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QG – Le média libre
 
Directrice de publication : Aude Lancelin

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08.09.2026 à 09:33

Johann Soufi : « Le traitement médiatique des crimes commis à Gaza restera comme une tache sur notre histoire »

La Palestine continue d’être dépecée par le pouvoir d’extrême droite israélien, qui poursuit sa politique de colonisation en Cisjordanie et de bombardements dans la bande de Gaza, alors que des élections législatives sous haute tension sont annoncées pour le 27 octobre. Pour QG, l’avocat Johann Soufi, ancien chef du Bureau des affaires juridiques de l’UNRWA … Continued
Texte intégral (2850 mots)

La Palestine continue d’être dépecée par le pouvoir d’extrême droite israélien, qui poursuit sa politique de colonisation en Cisjordanie et de bombardements dans la bande de Gaza, alors que des élections législatives sous haute tension sont annoncées pour le 27 octobre. Pour QG, l’avocat Johann Soufi, ancien chef du Bureau des affaires juridiques de l’UNRWA à Gaza, estime qu’il y a une continuité dans la politique israélienne, avec une moindre intensité que fin 2023. Le tout avec certains vrais relais médiatiques en Occident, notamment en France, qui jouent un rôle de « caisse de résonance » des discours pro-israéliens, quitte à déshumaniser les Palestiniens. Interview exclusive par Jonathan Baudoin

Johann Soufi est avocat spécialisé dans le droit international. Il a été chef du Bureau des affaires juridiques de l’UNRWA à Gaza, conseiller juridique pour l’ONU au Mali, en Côte d’Ivoire, et conseiller juridique associé pour l’ONU dans le Tribunal pénal international pour le Rwanda

Quel regard portez-vous sur la situation à Gaza et en Cisjordanie ces derniers mois ?

Il y a malheureusement une forme de continuité avec ce qui se passe depuis près de trois ans et même, en réalité, depuis bien plus longtemps. On assiste à la progression d’un projet destructeur, qui passe notamment par la colonisation, l’annexion de fait et la fragmentation du territoire palestinien. La Cour internationale de Justice (CIJ) a rappelé le caractère illicite de cette occupation et des politiques qui la sous-tendent. À Gaza, l’intensité des violences a diminué, mais pas leur nature : le siège, les restrictions à l’aide humanitaire et les frappes se poursuivent. En Cisjordanie, les violations se sont, elles, aggravées. À cela s’ajoute une forme d’accoutumance de la communauté internationale, qui réagit de moins en moins à mesure que ces violations s’installent dans la durée. Aujourd’hui, on a plus de mal à mobiliser qu’il y a quelques mois ou quelques années, au moment le plus intense des crimes commis à Gaza.

Pourriez-vous expliquer en quoi les crimes commis à Gaza, notamment contre les enfants, constituent un « génocide », ainsi que le rapport d’une commission des Nations unies l’affirme ce sujet ?

Cette commission d’enquête internationale a été créée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en 2021, avec pour mandat de documenter, d’enquêter et de qualifier juridiquement les violations et crimes commis dans le territoire palestinien occupé et en Israël. Composée de trois commissaires indépendants, elle a conclu, dans un long rapport publié en septembre 2025, que les autorités et les forces de sécurité israéliennes avaient commis et continuaient de commettre un génocide à Gaza.

Le nouveau rapport dont vous parlez, publié en juin 2026, s’attarde plus particulièrement sur les crimes visant les enfants et sur leurs conséquences. La Commission documente des meurtres visant directement des enfants qui ne représentaient aucune menace. Elle examine également les conditions d’existence imposées à la population, notamment le siège et la destruction du système de santé, ainsi que leurs effets sur les nouveau-nés : une chute de la natalité et une hausse extraordinaire de la mortalité infantile. Ces faits constituent, selon elle, plusieurs des actes matériels caractérisés d’un génocide.

Mais pour qu’il y ait génocide, il faut aussi établir une intention spécifique : celle de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Or, les enfants de Gaza incarnent la continuité biologique et sociale du groupe ; les cibler, c’est donc viser l’existence même de celui-ci. La Commission déduit cette intention du schéma de conduite dans son ensemble : le ciblage des enfants, la poursuite des crimes malgré les avertissements et les ordonnances contraignantes de la Cour internationale de Justice, ainsi que le maintien du siège alors que ses effets sur les enfants étaient documentés et prévisibles. Tous ces éléments permettent à la Commission de confirmer ses conclusions de 2025: ces actes ont été commis avec l’intention de détruire, en tout ou en partie, les Palestiniens de Gaza et constituent donc un génocide.


Des Palestiniens déplacés reçoivent de la nourriture de l’organisation caritative Tekiya pendant le Ramadan à Deir el-Balah, dans la bande de Gaza

Dans quelle mesure les élections législatives israéliennes d’octobre prochain, puis au sein de l’Autorité palestinienne en novembre, pourraient faire évoluer la situation?

Je ne suis pas expert en politique. Mais je constate que les élections sont souvent l’occasion d’une surenchère, qui n’est pas sans conséquence juridique. Les déclarations publiques de responsables officiels peuvent constituer des éléments importants pour établir l’intention criminelle. La CIJ a notamment pris en considération des déclarations de ce type lorsqu’elle a reconnu, dès janvier 2024, le risque plausible de génocide et ordonné des mesures conservatoires. Or, des responsables politiques israéliens continuent de tenir de tels propos, en toute impunité.

Par exemple, Itamar Ben-Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale, a récemment publié plusieurs vidéos sur les réseaux sociaux appelant à accroître la pression sur les Palestiniens. Je pense en particulier à une vidéo générée par IA dans laquelle on le voit appuyer sur un bouton rouge, avant que des prisonniers palestiniens, d’abord présentés comme bien nourris et heureux d’être en prison, n’en ressortent affamés et traumatisés. Ce type de contenu, qui déshumanise les Palestiniens et se félicite de la souffrance qui leur est infligée, est précisément le type d’élément qu’un juge peut prendre en considération pour établir l’intention génocidaire. Et, de ce que je vois du débat, cela s’inscrit dans la continuité que je décrivais : parmi les partis susceptibles de gouverner, il n’y a pas de remise en cause structurelle de la colonisation ni de l’occupation, dont la Cour a pourtant constaté l’illicéité.

Du côté palestinien, on retrouve la division qui préexistait. D’un côté, l’Autorité palestinienne dont la légitimité a été érodée par les accusations de corruption et de complaisance à l’égard de l’occupation. De l’autre, le Hamas, affaibli militairement et discrédité auprès d’une immense partie de la communauté internationale par les crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis le 7 octobre 2023. Entre les deux, la société civile palestinienne, pourtant active, ne parvient pas à faire émerger une troisième voie politique. C’est un vide problématique : pour construire un projet à moyen et long terme, les interlocuteurs les plus pertinents ne semblent pas nécessairement être ceux qui sont aujourd’hui en position de le porter.

Vidéo générée par IA publiée puis supprimée par Itamar Ben-Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale. Source : Mr Propagande.

Comment expliquez-vous le fait que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ait survolé l’espace aérien français à plusieurs reprises alors qu’il pouvait être arraisonné en raison du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre lui depuis fin 2024 et que la France, signataire du statut de Rome, devrait coopérer avec l’instance juridique internationale?

Il y a deux dimensions, juridique et politique. D’un point de vue juridique, tous les États parties au Statut de Rome – dont la France – ont l’obligation de coopérer avec la Cour, notamment pour arrêter les personnes recherchées présentes sur leur territoire. Or, si l’espace aérien relève clairement du territoire de l’État en droit international, le Statut ne dit rien du simple survol et il n’existe aucun précédent dans lequel la Cour aurait sanctionné un État parce qu’un avion transportant une personne recherchée avait traversé son espace aérien.

L’association JURDI dont je fais partie, a publiquement alerté sur cette question et adressé un signalement à la Cour pénale internationale. L’association demande que toute autorisation de survol concernant une personne recherchée soit systématiquement examinée et qu’en cas de doute, l’État refuse le survol ou consulte la Cour. Quant à l’argument de l’immunité, avancé par la France en novembre 2024 au motif qu’Israël n’est pas partie au Statut de Rome, il se heurte à la jurisprudence actuelle de la CPI, dans l’affaire Al-Bashir en 2019 comme, en 2024, à propos du refus de la Mongolie d’arrêter Vladimir Poutine.

D’un point de vue politique, on assiste encore à une forme de double discours : un soutien réel à la Cour pénale internationale, mais qui trouve ses limites lorsque les enquêtes du Procureur concernent la Palestine. On a vu le langage particulièrement tiède de la diplomatie française au moment de la délivrance des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant. Cette fébrilité se traduit dans les autorisations de survol délivrées à l’aéronef d’État transportant Benjamin Netanyahu lorsqu’il se rend aux États-Unis. L’existence de ces autorisations a été expressément reconnue par le Gouvernement dans une réponse publiée au Journal officiel.

Or, un aéronef d’État ne peut survoler un pays étranger qu’avec l’autorisation de celui-ci : ce n’est donc pas une simple abstention, mais un acte positif du gouvernement français, condamnable moralement et politiquement, même si sa qualification juridique demeure incertaine. On affirme soutenir la Cour, y compris dans le dossier palestinien, et, en même temps, on permet à une personne recherchée pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité de survoler notre espace aérien sans rien y trouver à redire.

Considérez-vous que le traitement médiatique de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens est marqué d’indifférence au sort de ces derniers, voire de soutien au pouvoir israélien et pourquoi ?

Je pense qu’une partie importante du traitement médiatique a été marquée par une forme de complaisance vis-à-vis des crimes israéliens et d’indifférence au sort des Palestiniens. J’ai été surpris et choqué par la dissonance entre la couverture d’autres conflits contemporains et celle de la Palestine. Je pense à l’Ukraine, où l’analyse médiatique était très ancrée dans le droit international : la protection des civils et des hôpitaux, ou encore l’interdiction d’acquérir un territoire par la force. Tous ces principes fondamentaux du droit international étaient compris et appliqués dans le débat médiatique français. Pour la Palestine, ces mêmes notions ont trop souvent été mises de côté.

Mon deuxième constat, c’est qu’une grande partie du traitement médiatique s’est réduite à une caisse de résonance, sans vérifier suffisamment les faits ou le droit, et sans s’entourer d’experts, juristes ou politistes, pour tenter de comprendre ce qui se passait. On a relayé des éléments de langage plutôt que de les analyser. Cela explique qu’on n’ait pas su identifier et décrire, dans le débat médiatique et politique français, les dynamiques que je décrivais précédemment ni la continuité d’un projet pourtant clairement perceptible lorsqu’on replaçait les faits dans leur contexte historique et politique, et que le gouvernement israélien ne cherchait même pas à dissimuler.

Olivier Rafowicz, porte-parole de l’armée israélienne, dite Tsahal, très régulièrement invité sur BFMTV

Selon moi, une partie des médias français a manqué à sa mission d’information et de décryptage. Ces manquements ont eu des conséquences politiques importantes sur la manière dont le gouvernement a abordé cette tragédie, et cela restera une tache dans l’histoire contemporaine française.

Il faudra s’interroger sur ces responsabilités médiatiques et politiques, d’autant plus que, dans les génocides, le déni et la déshumanisation jouent un rôle essentiel. J’ai beaucoup étudié ces mécanismes dans les discours de ceux qui commettent ces crimes. Au Rwanda, par exemple, le génocide s’est accompagné de toute une propagande visant à nier les crimes en cours et à déshumaniser les victimes.

Ce qui mérite ici d’être étudié, c’est la manière dont une partie des médias occidentaux, et français en particulier, a contribué à ces deux mécanismes : la négation ou l’euphémisation des crimes alors qu’ils avaient lieu, mais aussi une forme de déshumanisation des victimes palestiniennes, en ne leur donnant pas la parole et en ne donnant pas de visage aux crimes dont elles étaient victimes. La déshumanisation est historiquement l’un des ressorts essentiels du génocide : elle contribue à rendre les crimes possibles et acceptables.

D’après ce qu’elle a annoncé, une partie du prochain rapport de Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, portera d’ailleurs sur le rôle des médias. On a beaucoup étudié la propagande dans les pays où un génocide a été commis. Il faudra maintenant étudier le rôle joué par les médias de pays tiers, notamment les médias français, dans la déshumanisation des Palestiniens ainsi que dans le retard et la faiblesse de la réponse politique.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Photo de Couverture : UNRWA Photo by Ashraf Amra

01.09.2026 à 14:51

« Hold-up sémantique: comment l’extrême droite vampirise les mots de la gauche »

« Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. » Le 4 juillet 2026, lors d’un meeting à Liévin dans le Pas-de-Calais, l’ancienne présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen, ponctue son annonce de candidature à la présidentielle de 2027 par une phrase du « Chant des partisans », écrit en 1943 par Joseph Kessel … Continued
Texte intégral (4307 mots)

« Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. » Le 4 juillet 2026, lors d’un meeting à Liévin dans le Pas-de-Calais, l’ancienne présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen, ponctue son annonce de candidature à la présidentielle de 2027 par une phrase du « Chant des partisans », écrit en 1943 par Joseph Kessel et Maurice Druon, symbole de la résistance au nazisme et au fascisme.

En 1935, le fondateur des phalanges espagnoles (parti national syndicaliste d’inspiration fasciste), José Primo de Rivera, co-compose « Cara al sol », un hymne qui exprime l’absence de peur devant la mort du combattant convaincu par ses idées, qui devient le symbole du franquisme. Toujours chanté aujourd’hui, bras droit levé, par les néofascistes espagnols et devenu une référence internationale de l’autoritarisme, ce chant s’inspire d’un poème écrit en 1891 par José Martí, fondateur du Parti révolutionnaire cubain, un des martyrs de l’indépendantisme cubaine contre… l’occupant colonial espagnol.

