
06.09.2026 à 19:18
Andreas Umland
Moscou n’a aucun scrupule moral à faire exploser une ogive atomique en Ukraine. Pourtant, l’expérience des 80 dernières années montre qu’une telle escalade est peu probable.
<p>Cet article Même si Poutine est acculé, il n’appuiera pas sur le bouton rouge a été publié par desk russie.</p>
Le politologue allemand réfute l’idée largement répandue selon laquelle la Russie, en tant qu’État doté de l’arme nucléaire, ne peut pas perdre sa guerre d’agression contre l’Ukraine. Il affirme que cela repose sur des hypothèses stratégiques erronées et une méconnaissance de l’histoire.
Rares sont les responsables politiques occidentaux qui soutiennent explicitement une « victoire » de Kyïv dans la guerre russo-ukrainienne. La plupart se contentent plutôt de promesses vagues, telles que le soutien à l’Ukraine « aussi longtemps que nécessaire ». Une telle ambivalence face à la guerre d’agression menée par la Russie repose sur l’hypothèse selon laquelle l’Ukraine ne pourra de toute façon pas vaincre la Russie. En effet, affirme-t-on, l’Ukraine ne pourrait même pas chasser complètement les troupes russes de son territoire et, en réalité, ne devrait pas tenter de le faire.
Comme Moscou possède l’arme nucléaire, poursuit ce raisonnement, une défaite russe dans cette guerre serait non seulement impossible, mais même indésirable. Pour éviter l’humiliation, la Russie ferait usage de ses armes nucléaires. Afin d’écarter ce risque, il serait, selon cette logique, nécessaire de sacrifier l’intégrité et la souveraineté de l’Ukraine. L’Ukraine ayant volontairement renoncé à ses armes nucléaires en 1994, elle serait condamnée à accepter au moins certaines des exigences de la Russie.
Un large éventail de voix, universitaires et non universitaires, a explicitement ou implicitement appelé l’Ukraine à cesser de se défendre afin d’empêcher le déclenchement d’une guerre nucléaire. Quelques jours après le début de l’invasion à grande échelle de la Russie, le professeur du MIT Barry Posen – qui a justifié l’invasion de l’Ukraine par la Russie en la qualifiant de guerre préventive – avait prédit en mars 2022 : « Si la campagne russe commence à apparaître comme une catastrophe militaire, c’est là que l’escalade vers les armes nucléaires entrera en jeu. » John Mearsheimer, professeur à Chicago désormais tristement célèbre, avait prédit avant février 2022 que la Russie n’attaquerait pas l’Ukraine, puis avait prophétisé que la Russie sortirait victorieuse. Fin 2022, il a mis en garde l’Occident contre le fait de pousser « une grande puissance au bord du gouffre. M. Poutine pourrait alors se tourner vers les armes nucléaires. » Début 2023, Stephen Walt, de l’université Harvard, a lancé cette mise en garde : « Si la Russie pense qu’elle est en train de perdre et estime qu’il s’agit d’une défaite catastrophique […], cela devrait tous nous inquiéter. »
Cependant, ni Kyïv ni l’Occident n’ont jamais eu l’intention d’infliger une défaite catastrophique à la Russie – comme avec une avancée des troupes ukrainiennes jusqu’à Moscou. L’Ukraine cherche simplement à libérer les parties de son territoire que la Russie avait reconnues à plusieurs reprises comme ukrainiennes avant 2014, mais qu’elle a illégalement occupées et annexées au cours des douze dernières années. Parallèlement, le président Volodymyr Zelensky est désormais même prêt à ne plus rechercher la victoire dans cette guerre, sous quelque forme que ce soit.
Depuis 2025, Kyïv a explicitement déclaré qu’elle accepterait la ligne de front actuelle comme future ligne de contact dans le cadre d’un accord de cessez-le-feu. L’Ukraine peut également accepter un cessez-le-feu partiel, tel qu’une cessation conjointe de toutes les frappes à longue portée et/ou la suspension mutuelle des attaques contre la navigation en mer Noire. Ce faisant, Kyïv a admis la possibilité d’une perte temporaire de territoire et de souveraineté de l’Ukraine au profit de la Russie. Kyïv accepterait donc une victoire partielle de la Russie si cela devait permettre d’instaurer la paix.
De plus, l’histoire des conflits internationaux montre que les craintes apocalyptiques d’une escalade nucléaire de la part d’une grande puissance acculée sont infondées. En Algérie, dans les années 1960, la France, dotée de l’arme nucléaire, a perdu une guerre coloniale brutale. L’Algérie, comme on l’oublie souvent, n’était pas une colonie d’outre-mer classique, mais une partie pleinement annexée de la France métropolitaine, où vivaient environ 1 million de Français (colons et Juifs naturalisés en 1870).
