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QG – Le média libre
 
Directrice de publication : Aude Lancelin

▸ Les 10 dernières parutions

05.11.2026 à 22:21

« 5 novembre 2026: vers un blocage national ? » avec François Cocq, Alexis Durey, Harold Bernat et Ender Calman

Le jeudi 5 novembre 2026 marque une nouvelle journée de mobilisation nationale. Le gouvernement qui pariait sur la pluie et les vacances de Toussaint pour voir le mouvement s’essouffler semble plus que jamais acculé et affaibli. Ce 5 novembre encore, des centaines de lycéens étaient bloqués ou fermés, des universités et des appels à la … Continued
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Le jeudi 5 novembre 2026 marque une nouvelle journée de mobilisation nationale. Le gouvernement qui pariait sur la pluie et les vacances de Toussaint pour voir le mouvement s’essouffler semble plus que jamais acculé et affaibli. Ce 5 novembre encore, des centaines de lycéens étaient bloqués ou fermés, des universités et des appels à la grève étaient relayés dans de larges secteurs. À six mois d’une élection présidentielle inquiétante, le mouvement social peut-il prendre de l’ampleur ? Sommes-nous entrés dans une période insurrectionnelle, voire pré-révolutionnaire ou comme le pensent des analyses plus pessimistes sommes-nous en face des prémisses d’un ordre pré-autoritaire ou encore plus autoritaire qu’il ne l’est déjà ? Pour en parler, Harold Bernat et François Cocq ont reçu Alexis Durey, étudiant, militant au Poing Levé et Ender Calman, enseignant. Une émission à revoir en accès libre

05.11.2026 à 13:09

La fascinante anatomie de Michel Super

Dans son livre éclairant contre l’IA Générative (IAG), Abel Quentin crée le personnage de Michel Super, 52 ans, « un homme haut et sec, énergique, qui porte une montre connectée, a fait de brillantes études dans une école d’ingénieurs, et se sent cerné par l’incompétence ». Pour Michel Super, l’IA Générative est une bénédiction. Le personnage sert … Continued
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Dans son livre éclairant contre l’IA Générative (IAG), Abel Quentin crée le personnage de Michel Super, 52 ans, « un homme haut et sec, énergique, qui porte une montre connectée, a fait de brillantes études dans une école d’ingénieurs, et se sent cerné par l’incompétence ». Pour Michel Super, l’IA Générative est une bénédiction. Le personnage sert d’interlocuteur fictif et d’avocat de la défense dans le procès à charge qu’instruit le procureur Quentin. 

Nous souhaitons ici prolonger le trait. Par hommage au précieux travail de mise à jour des multiples tartuferies des promoteurs de l’IAG que constitue son livre, Sanctuaires paru aux éditions de l’Observatoire. Par désir de préciser le tableau. Michel Super, autrefois éclaireur singulier, s’incarne chaque jour un peu plus dans notre quotidien professionnel. Il se clone, il essaime, jusqu’aux directions de PME et aux responsables de départements en région désormais.

Michel est résolument optimiste. L’IAG éclaircit et élargit son horizon. Pourtant, récemment, il a subi quelques contrariétés. Une inquiétude inhabituelle, liée à un sentiment de prise de poids. Il se sent soudainement à l’étroit dans son pantalon. Bizarrerie aussi soudaine qu’agaçante pour un corps aussi bien entretenu. Il incrimine d’abord Djamila, qui une nouvelle fois a dû mélanger le linge et laver ses caleçons « le slip français » à une température non respectueuse, ses sous-vêtements se voyant ainsi indélicatement rétrécis. Puis, les symptômes persistant, il se résout à un examen précis dans l’intimité de sa salle de bain en suite. Quel soulagement lorsqu’il constate, qu’il vient simplement d’hériter d’une deuxième paire de couilles ! Une rapide mise en relation du calendrier de son évolution corporelle et de son agenda pro le font aboutir à la conclusion sans équivoque que cette transformation est directement concomitante à sa souscription à l’abonnement « Claude Max » d’Anthropic.