Près de 90 ans d’écart mais un même procédé : l’extrême droite s’empare de références culturelles et historiques de la gauche. Elle n’hésite pas, y compris, à faire preuve de révisionnisme et à inverser l’histoire, comme lorsque Jordan Bardella accuse Jean-Luc Mélenchon de « relents fascistes » pour son supposé antisémitisme en déclarant : « On a l’impression d’assister à un retour des années 30. »

Il ne s’agit que de trois exemples, dans des contextes différents, d’appropriation de mots, symboles et luttes qui appartiennent à l’histoire des luttes ouvrières et de la gauche. L’extrême droite, observe le sociologue Philippe Corcuff, « a appris à réutiliser la tradition critique de la gauche en la déconnectant de tout horizon émancipateur ».

Et si, sous le mépris public affiché de la gauche, non pas considérée comme un adversaire, mais constituée en « ennemie », il y avait une connaissance des stratégies qui ont fonctionné pour celle-ci ? Et si l’extrême droite appliquait le vieux précepte de l’Art de la guerre de Sun Tzu : « Connais ton ennemi », jusqu’à vampiriser son lexique et ses méthodes ?

Jordan Bardella, président du RN, anciennement FN, fondé par d’anciens SS, en pleine inversion accusatoire sur le plateau de Cnews/ Europe 1 en mars 2026, qualifie La France Insoumise de parti « fasciste »

Le hold-up en actes 

La gauche a pu tenir implicitement que certains concepts et luttes lui appartenaient en propre, et qu’ils étaient inassimilables par d’autres forces politiques. C’est pourtant au nom de valeurs qu’hier elle combattait (laïcité, féminisme, droits des homosexuels…) que l’extrême droite légitime sa xénophobie et son rejet de l’islam. Comme si certaines conquêtes s’étaient versées dans un « pot commun » de la vie politique et sociale ; comme si, paradoxale réussite, ce qui était hier un enjeu de lutte était aujourd’hui communément admis (égalité hommes-femmes, homosexualité…). Au point d’oublier l’histoire de ces luttes et l’adversité qu’elles ont rencontrée à droite et à l’extrême droite. Jusqu’à assister à l’émergence d’un « fémonationalisme » (Némésis) ou d’un « homonationalisme », tous deux ne reconnaissant et n’attribuant de violences commises que par les « étrangers » ou y voyant les conséquences d’un « ensauvagement » de la société dont ceux-ci seraient seuls responsables.

Ces évolutions illustrent la théorie des « signifiants flottants » d’Ernesto Laclau (1935-2014), Par ce concept, le politologue argentin désigne « des termes et concepts suffisamment polysémiques pour être interprétés, compris et utilisés stratégiquement de différentes manières par divers groupes sociaux à des fins hégémoniques », comme le résume Alberto Romele, universitaire spécialisé dans l’étude des médias.

La classe politique

Pendant plus d’un siècle, les lois sur la laïcité ont été la cible des catholiques. En France, ceux qui attaquaient les lois de 1905 appartenaient presque invariablement à la droite ou l’extrême droite. Pourtant, certains de leurs héritiers s’en réclament aujourd’hui… de façon stratégique : contre les musulmans, et non pas pour la séparation des pouvoirs spirituel et temporel. L’image est saisissante : Marion Maréchal, qui ne cache pas son identité chrétienne et fréquente les milieux ultra-catholiques, pose devant la mosquée Eyyûb Sultan de Strasbourg, la plus grande d’Europe, pour en critiquer la construction notamment au nom de la laïcité. 

Cette appropriation, qui est un axe fort de la « dédiabolisation » du Front — puis Rassemblement — national, parle aussi de failles à l’intérieur des gauches, qui l’ont rendue possible. Depuis la loi sur les signes religieux de 2003-2004, une partie de la gauche — en particulier influencée par le courant décolonial — entretient une défiance vis-à-vis de la laïcité, frappée du stigmate d' »islamophobie », au risque de perdre de vue sa valeur philosophique émancipatrice. Face à elle, un camp dit « républicain », de Manuel Valls au Printemps républicain, en passant par Caroline Fourest et son hebdomadaire Franc-tireur, qui n’a cessé d’afficher sa fermeté sur ce terrain et de renforcer, au sein de la gauche radicale, la certitude que la laïcité était surtout orientée contre les musulmans. L’extrême droite en a intelligemment tiré profit, « polluant » davantage encore cette notion.

Le même glissement s’observe avec la question du travail. Dans Le Piège identitaire (L’Échappée, 2022), l’Espagnol Daniel Bernabé diagnostique un relatif abandon, par la gauche, du socle universel de ses luttes historiques au profit de questions identitaires. La droite radicale a investi ce terrain délaissé, en imposant une tout autre signification. Si la gauche opposait verticalement les travailleurs aux patrons et le travail au capital, la droite substitue une polarisation horizontale : les travailleurs et les ressortissants nationaux contre les « assistés », « profiteurs du système » ou contre les immigrés. La solidarité de classe se mue en compétition entre catégories populaires. Nicolas Sarkozy l’avait amorcé avec la « valeur travail » : la question du partage de la valeur économique est remplacée par le mythe du mérite individuel et l’encouragement à « travailler plus pour gagner plus ».

La critique des élites connaît un destin similaire. L’extrême droite, du boulangisme au fascisme historique, a, certes, souvent abrité des courants anti-élites — certains, même, anticapitalistes. C’est ce même phénomène qu’illustrent, entre autres, Javier Milei ou Santiago Abascal lorsqu’ils dénoncent « la caste »  ou encore le magazine Frontières qui consacre sa une et un dossier aux « oligarques qui financent la gauche ». Cette critique du pouvoir et de l’élite — pas infondée, notamment en Amérique latine, où le clientélisme et la corruption ont entaché les gouvernements progressistes — s’approprie jusqu’au vocabulaire issu de la critique sociale tout en le dévitalisant. L’opération permet, par la même occasion, de détourner l’attention de la question de l’ordre économique actuel, le capitalisme, dont la domination est bien sûr sans commune mesure avec celle de la « gauche » corrompue. 

Le cas de Frontières incarne un autre glissement : la critique des médias et de leurs liens avec les oligarques, portée depuis les années 1990 par la gauche radicale, de Noam Chomsky, à Pierre Bourdieu, Le Monde diplomatique ou Acrimed, se trouve ainsi vidée de sa dimension systémique. Loin de toute dénonciation du consensus néolibéral produit par la concentration des médias aux mains de quelques ultra-riches, Frontières vise seulement les oligarques qui financent des médias présentés comme « de gauche », ce dernier point étant au demeurant disctutable (Xavier Niel, Rodolphe Saadé, ou Daniel Křetínský), jamais ceux qui financent leur propre camp.

La notion de souveraineté connaît, elle aussi, un sort similaire. Ce terme portait une longue histoire de gauche : droit des peuples à l’autodétermination contre l’impérialisme, souveraineté alimentaire contre les multinationales, souveraineté monétaire contre les créanciers du FMI… La droite radicale le capte et le retourne contre les institutions supranationales — Union européenne et Nations unies en premier lieu — dénoncées comme confiscatoires. Ainsi, le « take back control » (« reprendre le contrôle ») de Neil Farage lors du Brexit, ne propose pas de restituer le pouvoir au peuple ; et tous défendent la poursuite de l’ordre économique du marché mondial. Le cas Bolsonaro est le plus éloquent : il a invoqué la protection de la « souveraineté nationale » contre la « menace étrangère » pour discréditer les critiques internationales sur la déforestation de l’Amazonie, pendant que son gouvernement autorisait des multinationales minières — Anglo American, Norsk Hydro ou encore l’entreprise française Imerys — à exploiter les ressources nationales.

La présence croissante la question écologique dans le débat public a aussi conduit à d’autres appropriations. En 2022, Marine Le Pen a ainsi fait campagne en parlant de « protectionnisme écologique » et de « localisme », détournant un lexique issu de la gauche écologiste. Le RN ou encore Giorgia Meloni et Fratelli d’Italia parlent désormais de « souveraineté alimentaire », notion historiquement portée par le mouvement altermondialiste La Via Campesina ou, en France, par la Confédération Paysanne. Une étude de la revue Political Studies en 2026 documente la montée d’une « écologie patriotique » dans les droites radicales européennes, caractérisée par un enracinement et un localisme vidés de leur universalisme — le droit des peuples à définir leurs systèmes alimentaires — au profit d’un contenu ethno-nationaliste.  

La bataille culturelle 

Décidé à mener une « bataille culturelle », l’extrême droite s’est inspirée de la méthode gramsciste — ce qu’Alain de Benoist, fondateur du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, 1969), revendique. Abandonnant la politique immédiate pour la « métapolitique », le GRECE théorise la conquête du pouvoir culturel comme moyen de conquête du pouvoir politique. La Nouvelle Droite retourne ainsi contre la gauche la théorie d’Antonio Gramsci en la vidant de son ambition d’émancipation des « subalternes » et de construction d’une société égalitaire. De Benoist va plus loin, publiant dans la revue Éléments des textes de Mehdi Ben Barka, Hô Chi Minh ou Malcolm X comme exemples de luttes de libération, pour alimenter un discours civilisationnel européen. L’anti-impérialisme, instrument d’émancipation et de lutte des classes, devient l’instrument d’un projet ethno-différentialiste.

Cette même appropriation a lieu avec la notion de minorité. Philippe de Villiers, sur CNews, s’empare d’une phrase attribuée à Lénine : « Ce sont les minorités qui font l’histoire. » Et de conclure : « Il y a une minorité de Français, de vrais réfractaires qui ne se laisseront pas faire. » La rhétorique de la minorité agissante — historiquement portée par les opprimés pour légitimer leurs luttes — est retournée en posture par des privilégiés et dominants qui se pensent assiégés. Elle peut aisément dériver en une forme de complotisme. Ainsi, l’essayiste et influenceur Augustin Laje, proche de Javier Milei, dont la chaine Youtube a plus de 2,7 millions d’abonnés, décrit-il dans son livre Mondialisation: ingénierie sociale et contrôle total dans le XXIe siècle, les mécanismes grâce auxquels, selon lui, une élite technocratique et transnationale cherche à imposer sa vision libérale. Sa principale cible: l’agenda 2030 des Nations unies, une initiative « néocoloniale et antidémocratique » qui viserait à instaurer une « dictature globale »

Philippe De Villiers, ancien ministre et fondateur du Puy du Fou, citant Lénine sur Cnews en octobre 2023

Simultanément, l’extrême droite revendique le vocabulaire des lanceurs d’alerte — Daniel Ellsberg, Edward Snowden, Julian Assange — pour désigner ses propres « vigies » (Philippe de Villiers et Marion Maréchal revendiquent cet attribut) contre « le péril islamique » ou le « wokisme ». Lanceurs d’alerte dont les cibles ne sont plus les crimes d’État ou les omissions de grandes entreprises, mais les migrants et les musulmans venus, selon eux, « grand-remplacer » les populations européennes. Des organisations comme les « observatoires » de l’Institut Thomas More, les Éveilleurs, les Veilleurs qui prient devant les lieux d’avortement en se réclamant de la désobéissance non-violente de Gandhi et du mouvement des droits civiques américains habillent en vigilance démocratique ce qui est, pour l’essentiel, une offensive réactionnaire.

Cette posture alimente une autre appropriation : l’esthétique rebelle. Dans son essai La Rébellion est-elle passée à droite ? (La Découverte, 2022), Pablo Stefanoni analyse comment la droite radicale a capturé le terrain de l’anti-establishment, historiquement propriété de la gauche. Joseph Heath et Andrew Potter l’avaient anticipé dès 2004 dans Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture (L’Échappée, 2020) : cette dernière, en intégrant la culture dominante, a neutralisé son potentiel subversif, favorisant les attitudes individuelles « rebelles » au détriment de l’ambition révolutionnaire et de la construction collective de la lutte. C’est peut-être dans cette dévitalisation politique de la rébellion qu’est venue se fondre la droite, pareille au bernard-l’hermite dans un coquillage vide, tandis que la gauche radicale l’abandonnait pour réaffirmer la nécessité de limites — morales, sociétales, écologiques. En France, Alain Soral a pavé la voie à Papacito, Valek et autres influenceurs insolents, qui se positionnent non pas comme conservateurs mais comme des rebelles résistant au « système ». 

Alors qu’elle est pourtant le camp de l’ordre bourgeois, la droite a réussi à briser son image « cul serré » et ringarde d’un conservatisme à cheval sur l’étiquette et les manières. L’extrême droite devient rebelle ou « cool », contre une gauche représentée en cartel d’austères donneurs de leçons.

La Furia, magazine satirique, revendique ainsi, comme une médaille de guerre, d’être « bannie des kiosques » — le vocabulaire de la censure et de la résistance culturelle, détournement de l’héritage de Fluide glacial, Hara-Kiri ou du Professeur Choron, au service d’une droite qui se veut transgressive contre le « politiquement correct ». Des « On ne peut plus rien dire » (CNews, Touche pas à mon poste) aux « Ils veulent nous faire taire » (« Derecha Fest », festival sud-américain itinérant d’idéologues d’extrême droite), ceux qui ont le pouvoir de parole se présentent comme censurés. En Argentine, la même esthétique irrigue la sphère libertarienne, de l’influenceur Emmanuel Danann au groupe underground Una Bandita Indie, dont les clips arborent des « A » anarchistes barrés, soit une esthétique rock ou punk au service d’une idéologie anti-État et anti-gauche. 

La société civile

Si la bataille culturelle s’est centrée sur la production des idées avec pour objectif de créer un « sens commun » renouvelé, une autre bataille s’est produite dans le champ militant : l’extrême droite cherchant à se réapproprier l’espace de la rue et des mobilisations citoyennes que la gauche seule occupait.

En 2012, les mobilisations contre le mariage homosexuel surprennent : non seulement la droite, chose inhabituelle, descend massivement dans la rue, mais les manifestations sont joyeuses et colorées. Frigide Barjot raconte dans son livre Qui suis-je pour juger ? (Salvator, 2014) comment, dès les premières manifestations, le cortège principal marche à distance de celui de Civitas, le référent historique de la lutte contre les droits des femmes et des homosexuels, jugé dorénavant trop austère. Déplacements en famille, ballons roses et bleus, musique : malgré l’identité ultra-catholique de ses organisateurs, le mouvement se veut cette fois populaire, horizontal, spontané — à l’image des grandes mobilisations de la gauche. 