Les États-Unis ont subi des défaites humiliantes au Vietnam, comme l’Union soviétique en Afghanistan, or aucune de ces deux superpuissances n’a tenté d’empêcher ces défaites par une escalade nucléaire. La Chine, elle aussi, a perdu une guerre contre le Vietnam, qu’elle n’a pas laissée s’aggraver – tout comme les États-Unis ne l’ont pas fait lorsqu’ils ont, à l’instar des Soviétiques avant eux, essuyé un échec en Afghanistan. Dans tous ces cas, lorsqu’une puissance nucléaire a subi une défaite stupéfiante face à un ennemi non nucléaire bien plus petit, elle n’a pas appuyé sur le bouton rouge.
Aujourd’hui, neuf pays possèdent l’arme nucléaire, et la majorité d’entre eux mènent ou ont mené des guerres contre des États non nucléaires. Pourquoi ces États dotés d’armes nucléaires, depuis que les États-Unis ont largué des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, n’ont-ils plus jamais utilisé cette arme de destruction massive pour atteindre leurs objectifs de guerre ? Pourquoi n’ont-ils même pas menacé de manière crédible de les utiliser – si l’on fait abstraction des fanfaronnades propagandistes de la Russie depuis 2014 ?
Parallèlement au développement et à la prolifération des armes atomiques depuis 1945, la réflexion mondiale sur ces armes a également évolué. À la suite d’intenses débats internationaux sur les conséquences mondiales d’une guerre nucléaire, qui serait suivie d’un « hiver nucléaire », un tabou mondial informel contre l’utilisation des ogives atomiques s’est instauré. Certes, les armes nucléaires continuent de jouer un rôle prépondérant dans la planification de la sécurité nationale de nombreux pays – en tant que moyen de dissuasion et instrument ultime de défense nationale en cas de menace existentielle. Dans le même temps, la futilité stratégique et l’irresponsabilité morale du recours aux armes nucléaires à des fins d’intervention à l’étranger sont désormais largement reconnues.
La confiance dans la validité de ce tabou est devenue si forte que certains États non dotés d’armes nucléaires ont même attaqué des puissances nucléaires. Par exemple, en 1973, l’Égypte et la Syrie – qui ne possédaient ni l’une ni l’autre d’armes atomiques – ont attaqué Israël, alors même qu’il était de notoriété publique qu’Israël disposait d’un arsenal nucléaire dès cette époque. En 1982, l’Argentine, pays non nucléaire, est entrée en guerre contre la Grande-Bretagne, puissance nucléaire, pour reprendre les îles Malouines.
L’histoire du mépris de l’Ukraine à l’égard de l’option nucléaire russe est quelque peu différente. Depuis le début de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine avec l’invasion de la Crimée en février 2014, les responsables à Moscou ont menacé à plusieurs reprises, de manière à peine voilée, de recourir à l’arme atomique. Depuis le début de l’invasion à grande échelle en 2022, ces tentatives d’intimidation sont non seulement devenues plus virulentes, mais aussi plus fréquentes. En 2024, la Russie a ostensiblement modifié sa doctrine nucléaire afin d’abaisser le seuil officiel d’escalade nucléaire.
La rhétorique apocalyptique de Moscou depuis 2014 a marqué les esprits en Europe et aux États-Unis. Conjuguées à d’autres facteurs qui ont contribué à l’hésitation de l’Occident à soutenir l’Ukraine, les menaces nucléaires du Kremlin ont eu un impact. Les gouvernements occidentaux n’ont fourni des armes à l’Ukraine qu’à contrecœur, avec un retard considérable, en quantités limitées et en imposant de nombreuses restrictions quant à leur utilisation.
En Ukraine même, en revanche, les nombreux signaux nucléaires de la Russie sont passés largement inaperçus. Kyïv n’a cessé de franchir les prétendues « lignes rouges » de Moscou. Par exemple, en 2024, la première invasion terrestre du territoire russe légitime depuis la Seconde Guerre mondiale a eu lieu dans l’oblast de Koursk. Cet événement a été suivi d’attaques de drones à grande échelle contre Moscou et Saint-Pétersbourg, ainsi que d’une destruction de plus en plus systématique de cibles stratégiques situées dans la profondeur du territoire russe. Certaines de ces attaques menées sur le territoire national légitime de la Russie ont été perpétrées à l’aide d’armes occidentales, telles que les missiles de croisière britanniques Storm Shadow.