Jamais Michel n’a connu ce sentiment de puissance et le monde lui apparaît sous un jour nouveau, plus étincelant que jamais. Il goûte l’ivresse d’un premier de cordée, affranchi de la gravité de ses laborieux collègue. C’est Free Solo, quel vertige ! Il va pouvoir enfin se propulser vers les sommets, jusqu’aux étages du Comex et du Conseil d’Administration. Fini les lubrifiants managériaux, du team building aux discussions à la machine à café, il passe en mode « full sans contact », débarrassé des oripeaux de l’intersubjectivité et de ses insupportables frictions. Le matin en se rasant, il déclame en homme libre « Je me cogne de l’équipe produit ! », « J’emmerde la DRH ! », « Aux chiottes l’affectio societatis !». Ce frissonnement dans le bas ventre ne trompe pas : il a rejoint la race des seigneurs.

Michel peut tout, il est omniscient. Il se démultiplie. Michel Sardou’ble d’intensité. Michel Foucault pieds au cul des feignasses. Michel Serres-moi le budget des achats. Michel Barnier de crabes. Michel Sapin’ce les fesses de la stagiaire dans l’ascenseur. Michel Onfray mieux d’installer le call center à Madagascar. Michel cl’Houellebecq des blaireaux de l’audit interne. Michel Berger d’un troupeau qu’il conduit dans le désert pour l’y abandonner, partant comme un prince à bord d’une voiture volante.

Michel décapsule. C’est certain, il va en mettre plein les murs. Il va faire gicler les Minimum Viable Products, les Prototypes, les Dashboards avec KPIs automatisés et les Roadmap, en espérant que ça colle. Il y aura aussi du sang de ses collègues et par ce rite initiatique il deviendra un manager, un vrai, excellant dans la réduction des coûts comme finalité. Un champion du monde de l’exécution.

Michel bande fort, très fort, comme jamais. Il bande comme le taureau de Wall Street en plein bull market. Lorsqu’il trône en réunion d’équipe, il se surprend à soulever la table « sans les mains ».

Dopé au ViagrIA, son sexe est devenu énorme. C’est un roc !… C’est un pic !…C’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ? … C’est une péninsule ! Ce nouvel obélisque le fascine autant qu’il lui bouche la vue. Il ne distingue plus la carte du territoire. Michel a longtemps envié la souplesse de son chien faisant sa toilette. Désormais, il pratique l’autofellation sans relâche.

Michel a découvert une nouvelle carte de crédit dans son portefeuille. Elle fonctionne sans code. Qu’importe qu’il n’ait aucune idée du compte qu’elle débite, il se rend chaque jour au distributeur en clamant: « Tant que je gagne, je joue ! ».

Michel n’a cure des penseurs castrateurs, ces gauchiasses empêcheurs de jouir en paix. Faust, Icare, Prométhée, autant de figures produites par des mecs chaussés de sandalettes en cuir. Au Racing, Michel porte les dernières On Cloud et dévore les kilomètres d’asphalte, humant avec délectation la douce odeur du bitume chaud après la pluie, la chevauchée des Walkyries dans ses iPods.

Michel se pare de penseurs qu’il n’a pas lus et encore moins compris: d’Ayn Rand à Nietzsche. Humain, trop humain, il éprouve comme une forme d’empathie pour la directrice développement durable, qui a de jolis seins et qui a peut-être été ramenée trop brutalement à sa juste condition de quantité négligeable.

Michel se pense superpuissant, il est juste devenu super dépendant, « opiomane sans joie, qui vit sous perfusion de la machine ». L’IAG est sa nouvelle came, une drogue dure en vente libre. 

Michel est retombé en enfance. Non pas celle de l’insouciance, de la disponibilité, de la curiosité et de l’irrévérence. Celle, où avant deux ans, l’enfant ne fait pas la différence entre lui et le monde. Celle de la phase anale, où il est subjugué par ce qui sort de son corps, production décuplée par l’IAG, qu’il érige au statut de pépites lui ouvrant les voies d’un succès foudroyant et solitaire.

Je suis Michel.