Manifestation contre le mariage homosexuel à Strasbourg en février 2013

La stratégie de mobilisation de masse inspirée des mouvements de la gauche citoyenne et dont Ludovine de la Rochère, présidente de La Manif pour tous (devenu le Syndicat de la famille), est une des principales divulgatrices entre 2014 et 2020, inclut également un retournement sémantique. La Manif pour tous n’est pas « contre » le mariage homosexuel, mais « pour » la famille, « pour » la vie, « pour » l’ordre naturel. SOS Calvaires évoque le nom de SOS Racisme. L’Institut pour la dignité humaine (Dignitatis Humanae Institute), soutenu par Steve Bannon, et le Centre pour la famille et les droits humains (C-FAM) dirigé par Augustin Ruse, deux soutiens de Donald Trump, habillent une offensive conservatrice dans le vocabulaire des droits humains universels… que ce camp politique fait reculer partout où il exerce le pouvoir. 

À Madrid, le syndicat d’extrême droite créé par Vox, est nommé Solidaridad (« Solidarité »), son organisation de jeunesse, récemment disparue, portait elle le nom de Revuelta (« Révolte »), tandis que, en France, le Printemps français (2014) utilise un poing levé pour emblème et le slogan « On lâche rien ». Quant à l’Institut Thomas-More, financé par Pierre-Édouard Stérin, il parle de « guérilla juridique ». Peu à peu, le lexique de l’émancipation — révolte, résistance, dignité, droits — est retourné contre les acquis qu’il avait contribué à construire.

En Espagne, HazteOír (« Fais-toi entendre »), fondé en 2001 par Ignacio Arsuaga et proche de Vox, créé en 2013 CitizenGO — explicitement décrit dès son origine, selon les documents obtenus par OpenDemocracy, comme la version conservatrice des plateformes Avaaz, MoveOn et Change.org. Ce n’est pas une inspiration vague : conseillé par les stratèges américains du Congrès mondial de la famille, HazteOír répète les stratégies de Greenpeace et d’Amnesty International, leur langage, leur style visuel, leurs structures de mobilisation et de pétitions. CitizenGO revendique aujourd’hui près de 19 millions de membres. La mobilisation en ligne devient un des pôles d’action de l’extrême droite, à l’image de l’initiative citoyenne européenne « One of Us », qui a recueilli 1,7 million de signatures contre le financement européen de la recherche sur les embryons.

La volonté d’impacter les politiques publiques s’est également étendue au champ du lobbying. Le Centre européen pour la loi et la justice du lobbyiste Gregor Puppinck ou encore le Syndicat de la famille, pour ne citer qu’eux, multiplient les saisines du Conseil des droits de l’homme de l’ONU et de la Cour européenne des droits de l’homme et les coalitions transnationales d’ONG. La droite conservatrice a adopté les formes organisationnelles et institutionnelles du camp progressiste pour combattre les droits que ce dernier, par ses luttes, avait contribué à élaborer.

L’aboutissement de cette logique mimétique est la constitution d’une internationale réactionnaire structurée et citoyenne en réponse à l’internationale progressiste. Le Forum social mondial de Porto Alegre, né en 2001, symbole de l’altermondialisme et des gauches latino-américaines anti-impérialistes, anti-Davos délibéré, et le Groupe de Puebla, fondé en 2019 pour articuler les gauches latino-américaines et d’Europe méridionale, ont dorénavant leur pendant conservateur : la Charte de Madrid, publiée à l’initiative de Vox en 2021, les désigne explicitement comme ennemis et réunit autour de son texte Santiago Abascal, Giorgia Meloni, Javier Milei, José Antonio Kast, María Corina Machado ou encore Marion Maréchal. Année après année, les sommets « Viva », à l’initiative de Vox, ont invité à Madrid ces mêmes personnalités, mais aussi Viktor Orbán ou Geert Wilders, illustrant l’effort de structurer un réseau international symétrique à l’internationalisme militant bâti par la gauche. Ce faisant, l’internationale réactionnaire paraît également restaurer l’alliance transnationale des droites anticommunistes de la guerre froide.

L’appropriation de la sémantique de gauche par l’extrême droite n’est pas une cause, mais un symptôme, car ce qui rend un signifiant appropriable, c’est la rupture du lien vivant entre lui et les pratiques qui l’ont produit. Quand ce lien se relâche — par un retrait des corps intermédiaires de politisation de terrain : syndicats, cellules militantes ; par l’occupation du champ médiatique par certaines discours idéologiques plutôt que d’autres —, les mots se trouvent coupés de leur histoire et leur sens politique. C’est peut-être sur ce terreau que l’internationale réactionnaire s’approprie leur charge de révolte en les détournant avec un succès évident.

Mikaël Faujour et Grégoire Laurent


1« No me pongan en lo oscuro / A morir como un traidor / Yo soy bueno y como bueno / Moriré de cara al sol », soit : « Ne me jetez pas dans les ténèbres / Pour mourir en traître / Je suis bon et en tant que tel / Je mourrai face au soleil. »

26.08.2026 à 23:21

« 2027: peut-on encore y croire? » avec Rémi Lefebvre, Aude Lancelin et Harold Bernat

Huit mois avant la présidentielle, le citoyen français peut-il encore y croire ? Croire que le macronisme qui a noyauté les institutions de la Vème République et brutalisé le pays depuis tant d’années puisse laisser place à des jours meilleurs ? En dix ans, la forme des partis politiques a profondément changé. Alors que le … Continued
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Huit mois avant la présidentielle, le citoyen français peut-il encore y croire ? Croire que le macronisme qui a noyauté les institutions de la Vème République et brutalisé le pays depuis tant d’années puisse laisser place à des jours meilleurs ? En dix ans, la forme des partis politiques a profondément changé. Alors que le déclassement de la France est attesté, que la récession menace et que les fractures identitaires se creusent, nous entrons dans une année électorale aussi décisive qu’inquiétante. « Quartier Populaire » a fait sa rentrée en direct avec le politiste Rémi Lefebvre, auteur de « Faut-il désespérer de la gauche? », et professeur en sciences politiques à l’université de Lille. Le candidat Jean-Luc Mélenchon, peut-il vraiment l’emporter? Le bloc central est-il en voie de s’effondrer? La France peut-elle encore échapper au RN, qui fait aujourd’hui la course en tête? Tant de questions abordées avec Aude Lancelin et Harold Bernat sur QG

21.08.2026 à 11:26

Olivier Mannoni : « Ce qui menace la démocratie, c’est le détournement des mots »

Le 26 juin dernier, l’animateur Guillaume Pley invite l’ancien directeur du Mossad, Yossi Cohen, à s’exprimer sur Legend, le podcast le plus écouté de France. Ce dernier assène sans contradiction un grand nombre de contre-vérités sur les plus graves des sujets. Cette interview, automatiquement traduite et doublée en anglais via l’Intelligence artificielle sur YouTube, cumule … Continued
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Le 26 juin dernier, l’animateur Guillaume Pley invite l’ancien directeur du Mossad, Yossi Cohen, à s’exprimer sur Legend, le podcast le plus écouté de France. Ce dernier assène sans contradiction un grand nombre de contre-vérités sur les plus graves des sujets. Cette interview, automatiquement traduite et doublée en anglais via l’Intelligence artificielle sur YouTube, cumule aujourd’hui plus de 1,2 million de vues et bénéficie ainsi d’une forte visibilité internationale. Or, selon Olivier Mannoni, grand traducteur français et essayiste, « Il faut s’interroger sur le sens des mots qu’on prononce. L’IA en est incapable. » En octobre 2026 paraîtra son nouvel essai, « La pensée piétinée: pourquoi le fascisme écrase la culture » (éditions Héloïse d’Ormesson), dans lequel il propose une analyse approfondie de l’état de la culture contemporaine, et des attaques auxquelles elle doit faire face. Il y élabore notamment une critique vigoureuse de l’IA. Il rappelle que, loin d’être une intelligence, le terme étant lui-même un « faux ami » de l’anglais « artificial intelligence », l’IA est seulement une machine à calculer, entièrement fondée sur les probabilités. Quand ses effets se conjuguent avec ceux que la violence politique fait subir aux mots, le résultat est dévastateur. Interview par Louison Lecourt

Vous êtes l’un des grands traducteurs de l’allemand vers le français. Qu’est-ce qui vous a conduit à la traduction ?

Je suis issu d’une famille de germanistes, qui l’est devenue d’une drôle de manière. Mon grand-père paternel était libraire. En 1939, il est appelé dans la marine comme conscrit. Après l’armistice de juin 1940, il se trouvait au large de l’Angleterre. Il est revenu à bord d’un bateau qui a été coulé par un sous-marin allemand. Mon père s’est alors retrouvé orphelin à l’âge de 6 ans, car il avait déjà perdu sa mère. Or, au lieu de développer une colère contre ceux qui l’avaient laissé dans cette situation, il s’est mis à apprendre l’allemand. Il est devenu professeur d’allemand et a passé toute sa vie partagé entre un amour profond pour la culture allemande et une haine profonde du nazisme. Puis, il a commencé à me faire apprendre la langue parce qu’il était absolument persuadé que pour que la guerre ne recommence pas, il fallait connaître l’autre, et notamment sa culture. Depuis mes 6 ans, je n’ai jamais cessé de la pratiquer. À noter aussi que je n’ai aucune formation en traduction littéraire pour l’allemand. C’est aussi qu’à l’époque, ça n’existait pas, c’est-à-dire dans la première moitié des années 1970.

Vous avez consacré près de huit ans à la traduction de Mein Kampf, une édition critique pour les éditions Fayard, qui a donné naissance à deux ouvrages, Traduire Hitler et Coulée brune : comment le fascisme inonde notre langue. Comment en êtes-vous venu à traduire l’impensable ?

J’ai commencé en 2012. Donc, j’avais déjà à peu près 40 ans de métier. Parmi mes activités de traduction, il y a une part qui est consacrée à la littérature, une part qui est consacrée à la philosophie, et la troisième est consacrée à l’histoire, et notamment à l’histoire du nazisme. Et puis, on m’avait demandé à deux ou trois reprises de traduire ce qu’on appelle des « textes sources », c’est-à-dire des textes directement issus du nazisme. Entre autres, j’ai traduit le journal de Goebbels et le journal de Rosenberg. Alors, quand le projet de refaire une traduction de Mein Kampf est arrivé fin 2011, à savoir une édition critique et commentée, on a naturellement pensé à moi. Et c’était un travail énorme puisque, dans l’édition finale, Mein Kampf représente un tiers du livre. Tout le reste, ce sont des commentaires et des notes de bas de page. Il s’agissait de déconstruire, mot à mot, le langage d’Hitler, de le mettre en contexte.

« Telle est la « vision du monde » nazie : on ne la connaît que trop bien, puisqu’elle a tragiquement guidé la politique d’Hitler après 1933. Or, tous ces éléments constitutifs se trouvaient déjà clairement affirmés en 1925-1926 », rappelle Florent Bayard, historien, codirecteur de Historiciser le mal, CNRS, 8 septembre 2021

Mais il existait déjà une traduction de Mein Kampf, sortie en France en 1934. C’était le fruit d’une collaboration absolument incroyable entre, d’une part, l’Action française et Fernand Sorlot, un éditeur maurrassien, et, d’autre part, des membres de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (ensuite devenue la LICRA). Ils étaient tous persuadés, pour des raisons différentes, qu’il fallait publier ce texte. L’Action française était à l’époque un mouvement d’extrême droite, très dur (ce qui n’a pas toujours été le cas). Les maurrassiens était un mouvement antisémite, très réactionnaire, très attaché à l’ordre. Si les militants juifs de la LICRA sont venus les voir, c’était parce que les maurrassiens étaient aussi anti-allemands. Ils étaient absolument convaincus et, pour une fois, ils n’avaient pas tort, qu’Hitler faisait peser sur la France une menace militaire directe. Ils voulaient publier ce livre, non pas pour faire une propagande directe, mais au contraire pour expliquer qu’il y avait un très grave danger qui menaçait la France.

Les membres de la LICA avaient exactement la même motivation, sauf qu’il s’agissait d’expliquer qu’il y avait un risque dramatique qui pesait sur la vie des Juifs français et des Juifs européens. Ils ont ainsi convergé pour faire cette traduction et pour que les gens la lisent. Elle a donc été réalisée d’une manière qui respecte le texte, mais qui le simplifiait beaucoup car il était vraiment illisible en allemand. Et ça a bien fonctionné parce que la traduction française a été beaucoup lue en France. Je suis à peu près persuadé que très peu l’ont réellement lu dans sa version originale.

Depuis décembre 2024, la traduction et le doublage automatique par intelligence artificielle se développe rapidement sur les plateformes comme YouTube, avec la possibilité de traduire des vidéos dans plusieurs langues. En parallèle, dans la presse, il est désormais conseillé d’utiliser l’IA pour ce type de tâches. En tant que traducteur, quel regard portez-vous sur l’arrivée de l’IA dans votre métier ?

Je ne m’en sers pas du tout. Par contre, avec beaucoup de mes collègues, je travaille dessus. Ce n’est pas du tout une intelligence, contrairement à ce que dit le nom français, qui est une très mauvaise traduction. C’est une machine. L’IA est un système de probabilités. Alors, la machine va restituer des traductions déjà faites qu’elle est absolument incapable d’adapter aux réalités. Elle va utiliser un patrimoine de vocabulaire, de phrases, de textes qui ont été pillées sur un certain nombre de sites internet. Dans certains domaines pragmatiques, notamment la traduction technique, cela peut fonctionner. Dès que vous êtes dans des domaines plus sophistiqués, par exemple la traduction littéraire, elle est absolument inutilisable et je pense qu’elle le sera encore pendant plusieurs décennies. Si elle ne meurt pas d’ici là, parce que c’est une hypothèse qui ne peut pas du tout être exclue.