Ces incursions remettent en cause la nouvelle doctrine nucléaire russe, soit-disant orientée vers des seuils d’intervention plus bas. En 2024, Poutine a déclaré : « Nous envisagerons la possibilité [d’une riposte nucléaire] lorsque nous recevrons des informations fiables concernant un lancement massif de moyens d’attaque aériens et spatiaux et leur franchissement de notre frontière nationale. » Kyïv a néanmoins mené – et continue de mener – des opérations de drones de plus en plus massives à l’intérieur de la Russie. L’Ukraine ignore à la fois la doctrine nucléaire officielle du Kremlin et les avertissements alarmistes de ses propagandistes.
La légitime défense offensive de l’Ukraine n’a jusqu’à présent constitué aucune menace pour la paix mondiale, malgré le niveau élevé d’escalade verbale de la part de la Russie. La stratégie de Kyïv repose sur des considérations plus rationnelles que la crainte instinctive de l’Occident face à une offensive nucléaire russe. Compte tenu de l’ukrainophobie extrême du Kremlin, Kyïv ne se fait aucune illusion quant au fait que des considérations éthiques empêcheraient Moscou de briser le tabou nucléaire. Cependant, Moscou s’exposerait à des risques considérables si elle lançait des frappes nucléaires pour conserver un territoire étranger conquis illégalement – plutôt que pour défendre son propre territoire contre une expansion étrangère.
Pour Poutine et son entourage, les répercussions cumulées d’une violation sans précédent du droit international – ainsi que des règles, normes et coutumes informelles des relations internationales – résultant de l’utilisation d’armes nucléaires sont difficiles à évaluer. À ces risques incalculables s’ajoute une perte de réputation prévisible : une escalade nucléaire russe serait perçue par de nombreux observateurs comme un signe de faiblesse et non de force. Elle démontrerait qu’une grande puissance au territoire immense est incapable de l’emporter par des moyens conventionnels face à une puissance moyenne non nucléaire bien plus petite.
Le bilan net des gains et des pertes stratégiques pour Moscou résultant de l’explosion d’une ou plusieurs ogives atomiques en Ukraine serait imprévisible. À moins que Kyïv ne se rende purement et simplement, Moscou risque de perdre davantage – qu’elle ne gagnerait à une telle escalade. Compte tenu de la résilience dont l’Ukraine a fait preuve jusqu’à présent, le pays ne baissera pas les bras, même face à une frappe nucléaire. Le reste du monde, y compris de nombreux pays non occidentaux, sera en revanche choqué par la violation par la Russie du tabou nucléaire, ce qui poussera de nombreuses nations à repenser leurs relations avec Moscou.
Contrairement aux conséquences imprévisibles d’une escalade nucléaire, Moscou a remporté un succès significatif grâce à ses menaces verbales. Bien que les Ukrainiens aient ignoré ces gesticulations, les signaux nucléaires de la Russie ont causé un préjudice considérable à Kyïv : les gouvernements occidentaux, déstabilisés, ont réduit leur aide en réaction à la rhétorique du Kremlin et continuent de le faire. Ce n’est pas un hasard si les fanfaronnades nucléaires de Moscou ont souvent atteint leur paroxysme lorsque l’Occident débattait de nouvelles livraisons d’armes à l’Ukraine.
Curieusement, une véritable escalade nucléaire dans la guerre russo-ukrainienne pourrait se dérouler selon un scénario bien différent de ce que beaucoup craignent en Occident. Mariana Budjeryn, historienne spécialiste du nucléaire au Massachusetts Institute of Technology, a fait valoir en 2024, dans le célèbre Bulletin of the Atomic Scientists, que le Kremlin pourrait se sentir encouragé à recourir aux armes nucléaires non pas pour éviter une humiliation en Ukraine, mais, au contraire, lorsqu’il dispose déjà d’un avantage militaire. Tout comme les forces américaines en pleine avancée avaient décidé en 1945 de larguer des bombes atomiques sur un Japon presque vaincu, Moscou pourrait recourir aux armes nucléaires pour transformer une situation sur le champ de bataille déjà favorable à la Russie en une victoire rapide et totale.
Si la Russie venait à briser le tabou de l’utilisation des armes nucléaires dans un tel scénario, elle serait certes confrontée aux répercussions politiques mondiales évoquées plus haut. « Mais ces coûts, a fait valoir Budjeryn, pourraient être mieux amortis par une Russie victorieuse que par une Russie vaincue. » Les pays occidentaux, écrivait-elle, pourraient hésiter à imposer de lourds coûts militaires à la Russie si l’Ukraine semblait de toute façon être une cause perdue. « L’opprobre de la Chine importera moins à une Russie qui aura remporté sa guerre en Europe », poursuivait Budjeryn. Enfin, « le recours au nucléaire par la Russie ne manquera pas de faire forte impression dans les capitales de l’OTAN et permettra à la Russie de façonner à son avantage un règlement de l’après-guerre plus large en Europe ».