Rodolphe Bocquet

1 https://films.nationalgeographic.com/free-solo

2 Sanctuaires, Abel Quentin, Éditions de l’Observatoire.

3 Ibid

Image d’ouverture : « Wall street bull » par htmvalerio, CC BY-NC-ND 2.0

03.11.2026 à 21:10

« La France au bord de la guerre civile ? » avec Éric Naulleau et Hugues Jallon

À moins d’un an de la présidentielle 2027, notre pays est plus divisé que jamais. L’automne est marqué par de violents affrontements. Rue, médias, réseaux sociaux, universités et maisons d’édition sont devenus des champs de bataille. Qui porte la responsabilité de ces fractures françaises ? Jusqu’où ira la violence entre les camps? Deux personnalités aux … Continued
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À moins d’un an de la présidentielle 2027, notre pays est plus divisé que jamais. L’automne est marqué par de violents affrontements. Rue, médias, réseaux sociaux, universités et maisons d’édition sont devenus des champs de bataille. Qui porte la responsabilité de ces fractures françaises ? Jusqu’où ira la violence entre les camps? Deux personnalités aux visions radicalement opposées se sont fait face dans le Duel sur QG : Hugues Jallon, ancien dirigeant du Seuil et de La Découverte, deux maisons d’édition historiquement ancrées à gauche, et auteur du “Le Temps des salauds. Comment le fascisme devient réel” (éditions Divergences), dans lequel il pointe l’envahissement du débat public par l’extrême droite. Face à lui, Éric Naulleau, chroniqueur sur CNews, auteur de “Le Jour où je suis devenu OQTF” (Fayard), où il affirme avoir été contraint de quitter Belleville à Paris en raison de l’insécurité et des tensions qui s’y seraient installées. Une confrontation à ne pas manquer !

29.10.2026 à 22:15

« La loi du plus fort : vers la fin du droit international » avec Karim Benyekhlef et Aude Lancelin

Dans le cadre du partenariat 2026 entre QG et le Laboratoire de cyberjustice de l’Université de Montréal, Aude Lancelin a reçu Karim Benyekhlef, professeur de droit à l’Université de Montréal. Spécialiste du droit international et observateur averti de la vie politique française et américaine, il décrypte les grands bouleversements politiques et géopolitiques qui secouent notre … Continued
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Dans le cadre du partenariat 2026 entre QG et le Laboratoire de cyberjustice de l’Université de Montréal, Aude Lancelin a reçu Karim Benyekhlef, professeur de droit à l’Université de Montréal. Spécialiste du droit international et observateur averti de la vie politique française et américaine, il décrypte les grands bouleversements politiques et géopolitiques qui secouent notre époque. Alors que les équilibres mondiaux vacillent, que les rapports de force entre puissances se recomposent et que le droit international se fragilise, assistons-nous à l’effondrement de l’ordre mondial que nous connaissons ? Quel avenir pour l’UE face au retour des grandes puissances ? Que reste-t-il du droit international face aux crises à Gaza, au Venezuela ou en Iran? Un entretien essentiel pour comprendre les mutations d’un monde en pleine recomposition.

29.10.2026 à 21:15

« Quand la finance menace la démocratie » avec Marlène Benquet et Aude Lancelin

Dans le cadre du partenariat 2026 entre QG et le Laboratoire de cyberjustice de l’Université de Montréal, Aude Lancelin a reçu la sociologue Marlène Benquet, directrice de recherche au CNRS et directrice adjointe de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales à l’Université Paris Dauphine-PSL. Spécialiste des transformations contemporaines du capitalisme, elle s’intéresse aux nouvelles … Continued
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Dans le cadre du partenariat 2026 entre QG et le Laboratoire de cyberjustice de l’Université de Montréal, Aude Lancelin a reçu la sociologue Marlène Benquet, directrice de recherche au CNRS et directrice adjointe de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales à l’Université Paris Dauphine-PSL. Spécialiste des transformations contemporaines du capitalisme, elle s’intéresse aux nouvelles formes d’accumulation financière et à leurs conséquences sur nos régimes démocratiques. Après avoir coécrit “La Finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme” (Raisons d’agir, 2021), elle publie cette année “La Finance aux extrêmes” (La Découverte), dans lequel elle analyse la montée en puissance de nouveaux acteurs financiers et leur rôle dans le tournant autoritaire que connaissent nombre de sociétés occidentales. Comment les mutations du capitalisme et de la finance favorisent-elles la montée de l’autoritarisme ?