L’IA ne comprend pas le fond et peut vous faire faire d’énormes contresens. Et puis, elle a cette particularité de créer ce qu’on appelle des « hallucinations ». C’est un mot qui m’agace considérablement parce que tous les termes qu’utilisent les créateurs de ces pseudo-intelligences visent à les humaniser. Or, ce sont précisément des erreurs mathématiques, non des hallucinations comme l’esprit humain peut en avoir. Et cela peut être épouvantable. Dernièrement, un chercheur allemand m’a envoyé un texte qui avait été traduit par l’informatique. On lisait textuellement la phrase : « La guerre de 1806 en Espagne a donné naissance à l’Union européenne. » Je suis allé voir à quoi correspondait cette phrase. Et elle n’existait tout simplement pas dans le texte. La machine l’avait ajoutée. C’est un instrument qui est antinomique avec le travail que l’on mène. Beaucoup d’éditeurs ne veulent pas en entendre parler, au point que nous avons, dans nos contrats, une clause qui nous interdit d’utiliser l’intelligence artificielle.

Pourquoi dites-vous que l’IA pourrait-elle être amenée à disparaître ?

Pour moi, c’est une possibilité qui est tout à fait réelle. Il y a quatre éléments majeurs. Le premier est économique. On a investi et on continue d’investir des sommes absolument hallucinantes. Pour l’instant, les systèmes que vous avez pour le grand public, sont gratuits. À un moment ou à un autre, ils vont devenir payants. Quand cela sera 50 euros par mois ou 1 000 euros par an, les gens poseront vraiment la question de l’utilité de ces engins qui, en fait, ne servent pas à 90 % de la population. Si ces investissements, aussi monstrueux soient-ils, n’ont pas de retour à terme, donc dans cinq à dix ans au maximum, les sociétés qui ont fait ces investissements tomberont comme dans un système de dominos. 

Le deuxième point est l’enjeu écologique. L’IA absorbe une quantité d’énergie et d’eau pour rafraîchir les serveurs qui dépassent absolument tout ce qu’on peut imaginer. Le problème commence à se poser de manière cruciale aux États-Unis, où il y a des gens qui n’ont tout simplement plus d’eau à boire parce qu’on a installé des centres de données juste à côté d’eux. Et avec le réchauffement climatique, ça va devenir de pire en pire. On va avoir de moins en moins d’eau pour rafraîchir ces engins, qui vont consommer de plus en plus d’électricité et des centrales nucléaires qui vont fonctionner forcément de plus en plus mal. 

Le troisième point, c’est la prise de conscience des risques absolument monstrueux que ces machines font peser sur l’humanité. C’est le slogan de ChatGPT, dans sa publicité : « Tout est pensé pour vous. » Donc, tout est pensé pour nous rendre service, mais cela signifie aussi que tout est pensé à notre place. L’intelligence humaine n’est pas un objet qu’on acquiert quand on est jeune et qu’on laisse ensuite en roue libre. C’est quelque chose qu’on va construire tout au long d’une vie. Si vous cessez d’apprendre à lire, à écrire, à raisonner parce que vous avez une machine qui le fait à votre place, vous vous retrouvez obligatoirement dans la même situation que n’importe quel quidam, moi compris, qui utilise systématiquement Maps pour se balader dans les villes. Pour ne pas se perdre, pour aller vite, pour ne pas faire de détour, on est devenu pratiquement incapable de retrouver son chemin seul, parce qu’on est habitué à ce que ces machines pensent l’orientation pour nous. À grande échelle, quand elles penseront effectivement pour nous, on aura perdu un certain nombre d’entraînements humains qui font la valeur de notre pensée. Par ailleurs, on est en train de se rendre compte que ces machines créées par l’homme sont aussi conçues pour être totalement autonomes. Et là, on commence à voir les premiers effets. On a des IA qui attaquent des sites, de leur propre chef. Et il y a des gens extrêmement sérieux, dont le patron d’Anthropic, qui expliquent que ces machines seraient capables de se retourner un jour contre nous

Elon Musk, aujourd’hui l’homme le plus riche du monde avec une fortune estimée à près de 700 milliards de dollars. 30 mai 2025, Washington. Photo : Molly Riley

La quatrième raison, c’est qu’on ne peut pas vivre dans un monde où des machines, aux mains de quelques multimilliardaires, feront la totalité du travail, et où la quasi-totalité de la population sera réduite à un statut de personnes séjournant seulement sur Terre, tandis que ceux qui détiennent le capital auront des sommes dont elles n’auront absolument jamais besoin. Et ça a commencé. La fortune qu’a accumulé Elon Musk, par exemple, n’a absolument plus aucun sens. Lorsque l’on voit que Musk a modifié les algorithmes de X et qu’il a entraîné Grok, son IA, sur des textes qui ont été puisés dans les littératures d’extrême droite européennes et américaines, c’est très, très effrayant. Cela fait ainsi quatre bonnes raisons pour lesquelles l’IA a, à terme, une possibilité de disparaître. Que tout ça s’arrête enfin, le jour où on aura repris un tout petit peu de raison. 

Aujourd’hui, ce n’est plus Hitler qui doit être traduit, mais plus modestement, Donald Trump. Quels seraient les enjeux d’utiliser l’IA pour traduire le langage d’une telle personnalité politique ?

Donald Trump est un excellent exemple. Il pose deux problèmes en traduction. D’abord, il y a quelque chose qui est très surprenant et qu’on ne souligne pas assez, c’est qu’en principe, un homme politique a un niveau de langage particulièrement élevé. De Gaulle a une langue extrêmement pure. Mais Nicolas Sarkozy, par exemple, a une langue qui est à la fois assez confuse et surtout qui va introduire dans le langage politique des éléments qui ne s’y trouvaient pas avant, à savoir, la violence et la vulgarité. Je pense notamment au « Casse-toi, pauv’ con » et « On va nettoyer au Kärcher les cités ». Un traducteur va intégrer tous les éléments du langage politique classique, puis il va voir quand cela dérape. L’intelligence artificielle ne les connaît pas. Donc, pour elle, tout est sur le même plan. Vous êtes au restaurant, on vous sert une assiette avec le dessert, l’entrée, les plats, on vous verse le vin dans l’assiette. Dans le cas de Trump, l’autre problématique rejoint celle de Mein Kampf, c’est-à-dire que ses discours sont complètement incohérents, confus, répétitifs. Il n’y a pas de syntaxe, ni de grammaire. Toutefois, il faut arriver à en tirer quelque chose et c’est un travail extrêmement compliqué. L’IA va réussir à faire une espèce de mot-à-mot et, très vraisemblablement, va partir dans tous les sens. Notre métier, ce n’est pas de rétablir de la cohérence là où il n’y en a pas. Par contre, on est capable de comprendre et d’intégrer l’incohérence d’un discours dans la traduction pour que le lecteur ait une idée de ce dont il peut s’agir. 

Le deuxième point, ce sont les éléments de langage nazi qui se glissent dans les allocutions de Trump. Je pense que Trump n’a pratiquement jamais lu un livre de sa vie, donc je suis à peu près sûr qu’il n’a pas lu Mein Kampf. Mais on lui donne des éléments de langage à intégrer à son discours. Quand il parle des migrants qui « contaminent le sang de l’Amérique », quand il traite ses adversaires de « vermines », qu’il faut éliminer, on est dans le registre du langage nazi. Et l’IA va choisir des traductions qui perdront totalement la substance de ce discours. Si Trump parle des « ordures » du Minnesota [« Donald Trump a assuré que les Etats-Unis feraient « le mauvais choix [s’ils] continu[ent] à accueillir des déchets » (02/12/25, Le Monde), Ndlr], l’IA peut faire une interprétation en pensant qu’il y a un problème de décharge, de gestion des déchets. Elle ne fera pas le lien avec le mot « garbage », des discours précédents de Trump, et donc ne se souciera pas de savoir qu’il s’agit de désigner une partie de la population, les Somaliens en l’occurrence. Contrairement à ce que nous disent ses promoteurs, l’IA est juste une calculatrice et non une machine capable de reconstituer des contextes politiques, intellectuels, ou de reconstituer l’historique délirant d’un vieux président états-unien xénophobe et misogyne.

Vous identifiez plusieurs mécanismes caractéristiques du langage fasciste. Quels sont-ils ?

Je me fie beaucoup au livre d’Umberto Eco, Reconnaître le fascisme (Grasset, 2024), qui permet d’avoir une définition moderne du fascisme. Pas la définition historique du fascisme de 1943 en Italie, qui est assez limitée et pas très intéressante au niveau du langage. Il y a des éléments qui reviennent chez Trump et chez beaucoup d’autres orateurs d’extrême droite européens. D’abord, vous avez le mépris de l’autre. Ça, c’est un élément essentiel. Et donc, on va constament tenter de déprécier l’autre. C’est-à-dire que vous parlez d’un personnage et vous rajoutez systématiquement une nuance péjorative, collée à son nom, afin qu’on ne puisse pratiquement plus penser au personnage qu’avec cet adjectif. Je pense notamment à Abdul El-Sayed, cet élu qui vient d’être désigné au Michigan, auquel Trump rajoute systématiquement le prénom Mohamed. L’utilisation de termes dépréciatifs, Trump le fait quasi systématiquement, Hitler le faisait aussi, et Goebbels encore plus.

L’autre élément important, c’est la violence. Un langage politique qui est complètement débridé, qui n’a plus aucune limite et d’une violence verbale extrême. Et puis il y a l’incohérence, parce que le fascisme, contrairement à ce qu’on pense, n’a pas d’objectif clairement défini. La plupart du temps, son objectif est en fait de rétablir l’ordre social, au moyen d’une répression extrêmement violente qui passe par un État policier. Ce qui se passe, par exemple, avec l’ICE aux États-Unis en ce moment, c’est un désir de rétablir une hiérarchie sociale et raciale, de rétablir une société blanche majoritaire, avec la totalité des pouvoirs économiques et sociaux. En Allemagne, c’était la communauté nommée « aryenne ». Et pour tout ça, ils ont besoin d’un langage qui va introduire le mépris et qui va déshumaniser l’adversaire, que ce soit l’adversaire politique ou l’adversaire ethnique. Ainsi, avec Trump, on tient bien les trois éléments principaux du langage fasciste tels qu’ils se réexpriment aujourd’hui. 

Les mêmes mécanismes de langage à l’œuvre en Europe ?

Oui, il y a un certain nombre de choses. L’extrême droite utilise à la fois la violence et la dissimulation. À partir du moment où la répression, notamment contre les Juifs, a commencé en Allemagne, on a utilisé toute une série d’euphémismes pour désigner ce qui était en train d’arriver. Et là, on constate qu’en Europe, c’est à peu près la même chose. Si vous prenez le terme « remigration », par exemple, qui est de plus en plus utilisé, c’est un mot qui, a priori, ne veut pas dire grand-chose. On a l’impression que cela revient simplement à dire qu’on va exclure, qu’on va renvoyer les clandestins. Sauf que c’est déjà le cas en Europe, de manière assez massive et de plus en plus massive et de plus en plus violente, et dans des conditions qui vont encore s’aggraver. Alors la « remigration » en fait, ce n’est pas ça. C’est beaucoup plus grave dans leur esprit. C’est chasser toute personne qui est considérée comme « non adaptée à la civilisation européenne », comme ils disent. Cette remigration peut parfaitement devenir une déportation massive d’une partie de la population, sur laquelle il y aurait des critères religieux ou ethniques. C’est un terme qui est de plus en plus utilisé en Europe, avec ce sous-entendu : on ne se contentera pas de faire appliquer la loi comme elle l’est aujourd’hui (ce qui nous pose déjà énormément de problèmes), mais on ira beaucoup plus loin. Ça, c’est un exemple typique de langage crypté que l’extrême droite sait mettre en place. 

Par ailleurs, « le Grand Remplacement », théorie popularisée par Eric Zemmour, est un terme que Renaud Camus prétend avoir inventé, mais il n’a en réalité rien inventé. Vous trouvez son équivalent théorique dans Mein Kampf. C’est le onzième chapitre. Il ne dénonce pas le risque d’une « submersion » (autre terme fétiche de l’extrême droite) arabe, maghrébine ou islamique… mais une submersion par ce qu’Hitler appelle le judaïsme. Et il y a des phrases dans ce chapitre que vous pouvez parfaitement retrouver maintenant. Quand il parle du « garçon aux cheveux noirs qui vient souiller de son sang la jeune fille allemande », un leader d’extrême droite européen parlant des musulmans, des Arabes, des Maghrébins, pourrait reprendre mot à mot la même idée.

Dans « Traduire Hitler », vous écrivez : « Parce qu’il permet le dialogue et la prise de décision commune, le langage est la force de la démocratie. Que ce langage soit perverti, et c’est la démocratie elle-même qui se distord, s’atrophie et perd sa raison d’être. » Quel est l’état de notre démocratie aujourd’hui? 

Ça me paraît très clair. D’abord, il faut dire que la démocratie, c’est quelque chose de très fragile. La démocratie idéale n’a jamais existé. Les démocraties qui existent aujourd’hui ont beaucoup de défauts, mais c’est quand même toujours bien mieux que la dictature, si on peut faire cette opposition. Ce qui menace la démocratie aujourd’hui partout dans le monde, on le voit bien, c’est le détournement des mots, d’abord, qui entraîne ensuite le détournement des réalités, des faits. On le voit bien aux États-Unis. Il y a une dissonance de plus en plus énorme entre la réalité et ce que dit l’équipe de Donald Trump. Il est capable d’affirmer par exemple : « Tout va bien, le prix de l’essence n’a pas bougé », alors qu’elle a été multipliée par 1,5. Cette création de « réalité alternative », c’est aussi une expression de Trump, elle passe par les mots. Et les mots, il les déforme. Cette violence verbale, elle n’est pas simplement une manière d’avancer, c’est aussi une manière de détruire le dialogue. Or, le dialogue, c’est l’essence de la démocratie. On essaie de se mettre d’accord sur des objectifs communs qui ne seront jamais idéaux, qui ne seront jamais adoptés par tout le monde, et c’est tout à fait normal. 

« Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne le choix des mots et non l’inverse. En matière de prose, la pire des choses que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux. » disait George Orwell. Est-ce que, selon vous, nous sommes justement en train de nous abandonner aux mots?

