Une fois encore, le Ballet Béjart de Lausanne (BBL) venu pour quatre représentations à Istanbul avant une tournée française puis internationale, a clos son programme par ce monument de la danse, chorégraphié au moins à sept reprises, mais dont la version Béjart reste la plus connue.
"On l'appelle la table mais ça peut être un autel, ou un bûcher", indique à l'AFP Julien Favreau, directeur artistique du BBL en contemplant l'ouvrage de 4,50 m de diamètre dont les deux pans se replient comme ceux d'une (immense) table de camping pour voyager à travers le monde.
Chez Béjart depuis ses 17 ans, Julien Favreau a dansé son dernier Boléro en juin 2024 à Tokyo, juste avant de prendre les rênes de la compagnie à l'âge de 47 ans.
"Pour un danseur, c'est un aboutissement, une consécration".
"Mise à mort"
Un défi aussi, quinze minutes durant: "La difficulté principale est de respecter le crescendo de la partition et de garder l'énergie et le jus intacts jusqu'aux grands sauts, quand les jambes commencent à s'enflammer".
Autre difficulté: la mémorisation de la chorégraphie, sans pouvoir s'appuyer sur les variations de la musique. "Certains demandent un prompteur qui diffuse les séquences du ballet, mais pas au BBL!", rit-il.
A la fin c'est tout le corps qui s'engage, alors que les danseurs s'approchent, menaçants, le ventre qui tressaille.
"Selon l'interprétation proposée par Maurice Béjart, le ou la soliste représente la mélodie qui, dès le départ, sait qu'elle va mourir", continue Julien Favreau, qui parle de "mise à mort" et des danseurs comme d'une "mâchoir mortelle" qui se referme.
Créé en 1961 pour une soliste avant d'être ajusté en 1979 pour le compagnon et danseur star de Béjart, l'Argentin Jorge Donn, le Boléro est interprété en alternance au BBL par trois femmes. Un danseur devrait être bientôt prêt à s'inscrire dans une lignée déjà célèbre, de Patrick Dupond à Nicolas Le Riche et récemment, Hugo Marchand, étoile de l'Opéra de Paris.
"Le principal est finalement de montrer qui on est", résume Julien Favreau qui sait que le public attend dès le lever de rideau cette partition ensorcelante, au bord de la transe, comme une épiphanie.
Auparavant, le BBL a proposé au public turc un autre classique de Maurice Béjart, "L'oiseau de feu", sur l'oeuvre d'Igor Stravinsky, et une création récente, présentée pour la première fois à l'étranger.
"Oskar", composition endiablée du duo italien Riva&Repele, lance en scène pratiquement tout le corps de ballet coiffé de rouge avec, pour le rôle-titre d'un artiste solitaire dont les rêves se heurtent aux murs de la réalité, Oscar Chacon.
Ce danseur colombien a rejoint en 2004 le BBL dont il a dansé depuis tout le répertoire.
"C'est un ballet créé un peu pour moi, un reflet de ma propre vie", confie Oscar Chacon. "Moi aussi je suis un artiste de rue (...) Pour venir en Europe, j'ai dû traverser des murs et de longues distances".
"Turbulences"
Julien Favreau tenait à inviter des chorégraphes extérieurs pour, dit-il, "mettre en valeur les qualités techniques et artistiques de la compagnie et montrer qu'elle sait faire autre chose que du Béjart".
Selon les scènes et les pays, comme à Paris en mars, le BBL propose parfois un programme "100% Béjart". Mais après les turbulences traversées par la compagnie, il tient, avec son assistante, la danseuse espagnole Elisabet Ros, à faire savoir que comme son "L'Oiseau de feu", le phénix a su renaître de ses cendres.
Appelé en juin 2024 à sa tête, Julien Favreau a hérité d'un ballet ébranlé par des accusations de harcèlement, à l'image entachée et en graves difficultés financières.
"C'est une période dont on a tous beaucoup souffert, mais ça nous a unis et renforcés. Et aujourd'hui, on fait davantage de tournées, les finances sont au beau fixe, l'ambiance générale aussi et très peu de danseurs quittent le navire".
Dix-sept nationalités cohabitent parmi les quarante danseurs âgés de 17 à plus de 50 ans, enrichis depuis le début de la guerre lancée par Moscou en février 2022 de quelques Russes et Ukrainiens supplémentaires.