Il y a d'abord celui qui reconnaît les vols. Mikheïl Z., 50 ans, confesse volontiers, en géorgien, avoir subtilisé en 2023 neuf éditions de Pouchkine et d'autres auteurs russes à la Bibliothèque nationale de France (BNF), en les substituant par des fac-similés d'excellente confection, après s'y être rendu une quarantaine de fois pour y consulter les oeuvres. Mais il l'assure: il a "agi seul", sans complice.
Pour l'accusation pourtant, tous les protagonistes du dossier ont agi de concert et faisaient partie d'un réseau criminel structuré ayant sévi en France mais aussi dans une dizaine de pays européens. Reste à savoir qui a commandité ces vols d'ouvrages russes classiques et dans quel but, alors qu'ils ont été commis essentiellement en 2022 et 2023, après le déclenchement de la guerre entre la Russie et l'Ukraine.
"Je savais comment fabriquer ces livres, je savais où vendre ces livres. En quoi avais-je besoin d'une deuxième ou troisième personne? ", a déclaré mardi cet homme, qui a par ailleurs purgé une peine de trois ans et quatre mois de prison en Lituanie pour le vol en bande organisée de 17 publications du XIXe siècle à la Bibliothèque nationale de Vilnius.
Non loin de lui, dans le box vitré, est assis Beqa T. Ce dernier a pour sa part été interpellé en novembre 2022 en Lettonie, et condamné à trois ans et six mois d'emprisonnement pour des vols de livres dans plusieurs bibliothèques en Lettonie et en Estonie.
Lors de son interpellation, les enquêteurs ont retrouvé en sa possession notamment de fausses pièces d'identité, du matériel de restauration de livres et des copies d'ouvrages anciens de la BNF, dont une du roman en vers "Eugène Onéguine".
Pendant l'été 2022, celui qui se présente comme un "chercheur" s'était rendu à la BNF à Paris et y avait consulté neuf ouvrages. Ceux-ci ont été par la suite dérobés par Mikheïl Z.
Repérages
Pour l'accusation, Beqa T. avait effectué des repérages pour Mikheïl Z. Mais lui réfute, assurant qu'il ne le connaissait pas.
"Je vais dans les bibliothèques de tous les pays où je me rends, je ne sais pas pourquoi il y a cette coïncidence", affirme Beqa T. au tribunal, développant longuement sa passion pour les livres.
Sur les copies retrouvées en sa possession, il explique avoir juste fait des "photocopies" des éditions et les avoir assemblées afin que cela soit plus "pratique" pour les consulter par la suite chez lui, une fois revenu en Géorgie.
"A quoi cela servait-il de faire une copie d'+Eugène Onéguine+, alors que le texte est par ailleurs facilement accessible?", relève Me Sarah Chirsen, qui défend avec Me Alexandre de Konn la BNF, partie civile dans le dossier.
Pour avoir une version sans les modifications apportées au texte au fil des époques, rétorque le prévenu, peinant à convaincre l'avocate.
Autre élément troublant, le fils de Beqa T., Mate T., est aussi mis en cause dans l'affaire, soupçonné pour sa part d'avoir, avec un autre complice, volé 10 livres de Pouchkine à la Bibliothèque Diderot de l'Ecole normale supérieure et d'avoir tenté d'en dérober d'autres à la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations à Paris.
Mais il a été arrêté en Géorgie lors d'une opération menée sous l'égide d'Europol et y purge une peine de cinq ans d'emprisonnement pour ces faits.
"Il a fait ça sans mon soutien", assure Beqa T. devant le tribunal. "Je n'étais pas au courant."
Comment expliquer alors les déclarations aux enquêteurs géorgiens de sa belle-fille, qui le met directement en cause, lui demande la présidente du tribunal. Un "faux témoignage" fait alors qu'elle était "sous pression psychologique", balaye-t-il.