Oui, le mot choisi est très bon : on s’y abandonne. C’est-à-dire que, même sans forcément avoir de mauvaise intention, on adopte des termes, des terminologies qui sont extrêmement dangereuses. Dans Coulée brune, je parle d’un mot qui m’obsède. C’est le mot « assistanat ». Quand vous parlez d’« assistanat », vous désignez indirectement une partie de la population en disant que ce sont des gens pauvres qui profitent des gens qui travaillent et qu’il faut donc soit réduire leur capacité d’être assistés, soit les réprimer. C’est aussi un concept que je connais bien, parce que c’était une des catégories de personnes qui ont été persécutés sous le nazisme. C’était ce qu’on appelait les « asociaux » à l’époque, autrement dit des gens qui n’avaient pas de travail, des « clochards ». Et au lieu de tenter de venir à bout de la pauvreté, ce qui est normalement le rôle de tout État qui se respecte, on les considérait justement comme des parasites. « Parasites » est d’ailleurs un terme nazi. Ainsi, ce terme d’« assistanat », s’inscrit dans cette logique. Et ce n’est même pas l’extrême droite qui l’a lancé, mais les Républicains.

Il faudrait s’interroger sur le sens des mots qu’on prononce. L’Intelligence Artificielle en est totalement incapable. Elle est pernicieuse, et elle l’est dans tous les domaines. C’est pour cela qu’elle est dangereuse.

Propos recueillis par Louison Lecourt

19.08.2026 à 10:53

Romain Migus: « Le Venezuela de Delcy Rodríguez est dans la situation d’un funambule »

Un Venezuela toujours dans l’œil du cyclone états-unien, en dépit des concessions faites par Delcy Rodríguez depuis l’enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier dernier. Au point que certains militants étrangers voient en Rodríguez l’incarnation de la trahison des espérances du chavisme. Un point de vue plus nuancé au Venezuela, selon le journaliste Romain Migus, … Continued
Texte intégral (2934 mots)

Un Venezuela toujours dans l’œil du cyclone états-unien, en dépit des concessions faites par Delcy Rodríguez depuis l’enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier dernier. Au point que certains militants étrangers voient en Rodríguez l’incarnation de la trahison des espérances du chavisme. Un point de vue plus nuancé au Venezuela, selon le journaliste Romain Migus, spécialiste de l’Amérique latine, qui souligne néanmoins combien ce pays est entraîné dans la vague de recolonisation menée par Washington, visant à refaire de l’Amérique latine son « arrière-cour » dans un monde multipolaire. Interview par Jonathan Baudoin

Romain Migus est un journaliste et essayiste français, connu pour ses reportages et analyses sur l’Amérique latine, en particulier pour son expertise sur le Venezuela

Quel regard portez-vous sur la politique menée par la présidente intérimaire Delcy Rodríguez depuis la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États-Unis de Donald Trump ?

C’est une question qui suscite beaucoup de controverse parce qu’elle touche beaucoup de questions, en-dehors du Venezuela, depuis le 3 janvier. Ce jour-là, les États-Unis envahissent le Venezuela, capturent Nicolás Maduro, menacent les hautes autorités du chavisme, avec un ultimatum indiquant soit une continuité de l’invasion, soit une ouverture des négociations. Il n’y avait pas beaucoup de solutions qui s’ouvraient au chavisme.

La première, c’était d’entrer en guerre contre les États-Unis. Le pays se ferait écraser, les infrastructures seraient détruites. Une guérilla aurait prolongé le conflit sur plusieurs années, avec des centaines de milliers de morts. Peut-être qu’une issue aurait été une victoire et une reconstruction du pays, à l’instar du Vietnam, qui a gagné sa guerre, s’est reconstruit, et est aujourd’hui une puissance émergente. Autre issue, ce serait une victoire, sans possibilité de reconstruire le pays. Un scénario de type Afghanistan, où les États-Unis et leurs alliés ont quitté le pays, en le laissant exsangue. Troisième issue éventuelle, c’est une défaite totale, dans un scénario similaire à celui du Guatemala où dans les années 1980, il y eut une grande guerre civile, comptant 250.000 morts, et une défaite de la résistance.

La deuxième, pour Delcy Rodríguez, c’était de s’exiler à Cuba, en Russie, au Qatar, etc. Finalement, l’option choisie a été de préserver le fonctionnement des institutions vénézuéliennes, de l’État vénézuélien, et l’unité du chavisme.

Dans les faits, c’est une capitulation, qui se fait avec des concessions sur le retour des États-Unis au niveau pétrolier, au niveau économique. Après le double tremblement de terre qui a dévasté le pays, faisant 7.000 morts et 20.000 à 25.000 blessés, on a pu voir une délégation israélienne venir au Venezuela. Cela a créé beaucoup d’émotion puisque le Venezuela est un fer de lance de la défense de la Palestine. Il n’y a toujours pas officiellement de relations diplomatiques avec Israël, mais des militaires israéliens sont venus au Venezuela et sont repartis depuis.

Le Venezuela de Delcy Rodríguez essaie de garder des poches de souveraineté, de maintenir les institutions vénézuéliennes, avec la main gardée sur l’armée et la police, et l’unité du chavisme, dans le but de continuer sur la voie qui a été tracée par Hugo Chávez en 1999. C’est une situation de funambule qui a généré des déceptions très fortes à l’étranger, chez les personnes, les mouvements politiques et sociaux qui voyaient le Venezuela comme un phare dans ce qu’ils n’arrivaient pas à faire dans leurs pays.

Au Venezuela, ce n’est pas perçu ainsi. La grande majorité du chavisme reste alignée derrière Delcy Rodríguez et le Parti socialiste unifié du Venezuela [PSUV, NDLR]. Pour l’instant, le modèle bolivarien continue. La démocratie participative continue. L’économie continue, avec une chape de plomb énorme qui est la menace militaire permanente des États-Unis, avec 30 % de l’armada des États-Unis située dans la mer des Caraïbes. Le Venezuela est un pays qui a été usé par 12 ans de blocus économique. La plupart des cerveaux ont migré.

C’est pour ça que le retour des États-Unis dans ces industries-là est accueilli comme une manière d’en finir avec des problèmes structurels qui ont été générés uniquement par le blocus des États-Unis. L’électricité dépendait, en grande partie, de la technologie états-unienne et allemande. L’industrie pétrolière a été construite, il y a un siècle, par les États-Unis et dépendait quasi entièrement de leur technologie. L’idée est de faire repartir à flot l’économie vénézuélienne et de réinsérer le Venezuela dans le système financier international.

Comment les militants chavistes réagissent-ils face à la politique de Delcy Rodríguez ? Génère-t-elle des divisions au sein de ce camp ?

Il y a quelques critiques en interne. Je pense à l’ancien ministre de l’Agriculture Elías Jaua, à l’ancien communicant Mario Silva, à certains groupes de gauche radicale, mais cela reste minoritaire. Pour l’instant, l’unité du chavisme reste préservée. Il y a quelques jours, une manifestation pour la souveraineté a eu lieu à Caracas et dans d’autres villes, de la part de l’opposition, qui n’a pas été réprimée, soulignant que le chavisme tolère des dissidences à la politique de l’exécutif. Mais cette manifestation n’a pas été massive.

La situation présente est comparable à celle de la fin des années 1980 pour le sandinisme au Nicaragua. Face à la guerre que les États-Unis leur avait déclaré, en minant les ports, avec une armée de paramilitaires qui faisaient une guerre asymétrique contre le pays, les fameuses Contra, les sandinistes avaient perdu les élections mais ils ont cherché à préserver l’unité du courant. Ce n’est pas d’ailleurs si simple. Il y avait une tendance minoritaire au sein du congrès du Front sandiniste de libération nationale de 1995 qui voulait changer de cap et elle avait entraîné tous les soutiens internationaux qui ne se voyaient plus dans l’actuel sandinisme, qui était en train de faire de la politique de survie, notamment d’alliance avec l’opposition de droite, pour revenir au pouvoir, comme cela fut le cas en 2006. On est dans une situation qui y ressemble beaucoup, au Venezuela.

Comment l’opposition de droite se situe face à l’évolution des relations diplomatiques entre Washington et Caracas, ces derniers mois ? Réclame-t-elle de nouvelles élections ?

L’opposition n’a jamais été monolithique au Venezuela. Il y a toujours eu une opposition radicale, s’alliant avec une partie de la pègre vénézuélienne, prônant la lutte armée, aux moyens d’attentats, tout comme l’alliance avec des mercenaires étrangers lors du débarquement de l’opération Gideon en mai 2020. Puis il y a une opposition de droite, plus modérée, qui joue le jeu de la démocratie. Dans celle-ci, il y a des voix qui critiquent la perte de souveraineté actuelle par rapport aux États-Unis.

Comme je pense que vous faites allusion à l’opposition de droite non-démocratique, qui vit pratiquement en exil, notamment celle qui s’autoproclamait leader de l’opposition, María Corina Machado, elle se sent totalement exclue de la nouvelle donne depuis le 3 janvier. Ils ont perdu certains canaux de communication avec l’administration Trump. Ils sont mis de côté. Et ni le gouvernement vénézuélien, ni le gouvernement des États-Unis ne parlent d’organiser des élections à court terme.

Là où c’est intéressant, c’est que le projet de Trump, après sa victoire militaire en janvier, impose une phase de transition. À moyen terme, il y aura certainement de nouvelles élections au Venezuela. Et là, ce sera intéressant de voir quelles forces politiques pourront s’imposer. Serait-ce la droite modérée, patriotique, restée au pays ? Est-ce que les États-Unis permettront le retour dans le jeu politique de cette ultra-droite qui menacerait la paix sociale, la stabilité civile et même la stabilité des institutions vénézuéliennes ? C’est un peu trop tôt pour le dire.

Est-ce que le chavisme peut gagner ? C’est aussi une autre question. C’est encore une force politique assez organisée, une force électorale importante. Qui en serait le candidat ? Beaucoup de questions restent en suspens.

S’agit-il tout de même d’une politique de collaboration avec les États-Unis, et notamment avec les firmes pétrolières états-uniennes ?

Parler de collaboration, un terme qui est très marqué en français, c’est un peu fort, parce que le Venezuela conserve quelques poches de souveraineté. Et puis plusieurs firmes états-uniennes comme Chevron n’ont jamais quitté le Venezuela, continuant d’exploiter et de commercialiser le pétrole vénézuélien, sous des modalités contractuelles peu transparentes, en raison du blocus imposé par Washington contre Caracas. Sinon elles se retrouvent sous la menace des États-Unis. On se rappelle que la BNP avait payé une amende de 10 milliards de dollars parce qu’elle avait commercé avec Cuba et l’Iran.

La modification de la loi sur les hydrocarbures, qui était l’une des plus avancées du pays, s’adapte à ce qui se fait dans ce secteur en Amérique latine. Elle est devenue semblable à la loi brésilienne, qui gère les rapports entre Petrobras et les multinationales par exemple. C’est une loi qui a été modifiée en temps de guerre. La loi précédente, sous Chávez, votée en 2006, était une loi faite en temps de paix. C’est toujours bon de le rappeler.

Qu’en est-il de la procédure judiciaire visant Nicolás Maduro ? Qu’adviendrait-il en cas de retour au pays ?

Nicolás Maduro est un prisonnier politique. Il a été capturé dans son pays. On est dans un cadre totalement illégal. Peu importe les charges, ce procès n’a pas lieu d’être. En outre, celles-ci ont commencé à changer. Nicolás Maduro a été accusé, depuis plusieurs années, d’être à la tête du cartel de los soles, qui est une invention médiatique, pourtant reconnue par la justice américaine. Ce n’est pas un procès équilibré, impartial, juste. C’est un procès politique, je le répète. Nicolás Maduro est retenu de manière totalement illégale. Sa libération pourrait venir de négociations plutôt que de l’issue d’un procès dont les dés sont totalement pipés.

Nicolás Maduro est détenu au Metropolitan Detention Center (MDC) de Brooklyn, à New York. Son procès doit s’ouvrir le 1er juin 2027 : la justice américaine l’accuse notamment de narcoterrorisme et de trafic de cocaïne vers les États-Unis. Il plaide non coupable

Comment cette présidence de Rodríguez est perçue au sein de la société vénézuélienne, éprouvée en outre par une série de tremblements de terre fin juin ?

Comme il y a eu deux tremblements de terre terribles qui ont endeuillé tout le Venezuela, et qu’on connaît tous des personnes mortes sous les décombres, le pays est pour l’instant en choc. Il est tôt pour faire un bilan de la présidence de Delcy Rodríguez. Ce qui est intéressant à noter, c’est que cela n’a pas pu être capitalisé par les leaders de l’opposition. Les chiffres de popularité restent très bas. Peu importe le leader d’opposition.

J’aimerais rappeler que l’attaque contre le Venezuela intervient dans un contexte de retour de la doctrine Monroe aux États-Unis, à savoir « l’Amérique aux Américains ». Ce qui signifie que les ressources naturelles du continent servir le modèle états-unien et doivent être un débouché pour les produits agricoles ou manufacturés produits aux États-Unis. C’est un projet de colonisation totale. D’abord, l’Amérique centrale avec le Panama, qui s’est retrouvé interdit d’entrer dans le programme chinois des nouvelles routes de la soie. Par la suite, il y a eu la vente des ports de Cristóbal et de Balboa, dans l’embouchure du Panama, à BlackRock.

Il y a une guerre commerciale avec les Chinois. C’est explicité totalement dans la stratégie de sécurité nationale de novembre 2025, où « les États-Unis doivent tout faire pour expulser les compétiteurs non-hémisphériques du continent ». Il y a une volonté pour les États-Unis de reconquérir le continent, par les armes ou par la pression, l’ingérence, et favoriser les intérêts de Washington. Et ça marche ! Une ultra-droite est en train de reconquérir l’Amérique latine. M. Milei en Argentine, M. Kast au Chili, M. Rodrigo Paz en Bolivie, Mme Fujimori au Pérou, M. Noboa en Équateur, M. Abelardo de la Espriella en Colombie, M. Peña au Paraguay depuis longtemps. Et le Venezuela est dedans aussi, en passant par les armes, pas par les urnes, parce que le peuple vénézuélien s’est exprimé pour ne pas y rentrer. D’où l’intervention militaire et la menace permanente de continuer cette opération militaire si les autorités du Venezuela ne veulent pas se plier à cette nouvelle vision des États-Unis pour le continent. Il reste le gros morceau, le Brésil, qui se jouera en octobre.

