remplies que de courageux, luisants d’une chaleur anormale pour la saison. Oussama (1) finit sa tournée de livraison de repas pour Uber Eats. Il vient se réfugier au sein de la climatisation de la Maison des Livreurs en plein centre du deuxième arrondissement, Rue Saint-Denis.
Autour de lui, une dizaine de personnes grouille et fait les cent pas dans ce lieu unique à Paris, avec son grand salon accueillant où se mêlent canapés, tables, cafetières, et prises précieuses pour recharger les batteries de vélos et de téléphones. Au fond, derrière deux poteaux symboliques de séparation, une permanence est tenue par Circé Lienart, la coordinatrice du lieu et membre de Coopcyle, association à l’initiative du projet.
Circé est débordée, demandée aux quatre coins de la pièce et les livreurs lui amènent leurs épais dossiers administratifs. Derrière ses lunettes, un regard attentif et bienveillant est posé sur les jeunes hommes qui défilent à son bureau. “On règle plus de 20 dossiers par jour. Depuis qu’on a ouvert le lieu à Paris, 1.300 livreurs ont pu être accompagnés”.
Ouverte en 2021, Boulevard Barbès, la Maison est une initiative de Barbara Gomes. L’élue de la Mairie du 18ème avait tout de suite deviné que “l’uberisation des livreurs à vélo allait être une catastrophe. Mais personne n’écoutait, le lobby des plateformes était trop efficace”. En lien avec l’association Coopcyle, quelques élus locaux vont pousser la Ville de Paris à se saisir de la question des livreurs et de leurs “conditions de travail abominables”.
Une fois installée, l’objectif est que “les livreurs aient un coin de repos, de solidarité et des permanences pour qu’ils aient accès à leurs droits en étant aidés”, nous confie Barbara Gomes. Et que les livreurs se saisissent de ce lieu comme d’un endroit bienveillant et à leur disposition.
Livreurs sans droits, travail sans lois
Parmi eux, Oussama, le jeune tunisien de 26 ans arrivé à Paris de son pays natal, avec des espoirs aussi lumineux que le phare de la Dame de Fer, qu’il voit tous les jours sur la selle de son vélo électrique. Il avait un visa pour venir en France, mais voilà 4 ans qu’il foule les pavés parisiens et ses papiers sont expirés. « J’ai demandé un titre de séjour en mai 2022, je n’ai aucune réponse alors même que deux avocats m’accompagnent dans mes démarches. » Il est devenu livreur à vélo pour rester sur place et ne veut pas retourner en Tunisie.
Aujourd’hui, il est venu partager une discussion avec ses pairs, retrouver d’autres livreurs qu’il croise tous les jours sur les centaines de kilomètres de pistes cyclables parisiennes.
Oussama, Ali ou Kacem ne sont pas autorisés à être sur le territoire. Ali est le plus âgé et le plus ancien parisien des quatre. 35 ans dont 10 passés en France, mais une vie rythmée par un « double emploi ». « Je suis livreur mais je travaille aussi sur le chantier quand des patrons en ont besoin. Je suis obligé, j’ai une femme et un enfant« .
Interdit de travail légal, il est obligé de passer par une recherche de postes peu conventionnelle : “On loue des comptes Uber, qu’on trouve sur des groupes Facebook ou WhatsApp, à 150-200 euros la semaine. Si on gagne 1200 euros par mois, la moitié part dans la location de ce compte. C’est terrible.”. Sans oublier que l’argent gagné revient directement au propriétaire et que les sous-loueurs doivent donc aller le récupérer chaque semaine. Une situation de dépendance qui les oblige souvent à courir après leur salaire: “Tous les livreurs ont déjà eu un souci avec le propriétaire. Il disparaît, il ne donne pas tout” lance Kacem, le regard triste.