Autant la crainte que l’Occident éprouve envers la Russie en tant que superpuissance nucléaire que celle d’une riposte nucléaire russe en cas de défaite en Ukraine reposent sur des hypothèses erronées. Au cours des huit dernières décennies, les États dotés d’armes nucléaires ont à plusieurs reprises perdu des guerres d’intervention et ont même été attaqués par des pays non nucléaires. Si une escalade nucléaire – au cas où la guerre d’agression menée par la Russie en Ukraine échouait – est effectivement probable, voire inévitable, pourquoi un scénario similaire ne s’est-il pas concrétisé lors d’un épisode antérieur où une puissance interventionniste s’était retrouvée militairement acculée par la victime de son invasion ? Selon cette logique, la Russie elle-même aurait dû commencer à gravir les échelons de l’escalade nucléaire dès 2022 – au lieu de se contenter d’en parler.
Les décisions concernant l’ampleur, la nature et la durée du soutien à l’Ukraine ne devraient pas être guidées par une crainte vague et une myopie stratégique. Elles devraient être dictées par le souci de la victime d’une agression criminelle, par la solidarité entre nations démocratiques et par un intérêt fondamental à préserver les fondements de l’ordre international. Moscou n’a peut-être aucun scrupule moral à faire exploser une ogive atomique sur Ukraine. Pourtant, l’expérience des 80 dernières années suggère qu’une telle escalade est peu probable. Dans la mesure où le Kremlin part du principe que la réponse mondiale à une aventure nucléaire russe serait très vive et aurait des conséquences dévastatrices pour la Russie, Moscou continuera à s’abstenir de s’engager sur une voie aussi incertaine.
<p>Cet article Même si Poutine est acculé, il n’appuiera pas sur le bouton rouge a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:18
Mykola Riabtchouk
Face à la puissance militaire et démographique russe, l’Ukraine doit miser sur la qualité de ses institutions. Les scandales de corruption en rappellent l’urgence.
<p>Cet article L’Ukraine a 35 ans : célébrations et coulisses a été publié par desk russie.</p>
À l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, qui se trouve sous un déluge de missiles et de drones russes, le politologue ukrainien parle de la nécessité de progresser rapidement en matière de lutte contre la corruption. Face à un ennemi en supériorité numérique et plus fort militairement, l’Ukraine ne peut l’emporter que grâce à une meilleure administration, un meilleur commandement militaire, une société civile plus libre et inventive.
« Enfin une nuit où nous avons pu dormir paisiblement, sans alerte aérienne ni explosions » : c’est ainsi que de nombreux habitants de Kyïv ont commenté, sur le ton de la plaisanterie, les résultats de la dernière visite d’un important groupe de dirigeants européens dans la ville, à l’occasion de la fête nationale de l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août. Le fait que Moscou se soit abstenue pendant deux jours de bombarder massivement Kyïv avec des drones et des missiles, comme elle le fait presque sans relâche depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, témoigne probablement moins de la bonne volonté de Poutine que d’un calcul politique tout à fait lucide : ne pas donner aux Ukrainiens d’arguments supplémentaires dans leurs négociations difficiles avec leurs partenaires occidentaux concernant l’ampleur et le rythme du soutien militaire. Ce n’est pas que ces arguments soient inconnus ou contestés, mais leur acceptation peut donner des résultats différents selon qu’on se trouve en temps de paix ou en période d’attaques aériennes effrénées : les invités les vivent de près et ils réagissent donc de manière plus émotionnelle. Le nombre de drones et de missiles est de toute façon limité, même à Moscou ; ainsi, en accordant à Kyïv quelques jours de répit, Moscou a simplement économisé des « ressources » supplémentaires pour attaquer Kharkiv, Odessa et Zaporijjia.
La raison la plus évidente pour laquelle les hauts responsables européens se sont rendus dans la capitale ukrainienne à l’occasion de la fête nationale était de manifester leur solidarité avec cette nation assiégée, terrorisée sans pitié par l’État voyou voisin, cette nation qui perd quotidiennement au moins une douzaine de civils à travers tout le pays. Ce geste, ainsi que les vœux de fête soulignant le soutien indéfectible à la souveraineté de l’Ukraine, revêtaient une grande importance, car l’indépendance nationale est reconnue comme une valeur majeure par la plupart des citoyens, et la fête de l’Indépendance est considérée comme la troisième fête la plus populaire du pays (après Pâques et Noël) – un changement radical par rapport à 2013. Avant l’Euromaïdan et l’invasion russe, 12 % seulement des personnes interrogées la considéraient comme importante.