On parle de la naissance d’un monde multipolaire. Mais les États-Unis, en réitérant leur volonté d’appliquer la doctrine Monroe sur le continent, font en sorte qu’au sein de ce monde multipolaire, il y ait un seul pôle en Amérique: les États-Unis et leur arrière-cour, à savoir tout le continent latino-américain.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

29.07.2026 à 12:47

“Michel Piron, Marc Dorcel, Xavier Niel… Portraits de ces pornographes en col blanc”

Alors que la France se voit une nouvelle fois mise en cause ce 1er juin 2026 devant la Cour européenne des droits de l’homme, l’industrie pornographique continue de démontrer sa toute-puissance. L’histoire est la suivante: une femme en situation de grande vulnérabilité affective et économique est approchée par un homme, un rabatteur, qui, derrière un … Continued
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Alors que la France se voit une nouvelle fois mise en cause ce 1er juin 2026 devant la Cour européenne des droits de l’homme, l’industrie pornographique continue de démontrer sa toute-puissance. L’histoire est la suivante: une femme en situation de grande vulnérabilité affective et économique est approchée par un homme, un rabatteur, qui, derrière un profil féminin sur Facebook, réussit à la convaincre de faire son entrée dans l’industrie pornographique. Il s’agit en réalité d’un réseau d’exploitation sexuelle ayant recours à des pratiques particulièrement humiliantes et d’une extrême violence. Ce témoignage est appuyé par celui de cinquante autres femmes dans le cadre de cette affaire, ouverte en 2020, dite « French Bukakke » (Le nom du site pornographique est issu d’une pratique, le « bukkake », consistant en ce que des dizaines d’hommes éjaculent sur une même femme).

Or, selon le communiqué de la Cour européenne des droits de l’homme, la requérante dénonce la décision de la justice statuant sur les chefs de « proxénétisme et de traite d’êtres humains en bande organisée« , contestant la prétendue prise en compte de son « consentement » et pointant sa particulière « vulnérabilité« . Elle estime par ailleurs que la justice française n’a pas pris toutes les mesures nécessaires pour protéger sa dignité et sa vie privée, la diffusion des images des viols présumés dont elle a été victime se poursuivant et entraînant une « victimisation secondaire« .

Derrière les peep shows, les tournages et les plateformes de charme

Qu’il s’agisse d’affaires familiales, comme celles de Michel et Thibaut Piron ou de Marc et Grégory Dorcel, ou de figures parfois très médiatisées de la Start-up Nation telles que Gaspard Hafner, Pierre Garonnaire ou Jean-Yannick Pons, et parfois de grands noms de la presse nationale comme Xavier Niel et Claude Perdriel, tous ont un point commun: avoir à un moment développé un business lié à l’industrie pornographique. Les profils sélectionnés par QG n’entretiennent pas tous le même rapport avec cette industrie et les situations évoquées ne présentent pas toutes le même degré de gravité.

Au fil des années, cette industrie s’est profondément transformée, s’adaptant à chaque fois aux évolutions des normes morales, législatives et techniques. Les controverses entourant la pornographie ont, de facto, successivement été dominées par la censure, la morale religieuse, puis par les revendications autour de la libération sexuelle, avant l’avènement d’un phénomène tel que « porn chic » ou encore du « porno éthique ». Depuis l’ère Me Too, les conditions dans lesquelles les femmes exercent dans le milieu de la pornographie sont enfin soulevées dans l’espace public, et arrivent parfois devant la justice.

De nombreuses associations « abolitionnistes » alertaient depuis des décennies sur les violences organisées et perpétrées à l’encontre des femmes et des minorités dans ce milieu, tant dans les conditions de « travail » que dans l’imaginaire véhiculé par la pornographie, contribuant notamment à une érotisation très perturbante de la culture du viol. Mettant en exergue de son rapport les mots de la théoricienne féministe, Monique Wittig, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes énonce dans son rapport 2023 : « Le discours pornographique fait partie des stratégies de violence qui sont exercées à notre endroit, il humilie, dégrade, il est un crime contre notre humanité. » Ce rapport donne d’ailleurs des chiffres particulièrement évocateurs : pas moins de 35 % des vidéos disponibles en ligne sont des contenus pornographiques. Or 90 % de celles-ci comportent des violences physiques ou verbales. En avril 2025, QG avait documenté ce système où la violence, le racisme et l’impunité s’entrelacent, à l’occasion d’un entretien avec Alice Géraud, co-autrice du récit collectif « Sous nos regards. Récits de la violence pornographique », paru au Seuil.

Pourtant, arguant d’une liberté sexuelle et de création, l’industrie pornographique est parvenue à conserver une forte popularité au sein du grand public. Canal + en est l’une des illustrations historiques, diffusant depuis 1985 des contenus dit « pour adultes« , et la situation n’a nullement changé depuis son rachat par le très catholique conservateur Vincent Bolloré, en 2014. Sans égard pour les victimes.

En lien avec certaines des entreprises créées par ces magnats du « X », des accusations, parfois pénales, ont été formulées, allant de mises en cause pour pratiques humiliantes jusqu’à des soupçons de proxénétisme. QG dresse cet été le portrait de ces hommes qui tentent, parfois, de dissimuler leur passé sulfureux.

Michel Piron, l’homme sous X

Qui de mieux pour incarner la pornosphère française que Michel Piron ? Ce nom ne vous dit rien ? Pourtant, il est à l’origine de l’un des sites pornographiques les plus connus de France. « Jacquie et Michel », c’est lui. Aujourd’hui décliné sur des t-shirts, des bouteilles de bière et divers produits dérivés, ce nom est devenu une véritable marque à l’international. Le groupe détient également un réseau de sex-shops à Paris et dans le reste de la France. Sans oublier qu’en 2015, un magazine a été secrètement mis en ligne : La Voix du X, proche de la fachosphère, ainsi que l’a révélé le site Arrêt sur Images peu après son apparition. Pro-X et conçu comme un outil de propagande, les « journalistes » qui y opèrent, s’attachent à répondre aux attaques médiatiques à l’encontre de la pornographie, et plus particulièrement bien sûr, à l’encontre de Jacquie et Michel.

Michel Piron, à ne pas confondre avec l’homme politique du même nom, est effectivement très attaché à son image, si bien qu’il a toujours refusé de montrer son visage. 

Boutique Jacquie & Michel à Lyon, mars 2019

Un profil mystérieux qui entoure d’ombre toutes ses activités. Suite au signalement de trois associations féministes (Osez le féminisme, les Effronté-es et le mouvement du Nid), rejoints plus tard par la Ligue des Droits de l’Homme, une enquête judiciaire a finalement été ouverte. Parallèlement à l’affaire dite « French Bukkake », premier grand procès pour violences sexuelles dans le milieu de la pornographie, un volet Jacquie et Michel a ainsi impliqué Michel Piron. Il a été mis en examen en juin 2022 pour « complicité de viol aggravé » et « traite d’êtres humains » pour des faits qui se seraient produits entre 2009 et 2015.

Le 17 avril 2024, les juges d’instruction lui ont accordé le statut, plus favorable, de témoin assisté. Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme et rédactrice du rapport du Haut conseil à l’égalité de septembre 2023, « Pornocriminalité, mettons fin à l’impunité de l’industrie pornographique », accompagne les victimes liées à cette affaire. Cela fait 10 ans que celle-ci travaille sur le sujet : « C’est une industrie qui commet des violences sexistes et sexuelles de façon massive, mais vraiment massive, je n’ai jamais jusqu’ici vu ça. »

S’il a fait fortune dans l’industrie pornographique, Michel Piron n’a pas toujours évolué dans le secteur. Il a d’abord exercé dans les rangs de l’Éducation Nationale, mais oui, en tant qu’instituteur proche de Tarbes, dans le sud-ouest de la France. À l’époque, l’institution finance sa formation de webmaster, lui permettant d’apprendre à créer et à administrer un site internet. Grâce à ce coup de pouce, il lance son propre site en 1999 sous le nom de… « Jacquie et Michel ». Initialement consacré à des contenus pédagogiques à tendance conservatrice, selon le récit de « Libération« , le site évolue vers la publication de photos libertines. Dès 2005, il décide alors de quitter sa salle de classe afin de se consacrer à l’industrie du « X ». Avec le lancement de Jacquie et Michel TV, ontrouve au menu: une vidéo par jour pour rendre « accessible le plaisir de la chair » à tous. Loin de l’image de « porno amateur » sur laquelle il surfe, la machine s’emballe de manière spectaculaire et pas moins de 7.000 femmes passent devant la caméra. Pour répondre à la demande, plusieurs rabatteurs sont chargés de recruter sans cesse de nouvelles participantes. Et le slogan « Merci qui… » devient une référence, au point d’être parodié à de multiples reprises, par exemple à travers la publicité de l’opérateur Free (propriété du géant des télécoms Xavier Niel). 

Derrière ce succès impressionnant, un système de prédation se met en place, ciblant les personnes les plus vulnérables. Des femmes sont de moins en moins rémunérées et de plus en plus amenées à tourner des scénarios trash. Konbini a notamment révélé, en février 2019, les témoignages de deux femmes décrivant les conditions de tournage extrêmes, où le consentement à certaines pratiques (double pénétration vaginale, pénétration anale…), n’était pas toujours recueilli en amont, ni respecté par les producteurs du fameux Jacquie et Michel.

Collage féministe dans le Quartier latin suite au scandale autour de l’industrie pornographique. Paris 2020

En réponse aux différentes accusations et au procès en question, les représentants du groupe ont dénoncé ce qu’ils décrivent comme une « vaste manipulation d’associations abolitionnistes radicales » visant la prohibition de la pornographie en France. Par le biais de ses avocats, Michel Piron a toujours affirmé n’être qu’un « simple diffuseur », n’ayant pas connaissance des conditions de tournage. « Le producteur Mat Hadix (mis en cause pour “viols”, “proxénétisme aggravé” et “traite d’être humain aggravé” dans le cadre de l’affaire French Bukkake, Ndlr) était ambassadeur de la marque Jacquie et Michel qu’il représentait dans les médias, rétorque Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme, qui pointe une défense fragile. Il y a des émissions sur Canal + où il porte un t-shirt « « Merci Jacquie et Michel » » . Elle constate que différents « montages » sont organisés dans l’industrie pornographique avec des distances fictives entre les producteurs et les diffuseurs pour essayer de « s’éloigner de toute forme de responsabilité. »

L’entreprise, déléguée à son fils Thibaut Piron en 2022, aurait atteint jusqu’à 25 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2017 selon leurs propres déclarations. Le Monde a toutefois révélé que Jacquie et Michel pourrait être désormais entre les mains du groupe pornographique WGCZ, l’un des plus grands au monde, appartenant au français Stéphane Pacaud. La revente de la société reste toutefois très opaque, à l’instar des activités actuelles de Michel Piron.

Dans la famille Dorcel, je voudrais…

Autre affaire d’héritage : celle de la famille Dorcel. Le fils, Grégory, était présent sur les marches du festival de Cannes en 2010. Or ce n’est pas pour un thriller ou un film d’auteur, que l’homme arpente ce jour-là le tapis rouge en costard. Il venait à l’époque, faire la promotion des premiers films « X » en 3D de la maison Dorcel Production. Posant régulièrement au côté de femmes, vêtues de léopard et de boas en plumes colorées, il représente fièrement la « Maison » située dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Interviewé par cadremploi en 2014, Grégory Dorcel raconte la manière méticuleuse dont il recrute. Capture d’écran de QG

Mais avant de récolter ce CEO, le groupe Dorcel, appartenait tout simplement à Marc Dorcel, le paternel. Né en 1934, c’est un homme “très calme, très doux, très gentil et très timide » ainsi que le décrivait Anna Polina en 2012 pour TF1, ancienne égérie du groupe, alors âgée de 24 ans. D’une voix granuleuse, Marc Dorcel s’exprime dans un podcast de Radio France deux ans plus tard. À la question du journaliste, « avez-vous déjà craqué pour une actrice ? », celui-ci répond : « Bah évidemment, j’ai une libido, je suis un homme normal ». Initialement rêvant des Beaux-Arts, et ancien dessinateur pour une usine de fabrication de vêtements, le patriarche aux lunettes rondes fonde ensuite une société de transport à son nom. Après diverses rencontres, il commence à éditer des textes érotiques et se lance dans des romans-photos. « Jolie petite garce » sera finalement le nom donné à son premier film « X » à la demande, en 1980. « Il fallait que je gagne ma vie », justifie-t-il pour Radio France.

Fondé en 1979 par ses soins, le groupe Dorcel devient rapidement pionnier dans la production de film pornographique en France et en Europe, dont la première place se dispute désormais entre lui avec Jacquie et Michel. « Dorcel, c’est ce porno classe, un peu bourgeois, qui peut attirer le célibataire endurci, le père de famille respectable comme le couple stable », assure le groupe dans le magazine français Slate. Il semble toutefois moins inoffensif qu’il n’y paraît, si l’on en croit la ribambelle de films aux relents racistes et faisant l’apologie de violences sexistes et sexuelles qu’il a massivement produits : « Débutantes pour vieux monsieurs » (2020), « Jeunes femmes humides pour vieux pervers » (2018), « Comment je suis devenue esclave sexuelle » (2016), « Harcèlement sexuel » (2016), « 4 geishas aux gros seins » (2013), « 18 ans 1/2 et que dans le cul » (2010), « Les chiennes d’Asie » (2010), « Objets sexuels en captivité » (2010), « Déchire-moi » (2009), « Jade, asiatique par devant et par derrière » (2009), « Christina, l’esclave du sexe » (2005), « 35 centimètres pour jeunes filles pas très sage » (2004), « Viol au téléphone » (2002),« Filles abusées » (2001), etc. (Archives disponibles sur le site de la bibliothèque nationale de France)

Pour devenir plus tentaculaire et innovant, à l’occasion de la création de son « incubateur à sex-startup, DorcelLab », le groupe en vient même à animer des interventions auprès d’étudiants. À l’École 42, établissement fondé par Xavier Niel, des “hackatons” de “l’économie du sexe” ont même été organisés les 20 et 21 mai 2017. Les étudiants ont ainsi du passer plus d’une cinquantaine d’heures à développer des projets liés à des sites de rencontre, des sextoys, ou des films pour adultes”, a-t-il été rapporté explicitement par le magazine « Challenges », fondé par Claude Perdriel, proche de Niel. Si la pornographie n’est plus si banalisée qu’autrefois, bien que la pornographie ait été plutôt épargnée au départ du mouvement Me Too, ce n’est qu’en 2020 qu’un grand scandale a éclaté.