Il est important de savoir que les livreurs dépensent aussi près de 1 500 euros par an en équipement. Ali, qui nous montre son téléphone cassé, le confirme : « Tu dois changer tous les mois ton écran de téléphone, louer un vélo ou en acheter un nouveau, puisque les vols sont très fréquents. Tout ce qu’on gagne passe dans nos outils de travail, le loyer, la nourriture, et rien d’autre« .
Tout est hostile pour les livreurs, la ville est piégée d’embûches. “Pas un jour ne passe sans que tu aies un problème avec la police parce que tu grilles un feu rouge, sans qu’un client te parle mal, ne descende pas alors qu’il est au 6° étage sans ascenseur, qu’il se plaigne d’une erreur de commande venant du restaurant. On nous parle comme à des chiens en fait”.
Les livreurs sont les tampons entre les restaurateurs et leurs clients virtuels. Les premiers les regardent à peine, les empêchent d’entrer dans leur salle et leur font perdre de précieuses minutes. Les seconds manifestent rarement de l’empathie: pas de geste amical, ni de pourboire. Ils les considèrent à peine comme des travailleurs normaux ou de simples êtres humains. “Nous, on ne fait plus de fast-food : les boissons tombent, les commandes sont incomplètes, on se fait toujours avoir. On n’a pas le droit à l’erreur puisque le compte n’est pas à nous, et si on est déconnecté par Uber, on est foutu”, avoue Ali.
Alors qu’ils font entre 15 et 50 livraisons par jour, toute la semaine, les livreurs savent qu’ils sont aussi piégés dans ce système. Ali qui travaille sur des chantiers le dit : “On est bien mieux sur nos vélos, sans patron, avec des horaires qu’on choisit. Dans le bâtiment, on est forcément soumis à plus de contraintes”.
Médecine, écoute et prévention
Naïm gare lui aussi son vélo au milieu de la dizaine d’autres. Le parking de la « Maison des Livreurs » est plein à craquer, on le remarque autant que la porte Saint-Denis qui surplombe le quartier. “Personne ne commande avec cette chaleur, les gens préfèrent sortir acheter à manger ou attendre le soir”. Il retrouve alors quelques autres livreurs, tous tunisiens, assis sur un canapé, un œil rivé sur leur téléphone, l’autre sur leur vélo devant la Maison. Le regard timide et noyé dans son café, c’est la première fois que Naïm vient à la « Maison des Livreurs ». Il est accueilli par Céline, l’infirmière du lieu : « on peut aller discuter tranquillement si tu as des besoins, des questions, des pépins physiques » le rassure-t-elle.
Au cœur de l’initiative et du projet aujourd’hui: l’accompagnement des livreurs sans-papiers en leur faisant valoir leurs droits, notamment l’Aide Médicale d’Urgence. Et si bon nombre d’entre eux ne peuvent en bénéficier, en raison de revenus trop élevés (l’aide étant plafonnée aux revenus inférieurs à 862 euros par mois), Céline est là pour les recevoir et les emmener à l’étage. En haut, une grande salle avec une table d’auscultation, un bureau et du matériel de médecine.
“La plupart ont des problèmes de santé physique, d’articulation. 12 heures sur une selle créent des problèmes aux parties intimes et les accidents sont fréquents tant ils sont sous pression”. 56% des livreurs ont déjà eu un accident de la route.
Céline leur prodigue les premiers soins : un pansement, un bandage, des dépistages de maladies… mais elle ne peut “même pas leur prescrire un Doliprane ou un anti-douleur. L’idée est de les orienter vers des professionnels et de voir si rien n’est urgent”. Pour Kacem, un grand gaillard qui découvre aussi le lieu, deux accidents de vélos ont déjà eu lieu. Il a demandé l’AME depuis 3 mois, mais n’a reçu aucune réponse. “On est déjà content de pouvoir voir un soignant ici, c’est rassurant”, nous glisse-t-il.