Au-delà de toute la symbolique de l’événement, il y avait peut-être une raison moins évidente mais plus redoutable à cette visite : un nouveau sommet de la « coalition des volontaires » composée de 34 membres (représentés en partie par leurs dirigeants en ligne), en vue de trouver d’urgence un moyen de contrer les missiles balistiques russes qui pénètrent librement dans l’espace aérien ukrainien faute d’intercepteurs efficaces. Ces intercepteurs – les missiles Patriot antibalistiques – étaient fournis jusqu’à cette année par les États-Unis, mais leur livraison a été suspendue (alors même qu’ils avaient déjà été payés par l’UE) car les Américains auraient épuisé leurs arsenaux lors de leur « opération » imprudente et largement absurde au Moyen-Orient. Alors que les Britanniques espèrent toujours convaincre le président Trump de reprendre les livraisons de Patriot, voire d’accorder à l’Ukraine une licence pour leur production nationale, les Ukrainiens prônent une solution plus réaliste : obtenir de leurs partenaires davantage d’armes destinées à des frappes à longue portée afin de neutraliser les missiles russes sur leurs sites de production et de lancement.
Cette suggestion semble raisonnable, car la Russie a déjà mis en place une production de missiles balistiques à un rythme effréné, et aucun fabricant mondial n’est actuellement en mesure de contrebalancer cette production avec un nombre suffisant d’intercepteurs adaptés. Des frappes préventives contre les sites de production et de lancement de missiles russes, associées à des sanctions plus sévères sur l’importation de composants électroniques destinés à ces missiles, pourraient bien constituer une meilleure solution que la recherche de Patriots coûteux et rares, et désormais entièrement affectés au bourbier du Moyen-Orient.

Entre-temps, un autre événement important s’est déroulé dans l’ombre des réunions et des célébrations festives, quelques jours seulement avant la Fête de l’Indépendance. Il a eu lieu dans les locaux de Kyïv du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) – Délégation de l’Union européenne en Ukraine –, en présence des diplomates de l’UE basés à Kyïv.
Le site Internet du SEAE a brièvement décrit cet événement comme « une réunion ouverte et constructive entre les ambassadeurs des États membres de l’UE, la délégation de l’UE, et les dirigeants du NABU et du SAPO [Bureau national de lutte contre la corruption et Parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption] ». Le contenu de la réunion est résumé en une phrase succincte : « L’UE continuera à soutenir fermement les efforts de lutte contre la corruption de l’Ukraine à mesure que celle-ci progresse. »
On devine aisément que les ambassadeurs de l’UE souhaitaient obtenir des informations de première main auprès des organismes de surveillance les plus actifs et les plus réputés d’Ukraine, le NABU et le SAPO, concernant les derniers scandales de corruption impliquant de hauts responsables, notamment le directeur adjoint de l’administration présidentielle, qui serait impliqué dans un vaste système de blanchiment d’argent de type mafieux, via une banque publique, et dans des ingérences illégales dans le fonctionnement du pouvoir judiciaire. Cette affaire semble faire suite au scandale de corruption de l’année dernière dans le secteur de l’énergie, qui impliquait certains ministres et autres responsables dont les noms refont curieusement surface aujourd’hui dans cette nouvelle affaire mise au jour par le NABU.
Les conversations des personnes impliquées, mises sur écoute par les enquêteurs, ressemblent fortement aux propos sordides de certains autres responsables enregistrés secrètement il y a 27 ans dans le bureau du président Leonid Koutchma. À l’époque, elles avaient donné lieu au plus grand scandale politique de l’histoire de l’Ukraine. Ni le style (criminel) ni la langue (russe) de l’« élite » ukrainienne enregistrée dans ces deux affaires n’ont beaucoup changé. Il existe toutefois deux différences. Premièrement, dans les anciens enregistrements, le président apparaissait clairement impliqué dans des activités illégales, à l’instar d’un parrain de la mafia. Dans les nouveaux enregistrements, jusqu’à présent, il n’y a pas de preuves directes de l’implication de Zelensky dans ces manœuvres – même si la question se pose de savoir comment cela a pu se produire dans son entourage le plus proche, avec des personnes qu’il a lui-même nommées et promues. La deuxième différence, pourrait-on dire, est d’ordre technique. Les anciens dossiers révèlent un système élaboré de chantage d’État utilisé comme outil politique, mis en œuvre par la police, les services de sécurité et surtout l’administration fiscale sous la supervision du président. Les nouveaux dossiers montrent que le système repose moins sur la coercition que sur la cooptation ; il s’apparente davantage à une entreprise d’actionnaires qu’à un gang criminel, son objectif premier étant l’enrichissement plutôt que la préservation du pouvoir du président – comme c’était le cas sous Koutchma.