28.10.2026 à 21:15

« “Wokes” ou “Réacs” :qui impose le récit ? » avec Francis Dupuis-Déri et Aude Lancelin

Dans le cadre du partenariat 2026 entre QG et le Laboratoire de cyberjustice de l’Université de Montréal, Aude Lancelin a reçu Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal et auteur de “L’École, champ de bataille. Misogynie, homophobie, transphobie” (Lux). Alors que la « guerre culturelle » occupe une place considérable … Continued
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Dans le cadre du partenariat 2026 entre QG et le Laboratoire de cyberjustice de l’Université de Montréal, Aude Lancelin a reçu Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal et auteur de “L’École, champ de bataille. Misogynie, homophobie, transphobie” (Lux). Alors que la « guerre culturelle » occupe une place considérable dans le débat public, qui détient réellement le pouvoir dans les médias, à l’université et dans la société ? Le « wokisme » est-il une force dominante ou un adversaire commode pour les droites ? De #MeToo à la montée des discours masculinistes, en passant par les paniques morales et la droitisation du débat public, le politologue décrypte les rapports de force idéologiques qui traversent nos démocraties. Un entretien à suivre en accès libre mercredi 28 octobre à 20h30

26.10.2026 à 21:00

« Jeunesse : la colère ne retombe pas » avec Seydou Ba, Coppélia Moreau et Mathis Aversenq

C’est un séisme social dont nous mesurons à peine la portée. Ce que la France traverse aujourd’hui est tout simplement historique. Tout a basculé le 17 octobre dernier. C’était la convergence redoutée par le pouvoir : celle de la « Gen Z » et des ronds-points, celle des lycéens, des étudiants et des collectifs contre la vie … Continued
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C’est un séisme social dont nous mesurons à peine la portée. Ce que la France traverse aujourd’hui est tout simplement historique. Tout a basculé le 17 octobre dernier. C’était la convergence redoutée par le pouvoir : celle de la « Gen Z » et des ronds-points, celle des lycéens, des étudiants et des collectifs contre la vie chère. Face à cette démonstration de force inédite, le dialogue semble totalement rompu alors que la détermination ne cesse de grandir. Face à un pouvoir de plus en plus radicalisé, la jeunesse a choisi le rapport de force. Pour ces étudiants et ces lycéens, il ne s’agit plus seulement de protester, mais de bloquer le système afin de retrouver un avenir. Qu’est-ce qui pousse cette génération à se cabrer ainsi et à entrer en dissidence ? Jusqu’où sont-ils prêts à aller pour faire plier le pouvoir ? Pour en parler, David Libeskind a reçu deux membres de l’INTERFAC, Mathis Aversenq-Guichard et Coppélia Moreau, ainsi qu’un lycéen, Seydou Ba.

26.10.2026 à 15:03

« Le capitalisme tient moins par l’adhésion que par la résignation »

A partir des années 1970, afin d’expliquer la dynamique du capitalisme, l’analyse matérialiste des structures et des rapports de classe a laissé la place à un tournant culturel centré sur le rôle des idéologies, du langage, de la culture, des imaginaires et des valeurs. Au moment où le néolibéralisme s’imposait pour transformer les économies et … Continued
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A partir des années 1970, afin d’expliquer la dynamique du capitalisme, l’analyse matérialiste des structures et des rapports de classe a laissé la place à un tournant culturel centré sur le rôle des idéologies, du langage, de la culture, des imaginaires et des valeurs. Au moment où le néolibéralisme s’imposait pour transformer les économies et les sociétés, faisant exploser les inégalités de richesse et de pouvoir, l’analyse des institutions économiques et politiques était reléguée au second plan. Professeur de sociologie à l’Université de New York, Vivek Chibber estime que les approches culturalistes de ces dernières décennies ont fait leur temps. Dans La matrice des classes sociales, qui vient d’être traduit en français par les éditions Agone, il renoue avec le matérialisme classique pour proposer une nouvelle théorie sociale.