Faute de moyens, la Maison ne peut encore faire de suivi psychologique alors que, selon Céline, “au moins 40% des livreurs souffrent de troubles psychologiques tels que de l’anxiété, des troubles du sommeil, du stress quotidien. Notre prochain objectif est d’assurer cette cellule psychologique”.
Un des objectifs de la « Maison des Livreurs » est également l’accompagnement dans leur vie quotidienne. Entre deux rendez-vous, Circé nous montre les affiches et différents espaces mis à disposition des livreurs. “On organise des cours de français, de la prévention routière, des cours d’informatique et on les met en lien avec Emmaüs Connect pour des ordinateurs à prix réduits”.
Évidemment, la sortie du parcours de livraison et la recherche d’un emploi garantissant le droit du travail sont essentielles et les membres de Coopcycle les “aident à faire des CV, lettres de motivation, à trouver un travail et les accompagnent en fonction de leurs envie dans des métiers qui offrent une stabilité des revenus. » Depuis 2021, près de 50 livreurs ont pu trouver un emploi salarié, la moitié en CDI. Mais les moyens de la Maison sont trop faibles pour assurer des permanences qui accompagneraient avec soin tous les livreurs dans le besoin.
Statuts, papiers, protection sociale : reconstruire les droits
Les moyens financiers ne dépendent que de la Mairie de Paris, municipalité socialiste. Florentin Letissier, adjoint Écologiste de la maire, y est en charge de l’Economie Sociale et Solidaire. Il est la main qui signe la subvention annuelle, votée au Conseil de Paris, tous les ans. “En 2024, on a débloqué 65.000 euros pour la Maison des Livreurs. On les a accompagnés dans le changement de lieu. C’est essentiel que ces livreurs aient un minimum de suivi”. Mais pour l’élu du 14e arrondissement, le lieu est une solution temporaire. “À terme, il faut que tous ces livreurs puissent avoir un statut officiel, une reconnaissance entière et juridique avec des droits, tout en contraignant les plateformes à respecter les normes du salariat”.
Pour l’ensemble du corps politique et associatif qui s’est penché sur la question de ce salariat déguisé, tenu à bout de bras par des personnes sans-papiers, “il faut sortir de l’hypocrisie et de cette stigmatisation de gens qui font partie intégrante de notre économie”. Barbara Gomes aussi est engagée pour une reconnaissance des droits pour les livreurs : « Les plateformes fonctionnent selon un contournement du code du travail. Si les livreurs ont des papiers, aucune surexploitation ne sera possible donc c’est une urgence ».
Quelques personnalités politiques se sont rendues à la « Maison des Livreurs » notamment Danielle Simmonet (députée ex-LFI), Fabien Gay (sénateur PCF), Maud Gatel (ancienne députée Modem) ou Leïla Chaïbi (euro-députée insoumise). Le cœur du sujet, somme toute, c’est bien la question de la reconnaissance des droits du travail.
Depuis 2024 et grâce une directive du Conseil de l’Union Européenne, les livreurs à vélos bénéficient d’une présomption légale d’emploi. Une inversion totale de la responsabilité revenant alors aux plateformes de prouver qu’elles n’ont pas de relations de travail avec le livreur. Malheureusement, en France rien n’est respecté et les entreprises et leurs lobbys ont un tel poids dans les négociations que les livreurs sont laissés sur le carreau.
Au niveau national, l’Autorité des Relations sociales des Plateformes d’Emploi (ARPE) met aussi en lien les livreurs et les grandes plateformes telles que Uber Eats, Deliveroo. Thomas Aonzo est Président de l’association Union-Indépendants qui représente à 47% les livreurs indépendants au sein de l’ARPE et qui discute en direct avec l’Association des Plateformes d’Indépendants (API).
Pour lui, le problème majeur est la déconnexion de compte. De manière arbitraire, les plateformes déconnectent des comptes de livreurs pour vérifier leur identité. Par exemple, il y a quelques années, Uber a bloqué pour des affaires de papiers d’identité plus de 2 500 comptes de livreurs “identifiés comme frauduleux”. Or sans ce compte, les personnes sans-papiers n’ont pas la possibilité de travailler. « On organise des permanences bimensuelles à la Maison des Livreurs. On peut gérer des dizaines de compte à la journée tant le problème est systémique« , explique Thomas Aonzo.