À ce jour, on ne sait qui est à la tête de ce nouveau système de type mafieux qui fonctionne bien mieux – de manière plus fluide et plus douce – que l’ancien. Peut-être que le NABU et le SAPO finiront par nous apporter également une réponse à cette question. La rencontre entre les ambassadeurs de l’UE et les dirigeants du NABU et du SAPO ne visait probablement pas seulement à obtenir des informations de première main, mais aussi à leur apporter des encouragements. Et sans doute aussi pour adresser un avertissement à ceux qui, en Ukraine, voudraient freiner, entraver ou détruire ces institutions courageuses. L’année dernière, après le scandale « Minditch », Volodymyr Zelensky a tenté de défendre ses proches et de restreindre l’indépendance du NABU, mais il a fait machine arrière après des manifestations de masse, probablement aussi à la suite de signaux envoyés par ses partenaires occidentaux. Cette fois-ci, il n’a pas cherché à défendre l’indéfendable, il a licencié ses protégés et s’est distancié de leurs agissements répréhensibles.
Il n’est peut-être pas responsable d’actes criminels, mais il est sans aucun doute responsable de tout ce qui se passe dans ses services et sous son autorité. En tant qu’acteur professionnel et personne avisée, il s’est montré plutôt doué en relations publiques, notamment sur la scène internationale. Mais, en tant que personnalité fondamentalement soviétique, il semble attaché aux vieilles habitudes et aux anciennes institutions. Il a hérité du système néo-patrimonial de ses prédécesseurs et l’a conservé tel quel, se contentant de le peupler de ses propres partisans – des loyalistes patrimoniaux insipides.
L’Ukraine est confrontée à un ennemi redoutable, doté d’une population bien plus nombreuse et de ressources bien plus importantes. Elle ne peut l’emporter qu’en contrebalançant tous ces avantages russes par des institutions de meilleure qualité : une meilleure administration, un meilleur commandement militaire, une société civile plus libre et plus inventive.
Jusqu’à présent, au cours de ces 35 années d’indépendance nationale, l’Ukraine ne s’est pas beaucoup éloignée de la Russie en termes de qualité des institutions et des élites au pouvoir – tant au niveau de leur mentalité que de leurs habitudes politiques. En revanche, elle a fait un bond en avant, et continue de progresser, en matière de qualité de la société civile, qui s’efforce sans relâche de contrôler les dirigeants et de remédier aux dysfonctionnements des institutions post-soviétiques. C’est une tâche difficile, mais tout à fait réalisable – à condition de déployer les efforts nationaux nécessaires, de bénéficier d’une aide internationale et peut-être d’un peu de chance.
<p>Cet article L’Ukraine a 35 ans : célébrations et coulisses a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:17
Jean-Sylvestre Mongrenier
L’Arctique devient un nouvel espace de compétition stratégique, où Pékin et Moscou cherchent à convertir les transformations du climat et des routes commerciales en avantage géopolitique.
<p>Cet article La route maritime du Nord et l’affirmation d’un axe sino-russe dans la région Arctique a été publié par desk russie.</p>
L’inauguration au mois d’août de la « route polaire de la Soie », qui relie le port chinois de Ningbo aux ports européens de Rotterdam et de Felixstowe, est un événement dont les conséquences dépassent les enjeux de la seule géoéconomie. Déployée le long des côtes sibériennes de la Russie, cette ligne de navigation régulière est une nouvelle manifestation de l’axe sino-russe dirigé contre l’Occident. Un nouveau théâtre de confrontation se dessine.
L’impasse tactique dans laquelle l’armée russe se trouve, sur le théâtre ukrainien, et les frappes de Kyïv dans la « grande profondeur » du territoire russe n’ont pas modifié les espérances politico-stratégiques du Kremlin. Persuadé d’être dans les confidences de l’Histoire universelle et donc confiant dans le sort final des armes, Vladimir Poutine intensifie la guerre en Ukraine et menace de l’étendre à tout ou partie de l’Europe. Ainsi la récente visite du directeur de la CIA à Moscou a mis en évidence la gravité de la situation. Face à ce qu’on appelle une « guerre hybride », syntagme par trop rassurant (ce ne serait pas une vraie guerre), il faut faire front, sans négliger toutefois les menaces émergentes sur d’autres fronts. De fait, la matérialisation de ce que Pékin nomme la « route polaire de la Soie35 » est grosse d’enjeux stratégiques et géopolitiques, dont l’affirmation d’un axe sino-russe dans l’Arctique.