Dans une riche préface, le philosophe Florian Gulli réinscrit ce « tournant culturel dans le contexte des années 1968 marquée par l’avènement d’une nouvelle génération d’intellectuels critiques qui estime que la classe ouvrière a cessé de constituer une force révolutionnaire – Herbert Marcuse évoquant des « classes populaires conservatrices ». L’intérêt se portera davantage sur de nouvelles catégories pendant que l’université et le monde intellectuel deviennent le moteur de la contestation. Les « cultural studies », longtemps incarnées par le sociologue britannique Stuart Hall, s’efforceront d’expliquer par l’école, la famille ou les médias le consentement des masses aux capitalisme des Trente Glorieuses, dans un contexte d’embourgeoisement de la classe ouvrière. L’École de Francfort, par son attention aux industries culturelles et sa critique de l’aliénation marchande, contribueront également au primat de la culture et à un désinvestissement de l’analyse économique. Ce tournant culturel constituera le cadre intellectuel de la « Nouvelle gauche »

Avec une cruelle ironie, Gulli note que ce mouvement explique largement l’élitisme qui sévit aujourd’hui dans une grande partie de la gauche. « Cet élitisme, qui immunise les porte-paroles de la gauche contre toute remise en question, fournit en outre une explication commode à l’impuissance de la gauche, qui reste minoritaire parce que trop intelligente et trop subtile pour le populo« . Dans la Matrice des classes sociales, Vivek Chiber propose un nouveau matérialisme redonnant une place à la capacité rationnelle d’agir des individus, à distance d’un tournant culturel qui exagère le pouvoir de l’idéologie, mais également des excès d’un structuralisme qui accorde aux structures des pouvoirs magiques.

La force de la structure de classe

Vivek Chibber réaffirme l’importance de la structure de classe, qui oppose ceux qui possèdent les moyens de production à ceux qui n’ont que leur force de travail. Celle-ci exerce une pression réelle sur les acteurs les conduisant à adopter des stratégies et des comportements spécifiques. Ce ne sont pas les propriétés des individus, variables en fonction de leur origine, leur religion, leur genre, qui sont déterminants mais leur position sociale dans la structure de classe. Il ne s’agit pas pour autant d’écarter toute influence de la culture. Toute action reste motivée par la façon dont les acteurs comprennent leur position et leur donnent un sens, en fonction de l’univers idéologique et symbolique dans lequel ils ont été socialisés. Chibber rejoint ici l’historien Edward Palmer Thomson dans sa critique d’un marxisme qui séparerait structure économique et culture1. L’activité économique n’est pas moins immergée dans la culture que les autres pratiques sociales. Mais la culture reste soumise à la structure de classe. Dans le cas d’un salarié, c’est la contrainte économique – bien plus que la culture ou l’idéologie – qui lui fera accepter un nouveau rôle. La dégradation de ses conditions de vie et sa vulnérabilité économique suffiront à lui faire réintégrer la structure sociale s’il avait décidé de chercher à s’en affranchir. La contrainte n’a pas besoin d’être imposée, elle est dans la structure même des choix offerts.

Le capitalisme n’a pas besoin d’une culture spécifique et d’un esprit d’entreprise préalable pour se développer, contrairement à ce que soutenaient les tenants des théories de la modernisation. C’est lui qui créé de manière endogène l’état d’esprit nécessaire à travers la pression exercée sur les capitalistes par leur position structurelle. La structure impose ses normes, soit par adaptation des acteurs, soit par élimination des acteurs récalcitrants. « Même s’il y aura toujours des gens qui refusent ou sont incapables d’adapter leur éthique aux exigences du capitalisme, le marché lui-même garantit qu’ils resteront en marge du système économique », souligne le sociologue. Vivek Chibber ne nie pas l’existence d’interactions mutuelles entre la structure et la culture mais soutient que l’influence de la première sur la seconde reste plus importante. Un travailleur trouvera de bonnes raisons de revoir assez vite son appréciation négative du travail salarié, même à contre-cœur dans une logique de survie.