Second problème, “il faut sanctuariser les courses, avec un tarif minimum de livraison, du kilomètre et de la remise au client. Il faut trouver un modèle de rémunération sectorielle pour permettre aux indépendants de couvrir tous leurs besoins”. Aujourd’hui, les rémunérations sont en baisse permanente puisqu’entre les mains des plateformes selon Union-Indépendants. “Elles discutent pour les questions de discriminations, de déconnexion, parce que ça ne leur coûte rien. Sur les rémunérations, elles ne veulent presque rien entendre même si Uber essaie de faire un geste.” déplore Thomas Aonzo. La Maison des Livreurs aussi porte le combat de la rémunération et des conditions de travail. « Les temps de pause doivent être respectées, des équipements doivent être fournis et une médecine du travail doit être accessible » plaide Circé.
Jusqu’ici, la Maison des Livreurs est assez sereine sur son financement pérenne. Mais si l’année prochaine la subvention est assurée par la municipalité socialiste, les élections du nouveau Maire de Paris en 2026 inquiètent tout le monde. Florentin Letissier assure « qu’une municipalité qui bascule à droite peut impacter les politiques publiques. Rien n’est moins sûr concernant le maintien de la Maison des Livreurs si Rachida Dati est élue par exemple« .
Même son de cloche à la Mairie du 18e arrondissement. Barbara Gomes maintient “que si la gauche est reconduite, la Maison de Livreurs le sera aussi. Si la droite gagne, les politiques progressistes et en faveur des travailleurs précaires seront impactées. » Pire, l’élue du nord parisien affirme qu’elle ne voit pas comment la Maison « pourrait continuer à vivre en totale indépendance vis à vis des plateformes, en dépit des discours de Madame Dati ».
La Maison répond à une urgence invisibilisée. Les livreurs le disent tous: « On travaille en attendant de trouver mieux. » Leurs conditions de vie demeurent très difficiles, ancrées dans une précarité tragique. Mais la France ferme les yeux sur ses travailleurs de l’ombre, rouages essentiels de notre société.
Thibaut Combe
Photos Thibaut Combe
(1) Tous les prénoms des livreurs ont été modifiés
11.07.2025 à 15:40
Une drôle de cohabitation se prolonge du côté de Varsovie. C’est ce qui vient à l’esprit avec la victoire, à l’arrachée, de Karol Nawrocki (50,89%) face à Rafal Trzaskowki (49,11%) au second tour de l’élection présidentielle polonaise, marquée par une participation record (71,63%). Signe d’un intérêt massif de la part des électeurs polonais, mais aussi d’une polarisation du pays entre la Pologne des campagnes, qui a porté au pouvoir le candidat du parti conservateur « Droit et justice », et la Pologne des villes qui a davantage voté pour le candidat de la coalition gouvernementale du Premier ministre Donald Tusk.