Pensée et conçue voilà près d’une décennie, la « route polaire de la Soie », nommée ainsi dans un « livre blanc » chinois de 2018, s’articule sur la route maritime du Nord (Sevmorpout), organisée et contrôlée par la Russie qui entrevoit l’aboutissement historique d’un vieux rêve géopolitique de domination de l’Arctique. Les Européens parlaient du « passage du Nord-Est », par opposition au « passage du Nord-Ouest » entre le Canada et la zone polaire septentrionale36. Tout au long des côtes sibériennes de la Russie, la route maritime du Nord relie les ports de la mer de Barents (Mourmansk, Arkhangelsk) à la mer de Behring, jusqu’au port de Vladivostok, situé sur la mer du Japon. Cette ligne de navigation réalise la jonction entre l’océan Atlantique et l’océan Pacifique.
Le « passage du Nord-Est » est d’abord exploré par le Néerlandais Wilhelm Barents (1550-1597) dont le navire, lors de son troisième voyage, est pris dans les glaces de la Nouvelle-Zemble (1597). Le Suédois Adolf Erik Nordenskiöld (1832-1901) est le premier navigateur à passer de l’Atlantique au Pacifique en longeant les côtes sibériennes, franchissant ainsi le « passage du Nord-Est » (1879). L’exploit est réitéré en 1920 par le Norvégien Roald Amundsen (1872-1928) qui avait précédemment ouvert le passage du Nord-Ouest (1906). Les développements de la TSF et la construction de brise-glaces laissent envisager une exploitation régulière de cette ligne de navigation. Après les expéditions soviétiques du début des années 1930, la « route maritime du Nord » est officiellement ouverte (1935). Une « Direction générale de la route maritime du Nord » est instituée et des ports arctiques sont construits.
Malgré le très difficile environnement géographique au-delà du cercle polaire arctique (températures extrêmes, banquise, vents glaciaux et longue nuit polaire), cette voie est l’objet d’importants investissements. Elle se révèle essentielle au ravitaillement des fronts pionniers du Grand Nord russe et des implantations à l’embouchure des fleuves sibériens. Rappelons de surcroît que l’océan Arctique est le principal front de la guerre froide sur le plan de la dissuasion nucléaire bilatérale entre l’URSS et les États-Unis. La fin de la guerre froide induit (temporairement) la dévaluation stratégique de l’océan Arctique, et l’implosion de l’URSS entraîne, à ces latitudes, une très forte réduction des efforts de l’État russe, avec la suppression du financement public des transports et infrastructures. De nombreuses bases militaires et stations météorologiques sont fermées, l’activité économique du Grand Nord russe est fortement réduite et sa population diminue. Seule la partie occidentale de l’itinéraire de navigation, jusqu’au complexe minier et industriel de Norilsk, reste en activité.
Depuis, l’État russe s’est réengagé dans ces espaces, sur fond de croissance économique et de nouvelles ambitions géopolitiques dans la zone Arctique (voir le drapeau russe sous-marin planté sur la dorsale Lomonossov, en 2007). Le « passage du Nord-Est » est en effet important pour la valorisation des ressources du Grand Nord russe, d’autant plus que l’exploitation annoncée des gisements d’hydrocarbures des mers de Barents et de Kara (voir le gisement de Chtokman, en mer de Barents) entraînera de nouveaux besoins logistiques. Aussi les dirigeants russes ont-ils décidé d’un ambitieux programme de construction de brise-glaces et de regroupement des chantiers navals concernés. Par ailleurs, le plus grand intérêt pour la route maritime du Nord s’explique par des anticipations d’ordre géoéconomique, liées au changement climatique et au recul attendu des glaces. Dans de telles perspectives, le « passage du Nord-Est » pourrait constituer une ligne de navigation compétitive pour les flux entre Rotterdam et Yokohama (15 400 km de trajet), de 40 % plus courte que les routes maritimes passant par Suez et Malacca (19 500 km), de 60 % par rapport à celle de Panama (24 800 km). Virtuellement en concurrence avec le « passage du Nord-Ouest » (17 600 km), la route maritime du Nord bénéficie d’une certaine avance, principalement par l’existence d’une flotte de huit ou neuf brise-glaces nucléaires russes, de dix-sept brise-glaces dits « lourds » (capables de fendre d’épaisses glaces), et d’une dizaine de ports en eau profonde37.

On sait donc les ambitions de Moscou dans une région sur laquelle la Russie dispose d’une très large ouverture maritime (17 500 kilomètres de côtes). De surcroît, elle revendique l’élargissement de ses eaux propres à la dorsale Lomonossov et y inclut même le pôle Nord. Dans l’hypothèse où ces revendications aboutiraient, la Russie deviendrait de loin la principale puissance de l’Arctique (cf. supra). En revanche, les ambitions de Pékin étaient jusqu’à ces dernières semaines moins connues, ou du moins sous-estimées, et le concept de « route polaire de la Soie » n’avait guère retenu l’attention. La Chine communiste s’autodéfinit pourtant comme un « État quasi-arctique » (Livre blanc de 2018) et elle bénéficie d’un statut de pays observateur auprès du Conseil de l’Arctique38.