Le groupe Dorcel est lui aussi relié à l’affaire glaçante du site pornographique French Bukkake. Le même Matthieu Lauret dit “Mat Hadix” (l’un des premiers fournisseurs de contenus pour Jacquie et Michel, voir ci-dessus) était également diffusé par le groupe Dorcel. Au total, 13 plaignantes de l’affaire ont vu leurs vidéos, contenant des violences sexuelles et des humiliations, diffusées sur des plateformes de Marc Dorcel et l’entreprise en aurait été informée. Si les Dorcel expliquent n’avoir eu aucun regard sur les conditions de tournage mises en place par les producteurs qu’ils diffusent, Mediapart a révélé en juillet 2023 que certains représentants du groupe entretenaient une proximité privilégiée avec le principal intéressé. Ironie du sort, la marque Dorcel fut pionnière dans l’élaboration d’une charte déontologique pour les productions pornographiques, en 2021. 

Quoi qu’il en soit, le chiffre d’affaires du groupe, toujours en activité, est colossal, estimé à plus de 37 millions d’euros.

Xavier Niel et Claude Perdriel : le rose et la ruée vers L’Obs

D’autres personnalités médiatiques, ont fait leurs premières armes dans le « X ». On les connaît comme entrepreneurs cotés au CAC 40, ou patrons de presse, mais elles sont moins familièrement associés au business du sexe. Si Claude Perdriel n’a jamais été mis en cause pour ses activités dans le Minitel rose, Xavier Niel a lui fait un mois détention préventive à la prison de la Santé pour des accusations de proxénétisme aggravé ayant eu lieu dans plusieurs peep show et sex shops qu’il possédait. Alors qu’Emmanuel Macron, futur ex Président de la République, se voit désormais proposer par ce dernier un poste « taillé sur mesure » afin de patienter avant une éventuelle nouvelle candidature à la présidentielle 2032 (selon les informations du « JDD » du 5 juillet dernier) peu de gens se souviennent de la gravité de ce qui a été reproché au magnat des télécoms.

Mais attardons-nous tout d’abord un moment sur le cas Claude Perdriel. Fort d’une fortune estimée à 600 millions d’euros, le quasi centenaire, ex industriel français originaire du Havre, est l’inventeur des WC chimiques avec sa société SETMA. « Le Nouvel Observateur », « Challenges » et « Sciences et Avenir », c’était lui.

En 30 ans de d’existence, c’est le minitel “rose” qui fut le plus lucratif pour la fameuse boîte marron

Outre leur intérêt pour les médias, les deux capitalistes ont activement participé, à quelques années d’intervalle, au marché du Minitel rose. À l’époque, pas d’image ni de son : uniquement des échanges textuels en tapant sur ce clavier devenu obsolète. Le Minitel, souvent décrit comme un espace de rencontres « coquines », est un exemple parfait de l’image inoffensive que peut renvoyer à tort l’industrie pornographique.

Claudia Tavares, qui fut animatrice de Minitel rose pour la société de Xavier Niel dans les années 90, estime ainsi que la toxicité de ces activités est largement sous-estimée. « C’est une prostitution intellectuelle, dit-elle. C’est à dire qu’on ne va pas donner notre corps, mais notre âme. Pendant 8 ou 9 heures on ne va pas penser à autre chose qu’à exciter quelqu’un qu’on ne connait pas« . En mars 2025, cette dernière a accusé Xavier Niel d’abus sexuels auprès de la chaîne Off Investigation, dans un documentaire vu par plus de 4 millions de personnes. Des faits prescrits, et niés par le milliardaire via son avocate, « J’estime aujourd’hui que, pendant ces 4 ans, mon corps a été pris par Xavier Niel, témoigne Claudia Tavares auprès de QG. Toute sa richesse est à vomir ».

Free, Mediawan, Kima Ventures, Lunettes pour Tous, l’École 42, le musée Giacometti, Station F, Nice Matin, L’Informé, Bestimage, la boîte de Mimi Marchand… c’est lui. Après avoir partagé en 2014 les parts du groupe « Le Monde », auquel appartient notamment « Le Nouvel Obs », avec Pierre Bergé et Matthieu Pigasse sous la holding dite « BNP », Xavier Niel devient l’actionnaire individuel du quotidien en 2022. Il est aujourd’hui doté d’une fortune estimée à 27,9 milliards d’euros selon le magazine « Challenges », faisant de lui la 7ème fortune française.

Son vieil ami Claude Perdriel, comprendra rapidement le potentiel économique du service. Le 3615, initialement réservé aux éditeurs de presse, permet une monétisation simple des contenus. Le fondateur du « Nouvel Obs » ouvre alors plusieurs services, dont les célèbres 3615 JANE et ALINE, qui ne sont rien d’autre que des messageries pornographiques. Si le polo en cachemire qu’il porte et la cravate parfaitement serrée autour de son cou ne laissent pas d’amuser au regard d’une telle trajectoire, la somme qu’il récolte lui permet de renflouer les caisses du « Nouvel Obs », alors en difficulté financière. L’hebdomadaire intellectuel et politique fétiche de la gauche caviar qui, par ailleurs, servit de support pour des petites annonces pornographiques voire ouvertement prostitutionnelles jusqu’en 2011.

Les rédacteurs du journal furent pendant des années très hostiles à ces pages d’annonces pornographiques voire prostitutionnelles. Image France Info

Xavier Niel, de son côté, se lance dans ce business quasiment dès le lycée. Il mène véritablement une double vie: le jour, les cours, la nuit les yeux rivés sur son Minitel. Dans les années 90, il rachète Fermic Multimédia, qu’il rebaptisera plus tard « Iliad » et propose plusieurs services de messagerie pornographique tels que le 3615 Free. Se faisant, il se constitue déjà une petite fortune. L’un des policiers en charge de cette affaire témoigne auprès du service investigation de Radio France : “A cette époque, les clients payaient en fonction de la durée de connexion et les Minitels restaient parfois connectés toute la nuit… La facture était astronomique.” Une pratique de hackage peu scrupuleuse ni glorieuse, bien qu’il n’est pas été condamné à ce titre là.

Mais il y a pire. Et l’on entre là dans un des volets les plus sombres du parcours du géant des télécoms. En effet, Xavier Niel investit alors avec son associé, Fernand Delveter, dans des sex-shops et des peep shows à Paris et à Strasbourg. Lesquels, pour certains d’entre eux, servirent de couverture à des services prostitutionnels : « Caresses par le client sur les seins et les fesses des danseuses, intromission de godemichés ou de vibromasseurs dans le sexe et/ou l’anus des danseuses par le client, intromission par les danseuses de ces mêmes ustensiles dans l’anus de certains clients », a détaillé le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke dans son ordonnance de renvoi. Cela vaudra à Xavier Niel une enquête pour proxénétisme aggravé et de la prison préventive en 2004. Finalement, il sera condamné uniquement pour recel d’abus de biens sociaux, écopant ainsi de deux ans de prison avec sursis et de 250.000 euros d’amendes, ainsi que le rappelle le journaliste d’investigation Renaud Lecadre pour « Libération », qui a assisté à tout le procès. Son associé, Fernand Develter, et leurs gérants seront, eux, formellement condamnés pour proxénétisme aggravé. Une condamnation infamante à laquelle il aura échappé, alors même qu’il était déjà millionnaire. Celle-ci lui aurait interdit l’accès au capital des médias.

Aujourd’hui, il feint d’en rire, tout en dissimulant soigneusement la réalité sordide des faits. Par exemple sur la scène de l’Olympia dans son show « Comment devenir milliardaire », accessible sur la plateforme VOD de Canal + en ce mois de juillet 2026, où il prétend ignorer les raisons de son passage en prison. Ou encore sur le réseaux X récemment où, le compagnon de Delphine Arnault, déguisé avec une perruque, s’amuse grassement de ses anciennes employées du Minitel, pointant l’un des acteurs du clip en disant: « C’est une bonne gagneuse. Une très bonne gagneuse ».

Capture d’écran d’une vidéo promotionnelle du show de Xavier Niel, « Comment devenir milliardaire », actuellement diffusée sur le compte X de Canal+

Très hostile aux journalistes après ses déboires de l’époque, Xavier Niel avait pris l’habitude des procédures baillons, visant à affaiblir les médias. « J’ai eu droit à pas moins de 5 plaintes en diffamation pour 3 articles papiers et leur version web », témoigne Renaud Lecadre auprès de QG. Le journaliste de « Libération » a été relaxé pour chacune des affaires, justifiant des “enquêtes sérieuses” et a même bénéficié de dédommagement de la part de Xavier Niel pour procédure abusive. Il constate : « Si à l’époque on était très peu à parler des affaires de Xavier Niel dans le X parce qu’il était très peu connu, aujourd’hui plus personne n’en parle parce qu’il s’est acheté une barrière protectrice avec les médias. »

Post publié par Xavier Niel le 16 septembre 2025

Depuis la fin de l’ère du Minitel, le roi de la Tech française a effectivement largement oeuvré à transformer son image publique. Il continue toutefois, d’une complicité goguenarde, à s’adresser directement aux “consommateurs” de porno, comme à la sortie d’un VPN gratuit permettant de contourner certaines restrictions d’accès à ces contenus, en septembre 2025. Sans oublier sa reprise du slogan Jacquie et Michel dans une publicité Free en 2017.

Jacquie et Michel a ensuite répondu au post X “Ça va pour cette fois. C’est pas qu’on n’aime pas se faire pomper… notre slogan mais bon.” 14 février 2017. Photo : Creapills
Gaspard Hafner et Pierre Garonnaire qui surfent sur un flou juridique

À l’image de leurs prédécesseurs, d’autres magnats de la French Tech ont perçu la mine d’or que représentait l’industrie pornographique. La version française d’OnlyFans, baptisée MYM (Me You More), de la société Air Medias, a été fondée en 2019 par deux jeunes entrepreneurs habitants Lyon, Gaspard Hafner et Pierre Garonnaire. Un duo façon “good cop and bad cop” peu ou prou connu des Lyonnais, puisque l’un d’entre eux a une main sur l’un des secteurs emblématiques de la région : la gastronomie. Co-fondateur des “Chefs-d’Or” en région lyonnaise, Gaspard Hafner est aux manettes de plusieurs boulangeries, restaurants et pâtisseries situés à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or. Le chef d’entreprise s’est notamment associé à ses amis Sébastien Leroy et Grisha Dziesmiazkiewiez, passés par l’Institut Paul-Bocuse. 

Peut-être là-encore inspiré par ses prédécesseurs, Pierre Garonnaire, lui, a décidé de mettre un pied dans la presse en investissant dans le média « Le Crayon » en 2023, comme l’affiche son compte Linkedin. Un média dans lequel Xavier Niel a investi au moment même où le très conservateur Pierre-Edouard Stérin entrait au capital et dans lequel, par ailleurs, des « travailleuses du sexe » épanouies sont régulièrement invitées à venir s’exprimer.

Plutôt en décalage avec l’école là-encore, les stéphanois bidouillent sur le web dès le lycée, dans lequel ils étudient tous deux. Ils créent rapidement leurs premières start-ups, mais ce n’est qu’après leurs études à l’EMLyon qu’ils ambitionnent un projet ensemble. Le projet qui est le leur, Mym, se veut être un réseau social plus interactif.

Mym revendique 15 millions d’utilisateurs. 6 juillet 2026, capture d’écran de QG

Le succès est, une nouvelle fois, immédiat, le Covid agissant comme accélérateur. Le principe est simple : la plateforme héberge des créateurs, majoritairement des jeunes femmes, qui publient une multitude de contenus. Selon les créateurs, 30% du catalogue s’apparente à du “caming”, c’est-à-dire du contenu à caractère sexuel, accessible via des abonnements payants de quelques dizaines à quelques centaines d’euros. Selon Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme ce pourcentage est largement sous-estimé. “Est-ce qu’on a déjà entendu parler d’une seule personne qui publie sur Mym et qui ne propose aucun contenu à caractère sexuel ?”, interpelle-t-elle.

Si 80% des revenus reviennent aux créateurs, les 20% restants permettent à MYM d’atteindre le chiffre d’affaires de 105 millions d’euros en 2024.

Le succès est, une nouvelle fois, immédiat, le Covid agissant comme accélérateur. Le principe est simple : la plateforme héberge des créateurs, majoritairement des jeunes femmes, qui publient une multitude de contenus. Selon les créateurs, 30% du catalogue s’apparente à du “caming”, c’est-à-dire du contenu à caractère sexuel, accessible via des abonnements payants de quelques dizaines à quelques centaines d’euros. Selon Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme ce pourcentage est largement sous-estimé. “Est-ce qu’on a déjà entendu parler d’une seule personne qui publie sur Mym et qui ne propose aucun contenu à caractère sexuel ?”, interpelle-t-elle.

Si 80% des revenus reviennent aux créateurs, les 20% restants permettent à MYM d’atteindre le chiffre d’affaires de 105 millions d’euros en 2024.