Résister ou négocier avec le capital ?

Un certain déterminisme marxiste a longtemps véhiculé l’idée que la structure de classe conduisait mécaniquement à la constitution des travailleurs en classe, à l’origine de formes de résistances collectives. L’absence de conscience de classe était alors vu comme une exception, ou une déviance d’une partie du monde ouvrier. Chibber montre pourtant que les travailleurs choisissent rationnellement des modes de résistance individuelles plutôt que collectives. Leur dépendance économique et leur vulnérabilité vis-à-vis du pouvoir de l’employeur les conduit à privilégier la sécurité de leur emploi au détriment de la lutte pour les conditions de travail. Autrement dit, il est préférable d’avoir un emploi mal payé ou dangereux que de ne pas avoir d’emploi du tout. S’ils ne sont pas organisés, le moyen le plus tentant pour les travailleurs n’est pas de s’en prendre au patron mais de se rendre plus attractif à ses yeux. Par ailleurs, dans un contexte de compétition généralisée sur le marché du travail, le meilleur moyen de garder son emploi n’est pas de créer une organisation pour se lancer dans la lutte collective mais de s’appuyer sur les réseaux informels pour détourner les offres d’emplois au profit de son réseau afin de limiter le niveau de compétition.

Certains travailleurs peuvent aussi avoir intérêt – parce qu’ils ont des compétences rares -à préférer la négociation individuelle, plus bénéfique dans l’immédiat, par rapport à une action plus large et collective dont l’issue est incertaine, voire risquée. Par ailleurs, les travailleurs sachant qu’ils bénéficieront tous de la satisfaction des revendications indépendamment de leur participation, la tentation peut être forte de s’abstenir de participer pour laisser les autres faire les frais du mouvement. Ces différents éléments ont pour conséquence de renforcer l’atomisation du marché du travail et de briser l’élan vers l’action collective, et donc d’empêcher la conscience de classe. On ne passe pas si facilement d’une classe en soi à une classe pour soi.

Des ouvriers en grève aux usines Renault, en mai 1936. Les grandes mobilisations ouvrières illustrent comment la solidarité et l’organisation permettent aux travailleurs de dépasser leurs intérêts individuels au profit de revendications communes.

Construire une culture de solidarité

La culture joue justement un rôle essentiel dans la construction d’une culture de la solidarité incitant les travailleurs à voir plus loin que leur bien être individuel immédiat et saisir ce qu’ils doivent à l’intérêt collectif. « En incitant chaque travailleur à considérer le bien–être de ses pairs comme relevant de sa propre responsabilité, nous dit Vivek Chibber, une éthique solidaire contrecarre les effets de l’individualisation habituellement engendrée par le capitalisme. Cela permet de créer une identité collective qui, à son tour, est l’accompagnement culturel de la lutte des classes ». S’il peut exister des formes de coopérations et de solidarités spontanées entre travailleurs, il y a un besoin d’organisation pour éviter que ces initiatives ne restent éphémères et dépendantes de groupes d’individus. Pour qu’une véritable culture de solidarité s’impose, il faut une ligne claire et une intention, impliquant des pratiques au travail, et en dehors afin d’encourager le tissage de liens, une confiance et un sentiment d’obligations réciproques capables de soutenir une organisation de classe – pique-niques mensuels, réunions occasionnelles pour exposer ses griefs, productions culturelles comme des pièces de théâtre ou des concerts. La forme la plus aboutie reste la création d’une organisation syndicale ou d’un parti, intégrant les pratiques informelles adoptées par les travailleurs, en les structurant et les pérennisant. Ces organisations établissent un lien entre la recherche collective du bien être des travailleurs et la prise de décision collective en matière de stratégie, tout en apportant un mécanisme fiable pour coordonner les actions. Elles jouent ainsi un rôle essentiel dans la construction d’une identité de classe.