Le projet de « route polaire de la Soie », à savoir d’une ligne de navigation entre l’Asie et l’Europe, le long des côtes russo-sibériennes, projet précédemment expérimenté à l’automne 2025, a fait une percée médiatique au mois d’août, lorsque l’armateur chinois Sea Legend a commencé à mettre en place un service régulier de navigation qui relie les ports de Ningbo et de Shanghai à ceux de Rotterdam et Felixstowe39. Bien plus court que la route de Suez, a fortiori de la route péri-africaine ou encore celle qui passe par le canal de Panama, cet itinéraire est parcouru en vingt jours, soit un temps de navigation deux fois moindre que pour un porte-conteneur qui transite par le canal de Suez, en y incluant les escales (cf. supra). Surtout, la « route polaire de la Soie » permet d’éviter les détroits de Malacca et de Bab-el-Mandeb, la mer Rouge, le canal de Suez, qui sont autant de goulots d’étranglement exposés aux risques et menaces de la géopolitique40.
Il est certes aisé d’exposer les limites économiques et marchandes du concept de « route polaire de la Soie » : en l’état des choses, les volumes de marchandises appelées à transiter par cet itinéraire sont très restreints, les taxes payées à la Russie et les coûts d’assurance sont élevés, et les contraintes naturelles pèsent sur la navigation41 (très peu de ports et de services de secours dans une vaste zone à hauts risques). Dès lors, faudrait-il voir dans l’ouverture de cette ligne de navigation un simple coup médiatique ? Nenni. La signification de la « route polaire de la Soie » est avant tout stratégique et géopolitique. À rebours de la thèse selon laquelle la Russie, humiliée, serait désormais le satellite de la Chine communiste, les deux pays montrent leur capacité à coopérer de façon étroite, sur la base d’intérêts mutuels : Pékin fournit capitaux et technologies à Moscou, ce qui permet à la Russie de conduire sa guerre contre l’Ukraine et l’Europe ; Moscou joue de ses avantages comparatifs, ouvre son domaine arctique et loue les services de ses brise-glaces.
Certes peu rentable, la navigation marchande le long de la route maritime du Nord a d’abord pour fonction de relier les économies russe et chinoise, étroitement complémentaires, en échappant à la domination maritime des États-Unis dans l’Indo-Pacifique. Si d’aventure la situation stratégique dégénérait autour de Taïwan et dans la « Méditerranée asiatique », attirant les États-Unis dans le « piège de Thucydide », cette ligne de navigation au nord serait un atout essentiel pour une puissante Eurasie sino-russe. D’ores et déjà, la « route polaire de la Soie » renforce la connexion entre les théâtres stratégique européen et asiatique. Au vrai, l’étroitesse des liens multiformes entre Pékin et Moscou ainsi que l’engagement de troupes nord-coréennes sur les champs de bataille d’Ukraine auraient dû suffire à dessiller les yeux ! À plus ou moins brève échéance, il importe désormais d’envisager une possible projection navale sino-russe en Arctique, sur ces routes polaires destinées à gagner en importance. Au-delà des voies de navigation le long du littoral arctique russe, l’enjeu résiderait notamment dans le contrôle de la future route transpolaire, selon un tracé qui passerait au centre de l’océan Arctique, par le pôle Nord, si la fonte des glaces rendait la chose possible42 (vers 2035-2040 ?).
Bref, quand les puissances occidentales, handicapées par la présidence erratique de Donald Trump, peinent à se mettre en ligne et doivent lutter pour maintenir un tant soit peu d’unité géopolitique et de coordination stratégique, l’axe sino-russe, déjà effectif de part en part de l’Eurasie, s’affirme désormais aux hautes latitudes de l’hémisphère Nord. Le fait entre en résonance avec la crise au sein de l’OTAN provoquée par les revendications de Donald Trump sur le Groenland. La crise a été surmontée par la décision de mutualiser un certain nombre d’exercices militaires, et de lancer l’opération Arctic Sentry (11 février 2026) mais elle est susceptible de repartir en flèche, au gré des humeurs du président américain. Les choses étant ce qu’elles sont, on ne peut que plaider le nécessaire partage du fardeau entre alliés, ce qui impliquerait un plus grand engagement européen dans la région, aux côtés des nations nordiques, dans le cadre d’une initiative « Free North ».
De l’Arctique à la Méditerranée comme de l’Atlantique au Donbass, il faut faire front.
<p>Cet article La route maritime du Nord et l’affirmation d’un axe sino-russe dans la région Arctique a été publié par desk russie.</p>