Pour nombre d’observateurs, cette élection de Nawrocki est une surprise, moins de deux ans après les élections législatives qui ont vu la victoire de la Coalition civique menée par Donald Tusk, avec une ligne pro-européenne et un programme intérieur se voulant restaurateur de l’État de droit en Pologne. « Donald Tusk est arrivé avec un programme très dense, beaucoup de promesses, dont pas moins que la reconstruction d’un État de droit en Pologne. Son bilan, en matière de politique intérieure, est assez nuancé, voire décevant, pour les personnes qui l’ont élu en 2023 » souligne un expert en affaires européennes. « Le programme de Nawrocki parle à beaucoup de Polonais, surtout à l’électorat conservateur, celui qui se mobilise le plus. Les étudiants peuvent manifester contre l’interdiction de l’avortement mais peuvent ne pas aller voter. Tandis qu’un brave paysan, après être allé à l’Église le dimanche, il ira voter. Cet électorat-là est extrêmement discipliné, extrêmement engagé, extrêmement convaincu des valeurs qu’il veut défendre » enchérit, pour sa part, André Filler, professeur des universités à Paris 8, ajoutant le rôle décisif du candidat d’extrême droite Slawomir Mentzen, arrivé en troisième position au premier tour de l’élection présidentielle (14,81% des voix), mais aussi le poids historique du PiS, fondé par les frères Kaczyński, au pouvoir depuis plusieurs années en Pologne, avec l’actuel président Andrzej Duda, qui peut utiliser son veto aux projets de loi du gouvernement si ceux-ci n’obtiennent pas une majorité des trois cinquièmes à la Diète.
Présenté comme eurosceptique, proche de la Présidente du conseil italien Giorgia Meloni, Nawrocki va-t-il toutefois engager une rupture avec la politique du gouvernement Tusk? Cette question se pose car si le président a un rôle de représentation à l’international, les affaires européennes relèvent du gouvernement. Ce qu’illustre la cohabitation entre Duda et Tusk, ce dernier ayant récemment opéré un rapprochement avec la France et l’Allemagne, constituant un axe Paris-Berlin-Varsovie, sur fond de méfiance à l’égard de la Russie. « La Pologne continuera à servir de hub pour un transfert des armements européens, français notamment. Peut-être qu’elle continuera à verser ses propres armements, comme dans l’aviation, aux Ukrainiens. De ce point de vue-là, il me semble que rien ne permet de dire qu’il y aurait un virage pro-russe. D’ailleurs, cela n’a jamais été la ligne du PiS » précise André Filler.
Toutefois, le président élu compte se démarquer de son prédécesseur, pourtant issu du même parti, sur la question de l’accueil à réserver aux réfugiés ukrainiens, qui seraient entre 1 et 5 millions depuis le début de la guerre russo-ukrainienne. Nawrocki s’oppose à l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN et envisage une suppression des aides sociales aux Ukrainiens dans son programme électoral. « Ça parle à l’électeur. Surtout celui qui pense ne pas obtenir ou perdre son emploi, à cause de ces réfugiés, dont pas mal d’entre eux sont qualifiés » fait remarquer l’universitaire de Paris 8.
Ce qui donne à penser que le positionnement anti-ukrainien du président élu n’ira nullement de pair avec un revirement pro-russe et qu’il s’agit d’une simple illustration du slogan de campagne de Nawrocki: « la Pologne d’abord, les Polonais d’abord ».
Jonathan Baudoin
10.07.2025 à 21:00
Le gouvernement Bayrou prétend que la France dépense trop. Mais la réalité est toute autre : le creusement du déficit depuis 2017 et l’arrivée de Macron au pouvoir vient avant tout des baisses massives d’impôts sur le capital et les entreprises — près de 60 milliards d’euros par an.
Alors que les plus riches bénéficient d’un système fiscal taillé sur mesure, on exige 40 milliards d’économies qui frapperont l’éducation, la santé, l’investissement public et une fois de plus, des millions de ménages français modestes.
Cette politique récessive n’est pas une nécessité économique, c’est un choix idéologique. Pendant ce temps, les ultra-riches et héritiers défendent bec et ongles leurs privilèges tout en faisant un lobbying acharné auprès d’un pouvoir largement acquis à leur cause. Il est désormais temps de remettre la réforme fiscale au cœur du débat pour ne pas tomber dans un chaos politique et social. Sans justice fiscale, pas de transition, pas de redistribution, pas d’avenir.
Pour en discuter, Haussman Vwanderday a reçu le mardi 8 juillet deux économistes de renom : Christophe Ramaux, chercheur au Centre d’économie de la Sorbonne, membre des Economistes atterrés et Liêm Hoang-Ngoc, économiste et ancien député européen