Chibber invite à se défaire de l’idée que l’action collective et la solidarité ne relèveraient que du pur altruisme. Le sentiment de reconnaissance mutuelle entre les travailleurs repose sur des intérêts matériels, et reste limité par eux. Le cas des caisses de grèves que tentent de constituer les syndicats afin d’aider les travailleurs en cas d’arrêt de travail montre que les adhérents ne s’engagent par dans un mouvement uniquement sur des principes ou des valeurs mais en fonction de l’évaluation de ses chances de succès, ses conséquences et la capacité à en payer le prix. Un certain niveau de sacrifice sera jugé raisonnable si l’objectif semble pouvoir être atteint mais inenvisageable pour un objectif irréaliste. Le refus de s’engager dans une action collective peut donc s’expliquer comme un choix parfaitement rationnel, à rebours de la théorie de la « fausse conscience ». Tout l’enjeu est de gagner les travailleurs à une stratégie de résistance collective en renversant le rapport bénéfice/risque qui les dissuade habituellement de participer à des revendications collectives. « La constitution en classe requiert un processus continu d’intervention culturelle, mais sa concrétisation est subordonné à la prise en compte des intérêts matériels des travailleurs », conclut le sociologue.

Du consentement à la résignation

Dans les années 1970, pour comprendre les raisons de la stabilité du capitalisme, les culturalistes ont expliqué, en convoquant la thèse de « l’hégémonie culturelle » d’Antonio Gramsci, que les travailleurs avaient intériorisé de façon passive la vision du monde véhiculée par les institutions dominantes, sous entendant qu’ils avaient consenti à leur exploitation par la seule force de l’idéologie. Or, cette lecture revient à prendre les travailleurs pour des imbéciles. Adam Przeworski a proposé, à partir de sa lecture de Gramsci, une interprétation plus matérialiste du consentement en soulignant que les travailleurs n’acceptent d’être exploités que s’ils peuvent en tirer des avantages réels. Le consentement de la classe dominée a reposé sur la promesse d’une amélioration continue de ses conditions de vie, la croissance du capitalisme des décennies d’après- guerre ayant coïncidé avec celle des revenus de la classe ouvrière.

Chibber souligne toutefois que le consentement a laissé la place depuis les années 1980 — avec le ralentissement de la croissance et la stagnation des salaires qui ont caractérisé l’ère néolibérale — à la résignation. Les travailleurs n’acceptent leur place dans la structure de classe que parce qu’ils ne voient pas d’autres options viables pour eux. Dans un contexte d’asymétrie dans l’organisation des travailleurs face aux employeurs – renforcé par l’affaiblissement des syndicats – , c’est la pression écrasante de la survie économique imposée à toute la population qui explique la stabilité du système. La résignation des travailleurs ne s’obtient pas par endoctrinement idéologique mais par la pression des circonstances, c’est-à-dire les choix qui s’offrent à eux du fait de leur position structurelle et des rapports de force dans lesquels ils sont embarqués.

L’idéologie joue un rôle en offrant aux acteurs sociaux les ressources pour mettre en œuvre les stratégies de classe que leur imposent les structures. Chibber prend également ses distances avec une conception mécanique, fonctionnaliste voire mystique des structures au sein de laquelle l’individu serait un quasi automate dépourvu de la moindre capacité d’agir. En réalité, dans un monde de contraintes qui pèsent sur les acteurs, ces derniers choisissent d’obéir aux règles imposées par la structure de classe car celle-ci leur donne de bonnes raisons de le faire.

Revitaliser les organisations des travailleurs

Pour Vivek Chibber, la solidarité ne naît pas spontanément : elle se construit à travers des organisations capables de transformer des intérêts individuels en action collective.

La situation actuelle est marquée par un paradoxe. D’un côté, le regain de mobilisation sociale à l’œuvre depuis les années 2010 traduit une contestation inédite du néolibéralisme, dans un mouvement à la fois pluridimensionnel (économique, culturel, politique) et international. La vague populiste de la dernière décennie est vue par Chibber comme «le nouveau visage de la rébellion de la classe ouvrière ». D’un autre côté, les organisations syndicales et politiques liées au au mouvement ouvrier ont été profondément affaiblies. Ce déclin a joué un rôle majeur dans la concentration des richesses et des revenus ainsi que la stagnation du niveau de vie de la majorité. De plus en plus coupées du monde du travail, les organisations de gauche, notamment les partis sociaux-démocrates, ne considèrent plus la classe ouvrière comme leur base et dépendent de plus en plus des CSP +. Enfin, la structure de classe renforce les aspects les plus atomisants de la société, divisant les travailleurs au lieu de les unir et accentuant la tendance à la résistance individuelle.