Jean-Yannick Pons, l’entrepreneur vagabond

Jean-Yannick Pons, ne pourrait lui, pas avoir pris suffisamment de précautions. C’est l’une des plus 500 grandes fortunes de l’Hexagone en 2012 selon « Challenges ». EasyRoomates, À partager, Her, Vivastreet c’est lui. Après avoir tenté sa chance aux Etats-Unis, livrant des croissants et des pains au chocolat dans toute la Californie, et moults autres expériences, il fonde Vivastreet en 2005, le deuxième site de revente en France, depuis Los Angeles. Toujours vêtu d’une chemise qu’il maintient ouverte au deuxième bouton, et d’une barbe de trois jours, Jean-Yannick Pons, l’air décontracté, anime des conférences en France et aux Etats-unis pour présenter sa success story. Entre ses différents vols, il est aussi fréquemment invité à parler dans la presse économique française auprès de « BFM Business », « Les Echos« , ou même le magazine « Challenges« .

À 57 ans, Jean-Yannick Pons est à la tête d’une fortune estimée à 70 millions d’euros selon « Challenges« 

Jean-Yannick Pons joue la carte bon patron. Il le dit sur Linkedin : “Trying to have fun at work, and make sure the team does as well.” (J’essaie de m’amuser en travaillant, et m’assure que mon équipe fait de même, Ndlr). C’est selon lui la recette pour réussir, illustrée par l’ascension du site Vivastreet qui propose aux professionnels et particuliers de publier des petites annonces par milliers. Disponible ensuite dans une quinzaine de pays, et domicilié à Jersey, paradis fiscal britannique, Vivastreet doit toutefois son succès à une autre particularité. En surfant sur le catalogue on trouve différentes catégories d’objets ou de services, parmi elles: Erotica. Nul doute sur le contenu, il s’agit bien de contenus pornographiques. 

Or parmi ces diverses images pornographiques proposées sur Vivastreet, se faufilent des petites annonces ouvertement prostitutionnelles : « Sexy Chinoise dispo H24 », « Belle petite poupée super sexy pour vous », « Belle trans pour hétéros curieux et débutants ». Le Mouvement du Nid, association abolitionniste, avait eu le réflexe d’alerter la justice en 2016. Poursuivi pour proxénétisme aggravé, Vivastreet a bénéficié d’un non-lieu en 2025, son patron, Jean Yannick Pons assurant là encore n’être qu’un hébergeur et ne pas être responsable des différentes prestations qui recouvre de la prostitution. Toutefois, le 5 mai 2026, la Cour d’Appel a ordonné la reprise des investigations ainsi que le révèle le Mouvement du Nid.

Les enquêteurs se sont aperçus que la fermeture de la rubrique « Erotica France » a entraîné une chute importante de la fréquentation du site, passé de 11 millions à 4 millions de visiteurs. C’est par ailleurs plus de 33 millions d’euros de chiffre d’affaires que le site a générés entre 2013 et 2018, dernière année où la rubrique Erotica était proposée, et pas moins de 8.880 annonces ouvertement prostitutionnelles. Il ne fait guère de doute que Erotica constituait un moteur majeur d’audience, ce qui rendait difficile de l’ignorer.

Mais l’American Dream semble toucher à sa fin…

Un porn-washing toujours actif

À la suite de ces différents scandales et prises de conscience, l’industrie pornographique se vente d’être plus « éthique » supposément plus respectueuse de l’intégrité des femmes. Pour sauver la pornographie, plusieurs chartes ont par ailleurs été généralisées notamment dans le cadre des tournages de film. Toutefois, un article daté d’avril 2024 de la cellule Investigation de Radio France a démontré que les pratiques n’ont en réalité évoluées qu’en surface et que les chartes son peu ou pas appliquées.

« Le monde du porno en accusation », Quartier Interdit avec Céline Piques sur QG (Émission du 21/09/2022)

Pour Céline Pique, porte-parole d’Osez le féminisme cela n’a rien d’étonnant : « Il y a toujours eu un washing et une dissimulation de ce qu’est réellement la pornographie ». Et la spécialiste de la pornocriminalité de déplorer : « Certes il y a là le premier gros procès français autour de l’industrie pornographique, mais comme pour Me too, les femmes ont toujours parlé, les femmes ont toujours raconté la façon dont elles ont été rabattues, violées, mais personne ne les écoutait ».

Louison Lecourt

Droit de réponse de M. Michel Piron, fondateur de « Jacquie et Michel », par le biais de son avocat, Paris, 30 juillet 2026 :

« Michel Piron conteste formellement les agissements délictueux qui lui sont imputés dans cet article et rappelle qu’il bénéficie de la présomption d’innocence. Dans le cadre de la procédure en cours, les trois juges d’instruction en charge du dossier lui ont accordé le statut de témoin assisté. Ce statut signifie que la justice n’a pas estimé réunis les indices graves ou concordants nécessaires à une mise en examen. Par ailleurs, les associations féministes qui s’étaient constituées parties civiles dans cette procédure ont été déclarées irrecevables par les juges d’instruction. Aujourd’hui retraité depuis plus de quatre ans, Michel Piron souhaite retrouver une vie paisible et préserver sa réputation, gravement affectée par cette affaire. Il entend continuer à faire valoir ses droits dans le respect de la procédure judiciaire et réaffirme sa confiance dans l’institution judiciaire pour que les faits soient examinés avec impartialité, sérénité et désormais, célérité. »

Droit de réponse de M. Grégory Dorcel par le biais de son avocat, Paris, 3 août 2026 :

« Le groupe Dorcel conteste avec la plus grande fermeté la présentation qui est faite dans l‘article, laquelle procède d’un amalgame injustifié entre le groupe Dorcel et l’affaire dite « French Bukkake ». Le groupe Dorcel n’entretient aucun lien avec cette procédure pénale. L’affirmation selon laquelle il serait « relié à l’affaire French Bukkake » repose sur un rapprochement artificiel qui entretient, auprès du lecteur, une confusion entre le seul fait d’avoir pu diffuser des contenus produits par l’une des personnes poursuivies et une quelconque implication dans les faits visés par cette procédure, faits auxquels le groupe Dorcel est totalement étranger. De la même manière, l’affirmation selon laquelle le groupe Dorcel « en aurait été informé » est fausse. […] Par mesure conservatoire et dans un souci de protection des personnes susceptibles d’être concernées, le groupe Dorcel a, dès qu’il a eu connaissance de l’affaire par voie de presse, retiré de ses plateformes l’intégralité des productions liées à tous les protagonistes de cette affaire, sans distinction. […] Le groupe Dorcel ignore d’ailleurs, à ce jour, si un ou plusieurs titres concernés par cette procédure auraient été diffusés sur ses plateformes parmi les milliers de titres qu’il diffuse. […] Enfin, il convient de rappeler que le groupe Dorcel est depuis de nombreuses années engagé en faveur d’un encadrement éthique des productions destinées aux adultes. Il a notamment été à l’initiative, comme rappelé par l’article, de l’élaboration d’une charte déontologique visant à renforcer les exigences en matière de consentement, de protection des interprètes et de bonnes pratiques professionnelles. Le groupe Dorcel conteste avec la plus grande fermeté la présentation qui est faite dans l‘article, laquelle procède d’un amalgame injustifié entre le groupe Dorcel et l’affaire dite « French Bukkake ». Le groupe Dorcel n’entretient aucun lien avec cette procédure pénale. L’affirmation selon laquelle il serait « relié à l’affaire French Bukkake » repose sur un rapprochement artificiel qui entretient, auprès du lecteur, une confusion entre le seul fait d’avoir pu diffuser des contenus produits par l’une des personnes poursuivies et une quelconque implication dans les faits visés par cette procédure, faits auxquels le groupe Dorcel est totalement étranger. De la même manière, l’affirmation selon laquelle le groupe Dorcel « en aurait été informé » est fausse. […] Par mesure conservatoire et dans un souci de protection des personnes susceptibles d’être concernées, le groupe Dorcel a, dès qu’il a eu connaissance de l’affaire par voie de presse, retiré de ses plateformes l’intégralité des productions liées à tous les protagonistes de cette affaire, sans distinction. […] Le groupe Dorcel ignore d’ailleurs, à ce jour, si un ou plusieurs titres concernés par cette procédure auraient été diffusés sur ses plateformes parmi les milliers de titres qu’il diffuse. […] Enfin, il convient de rappeler que le groupe Dorcel est depuis de nombreuses années engagé en faveur d’un encadrement éthique des productions destinées aux adultes. Il a notamment été à l’initiative, comme rappelé par l’article, de l’élaboration d’une charte déontologique visant à renforcer les exigences en matière de consentement, de protection des interprètes et de bonnes pratiques professionnelles. »

15.07.2026 à 21:20

« Choc climatique: s’adapter ou mourir » avec Quentin Ghesquière et Aude Lancelin

Depuis la fin du mois de juin, la France traverse la vague de canicule la plus intense jamais enregistrée à cette période de l’année. L’été 2026 s’annonce d’ores et déjà comme celui, en France, où le réchauffement climatique aura définitivement cessé d’être une présomption, un horizon, pour devenir une réalité sensible douloureuse, admise par tous. … Continued
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Depuis la fin du mois de juin, la France traverse la vague de canicule la plus intense jamais enregistrée à cette période de l’année. L’été 2026 s’annonce d’ores et déjà comme celui, en France, où le réchauffement climatique aura définitivement cessé d’être une présomption, un horizon, pour devenir une réalité sensible douloureuse, admise par tous. Quentin Ghesquière fait partie des lanceurs d’alerte depuis des années sur le sujet. Coordinateur de l’Affaire du Siècle, fameux recours en justice qui a fait condamner l’État français pour inaction climatique, il a cofondé début juillet Adapt, un think tank transpartisan qui entend peser sur le débat public pour les prochaines échéances électorales. Avec Damien Desbordes, il publie « S’adapter ou mourir » aux éditions Rue de l’Échiquier. Il était l’invité d’Aude Lancelin sur QG

08.07.2026 à 21:20

«Quand le capital fait le choix du fascisme» avec Aude Lancelin et Xavier de Jarcy

Marine Le Pen, devenue la candidate officielle du RN à la présidentielle pour 2027, dînait le 7 avril 2026 avec une quinzaine de patrons du CAC 40. La scène a été peu commentée dans les médias rachetés par ces mêmes groupes. La France se prépare-t-elle à bas bruit à une arrivée de l’extrême droite au … Continued
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Marine Le Pen, devenue la candidate officielle du RN à la présidentielle pour 2027, dînait le 7 avril 2026 avec une quinzaine de patrons du CAC 40. La scène a été peu commentée dans les médias rachetés par ces mêmes groupes. La France se prépare-t-elle à bas bruit à une arrivée de l’extrême droite au pouvoir ? Dans la France des années 30, une partie du grand patronat avait déjà financé, choyé, et même armé la droite la plus réactionnaire. Telle est l’histoire explorée par Xavier de Jarcy, journaliste, historien, qui nous livre les leçons des années 30 dans son essai « Le fascisme en col blanc », aux éditions Critiques. Sa thèse : la route vers Vichy n’aura pas été un accident de l’histoire, mais un projet préparé de longue date par l’alliance de l’argent et de la réaction. Il était l’invité d’Aude Lancelin sur QG

06.07.2026 à 21:05

« Affaire Lyhanna : la justice est-elle coupable ? » avec Aurélien Martini et François Boulo

Il y a des drames qui, au-delà de l’horreur qu’ils inspirent, agissent comme des révélateurs de l’état de nos institutions. L’affaire Lyhanna est de ceux-là. Le principal suspect, Jérôme Barella, déjà mis en cause dans d’autres procédures, a immédiatement été placé en détention provisoire. Alors qu’une émotion légitime s’emparait du pays, le pouvoir exécutif s’empressait … Continued
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Il y a des drames qui, au-delà de l’horreur qu’ils inspirent, agissent comme des révélateurs de l’état de nos institutions. L’affaire Lyhanna est de ceux-là. Le principal suspect, Jérôme Barella, déjà mis en cause dans d’autres procédures, a immédiatement été placé en détention provisoire. Alors qu’une émotion légitime s’emparait du pays, le pouvoir exécutif s’empressait de mettre en cause l’institution judiciaire, accusée d’inaction. Gérald Darmanin pointait du doigt des « fautes professionnelles » avant même les conclusions des inspections. Emmanuel Macron balayait la question du manque de moyens en invoquant des hausses de budget sous sa présidence. Les violentes charges contre les magistrats se succèdent, la justice française est devenue un bouc émissaire pour les politiques. Pour en parler, François Boulo a reçu Aurélien Martini, magistrat et secrétaire général adjoint de l’Union Syndicale des Magistrats (l’USM)

02.07.2026 à 22:16

« Canicule : la fabrique d’une défaite » avec Clément Sénéchal et Harold Bernat

La canicule a tué. La canicule tuera. Elle tue dans l’indifférence d’un EHPAD, sur un chantier en plein soleil, à l’hôpital par plus de 35 degrés dans une chambre. Elle tue sans qu’aucun politique ne puisse être tenu pour responsable. La responsabilité est individuelle, toujours. Le gouvernement fait ce qu’il faut en matière de prévention … Continued
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La canicule a tué. La canicule tuera. Elle tue dans l’indifférence d’un EHPAD, sur un chantier en plein soleil, à l’hôpital par plus de 35 degrés dans une chambre. Elle tue sans qu’aucun politique ne puisse être tenu pour responsable. La responsabilité est individuelle, toujours. Le gouvernement fait ce qu’il faut en matière de prévention ; il surveille même la situation de très près. D’ailleurs, il serait bien absurde de tenir un quelconque gouvernement pour responsable d’un phénomène planétaire. « Tout le monde à chaud ! », rappelle l’animateur cynique de Quotidien depuis son plateau climatisé. Derrière ces obscénités manifestes, c’est pourtant d’un tri social dont il est question, d’un ordre social inique entre les nomades du nouvel ordre capitaliste climatisé et les sédentaires qui meurent de chaud faute d’avoir su s’adapter. Harold Bernat a reçu Clément Sénéchal, expert en enjeux climatiques et auteur de « Pourquoi l’écologie perd toujours » aux éditions du Seuil.

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