Tout en constatant que les conditions historique qui avaient rendu possible le développement du mouvement ouvrier il y a un siècle ont profondément évolué, le sociologue plaide pour un renouveau et une revitalisation des institutions sociales et politique des travailleurs, à même de reconstruire une culture de la solidarité nécessaire à l’action collective. Or ce renouveau implique de considérer avec précision la réalité des contraintes qui pèsent sur les travailleurs afin d’élaborer un moyen viable de les surmonter. Il nécessitera également de raviver une tradition d’analyse critique – tombée en désuétude depuis 40 ans – que les anciens militants ouvriers tenaient pour évidence, tout en revenant sur les excès du « tournant culturel » à l’œuvre depuis un demi-siècle.

Romain Masson

(1) Sur le débat avec Althusser voir Edward P. Thompson, Misère de la théorie. Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, L’échappée, 2015

Photo d’ouverture : © Clément Gruin / Wikimedia Commons – CC BY-SA 4.0

22.10.2026 à 21:15

« L’IA va-t-elle détruire la littérature ? » avec Thomas B. Reverdy et Vincent Cespedes

C’est la polémique qui déchire le monde littéraire. Le roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, best-seller paru chez Grasset, a été brutalement retiré de la course au Goncourt. Son éditeur, les Éditions Boréal, a confirmé que l’IA a bien été utilisée dans le processus d’écriture et a annoncé rompre toute collaboration avec lui. … Continued
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C’est la polémique qui déchire le monde littéraire. Le roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, best-seller paru chez Grasset, a été brutalement retiré de la course au Goncourt. Son éditeur, les Éditions Boréal, a confirmé que l’IA a bien été utilisée dans le processus d’écriture et a annoncé rompre toute collaboration avec lui. Alors est-il inacceptable qu’une machine écrive un roman ? Deux auteurs aux visions profondément opposées sont venus sur QG aux côtés d’Aude Lancelin pour en débattre : Thomas B. Reverdy, professeur agrégé de lettres, notamment auteur de L’Hiver du mécontentement (prix Interallié 2018). Dans une tribune publiée dans Le Monde, il réclame un label clair pour identifier les œuvres écrites par des machines. Face à lui : Vincent Cespedes, auteur d’une vingtaine de livres, notamment de La Société de la trahison (Albin Michel). Il défend l’idée que l’intelligence artificielle peut devenir pour les écrivains une alliée, et s’apprête à lancer une collection « 100 % IA »

20.10.2026 à 22:17

« Macron: l’effondrement final ? » avec Nicolas Framont, Aude Lancelin et Harold Bernat

Les journées du 17 et du 18 octobre feront date. Au terme d’un double quinquennat marqué par des mouvements sociaux d’une nature et d’une ampleur inédite en France, une violence d’une toute autre forme s’est manifestée. Commerces pillés, mairies attaquées, en proie aux flammes, magasins de luxe et petits commerces saccagés, le mouvement lycéens, toujours … Continued
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Les journées du 17 et du 18 octobre feront date. Au terme d’un double quinquennat marqué par des mouvements sociaux d’une nature et d’une ampleur inédite en France, une violence d’une toute autre forme s’est manifestée. Commerces pillés, mairies attaquées, en proie aux flammes, magasins de luxe et petits commerces saccagés, le mouvement lycéens, toujours vivant, a été occulté par ce chaos. Des analyses simplistes fracturent chaque heure qui passe davantage notre pays. Certaines déclarations, très inquiétantes, menacent même nos libertés politiques les plus fondamentales. Pour faire le point sur les événements récents et la fin d’un macronisme plus dangereux que jamais, Aude Lancelin et Harold Bernat ont reçu en direct dans Quartier Populaire sur QG, le sociologue Nicolas Framont, fondateur de Frustration. Une émission à revoir en accès libre.

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